The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: July 10, 2012 [EBook #40189]

Language: French

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                           TOME SEIZIME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1877

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

CHUTE DE LOUVOIS--COUR DE SAINT-GERMAIN

1689


Au moment o Jacques II arrive  Saint-Germain, la question est
celle-ci: le ministre imprvoyant  qui ce grand dsastre est imput,
Louvois, sera-t-il encore roi de France? Le vrai roi, qui rgne _par
lui-mme_, dit-on, depuis 1661, ne peut-il se passer de ministre,
n'employer plus que des commis?

Louvois s'tait tromp, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en
lui lanant une arme en Hollande, il l'avait laiss s'embarquer
tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les
tristes naufrags, lords et vques, prtres, Jsuites, qui arrivaient
 la file, c'taient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit
Versailles. La cour osa parler, et c'tait la voix du royaume, celle
du roi, qui dtestait Louvois.

Personne, pas mme le matre, ne l'accusait en face. Tout tait dans
sa main. On n'et pas affront ce redoutable personnage, dont le
travail immense semblait la vie de l'tat, dont la violence et
l'insolence, la permanente colre, faisaient l'effroi de tous. Mais
dj on osait murmurer, parler bas.

Que ne parlait-on haut? il aurait pu rpondre. Sa dernire, sa
trs-grande faute, d'o venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de
porter toutes nos forces sur le Rhin? Prcisment parce que dj il se
sentait ha du roi, prs de sa perte. Il avait cru se raffermir en
arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en
faisant briller l le fils du coeur, le petit duc du Maine,
neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre
lui dans les profondeurs de Versailles.

Cette lutte intrieure avait t pour lui une fatalit. Pour qui
avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son
alliance avec la Montespan, trouver grce au parti dvot. Mais, en
mme temps, il en avait perdu tout le mrite, en s'opposant violemment
au mariage du roi, en l'empchant du moins de couronner madame
Scarron. Et il continuait d'empcher la dclaration du mariage. Le roi
ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas
encore, recula devant sa mmoire, devant le mpris, la rise dont
Louvois l'avait menac,--de sorte que la fe survivante, assise prs
du roi dans un fauteuil gal, ne put jamais du fauteuil faire un
trne, et trouva dans Louvois, mme mort, son empchement dfinitif.

Rien d'tonnant si l'on cherche  le perdre. Mais, lui perdu, tout ira
 la drive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre.
Le grand ministre de la guerre, sous un tel homme, pse d'un si grand
poids, que les autres mmes, on peut le dire, n'osent se dsorganiser.
Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succs.

En 1689, la France, attaque par l'Europe, se regarde, et voit qu'au
bout de dix annes de paix, elle est ruine. Qui a fait cette ruine?
Deux choses qui arrivent au dclin des empires: le dcouragement
gnral et la diminution du travail, la complication progressive de
l'administration et des dpenses. Telle la fin de l'empire romain.
Ajoutez-y l'amputation norme que la France vient de faire sur
elle-mme.

En 1661,  l'avnement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute
petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut
condamn  faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace
comme surintendant des btiments, c'est bien pis. On btit partout. Au
lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.

Sans parler de Monsieur qui rside  Saint-Cloud, ni du Chantilly des
Conds, tout le gracieux amphithtre qui couronne la Seine, se couvre
de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a
sa cour  Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallire, de
Montespan, fils et filles, reconnus, maris, tiennent un grand tat.
Les Conds et les Orlans pousent ces filles de l'amour, les petites
reines _lgitimes de France_. Chacune devient un centre, a sa cour et
ses courtisans. De Villers-Coterets  Chantilly ou  Anet, de
Fontainebleau ou de Choisy  Sceaux,  Meudon,  Saint-Cloud, de Rueil
 Marly,  Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.

Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre
monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil,
c'est tout un systme solaire, o des astres nombreux gravitent autour
de l'astre dominant.

Celui-ci plirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours.
Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme
par une vgtation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices
normes, vers la campagne, l'lgant Trianon, les jardins de Clagny,
l'intressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans
cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux rservoirs,
l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystrieux
labyrinthe de la cit des eaux.

Louvois, par son systme d'employer le soldat, de le faire terrassier,
maon, put dpasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les
oeuvres de Rome, promit d'amener  Versailles toute une rivire, celle
de l'Eure. Des rgiments entiers prirent  ce travail malsain. On
venait de btir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un
aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachev
et inutile, fut le monument funraire des pauvres soldats immols.

Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la
merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage,
un dmenti  la nature. L'aimable caractre de la Seine autour de
Paris, c'est son indcision, son allure molle et paresseuse de libre
voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son
arrt  Marly. L la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le
roi, la faisait prisonnire d'tat, condamne aux travaux forcs.
Nulles galres de Toulon, avec leur gindre de forats, n'taient si
fatigantes  voir et  entendre que l'appareil terrible o la pauvre
rivire tait contrainte de monter. Barre par une digue, dans sa
chute force, elle devait tourner quatorze roues immenses de
soixante-douze pieds de haut. Ces grossires roues de bois avec des
frottements tranges et des pertes de force normes, mettaient en jeu
soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivire, la montaient et la
dgorgeaient  cent cinquante pieds de hauteur. De ce rservoir 
mi-cte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore 
cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit
pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'o
un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la
menait enfin  Marly. Un appareil si compliqu, d'aspect nigmatique,
qui couvrait la montagne dans une tendue de deux mille pieds,
embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages
difficiles et souvent mal d'accord, c'tait un sabbat, un supplice.
L'ensemble, si on le saisissait, tait celui d'un monstre, mais d'un
monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel
effort. Quel rsultat? petit, un simple amusement, une cascade
mdiocre.

Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relana dans les
amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois,
pour s'y faire un libre ermitage, chapper  Versailles. Mais _sa
gloire_ l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu' Versailles
mme. C'est l'avantage de ce lieu concentr. Marly n'est pas distrait;
il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon
central (ou du Soleil) prsidait les petits pavillons des douze mois.
Maussadement rangs, six  droite, six  gauche, ils avaient l'air
d'une classe d'coliers qui, sous la main du matre, lorgnent de ct
la frule et s'ennuient dcemment.

Dispens d'tiquette, on n'en tait pas moins contraint. Le roi
exigeait que devant lui on ft couvert; et-on mal  la tte, il
fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait _qu'on
ft libre_, qu'on s'amust et qu'on jout. Grce  ces pavillons
diviss, chacun tait chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans
tre remarqu.

Colbert, Louvois, dans cet troit espace, avaient entass, touff je
ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit
aux Tuileries, les renommes questres qui en dcorent la grille, les
chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-lyses). Dans le pavillon
du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un
bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des
globes normes de Coronelli (maintenant  la Bibliothque). Le roi
avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait  son
gr la machine ronde.

Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers
de marbre, on voyait les carpes royales se promener  travers les
fresques et nager entre les peintures des grands matres. Des arbres
de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient
fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui
cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves rsigns, verdoyaient
tristement.

Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait
mort d'ennui  Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la
dvotion et des longs offices. Les filles du roi, dsordonnes,
rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'taient
jetes sur la roulette, le grand jeu  la mode. La dame aux coiffes
noires tchait de dtourner de ce paen Marly vers les pieux
amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup
d'Angleterre, la dvote cour de Saint-Germain, pour changer le roi
tout  fait, et dcidment le tourner du profane au _santissimo_.

Qu'tait-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques tait un
peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il ft, il avait sacrifi son trne
 sa foi. C'tait lui, et c'tait sa femme qui, ds 1675, plus que la
France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la lgende du
Sacr-Coeur. Deux ans entiers dans leur htel, le directeur de Marie
Alacoque, le Pre La Colombire, recevant ses lettres brlantes et ses
rvlations, les avait exploites pour la conversion des lords qu'on
lui amenait en grand mystre.

Un miracle ne va gure seul. Une fois dans le surnaturel, on ne
s'arrte pas en chemin. Celui du Sacr-Coeur prpara celui de la
naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce
grave vnement, il n'tait rien, que la Vierge tait tout, que
c'tait un don de sa grce. La mre de la reine, Laura Martinozzi,
duchesse de Modne, retire  Rome et prs de mourir, lui avait fait,
 Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvt par cet
vnement l'Angleterre catholique. Elle avait envoy  Londres des
reliques. Ds que la reine les eut au cou, elle conut.

Telle avait t la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de
Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'et-elle pas fait pour l'Angleterre
ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donn? Mais les
temps taient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas
mme croyance. Londres cria  la friponnerie; Versailles mme souriait
sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais
n'estimaient gure, expia la rputation de son oncle Mazarin, celle
des mazarines, ces clbres coureuses. Hortense, la toute belle,
vivait mprise en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La
noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment mme on
disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine
d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine,
duchesse de Bouillon, en faisait un autre  Anet dans la pudique
maison de son neveu Vendme, celui d'accorder ses trois amants, son
propre frre, son neveu, son beau-frre, le cardinal de Bouillon.

Quoi qu'il en soit, la reine rfugie ne dplut pas. Elle avait t
marie par le roi. Elle tait trs-Franaise, tout autant
qu'Italienne. Reue par lui, elle parla  ravir, ne disputa pas sur
l'tiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle tait
jeune encore relativement  madame de Maintenon; elle intressait par
cet enfant  qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante,
comme une princesse de roman perscute. Elle n'tait que trop
romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son
mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit  Lauzun,
galant des temps antiques. Ce fat surann l'blouit. Elle le prit pour
son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bgayant,
barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on
sut que sa premire visite  Paris avait t pour les Jsuites de la
rue Saint-Antoine,  qui il dit: Je suis jsuite. Puis il alla dner
chez _son ami_ Lauzun.

Donner  cet homme-l une arme pour retourner en Angleterre, cela
semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et rsista. C'tait
bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur
les bras! Le frre de Louvois, archevque de Reims, se moquait
hardiment de Jacques: Voil un bon homme, dit-il, qui a sacrifi
trois royaumes pour une messe!

Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient esprer
peu. La reine le sentit, et se remit entirement  l'ennemie de
Louvois,  madame de Maintenon. Elle reut chez elle deux personnes
qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain
un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa
femme, longue et sche, lui servait de police; elle surveillait les
dames, les princesses, piait leur conduite, l'avertissait de tout.
Elle put lui rpondre de la reine d'Angleterre.

Cela cra l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une
machine (dirai-je infernale ou cleste?) pour le faire sauter, fut
dresse... dans un lieu pacifique, d'o on l'et attendue le moins,
dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main
innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants.




CHAPITRE II

CHUTE DE LOUVOIS--SAINT-CYR

1689


Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr mme ne se comprendrait
pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'ide, le germe primitif,
dans la vie antrieure de madame de Maintenon.

Peu agrable au roi dans l'origine, elle russit auprs de lui
prcisment parce que ses trs-rels mrites faisaient un contraste
parfait avec les dfauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux
discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait
des enfants que la mre ngligeait. Dans la retraite mystrieuse o le
roi venait les voir en bonne fortune, elle tait pare des
gentillesses de l'an, le maladif duc du Maine, qui, sans elle,
n'aurait pas vcu. Malgr son srieux, sa tenue un peu sche, elle
tait aime des enfants, mme de mademoiselle de Nantes (madame la
duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espce fline, jolis,
dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec
une grce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.

L fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons
peut-tre. Mais cette puissance lui fut retire aprs le fameux jubil
de 1676, l'difiante pnitence dont la Montespan fut enceinte. Madame
de Maintenon n'eut pas l'ducation de l'enfant si cher du pch. On
aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce  dire qu'elle ait
refus cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance?
Nullement; car ce fut chez elle-mme,  Maintenon, que la Montespan
accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait
pour les enfants de la Vallire.

En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le
refit dvot, quand la perscution reprit, avec les enlvements
d'enfants, madame de Maintenon suivit cette mthode, et dans sa
famille mme enleva, adopta une petite fille, sa nice. Elle rentra
dans l'ducation, son lment naturel, entreprit celle d'une Nouvelle
catholique. Rien de plus agrable au roi. L'enfant fut bien choisi
pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si
amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus).
C'tait le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui tait
impossible o elle tait; on souriait ds qu'elle apparaissait. Madame
de Maintenon, sa tante, prit le temps o le pre, officier de marine,
tait en mer; elle demanda l'enfant  madame de Villette seulement
pour la voir, et elle refusa de la rendre. Le pre cria, puis
rflchit, calcula, se convertit lui-mme.

La petite, qui avait huit ans, lgre comme un oiseau, prit son parti
fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux
choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle
n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude ducation durait dans les
familles de vieille roche. Le Dauphin mme (lve de Montausier et de
Bossuet), dans sa premire enfance, tait fouett par ses femmes et
nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des frules, et si
durement qu'une fois il crut avoir le bras cass.

Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour
d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son ge, que
de choses avaient marqu sur elle! des passions? non, mais des misres
et des fatalits. La pauvret jadis l'avait marie, l'avait faite la
complaisante des grandes dames, mme de tel ami, qui, dit-on, la fit
vivre; puis vint cette honnte servitude de gouvernante chez madame de
Montespan.

Elle eut  cinquante ans cette trange ncessit (1683) de remplacer
la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si frache et si jeune, 
vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus tonn de voir le roi
prendre une personne si mre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se
prvenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se
rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir 
protger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en cra une 
Rueil, o sa propre nice acheva son ducation.

Elle n'aimait pas, dit cette nice, le mlange des conditions. Elle ne
prit que des demoiselles nobles, au moins du ct paternel, elles
devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela
entrait dans les ides du roi qui, alors, pour relever la pauvre
noblesse, lui ouvrait pour ses fils des coles de cadets.

Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvret, et de beaut
encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient tre bien faites.
Elles passaient pour cela la visite d'un mdecin qui leur en donnait
certificat.

Cette maison, transporte chez le roi mme, dans son parc ( Noisy,
puis  Saint-Cyr), richement dote par lui des biens de Saint-Denis,
devait attirer les filles de la noblesse. Car, _le roi les mariait_.
Celles qui restaient jusqu' vingt ans recevaient une dot, tire de
l'excdant des revenus, sinon du trsor mme.

L on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles
Catholiques, domptes par la rigueur dans les couvents de province, ou
gagnes par Fnelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu
calmes, ayant vers leurs dernires larmes, mues et fort touchantes
encore.

Le roi voulut les voir avant mme que tout ft organis ( Noisy,
1684), et cette premire impression lui fut singulirement agrable.
Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annona: _le roi!_ ce fut un
coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et trs-belles,
le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur
que, toutes curieuses qu'elles taient, pas une n'osa regarder. Ces
tremblantes colombes le touchrent fort. Il les avait faites
orphelines, et la plupart n'avaient de pre que lui. La grande
obissance qu'elles rendaient  ses volonts, ayant soumis leur foi,
donn le coeur du coeur, immol jusqu'aux souvenirs? quel triomphe
absolu!... Nul plaisir plus exquis n'et pu flatter le roi et l'homme.

Tout tait calcul, le costume agrable. Les dames, dans un noir
lgant, avaient la coiffure  la mode, le visage encadr d'une sorte
d'charpe, noue sous le menton, mais quelque peu flottante et
chiffonne  volont, dont on tirait les plus charmants effets.
C'tait un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles
taient destines  porter. Le roi ne tint pas d'abord  exiger ce
sacrifice et dit qu'il y avait dj trop de couvents. On n'exigea
que des voeux simples.

Le costume des petites, de modeste toffe brune, se relevait et par le
linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de
dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis
cheveux. Le bonnet seul dplut; il tait trop serr et il en faisait
des bguines; le roi y fit ajouter un ruban.

Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugrant, pour madame de
Maintenon, chercher, choisir, btir une maison digne d'une telle
fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'tait pas gai. Cependant quand
les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand
elles entrrent dans ces btiments vastes, ces jardins srieux, mais
non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de
maladie (1687). Elles le reurent,  sa premire visite, par un beau
chant, qu'avait compos madame Brinon, leur suprieure, et que Lulli
avait orn de sa mlodie grave et tendre. C'tait le chant clbre:
Dieu sauve le roi! que les Anglais nous ont pris sans faon.

Quelle tait cette ducation? bien moins srieuse alors que ne le
feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La
vritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, loquente et
brillante, ne pour la cour, entrait tout  fait dans les vues
mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout
sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fit trs-bien
apprendre et chanter les prologues d'opra, l'nervante posie de
Quinault, de ridicule idoltrie, o l'adulation a toutes les formes de
l'amour. Entrane ou par le dsir de plaire au roi, de l'amuser, ou
par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupes, elle
mettait aux plus jolies des noeuds de ruban! des perles!  ces
demoiselles pauvres. Les innocentes ne rvaient plus que la cour et de
grands tablissements, pour retomber bientt  la ralit amre.

Le roi croyait, beaucoup croient et rptent que madame de Maintenon
tait fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il
s'arrtait parfois, lui disait: Qu'en pense _votre solidit_? Cette
solidit ici ne parat gure. Une ducation contradictoire de dvotion
et de cour ne pouvait porter de fruit. Elle tait extrieure, n'allait
pas au coeur mme; elle imposait surtout _la convenance_. L'lve
personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon),
fut une des personnes les plus mauvaises du sicle.

 Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze  vingt ans,
devenaient trs-embarrassantes. Nobles de pre, mais bourgeoises de
mre, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plbien. Plusieurs
nous sont connues par leur destine romanesque. Leur cruelle crise
d'enfance, ce violent pass de conversion et l'branlement qui en
restait, les faisaient passionnes d'avance. Elles n'taient qu'orage
et langueur. On les voyait si tristes, qu'on ne savait comment les
consoler. On s'avisa de les faire dclamer, jouer la tragdie. Elles
ne l'avaient que trop au coeur.

Nulle n'chappa plus vite  madame de Maintenon que sa nice, la
petite Villette, et mme avant treize ans. Elle tait gaie, rieuse,
peu capable de feindre, crdule, damnablement jolie. Tout tournait
autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de
Maintenon craignit quelque clat qu'on ne pt cacher, et la maria
brusquement. M. de Boufflers, si estim, se prsentait. La tante dit
durement: Elle n'est pas digne d'un si honnte homme. Et elle eut la
cruaut de la donner  un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable
moyen de la prcipiter sur la pente de l'tourderie.

Elle fit bientt une autre excution sur la suprieure de Saint-Cyr.
Madame Brinon avait commenc et fait cette maison. Elle y tait chez
elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice  vie, et on
la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime rel. On
l'accusa de cette tendance mondaine et thtrale de Saint-Cyr. Mais
madame de Maintenon avait rejet les pices pieuses que madame Brinon
faisait pour ses lves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_
mme! Haute imprudence qui rvla Saint-Cyr, et tout ce qu'il
contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles,
et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce
n'tait pas un jeu; c'tait la nature mme  son premier lan. Il n'en
fut gure autrement dans une pice biblique, la molle et tendre
_Esther_.

Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est
le caractre de cette pice que toutes ses tendresses servent 
enfoncer le plus terrible coup.

Un an durant, le gnie laborieux de Racine fit et refit, polit cette
oeuvre unique. Il fallait qu'on sentt dj Louvois perdu pour qu'on
ost cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'
permettre au pote d'insrer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu
l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: Il sait
qu'il me doit tout.

La pice fut joue le 25 janvier 89. Le roi y tait seul, on peut le
dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient
 la chasse. L'effet fut dlicieux, mais le coup trop peu appuy. Il
parat que le roi s'obstinait  ne pas comprendre. Louvois tait trop
ncessaire.

Le 5 fvrier, on appela au secours les grands moyens de succs,
d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le
beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer
au tombeau de mes pres). Ces htes de la France, martyrs de la foi
catholique, taient l comme suppliants. Leur prsence muette
sollicitait la chute de ce cruel Aman qui dfendait de leur porter
secours.

Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ tait un plaidoyer
pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres
d'ducation) les tenait au courant de la politique du temps et les
faisait prier pour les succs du roi. Plusieurs, avant de paratre en
scne, se jetrent  genoux, et, pour obtenir la grce de parler
dignement, elles dirent un _Veni Creator_.

Un moyen plus mondain avait t employ par Racine. Les deux rles de
femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'lise, furent jous
par deux personnes irrsistibles. La toute jeune marie Caylus joua
Esther, malgr les rpugnances de sa tante. Mais Racine insista,
l'obtint. lise tait reprsente par l'lise de madame de Maintenon,
son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grce
touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle tait si mue que
Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain,
paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux
enfants. Cela parut en scne; le roi le dit: La petite chanoinesse a
pleur.

Le succs dpassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entranement
prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant
aime, gte, se livra sans rserve. Les coeurs furent emports. Un
vertige gagna tout le monde, les femmes mme. La singularit du
costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assurus et
Mardoche (deux belles grandes demoiselles) diffraient peu de la
petite Esther.

J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-l
(Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu aprs Esther,
elles changent tout  coup. Les modes de Ninon et de la Montespan
avaient dur jusqu' l'anne du fameux jubil 1676. Dans la douteuse
aurore crpusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les annes
quivoques qui prcdent le mariage, elle avait adopt une coiffure
coquette et dvote, qui cachait et montrait, l'charpe qu'elle donna
aux dames de St-Cyr et que toutes imitrent. Aprs _Esther_, l'charpe
est carte. La face hardiment se rvle. La coiffure est hausse,
surexhausse par diffrents moyens; elle semble imiter la mitre ou la
tiare persane qu'on avait admire sur ces ttes angliques. Tantt
c'est un peigne gigantesque, une tour, une flche de dentelles, et
plus tard un chafaudage de cheveux. Tantt le bonnet-diadme que prit
madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crte de dragon, dont les
audacieuses (madame la Duchesse) dcorrent leur beaut hardie. Ses
portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner
la mode. La premire gouvernait et menait la seconde. Elle s'tait
empare de la trop faible Esther, l'avait associe  ses jeux
satiriques et la compromit fort de son quivoque amiti.

Un effet si mondain dans un tel lieu parat avoir embarrass madame de
Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient
assister, et murmuraient sans doute. Elle rsolut de les faire taire
en faisant jouer la pice devant le confesseur du roi, devant
Bourdaloue et quelques Jsuites. On fit mme venir, pour imposer  la
bourgeoisie mdisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable.
On joua une autre fois devant Bossuet. On tait bien sr que les
saints ne verraient rien que de pieux dans une pice qui lanait la
croisade d'Angleterre.

Qui rsistait? Louvois, le bon sens, la ncessit. Le roi qui avait
mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en tait  envoyer sa
vaisselle  la monnaie.  grand'peine, on vendait des charges, on
pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner
une arme  Jacques, quand les ntres affaiblies quittaient le Rhin en
brlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et
son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et
quelques officiers. Le gnral devait tre Lauzun, le favori de
Saint-Germain.

Chose curieuse, Lauzun voulait tre pay d'avance de ses exploits
futurs. Il fallait que le roi le ft duc avant le dpart. Refus
schement. Alors, il eut l'impertinence de se fcher, de dire qu'il ne
partirait pas.

Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretire, qu'on ne donne
gure qu' des rois, et, pour comble, lui confra cet ordre par le don
d'un prcieux joyau de famille, la propre mdaille que Charles Ier, le
martyr,  la sparation de sa famille, avait remise  Charles II.

C'tait aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit
dner en tiers entre lui et le nonce du pape.  ce moment, chose
bizarre, Saint-Germain possdait un nonce, et Versailles n'en avait
pas.

tait-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exera
son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les crouelles.
Cela l'acheva dans l'opinion.

Il part pour Brest. L, rien de prt. Seignelay, qui avait tout
promis, n'tait pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais
du ministre de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul tait
en rgle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta
rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le dpart de Jacques fut un
triomphe de Louvois.




CHAPITRE III

MADAME GUYON

1689-1690


Beaucoup de gens blmaient madame de Maintenon de ne pas se mler
assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de
la vraie manire, seule efficace auprs du roi. Elle ne faisait rien,
mais peu  peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les
ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et
Seignelay,  la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalit
contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de
grands seigneurs honntes et pieux que le roi estimait, devait avoir,
ce semble, un effet plus profond, celui de modifier  la longue le
caractre mme du roi. Obsdez-le de gens de bien, lui crit Fnelon;
qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'tre. Par ce moyen rellement on
fit le roi dvot, pour dix annes surtout. Au del, la vieillesse, le
malheur, je ne sais quel endurcissement le jetrent dans
l'indiffrence.

Regardons cette petite socit, comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amlioration du roi. En gnral, c'est la
cour convertie. Les fils et filles de la gnration violente qui
prcda, sont tout humaniss et rgulariss, amends; ils semblent
expier l'nergie que leurs pres dployrent en mal ou en bien, leurs
fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs
de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart,
semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori
Luynes, n'intrigue qu'en affaires dvotes; il est l'agent, le
colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce
Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallire) fait ses filles
religieuses. Ce qui est beau, trs-beau, dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'difiante rconciliation des mortels
ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert
enferma vingt ans, la duchesse de Bthune-Charost, par un effort
chrtien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du
perscuteur de son pre. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans
la petite glise, la grande me, admire et respecte de Fnelon.

Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne
sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte,
Charost, dvot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des
_libertins_ de l'poque. Seignelay, qui devient dvot sous
l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fnelon et
Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le
cruel bombardeur de Gnes, le tyran de nos amiraux. Mme sa conversion
est tristement date par un acte d'indlicatesse. Il empche Jean Bart
et Forbin de faire la grande guerre; il se rserve ces vaillants, ces
preneurs infaillibles, pour faire la course  son profit.

Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la
foi tait le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est
frapp de voir combien cette foi sincre est timide et de peu d'effet,
pauvre de rsultats. Ce sont des courtisans honntes et mdiocres,
qui, pour influer quelque peu, sont obligs de s'observer beaucoup, de
s'amoindrir encore, de s'accommoder  la mdiocrit sche du roi et de
madame de Maintenon.

Il faut le dire, il y avait un amoindrissement gnral, et dans la
chose mme qui faisait la couleur du temps, la dvotion.

Le jansnisme avait pli. Il languissait avec Nicole octognaire en
son dsert du faubourg Saint-Marceau.

Le jsuitisme mme avait pli. Quoique le P. La Chaise, rcemment, en
87, pendant la maladie du roi, lui et surpris la feuille des
bnfices, trs-faible tait son influence morale. Les Jsuites du
Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations
romanesques, qui pendant cinquante ans avaient t le vrai journal du
temps, le pieux amusement du monde catholique.

L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicit fausse des
Lazaristes, pauvres, sales d'extrieur (et trs-riches en dessous),
c'est ce qui russissait en cour. Ennui profond, nullit, platitude.

Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille
d'_Esther_, elle a pour idal dans la haute spiritualit un
Godet-Desmarais, de la plus sche toffe qu'ait fournie Saint-Sulpice.
Elle estimait en lui sa littralit serre de prtre exact, une
certaine mdiocrit judicieuse, qui n'est nullement la solidit forte.
Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il
dtestait le grand et hassait le gnie. Sa dvotion pauvre,
dcharne, sans substance, pour aliment  la vieille me, ne pouvait
donner que des os.

Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abb de qualit
qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fnelon. Il tait dj mystique et
quitiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des mnagements
extrmes et des contradictions (_d'activit passive_) qui tombent dans
le galimatias. Son _ducation des filles_, livre admirable de prudence
et d'esprit positif, est visiblement fait pour tre, de madame de
Beauvilliers, transmis  madame de Maintenon. Ses amis conspiraient
pour le faire prcepteur de l'enfant royal, et il devait mnager le
tout. lev tour  tour par Saint-Sulpice et les Jsuites, il
conservait un pied ici, et un pied l. Il rendait des respects infinis
 Bossuet; il l'avait enlac, et par lui avait prise dans un troisime
parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un
homme, si agrable  trois partis, n'y parvenait qu'en restant ple,
effac, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles
Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur
fminine, qu'on appellerait nervation, si on la comparait au gnie
mle, robuste de Bossuet.

Je le rpte, avant 89, par o que je regarde, je ne vois que
faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'tincelle;
l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre  augmenter
l'nervation.

Tranchons le mot. Ils attendaient leur me. Une me jeune devait venir
qui rchaufft un moment cette vieillesse commune. Que cette me ft
romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on
aurait cru que c'tait un obstacle dans un monde de sche convenance.
Oui, mais ce fut son charme. Elle et fait sourire la mort mme. Elle
donna un moment l'oubli  tous ces coeurs fans; ils se crurent jeunes
encore. Ce moment dura trois annes (1689-1692).

Dans mon livre _du Prtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parl
des ides de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est
l'explication ncessaire. Cent choses, trs-peu neuves, qu'on voit
dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, tant
sorties de sa situation.

Elle avait eu une enfance d'lue, accomplie de malheur. Maltraite de
sa mre qui n'aimait que son frre, battue par une de ses soeurs, elle
passe au couvent. Mal soigne, laisse seule, dans ses frquentes
maladies, elle se met  lire la Bible et des romans. On la donne 
quinze ans  un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade,
maussade et brutal. Une aigre belle-mre la garde  vue, et si
durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa
propre mre aggrave, encourage ces durets. Une servante matresse,
ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte
impunment, jusqu' lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses
enfants, ds qu'elle en a, sont levs contre elle, dresss 
l'espionner et  se moquer de leur mre. Nul refuge pour elle dans sa
propre maison, nul que la prire et le rve.

Elle eut des maladies terribles, o sa belle-mre faillit la faire
mourir. Une cruelle petite vrole la marqua, menaa sa vue. Elle eut
souvent mal  un oeil. Et avec tout cela trs-jolie, mais de bont
surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux
aussi, faisait sourire, touchait, la rendait dlicieuse.

Sa douceur d'ange tait sur son visage, et le coeur fondait  la
regarder. Dans un petit sjour qu'elle fit aux Carmlites de Paris,
madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle
qui avait vu tant de choses, vieille et blase, sche de jansnisme,
elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler
cette personne attendrissante, n'en pouvait dtacher les yeux.

Pauvre souffre-douleur, moque de sa famille, traite comme une
enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte
d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des rveils
lucides; elle montra une grande capacit d'affaires, dans un moment
o l'intrt de son mari le commandait; elle dploya plus tard une
vive loquence, une vraie force thologique. Avec cela, toujours
enfant.

Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain trs-austre, qui
vivait enferm, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues
annes, il lui dit ce mot seul: Vous cherchez au dehors ce que vous
avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est. Puis lui tourna le
dos. Ce fut un coup de flche, dit-elle; je me sentis une plaie
d'amour dlicieuse, avec le voeu de n'en jamais gurir.

Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une trange
nouvelle: Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon pouse._
Sur quoi, elle s'crie dans une adorable innocence: Moi! si indigne,
votre pouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!

Bientt d'autres ont eu cette rvlation. La Visitandine Marie
Alacoque, dont j'ai parl, dans sa vision du Sacr Coeur qui est  peu
prs du mme temps, sut aussi qu'elle tait l'pouse de Jsus. Son
abbesse dressa le contrat, clbra les noces. Et nanmoins la
diffrence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on
saignait sans cesse, ivre de vie, eut le dlire physique et voyait le
sang par torrent. Madame Guyon n'tait qu'une me; dans le mariage
mme, elle ne sut pas ce que c'tait, mre n'en fut pas moins
demoiselle.

Dlicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, thre
d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner
nulle figure  Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la
souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une tonnante paix.

 travers sa crdulit, souvent purile, elle a deux choses
trs-hautes pour l'mancipation de l'me. Elle se dfie des visions,
croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se
dfie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de
croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de
belles filles de leur confesseur.

N'tait-elle pas dangereuse elle-mme  son insu? Si faible et
maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulire
plnitude magntique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou
femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de
Chevreuse le disait  Bossuet: N'avez-vous pas senti qu'on ne peut
tre assis prs d'elle sans prouver d'tranges mouvements?

Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volonts,
elle s'tait impos le supplice de vivre avec une me rfractaire  la
sienne, une femme de chambre de rude dvotion, dont la parole et le
contact lui taient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le
jour. Cependant, si elle tait malade, elle subissait l'ascendant de
sa douce matresse; il suffisait que madame Guyon lui dfendt de
l'tre; elle gurissait  l'instant.

Nombre de gens la suivaient malgr eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui
elle se crut dirige et qu'elle dirigeait elle-mme. Tant qu'il tait
prs d'elle, c'tait un saint. Loin d'elle, il s'vanouissait, pour
ainsi dire, n'tait plus rien. La prison qu'elle supporta trs-bien
pendant de longues annes, fut mortelle  Lacombe. Il se mourait de
mlancolie. Sa tte faiblissant, il finit par crire (ce qui avait
peut-tre t le vrai secret de sa vie) qu'il tait perdu, dsespr
d'amour. Elle sourit, et dit: Il est devenu fou. C'tait vrai, et il
mourut tel.

Cette attraction tait universelle. Ses ennemis et ses perscuteurs y
cdaient  la fin. Mme sa belle-mre y cda, et se mit  l'aimer.
Mme la vieille fille insolente qui l'avait tant perscute. Elle
l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut,
dit-on, de regret.

Une pieuse ligue de dvots l'envoyait  Genve, comptant sur sa
sduction. Elle donna en partant son bien  sa famille, se rservant
une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute
petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don
Quichotte_. Elle avait t bien longtemps elle-mme l'infortune
Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'tre en
savourant l'amre douceur des rigueurs du cleste poux. Pendant six
ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout
et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervants ou ses
touchantes Dorothes, rchauffant tous les coeurs, les amusant, les
consolant, jetant partout son me.

Ce qui est curieux, c'est qu'elle se crot trs-soumise au clerg;
elle veut l'tre. Mais les liberts de l'amour divin l'mancipent
malgr elle. Elle fait crer deux hpitaux, pas un couvent, pas une
glise. L'glise et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspir
ses _Torrents_. Elle aime tonnamment le peuple et les petits, les
paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition.
Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon,
marchande, serrurire, lavandire, humbles personnes unies en Dieu
d'une sainte et suave amiti.

Ce qu'on tolrait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence,
elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clerg, et les hontes
intrieures du clotre. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les
pauvres religieuses  s'affranchir,  ne plus tre le jouet du vice, 
rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De l des
ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester
ni  Gex, ni  Annecy, ni  Grenoble, ni en Italie.

On la disait sorcire. On prouvait pour elle les sentiments les plus
contradictoires. Une fille de Grenoble la dtestait absente, prsente
l'adorait. Une autre, de la mme ville, de bourgeoisie aise, pleine
d'esprit et d'une me orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'prit de
virginit et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle
partait pour l'Italie o on l'avait souvent prie de venir. C'tait
alors un grand et dangereux voyage. Elle tait charge dj d'un
enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre
et un ecclsiastique infrieur (un quasi-domestique). Cette fille 
garder n'tait pas un petit embarras, tant de plus fort belle. Il n'y
eut pas moyen de l'empcher de suivre. Madame Guyon en prit la
charge, comme impose de Dieu; elle la tenait au plus prs d'elle, ne
la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent prir
ensemble sur le Rhne, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller
que par Gnes. Mais Gnes, nouvellement bombarde par les Franais,
pouvait leur faire un trs-mauvais parti.  grand'peine trouva-t-elle
un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoy en avant son
ecclsiastique pour prparer l'tablissement en Italie. Le muletier,
un Gnois trs-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes;
il les mne droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'tonne
pas, reste calme et sourit. Voil des gens interdits, en droute, qui
ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long
du chemin, elle versait son coeur, ses rveries, panchait son livre
sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionn
dans l'pret de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivre, et comme
anantie.  l'arrive, elle tomba malade; me et corps, tout lui
chappait.

On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon
voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyrent son frre en hte
pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle
aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon
elle-mme se mit du ct du frre et lui conseilla de retourner! Le
dchirement fut si cruel, qu'elle changea tout  coup, jeta l sa
dvotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et
la furie de la douleur. Son frre l'arracha, l'emporta, mais si
ulcre, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les
ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle,
tourna en hontes ses bonts, ses tendresses. Tout cela dit, puise de
fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-mme, et, de remords, perdit
l'esprit.

C'tait le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas
l'avoir compris. Elle vous prenait votre me innocemment, sans rien
mettre  la place, sans rien communiquer de sa srnit. Elle
supposait convertis ceux qui se donnaient  elle, elle s'en sparait
sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridit.
Aucune me vivante ne lui fut ncessaire. Sa plnitude et sa puissance
ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors
trs-haut, crivit son seul livre vraiment original, le livre des
_Torrents_.

J'ai dit ailleurs (_V. le Prtre_) comment cela se fit. Dans un
couvent de Savoie, les religieuses  qui elle payait pension, lui
faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer
l'glise. Elle tait si grande, cette glise, que les bras lui
tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et
rvait. Cette rverie, ce fut son livre.

L elle est suprieure aux vieux mystiques, suprieure au _Chteau de
l'me_ de sainte Thrse. La comparaison des eaux, des torrents, des
rivires, est bien autrement riche, vive, varie  l'infini. L'preuve
terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival
dans les romans passionns. Les Eucharis sont bien fades,  ct.

Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentrent en lui
promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en
effet,  peine revenue  Paris, elle fut arrte sous prtexte de
Molinosisme par l'archevque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce
prlat, not pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit
qu'en 88,  la prire de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne
madame de Miramion, qui tait la charit mme, et n'ignorait pas que
madame Guyon, en Suisse, avait cr deux hpitaux.

C'tait au printemps de 89, aprs _Esther_. Madame Guyon allait
souvent  la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la
duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente  Saint-Cyr.
Ces visites taient une fte pour les pauvres captives. Dans la triste
maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-mme, les
mains pleines de fruits et de fleurs.

Mais ce qu'on dsirait le plus, c'tait de la lier avec celui qui
tait le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte
(madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle,
Fnelon. Elle les renvoya ensemble  Paris dans le mme carrosse, avec
une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fnelon s'ouvrit peu,
et la laissait dire. Il n'tait pas prcepteur encore; on travaillait
 cette grande chose. Il devinait trs-bien qu'une spiritualit si
hardie, si nave, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: Mais,
monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il? Alors, se
rveillant, et par un mot vulgaire (chose trs-inusite chez lui), il
dit: Comme par une porte cochre. Ds lors il parla un peu plus.

Il fallait tre quitiste pour complaire aux duchesses qui devaient
travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'tre pour garder
Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.

Ce fut autre chose  Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un
triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'panouirent, et
se versaient tous  ses pieds. Les dames, pour la premire fois, se
sentirent libres. Et les demoiselles mmes se trouvaient
extraordinairement attendries d'une telle mre, toujours jeune, qui
plus que les jeunes avait gard le don d'enfance.

Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris
l'tincelle. Mais cet tat nouveau tait si tonnant, visiblement si
dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au
roi. Seulement la temprature de la cour avait chang autour de lui,
et l'on sentait un souffle tide. Il tait comme un homme qui a un
foyer invisible sous le plancher. Malgr les dangers, l'embarras, la
dtresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne
sais quelle douceur de pieuse gaiet. D'autant moins pouvait-il
tolrer le visage hassable, la face apoplectique de ce paen Louvois,
toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un
certain paradis, et l'aimable sourire des saints.




CHAPITRE IV

MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS

1690-1691


Jusqu'o madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques o
l'entranaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et,
pour le dire en gnral, la dvote cabale des ennemis de Louvois?
C'tait une grande question. Son influence, timide, rserve, d'autant
plus profonde, devait, si elle se donnait  eux, agir peu  peu sur le
roi, changer la politique d'intrts en politique pieuse de sentiments
et de passion, c'est--dire lancer le roi  l'aveugle dans la grande
affaire d'Angleterre.

Voil pourquoi il faut bien s'arrter derrire la coulisse, chez
madame de Maintenon et surtout  Saint-Cyr, o se fait (entre des
personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux
esprits qui se disputent le monde.

Madame de Maintenon, malgr sa dvotion de forme et mme sa bonne
intention d'tre dvote, n'avait aucune tendance  l'amour du
surnaturel. Elle tait trop sense pour se prendre  la grossire
lgende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matrielle, qui
fut bientt si populaire. Et d'autre part, elle tait trop froide,
trop sche pour tre bien sensible aux suaves douceurs de madame
Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle tait comme tout le monde.
Peu, trs-peu de gens en France gotrent le quitisme. Le grand bruit
qu'ont fait l-dessus les glorieux champions, Fnelon et Bossuet, ne
doit pas faire illusion. C'taient de vieilles choses, surannes,
dpasses. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant gnie de madame
Guyon, voulait des mes tendres, rveuses, comme on n'en trouvait
gure chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui ds
longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, tait trop
sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps o nous
sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente quivoque
du Coeur et le culte du sang.

Madame de Maintenon n'apportait au quitisme nulle vocation qu'un
trs-profond ennui, un grand besoin de nouveaut. Avec sa vie
renferme, solitaire mme  certaines heures, on et dit qu'elle avait
un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le
fond, une certaine _intriorit_, un calme d'innocence.

Sa solitude tait fort agite, tout occupe d'affaires d'glise, de
cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.

Madame Guyon l'amusa. C'tait une fte de l'entendre. Elle tait
touchante et comique; c'tait sainte Thrse, et c'tait Don
Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes,
taient un monde de velours, o l'on sentait une infinie douceur.
Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la
trompant sur ce qu'elle sentait elle-mme. Elle se crut attendrie,
imagina que son aridit cesserait. Elle tait, si on peut dire, en
coquetterie pieuse avec Fnelon qui, devenu prcepteur (aot 89), de
plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller
le dimanche incognito chez les duchesses  de petits dners mystrieux
o il prsidait. Point d'couteurs. On se servait soi-mme, pour
n'avoir pas de domestiques.

Dans tout cela, les ides taient peu, les personnes taient tout, et
c'taient elles qui donnaient attrait aux ides. Madame de Maintenon,
pour s'y engager fortement, avait besoin d'y tre intresse par ce
qui seul l'intressait, un gouvernement d'me, par une amiti (non
d'gales, de grandes dames, comme taient les duchesses), mais une
amiti protectrice pour une jeune me dpendante qui marcherait sous
elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dvotion. Car elle
tait ne _directeur_ (bien plus encore qu'ducatrice). Il lui fallait
quelqu'un  diriger, aimer et tourmenter.

Sous son extrieur calcul de tenue, de convenance, son me tait
trs-pre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pti. Elle
avait eu des amants, sans aimer. Elle avait t recherche
trs-vivement (_V._ sa premire lettre) de certaines dames qui
raffolaient de la crole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait.
Mais ces dames taient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses;
elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conserve. Dans
cet ge dj avanc, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine
flamme. La Palatine,  qui rien n'chappe, note ce trait, la lueur
singulire qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la
sinistre fe et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.

Elle et pu s'attacher  ses lves. Mais pas une ne tourna bien, ni
madame la duchesse, ni sa nice Caylus, ni (disons-le d'avance) la
duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui
pourtant lui chappa comme les autres. Aurait-elle plus de succs chez
les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dpendantes,
plusieurs mme orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus
aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner?

Plusieurs ont laiss souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin
trange, comme mademoiselle de Marsilly, que le pre de Caylus, M. de
Villette, pousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady
Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive
Provenale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir
sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus
dvoue, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et dsole de
n'tre pas meilleure; elle avait pris le rle dont on voulait le
moins, celui du vieux Mardoche, et sa touchante voix mut tout le
monde. Mademoiselle La Loubre fut la raison autant que la beaut; on
la fit  vingt ans suprieure de Saint-Cyr.

Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut lise, la
Maisonfort, pour qui cette me plus que mre, peu aimante, s'ouvrit,
la premire fois peut-tre, dans une pre amiti. Elle eut le
douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six annes madame de
Maintenon et le roi, Fnelon et Bossuet. Tragdie palpitante, o
Versailles s'intressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intrt fut
si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis,
ennemis, ils concoururent  la briser.

En 1686, au moment o madame de Maintenon partait pour le voyage
annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui prsenta une
demoiselle; on l'appelait dame, elle tait chanoinesse. Elle amenait
sa petite soeur et demandait qu'on la reut  Saint-Cyr. L'enfant
tait jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la
grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grce,
qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-mme et l'emmena 
Fontainebleau.

La jeune dame tait du Berry, ce pays central de la France, o
certains ordres religieux prenaient leurs sujets de prfrence comme
mieux quilibrs, plus complets, propres  tout. Ce fut cet quilibre,
justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui
charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle tait judicieuse, et
son bon sens, plus tard, embarrassa fort les thologiens. Sous tout
cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amiti. Elle n'avait
pas t gte. Ds l'ge de douze ans, son pre, un pauvre
gentilhomme, l'avait donne aux dames de Poussay, qui lui assuraient
une place de chanoinesse. Mais cette petite prbende ne pouvait la
faire vivre. Revenue  Paris, trouvant son pre remari, elle tait
fort embarrasse et allait tre oblige de se mettre en servitude,
sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Conds. Se voir, 
ce moment, par un accueil si imprvu, adopte, comme enleve, par la
plus grande dame de France, porte par enchantement en pleine cour de
Fontainebleau; trouver l l'insigne faveur de vivre au sanctuaire prs
de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une
Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touche, se dvoua
sans rserve.

Les amitis de femmes taient fortes en ce sicle. Les hommes en
taient cause, n'tant que des poupes, comme Monsieur et autres avec
des moeurs honteuses, ou des fats insolents et trs-cruellement
indiscrets. Le mari n'tait point, et l'amant, c'tait l'ennemi. La
mchancet d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient 
payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les
femmes en garde. De l une grande froideur. Madame de Svign n'eut
d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nice de
Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa
tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Mdicis fut comme
ensorcele de la Galiga, sa soeur de lait, et Marie-Thrse d'une
soeur btarde qui lui rendait tous les soins d'intrieur. Pour la
mme raison, les dames prfraient  tout la personne indispensable,
leur femme de chambre. Au sicle suivant, celle-ci est souvent un
homme de lettres et ne diffre presque en rien de la demoiselle de
compagnie la plus distingue.

Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et
trs-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris,
qui l'avait servie dans sa pauvret, et fut, dans sa grandeur, une
sorte de factotum. Elle lui fit amnager tout le matriel de
Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel,
elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dvoua.
Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures
dans cette aimable socit. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort
l'et remplace comme suprieure. Mais elle demanda  ne faire jamais
qu'obir. Son coeur rpugnait au mange, aux petites ncessits de
duret, de police, qu'implique le gouvernement.

Du reste, elle donna  madame de Maintenon le gage le plus sr d'un
abandon illimit.

Elle lui demanda un confesseur. Signe extrme de confiance. Les
religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les dsolait plus que
d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prtre le
plus discret, sans prciser le dtail ni dire les choses par leur nom,
peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus dlicat. Quand
elles pouvaient, elles se confessaient  un Jsuite,  un moine qui
passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna
son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et dcharne, un homme de
mrite, mais sec, dur, rpulsif. Grande peine de se desserrer devant
quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins
comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son
coeur dans la main de madame de Maintenon.

Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait grav
du temps, et certainement autoris, on lui donne ce titre: La marquise
de Maintenon, _suprieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard).
Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, imprieux.
C'tait sa pense d'avenir. Si elle ft devenue veuve de bonne heure,
elle aurait sans doute aim  tre abbesse,  satisfaire dans la
plnitude absolue son got unique, de gouvernement et de rglement, de
surveillance minutieuse. Elle l'exerait dj sur les dames de
Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute  jour,
cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs
penses, pntrer leurs petits mystres, leurs innocents secrets. Or,
elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenes  la
soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut
garder une pense  elle, et doit tout dire, jusqu'au rve oubli.

Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans tre assiges
et n'en valaient pas la peine. Mais une me, riche et vivante, comme
la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voult tre, avait toujours en
elle de libres lans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours
un infini  acqurir et conqurir. Devant cette amiti si exigeante
qui toujours avanait, pntrait, elle reculait timidement pour garder
un peu d'intrieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait
perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des
pines, s'tait dgag d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande
susceptibilit de douleur.

Racine en fut frapp, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa
sensibilit. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansnisme, si
austre, si perscut. Mais,  ce moment mme, madame Guyon parut,
enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu' madame de Maintenon. Le
laisser faire et le laisser aller du quitisme, cet amoureux suicide,
convenait  merveille aux captives, si dpendantes, qui ne pouvaient
rien faire pour leur propre sort.

La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle
n'avait jamais t mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur,
elle et pu faire un bel tablissement, mais n'y avait nullement
song. Elle avait trouv son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne
rvait rien que son rve de captivit volontaire. Ce fut madame de
Maintenon qui, poussant ses empitements, lui imposant le voile, la
rveilla. De cette paix mystique qu'on et crue une mort, ressuscita
la volont.

Madame de Maintenon, arrte court, se montra fort habile. Elle tourna
l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais
rsist, mais qui tait trs-libre au fond, il n'y avait de prise que
le coeur. Godet-Desmarais, inspir d'elle, se retira un peu. Il
prtextait son vch de Chartres, qui rendait plus rares ses visites
 Saint-Cyr, conseilla  la Maisonfort de consulter Fnelon, le
nouveau prcepteur du duc de Bourgogne, nouvellement tabli 
Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque
machiavlique, d'adresser une me inflammable  cet homme jeune
encore, et de grande sduction.

Vritable nigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos
modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut
l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut
impntrable  ses intimes mmes et les surprit toujours par des
revirements imprvus. Il avait enfin pris pied  la cour. Il le devait
 sa mission de Saintonge, o il mrita l'appui des Jsuites, du Pre
La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses
duchesses. Il n'est pas plus tolrant que Bossuet. Dans ses lettres 
Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande
main-forte pour former la frontire, retenir les protestants fugitifs.
Dans le livre clbre qu'il crit en 89 pour instruire son lve des
principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse
assimilation de la souverainet et de la proprit, ne voyant point de
diffrence entre le rpublicain et le voleur.

En pleine cour, il vcut trs-cach. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens,
n'avaient prvu son quitisme. Les Jsuites, madame de Maintenon, qui
le protgrent ensuite, taient loin de prvoir le _Tlmaque_. Mme
le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il devin
que, entre l'ducation et la direction, entre son lve et Saint-Cyr,
il crivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres 
contenir qu' troubler un jeune coeur?

Fnelon tait-il un prtre dur et sans piti? tait-il spcialement
sans intrt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il
du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En ralit, il
n'tait pas libre, il n'tait pas un homme, mais l'homme d'un parti.
La lutte tait trs-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frre
des trois duchesses, le ministre du parti dvot. Que ft-il arriv si
madame de Maintenon leur et retir son appui? Seignelay faisait alors
le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la
situation.

Le roi, en mars 90, avait, malgr Louvois, donn  Jacques une petite
arme de sept mille hommes. Elle lui et donn l'avantage, si
Seignelay ft parvenu  tre si fort en mer, que l'Angleterre craignt
une descente, retnt Guillaume et l'empcht de passer en Irlande. Le
fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux,
mais les arsenaux taient vides, et cette flotte fort mal quipe.
Pour la fortifier, il avait eu recours  un expdient inou, cruel,
autant que chimrique. Il fit passer nos galres de la Mditerrane
dans l'Ocan. La rame les rendait plus indpendantes du vent; tirant
peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux  vapeur, approcher
mieux la cte. D'autre part, leur construction lgre les exposait
extrmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement
fatiguer; ces hommes nus, le pont tant trs-bas, taient constamment
inonds, ne schaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide
et au vent glac. Barbarie inutile: l'Ocan fit rise de ces maigres
galres qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort
mouvement. On avait beau reinter les forats; les chines corches,
les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galre ne pouvait presque
jamais suivre la flotte; elle tranait derrire et se faisait
attendre.

Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas  la descente. Il
tait entour de tratres. Mais telles furent sa fermet d'esprit et
sa divination, qu'il vit que ces tratres mmes ne pouvaient pas
encore trahir. Ils n'avaient pas mri, assur leur trait. Donc,
Guillaume tonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son
arme et son grand gnral Schomberg, de confier l'Angleterre 
elle-mme (4 juin 1690).

Rien de plus violent que les ordres donns coup sur coup  Tourville,
notre amiral. Seignelay lui crit qu'il faut livrer bataille _quoi
qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: Combattez sous les
dunes, _jusque dans la Tamise_. Puis: N'ayez pas  craindre de
_risquer des vaisseaux_.

Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg
(pouss, prcipit par Louvois) avait, en divisant ses troupes et
risquant tout, gagn  Fleurus une sanglante bataille (1er juillet
90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi.
N'importe; c'tait une victoire, et Seignelay, s'arrachant les
cheveux, crivait  Tourville ces paroles pressantes: Heureux Louvois
qu'on obit si bien! Il va jusqu' l'injure, dit  ce grand marin:
Vous tes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.

Tourville, au moment mme (10 juillet 89), gagnait une bataille en
vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hsitation, prudence
politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre
l'alli du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprs de livrer la
bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles,
et laissa craser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.

La grande question tait de savoir si Tourville poursuivrait
Torrington rfugi dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter
qui remonta ce fleuve. Torrington ta les balises, et Tourville hsita
 se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succs, douze
vaisseaux dtruits en bataille et treize encore aprs. Il s'en tint 
une descente dans le midi de l'Angleterre, brla une petite ville,
crut que c'tait assez, rentra couvert de gloire.

Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand
mme Tourville et remont la Tamise, au risque d'chouer, d'tre
pris, cela n'et rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et
quand mme il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie,
barbare, n'aurait encore rien fait. On savait  Londres que le
lendemain mme de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagn la
sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est--dire tranch le grand noeud
(11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-mme de son
sang; il y fut bless. On savait le rsultat  Londres, et une insulte
de Tourville n'et fait qu'envenimer les choses.

La petite descente qu'il fit et la petite ville brle fut dj un
coup trs-funeste aux intrts de Jacques. Les Anglais virent ce
qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur
mauvaise volont pour Guillaume. Agrable ou dsagrable, c'tait leur
dfenseur unique. On fit dans leurs dix mille glises des collectes
pour la ville brle; toute famille donna, songeant  ce qu'elle et
souffert d'une descente, d'une dragonnade franaise.

Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas.
Son beau-frre, M. de Chevreuse, tait prs de lui, et lui faisait de
pieuses lectures de l'_Imitation_. Fnelon lui crivait ses
consolations dvotes, mais si vagues et si gnrales! Trop profonde
tait la blessure. Ce n'tait pas encore l'insuffisance des succs de
Tourville. C'tait surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui
seul, l'impie Aman, avait su bien servir son matre. Et le monde des
saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre,
avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant
quelque unit. Seignelay mourut en novembre.

On avait trop compt sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup
de Dieu. Guillaume avait t bless. Il pouvait l'tre encore, frapp
d'en haut. C'est cet espoir que manifesta _Athalie_, dans l'hiver de
91. Le parti des saints esprait, attendait le miracle. Et Louvois
tchait de le faire; il organisait une campagne tonnante, qui fut son
chef-d'oeuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus
directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou
le couteau sacr de Samuel.

La sombre pice d'_Athalie_ fut joue le 5 janvier 91,  huis clos,
devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi
d'Angleterre. Elle rpondait  merveille  l'irritation des deux cours
de Versailles et de Saint-Germain.

Elle tait faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques
o la reine avait tant pleur, le roi mu la comblait de prsents
dvots, chapelets ou reliques, et de ftes donnes pour elle. Il
ordonna expressment (_Esther_ tant dfendue) qu'on achevt
_Athalie_. Cette pice terrible o l'on jouait la mort de Guillaume,
comme dans _Esther_ celle de Louvois, venait  point pour consoler la
triste cour du retour ridicule et trop press de Jacques. Humili sous
la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragdie prophtique,
que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.

L'inspiration de la nature, la piti d'un enfant, soutint Racine et
prparait les coeurs au dnoment dnatur. Un enfant au berceau
dpossd, perscut, voil tout ce qu'on y sentait. Cet
attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et
l'gorgement d'Athalie.

Le noir Paris d'alors, tout prosaque qu'on le suppose, concentrant,
refoulant en lui le grand pote, avait fortifi son infriorit, ses
tristesses dvotes, jansnistes et bibliques. lev au maussade dsert
de Port-Royal, et transplant sous Saint-Sverin, il crivit
_Andromaque_, _Iphignie_ et _Phdre_, dans l'humide rue
Saint-Andr-des-Arts. On sait sa pnitence, son mariage, autre
pnitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se
posa  mi-cte, rue des Maons. Douze ans durant, il y languit
strilis dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui
revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les dlicates
harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes soeurs, lui
firent la mlodie d'_Esther_. Enfin, montant plus haut, dans
l'austrit pure, il trouva le sublime: c'est la tragdie d'un enfant.

Si l'enfant et rempli la pice de son pril, l'intrt et t
trs-vif; on n'et pas respir. Les femmes auraient pleur d'un bout 
l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On et tax l'auteur d'impit
s'il et laiss douter longtemps que la main divine est prsente.
Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne
priclite, qu'un miracle tranchera tout,--donc, que l'enfant ne risque
gure.

_Esther_ avait t lue d'avance  madame de Maintenon de scne en
scne, et il en dut tre ainsi d'_Athalie_. Elle craignait. Elle ne
voulait plus y tre prise. On resserra  l'excs le seul rle qui
intresst. On craignit de faire de la gentillesse des petites une
sensualit de cour, et, dans ce beau sujet du pril de l'enfant,
l'enfant ne parut presque pas.

Cependant, le dmon Louvois, en plein janvier, forgeait dj la
foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, o le
roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait
qu' paratre pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte
apparition, on ne ferait pas la dpense d'emmener la cour. Donc, pour
la premire fois, le roi se dcidait  laisser madame de Maintenon.
Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de
cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'tait le meilleur
de l'amour. Mortelle fut l'inquitude de la dame, mortelle sa haine de
Louvois.

C'est la dernire campagne de Louvois, son chef-d'oeuvre, un suprme
coup de dsespoir. Du fond de la dtresse publique, tout s'enfonant
sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui
faisait face  l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois
encore ce que la France tait sous sa violente main.

La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume
 la Haye ngocie, sollicite des forces dans son concile interminable
des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a runi les siennes,
avec une artillerie, des vivres, un matriel immense. Tout converge
sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie,
s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne
trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le sige, et pour
l'arme de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient
pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars
pour cette guerre  coup sr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six
canons, vingt-quatre mortiers, crasent la petite ville, l'incendient.
Les flammes clatent partout. Avant le jour prvu, les bourgeois
forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le
roi part; il laisse Guillaume humili, ayant perdu devant l'Europe le
prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entour.

Jamais campagne plus courte. Elle dura  peine un mois. L'effet de
surprise fut grand sur le continent, plus grand au del du dtroit. On
se dfia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacit connue
n'empchait pas qu'il ne ft faible comme chef de ce corps discordant,
mal organis, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille
langues, mais n'arrivait jamais  temps. En Angleterre, la nation lui
tait un peu rallie par la peur d'une descente. Mais les habiles,
frapps du coup de Mons, commencrent  se dire que les chances de
Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de
celui-ci, les whigs, se trouvaient mal pays de leurs votes et de la
bataille qui avait transfr le trne. Guillaume, quoi qu'il ft, ne
pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidit furieuse. Ils
recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient  Jacques en
dessous.

La plus complte collection de coquins que j'ai rencontre dans
l'histoire est celle que Macaulay nous donne  cette poque.
Excellente galerie de portraits, finement dessine. Plus la peinture
est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de
menteurs, d'intrigants, de faussaires, de tratres, de faux tmoins,
de dlateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au
hasard, se trouvent avoir toujours raison.

L'exemple fut donn par la famille mme de Guillaume, par Clarendon,
oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas
sr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu
Russell, qui, en 88, lui avait port  la Haye l'offre des lords,
combl de charges lucratives, grand amiral, gorg d'argent, de biens,
montrait les dents toujours. Les jacobites espraient qu'ayant fait,
il dferait, n'en resterait pas au dbut dans son rle de faiseur de
roi. Plus dangereux, plus hypocrite tait Marlborough, _le bel
Anglais_. Entre lui et sa femme, il possdait, gouvernait une reine
possible, Anne, fille de Jacques, soeur cadette de Marie. Il s'tait
fait le plan ingnieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des
jacobites et des whigs mcontents, de montrer  Jacques la couronne
pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tte de cette Anne,
poupe dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison,
l'honnte personne avait mand  Saint-Germain son repentir; et, comme
on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de
Guillaume.

Qui donc serait Abner dans la tragdie que l'on prparait? Russell sur
mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres  ce rle. Mais on
avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui
vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile.
Un acteur infrieur devenait ncessaire pour que le cinquime acte
d'_Athalie_ s'accomplt, que Joas ft veng et que l'arrt du ciel
devnt la leon de la terre.

Nous possdons un livre intitul: _Rcit vritable de l'horrible
conspiration trame contre la vie de Sa Sacre Majest Guillaume III._
Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministre de Louvois, un
capitaine, nomm Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de
Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agres, que
la tentative fut faite en 92, que le procs fut public, conduit avec
douceur et sans torture, que l'accus avoua tout. Publi en anglais,
traduit en toute langue, le livre ne reut aucun dmenti. Macaulay, si
modr et si judicieux, tablit solidement qu'il n'y a pas l'ombre
d'un doute.

Il faut,  ce grave moment, se rendre compte de ce qu'tait la cour de
Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilit brillante, en donne
 peine l'extrieur. Plus il tche de rire, plus on s'attriste. C'est
piti de le voir, au prologue de sa _Znide_, s'efforcer d'gayer la
longue terrasse en amenant des nymphes, des desses mythologiques, les
songes des _Mille et une Nuits_. Les nymphes qui passaient et
repassaient, c'taient les robes noires des quarante prtres et
jsuites que logeait le chteau. Les lords et autres rfugis, plus
tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la
ville. La reine, en pleurs pendant l'expdition, tait bien plus en
deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa
cour tait surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame
de Maintenon), et la soeur d'Hamilton, madame de Grammont, une beaut
dj de quarante ans, qui, avertie par sa sant, de plus en plus
entrait en dvotion, sous Fnelon d'abord. Le quitisme, toutefois,
trop subtil, ne prit pas fort  Saint-Germain. La place y tait
occupe par des choses plus grossires, la religion du Sacr Coeur et
la naissance lgendaire du prince de Galles. Contre les rises de
Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jsuites
anglais, les chaudes ttes irlandaises, dfendent le miracle et le
roman dvot.

Comment Macaulay s'tonne-t-il que Saint-Germain et maltrait les
jacobites protestants, ddaign leur dvouement et leurs sacrifices,
qu'il ait refus toute entente avec ses partisans rests en Angleterre
qu'on appelait _les composants_, qui voulaient l'amnistie, un peu de
libert? De telles habilets humaines taient indignes d'une telle
cour. Tout son art tait le miracle. Par le miracle seul elle voulait
russir.

Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute aprs Mons, en mai ou
juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres  Saint-Germain.
Elles sourirent  l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait
aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: Si vous
me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre. S'il et le
moindre scrupule, ses Jsuites,  coup sr, lui auraient rassur
l'esprit.

Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoy  Versailles,
ne put s'adresser qu' Louvois, factotum des choses secrtes, l'homme
d'excution et qui russissait toujours. C'tait pour le ministre une
heureuse occasion de relever son crdit et de se rendre ncessaire.
Son beau succs de Mons lui avait t funeste. Pour que rien ne
manqut, il avait voulu tre au sige, et l son importance, son
insolence imprieuse avaient encore bless le roi. Il enfonait.
L'affaire Grandval semblait tre une branche o le noy pouvait se
raccrocher.

Quelle dut tre l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle
sut tout, on le voit au procs)? Trs-pnible sans doute. La vie
prive o elle tait reste n'endurcit pas  ces choses terribles.
Elle fut un jour si trouble, dit Phlippeaux, dans une telle angoisse
d'esprit, qu'elle envoya vite  Paris chercher partout madame Guyon,
pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer  sa sainte parole et
par sa sereine innocence.

Le Pre La Chaise, sans nul doute, fut consult. C'tait un homme
doux, de petite porte, et peu pris de ses confrres. Il n'et pas
os ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait
fallu condamner son ordre mme qui n'a gure vari l-dessus,
condamner Rome, la majorit du monde catholique, pour qui Jacques
Clment fut un saint, un martyr.

Le roi se rsigna,  faire? non, mais  laisser faire. Louvois avec
Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable
contradiction, pour ce service de Louvois, il le dtesta d'autant
plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que
raconte Saint-Simon sans le comprendre.

Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours
pliss. Enfin un chec de Louvois, une reculade ridicule que fit un
officier qu'il protgeait en Italie, permit au roi de se soulager et
de le traiter brutalement. Il comprit que c'tait la dernire goutte
qui, sur un vase comble, dborde et finit tout.

Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colre rentre le frappa 
mort. L'apoplexie tait chose ordinaire dans sa famille. Il fut
foudroy  la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il tait mort
empoisonn.

Le roi fut allg et respira. Il se promena dans ses jardins, et un
officier de Jacques et de la reine tant venu le complimenter, il
pronona ce mot trs-significatif, que leurs affaires n'en iraient
pas moins bien.

Que voulait dire ce mot?

Que la descente en Angleterre, toujours refuse par Louvois, devenait
une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne
serait pas abandonne.

C'est trs-probablement ce dernier point qui dcida le roi  prendre
pour successeur d'un homme de tant d'exprience, un garon de
vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand
secret, et continua l'affaire. Il en est pos comme le chef et
l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais srieusement
Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaait-il ici Louvois?
Pouvait-il, comme et fait son pre, prendre sur lui le crime, se
contenter d'un vague _laisser faire_, frapper seul, avertir _aprs_,
de sorte que le roi n'et de la chose que le profit et non le trouble?
Nullement. Un tel choix n'pargnait rien au roi, et il fallait ds
lors qu'il et le terrible dboire d'avaler les mdecines que Louvois
avalait pour lui, je veux dire les affaires secrtes et rpugnantes,
la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par
Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La
cour le vit avec tonnement changer ds lors de vie. Avec sa goutte et
ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail
solitaire, o, dit Dangeau, il crivait quatre heures par jour, _et
de sa main_ (aot 1691). tait-ce pour la guerre? Point du tout.
Elle languit cette anne. Il n'y eut presque plus rien depuis avril.
La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de faon
diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.

Qui et dit que la mort, tant dsire, de Louvois, assombrirait la
cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'tat, la
poste viole, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces
besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrass,
taient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la
chambre mme de madame de Maintenon. D'autant plus tchait-elle
d'chapper, d'oublier, soit qu' son oratoire elle mt tout cela
devant Dieu, soit qu'elle et quelques heures pour aller  Saint-Cyr.
Elle et voulu profiter davantage des communications de Fnelon. Mais
cet homme si fin aimait mieux tre dsir. Il savait qu'au total,
l'analogie de scheresse, de mdiocrit la ramnerait toujours 
Saint-Sulpice et  Godet. Il resta  distance, la laissa solitaire. Il
en tait de mme des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant,
elles lui cdaient tout, et lui refusaient tout (le coeur). La seule
qui l'aimt et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui
montrait gnreusement ses rsistances et sa saignante plaie. D'autant
plus s'acharnait-elle  celle-ci, et elle tournait l l'cret que lui
donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait
que les misres.

Ajoutez que la royaut veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce
qu'elle ne pouvait en Europe, elle et voulu le pouvoir  Saint-Cyr,
absorber l'infini d'une me. La passion dominatrice s'entendait ici 
merveille avec la dvotion et le besoin d'expiation. Car une me peut
payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrtien, l'antique ide
du sacrifice). Dans les ncessits cruelles o l'on se trouvait engag
pour la dfense de la foi, si ce grand but ne suffisait  sanctifier
les moyens, c'tait quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes
innocentes, le virginal martyre d'une jeune me agrable  Dieu.




CHAPITRE V

LE DSASTRE DE LA HOGUE

1692


Tant que Colbert et Louvois ont vcu, le gouvernement, quelle que ft
sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du
jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement priv, o
l'intrieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse.
La fiction royale n'en est plus une; c'est la ralit. Le roi rgne
vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les
choisit mme novices et incapables, pour s'assurer seul l'action.
Spectacle remarquable: dans ce moment critique o la France, sans
alli, isole, puise, semble dj s'affaisser sur elle-mme,
quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi mme. Il
assistait jusqu'ici au conseil: dsormais il agit. Chose nouvelle,
_il crit de sa main_ nombre de choses o il veut le secret. Dlivr
de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. Point de
journe, dit Dangeau, o le roi ne travaille huit ou neuf heures (aot
91, avril 92).

Ce Louvois, quelle que ft sa fougue, n'tant ni dvot ni magnanime,
avait toujours gn le roi. Il ne le laissait pas agir selon son coeur
pour ses htes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande ide
du rgne, rve par les ardents du clerg ds le temps de Turenne, la
_croisade d'Angleterre_.  peine il avait consenti  la diversion
d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux
grandes puissances maritimes taient unies, et, d'autre part,
l'migration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et
brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte ingale, nous
faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille
navale, si mme, l'ayant gagne, nous faisions une descente,
qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que
tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour
toujours affermi.

Donc Louvois poussait vers la terre, loignait de la mer. Tout
opposes taient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien,
et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de
Colbert, les grands seigneurs dvots qui entouraient le roi, elle
appuyait les larmes et les prires de la reine d'Angleterre. Elle ne
disait rien, mais elle aimait bien mieux les expditions maritimes, o
le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre o la varit de mille
objets le sortait de ses habitudes.  Namur, soixante dames, qui
obtinrent la permission de sortir de la ville assige, vinrent le
payer de leurs plus doux regards. Aprs le sige de Mons, les jeunes
chanoinesses de cette ville firent vnement par leur costume trange,
absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (_V._ les
gravures du temps.) Tout cela n'tait pas sans danger. D'autant plus
vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le
roi  Versailles. Fixe sur son ouvrage, silencieuse pendant le
conseil, la discrte personne parlait par l'attitude et ses tristes
regards.

Elle avait aux finances un homme  elle, Pontchartrain, et elle fit si
bien, que, malgr ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut
charg encore de la marine. C'tait un homme intelligent, honnte, et
plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne ddaignait pas,
comme on a vu, _de faire des affaires_, de faire la course  son
profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel gnie de finances
n'agit jamais que pour le roi, pour les ncessits publiques. Ce
n'tait pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la premire des
ncessits tait le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels
voyages de la cour  l'arme, lorsque le roi menait les _dames_ en
Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et cotait gros pourtant,
c'tait le travail souterrain des rats qui dvoraient Versailles.
J'appelle ainsi la mendicit sainte, la mendicit noble, qui, par cent
voies secrtes, arrivait  madame de Maintenon. Couvents ncessiteux,
nobles veuves et filles en pril dont une dot sauvait la vertu, enfin
les grandes maisons, ruines par le jeu, qu'il fallait soutenir pour
l'honneur de la monarchie, tout cela grattait  la porte de cette mre
commune de la noblesse et de l'glise. Pontchartrain, tant ft-il 
sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas;
en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de
quelque dpense publique.

La marine, en notre pays, est le ministre sur lequel ont toujours
grappill les autres. Il tait facile  prvoir que Pontchartrain, dans
ses besoins extrmes, dvor par la guerre et rong par la cour, forc
de ne mnager rien sur la campagne de Flandre, o le roi allait en
personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intrt seul
des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne
maritime, pour lui, c'tait une capture, l'enlvement de la grande
flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions.
Ces millions attendus, esprs, entams d'avance, c'tait toute sa
pense. Il y comptait. La vie d'un si grand tat que la France, ses
urgentes ncessits, tout semblait tenir  cette petite et douteuse
affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en
ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait  la fois qu'il
protget nos ctes menaces, c'est--dire se tnt prs, et qu'il
poursuivt, enlevt cette flotte marchande dans sa fuite, sa
dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'loigner de nos
ctes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser
l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs
Mmoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre,
soit par des ordres crits qu'on ne pouvait excuter, soit par des
paroles quivoques, lgres, qu'on retirait ensuite. Il est certain
que la _marine assise_ et bureaucrate tait envieuse, malveillante,
autant que l'autre, la _marine agissante_, dore, empanache, des
brillants officiers de mer, tait outrageusement orgueilleuse. Le
plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de
thtre. Il y trouvait trop de facilit dans les accusations mutuelles
que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La
rvocation de l'dit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et
des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient.
L'cole de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement,
tint l'Ocan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le
bonheur de Tourville, lve des galres de Malte et de Toulon.
Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par l,
semblait plus spcialement le marin catholique. Sa grande intelligence
de la tactique navale, sa belle tte, sa personne majestueuse et pour
ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel
homme et tel vaisseau. Sur le _Soleil royal_, splendide vaisseau de
plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutt un Dieu des
mers.

Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret,
son lieutenant, lve de Duquesne. On ne sait pas prcisment quelles
taient les prtentions ou les accusations de celui-ci; une note de la
main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter
de sa valeur. Il se croit oblig, non pas de se justifier, du moins de
rappeler des actes de vigueur qui l'ont honor tant de fois. D'autres
discordes existaient aux rangs moins levs de la flotte, spcialement
entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de
Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du marchal de Bellefonds,  qui
on allait confier l'arme que l'on donnait  Jacques et la descente
d'Angleterre.

Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant
dsirs, mais en rcompense, il couvrit, rassura nos ctes. L'amiral
d'Angleterre, Russell, sous prtexte de faire escorte  ces marchands,
tait sorti avec cent vaisseaux. C'tait toute la marine anglaise. La
cte tait trs-effraye. On ne savait pas o cette grande force
allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la ntre en 90?
Elle pouvait encore emporter Brest, dtruire notre grand tablissement
sur l'Ocan. La perte aurait t de bien autre importance que la
petite prise qui excitait tellement l'avidit de Pontchartrain.

Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publi Eugne
Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes crites d'une main
inconnue, malveillante  l'excs. On le chicane sur le nombre des
vaisseaux qu'avait Russell; on les rduit de nombre. On mle  la
critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres:
On lui avait dit _de ne rien hasarder_, mais _cela ne signifie pas
qu'il faille_ continuellement _fuir au moindre bruit_ de l'approche
des ennemis sans jamais les voir.

Et encore, p. 44, Tourville disant: Je suis surpris que les ennemis
ne nous aient pas joints. L'anonyme ajoute en marge cette cruelle
parole: Peut-tre n'_en avaient-ils pas plus d'envie que nous_.

Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout 
coup par son mariage avec la veuve d'un fermier gnral. On disait
qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa
femme tait (ou allait tre) enceinte. On supposait que ce bonheur
rcent pouvait calmer sa fougue guerrire et qu'il ne tenait pas 
tre tu.

Il aurait pu rcriminer fortement contre les bureaux. Soit pnurie,
soit ngligence, la dsorganisation entrait partout. Non-seulement on
faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La
comptabilit, exacte et svre sous Colbert, et qui et conserv du
moins la lumire dans le dsordre mme, n'tait plus rgulire. Les
maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Ds
lors, de plus en plus, on va s'garant dans la nuit: nuit des
finances, nuit administrative, spcialement dans les fournitures, les
actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le
prends dans l'intressant voyage de Chasles, franc et libre penseur.
C'tait un simple crivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec
quelle horreur il voyait tous, employs, officiers, faire rise de la
chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux
du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient
qu'il ft perdu. Le capitaine dit  Chasles: Jetons-le  la mer. Ou
bien vendez-le  votre profit.

Le grand ministre de la guerre allait encore par un reste de
l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille
hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois
moins organiss. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachs aux moissons
pour mourir de misre, la plupart n'taient pas soldats. Chose bizarre
et fort coteuse, tout tait officiers, tout tait cavaliers; cent
mille hommes de cavalerie! Des masses de valets  cheval; exemple, les
trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la premire fois va en
guerre. Il y avait une bonne arme, celle du Nord, o allait le roi.
Et le reste faisait piti.

On avait ramass vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais,
mal nourris et dguenills, avec les troupes franaises que Tourville
devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement  la
promptitude de l'excution. Si Tourville et pass en mars, il
n'aurait trouv pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au
lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire  la masse des flottes
anglaise et hollandaise. Alors on tait sr qu'il lui faudrait pour
passer un rude combat o, vainqueur mme, il aurait peine  empcher
les bateaux chargs de troupes d'tre cruellement maltraits. On
attendait les vivres, l'quipement, les bas, les souliers. Les
munitionnaires _se firent attendre quinze jours_. Funeste et terrible
retard.

Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai
(du 9 au 12), et encore _il n'emportait pas ce qu'il fallait de
poudre_. Il y en avait  Valognes,  Carentan, partout. Et il n'y en
avait pas  Brest. Le peu qu'on emporta de poudre tait mauvais.
_Elle ne poussait pas le boulet_ moiti aussi loin que celle des
ennemis. (Foucault, d. de M. Baudry.)

Ainsi double malheur. Les munitions _en retard_ ne permirent de passer
qu'au prix d'un grand combat. Les munitions _dfectueuses_ rendaient
la dfaite infaillible.

M. de Tourville s'tant plaint que la poudre tait mauvaise et ne
portait pas les boulets, un commis lui crivit que, s'il trouvait que
la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu' s'approcher de
plus prs des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.)

Une question tout autrement grave proccupait la cour. _Le roi
irait-il  la guerre?_ Ce n'tait pas l'avis de madame de Maintenon.
Tout changement  leur vie de Versailles si rgulire, si arrange,
lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abrger
excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, o le roi
s'absenta un mois pour voir assiger Mons et revint en avril au grand
tonnement de l'Europe,--ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un
pas.

Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habitue 
la vie renferme, toujours serre et calfeutre, ne pouvant supporter
un souffle d'air, elle n'et pu se hasarder avant le mois de mai. Et
d'ailleurs, on n'tait pas prt. La main de Louvois n'tait plus l,
ni sa terrible activit. Le roi allait au pas des dames, lentement, 
petites journes. Le 11 mai,  Chantilly, il s'arrta chez les Cond,
et dit solennellement  la cour: Il y aura un grand combat en mer.
J'ai donn  Tourville un ordre _crit de ma main_, pour qu'il
chercht la flotte ennemie, et qu'il l'attaqut, _forte ou faible_,
partout o il la trouverait.

Un peu plus loin, il sut que Tourville tait sorti le 9 de Brest,
qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral
d'Estres devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.

Les gens de bon sens s'inquitaient. M. de Valincourt ayant dit 
Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de
Beauvilliers lui dit qu' il n'y avoit rien  craindre; que le roi
savoit combien les vaisseaux ennemis toient suprieurs en nombre,
mais qu'il savoit aussi que leurs boulets toient plus petits que les
ntres, et que trois boulets des ennemis sur un des ntres ne
faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux
ennemis. (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.)

Jacques et Tourville n'taient gure mieux informs que le roi. Ils
croyaient que l'ennemi n'avait runi que quarante vaisseaux. Rien
n'tait moins exact. Ds mars, l'amiral anglais Delavall, devanant
les grands vents qui plus tard arrtrent d'Estres, tait sorti de la
Mditerrane; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-mme, sans
avoir reu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la
flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre
mille canons, fut runie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29
avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille
six cents canons. Tourville ne runit, en tout, que quarante-quatre
vaisseaux. Disproportion norme. L'ordre, plus que lger, de combattre
quoi qu'il arrivt, tait un ordre de prir.

Habitu par ses campagnes de terre  devancer de longtemps l'ennemi, 
se trouver prt ds l'hiver, le roi crut qu'il en serait de mme sur
l'lment o tout dpend du hasard des vents et des flots. Puis, on
s'inquita des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme
avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine
cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait souffl, gagn
le roi; c'tait chose de foi  Versailles comme  Saint-Germain,
_qu'il n'y aurait pas de combat_, que l'Angleterre tait excde de
Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la ntre que pour
reconnatre son roi. Tant de prires dans les glises, tant de voeux
des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr,
avaient certainement touch Dieu.

La meilleure pe d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal,
promettait de le rparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne
vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la
princesse Anne  son pre et  la nature. Le 1er dcembre 91, elle
avait crit  Jacques son profond dsir d'expier la tendre compassion
qu'elle avait pour son infortune.

Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mcontent,
n'tait pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent
jacobite, exagrant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, 
Saint-Germain, l'assurance positive de sa dfection.

Les jacobites d'Angleterre taient pleins d'esprance, lorsqu'arriva
de France une pice trange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler
un coup de canon que lui-mme tirait sur son propre parti. Il tait
dj entour et de nos troupes et de son arme irlandaise, au bord de
la mer,  la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire
de Tourville ou la dfection de Russell. La mer porte  la tte. Il
tait sr de son affaire. Qu'tait-ce que ce petit foss de la Manche
pour l'arrter? Il crut qu'il tait beau, noble, loyal, de faire d'ici
un acte de roi, de constater qu'il n'tait pas li des lches
amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles tratres
qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement 
l'Angleterre ce qu'elle avait  attendre. Outre certains coupables
marqus pour la mort, des classes entires, trs-nombreuses, taient
menaces: tous les juges, avocats, tmoins, qui avaient, n'importe
comment, particip au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient
dvoil les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui
tarderaient  se dclarer pour Jacques, tous les geliers qui ne
dlivreraient pas sur l'heure les prisonniers,--livrs  la rigueur
des lois!

Les amis de Jacques en frmirent. Cette dclaration mettait dix mille
ttes sur le billot. Elle pouvantait l'Angleterre, lui faisait voir
parfaitement ce que pourrait tre l'invasion. Telle serait la justice
paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de
ceux qu'il amenait?

On devine aisment avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre
frmit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermrent
l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils
sentirent que, devant une telle unit nationale, les tratres ne
pouvaient pas trahir. Pense vraie et hardie. Une dclaration de la
reine fut lue le 15 mai  la flotte par l'amiral Russell lui-mme;
elle annonait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance.
Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17
mai), rsolue et loyale, impatiente du combat.

Le roi tait en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin
averti, mais n'osant rvoquer un ordre crit de la main du roi, lui
envoie un courrier. Long et trs-long retard. Ce ne fut que le 27 mai
qu'arriva  la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de
combattre, lui disait d'attendre d'Estres. Cet ordre lui fut envoy,
mais ne lui parvint pas. Le 28, un Sudois, qui passait par hasard,
lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard
lui cachait, que cette immense flotte tait l devant lui.

Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de
consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fch d'humilier ceux qui
l'accusaient de prudence. Tous ayant donn leur avis (y compris le
vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit
froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra
l'criture du roi. Et il donna  Gabaret le poste le moins expos.

Il alla droit  l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si infrieur en
nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses
vaisseaux n'arrivaient pas en mme temps. Il y avait, dit Villette,
du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre
vaisseaux, la moiti seulement combattait. On ne peut pas comprendre
comment les Anglais, si suprieurs en force, perdirent l'avantage de
tenir nos vaisseaux envelopps.

Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux  la fois, et ne
rsista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se
laissrent occuper par quatorze des ntres, et ne firent pas de grands
efforts. La journe, au total, fut trs-glorieuse pour nous. Les
ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Franais pas un seul.

Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le
lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite.
Il n'y en avait qu'une, bien loigne, le port de Brest. Cherbourg
n'existait pas. Nos autres ports ont tous un mme inconvnient: on n'y
entre pas  toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de
prs par l'ennemi, n'y ont accs qu'aux heures de haute mare. On
dpense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne
vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, prpars
par la mer, o l'on entrerait mme  l'heure du reflux. C'est ce qui
ressort  merveille des travaux rcents de M. Havart.

Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf taient
disperss. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il
n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique _Soleil
royal_, perc, cribl, se tranait lentement; il retardait les autres
et compromettait tout. Tourville aurait d le sentir. Mais les deux
capitaines du _Soleil_ ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau,
ils aimaient mieux s'abmer l. Tourville ne tranchait pas par un
ordre prcis, craignant d'tre accus par eux. Il fallut que Villette
l'allt trouver, lui arracht cet ordre, le ft passer sur un meilleur
vaisseau.

On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer
le raz blanchard, troit et dangereux passage entre la terre et les
les. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux
vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvs. Treize
taient en arrire, dont trois furent entrans par les courants vers
l'ennemi; dix restrent  la Hogue.

L'ennemi tait bien prs. Cependant tait-on captif? Ne pouvait-on
sortir de l? Jean Bart, certainement, l'et essay; il et pass ou
se ft fait sauter. On n'et pas longtemps t poursuivi; nous tions
bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, taient trs-lourds
et seraient rests en arrire. Seulement il fallait de la poudre.
Jacques et le marchal Bellefonds, qui taient sur le rivage avec
leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha  Valogne et 
Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur
avis. On perdit la journe du 31 mai  dlibrer.

Il faut faire connatre Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds,
tait un honnte homme, fort pieux, pnitent de Bossuet, ami de
Port-Royal. Il avait montr  la guerre une grande fermet. Mais sa
gloire, son renom tenait surtout  ce que plus que personne il avait
contribu  la conversion de la Vallire. De ses quatre filles, une
tait religieuse, une autre abbesse. Sa qualit de demi-jansniste,
qui longtemps le tint en disgrce, l'avait pourtant recommand ici. On
voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.

Bellefonds avait toute vertu prive, une grande attache  la famille.
Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis
d'une sortie dsespre, o il pouvait prir. Il y avait aussi son
neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait chou
son vaisseau. Bellefonds et voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on
ft chouer tous les dix. Mais il hsitait  le dire, craignant d'tre
blm du roi. Si on l'et fait  temps, si l'on et entour ces
vaisseaux chous d'estacades, dfendues par l'arme de terre, on les
aurait sauvs. Il y avait l de nombreuses chaloupes pour le transport
des troupes; remplies de soldats, elles auraient gard le rivage et
les eaux peu profondes o les Anglais aussi n'auraient pu arriver
qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalit, antique et implacable, de
la guerre et de la marine. Tourville aurait t perdu d'honneur dans
le corps orgueilleux dont il tait, s'il et accept, pour se
dfendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins
suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait  peine de quoi armer
quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.

Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en dfense. Mais
personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les
terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant
qu'ils en vinssent  l'chouage. Mais ils le firent avec un moyen
terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas.
Les vaisseaux restrent droits sur leur quille. Ils n'taient pas en
mer; ils n'taient pas  terre. Point d'estacade autour. Nulle entente
mme pour le sauvetage du matriel. Tous avaient l'air d'avoir perdu
l'esprit. Des matelots, dmoraliss, volaient ce qu'ils pouvaient.
Villette brlait, pour que l'ennemi ne brlt pas. Mais Tourville
teignait, soutenant obstinment qu'il tait sr de sauver tout.

Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient
qu'il y avait l une arme, se hasardrent  envoyer leurs chaloupes.
Ils brlrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul
tait vraiment chou et assez loin en mer. Puis, ils arrivrent  la
cte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il
et fallu au moins qu'il ft soutenu d'une vive canonnade de
Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il mnagea parfaitement
l'orgueil de la marine, la laissa  elle-mme. Macaulay, pour orner la
victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les
rgiments de Bellefonds, qui lchrent pied. Il n'y eut rien de tel.
Ces rgiments tirrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent
point  fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs
barques, les Anglais brlrent cinq vaisseaux.

Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un
magasin  poudre, ou des canons chargs partaient d'eux-mmes. Jacques
et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais
ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la
mare ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de
dfendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que
quelques coups de canon qui turent un peu de monde aux Anglais. Ils
n'en brlrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en
allrent encore dans une anse voisine brler, prendre des vaisseaux
marchands, qu'ils emmenrent  la barbe de Jacques, chantant par
drision: _God save the king!_

Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de
Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne dbarquaient pas, mais,
de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs
balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui
tait  ct de lui.

Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle  Namur
que peu  peu, en plusieurs fois, et trs-habilement adoucie, Namur se
rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont
Tourville, avec son petit nombre, s'tait si bien tir; on regrettait
seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il
tait au plus haut de la sienne et dans l'empyre. Namur, la fameuse
_pucelle_, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle
livrait les voies et de Lige, et des Pays-Bas, et de la
Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'tait mis dans la
place, en vain; il avait t forc de la rendre  notre Vauban. Mais
le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela
s'tait fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt
mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une arme de
Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivires, o
Luxembourg l'et cras. Donc, il avait tout pris en patience. Les
dames le plaignaient. La cour en faisait des rises. Les potes
avaient mont leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son
faux dlire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se
fiait plus encore  lui-mme pour clbrer sa gloire. Il crivit,
imprima une relation de ce nouveau miracle de son rgne, l'adressa au
public,  la postrit.

Le 8, on sut tout le malheur. On dit: Il nous en cote quinze
vaisseaux. (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose.

Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour,
ne tenant compte que de la perte matrielle, qui fut mdiocre, et non
de l'incalculable porte de l'vnement.

Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps
de Louis XIV, ce que fut au XVIe sicle le dsastre de l'Armada. Les
brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie
de Neerwinde, les fameux siges de Mons et de Namur, les audaces
incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La
Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le noeud de l'avenir
(1692).

C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se
crut invincible. On s'en tonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux
elle avait pu  peine en accabler quarante. Mais cette confiance
augmenta par les prcautions plus que prudentes que prit ds lors
notre ministre et qu'il imposa  nos flottes. Il commena une guerre
de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais,
mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de
l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa
surveillance, chappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en
vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Ds l'anne qui suit
la dfaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche,
d'viter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi
parat, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui
rsiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue 
poursuivre,  se croire suprieur. Il crot d'audace, et le coeur lui
grandit.

Ce qui ne fut pas moins fatal, mais trs-inattendu, cette affaire
navale fit un tort grave  nos troupes de terre. Dans les trois jours
qui suivent, en prsence d'une arme dont on ne sut faire aucun usage,
l'ennemi toucha le sol franais, vint et revint sur le rivage brler
nos vaisseaux chous. Insigne outrage, qui, impuni, changea
trangement les ides de l'Europe et spcialement de l'Angleterre.

La vraie cause de ce bizarre vnement ne fut pas un simple hasard, ni
un malentendu. Il tint au dtraquement de la machine gouvernementale,
 la dsorganisation administrative qui commenait et ne fit que
s'accrotre. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour
s'expliquer notre dfaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la
premire depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et
elle dut  cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose
admirable que n'et pas donne la sagesse: l'_unit nationale_
qu'elle cherchait en vain depuis lisabeth. De l sa force, son lan,
sa gnrosit subite, ses grands sacrifices d'argent, obstins et
croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle
jura de ne pas s'arrter, mais de vaincre, et vraiment vainquit 
Ryswick, puisqu'elle y imposa  Louis XIV la reconnaissance du roi
_lu du peuple_ contre le roi _hrditaire_, autrement dit le droit
moderne.




CHAPITRE VI

STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTRE

1692-1696


La France, aprs ce coup cruel et honteux de la Hogue, entame d'autre
part par le prince Eugne et le jeune Schomberg qui pntraient en
Dauphin, la France tait en fte. Fte d'apparat, officielle.
Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne
pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit  pied, et, par
un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante,
de peu de rsultat. De quinze mille morts ou blesss, nous en emes
sept mille. Le succs retentit, surtout parce que les princes,
Bourbon, Chartres, Vendme, se battirent en simples mortels.

C'tait l'aube pour eux (une heure aprs midi), quand vint cette
surprise. En grand nglig du matin, ils n'eurent pas le loisir de
faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la
bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le dbraill de l'habit
ordinaire tait alors extrme (Bonnard, XVIII), et digne de leurs
moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en vidence,
et des culottes lches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un
instinct fminin de molle grce italienne (sa mre tait des Mancini),
jeta un ornement de hasard, une charpe qu'il se roula autour du cou.
Il tait fort aim parce que le roi le dtestait. Avec beaucoup
d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricit
de sa matresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de
leur amour et de la nature mme, se passaient l'un  l'autre leurs
bizarres infidlits. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces
hros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde,  la
cour,  la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'charpe
de bataille.

Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais
jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure
qui allait bien avec le haut bonnet, effront et hardi. Par contre,
les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard).

Huit jours aprs Steinkerque, une honte clatait. Guillaume faisait le
procs de Grandval, l'homme envoy de Saint-Germain (12 aot 92). Sans
torture, sans espoir de grce, sentant quelque remords peut-tre, il
dclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue 
l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignor. Le tout imprim,
publi, nullement dmenti par la cour de Versailles.

La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies
dtruisaient les rcoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui
semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de
place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de
Steinkerque, le roi dsirait fort la paix, mais la dsirait seul. La
tentative d'assassinat tait un prliminaire fcheux aux ngociations.
Un seul des allis ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire,
le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le
flchit. On lui fit accepter une rtractation des propositions
gallicanes, un dsaveu de l'assemble de 1682, c'est--dire l'abandon
des vieilles liberts de notre glise. Les vques, nomms par le roi,
qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux
d'crire, un  un, leur soumission, leur repentir.

Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la dtresse
publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer
d'influer sur Saint-Cyr.

Les contre-coups des grands vnements viennent tous aboutir  la
chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrte et muette,
transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les
tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein
dans ses excutions sur la maison d'preuves o elle manifestait son
me. De 1690  1693, pendant ces trois annes de guerres, de siges
et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la rduction de
Saint-Cyr et de la Maisonfort  la vie religieuse.

D'accord avec Godet, elle y employait Fnelon. Elle allait jusqu'
dire ces paroles imprudentes, peu mesures: Voyez l'abb de Fnelon.
_Accoutumez-vous  vivre avec lui._ Pour faire de celui-ci un
instrument docile, elle lui prsenta un leurre, l'espoir de la diriger
elle-mme (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prire
flatteuse _de lui dire ses dfauts_. S'il et pris cela au srieux, il
empitait sur Godet et se perdait. Godet et clat, dnonc ses
doctrines. Il ne tomba pas dans le pige. Dans sa rponse prudente,
admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut
qu'un seul directeur_.

Rien de plus svre, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui
accorde gnreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis
petits dfauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans
une plus pure, la haute spiritualit, l'amour de Dieu. Elle est ne
modeste et timide; elle se dfie trop d'elle-mme. L une stratgie
merveilleuse de prceptes contradictoires: ne pas se mler des
affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honntes
gens qui sont en place, faire donner du pouvoir  MM. de Beauvilliers
et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite
_ingnue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adresss  une
femme de vingt ans.

Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu  peu
la Maisonfort o elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de
douceur imprieuse, la pauvre personne perdue et dsoriente promet
de faire ce que voudront les plus honntes gens, Fnelon et Godet
(celui-ci assist de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et
elle abandonne son sort. Combien il lui en cote! Elle m'a racont,
dit Phlippeaux, qu'elle s'tait retire devant le Saint-Sacrement,
dans une trange angoisse. Quand elle st la dcision de ces
messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute
la nuit un torrent de larmes. (Phlippeaux, 38.)

La vive joie de madame de Maintenon est trs-frappante dans ses
lettres: Vous voil donc dans le fond _de cet abme o l'on commence
 prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai
demain. Laissez-vous conduire les yeux bands. Que vous tes heureuse!
etc.

Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes  ce peu
fidle dfenseur qui l'avait si peu dfendue. Rien de plus sec que sa
rponse, et je dirai, de plus cruel. Quand Dieu ne donne rien au
dedans pour attirer, il donne au dehors une autorit qui dcide, etc.
Pas un mot de compassion. O est ce mouvement de Racine, qui, la
voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leon
apprise, et l'intrt de son parti l'obligeait de mnager sa fortune
incertaine. Sa petite glise visait pour lui de loin  un grand sige,
 l'archevch de Paris. Alors sans doute, il et repris Saint-Cyr,
repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, ft devenue prs de
sa protectrice le grand appui du quitisme.

Malgr cette prudence excessive, il n'inquitait pas moins Godet.
Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extrieur, attendait et
laissait passer le got phmre que madame de Maintenon avait
(croyait avoir) pour le quitisme. Il patientait, ne disait rien et
suivait tout de l'oeil. Seulement, comme vque de Chartres, il prit
en aot 91 une position forte  Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes,
Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.

Il fit mieux. Devinant qu' ce rude contact, les coeurs se
fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames 
Saint-Cyr, personnes sres et intelligentes, qui jourent  merveille
leur personnage. Elles surent couter. Elles obtinrent confiance.
Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmes, touches de ces
nouvelles dvotions. Elle ne fit nulle difficult de livrer  ces
chres amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par
jour, rapport, dnonc. Quand Godet eut de bonnes preuves crites et
qu'il pouvait montrer, il clata. Il dclara  madame de Maintenon
qu'une hrsie existait dans Saint-Cyr.

Saint-Simon dit qu'elle fut tonne. Mais ds longtemps elle savait
tout, et mme participait  tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut
effraye. Qu'et-ce t si tout droit il et port cela au roi? si la
sage personne, que le roi croyait la prudence mme, et t convaincue
d'avoir suivi une folle, d'avoir eu,  cet ge, une chappe de coeur?
Elle ne sut nullement gr  la Maisonfort d'avoir t si expansive
pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la
refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop
se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-mme, ni tourner
brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne
convient pas  tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies
simples (par les lazaristes et Godet).

Godet fut trs-adroit. Il avait inquit madame de Maintenon sur les
doctrines, mais savait bien qu'elle y tait peu engage, qu'elle ne
tenait qu'aux personnes,  celle qu'elle voulait dcidment
s'approprier. Sans dlai, ni mnagement, courtisan sous sa forme rude,
il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les
portes de cette maison. Le 2 fvrier 92, assist de ses lazaristes, il
lui fit dclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse.
Nous l'apprenons par la lettre o sa protectrice la flicite de ne pas
vouloir sortir.

Sortir? mais o aller? Elle tait reste l sept annes, les plus
belles de la jeunesse, sans rcompense ni salaire, et, au bout de ce
temps, on la mettait nue dans la rue. Plie de travail et de larmes,
retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connat plus, le vaste
monde froid, tranger? Plus de famille; la maison paternelle est
ferme par la belle-mre et une soeur  marier. Un couvent? et lequel
osera la recevoir? Madame Brinon,  sa sortie, n'en trouva pas un qui
s'ouvrt; elle ft reste sur le pav sans la bont courageuse d'une
princesse allemande. --Mais, dira-t-on, si elle restait seule?
Comment et-elle vcu? Et-elle travaill de ses mains? Les dames de
Saint-Cyr taient, il est vrai, grandes tapissires. Il et paru
trange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnt sa vie ainsi. On
n'et pas voulu y croire, et on l'et dite _entretenue_ (ce mot entre
alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisment une
femme sans dfense, et mis en interdit sa pauvre petite industrie.

L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donn en
plein hiver. La dure excution se fit entre deux ftes, lorsqu'on
clbrait le mariage de deux btards du roi, celui du duc du Maine
avec la fille du prince de Cond, celui de mademoiselle de Blois avec
le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son
vieux pch, d'galer, de mler aux vrais princes du sang ces enfants
du scandale. Des dots monstrueuses furent donnes. Tout tait 
Versailles pompe et lumires, banquets, tables de jeu. Tout 
Saint-Cyr douleur et deuil.

Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon,
ne contribua pas peu, je crois,  la rendre cruelle,  l'loigner des
voies d'indulgence et de libert o madame Guyon l'avait un moment
engage. Dans une des instructions ternelles dont elle fatiguait les
demoiselles de Saint-Cyr, une tourdie eut l'imprudence de rire. Une
autre, qui jouait trs-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et
un peu indiscipline. Ces choses durent l'aigrir et la scher encore.
Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les
formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter,
briser les humbles et timides rsistances qu'elles laissaient voir
encore, et rduire la maison  l'absolue dpendance d'un couvent.
Suprieure relle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait
perdu le roi), elle pouvait exercer l le plus complet pouvoir qui
peut-tre ft sur la terre.

Qu'tait rellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prchaient.
Mais leur grande prtention (on le voit dans sainte Thrse et
ailleurs) tait de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur
n'tait qu'un valet principal, et l'abbesse tait tout. Ce pouvoir
d'homme, elle l'exerait comme femme dans un dtail impitoyable, o
tout homme aurait pargn les rpugnances fminines. La religieuse
devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois
irritants. Si elle ludait ou cachait, ou seulement en tait
souponne, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obissance_,
on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir mdical, autant que
pnitentiaire, tait dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les
saignes canoniques, faisait jener, ou, pis encore, mettait sa
victime au rgime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause
infliger de dures pnitences, flagellations, humiliations publiques,
la fatigue cruelle de rester des jours entiers  genoux. On la forait
de dnoncer ses soeurs, de se faire har, viter. Sinon, de noirs
cachots,  rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus
haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur
les os des morts. Mme sans employer ces rigueurs corporelles, par la
torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharne 
rduire une femme, pouvait bien la dsesprer. Parfois, c'tait la
jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique,
cette curiosit perverse (la maladie des clotres) qui veut savoir et
voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse tait un
bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien
un esprit de police, une femme ne directeur, comme et t 
Saint-Cyr madame de Maintenon.

Quelle que ft cette perspective, la Maisonfort cda et se livra.
Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait sa fille, et
se disait de plus en plus sa mre, avait rompu pourtant avec les
douces doctrines qui, un moment, les avait tant lies, et qui seules
pouvaient la mener  accepter le sacrifice. Elle ne s'y rsigne que
pour le quitisme, pour Fnelon, qu'elle croit garder comme directeur.
Elle dclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra
le coup que de lui.

Elle le reoit le 1er mars. Dans quel tat, grand Dieu! Elle avoua
avec dsespoir, avec honte, que son esprit troubl croyait de moins en
moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait d arrter court ces
hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement.
L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fnelon n'osa rien objecter.
Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'vanouit.

Elle se rveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix.
Mais il y eut bientt une terrible raction de la vie et de la nature.
Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des
mouvements contraires, tantt des efforts d'abandon religieux, tantt
des retours de jeunesse, de douloureuse humanit.

Ses barbares mdecins, par leur affreux remde, avaient fait dans
cette personne, ne si raisonnable, un volcan.

Fnelon avait excut ce qu'on voulait de lui; il s'loigna. Sa lettre
du 7 juin est curieuse. Il est trs-occup. Il ne renonce pas 
l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son suprieur? Bref,
il s'en va. Il l'a amene l, et il l'y laisse.  qui?  la personne
qu'il n'ose mme nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de
Maintenon.

L'infortune tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes
se tenaient  l'cart. Elles se sentaient observes, pies. Ni dames,
ni demoiselles n'osaient mme penser. Une dame en fit compliment 
madame de Maintenon: Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le
sens commun.

Elle tait loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime,
mais, dans l'tat o on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La
Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre et eu le
coeur perc. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irrite, et c'est 
ce moment qu'elle lui crit ce mot cruel et ironique: Vous faites
consister la pit en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel
est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps  son aise_ et
l'esprit en libert? (31 mars 92.)

Flche aigu et empoisonne. Basse insulte. _Avoir le corps  l'aise_,
cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne  Saint-Cyr? Ou
bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ail, et qui vola si haut, ne
pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?

On voit ici la vrit de ce que dit la Palatine. Cette femme de
calcul, de dcence, de convenance, en perdait le sens par moments,
dans de vrais accs de fureur.

Elle se dcida  frapper le grand coup. Le 27 aot 92, elle n'alla pas
 Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait dsir que
Saint-Cyr ft un monastre, et il avait quelque piti de ces jeunes
dames. Il y alla  regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il
voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y taient si tremblantes,
si interdites, qu'elles ne purent mme pleurer. De vingt-sept qu'elles
taient, une seule osa parler. C'tait mademoiselle La Loubre, qui
avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite,
pour sa beaut, sa sagesse, suprieure (nominale). Elle pria le roi de
trouver bon qu'elle ne prt pas le voile. Elle se retira dans un
couvent d'Ursulines, o elle enseigna les enfants jusqu' sa mort.

La sentence fut excute sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur.
Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protgeait
la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossires,
pour plier  la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes
tellement affines, lettres, qu'elle avait tant gtes, et qui durent
souffrir d'autant plus.

Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux
grandes chaleurs de l't, elles exigeaient qu'on restt toujours 
genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et
s'vanouissaient. Madame de Maintenon elle-mme trouva que c'tait
trop.

Elle trnait alors, comme mre de l'glise, absolue, mais ayant perdu
cette dernire grce de femme qu'elle avait eue encore  ce moment de
quitisme et d'amiti. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse,
regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu ml d'or dont elle
est affuble dans le plat portrait de Mignard.

Dans cette rvolution, le sage Fnelon, contre Godet, s'tait mis 
couvert en se donnant un confesseur jsuite. Ayant bais la griffe, il
se croyait en sret.

La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu,
elle n'a gure  mnager. Quand la mre de l'glise donne  Saint-Cyr
ses rglements, minutieux, imprieux, elle s'en moque, clate contre
ces petitesses.

Les dames firent leurs voeux, la plupart en dcembre 93. En 94, la
Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire.
Fnelon prchait ce jour-l le bonheur de la mort religieuse. Elle ne
la subit que pour lui. L'archevch de Paris tait alors vacant.

La Maisonfort, pour reprendre crdit et soutenir Fnelon prs de la
dame toute-puissante, revint  elle, fit sa volont, et s'abandonna
sans retour.

On dit que ces excutions taient peu agrables au roi, et qu'il en
tait triste. La succession de ces prises d'habit tait comme un
convoi perptuel. En 1698, une seule restait  voiler, mademoiselle de
Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble
visage, avait jou Assurus. Racine tait prsent  sa prise d'habit.
Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.

Triste temps, dsormais strile, et dj loin du temps d'Esther. Le
gnie fut glac. Un grand silence commena.




CHAPITRE VII

NEERWINDE--AFFAISSEMENT--PAIX DE RYSWICK

1693-1698


La guerre fut plus cruelle aprs Louvois. Le roi, qui lui avait
reproch sa cruaut, la dpassa pourtant. Comment expliquer cela?
C'est que la guerre devint, de politique qu'elle tait, une guerre
personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi tait aigri et
de l'invasion du Dauphin, et du dsastre de la Hogue, et de l'affaire
Grandval, si honteusement dmasque. Il en voulait beaucoup aux
princes, ses parents ou allis, qui, honors de mariages franais, ne
lui faisaient pas moins la guerre; il voulait _chtier_ le Palatin, le
Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs
chteaux de famille o ils mettaient toutes leurs complaisances.  cet
ordre de destruction, Catinat rpond: Je puis assurer Votre Majest
que l'on excutera _avec passion et ressentiment_ ce qu'elle
ordonne. Il tait spcifi expressment que la ruine,
l'extermination, commence sur les paysans, s'tendrait dsormais  la
noblesse. De l les massacres du Pimont, et, sur le Rhin, l'horrible
vnement d'Heidelberg.

Cette atrocit de la guerre, cet universel crasement, ne sont
nullement sentis dans les trs-froids mmoires du temps. Le seul
historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne
l'aimait gure, et je ne m'en tonne pas. Son gnie fier et tendre,
mme dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai
parl des _Atlas_ et de la petite _Andromde_, o l'on croit
reconnatre les saints forats de la Rvocation et les enlvements
d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit  Versailles le remplit de
mlancolie, de mpris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi
bas-relief d'Alexandre et de Diogne, o le cynique, au conqurant
bouffi, dit: Retire-toi de mon soleil.

Une statue questre du roi devait tre faite  Toulon. Puget en donna
un projet. trange et violente satire, qui  coup sr ne put tre
gote. C'est le _petit Alexandre_ qu'on voit au Louvre. On s'y arrte
peu. La vulgarit du hros (voulue, calcule par l'artiste), fait
qu'on en dtourne les yeux. C'est le vulgaire _bel homme_ sur un gros
cheval fort lanc. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer
ce qu'il crase, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme,  longs cheveux de
femme, si ce n'est mme une femme. La pauvre crature gt sur le dos.
Son ventre porte le poids immense; il doit tre cras, crev. Ce que
notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en
saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirass, un terrible
soldat, dsarm, mais de force norme, n'est nullement aplati encore;
il est prcipit sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui
porte  terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et
bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche
justement le cheval, la poitrine brise par cet horrible poids. Elle
craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et
la droite en appelle au ciel.

Dessous et dessus le soldat cuirass, les deux jeunes gens sans
cuirasse ont l'air d'tre les deux frres. C'est le peuple, ceux-ci,
le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se dfendre, qui a
pri pour sauver le foyer.

Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au coeur.
Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui
en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni
ressource, se continue, comment? par la gaiet affreuse et la libert
effrne, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille
gueux, sans pain ni solde, jenent, il est vrai, mais tout au moins
s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui
partout fait pleurer. Les gnraux donnent l'exemple. Luxembourg est
l'autorit des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendme obtient
du roi un cong pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il
revient sans nez  la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des
gaiets si dbordes qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain,
est forc de tirer l'pe (_V._ Madame). Tels gnraux et tels
soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la
guerre royale une jacquerie populacire, en toute libert de Gomorrhe.

Peuple riche en contrastes. La mme arme,  travers tout cela,
prsente des choses admirables. Un de ces soldats si misrables, ayant
tu un seigneur cousu d'or, jette le vil mtal et le renvoie 
l'ennemi.  Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des rfugis,
Ruvigny, qui s'tait emport au milieu d'eux et allait tre pris, ne
voulurent pas le voir, le reconnatre, le laissrent chapper.  la
destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumne d'une main  ceux
mme qu'ils ruinaient de l'autre.

La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux vnement. On se rappelle
qu'en 74, Turenne avait brl dans ce pays deux villes et vingt-cinq
villages, dtruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, 
l'incendie, ajoute la dmolition; le pic, la poudre y travaillrent.
Spire, Worms, Manheim, furent changs en monceaux de cendres;
Heidelberg fut atteint. Il tait encore noir du feu en 93; mais hlas!
ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les
personnes mmes. La ruine des villes dtruites en 89 avait augment
Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chrie du Palatin
paraissait un plus sr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si
odieusement insulte.

Le marchal de Lorges avait pass le Rhin, et les gens d'Heidelberg
voulaient douter encore. On leur faisait esprer le secours des
Impriaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chnes
toutes hrisses d'pes et de mousquets. Le redout Mlac, bourreau
connu des Allemands, l'homme des grosses excutions, tait l, et
couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit
l'vnement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur o on
tait. Le gouverneur perd la tte, encloue ses canons, se retire au
chteau. Au fond, ne pouvant rsister, il esprait pour la ville la
misricorde du roi, quelque gard pour le Palatin son beau-frre. Plus
d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se prcipitent
pour entrer au chteau. On s'touffe, on s'crase aux portes. Les
faibles, les dames et les enfants, refouls dans la ville, s'entassent
dans les glises. Le soldat entre, sans combat et  froid; il tue
pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans
chemise. Mais ceci n'tait rien. Quand ils entrent aux glises et
voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se
rue, l'outrage, le caprice effrn. Ces dames, leurs enfants dans les
bras, sont insultes, souilles par les affreux rieurs, et excutes
sur l'autel.

Prs de ces demi-mortes laisses l, la joyeuse canaille fait sortir
les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens
lecteurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes,
trans la tte en bas. Nul officier, nul chef n'et os empcher
cela. Le pre de la duchesse d'Orlans, de Madame, fut
trs-spcialement distingu. On lui coupa la tte, puis on lui fit, le
tranant par les pieds, son triomphe autour de l'glise.

Le narrateur, fort modr, et qui recueille ce qu'il y a de plus
favorable aux Franais, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa
famille, les mena au chteau. Tout y allait. Le feu tant mis vers le
soir aux quatre coins de la ville, pour n'tre pas brles, les
victimes des glises durent en sortir, se traner au chteau. Cette
grande foule dsespre, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la
nuit dans les cours. Masse compacte  ne pas remuer. Quelle fut encore
leur pouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la
place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui et clat, dans
une foule si serre, aurait emport par centaines des membres et des
ttes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils taient quinze
mille. Dsordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre,
en faire ce qu'ils voudraient. Ils taient disperss, perdus, ne
pouvaient mme se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur,
du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne
s'arrtait. On allait dans la boue,  travers les tnbres. Nulle
nourriture. Des femmes grosses succombrent, accouchrent, dlaisses;
les nouveau-ns mangs des chiens!

L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: Il y eut,
dans tout cela, plus de licence que de volont. Des officiers payrent
de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que
par ordre.

L'arme du Rhin ne fit plus rien aprs ce bel exploit. Elle
s'affaiblit en envoyant des troupes  celle de Flandre, dont le roi
venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il tait tard dans la
saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre  fin le
grand travail de ngociation qui prparait chaque campagne. Il n'avait
pas encore toutes ses forces. Il devina trs-bien que le roi, ayant
pris Mons et Namur, visait Lige ou Bruxelles. Il prit poste 
Louvain, d'o il tait  demi-route pour secourir galement les deux
villes menaces. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'tait
pas bonne. Lige, franais de coeur, ne voulait pas de son secours,
et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.

L'arme du roi, au contraire, tait gaie, pleine d'espoir. Les
princesses taient  Namur avec un monde de dames, d'officiers de
chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On
s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman
satirique o sa soeur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille
d'Auguste), avait les moeurs de Messaline. On se croyait tabli l, et
on s'y tait arrang. Tout  coup ordre de dpart. Le roi retourne.
Pour faire un sige, il faut une bataille, et il ne veut pas la
livrer. Mme reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste
encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sr de vaincre, se jeta aux
genoux du roi. Un conseil que l'on tnt se garda bien d'tre moins
sage, moins prudent que Sa Majest. Le pis, c'est qu'aprs son dpart
elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.

Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une
arme nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un
dtachement qu'on renvoya au Rhin, il tait suprieur en force, et il
le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Lige, y jeta
vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre
quatre-vingt mille Franais. Il y fut admirable de bravoure et
d'obstination. Le village de Neerwinden, o il s'tait fortifi, fut
dfendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes franais
taient tous  la tte de ces charges acharnes. Guillaume mit pied 
terre quatre fois, ml  son infanterie. Il tait fort reconnaissable
par la Jarretire qu'il portait et son toile de diamants. Trop
faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore.
Il ne fut pas bless, mais frl de trois balles, dont l'une effleura
sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au ct de si prs
qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay,  ce sujet, note
ingnieusement le caractre moderne de la guerre. La bataille n'est
pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus
faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les
brillantes charges et l'autre couvrit l'arme anglaise par une fire
retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)

Dix mille Franais, dix-sept mille allis, restrent pour engraisser
la terre. On se battait des deux cts avec une fureur inexplicable.
Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est
le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans
cause. Les Franais, en 90, avaient tu et brl en Pimont. Les
Pimontais en 91 ont brl, tu, en Dauphin. Et pourtant en 93,
l'arme de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqu.
Elle dtruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver,
l'habitant meure de faim. Elle dtruit les belles villas, dont chacune
tait un muse. On met en pices les statues, les tableaux. Le 4
octobre,  la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Franais
catholiques, voyant en face, dans les rangs pimontais, les Franais
protestants, s'y acharnrent, bien moins par haine religieuse que par
rivalit de guerre, par cette mulation froce qu'on vit dans la
guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baonnette, rcemment
adopte chez nous. Ils ne tirrent pas, mais coururent, confiants dans
cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps mme aprs la
bataille. Les rfugis, les Pimontais, les Allemands du duc de
Savoie, furent gorgs jusqu'au dernier.

La guerre, en mer, n'tait pas moins terrible, et le commerce avait
cess. La France avait tout l'avantage d'un pays ruin, point de
marchands  protger, nul embarras de dfensive, un grand nombre de
matelots inoccups, donc, grande facilit d'attaque. La misre
excessive, les mauvaises rcoltes, le pain  vingt sols (quatre francs
d'aujourd'hui), tout cela prcipitait les hommes vers la mer. La
marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate.
Je veux dire qu'on ne dirigea gure nos flottes que vers des coups de
main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en
grandes caravanes, escortes de vaisseaux de guerre. Quatre cents
vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du
Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estres,
plus heureux qu'en 92, oprent leur jonction, surprennent  Lagos
cette norme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils dtruisent,
calamit immense. Quelque Franais qu'on soit, comment se rjouir de
ces grandes destructions de paisibles marchands, pres de famille
trangers  la guerre, de ces vastes noyades de trsors qui ne
profitent  personne? De telles expditions, trs-cruelles  nos
ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques
millions  peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre
enrage, de plus en plus, se donna  Guillaume et lui fournit les
sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son trait vainqueur de
Ryswick.

Ce qui exaspra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le
matre des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant
Dunkerque, il tenait  grand frais une escadre permanente, et Jean
Bart sortait  toute heure.

Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est--dire qu'il tait Franais,
d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pcheurs. De
longue date, les Bart s'taient tablis  Dunkerque pour se faire
pcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient
tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le
faire pendre. Mais on n'en prenait gure; ils se faisaient sauter.
Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nomm le _Renard de la
mer_.

Il y avait dans ces familles, o l'on ne savait lire, une science
tonnante. Le dtroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout
cela de tradition dans le plus terrible dtail. Ils connaissaient les
bancs,  toute profondeur, les courants, les mares, savaient les
jours, les heures, les passes trs-prcises o l'on pouvait parfois
voguer sur un cueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des
temptes o personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses
insenses (du moins qui semblaient telles), mais qui russissaient. La
mer, dans cette intimit qu'ils avaient avec elle, leur permettait de
hasarder ce qui et fait prir tout autre. Le forat protestant
Marteilhe vit le frre de Jean Bart (un pcheur, toujours gris),
sauver ainsi la flotte des galres qu'on avait si imprudemment mises
dans l'Ocan. Par un horrible temps, o l'on ne ramait plus, ce Bart
osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la
flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On tait au quai de
Dunkerque.

Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pche, de la
contrebande, pour se dlasser de la course. Ainsi, jadis, nos
flibustiers avaient vari leurs industries. Ce qu'ils firent 
l'Espagne, les Dunkerquois le firent  la Hollande. Jean Bart a
quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.

Son dbut fut la contrebande. De douze  seize ans, il la fit 
l'cole la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa
frocit. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il
alla se donner au grand Ruyter, jusqu' vingt et un ans. Ainsi, tout
jeune encore, il put, sous son bon matre, cooprer au plus beau coup
du sicle, la fameuse visite que Ruyter fit  la Tamise, son sjour 
Chatham, o il resta tant qu'il voulut. Un tel fait cre des hommes.
Jean Bart revint en France. Il tait Jean Bart pour toujours.

C'tait un grand garon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus,
une physionomie heureuse. Il tait trs-robuste (une fois, se sauvant
d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande
vocation pour tuer, il tait fort brave homme, affable et bon enfant,
charitable  tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il
n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rus camarade, dit, qu'il
le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrmement
vraisemblable. Bart parlait peu, n'coutait pas, ayant toujours sa
guerre en tte, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer
de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait,
profond. Il savait que c'tait l les vraies mines d'or qui soldaient
la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'ide fixe de
Jean Bart et t d'y croiser toujours, vers le nord et vers la
Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir  son profit. Sous
Pontchartrain, Jean Bart, revenant  la charge, demanda qu'on
organist une croisire de lgres frgates pour inquiter, empcher
le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantt
runie, tantt spare tout  coup, aurait dans l'Ocan des points de
ralliement dtermins d'avance. Cruelle ide, mais de gnie, qui
devait supprimer la scurit sur toutes les mers. Pontchartrain opposa
d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit
russir l'ide et se l'appropria. Les rsultats en furent immenses. On
ne voyait dans Londres que marchands ples, pouvants, dsesprs.
Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait
comme il voulait, avec son Provenal Forbin. La gaiet de Ruyter (_V._
son portrait au Louvre) tait dans ces deux hommes, dans leurs
redouts btiments. Forbin montait les _Jeux_, et Jean Bart la
_Railleuse_. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles ftes
de l'abordage et du triple pril d'un combat  mort sans retraite
entre la mer et l'incendie. Il parat qu'il y a l des douceurs, des
dlices que les lus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient
largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et
de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il
raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y dlectait tellement qu'il
allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins
terrible. Mais pas un d'eux n'a emport la gloire de l'Ours du Nord,
qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec libert, et
qui, sans parler de ses prises sur les Anglais,  la Hollande seule
prit ou brla sept cents vaisseaux.

Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut
pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de
pension. Ce ne fut que fort tard, prs de sa mort, que le roi le fit
chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut pay de bien autre
monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne
bonheur, en 94, de nourrir la France affame. Il prit un grand convoi,
qui fit tomber le boisseau de bl de trente francs  trois. La
nouvelle, porte  Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout
une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que
faire. Mieux avise, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait
du coeur, pourtant, la fille de la Vallire, princesse de Conti, pour
porter  son pre, lui remit une fleur.

Ces coups d'audace et d'hrosme, le grand succs que Jean Bart eut
encore peu aprs, en brlant 55 vaisseaux, n'empchaient pas les
grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent  leur aise
insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines
infernales qui menacrent Saint-Malo, dtruisirent Dieppe, mutilrent
Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occup Brest, si
Marlborough ne nous et avertis de cette expdition. Vauban y accourut
 temps et crasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir
t sauv que par l'avis d'un tratre.

Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant
sur terre. Luxembourg tait mort; le roi l'avait remplac par son ami
d'enfance, Villeroi, le brillant, _le charmant_ (toutes les femmes
l'appelaient ainsi), irrsistible  cinquante ans. Mais tel il ne fut
pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage
embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne
pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dresse au demi-jour
dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumire, dfaillit
devant l'ennemi. On pouvait accabler  part Vaudemont, lieutenant de
Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succs tait sr, Villeroi
l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas mme la
force de dguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son
confesseur. Pendant qu'il songe  son salut, Vaudemont accomplit le
sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa
l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent
les gazettes hollandaises. Il et touff de mauvaise humeur, si, pour
une occasion lgre, il n'et cass sa canne sur le dos d'un laquais.
Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient
les nouveaux complots contre Guillaume.

Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apoge. La fortune, qui si
longtemps avait chican avec lui, vaincue par la persvrance, rendit
hommage  la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidit de ses
oprations, qu'avant qu'on se ft mis en garde, ses forces (anglaises
et allies) convergrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de
s'y jeter. Ce trs-bon gnral y avait avec lui toute une arme, seize
mille hommes. La grande arme de Villeroi arrivait.  Versailles, on
croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de dfendre les
places, dsormais rgularis, permit au trs-habile Cohorn de
reprendre Namur aussi bien que Vauban, nagure, avait su le lui
prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se
montrrent dans l'attaque,  travers le fer et le feu, d'une tnacit
surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renferm dans
le chteau.

Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il
crasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger,
disait-il, nos ports incendis. Six couvents, quinze cents maisons
anantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brles. Force
femmes tues, ou qui moururent de peur. L'lectrice de Bavire en fit
une fausse couche. Cette barbare et ridicule expdition ne pouvait
faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant
ramass 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa
citadelle, le voyait dj, l'esprait, coutait avec joie la promesse
du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi.
C'tait l'heure attendue.  Versailles, le roi, madame de Maintenon,
avaient communi, et le saint-sacrement tait expos dans la chapelle.
Guillaume, comme tout le monde, croyait  la bataille. Le 19 juillet,
tout tait prt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de
Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant,
pour son honneur, repouss encore un assaut, rendit la citadelle (26
aot 1694).

Trs-grand vnement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La
France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Matres
des mers, ils crurent l'tre de la terre. Ils s'exagrrent mme la
valeur du succs, l'estimant trs-grossirement comme une supriorit
de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour
un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses
ridicules. Ce Cutts, assurait-on, tait si fort qu'il avait pass 
travers le feu sans se brler. Swift en fit une farce: _Description de
la Salamandre._

Le hros, aprs Cutts, et plus justement, fut Guillaume.
L'Angleterre, quoi qu'il ft, tait dcide ds lors  trouver tout
bien (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La
coalition lui obit (moins le duc de Savoie, que regagna la France).
Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et,
pour la premire fois, il y eut un ministre vraiment parlementaire.
Guillaume, sans crainte ni danger, lcha la presse et la fit libre.
Elle tait tout entire pour lui. La banque naissante de Londres reut
de toutes parts des capitaux pour les prter largement au roi. Cela
tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il
revenait, n'en payerait pas un sol; il et plutt fait pendre les
prteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents
orangistes. L'Angleterre, entrane par eux, fit pour ainsi dire au
dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la
forteresse des Whigs. Le parti dclinant des Tories se rfugia surtout
dans l'glise.

Le plus flatteur, peut-tre, pour Guillaume, fut l'admiration de la
cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingu,
Middleton, ayant quitt Guillaume et venant  Versailles, fut tonn
d'entendre dire au roi et aux ministres: C'est un grand homme. Il
n'en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort.
Jamais aussi on ne dsira plus que cette vie fut tranche. Le fils de
Jacques, le froid et trs-intelligent Berwick, raconte qu'il dtailla
au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune
objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_aprs_ le
meurtre, lorsque l'insurrection aurait dj clat. Les jacobites les
dsiraient _avant_.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient,
l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux annes, y travailla 
Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en
sortit sous le prtexte, alors admis et  la mode, d'aller se faire
gurir de certain mal. Vingt autres, dans le mme but, quittrent un 
un Saint-Germain. L'affaire tait manipule  Londres par un bon
moine. Il tait arrang qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller 
l'office ou  la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'tait pas mal
mont. Mais l'hsitation du roi de France, la tardive arrive des
troupes  Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou
compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un dfaillit,
et dit ce qu'il savait. L'affaire ds lors fut terrible pour Jacques,
terrible pour la France. Elle cra pour Guillaume une telle unanimit,
qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des
poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait crire, s'engagea par
crit  dfendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures.
Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut
savoir aucun des noms des tratres; il fit couper la tte aux
assassins qui offrirent de les rvler. Un dlateur tardif lui
dsignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les
dnoncs.

Louis XIV, ayant dtach la Savoie de la coalition, hsitait  subir
la condition humiliante que l'puisement lui imposait, _la
reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia
celui-ci de n'accorder nulle ngociation, si, au premier article, il
n'tait reconnu roi d'Angleterre. La France tait si bas, que l'impt
ne rendait plus rien. Le dsespoir fit perdre le respect. Un grand cri
de douleur, de rvolution, chappe au Mirabeau du temps, un petit juge
de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout 
l'heure.

Au contraire, le crdit anglais se relevait. L'_Hypothque gnrale_,
la cration d'un fonds consolid, rassurant les prteurs, Guillaume
eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort  la fin de
cette longue guerre. Nous, nous tions _in extremis_. Contre l'Espagne
mme, qui ne put runir mille hommes, nous avions eu peu de succs.
Nous n'occupmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole.
En Amrique, on surprit Carthagne. Une socit d'armateurs envoya une
flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par
douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une
ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du sicle.
Il y avait  Carthagne d'normes masses d'or qu'on devait partager
avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les
lingots en mer. Les flibustiers, exasprs, se vengrent sur la pauvre
ville, renouvelrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et
firent subir aux femmes la plus infme excution.

Ce honteux et barbare succs ne relevait pas nos affaires. Il fallut
se soumettre  avaler l'amre pilule, _reconnatre Guillaume_,
promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois
royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le trait de Nimgue
(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit
seul; on garda l'Alsace.

La question n'tait pas moins tranche et sur terre et sur mer, par la
Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se
sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_




CHAPITRE VIII

MISRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUITISTES--ESSOR DU SACR-COEUR

1696-1700


La France, par moments, a de nobles rveils; elle se souvient alors
des grands hommes et des grandes choses. La mmoire lui revient, et
son me est hante d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent
cette me elle-mme. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir,
sur le pont de Rouen, vis--vis de Corneille, la statue d'un grand
citoyen, qui, cent annes avant 89, fit partir de Rouen la voix
premire de la Rvolution, avec autant de force et plus de gravit que
ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, tait juge au bailliage de Normandie
(petit tribunal de premire instance); il s'appelait Pesant de
Boisguilbert. Son admirable livre, _le Rveil de la France_, prcda
de dix ans _la Dme royale_ de Vauban et les secrets mmoires que
Fnelon envoyait de Cambrai  Versailles.

Sa supriorit sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative,
l'originalit des vues.

Nous ne voulons rien ter  Vauban ni  Fnelon. Mais cependant que
risquaient-ils? Vauban, un marchal, sacr par nos victoires, par tant
de siges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban,
bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa
_Dme_ une rforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever
l'impt en nature. Il s'adresse au roi et  la noblesse, promet 
celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la
collection de ses mm.  la Bibliothque.)

Fnelon,  l'poque de sa grande faveur prs de madame de Maintenon,
vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire  elle-mme _ses propres
dfauts_, fit dans la mme forme (et certainement  sa prire) une
lettre au roi sur ses dfauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de
Maintenon parle de cette lettre (en 95  Noailles, v. Rulhires), mais
elle ne dit point du tout que la lettre fut montre au roi. Il
faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps,
ignorer la timidit de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil
irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle
lettre anonyme  son adresse. L'auteur, trouv bien vite par les
limiers de la police, et t droit  la Bastille. Ce fut videmment
une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fnelon, les ducs
et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi
crivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe
quitiste put faire contre lui des mmoires.

Plus tard, Fnelon, archevque de Cambrai, prince d'Empire, exil dans
son diocse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien  faire
qu' attendre la mort du roi et l'avnement de son lve, put tre
hardi tout  son aise. Le _Tlmaque_, publi en 1700 (contre sa
volont, dit-on), lui avait alin le roi pour toujours. La glace
ainsi casse dcidment, il put crire et envoyer aux ducs de
Beauvilliers et de Chevreuse des mmoires sur la situation de la
France. Ces trs-prudents, trs-timides amis, lisaient cela au duc de
Bourgogne, mais auprs du roi n'en usaient (s'ils en usrent jamais)
qu'avec d'infinis mnagements. Dans ces mmoires, que voulait Fnelon?
Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le trait des
moutons et des loups. Il voulait, dans le _Tlmaque_, pacifier la
socit en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune
porterait tel habit. Salente est copi sur le pensionnat de Saint-Cyr.

Tout cela fut crit visiblement pour une petite socit de grands
seigneurs. Fnelon en est de naissance; c'est  la noblesse qu'il
parle.

Avec plus de douceur et de dsintressement, ses ides diffrent peu
de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.

Boisguilbert parle au peuple,  tous. C'est sa premire et redoutable
originalit. Pour la rforme, il attend peu d'en haut.

Il pose cette rforme dans une grande simplicit: _La permission pour
le peuple de labourer, de commercer_, de vivre, d'chapper aux cent
mille liens crs, pour la plupart, par la bureaucratie, la
rglementation infinie de Colbert, tellement aggrave encore depuis sa
mort.

D'o viennent tous les maux de la France?

1 _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impt, la rente,
absorbent tout. L'impt est proportionnel en sens inverse. Une ferme
de quatre mille livres de rente paye dix cus; une de quatre cents
livres paye cent cus. La premire, dix fois plus forte, paye dix fois
moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.

2 _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empchent le
transport. Les denres pourrissent et prissent. Le droit sur le
dtail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis,
matres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur
vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit
lieues sans boire, sans trouver un abri.

 qui la faute? L, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux
financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non
pour l'tat. Et, derrire les traitants, il voit la main _des
princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans
le pass, il voit _l'glise_. Elle s'est fait donner _le domaine_
royal, qui jadis dispensait d'impt. Elle a enlev _la dme_ au roi,
qui,  la place, a mis la taille.

Ainsi les biens du peuple ont t saisis.--Qui dit cela? Le peuple
mme. Dans ces mmoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre
trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.

Terrible et menaante dsignation, qui, en face de la nation, montre
le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble
dvorent toute la substance publique.

Le principal remde, selon lui, c'est de rendre la _taille gnrale_,
de tailler tout, princes, nobles et clerg, d'y joindre un impt
uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intrieures,
de rendre le mouvement au pays,  la France le droit de commercer avec
la France.

Remde insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec
raison, de s'exagrer le pass, d'y placer je ne sais quel paradis qui
ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas
compte de la fatalit qui a pes sur lui, l'a fait agir contre ses
ides propres.

Avec tous ces dfauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus
prcieuse lumire sur ce pass. Nous lui devons d'avoir marqu le
point prcis de la rvolution qui, au milieu du sicle, fit passer la
proprit des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la
terrible administration de Mazarin, surtout de 1648  1651, pendant la
Fronde, la taille fut double par l'tat. Et cet tat, d'ailleurs, ne
maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en
famille,  leur profit, d'ingales et d'injustes rpartitions de
l'impt. Les petits propritaires, ns sous Sully et Richelieu, furent
crass, et se htrent de vendre  vil prix aux seigneurs de
paroisse.

Grande et cruelle rvolution. Les seigneurs ne restrent pas l pour
profiter de ces terres achetes. Ils vinrent  la cour tant qu'ils
purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le
fermier, rendant le travail misrable, les ruinait d'une autre faon.
Les nobles, tant favoriss, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant.
Cela fut dvoil quand ils demandrent et obtinrent du roi qu'on
laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicit
des hypothques, tablie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le
courage de leur prter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce
qu'ils avaient encore, et qui ne prtait qu' coup sr sur ces biens
que lui-mme avait dans les mains. C'est la principale origine des
_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui
_traitrent_ dans l'impt, dans les fermes royales, et ruinrent
l'tat, comme ils avaient ruin leurs matres.

Mais ces traitants, devenus seigneurs, propritaires de terre, ils
avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle
improductive? Les nouveaux matres sont absents, comme l'ont t les
vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent
beaucoup. Elle est deux fois mange par la rente et l'impt. Les
bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fcondit. Enfin,
sur cette agriculture reinte, comme la bte agonisante au combat de
taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_.
Dans l'intrt fiscal, il veut des mutations frquentes, et dfend les
baux  longs termes, qui auraient pu encore intresser le fermier  la
terre et perptuer la culture!

Et le noble, que deviendra-t-il? C'est ce grand peuple en guenilles
lgantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une
place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy.
Pour travailler? Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le
commis-noble a le mpris, l'horreur du travail,  ce point que tout se
paralyse.  la mort du grand roi, on trouva  la Bastille un homme qui
depuis trente-cinq ans y tait sans savoir pourquoi. C'tait une
mprise; on l'avait mis l pour un autre, et, dans ces trente-cinq
ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.

Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables
tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la
chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier
d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur lgance,
une figure de fille effronte.

Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme
qui, adoss aux piliers de la scne, dans une gracieuse pose, clipse
les acteurs. Ce garon avis fait dj le commerce que fera demain
Richelieu, hros du genre, qui, de chaque matresse, prendra au moins
douze louis.

Ce qui, sous Henri III et du temps du pre de Cond, de Mazarin, etc.,
s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme
excentricit, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du
sicle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en
femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-tre
choquait moins encore que l'habit d'homme effmin qu'on porte
gnralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure
fminine, mouches et manchon, etc., mle au costume viril, est
l'enseigne dgradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices
effrontment unis et tals.

Mme immoralit dans les modes de femmes. Les gravures trs-soignes
de modes, tant la plupart des portraits de grandes dames bien
connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits
classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche panouissement
qu'on montrait sans faon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse
plus voir de dos, d'paules, le peu qu'on montre et que l'on semble
offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout dcouvert, les
cheveux relevs dont on voit toutes les racines, le trs-haut peigne
ou bonnet diadme, ont une audace qui ne correspond gure  des
visages d'enfants  traits petits et mous. Cette enfance, si peu
nave, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de
srail ou de fripons de pages qui auraient vol des habits de femme.
Telles elles voulaient tre, pour plaire  la dpravation.

 peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un hritier, le
mari se faisait l'effort de penser  sa femme. Les plus honteux moyens
pour crer sans dsir devenaient ncessaires. Elles-mmes avouaient
avec simplicit cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers
pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dpasse
tout Sutone. Et Saint-Simon en rit, la chose videmment n'tant rare
ni mystrieuse.

Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en pargnait
pas la moindre chose au prtre. Le pnitent malicieux ne lui faisait
pas grce.  lui de blanchir tout. Les Jsuites, en particulier, ne
gardaient leur crdit qu' la condition de laisser faire. Leur
discussion avec leur gnral, leurs divisions, leurs reculades en 97,
les achevaient. Ils lchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on
allait  eux, mais comme on va  la borne banale du carrefour,
constamment hante des passants. Les rsultats tmoignent qu'ils
taient arrivs aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus
dvots mnages, confesss chaque jour, sont striles ou presque
striles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses.
Le triste art d'luder l'amour, le plaisir goste, que Liguori
consacrera plus tard, triomphe ici dj. Le libertinage, permis,
devient plus froid que la vertu. On le subit, on le mprise. Madame la
duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses gots
taient ailleurs; la rieuse Caylus la dsennuyait de Conti.

Le roi ignorait-il l'tat rel des moeurs? Point du tout; il fermait
les yeux. Pour les prtres surtout, il tait indulgent, pour ne pas
faire de bruit. Un vque, exil pour ses drglements, a avec lui un
compagnon trange, un homme-femme (femme dguise). Il se dmet, cela
suffit; le roi lui crit mme qu'il le verra avec plaisir.
(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Mme indulgence dans une chose plus
forte. Un jeune cocher accuse certain abb, trs-coutumier du fait. Et
l'abb en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire
d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard,
les prtres de ce genre furent si nombreux, si effronts, que le roi
fut forc d'en mettre bon nombre  Bictre pour une courte correction.
Mais comment atteindre et punir un vice universel, dcouvert dans les
prtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonn au seul
tribunal de l'glise, au confessionnal,  la plus complte indulgence.

La gravit du roi, la dcence de madame de Maintenon, imposaient
cependant. Quel tait leur propre intrieur? L'important mdaillon de
cire, que trs-heureusement M. Souli a retrouv (Versailles), donne
l-dessus des ides tranges. Il porte la trace parlante des basses
sensualits du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout
une certaine dtente morale. Ces joues, ces lippes paissies,
n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger
plus qu'au temps de la jeunesse.

Le prcieux journal des mdecins du roi indique que, depuis la fistule
(de 1687  1700), sauf de lgers accs de goutte, il tait raffermi.
Mais son mdecin Daquin, uniquement occup  faire face  ses excs de
table, l'avait longtemps purg, ce qui devait le tenir faible. Madame
de Maintenon, attentive, commena, en 92,  faire sous main prvaloir
les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le mdecin des enfants de
France, qui l'avait aide  faire vivre le duc du Maine. Fagon,
trs-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi,
essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cav_ (_sic_). Il supplanta
Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de
viandes et de vins, la matrialit dbordante qui en rsultait dut
prendre, malgr l'ge, les tendances bassement charnelles dont
tmoigne le mdaillon. Une vie plus varie l'en avait prserv. Mais
alors la concentration dans un cercle troit d'habitudes, une vie
calfeutre, pour tant de longues heures, dans l'arrire-chambre sans
fentres de Fontainebleau, l'arrire-cabinet noir (nomm oratoire) de
Versailles, le matrialisaient encore. Au mdaillon, pour parler
franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.

On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes  ptir. Elle chappait
des heures  Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui
ne but jamais que de l'eau, froide de temprament et d'ge, dans sa
sche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute
charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fix par
sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidlit madame
de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du
dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour
de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus
tristes encore, ces misres de nature qu'on se cache  soi-mme, un
tel homme, dis-je, tait un prisonnier d'tat  perptuit. Le roi ne
le lcha jamais, et pas mme mourant. Il s'acharnait  ce cadavre. Il
tait mort dj, que le roi le forait encore  l'couter, et 
l'absoudre.

Quel que ft l'intrieur du roi, il est certain que sa dcence
contenait quelque peu la dbcle des moeurs,  la cour, dans l'glise.
L'honneur de celle-ci surtout tait son inquitude. N'ayant plus rien
 demander contre les protestants, elle n'avait plus rien  faire; en
tuant, elle s'tait tue. Nulle pense, et ds lors, une grande
dissolution. Les Assembles du clerg taient mortes. Elles ne se
faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire
autre chose. Les dputs, prlats souvent imberbes, taient des fils
de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux vques, Cosnac
et autres, en taient indigns. Un de ces prlats-enfants,
Croissy-Colbert, avait quinze ans  peine. Son prcepteur le menait,
le ramenait et le gardait  vue. Cosnac les rencontra  propos au
moment o le prcepteur, irrit d'une escapade de Monseigneur, sans
son intervention, lui et donn le fouet. (Mm. de l'abb Legendre.)

Une chose tait trop vidente. Le catholicisme fondait, s'croulait.
Il n'tait plus gard que par le roi.

Deux forces, en apparence opposes, le mettaient  rien.

Les _libertins_, d'une part, mlaient une libert de moeurs
abandonne, honteuse,  quelques lueurs faibles de la libert de
penser.

D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme
et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient,
mais en le dpassant, et vivant au del.

Chose bizarre, mais trs-relle, madame Guyon et Fnelon,  leur insu,
taient allis naturels des Chaulieu, des Vendme, de l'effrn monde
du Temple. Ils allaient chacun par leur voie,  la dissolution du
christianisme mme.

Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de
la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souill de vices
tranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des
quitistes. Il se fit envoyer  Rome pour y dfendre Fnelon.

C'est l videmment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en
plus nombreux (tout  l'heure philosophes), supprimaient le
christianisme. Les quitistes le rendaient inutile. Comment? En
l'puisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant  tous sa
dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.

Ce qui est dur  dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation
morale du temps, madame Guyon, avec sa puret anglique, tait plus
dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que
ceux-ci, dans leur corruption mme, faisant appel  la raison active,
poussaient aux nergies nouvelles,  la rsurrection de la pense. Et
elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonait les mes
dans l'impuissance radicale et dans la mort dfinitive.

Elle allait  l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait
trs-bien observ comment on abusait de la direction pour corrompre
les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualit
amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. 
part l'imprvoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable.
On la mle dans cette affaire beaucoup trop avec Fnelon. Leur
doctrine ne fut pas la mme. Leurs conduites furent toutes contraires.

Elle montra un abandon, une douceur, une docilit extrmes. Elle se
remit sans rserve  Bossuet, communia de sa main; elle alla s'tablir
 Meaux, au couvent qu'il lui dsigna, promit de ne plus crire, de
ne plus parler, et elle et tenu parole si les partisans de Bossuet
n'eussent cruellement abus de son silence.

Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fnelon: habile,
ingnieuse et subtile. On sent que toutes ses dmarches furent
dlibres, calcules dans le cnacle des saints et saintes qui
avaient pour suprme voeu de le garder  Paris,  la cour, de l'y
faire tout-puissant, inattaquable, comme archevque de Paris. On ne
pouvait russir malgr Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager
de la petite glise, alla lui dire que tout lui tait remis dans les
mains. Fnelon, pour mieux le gagner, s'engagea  l'excs, se
soumettant docilement et comme un petit colier  ce que Bossuet
dciderait. Il acceptait la chance trange de renier ce qu'il croyait
la vrit.

La dcision dfinitive fut remise par le roi  trois personnes:
Bossuet, Noailles, vque de Chlons, alli de madame de Maintenon, et
 M. Tronson, suprieur de Saint-Sulpice, ami de Fnelon. La
soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modrs. Bossuet
avoua que l'glise n'avait jamais condamn en lui-mme l'amour pur,
dsintress. Cela donnait espoir pour l'archevch de Paris
(qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait
l'homme que Fnelon avait dj rencontr  Saint-Cyr sur son chemin,
Godet, l'vque de Chartres. Il tait directeur de madame de
Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fnelon, surtout craintive
et incapable de contrarier le roi, antipathique au quitisme. En
fvrier 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le sige de Paris,
la foudre tonne; le roi a promu Fnelon  l'archevch de Cambrai!
Haute fortune, une principaut, mais principaut dans l'exil!

Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien mene choua. 
vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le sige
de Paris  M. de Noailles, dont le neveu pousait une nice de madame
de Maintenon.

Fnelon perdait  la fois et son lve, le duc de Bourgogne, et ses
amis dvous; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurrent, une
en fut alite.

Fnelon signa (le 10 mars) les articles arrts  Issy par les
commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappt
lui-mme. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui
condamnait en partie son _credo_ intrieur. Il avala cela, et, en
signe d'unit parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacr
(pour l'exil et pour la disgrce) par Bossuet, assist de l'vque de
Chartres. Celui-ci eut victoire complte et vit Fnelon  ses pieds.

Cependant le roi tait vieux et son petit-fils jeune. Fnelon devait
croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une
prudence infinie, excessive. Il crivit des choses dures sur madame
Guyon, fit trs-bon march d'elle. La pauvre femme, dans son couvent
de Meaux, quoiqu'on et reconnu son innocence, tait prement
insulte, calomnie. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit
mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint
se cacher  Paris chez ses amis et dfenseurs. Le roi, sur la demande
de Bossuet, lcha contre elle la meute de police. On eut l'indignit
d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en
lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitu  interroger les
assassins et le voleur, s'ingnia  la surprendre, cette innocente,
cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main
enferme  Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il
l'envoya  la Bastille et  Vincennes. Elle y resta quatre ans,
heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont
pas sans charmes:

  Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance,
        S'il n'et connu le pur amour!

Que faisait Fnelon pour elle? Il offre d'en tirer une rtractation,
mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: _Je suis
content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous
n'entendions plus parler d'elle. (Beausset, II, 328-336.) Et
ailleurs: S'il est vrai que cette femme ait voulu tablir ce systme
damnable (de Molinos), _il faudrait la brler_, au lieu de la
communier, comme l'a fait M. de Meaux. (Maintenon, III, 248.)

Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme
archevque, le livre dogmatique o il prtendait distinguer entre la
vraie et la fausse spiritualit. Fnelon gagna les devants, et
trs-secrtement crivit, imprima son _Explication des Maximes des
saints_.

Il triomphe  son aise quand il rappelle historiquement la longue
tradition des mystiques, accepts, lous de l'glise; mais beaucoup
moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur  une sagesse
relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de dlirer
avec mthode et jusqu' certain point. Avec quelques mnagements pour
chapper dans le dtail, il prend de tout cela justement le plus
dangereux, avouant que la transformation de l'me est justement l'tat
_le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'tat le
plus lev.

Par le ct essentiel, il est bien infrieur  madame Guyon. Il
n'emprunte rien d'elle qu'en lui tant ce qui est tout en elle, la
libert charmante de l'me solitaire. Il subordonne tout _au
directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prtre, partout le
prtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur
l'ducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas
marcher. Il faut des lisires, des bquilles.

Madame Guyon a beau tre absurde ou purile, elle a des ailes, un
souffle. Mme dans ses peintures terribles de la mort mystique, on
sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais  ciel
dcouvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scelle
sous la pierre funraire, sous la pesante direction. C'est l
prcisment ce que pourtant Fnelon rtablit. Ce ct touffant et
dangereux du quitisme qui avait clat pourtant par des scandales,
c'tait le ct cher aux prtres, mme trangers au quitisme. Les
jsuites et le pape taient peu inquiets du fond de la doctrine,
pourvu que la confession ft souveraine et la direction absolue.

Jamais Bossuet et Fnelon ne dployrent plus de talent. Mais, au
point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra
infiniment de violence, et nulle dlicatesse sur le choix des moyens
de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres
confidentielles. D'autre part, Fnelon usa d'un stratagme, d'une ruse
qu'une femme, ou un prtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser 
Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'et accepte, le liait,
et, comme confesseur, l'obligeait au silence.

Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet
directement dnona l'affaire  Louis XIV, le poussa et le fit agir.
Fnelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui
justement sollicitait  Rome la canonisation d'une Guyon espagnole,
soeur Marie d'Agreda. Cette bate avait t correspondante et
conseillre du roi Philippe IV, et,  ce titre, vnre par Charles
II, son fils. Fnelon, obtenant de faire juger son livre  Rome,
mettait le pape dans un grand embarras.

On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par
lui la veille archevque de Cambrai (ville espagnole encore et
rcemment conquise), Fnelon se trouvait marcher  peu prs dans la
voie des mystiques espagnols que soutenait Charles II. Cambrai n'tait
nullement une prlature ordinaire; l'archevque tait prince, et avait
gard sa justice  ct de celle du roi. Qu'arriverait-il, si cette
importante ville frontire tait assige, et que son prince vque
et affaire  ces Espagnols avec qui il tait d'accord dans un point
si grave de foi?

Fnelon tait soutenu par d'autres allis encore, les ordres
monastiques. Le grand ordre populaire de saint Franois, les
Cordeliers, plaidaient  Rome pour leur sainte, Marie d'Agreda, et
pour le quitisme. Les Jsuites, qui voyaient ces doctrines si
puissantes en Espagne, en Italie, dans tous les couvents catholiques,
ne leur taient nullement ennemis en France et favorisaient Fnelon.

L'ordre tait bien malade, en parfaite dbcle morale. Dmenti et
dconsidr, en sa mission, avili en Europe, au confessionnal, par ses
pnitents mmes, il subissait  Rome une violente rvolution. Un
nouveau gnral, l'Espagnol Gonzals, voyant ce corps prir,
s'enfoncer dans la boue, avait imagin l'emploi d'un remde hroque,
de passer tout  coup de l'indulgence  la svrit, d'interdire le
_probabilisme_. Brusque revirement, impossible en pratique. Comment
changer tous les confessionnaux, interdire aujourd'hui ce que l'on
permettait hier?

Cela rompit partout l'unit de l'ordre. Les divisions caches
apparurent. Paris vit avec tonnement Jsuites contre Jsuites. Les
Jsuites enseignants du grand collge (rue Saint-Jacques), et la
majorit de l'ordre, en tte le P. La Chaise, taient pour Fnelon, le
quitisme, la doctrine espagnole. Les Jsuites prdicateurs ou
confesseurs de la rue Saint-Antoine, Bourdaloue et La Rue, etc.,
furent contre Fnelon, pour le roi et la cour, pour la doctrine
franaise. S'ils n'eussent suivi le roi, ils perdaient tous leurs
pnitents.

En juillet, aot 97, le roi se porte  Rome accusateur de Fnelon,
dfend  celui-ci d'aller se dfendre, et lui ordonne de rester 
Cambrai. Le pape espre gagner du temps. Depuis cinq ans, il amusait
l'Espagne par l'examen interminable de Marie d'Agreda. Il comptait
amuser la France. Le 12 octobre 97, il nomme une commission pour
Fnelon, laquelle, toute une anne, reste en suspens, ne rsout rien,
et n'obtient nulle majorit: toujours six contre six.

Le P. La Chaise, par une lettre hardie, faisait entendre  Rome que le
roi ne tenait pas  la condamnation. Le roi le sut et lui lava la
tte. Les Jsuites, effrays, firent le plongeon. Lorsqu'on doutait
encore du parti qu'ils prendraient, leur P. La Rue, en chaire devant
le roi, invectiva contre le quitisme.

Le roi montra  Rome la mme hauteur imprieuse que pour la
condamnation de Molinos. Il ne s'arrta pas  la longue comdie qui
voulait lui donner le change. Il insista, il menaa. Le pape, pouss
au pied du mur, condamna plusieurs propositions tires des Maximes des
saints. Coup cruel  l'Espagne,  Charles II, dont la sainte tait
frappe du mme coup. Un mois avant cette condamnation de Rome,
Fnelon  Cambrai avait dclar sa soumission. Elle fut son triomphe.
Il gardait avec lui tout le grand Midi catholique, et Rome mme, qui
n'avait agi que sous la pression de la France (1699).

Toute thologie tait finie. Bossuet meurt peu aprs dans le silence
et le dsert. Il travaille, et il parle encore, mais personne n'coute
plus. Le jansnisme, pouvantail du roi, dans sa faible rsurrection,
ne dt son ple clat qu' la perscution cruelle qui s'acharna aux os
des morts, ruina Port-Royal. Mais il l'tait dj.

Le grand mouvement dsormais tait hors du quitisme, hors du
jansnisme. Tout cela tait trop raffin. Un pesant matrialisme
remplaa les disputes. C'tait la tendance invincible. Bossuet mme,
le meilleur de tous, dans ses lettres  la Cornuau, n'hsite pas 
user de la trs-charnelle posie du Cantique des cantiques. Son
serviteur et pangyriste, l'abb Le Dieu, remarque que, dans ses
Sermons, dans ses Heures, dans son Catchisme, il dit en parlant de
l'Eucharistie: L'union _corps  corps_ et esprit  esprit. Les
libertins, dit Le Dieu, n'y voyaient autre chose que _ipsa copula_, la
plus sensuelle union (II, 308, 17 nov. 1705).

Ces tendances matrielles trouvrent prise dans l'quivoque du
Sacr-Coeur, du Coeur sanglant, du Prcieux Sang et des Cinq plaies
sanglantes.

En 1697, la cour de Saint-Germain, ds longtemps dans cette voie, pria
la cour de Rome d'en faire l'objet d'un culte spcial, et elle obtint
d'abord le culte des Cinq Plaies. Rome affecta de croire qu'en toute
l'affaire du Coeur il s'agissait d'un objet _symbolique_ (_V._
Tabaraud, et mon livre _le Prtre_). Mais les Jsuites, ici et
partout, avourent qu'il n'y avait pas de mtaphore, qu'il s'agissait
de la chair mme.

Le mlange des Coeurs, agrable quivoque! le plus fcond principe des
confrries qui fut jamais. Vers le milieu du sicle, ce mouvement
avait commenc par une Marie des Valles, adoratrice de la Vierge; ce
fut d'abord le culte d'une femme pour le coeur d'une femme.  ce coeur
de Marie, celui de Jsus fut ajout aprs coup par un Anglais, Godwin,
et l'oratorien Eudes, lve des Jsuites. Ceux-ci exploitrent les
deux formes. Mais, quoi qu'on ft, la Vierge, son coeur et son sang
dominaient. Des religieuses, dans leurs hymnes, chantaient ce coeur de
femme, comme une quatrime personne de la Trinit. Un manuel de Nantes
dit expressment que Jsus, _relique de la Vierge_, et tenant d'elle
toute tendresse, est naturellement au-dessous de sa mre (Grg., II,
69). La race fminine du christianisme, subordonne longtemps, mais si
vraie, si profonde, parut dcidment, et pour ne plus tre clipse.

Les deux coeurs font l'accord du Dieu femme avec un Dieu fminin,
femme encore. En cela les deux n'en font qu'un. C'est le principe
fminin s'aimant lui-mme.

Cette rvolution tait propre au XVIIe sicle, au temps o les femmes
rgnrent, et par trois longues rgences, et dans les moeurs. Le
premier des rois de l'Europe tenait conseil avec Colbert, Louvois,
dans la chambre  coucher. Une femme, mme laide, mme ge, une femme
dont on ne voulait rien, tait compte, influait comme femme. Voyez
dans Saint-Simon comment le trs-mauvais ministre Pontchartrain est
sauv par la sienne.

Qu'tait la cour de Saint-Germain, quand la reine d'Angleterre
sollicita l'affaire du Coeur et du Sang? Elle avait la douleur de voir
que le roi de France, qui lui avait montr un got tout personnel et
une sorte de chevalerie, tait cependant oblig d'abandonner sa cause.
Dans son plus intime intrieur, sa belle comtesse de Grammont la
dlaissait; un moment quitiste, elle tournait au jansnisme, antipode
des dvotions de Saint-Germain. La reine vivait alors d'une unique
amiti et de plus en plus exclusive, celle d'une dame italienne qui
lui avait sacrifi l'Italie, sa famille, l'avait suivie partout. Ne
pouvant supporter de la voir debout  Versailles, quand elle tait
assise, elle sollicita, obtint pour elle le titre de duchesse, qui lui
donnait le tabouret. Ces deux amies, n'ayant qu'un mme coeur, durent
grouper autour d'elles dans les confrries primitives et des dames de
cour qui n'osaient se faire quitistes, et, d'autre part, des
Carmlites, des Augustines de Chaillot, qui depuis cinquante ans,
taient sous le patronage des reines d'Angleterre. Si celle-ci perdit
trois royaumes, elle en fit un immense, en donnant l'essor  cette
puissante machine religieuse qui n'avait que faire de doctrines. Adieu
les systmes; un emblme remplace tout; que dis-je, un emblme? une
pice de chair sanglante! la saignante ralit que l'on sent battre en
soi, et dans laquelle l'amoureuse quivoque  volont mettra son rve.

La grande sainte populaire de cette religion, soeur Marie Alacoque,
avait navement montr la commodit de l'emblme. Du premier jour o
on lui donna pour directeur le jeune P. La Colombires, le Coeur
sanglant, qui jusque-l lui montrait seulement ses noces avec Jsus,
lui reprsente son coeur ml  celui du Jsuite. Un vaste champ se
trouve ouvert  la dvotion sensuelle, et combien plus facile que la
voie sinueuse et profonde du quitisme!

Toutes les svrits du roi sont pour l'austre jansnisme ou le
quitisme, peu rpandu. Le Parlement de Dijon condamne au feu un cur
quitiste de Bourgogne (1697). Des soeurs quitistes sont mises  la
Salptrire, dans l'gout des filles publiques. Grande rigueur.
Comment la concilier avec l'aveuglement complet que le roi et les
Parlements montrrent pour les dvotions du Coeur sanglant, plus
dangereuses encore.

Des moyens tout nouveaux d'touffer les scandales sont pratiqus alors
dans les couvents. Les religieuses commencent  saigner, mdeciner les
religieuses. Madame de Maintenon en fait mme un devoir aux dames ou
demoiselles de Saint-Cyr, dont un grand nombre, recrutant d'autres
ordres, y portaient cette habilet.

Du reste, l'affaire de la Cadire, qui clatera bientt et rvlera la
brutalit des directeurs, fait comprendre pourquoi les pnitentes,
rebutes, se rejetaient souvent vers les amitis fminines, qui, dans
leurs excs mmes, semblaient plus dlicates et leur rpugnaient
moins.

Vers la fin de Louis XIV, le gouffre des couvents devient plus
absorbant et l'ennui y augmente. Toute vie morale y disparat; mme
l'agitation radoteuse des disputes thologiques n'y occupe plus les
esprits. La vie matrielle (qui le croirait aprs tant de fondations?)
y est souvent trs-misrable. En 1693, le roi permet aux couvents de
demander de grosses dots aux riches hritires qu'on y jetait, pour
concentrer les biens sur un frre, un an.

Que devenait la demoiselle, dans ce contraste extrme, passant du
grand htel  la nudit de la cellule? Que devait-elle ressentir en
voyant venir au parloir sa mre toujours mondaine, avec le cortge
brillant de la femme  la mode, avec son amant, son abb? La triste
crature n'avait gure de refuge que quelque intimit de fille,
quelque tendre amiti, sur laquelle on fermait les yeux. C'taient
partout l'Esther, l'lise de Racine, souvent moins pures, moins
thres.

Le mlange des coeurs, la guirlande des coeurs mls (c'est la forme
ordinaire), l'union de ces guirlandes de coeurs sanglants, c'est, dans
les couvents, dans le monde, le fait immense et presque universel o
finit, sous Louis XIV, une religion de femmes.

Quatre cent vingt-huit confrries se trouvent cres en trente
annes.




CHAPITRE IX

OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE

1700-1704


Dans les dernires annes du sicle, l'Espagne et son roi moribond,
Charles II, taient proccups de deux grandes affaires, auprs
desquelles la guerre comptait  peine. Tant de malheurs, tant de
ruines, taient choses secondaires. L'affaire capitale tait celle du
monde surnaturel, de l'enfer et du ciel, comme un drame de Calderon,
o les anges et les diables tiraillent une me agonisante.

D'une part, la Reine du ciel, la vraie divinit du sicle, la Vierge,
avait-elle honor l'Espagne entre les nations, parl aux rois
d'Espagne par Marie d'Agreda? Celle-ci tait-elle une sainte?

D'autre part, ce royaume favoris du ciel, pourquoi finissait-il,
sinon par la malice du diable? Si le roi n'avait pas d'enfant, c'est
qu'il tait ensorcel. Mais de qui venait ce charme infernal? On avait
interrog une possde dont le dmon disait que l'auteur de ce charme
tait un de ses confrres, un dmon autrichien. Cette enqute, permise
par un inquisiteur favorable  la France, fut condamne ensuite par un
inquisiteur favorable au parti de l'Autriche.

Ainsi, depuis longues annes, un combat indirect et sourd se livrait
dans cette pauvre Espagne pour savoir  qui elle allait tomber; combat
dans la cour, dans l'alcve et le lit du malade, combat sur sa
personne mme. L'Espagne, qui se voyait mourir, passer  l'tranger,
priait, suppliait Charles II d'engendrer, de laisser un roi qui lui
sauvt l'invasion, lui continut sa vie nationale.

Ce pauvre Charles II, qu'on a trop mpris peut-tre, en proie aux
trangers, les voyant, de son vivant mme, mettre sur son Espagne une
main avide, se sentit Espagnol de coeur plus que ne l'avaient t ses
aeux, issus du Flamand Charles-Quint. Dj son pre, Philippe IV,
avait t fort Espagnol, trop galant, mais dvot, sensible au
mouvement d'art qui se produisit sous son rgne, le roi de Calderon,
le roi de Vlasquez, celui de Marie d'Agreda, la grande sainte
d'alors. Il avait avec elle une correspondance que l'on a retrouve
depuis. Par elle, en ddommagement de tant de pertes (Portugal,
Roussillon, Flandre, Aores, etc.), par elle il recevait les
consolations de la Vierge. Elle en tait la confidente, en crivait
l'histoire; l'ordre de Saint-Franois en elle avait trouv sa sainte
et conquis l'Espagne et le roi dans un fminin mysticisme qui eut des
effets analogues  ceux de notre Sacr-Coeur.

Charles II fut un vrai Espagnol, victime de la France, spoli sur la
terre, s'indemnisant au ciel. Mme avant qu'il naisse, Mazarin
s'arrange pour le ruiner. On commence  ourdir dans le trait des
Pyrnes ce filet dont la trame occupe soixante ans la diplomatie.
L'orphelin au berceau est vol par Louis XIV, son protecteur naturel,
le mari de sa soeur, qui, par une chicane de procureur, lui escamote
la Flandre. Il n'avait pas sept ans que les deux maris de ses soeurs,
Louis XIV et Lopold, se mettaient  peu prs d'accord pour le
dmembrement de son empire. Louis offrait  l'Autrichien l'Espagne et
l'Amrique, en prenant l'Italie avec les Pays-Bas. La chose fut
arrange ainsi par un trait secret, ds 1668.

Nous avons racont les longs malheurs de Charles II, la trahison qui
livra  Louis XIV la Franche-Comt, la violence avec laquelle il lui
prit en pleine paix des places aux Pays-Bas, la guerre de Catalogne.
Ce n'est pas tout. La France le perscute  Rome, fait la guerre aux
saints espagnols, forant le pape d'enfermer Molinos, l'empchant de
canoniser la bienheureuse Marie.

Cette thologie espagnole, dans son amour de la mort et son got du
suicide, exprimait la socit. L'abandon de soi-mme, le salut par le
dsespoir, ces doctrines sont la voix relle d'une nation agonisante.
Plus de travail. Le peu qui restait de fabriques trouvrent intrt 
fermer. Les nobles ne vivaient que de la vente de leurs meubles
enlevs aux pays trangers. Le roi mettait en gage ses joyaux, ses
tableaux. Des couvents mmes taient rduits  engager des ornements
d'glise. Madrid offrait l'aspect d'un dmnagement gnral, l'Espagne
d'une succession ouverte avant le dcs o dj tout est  l'encan.

La race mme penchait vers la mort. La sobrit fabuleuse des
Espagnols, leurs jenes de dvotion ou de ncessit, la misre,
l'asctisme, avaient extermin la vie. Draps de noirs manteaux, ils
n'taient que des ombres. Charles II, vrai roi d'un tel peuple, ne
marchait  cinq ans que soutenu; toute sa vie il fut  la lisire!

Une seule chose restait  l'Espagne, sa police, son cancer sacr qui
semblait avoir absorb toute vie nationale, l'Inquisition dominicaine.
La place de grand inquisiteur, ce vrai trne d'Espagne, donne un
moment par la mre de Charles II au jsuite allemand Nithard, revint
aux Espagnols et aux dominicains; mais pour flotter entre les
trangers, pour favoriser tour  tour les trois partis, France,
Autriche et Bavire.

La France l'emporta en 1679. Charles II, g de vingt ans, pousa la
personne qui semblait la plus propre  faire le miracle espr, la
vive et charmante fille d'Henriette d'Orlans. Toutes les grces du
ciel furent appeles sur ce mariage par un superbe auto-da-f de cent
dix-huit personnes (dont dix-neuf furent brles). Et cependant Louise
d'Orlans ne devint pas enceinte. Son mariage avec un malade, doux et
bon, mais scrofuleux, et qui tremblait de fivre ds que se fermaient
ses scrofules, la remplit de mlancolie. Elle se consolait avec une
Franaise, Olympe Mancini, la mre du prince Eugne, au service
autrichien. On crut que cette mre empoisonna Louise, et fit  Vienne,
par un si grand service, la haute fortune de son fils.

On revint  une Allemande. Charles II pousa une princesse de
Neubourg. Elle pouvait avoir deux influences. Elle tait de la maison
de Bavire, ennemie de l'Autriche, mais d'autre part soeur de
l'impratrice, donc, en rapport avec l'Autriche. Pour qui se
dciderait-elle? C'tait la question. Ce que la France craignait le
plus, c'tait qu'elle ne ft pour l'Autriche, et qu'on ne vt renatre
par l'union de l'Espagne et de l'Allemagne l'pouvantable empire de
Charles-Quint. Le confesseur du roi Froilan et le cardinal
Porto-Carrero, partisans de la France, imaginrent l'ensorcellement
pour tuer le parti de l'Autriche. Ils s'taient fait autoriser 
consulter le diable par un grand inquisiteur qui tait de leur parti.
Il mourut, et son successeur poursuivit Froilan sous le prtexte de la
consultation, mais en ralit pour une affaire plus srieuse, une
audacieuse tentative de rformer l'Inquisition.

Fait extrmement important, dont l'histoire n'a pas tenu compte. Pour
l'apprcier, reportons-nous plus haut, et formulons d'un mot tout le
destin de cette grande nation: _L'Espagne, ne de la croisade, a t
le martyr du catholicisme._ La croisade, l'ambition de convertir la
terre, la folie de sauver le monde par la victoire et l'pe  la
main, dversa ce peuple hors de lui, le perdit au dehors. Un aveugle
dsir d'puration religieuse le perdit au dedans, lui fit supporter
la cruelle machine o s'est exprim le plus fortement le gnie
catholique, la police de l'Inquisition. De l encore, ces sacrifices
immenses o l'Espagne, se mutilant, chassa le commerce (les Juifs),
chassa l'agriculture (les Maures).

Cependant la noblesse inne du gnie espagnol, un certain sens de
justice hroque qui est dans le peuple du Cid, lui conservait une
ressource contre sa passion, sa folie religieuse. Toujours le Conseil
de Castille, toujours les lgistes espagnols luttrent et contre les
dsordres cruels qui exterminrent les Indiens, et contre la tyrannie
intrieure de l'Inquisition. Les rglements les plus humains, les plus
minutieux, furent faits, hlas! en vain, pour sauver l'Amrique.
D'autre part,  leur grand pril, les mmes hommes, sans se
dcourager, posrent courageusement la loi nationale contre ce monstre
sacr qui pouvait, en revanche, les saisir un  un, et, sous un vain
prtexte, peut-tre les enfouir dans un _in pace_ ternel.

C'est l'Inquisition elle-mme, en ses archives, qui a fourni la preuve
de ces rsistances de l'Espagne. Llorente, secrtaire de l'Inquisition
(chap. XXVI, XXXIX), a donn, d'aprs les pices, l'authentique
histoire et des abus et de la lutte. On y voit que la tentative de
rforme qu'on fit sous Charles II, plus srieuse que les prcdentes,
tait confie  une Grande Junte, tire des principaux corps de
l'tat. Elle n'entreprit pas moins que l'affranchissement du pouvoir
civil.

La chose tait fort dangereuse. L'Inquisition avait pour elle une
arme de canailles, un mystrieux empire de terreur populacire. Elle
avait, outre ses domestiques, commensaux, parasites, outre ses
officiers, geliers, bourgeois, un monde tnbreux, en toute classe et
tout mtier, ses _familiers_, espions, recors. On voulait l'tre pour
se faire redouter. Malheur  celui qui ne parlait pas chapeau bas au
laquais d'un inquisiteur, ou qui, dans les marchs, ne donnait pas au
familier ses meilleures denres  vil prix. Il risquait le cachot.

Ces cachots taient si horribles, que beaucoup aimaient mieux la mort.
Une fois l, on pouvait languir  jamais. Nulle forme de justice.
Relch, on restait not, entach, soi et les siens incapables
d'emplois.

La _Grande Junte_ osa rappeler que cette monstrueuse justice de
l'Inquisition en matire civile n'avait nulle origine que la tolrance
royale. Elle entreprit de faire rentrer ce fleuve de mort, si
pouvantablement extravas, dans ses limites naturelles, la justice en
matire de foi. Elle demanda deux choses: que les personnes arrtes
pour causes trangres  la foi fussent mises dans les prisons du roi,
et que, si l'Inquisition agissait par voie de censure, on pt s'en
plaindre _comme d'abus_ aux cours royales, qui prononceraient. En
rsum, le suprme droit d'appel et t donn au juge laque.

Il est touchant de voir cet infortun Charles II, malgr toute sa
dvotion, s'imposer cet effort de justice et autoriser une enqute si
hardie. On s'en prit  son confesseur. Le grand inquisiteur fit
examiner son affaire de diablerie par cinq thologiens, qui soutinrent
courageusement qu'il n'y avait pas lieu  poursuivre. Cependant, fort
peu rassur, il se sauva  Rome.

Llorente dit qu'on souponna que Charles II, dans sa perplexit de
conscience sur le choix d'un successeur, fit lui-mme passer son
confesseur  Rome pour consulter le pape. Le vieil Innocent XI
(Pignatelli), qui se sentait aussi mourir, rpondit en vrai Italien
qui voulait sauver son pays des Allemands; il lui dit qu'en conscience
il devait choisir un Franais.

Les tergiversations de Charles II taient bien naturelles. Le jeune
prince de Bavire, qu'il et prfr, et qui et t accept de
l'Europe, mourut  propos pour l'Autriche, et on le crut empoisonn.
Restaient le Franais, l'Autrichien, l'ennemi de l'Espagne et son
perfide ami.

L'Autriche ne pouvait lui donner nul espoir de rsurrection. Tyrannie
furieuse de Jsuites et de Capucins, baigne du sang de la Hongrie,
rude, grossire, roturire pour les nobles nations du Midi, elle tait
la barbarie en pleine Europe. Toujours sauve par l'tranger
(Sobieski, Eugne), elle n'en tait pas moins sottement insolente. Son
ambassadeur, Harrach, avait une petite arme de garnisaires allemands
qui occupaient Madrid, devant le roi mourant. Il bravait tout le
monde, mme la reine, appui de son parti. Pour comble, le grand
inquisiteur, ami de l'Autriche, arracha au mourant un ordre d'enlever
 Rome ce confesseur anti-autrichien qui s'y tait rfugi. Il le
trana militairement de prison en prison, et, malgr le conseil de
Castille, malgr l'Inquisition elle-mme, le tint enferm  Madrid.

Telle tait l'insolence du parti autrichien. D'autre part, le parti
franais ne devait gure donner d'espoir. La France s'affaissait
elle-mme. Le roi franais, Philippe V, ne reprit nullement la rforme
tente sous Charles II. Il s'allia avec l'Inquisition, y chercha un
soutien, fut son indigne serviteur.

L'Espagne, en 1700, se serait amende, peut-tre, si elle et pu
rentrer en soi; si, soulage du gigantesque empire qui la tenait hors
d'elle-mme, elle et t force de revenir  l'exploitation de son
sol et de sa nationalit. Ces grands empires qui sont, au fond, des
crimes, sont aussi la punition des hommes qui les crent. Pourquoi la
Russie, la vraie Russie de Moscou, ne peut-elle exister, pourquoi
reste-t-elle dans un incurable nant? C'est qu'elle est un empire, la
violation de trente nationalits. Il faut savoir mourir, gurir de son
iniquit. Si l'Espagne et alors perdu ses possessions extrieures,
elle ne ft pas demeure une noble nation de fonctionnaires, de
parasites, et de valets. Mais les quelques familles, o l'on prenait
les vice-rois de Naples, de Milan, de Lima, une douzaine de grands
d'Espagne s'entendirent pour sauver, non pas _la nation_, mais
_l'empire_ qui leur profitait.  l'Autrichien, trop loign, trop
lent, ils prfrrent le plus proche voisin dont les armes arrivaient
de plain-pied. Il est vrai que c'tait le trs-mauvais voisin qui
avait martyris Charles II, le plus puissant voisin et le plus
dangereux. N'importe, ils le choisirent, en premire ligne, et, s'il
refusait, l'Autrichien.

Une famine qui rgnait  Madrid, et dont on accusait le parti
allemand, avait exaspr le peuple. La reine eut peur, et surtout peur
pour une amie qui la gouvernait et qu'elle aimait uniquement. Pour la
faire chapper avec ce qu'elle avait vol, la reine obtint de
l'ambassadeur autrichien qu'il renverrait ses soldats allemands. Cela
facilita la chose. Charles II, en pleurant, cda  ce qu'on prsentait
comme la voix du peuple et le devoir de la conscience. Il testa pour
un petit-fils de Louis XIV, _qui renoncerait  la couronne de France_.
S'il refusait, l'Espagne passait au frre de l'Empereur.

La chose faite, il la regrettait, mais il mourut un mois aprs
(novembre 1700).

Le roi de France, qui n'avait pas os esprer ce grand sacrifice de
Charles II, avait fait la dmarche modre, raisonnable, de s'entendre
d'avance avec Guillaume sur l'empire espagnol. Tous deux voulaient la
paix. Le roi se sentait vieux et la France puise; il coutait les
craintes, si naturelles de madame de Maintenon, du duc de
Beauvilliers. Guillaume, malade et poitrinaire, tait bien plus malade
encore des aigreurs de son Parlement. Aprs le trait triomphant, qui
l'avait mis si haut, il n'en trouvait pas moins d'incurables
difficults avec des partis mercenaires qu'on ne menait que par
l'argent, et qui, pays, n'en aboyaient pas moins. L'Angleterre
corrompue avait t sauve rellement par la Hollande, par Guillaume
et par ses amis, et maintenant elle perscutait Guillaume pour chasser
ses sauveurs. Dans cette situation, on s'entendit. Louis XIV,
non-seulement renonait  la succession gnrale, mais rduisait la
part qu'il avait ambitionne en 1668. Il ne demandait plus ce qui et
alarm l'Angleterre, les Pays-Bas. Il voulait la Savoie et Nice,
quelques ports de Toscane, les Deux-Siciles. Possessions de grand
avenir, si l'on ressuscitait l'Italie maritime, mais alors misrables;
les Siciles n'taient qu'une ruine.

Le testament inattendu de Charles II, tomb tout  coup  Versailles
(8 novembre 1700), fit regretter ce sage arrangement. Le trait de
partage qu'on venait de signer avantageait la France, lui donnait des
frontires, fortifiait sa marine; mais il ne faisait rien pour la
famille royale. Toute cette famille, de cupidit ignorante et de sotte
gloire, mordit  la pomme d'or. La plus hardie  parler fut la petite
princesse de Savoie, qui, en 97, avait t le gage de la paix avec son
pre, et ds lors marie, quoique enfant. Elle menait toute la cour
par sa gaiet, son charme, son apparent abandon, plein de ruse. Madame
de Maintenon, qu'elle appelait _ma tante_, croyait l'lever, et
s'imaginait la tenir parce qu'elle en tait caresse. Elle restait
purement et profondment savoyarde, et ne songeait qu' la grandeur de
sa famille. Dans cette affaire dj, elle entrevit pour sa soeur le
plus grand mariage du monde, celui du roi d'Espagne, et dit, avec sa
feinte tourderie: Le roi serait bien sot s'il refusait l'Espagne
pour son petit-fils.

Ainsi la glace fut rompue. Toute la cour alla dans ce sens. Toutes les
ambitions s'veillrent. Pas un qui ne se crt dj vice-roi des
Indes. On connaissait le roi pre avant tout; on pensait qu'il
suivrait _sa gloire_. Louville, le confident du jeune roi d'Espagne,
qui nous donne le seul tableau vrai de ce moment, dit que, ds
l'origine, l'acceptation paraissait rsolue par le roi. Les seuls qui
gardaient le bon sens, la vieille madame de Maintenon et le maladif
Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lanait dans
l'pouvantable aventure qui engloutirait tout. Il y eut plus d'une
confrence, o deux jeunes ministres, Barbezieux et Torcy, osrent
argumenter contre celle qu'on craignait tant, hardis de lchet, de
flatterie pour le Dauphin et le roi mme. Barbezieux la poussa de
raison en raison, et tellement, qu'elle fut oblige de lui rappeler
qu'elle tait une femme, et cria: Au secours! Elle fit, dit
Louville, une trs-belle dfense; dit au roi qu'il se trompait fort
s'il croyait que la parent dt assurer  la France une alliance
ternelle de l'Espagne. M. de Beauvilliers parla comme un sage et un
saint, en appela au coeur et  la conscience du roi, lui fit scrupule
sur l'incroyable barbarie de recommencer la guerre, et contre toute
l'Europe, avec cette pauvre France, blme, amaigrie, tique, et qui
n'avait plus que les os. Le roi eut un moment d'honntet, de charit,
de vraie religion. Il repoussa le dmon tentateur qui venait pour
perdre son me, mettre  ses pieds les royaumes de la terre. Il refusa
le testament (_V._ les pices recueillies par M. Mignet, et cites par
M. Moret).

Que devenait l'ambition de la cour et de la famille? Une conspiration
universelle s'tait forme d'elle-mme pour l'acceptation, et elle
tait dans l'air. Le Dauphin,  trente ans, dj si prs du trne,
tait craint des plus raisonnables. Il et fallu bien du courage pour
se mettre en travers et braver sa rancune. Dans un dernier conseil,
tenu chez madame de Maintenon, il n'y eut d'appel que le chancelier
Pontchartrain, M. de Beauvilliers, et Torcy, charg des affaires
trangres. Torcy reproduisit tous les arguments pour l'acceptation.
Les raisons principales furent celles-ci: Il prtendit que l'on
n'avait pas  choisir entre la guerre et la paix, mais _entre la
guerre et la guerre_. Dtestable raison. Avec le trait de partage, la
France demandant peu, et n'effrayant personne, n'aurait eu qu'une
guerre partielle; mais en rclamant tout, elle jetait le dfi 
l'Europe, l'obligeait pour sa sret de lui faire une guerre
universelle et d'extermination.

Il prtendait aussi que, quand mme la France serait si modre,
l'Angleterre et la Hollande _s'uniraient encore  l'Autriche_. En quoi
il se trompait certainement: les deux puissances maritimes regardaient
alors vers les Indes, le commerce et la contrebande d'Amrique et
d'Asie; on tait sr d'avance qu'elles seraient ennemies du matre des
Indes, quel qu'il ft, donc, _ennemies de l'Autrichien_, ennemies d'un
nouveau Charles-Quint, qui, avec l'Espagne et les Indes, aurait les
Pays-Bas, aurait Anvers contre Amsterdam et Londres. Sans doute, le
prjug anglais tait contre la France, mais l'avarice anglaise aurait
t contre l'Autriche.

Torcy parla avec l'assurance, l'loquence et le flot d'un homme qui se
sent soutenu. M. de Beauvilliers, accabl (et fort malade des
entrailles), fit encore un effort pour la France et le pauvre peuple.
Le chancelier, prudent (entre le Dauphin et madame de Maintenon),
n'osa se dcider, biaisa, s'en rapporta  la sagesse du roi. Avant le
roi, le Dauphin devait parler, et il le fit d'une manire qui saisit
tout le monde.

Personne n'en tenait grand compte jusque-l. Il n'y a pas mmoire
d'une plus lourde crature. Ses portraits sont d'un Autrichien
blondasse; c'est la graisse de Marie-Thrse, mais fort sanguine,
apoplectique. Il mourut dignement pour s'tre crev de poisson.

Ce pesant fils d'une pesante mre dit que, par elle, l'Espagne tait
son bien, qu'il consentait, pour la paix de l'Europe,  la donner 
son second fils, qu'il n'tait pas dispos  en cder  nul autre un
pouce de terre. Tout cela adress au roi avec respect, mais d'un
visage rouge, enflamm, violent; et le dernier mot colrique, 
intimider tout le monde.

Et vous, Madame, dit le roi, que pensez-vous de tout ceci? Elle fit
la modeste, ne voulait plus parler. Mais le roi le lui commandant,
elle divagua, se mit  louer monseigneur le Dauphin, et enfin ne
rsista plus.

Le roi dit:  demain. La nuit porte conseil. Elle avait une nuit
encore, pour tenter un effort. C'est l le moment de l'pouse (_V._
madame de Coligny), ce moment o l'_autre nous-mme_, pur, rserv,
moins troubl par la vie, peut ramener l'homme gar, lui retrouver la
vraie lumire du ciel. Treize ans de guerre universelle, plusieurs
milliards de banqueroute, plusieurs millions de vies humaines qui vont
prir de misre et de faim, tout dpendait de cette heure (11 novembre
1700, entre dix et onze heures du soir). La responsabilit de madame
de Maintenon tait immense. De mme qu'elle se laissa arracher son
avis crit pour la _Rvocation_, elle cda, se soumit pour la
_Succession_. Elle envisagea l'avenir, le Dauphin demain roi. Elle
considra le roi mme qui resterait chagrin contre elle si elle
russissait  lui sauver une faute qu'il dsirait commettre. Quelle
prise elle et donne  la famille pour l'accuser tous les jours en
dessous, la miner! Au contraire, si, aprs avoir honntement rsist,
elle se soumettait et se lavait les mains des consquences, les
malheurs infinis qui devaient arriver de moment en moment
tmoigneraient de sa sagesse.

 vrai dire, avec un tel roi, de telle nature, et, par sa longue vie,
mis sur une telle pente, il y avait fatalit. Il tait entran du
torrent de la cour, des cupidits veilles, entran des caresses
exigeantes de ses enfants, serf de la chair, de son instinct de
bestialit paternelle. L'aveuglement sauvage du plaisir de gnration
reste non moins sauvage dans l'amour furieux des pres pour leurs
petits. Ils diraient: Prisse le monde! Qui luttera contre la nature
 ce moment? L'pouse ge, bien froide dsormais, de peu d'ascendant
sur les sens, pouvait-elle ce qu' peine et os une jeune matresse?
Pouvait-elle risquer un attachement d'estime et d'habitude contre
cette passion profonde, aveugle de la paternit, plus forte encore
chez le vieillard par le dclin des autres? Elle avait vu pour les
btards l'infirmit du roi. Pour les doter, il et fait la France
mendiante. Il fit plus pour les lgitimes; il la joua  croix ou pile,
et l'aventura d'un seul coup.

Le plus terrible encore, dans cette folie colossale, c'est qu'elle fut
faite sottement. Les belles grandes folies hroques ont cela que la
passion leur claircit la vue et les conduit si bien dans l'excution
de la chose, que la plus hasarde a les effets de la sagesse. Mais
les folies du radotage sont plus sottes encore d'excution qu'elles
n'taient insenses d'ide. La premire chose, ici, que fait le roi,
c'est d'outrager l'Espagne. En acceptant le testament, il le viole en
cette cause essentielle et sacre: que la France et l'Espagne ne
pourront tre runies. Il fait publiquement enregistrer au Parlement
les lettres qui rservent au petit roi _de pouvoir succder  la
couronne de France_. Bel avenir pour l'Espagne d'tre une province
franaise! D'aujourd'hui mme il semble la croire telle. Il obtient de
son petit-fils l'ordre aux gouverneurs espagnols d'obir  tout ce qui
sera ordonn de Versailles! Enfin, au moment o l'on choisit Philippe
V pour viter le dmembrement de l'empire espagnol, il essaie de le
dmembrer et de voler son petit-fils, stipulant, comme indemnit de
guerre, une cession future des Pays-Bas!

La profonde ignorance o Versailles tait de l'Europe, laissa ce
cabinet aveugle sur ce qui aurait fait sa meilleure chance. Une grande
rvolution avait lieu  cette heure, dans le commerce et dans les
habitudes. La ruine de Colbert et la Rvocation avaient fait
l'Angleterre, la Hollande manufacturires. Elles vendaient par ruse ou
par force dans l'immense empire espagnol. La contrebande animait leurs
fabriques. D'autre part, leur marine gagnait tout ce qu'elle voulait 
rapporter,  vendre ici ce qui devenait le premier besoin de l'Europe,
les stimulants de l'quateur, le sucre, le tabac, le caf. Tari
d'ides,  sec, on buvait d'autant plus. On amusait le cerveau par
l'ivresse, lucide ivresse du caf, rveuse ivresse du tabac. Besoin
imprieux; toute politique y et cd. Si la France donnait carte
blanche l-dessus aux deux puissances maritimes, elle engourdissait
leur orgueil, les frappait de paralysie. Et la France elle-mme, qui
est pour elles un pays du Midi, les fascinait encore par le besoin
croissant du vin, de l'eau-de-vie, de l'alcool, ce nouveau roi du
monde. L'Angleterre frmissait d'une guerre qui lui fermait le
Bordelais, et la condamnerait  l'empoisonnement du Porto (Hallam,
chap. XVI). Deux partis existaient  Londres. Les amis de la vie,
mdecins, sages docteurs, membres considrs de l'glise anglicane,
tenaient pour le bordeaux et pour la paix. Les militaires, pour les
liqueurs, les esprits, le feu concentr. Marlborough marchait avec
cela, et il en donnait galamment  Villars, son ennemi. Villars, de
son ct, sans pain, en plein hiver, galvanisait sa misrable arme
avec de l'eau-de-vie.

Le roi ne savait rien et ne comprenait rien. Il jeta l'Angleterre, la
Hollande, dans le dsespoir, en voulant leur fermer le paradis du Sud,
leur refusant l'entre de l'empire espagnol. Notez que c'tait pour
lui-mme qu'il en voulait le plus lucratif. Il fit donner  une
compagnie franaise _la fourniture des ngres_ (assiento), que
convoitaient les puissances maritimes.

Le sage roi, par tous ces moyens, crait dans tous les ports du Nord,
dans les cabarets des marins, dans les comptoirs, dans les fabriques,
une furie de guerre qui n'y existait nullement. Ils crurent finie la
grasse vie  cinq repas par jour que leur faisait le commerce
interlope, s'imaginrent n'en faire que quatre, et se sentirent
affams.

 cette irritation, il ajouta l'outrage, la peur mme de l'invasion.

Les Hollandais tenaient du roi d'Espagne l'autorisation de garder
certaines places des Pays-Bas qui les couvraient eux-mmes. Ils
appelaient cela leur _barrire_.

Leurs garnisons dormaient l fort tranquillement n'y tant que par
Charles II, dont l'hritier ne pouvait gure, ce semble, mconnatre
la volont. Un matin (6 fvrier 1701), le gouverneur du pays, lecteur
de Bavire, notre ami, nous ouvre ces places; les Hollandais
s'veillent prisonniers. C'tait une fort belle arme de vingt mille
hommes. La Hollande et Guillaume mme, n'tant pas prts, ont
l'humiliation de reconnatre Philippe V.

Guillaume tait mourant. puis et phthisique, les jambes ouvertes, il
tait averti par ses mdecins; il l'tait par Fagon, qu'il avait fait
consulter sous un nom suppos, et qui avait rpondu que le malade
n'avait pas un an  vivre. Il l'employait stoquement, cette anne, 
rveiller l'Angleterre et l'Europe par le sentiment du pril. Avec
tout cela, son Parlement avait si peu envie de faire la guerre qu'il
punit une ptition belliqueuse du comt de Kent (18 mai 1701), mit les
ptitionnaires en prison. Il fallait que Versailles,  force de
sottises, parvnt  se faire faire la guerre.

Jacques tant mort (12 septembre 1701), sa veuve et madame de
Maintenon obtinrent qu'on reconnt son fils. Dmarche fatale aux
Stuarts. L'Angleterre dfie ainsi, brutalement secoue dans son
demi-sommeil, se mit enfin debout, les poings crisps. Elle refit au
prtendant papiste l'chafaud de Charles Ier. Le Parlement le condamna
 mort. Le premier acte de la reine Anne, qui succde  Guillaume,
est la dclaration de guerre (4 mai 1702).




CHAPITRE X

GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE

1702-1704


_La guerre_, c'est le nom propre du vrai roi d'Angleterre,
Marlborough, qui va, sous la reine Anne, gouverner et combattre. _La
guerre_, le nom d'Eugne, l'pe, l'me meurtrire de l'Autriche. Deux
sinistres figures, mais d'effet redoutable. _Le bel Anglais_, dans un
tableau du temps, avec de nobles traits, a le teint trouble et faux
qui dnonce les mes fangeuses. Eugne,  trente-huit ans (_V._ Muse
d'Amsterdam), dans son visage indfiniment long, ses longues et ples
joues fltries, est comme le fantme d'un vieux prince italien. On en
ferait de mauvais rves. Sa mre, l'empoisonneuse, sa jeunesse avilie
(_V._ la Palatine), sont rappels dans le gris quivoque, malpropre,
de la face. Mais les yeux parlants et le front illumin, la bouche
ardente, le souffle des narines, rvlent puissamment un esprit.
Esprit sans me. Il tait fort lettr, artiste en fait de guerre, et
pote sur le champ de bataille, un fin connaisseur italien dans ces
grands tableaux de tuerie. En plein carnage, calme comme aux muses,
il observait, et faisait voir aux siens les effets fantastiques, le
pittoresque de la mort, en gotait la sauvage horreur.

Ni l'un, ni l'autre, n'eut le froid sublime de Turenne, son pur gnie
mathmatique. S'il faut le dire, ces deux hommes de guerre eurent
avant tout l'esprit de ruse; ils furent des intrigants d'abord, et non
pas des plus levs. L'Anglais, vendu aux juifs, fut l'homme de la
bourse de Londres. Eugne organisa aux colonies frontires
l'instrument machiavlique, le poignard de l'Autriche, qui, retourn
contre les peuples, perptua ce monstre, cette Babel impriale.

Il est plaisant de voir ce que Versailles opposait  ces deux
exterminateurs. Tous pauvres gens de bien, cratures mdiocres de
madame de Maintenon. La place du froce Louvois tait tenue par
l'agneau Chamillart, un bonhomme incapable de faire aucun mal 
personne. Il tait si adroit  la guerre du billard que le roi
judicieusement le fit ministre de la guerre. Il avait d'ailleurs ce
mrite d'avoir arrang les affaires entre les Chevreuse et Saint-Cyr,
dont les terres se touchaient. Pourquoi n'et-il pas arrang les
affaires de l'Europe? Les gnraux de Chamillart, dignes de lui, ne
ressemblaient en rien  ce dangereux Luxembourg de Steinkerque et
Fleurus, c'taient des gens paisibles.--Marsin, homme du monde fort
lger, mais dvot, ami de Fnelon et de M. de Beauvilliers.--Tallart,
esprit doux, fin, gracieux, nullement incapable comme intendant
d'arme, mais myope, hanneton qui se heurtait  tout. Ces gnraux,
modestes autant que malheureux, avaient leurs dfaites crites dj
sur le visage. En regard, au contraire, mettons deux trs-beaux
hommes, ttes vides et lgres que la cour admirait, dont raffolaient
les dames: le favori de Chamillart, la Feuillade, qui devint son
gendre, et Villeroi, ami de madame de Maintenon, tellement agrable au
roi, qu'un jour il s'avana jusqu' l'appeler mon favori. Ces deux
fats, adors et de tous et d'eux-mmes, taient prcisment les deux
hommes qu'Eugne et Marlborough eussent demands pour adversaires, si
on les avait consults.

La France avait pourtant un trs-capable gnral, vainqueur nagure 
Staffarde et Marsaille, le sage et ferme Catinat. Il ne fit rien, ne
put rien faire ni en Italie ni en Alsace. Nos anciennes armes avaient
fondu, et il n'avait que des recrues contre les vieux soldats
d'Eugne. Son inaction dsesprait le roi qui voulait des batailles.
L'tat du matriel les et rendues fort dangereuses. Sur le Rhin, la
moiti de l'arme manquait de fusils (Villars). En Espagne, M. de
Tess avait de vieux canons qui  chaque instant clataient et ne
tuaient que leurs canonniers.

On avisa que pour chauffer ce sage et trop vieux Catinat, il fallait
un jeune homme. On envoya le bouillant Villeroi, qui n'avait gure que
soixante ans. On tait sr du moins qu'avec celui-ci on aurait du
nouveau. Et, en effet, du premier coup, Villeroi se fit prendre. Il
tait dans Crmone, si peu, si mal gard que, dans une nuit d'hiver
(1er fvrier 1702), le prince Eugne eut le temps d'entrer par un
gout et de faire entrer cinq mille hommes. La garnison dormait et
dormait aussi Villeroi. Un rgiment, par grand hasard, s'tait lev
pour passer une revue; il voit les Autrichiens sur la place, fait une
dcharge. La garnison s'veille. Villeroi descend, sort, est
prisonnier. Heureux vnement. L'arme sans gnral ne s'en battit que
mieux de rue en rue. Elle coupa le pont qui allait amener encore huit
mille hommes  Eugne. D'un clocher, avec dsespoir, il vit Crmone
perdu, et partit assez vite. On mangea son dner, avec des rises pour
Eugne et des rises pour Villeroi.

Cent chansons en furent faites, et beaucoup excellentes. L'_ami du
roi_ eut le mrite de ressusciter notre verve. Le grand recueil de
Maurepas tmoigne de cette rvolution. Aux dernires annes du sicle
fini, nulle chanson que des impromptus graveleux ou de matires
grasses, comme les petites pices ordurires de madame la Duchesse. En
1702, Villeroi a ranim l'esprit frondeur. Par lui, la chanson
politique recommence. Cette muse est Rene de Crmone.

Ainsi du premier coup, Eugne eut l'ascendant. Il nous et pris la
grande place de Mantoue si les pluies et les boues n'avaient retenu
ses canons. Tout l'hiver, nos recrues furent pousses par les Alpes
pour complter l'arme qu'on voulait faire suprieure  tout prix. On
avait envoy Vendme pour dbloquer Mantoue, pour prparer une belle
campagne au petit roi d'Espagne, qui devait y venir, et pour dominer,
entraner notre alli douteux, le Savoyard. Celui-ci double d'intrt,
encore plus de nature, tait notre beau-pre; il tait au coeur de
Versailles par sa fille adore, cette petite fe, la duchesse de
Bourgogne, qui savait tout, lui disait tout; mais cela ne l'empchait
pas d'tre en bons termes avec le prince Eugne (de Savoie), son
parent, qui, disait-on, au fond, tait excellent Savoyard.

Une intrigue, fort bien mene entre Turin et Versailles, avait dup le
roi, lui avait surpris son aveu pour le mariage d'une soeur de la
duchesse de Bourgogne avec le jeune roi d'Espagne.

Celle-ci avait adroitement caress, aveugl madame de Maintenon. Le
roi n'eut pas plutt consenti qu'il le regretta.

Le plan trs-dangereux du Savoyard tait, par cette petite fille,
pleine d'esprit, et d'un rus courage pour l'intrt de la famille,
d'obtenir qu'il ft seul en Italie le gnral de l'Espagne et de la
France, qu'il et nos armes dans sa main. L,  son aise, il et fait
ses marchs, balanc les avantages des deux partis. L'Autriche lui
offrait le Montferrat, mme un morceau du Milanais. Il aurait fallu
que la France, contre un pareil appt, lui offrt un royaume (la
Lombardie, la Couronne de fer?). La petite venait pour raliser sur
l'Espagne la fable du Lion amoureux, qui se laisse couper griffes et
dents.

On lui avait t ses dames pimontaises, mais pour lui donner la pire
intrigante de l'Europe, madame des Ursins, une Franaise, qui avait
toujours tran  Rome, vieille matresse des cardinaux, des
d'Estres, des Bouillon, galante  soixante ans, admirable pour la
pervertir, la rendre encore plus dangereuse.

La petite avait treize ans, lui dix-sept. Deux enfants.

Leurs enfantillages vont faire le destin de l'Europe. L'Espagne, en de
telles mains, sera le terrible embarras, le flau de la France, et
toutes deux, s'il ne vient pas un miracle, vont rouler ensemble 
l'abme. Notons donc bien ces choses puriles, ces misres de nature.
Comment les mpriser, puisqu'elles dcident de la vie, de la mort des
nations?

Saint-Simon, qui crit trente ans aprs, a tout dfigur. Il faut en
croire Louville, qui y tait, en croire Philippe V, qui se confia 
cet ami d'enfance, en croire son confesseur, le P. Daubenton, qui
donne les plus secrets dtails. (Louville, I, 207; II, 98, 99.)

La rencontre eut lieu  Figuires (3 novembre 1701). Le roi, qui
croyait avoir une femme, se trouva avoir une enfant. C'tait une toute
petite fille qui grandissait. Elle tait vive et jolie, trs-blanche,
trop mme (elle tait scrofuleuse); mais elle n'avait pas le gotre
commenc de la duchesse de Bourgogne. Elle en avait la grce et la
facilit. Ces filles d'Amde savaient tout en naissant. Celle-ci,
emporte, se dominant moins que sa soeur, avait au moindre mot un
torrent d'loquence et de passion. Grand fut l'tonnement du jeune
homme, quand cette intrpide poupe se mit  discourir bride abattue,
comme un vieux politique, et fit ses conditions.

Elle avait beau jeu. Il avait t lev, non pour rgner, mais pour
obir, cder toujours ( son an, le duc de Bourgogne). Il avait du
sens, du courage, de la vertu, mais une timidit extrme, et il
semblait muet comme un poisson. Il parat que la petite fille lui
dbita sa leon de Turin, voulut le lier, l'engager  remettre tout 
son beau-pre. Chose impossible. Philippe V arrivait plein encore du
respect, de la crainte de son grand-pre Louis XIV, et il n'osa
promettre rien.

On avait cru tout emporter d'assaut, pensant que le jeune homme, d'un
temprament exigeant, imprieux, ne pourrait disputer. Mais deux
choses le soutinrent: d'abord l'enfant n'tait pas une femme, puis
dj il en avait une.

Une chanson, qu'on chantait  Versailles (collection Maurepas, X, 35),
nous apprend que le _frre cadet de Tlmaque_ tait accompagn en
Espagne de _la fille de sa nourrice_. Philippe, sans cela, aurait t
trs-srieusement malade. On eut mme dispense que pour Louis XIV
enfant. Cette fille suivit le roi avec sa mre et son pre. Le pre,
huissier du roi, fut (pour cela, sans doute), ha des grands, et mme,
un jour, outrageusement battu. (Louville, I, 290.)

D'autre part, le confesseur, le P. Daubenton, sut et dit  Louville
que la petite princesse, si prcoce de langue et de tte, tait
absolument retarde pour le reste,  peu prs inutile. Elle ne devint
femme que deux ans aprs; il fallut encore trois ans de plus pour
qu'elle pt avoir un enfant.

Mariage sans mariage. Vrai dsespoir pour le jeune prince honnte,
qui, ds ce jour, n'avait plus de matresse et n'avait pas d'pouse.

Philippe V tomba dans la plus noire mlancolie. Ceux qui taient
contraires au mariage de Savoie crivirent  Versailles qu'il tait
illusoire. On consulta deux thologiens, le P. La Chaise, et
Godet-Desmarais, l'homme de madame de Maintenon. Ils taient trop
prudents pour dplaire  la duchesse de Bourgogne, soeur de la reine
d'Espagne. Ils dirent que le temps, ce grand matre, remdiait  toute
chose, confirmrent le mariage, condamnrent Philippe V  perptuit.
(Louville, II, 99.)

Victor-Amde, toutefois, crut que l'affaire tait perdue, que
Philippe aurait d'autres femmes, et que la reine enfant serait sans
influence. Ds le 5 janvier 1702, il traita avec Eugne, sans se
dclarer encore ouvertement, afin de le mieux servir contre nous. On
le souponna  Versailles. Louis XIV, faisant passer Philippe en
Italie, ne permit pas  la petite reine de le suivre. Par suite de la
mme dfiance, en payant fort le Savoyard, on le tint hors de notre
arme, pour qu'il ne vt pas de trop prs nos mouvements. L'tiquette
espagnole servit  cela; devant le roi d'Espagne, il n'eut qu'un
tabouret, non le fauteuil royal (objet de son ambition).

Le roi avait pour gnral Vendme, soixante mille Franais, deux mille
Espagnols. Il parut ferme et brave. Avec cela, peu de succs. Si
Vendme eut la chance, avec son jeune roi, de battre les Impriaux
dans deux affaires brillantes, il ne put, de toute l'anne, dloger
Eugne de l'le entoure de rivires qu'on appelait _serraglio_ de
Mantoue. D'innombrables Franais prirent dans ce pays malsain.

Cependant la prsence du jeune roi tait beaucoup en Italie. C'tait
son vrai champ de bataille. Victor-Amde le sentait. Cela le gnait
fort. Madame des Ursins n'avait rien nglig pour rendre sa petite
reine agrable  l'Espagne en promettant, en offrant tout  tous. Mais
elle ne pouvait rgner vraiment qu'en tirant le roi d'Italie et le
squestrant en Espagne. Quoiqu'il souffrt de n'avoir pas de femme et
mme en ft parfois malade, il pensait peu  l'inutile enfant qu'il
avait  Madrid, et n'en parlait jamais. Mais elle lui crivait des
lettres tendres, des plaintes d'Ariane dlaisse. Ces plaintes furent
des cris lorsqu'on apprit que les Anglais avaient fait une descente en
Andalousie. On fit semblant de croire que quatre mille Anglais
allaient prendre la monarchie, et Philippe V dut revenir (octobre
1702).

Le faire revenir, c'tait tout. L'objet unique que sa vertu, sa pit,
lui permettaient eut une prise extraordinaire. Plus mlancolique que
jamais, sombrement amoureux et acharn  l'impossible, il ne la
quittait plus. Trois longs tte--tte par jour ne suffisaient pas; il
fallait encore crire, et comme il se dfiait de son talent, il
faisait faire les billets doux par le jsuite Daubenton, son
confesseur, qui les mettait sur sa toilette. Mais tout cela ne faisait
rien. Elle tait sche et haute, le menait comme un ngre.  quatorze
ans, elle ne rvait qu'affaires, argent. Elle ne pensait pas encore 
autre chose: en vain la des Ursins lui avait introduit un joli
cavalier, neveu du duc de Savoie; elle n'y vit qu'un agent politique.
Elle tait vrai petit garon, sans nulle pudeur de femme. Un jour
qu'elle tait mcontente de notre ambassadeur, elle entendit, 
travers une porte, Louville qui le justifiait, et se prcipita, en
court jupon de toile, pour laver la tte  Louville. Elle allait ainsi
le sein nu; madame des Ursins courait aprs, la cachait de la main.
Mais elle ne s'en souciait gure.--Ses propos taient effrns. Tmoin
ce que, si jeune, elle contait  Louville de certaine duchesse qui,
pour gurir son fils, maltrait de Vnus, avait imagin de pulvriser
des reliques et de les lui faire prendre en lavement.

Ce petit dmon colrique, men par celle que Fleury appelait la plus
mchante femme d'Europe, accomplit, sur le pauvre prince, une
squestration telle qu'il n'y en a nul exemple que dans les procs de
cours d'assises. Il ne vit plus ni notre ambassadeur, ni Louville, son
ami d'enfance. Plus de promenades, encore moins de chasse, exercice
dont il avait apport l'habitude, le besoin absolu. Elle le tint assis
et immobile. Mme on lui dfendit le jeu.

Rien hors l'glise, et quelques petits divertissements purils de la
reine avec ses femmes et les nains du palais. Madame des Ursins tait
presque la seule personne qu'il vt. Elle ouvrait, le matin, les
rideaux du lit conjugal, et le soir les fermait. Elle teignait et
emportait ple-mle et la _lampe_, et l'_pe du roi_, et le vase de
la reine, son _pot de chambre_ du soir. Elle crit cela  madame de
Maintenon, s'en plaint en badinant. Elle sait bien qu'en ralit on la
comptera davantage. Elle ne laissait  personne ces honneurs de sa
charge, ces profits quotidiens de la _camereira major_. Ce que dit
Saint-Simon de la duchesse de Bourgogne montre assez que c'tait la
plus haute faveur.

Le pis pour Philippe V, c'est qu'il n'tait pas idiot. Il sentait son
malheur. Il avait des rveils. Une fois qu'il put voir Louville, il
pleura devant lui sur sa situation. Une autre fois, il essaya de
contredire la reine, et elle tomba sur lui  poings ferms. Le plus
fort arriva lorsque Louis XIV rappela un moment madame des Ursins. La
reine prit, la nuit, le moment le plus tendre, pour dire que si elle
la perdait, elle voulait une _Pimontaise_. Le roi voulant une
_Franaise_, elle lui dit: Sortez, et le jeta  bas du lit. Il alla
en chemise s'asseoir et grelotter dans un fauteuil.

Elle n'aimait personne, pas mme la des Ursins, mais elle croyait ne
rgner que par elle. Elle lui passait tout pour cela, jusqu' laisser
coucher dans l'appartement des infantes, touchant au sien, le galant
de la vieille, un Aubigny, qui tait le vrai roi d'Espagne et vendait
toutes les places. Son compre tait un Orry, un fournisseur si probe
qu'on apporta pour spcimen de ce qu'il fournissait  l'arme
espagnole des bottes de carton! La honte tait au comble. Cet Aubigny,
le matin, faisait sa toilette aux fentres de la des Ursins. Il la
traitait (justement) de coquine, la dsolait de jalousie pour la
petite femme d'un matre  danser venu de Paris. Digne gouvernement
pour le pays du Cid?

Notre ge, indiffrent  tout, qui dclare la peste innocente, ne
pouvait manquer de rhabiliter madame des Ursins. On a dit qu'elle eut
le mrite de se faire Espagnole, de prfrer les Espagnols aux
trangers. Il est vrai qu'elle dguisait son Aubigny en _senhor don
Luis_, et lui faisait porter la fraise nationale. Elle disait qu'il
fallait _honorer l'Espagne, laisser agir les Espagnols_. Et, en
ralit, elle faisait tout par trois personnes trangres, Aubigny,
Orry et la reine. Elle jouait habilement de celle-ci, charmante
marionnette italienne, qui devint un moment une actrice hroque et
ravit la nation.

_Honorer, laisser faire l'Espagne_, c'et t la vraie politique dans
un temps de profonde paix. Mais dans l'horrible crise o la France
repoussait l'Europe, il fallait bien qu'elle se servt de l'Espagne
qu'elle dfendait. Or, celle-ci, honore dans ses vices, dans sa
paresse profonde, par cette flatteuse, ne daignait point changer. Elle
nous tait lourde et funeste. Nous avions sur les bras un gant mort
qui ne faisait rien pour lui-mme et empchait de faire. On le voit en
Italie (1702). La France fournit soixante mille hommes, l'Espagne deux
mille. Et en mme temps la France aux Pays-Bas, sur mer, partout,
s'puisait  la dfendre, dans cette guerre infinie, dissmine dans
les deux hmisphres, deux mille lieues de frontires, deux mille
lieues de rivages.

Le rgne de cette femme fut funeste  l'Espagne tout autant qu' la
France. Le moment d'apparent rveil que la Castille va avoir ne dure
point. Tout retombe plus bas que Charles II. Il est bien ridicule de
dire, comme on le fait lgrement, que l'Espagne se releva sous la
dynastie de Bourbon. Rien pendant cinquante ans. Il n'y eut de
changement qu'extrieur. L'Aragon et la Catalogne, n'tant plus
soustraits  l'impt, le nouveau roi, plus riche que n'avait t
Charles II, eut une arme, et voil tout. Cela change-t-il une
nation? Les rformes tardives, et fort superficielles, de Charles III,
rsultrent du grand mouvement gnral, sorti de la philosophie, qui
rvolutionna tout, et jusqu' la bigote Autriche.

J'ai peine  concevoir que d'minents historiens aient pris au srieux
les calculs de population qu'ont donns quelques Espagnols: cinq
millions sept cent mille mes en 1702, six millions vingt-cinq mille
en 1726, etc. Et tout cela pour un pays plus inconnu que la Russie!

Rien de plus difficile, de plus hasard que ces dnombrements. La
France, en pleine lumire de civilisation, et dans la position
spciale du seul pays centralis, en a eu un premier essai en 1826, et
encore approximatif (Villerm).

L'Espagne a peu chang. C'est le pays de l'immobilit. O il y eut
dsert du temps de Charles II, il y a dsert aujourd'hui. C'est ce que
disent unanimement nos ingnieurs. Sous Philippe II, il y avait 
Madrid trente mille Franais (Weiss), autant que de nos jours.

On et cru, sous Philippe V, que ce gouvernement de femmes et adouci
les moeurs. Ce fut tout le contraire. L'Inquisition fut plus froce.
Le jeune roi avait tmoign quelque horreur des auto-da-f, refus d'y
siger. Mais les dames rgnantes, la des Ursins, la reine, taient
trop bonnes Espagnoles pour rien changer. Le roi dut s'y plier. Dans
leur rgne de quinze annes, puis sous sa seconde femme, enfin pendant
les quarante-six ans de Philippe V, il y eut sept cent
quatre-vingt-deux auto-da-f. Douze mille victimes pilories,
fouettes, enterres dans les _in pace_. Chaque anne, trente-quatre
corps humains de brls vifs! en tout, de quinze  seize cents. Et
cela en prsence de deux reines italiennes et sous les yeux d'un roi
franais.




CHAPITRE XI

VENDME--VILLARS

1702-1704


Dans cette guerre universelle, les femmes sont au gouvernail du monde.
D'une part, Maintenon, des Ursins et les deux petites-filles, reine
d'Espagne, duchesse de Bourgogne. D'autre part, la reine Anne, une
femme timide, de coeur tout jacobite, qui, par obissance pour sa
hautaine amante et matresse, Sarah Marlborough, signe en pleurant les
ordres de la guerre, et malgr elle accable sa famille.

Donc, cette horrible guerre, la plus exterminatrice qu'on ait vue
jusque-l, se meut en haut dans la sphre ondoyante du sentiment, au
hasard des amours, des amitis de femmes, au flux et au reflux de leur
humeur, de leur sant. Politique oscillante, plus capricieuse en ses
alternatives que le caprice de la mer. Elle effraye surtout par sa
mobilit dans le choix de nos gnraux. Chaque anne, ils changent
d'arme. Ils courent de l'une  l'autre, d'Italie en Flandre, du Rhin
 l'Espagne. Vendme, Villars, Berwick, Villeroi, Marsin, Tallart,
Tess, sont sans cesse en voyage; nulle part, ils n'ont temps de poser
le pied. Ds qu'ils commencent  s'tablir et  organiser, quelque
raison de cour, quelque intrt de coeur, un soupir, un souffle de
femme, les enlve de l et les envoie  l'autre ple. Un exemple
frappant est celui de Berwick, solide et srieux gnral, que la reine
d'Espagne renvoie pour cela mme en France. Il est remplac par
l'aimable, l'amusant Tess, beau-pre d'un jeune fou, Maulvrier,
amoureux de la duchesse de Bourgogne, qui,  peine  Madrid, le
devient de sa soeur.

Voil un lment inconnu partout ml  cette guerre, et qui empche
de prvoir. Un autre, c'est l'excs des misres. Les armes ne sont
point nourries, souvent elles n'ont pas d'armes. Pourquoi les
campements sont-ils souvent si loigns, partant les mouvements
difficiles et de peu d'ensemble? C'est que les corps d'arme
_cherchent leur vie_, et se nourrissent comme ils peuvent. Pourquoi
des victoires inutiles, sans rsultat? Les gnraux rpondent: On n'a
pas pu marcher, faute de pain.

Vouons-nous _diis ignotis_. Le hasard et la faim mnent la France en
cette grande loterie. Lanons-nous-y, tte baisse. Mme Eugne et
Marlborough, ces grands calculateurs, ont derrire eux des inconnus
terribles, les faiblesses de la reine Anne, l'avarice hollandaise, les
grandes rvolutions d'Autriche.--Qui sait? Des hommes d'aventures et
des gnraux de hasard pourraient bien, par une rise trop frquente
de la fortune, faire gagner aux fous le gros lot?

On l'a vu sur la mer. Quand les temps rguliers du calcul et de la
puissance ont cess, aux Duquesne, aux Tourville, ont succd Jean
Bart, Duguay-Drouin, l'aventure hroque, et les bonheurs de
l'impossible, _frisant_ l'cueil, n'y touchant pas.

Les gnraux qui viennent marcheront dans ces voies scabreuses,
supplant aux moyens qui manquent par d'heureux coups, de brillantes
folies qui ont le trs-rel effet de ravir le monde bloui et de crer
des forces d'opinion.

Le sombre Saint-Simon, enferm comme un lion en cage dans sa prison
royale,  Versailles,  Marly, regarde  travers ses barreaux les
vaillantes pantalonnades de Villars, de Vendme, et il n'en voit que
le grotesque. Il les juge de mauvais acteurs, de pitoyables comdiens.
C'est par l cependant, par l'audace souvent ridicule, airs de
bravoure, vanterie, menterie, que ces hroques bouffons relevrent et
soutinrent le moral des armes. Au dfaut de solde et de pain, ils
payrent de chansons et firent rire la mort mme. Quand nos misrables
recrues, arraches du village, dans un hiver du Rhin, sans habits,
sans souliers, arrivaient en pleine Allemagne, qui les sauvait du
dsespoir? un gnral immuablement gai, qui buvait avec eux quelque
peu d'eau-de-vie, et sifflait des airs d'opra. Ils le suivaient o il
voulait. Aux plus pres geles, ils ne voyaient que le soleil,
disaient: C'est le temps de Villars.

Il en tait de mme pour le paysan du Midi que la milice arrachait 
sa mre et lanait au del des Alpes. (_V._ Saint-Simon sur ces
dsolations.) Le malheureux, rsign  la mort, ayant pass les
neiges, trouvait en pleine Lombardie la joyeuse arme de Vendme; tout
tait oubli. On y mourait comme des mouches, dit Louville. Point
d'ordre, rien de prvu; point d'hpitaux. Mais nulle part on n'tait
plus gai. Ce gros garon, le gnral de la licence, un satyre, un
Bacchus, toujours  table, au lit, dans un parfait ddain de l'ennemi,
donnait  tous une merveilleuse assurance. Du dsordre parfait, une
force singulire naissait, l'initiative populaire.

Je regrette de n'avoir pu donner encore mon chapitre du Canada. On
comprendrait mieux un instinct qui dort dans nos veines gauloises, et
se rveille parfois aux grandes misres, pour nous donner des forces
inattendues d'audace ou de patience. C'est l'amour de la vie sauvage.
Nos soldats de Vendme et autres apparaissent souvent avec les allures
singulires de nos Canadiens, hardis _coureurs de bois_. C'est le
zouave de ce temps-l.

Mais ce qui est d'alors, point du tout d'aujourd'hui, c'est que le
soldat franais savait gr  son gnral d'tre un trs-grand
seigneur, d'en avoir les allures, les vices, l'impertinence. Il se
rglait sur lui. Sous Vendme chacun tait _prince_. La btardise lui
comptait fort aussi. La plume blanche qu'il portait en bataille, et,
d'autre part, son pesant embonpoint, rappelaient la lgende, les
amours d'Henri IV et de la grasse Gabrielle.

Au chteau d'Eu, un grand portrait questre donne l'homme mme. Il
monte un cheval de hasard, un bon gros cheval noir qu'un
marchal-ferrant lui donna, au dfaut du sien, pour charger en
bataille; lourde monture espagnole,  l'oeil ardent, toutefois, forte
et propre aux coups de collier. Lui-mme est empt, visiblement de
chairs peu saines. La figure a quelque rapport avec le masque bouffi
et polisson de Mirabeau (muse Saint-Albin). Tous deux, de leur sang
italien, eurent une heureuse pointe pour la farce et pour le sublime.
Chez Vendme, le regard loustic rappelle aussi le ct gascon et le
grand farceur barnais. Au total, c'est un vieux enfant, un poupart de
cinquante-six ans. On rirait; mais une chose trouble embarrasse
l'esprit: c'est l'nigme d'un nez, spongieux, court; triste blessure
qui ne vint pas de Mars. Les Espagnols, qui l'aimaient fort, aprs sa
bataille de Villaciosa,  son triomphe le caractrisrent d'un mot
charmant. Tout Madrid cria: Cupidon!

Cet enfant gt de l'arme talait navement et faisait admirer ses
vices. Ds quatorze ans, o il fit la campagne de Candie, il vivait 
la turque, ou, si l'on veut,  l'italienne. Chose commune alors; mais
lui seul montrait tout cela. Ses grotesques amours taient hardiment
affiches.

Quant  ce que raconte Saint-Simon de ses rceptions aux moments o
chacun se cache, ce n'est pas en ce sicle une singularit
personnelle. _Recevoir_, en ces moments-l, tait chose royale, vieil
usage des cours, une faveur des belles et des rois. C'taient les
moments de la grce, de favorable audience, que recherchait un
courtisan habile, sr d'prouver moins de refus. (Voyez les chansons
de l'poque. _Maurepas_, XXX, f. III.)

Avec ces habitudes honteuses et molles, Vendme fut serf du corps de
bonne heure, peu propre  la guerre. Noailles et Saint-Simon le
disent. Il tait lourd et maladif. Il lui fallait beaucoup de
nourriture et beaucoup de sommeil. Il continuait tellement quellement,
sur les champs de bataille, la vie de son chteau d'Anet, mle de
jeu, de rire et de rien faire. Il la menait partout. Vrai gnral de
la Fontaine, qui, sauf les moments de se battre o il brillait,
semblait moins guerroyer que voyager, pour s'arrter o l'on mangeait
le mieux, surtout pour y dormir. L'auteur des _Fables_ et des
_Contes_, qui lui ddie Philmon et Baucis, pour lui, ce semble, fit
ce voeu du nant: Je le verrai, le pays o l'on dort. On y fait
mieux: _on n'y fait nulle chose_.

Le rus prince Eugne le surprenait parfois, mais non pas  temps pour
le battre. Il avait d'clatants rveils. D'ailleurs, sous un gnral
si dormeur, chacun veillait pour soi. Tel colonel devenait gnral en
de telles crises, se dvouait. Il faut lire Mirabeau sur son
grand-pre, qui se fit tailler en pices  Cassano. L'orgueil de
l'arme d'Italie, son mpris pour celle du Nord, son fanatisme
inconcevable pour son trange gnral, tonnent en ce rcit qui dment
Saint-Simon.

Villars fut un autre homme, sauf des ressemblances extrieures. Sa
constitution admirable ne faiblit jamais. C'tait un grand homme brun,
nerveux, toujours en mouvement. Il fabriquait sa gnalogie de manire
 se rattacher aux antiques Villars du Dauphin. Mais son
indestructible force disait assez sa bonne souche plbienne. Son
grand-pre tait notaire dans le Lyonnais, et, trs-probablement,
comme tant de Lyonnais, de race provenale ou gasconne. Son pre avait
t le plus bel homme qu'on pt voir, aim de tous, trs-brave,
recherch pour second aux plus fameux duels, un hros de roman; on
l'avait nomm Orondate. Notre Villars n'aimait que les romans, les
comdies, les opras, qu'il retenait, citait  chaque instant. Grand
coureur d'actrices et de filles (sans parler de choses pires). Sa vie,
de prs d'un sicle, fut une merveilleuse gasconnade. Torrent de
vanteries, langue de charlatan, figure trop parlante, un peu folle,
tout cela dtonnait  Versailles, et on l'aurait jug un comdien de
campagne. Mais, sur le terrain, il payait de solides ralits. En
jouant le hros, il fut le hros mme. Saint-Simon, qui le hait, aprs
l'avoir bien dnigr, est oblig de dire que _ses projets_ taient
hardis, vastes, _presque toujours bons_, et, d'autre part, que jamais
homme ne fut plus propre  l'_excution_. Quel loge d'un capitaine!
Il semble que cela contient tout.

C'est la satire amre de Louvois et de son systme de suivre
l'anciennet, qu'un homme si vaillant, si brillant, et toujours en
avant des autres, soit arriv si tard. Il n'tait  quarante-neuf ans
qu'un officier de cavalerie qui n'avait jamais command en chef. Il
commenait  l'ge o l'on finit. Son heureuse nature voulut que,
jusqu'au bout de cette guerre, dans la suprme crise, il se trouvt
toujours le fort des forts. Terribles circonstances qu'on ne peut
comparer qu' la retraite de Moscou.

Le roi ne connaissait ni ses moyens, ni les difficults, le possible,
ni l'impossible. Il ne tenait nul compte des distances, ni des
saisons. Il voulait, en 1702, que Catinat, trs-faible, qui gardait 
peine l'Alsace, s'affaiblt, dtacht Villars pour s'en aller  cent
lieues, devant des armes suprieures, au fond de l'Allemagne,
secourir notre faible alli, l'lecteur de Bavire. Il voulait que
Villars, en octobre, aux premires neiges des montagnes, passt les
troits dfils du val d'Enfer et de la Fort-Noire, qu'avec les
charrois, l'artillerie et tout l'embarras d'une arme, il suivt ces
sentiers qu'on ne passait gure que l't,  pied, tout au plus 
cheval.

Passer le Rhin, c'tait dj chose audacieuse et difficile, devant un
excellent gnral allemand, le prince de Bade. C'est ce que Villars
hasarda en face d'Huningue, sous le feu du fort de Friedlingen. Il
tait infrieur d'un bon tiers en cavalerie, et l'infanterie (comme
partout la ntre) tait forme en partie de recrues. L'infanterie
allemande avait en outre l'avantage du terrain, occupant une colline
et garde par un bois. On pouvait parier dix contre un qu'on serait
battu. Deux choses animrent ces novices, Villars, et l'arme nouvelle
que personne ne maniait mieux que les Franais, la baonnette, rpute
invincible depuis la Marsaille. Ils enlevrent la colline, en effet,
culbutrent, prcipitrent l'ennemi. Puis, peu habitus  vaincre, ils
eurent peur de leur victoire et se troublrent d'une panique.
Heureusement notre petite cavalerie avait rompu en plaine les masses
de la cavalerie allemande, que son imprudent gnral priva de son
artillerie en se jetant devant, l'empchant de tirer. Nous vainqumes
un peu par hasard. L'arme, sur le champ de bataille, par un grand
mouvement populaire, proclama Villars _marchal_. Le roi n'eut qu' le
confirmer (octobre 1702).

L'hiver le ramena en Alsace, mais le rsultat moral fut grand, et fort
 point. Nous tions de plus en plus seuls. Le Portugal nous quittait.
Bien plus, le duc de Savoie, notre beau-pre, se mettait avec
l'Empereur pour faire la guerre  ses deux filles (janvier 1703). Les
Pays-Bas et la frontire du Nord n'eussent pu tre dfendus contre
Marlborough, si les Hollandais ne l'eussent ralenti.

Ce fut encore Villars qui nous releva sur le Rhin. En plein hiver,
pendant que ses officiers se chauffaient encore  Versailles, Villars,
avec une arme dlabre, dont un tiers seulement avait des fusils,
passe le fleuve prs d'Huningue, et le descend sur la rive allemande.
 peine il y a mis le pied, les pluies cessent, une belle gele
commence et le soleil. Le soldat, plein d'lan, de gaiet, trane ses
canons jusqu' Kehl, une place de Vauban, qui n'en est pas moins
force en treize jours (10 mars 1703).

Et,  l'instant, sur un ordre prcis, pour sauver la Bavire, il
fallut entreprendre l'immense et prilleuse traverse de la
Fort-Noire. Elle ne fut possible, dit Villars, que parce qu'on la
crut impossible. Une partie de l'arme, reste au Rhin, occupait le
prince de Bade. Villars, ayant fait faire de petits chariots pour les
chemins troits, passa en onze jours du Rhin aux sources du Danube. On
alla souvent  la file, souvent sous des hauteurs o pour nous craser
il et suffi de drouler des pierres. Enfin,  Willengen, la rencontre
se fit; l'lecteur se jeta dans les bras de Villars.

Qu'allait-on faire? Deux partis se prsentaient. L'un qu'on peut dire
proprement bavarois. L'instinct, l'amour de la Bavire, c'est toujours
d'avoir le Tyrol, le pays bizarre et charmant qui le spare de
l'Italie. L'lecteur pouvait profiter de la stupeur de l'Autriche pour
percer le Tyrol, pour donner la main  Vendme, et revenir avec une
force double, dicter la loi dans Vienne. Ce plan tait fort
chimrique, ne tenait compte ni des difficults gographiques, ni des
antipathies nationales du Tyrol, des vives rsistances qu'un tel pays
peut opposer.

L'autre plan, bien plus raisonnable, celui auquel tenait Villars (_V._
ses lettres de cette poque, au tome III de Pelet), c'tait d'aller
tout droit  Vienne. Le moindre rsultat aurait t de sauver
l'Italie, d'o l'Empereur tremblant et certainement rappel ses
troupes. Mais on pouvait en esprer un autre, c'tait d'exterminer le
monstre, de dissoudre l'empire autrichien. Il semblait condamn. Le
sang de la Hongrie, abondamment vers dans les massacres et les
supplices, fermentait d'autant plus, et l'clat ne pouvait tarder.
Villars montrait ici un vrai gnie divinateur. Il voulait frapper le
coup  la mi-juin, et ce fut justement vers le 1er juillet que
l'insurrection des Hongrois fit ruption sous Ragotzi. Tout cela tait
sous la terre. Villars n'en savait rien. La juste haine du monstre
l'avait illumin. Et il y fut fidle. Plusieurs annes aprs, il eut
l'ide de recommencer la partie en se joignant  Charles XII. Mais le
temps des grandes choses tait pass. On retenait Villars; Charles XII
tait demi-fou, et ses russ ministres, pays par l'ennemi, le
dtournrent sur la Russie.

Villars assure (ce que les lettres prouvent) que la mobilit de
l'lecteur empcha tout. Sur un petit chec, ce prince change de
projet. Il lui passe l'ide d'aller en Franconie. Puis, il change de
nouveau et se lance, bride abattue, dans la grande folie du Tyrol.
Tout choua. Le Tyrol allemand arrta les Bavarois. Et Vendme, de
l'autre ct, trouvait les mmes obstacles au Tyrol italien, quand la
dfection de Savoie l'obligea de rentrer bien vite en Lombardie.

Malheur immense pour l'Europe. L'insurrection avait gagn moiti de
l'empire autrichien, de la Turquie  la Bohme. L'Empereur, aux abois,
en tait  acheter des Danois,  employer l'aide dsespre des bandes
croates, des brigands serbes.

La France avait deux gnraux, Villars, Vendme, et elle n'en sut que
faire. Vendme, sans direction, laiss  sa paresse, flotta, puis
s'amusa  la vaine affaire du Tyrol; puis, la Savoie se dclarant, il
eut assez  faire de dsarmer ce qu'il avait de Savoyards et d'entrer
en Pimont. Villars, abandonn sans secours en Allemagne, ayant en
face deux armes, et prs mme de manquer de poudre, ne se tira
d'affaire qu'en gagnant une grande bataille sur les troupes de
l'Empire  Hochstedt (21 septembre 1703). Bataille longue, acharne,
meurtrire, o il tua huit mille hommes, en prit quatre mille.

Avec cela, nulle ressource nouvelle, aucun secours. Il tirait vers le
Rhin et l'lecteur vers la Bavire. Dissentiment complet. On rappela
Villars, qui n'en fut pas fch, ayant, dit-on, beaucoup gagn en
Allemagne et press de mettre son argent en sret. Il eut pour
successeur le trs-incapable Marsin, et lui-mme fut employ, par
demi-disgrce honorable,  pacifier les Cvennes. Le premier gnral
de France, dans une crise si grave, resta enterr l pour faire la
guerre  des Franais.




CHAPITRE XII

LES CVENNES

1702-1704


Rien de semblable  l'affaire des Cvennes dans toute l'histoire du
monde. On a vu une fois le miracle du dsespoir.

Rien de pareil dans l'Ancien Testament. Les Puritains, non plus, ne se
peuvent comparer. Ils n'avaient pas assez souffert. Ils restrent
d'ennuyeux citateurs de la Bible. Mais les ntres la refaisaient.

Bien plus ridiculement encore on a compar la Vende. Le paysan
venden n'tait nullement perscut. On le lana, aveugle, contre une
rvolution qui n'agissait que pour le paysan.

L'explosion du Languedoc fut toute spontane. Il faut tre bien
simple, ou cruellement partial, pour dire (avec un Brueys) que ce
miracle pouvantable fut fait et refait  la main, en 1688 et en 1700,
par un fourbe, une tailleuse, etc. Il faut n'avoir rien lu, rien su,
ni rien comprendre  la nature, pour croire que ces grandes choses
populaires se font ainsi. Ah! gens de peu de coeur, comment ne pas
sentir qu'elles sortirent de l'excs des maux?

La mme horreur revint deux fois, par l'effet monstrueux d'une
pression pouvantable de douleur. Dieu, par deux fois, _parla par les
petits enfants_.--Oui, Dieu, la Justice ternelle.

Appelez cela catalepsie, pilepsie, tout ce que vous voudrez.
L'branlement nerveux fut la forme, l'effet, le signe de la chose, non
la chose mme. Les enfants se mirent tous  dire ce que les parents
n'osaient dire,  appeler, prdire la vengeance du ciel.

L'enfant nat juste juge. L'instinct du droit est si fort chez lui,
que, quelle que soit l'ducation et la famille, il juge pour les
perscuts. Ce ne sont pas seulement des enfants protestants qui se
mirent  parler. On vit des enfants catholiques (ceux mme d'un juge
de Basville) qui criaient pour les protestants.

L'intendant Basville avait dit qu'on raserait les maisons de ceux dont
les enfants prophtisaient. Grande terreur pour le paysan, qui tient
tellement au foyer. Plusieurs maltraitaient leurs enfants; ou mme,
pour prvenir la dlation du cur, ils lui menaient le petit inspir,
demandaient ce qu'il fallait faire. Le cur disait: Faites-le
jener. Ou bien: Fouettez-le, comme il faut. Cela n'empchait rien,
et l'enfant sous les coups parlait si bien, avec une si effrayante
gravit, que trs-souvent le pre en larmes tait transform tout 
coup. Lui-mme, mprisant le martyre, commenait de prophtiser.

L'intelligent Basville, esprit trs-cultiv, mais dur lgiste et 
cent lieues de la nature, ne comprenait rien  cela. Il n'imagina
autre chose, pour arrter la contagion, que de grandes razzias
d'enfants. Mesure affreuse. Ces petites cratures, dont plusieurs
n'avaient pas cinq ans, furent enleves et tranes par troupeaux. Les
plus grands aux galres. Trois cents des moins gs taient dans la
prison d'Uzs. Basville les fit tudier par des mdecins de
Montpellier, qui y furent bien embarrasss. Ds qu'ils entrrent, ces
pauvres petits se mirent  les prcher,  vouloir gurir l'me de ceux
qui prtendaient gurir les corps. Que dire de ces enfants? Ils
n'taient pas malades, n'taient pas fous, n'taient pas fourbes.
taient-ils du diable? ou de Dieu? Les docteurs s'en tirrent avec un
mot: Ce sont, dirent-ils, des fanatiques. La belle explication!
Restait toujours  dire comment ils l'taient devenus.

Nous allons le leur dire; mais il faut remonter plus haut.

Lamoignon de Basville, homme de Parlement, peu ami du clerg, le
servit bien mieux que n'et fait aucun ami. Il voyait bien que les
moindres propositions d'un peu de tolrance (hasardes par Vauban,
Noailles) taient aigrement repousses par les vques. Il ne pouvait
faire sa cour et conqurir le ministre qu'en aidant la perscution.
On dit  tort qu'elle cessa dix ans (de 88  98). Erreur. Si les
_nouveaux convertis_ ne furent plus _dragonns_ dans les grandes
villes, ils restrent  l'tat des _suspects_ de 93, et pis encore,
recenss le dimanche par le cur sur les bancs de l'glise, tenus au
sacrilge. Les ministres qui rentraient, pendus, rous, brls.

Dans ce grand peuple de damns, forcs constamment de mentir, de se
crever le coeur, d'avaler (en grinant) l'hostie, Basville, nullement
rassur, crut devoir se faire une arme, huit rgiments de soldats
pays, cinquante-deux rgiments de milice catholique. Cela eut des
effets pouvantables. Le clerg se voyait dj  la tte de la
majorit, l'norme majorit. Il rgnait  Versailles, et il avait
l'autorit. De plus, il eut la force arme. On voit (mme aux lieux
importants, comme les passages du Rhne) que le cur disposait des
milices.

Leurs chefs furent ses valets, et Basville lui-mme le grand valet,
sur son trne de Languedoc. Le cur-capitaine, le
capucin-missionnaire, dans leur ardeur gasconne, fougueux, furieux,
licencieux, se lchrent dans tous les excs, purent enlever qui ils
voulaient et l'envoyer aux prisons de Montpellier.

Ce qui me fait frmir dans ce clerg, c'est sa gaiet trange, la
bouffonnerie de Brueys, les plaisanteries de Louvreleuil, la lgret
galante de l'vque Flchier. Toujours le mot pour rire, surtout quand
il s'agit des femmes. _Ns Franais et galants_, ces abbs du Midi
badinent agrablement sur les sujets les plus tragiques. Ils
voltigent, tournent sur le pied, avec une grce militaire. C'est
l'esprit de la dragonnade. Derrire les murs de Nmes, de Montpellier,
d'Alais, derrire les armes qui les couvrent, leur riante
imagination, dans ces scnes d'horreur, cherche les amourettes, les
cts libertins.

Ce que dut faire un clerg si lger, devenu tyran fodal, matre
absolu dans chaque localit, on le devine sans peine. Ce peuple tait
bris. L'habitude du mensonge et du sacrilge lui faisait endurer bien
d'autres choses honteuses. Il en fallut beaucoup dans _ces bonnes
annes_ dont on ne parle pas, pour amener enfin l'explosion de 1702.
On cite, parmi les tyrans, celui qui fut tu, le grand vicaire Du
Chayla. Mais il y avait mille tyrans. Combien d'autres durent en faire
autant dans des lieux isols o ils taient encore moins en vue de
l'opinion!

Du Chayla s'amusait  torturer chez lui, dans sa cave. La torture d'un
homme lui amenait les femmes, les mettait  discrtion. Quand, par les
soupiraux, les cris du pre martyris arrivaient  la mre,  la
fille, elles se livraient. Elles se damnaient pour le sauver. Et
encore, elles n'taient sres de rien. Cet homme, rachet si cher, on
pouvait le reprendre et l'envoyer  Montpellier. Elles restaient
serves du caprice, avilies et dsespres.

Voil le terrible spectacle que l'enfant avait sous les yeux. D'une
part, le sacrilge et le viol de la conscience,--la honte d'autre
part, les larmes intarissables. Tranchons le mot, l'enfer dans la
famille.

L'enfant vit de paix, d'harmonie. Que pouvait advenir de lui dans ce
bouleversement moral? Pour lui, la mre, c'est tout; c'est l'ordre,
c'est le monde et c'est Dieu. Mais il est clairvoyant. Une mre hors
de sens, perdue de terreur, menteuse  chaque instant pour le salut
des siens, c'est pour lui un tel renversement de toutes choses, que
son me peut y prir. Il sera idiot, ou, tout au contraire, inspir.

L'enfant du Nord et succomb. Il en ft rest hbt. Celui du Midi
se fait homme. Il prend le premier rle, devient le chef de la
famille, prche sa mre et relve son pre, dit le mot de Dieu et en
meurt. Cet atroce prodige d'un nourrisson aptre est souvent achet 
ce prix.--Il n'importe. Il est fait, le grand pas hroque. Les
parents supportaient, se courbaient et s'avilissaient. Les enfants ne
supportrent pas, et par les plus petits se fit la foudroyante
rclamation du Juste et le premier cri de la guerre.

Qui la racontera cette guerre? Et le peut-on? Voil encore un ct
sombre et dsolant de l'affaire des Cvennes. Non, on ne peut plus la
conter. Elle est presque autant impossible, enfouie et perdue dans la
terre, que celle mme des Albigeois. Les perfides rcits des bourreaux
ont menti, obscurci, tant qu'ils pouvaient. Et les rcits protestants
n'claircissent pas. Ce sont ceux des ministres, ennemis des
_fanatiques_. Le seul livre important est une petite compilation
confuse qui s'est faite en 1707, quand la malveillance anglicane,
quand la scheresse gnevoise et l'troit esprit des pasteurs
entouraient et refroidissaient ceux qui pouvaient encore rendre
hommage  la vrit. Le _Thtre sacr des Cvennes_, ce curieux et
terrible livre, le seul dbris d'un monde, est crit dans la froide
atmosphre de Londres, sous la perscution. Elle tait unanime;
prtres et philosophes taient galement hostiles. Les libres esprits
mme, sous cet trange habit, mconnaissaient la libert. Aussi,
dcourags, les tmoins vridiques dposent de ce qu'ils ont vu, mais
schement, tristement, sans dtail; ils ne rougissent pas de la
vrit, mais sentent qu'elle ne sera pas crue. Ils abrgent,
suppriment ce qui et tant intress. Triste punition d'un ge si dur!
d'un parti refroidi qui ferma ses oreilles. Sa glorieuse histoire aura
pri pour lui,--hlas! aussi pour nous qui l'aurions mieux comprise.

Si quelqu'un l'et pu faire revivre, c'tait M. Peyrat, l'illustre
historien du Dsert. Son livre a un mrite unique que les
contemporains eux-mmes n'ont point, c'est qu'il donne le sol, le
paysage et la nature o le combat se passe. Il vit du souffle mme et
du gnie de la contre. Cela claire beaucoup de choses. Et cependant
il reste de l'obscurit sur l'ensemble. Voici comment il m'apparat:

La chose fut absolument dmocratique et populaire. Les nobles n'y
prirent aucune part.--Elle fut nationale. Les Cvennes ne reurent
aucun secours de l'tranger.

La guerre rellement, dans sa violence, ne dura que deux ans et demi,
de juillet 1702  dcembre 1704. Et dans sa courte dure, elle compta
trois gnrations de hros.

Ils m'aident  donner la formule qui la rsume:

1 Les exterminateurs, le forgeron Laporte et le cardeur Sguier,
nomm l'_Esprit_, l'homme des reprsailles qui rend au clerg supplice
pour supplice;

2 L'organisateur, le beau, noble, gnreux Roland, o l'insurrection
eut son idal. Il y eut ici fanatisme, mais grand, lucide et sage,
l'_organisation dans l'Esprit_;

3 Les guerriers qui ne furent que cela, le trop clbre Cavalier,
garon de dix-huit ans; un boulanger d'Anduse, qui avait t  Genve,
instruit, rus, vaillant, qui se rvla capitaine sur le champ de
bataille. Ce favori des foules, petit, fort et trapu, avec une grosse
tte blonde, leur apparut David, vainqueur de Goliath. Il fut juste
assez fanatique pour se servir du fanatisme, l'abandonner  temps. Je
l'appelle _la guerre, moins l'Esprit_.

Nulle part la France n'est plus grande, plus terrible. Il n'y eut
jamais plus de trois mille insurgs, et Roland n'en voulait pas plus;
il n'acceptait que des hommes solides.

Or, avec ces trois mille, ils allaient et venaient  travers quatre
diocses, et ils eurent un moment affaire  plus de cent mille hommes
(en comptant les milices). On envoya contre eux un marchal de France,
et finalement Villars.

Ces ptres, ces tisserands, qui n'avaient jamais vu le feu, s'y
trouvrent dans leur lment, superbes sur le champ de bataille.
Combien plus sur les chafauds! Les bourreaux taient consterns! Le
grand Sguier fit peur  tout le monde quand on le jugea. Comment
devrait-on vous traiter?--Comme je t'aurais trait toi-mme.--On vous
appelait l'_Esprit?_--Sans doute. Car l'_Esprit_ est en moi.--Votre
domicile?--Au Dsert, au ciel.--Demandez pardon au roi.--Le roi, c'est
l'ternel.--On lui apprit qu'il aurait le poing coup et serait
brl vif; on lui dit de se repentir.  quoi il rpondit: Mon me est
un jardin d'ombrages et de fontaines.

Basville, dans les commencements, avait cru la chose peu importante,
il esprait l'touffer. Le ministre Chamillart,  son tour, diffra,
n'en parla qu' madame de Maintenon, qui prit sur elle de n'en rien
dire au roi. Ainsi, dans les six premiers mois, l'insurrection eut le
temps de grandir. Enfin, en janvier 1703, les soixante rgiments de
milice parurent insuffisants. On envoya de vrais soldats sous le
marchal Montrevel, vieux fat sans talent, mais froce. Sa victoire la
plus mmorable fut l'horrible incendie d'un moulin aux portes de
Nmes, o il brla trois cents protestants. Prs de Pques, aux
Rameaux, ces malheureux, hommes, femmes et enfants, n'osrent pas,
malgr le danger, ne pas fter la grande fte. Quand Montrevel fut
averti, il tait  table et peut-tre ivre. Il enveloppe le moulin, y
met le feu. Tout ce qui sort, reu  la pointe des baonnettes, rejet
dans le brasier. Une fille seule avait t sauve par un laquais. Tous
deux trans  la potence! On eut une peine infinie  la sauver.
Montrevel tait hors de lui, jusqu' sabrer des catholiques. Il
voulait commencer une Saint-Barthlemy de tous les protestants de
Nmes.

Ces fureurs eurent d'abord fort peu de rsultats. Si les protestants
eussent t en Europe les protestants de Coligny, ils avaient le temps
de secourir, de sauver leurs frres du Languedoc. Mais l'Angleterre
entrait dans sa voie mercantile. La Hollande baissait de courage. Ni
Marlborough, ni le pensionnaire de Hollande, Heinsius, qui
conduisaient la guerre, ne comprirent l'importance de ceci. Eugne y
pensa, mais trop tard. C'est l qu'on voit combien ces grands acteurs,
si grands par nos sottises, taient dpourvus de gnie.

Les lettres de Marlborough, rcemment publies, disent sa situation.
Il tait protg par sa femme Sarah, la matresse absolue de la reine
Anne, un dmon d'avarice qui menait tout avec les whigs. Il courtise
sa femme humblement dans ses lettres.

Anne tait malheureuse d'un gros mari allemand, toujours ivre.
Elle-mme buvait un peu, pour oublier. C'tait une sotte, mais bonne;
elle avait le coeur tendre, et ne put jamais signer une seule
excution. Comment lui fit-on signer l'excution de la guerre, le
massacre d'un million d'hommes? Il y fallut cette trange amiti.
Sarah, moins jolie que piquante, mais ardente et malicieuse,
trs-perverse, la prit, et en fit sa servante. L'effronte n'avait pas
assez de se faire payer de toutes manires, de faire autoriser son
voleur de mari dans sa guerre lucrative. Il lui fallait afficher la
honte de la reine, sa royaut  elle. Sans pudeur,  l'glise, elle
l'humiliait, lui faisait tenir ses gants, et elle avait l'impertinence
de se dtourner encore pour viter l'haleine (peut-tre un peu
alcoolique) de cette pauvre esclave qui l'aimait uniquement.

Ni ce gouvernement de femme de chambre, ni l'aveugle routine du
Parlement whig qui rgnait, n'taient pour comprendre la grande
question du sicle, entrevue par quelques penseurs, et devine des
fanatiques  travers le nuage de leur inspiration. C'est que le
_Jugement approchait_, que la rvolte pouvait devenir la Rvolution.
Jurieu le dit  sa manire. Boisguilbert, dans le sombre et sublime
commencement de son _Factum_, parat le sentir  merveille. Catinat
mieux encore. (Saint-Simon, ch. CCCXX.) La Rvolution tait prte par
l'excs des misres, beaucoup plus grandes, je crois, qu'en 1789. Les
ides, les formules n'existaient pas; mais la violence croissante de
la situation, foulant, refoulant l'me, lui donnait une prparation,
singulire. Que fallait-il pour que la chose s'agrandt, aboutt?
Former, par l'intrt commun, l'alliance des protestants et des
innombrables mcontents catholiques pour la rforme de l'tat. Un
homme d'esprit, audacieux,  grandes vues, le catholique La Bourlie y
travaillait ds janvier 1703. Il tait frre cadet du marquis de
Guiscard, et il avait influence en Languedoc. Il et fallu lui envoyer
nos rgiments franais de rfugis sous le lgitime drapeau des
vieilles liberts de la France, l'appel aux tats gnraux.

Un autre personnage, le marquis de Miremont, petit-neveu de Turenne,
issu d'un btard de Bourbon, agissait fort  Londres pour obtenir une
arme et en avoir le commandement. Il se gardait bien de dire le vrai
caractre de l'insurrection. La reine, bonne anglicane, avait horreur
des puritains. On lui habillait tout cela en faisant de Roland un
comte, un colonel, un respectable _gentleman_ catholique, qui, par
piti pour les perscuts, s'tait converti. L'aristocratie anglaise
prit  ce roman, et on donna  Miremont, non une arme, mais la
permission d'crire une lettre _au comte des Cvennes_ (juin 1703).
Miremont promettait de seconder la reine. L'envoy ne put rapporter
autre chose  Londres, sinon qu'il avait trouv _ce comte_, ce roi des
montagnes, dans un antre, sans autre cour que des paysans arms et des
espces de brigands. Il et pu dire pourtant la noblesse hroque de
Roland qui tait peinte sur son visage et qui frappait tout le monde.
Une fois, dans un brillant costume, il alla s'asseoir hardiment aux
tats du Languedoc, sur le banc des barons, et l'on se demandait quel
tait ce seigneur.

Tout ce que fit l'Angleterre, ce fut d'envoyer un secours d'armes et
d'argent qui n'arriva pas. On avait bien recommand de ne rien
hasarder, s'il n'y avait au rivage une bonne force qui aidt le
dbarquement. L'amiral qu'on chargea de cette ingrate commission s'en
dbarrassa vite, ne vit rien  terre, n'attendit point et s'en alla.
Qu'envoya la riche Hollande? Une somme de vingt mille livres!

Cependant, les mesures les plus violentes furent prises contre
l'insurrection. La Terreur fut organise sur une chelle immense. De
toutes parts il vint  Montpellier tant de captifs, qu'il n'y eut plus
moyen de juger. Le tribunal condamnait si roide et si vite tout ce
qu'on amenait, que des fournes immenses lui fondaient dans la main.
Aux galres! au gibet!  la roue! au bcher! Les prtres pouvants,
et d'autant plus terribles, envoyaient des foules  Basville. Le
misrable serf et t perdu  Versailles, s'il n'et rpondu  cette
impatience par la rapidit de ses jugements. Contre le terrorisme
massacreur de Montrevel, qui tuait tout (parfois les catholiques), il
essayait de maintenir ce simulacre de justice. Jugeant les yeux
ferms, tout au moins il jugeait. Il n'assassina par arrt qu'environ
douze mille hommes.

Il tait dpass. Les militaires, exasprs par un ennemi
insaisissable qu'ils n'atteignaient jamais, et qui, lui, savait les
atteindre, ouvrirent des avis furieux. Un Julien, marchal de camp (un
apostat), demandait qu'on passt tout au fil de l'pe, et surtout les
enfants. Un autre, nomm Planque, plus ingnieux, voulait que
doucement on les tirt de la montagne pour les noyer en mer.
Basville, le _modr_, proposa un autre parti, la Saint-Barthlemy des
maisons, la dmolition de prs de cinq cents villages du haut pays.
Ds lors plus de retraite l'hiver. L'insurg devait mourir de froid et
de faim.

Cette magnifique opration, autorise par le roi en septembre, et
pousse d'un zle admirable, fut acheve en dcembre 1703. Femmes,
enfants, vieillards, par troupeaux, descendirent sous le bton du
soldat. Qu'en faire? Comment nourrir des peuples entiers? Pour les
hommes robustes, les hommes de combat, on ne les tenait point. Ils
n'eurent garde de se livrer. Dsesprs, ils allrent tous trouver
Roland et Cavalier. Puis, la faim les poussant, ils descendirent, mais
comme loups, rdrent autour des villes, livrrent d'atroces combats.
Ils avaient perdu la montagne, mais ils s'emparaient de la plaine.

Le pape, ds le 1er mai, avait donn indulgence plnire  ceux qui
s'armeraient pour gorger les Cvnols. Un ermite entreprit de
renouveler la croisade albigeoise. Il ramassa la lie des villes. Nous
avons vu, et dans la Ligue, et avant la Rvocation, la dmocratie
ecclsiastique, l'lan belliqueux des _bons pauvres_ qui recevaient la
soupe aux portes des couvents. Quand les Assembles du clerg
obstinment venaient frapper le roi de la mme demande d'craser le
protestantisme, en cadence, _le peuple_ (ce peuple-l) se signala. On
vit l'ouvrier fainant, on vit le perruquier bavard, qui avec un
trteau, deux planches, se faisaient un mtier nouveau. Ils couraient
le pays, aboyaient aux huguenots, poussaient  les piller, et le soir,
chez les moines, les curs, trouvaient leur salaire, la plus grasse
hospitalit. Le mtier, sous l'Ermite, tait meilleur encore. Derrire
l'arme de Montrevel, derrire les cinquante-deux rgiments de milice
catholique, il ne semblait pas difficile de piller les protestants
riches dans les cantons non insurgs. Ces vaillants commencrent la
guerre contre ceux qui ne bougeaient pas et que l'on avait dsarms.
Mais la chose leur parut si douce qu'ils ngligrent de s'informer si
les gens pills taient protestants. Quiconque connat les moeurs de
la canaille du Midi, son fol emportement, ses furies libertines,
devine bien ce qu'elle fit. Montrevel lui-mme en eut la nause. Il
fut au moment de tomber sur ces _camisards blancs_, aussi cruels que
les _camisards noirs_, mais infmes et immondes, autant que les noirs
furent austres.

Il s'agissait ds lors bien moins de religion que de proprit. La
noblesse protestante, qui jusque-l tait trangre  l'insurrection,
devait prendre parti. Or on pouvait prvoir qu'elle n'irait pas
quitter ses terres pour se jeter dans les montagnes, se joindre aux
paysans arms, qu'elle suivrait bien plutt la doctrine commode des
pasteurs (_obir aux puissances_), qu'elle resterait fidle au roi,
qu'enfin, si elle ngociait avec les insurgs, ce serait pour les lui
ramener, et qu'elle deviendrait le vrai dissolvant du parti.

Ce qui avait rendu les camisards trs-forts, c'tait de n'avoir ni
nobles, ni prtres, d'ignorer les doctrines nervantes des ministres,
les molles rsignations de l'vangile, d'tre un parti biblique et non
chrtien. D'autre part, ces paysans ne naissaient pas, comme les
nobles, dans la tradition monarchique, bts, sells et le mors  la
bouche. Ni au dedans, ni au dehors, les gentilshommes protestants ne
voulurent entendre rien  une affaire rpublicaine. Comme les Juifs 
Samuel, ils criaient: Il nous faut un roi! Quand La Bourlie en
obtint quelques-uns du duc de Savoie pour les mener en Languedoc, ils
firent difficult, ne voulant faire la guerre que sous un drapeau
royal, et non s'aventurer _comme des gens sans aveu_, au risque d'tre
pendus. Il fallut, pour les rassurer, qu'il prt le drapeau de
l'Empire.

D'autre part, en Languedoc, un certain Rossel, baron d'Aigalliers,
protestant, mais bon royaliste, gentilhomme avant tout, agit
directement dans l'intrt des gentilshommes, qu'il croyait celui du
public. Il pensa que Basville, aprs la destruction des camisards,
retomberait sur la noblesse protestante, punirait sa neutralit. Il
alla  Versailles, persuada  Chamillart que la perscution
continuait seule la rvolte, que, si l'on se confiait aux _nouveaux
convertis_, en leur donnant des armes, ils persuaderaient ou
combattraient les camisards. On le crut. S'il russissait, l'effet
devait tre terrible pour les camisards, qui allaient se trouver
isols dans leur petit nombre devant la masse protestante, et voir
contre eux, sous le drapeau du roi, leurs frres, les nobles
protestants. L'audace des insurgs aux derniers temps, leurs courses,
si hardies, dans la plaine, tenaient prcisment  la destruction de
leurs asiles, des quatre cents villages du haut pays. Avec le plan de
d'Aigalliers, et l'amnistie avec un nouvel intendant qui n'aurait pas
les rancunes de Basville, ils fussent retourns  la vie agricole. Il
n'tait pas ncessaire pour cette oeuvre de paix d'employer le premier
gnral de France. Il suffisait de d'Aguesseau, l'excellent intendant.
On envoya Villars.

Ce fut l'heureuse ide de madame de Maintenon, qui rservait le grand
thtre de la guerre  ses amis, Villeroi, Tallard et Marsin, mais qui
aimait Villars, et qui, aprs ses victoires, ne pouvait dcemment le
mettre  la retraite. Celui-ci comprit  merveille qu'il allait, 
fort bon march, se donner le laurier de hros pacificateur. C'est
ainsi qu'il se pose, dans ses Mmoires, avec ses vanteries ordinaires,
maintes et maintes contradictions, tantt avouant que ces populations
taient fort douces, disposes  la paix, tantt faisant entendre
qu'elles ne se soumirent que terrifies.

Villars pouvait-il croire, comme le trop simple d'Aigalliers, qu'on
allait faire une paix srieuse entre des partis acharns? Il tait
fort lger et tchait de le croire. Il voulait un succs rapide,
quelque semblant de paix, rapporter cela  Versailles, retourner plus
grand sur le Rhin. Basville, qui ne s'y trompait pas, et qui n'avalait
pas plus aisment que les vques l'amnistie et l'intervention de la
noblesse protestante, Basville s'y prta, cependant. Il sentit les
avantages d'une fausse paix pour dsorganiser les camisards.

Ils avaient eu un chec assez grave, mais ils s'en remettaient. Leurs
redoutables chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Ravanel, taient tous
vivants et en selle. Tous leurs corps s'taient complts. Villars,
pour mieux les diviser, s'adressa, non pas  Roland, qui tait le
premier, mais au jeune Cavalier, qui n'avait jamais command que sept
cents hommes. C'tait le plus brillant, le plus populaire; sa
dfection pouvait tre contagieuse. Il lui envoya d'Aigalliers.

Et, d'autre part, Basville, pour prvenir Villars, par un plus court
chemin, lui envoya un officier et un protestant que Cavalier
connaissait et respectait d'enfance, ayant t petit berger chez lui.
La sduction fut trs-grossire. On lui offrit de le faire colonel
d'un rgiment qu'il formerait de ses camisards. Il fut sduit.
D'Aigalliers, qui survint ensuite, l'acheva, en chantant des psaumes
avec lui, l'embrassant, lui disant qu'il suivrait sa fortune. Cavalier
se laissa aller jusqu' crire une lettre de repentir, d'aveugle
soumission  Villars. On le mena en laisse, de bourgade en bourgade,
de banquet en banquet, psalmodiant et promettant la paix. La joie et
l'ivresse du peuple, le vertige des foules exaltait le jeune prophte.
Les vanits mondaines qui lui troublaient la tte lui faisaient dire,
dans l'extase, les plus ridicules paroles:  mon fils lui disait
l'Esprit, tu verras le Roi! C'tait, en effet, une des choses qui
l'avaient le plus tent, l'espoir qu'on lui donna de voir ce dieu
mortel!

Il n'avait cependant nul droit, nul pouvoir pour traiter. Son chef
Roland, bien loin d'approcher, eut horreur du contact, s'loigna,
monta au Dsert. Il y surprit, battit un gros parti de cavalerie,
pendant que Cavalier, aveugl par son fol orgueil, acceptait le
triomphe que le rus Villars lui arrangea dans Nmes, pour bien
montrer qu'il le tenait. Rien ne fut plus galant que le joli costume
o parut le jeune homme. Une plume blanche flottait au chapeau d'o
s'chappaient ses blonds cheveux. Son justaucorps (ventre de biche),
galonn d'or, laissait voir un dessous royal, la veste et culotte
carlate. Ajoutez une belle steinkerque au cou, d'ample mousseline
blanche. Les dames catholiques s'tonnrent de voir en lui ce monstre
redout; et plus d'une fut assez folle pour vouloir toucher ses
vtements.

Villars promit gnreusement ce qu'il ne pouvait pas tenir, _la
libert de conscience_, la dlivrance des prisonniers, le retour de
l'migration. Il refusa les temples, les villes de sret.--Telles
sont ses rponses crites sur la requte crite de Cavalier. Je m'en
rapporte  cette pice. (Peyrat, II, 165.) Villars, dans ses Mmoires,
dit n'avoir pas promis _la libert de conscience_. S'il ne l'et pas
promise, Cavalier n'et pu un seul moment tromper les siens; dmasqu
et perc  jour, manifestement tratre, il serait rest seul ds ce
moment, inutile  Villars.

Cavalier, un peu tard, manda tout cela  Roland qui le fit venir, lui
fit honte de sa prcipitation, et crivit  Villars qu'il ne
traiterait pas sans les garanties de l'dit de Nantes. Il dfendit aux
chefs d'obir  Cavalier.

Mais la grande majorit protestante se dclarait pour la paix. Villars
avait abattu les gibets, crit des choses magnifiques sur la
tolrance. Ces banalits loquentes eurent le plus grand effet. Les
villes protestantes s'assemblrent, signifirent  Roland que, s'il ne
se soumettait, elles armeraient contre lui. Donc, pour manifester
quelque bonne volont de paix, il manda encore Cavalier. Celui-ci,
homme de Villars, fut en danger dans ce camp fanatique, fortement
menac. Mais je ne sais quel souvenir d'affection, et la magnanimit
naturelle de ces sauvages, le protgrent. Il en sortit vivant.

Ds lors, il n'tait plus grand'chose. Villars, qui avait intrt  le
maintenir important, n'y russit qu'en lui achetant des soldats par la
paye alors norme de dix sous par jour, quarante aux officiers. Il
avait eu la honte d'tre forc de fraterniser avec un chef des bandes
de l'Ermite, sale coquin, qui ne marchait qu'avec un violon de
guinguette, et qui vint l'embrasser avec douze brigands. Pour comble,
la marchale de Villars, une belle dame, galante et moqueuse, riait de
sa triste figure. Monsieur Cavalier, disait-elle, vous me feriez
plaisir de prophtiser un peu devant moi. On finit par lui faire une
centaine d'hommes avec lesquels il partit. Dans ses Mmoires suspects,
il se donne l'honneur d'une entrevue avec Louis XIV. Rien de moins
vraisemblable. Selon Voltaire, bien plus croyable ici, le roi qui
passait vit sur un escalier le petit homme, et lui tourna le dos. On
ne s'y fiait pas. Il se sauva en Angleterre, et mourut vieux,
gouverneur de Jersey.

Roland devait prir. Une tempte dispersa le secours que lui amenait
La Bourlie. Les pasteurs hollandais  qui il se recommanda lui
conseillrent de se recommander _ Dieu_. C'est tout ce qu'il en tira.
D'Aigalliers l'reinta, le rduisit  rien en obtenant de Chamillart
que tous pourraient partir avec leurs parents dlivrs, pourraient
vendre leurs biens. Roland se fit tuer. Il avait trente ans, et reste
le grand chef de l'insurrection cvenole.

La dupe, d'Aigalliers, enfin et  la longue, reconnut qu'il l'tait,
et alla pleurer  Genve. Villars revint glorieux  Versailles, de la
paix qu'il n'avait pas faite et du besoin qu'on eut de lui. Le
Languedoc resta cras, non pacifi, et il fallut y envoyer Berwick,
btard de Jacques II, pour assister Basville, un bourreau avec un
bourreau.

Ce qu'il y eut de roues et de potences  Montpellier, de bchers pour
brler ces martyrs, nous ne le dirons pas. Mais ceux qui, vers le
soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse alle du
Peyrou vers la mer et le ciel, verront encore leurs mes sur la _via
sacra_.




CHAPITRE XIII

GOUVERNEMENT DES DAMES--DFAITES DE BLENHEIM, RAMILLIES, TURIN

1704-1706


Le lendemain du jour o la mort de Roland semble pacifier les Cvennes
(16 aot 1704), nous prouvons en Allemagne l'pouvantable revers de
Blenheim. De quatre-vingt-dix mille hommes, il en revint cinq mille.
Le reste, tu, dispers et perdu. Le pis, un corps nombreux qui se
rend sans combat; chose inoue! _une arme prisonnire_, plus que
Pavie, Azincourt et Poitiers!

Juste punition d'avoir cart Catinat et Villars, pour donner le grand
rle aux gnraux de madame de Maintenon.

Les historiens militaires sont vritablement bien secondaires ici. Il
faut remonter  la source,  la cause primitive des vnements. Avant
d'tre perdue sur les champs de bataille, la campagne fut perdue dans
la chambre de madame de Maintenon. De l partirent ces gnraux
indignes. De l les ordres,  la fois timides et imprudents, qui les
firent oprer plus mal encore qu'ils n'auraient fait. Publis enfin de
nos jours, ils rvlent ces ordres que les grandes sottises furent
expressment commandes de Versailles et visiblement inspires par _la
petite prudence_ d'une femme mdiocre, qui, en craignant tout, perdit
tout.

Elle craignit, en 1701, de choquer la duchesse de Bourgogne et lui
sacrifia Catinat qui accusait la perfidie de son pre. Elle craignit,
en 1702, la mauvaise humeur du roi, dont la sant s'altrait de
nouveau (Journal des mdecins), et lui cacha l'affaire des Cvennes,
laquelle eut le temps de grandir, tant qu'on y envoya Villars. Elle
craignit, en 1704, les manoeuvres hardies qui nous auraient sauvs,
fit perdre les occasions.

Il faut savoir  fond ce que c'est qu'un gouvernement de femmes. Et,
j'entends, de deux femmes; car,  partir de 1700, la petite duchesse
influe beaucoup. Deux caractres fort opposs, entre lesquels l'union
fut bien moindre qu'on ne l'a dit.

Madame de Maintenon qui l'eut  onze ans, crut l'lever, s'imagina
qu'elle en ferait une demoiselle de Saint-Cyr. La petite, douce et
ruse, dj bien dresse par son pre (comme sa soeur la reine
d'Espagne), amusa la vieille dame, la conquit, la trompa. Elle savait
d'avance parfaitement ce qu'tait de naissance madame de Maintenon.
Elle l'appelait _ma tante_, la captait et la caressait, en faisait ce
qu'elle voulait. Elle resta tout  fait elle-mme, exactement le
contraire de la prude, l'oppos de cette secrte personne. Ds douze
ans, ou treize ans, elle tait matresse de tout. Il n'y avait pas
moyen de la garder, car ses gardiennes et tout le monde, du roi
jusqu'aux valets, taient sduits, gagns, fascins de sa grce
caressante, de son entrain charmant et de sa trs-relle bont.

L'ennuyeux palais de Versailles, attrist des affaires, attrist de
vieillesse, se mit  sourire malgr lui. Elle remplissait tout de sa
gaiet d'enfant, mais d'enfant trs-intelligent. Elle entrait (
propos) chez madame de Maintenon, et la forait souvent de rire. Elle
sautait sur les genoux du roi, le caressait, lui tirait le menton.
Bien plus, elle brouillait ses papiers, et parfois y lisait. Jamais le
roi n'avait eu, pour les siens mmes, cet excs d'indulgence. Mais
l'enfant tait si foltre, paraissait si lgre, qu'on pouvait croire
que tout ne serait qu'amusement et n'irait pas jusqu' l'influence
srieuse.

Le contraire clata en 1700,  l'occasion du testament de Charles II.
Le fond se rvla. Des flatteuses grces italiennes se dtacha la
dcision pimontaise. Elle prit parti hardiment pour l'acceptation,
c'est--dire se mit avec Monseigneur et la famille _contre madame de
Maintenon_. Cela paraissait trs-franais, mais c'tait surtout
savoyard; elle esprait marier sa soeur  notre jeune roi d'Espagne.

La petite duchesse se trouvait bien puissante alors. Elle avait
justement quinze ans. Elle clatait de grce et d'agrments, divinise
par son petit mari, par la faiblesse du roi et de tous. Elle ne
touchait pas terre. Point jolie, elle tait pourtant juste au point o
fleurit la gentille figure, un peu pouponne, de Savoie.

Au portrait de Versailles, on l'a prise plus ge, en tchant de la
faire princesse imposante. On a arm ses yeux de hardiesse (royale? ou
libertine?). Elle les avait trs-beaux, trs-tendres et qui
promettaient plus d'amour qu'elle n'en aurait eu  donner. Le masque
intelligent, comique, est d'un petit bouffe italien, sensuel et
factieux. Les lvres sont un peu paisses, mais _mordantes_, dit
Saint-Simon, et cela aux deux sens, pour la malice ou le baiser.

Le buste qui est en face en dit bien davantage. La personne est
trouble, charnelle. Et, en effet, sans sa bont, sa crainte de
dplaire, je crois qu'elle aurait t loin. Ces natures molles, de
tissus lches, se dpravent aisment. Ici, sous la femme gracieuse, il
y a comme un page mignon dont on ne sait trop que penser.

Enfant, elle tait indomptable pour les polissonneries de garon. Elle
se faisait traner sur le dos, par les pieds, dans les appartements.
Plus grande, elle mit  se rappeler tout ce qu'elle avait su de
baragouinage des deux cts des Alpes. Le solennel Louis XIV, qui,
dans son ge mr, dtestait le grotesque, Tniers et Scaramouche,
s'amusa, contre toute attente, de ces petites farces. D'elle, il
prenait tout bien. Il fallait qu'on en rt. Madame de Maintenon en
riait.

Mais jusqu'o irait-elle dans cette voie scabreuse? La mesure n'tait
pas la mme ici et en Italie. Nos divertissements de Pourceaugnac et
du Malade imaginaire n'taient pas au niveau des bouffons de l-bas.
Les belles Italiennes, innocemment, se contraignaient bien peu en
maintes choses de nature qu'on n'aurait acceptes ici que dans les
jeux de carnaval. Hasarder de telles licences dans ce Versailles, dans
cette cour tendue de dignit, que dis-je? dans cette chambre, le saint
des saints de la pruderie et des plus hautes affaires, c'tait
l'audace la plus hasardeuse. C'tait un grand coup de partie,  tout
perdre ou  tout gagner. Si le roi supportait, gotait ces choses
hardies, ces privauts extrmes, il tait dompt ds ce jour, et
madame de Maintenon subordonne, ds lors fort peu compte.

On se demande comment, bonne et douce, comme elle tait, elle passa ce
Rubicon d'audace impertinente qui devait blesser, humilier la
respectable dame. Je crois qu'elle fut provoque. En calculant, on
trouve qu'il faut placer ici un fait que Saint-Simon rappelle plus
tard, mais comme ancien. Madame de Maintenon, la voyant prendre son
vol (au testament d'Espagne), lui suscita tout doucement une petite
concurrence. Elle inventa dans ses appartements une autre _amuseuse_
du roi. Elle prit une enfant, toute jeune, jolie, hardie, une certaine
Jeannette Pincr, qu'elle destinait, disait-elle,  Saint-Cyr, mais
qui n'y alla point. Aux absences de la duchesse, Jeannette tait l
(par hasard) et ne se sauvait pas si le roi arrivait. On faisait
semblant de la renvoyer; mais il la retenait, la caressait beaucoup.
Il la garda si bien que non-seulement elle fut la doublure de la
duchesse, mais qu'elle lui succda  sa mort, et fit seule leur
amusement aux trois dernires annes.

Soit par mulation de petites farces, soit autrement, la duchesse en
hasarda une infiniment hardie. Elle la fit avec le concours de la
vieille Nanon Balbieu, la confidente de madame de Maintenon, qui la
lui avait donne. Celle-ci, tout en l'aimant, peut-tre, n'tait pas
fche qu'elle ft un coup de tte, qu'elle passt une fois toute
mesure, choqut le roi et ret une leon qui pour toujours la
contiendrait.

Il faut lire la scne dans Saint-Simon (ch. 321). Une fois qu'il y
avait comdie, la princesse, le dos tourn au feu, se courbant un peu
en avant sur un bas paravent, laissa Nanon approcher d'elle par
derrire, comme pour lui rajuster quelque chose, mais en effet pour
lui insinuer un petit lavement. Le roi voulant savoir ce qu'on
faisait, elle se mit  rire et dit: Je fais ce que je fais les jours
de comdie pour me tenir la tte frache; je prends un lavement
d'eau. Le roi rit  mourir. Il ne la gronda point du tout, trouva
cela plaisant, charmant. Il n'y vit qu'une nave libert italienne,
une audace de petite fille (je crois qu'elle n'avait pas quinze ans),
et enfin la tendre assurance d'une enfant gte qui sait bien que,
quoi qu'elle puisse faire, elle n'en sera que plus aime.

Selon toute apparence, il y eut encore autre chose. Tout en cdant 
madame de Maintenon dans tant d'affaires srieuses, il se plaisait en
revanche  l'humilier. Sa plus grande mortification qui montrait assez
qu'il la trouvait peu amusante, c'est qu'il faisait entrer chez lui
par les derrires (uniquement pour causer) des dames spirituelles,
comme madame de Grammont, et aussi une demoiselle nave, hardie, qui
ne mnageait gure la dame rgnante.

La petite princesse, en traitant celle-ci sans faon, en se mettant
tellement  l'aise avec elle et chez elle, savait ne pas dplaire au
roi, flatter plutt sa malice secrte.

Ce qui est fort bizarre, et ce que madame de Maintenon ne pouvait
prvoir, c'est que, cela ayant russi, l'audacieuse recommena, en fit
une habitude, et que, le roi le trouvant bon, il fallut bien le
souffrir. Tout le monde le sut bientt. Les dames imitrent la
princesse; si bien que ce fut une mode, constate dans la _Collection
des modes_ du temps. Cette grande histoire des moeurs qui donne tant
de faits prcieux (j'y ai montr plus haut l'avnement de madame de
Maintenon), reprsente celui-ci dans une pompe solennelle. Et
peut-tre, en effet, ce fut le vritable avnement de la duchesse de
Bourgogne.

Seulement, le graveur a fait d'une espiglerie une chose thtrale,
impudente et cynique. Chez lui, c'est bien une Italienne, mais de fier
profil italien, une dame de majest royale. Elle est prs de sortir,
et dj on lui tient sa chaussure, son chien de manchon. Couche sur
un lit de repos, elle montre d'un geste hardi un jeune domestique en
grande tenue qui apporte l'objet, et va le remettre aux mains d'une
autre dame qui a la chaussure et qui apparemment fera l'office de
femme de chambre. Quatre vers, mis au bas, disent l'utilit de la
chose quand on va  la comdie ou au bal: Cela s'appelle un
_agrment_ en style de galanterie.

Un trait peut sembler satirique. La seconde dame est fort pare,
assise, donc n'est pas une femme de chambre. Serait-ce une parente
pauvre, une amie infrieure, comme madame Scarron le fut jadis 
l'htel d'Albret, chez madame de Richelieu, etc., serviable,
complaisante  tout faire?

Ce que ne dit pas la gravure, et le plus factieux, qu'explique
Saint-Simon, c'est que, la chose prise, elle la gardait toute la
soire, jusqu'aprs le souper du roi, allant, venant, sigeant en
grande crmonie. trange carnaval dont la malignit riait fort en
dessous, de voir la jeune espigle reprsenter, trner entre ces
personnages tragiques, le grand roi du grand rgne, et la fausse
reine, la prude, oblige d'endurer.

Celle-ci se hta de prendre la prise ordinaire des vieilles sur les
jeunes, de noter ses glissades, de la tenir par ses secrets.

Elle l'avait fort bien entoure, lui avait donn de sages dames
d'honneur, mesdames du Chastelet et de Nogaret. Plus, comme dames de
palais, ses jeunes nices (Mailly, Noailles). Mais la petite femme
tait si caressante, se faisait tellement aimer, que tout cela ne
servait  rien. Elle avait des gens qui, pour elle, eussent voulu
traverser la flamme. Tel fut son _Domingo_, un Espagnol, domestique
qui ne l'tait gure, d'un esprit lev, orn, qui ne voulut point se
marier pour ne pas se partager. Elle ne l'ignorait pas et lui en
savait gr. Elle morte, il s'alita, mourut.

Madame de Maintenon ne pouvait se fier  des gens qui aimaient  ce
point, et moins  ses nices qu' d'autres. Elle prit pour
_observateur_ une personne froide, sre, discrte, madame d'Espinoy,
princesse lorraine, qui gouvernait Monseigneur, le grand dauphin, pre
du duc de Bourgogne.

Monseigneur, fort pais et jeune  cinquante ans, de sang et de
btise, aimait les farces d'colier,  courir la nuit, berner les
gens. Notre tourdie ne manqua pas de se faire son second. Le
souffre-douleur qu'on bernait tait une dvote grotesque et sale, la
princesse d'Harcourt, favorite de madame de Maintenon. Dans l'hiver, 
Marly, fort tard, Monseigneur s'en allait avec la petite duchesse
surprendre dans son lit la pauvre femme et la noyer de neige. Chose
peu humaine, encore moins convenable, qu'une jeune personne court
ainsi la nuit. Ces liberts menaient plus loin, madame de Maintenon ne
pouvait l'ignorer.

Madame, mre du Rgent, dit avec sa brutalit, que madame de Maintenon
trouva son compte _ la corrompre_. Mot dur, exagr. Il faut dire
seulement qu'elle n'tait pas fche qu'elle se compromt, qu'elle lui
donnt droit de la gronder, de lui dire qu'elle savait tout et de lui
faire valoir qu'elle n'en disait rien au roi. La duchesse pleurait,
l'embrassait.

Elle tait mal marie. Dans cette cour vieille, le jeune duc de
Bourgogne tait vieillot, avait l'air d'un abb. Il avait de l'esprit,
du coeur, mais avec une dvotion ennuyeuse, parfois purile. Il en
tait fort amoureux, et elle y rpondait tant qu'il voulait, mais
regardait ailleurs. Tout ce qu'il y avait de jeune  la cour
papillonnait autour d'elle, comme d'une flamme. Elle choisit assez
tristement, prit un garon agrable, Nangis, du reste, mdiocre, et
qui ne monta gure haut. Il fut discret, modeste, convenable. On
aimait la duchesse et l'on ne disait rien. Mais elle-mme se faisait
du tort par sa nature toute en dehors, involontairement provoquante.
Un regard expressif, un accueil trop charmant, faisaient croire qu'on
tait aim. Un fat, Maulvrier, d'ambition encore plus que d'amour,
osa faire le jaloux et menacer Nangis. La duchesse, craignant le
scandale, endura trs-imprudemment, voulut calmer ce furieux, lui fit
crire, ou crivit, lui envoya une femme de chambre, une madame
Cantin. Les choses en vinrent au point que ce Maulvrier, en lui
donnant la main pour la conduire, par une fausse fureur, la lui
serrait  l'craser. On le fit partir pour l'Espagne, o il fit de
mme l'amour  la reine. Bref, n'arrivant ni ici, ni l-bas, au but de
folle lvation qu'il s'tait propos, le jour mme du vendredi saint,
il se jeta par la fentre. Autre scandale: elle le pleura. Tout cela
fit du bruit. D'autres eurent la mme pense, entre autres l'abb de
Polignac. Il n'alla pas bien loin, et cependant tel tait ce faible
coeur que, le voyant partir, elle se mit encore  pleurer.

Tout cela trs-public, et elle croyait qu'on ne voyait rien. Le soir,
au cabinet, dans un laisser-aller tout italien, elle se soulageait de
ses confidences amoureuses au milieu de deux ou trois dames qu'elle
appelait _mon puits_ (de discrtion), et qui le matin disaient tout.

Non-seulement madame de Maintenon n'ignorait rien, mais elle tait 
mme d'avoir des gages contre elle. Je ne croirai jamais que la femme
de chambre ait fait  son insu l'tonnante dmarche d'aller chez ce
Maulvrier. Par sa veuve, ou encore par la femme de Nangis, qui tait
trs-jalouse, il ne lui fut pas malais d'avoir des billets de
l'imprudente.

C'tait la tactique ordinaire de madame de Maintenon. Elle eut des
lettres amoureuses de la princesse de Conti, qui la perdirent. Elle
eut des lettres satiriques de la mre du Rgent, dont elle l'accabla,
l'effraya, jusqu' la mort du roi.

Une chose rsultait de ce trs-dangereux systme. Madame de Maintenon
tenait autour de la duchesse, au coeur de la famille royale, cette
madame d'Espinoy et les Lorrains. La maison de Lorraine eut, comme on
sait, toujours un double rle. Franaise et Allemande, elle avait ici
son intrigue, mais son coeur dans l'Empire. Ses cadets, Guise ou
Vaudemont, ont fait plus d'une page noire  notre histoire. Vaudemont,
gnral chez nous, n'en avait pas moins ses enfants gnraux sous
Eugne. Sa nice, d'Espinoy, espion de madame de Maintenon pour la
duchesse de Bourgogne, parat l'avoir t aussi contre la France. Elle
avait sa soeur marie secrtement au dangereux chevalier de Lorraine
(l'empoisonneur de madame Henriette), intime du bavard Villeroi, si
avant dans la confiance du roi. Entre ce chevalier et Vaudemont,
Villeroi tait tout  jour. La cour, l'arme n'avaient rien de secret.
Les Lorrains mandaient tout au chef de leur famille, le duc de
Lorraine, qui le mandait au prince Eugne. Matre en intrigues, aussi
bien qu'en batailles, celui-ci assistait invisible  tous nos
conseils. Il vivait comme entre le roi, le ministre et madame de
Maintenon. Il la connaissait  fond, cette chambre, si bien close, o
tout se dcidait. Il en tenait les portes, il l'occupait par ses
dmons familiers.

Madame de Maintenon aidait  se trahir elle-mme. C'est par gard pour
les dames lorraines, ses indispensables espions, qu'elle ferma
l'oreille aux rvlations de Catinat sur ce Vaudemont, agent de
l'ennemi. Et, par gard pour la duchesse de Bourgogne, elle supprima
les dpches o le clairvoyant gnral annonait la prochaine trahison
de son pre. Ainsi, elle eut une double prise sur elle, les bienfaits
aussi bien que la crainte. Elle se serait fait trop har, si, tout en
la grondant et lui reprochant ses carts, elle ne l'et servie dans
ses intrts de famille. Cela alla bien loin. C'est la principale
cause qui fit rebuter, dgoter, enfin loigner du service Catinat,
l'homme que le duc de Savoie craignait le plus, l'homme qui l'avait
reint  la Marsaille, l'homme qui avait excut l'ordre de brler
ses chteaux, ses proprits personnelles; l'homme qui le connaissait,
le devinait. On soulagea le duc de Savoie de ce dangereux ennemi; on
envoya Catinat en Alsace. L, comme en Italie, on le laissa
trs-faible, n'ayant que des recrues, et ne pouvant agir; ce qui le
perdait prs du roi, excd de sa lenteur. Tout doucement, l'opinion
s'tablit que ce bon gnral malheureusement avait vieilli, tait us.
On le plaignit; sans le disgracier, on fit si bien qu'il dut se
retirer de lui-mme.

Le roi n'avait  coeur qu'un gnral, _son ami_ Villeroi, un acteur,
un bravache, militaire de thtre, qui, sous son panache et ses
plumes, n'ombrageait aucune cervelle. Il est des sots qui savent au
moins gouverner leur sottise, la masquer de quelques semblants.
Celui-ci tait tel, que le roi mme, parfois, voyant qu'il ne
comprenait rien, baissait la tte et rougissait, essayait de lui
mettre les choses  sa porte. Dans ce sicle, cette cour qu'on croit
si spirituelle, l'inepte Villeroi fut le hros des dames, leur
admiration unanime. Et plus, il les eut toutes. Nulle femme importante
qui n'et t, dans un temps ou un autre, la matresse de Villeroi. Il
fut, cinquante annes durant, _le charmant_, le vainqueur et
l'irrsistible.

Il avait prs du roi un grand mrite, c'tait (ayant son ge) de
rester cependant l'vapor jeune homme du temps de la Vallire.
Villeroi, des premiers,  soixante ans, eut ce que les jeunes gens
commenaient  avoir aux faubourgs de Paris, _une petite maison_.
Maisons  rendez-vous; mais, pour trancher le mot, vrais cabarets, o,
parmi les coquines, de grandes dames venaient se soler (_V._ Madame).
Il n'en avait pas moins la haute estime de madame de Maintenon. Rien
ne donne une plus pauvre ide d'elle et du roi.

Il n'y avait dans cet homme qu'ignorance et fatuit, tout faux, tout
vent, tout vide. L'ge mme et la cour qui forment les plus
incapables, ne purent rien mettre dans ce rien. Au contraire, son
nant s'accrut, si l'on peut dire, sa bouffissure aussi. Les plus
cruelles piqres que la fortune y fit  nos dpens, n'aplatirent pas
cette outre. D'un zro gonfl chapprent les rels malheurs de deux
rgnes. Du bavard de Louis XIV et de l'inepte gnral, resta pour
Louis XV un radoteur funeste, vieil enfant corrompu pour corrompre un
enfant.

Sa ridicule affaire de Crmone ne lui nuisit pas. Le roi,  son retour
de sa prison, gracieusement lui permit sa revanche, et lui donna
l'arme du Nord, le vis--vis de Marlborough.

Le moment tait le plus grave de toute cette guerre. L'Autriche
agonisait. Le criminel empire qui s'est bti de la mort des nations,
et dont l'Angleterre, tant de fois, fit un si immoral usage, il
prissait. L'Angleterre allait perdre son mercenaire gag, l'pe
barbare qui lui servit,  volont, dans tous les sens. Pour la sauver,
il ne fallait pas moins que dplacer le thtre de la guerre. Par une
situation unique, Marlborough, dictateur en Angleterre, entrana
encore la Hollande par son ami, le puissant Heinsius, et par la haine
envieillie de la France. Il obtint carte blanche pour aller joindre
Eugne au fond de l'Allemagne. Pour comble de bonheur, il n'avait en
prsence que cet imbcile Villeroi.

Nous n'avions plus Catinat en Alsace. Tallard avait l'arme du Rhin.
Marsin tait en Bavire prs de l'lecteur. Il s'agissait, pour
Marlborough, de se jeter entre nos deux armes, d'y faire sa jonction
avec les Allemands. Il trompa Villeroi, l'amusa, marcha vers Coblentz,
o il eut dj les renforts de la Prusse et de la Hesse. O allait-il?
on l'ignorait. Villeroi eut peur pour la France.

_Un ordre exprs de Versailles_ lui dfendit de s'carter; autrement
dit, on lui enjoignit de ne pas dranger Marlborough et de respecter
son voyage. Donc, Villeroi serra l'Alsace, s'y joignit aux deux corps
qu'y avaient Tallard et Coigny.  eux trois, ils avaient en face
15,000 hommes d'Eugne, rests pour observer. Ils taient quatre fois
plus forts, pouvaient les accabler. Mais _un ordre exprs de
Versailles_ leur dfendit de le faire, leur enjoignit de respecter
Eugne, comme on avait fait pour Marlborough. Admirable prudence de
madame de Maintenon et de Chamillart. Ils voulaient avant tout garder
la France, et croyaient que ces 15,000 hommes allaient envahir le
royaume!

Notez que, pendant que Marlborough allait  tire-d'ailes, et
promptement, heureusement, accomplissait sa jonction, les ntres ne
bougeaient qu'au doigt de Chamillart. On crivait  cent vingt lieues
pour obtenir des ordres. Versailles dlibrait lentement, mrement.
Nos soldats, ces marcheurs terribles qui si souvent ont effray le
monde de leur rapidit, marchaient au pas d'une vieille femme.

Les Anglo-Allemands se trouvrent avoir 60,000 hommes contre 30,000
qu'avaient Marsin et l'lecteur de Bavire. Marlborough, pour forcer
celui-ci de changer de parti, le pillait, le brlait, exerait contre
lui par le fer et le feu une cruelle contrainte par corps.

Il criait au secours. On lui envoie enfin Tallard. Les deux armes
franaises runies, tout tait sauv. Il n'y avait qu' attendre. Nos
ennemis n'ayant qu'un pays dvast, et ne pouvant faire venir leurs
vivres que de loin, eussent t fort embarrasss. Les Hongrois avaient
battu les Autrichiens en Moravie, battu encore la seule arme qui
couvrt Vienne. On s'y croyait perdu.

Marlborough, venu de si loin au secours de l'Autriche, avait l'air de
ces charlatans qu'on fait venir _in extremis_, et qui n'ont  soigner
qu'un mort.

L'lecteur le tira d'affaires. Il tait furieux du ravage, furieux
d'avoir recul. Ds qu'il se vit en force, il voulut en tirer une
vengeance clatante, exigea la bataille. Tallard et Marsin obirent.
L'exemple de Villars, dport aux Cvennes pour indocilit, disait
assez  ces gnraux courtisans ce qu'ils avaient  faire. Ils prirent
prcisment le champ d'Hochstedt o, l'anne prcdente, Villars avait
vaincu. Mais ils ne suivirent nullement la disposition qui l'avait
fait vaincre. D'abord, ils isolrent leurs deux armes, laissrent
entre un espace. Puis, ils se crurent couverts par un mchant
ruisseau. Tallard mit son infanterie dans le village de Blenheim, o
elle lui fut inutile. Enfin, ils crurent longtemps que l'ennemi
n'osait venir  eux. C'est que Marlborough attendait pour attaquer
d'ensemble avec Eugne. Alors, au grand tonnement des ntres, il
passa le ruisseau. Tallard n'tait pas  son poste; il tait dans
l'autre arme prs de Marsin et de l'lecteur. Il y retourna en hte.
Press et accabl, il demande secours  Marsin, qui ne peut. Il court
alors  Blenheim pour en tirer des troupes. Il venait de perdre son
fils. Effar et myope, il se lance au galop juste dans l'ennemi. Il
est pris. Personne pour donner des ordres. Marsin, satisfait d'avoir
rsist  Eugne, n'en demande pas plus, et emmne l'arme bavaroise.
Que deviendra l'infanterie de Tallard, entasse dans Blenheim? Celui
qui la commandait perd la tte, se sauve et se noie. Elle est
enveloppe de toutes parts. Douze escadrons, vingt-sept bataillons de
vieilles troupes sont livrs  l'ennemi. Les officiers capitulent,
malgr la fureur des soldats.

Tout tait-il perdu? non. L'lecteur soutint qu'on pouvait rester en
Bavire. Et, en effet, ce pays, seul contre tant d'ennemis, se soutint
tout l'hiver encore. Mais l'abattement tait extrme. Un conseil de
guerre dcida qu'on vacuerait toute l'Allemagne. Marsin ramena 5,000
hommes sur la rive gauche du Rhin.

Un seul mot fait juger du coup qu'avait reu la France: que put-elle,
que fit-elle dans toute l'anne suivante, 1705? _rien_.

Rien en Espagne. Les Anglais y avaient pris Gibraltar, qu'ils ont
gard pour eux. On ne put le reprendre. Barcelone et Valence se
dclarrent pour l'archiduc.

Rien sur le Rhin. On admira Villars qui, dans un camp trs-fort,
attendit Marlborough et l'invasion. Ce qui arrta rellement celui-ci,
ce fut la discorde des allis. Les Allemands lui manqurent de parole,
et les Hollandais voulurent retourner dans les Pays-Bas.

Rien de srieux mme en Italie, sauf la brillante affaire de Cassano,
o Vendme, surpris par Eugne, lui tua beaucoup de monde. Eugne,
sans secours de l'Autriche, recula jusqu'au Tyrol. Le Savoyard,
abandonn, semblait perdu. Il ne lui restait que Turin. Vendme perdit
six mois  prparer le sige de cette ville par celui d'une petite
place qui la couvrait, et il y resta tout l'hiver.

Voil l'anne 1705, misrable d'impuissance, d'puisement. La
vieillesse du roi apparaissait. Dans l'hiver de 1706, il fait
pourtant effort, prpare un coup. Il donne sa grande arme de Flandre
 Villeroi, avec ordre de livrer bataille. Arme de 80,000 hommes.
Mais on la croit trop faible encore, on lui ordonne d'attendre un
norme renfort que Marsin va lui amener. Villeroi fut jaloux et voulut
vaincre seul.

Quatre courriers du roi, envoys coup sur coup, ne gagnrent rien sur
lui. Il n'y a pas d'exemple d'une dsobissance si obstine. Il prit
juste un terrain connu, fort dsavantageux, que Luxembourg avait jadis
soigneusement vit. Il s'arrangea si bien que toute sa gauche resta
inutile, le nez dans un marais; son centre faible et vide. Un officier
gnral le lui dit. Villeroi s'emporta, dit qu'il lui manquait de
respect. Il fut perc  jour, cras. Il essaye la retraite.
Impossible: une panique immense emporte tout. (Ramillies, 21 mai
1706.)

Marlborough, d'un seul coup, eut Anvers, Bruxelles, Bruges, les
Pays-Bas.

Tout notre espoir tait en Italie. Ce que le favori du roi avait perdu
en Flandre, le favori de Chamillart, son gendre La Feuillade, allait
le regagner par la prise de Turin. C'tait un Villeroi, plus jeune, de
souveraine impertinence, qui, comme duc, faisait peu de cas de son
beau-pre, le pitre Chamillart. Celui-ci osait  peine lui
transmettre des ordres. Vauban s'offrit en vain pour le guider dans
les travaux du sige. L'tourdi s'en moqua. Il n'avanait  rien,
lorsqu'il fut menac par le duc de Savoie et Eugne, que Vendme
devait arrter aux fleuves et qu'il laissa passer. La Feuillade vit
bien qu'il fallait se hter, livra trois assauts, o il choua.
Lui-mme allait tre assailli par l'arme qu'on voyait venir. Le jeune
duc d'Orlans, qui avait un grand sens et du coup d'oeil, dit qu'il ne
fallait pas attendre, mais prvenir, qu'on devait se donner l'avantage
du choc, et ne pas subir la bataille dans les lignes du sige en
dispersant ses forces sur un front de six lieues. Mais avec lui tait
venu au camp un personnage militaire d'autorit, ce Marsin de
Blenheim. Il soutint qu'il ne fallait pas aller attaquer M. de Savoie,
mais se dfendre contre lui, s'il attaquait.

Tout le conseil de guerre qu'on assembla fut pour Marsin.

Le bruit du temps, dont la trace est reste dans des monuments bien
lgers (dans les chansons), mais qui me semble pourtant grave et
infiniment vraisemblable, c'est que Marsin, ami et confident de madame
de Maintenon, apportait la pense des dames, ses craintes  elle, et
surtout celles de la duchesse de Bourgogne. La premire n'aurait pas
aim une victoire du duc d'Orlans; la seconde aurait craint une
bataille range o l'on aurait peu mnag son pre. Dans l'attaque des
lignes, il restait matre de se hasarder plus ou moins. Duclos
(trs-inform) dit durement que la princesse nous trahissait,
informait de tout le duc de Savoie. On a peine  le croire; mais il
est bien probable que, dans une si terrible occasion, o il s'agissait
de sa vie, elle l'avertit. Tout au moins, elle put chapitrer Marsin 
son dpart, lui faire promettre qu'il ouvrirait l'avis le moins
dangereux pour son pre.

Ce qui est sr, c'est que Marsin, homme ferme jusque-l, se trouva
dsorient, flottant, timide. Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est
que La Feuillade, qui avait tant d'intrt au succs, y crut peu et
espra peu, et de bonne heure achemina vivres, munitions, fourgons sur
la route de France.

Nos lignes, peu leves, mal garnies de soldats, malgr une vive
rsistance sur quelques points, furent forces de ct par le duc de
Savoie, de front par Eugne.

L'indiscipline augmenta le dsordre, une brigade refusa de marcher.
Marsin ne donnait aucun ordre. La Feuillade en donnait d'absurdes, et
contre ceux du duc d'Orlans. Celui-ci fut grivement bless, Marsin
tu.

Eugne et le duc entrrent  Turin. La Feuillade alors dsespre, lve
le camp, encloue ses canons, _brle ses poudres_, prend la route de
France, abandonne toute l'Italie.

Orlans seul voulait rester, et il avait contre lui tous les officiers
gnraux qui avaient fait leur main en ranonnant le pays, et
voulaient mettre leur gain en sret.

Grande histoire, et trs-simple. Nous lui avons rendu son unit. C'est
la direction qui part du seul Versailles.

On croit lire des faits militaires. Non, ce sont des vnements de
cour, ceux du gouvernement fminin, personnel. Les dames y sont les
Parques. De leur main dlicate elles font la destine.

Ces galants gnraux, admirables pour tre battus, ces ordres
quivoques, cette demi-entente avec l'ennemi, tout cela part du mme
lieu, de la mme influence.

En 1704, Blenheim, qui perd tout en Allemagne, qui perd notre
rputation, notre ascendant militaire. En 1706, Ramillies et Turin, la
perte des Pays-Bas et de l'Italie. Ajoutons Gibraltar, Barcelone et
Valence.




CHAPITRE XIV

GOUVERNEMENT DES SAINTS--LE MINISTRE OCCULTE

LE DUC DE BOURGOGNE

1707-1708


Le roi ne sut que tard,  la mort de la duchesse de Bourgogne, la
fcheuse influence qu'elle avait eue sur nos affaires. Mais, ds 1704,
ds la campagne de Blenheim, il eut regret  celle de madame de
Maintenon, et, sans destituer son ministre Chamillart, il cra  ct
un ministre occulte auquel celui-ci dut rendre compte, soumettre les
dpches, les plans, projets, etc.

Sous cette honte de Blenheim, humili et se croyant, sans doute,
frapp de Dieu, il regretta non-seulement son gallicanisme, mais mme
les tempraments religieux de madame de Maintenon, cet esprit
d'quilibre qui lui faisait prfrer Saint-Sulpice et les Missions.

Il trouva qu'il avait t trop dur pour les Jsuites en coutant leurs
accusateurs des Missions sur leur paganisme chinois. Tout en gardant
La Chaise, il avait fait condamner et chass le P. Lecomte, confesseur
de la duchesse de Bourgogne. Il avait nomm et cr contre eux un
archevque de Paris, M. de Noailles, alli de madame de Maintenon.
Tout cela ne laissait pas que d'inquiter sa conscience. Le fantme du
jansnisme qu'on lui montrait  l'horizon, comme impit et comme
esprit frondeur, le troublait fort aussi. De plus en plus il revint
aux Jsuites et accorda sa plus secrte confiance aux dvots des
dvots, MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, qui, avec le jeune duc de
Bourgogne, n'taient qu'une me en trois personnes et formaient comme
un petit couvent au milieu de la cour.

Ces honntes gens, fort crdules, appartenaient  Rome entirement et
par suite aux Jsuites. Beauvilliers et le jeune duc taient dj dans
le Conseil. Chevreuse n'y entra pas, pour tre d'autant plus
discrtement l'agent du ministre occulte qui contrlait les actes de
Chamillart et rendait compte au roi.

Cette trinit, inspire de Cambrai, grandit toujours contre madame de
Maintenon, se rvla, et, en 1708, elle eut tout le pouvoir. Elle
ngociait toujours. On peut justement l'appeler le parti pacifique,
celui de la paix  tout prix.

Parti chrtien pour qui la guerre fut un pch, qui ne sut faire ni la
paix, ni la guerre. Parti romain, men par les Jsuites, qui, malgr
sa douceur, les suivit  l'aveugle jusqu' donner au roi le plus
funeste confesseur, le furieux jsuite Tellier. Parti de grands
seigneurs  petites vues qui, dans leurs projets de demi-rformes,
repoussrent les rformes profondes de Vauban et de Boisguilbert.

Leur vangile tait la lettre o Fnelon (ds 1693) voudrait que le
roi _demandt la paix et expit par cette honte_ la gloire dont il a
fait son idole, _qu'il rendt ses conqutes_. Les provinces qu'il et
fallu rendre taient nos barrires naturelles; s'en dessaisir, c'tait
dmanteler le royaume, abattre ses murailles et l'ouvrir  l'ennemi.

Autant il tait sage de ne pas commencer la guerre, autant il tait
dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant,
cdant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait
rien que la France elle-mme.

Un vent de paix, doux, nervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai 
Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes dmarches.
Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugne eurent ce surcrot de
voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque
ngociateur. C'tait l'empirique Helvtius, mdecin de Chamillart,
gurissant par les vomitifs, clbre pour des cures improbables, et
qui spcialement avait, par l'ipcacuanha, tir M. de Beauvilliers
d'une diarrhe dsespre. Helvtius, qui tait Hollandais, venait
comme pour voir son pre en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence
d'un homme si connu tout d'abord marqua  Paris; on en rit dans
l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne,
de lui faire cder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard
l'Espagne mme, et telle enfin de nos provinces.

Le coeur du parti de la paix, l'homme de la rsignation, le _vnrable
enfant_ qui, de son vivant, fit lgende, doit d'abord tre bien connu.

Le duc de Bourgogne, n en 1682, n'avait rien de son pre,
Monseigneur, si lourdement matriel, rien de Louis XIV, si froidement
quilibr, rien de la maison de Savoie dont il tait par son aeule et
sa grand'mre; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison.
Il driva entirement de sa mre, fille de l'lecteur de Bavire. Son
aeule maternelle tait autrichienne; c'tait une de ces filles de
l'empereur Ferdinand qui peuplrent l'Allemagne de Jsuites. Il
descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantme de la guerre de
Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavire,
des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui
ne promettait pas d'aboutir  cet aimable prince, qui n'en garda que
la dvotion.

Sa mre tait fort romanesque. Laide malheureusement, mais de coeur
amoureux, d'esprit cultiv, distingu, elle ne demandait qu' aimer,
et, quand elle vint en France, elle se donna trs-navement et aima
son mari. Monseigneur, tout pais, inculte, fait pour les choses
grossires, tait disput par tous et par toutes. Sa soeur, la
charmante princesse de Conti, fille de la Vallire, l'amusait et le
gouvernait; elle n'eut pas grand mal  l'loigner de l'Allemande,
qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas
davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut
comme recluse  Versailles, et tourna tout son coeur, tout ce qu'elle
avait de posie et d'imagination, vers certain bijou italien, une
jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait t leve et
qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thrse,
femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimit, et
surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'tait
nullement une intrigante; elle aimait elle-mme tendrement sa
princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et
suppliait de se modrer un peu, de cacher ce dlire. Le contraire
arriva. La Bessola ayant t malade, la Dauphine, perdue, ne mnagea
plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonne, s'enferma avec
elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari,
ni enfants. Quand elle l'eut sauve, elle sortit de l trangre 
tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas 
mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en
effet, le dlaissement, la moquerie dont elle tait l'objet. Sa
Bessola ne lui survcut pas.

Sauf le dernier de ses enfants (Berri, pais comme Monseigneur), ils
semblaient ns sans pre, de leur mre uniquement et de cet trange
roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin
visage, les cheveux fort bruns et crpus; il naquit emport,
passionn, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait
aisment tourn aux gots bizarres,  l'amour excentrique qui avait
possd sa mre. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous
les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe,  la vie
conjugale, mais sombrement mlancolique, encore plus dvot que
Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou.

Fnelon n'eut le duc de Bourgogne qu' sept ans. Il en fut effray. De
sa mre et de ses nourrices, des femmes qui l'levaient, il tait tout
gt. Faible et fougueux, orgueilleux, mprisant, cruel, railleur, et
 chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, pre, ardent comme
un Italien. Fort pntrant, prcoce aux choses littraires, ayant tous
les dfauts et des princes et des gens de lettres.

Fnelon, n lui-mme mu, mais si fin et si calcul, dans l'embarras
terrible o le mettait ce caractre, hasarda une chose, la mdecine
homopathique; contre la passion, il usa d'elle-mme. Il se donna 
l'enfant, le nourrit de son me. Ceux qui ne la connaissent, cette
me, que d'aprs les livres arrangs (comme l'ouvrage de Beausset),
croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fnelon mme,
qui si souvent nous fait entendre les dbats intrieurs qui se
passaient en lui. On a parl de l'_homme double_, mais que celui-ci
fut _multiple!_ ml de principes contraires! Le tout glissait sous la
douceur chrtienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de
cour et de l'lgant crivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de
guerre lasse, qu' un tat fort ngatif, ce qu'il appelle une paix
sche. Il en tait fort loin encore quand il forma le duc de
Bourgogne. Il tait au fort du combat. Il lui transmit ce combat mme.
Amitis et disputes, quitisme, ultramontanisme, foi systmatique au
pass, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimriques,
il verra tout dans cette ducation, et jusqu' ce roman d'amour qu'on
croirait sorti de la direction des _Nouvelles catholiques_.

ducation trs-hasardeuse, peu saine assurment, qui ne put
qu'augmenter la fermentation d'une nature passionne. Elle l'ennoblit,
mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidle image de Fnelon,
ml du prtre et du sophiste, de l'crivain surtout. Sous ce dernier
rapport, il tait plus qu'imitateur; il tait le singe du matre. Ds
qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans
en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-mme plus tard il
s'accuse sans se corriger, tait trs-fort en lui, et, en rendant au
prcepteur ce que doit l'colier, il le cachait  peine sous les
dehors d'une fausse modestie. Il disait  neuf ans: Je laisse
derrire la porte _le duc de Bourgogne_ et ne suis avec vous que _le
petit Louis_.

C'tait un tre tout factice, nerveux et crbral, affin, affaibli
par sa grande prcocit morale et sexuelle. Il n'tait pas n mal
fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des
femmes. Mais, pendant ses tudes, de bonne heure elle tourna, et il
devint un peu bossu. On l'attribua  l'assiduit avec laquelle il
tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus
alors, des plus durs mme (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en
tait fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-tre ne contribua
 le contenir et  le jeter dans la grande dvotion. Il aima, mais
uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la
sienne, la duchesse de Bourgogne.

Fnelon le quitta en 1694, et cinq annes aprs, en 1699, il parle
encore des _dfauts choquants_ qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu
le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de
Beauvilliers. Dans cette anne (23 octobre), le mariage, clbr
depuis deux ans, devint rel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de
lui, pleura beaucoup. (_Arch. cur._, t. XII.) Il tait faible et
dlicat, et on les faisait vivre encore presque toujours  part. Grand
accroissement de passion. Pour elle, il fut pote, fit quelques vers
passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en
plaisantant _Draco_, du nom du terrible lgislateur. L'orgueil,
l'emportement, la duret, tout mollit en lui par l'amour. Il
s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son trs-grand honneur),
profitant de ce beau moment, lui tendit sa sensibilit, fit appel 
son coeur, l'intressa aux souffrances du peuple. Ds lors, ce fut un
saint. Sa charit tait extrme, et, dans ce but, il se retranchait
tout ce qu'il pouvait. On et voulu seulement qu'elle ft un peu plus
raisonne, moins aveugle pour les couvents. De mme sa vie intrieure,
son travail, n'taient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou
lecteur  gage. S'il arrivait le matin  Marly avec le roi, ds qu'il
l'avait accompagn, il revenait en hte travailler  son cabinet de
Versailles jusqu'au dner de Marly; il s'absentait encore avant le
souper. Il tait ainsi tout tendu dans l'tude et la pit, tout 
fait tranger aux hommes.

Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connatre la
France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux
intendants sur l'tat de leurs provinces, lui fit tudier leurs
rponses. Cette enqute, faite par des hommes officiels qui profitent
souvent des abus, dvoila cependant une immensit de maux et de
douleurs. Quelle terrible odysse commence! jusqu'o iront les choses!
Nous ne sommes encore qu'en 98, et dj le pays semble  l'extrmit.
Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille
personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la
paille. Dans le Berry, vaste dsert; les paysans sont des sauvages
qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une
terre laboure. Si l'on approche, ils disparaissent.

Ces mmoires parlent peu des protestants. On sent que c'est l le
point dlicat sur lequel on craindrait d'veiller la sensibilit du
prince. Les crits qui restent de lui montrent qu'on le tint,  cet
gard, dans une singulire ignorance. Il croit que le nombre des
huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus
exagr)  soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.
Chiffre mensonger, ridicule, dans sa prcision apparente. Il ne fait
pas honneur  ses ducateurs, Fnelon, Beauvilliers. Ces hommes,
dlicats sous tant d'autres rapports, ds qu'il s'agit de l'unit de
l'glise, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient
bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient trangement dfigur
le pass. Il accepte la Saint-Barthlemy, l'impute aux protestants
mmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu
d'hrtiques, on n'et pas tu les hrtiques. De ces lugubres
souvenirs, il tire, non la piti et l'ide de rparation; il conclut,
au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux
protestants.

En l'entretenant des maux de la France, des rformes dont elle a
besoin, ses ducateurs l'abusrent sur la grande rforme, la seule qui
et relev l'tat, la question des biens d'glise. C'est de ces biens
que vivent les pauvres. Il serait contre l'intrt de l'tat de les
dnaturer.

Sur d'autres points encore, il est trop vident qu'on le tint dans une
ignorance voulue et calcule. On lui fait croire que le soldat en
France est naturellement dvot. On lui fait croire que la noblesse est
le soutien militaire de la France (erreur tellement dmentie en 1674,
o on lui fit son dernier appel).

MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honntes, aimables et excellents
par tant de cts, taient faits pour tre dupes, et pour duper
consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dvou  Rome et
aux Jsuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais
grande et croissante influence,  relever les Jsuites,  leur rendre
un pouvoir dont ils abusrent cruellement.

Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous cts, ils venaient
d'tre connus, percs  jour. Non-seulement on les avait repris sur
leur _Morale relche_, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la
dcouverte de leurs mensonges hardis sur l'Amrique et l'Orient, ils
taient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les
convainquaient d'idoltrie, et la Sorbonne les dclarait paens. Je
dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie,
leurs masques tombrent. Le chef de leur _conseil troit_ de la rue
Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frapp et par les
Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine).

La Chaise avait pourtant la feuille des bnfices, mais pour tre
oblig de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes.
Ainsi enfonaient les Jsuites. Qui et dit qu'en si peu de temps ils
remontassent, et que ce P. Tellier, si mal not, serait en 1709
confesseur du roi, ou plutt roi lui-mme, et jusqu' remplir la
Bastille, toutes les bastilles de France!

 partir de 1703, l'anne o Bossuet fut atteint de la maladie dont il
mourut, Fnelon fut le grand vque, le premier homme de l'glise. Il
crivait pour Rome (qui l'avait condamn) contre les Jansnistes, et
sensiblement remontait.

La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgr l'antipathie
du roi, de Cambrai  Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient
continuel. Le prince obissant ne communiquait pas alors avec son
matre. Mme en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui
parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM.
de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite
retraite chez eux,  Vaucresson, voyaient l quelques bonnes mes, de
pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai tait leur passage
ncessaire pour aller  l'arme. Par eux revenait la lgende de la
noble hospitalit du prlat, de sa charit, des secours qu'il donnait
aux pauvres soldats. L'ennemi mme, Marlborough et Eugne,
l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les proprits de son
glise. Le dfenseur de Fnelon  Rome, le cardinal de Bouillon, ayant
quitt la France, ils lui firent un triomphe, lui montrrent leur
arme, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre.

Fnelon n'avait pas  se louer fort des Jsuites qui, dans l'affaire
du quitisme, l'avaient quitt si vite. Il n'en fut pas moins empress
et secourable pour eux dans leur pril des Rites chinois. Il crivit
au P. La Chaise une lettre ostensible o il louait le pape de bien
examiner, de ne pas se presser de dcider contre eux. Mais un plus
grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la
diversion qui dtourna l'attention, qui fit oublier les Jsuites et
poursuivre les Jansnistes.

M. de Noailles, qui lui avait enlev l'archevch de Paris au moment
o il y touchait, gotait fort, ainsi que Bossuet, la premire partie
de Quesnel, un livre jansniste fort modr. Il l'avait approuv, sans
prvoir que la fin du livre serait tout  fait jansniste. Fnelon, en
1703, demande l'examen de Quesnel par les vques, et lui-mme donnant
l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout  fait en cadence,
travaille  Versailles. Les Jsuites obtinrent du roi que Quesnel,
alors  Bruxelles, serait arrt. Fnelon l'apprit le 4 juin 1703, et
 l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de
Quesnel fussent ports  Versailles et pluchs de prs pour dcouvrir
les secrets du parti. Le fin mystre qu'on brlait de surprendre, et
t de savoir si les Jansnistes taient en rapport avec les
gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrte pense de Fnelon se
devine surtout par un mot passionn, qui chappe  cet homme si
contenu: Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux
parle, _ou que son silence montre le fonds_.

Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'glise. Quiconque
n'attaqua pas les Jansnistes et se tut, fut _suspect_. Le seul
silence compta pour jansnisme. Bossuet mourant (1704) fut forc de
parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jsuites, et son
grand homme, Godet, l'vque de Chartres (et de Saint-Cyr), le
confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-tre sur Quesnel,
pour mnager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre
les amis des Jsuites sur ce terrain de guerre qui allait tre pour
eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fnelon, que
Godet avait humili jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien
(24 mai 1703) s'entendre avec M. de Chartres, mais _sans que le roi
le sache_. Clause trs-favorable aux Jsuites. Car le roi, voyant
ceux-ci appuys galement dans leur guerre au jansnisme, et par les
amis de Fnelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de
Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit
brouills entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et
dira: Les Jsuites videmment ont ici la cause de Dieu, l'unanimit
de l'glise.

Ainsi le roi croyait Fnelon  Cambrai, et il tait  Versailles. Le
grand homme  _grand nez_, dont parle Saint-Simon, et pu s'y
reconnatre, mme  ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui
ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel,
chimrique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au
moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'tait sa
douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilit; le jeune duc, sa
mysticit, avec plus de dvotion littrale, et moins d'esprit du
monde. D'eux au roi, la pense du matre filtrait dans les dtours
d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu' force de
respect et dans les formes de la timide obissance. Les deux ducs
avaient pour moyen l'assiduit, la domesticit, dit franchement
Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idoltrie.
Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accabls, effrays de
la supriorit de son gnie. Sans s'en apercevoir, il adoptait,
rptait, leur imposait leur propre pense, celle de Cambrai, qu'il
avait reue d'eux d'abord.

Toute la politique de Fnelon, qu'il soufflait  Versailles, portait
sur un point faux: Que l'Espagne tait l'unique cause de la guerre,
que les allis taient sincres, et que, du jour o le roi ne
soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix. Le duc de
Bourgogne tait le meilleur frre, il se saigna le coeur et fut de cet
avis. Il mettait cette immolation de son frre aux pieds de Dieu.
Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint  cette cruelle
opration; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne mme aux
allis. Et cela juste au moment o cette pauvre Espagne semblait se
relever un peu d'elle-mme.

Le mouvement espagnol, mal reprsent jusqu'ici, tint aux rivalits
provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers,
 leur haine des Anglais hrtiques qui soutenaient l'archiduc. La
petite reine y montra un courage, un lan qui plut aux Espagnols.
Berwick gagna la bataille sanglante, dispute, d'Almanza. Le duc
d'Orlans dploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans
ressources, contrari par la malveillance des dames dirigeantes, il
reconquit la Catalogne, prit Lrida.

D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne,
ranonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela
n'empchait pas la France d'tre morte rellement. On repoussa Eugne
et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la
force de les poursuivre dans leur retraite. Vendme, qui refaisait en
Flandre l'arme battue  Ramillies, avec des recrues ou des troupes
dcourages, n'osa bouger. On vit ce gnral, qui passait pour
aventureux, en venir  la triste prcaution de faire entre lui et
l'ennemi une tranche de cent lieues de long, misrable monument de
peur qui fait penser  la muraille des Chinois, aux longs murs contre
les barbares que btissaient les Byzantins.

En cette anne 1708, la timide coterie des amis de Fnelon rvle son
pouvoir par un vnement de cour trs-significatif. Chamillart,
branl, ne cherchant o se prendre, marie son fils; il peut lui
donner une nice de madame de Maintenon, et il prfre celle de M. de
Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre
le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce
mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le
fardeau des deux ministres runis de la guerre et des finances, cde
les finances  Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de
Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le
dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy,
ont les finances, les affaires trangres. De ses gendres, Chevreuse a
le ministre occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la
direction trs-patente de l'ensemble et une influence directe sur la
guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de
Maintenon, en perdant Chamillart, sa crature, semble alors avoir
perdu tout.

C'est l'apoge des saints, l'avnement rel du duc de Bourgogne, la
rentre violente des Jsuites au pouvoir par un directeur absolu, que
les saints vont donner au roi.

L'incapacit de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises
lgres o elle entrana Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant,
elle crut que l'cosse, irrite contre l'Angleterre, n'attendait que
le Prtendant pour se donner  lui. Les Anglais taient avertis,
surveillaient le passage. Forbin, si rsolu, jugeait l'entreprise
impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de
Versailles, la dclaraient facile. Elle trana, manqua. On n'en eut
que la honte.

Mme espoir chimrique pour reprendre les Pays-Bas. L, Beauvilliers,
Chevreuse, montrrent d'un coup ce qu'ils taient, prouvrent qu'ils
ne souponnaient rien ni des affaires, ni de l'arme, ni du monde
rel, de l'ternelle nature humaine. Ils eurent l'ide bizarre de
mettre  cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la
grande arme de France, de lui faire faire sur Marlborough cette
conqute de la Flandre.

L'arme, pniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcrot de
dcouragement. Inexprimables furent l'tonnement, et, s'il faut le
dire, la rise. Le roi, jadis, avait amus le soldat en lui donnant
dans son btard, le duc du Maine, un gnral bancroche; mais celui-ci
tait bossu. Il y a bien des manires de l'tre. Le bossu Luxembourg,
fortement ramass, donnait une ide d'nergie, de concentration
redoutable. Mais le duc de Bourgogne tait de ces bossus longuets qui
sont la faiblesse mme.

Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet
de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand dsaccord des
mchoires, dont le rtelier suprieur dbordait jusqu' emboter celui
d'en bas. De l une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les
jambes trop longues, non qu'elles fussent ingales; mais l'extrme
grosseur d'une paule rompait l'harmonie gnrale et le faisait
boiter. Il n'tait pas mieux  cheval. Il s'y tenait fort raide. Il y
semblait une pincette. Ce qu'il avait de beau et de charmant, les
yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que
de prs, et point du tout de loin.  la tte des troupes, la
silhouette trange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le
soldat.

Le gnie d'un Molire et arrang les choses qu'on ne serait pas
arriv  les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de
France le plus en contraste, le gros duc de Vendme, patron des
_libertins_, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscne et dissolu.
Qui n'et pas connu sa bravoure, aurait dit  le voir une femme
grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses
vices, il en faisait trophe. Il tait solennellement, triomphalement
sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins.
Ils le croyaient heureux, homme de grands rveils et de brillants
coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd.
Manifestement, il baissait.

Le jeune duc, qui avait pass sa vie ou dans son cabinet d'tudes, au
prie-dieu, ou dans une socit dlicate de pieuses dames, ne pouvait
tre qu'indign. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendme qui ne
dt lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, mme de
guerre, il n'y vit qu'un damn bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur
nos armes la colre divine. Les coups hardis et hasards, o Vendme
avait russi, ne lui parurent que des folies heureuses. La
circonspection naturelle du novice tait autorise par le dplorable
mentor que le roi lui avait donn, M. d'O, qui dj en pleine victoire
navale, avait arrt le comte de Toulouse et gt son succs. Il
n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Mme
les gens habiles que le prince consulta ensuite, taient des hommes de
tactique, opposs d'cole et d'esprit  Vendme, comprenant moins
l'lan de nos Franais. Seuls, peut-tre, ils auraient bien fait,
mais ainsi en contraste avec un gnie oppos, ils ne pouvaient
qu'entraver tout.

On avait tout port en Flandre. On n'tait pas assez fort sur le Rhin
pour empcher Eugne de le quitter et d'aller joindre encore
Marlborough, comme il l'avait fait  Blenheim. Les faciles et
brillants succs qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il ft seul,
furent bientt arrts. Les dissentiments clatrent entre les deux
partis qui divisaient l'arme. Ils s'accusent les uns les autres, et
tous deux justement. Vendme fut parfois lent, et le prince hsitant,
trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins
Saint-Simon qui tait alors  Versailles, que les historiens
militaires qui taient prsents.

Dans l'affaire d'Audenarde, o on se laissa surprendre, Vendme, avec
la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des
conseillers du prince que la gauche le secondt. La nuit vint, nous
sauva. Vendme, exaspr, voulait rester sur le champ de bataille,
recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce
qui lui arracha ce cri de fureur: Vous le voulez? Il faut donc se
retirer. Et regardant le duc de Bourgogne: Aussi bien il y a
longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie! Brutalit cruelle qui
s'adressait au moins coupable,  un enfant peu responsable de ce qu'on
lui faisait faire. Les assistants plirent, baissrent les yeux. La
foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de
France! Lui, il n'eut aucun embarras; il tait chrtien, tranger aux
ides de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-tre, en son for
intrieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'tait pas mensonge,
et son respect religieux de la vrit l'empcha de le dmentir. Quoi
qu'il en soit, cet trange silence qui parut un aveu, n'difia pas, il
indigna. Il aggrava et enfona l'outrage.

Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un
peu confusment, auraient voulu qu'il prt une chaise de poste,
laisst l'arme, sous le prtexte d'aller au-devant d'un renfort.
Vendme l'en empcha. Il craignait une dbandade. Il n'avait que trop
dgrad, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, aprs tout,
tait le drapeau de l'arme; il sentit qu'on s'en prendrait  lui,
s'il l'avilissait tout  fait.

Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugne et Marlborough prirent le
dessein tmraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrire du
Nord, la place de Lille. Pour pntrer ainsi en pays ennemi, il
fallait tout prendre avec soi; l'arme d'Eugne, qui arrivait
derrire, devait traner un monde de vivres et de bagages. L'occasion
tait belle pour l'attaquer  part, isole et embarrasse. Vendme le
voulait, mais on l'empcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste mme
du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empcher de dplorer
cette faute, et qui la juge inexplicable.

Par deux fois, Eugne, en personne, put amener ses troupes et ses
convois, le matriel immense dont un tel sige avait besoin. Le 12
aot, Lille est investi. Par un dvouement admirable, le vieux
marchal de Boufflers, qui tait alors prs du roi pour contrler,
diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter
dans Lille. Sa rsistance obstine, hroque, donna quatre mois 
l'arme pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait
prs de lui, pour l'autoriser contre Vendme, un gnral srieux,
habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On
perdit du temps  percer des bois qui sparaient de l'ennemi. On
perdit du temps en prires publiques, en processions o le duc de
Bourgogne s'arrta avec trop de complaisance. Il semblait tranger aux
choses de la terre. Il avait achet une lunette anglaise, et s'amusait
le soir  observer la lune. Il menait  l'arme sa vie de Versailles,
s'y livrait  ses jeux de femme ou de sminariste. Quand la nouvelle
vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit
point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant:
Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais
pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince
Eugne s'y prennent de toute autre manire.

On fut enfin devant l'ennemi. Vendme voulait attaquer et en avait
l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinrent 
attendre. Ils exigrent qu'on en rfrt encore  Versailles, ce qui
donna au prince Eugne tout le temps dsirable pour fortifier ses
lignes, barrer la plaine intermdiaire et devenir inattaquable. Alors
arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et prcis d'attaquer. Trop
tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien  faire. On
s'loigne; on se borne  essayer d'affamer l'assigeant. Cela et
russi peut-tre. L'espoir dernier d'Eugne tait un grand convoi de
vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrter ce convoi un
mauvais officier, protg du ministre, qui se fit battre, et le convoi
passa. Lille ds lors devait succomber. Aprs plusieurs assauts
repousss avec grand carnage, aprs que Boufflers, retir de la ville
dans la citadelle, l'et dfendue encore deux mois, il reut du roi
l'ordre de capituler (10 dcembre 1708), et l'ennemi, matre de Lille,
le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une dbcle
morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrta le cours
des revers.

Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister,
impuissant, immobile,  ces malheurs, pour en endosser la lourde
responsabilit. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de rise 
la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau puiser les
ressources infinies du talent, de la passion,  grossir,  gonfler
l'importance de la cabale de Vendme, de la cabale de Meudon. Mais la
France, tout entire, alors, tait dans la cabale.

Les monuments les plus nafs, les lettres mme du duc de Bourgogne et
de son matre, disent que la France avait raison. Ses bonnes
intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacit, son
indcision, sa proccupation des petites choses et des petits
scrupules. Parmi ces grands et cruels vnements, il est proccup de
minuties. Il demande s'il ne pche pas en prenant logement dans un
couvent de religieuses. Fnelon admire ce scrupule d'une me si
timore, rpond en s'criant: ! que cet tat plat  Dieu!

Le plus souvent pourtant, c'est Fnelon qui est le militaire, et le
prince semble le prtre. Fnelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il
grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du coeur. Il lui crit le mot
biblique: Combattez et soyez vaillant.

Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'nergie de race, ou une
vaillante ducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il tait n
d'une femme passionne, maladive et mlancolique. Il tait l'oeuvre
d'un bel esprit mystique, qui l'leva justement dans son grand moment
quitiste. Rien de plus nervant que la quitude agite. En gnral,
l'ducation dvote, habituant l'esprit  l'espoir du miracle, 
l'attente du surnaturel, dtruit la foi en soi, le nerf, l'activit de
l'homme. Cela dtruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est
celui des tribus d'Amrique que les missions convertirent; adoucis,
christianiss, devinrent incapables de se dfendre contre leurs
sauvages voisins.

Les rponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu
d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On
lui reprochait seulement la mollesse, l'indcision. Il se reproche _la
hauteur et l'orgueil_ (fatalit native, qu'il ne pouvait dompter mme
 l'gard d'un exil, notre hte, le pauvre Prtendant). Il se
reproche _le mpris des hommes_. L il exagre ou confond. Car son
coeur charitable n'eut nul mpris du peuple. Quant  son entourage de
cour qui le menait si mal, tout en et t mieux s'il l'avait vraiment
mpris.

C'est du reste l'adresse instinctive des dvots de se dispenser de
rforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilit. Il
ne dit pas un mot sur le point essentiel, _le dfaut d'activit_, et
l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer.
Il subit passivement ses dfauts, qui sont sans remde, tant devenus
sa nature. _Il se renferme, prie et lit._

Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se
trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est
impuissance. Chez les autres, endurcissement.  la veille des plus
grands malheurs, nulle rforme possible, ni dans l'tat, ni dans
l'glise. Tous se rsignent  leurs vices, qui sont leur imminente
ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les flaux,
vont amener la catastrophe.




CHAPITRE XV

SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS--L'ANNE 1709

1708-1709


On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les
prophtes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les
avertissements successifs, les appels  la pnitence, je veux dire aux
grandes rformes, revinrent souvent, comme une cloche funbre. Fnelon
ds 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa
mmorable rponse  la principale objection: _Peut-on rformer l'tat
en pleine guerre?_ Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de
Sully, qui vaillamment commencrent la rforme bien avant la paix de
Vervins.

Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait
dans la banqueroute. Chamillart en tait aux ressources dsespres
des assignats, d'une espce de papier-monnaie. Et on n'en voulait
plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. perdu, ne
sachant o donner de la tte, devenu jaune, tique, lui-mme ne
pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps 
perdre. L'anne 1708 mange d'avance. Pour faire face  la guerre et 
toutes dpenses, il ne reste que 20 millions.

Dans ce moment suprme,  ce lit de l'agonisant, viennent deux
mdecins, deux prophtes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis,
diffrents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle,
qu'on peut dire d'un mot: _L'galit_, l'impt sur tous, sans gard
aux privilges.

Ces crateurs de la science conomique, parmi leurs vues fcondes,
mlaient (toute cration a pour ombre un peu de chaos) nombre de
choses hasardes et qui donnaient prise. Leur grand lan de coeur,
leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois  ce qu'ils
apportaient de lumineuse vrit. Il tait trop facile de ridiculiser
Vauban, par exemple sur la dme royale paye _en nature_ par la gerbe
patriarcale des anciens ges. Leurs rformes,  ces choses prs,
taient-elles impraticables par excs de hardiesse? Point du tout. La
plupart se sont faites par les progrs des temps, et nous semblent
aujourd'hui timides. Mme trois ans aprs, on en prit quelque chose,
et l'on imposa la noblesse.

Vous ne lirez rien de si loquent dans les hommes de 1789, non pas
mme dans Mirabeau, que la prface du _Factum_ de Boisguilbert (1707).
Il y a  la fois l'amertume du grand inventeur mconnu, l'pret
dsespre de la sibylle qui revient une dernire fois; ce sont les
accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui
vient vengeur. En voici deux mots abrgs: On a ri de mon premier
livre (en 98). _Il y avait encore alors de l'huile  la lampe._ Ceux
qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs
mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que _tout a pris
fin faute de matire_, que leur sert de me contredire?... Ils ont cri
 la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et
Copernic ont t traits ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appel
fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir
que la folie tait de leur ct...

La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...

tait-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration
(d'accord avec la cour et les traitants protgs par elle). Non,
disait l'utopie anodine et superficielle de Fnelon, de Beauvilliers,
du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mmes ils ne savaient
proposer rien.

Ce parti tait au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit,
son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de
vaine sensibilit, il tait si peu srieux, que sur ces vingt millions
qui restaient en tout pour l'anne, il en donne un  notre gouverneur
des Pays-Bas, l'lecteur de Bavire, pour qu'il laisse la place et
l'clat des succs au duc de Bourgogne. La dvote cabale voyait
l'avenir, et Salente, le prochain rgne du jeune Tlmaque, et ne
voyait pas l'horreur de la situation prsente. Du moins elle ne la
sentait pas, mais elle en jasait  merveille.

Vauban fut disgraci, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son
livre. Il meurt six semaines aprs de voir la France perdue. Pour
Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son systme, mais o? comment?
dans un essai, drisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un
parent de Desmarets son adversaire, intress  faire chouer tout.
Boisguilbert s'emporta, fut exil, priv de son gagne-pain, sa place
de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine  le sauver.

Il dit trs-bien: Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un
grand dfaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais
ils ruinaient l'arme des financiers, des commis, des employs. _La
robe_, qui a toutes ces places, en rugit tout entire.--Il devrait
ajouter _la Cour_. Les gens de cour, mme tels parents de madame de
Maintenon, telle duchesse, sublime d'_amour pur_ et de quitisme,
taient autoriss par le roi  avoir part dans les affaires des
traitants. Ils s'associaient ( l'aveugle, je veux bien le croire)
dans mainte affaire vreuse qu'ils ne comprenaient mme pas. Le roi
ainsi rparait leur fortune.

Affaire de coeur et de piti. Tous les abus de cour taient
intressants, et il y avait la plus grande cruaut  les frapper.
C'taient tous des cas spciaux et hors des lois, de ces _miserabiles
person_ devant lesquelles le droit s'arrte. Vauban et Boisguilbert,
qui fauchaient tout cela, semblaient des coeurs bien durs. Les bons,
les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, mme leur
austre jeune prince, n'auraient pas support le _tolle_ et les cris
qu'une telle violence et soulevs. Le roi, attach au pass, domin
par la cour, n'et pu la voir en deuil, en larmes.

Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres
de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de
Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans
sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu prilleux des
rvolutions.

La qualit qu'on demandait le plus aux contrleurs gnraux, c'tait
la duret, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope,
anthropophage. Il n'avait pas bonne rputation, et on l'avait chass
jadis pour une assez mauvaise affaire. Il tait trs-capable. Il le
montra par cette belle rforme de crer les receveurs gnraux, de
faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les
traitants. L'histoire pardonnera beaucoup  celui qui fit face  ce
moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprme effort des
rsistances, dans cette crise dsespre.

N'et-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser
la grande rforme sur les privilgis, sur le clerg, le grand
propritaire, et, ds 1708, exiger d'eux srieusement ce qu'il essaya
d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la dfense du
sol  ceux qui possdaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux
qui influaient et qui donnrent un confesseur au roi, le lui
trouvassent hardi, d'un grand coeur qui fort le sien et qui impost
la rforme pour expiation de son rgne. Desmarets alors, ayant carte
blanche, et pu oser prendre l'argent o il tait vraiment, au lieu de
pressurer et de sucer  mort ceux qui n'avaient plus que les os.

Mais les amis de Fnelon, les Beauvilliers, etc., amis dvous des
Jsuites, taient trs-loin de ces ides. Leur coeur sensible eut
piti des abus, piti du clerg, des seigneurs. Desmarets ne put rien
que suivre l'ancienne route, c'est--dire craser le pauvre.

Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangs
d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard,
puis jamais. Cependant la ncessit l'oblige d'anticiper sur les
annes suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit
jamais pay, on ne lui prte plus qu'avec une usure effroyable.

Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impt
retrouverait o se prendre. Le colossal effort de Colbert, le
grandiose, l'phmre monument de l'Industrie improvise par lui, et
aujourd'hui gisant  terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu?
Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle
est l'obstination de nos protestants exils dans leur amour pour elle,
que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir
travailler ici, sous l'crasement de l'impt. En cela justement,
Desmarets est encore li par sa malheureuse origine. Il est appel,
cr prcisment par le parti dvot qui repousse l'ide de ce rappel,
qui subirait plutt toute rforme; celle-ci blesse trop leur
conscience. On l'a vu par ce que nous avons cit des papiers du duc de
Bourgogne.

Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, trangl par le
pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible.
Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la
libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les
droits de passage sur les routes, les pages des rivires. Ds lors,
le peu de mouvement qui restait a cess. Dans ce grand corps
paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la
droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dvorante arme
financire qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mchoires du
cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout  l'heure les
morts.

C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le
terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que
les grands coups taient ports mme avant cet hiver, et que, s'il fut
si meurtrier, c'est qu'il svit sur un peuple que l'on avait mis en
chemise.

On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y parat aux
contradictions singulires qu'on trouve dans les rcits de ce flau.
On ne s'accorde ni sur la date du mois o il svit, ni sur son
intensit relle. Ce qui est sr, c'est qu'aprs un dbut d'hiver
tide, o les feuilles revinrent, on fut perc  vif d'un froid subit.
Les uns disent que la mer gelait (exagration ridicule). Toutes les
rivires furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches
sur les grands hivers, fut  Paris de 16 degrs Raumur et ailleurs de
18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui
se voit habituellement en Pologne, souvent mme en plusieurs parties
de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inou en France, ce qui
s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).

La mortalit n'en fut pas moins pouvantable. On le comprend par ce
qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche gnralit
de Rouen, ne couchait que sur la paille.--On le comprend quand on sait
que le pauvre Franais d'alors n'tait vtu que de toile (l'Anglais de
laine);--quand on sait que partout les maisons ne se rparaient plus,
que la chaumire, ouverte  la bise sifflante, tait vide de bestiaux,
que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux rchauffeurs
de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tide haleine, la
dfendent si puissamment. La nature fut svre, mais n'et pas t
homicide, si elle n'et pas frapp sur l'homme nu, dpouill par
l'homme.

On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de
passage. Le bl resta o il tait, et ne circula point. Il s'accumula
forcment ou s'entassa perfidement, attendant, spculant sur la chert
croissante. Saint-Simon donne ici et parat partager les horribles
soupons qui couraient dans le peuple. La cour aurait t complice!
Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui,
pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les bls,
et y gagna normment. Il n'y a  cela aucune vraisemblance. Peut-tre
ses parents, expressment autoriss  refaire leur fortune en prenant
part aux affaires des traitants, furent-ils ( leur insu) associs aux
bnfices de ces cruelles spculations.

Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'et t. Il trouva
fort mauvais que les Parlements menaassent les monopoleurs. Il se
chargea de les punir lui-mme. Mais aucun de ses officiers n'aurait
os saisir des gens appuys de si haut.

Pour comble, de pauvres laboureurs s'tant aviss de semer du _bl de
mars_, alors peu rpandu, la police, soit par btise et stupide
ignorance, soit par servilit froce pour les puissants accapareurs du
froment, dfendit cette culture. Dfense monstrueuse! qu'on rvoqua
trop tard.

Des petits travaux dans Paris, donns  quelques ouvriers, un petit
essai de taxe des pauvres, tout fut misrable et honteux.

On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des pidmies
vinrent. Immense queue  la porte des hpitaux. Ceux-ci, puiss de
ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de
faim.

Les suites du flau furent plus cruelles peut-tre encore. Les
misrables survivants, les enfants ples, tiques que laissrent des
pres puiss, eux-mmes n'engendrrent que des infirmes et des
avortons maladifs. L'exigut des Franais fut proverbiale en Europe.
Les gravures anglaises surtout exposent  la rise, sous leur taille
de nains, les sujets de Louis le Grand (_V._ Hogarth, etc.).

Comment le roi prit-il cette crise? La misre n'tait plus au loin.
Elle tait sous ses yeux,  sa cour,  sa table presque. Elle
emplissait Versailles. Un flot de squelettes affams venait battre la
grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne
sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prires.
L'ide du chtiment que Dieu tend sur les rois mmes, la redoutable
ide que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle
enfin  l'esprit? La peur et la piti auraient bien pu, ce semble,
agir en son coeur pour le pauvre, et lui faire enfin couter la voix
de ces rformes populaires qu'il avait si outrageusement cartes. Un
homme qu'il aimait, son chirurgien, Marchal, un homme excellent,
ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux 
qui elle profitait trouvrent moyen de l'irriter. On afficha dans
Paris des lettres o l'on disait qu'il y aurait encore des
Ravaillac. Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le
raidir, de le tenir dans les vieilles voies, ferm, serr dans son
Versailles.

Il tait tard pour qu'il changet. Ce peuple qui criait  lui, qui
croyait encore  son roi, et semblait esprer qu'il changerait les
pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance,
le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.

Dans l'tat de scheresse o il tait, on ne peut mme dire qu'au
propre sens, il ft dvot. Il pouvait seulement, sans humilit vraie,
s'abaisser, cder tout, se livrer entirement aux amis des Jsuites,
qui taient ceux de la paix  tout prix.

Il faut laisser l'orgueil, tre vrai, ne dguiser rien. Tout ce qu'on
a dit sur la dignit du gouvernement de Versailles dans ces extrmes
malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna  l'Europe un
solennel spectacle d'humilit dvote dans la diplomatie, avala les
rises, soufflet, tendit l'autre joue.

Depuis plusieurs annes, les menes maladroites de Torcy et de
Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux
ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui
travaillaient  part, se dnigraient les uns les autres. On les
faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne
rpondait rien.

Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux
ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il
amuserait en Hollande le parti de la paix, et rellement fortifierait
la guerre par l'avilissement du roi.

Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouill de Marbeuf 
un trs-secret rendez-vous, o il trouva deux Hollandais sans
instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien  lui dire.
L'entrevue secrte est publie partout. Eugne et Marlborough simulent
la surprise, une grande colre contre leur compre hollandais. Nulle
paix si le roi n'abandonne Philippe V. _Il l'abandonne_, ne demande
pour lui que les Deux-Siciles.--Non, ce n'est pas assez... Il faut
_qu'il le renverse_ et le chasse lui-mme.--Mais le roi reprendra-t-il
Lille?--Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.

Voil ce qu'on avait gagn  cette dmarche. Une telle ngociation, en
mars, avant la campagne, valait dj la perte d'une bataille. Eh bien!
cela n'claira pas. Beauvilliers (d'aprs Fnelon) imaginait que,
l'Espagne perdue, la France tait sauve. Un conseil eut lieu le 28
avril, o il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient
repouss les grandes rformes, repris la routine impuissante,
exposrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-tre
eux-mmes) combien ils y avaient contribu. M. de Beauvilliers, par ce
navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets,
l'empirique, qui, en 1708, s'tait fait fort de sauver tout sans
recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il
tait perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destine de nos
contrleurs gnraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme.
Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage
du joueur  sec.

Sous ce vertige, le conseil, effar de dsespoir et de terreur, eut
recours  ce qui tait la ruine et l'abme mme, la honte des offres
suppliantes... Le roi crivit de sa main  Rouill de cder sur tout,
pour tout, et sans rserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on
avisa le lendemain que Rouill, ignorant l'absence absolue de
ressources o l'on tait, louvoierait encore, tranerait. Le ministre
Torcy lui-mme, emportant ce fatal secret, alla solliciter  la Haye
la piti de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'o il
gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien tonn quand on lui dit
qu'un homme tait l dans son antichambre, et que cet homme tait...
la France, en son ministre des affaires trangres. Autre bataille
gagne,  bon march. Eugne et Marlborough ne montrrent aucune
grandeur. Ils jourent comme le chat froce avec la proie. Ils dirent
qu'on pourrait bien donner un royaume  Philippe V pour le
ddommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son
grand'pre, par exemple la Franche-Comt.

Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'clairer
sa vertu. L'irrprochable capitaine dclina respectueusement l'offre
du roi. Nous tions tellement bas, et lui si haut, que ce n'tait plus
pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientt avoir
tout.

La farce finit le 28 mai par l'ultimatum drisoire qu'on fit au roi et
qu'on peut dire d'un mot: _N'obtenir rien, et cder tout._ Le roi
doit, _en deux mois_, chasser son petit-fils, faire sur lui la
conqute de l'empire espagnol. Il doit,  l'instant mme, dtruire,
combler Dunkerque. Et,  ce prix, sans doute, il obtiendra la
paix?--Non, _une trve_ de deux mois.

Mystification insolente, mais mrite par l'excs de sottise de gens
qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui nervaient ainsi la
guerre  l'ouverture de la campagne.

Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel
 la nation. Cette pice n'a point du tout ce caractre. C'est une
circulaire adresse aux grands seigneurs, gouverneurs de province.
Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce
qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son pch, mais
bien celui des allis. Il pense que ses peuples refuseraient la paix 
ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.

Du moins sa conscience tait calme; elle tait en bonne main. Le P. La
Chaise tant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de
Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jsuite qui deviendrait son
confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non
consulte. Par grce, elle obtint cependant que ses hommes, les
sulpiciens, Godet, vque de Chartres, et le cur la Chtardie,
confreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en
baisse, furent trop heureux d'tre de leur avis.

Beauvilliers et Chevreuse furent ici incomprhensibles. Ils firent un
choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction
avec ce que le roi pouvait dsirer, et directement oppos  leur
propre caractre. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour
expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les
grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et
louche. Si ce n'et t que sottise, le rsultat et t ngatif, ils
auraient pris un imbcile. Il fut trs-positif en mal, riche en
funestes consquences.

Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai.
Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du
royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fnelon?
Il faut voir srieusement ce qu'il tait alors, et on le voit
trs-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de
direction politique. Ceux qui ont tant jas sur ses livres auraient
bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes,
instructives.

Il est absolument perdu dans sa guerre du jansnisme. Toute sa peur,
quand son lve vient en Flandre, c'est qu'il n'coute les
Jansnistes. Il veut faire venir  Cambrai des Jsuites pour
travailler ensemble  cette belle guerre. On verra avec effroi
jusqu'o l'esprit de polmique put entraner cette ombre qui ne vivait
plus que par l. Dans l'affaire de la _Bulle_, il suivit les Jsuites
jusqu' l'extinction du christianisme et la condamnation des propres
mots de l'vangile.

On est stupfait de la manire trange et malicieusement quivoque
dont il parle du jansnisme: Les _libertins_ sont pour le jansnisme
qui prche de _suivre son plus grand plaisir_.

Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des picuriens? C'est
le premier sens qui se prsente et qui trompera le lecteur vulgaire
(qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la
calomnie ternelle des prtres contre la Libert. La Libert pour eux,
c'est _Quod libet_, ce qui plat au caprice. Ils n'ont garde de
reconnatre qu'elle consiste  suivre la voix, nullement capricieuse,
de la conscience, interprte intrieur du Droit et de la Raison. Le
respect que l'on doit  ce parti austre du jansnisme, c'est de
reconnatre qu' travers ses inconsquences, il dfendit pourtant
contre la Bulle (contre le _Quod libet_ anti-chrtien de Rome),
l'vangile et la conscience.

Fnelon dit ailleurs, avec une lgret incroyable: _qu'en deux mois,
on peut finir le jansnisme_. Une victoire si prompte implique des
moyens bien violents. Quel homme tait capable d'employer ces moyens?
Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de
la Rvocation, lui faire proscrire les Jansnistes comme les
protestants? Il n'en tait qu'un seul.

MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir trange de
choisir ce matre du roi, allrent tout droit rue Saint-Antoine, aux
Grands Jsuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jsuites
enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas,
prchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient,
couraient les grands htels. Leur vraie besogne tait de ruminer sans
cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.

Derrire l'glise maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une
cour noire, verte d'humidit, et qui est comme un puits, on voit
encore l'ennuyeux btiment (aujourd'hui collge Charlemagne). Les
corridors troits et monotones, percs de portes basses, vous mettent
dans des chambres nues, tristement blanchies  la chaux. Dans une de
ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci,
recuit, dont l'cre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les et
baisss, on n'et pu supporter son regard de travers, faux, menteur,
et pourtant d'un fou furieux.

Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la
place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait
la mine atroce, il et fait peur au coin d'un bois. Le roi, dans
l'affaire de la Chine, s'tait fort dclar, avait chass le P.
Lecomte. Et justement Tellier, pour cette mme affaire, eut contre lui
les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi
tait habitu avec La Chaise  tre dirig tout doucement, par un
homme  tempraments, qui, en mme temps, mnageait le clerg,
attnuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de
tout cela; il tait fait pour briser tout. Il vivait dans une seule
ide (la grandeur des Jsuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni
terre. Il tait clos dans cette monomanie, comme une bte dans une
cage de fer. Ses confrres en avaient terreur.  peine cinq ou six, de
sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.

Jamais un homme, mme le plus mal n, n'arriverait de lui-mme  cette
perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps
qui,  la longue, concentrent dans un individu un enfer de mchancet.
Les Jsuites de France, matres de nos rois et rois rels de la grande
monarchie du sicle, taient trop gros seigneurs pour tre bien avec
leurs gnraux (Gonzals, Tamburini). Le vrai _Ges_ tait moins celui
de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. L se tenait
leur _conseil troit_, une vritable inquisition dont le chef et la
cheville ouvrire tait ce Tellier. Ils rparaient leur indocilit en
tant plus Jsuites que les Jsuites romains, plus intrigants, plus
furieux, plus sclrats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient t
impudents, comme on a vu, l'avaient pay. Et d'autant plus, par ces
humiliations, le venin de Tellier s'tait envenim. Il tait fou de
haine et de vengeance. Il empoigna cet norme pouvoir que les deux
ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour craser,
comme un cruel fouet de pdant, un knout, un martinet de fer.

Il faut avouer que ces honntes et modestes seigneurs, qui n'avaient
pris ascendant sur le roi qu' force de l'adorer, le mnagrent bien
peu ici. Vingt ans plus tt, jamais ils n'eussent os lui montrer
seulement un tel homme. Mais alors ils pensrent sans doute que,
vieux, sec et bris, il serait moins sensible, recevrait le mors de
cette rude main, et peut-tre la subirait d'autant mieux parce qu'elle
tait rude, et par esprit de pnitence.

Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jsuites, appuys
sur l'influence dcrpite de madame de Maintenon, ne purent faire
quilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante
du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle choua pour mettre un homme
 elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint 
substituer  Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence
resta tout entire du ct du soleil levant, de la puissance nouvelle
qui montait  l'horizon, je veux dire du ct du duc de Bourgogne. Son
pre, le grand Dauphin, dj apoplectique, pouvait mourir et mourut en
effet.

Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par
excs de scrupule, faisait effort pour tre juste (comme Saint-Simon
veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il tait en tutelle. On
ne lui avait pas permis seulement de lire les _Provinciales_. C'est
l'anne de sa mort que Fnelon enfin lui permet, non de les lire, mais
de se les faire lire par le Jsuite Martineau, qui saura bien les
commenter et en adoucir le venin.

La France tant en de telles mains, la grande affaire est le salut et
le monde  venir, la dispute thologique. L'ennemi capital n'est pas
Marlborough, mais Quesnel. Les grands vnements ne sont pas les
batailles, mais les mandements.

Pour l'extrieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est
la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charit  douter de la
bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colre de la cabale dvote
est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fnelon ne dissimule
pas qu'il craint nos succs, qui endurciraient le roi d'Espagne dans
son obstination. Lui-mme, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera
pas (dit-il) son diocse, subira le matre autrichien. Dans cet esprit
de rsignation, de bons gnraux et de bons ministres ne sont pas
dsirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient
nos calamits. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme
capable, administrateur srieux qui et un peu relev ce pays. On
rappelle le jeune Orlans, qui y a eu quelques succs. On laisse
croupir chez lui Vendme, qui et pu en avoir.  grand'peine on en
vint  l'employer plus tard.

Plusieurs proposaient de cder tout  l'ennemi _jusqu' la Somme_,
d'abandonner ce que la France avait gagn en deux cents ans, de
revenir  la misrable France ouverte et dsarme que trouva Louis XI
 son avnement.

Fnelon mord  cette ide. On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier
Pronne, Saint-Quentin, Guise.

Qui prouve qu'on et gard Paris?




CHAPITRE XVI

LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH--MALPLAQUET

1709-1710


Le grand peuple qui meurt dans cette anne funbre s'teint sans voix.
Il effraye le monde de sa patience.

 peine quelques pages rares et presque ignores d'un petit paysan
(Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes
poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout,
errants sur la plaine dserte, ivres, blouis de l'hiver, frapps,
mais rsigns, s'asseyant  terre pour mourir.

Ceux qui taient arms montraient mme douceur. Ni plainte, ni
pillage. Dans une arme de cent mille hommes  qui le pain manquait
sans cesse, nos soldats puiss jenaient et ne se plaignaient pas, et
mouraient de la mort des saints.

Les langues sont finies et les mots puiss, devant de tels
spectacles. L'histoire en deuil s'arrterait, s'asseoirait aussi pour
pleurer, si, dans l'abme mme, elle n'avait vu enfin une lueur.

Hors de la politique atroce qui froidement perptuait les maux, deux
faits fort diffrents eurent lieu qui recommencrent la nature.

Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abus! Ce n'est pas une
vaine parole, c'est la ralit solide qui porte tout le reste, c'est
la vie elle-mme; d'autre part, l'amour, la piti. Dans les situations
dsespres, ayant creus la mort, on trouve (au fond, dessous) la
Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.

Ds longtemps la piti, la conscience, tyrannises et touffes,
rclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait  chaque
ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.

D'autre part, notre infortun paysan de France, dans l'excs des maux
mmes, eut un rveil trange. Par le sublime coup de Malplaquet, il
reconquit pour nous l'intrt, le respect de tous.

L'opinion tourna et redevint franaise. Anne s'enhardit peu  peu, et
commena d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'lan dfinitif, qui
fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le
dire, d'abord tout simplement dans le coeur d'une bonne femme.

Elle tait bonne, et voil tout. Du reste, faible, craintive et ne
pour obir, pour tre le jouet des autres. Tous l'ont mprise,
dnigre. Elle n'avait pourtant pris le trne que par scrupule
religieux. Anglicane zle et craignant le papisme, elle faisait avec
remords et larmes la guerre  son frre qu'elle aimait. Esclave du
parti de la guerre, malheureuse dans son intrieur, elle tomba de
chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle tait bonne, d'un
coeur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du
monde.

Elle tait toute piti, sensibilit instinctive. Il n'y eut pas une
seule excution (mme de meurtriers) pendant son rgne, parce que la
signature de la reine y tait ncessaire et qu'elle ne pouvait la
donner. On peut juger du dsespoir o la jetaient ces grandes
excutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux
massacres inutiles qu'on s'obstinait  faire, la France offrant tout
pour la paix! Elle s'criait: Mon Dieu! quand donc finira cette
horrible effusion de sang?

On la faisait marcher, on la faisait signer au rebours de sa volont;
par exemple le terrible _writ_ qui inflige _la mort  quiconque
communiquera avec un pays o serait le Prtendant_. Sauvage prcaution
pour rendre toute ngociation impossible, largir le dtroit,
terniser la guerre, faire couler entre les deux peuples un
infranchissable fleuve de sang.

Cette pauvre me de douceur et de paix tait entre les mains du dmon
de la guerre. J'appelle ainsi son amie d'enfance, Sarah Marlborough,
charmante, intrigante et perverse, d'un coeur cruel, qu'elle aimait
uniquement. Ne pauvre, elle tait si riche de malice et d'esprit, que
le sage Marlborough n'hsita pas  l'pouser, sr d'y trouver une mine
d'or. Comme il tait toujours absent, et le mari d'Anne toujours ivre,
les deux dlaisses s'pousrent, pour ainsi dire. Mais Anne tait la
femme. Elle avait les besoins d'une Anglaise: aimer, obir. Elle
dpendait extrmement de Sarah, car elle souffrait ds qu'elle ne la
voyait pas, et elle lui crivait sans cesse sous le petit nom de
_Morley_. Elle appelait Sarah _Freeman_ (l'homme libre), allusion 
son parti et  l'nergie de son caractre.

Les amitis passionnes de femmes sont, on l'a vu, un caractre de ce
sicle. L'amour des hommes tait si peu de chose! Les emportes s'y
jetaient avec scandale, virilement, comme la fameuse Christine de
Sude. Les dvotes, avec une certaine onction fminine, comme les deux
reines d'Angleterre, celle de Londres et celle de Saint-Germain (la
seconde pour une Italienne). Mais cette bien-aime Sarah abusait
cruellement de son ascendant masculin. C'tait un politique en jupes,
espion des whigs et lieutenant des Marlborough, qui leur livrait la
reine dans son plus secret intrieur. Si elle avait soupir pour la
paix, si elle avait pleur au souvenir de sa famille, on le savait, et
d'autant plus on la tranait dans la voie de la guerre.

Tant que Louis XIV fut vraiment redoutable, avant Blenheim, Ramillies
et Turin, la guerre tait le droit de l'Angleterre. Mais quand il
baissa tellement, qu'il offrit l'Italie, quand il offrit l'Espagne
mme, il tait insens que les whigs s'acharnassent pour grandir
l'Autrichien, pour en faire un Louis XIV. Ils se disaient le parti
patriote, et patriotiquement gagnaient de toute manire. Ils
engraissaient par la bourse et la banque, en crasant d'impts
l'agriculture, ruinant le commerce, la marine marchande, partout en
proie  nos corsaires. Pendant que leur pote Addison crivait
_Caton_  leur gloire, leur chef Marlborough s'arrondissait et se
faisait tout d'or. Il gagnait par les fournitures, gagnait par les
troupes incompltes, recevait pension des rois, des juifs de Londres.
Peu  peu cependant, les offres de la France augmentant, il devenait
clair qu'on ne voulait plus rien dans la guerre que remplir ses
poches. Comment cette effronte Sarah soutenait-elle prs de la reine
une si honteuse situation? Par des moyens honteux certainement, par
tout ce qui pouvait obscurcir, affaiblir, ce trs-faible esprit.

Le croissant ascendant du parti whig qui gouverna dans le XVIIIe
sicle, le souvenir des victoires de Marlborough ont protg Sarah, et
l'ont grandie. Si on la fait criminelle, on la pose en lady Macbeth,
digne, altire dans le crime.  l'en croire elle-mme, elle aurait
tout emport de haute lutte par l'ascendant d'une me forte sur une
faible. Elle n'et rompu avec la reine que par mpris de sa
dpravation. Le contraire est bien plus probable. Sarah est si souvent
menteuse dans ce qu'elle a crit, qu'elle doit mentir ici encore. Anne
tait une douce personne, honnte et pieuse, triste, ennuye,
maussade, une sotte peut-tre, qui, par pudeur, se dfendit fort mal
des accusations impudiques d'une femme qui ne rougissait pas. Mais, 
les regarder toutes deux, Anne et Sarah, l'histoire (sous serment)
jurerait: La coupable, c'est celle-ci.

Elle tenait la reine dans ses mains, dans cette demi-squestration o
nous avons vu en Espagne Philippe V. Une personne, ainsi captive, est
bien peu responsable. Elle reoit, subit tout du dehors, mme ses
vices. Anne, avec sa vie de recluse, d'esclave toujours contrarie,
tait sur la pente gnrale alors; elle aimait les spiritueux, buvait
l'oubli. Sarah, qui pour cela l'insulta plus tard, y trouvait fort son
compte. Dans l'blouissement, les pesanteurs de tte, le vertige d'un
tel tat, les signatures passaient bien aisment.

La confidence de cette misre lui donnait une grande prise. C'est un
triste ct de la nature humaine qu'une faible personne aime plus
celle qui voit ses hontes de nature ou de vice, ces choses humiliantes
ou ridicules dont on demande pardon. L'enfant aime qui le souffre, le
gte, sa bonne ou sa nourrice. La demi-ivresse est une enfance. Elle
tourne volontiers  l'attendrissement. Anne, tendre d'elle-mme, en
ces moments de dfaillance o l'on est  discrtion, servie, soutenue
par Sarah, avait pour elle des lans et des larmes, qu'on et crues
des larmes d'amour. Fort loin des dsordres du temps, ignorante des
moeurs qu'indiquent les sonnets de Shakespeare, elle se dfiait peu,
suivait l'instinct aveugle. Sa vie avait t abstinente, ajourne.
D'autant plus aisment les mauvaises fes pouvaient agir, l'ivresse et
l'ivresse du sang, enfin les ruses caressantes qui sans nul doute ne
furent pas pargnes pour tirer des gages solides. Si la pauvre folle
en venait  crire ces folies, si Sarah avait d'elle des lettres
ridicules, elle devenait matresse absolue. Les rles taient changs.
Anne tait sa servante, et Sarah la foulait aux pieds.

Sarah avait t leve avec la reine, donc n'tait pas trs-jeune, et
elle n'tait pas prcisment belle. C'tait une petite femme,  traits
fins, dlicats, dans un contraste singulier avec sa langue aigu, sa
piquante nergie. Si sa riche chevelure,  flots voluptueux, n'et eu
un effet fminin, elle et tenu beaucoup du jeune homme. Et
certainement elle tait plus qu'une femme. Sa violence, sa force
imprieuse, donnaient du prix  des moments plus doux. C'tait un
matre, et d'autant plus aim, pour peu qu'il mollt et ft grce.
Mais cela, sans tmoin. En public, elle commandait, grondait et
corrigeait la reine.

Elle avait donn  Sarah, on peut dire, l'extrme confiance
d'habitudes et de privauts, en la faisant Matresse de la garde-robe.
Place analogue  celle de la _Camerera mayor_ d'Espagne. C'tait la
royaut de l'intrieur le plus intime, l'entre aux heures caches,
aux moments impossibles. Les reines et rois, toujours sous les yeux du
public, n'avaient nulle autre retraite (la duchesse de Bourgogne, plus
tard le petit Louis XV, s'y cachaient pour pleurer). Moins de mystre,
du reste, en France, Espagne ou Italie, o on ne s'enfermait gure.
Mais en Angleterre, tout ferm. L'heureuse favorite, admise  cet
asile, le tmoin unique et chri pour qui on ne se gardait plus,
tenait la personne mme.

Sarah avait bien plus que la princesse des Ursins, ayant la clef et le
verrou, le sanctuaire o la prude timide laissait la pruderie,
mollissait tout  fait. Sortant de l, mue, sous un reste d'ivresse,
elle achevait de dlirer, et elle crivait  Sarah bien plus peut-tre
qu'elle n'et os lui dire. C'est ce que voulait la perfide. Loin de
la redresser doucement et d'anantir ces billets, elle les gardait
comme menace permanente, comme arme, pour la perdre au besoin.

Ds lors, elle la mnagea peu, la traita comme un mari dur traite une
femme de cinquante ans, trop tendre. Non-seulement elle la faisait
taire, lui imposait le silence, mais elle signalait son vice, la
dvoilait cruellement, comme Cham fit  No. Un jour,  un office
solennel  Saint-Paul, elle lui donna ses gants  tenir, ce que fit la
reine avec soumission. Puis, les lui reprenant, elle se dtourna
insolemment comme pour viter son haleine. Anne et pleur, et c'et
t tout, si, en particulier, Sarah l'avait ddommage; mais c'tait
le contraire. L'assiduit lui pesait. Elle crut pouvoir sans danger
l'occuper, l'amuser, en plaant auprs d'elle sa propre cousine, jeune
femme agrable, lady Masham, pour le service de la chambre 
coucher. Celle-ci tait modeste, intressante. Elle tait pauvre. Son
pre, bon ngociant, s'tait ruin. Marie, elle tait veuve, n'ayant
qu'un mari nul, de forme et de crmonie. La reine la trouva fort
douce, aussi obissante que Sarah tait insolente. De plus, elle avait
justement les opinions de la reine, du torysme anglican. Elle ne
parlait que de la paix.

Les deux femmes s'attendrirent ensemble sur les misres de la guerre,
le dsolant tat de l'Europe. Anne sut peu  peu bien des choses
qu'elle ignorait. Elle sut que l'Empereur, la Hollande, faisaient peu
et ne payaient rien, donc que tout retombait sur l'Angleterre, qui
seule payait le massacre annuel, pour l'lvation de l'Autriche et le
profit de Marlborough. Le bon coeur de la reine se souleva. Sa
conscience s'ouvrit, et elle y vit ce jour terrible, que d'elle
primitivement, de sa signature, de sa main, drivaient tous ces
maux,--d'elle captive, d'elle esclave de deux vices, pouse dgrade
de ce demi-mari qui l'avilissait en public.

Mais, d'autre part, la pauvre femme se voyait seule. Ce dmon tenait
tout. Le Parlement, l'arme, toutes les places depuis longtemps
taient dans la main sanglante de Marlborough et de Sarah: Et mon
honneur aussi! pouvait dire Anne. Car, dans la figure aigre et sombre
de son tyran, elle lisait: Je te perdrai quand je voudrai!

La honte, la pudeur est forte chez la femme, bien forte chez la femme
anglaise. Pour telle misre, fort innocente, elle plit, frmit. On a
tort de rire ou douter. Elles sont telles, en effet. Qu'tait-ce donc,
grand Dieu! pour la reine Anne d'tre violemment dcouverte en cette
honte d'intrieur, qu'elle avait peu sentie  travers certaines
fumes, mais qui maintenant lui semblait si fangeuse!... _La reine_,
en Angleterre, c'est un tre de religion, une divinit politique. Et
cette divinit, on allait la moquer aux cafs, la chanter aux
tavernes, aux carrefours, la traner aux ruisseaux... Plutt mourir.
Nul doute que telle n'ait t sa pense.

Entre la peur et la piti, la conscience, la peur l'emportait.

Les hommes dominent leur bont fort aisment et l'touffent au besoin.
Mais dans le coeur des femmes, la piti est souvent une passion
souveraine et la bont une douleur  laquelle elles ne savent
rsister. Deux choses paraissent avoir emport la reine Anne, vaincu
la peur et la pudeur qui lui liaient les mains.

Elle sut l'pouvantable horreur de notre anne 1709 et la grande
boucherie du sicle, Malplaquet.

Elle sut la dernire ngociation de Louis XIV en Hollande au printemps
de 1710. Elle en eut honte et douleur pour les rois.

Ce ne sont pas les femmes seulement, ce sont les hommes et les plus
durs, du plus ferme courage, qui pleureront au souvenir de la patience
et de la douceur de nos pres dans ces extrmits funbres.

Les fourbes qui menaient la guerre et qui venaient de refuser les
offres illimites du roi, espraient retrouver l'aventure de Blenheim.
Ils avaient 130,000 hommes de vieilles troupes, et Villars 90,000, en
partie de recrues. Avec ce surplus norme de 40,000 hommes, avec des
masses de soldats aguerris contre des corps boiteux complts par des
paysans, ils taient srs de tout, et cependant, ils essayrent la
tromperie, les pourparlers qui  Blenheim avaient dtremp les
courages. Villars, qui avait entass dans Mons ses malades
innombrables, couvrait cette ville dans une position assez forte, un
croissant dont les pointes taient gardes de bois. Sa malheureuse
arme, retarde par les vivres, avait march la nuit, et s'tait  la
hte fortifie d'abatis, de petits retranchements.

Les Hollandais hsitaient d'attaquer. Eugne le voulait. Marlborough
envoya d'abord des promeneurs qui vinrent causer et regarder. La vue
de ces gens bien nourris, bien vtus, tait une tentation. Les ntres,
en guenilles, sentaient d'autant mieux leur misre. Le rouge Anglais
et le lourd Hollandais semblaient une rise de leurs tristes figures,
de leurs bras maigres, faibles pour lever le fusil. Ces promeneurs
inoffensifs furent bien reus des ntres. Ils avaient l'air de dire:
Pourquoi se battre? arrangeons-nous.

Ils firent venir aussi leurs officiers, et enfin l'homme important,
dirigeant, de l'arme anglaise, le factotum de Marlborough, le rus
Cadogan, qui, tout en observant nos positions et nos dfenses,
s'adressa  un de nos gnraux, l'Italien Albergotti. On parla de
paix, on regretta que Villars ne ft pas l pour en parler. De sorte
que ce mot fatal de _paix_ circulait de rang en rang, l'espoir aussi,
l'ide qu'entre braves gens on pouvait s'entendre. Voil qu'on
s'attendrit l-dessus; on est amis dj, on s'embrasse sans se
connatre. Villars vit le danger. Mais ces Anglais nous aimaient tant
qu'ils ne voulaient pas se retirer. Pour en venir  bout, il fit tirer
des coups en l'air.

S'ils n'avaient pu dbaucher nos soldats, du moins ils s'en allaient
instruits. Quelques dessinateurs avaient eu le temps de saisir les
profils de nos dfenses; on voyait les jours, les endroits o leur
canon pouvait nous entamer, o leurs grosses masses se jetteraient
pour nous craser de leur nombre. Ils virent que le centre tait
faible, et qu'en portant la grande attaque sur la droite, ils
forceraient Villars  affaiblir encore le centre pour secourir cette
droite.

Ils virent suprieurement le matriel, point du tout le moral.
L'impatience des souffrances, la bataille retarde deux jours, ce
parlage inutile et ces embrassements de Judas, avaient donn  nos
soldats une violente irritation, une sombre et terrible fureur.
Villars, passant devant les lignes, vit des morceaux de pain  terre
qu'ils avaient jets. Ils ne voulaient plus manger, mais le sang de
leurs ennemis.

L'exprience s'en fit par les mercenaires de Hollande. Ils vinrent
faire contre notre gauche l'attaque secondaire pendant que les Anglais
faisaient la principale  droite. Ces soldats allemands taient mens
par de vrais Hollandais, capitaines orangistes, et par le petit
prince, neveu de Guillaume III; ils voulaient lui faire gagner sa
princerie avec du sang allemand, lui faire planter le drapeau jaune
sur les lignes franaises. On les laissa venir  bout portant, et l
les grasses lgions, mitrailles, fusilles, lardes, fondirent et
disparurent. Le recul du drapeau tuait la maison d'Orange. Les pauvres
diables de soldats achets, ne refusrent pas, gagnrent leur argent.
Ils furent ramens trois fois par ces furieux orangistes. En un
moment, les ntres firent un tas de douze mille morts.

Notre droite, moins heureuse devant l'paisse arme anglaise, avait
faibli. Villars, pour la sauver, prit des troupes au centre; il
chargeait  leur tte, quand un coup de feu lui brisa le genou. On
l'emporta vanoui. Heureusement, le vieux Boufflers, qui tait venu
gnreusement l'aider et qui dj avait eu ce succs de la gauche,
accourt au centre. Dj il tait perc par Eugne. Succs facile avec
ses nombres normes. Eugne jeta l trente mille hommes qu'il avait de
trop. Boufflers avait de son ct toute la cavalerie franaise qui
n'avait pas donn encore. Il chargea, rechargea, je ne sais combien de
fois. Tout restait incertain, lorsque Marlborough vint tablir une
batterie qui mettait notre cavalerie entre deux feux. Cela dcida la
retraite. Boufflers la fit lentement avec une moiti de l'arme.
L'autre moiti rejoignit bientt.

Comment les allis, les prtendus vainqueurs, ne profitrent-ils pas
de cette sparation? C'est qu'ils n'en pouvaient plus. Les ntres
voulaient combattre encore. On ne leur laissa rien que cet horrible
champ  nettoyer. L'homme le plus vridique, le modeste Boufflers, dit
qu'ils eurent environ _vingt mille morts_, et les Franais sept mille.

Rien ne manquait  la laideur de l'vnement. Il tait inutile,
puisque la France offrait tout. Il fut tach de trahison, fatal aux
allis, qui n'en tirrent que Mons, qui, plus nombreux que nous d'un
tiers, perdirent trois fois plus que nous. Ils purent sonner les
cloches, mais les cloches des morts.

Mme succs sur la frontire. Entrs par trois cts, Allemands,
Autrichiens, Savoyards, se donnaient rendez-vous  Lyon. La partie fut
manque. Les premiers qui parurent, les Allemands, furent jets dans
le Rhin. On commenait  voir qu'on n'entrait pas impunment en
France. Marlborough avouait lui-mme que les Franais ne se battaient
pas mal, quand ils taient bien conduits.  Malplaquet, ils ne
furent pas conduits; Villars fut bless tout d'abord, et vers la fin
Boufflers, dans ses brillantes charges, ngligea d'appeler  lui sa
droite, qui tait alors disponible et aurait donn la victoire. Ainsi
manqurent les gnraux. Tout se fit par l'lan et l'obstination du
soldat. Il y avait donc une France, on l'avait vu, senti, mais une
France  bout de ressource. L'hiver, Desmarets descendit aux hontes
dernires. Il ne payait qu'en rentes les sommes exigibles. Celui qui
attendait cent francs, en touchait cinq, plus un papier de 5 pour 100.
C'est la drision du _consolid_, solidement fond sur la banqueroute
prochaine. perdu de dtresse, il en tait  voler des dpts, 
brocanter des grces; pour argent, il amnistiait les dilapidateurs de
la marine; il innocentait les faussaires. Les jeunes arbres des forts
royales, l'avenir, l'esprance, il les coupait, les vendait  bas
prix.

Dans ce Versailles dor, sous les triomphants plafonds de Lebrun,
l'Europe voyait un mendiant, pauvre diable en faillite, dbiteur
insolvable. Aux ngociations que le roi ouvrit au printemps, quand il
offrit de l'argent pour la guerre qu'on faisait  son petit-fils, les
Hollandais se mirent  rire, et demandrent o seraient les srets,
quels seraient les banquiers qui rpondraient pour un homme tellement
ruin. Nos ngociateurs, Uxelles et Polignac, rpondaient
srieusement, nommaient telles solides maisons. Mais les Hollandais
prolongeaient cruellement la factie, disant: Si ces banquiers
faisaient faillite eux-mmes...?

De telles rises portent malheur. On trouva partout odieuse la
conduite d'Heinsius. Il voulait seulement pouvoir dire au parti de la
paix: Vous le voyez, je ngocie. Il appelait nos ngociateurs, et en
mme temps, par tous les genres d'affronts, il tchait d'irriter,
d'exasprer. On lui avait envoy les deux hommes les plus endurants du
royaume, dcids  sourire  chaque soufflet. L'un, le bel abb
Polignac, dispens (comme prtre) d'avoir du coeur. L'autre, Uxelles,
un bas courtisan. Ils tonnrent l'Europe de leur martyre
diplomatique.

On ne voulait pas seulement qu'ils dbarquassent (mars 1710). Puis on
ne leur permit de sjour que Gertruydemberg, petite citadelle noye,
et on les logea dans un trou. Encore, durent-ils se dguiser, Polignac
en laque, d'Uxelles quitter son habit militaire. On les tint l comme
en prison, avec si peu d'gards, qu'on leur ouvrait leurs lettres et
qu'on les leur donnait ouvertes. On tranait le plus qu'on pouvait;
chaque proposition mettait dix jours pour aller  la Haye.

Qu'imposait-on? que voulait-on? on ne daignait le dire. Le roi, aprs
tant de choses offertes, offrait encore l'Alsace, il offrait de
dmolir Dunkerque de ses mains; il offrait cette chose dshonorante de
faire une guerre d'argent  son petit-fils, de payer l'excution de sa
ruine. Que voulait-on? tantt c'tait Metz, les trois vchs, tantt
la Franche-Comt. Pourquoi pas la Bourgogne? pourquoi pas Lyon? Jadis
il a dpendu de l'Empire. Bref, on ne voulait rien.

Eugne avait en poche un plan dress, sign par lui, du dmembrement
de la France (Duclos l'a vu). C'tait l son roman, et il s'y
obstinait en furieux. Fort sottement les Hollandais se faisaient ses
organes, disaient les choses folles qui devaient rompre tout et
rouvrir le champ aux armes. Le roi consentant  payer ceux qui
chassaient son petit-fils: Non, ce n'est pas cela, dirent-ils. Il
faut que _seul_ il le chasse lui-mme, et en deux mois.--Mais, disait
Polignac, Philippe V tient toute l'Espagne, moins Barcelone. Comment
le faire partir de l, si vous ne lui donnez au moins la Sicile?
Est-il possible que le roi fasse en deux mois la conqute de l'Espagne
et des Indes?--Eh bien! la guerre sera possible; nous allons la
recommencer.

C'tait assez et c'tait trop. Polignac publia par une lettre dans
tous les journaux les offres excessives du roi, les insolences
incroyables des Hollandais, le dtail dsolant de cette bastonnade
diplomatique. Triste publicit, dont les coeurs furent touchs
pourtant. Un grand revirement avait lieu en Angleterre. Trois partis,
sans s'entendre, agirent pour faire sauter les whigs:

1 Les amis de la paix. C'tait presque tout le monde, la masse
immense qui souffrait de la guerre. Agriculture, commerce, marine
marchande, immols par la banque, la bourse et les agioteurs;

2 Ce qu'on peut appeler les amis de la France. Je ne parle pas des
vieux jacobites, je parle du petit parti, trs-puissant et
trs-influent des gens d'esprit qui admiraient, aimaient notre
littrature, les moeurs faciles, les modes de France. Groupe brillant
de libres-penseurs, qui nous dut son lan, et nous le rendit bien. Ils
n'influrent pas peu sur Montesquieu et sur Voltaire.

3 Mais la coalition qui se faisait contre les whigs avait besoin
d'agir dans une forme identique, de prendre unit, force, dans quelque
grand mouvement. En Angleterre, les choses politiques prennent souvent
l'aspect religieux. Ce fut l'anglicanisme qui fournit cette force,
cette apparence populaire. On attaqua les whigs par un ct
certainement imprvu, leur tolrance (indiffrence en matire
religieuse). Un furieux anglican, Sacheverel, dchana toutes les
langues. Il dnona, piloria, en chaire, les chefs des whigs. Il
prcha pour le droit des rois et contre la Rvolution.
Applaudissements unanimes. Chacun trouva commode de placer ses griefs,
financiers, politiques, sous ce masque de raction. Sacheverel,
poursuivi, condamn, n'en fut que plus populaire. Les dames eurent son
portrait sur les bagues et les ventails. Nul n'y prit intrt plus
que la reine. Elle assista secrtement au procs. Elle attendait de l
son mancipation. Chose bizarre, mais vraie. La vhmence fanatique,
intolrante, absolutiste, de Sacheverel, travaillait pour la libert,
battant en brche le parti de la guerre, les Catons de la Bourse, les
spculateurs en carnage.

L'Angleterre tait trane par eux au rebours de sa volont dans cette
guerre ternelle. La reine n'osait mme soupirer. On la tenait
tellement captive et si troitement squestre, que Sarah ne lui
laissait pas seulement porter du vin  une domestique malade. L'ayant
surprise ainsi en flagrant dlit de charit, elle lui fit une scne
effroyable. Anne voulut s'chapper, mais elle la retint, s'adossa  la
porte, la fora d'entendre, une bonne heure, cent choses abominables.
Elle parlait si haut, qu'au-dessous, les domestiques entendaient
tout. Anne, prisonnire, tte basse, coutait malgr elle, perdue de
honte et de rougeur.

Et il n'en fut nulle autre chose. La reine avala cela. Contre Sarah,
elle n'avait d'armes que la fuite. Six mois aprs, autre mortelle
injure. Marlborough devant tre parrain d'une fille qu'on voulait
nommer Anne: Je ne le souffrirai pas, dit la furie, si elle doit
porter le nom de cette p... Le mot court, on en rit, Anne s'enfuit,
va se cacher  son chteau de Kensington. Sarah l'y poursuit et nie
tout. Elle l'aurait ramene en laisse, si la nouvelle amie (selon
toute apparence) n'et t l, invisible et prsente. Anne n'osa lui
dsobir en obissant  Sarah. J'explique ainsi sa fermet. Les pleurs
menaants de Sarah furent inutiles. Anne resta de glace. Ayant une
fois rsist, elle se trouva plus brave. On lui fit faire le pas
dcisif, de commencer  modifier le ministre.

On y alla tout doucement. On changea les ministres un  un, pour tter
l'opinion. On rserva Marlborough.  l'entre de la campagne, on
n'osait lui ter les armes. Qu'et-on dit au moindre revers? Les
ministres tories, l'adroit Harley et le spirituel Bolingbroke, se
tinrent en observation, l'oeil sur leur ennemi, ne faisant rien et le
regardant faire.

Il ne fit rien du tout,--que prendre de petites villes. Et en mme
temps Stanhope, autre gnral whig, prouvait en Espagne la plus
sanglante dfaite. Cette anne 1710 fut tonnante en changements
rapides et romanesques. Les Autrichiens et les Anglais sont vainqueurs
d'abord. Philippe V fuit de Madrid. Mais il a l'Espagne pour lui, et
la France lui envoie Vendme. L'archiduc fuit  son tour. Vendme, 
Villaviciosa, trouve les allis spars. Par le coup le plus
hasardeux, il force les Anglais dans une petite ville, puis bat les
Autrichiens. Ceux-ci ont  jamais perdu la partie. L'Europe voit la
question d'Espagne dcide. Celle d'Angleterre l'est aussi. Les whigs
perdent l'espoir de remonter.

Une chance unique leur restait. Une surprise pouvait leur rendre le
palais et la reine elle-mme peut-tre. Chasss par-devant de
Saint-James, ils auraient pu tenter de revenir par les derrires. Anne
tait une femme faible, tendre, timide, qui aisment s'blouissait.
Sarah avait toujours les clefs du plus secret appartement. L'obstacle
unique peut-tre et le vrai tait son orgueil. Mais son mari, plus
corrompu encore, ayant  craindre pour ses vols, n'aurait-il pu la
plier jusque-l, la pousser  cette porte? On savait les moments o
Anne avait peu de dfense. N'et-elle pas t embarrasse si tout 
coup elle avait vu Sarah repentante lui baiser les pieds? N'et-elle
pas t mue de voir la fiert mme joindre les mains, vaincue, rendue
 discrtion, implorant d'elle, non sa grce, mais son chtiment? Qui
chtie n'en aime que plus. La reine et bien pu s'attendrir, et la
ruse, pour un moment de honte, se serait retrouve matresse.

Les tories n'eurent point de repos que la dangereuse porte ne ft
ferme, que Sarah ne rendt la clef. Elle fit une rsistance
dsespre, sentant que c'tait tout. Il le fallait pourtant. Furieuse
alors, elle se mit  courir Londres de maison en maison, criant
qu'elle publierait les lettres d'Anne, contant toute chose secrte,
dvoilant (l'impudique) les tristes nudits de sa matresse,
exagrant, noircissant, salissant.

Elle mlait  cela une calomnie meurtrire. Elle disait  l'oreille
que le Prtendant nagure avait t dans Londres, qu'Anne l'avait fait
venir, l'avait vu, embrass, qu'elle tait vendue  la France, aux
papistes, etc.

Terrible accusation en Angleterre. Qu'on se rappelle tant de lugubres
souvenirs, la furieuse explosion antipapiste qui eut lieu par trois
fois, et sous lisabeth, et sous Jacques Ier, enfin par Titus Oats.
Avec un morceau de drap rouge, on rend un taureau fou. Et l'Angleterre
aussi, avec ces vieilles lueurs de la conspiration des poudres. Que la
raction wigh se ft sous Anne, on aurait eu, au lieu du procs de
Marlborough, le procs de la reine, et sa tendre amie et refait pour
elle l'chafaud de Charles Ier.

Elle ft morte de peur, cette femme craintive, si elle et su son
frre dans Londres. Ses ministres frmissaient  l'ide seule
d'entamer des ngociations avec la France. Il y avait peine de mort.
Personne n'osait donner aux whigs une telle occasion, et nul
n'attachait le grelot.

On avisa dans un grenier de Londres un quidam, homme de peu, rien
qu'un _homme mortel_, comme dit Shakspeare. C'tait un abb Gautier.
On lui fit passer le dtroit, d'Angleterre en Flandre. C'tait la fin
de janvier 1711. Gautier arrive  Versailles chez Torcy: Voulez-vous
de la paix? dit-il. C'tait demander, dit Torcy, au mourant s'il
voudrait gurir.

Les Anglais offraient de ngocier en Hollande. Le roi les tonna en
leur disant qu'il aimait mieux ngocier en Angleterre. Il leur donna
cette grande situation d'arbitres de la paix, leur transmit le sceptre
du monde.

Cela enhardit les tories. Ils pensrent que si l'Angleterre recevait
des Franais eux-mmes la royaut du commerce et des mers, elle leur
pardonnerait d'avoir oubli la loi. Ils envoyrent cette fois un
Anglais, le pote Prior, ex-garon de taverne, hardi et plein
d'esprit, qui savait la France  merveille. Mais d'abord il demandait
tant qu'on tait effray. On laissa la campagne s'ouvrir. Elle n'eut
pas grand rsultat. Marlborough s'y enterra (dans l'or). Il ne fit
rien, gagna beaucoup; il se sentait descendre, et se htait de faire
sa main. Pour une petite ville qu'il prit, dans tout l't, il se
trouva avoir mang deux cent millions.

Anne se hasarda enfin  recevoir un Franais, le Normand Mnager,
habile homme, avocat et ngociant. Elle craignait beaucoup. Mnager
logea prs Saint-James, chez une sage-femme, et il ne sortait que la
nuit pour confrer avec les ministres. En bonne femme, et femme de
mnage, la reine s'occupa fort de lui, chargea Gautier d'en avoir soin
et de le rgaler pour elle.

Du premier coup, grande difficult. Les tories disaient qu'il fallait
satisfaire l'Angleterre d'abord, et remettre  la paix gnrale les
intrts de la France. Quelle garantie, si vous n'crivez rien? leur
disait Mnager.--Notre parole et celle de la reine, notre fortune et
notre vie. Louis XIV fit dire qu'une telle garantie suffisait. Les
Anglais furent saisis de joie. Harley retint Mnager  souper, et,
renvoyant les domestiques, il but au roi de France, au meilleur ami
de la reine. (Septembre 1711.)

On ne pouvait tre difficile.

Les tories, en pril, toujours en vue de leur procs futur qu'on leur
ferait pour avoir fait la paix, taient forcs d'tre exigeants.

Premier point capital pour les couvrir d'avance: _la France renvoie le
Prtendant_;

2 La France dtruit Dunkerque, le grand nid des corsaires. Elle livre
Terre-Neuve (sauf un petit dbarquement), Terre-Neuve, la ppinire de
ses matelots, qui occupait quarante mille pcheurs;

3 Elle donne libralement ce qui est  l'Espagne, Gibraltar,
Port-Mahon, la douane de Cadix, le monopole de la traite des ngres.

Enfin tout fut sign. Notre ami Bolingbroke mena le Franais 
Windsor, o la reine l'attendait. C'tait la nuit, l'automne (6
octobre 1711). La reine aussi, comme les feuilles, avait pli. Elle
tait loin dans son automne, malade, et elle ne dura gure. La scne
fut touchante.

Elle tait heureuse de prparer la paix avant sa mort. Elle dit 
Mnager avec bont qu'elle hassait la guerre, le sang, qu'elle le
priait de prsenter ses amitis au roi de France. Peu aprs, Harley
l'ayant rencontr, lui prit les mains et dit avec effusion: De deux
nations n'en faisons qu'une, une seule nation d'amis.

Grande parole dont tout coeur humain reste touch. Elle est fconde
d'avenir. Elle portait bien moins sur le trait (ncessaire et dur)
que sur l'autre lien qui rattacha les deux peuples. Je parle de ce
pont sublime de la libre pense et de la nouvelle foi philosophique,
victorieuse de deux fanatismes, qui fut jet sur le dtroit.

Le trait fut hardiment publi.

Aux criailleries des Hollandais et Autrichiens, on rpondit qu'ils
n'avaient aucun droit, n'ayant rien fait de ce qu'ils avaient promis.
Ils n'eurent plus de ressources qu' conspirer contre la reine.
L'agent mme de son successeur, l'lecteur de Hanovre, celui de la
Hollande, l'ambassadeur d'Autriche, confraient la nuit, dbattaient
des propositions violentes, cruellement rvolutionnaires.

Harley savait tout heure par heure. Il le leur dit, et chassa
l'Autrichien en lui disant: Vous tes dshonor... La reine et d
vous faire sortir, mais par les fentres. Il dit au Hollandais: Vous
tes un incendiaire.

Enfin, l'excution fut acheve, comme il fallait, sur le dos de
Marlborough, de l'illustre fripon qui si longtemps avait tripot dans
le sang. On arracha l'orgueilleux oripeau qui le couvrait, et l'on
saisit quelques-uns de ses vols: le brocantage et le filoutage que
depuis si longtemps il faisait sur l'Europe, spcialement sur
l'aveugle Angleterre. Un des articles montait  dix millions. En un
seul, il put s'excuser, mais pour le reste, rien. Il en fut quitte
pour partir, fltri. Non pas en tout. Il y avait trop de complices.

La principale, Sarah, qui seule avait rendu cela possible, par la
servitude de la reine, au lieu d'tre fouette  Newgate, comme elle
l'avait si bien gagn, alla, riche, trner en Europe, et dans la
France mme, qu'elle avait gorge.




CHAPITRE XVII

RUINE DE LA NOBLESSE--RUINE DU CLERG--MORT DU DUC DE BOURGOGNE

1710-1712


Il est grand temps que tout ceci finisse. On vieillirait  user ce
vieux monde, qui, par del toute raison, prolonge sa dcrpitude. Tout
est fini. Qu'en faire? Pas une ide ne sortira de l. Ce sont de ces
moments (pour parler comme Luther) o Dieu s'ennuie du jeu, et jette
les cartes sous la table.

Les cartes, ce sont les rois, les reines et les valets. Tout cela va
disparatre en deux ou trois annes. L'Empereur d'abord, ce qui fait
empereur son frre Charles, prtendant d'Espagne (et cela finira  la
longue la guerre). Puis, presque  la fois la reine Anne, le duc, la
duchesse de Bourgogne, et je ne sais combien d'autres princes en
Europe.

En tte de ces morts, nommons les deux grands morts, non pas des
hommes, mais des classes entires. La noblesse, le clerg prissent,
dvoils et dshonors, elle par l'enqute du _Dixime_, lui par
l'_Unigenitus_. La noblesse apparat, ruine de fortune et de coeur,
vivant de honteuse industrie. Le clerg, dans sa folle bulle, condamne
 la fois le dogme chrtien, l'esprit anti-chrtien. Il rejette le
pass, l'avenir, s'assoit entre eux dans le nant.

C'et t bien dommage que l'invasion et russi. Si l'tranger ft
venu donner le dernier coup  la vieille machine, on n'et pas vu
combien elle tait pourrie en dessous, on ne l'aurait pas vue
s'affaisser d'elle-mme.

En septembre 1710, lorsque Desmarets aux abois revint aux grands
expdients repousss en 1708, quand il proposa d'ajouter  tous les
impts le _Dixime sur le revenu_, qui devait atteindre tout le monde,
le clerg et la noblesse, on calma les scrupules du roi en lui disant
que le clerg s'en tirerait par un abonnement mdiocre, et que la
noblesse, recevant de ses dons plus que ce dixime, elle en
souffrirait peu. On pouvait ajouter que les gens en crdit se feraient
exempter, ne payaient gure. C'est ce qui arriva. Ce gigantesque impt
ne donna par an que vingt-cinq millions.

Ce qu'il donna, ce fut la connaissance que les commis (et par eux tout
le monde) eurent des affaires de la noblesse, le jour effrayant et
subit qui se fit dans cet gout. Ces commis ne respectrent rien. Pour
s'exempter ou se faire allger, il fallut leur montrer le fond du
fonds. Saint-Simon est rvolt de leur royaut insolente, de leur
curiosit effronte. Un rat de cave, dit-il, fut plus roi que Louis
le Grand.

Que fit-il donc, ce rat de cave, et quel fut ce martyre qu'endura la
noblesse? Le grand seigneur le dit en termes vagues, forts, mais
obscurs. On voit qu'il aurait trop souffert de s'expliquer. _Il
fallut faire toucher ses plaies_, produire au grand jour _les
turpitudes domestiques_, subir cette lampe porte sur _les parties
honteuses_ qui frmissaient d'tre montres.

Que veut-il dire? Voici ce que l'on vit.

La noblesse, gnralement exproprie, ruine, ne vit plus alors que de
hasards, d'expdients, jeu, mendicit, vente effronte du crdit qu'on
n'a pas, sales associations avec les financiers, servage des hommes
d'argent.

Ceux-ci, robins, commis, traitants, hommes de travail et d'industrie
(le plus souvent mauvaise, il faut le dire), avaient secrtement
acquis le bien du monde oisif. S'ils laissaient celui-ci subsister,
c'tait uniquement pour l'exploiter prs de la cour. Il ne vivait
qu'en l'air, dans l'ombre de lui-mme. Il figurait, mais n'tait plus.

Entre ces faux propritaires et les vrais qui daignaient leur laisser
leurs titres encore, on vit les plus honteuses, les plus dgradantes
transactions. La finance, longtemps plume par la noblesse, prenait
bien sa revanche. Elle se laissait bien moins endormir par des
mariages. Georges Dandin, devenu Turcaret, dfendait mieux son coffre.
De l les dsespoirs, les fureurs, les poisons, du temps de la
Brinvilliers et de la Voisin.

Les hommes, plus lgers, joueurs et parasites, sautant d'un pied sur
l'autre, prenaient mieux leur parti. Mais les femmes, plutt que de
baisser, faisaient tout, aimaient mieux prir. Elles dfendaient
jusqu'au bout l'apparence, le titre, qui les soutenaient  la cour, 
porte des bonts du roi. De l une situation contradictoire et
difficile. Pour se maintenir dans cette vieille cour de madame de
Maintenon, il fallait un peu de dcence; au contraire, pour traiter
avec les cranciers, beaucoup, beaucoup de complaisance.

La plus fire devait en rabattre. Le mari l'envoyait. Mais l'homme de
finance aimait  les tenir suspendus sur la ruine, prs d'y tomber. Il
exigeait des gages crits de honte. D'autres, esprant se relever,
pour vendre leur crdit, avoir part aux affaires d'argent les plus
malpropres, puisaient les bassesses.

Mme avilissement du clerg. J'ai parl de ses moeurs, des prtres que
le roi sauvait de la justice, mettait en correction  Saint-Lazare, 
la Sodome de Bictre. Il les cachait, mais eux se dnonaient les uns
les autres. Les Jsuites avaient ri de voir le gallican Harlay,
archevque de Paris, hu du peuple qui l'clairait la nuit quand il
allait secrtement de sa grisette  sa duchesse. Les gallicans purent
rire, quand le procureur gnral des Jsuites partit en emportant la
caisse et faisant banqueroute aux cranciers de la maison.

Un peu de honte passe vite. Ils remontaient par la terreur. Dans leur
affaire des rites de la Chine, le pape y ayant envoy le cardinal de
Tournon pour faire enqute, ils le firent enfermer dans les prisons
chinoises, o il mourut trop tt pour leur honneur. Le pape n'osa
examiner, mais dcida contre eux la question des rites.

D'autant plus ils poussrent la guerre du Jansnisme. J'en ai parl
ailleurs, et j'en ai dit le fonds. Les Jansnistes furent les derniers
chrtiens. Ils soutenaient ce qui est le fonds du christianisme, la
Grce, contre le libre arbitre. Les Jsuites, gens d'affaires par le
confessionnal, enseignaient tratreusement la libert pour la salir.

Ce qu'il y avait en France de plus saint, c'tait Port-Royal. Il
s'teignait, ayant dfense de recevoir des novices. Les religieuses
taient vingt-deux vieilles femmes, plusieurs octognaires. Les
Jsuites n'ayant pas de temps  perdre pour dtruire cette maison
dtruite. Ils calculrent qu'un tel coup, obtenu du roi, tonnerait
aussi le pape. Le 5 novembre 1709, le lieutenant de police d'Argenson,
le magistrat des _filles_, fort connu pour ses moeurs, vint avec les
recors mettre sa main de police sur ces saintes. On enleva les malades
qui ne pouvaient se traner.  peine purent-elles prendre un peu de
pain et de vin. Par une nuit humide et froide, on les fit voyager,
cinquante lieues d'une traite. Une, de quatre-vingt-six ans, mourut.

Les morts mmes furent perscuts. L'glise, le cimetire, contenaient
trois mille cercueils. Il y avait l le coeur du grand Arnaud (apport
de l'exil), les corps des fameux solitaires, Lemaistre de Sacy,
Tillemont. Racine y reposait. La grande foule, c'taient les
religieuses, autour de leurs abbesses, la mre Agns et la mre
Anglique. Les pauvres vierges, dans le long martyre d'une vie si
austre, prive de toute joie de nature, avaient bien gagn le repos.
Gardes, de leur vivant, par le voile et la grille, elles l'taient
alors par la terre. On eut l'indignit d'aller les regarder au fond de
cette fosse, d'ter le dernier voile. Celles dont l'inhumation tait
rcente, honteusement livres au soleil, furent, parmi les rises,
jetes au tombereau.

Le monde recula d'tonnement. On mesura par l la frocit des
Jsuites, leur pouvoir, la servitude du roi. Mais ce qui surprit le
plus, ce fut la honteuse faiblesse de Noailles, l'archevque de Paris,
qui avait consenti, pour se laver du crime de jansnisme. Des trois
juges de Fnelon (Bossuet, Godet, Noailles), les premiers taient
morts, et le dernier tomb bien bas. Fnelon ne blma la destruction
de Port-Royal que sous un point de vue politique, craignant seulement
qu'elle n'excitt la compassion pour ces filles. Du reste, il en
profite pour accabler Noailles. Dans la mme lettre ( M. de
Chevreuse, 24 novembre 1709), il dnonce un M. Habert, dangereux
jansniste, que Noailles tenait chez lui, dans son clotre de
Notre-Dame; il envoie  la cour une rfutation de cet Habert, et prie
Chevreuse de voir avec le P. Tellier ce qu'on pourrait faire contre
lui. Noailles, ainsi not, dans cette flagrante inconsquence
d'abriter  Paris le jansnisme qu'il perscutait  Port-Royal,
semblait double, hypocrite et tratre. Il n'tait que faible et
flottant.

Les fervents et fidles amis de Fnelon, le voyant triomphant,
croyaient le ramener  la cour.  leur tonnement, le roi persvra
dans son antipathie. Les Jsuites eux-mmes, trs-probablement,
l'aimaient mieux  Cambrai, dpendant, esprant, que d'tre sous lui
 Versailles. Il attend patiemment, mais, tout en protestant qu'il est
rsign  l'exil, et priant Tellier de ne pas s'exposer pour lui, il
ne nglige rien pour son retour. Il dment dans ses lettres ce qui
peut irriter le roi. Il assure qu'il n'y a nulle satire dans le
_Tlmaque_; et ailleurs: qu'il n'a jamais propos de rendre les
conqutes du roi. Mensonges vidents qui ne servirent de rien.

Il avait rendu aux Jsuites le plus grand service, qui leur livra
l'glise, celui de faire marcher avec eux les Sulpiciens, leurs
rivaux, les Lazaristes, leurs ennemis, la grande arme de
Saint-Vincent de Paul (les Jsuites de la charit). C'est par un
Sulpicien, soigneusement dress  Cambrai, qu'il excuta pour Tellier
la perte de Noailles et prpara le grand coup de terreur (la bulle
_Unigenitus_). Ce Sulpicien, side de Tellier et de Fnelon, alla
secrtement en Vende, pays barbaris par la perscution et devenu le
plus ignorant de la France. L rsidaient deux vques imbciles, un
Lescure, un Champflour (Saint-Simon). Cet homme, arrivant de la part
des deux grandes puissances, du confesseur qui nommait les vques, et
du grand prlat de Cambrai, fit faire aux vques (ou apporta tout
fait) un mandement terrible contre Quesnel et Noailles. Et cette pice
fut, contre toute rgle, affiche au diocse de Paris.

Noailles la lut avec effroi sur les portes de l'archevch. Fort
maladroitement il rpondit, retira aux Jsuites leurs pouvoirs dans
son diocse, en exceptant Tellier! Tellier lui fit dfendre de
paratre  la cour, et, par ruse ou terreur, travaillant par toute la
France, il lana sur lui trente vques, qui signrent les lettres que
leur envoyait le Jsuite.

La mort du dauphin (16 avril 1711) faisait dauphin le duc de
Bourgogne. Le prince des dvots, hritier prsomptif, ds lors prit
connaissance de toutes les affaires. Le roi mme voulut que les
ministres allassent travailler chez lui. Laborieux, consciencieux, il
fut, cette anne, un demi roi de France. Son influence modeste, mais
rellement illimite, donna grand encouragement, et aux Jsuites dans
leur guerre, et aux utopistes de Cambrai, de Versailles, qui lui
firent parvenir leurs plans.

Qu'ils partissent de la noblesse, comme Saint-Simon, ou, comme
Fnelon, du clerg, ils s'entendaient si bien qu'en comparant ces
projets non concerts, ils crurent qu'il y avait du miracle. Le fonds
commun tait de faire la monarchie fortement aristocratique, de lui
associer des assembles o domineraient les vques et seigneurs, de
remplacer chaque ministre par un conseil de seigneurs et d'vques.
Curieuse mdecine! Ils croient gurir les maux par ceux qui les ont
faits!

Fnelon va si loin dans son zle pour la qualit qu'il veut qu'on
prfre les nobles, non-seulement pour les grades militaires, mais
_pour les fonctions judiciaires_, qu'on retourne au Moyen ge, aux
juges d'pe. Dfense  la noblesse de se msallier par des mariages
bourgeois.

Ce qui surprend un peu dans les ides de ces gens, honntes pourtant,
c'est leur parfait accord pour la banqueroute. Le _prt_  intrt
est un pch dfendu par l'glise. Ceux qui ont prt  l'tat ont
pch, doivent expier. Fnelon ne les rembourse qu'au trentime
denier! Saint-Simon veut qu'on ne paye rien  cette canaille.
L'horreur qu'on a pour les traitants, on l'tend au peuple immense,
infortun, des petits cranciers de l'tat, vieillards, orphelins,
pauvres veuves, qui ont l leurs dernires ressources, leurs petites
conomies.

Autre voeu: _Exterminer le jansnisme_ par une condamnation de Rome:
on dposera les vques, on destituera les docteurs, professeurs,
confesseurs qui ne souscriront pas. Il est bien ridicule, aprs ceci,
de parler de la tolrance de Fnelon, d'aprs ses premiers ouvrages
thoriques. Il faut consulter sa pratique, surtout sa ligue avec
Tellier.

Saint-Simon, ami des jsuites, et qui en mme temps se croit gallican,
dans son vertige loquent et confus, veut nous persuader que le duc de
Bourgogne, vers la fin, fut impartial, du moins tcha de l'tre; qu'il
et chapp aux Jsuites; que, nomm par le roi mdiateur dans leur
querelle, il penchait pour Noailles;--qu'enfin, quand on surprit les
lettres toutes faites que Tellier envoyait signer aux vques, il se
ft cri: Oh! s'il en est ainsi, il faut chasser le P. Tellier!

Autre assertion de Saint-Simon. On surprit, on fora le consentement
du pape. Il refusa jusqu' la fin la Bulle de proscription. On la
placarda malgr lui, etc.

Tout cela n'a gure de vraisemblance. On veut maladroitement laver le
pape et le jeune prince. Mais la bulle fut demande par le roi en
dcembre 1711, lorsque le duc de Bourgogne tait  l'apoge de son
influence. Elle ne fut point une surprise. Elle contenait ce que les
Jsuites avaient souvent formul, ce qu'ils sollicitaient depuis cent
ans. Le pape hsita de leur donner pleine victoire. Mais comment
n'et-il pas cd? Le roi lui demandait de dcider contre les rois.

Fnelon, l'homme de la Bulle, son violent dfenseur, n'tait qu'une
me avec le duc de Bourgogne. Et le dernier crit de celui-ci, inspir
de son matre, est contre les jansnistes, pour les Jsuites et pour
le pape.

Il faut ouvrir les yeux, ne pas faire sottement des hros d'humanit
contre l'histoire. Le premier acte qui signala l'influence du jeune
Dauphin au moment o il eut ce titre, fut un acte de perscution. On
ferma aux protestants le commerce, l'unique carrire qui leur restait,
en leur dfendant de vendre _mme des biens meubles_ (17 mai 1711).
Cela manquait encore  la Rvocation, que le duc de Bourgogne appelle
une conduite modre.

Le vieux tigre Basville, trop longtemps inactif, se rafrachit d'un
nouveau sang. L'affaire de Marcilly (v. 1668) se renouvelle (avril
1711). Un camisard du nom de Saint-Julien passait en Languedoc les
aumnes de Hollande. En ce moment, il y retournait, il partait de
Genve. Basville dpcha un officier et des soldats qui, sans respect
pour la neutralit suisse, ni pour l'tat de Berne dont dpendait le
lac, l'enleva sur l'eau au passage, le mena  Basville qui, en un tour
de main, le jugea, le fit rompre vif.

Rptons-le. C'est sous l'influence du duc de Bourgogne, de
Beauvilliers, de Fnelon, que fut demande au pape _la Bulle_ de
proscription contre les jansnistes. On en parle toujours trop tard,
longtemps aprs la mort du jeune prince. Il faut la replacer au moment
o on l'exigea, en dcembre 1711.

Rien d'tonnant, puisqu'en la mme anne on recommenait  poursuivre
aussi les protestants,  surprendre,  sabrer les pacifiques
assembles du dsert.

Quoi! ces hommes si doux firent cela? Ils y forcrent leur coeur,
voulant  tout prix rtablir, sauver l'unit de l'glise.

Telle tait la situation lorsque tous ceux qui espraient tant du duc
de Bourgogne furent cruellement frapps.

Une fivre pourpre l'emporta, lui et sa charmante femme (fvrier
1712). La cour fut  la lettre comme assomme du coup. Cent cinquante
ans aprs, on pleure encore en lisant les pages navrantes o
Saint-Simon a dit son deuil.

En ralit, quelque ombre que jette sur ce caractre sa bigote
intolrance, on ne condamnera pas entirement la faveur unanime dont
les opinions diverses l'ont entoure. On doit considrer sa naissance,
son ducation, la cour o il vcut, le mur insurmontable dont furent
entours son esprit ami du vrai, son me sympathique. Pouvait-il
dduire des abus la ncessit de l'galit? Lui-mme tait abus, tait
clerg, noblesse. Il tait n justement identique  ce qu'il et
fallu changer.

Donnez un point d'appui, un levier; je soulve un monde. Il n'eut ni
appui, ni levier, et il tait dans ce monde mme qu'il s'agissait
d'branler de sa base. Pardonnons-lui et comptons-lui sa droite
intention, sa vie pure, l'amour du devoir, le dsir du bonheur des
hommes. Il fit peu, mais _voulut_... L'histoire est dsarme.

Elle est et restera attendrie de sa mmoire.

Il faut pourtant noter deux choses. Le duc de Bourgogne, impopulaire
en 1708, fut-il tout  coup populaire au point qu'on dit? Cela s'est
si souvent rpt qu'on le dit toujours. En remontant aux sources, on
ne trouve pour preuves que des tmoignages de cour. Versailles pleura
le prince, qu'il trouvait accompli, l'idal de la cour dvote.

Je doute que la France ruine ait cru si fortement  ce prochain
miracle de l'ge d'or. Je doute que Paris (dj tout _Rgence_ en
dessous) ait eu impatience de voir s'ouvrir un rgne intolrant,
ennemi de la libre pense.

Autre chose peu remarque, c'est que le bon souvenir que lui garda la
France, le culte que l'on eut pour son matre, revendiqu galement
par les philosophes et les dvots, enfin la lgende arrange de
Fnelon et du duc de Bourgogne, fut, au XVIIIe sicle, un des plus
solides obstacles  la rforme des abus. Les oeuvres imprimes de l'un
et les papiers secrets de l'autre, lus du Rgent, de Louis XV, de son
fils le Dauphin, surtout de Louis XVI, fixrent leur opinion sur
plusieurs points trs-graves, la resserrrent et la circonscrirent.

Ils jugrent que ces hommes vants des philosophes eux-mmes (qui ont
fait de Fnelon une si aveugle apothose), avaient pos la vraie
limite des rformes raisonnables.

Point de rappel des protestants. Point de grce pour les jansnistes.
La fixe division des castes, comme la base de socit.

Tel fut le sort du duc de Bourgogne. Il ne put faire le bien de son
vivant, et, trs-innocemment, il fit le mal aprs sa mort.

Ds le lendemain, le roi, frapp de Dieu, crut l'apaiser en faisant
une chose qu'il supposa agrable  celui qu'il avait perdu. Il
renouvela la terrible ordonnance pour forcer le malade protestant de
se confesser.

Ds le second jour, le mdecin devait l'en avertir, et, s'il ne le
faisait pas sur-le-champ, s'en aller le troisime jour, le laisser
crever l. S'il n'y pensait, ce mdecin payait une grosse amende et
pouvait perdre son tat.

Le prtre averti arrivait, mais avec un huissier pour verbaliser en
cas de refus. Les voisins arrivaient. Ils obsdaient le moribond, lui
disant le nouvel dit. S'il refusait, il ruinait ses enfants, ses
biens taient confisqus. Il leur donnait l'horreur de le voir tran
sur la claie.

Pour rgaler la populace, dont c'taient l les ftes, on tranait le
corps nu.

Mademoiselle de Montalembert fut trane ainsi  quatre-vingts ans, et
la comtesse de Monion, plus jeune, fut exhibe de mme.

Cette ordonnance fut l'acte de pit, d'expiation, de pnitence, la
fte funraire, dont Tellier et le roi honorrent le tombeau du duc de
Bourgogne (8 mars 1712).




CHAPITRE XVIII

LE DUC D'ORLANS--FIN DU RGNE

1712-1715


Ce triste sicle s'est survcu douze ans, jusqu' la mort du duc de
Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi
rellement; elle a perdu son nerf. Le rgne enfin, ce rgne excdant
de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore
jusqu'en 1715.

L'autre sicle est dj tout entier en dessous, le sicle de la libre
pense, celui des _libertins_, comme on disait, sicle des audaces
effrnes dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme
Hegel, l'_empire de l'esprit_? Ce sicle a dit son nom, plus complet,
plus profond: _Retour  la nature_, retour aux sentiments de la vie,
de l'humanit.

Il nat dans les souillures, celles de l'autre sicle et les siennes.
N'exagrons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins
les hontes tnbreuses d'_anti-nature_ o son prdcesseur a trop
vcu. Il est bruyant, il est cynique, il tale ses vices au soleil. Il
ne les cache pas aux gouts.

L'_Anti-nature_, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose
dire quoi. Triste par les deux faces, et profondment triste! mme
dsespre aux choquants sonnets de Shakspeare.

La _Nature_, mme vicieuse, a la lumire pour elle et la joie de la
vie. Ne s'garant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin.
C'est un caractre vigoureux du XVIIIe sicle. Il s'ouvre par un
immense, par un strident clat de rire sur la bulle _Unigenitus_. Il
se pose dj dans sa forme premire avec son roi des _libertins_, cet
homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Rgent, qui ne put
har ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait
tout aller au vent.

On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gt,
dans ses vices, n'et point l'infamie de son pre, ni la salet de
Vendme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais
elle ne se passe plus d'esprit ni de gaiet. Elle viole la morale,
mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont dbordes, et
cependant un peu plus fires. Les filles de thtre moins
complaisantes (_V._ chansons de Maurepas). Ce que les casuistes
tolraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait
(sans y trouver le moindre mal, _V._ Saint-Simon), n'et plus t
possible, mme aux soupers du Rgent. Ses dames, d'Argenton, Tencin,
Parabre, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre
compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut
noble et digne, comme mademoiselle Ass, elle sut imprimer le
respect.

Ce sont des diffrences d'un sicle  l'autre qu'on a trop peu
senties. Maintenant, voyons l'homme mme.

Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand
portrait, si fort, si fin dans le dtail, qu'en a fait Saint-Simon.
Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il
laisse dans l'ombre.

Il n'y eut jamais un homme plus dou. Brillant esprit, rapide 
prendre tout au vol, tonnante mmoire, et, avec peu d'tudes, un
monde de connaissances. Tous les arts. Et la grce en tout.

Il ne manquait  cela qu'une certaine base de fixit, de personnalit.
Il tait n d'lments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son
pre, Monsieur, tait une jolie petite italienne (un Mazarin, selon
toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut
avoir des enfants, et il fut pous par la robuste et hommasse
bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mle, qui n'en faisait
grand cas.

Entre de tels poux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur
rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine  s'reinter par les
excs. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur),
mais, au contraire, actif et voyageur  travers toute science, avec un
got d'universalit tranger  la France de ce temps-l (donc
allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son pre? Peut-tre
le got italien de la musique, peut-tre aussi une certaine facilit
dbonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son pre, au burlesque,  la
platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon,
qui taient les traits paternels, ne parurent point dans le Rgent. Il
tait fort vaillant, comme sa mre, trs-franc du collier, net, lucide
au champ de bataille. Il vit clair  Turin. Il vit clair en Espagne;
il vit et fit,  travers mille difficults qu'on lui suscita. Il y eut
des succs, prit des places qui avaient arrt Cond.

Ce que sa courageuse mre ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut
l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon march de lui-mme, il
n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tnt. De l un abandon
trange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indiffrence pour le bien
et le mal. Il appelait cela _aimer la libert_. Et il citait
l'heureuse libert de l'Angleterre sous Charles II.

Une chose lui fit grand tort, d'avoir un hros favori, de vouloir tre
un Henri IV, de vouloir lui ressembler, mme de visage. Prtention
assez commune de nos Bourbons, qui leur tait fort chre, en raison de
l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crt. De
mme le duc d'Orlans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne
corpulence allemande ne rappelait gure le Barnais. Sa face pleine et
sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilit, mais dans
l'abondance loquente, non l'tincelle du silex, l'clair gascon.
Cette faiblesse d'imitation mena loin Orlans. Si on l'et laiss en
Espagne, il et rappel Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au
roi qu'il tait ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le
tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa
sobrit. Dans son dsoeuvrement, il s'enivra de plus en plus.

Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'tant pas encore,
tout semblait incertain. Orlans eut plaisir  rire de tout ce que
croyait Versailles. C'tait au fond le mouvement du temps, et surtout
celui de Paris. Le sicle semblait suivre,  son dbut, le prcepte de
Descartes: _Douter d'abord de tout_, avant de reconstruire. On secoua,
on remua toute base, et la morale mme. Cela parut, ds qu'on osa.
Mais, dj au Palais-Royal, le prcepteur du prince, Dubois,
l'endoctrinait  son profit, pour dtruire en lui toute foi, surtout
la foi  la vertu, le conduire au mpris des hommes.

D'o venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dgotants
insectes de latrine et d'alcve pullulent les uns par les autres.
Monsieur reut Dubois de son ami de coeur, du chevalier de Lorraine,
et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilit de ce coquin
fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi
lui fit accepter sa btarde, fille de Montespan. Dplorable union. Le
jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au coeur. Un orgueil
infernal et profond. Il l'appelait _madame Lucifer_, et elle en
souriait. Elle ne rvait qu'une chose, faire rgner les btards, son
frre le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de
son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fcha point, mais se jeta
dans le dsordre. Il essayait parfois aussi de l'tude, faisait de la
chimie avec le clbre Humbert. Saint-Simon le blme _de ces vaines
curiosits_. Mais c'est encore par l qu'il est un vrai reprsentant
du sicle.

Elles donnrent, il est vrai, une prise  ses ennemis. La puissante
cabale qui voulait continuer l'imbcillit du vieux rgne et le
triomphe des Jsuites, saisit aux cheveux l'occasion d'carter, de
perdre Orlans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait gure
l'enfant de quatre ans qu'avait laiss le duc de Bourgogne. On croyait
qu'il ne vivrait pas.

L'affaire fut bien monte. On profita de l'motion extrme de cette
mort si prompte, de l'branlement des imaginations qui se perdaient en
conjectures sinistres. On dnona sans dnoncer. On n'articulait pas
l'accusation, mais on fuyait le prince, on frmissait, on plissait,
on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est
qu'on ne voulait pas briser le coeur du roi. Mais on aurait eu tant 
dire! Comdie sclrate,  laquelle cette vieille Maintenon,
uniquement dvoue  son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi
n'tait pas rassur. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon
sens. Quelques hommes honntes, comme son chirurgien Marchal,
n'aidrent pas peu  l'affermir.

Quant au peuple, d'avance aigri par ses misres, il donna fort
aveuglment dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de
l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu tudier les
procds, toujours les mmes, par lesquels un grand corps, riche et
disposant des aumnes, fabrique  volont des mouvements _spontans_.
Que de fois, au XVIe sicle, ces mcaniques grossires furent-elles
heureusement employes par les moines d'alors et par les curs de la
Ligue!

Quand Orlans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple tait
sur le point de le mettre en pices; il criait, maudissait, menaait
du poing.  Versailles,  Marly, perscution plus cruelle; o il
tait, on faisait le dsert. Dsespr, il suivit le conseil (perfide
et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi
qu'on lui permt d'entrer  la Bastille, qu'on le juget, ce que le
roi sagement refusa. La prison seule l'aurait dj fltri.

Quand mme on ne saurait rien des deux rivaux, on se dciderait par
une chose, une seule, qui dispense du reste:

Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui
dj voulait perdre le duc d'Orlans, Saint-Simon le croyait au comble
de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.

Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aim duc du Maine, si
monstrueusement favoris, le soir rit et fit rire tout ce qui tait
l. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se
tenir. Ce tonnerre de gaiet pera les murs, jusqu'au mourant
peut-tre.

Orlans avait aim fort le duc de Bourgogne, et il tait plein des
ides de Fnelon. Qu'il pt tre accus d'une chose si atroce, cela le
jeta dans le dsespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se
roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'tait pas tout
 fait innocent des ides odieuses que l'on pouvait avoir. S'il tait
doux, en revanche il tait tonnamment faible, tout livr  sa fille,
la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On
la crut une Brinvilliers. Elle hassait la duchesse de Bourgogne. Elle
pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu' la lui donner? Non.

Toute violente qu'elle part, on ne voit pas, malgr sa terrible
rputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, mme quand elle fut
toute-puissante. Elle fut dborde, mais non  la mode d'alors,
hypocrite et passive. Elle tait intrpide dans le mal, affichait,
montrait tout, et plus encore peut-tre qu'il n'y en avait. Sa courte
vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut,
ce semble, prir, se tua, s'extermina par les grossesses.

Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde
mme. Orlans, mari malgr lui, l'eut d'une femme o il voyait son
tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mre, parler
outrageusement de la btarde. Elle fut leve, dirige, par une
ennemie de sa mre, une ex-matresse d'Orlans, la fille de sa
nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit 
son image.

Elle fut trs-prcoce, en contraste parfait avec sa taciturne mre,
tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionns.
Orlans, avec ses rous, ses matresses payes, tait rellement seul.
De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait gure. 
peine grandelette, elle le tenait  sa toilette les matines entires.
Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans
la demi-ivresse et l'effrn babil qu'elle donne, elle l'imitait, le
dpassait en rises de l'glise et de la vieille cour, et de sa mre
surtout. Celle-ci, avec un parler gras, tranant, une grande paresse,
semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une
grce oblique, n'tant pas trop droite de taille, botant un peu tout
bas (non pas tant que son frre). Elle tait belle, pourtant
n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pels
roses, qui ne donnaient pas bonne ide de sa peau. Plus, telle
infirmit peu agrable dans le monde. Le pre, la fille, avaient un
trs-vilain plaisir  dissquer la mre. La fille la mprisait, se
comparait. Grande et jolie, svelte, lgre, elle avait de charmantes
mains dont son pre, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants,
quelque peu gars, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait
par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du
plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manire
effrayante. Une fois,  quinze ans, devant toute la cour, elle
s'enivra avec son pre et fut malade, au point de salir tout.

Nul doute que la De Vienne ne la dresst  faire le dernier outrage 
sa mre,  profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout 
fait. En ce sicle, l'inceste tait fort  la mode chez les princes et
les grands prlats, tolr dans le bas clerg, o la parent la plus
proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientt, dans un petit
roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frre et
soeur. Les dispenses s'tant largies depuis le Moyen-ge, la cousine,
la nice tant dj permises (et bientt la soeur de la femme), on
disait que la soeur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la
fille!

C'est la fureur premire dans l'mancipation de braver tout. Il suffit
que la chose part hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors.
Orlans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au pige de Loth? Il le niait.
Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra
trs-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant
l'approchait du trne. Et elle, d'autre part, marie, exigea de son
pre ce qui pouvait le mieux dgrader sa mre comme pouse, constater
 quel point il prfrait sa fille. Il s'agissait d'un collier de
diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui tait
alors dans les crins de madame d'Orlans. Elle voulut qu'on le lui
tt, que son pre le lui mt au cou,  elle. Il n'osait, hsitait; il
remontrait que sa femme allait clater prs du roi. Elle fit de si
pouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi.
Brave de peur, il affronta madame d'Orlans, se fit ouvrir sa
garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.

Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prcha en vain l'orgueilleuse.
Il fallut que le roi intervnt, la fort de restituer et demander
pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enrage, donna cours  sa
haine,  son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort
trs-prochaine d'autant plus lui fut impute.

La France tout entire tait si occupe et de ces bruits et de la
Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du
duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de
la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traner,
d'hsiter  tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre.
Elle retira bientt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les
Allemands qu'elle soldait s'obstinrent  rester,  servir sous
Eugne. S'il ft rest le vrai Eugne, il aurait march sur Paris. Il
devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il tendit ses
lignes  dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se
promenait, vit le premier un point faible o on pouvait le forcer.

Le grand rhtoricien Villars, grand menteur (tout hros qu'il est), ou
du moins exagrateur, boursoufleur souvent ridicule, pour mieux
grossir sa victoire de Denain, suppose qu'en 1712, la situation tait
celle  peu prs de 1709, dans cet effroi qui prcda l'affaire de
Malplaquet, quand la France tait en prires et que Versailles faisait
les prires de quarante heures. Louis XIV, dit-il, en lui disant
adieu, pleura, lui dit que, s'il lui arrivait malheur, lui Louis,
monterait  cheval et irait se faire tuer. Ce morceau  effet devait
faire l'ornement du discours que Villars pronona en 1715, lorsqu'il
se fit recevoir  l'Acadmie franaise. Le roi lui fit rayer cela.

Rellement, ds janvier 1712, on savait la disposition de
l'Angleterre. Eugne y avait t de sa personne tter le terrain. Il y
perdit deux mois. On lui avait fait croire que l'on pourrait forcer la
main  la reine malade et aux tories. L'lecteur de Hanovre,
successeur trs-hostile de la mourante, qui attendait impatiemment,
et avou tout  Eugne, si l'on et pu monter un complot, faire un
mauvais coup. Rien ne bougea. La reine ne se vengea qu'en donnant 
Eugne une pe qui valait cent mille livres.

Les confrences venaient de s'ouvrir  Utrecht, et, malgr les
reproches, les vaines fureurs de l'Autriche et de la Hollande,
l'accord rel de l'Angleterre et de la France rendait la paix
probable. Les ministres anglais nous taient amis plus que nous-mmes.
Ils nous ouvraient une chance admirable, celle de transfrer Philippe
V en Italie, de lui donner la Savoie, le Pimont et la Sicile, _qui
aprs lui reviendraient  la France_. Le duc de Savoie et t roi
d'Espagne. La politique anglaise, alors vraiment grande et hardie,
tait (en s'emparant des mers) de renouveler l'Europe par les deux
faits qui voulaient s'y produire, la cration de deux royaumes: _la
royaut de Prusse_, contre-poids protestant de la vieille et bigote
Autriche; _la royaut du Savoyard_ en Italie ou en Espagne. Philippe V
s'obstina  rester roi d'Espagne et fit un mal immense  son pays. Les
whigs, qui rgnrent aprs Anne, firent roi le duc de Savoie, mais
pour qu'il gardt les Alpes contre nous, nous spart de l'Italie.

Eugne, voyant les Anglais chapper, voulait ds son retour les
employer. Au premier ordre, il vit leur cavalerie qui dessellait, et
lui tournait le dos. Le 12 juin, la nouvelle arrive d'une trve
conclue entre l'Angleterre et la France. Pour arrhes, le roi donnait
Dunkerque. Nouveau coup pour Eugne. Il perdait l'arme britannique,
plus de soixante mille hommes. Mais les mercenaires allemands et
belges, qui en faisaient les trois quarts, sans s'inquiter du serment
qu'ils avaient fait  la reine Anne, restrent obstinment, laissrent
partir les vrais Anglais. Il se trouva avoir encore en tout cent
trente mille hommes. Villars prtend n'en avoir eu que soixante-dix
mille, avec trente mauvais canons. S'il en tait ainsi, Eugne, plus
fort du double, n'avait qu' aller en avant. Il en parlait, disait
qu'il irait  Versailles. Seulement, il voulait d'abord prendre
Landrecies, petite place, qui, dans le style des vieilles guerres,
_couvrait_ la Picardie. Autre faute, pour ce sige, il divise son
arme en trois armes. Ses lignes taient faibles  Denain. Il y avait
l douze mille de ces coquins, qui servaient contre leur serment,
ayant pour gnral le fils du fameux tratre Monck, le restaurateur
des Stuarts. On dit qu'un conseiller au Parlement qui se promenait vit
le premier cette faiblesse de Denain, et avertit.

Villars, par une feinte heureuse, en se portant vers Landrecies, y
attira Eugne, qui affaiblit Denain, s'en loigna. Villars trompa
aussi les siens, qui ne comprenaient rien  ses manoeuvres. Ils
murmuraient. Tout  coup, il se lance sur Denain. Point de fascines
pour aider l'escalade. On y monta avec des hommes, sur les vivants et
sur les morts. Rien ne tint contre cet lan. Tout fut tu, et de plus
ce qu'Eugne envoya au secours. Il tait venu au galop, et furieux,
mordant ses gants et ses dentelles, il assistait  la droute (24
juillet 1712). C'tait celle de sa fortune, qui ne se releva jamais.
Villars, fortifi, emporta toutes les places voisines, tous les
magasins de l'ennemi, se trouva riche tout  coup. Soixante drapeaux
envoys  Versailles.

La France fut rassure, le ministre anglais encourag. En aot, le
brillant Bolingbroke vint  Paris et fut reu comme l'ange de la
paix. Il eut  l'Opra un de ces enivrants triomphes comme nous savons
seuls les donner. Il n'y avait point  cela de bassesse. Car nous
tions vainqueurs partout. Et sur le Rhin, et vers les Alpes, l'ennemi
avait t arrt glorieusement. Bolingbroke nous plaisait par l'clat
de son esprit, par son audace d'opinion en toute chose. Paris lui fut
charmant. Versailles, encore si prs de son grand deuil, l'accueillit
de faon touchante. Par une distinction dlicate et unique, le roi lui
donna un diamant que portait au chapeau son tant regrett petit-fils,
le duc de Bourgogne. Bolingbroke retourna Franais.

Il avait servi  la fois les deux pays, en avanant l'oeuvre de paix.
Ni la reine, ni le roi, n'avaient beaucoup  vivre. Les ambassadeurs
d'Anne signifirent  Utrecht que, si la paix n'tait pas signe le 11
avril 1713, ils la signeraient seuls. Donc, le 11, fut signe la paix,
malgr l'Empereur qui lui-mme fut bientt forc de signer  Rastadt.
L'Angleterre gagne tout. La France ne perd presque rien. Elle croit
(bien  tort) avoir acquis l'Espagne. La Hollande reste ruine.
L'Autriche a les Pays-Bas, Milan, Naples, la Sardaigne.

La victoire de Denain! et la paix de l'Europe! deux merveilleuses
claircies. La misre est la mme, l'embarras financier s'accrot.
Mais l'me est riche d'esprance. On voit que le vieux roi, la vieille
cour, n'iront pas longtemps. Versailles de plus en plus plit, et
Paris reprend l'ascendant. Paris n'a pas encore la vie officielle,
mais il a celle d'opinion. C'est  l'Opra de Paris qu'clata la
scne du triomphe de Bolingbroke, triomphe de la fraternit entre les
deux grands peuples, qui moins visiblement, mais rellement en
dessous, fut l'lan de la pense libre.

Un brusque changement dans les modes indiqua celui des esprits.
L'insipide chafaud en fil de fer,  deux pieds de hauteur, que les
dames portaient branlant et tremblotant, comme la vieille tte de
madame de Maintenon, il s'croule un matin. Cela durait depuis 1689.
Le roi le dtestait. Chacun le trouvait incommode. Et nul n'y pouvait
rien changer. L'ambassadrice d'Angleterre, comtesse de Shrewsbury,
Italienne de mre, hardie et fort parleuse, arrive en coiffure simple,
harmonique  la tte humaine. Nos dames,  l'instant, dmolissent leur
chteau, descendent leurs cheveux, exagrent mme, et visent au plat
extrme.

Bien avant que le roi meure, se fait en tout le changement. Les
soupons insenss dont Orlans avait t victime, on les oublie; on en
sent l'absurdit, le ridicule. Et n'est-ce pas assez de lui voir prs
de lui cet immuable ami, l'honnte Saint-Simon, l'ami du duc de
Bourgogne?

 Versailles,  Marly, Orlans reste seul. On craint madame de
Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup
attendent, esprent de ce ct. Et lui, que fera-t-il? rien du tout,
que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais  force de
ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il
devient le roi de Paris.

Belle fortune pour ce paresseux. Il est dsir  la fois des
incrdules et des croyants, des esprits forts, des jansnistes.
Ceux-ci, ces hommes austres, sous la perscution cruelle, sont bien
forcs de faire des voeux pour l'avnement de la tolrance. Combien
plus les infortuns protestants, si barbarement crass!

Rien ne profita plus au duc d'Orlans que la bulle _Unigenitus_, les
furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir.
Cela d'avance tuait le rival d'Orlans, le duc du Maine, favori du
parti bigot, sous lequel et continu le rgne du Nron jsuite.

Aristophane est grand dans son _Plutus_ vainqueur, qui voit  sa
cuisine les dieux destitus, heureux de lui tourner la broche.
Rabelais est colossal dans le _Gargantua_; son rire est un tonnerre
qui lzarde et fend le vieux ciel. Mais combien est suprieure la
farce de l'_Unigenitus_, o la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se
moqua d'elle-mme, exterminant et le catholicisme, et le
christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut l son point
de dpart, il eut de quoi rire pour un sicle.

Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance mme est un
prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de
banqueroute), un argent emprunt  quatre cents pour cent! pour
obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes:
_L'excommunication injuste est nulle_, qu'il condamne les gallicans et
dsarme la royaut.

Il insiste pour que le pape se dclare infaillible et dans le dogme et
_dans le fait_, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdit
logique, mais le _faux matriel_, dire ou que trois font un, ou que le
soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche  grand bruit la profonde question de la
Grce, o est la base mme du christianisme, question sur laquelle le
pape mme avait command le silence. Les protestants, les jansnistes,
en rapportant tout  la Grce, en abandonnant l'homme  Dieu,
rendaient moins ncessaire le prtre. Celui-ci gagne tout,  dcider
contre la Grce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est
libre que d'obir au prtre.

Les Jsuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au
prtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs collges et de leur vieille
scolastique, ils se trompaient d'poque. S'tant arms du fouet que le
roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un
colier de sixime, ils fouettrent au hasard pour lui faire dire: Le
pape est Dieu.

La papaut, depuis des sicles, gravitait vers cela, et fatalement
devait y arriver. Elle le dsirait, le craignait. Par scrupule? non;
mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, 
l'poque o elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites,
Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le
faire au temps de sa dcrpitude? Elle avait un pressentiment que si,
vieille, dente, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en
bquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son
terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui
rompre le cou.

Celui-ci ne recula pas qu'il n'et excut la chose. Dans son
amour-propre de pre, il n'eut point de repos que son monstrueux
avorton, la Bulle, n'apparut, expose  l'adoration dans les bras de
la vieille glise.

On n'a jamais encore tout  fait dissqu cette chose trange. Rien de
li, ni d'organique. Et de soudure, aucune. La plus grossire couture
du tailleur de village y manquait mme. On avait pris d'ici, de l,
nombre de vieilles choses qui tranaient dans l'cole, qui ne
sortaient pas du sminaire et y seraient mortes tout doucement si ces
furieux maladroits ne les avaient fourres de force dans leur belle
cration. L, compiles, mises en face l'une de l'autre, elles
criaient, de couleurs discordantes, elles hurlaient, de
contradictions. L'ensemble est si difforme qu'on a dsespr de le
rsumer. On montre tel article, tel membre. Essayons de donner le
monstre mme, clos rue Saint-Antoine, adopt de Versailles, intronis
au Vatican, impos _urbi et orbi_, mais, hlas! mort sous les
sifflets:

Le but et le sens gnral est _Mort  la libert!_  la vraie libert
pratique, qui relve d'elle-mme et du droit. Mort  celle de la
conscience, et aux franchises de l'tat! _L'autorit au pape!_ au
prtre! Son excommunication _injuste_ n'en est pas moins valable: il
fait la justice et le droit.

Mort  la Grce (_ la non-libert_), au dogme de saint Paul et de
saint Augustin, qui disent que c'est Dieu qui fait le bien en nous[1].

[Note 1: _Proposition condamne_: La grce de Jsus-Christ est
ncessaire pour toute sorte de bonne oeuvre.]

_Anathme  l'amour de Dieu_,  ceux qui disent que nul bien n'est
sans cet amour[2].

[Note 2: _Proposition condamne_: Nulle bonne oeuvre sans l'amour
de Dieu.]

_Anathme  la charit_,  ceux qui disent que: La foi justifie quand
elle opre, mais n'opre que par la charit[3].

[Note 3: _Propositions condamnes_: Il n'y a ni Dieu ni religion
l o n'est pas la charit.--_Autre_: La foi justifie quand elle
opre, mais n'opre que par la charit.]

_Anathme  l'amour de la justice_,  ceux qui prtendent que: Le
coeur tient au pch, tant que cet amour ne le conduit pas[4].

[Note 4: _Proposition condamne_: Le coeur demeure attach au
pch, tant qu'il n'est point conduit par l'amour de la justice.]

On voit qu'en ce grossier mlange, on a copi d'une part la
condamnation de l'esprit moderne, d'autre part celle de l'esprit
ancien; celle de la Loi, celle de la Grce. La philosophie, le
christianisme, les deux plaideurs sont mis hors de cause, renvoys dos
 dos.

Quinet a dit excellemment cette vrit profonde: Pour en finir avec
les hrsies, le pape ici poignarde non-seulement le christianisme,
mais l'ide mme de la religion et de Dieu.

En vrit, le XVIIIe sicle s'ouvre avec plus de solennit qu'on ne
le dit. Du haut du Vatican, le pape jette l'vangile dans l'abme.
C'est la premire journe du sicle. Ce reste de gloire appartenait au
souverain de l'ancien monde, de donner le premier signal de son
renversement. Voltaire, Rousseau, n'avaient pas une autorit
suffisante pour commencer. Il fallait que le prtre mme livrt son
Dieu, ft cet aveu: Que toute chose tait consomme.

L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la
Bulle. Mais le meilleur ne s'crivait pas. On jasait, on riait
partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses
plaisantes.  ceux qui objectaient que c'tait condamner saint Paul,
il aurait dit: Saint Paul, saint Augustin taient des ttes chaudes
qu'on aurait mises  la Bastille.--Et saint Thomas? lui
disait-on.--Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand
j'en fais si peu d'un aptre.




CHAPITRE XIX

DERNIRE ANNE DU ROI

1715


La mort vivante ou la vie morte, ce misrable tat intermdiaire qui
n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamn  dcrire pour
puiser ce rgne de soixante-douze ans, terminer ce sicle ternel,
enterrer ce revenant grotesque et violent, l'_Unigenitus_. Funbre
carnaval de morts mal enterrs, qui paradent encore aux approches du
jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.

Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi
l'arrire-appartement o vit presque toujours Louis XIV  cette
poque. J'appelle ainsi le maussade Ges de la rue Saint-Antoine, o
les trois terroristes de la Socit, Doucin, Lallemant, Tournemine,
prparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin,
pour l'humiliation de la nature et du gnie, voyons ce palais de
Cambrai, o l'homme de la Bulle, Fnelon inquiet, donne le triste
spectacle de sa strile agitation.

Qui crit, crira. On ne peut plus s'en empcher; c'est une maladie.
Fnelon crit  tous, et sur tout. Il rgente la guerre, dfend les
batailles  Villars. Il rgente l'tat. Et, avec quelle sagesse! Pour
l'avenir, une rpublique de grands seigneurs. Pour le prsent, un
conseil de rgence que Louis XIV doit crer de son vivant, _pour
partager avec lui l'autorit!_ Mais la grande affaire, c'est la Bulle.
Il la salue  sa naissance d'un loge effrn (12 octobre); il en est
le pote et l'aptre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller  son
Nol. Mais tous ne sentent pas comme lui la beaut du Dieu nouveau-n.
Les Jsuites seuls sont avec lui. Son coeur est au Ges de la rue
Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec
le bon Pre Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main
un vicaire gnral qui travaille avec lui contre les Jansnistes.

Pour le connatre mieux encore, il faut l'tudier dans une source trop
nglige, mais singulirement instructive, qui rvle et l'homme et le
temps. Fnelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur.
Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus
acharne des saintes, la persvrante brebis. Celle-ci, tranant son
mari, vint  Cambrai, vcut l sur cette frontire.

Il en est fort embarrass. Le genre d'activit qu'il garde, c'est de
se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amiti,
d'hospitalit, d'aumnerie, d'conomie de son domaine, de justice
parfois; car il juge lui-mme, comme prince-vque de Cambrai. Il va,
vient, il suffit  tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraill.
Il est tari et las de tout. Adieu le flot du coeur. Mais elle, elle ne
veut que cela; car, malgr son ge, elle est jeune. Seulement dans sa
voie quitiste o il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant
qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut tre port. Elle prie,
elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui
la voit dans cet tat, vient lui-mme prier Fnelon. Hlas! ce qu'on
demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royaut des
mes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti l, au
nant de l'nervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire,
c'est de lui dire toujours: Communiez.--Mais quoi? sans prparation,
sans confession?--N'importe, communiez. Expdient grossier pour un
homme si dlicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre
chose. Elle se dsespre; elle va s'en aller, s'loigner. Vous
penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il
se fche. Il veut l'avoir l, la garder et ne rien faire pour elle. Il
lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et
dsolant de deux mes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le
frottement  vide, qui, par del la mort du coeur, continuent leur
agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni
mourir tout  fait.

Maintenant, passons  Versailles. Derrire le grand appartement se
trouvent de petits cabinets noirs. De mme  Fontainebleau. Sur la
_porte dore_, une belle chambre, lumineuse, en a derrire une autre
sans fentre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes
que madame de Maintenon fuyait la lumire, mais elle ne pouvait fuir
le roi. Il tait l, et ne la quittait gure. ge et fatigue, un peu
sourde, dans le dgot universel o elle tait de tout, elle devait
encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduit. Elle expiait,
comme Fnelon.

Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut pouvante du vide, de
la monotonie, du triste et pesant tte--tte qui allait devenir
invariable. Elle essaya des moyens extrmes (peu convenables dans un
si grand deuil), des concerts et des comdies. Elle fit venir Villeroi
avec ses vieux contes galants. Elle suppla, comme elle put, la
duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincr, dont j'ai parl. Le
roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant  Versailles.
Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame,
tait-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculs?
Donc, le poids report  droite,  gauche, revenait, retombait
d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en tait crase. Elle se
lche dans ses lettres, et parle indcemment, schement du roi, des
faiblesses dernires dont elle tait tmoin et qu'une pouse et d
cacher: Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il
lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le matre, ou bien il
est incommod. Il n'a pas de conversation.

Mais elle-mme n'tait-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit?
De quoi l'occupait-elle? De pauvrets. Elle mlait mille petites
affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'tat.
Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'tait la vie du
roi. Gouvernement trange qui voudrait gouverner homme par homme, et
dans le secret mme de la conscience. Son effort impuissant, c'est
d'arrter un peu la dbcle de l'glise, de contenir le clerg qui ne
se contient plus. Les moeurs des moines, leurs querelles, les
lections des religieuses, tout ce misrable mnage, c'est
l'occupation incessante.

La simplicit, la crdulit du roi et de madame de Maintenon dpassent
tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dvotion
extrieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien
dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se
font passer pour saints (Marc, Courcillon, _V. Saint-Simon_). Une
dame est surprise par son mari en adultre, et c'est le mari qu'on
enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante
(_Staal_).

Le jansnisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il
occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque
ennui, quelque colre, enfin ouvrit une carrire  l'cret d'humeur.
Les lettres de Fnelon  Tellier (22 juillet 1712), les paroles de
Tellier au roi, se rsument en un mot: _Tout est perdu!_--Comment?
tout est perdu?--Oui, si l'on ne rprime vigoureusement le jansnisme,
qui est  la fois l'hrsie et l'avant-garde des _libertins_. Son
chef, Quesnel, est _Anti-Christ_; la Bulle le dit en propres mots.
Dans ce pril immense, on ne peut mnager nul moyen de salut public.

Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais,
il le faut, l'argent. Il corrompt les vques pour les faire devenir
des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'vque de
Meaux que son prdcesseur Bossuet appelait un petit fripon, ont
rejet d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir.  Rohan (fils
du roi, peut-tre par la belle Loubis) il donne la grande aumnerie, 
Bissy le chapeau. Polignac reoit de l'argent. Madame de Maintenon a
dsormais, heureusement, une affaire. Elle ngocie pour la Bulle, elle
fait trotter Bissy chez les vques; c'est le grand chien de chasse
qui les rabat dans les filets.

Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne
soufflerait. Sa grande prtention avait toujours t (dans cet
affaissement de la papaut), de la suppler, d'tre pape. Il l'avait
t en 82  la tte des gallicans. Il l'avait t en 88,  grands
frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'tre en
1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les
jansnistes, en imposant de force, comme article de foi, cette
dification prodigieuse de la papaut. S'il avait t vaincu par
l'Europe, il se relevait triomphant dans la thologie. Il avait
demand et obtenu la Bulle, et ses Jsuites franais l'avaient dicte.
Il l'imposait au monde catholique,  l'Italie,  l'Espagne, 
l'Autriche,--oui, mme  cette Autriche qui lui faisait encore la
guerre. Le prince Eugne n'avait pu empcher Villars de prendre
Landau, Fribourg, de ranonner l'Allemagne. Et la paix fut faite 
Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, tait oblig de
recevoir et croire (s'il tait catholique) la Bulle de Louis XIV.
Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Thodose!

La France seule avait la tte si dure, qu'en donnant aux autres la
Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-mme. Paris, repaire d'athes,
d'incrdules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des
nols, o le nouveau-n, l'avorton, tait durement houspill.
L'autorit royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, 
soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa
enfant et le fit fuir  Saint-Germain.

Aussi ne refusa-t-il aux Jsuites nulle mesure de rigueur. Des curs
qui s'mancipaient furent mis  la Bastille, des vques _interns_,
des docteurs remis  l'cole, enferms dans les sminaires.  la
Sorbonne, les dernires violences; le syndic,  chaque opposant,
criait: crivez qu'il rsiste au roi! On chassa des docteurs, et
quatre, fort gs, furent durement exils. Des soeurs furent
maltraites, mises  la porte, des couvents entiers dtruits,
disperss. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut oblig
d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors,
des exempts. Le bon vieux Rollin fut chass de son collge de
Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens
ple-mle, perscuts. Les Jsuites taient si furieux qu'ils se
perscutrent eux-mmes. Leur pre Andr, minent par son esprit
philosophique, sa douceur et sa tolrance, parut avoir trop de mrite
pour ne pas tre jansniste. Un autre Jsuite, trop doux, eut pour
punition la dfense de porter perruque sur sa pauvre tte pele.

Quiconque avait un ennemi tait suspect et poursuivi. Les plus futiles
prtextes suffisaient. Il est austre, retir... _jansniste_.--Il est
libertin, _jansniste_.  tel jour maigre il a fait gras:
_jansniste_,  coup sr.

Quelques-uns furent jets dans des cachots profonds, d'une humidit
meurtrire. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent,
fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume.
Seconde migration, aprs la protestante.

Les jansnistes rsistaient, et les protestants ne rsistaient pas.
Cependant, la perscution des premiers raviva celle des seconds.
Nombre d'entre eux envoys aux galres. Si le roi et vcu, l'affaire
gagnant toujours, on arrivait aux prtendus athes. Fontenelle et t
mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protg. En
revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre
Frret, savant universel et pntrant critique, qui, dans sa
dissertation sur l'origine des Franais, s'tait affranchi des
mensonges du pre Daniel.

Le peuple de Paris tait tellement contre la Bulle, que le Parlement
l'ayant enregistre (avec rserve, protestation), on n'osa vendre dans
la rue l'arrt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille
rcits  la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'vque de
Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accept la Bulle, devint
malade de chagrin, furieux, dsespr. On ferma tout, de peur qu'_in
extremis_ il n'clatt par un dsaveu solennel, une pnitence
publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des
hurlements de damn.

L'anne mme de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jsuite commence
une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les
_Nouvelles ecclsiastiques_, violent journal satyrique, qui a dur 80
ans. Le secret fut impntrable. De Paris, la feuille invincible,
insaisissable, courait toute la France.

L'ingnieuse organisation de ses propagateurs a servi de modle aux
grandes socits de la Rvolution, spcialement aux Jacobins, sous
Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait
tout l'ornement de la salle de confrences  leur club, rue
Saint-Honor.

Cruelle piqre pour les Jsuites. Tandis que le trio de leur _conseil
troit_ (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la
perscution, eux-mmes ils sont perscuts. D'invisibles flches
(aiguises, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de
Vaugirard) volent jusqu' leur rue Saint-Antoine, jusqu' Versailles,
et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court,
crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui
jeter dans sa voiture,  plein paquets, le criminel journal. Encore
moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sr qu'elle veuille
trouver? qui sait si elle-mme ne travaillait pas aux _Nouvelles
ecclsiastiques_?

Les Jsuites tombaient dans le dsespoir. Leur P. Lallemant avouait
qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait
l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: _Il y faudrait du sang!_

Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait
beaucoup. Ils avaient rgl la Rgence, donn la France au duc
d'Orlans.

Plus le roi tait un flau, plus on craignait qu'il ne continut ce
rgne dsesprant de soixante-douze annes par une rgence jsuite, un
conseil d'imbciles o des Villeroi seraient prsids par le petit
fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est--dire par l'interminable
Maintenon et par le noir dmon Tellier. Celui-ci avait fait une chose
bien rare en politique et dont il pouvait tre fier. Il avait mis
d'accord les partis opposs, les hommes les plus contraires d'ides,
de moeurs. Les plus honntes magistrats, exemple d'Aguesseau,
n'attendaient rien que du roi des rous.

Tellier n'y voyait plus, de rage. Il dsirait moins le triomphe que la
mort de ses ennemis. Son rve tait de faire chasser tout vque
rcusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait  lui, comme un
chien sur un os. Il le voyait dpos, dgrad, lui arrachait son
cordon bleu (en rve), le mettait de sa main dans un _in pace_, le
murait l, jetait la clef  l'eau. Pour en venir  frapper ce grand
coup de terreur qui et emport tout le reste, il fallait dompter le
Parlement mme, le sortir de sa position expectante (_d'enregistrement
sous rserve_), o trop visiblement il attendait la mort du roi. On
voulait le briser par un _enregistrement sans condition_ qui
dmentirait tous ses prcdents et le dshonorait, de plus, lui faire
subir un dit d'aprs lequel tout vque devait souscrire _purement
et simplement, sinon tre poursuivi_. En mme temps, le roi
sollicitait Rome _pour qu'elle lui dlgut le droit de poursuivre et
de dposer_ les vques. norme pas du pouvoir absolu, qui de Louis
XIV et fait un Henri VIII, et aplati d'ensemble les vques et le
Parlement, et dsarm et Rome et les conciles de ce droit de
dposition,--pour le transmettre  qui? en ralit  Tellier,  la
Socit,  son comit de salut public.

Les Jsuites, je l'ai remarqu aux temps de l'Armada et de la Ligue,
tant plus fins qu'habiles, sont retombs toujours dans la mme faute,
celle de faire des cheveaux trop compliqus, tissus de tant de fils
cassants, que rien ne leur arrive  point. Ce qui ne peut russir que
par la russite de tant de choses, ne russit jamais, avorte.

Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu' donner au
roi la haute justice sur les vques? Le vieux roi aurait-il la force
de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et aprs
lui, qu'adviendrait-il?

Pour sa rsolution, elle paraissait forte. Il tait au dernier degr
d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante
avait demand qu'on tirt de leurs chanes cent trente-six galriens
protestants. Cela fut exig, impos au trait d'Utrecht. Mais c'tait
si pnible au roi qu' peine permit-il que quelques-uns partissent;
ils ne furent, la plupart, dlivrs qu' sa mort. Quant aux
jansnistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel,
qu'autrefois il avait aim, demandait  venir  Paris pour se faire
tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opr par des chirurgiens
de village et mourut au bout de trois jours.

Ainsi la volont ne manquait pas. La vie pouvait manquer. De longue
date, Tellier, madame de Maintenon, avaient avis  cela. Contre le
duc d'Orlans, que l'on voyait venir, on avait, d'anne en anne,
exhauss le duc du Maine. Riche de l'hritage de la grande
Mademoiselle, lgitim et _apte  succder_, prince du sang, dclar
_fils de France_, gouverneur du Languedoc, il avait eu de plus trois
choses qu'on peut appeler trois pes: 1 l'_artillerie_, dont il
tait grand matre; 2 l'arme _suisse_, neuf rgiments, outre les
gardes suisses; 3 son mariage avec les Cond, grand souvenir, grand
patronage militaire.

Ce n'tait pas assez. On y ajouta bientt le commandement de la
_Maison du roi_, dix mille hommes d'lite (gardes du corps,
mousquetaires gris et noirs, gardes franaises, etc.).

Tout cela tait-il ncessaire pour tre simplement prsident du
conseil de Rgence? Une si norme accumulation de forces, contre
Orlans dsarm et tout seul, parat indiquer autre chose. Le petit
enfant de cinq ans, dlicat, maladif, promettait peu de vie. On ne
croyait pas qu'il rgnt, on ne le dsirait pas. Madame de Maintenon
crivait: Il vit _malgr tout le monde_. Et en effet, il compliquait
la situation, empchait le duc du Maine, le vrai roi en expectative,
qui devait, avec les Jsuites, avec ce grand nombre d'vques
jsuitiss, continuer le gouvernement ecclsiastique de Louis XIV,
rgner pour la Socit.--Elle avait calcul prcisment sur ce dicton
anglais: Le meilleur roi est celui qui a le plus mauvais titre.--Or,
cet usurpateur, ce fils de l'adultre, qui n'et pu arriver que par le
sinistre moyen d'un procs calomnieux fait au duc d'Orlans, un tel
roi, tremblotant et toujours mal assis, n'aurait dur, contre la
France, que par ses deux armes de prtres et de soldats  haute paye.

Projet romanesque, hasardeux, qui nous aurait ramens dans cette
horreur des guerres dont nous venions de sortir, qui aurait mis la
France au-dessous de l'Espagne. Philippe V y participait; on lui
montrait la chose de profil, comme une simple rgence du duc du Maine,
qui serait son lieutenant. Une rvolution d'Angleterre, une
restauration du Prtendant et de la lgitimit tait l'appoint naturel
de cette usurpation. Dj Louis XIV, avec une tmrit idiote, n'ayant
pas mme encore la paix avec l'Autriche, ayant encore le pied engag
dans l'abme, provoquait l'Angleterre. Il chicanait sur le trait.
Ayant livr Dunkerque, il creusait  ct Mardick, pour en faire un
second Dunkerque. Il animait les Jacobites. Il allait lancer le
Prtendant, et cela n'ayant pas un sou et ne pouvant plus emprunter.
Les whigs, leur roi George, l'envoy Stairs, le sauvrent,  force de
menaces, de sa propre sottise. Il fut mis en demeure _de faire ou ne
pas faire la guerre_, et dut subir l'outrage permanent des
commissaires anglais qui restaient l pour surveiller sa fraude, pour
(de leurs propres yeux) sans cesse regarder s'il manquerait, le
malheureux homme!

Voil l'effroyable pril o nous tenait ce trio radoteur d'une femme
de quatre-vingts ans, d'un Jsuite demi-fou, et du petit boiteux qui
et eu peur de son pe. Ils affrontaient la guerre! Monseigneur,
disait un jour M. d'Elbeuf au duc du Maine, o commandez-vous cette
anne?... J'y vais, car je veux vivre. O vous tes, il y a sret.

Trio aveugle, sourd, comme madame de Maintenon, n'ayant qu'une pense,
leur intrigue intrieure, le testament qu'ils faisaient faire au roi.
Il y avait rpugnance; on n'aime pas  rgler sa mort. Mais cette
rpugnance a t exagre. Il s'agissait de faire pour le fils de son
coeur ce que toujours il avait fait, le grandir, le fortifier. Il
s'agissait de garantir l'glise, et surtout de sauver son me.

Il redoutait Orlans comme exemple d'indvotion. Mais il ne le croyait
plus empoisonneur. Il tait mme revenu sur son prtendu complot
d'usurper l'Espagne. Il reconnut l'innocence du prince (qui ne voulait
agir qu'au cas o Philippe V et t vraiment impossible). Il reconnut
que cette affaire tait un roman de la princesse des Ursins. La
vieille roue ayant t chasse par la nouvelle reine d'Espagne
qu'elle avait faite elle-mme, se rfugiait en France. Le roi lui fit
dfendre de se trouver partout o serait celui qu'elle avait calomni,
le duc d'Orlans. Que devait penser celui-ci? Qu'apparemment le coeur
du roi lui devenait plus favorable, que le testament (inconnu) qu'il
avait fait et dpos au Parlement un an auparavant, en 1714, n'tait
pas contre lui. Insouciant, bienveillant, optimiste, comme il tait,
c'tait  coup sr ce qu'il pensait et ce qu'on voulait lui faire
croire.

Ce testament donnait  Orlans le titre de Rgent, le pouvoir au duc
du Maine, _gardien_, _tuteur_ du Dauphin, et  un conseil de Rgence
compos uniquement de ses amis.

Orlans n'avait pas le moindre soupon de cela. Il avait chez lui,
pour l'endormir, outre son insouciance et sa crdulit, sa femme,
madame d'Orlans, qui paraissait le sommeil mme et d'autant mieux le
communiquait. Il la connaissait, ne l'estimait gure, et cependant
l'aimait un peu. Sa langueur apparente, sa mollesse, lui allaient.
Elle ne l'aurait pas fait _agir_, mais elle le faisait _ne rien
faire_.  quoi il tait tellement port! C'tait comme une douce
torpille pour engourdir une volont engourdie. Non-seulement on savait
par elle tel mot et telle pense que laissait tomber son mari, mais
elle mnageait ces colloques, ces paroles avec l'ennemi, qui
dtrempent avant la bataille.

Chacun devait songer  soi, prvoir, pourvoir. Visiblement, le roi
baissait. Fagon, vieilli lui-mme, ne tient plus le journal commenc
depuis Henri IV par les mdecins royaux. Ce grand monument reste l.
Depuis plusieurs annes, je ne trouve que des pages blanches dans le
dernier volume, qui presque tout entier est vide.

Un rgime indigeste de grande mangerie, de fruits glacs, de
sucreries, avanait le vieillard. Mais plus qu'aucune chose, je crois,
les tracasseries. La sche et muette insistance de ceux qui
l'entouraient, la conspiration du silence chagrin qui le fora de
faire le testament, le contrista, le fatigua. Ce qui lui fit encore
plus de mal que tout le reste, c'est que, bon gr mal gr, il lui
fallait partager les fureurs de Tellier. Ce fort et brutal paysan de
basse Normandie, dans ses haines effrnes, l'entranait avec lui,
sans rpit, sans repos, le voulant toujours en colre et contre tout,
contre les Jansnistes, les nouveaux convertis, ou contre les lenteurs
de Rome. Il prit  tout cela une petite fivre. Marchal le dit 
Fagon, qui fit la sourde oreille. Il le dit  madame de Maintenon, qui
s'indigna, comme si le fidle chirurgien avait manqu de respect.

On augmenta cette fivre. On exigeait du roi qu'il et, de sa
personne, d'irritantes confrences avec les gens du Parlement pour
l'affaire de la Bulle. Affaire plus lie qu'il ne semble  celle de la
Rgence. Si l'on domptait le Parlement pour la question religieuse, on
pouvait esprer dans sa docilit pour la question politique. Le roi
fit venir plusieurs fois  Marly les prsidents et avocats gnraux.
Ils flottaient, hsitaient, n'osant faire au roi des promesses dont
ils auraient t dsavous par leur compagnie. D'Aguesseau, le
procureur gnral, tait tout  la fois le plus doux, mais le plus
ferme, et les autres n'osaient dire autrement que lui. Le roi,
indign, dclara qu'aprs Marly il irait lui-mme au Parlement, y
tiendrait un lit de justice, et verrait (dit-il avec aigreur) ce qu'il
avait de crdit dans cette compagnie.

Le samedi 10 aot, il revint le soir de Marly  Versailles. On le
trouva tonnamment chang. Il ne se sentait pas en tat d'accomplir sa
menace, de forcer le Parlement dans un lit de justice. Le dimanche 11,
il supposa que d'Aguesseau pris seul  part serait plus mallable. Il
crut que face  face il ne tiendrait pas contre son roi. Ce magistrat
illustre n'tait pas imposant. Il tait assez gros, d'un visage fort
plein, aimable et bon, avec une singularit qui tonnait d'abord, et
disposait  l'hilarit, un oeil grand, l'autre trs-petit. C'tait un
savant universel et d'tude infinie. Ce qui faisait que sur chaque
chose, il voyait tout et ne dcidait rien. Homme simple et de moeurs
innocentes, toujours dans son devoir, toujours au Parlement, il avait
vcu uniquement de l'esprit de cette compagnie qui, pour lui, tait le
monde mme. Le prodigieux respect qu'il avait pour les dcisions du
Parlement (souvent contradictoires) l'embarrassait encore,  chaque
instant le rendait hsitant.

Cela donnait espoir. Le roi le prit de toutes les manires et il ne
gagna rien. Tout en s'abmant de respect, de dvouement, d'Aguesseau
luda, dclina, chappa toujours. Sa fluide loquence, dans les
circuits verbeux, ordinaires au Palais, tourna et retourna toutes les
formes de l'obissance pour se dispenser d'obir. Le roi fut excd,
comme on l'est par les rsistances de ce que l'on a cru mou. C'tait
comme les cuirasses mexicaines en coton sur lesquelles s'arrtaient
les balles. D'Aguesseau avait trois cuirasses (outre sa bonne
conscience): primo, sa compagnie, son dieu, le Parlement; puis le
grand parti jansniste, l'glise perscute; enfin, s'il faut le dire,
sa femme, solide jansniste, qui dans cette circonstance lui avait
dit: Monsieur, ne songez l, ni  votre place, ni  votre fortune. Ne
vous souvenez point que vous avez femme et enfants.

Le roi fut tellement indign que lui, le plus poli des hommes, il
sortit de toute mesure, finit par lui tourner le dos.

Pour la premire fois, dans son rgne, tout lui devenait impossible,
la force et la douceur galement impuissantes. Point de trait avec le
Parlement, et point de lit de justice.

Le plus doux, d'apparence le plus obsquieux, contre lui s'tait
trouv ferme. Son procureur et son organe, les _gens du roi_, comme on
disait, qui semblaient en justice la voix du roi, sa volont parlante,
lui donnaient tout doucement sa dfaite dernire, son Blenheim et son
Malplaquet.

Une chose curieuse, c'est qu'en cette extrmit, et  Versailles et au
Palais-Royal, chez le roi et chez Orlans, on eut l'ide des tats
gnraux. Saint-Simon les conseille au prince. Un mmoire anonyme
(qu'on croit de Torcy) propose au roi de faire du conseil de rgence
comme des tats gnraux au petit pied pour lier les mains au Rgent.
Ce conseil et t une sorte d'assemble nationale o l'on et appel
un dput des tats de chaque province et un de chaque parlement.

Un autre projet, plus hardi encore, proposait d'assembler, du vivant
du roi, les vritables tats gnraux, uniquement pour nommer un
Rgent. Ces tats, disait-on, s'en tiendraient l discrtement, et ne
manqueraient pas de choisir _la personne agrable au roi_.

Inutile de dire que ces vains projets n'arrtrent pas mme un
moment. On voulait non tourner l'obstacle, mais le briser, dompter
cette Fronde jansniste du parlement de Paris.

On ne songea plus qu' la force. Villars, fort prudemment, avait
quitt Paris pour aller aux eaux de Barges. Mais la cour avait
Villeroi.




CHAPITRE XX

MORT DU ROI--RGENCE

Aot 1715


Il reste deux rcits capitaux de la fin de Louis XIV, celui-ci de
Saint-Simon et celui de Dangeau.

Le premier, fort passionn contre le duc du Maine, n'est cependant
nullement partial pour le duc d'Orlans. Il note sans mnagement sa
faiblesse, son inconsistance, le peu de foi qu'on pouvait ajouter 
ses paroles, tous ses dfauts de caractre. L'auteur avait le plus
grand intrt  tre bien inform, et il put l'tre rellement par des
tmoins de l'intime intrieur qui ne quittrent point le roi.
J'entends spcialement un excellent observateur, l'honnte chirurgien
Marchal, avec qui il tait li, et qui (sur Port-Royal et bien
d'autres sujets) partageait ses opinions. Ds sa jeunesse,
Saint-Simon avait l'invariable habitude de prendre, jour par jour, des
notes sur les vnements de son temps. Son rcit, quoique achev
longtemps aprs, a l'autorit de ces notes prises au moment, comme il
en a la palpitante motion.

Le rcit de Dangeau ne me rassure en aucun sens. Au milieu de son
journal, bref, aride, si peu instructif pour les grands vnements,
vous trouvez un mmoire d'un style oppos, emphatique. L'auteur
embouche la trompette: Je sors du plus grand, du plus touchant, du
plus hroque spectacle, etc. Cette pice a tous les caractres d'une
oeuvre de raction, inspire de la vieille cour et destine surtout 
laver le duc du Maine et madame de Maintenon. Oeuvre, je crois,
tardive, malgr la prcaution qu'on a eue de mettre en tte:
Dimanche, 25 aot 1715,  minuit, etc. Du reste, peu d'intelligence.
Au milieu de tant de louanges donnes  Louis XIV, il omet justement
des choses importantes, touchantes, et qui font honneur, telles que le
mouvement de coeur et de conscience sur les restitutions qu'il
pouvait devoir au royaume. Ces grands traits sont dans Saint-Simon.

Aprs les deux rcits de Saint-Simon et de Dangeau, celui d'un
moderne, Lmontey, mrite attention. Charg en 1808 d'crire
l'histoire de Louis XV et de Louis XVI, disposant des plus secrtes
archives, il compulsa plus de 600 volumes originaux qui, en 1814,
furent enlevs de Paris. Sa critique pntrante, sa fine plume
d'acier, entrent souvent fort loin dans l'intelligence des temps. Trop
loin aussi parfois, au del des ralits. Il est tent par le subtil,
par la fausse profondeur. Ainsi (d'aprs Lassay), il croit que ceux 
qui on reprsentait Orlans comme empoisonneur n'en furent que plus
ardents  s'attacher  lui. Ils chrissaient dans la _certitude de ses
crimes passs_, le gage d'un dernier crime, et se htaient de faire un
rgent qui saurait bien se faire roi.

Ceci est faux en plusieurs sens. D'abord, l'horrible ide de 1712 ne
s'tait nullement soutenue jusqu'en 1715. Rien ne dure trois annes en
France. Les seuls ennemis personnels d'Orlans faisaient semblant de
croire cela. Deuximement, c'est faire trop d'injure  la nature
humaine. Mme aux plus mauvais temps, peu d'hommes se donneraient  un
prince _parce qu'il serait un assassin_.

En fait, le contraire est exact. La grande majorit jugeait le futur
Rgent prcisment ce qu'il tait, faible, corrompu, mais trs-doux,
dbonnaire. Indiffrent au bien, au mal, il ne devait ni punir les
coupables, ni venger ses propres injures. C'est ce qui le fortifia
immensment, et fit que les meilleurs amis du duc du Maine le
laissrent sans scrupule. Ils savaient qu'il ne risquait rien sous le
Rgent, que de rester un trs-grand prince, trs-riche, de continuer
en repos une vie de ftes et d'amusements et de jouer toujours la
comdie  Sceaux.

Le vrai danger tait qu'avec beaucoup d'esprit et des ides
trs-avances, Orlans ne gardt les vieux hommes et la vieille cour,
ne ft prodigue et gnreux pour elle aux dpens de la France. Ses
ennemis, sous lui, prirent tout ce qu'ils voulurent, eurent les plus
hautes positions. Pour l'enfant royal qu'on voulait si sottement
dfendre de lui, il l'aima, et s'y attacha. Il le trouvait joli et
fin, et le prfrait de beaucoup  son fils, un lourdaud que lui avait
donn son indolente et suspecte moiti.

       *       *       *       *       *

Le 11 aot, pour la dernire fois, le roi avait sond d'Aguesseau,
tt le Parlement. Il en dsespra. Et, sa sant ne lui permettant pas
d'aller lui imposer ses volonts, il crivit le 13 un codicille qui
pouvait passer pour une dclaration de guerre.

Ce Parlement qui, aprs tant d'annes d'obissance et de silence,
faisait mine de vouloir reprendre la voix, n'imposait pas beaucoup. Ce
n'taient plus les graves et savants magistrats du XVIe sicle.
Beaucoup faisaient les grands seigneurs, taient les singes de la
cour. On avait vu, ds la mort d'Henri IV, combien, sous la pourpre et
l'hermine, ces gens de plume aisment mollissaient, taient souples
devant l'pe. Il avait suffi que d'pernon leur ft sonner la sienne,
sans la tirer, pour les dconcerter. On fit un d'pernon. Villeroi
tait un peu mr pour jouer ce rle de spadassin. Mais ses
rminiscences de jeunesse, ses contes galants le surfaisaient aux yeux
du roi.  soixante ans, soixante-dix ans, il faisait le gaillard,
avait une _petite maison_, et pas trop en secret. Bref, c'tait le
mauvais sujet, vieil enfant gt de la cour, l'homme d'pe et de
panache, que l'on avait tant admir. Au jour du dcs, Villeroi devait
monter  cheval, prendre le commandement de la Maison du roi (dix
mille hommes d'lite), et marcher droit au Parlement. On lui ordonnait
mme expressment de l'investir, d'avoir soin que les gardes du
corps, les gardes franaises et suisses prissent leur poste dans les
rues _et au Palais_. Alors, le jeune roi prsent, on ouvrirait le
testament. Et que ferait-on si les amis du duc d'Orlans rclamaient,
invoquaient son droit de plus proche parent, pour lui donner une
rgence relle, et non pas nominale. Rien d'crit. Villeroi, sans
doute, avait l'ordre verbal d'enlever les rcalcitrants.

Ce codicille voulait que le jeune roi ft men dans un lieu o l'air
est trs-bon, dans le chteau fort de Vincennes, vieille place de
guerre trs-dfendable encore, tout au moins contre un coup de main.
Qu'avait-il donc  craindre, cet enfant, objet de l'intrt de tout le
monde? De qui voulait-on le garder? du Rgent? Vaine et outrageuse
prcaution. Que pouvait le Rgent, subordonn au Conseil de rgence?
rien que par un crime. C'tait donc annoncer que l'on craignait un
crime. Sans doute,  chaque repas, le gouverneur, la gouvernante,
feraient _l'essai des mets_, maintiendraient l'opinion dans les plus
sinistres ides.

Chose bizarre, le roi absolu dlguait en mourant son pouvoir  une
rpublique, au Conseil de rgence, dont le duc du Maine et t le
dictateur. Mais le btard n'et pu remplir ce rle; il n'avait pas le
poids ncessaire. Orlans dgrad, en suspicion, n'aurait pas eu
grande influence. La partie tait belle pour l'tranger, le roi
d'Espagne. Tous les trois auraient travaill, tir en sens contraire.
La France et t ballotte comme au jour le plus noir de toute son
histoire, sous les oncles de Charles VI.

Le mme jour, 13 aot, le roi fit l'effort de recevoir debout un
prtendu ambassadeur de Perse et de signer avec lui un trait. Cette
comdie, dont les ministres avaient flatt sa vanit, l'acheva
rellement. Le matin, il avait fallu le porter  la messe, et le soir
on le roula au concert qui se faisait chez madame de Maintenon. Il y
parut un homme mort. La princesse des Ursins le jugea tel, et ne
voulant pas se trouver en France sous la rgence d'Orlans, elle
partit le lendemain pour Rome.

Fagon ne voulait pas que le roi ft malade, et personne n'et os le
dire. Quatre mdecins qu'il appela, se gardrent bien d'tre d'un
autre avis. Ils ne firent rien qu'admirer, approuver, chanter en
choeur la sagesse de Fagon. Le lendemain, quatre autres mdecins, mais
toujours des louanges et des admirations.

Tout en faisant semblant d'tre fort rassur, on se htait pourtant
d'agir. On fit venir les gens d'armes du roi  Versailles, dans
l'espoir qu'il pourrait encore en passer la revue, le vendredi 22,
avant la Saint-Louis. On voulait commencer  s'assurer des troupes.

Mais il baissait si vite que la chose devint impossible. L se posait
la question: Qui remplacerait le roi, le reprsenterait dans cette
circonstance solennelle? Qui poserait devant les troupes dans la
majest du commandement? Le fils de son frre, Orlans, si prs du
trne, tait appel l par la force des choses, par son droit de
naissance, et par cette convenance aussi qu'il avait command (et
avec honneur) en Espagne. Ajoutez qu'une partie de ce corps, les gens
d'armes d'Orlans, tait dj sous son commandement. Le roi envoya le
duc du Maine.

Dangeau, dans sa plate chronique, a brouill de son mieux l'vnement,
pour nous donner le change sur les ruses de ceux qui menaient le roi.
Saint-Simon est fort net, et dit fort nettement la scne qui, du
reste, fut trs-publique, et se passa en plein soleil.

On doutait de l'accueil que les troupes feraient au btard, qui avait
laiss dans l'arme une triste ide de sa bravoure et qui la
confirmait par la mine la moins militaire. On fit parler le petit
Dauphin; on lui fit dsirer, demander d'tre de la partie, de figurer
sur son petit cheval qu'on lui apprenait  monter. Habile mise en
scne, qui ornait fort le triomphe du btard. De son coursier royal,
dominant, abritant le ple et fragile orphelin, il apparaissait l
comme le tuteur ncessaire. Il profitait des applaudissements qu'on ne
manquerait pas de donner  l'intressante crature, postrit unique
du duc de Bourgogne, et dbris dernier du naufrage.

Grand coup pour Orlans. Si la chose se ft bien passe, on et
rcidiv pour d'autres corps, et le duc du Maine se serait trouv
avoir tout doucement conquis cette nombreuse lite. Orlans demeurait
dans l'ombre et oubli. Il aurait laiss faire certainement sans
Saint-Simon. L'pre seigneur, sans mnagement, lui fit honte de sa
paresse, dit qu'on la croirait lchet, qu'on dirait qu'il n'osait se
montrer devant le btard. La haine donne une seconde vue; il prvit,
il prdit que le duc du Maine aurait peur, blanchirait comme un linge.
Il voulait (en grand pote dramatique, comme et voulu Shakespeare)
qu'Orlans exploitt fortement la situation, que, de sa figure mle,
poursuivant le triste poltron, il lui rendt des respects drisoires,
lui ft sa cour, l'en accablt, jusqu' ce que la pauvre femmellette
dfaillt devant tout le monde, dvoilt son manque de coeur.

Le duc fut moins cruel, ne suivit pas ce terrible programme. Il resta
modestement  la tte de sa compagnie, et salua le Dauphin. Il n'en
eut pas moins le plaisir de voir la prdiction s'accomplir. Le btard
plit, se troubla, baissa les yeux, ne sut plus o se mettre. Chacun
s'mut de voir les rles intervertis, le faux prince sur le cheval
blanc,  la place du roi, le vrai prince avec les soldats, en simple
capitaine. On compara les mines, et leurs exploits aussi. Tous, d'un
tact franais, reconnurent qui tait l'homme et qui tait la femme,
et, d'un mouvement instinctif, sans regarder si l'on observait des
fentres, laissrent l'un et entourrent l'autre.

Ce fut comme un coup de lumire qui claira la situation. Les mdecins
mmes y virent plus clair. Ils comprirent ds lors o en tait le roi.
Ils distingurent aux jambes des marques noires, qu'ils n'auraient os
voir la veille.

Ceux qui menaient le roi prirent leurs dernires dispositions. La
principale, c'tait, si l'on pouvait, d'endormir Orlans. On y employa
deux moyens, l'un de parlementer, de lui envoyer Villeroi; l'autre
d'employer le roi mme  tromper son neveu. Moyen,  coup sr,
imprvu de donner au mourant un rle dans cette comdie. Orlans ni
personne, contre une chose si nouvelle, n'et song  se mettre en
garde.

Les deux choses se firent le 24 et le 25 aot, jour de la Saint-Louis.
Villeroi vint trouver Madame d'Orlans, la fit parler  son mari. Elle
lui dit que ce bon marchal, plein d'amiti pour lui, voulait le voir
dans son pur intrt et pour sa sret, lui rvler un grand secret.
Orlans ne refusa pas. Et mystrieusement Villeroi vint en effet. Mais
pour dire cette chose, tellement utile au prince, il exigeait d'abord
qu'il s'engaget  conserver la place  son ami le chancelier. Il lui
apprit ensuite la teneur du testament, les avantages qu'il donnait au
duc du Maine et  lui Villeroi, tout comme chose naturelle qui ne
pouvait faire difficult, ajoutant (le vieux fat) qu'en ce qui le
regardait (l'emploi des troupes), il n'en abuserait pas.

La chose tait bien grave. Orlans devait voir qu'avec ce commandement
des troupes, son adversaire pouvait parfaitement le faire arrter,
tait matre de sa libert, au besoin, de sa vie. Ce qui est
incroyable, mais certain (Saint-Simon l'affirme avant, aprs la mort
du roi), c'est qu'Orlans prit bien cela, n'objecta rien, et ne fit
rien, se rsigna, se reposa, trouvant infiniment commode d'tre
dispens de gouverner. L'essentiel pour lui tait de s'amuser, de
souper, s'enivrer,  Paris,  Asnires.

Quand Villeroi vint redire  Versailles cette merveilleuse
insouciance, on ne put pas la croire. Pour plus de sret, on employa
l'autre moyen. Le 25, l'tat du roi s'tant aggrav, il reut les
sacrements, communia et fut administr de l'extrme-onction. Il ajouta
de sa main quelques lignes au codicille. Puis il fit appeler le duc
d'Orlans. Il lui tmoigna, dit Saint-Simon, beaucoup d'estime,
d'amiti, de confiance. Mais ce qui est terrible, avec Jsus-Christ
sur les lvres encore qu'il venait de recevoir, il l'assura _qu'il ne
trouverait rien dans son testament dont il ne pt tre content_. De
telles paroles, en un tel moment, supprimaient tous les doutes. Le duc
crut retrouver un pre, et il fondit en larmes, sortit, suffoqu de
sanglots. (Dangeau, 121.)

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait communi, reu
l'extrme-onction, et il venait de retoucher dans l'entre-deux ce
codicille qui mettait le couteau dans la gorge  M. le duc d'Orlans,
dont il livrait le manche en plein au duc du Maine.

Saint-Simon est bien tonn. Moi, non. N'ai-je pas vu (surtout aux
procs d'Angleterre) les Jsuites sur l'chafaud jurer des faits dont
la fausset fut ensuite trs-bien constate? Si l'on en croit Dorsanne
(_Histoire de la Bulle_), le roi avait t affili  la Socit dix
ans auparavant, et Tellier  sa mort lui en fit faire le quatrime
voeu. Il put participer au privilge de pouvoir mentir _in articulo
mortis_.

Pitoyable spectacle. On avait vu dans le _Lgataire_ la trs-choquante
scne d'un mourant jouet d'un fripon. Le duc du Maine dpassa Regnard.
N mime et pour la farce, il mit les deux rles en un seul et fit de
Gronte un Crispin.

Rien n'tait plus contraire  la nature de Louis XIV, qui aimait le
noble et le grand. Il fallut, pour qu'il en vint l, la violence de
l'amour paternel, la faiblesse d'un mourant, les craintes dont on
l'obsdait. Il semble que parfois il entr'ouvrt un peu les yeux.
Tellier lui fit signer sa nomination de confesseur du futur roi. Mais
il ne parvint pas  lui faire nommer aux bnfices vacants. Les
candidats proposs par Tellier apparemment lui donnaient moins de
confiance. Il dit (le 26) aux cardinaux de Rohan et de Bissy qu'il
mourait soumis  l'glise, mais qu'il n'avait rien fait que ce qu'ils
avaient voulu, qu'ils en rpondaient devant Dieu, qu'il ne hassait
point le cardinal de Noailles.  ce mot, Fagon, Marchal (d'un
mouvement inattendu) demandrent si le roi mourrait sans voir son
archevque.--Oui, si l'archevque veut souscrire la Constitution.
Telle fut leur rponse,  laquelle le roi se soumit.

Le public ne se soumit pas. Tout le monde fut indign. On se lcha
sans mnagement sur l'affaire ecclsiastique. Ce fut la premire, la
trs-vive chappe de la libert.

Le roi, qui avait eu toute sa vie une grce majestueuse, l'eut aussi
dans la mort. Il trouva les belles et touchantes paroles de la
situation pour ses serviteurs, pour l'enfant. J'y voudrais un mot pour
la France. Un seul peut-tre indique qu'il eut l'ide de la terrible
responsabilit qu'il avait prise en tant de choses. Il disait que la
mort lui semblait peu pnible. Elle ne l'est, dit madame de
Maintenon, que quand on a de la haine, de l'attachement aux cratures,
ou des restitutions  faire.--Je n'en dois  personne, comme
particulier, dit le roi. Mais, _pour celles que je dois au royaume_,
j'espre en la misricorde de Dieu.

Dans ces crises suprmes, la nature apparat. Les mes les plus
fausses laissent voir quelque vrit. Tellier, madame de Maintenon, le
duc du Maine, apparurent dans leur lustre. Ils avaient de lui ce
qu'ils voulaient. Ce n'tait pour eux qu'un corps mort. On ne faisait
pas seulement dire la messe dans sa chambre. Un capitaine des gardes
s'en indigna et rappela les prtres  leur devoir.

Le duc du Maine avait peine  contenir sa joie. Il croyait tout tenir.
Sa soeur, la duchesse d'Orlans, avait fait demander  Saint-Simon,
par une personne intime et confidente, ce que son mari faisait,
prparait, et il avait rpondu: Rien, vous le verrez vous-mme. Le
btard, tout  fait rassur, clata de bonheur, d'hilarit, nous
l'avons dit, avec plus d'impudence qu'on ne l'et attendu d'un homme
de tant d'esprit; mais son mauvais coeur l'emporta. Il bouffonna le
soir, entre ses familiers, la scne d'un empirique qui tait venu
s'offrir, la grimace de Fagon, etc.

Madame de Maintenon aussi crut tout fini avec le codicille qui
remettait l'pe  Villeroi. Tranquille sur le succs de son fils
d'adoption, elle laissa le roi dans ce dernier combat, partit
lestement pour Saint-Cyr. (Dangeau travaille en vain  l'excuser.)

Mais voil le 29 que le mort ressuscite. La drogue du charlatan agit.
Le roi prend du vin d'Alicante et deux petits biscuits. Il demande o
est Madame de Maintenon. Elle revient de Saint-Cyr. Les appartements
se repeuplent. Et d'autant se dpeuplent ceux du Palais-Royal, qui un
moment s'taient remplis. Le mieux, au reste, ne dura pas un jour. Le
soir mme du 29, on vit que la gangrne occupait tout le pied, gagnait
le genou mme; la cuisse tait enfle. C'en tait fait rellement.

Dans le moment de solitude qu'et Orlans au milieu du 29,
Saint-Simon, le trouvant de loisir, l'avait confess, avait tir de
lui l'aveu de sa faiblesse  l'entrevue de Villeroi. Le violent
seigneur, vrai magister du prince, lui donna de cruelles frules, lui
dmontra la honte, le ridicule de sa conduite, les gorges chaudes de
ses ennemis. Le btard et sa soeur avaient jou d'ensemble, et gagn
la partie, russi  lui faire subir un arrangement qui l'gorgeait,
_russi  lui faire peur_,  le convaincre qu'il avait bien peu de
coeur. Voil le nouvel Henri IV, etc. Orlans resta accabl et ne dit
pas un mot. Il sentait la piqre. Il voyait que sa femme s'tait
moque de lui, l'avait jet dans le filet. Il lui dit deux mots
fermes, dont elle avertit Villeroi, toutefois, esprant encore qu'il
n'en serait que des paroles, que, satisfait d'avoir parl, il se
rendormirait, ne ferait rien du tout.

Il avait du courage. Ce mot, _qu'on lui avait fait peur_, tait entr
et l'avait rveill. Stairs, l'ambassadeur d'Angleterre, le poussait
aux rsolutions non-seulement vigoureuses, mais violentes et jusqu'au
crime, peut-tre. C'tait un drle, cossais intrigant, fils d'avocat,
qui se fit lord. Il tait capable de tout, et il avait commenc, 
neuf ans, par tuer son frre en jouant. Il disait nettement  Orlans
qu'il fallait un usurpateur en France comme en Angleterre, une
alliance intime entre les deux usurpations. Il le prcipitait au
trne.

Orlans tait  cent lieues de vouloir rgner par un crime. Il n'avait
pas non plus, prs de lui, comme son pre, un chevalier de Lorraine.
Il n'avait qu'un rus fripon. Son Dubois, avec Canillac, Noailles, lui
fit le petit brocantage ncessaire. On savait par le codicille
qu'avait montr le chancelier, le rle que devaient jouer les Gardes
franaises. Leur colonel, M. de Guiche, tait entirement livr au duc
du Maine; mais il avait des dettes, et c'tait un panier perc. On le
gagna par la promesse d'un don de six cent mille francs. Le colonel
des Gardes suisses se donna sans autre raison que sa haine contre le
btard, colonel gnral des Suisses. Dj Orlans avait moiti des
mousquetaires (les noirs), par Canillac qui les commandait. Paris mme
venait  lui. Le lieutenant de police d'Argenson lui assura le guet et
la marchausse, et le commandant Saint-Hilaire l'artillerie de la
ville.

Pour qui les Cond seraient-ils? Madame du Maine tait Cond, et la
mre du chef des Cond tait soeur du duc du Maine. Cette soeur,
_madame la duchesse_ (fille de Montespan), la maligne faiseuse des
bouts-rims les plus sals du temps, vint trouver Orlans, se dclara
contre son frre (du Maine), et lui demanda pour son fils, _M. le
duc_, la prsidence du Conseil de Rgence. Ce fils, tout jeune, tait
un petit borgne et aveugle d'esprit, incapable, indigne en tout sens.
Mais il avait t, comme Orlans, victime de Louis XIV, qui l'avait
mari de force  une femme beaucoup plus ge. On devait croire qu'il
serait fort contraire  toute tradition du vieux roi. Premier prince
du sang, il sigeait l avec convenance et fermait la porte au btard,
Orlans ne refusa rien  madame la duchesse, avec qui, autrefois, il
avait t plus que bien.

Je ne crois pas que tous ces mouvements aient pu se faire avant le 29
(onze heures du soir), avant le moment o la gangrne si rapide assura
de la mort prochaine, qui eut lieu le 1er septembre au matin. Plus
tt, on aurait craint un retour de vie, les rapports de la police de
madame de Maintenon et du btard. Depuis, on devina fort bien que
cette police elle-mme tournerait et ne dirait plus rien. Et, en
effet, ils ne surent rien du tout. Elle partit en pleine scurit.
Lui, il alla au Parlement, serein, gai, en triomphateur, n'ayant pas
mme l'ombre d'un doute.

Ceux qui ont prtendu que le duc d'Orlans travaillait son succs
lui-mme, qu'il allait la nuit, enferm dans une chaise  porteurs,
s'entendre, au clotre Notre-Dame, avec l'abb Pucelle et autres
jansnistes, ont fait un roman ridicule. Il n'avait besoin de bouger.
Tout l'attendait, le dsirait, comme une rnovation, une dlivrance.
Soixante-douze ans d'un rgne si pesant, que le duc du Maine et madame
de Maintenon auraient continu, parlaient assez pour le Rgent. Des
prisons, tout un monde, enferm par Tellier, faisaient des voeux pour
lui. Le Parlement, sous lui, allait reprendre la parole, l'action, le
droit de remontrances. Les pairs (et l'ardent Saint-Simon) comptaient
par lui se relever contre les premiers prsidents et contre les
princes btards. La noblesse,  qui le feu roi avait accord un
sursis pour payer ses dettes, esprait bien sous un prince si bon
payer tard ou ne point payer. Le peuple enfin, dans la joie violente
qu'il eut de la mort du roi, crut voir mourir aussi tout l'enfer des
finances, l'anthropophage Desmarets, et salua dans Orlans un doux
librateur qui allait allger l'impt. Quoi de plus vraisemblable?
Orlans, c'tait la paix mme. Au contraire, le duc du Maine, tout
pacifique qu'il ft, malgr lui tournait  la guerre. Seul ou avec le
roi d'Espagne, c'tait l'me de Louis XIV, c'taient ses ides, ses
projets, ses dangereuses tentatives pour rtablir le Prtendant,
l'imprudence insense qui, dans les derniers jours, avait risqu la
paix, signe  peine  Utrecht,  Rastadt, relanc la France puise
vers une ruine qui, cette fois, aurait t dfinitive.

Ce qui pouvait le plus nuire  Orlans, c'taient ses amis. Lord
Stairs voulut assister  la sance du Parlement, tmoigner par sa
prsence de l'intrt de l'Angleterre pour Orlans et pour la paix.
Mais cette bonne pense, sous une si mauvaise figure, la figure
provoquante, aigre et basse d'un hardi coquin, tait faite pour
tourner tout le monde  la guerre et contre Orlans. D'autre part,
Saint-Simon prit juste ce moment pour soulever une dispute qui pouvait
brouiller le prince avec le Parlement. Une question tait pendante
entre les pairs et les premiers prsidents, celle du salut (du
_bonnet_). L'pre seigneur voulait qu'on rglt l'affaire du _bonnet_
avant celle de la monarchie. Orlans le pria en grce d'ajourner, mais
ne put si bien faire qu' l'entre mme, l'imprudent Saint-Simon, que
l'on savait son ami personnel, ne levt ce livre fcheux, ne
protestt, n'annont qu'Orlans avait donn parole de juger ces
usurpations des prsidents contre les pairs. C'tait tout d'abord
nuire au prince, montrer le dsaccord de son parti, poser une querelle
prochaine entre les amis du Rgent, parlementaires et grands
seigneurs.

Le premier prsident, M. de Mesmes, commensal du duc du Maine, qui ne
bougeait de chez la duchesse, de son petit thtre et jouait Gilles et
Arlequin, leur avait donn bon espoir. Le duc entra d'un air riant et
de jubilation, Saint-Simon va jusqu' dire: Il crevait de joie!
Boitant, mais non sans grce, il vit tout, salua profondment,
perant chacun de son regard. Le duc d'Orlans, au contraire, fort
myope, ne voyant qu' deux pas, faisait moins bien dans l'assemble.
Il avait (ds l'ge de quatre ans) un oeil un peu malade, de plus, le
teint rouge, chauff. Il apportait les codicilles, mais dj il les
violait, n'amenant pas, comme ils l'ordonnaient, le jeune roi au
Parlement. De l, sans doute, sa contenance un peu embarrasse. Il
s'affermit pendant la lecture du testament, des codicilles, et dit
ensuite que ces crits taient contraires aux assurances que lui avait
donnes le roi, qu'il ne trouverait rien _dont il ne dt tre
content_. Ces assurances avaient t publiques.

Qu'et pu rpondre le duc du Maine? sinon qu'crivant une chose, et en
disant une autre, le moribond avait menti.

Ce qu'Orlans venait de dire de fort, il le gta par un mensonge,
assurant faussement qu'aux derniers jours le roi avait renvoy  lui,
pour les ordres  donner, qu'il lui avait adress les ministres pour
le travail, etc.

Il ajouta: Il faut que le feu roi n'ait pas compris ce qu'on lui
faisait faire (l il regarda le duc du Maine), puisqu'avec un tel
Conseil de rgence, ma rgence  moi serait nulle. La chose touche
non-seulement mon droit, mais mon honneur. J'espre assez de l'estime
de tous ceux qui sont prsents pour croire que ma rgence sera
dclare libre, entire...--Le duc du Maine voulait parler, mais
Orlans se tournant vers lui, dit d'un ton sec: Monsieur, vous
parlerez  votre tour...

Au mme instant, partit l'acclamation. On ne put mme prendre les voix
dans la forme ordinaire. Il fut Rgent en pleine autorit, pouvant
choisir le Conseil de rgence, qui voterait les affaires politiques.
Mais toute chose de grce et de justice tait au Rgent seul. (Pouvoir
embarrassant dont lui-mme, obsd dans tous les sens, souffrit
bientt.)

Encourag, il passa du testament aux codicilles, et dit que son
honneur y tait plus bless encore, sa libert et sa vie en danger,
que le jeune roi s'y trouvait dans la dpendance absolue de ceux qui
avaient profit de la faiblesse d'un roi mourant pour lui arracher ce
qu'il n'avait pu entendre.--Selon une relation anonyme, il et t
plus loin (chauff par l'acclamation, ou peut-tre d'un peu de vin).
Il aurait dit que, si l'auteur d'un tel conseil tait connu, il
mriterait un chtiment exemplaire. Et encore (selon Saint-Simon):
qu'un tel codicille jetterait infailliblement la France dans de
trs-grands malheurs. Intimidation violente que l'on n'attendait pas
de lui.--Le duc du Maine devint de toutes les couleurs, s'anima, et,
par une attaque indirecte, dit qu'ayant l'ducation, il fallait bien
qu'il et la garde de la personne, la maison militaire, qu'il devait
en rpondre, ayant eu pour cela _toute la confiance_ du feu roi.

 ce mot, Orlans l'arrte... Il connaissait son homme, qui s'aplatit,
recule, et qui, au lieu de prendre l'offensive, de parler de
_dfiance_, se jette de ct, adoucit, divague. Que serait-il arriv
s'il n'et t poltron, s'il et franchement rappel les bruits
sinistres (absurdes, mais si forts cependant) qui avaient rendu
Orlans suspect?--Il ne lui ft arriv rien du tout. On se ft rcri,
mais personne n'et tir l'pe contre ce coup de poignard; Orlans
l'et reu en pleine poitrine, ne pouvant entamer une apologie,
accepter le rle d'accus, ni plaider dans le Parlement qu'il n'tait
pas empoisonneur. Sa situation devenait mauvaise. Quand il dit: C'est
 moi que la plus grande confiance tait due, plusieurs pensrent
tout le contraire, qu'il tait aprs tout l'hritier de l'enfant et
intress  sa mort.

 demi-voix on parlait de partage entre les deux rivaux. Saint-Simon
approcha, conseilla au Rgent de continuer la discussion dans une
chambre voisine, et ils y passrent en effet.--Laisser les juges, s'en
aller dans un coin discuter seul, c'tait baisser, faire croire qu'il
allait s'arranger avec le duc du Maine. Celui-ci s'enhardit. Dans un
cercle form de curieux, de passants, d'officiers, ils se disputent 
demi-voix. Chose inconvenante en tout sens. Le Parlement se morfond 
attendre. On en avertit Orlans. Il rentre et dit qu'il est trop tard
pour retenir la Compagnie, _qu'il faut aller dner_. Seulement,
puisqu'elle vient de lui confirmer la Rgence, il en use pour faire M.
le Duc chef du conseil. Il expliquera au Parlement la forme nouvelle
qu'aura le gouvernement. Mais, ds ce jour, il compte profiter de ses
lumires _et il lui rend le droit de remontrances_. Tonnerre
d'applaudissements.

Il est deux heures. On sort, les deux princes fort diminus, ayant
paru pitoyablement faibles, chacun  sa manire, l'un dans sa
reculade, l'autre dans la bassesse maladroite de sa finale, _ce droit
de remontrances_ rendu l si mal  propos comme payement du matin,
comme achat de l'aprs-dne! On ne le croirait pas si la chose
n'tait conte par Saint-Simon, l'ami d'Orlans.

Le duc du Maine, battu par le testament, crut avoir vaincu par le
codicille, garder le roi, la force en main. Et en effet, Orlans avait
deux fois vit la discussion, quittant le Parlement pour une chambre
 part, puis quittant cette chambre mme.

Trois courriers, coup sur coup, l'annoncrent  Versailles, 
Villeroi, qui attendait. Et tout Paris le crut aussi.

Orlans, au Palais-Royal, fit venir d'Aguesseau et Joly de Fleury,
s'entendit avec eux, et prit du courage en dnant.  quatre heures, il
rentra plus ferme, plaa la question sur le terrain mme qu'vitait le
duc du Maine, dit nettement qu'on ne pouvait laisser un codicille qui
rendait celui-ci arbitre de la libert, _de la vie_ du Rgent. Son
rival n'avait os dire _que le Rgent pouvait faire mourir le roi_.
Lui, il articulait _que le duc du Maine pouvait faire mourir le
Rgent_.

L'affaire, ainsi rduite aux termes d'un combat possible, les prudents
s'effrayrent, et les plus sages mmes comprirent qu'il n'y avait pas
de partage possible entre gens qui pensaient pouvoir tre tus l'un
par l'autre. Le gouvernement et t un duel permanent. Ce que chacun
et reu de pouvoir, n'et t qu'une arme de guerre.

Le duc du Maine avait une rplique, mais dangereuse; c'tait de dire:
Aimez-vous mieux risquer la vie du jeune roi?

Il y et eu l sans nul doute un tumulte. Car, on avait dn, et
chacun tait chauff. Il le sentit, et il eut l'air d'un condamn, la
mort sur le visage. Il fut respectueux et humble, parla bas. Personne
n'couta, et, d'un lan, on opina, sans mme attendre les discours que
les avocats gnraux avaient prpars.

Le duc du Maine, se voyant _tondu_, dit Saint-Simon (mais, je pense,
content, heureux de vivre encore, de n'avoir que faire de bravoure),
parla trs-bien, dit avec adresse et mesure qu'il demandait alors  ne
conserver que l'ducation, _ tre dcharg de la garde du roi,  ne
plus rpondre de sa personne_.--Trs-volontiers, monsieur, dit
Orlans, il n'en faut pas davantage. Le pauvre homme resta assomm.

Le Rgent, en remerciant, dit que le conseil de Rgence serait le
conseil suprme o ressortiraient les hautes affaires, que lui-mme ne
gouvernerait qu'avec l'aide des conseils qu'il allait crer,
conformment aux ides du duc de Bourgogne,--qu'aux conseils _de
l'intrieur et des affaires ecclsiastiques, il appellerait des
magistrats_ qui y porteraient leurs lumires, spcialement sur les
droits de l'glise gallicane.

Sous cette forme modre, il proclamait rellement la libert
religieuse, mancipait les Jansnistes. Le lendemain, il vida les
prisons.

Les Jsuites, en droute, n'eurent de consolation qu' bien montrer
que le mort fut Jsuite. Ils firent autour de lui, avant
l'enterrement, les petites crmonies qu'ils font pour un des leurs.
Et pendant que le corps, fort mal accompagn, allait  Saint-Denis, le
coeur, selon sa volont, alla rue Saint-Antoine, aux _Grands
Jsuites_. Six de ces Pres (et pas un courtisan), dans un simple
carrosse, portrent chez eux ce coeur que personne ne leur disputa.




NOTES


Le volume prcdent, c'est la _mutilation_, et celui-ci, c'est la
_dissolution_.

La mutilation de la France, la Rvocation de l'dit de Nantes.

Et maintenant la dissolution de la vieille socit.--Royaut, clerg
et noblesse aboutissent d'ensemble  la dbcle. Tout s'en va 
vau-l'eau, moeurs, ides, dogmes et fortunes.

La banqueroute financire et morale se fait avant la mort du roi. Ce
qu'on appelle la Rgence, existait dj en dessous; et pis, une vie
souterraine de vices tranges, immondes, monstrueux enfants des
tnbres. Si bien que la Rgence, dans son effronterie, montrant tout
au soleil, semble un retour  la nature.

Tout cela a t gaz, arrang, dcor de dcence et de majest. Ou
bien encore, on l'a enfoui sous l'immensit du dtail militaire,
administratif. Enfin, de piquants accessoires, d'amusantes anecdotes,
de curieux portraits, occupant, dtournant l'attention, l'empchent de
saisir le vrai fil historique, disons mieux, la fibre vivante o est
l'unit morale, l'me de l'histoire.

Le dernier ge de Louis XIV (un quart de sicle, 1689-1715) commence
et finit dans le _santissimo_. La dvotion y est la grande affaire. La
guerre mme est secondaire, et l'administration prit. C'est la
royaut de la Grce, le gouvernement des dames et des saints.
L'nervation du Quitisme en est le commencement, la fin un coup de
tte de vieillards tombs en enfance. La grotesque bulle Unigenitus.

L, un strident clat de rire ouvre le XVIIIe sicle.


NOTE I.--DE LA SANT DU ROI.

Les angoisses morales de madame de Maintenon dont parle Phlippeaux,
le travail assidu et secret du roi aprs la mort de Louvois (Dangeau),
la connaissance (incontestable, _V._ Berwick, Macaulay, etc.) qu'il
eut des tentatives contre la vie de Guillaume, tout cela concide avec
l'poque o Fagon modifia son rgime. On l'entrevoit fort bien,
quelque peu instructif que soit le _Journal des mdecins ms._, dj
cit aux tomes prcdents. Rien de plus uniforme que ce journal. La
mdecine de ce temps ne s'occupe que d'une chose, l'observation
quotidienne des rsultats de la digestion. Observation utile
certainement, mais impossible alors, dans l'tat si imparfait des
connaissances. Il et fallu d'ailleurs l'clairer par un journal
correspondant de toutes les autres fonctions et activits (chasse,
promenades, travail, vie intime, etc.). C'est sur un tel bilan complet
des dpenses vitales qu'on pourrait raisonner.--Toute l'industrie de
Fagon est de faire croire au roi que ses mdecins le soulagent d'une
prodigieuse quantit d'humeurs fermentes, qu'il rend des vers (chose
peu croyable pour cet ge avanc), _de grands vers morts_, tus par
la mdecine. (1697, 1702, 1704.)--On voit dans ce journal que les
sjours de Marly, de Fontainebleau, les visites du roi d'Angleterre,
taient des occasions de cuisine, de mangerie, de galas, o le roi ne
s'pargnait pas et se rendait malade. D'autre part, les jours maigres,
il mangeait imprudemment d'immenses quantits de pois qu'il ne
digrait pas.--Je lui fais suivre, dit Fagon, un rgime qui et t
trop nourrissant pour un autre, mais que les courtisans trouvent
puisant pour le Roi. (1705).--Dans ce journal, il ne parat
nullement l'homme robuste de l'histoire convenue. On est oblig de
prendre pour lui les prcautions que demandent les vieillards les plus
dlicats. En 1702, Fagon avoue ce qu'il niait en 97, que le roi a la
goutte. Ds cette poque, et mme plus tt, il le fait suer beaucoup,
en le chargeant de couvertures de ouate, de manteaux ouats, etc., en
lui faisant le matin des frictions avec des linges chauds (1706).
L'anne 1704, o commencrent ses grands revers (Blenheim, etc.), est
celle o l'on commence les fortifiants, par moment le vin d'Alicante,
le rossolis des cinq graines chaudes (1710).--En 1711, tombe le coup
de foudre, la mort du grand Dauphin. Mais le roi n'en mange que plus
de petits pois. L finit le journal. Fagon lui-mme est vieux, malade,
fatigu. Le reste du gros volume est blanc (voy. le _ms de la
Bibliothque_).--Il et t curieux en 1712. On sait qu' ce moment le
roi et madame de Maintenon craignirent la mort extrmement, l'pidmie
rgnante. La duchesse de Bourgogne tant morte, ils se sauvrent 
Marly, sans attendre le pauvre jeune duc, qu'ils laissrent 
Versailles et qui les rejoignit pour mourir.


NOTE II.--DIVISION DE CE VOLUME EN DEUX PRIODES.--LA PREMIRE, DE
1691  1705, SOUS L'INFLUENCE EXCLUSIVE DE MADAME DE MAINTENON ET DE
CHAMILLART.

Le roi tait trs-facile  conduire, pourvu qu'on lui fit croire qu'il
dirigeait. Le gouvernement personnel fut en ralit celui de deux
petites cabales: celle qu'on peut appeler des _mdiocres_ (madame de
Maintenon, Chamillart, Godet-Desmarais, les sulpiciens, les
lazaristes); plus tard celle des _dvots_, du duc de Bourgogne, de MM.
de Beauvilliers et de Chevreuse, c'est--dire de Fnelon et des
Jsuites. Cette dernire, carte d'abord, reprend crdit en 1705,
rgne en 1709 et jusqu' la mort du roi.

La premire priode est relativement modre.--Le roi dsapprouve le
zle excessif du clerg dans la perscution protestante. Il fait
interdire la prdication  un Carme qui veut faire communier de force
les _nouveaux catholiques_ (mai 88). Il recommande la douceur pour une
fille de Metz qui ne s'est pas mise  genoux devant le saint-sacrement
et que le peuple a arrte (aot 1691). Seignelay, en envoyant des
ministres aux les de Sainte-Marguerite, crit: Ce sont gens qu'il
faut plaindre et traiter avec le plus d'humanit possible. (29 juin
92.) Pontchartrain modre le lieutenant de police d'Argenson, et ne
gote pas son expdient d'ter les enfants aux _nouveaux catholiques_
qui veulent sortir du royaume (1697). Le roi crit  l'vque de
Luon, qui demande encore des dragons, qu'il ne faut pas que les
ecclsiastiques emploient la violence et les menaces, qu'il faut
instruire, etc. (1697). Il dsapprouve aussi (_Corresp. admin._, IV,
386, 408, 428, 447) les Lazaristes, aumniers des galres, qui
faisaient battre  mort les forats protestants, quand ils ne
s'agenouillaient pas  la messe (_Mmoires du forat
Marteilhe_).--Dans cette priode de douceur, le roi ne se dment que
pour le vieux duc de la Force, qu'il aime et qui est de son ge; il
fait de cette conversion son affaire personnelle, son travail,
j'allais dire son amusement. Il le fait venir, le prche,
l'emprisonne, le perscute consciencieusement. Rien de plus triste que
ces vieillards en face; c'est un mort qui tourmente un mort. Le duc,
faux catholique, chappe enfin au roi, meurt protestant. Il n'est pas
quitte encore. Le roi retombe sur la duchesse, la perscute
interminablement. (_Correspond. admin._, IV, 422, 486 passim.
_Bulletin d'histoire protestante_, 1854, p. 229, 478.)

Dans cette priode qui commence par la chute de Louvois, l'histoire,
comme je l'ai dit, est surtout chez madame de Maintenon, 
Saint-Germain et  Saint-Cyr. Saint-Simon n'y a rien compris. Il
ignore cette conspiration de femmes, de jeunes demoiselles, contre
l'_impie Aman_. Il ignore les tentatives d'assassiner Guillaume,
autorises de la cour de Versailles, et que l'auteur d'_Athalie_
idalise  son insu. Ces dures _ncessits_ d'tat qui cotrent
certainement au coeur du roi et de madame de Maintenon, assombrirent
celle-ci, la rendirent un moment mystique, docile aux doctrines
quitistes de l'oubli, de l'anantissement. Mais cette dvotion,
tourne vite  la scheresse, retomba sur Saint-Cyr, sur la pauvre la
Maisonfort et les jeunes dames, qui durent prendre le voile. Rien de
plus douloureux. La Maisonfort, cruellement abandonne de Fnelon, et
durement traite de Bossuet, prs duquel elle s'tait mise  Meaux,
fut ensuite exile dans je ne sais quel couvent de province, livre 
des nonnes imbciles,  ses agitations surtout, et  sa dispute
intrieure. Bossuet, en vrit, ne rpond rien de srieux  ses
objections. Alors, elle prit; ce n'est plus qu'un fantme, une ombre.
Il semble que ce soit celle du sicle qui ne peut arriver  la lumire
du XVIIIe. MM. de Noailles, Lavalle, dans leurs ouvrages estimables
et trs-utiles du reste, me donnent peu l-dessus. Ils ne disent rien
d'un point essentiel qui avait fait l'attrait primitif de Saint-Cyr.
C'est que le roi avait promis de constituer des dots pour toutes
celles qui restaient jusqu' vingt ans. (Voy. _Hlyot_, IV, 426, 441.)
Phlippeaux et les lettres de Maintenon, Fnelon, Bossuet, me
soutiennent dans tout ce rcit.

Si j'y suis un peu long, il faut que l'on m'excuse. L est le fil
moral qui conduit tout. Saint-Germain et Saint-Cyr mnent Versailles,
sans qu'il y paraisse. O? aux descentes en Angleterre et au dsastre
de la Hogue, etc. O?  cette pit qui, quoique modre, enhardit
l'exagration des furieux prtres du Midi, et leur fait, par mille
vexations inconnues, dcider l'explosion du Languedoc.

La meilleure source moderne pour cette guerre est, je l'ai dit,
l'loquent ouvrage de M. N. Peyrat, qui, ayant l'me mme et du peuple
et de la contre, a l'autorit d'un contemporain. Joignez-y la belle
_carte de M. Chante_, professeur au Vigan, les _Complaintes_,
recueillies par M. Voss, etc. On a gnralement exagr l'importance
de Cavalier, trop peu apprci la grandeur de Roland, des vritables
camisards. On est trs-injuste pour la Bourlie. J'avoue que j'y vois
un grand homme, un grand citoyen. Son malheur fut d'tre trop
au-dessus de son temps, mal soutenu de la Hollande, de l'Angleterre.
Il fut cruellement mis  mort, disons, assassin, par les ministres
anglais. (Voy. _Archives cur._, XI, 198.)--Un fait peu connu, mais
admirable, au grand honneur de la nature humaine, c'est qu'en 1691,
cinq villages prs de Saint-Quentin furent tellement touchs de la
courageuse douceur des martyrs qu'ils voulurent se faire protestants.
(_Correspond. admin._, IV, 433; octobre 1691.)--D'autre part, rien de
plus choquant que la dmoralisation qui suivit la Rvocation de l'dit
de Nantes. Des prtres, des sergents de police, perscutent des
protestants pour les faire communier, puis leur vendent des dispenses.
(_Correspond. admin._, IV, 439, 455.) Un gentilhomme, nouveau
converti, est pay par la police; il rappelle au ministre les services
qu'il rend comme espion. C'est dans ce but qu'il reste prsident du
consistoire, et que sa femme ne se convertit pas encore ostensiblement
(_Bulletin d'histoire protestante_, 1855, p. 587.)

On ne sait pas assez qu' ct des martyrs protestants, il y eut des
martyrs juifs, au XVIIe sicle. J'aurais d, en 1669, donner la belle
histoire de Raphal Lvy, un juif des environs de Metz. On l'accusait
d'avoir vol et tu un enfant. Sujet du duc de Lorraine, il pouvait ne
pas venir aux tribunaux du roi et trs-facilement chapper. Mais le
peuple de Metz, follement irrit, et massacr les juifs. Le clerg
d'une part, d'autre part la concurrence commerciale, poussaient  ce
massacre. Lvy vint se mettre en prison, prouva son innocence. On
terrorisa l'intendant royal, en disant qu'il tait le receleur de
l'enfant, l'ami des juifs. On entrana le Bailliage, qui lui-mme
terrorisa le lieutenant criminel. Enfin le Parlement ne put rsister
au mouvement populaire,  la fureur des prtres, des femmes, etc. Et
Lvy fut brl. En 1678, sur un mot dit par le fils du bourreau, un
enfant de douze ans, on tue deux juifs, etc. (_Archives isralites_ de
MM. Cahen, curieux recueil de tant de choses ignores, t. II et III,
articles de M. Terquem.)


NOTE III.--LA SECONDE PRIODE.--LE MINISTRE OCCULTE.
1705.--L'INFLUENCE DOMINANTE DU DUC DE BOURGOGNE, DES AMIS DE FNELON
ET DES JSUITES. 1706-1715.

La grande et difficile affaire en ce volume tait de bien dater, de
dater l'histoire _intrieure_, dont personne n'a donn les poques, de
marquer o commence, o finit telle influence dominante. Dangeau date
soigneusement le menu, l'extrieur et surtout l'inutile. Les autres
n'y supplent nullement. Saint-Simon suit sa passion, nglige l'ordre
du temps, les causes et les effets. Il est d'ailleurs nombre de faits
qu'il ne veut pas voir. En vain lui demanderais-je l'poque principale
du rgne de la duchesse de Bourgogne. La voici fixe, selon moi, fixe
par le rapprochement d'un nombre immense de faits secondaires ou
minimes, mais qui disent beaucoup par l'ensemble:

Le rgne exclusif de madame de Maintenon a commenc, je l'ai dit,  la
mort de Louvois, qui en balanait l'influence (1691). Mais,  partir
de la discussion sur la succession d'Espagne, o sa petite duchesse,
son lve, sa fille adoptive, nourrie  Saint-Cyr, se dclara contre
elle pour qu'on acceptt la succession, elle connut la dangereuse
enfant et elle compta avec elle. L'enfant tait la reine; le mariage
venait d'tre consomm; elle tait adore de toute la famille pour qui
elle s'tait dclare dans cette affaire d'Espagne contre madame de
Maintenon. Celle-ci fit, comme pour la Rvocation et pour bien
d'autres choses, elle louvoya, laissa faire la petite, qui travailla
hardiment pour son pre. Elle lui obtint la confirmation du mariage
d'Espagne que le roi voulait rompre, lui obtint l'loignement de
Catinat que le duc de Savoie hassait et craignait. Il ne tint pas 
elle, plus tard, qu'on ne brist Villars pour une prtendue insulte au
duc de Savoie. Cependant, la jeune folle allait bride abattue,
tranant aprs elle une meute de poursuivants, Nangis, Maulvrier,
Polignac. Madame de Maintenon eut enfin en main des lettres d'elle, et
le roi, fort bless de ces lgrets, se refroidit (1705).

D'aprs cela, je circonscris son apoge en cinq annes, 1700-1705.
Elle resta aime et influente, mais non pas exclusivement.

Qui profita de ce changement? Personne ne l'a su, personne ne l'a dit
que Saint-Simon. Il faut lui rendre hommage. Il n'est pas seulement le
plus grand crivain de l'poque, il est ici l'historien le plus
instructif.

Malheureusement ce fait capital, il ne le donne point en son temps,
1705. Il en parle longtemps aprs, mais de manire  constater que la
chose commence en 1705.

Ce fait, c'est _le ministre occulte de M. de Chevreuse_,  qui
Chamillart et les autres ministres de madame de Maintenon durent
rendre compte, et qui, sur leurs plans, leurs projets et leurs actes,
dut trs-secrtement donner avis au roi.

Quel avis? Non pas du seul Chevreuse, mais l'avis d'une trinit qui de
plus en plus influa, celui de Beauvilliers et du jeune duc de
Bourgogne qui regagna du terrain chaque jour prs de son grand-pre.

Ceci aprs Blenheim, la grande honte. Le roi, comme averti d'en haut,
sacrifia ce qu'il gardait de dfiance contre les amis de Fnelon, les
amis des Jsuites. Leur triomphe fut complet en 1708. La triste
campagne du duc de Bourgogne, loin de lui nuire, l'aida beaucoup. Le
roi, personnellement bless des chansons, des rises qui poursuivirent
son petit-fils, lui revint tout  fait,  lui,  la petite cabale,
inspire de Cambrai, reut d'eux en 1709 son ministre et son
confesseur, et, ds lors, sans partage se donna aux Jsuites.

Le respect perd l'histoire. Personne n'a os exposer franchement cela,
dire la part odieuse de Fnelon  la triste affaire de la Bulle et au
rgne de Tellier. Tous semblent avoir dit: Quel dommage de gter une
si belle lgende, qui concilie la religion, la libert, la
philosophie! Il vaut mieux supprimer les dix dernires annes de
Fnelon, laisser croire qu'il fut tolrant. Sur ces belles raisons,
beaucoup des plus sages et des ntres ont fait comme Rousseau, qui n'a
pas lu et ne sait point, mais qui, au nom de Fnelon, s'attendrit,
pleure  chaudes larmes.

Pour moi, je crois devoir distinguer les poques, et les tendances
diffrentes d'un homme si complexe. Je ne nie nullement ce qu'il y eut
d'lev, de grand, de dlicat, dans ce charmant esprit. Je ne
mconnais pas tant de belles pages, inspires de l'amour des hommes.
Je ne le dclare pas durement un _hypocrite_, comme Bossuet (_Ledieu_,
ann. 1700, p. 242). Le _Tlmaque_ (quoiqu'une oeuvre btarde et de
dcadence) ne me parat pas mriter le jugement si svre de l'vque
de Meaux: Il le jugea crit d'un style effmin et potique, outr en
toutes ses peintures, indigne d'un chrtien, plus nuisible que
profitable, etc. (_Ibidem_, p. 12.)

Pour pntrer dans ces deux caractres, il ne faut pas s'en tenir 
leurs ouvrages thoriques,  leur admirable duel o ils furent si
grands crivains. Il faut, comme je l'ai dit, les comparer au fonds,
au plus intime, dans la direction. L, Bossuet gagne beaucoup. Il est
plus fort, plus simple, moins raffin. Sauf quelques mots imprudents
d'amoureux mysticisme (comme en laissent chapper tous les prtres qui
crivent aux femmes), Bossuet est ferme et haut; sa direction est
mle, de grand bon sens. Il veut que sa pnitente (la Cornuau)
travaille et lise l'criture. Il ne lui permet de se faire religieuse
que pour tre charge des affaires de la communaut. Il regarde la
communion comme la ressource suprme dans les troubles de l'me. Il ne
la prodigue pas comme Fnelon et les Jsuites.

Tout cela, au reste, mme dans Bossuet, est fort malsain. Fnelon
montre trs-bien combien la direction nerve, amortit, sans calmer. Il
dit (vers 1700): Je suis dans une paix sche, obscure et
languissante, sans ennui, sans plaisir, sans pense d'en avoir
jamais... sans vue d'avenir en ce monde, avec un prsent insipide et
souvent pineux... C'est un entranement journalier. Cela a l'air d'un
amusement par lgret d'esprit et par indolence.--Le monde m'apparat
une mauvaise comdie qui va disparatre, et je me mprise encore
plus. (Lettre 256; ann. 1700.)

Il dit encore vers cette poque (lettre 194): ... Je ne puis
expliquer mon fonds. Il m'chappe. Il me parat changer  toute heure.
Je ne saurais gure rien dire qui ne me paraisse faux un moment
aprs... J'agis beaucoup par prudence et arrangement humain... Vous
n'avez point l'esprit complaisant et flatteur comme je l'ai... J'ai eu
autrefois une _petitesse_ (humilit) que je n'ai plus...

Le dernier mot est juste et fin. Moins humble, plus irritable  cette
poque, il sortit de cette _paix sche_ en crivant contre les
jansnistes, en s'associant  l'intrigue des Jsuites. Tout ce qu'il
crit vers la fin est un coupable radotage. La petite cabale de
Cambrai finit par donner au roi,  la France, ce dsolant flau,
Tellier!

Perscuts pour jansnisme, les gallicans, Noailles, demandent qu'on
perscute les protestants. Cet archevque, de lui-mme doux et
charitable, sollicite pour que les _nouveaux catholiques_, aprs leur
long supplice d'hypocrisie force, ne puissent mourir en paix. Le roi
a trouv sur la table de Maintenon une ordonnance du cardinal Noailles
pour que les curs prparent de bonne heure les malades  la mort. Il
en fera une ordonnance pour le royaume. (1707.) _Correspond. admin._,
IV, 295.

Ceci en 1707. Mais en 1709 (avnement rel des Jsuites et du duc de
Bourgogne), la perscution commence franchement en Languedoc. Frappant
contraste! En 1700, le roi avait dcid qu'on ne pouvait forcer les
convertis d'appeler les mdecins (catholiques), et en 1712 il
renouvelle la barbarie sauvage d'exiger que le mdecin vienne et force
son malade de faire ses dvotions, sinon, le laisse et par l le
trahisse!

Les papiers du duc de Bourgogne, extraits par Proyart, montrent
combien le bon petit prince perdait toute sa bont, ds qu'il
s'agissait des huguenots. Il leur reproche amrement de ne pas vouloir
contribuer aux dpenses des glises catholiques. On apprend au Conseil
que des catholiques de Saintonge ont brl la maison d'un huguenot (t.
II, p. 104); le roi et le duc s'attendrissent, mais pour les
brleurs, et ne peuvent s'empcher d'applaudir.


NOTE IV.--L'ANNE 1709.--MALPLAQUET LA REINE ANNE, ETC.

La grande face du temps est horrible; et c'est elle surtout que j'ai
d marquer fortement. Mais l'on aurait pri si cette face et t la
seule.  travers tant de misres et de sottises, on ne peut nier que
l'excs des maux ne provoque de trs-beaux clairs. En citant de
mmoire la lettre que Louis XIV adresse en 1709  la nation, je n'en
ai pas assez marqu le noble caractre. Mais, ce qui est sublime,
c'est la douceur hroque de nos soldats dans ces campagnes. Leur mot
 Villars arrache des larmes: _Panem nostrum quotidianum_, etc. Il
n'y avait de pain que de deux jours l'un. On n'en donnait qu' la
moiti de l'arme qui tait en marche. tonnante rvlation de la
France qu'on croit si violente! L'anne 1709 ressemble  93. Mais il y
a une grande diffrence: 93 eut un drapeau; 1709 n'en avait pas. Ceux
de 93, le matin des batailles, au dfaut de pain, avaient la
_Marseillaise_. Le soir, sans pain, sans feu, on soupait du _Chant du
Dpart_. Hlas! 1709 avait le souffle  peine, et point la force de
chanter.--D'autant moins comprend-on ce miracle de Malplaquet. Mais
les hommes n'y combattaient pas. C'tait la Justice ternelle.

Au nom de la justice aussi, j'ai d faire ressortir tout ce qu'il y
eut de bon, d'humain, dans une faible femme que tous ont immole, la
pauvre reine Anne. Il n'est nullement prouv qu'tant si bonne
anglicane, elle ait voulu donner l'Angleterre  son frre,  un
catholique; mais il est certain qu'elle eut horreur du sang; qu'elle
voulut finir la guerre  tout prix et tendit la main  la France,
morte presque et ensevelie. Sur sa faiblesse pour la misrable Sarah,
j'ai suivi les auteurs extraits par Macaulay, et par le regrettable M.
Moret, dont l'important ouvrage a t heureusement achev (et
trs-bien) par M. Saillant.


NOTE V.--SUR SAINT-SIMON, VOLTAIRE, ETC.

On me reprochera des lacunes. Je rpondrai: Il le fallait. C'est au
prix de grands sacrifices que j'ai pu dgager cette unit cache que
les anecdotiers, les chroniqueurs, etc., me drobaient sans cesse.
Contre un Dangeau et autres, on se dfend sans peine. Mais qu'il est
difficile de marcher droit quand on a prs de soi le matre imprieux
qui vous tire  droite et  gauche, qui donne tout ensemble 
l'histoire le secours et l'obstacle, son guide, son tyran,
Saint-Simon.

Quand je le lus la premire fois, il y a vingt-cinq ans, je le subis
sans rsistance. Sa force hautaine et colrique m'imposait ses
jugements. Il m'a fallu du temps pour en revenir. En vivant avec lui,
j'ai pass par plus d'une phase. Je l'ai adopt, critiqu. Je l'ai
aim et dsaim. Le fruit de ces variations, c'est que j'ai pu enfin
acqurir, en face de ce rude seigneur, une certaine libert.

J'en sais le fort, le faible. S'il a crit longtemps aprs, c'est sur
les notes qu'il faisait le jour mme. Elles palpitent, ces notes,
encore de l'motion du moment. Il veut tre vrai, il veut tre juste.
Et souvent, par un noble effort, il l'est contre sa passion. Par
exemple, aprs un portrait haineux, dsolant, de Villars, aprs force
chapitres o il lui nie ses victoires une  une, sans souci de se
contredire, il ajoute gnreusement un mot qui efface tout: que ses
plans taient bons, et l'excution admirable.

Saint-Simon se croit gallican. Il s'intresse  Port-Royal. Et il est
ami des Jsuites. Il les dfend contre Noailles qui voulait les
chasser  l'avnement de la Rgence. Il est dans de bons termes avec
cet horrible Tellier, qu'il qualifie un sclrat. trange aveu
d'inconsquence. Ami de Beauvilliers et des amis de Fnelon, il ne
l'est pas moins de leurs adversaires, le chancelier Pontchartrain.

Son plus grave dfaut, c'est d'tendre, enfler, exagrer de petites
choses phmres, en abrgeant, rapetissant des choses vraiment
grandes et durables. Quelle importance il donne  la cour de Meudon, 
la cabale de Monseigneur, qui n'aboutit  rien! Quelle abondante et
puissante loquence il prodigue pour dtacher le duc d'Orlans de sa
matresse, et prparer par l le mariage de sa fille, dplorable et
sans rsultat! Ainsi, il tourne la lorgnette et tour  tour regarde
par un bout ou par l'autre, mais presque toujours pour grossir
l'infiniment petit.

On a not ses injustes svrits (il n'est pas loign de croire que
M. de Noailles est un empoisonneur!) Mais on n'a pas not assez ses
excessives indulgences, non moins draisonnables. Aprs avoir fltri
les turpitudes de Vendme, il exalte Conti qui avait les mmes vices,
et il le compare  Csar. Rien de moins exact que ses jugements sur le
duc de Bourgogne, qu'il veut faire croire impartial pour les Jsuites
dans l'affaire de la Bulle. Pour la duchesse, il omet le plus grave,
la secrte assistance qu'elle donna toujours  son pre.

L'abrg brillant de Voltaire n'a pas peu contribu aussi  fausser
nos ides. Il crit de mmoire, d'aprs ses souvenirs de jeunesse, les
rcits lgers, hbleurs de Villars. Il est faible pour Louis XIV,
faible pour les Jsuites. Il les croit de grands humanistes. Il ne
comprend rien  leur affaire des crmonies chinoises, prend leur
friponnerie pour une tolrance philosophique. C'est la maladie de nos
pauvres philosophes d'tre souvent trop doux pour l'ennemi. Rousseau
est pitoyable sur Fnelon, qu'il ne connat pas du tout. Chose
tonnante, je trouve la mme faiblesse chez nos modernes. On verra
combien, au XVIIIe sicle, ces lgendes d'Henri IV, de Fnelon et du
duc de Bourgogne entravrent les ides, retardrent les rformes. De
nos jours, tout cela subsiste. Une ornire s'est creuse de redite en
redite, et elle se creuse encore par l'excessive _modration_ des
ntres, leur excs d'impartialit. Il m'a fallu une sorte de violence
pour en tirer l'histoire qui restait l.

On se plaindra de ne plus reconnatre les visages auxquels on tait
accoutum. Qu'y puis-je? C'est par des faits certains, des dates
prcises, que j'ai effac la lgende. Ses effets indirects taient
incalculables pour consacrer, perptuer le faux, l'idoltrie.


NOTE VI.--SUR LA MARINE ET LA GUERRE.

J'y suis fort incomplet. Pour la seconde, on trouve un excellent
tableau de l'administration de Louvois dans l'histoire de M. Henri
Martin (si utile et si instructive), ainsi que dans l'ouvrage exact et
trs-bien fait de M. Chruel.

Page 51, etc. Sur l'_affaire de la Hogue et de la marine_ de ce temps
en gnral, les pices publies par Eugne Sue sont certainement la
source principale. Elles font toucher au doigt les jalousies, la
tyrannie des bureaux, etc. Mais il est loin de savoir tout. Macaulay
donne le point capital qui rduit la gloire des Anglais: le dsastre
et l'_incendie des vaisseaux n'auraient pas eu lieu si Tourville,
organe fidle du corps orgueilleux de la marine, n'et refus le
secours de nos troupes de terre_.--Sur l'imprvoyance gnrale, la
mauvaise qualit de la poudre, etc., l'intendant Foucault fournit de
prcieux renseignements. M. Baudry, qui publie ce manuscrit, a bien
voulu me le communiquer.--_V._ aussi le trs-important rcit de
Villette et Richer, _Vie de Tourville_, etc., etc.--Sur les galres,
_V._ M. Brun, _Histoire du port de Toulon_, 1860, et l'_tude_, de M.
Lafort. La barbarie de Seignelay, qui fit servir les galres dans
l'Ocan, est immortalise par le livre d'un saint, l'admirable forat
Marteilhe, _qui n'est pas rimprim_! (chose honteuse pour les
protestants!)--Dans une _note manuscrite_ que M. Brun veut bien me
communiquer, je trouve le dsolant tableau de la ruine de notre
marine, de l'abandon de l'Arsenal par les ouvriers qui ne sont plus
pays, du dlabrement des vaisseaux non rpars dont on vend le bois,
etc.


NOTE VII.--DBCLE DE LA NOBLESSE ET DU CLERG.

La noblesse de ces temps est un vrai carnaval. Ses familles fictives
ne se perptuent qu'en prenant les noms des femmes, des collatraux,
etc. (Voir Benoiston de Chteauneuf, _Annales d'hygine_, 1846, t.
XXXV, p. 25). Blanchefort se fait Crqui; Vignerot se fait Richelieu,
Champagne se fait Sully; Crussol et Chabot deviennent Uzs et Rohan;
Prcigny devient Montausier, etc.

Jusqu'en 1687 (observe trs-bien Lmontey; 336), Louis XIV
rcompensait les services militaires des lacs par des bnfices, des
pensions sur les vchs, etc.; mais depuis il donne les vchs, les
abbayes, aux petits garons des grandes familles. (Voir le pitoyable
rsultat dans Legendre.)

On ne comprendra rien aux moeurs du clerg, ni aux moeurs de ce temps
en gnral, si l'on reste dans les hauteurs, si l'on n'a l'oeil ouvert
 ce qui se passe en bas, sous cette socit dcrpite, mais encore un
peu lgante, un peu dore en dessus. Cent choses honteuses ont lieu
dans les caves et dans les gouts. La grande occupation du roi est de
couvrir ces laideurs, ces misres, de maintenir quelque dcence,
d'empcher la lumire qui perce, de fermer et boucher les trous.

Les _Archives du Vatican_, dont les ntres possdent de curieux
extraits, apprennent beaucoup sur tout cela, non-seulement pour
l'Italie, mais pour la France. Quelque dchue que ft Rome, une foule
de plaintes y arrivaient, de pauvres diables, dcidment perdus,
dsesprs, qui, ayant tout puis, s'adressaient au diable ou au
pape. C'est un gmissement immense de toutes les prisons de l'Europe,
mais des ntres surtout. Exemple: Des forats catholiques de nos
galres crivent au pape que depuis dix ans, vingt ans, trente ans,
ils ont fini leur peine, et qu'on les retient pour ramer jusqu' la
mort; que leurs aumniers (les Lazaristes, les gens de saint Vincent
de Paul) ne font rien pour eux que les perscuter. Remarquable
confirmation des plaintes du protestant Marteilhe.--Mais le plus
effrayant, c'est la multitude infinie des plaintes que font au pape
les ecclsiastiques eux-mmes. Les moines poussent des cris
douloureux. On sent que la vie monastique devient tout  fait
impossible. Un capucin de Dijon, qui a prch la rforme de son ordre,
crit au pape que ses suprieurs vont le mettre _in pace_ pour le
reste de ses jours, comme ils y ont mis un autre capucin qui avait t
 Rome demander protection. Un Jsuite, rduit au dsespoir, crit au
pape pour la troisime fois; il en appelle des mauvais traitements de
son gnral Oliva. On voit que ce galant et voluptueux Oliva, dont on
a vant la douceur, n'tait pas moins terrible pour les simples
religieux.

Ces lettres, adresses  Rome et au pape, sont pleines des crimes de
Rome. Un Polonais crit que le secrtaire du nonce vient de violer sa
fille. Un Espagnol crit que la papaut doit attendre, si elle ne se
rforme, un horrible jugement de Dieu. Il a vu,  Rome mme, les
prtres user de _toutes les religieuses_, publiquement et comme en
mariage. Un pauvre Turc crit qu'il a t rachet des galres de Malte
par les aumnes des mosques, que les chevaliers ont reu l'argent, et
ne l'en ont pas moins donn au pape pour servir comme forat sur les
galres de l'glise. (Archives de France, _Extraits des Archives
secrtes du Vatican_, carton L, 384, 387.)

Le clerg de France tait plus prudent, et plusieurs ont cru qu'il
tait rgulier. En ralit, nos Franaises, tant moins que les
Italiennes asservies au plaisir passif, clataient en scandales,
grossesses, etc. Sous Richelieu, les Jsuites franais organisrent
l'hypocrisie. On fit des grilles et des murs aux couvents. Clture
fort illusoire, qui, en excluant les mondains, n'existe qu'au profit
des prtres. Le directeur entre, et mme dans chaque cellule. (Voy.
l'affaire de Louviers, celle de la Cadire, etc.) Le vicaire gnral
et autres dignitaires entrent pour inspection. L'aumnier entre, pour
dire la messe; avant, aprs, pour prparer et ranger, il reste avec
une jeune religieuse de son choix (la sacristine). Chose curieuse:
c'est justement depuis les rformes dcentes du XVIIe sicle que nos
couvents se ferment aux mdecins. Les religieuses ne les appellent
gure. Elles sont mdecins entre elles. Madame de Maintenon, qui
prvoit tout et sait que les demoiselles de Saint-Cyr seront la
plupart religieuses, ordonne expressment qu'elles sachent saigner et
faire un peu de mdecine.

Il faut songer qu'alors un peuple immense de femmes entre au couvent
(_par les quatre cents_ confrries du Sacr-Coeur, cres subitement
aux dernires annes de Louis XIV). Il faut songer que l'heureuse
quivoque de ce culte nouveau, si favorable aux sductions
ecclsiastiques, dispense le suprieur, le directeur, le confesseur,
de tous les moyens d'autrefois.

Ces prtres ont sur les religieuses une prise qu'ils n'avaient
nullement aux temps indcents d'Henri IV. Ils en sont trs-jaloux.
Malheur  elles si elles s'cartent du ct des mondains. Ainsi,
l'abb de Clairvaux, bless des lgrets de la prieure de
l'Abbaye-aux-Bois, osa rclamer sur elle son droit de suprieur. Ce
droit, au Moyen ge, aurait t atroce, la peine mme de l'pouse
infidle: on la mettait _in pace_, et le mari ou le pre spirituel y
entrait une fois par jour pour la _discipliner_. Au XVIIe sicle, plus
doux, le pre spirituel se contentait d'une correction donne en
secret et dans la cellule. Mais cette dame,  la tte d'une maison
brillante du faubourg Saint-Germain, dont le parloir tait sans doute
un centre de socit, fut rvolte dans sa fiert. Elle n'avala pas la
chose, comme le faisaient les autres. Alors, il clata et exigea que
tout se fit en public, qu'elle ft chtie devant ses religieuses.
Elle recourut au roi, qui craignit le scandale.

Il prit un moyen terme, bien fcheux pour la pauvre dame. Ce fut de
sauver seulement l'honneur de la maison, en cachant tout, dfendant
la honte publique. Point de bruit et point de lumire. Mais on la
remet au suprieur, qui la tiendra dans un couvent de l'ordre. Dur,
cruel abandon! Une fois l, perdue et oublie, qu'en fera-t-il? Ne
va-t-il pas lui faire expier longuement la prtendue grce du roi?
(_Corresp. adm._, IV., 186; 9 oct. 1692.)

Les Mmoires trop peu lus de l'abb Legendre (_Magasin de librairie_)
et de l'abb Blache (_Revue rtrosp._, 1833, t. I, II, III) donnent
les faits les plus curieux sur la pourriture de l'glise, ses moeurs
effrnes et barbares. On voit les lazaristes  Saint-Lazare, comme
aux galres, user du nerf de boeuf _ mort_! On voit l'avilissement
public de l'archevque Harlay, que le peuple poursuit et hue la nuit
par les rues et par les ruisseaux. Il va des duchesses aux grisettes,
donne  une petite chanteuse, apprentie couturire, seize mille livres
de rentes en biens d'glise. Voil le premier prlat de France, le
chef des fameuses Assembles du clerg, exemple et surveillant des
moeurs des prtres. Aussi elles ne sont pas bonnes. Ils se dguisent
en cavaliers, courent les Anglaises ou Irlandaises rfugies.
(_Corresp. adm._)

Les notes du lieutenant de police sur Bictre ne nomment presque que
des prtres, et tellement immondes qu'on ne peut les tenir qu'en
loges, comme des fous ou des btes sauvages: Franois Laire, g de
40 ans, prestre du diocse de Bayeux, impie et scandaleux, abominable,
qui faisoit des pactes avec le diable et qu'on ne peut entendre sans
horreur, tant il est impnitent et endurci;--Jean-Franois du
Rollet..., g de 50 ans, prestre qui se mesloit d'invocations
sataniques. On assure que parmi tous les sclrats que l'autorit du
Roy retient  Bicestre, il n'y en a point de si dangereux que
celui-l. Aussi a-t-on t oblig de le mettre dans une chambre 
part,  cause de la corruption de ses moeurs...--Jean-Ant. Poujard,
rcollet apostat, sditieux, impie, capable des plus grands crimes,
sodomite, athe si on peut l'estre; enfin c'est un vritable monstre
d'abomination qu'il y auroit moins d'inconvnients  touffer qu'
laisser libre... Mis en libert le 10 octobre 1715.--Jacques de Bret,
hermitte de Montmorency, mendiant, libertin de mauvaises moeurs, qui a
souvent fait servir les choses sacres  ses abominations et  ses
dsordres.--Jean Lemaire, g de 30 ans, religieux qui ne sauroit
estre trop cach pour l'honneur de la religion.--Innocent Thibault,
g de 64 ans, prostituoit les filles  des prestres et  des
religieux, etc.


NOTE DERNIRE DU RGNE DE LOUIS XIV.

Nous achevons les soixante-douze annes du rgne de Louis XIV.

Pnible tude, mais vraiment instructive.

Ce n'est pas seulement le plus long rgne de l'histoire, c'est le plus
important, comme type et lgende du gouvernement monarchique. L'Europe
l'a accept ainsi. Elle n'a point du tout accept les glorieuses
tyrannies militaires qui ont pu suivre. Elle n'y a vu qu'un accident
sinistre. Mais Louis XIV est la rgle, le roi des _honntes gens_.

Le bien, le mal, le pire, on a tout imit de lui. Il est le vrai et le
complet miroir o tous les rois ont regard. Ils ont copi servilement
sa cour, son administration, ses fautes surtout. La France mme de 93
lui a vol les lois de la Terreur et le rgime des suspects.

Donc, tout ce que l'on sait de lui a une porte fort gnrale, au del
de son temps, de son individualit. Il nous apprend au prcdent
volume comment la royaut politique et religieuse (celle de Louis XIV
fut tout cela) n'atteint son idal qu'en se faisant les plus cruelles
blessures.

Cette sottise de la Rvocation avait t pare de faux prtextes d'une
grande sagesse politique. Nous devions obtenir par l une belle et
puissante unit. On avait suivi  la lettre le prcepte de Molire: 
votre place, je me crverais cet oeil; vous y verriez bien mieux de
l'autre. Pendant vingt-cinq ans, les vques, d'assemble en
assemble, ont demand, peu  peu obtenu la mutilation de la France.
Oh! que la voil belle, allge de 500,000 hommes!--Attendez, il
manque une chose! Plus clairvoyants que les vques, les Jsuites,
dans l'oeil qui lui reste, voient une paille, le jansnisme,
tourmentent le malade pour l'arracher. Voil qu'il agonise. Encore un
peu, ils n'auront plus qu'un mort.

Ce qui saisit dans cette fin lamentable de 1715, c'est que,
non-seulement toute la vieille machine (royaut, clerg et noblesse)
s'enfonce et presque disparat, mais l'ordre, mme extrieur,
l'administration, vraie gloire de ce rgne, n'existe plus, 
proprement parler. La bureaucratie est paralyse, la comptabilit
prit. Le gouvernement effar ne peut mme plus se rendre compte de
ses fautes.

Dans tout ceci clate le contraste et la lutte de deux choses qu'on
aime trop  confondre dans l'ide complexe de la centralisation
royale: le _gouvernement personnel_ et l'_administration_. C'est
justement le premier qui tue l'autre. Colbert, Louvois, malmens par
le roi et mins par la ligue des courtisans et des dvots, meurent 
la peine, et avec eux l'ordre mme. Au gouvernement personnel, ils
avaient prt le beau masque et la couverture secourable d'une
certaine rgularit administrative qui faisait illusion. Ces
commis-rois faisaient obstacle au roi, empchaient ce gouvernement
d'apparatre dans sa vrit. Quitte enfin d'eux, la royaut se rvla,
fut elle-mme. Libre, Louis XIV en donna le vrai type, la forme pure.
Il put descendre en pleine majest ce superbe Niagara de la
banqueroute, du plus profond chaos, de l'crasant naufrage.

La France ne fut pas sauve, comme on l'a dit, mais roule et brise.
Elle enfona, disparut. Et, si elle revint, ce fut en tel tat que,
jusqu' la Rvolution, le monde entier jura qu'elle n'tait jamais
revenue.


FIN DU TOME SEIZIME




TABLE DES MATIRES

                                                      Pages.

CHAPITRE PREMIER

  CHUTE DE LOUVOIS.--COUR DE SAINT-GERMAIN. 1689.          1


CHAPITRE II

  CHUTE DE LOUVOIS.--SAINT-CYR.--_Esther._ 1689           11


CHAPITRE III

  MADAME GUYON. 1689-1690                                 23


CHAPITRE IV

  MADAME DE LA MAISONFORT.--ATHALIE.--MORT DE LOUVOIS.
  1690-1691                                               37

    La cour autorise l'assassinat de Guillaume            53


CHAPITRE V

  LE DSASTRE DE LA HOGUE. 1692                           62


CHAPITRE VI

  STEINKERQUE.--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTRE.
  1692-1698                                               83


CHAPITRE VII

  NEERWINDE.--AFFAISSEMENT.--PAIX DE RYSWICK. 1693-1698   97

    Le Puget                                             100

    Jean Bart                                            107


CHAPITRE VIII

  MISRE.--DISSOLUTION.--LIBERTINS, QUITISTES.--ESSOR
  DU SACR-COEUR. 1696-1700                              117

    Pesant de Boisguilbert                               117

    Les modes de l'poque                                123

    Duel de Bossuet et Fnelon                           129


CHAPITRE IX

  OUVERTURE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1700-1704        142

    La duchesse de Bourgogne contre madame de Maintenon  152


CHAPITRE X

  GUERRE DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE. 1702-1704           161

    Le mariage de Philippe V.--La Des Ursins             165


CHAPITRE XI

  VENDME.--VILLARS. 1702-1704                           175


CHAPITRE XII

  LES CVENNES. 1702-1704                                187

    Histoire (impossible et sublime) des Camisards       199


CHAPITRE XIII

  GOUVERNEMENT DES DAMES.--DFAITES DE BLENHEIM,
  RAMILLIES, TURIN. 1704-1706                            207

    Les dames cartent Catinat et Villars                218


CHAPITRE XIV

  GOUVERNEMENT DES SAINTS.--LE MINISTRE OCCULTE.--LE
  DUC DE BOURGOGNE. 1707-1708                            228

    Comment Fnelon, Beauvilliers, relvent les Jsuites 237


CHAPITRE XV

  SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS.-L'ANNE 1709.        252

    Vauban et Boisguilbert disgrcis.--Tellier          255


CHAPITRE XVI

  LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH.--MALPLAQUET.
  1709-1710                                              271

    La France se relve par une dfaite                  280


CHAPITRE XVII

  RUINE DE LA NOBLESSE.--RUINE DU CLERG.--MORT DU DUC
  DE BOURGOGNE. 1710-1712                                295


CHAPITRE XVIII

  LE DUC D'ORLANS.--FIN DU RGNE. 1712-1715             309

    Orlans calomni.--Sa fille                          315


CHAPITRE XIX

  DERNIRE ANNE DU ROI. 1715                            329


CHAPITRE XX

  MORT DU ROI.--RGENCE.--AOT 1715                      348


NOTES

     I. De la sant du roi                               372

    II. Division de ce volume.--Premire priode,
        influence exclusive de madame de Maintenon et de
        Chamillart. 1691-1705                            373

   III. Suite. Seconde priode.--Ministre occulte.
        1705.--Influence du duc de Bourgogne, des amis
        de Fnelon et des Jsuites. 1706-1715            376

    IV. L'anne 1709.--Malplaquet.--La reine Anne,
        etc.                                             380

     V. De Saint-Simon, de Voltaire, etc.                380

    VI. Marine, guerre, etc.                             382

   VII. Dbcle de la noblesse et du clerg              383

  VIII. Note dernire du rgne de Louis XIV et
        conclusion.                                      387


Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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