Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843

Author: Various

Release Date: January 5, 2012 [EBook #38499]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

                    N 28. Vol. II.-SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1843.
                         Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.

        Ab. pour les Dp..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
        pour l'tranger. 10 20 40



SOMMAIRE.

La Fte des Loges. 3 septembre. _Gravure._--De l'autre ct de l'Eau,
souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--Les Rgates du Havre. 27
aot. _Courses des grandes embarcations; Course des
Baleiniers._--Inauguration de la Statue de Henri IV,  Pau. _Statue de
Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de
Henri IV, au chteau de Pau; Maison  Bithres, prs de Pau, o Henri IV
a t nourri._--De la Mdecine chez les Arabes,--Courrier de Paris, _La
reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot
royal; Arrive de la reine au Dbarcadre; Matelot anglais; Portrait de
lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert._--Romanciers
contemporains. Charles Dickens. _Portrait_. Un chapitre de son dernier
roman.--Margherita Pusterla. Roman de M. Csar Cant. Chapitre VI. Une
Imprudence. _Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements
des sciences. _Gravure_. Voiture de mariage de l'empereur du Brsil,
_Gravure_.--Mtorologie.--Rbus.



[Illustration: Fte des Loges.]

Fte des Loges

Les ftes de la Saint-Louis,  Saint-Germain-en-Laye, sont  peine
termines, les dernires fuses fument encore, les derniers groupes de
danseurs regagnent la capitale, et dj une autre fte, plus brillante,
plus anime plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population
parisienne; des affiches, placardes  profusion dans Paris et dans la
banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent
que la fte des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5
inclusivement. Les chemins de fer organisent des dparts
supplmentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons dversent au
Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais
encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner 
l'embarcadre, pour conduire de l les curieux dans la fort, Partons
aussi, suivons la foule, foule compacte, diapre, bigarre, citadine ou
rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le
ciel est sans nuages; l'arrire-saison se revt des splendeurs de l't;
et les arbres de la fort, dj nuancs par l'automne, nous assurent de
frais abris contre la chaleur du jour.

Il importe d'abord de savoir o nous allons, et quelle est l'origine de
cette fte si joyeusement chme. Les Loges, situes dans la fort de
Saint-Germain,  trois kilomtres de la ville, sont aujourd'hui une
succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizime sicle, les
rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils
abandonnrent, et dont un cnobite prit possession. En 1644, la reine
Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins
dchausss, qu'on appela les pres des Loges; elle se rserva, au milieu
du jardin du monastre, un petit pavillon, o elle aimait  se retirer;
elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations
pour la fondation nouvelle. Par degrs, le couvent acquit de
l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent
tous les dimanches entendre la messe  l'glise des Loges, et la
confrrie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre
processionnellement le 30 aot, jour de la fte de son patron.

Les curs de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans,
 marcher  la tte du pieux cortge; mais l'un d'eux, nomm Benot, eut
des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il
en fut de ce plerinage comme de celui de Longchamp: les motifs
religieux disparurent, la promenade resta: on tait venu aux Loges pour
prier, ou y vint pour se divertir. La Rvolution expulsa les moines, et
fit de leur rsidence une fabrique de poudre  canon. Le Directoire
vendit les btiments  un particulier qui y fonda un pensionnat.
Napolon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines,
filles de membres de la Lgion-d'Honneur. Ces changements de destination
n'interrompirent point la fte des Loges, qui commence annuellement le
premier dimanche aprs la Saint-Fiacre.

Vers cette poque, la pelouse des Loges s'anime  l'improviste; une
colonie passagre y dbarque; d'innombrables charrettes sont remises
dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans
contrle l'herbe et les feuilles. Bientt marchands forains et
saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spcial,
travaillent  dresser leurs tentes; cafs, restaurants, boutiques,
salles de bal ou de spectacle, s'lvent connue par magie. Le matin du 3
septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, nagure
solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant
par Saint-Germain, on aperoit tout d'abord des charrettes, des fiacres
et des omnibus; on avance encore, et l'on dcouvre des fiacres, des
omnibus et des charrettes. C'est seulement aprs avoir franchi
d'paisses murailles de vhicules, qu'on parvient au thtre des bats
populaires. Pntrons dans la foule: que de tapage, de poussire, de
cliquetis, du sons discordants! Quelle varit de saltimbanques! Ici
l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de _bras-de-fer_; l, un _neveu_
de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parent
qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de
crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous
voyez dans cette baraque le successeur de Bbe; dans cette autre, un
phnomne qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un
ct est un mange desservi par la _troupe amriquaine_, de l'autre, un
tir au pistolet et  la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux
d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos,
entre la _cervante de Palezau_ et le _grand jugement du roi Salomon_,
mlodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres
appellent  la danse; l'lgant et le maracher, le bourgeoise et la
paysanne figurent face  face dans des quadrilles. Le bruit, les rires,
les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin,
et l'on songe  peine  la retraite. D'ailleurs, une grande partie de
cette population flottante campe dans la fort, dans les lentes, sous
les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.

En ces journes de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont
seules  plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fte
par les fentres,  travers un rseau de barreaux solides. Comme elles
briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux
de se perdre dans la foule, de s'arrter aux talages des boutiques, de
se promener un bande joyeuse et babillarde, si la rgle austre ne les
retenait captives dans leur sombre clotre!

Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractristiques de
la fte des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des
bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'gales dans
l'univers; elles sont tablies par les aubergistes de Poissy, Maisons,
Conflans, Andrsy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un
monticule en terre revtu d'un mur en pierres sches, et flanqu aux
deux extrmits d'assises en pierres. Devant le feu tournent,  l'aide
de contre-poids, deux ou trois broches charges de viandes de toutes
sortes, que, pour rpondre  l'avidit des consommateurs, on transporte
 moiti cuites  la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit,
dcors de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonns de
branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tte des
convives. Sur des tables places au premier plan sont exposs des
quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes
empils, des melons et autres apptissants comestibles. Vous connaissez
ces noces de Gamache, o Sancho Pana cumait de grosses poulardes: les
restaurants des Loges prsentent un spectacle analogue; seulement, loin
que l'hospitalit, s'y donne, on y dne grossirement et  grands frais;
on a de plus l'inconvnient d'tre assailli, pendant le repas, par des
chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de
souris blanches, des enfants qui excutait les quatre premires
souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si
vous ne dsirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illumine, remontez
en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.

A propos de cet tablissement, cher aux gourmets, nous nous empressons
de faire droit  une rclamation du propritaire, M. Gallois, que, dans
un prcdent article, nous avions qualifi de restaurateur. A la vrit,
M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce
point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spculateur qui a
employ une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais
il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus
vaste thtre.



De l'autre ct de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--V. t. II, p. 6.)

EXCURSION CRITIQUE..

Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a dcrits dans
le _Roi Lear_: ces rochers crayeux--ces _chalky bourns_:--

                    Whose high and bending head
        Looks fearfully in the confined deep.

C'est l que Gloster, les yeux crevs par la farouche Rgane veut tre
conduit pour se prcipiter dans les flots. Mais Edgar a devin ce projet
sinistre, et sa pieuse dsobissance recourt  la ruse pour sauver de sa
propre fureur le pre qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne
lorsqu'il s'crie:

Arrtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle
terrible, tourdissant, en vrit, qu'on aperoit en regardant  nos
pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre
paraissent  peine de la grosseur des escargots...  mi-chemin, pend au
bout de sa corde un chercheur de crte marine: moisson prilleuse!... ou
le dirait  peine aussi gros que sa tte; les pcheurs qui se promnent
sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque  l'ancre
est rduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-mme 
celles d'une boue presque impossible  distinguer; la lame sonore, qui
brise en frmissant sa colre sur les cailloux paresseux de la grve,
n'envoie pas  la hauteur o nous sommes son puissant murmure.

Sans tre un commentateur forcen, n'est-il pas naturel de suivre ici la
trace du pote et de se le reprsenter errant, par quelque belle journe
d't, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y
rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guid par un jeune _clown_,
figures insignifiantes qui, s'amalgamant  son rve potique, y firent
germer comme une fleur brillante l'pisode touchant de Gloster et du son
fils mconnu?

Quant  la scne mme, elle a, sous une apparence de purilit, cette
porte ironique des prtendues facties shakspeariennes. Le vieillard
aveugle veut en finir avec la vie; ds qu'il se croit au bord de l'ardu
prcipice, il renvoie son guide, qui feint de s'loigner; il adresse une
dernire prire  Dieu, il s'lance... et tombe seulement de sa hauteur
sur les bruyres de la plaine. Son fils le relve insensible, et craint
un instant que l'imagination, la pense du fait, n'aient, de concert
avec la volont, drob le trsor de vie.

        And yet I know not how conceit may rob
        The treasury of life, when life itself
        Yields to the theft.

Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problmes les plus
insolubles de la physiologie. De mme se montre-t-il ensuite grand
philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le dsespoir suicide de
son pre, il le trompe pieusement et lui fait croire  ses jours
conservs par un miracle. Le vieillard ne se ft pas rsign  tre
dupe; ds qu'il se croit protg par un bienfait inou de la Providence,
enorgueilli, consol, flatt de cette illusion, il voudra vivre, il
souffrira sans se plaindre.

           ..........Henceforth I'll bear
        Affliction, till it do cry out itself,
        _Enough, enough_, and _die_.

DANS UN OMNIBUS.

Ils sont doux et riants les paysages du comt de Kent. Lorsque les haies
vertes qui bordent la route troite laissent un instant l'oeil du
voyageur s'garer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche
harmonie de ce tableau consolant. De tous cts ondulent mollement les
croupes vertes des collines indcises; de tous cts les grands parcs
groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et
les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'tre mis
en frais de coquetterie pour nous arrter un moment. Chaque maisonnette,
tapisse au dehors de rosiers et de cobas, nous laissait entrevoir au
dedans, derrire le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares
panouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes
habitations est d'un vert aussi vif et revtue; d'un vernis aussi frais
que celle du chteau voisin. Leur fentre a cinq pans, qui s'avance en
relief sur la route, comme ces logettes pratiques nagure aux flancs
des pais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres
tincelantes et chaque jour laves: Vous voyez qu'on pense  vous. Il
n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au
bord du chemin qui ne donnent l'ide du dcorum caractristique et du
respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.

Le premier abord, dans un pays tranger, a ceci de charmant qu'il donne
du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je
contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'tait embarque
avec nous dans l'omnibus de Cantorbry, avant de m'apercevoir quelle
ressemblait de tout point  une Bourgeoise du Marais: c'tait le mme
chapeau de paille  passes de gros de Naples fan, la mme robe
d'indienne  rayures multicolores, le mme col de mousseline brode,
rabattu sur le mme chle caf au lait, les mmes gants de fil d'cosse
gris et trop larges, autour des mmes mains,--trop larges aussi,--les
mmes pieds enfls et dbordant sur les mmes souliers de prunelle
raille  cothurnes.

Je pus apprcier, en coutant la conversation engage entre elle et mon
ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais tmoigne aux
trangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manires
trop tourdies. Aprs, s'tre assure que nous prendrions ses
renseignements au srieux, notre compagne de voyage nous fit les
honneurs de son pays avec zle, intelligence et cordialit. Nous ne
passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom,
devant un parc ou un _gentleman's seat_ sans qu'elle ne nous en fit
connatre le propritaire. Elle poussa la proccupation de nos intrts
jusqu' s'informer de l'auberge o nous allions descendre, et parut
apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrter au
_Star-Hotel_,--tablissement, selon elle, trs-respectable.

MINE HOST RICHARDSON.

Nous longions au petit trot les premires maisons de Cantorbry,
lorsqu'un homme g, vtu de noir, figure d'ecclsiastique, et dans
lequel je voulais  toute force reconnatre le ministre de Wakefield,
sortit d'un jardin et se mit  suivre l'omnibus. Il donnait la main 
une petite fille qui pouvait  grand'peine, en courant, tenir tte aux
rapides allures, aux longues enjambes de son vnrable guide. Tous
deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de
leur empressement, lorsque je vis le prtendu ministre, debout sur la
porte du _Star-Hotel_, nous accueillir avec la dfrence  demi
souriante qui caractrise l'aubergiste anglais. Sa femme tait  cot de
lui, galement vtue de noir, et rappelant assez, par la dignit tudie
de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant  la petite
fille, elle avait disparu; mais, derrire un rideau de porte furtivement
soulev, j'entrevis deux yeux bleus ptillants de curiosit. Je fis
honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au
ruban ronge que mon compagnon portait  sa boutonnire; il le renvoya
poliment  mes favoris et  mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre
cot du dtroit, une dcoration trangre. Quoi qu'il en soit, cette
importante question ne nous fit pas oublier de commander le dner. Quand
je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait
exclusivement mon ami, qui,  titre de voyageur mrite, avait
naturellement la direction absolue et la responsabilit complte de
notre campagne.

Je l'entendis trs-distinctement demander du _roast-beef_, du
_stock-fisch_ et un _New College pudding_. A chacune de ces indications,
le grave htelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos
ordres dans sa mmoire avec la plus exemplaire soumission. Cette
prcaution prise, et sans mme nous donner le temps de secouer la poudre
du voyage, nous courmes  la cathdrale.

SAINT THOMAS DE CANTORBRY.

Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du _Guide du
voyageur_ feront un grand dtour pour aller rejoindre par George-street.
Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte
(Green-court); ils y trouveront une porte surbaisse,--l'ancienne _porta
Prioratas_,--orne de quelques sculptures grotesques et surcharge aprs
coup de fortifications massives qui en ont fait disparatre le caractre
originel. Ces arceaux romains  forme demi-circulaire se retrouvent
encore encastrs dans les murs de quelques constructions rcentes, et
enfin, toujours au nord de cette cour, on dcouvre l'escalier normand,
chantillon presque unique d'une architecture admirablement approprie
au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des
piliers de hauteur dcroissante, conduisait jadis  ce que les vieux
plans appellent _Aula-Nova_, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne
sont point d'accord sur l'usage primitif de ce btiment, dmoli en
partie vers 1730, et dont les derniers dbris ont disparu rcemment.
L'hypothse la plus vraisemblable en fait nanmoins la salle des sances
de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.

Sans prendre tant de souci de la mthode et du savoir historique, nous
vous mnerons par le chemin le plus court  l'extrmit S.-O. de la
cathdrale, et nous entrerons dans le cimetire par la porte basse qui
ouvre sur le March au Beurre,  l'extrmit de Burgate-street.

Une fois l, nous sommes sur une place troite, irrgulire, presse
entre les maisons basses des prebandiers,  et l spares par quelques
vieux arbres, et le vaste difice qui lance hardiment vers le ciel ses
trois tours carres.

Il est impossible,  leur aspect, de ne pas comprendre la vrit de cet
axiome qui se popularise peu  peu parmi les architectes modernes, 
savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques,
la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-tre faudrait-il
ajouter que cette tendance eut pour cause la ncessit des contrastes;
l'ide-mre du temple grec semble close dans le cerveau d'un
montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux
rudes contours, aux formes massives et irrgulires des rochers voisins.
Il pose son difice sur une hase leve qui le dispense de donner 
l'difice lui-mme une hauteur considrable; enfin, en l'isolant comme
il le fait, il se cre la ncessit de le concevoir ds le principe dans
un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois ralis, aucune addition
aprs coup ne peut en altrer l'unit puissante.

      [Note 1: _Horizontalism_, if the expression may be used, is the
      characteristic of the Grecian.--_Verticalism_ of the
      Gothic.--_Quarterly Review_, for December 1811.]

La cathdrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de
terre, au centre d'une troite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil
qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifies qui la
protgent, et le groupe sans cesse exhauss des maisons qui se pressent
autour d'elle. Btie sous un ciel inclment, elle a besoin d'offrir de
tous cts  la pluie des pentes glissantes o nulle humidit ne puisse
sjourner longtemps; enfin, entoure  sa base ou de verdure ou de
constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour panouir son
calice, le porte firement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements
recherchs, les sculptures dlicates, les enroulements capricieux, les
fines ciselures de la pierre, sont ou rservs  la faade, qui s'ouvre
toujours sur quelque, place, ou jets  profusion au haut des tours, ou
plaqus en artes le long des flches.

Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une gnration qui la
commence est certaine de lguer inacheve aux gnrations 
venir;--comme l'ambition ecclsiastique prvoit d'avance l'accroissement
des richesses du clerg, l'agrandissement ncessaire des monuments qu'il
lve, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas
donner  son premier plan un caractre dfinitif. C'est l'agrgation des
dtails toujours plus magnifiques  mesure que la cathdrale s'exhausse
et se dveloppe, c'est cette agrgation qui doit constituer sa beaut;
or ces dtails ne peuvent tre prconus; ils subiront la loi des temps
et des vnements humains. Une part doit tre faite  l'influence
agrandie du culte, une autre aux progrs de l'art, aux variations de la
mode, aux caprices mmes des individus.

Quiconque voudrait tudier  fond le jeu de ces influences diverses
trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosit sous les votes de
cette magnifique glise, dont la fondation remonte au premier roi
chrtien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'anne 181 de l're
chrtienne), et qui devint cathdrale quatre sicles plus tard, sous le
Saxon Ethelbert. Consume deux fois par l'incendie, en 1011, lors de
l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel
par l'archevque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce
prlat renversrent une partie de l'difice qu'ils ne trouvaient pas
digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut rdifi  grands
frais(1114), puis soixante ans aprs, survint un troisime incendie qui
dvora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'glise.

Ici commence  se dbrouiller l'histoire architecturale de Cantorbry.
On a la description de l'difice bti par Lanfranc(2). On sait, par des
vers crits en 1172, que la grande tour du centre, leve entre la nef
et le choeur, tait surmonte d'un faite et d'un ange dor qui lui
donnait son nom.

      [Note 2: Par le moine Gervais.--_Decem scriptores_, vol. 1295.]

        A bright and glorious cherub is advanced
        On this high tower like angel guardian,
        That from the neighbouring sky swiftly descends,
        Over this sacred place strict watch to keep.

On sait encore que la vote peinte du choeur de Conrad reprsentait le
ciel; qu'il tait rempli de croix et d'images en or et en argent; que
dans l'une de ces croix soixante pierres prcieuses taient incrustes.
Les mmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur
incendi, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea,
pour les embellir, presque tous les dtails; les piliers furent allongs
de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'vidrent sous le
ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coups  la hache,
s'adoucirent et s'ornrent. On remplaa les colonnes de pierre par des
colonnes de marbre; les votes du choeur et de ses alettes taient
unies, on les broda de nervures dlicates et de clefs adroitement
sculptes. Un mur lourdement appuy sur des piliers sparait les
transepts du choeur, on dtruisit ce mur; ou maria le choeur et les
transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans
obstacles vers l'norme vote qu'ils forment aujourd'hui. Cette vote
tait revtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taille, le
ciment, et cette espce de stuc qu'on appelle toph, etc.

Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles
cependant aux jeux de quiconque tudie srieusement l'histoire de l'art;
mais nous serions entrans trop loin si nous descendions  ces
questions de dtails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en
traversant la cathdrale de l'est  l'ouest, il peut prendre une ide
sommaire des variations de l'architecture ecclsiastique en Angleterre
pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, o les formes primitives se
sont conserves, il trouve en abondance les piliers courts, trapus,
solides, les arceaux ronds et ramasss de l're saxonne ou normande:
l'difice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore  la
terre. Mais  mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez
s'allonger peu  peu l'arceau _Romanesque_. La transition se fait
sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la
couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernire
partie de l'difice, btie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit
une des plus remarquables comme chantillon des premires tentatives
faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques,
l'ogive pointue, la flche-fuse aux demi-cercles arrondis, aux supports
circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la
couronne de Becket,  l'imitation normande des colonnes corinthiennes.
Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supporte par les
mmes piliers o posait nagure l'arceau _Romanesque_. Vous en trouvez,
de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio
nous a conservs du temple au-dessous de Trvi; l'astragale romaine, le
rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore  chaque
pas; mais  mesure que vous avancez vers l'admirable _screen_ qui spare
lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique dcor, comme on
l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'lancer. Guillaume
l'Anglais,--le premier architecte national,--renchrit sur les leons de
Guillaume de Sens, son matre; la ligne se redresse, la colonne mincit
et s'lve, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrte plus cet
essor trange qui ne compte pas avec les prcdents, tient l'unit en
mpris et semble n'avoir pour but que de rsoudre,  force d'audace, les
problmes capricieux proposs par la fantaisie  la matire.

Le _screen_ avait t construit par le prieur Henri de Estria, sous
douard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les
transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on
quarante ans encore pour lever la nef, longue de deux cent quatorze
pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut
finie sous Henri IV.                                        O. N.

_(La suite  un prochain numro.)_



Les Rgates du Havre.

27 AOT.

[Illustration: Courses des grandes embarcations.]

Ce n'est que depuis peu d'annes que les rgates, courses d'embarcations
 la voile ou  la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur
origine est vnitienne, car il est d'usage immmorial, dans la
cit-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites
_peote_ se disputent des prix de vitesse appels _regates_. Les
gondoliers sont habiles  cette lutte dcrite avec tant de posie par
Fenimore Cooper dans son roman du _Bravo_. De Venise, les rgates ont
pass en Angleterre, et rcemment en France,  la vive satisfaction des
habitants du littoral.

Les rgates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus
suivies, grce  la position de ce port. La proximit de la
Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilit des
communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis
Honfleur jusqu' Paris. Une population flottante considrable, des
trangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations,
impriment  ces rgates un caractre cosmopolite qu'on rencontrerait
difficilement ailleurs, ft-ce  Venise on  Marseille. Nous doutons que
l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une
lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadre. La
plage, qui forme un hmicycle depuis la jete jusqu'au cap de la Hve,
peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer
sans limites; derrire eux, le Havre, flanqu au nord par les villas
d'Ingouville;  droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la
Hve;  gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui
s'tendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a
dans aucun port de France un site comparable  celui-ci, surtout quand
l'amphithtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des
navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des
flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en
panne, mouills a et l comme les sentinelles avances d'un camp
maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs
mtures anguleuses.

Les rgates du 27 aot 1843 ont d une solennit inaccoutume au
patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A
sept heures, l'artillerie du port a salu l'entre en rade des corvettes
 vapeur _le Pluton, l'Archimde_ et _le Napolon_, dont la premire
portait les membres de la famille royale; ils sont descendus  terre une
heure aprs, et ont t conduits par les autorits  l'glise de
Notre-Dame-de-Grce. Puis ils ont pris place sur le dme de la galerie
des bains Frascati, prs le pavillon aux signaux, dj les bateaux 
voiles qui devaient concourir taient mouills  leur place, les voiles
appareilles; dj les canots des juges commissaires couraient des
bordes le long de la cte pour tablir l'ordre entre les jouteurs.
Aussitt que les princes ont paru sur leur observatoire, _le Rdeur_ a
tir deux coups de canon, et six bateaux ponts  voile, chacun
d'environ douze mtres de longueur  la flottaison, se sont lancs dans
la liquide carrire; ils taient monts par des pcheurs du Havre et de
Honfleur, et quelques-uns avaient encore  bord leurs chaluts pars 
mouiller; ils avaient  dcrire un orbe  peu prs rgulier autour des
boues qui servaient de limites. Ils doublrent facilement la premire
boue, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du
sud-est qui les avait favoriss vint  mollir subitement. En vain ils
poussrent leur borde au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les
laissa  la merci du courant, qu'il leur tait imposable de refouler.
Pendant que les autres courses commenaient, ils demeurrent immobiles,
et leurs voiles battirent inutilement les mts; on ne songeait plus 
eux, et le calme rgnait encore  terre, lorsqu'une fracheur, s'levant
du nord-est, les ramena vers leur point de dpart avec tant de vitesse
qu'on eut  peine le temps d'apprcier leur marche et leur volution.
_La Victorine_, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle
avait eue constamment, arriva au but la premire, suivie de prs par
_les Deux-Cousins_, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'preuve fut
considre comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas,
disait-on, conformment aux rgles prescrites, doubl la troisime boue
au vent.

[Illustration: Rgates du Havre.--Courses des Baleiniers.]

Durant cette contestation, les canots  la rame,  six avirons,
couraient paralllement au rivage: cinq s'taient inscrits, mais quatre
seulement se prsentrent, et l'un d'eux, _l'mulation_, cassa son
gouvernail  la premire boue; la lutte s'engagea entre _l'clair, la
Riposte_ et _la Fine_, et, ds le dbut, les distances furent marques.
_L'Eclair_, patron Riconard an, gagna le premier prix de 500 fr.; le
second, de 100 fr., fut adjug  _la Riposte_, patron Lopold Mazerat.

Les bateaux  voiles non ponts, courant d'abord vent arrire,
doublrent aisment la noue du nord; mais comme leurs devanciers, ils
furent longtemps retenus au large, et surpris inopinment par la brise
du nord-ouest; cette variation plaa les derniers, ceux qui avaient
obtenu l'avantage. _Le Vite_; qui avait dpass les huit autres
concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; _le
Havre-et-Guadeloupe_ prit la tte et atteignit le premier le but; _le
Gnral-Vandamme_ marchait le second; tous deux s'attendaient  une
ovation, mais les juges-commissaires annulrent la course, allguant que
le changement du vent, en ncessitant des combinaisons imprvues, avait
jet du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait
usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouill pour se soutenir,
contrairement aux prohibitions tablies.

Les trois dernires courses ont eu de plus complets rsultats; quatre
pirogues baleinires sont parties ensemble: _l'Hirondelle_, patron
Alexandre Mauconduit, a pris la tte; _la Vaillante, le Petit-Eugne_ et
_la Blonde_ suivaient  quelque distance. A une encablure du but,
_l'Hirondelle_, trop rapproche, aborda _la Vaillante_, et pendant que
les nageurs s'efforaient de dgager leurs avirons, le _Petit-Eugne_,
aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la
collision. _L'Hirondelle_ ne perdit point courage; dbarrasse de
l'obstacle qui la retenait, laissant derrire elle _la Vaillante_ et _la
blonde_, elle, poursuivit son concurrent, et parvint  le dpasser  la
premire boue: elle a remport le premier prix de 500 fr.; le prix de
10 francs n'a pas t disput au _Petit-Eugne_, patron Morin.

Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, _le Sphinx_ et
_le Grand-Turc_, ont lutt contre _la Belle-Poule; la Sylphide_ et
_Lustucru; le Sphinx_, mont par Robert Coombs et quatre mineurs
expriments, l'a emport sur _la Belle-Poule_; l'autre gig anglais
n'est arriv que le dernier; _la Sylphide_, embarcation de forme
nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'preuve jusqu'au bout.

La dernire course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des
membres de _la Socit des Rgates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le
Clown_, ont fait assaut d'adresse et d'agilit; le prix unique, qu'
obtenu _Gipsy_,  M. Cor, tait une paire de magnifiques vases en
porcelaine de Saxe.

Ainsi se sont termines les cinquimes rgates du Havre. Les princes
sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, o le maire a
successivement appel les vainqueurs. Le prince de Joinville a
annonc qu'il accordait  la ville une somme annuelle de 2,000 fr.,
destine  fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a t
tir en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochs de terre,
c'tait un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait
dans les eaux, les serpenteaux et les fuses qui tombaient en pluie sur
les vagues illumines, et les flammes du Bengale, dont les reflets
multicolores faisaient resplendir la haute mer.

Les deux courses dclares nulles ont t recommences conformment  la
dcision des juges-commissaires. _Les Deux-Cousins_, patron Sabolle, ont
gagn le prix de 1,000 fr.; _le Bon-Pre_, patron Berney, celui de 250
fr.; _la Victorine_, triomphante la veille, s'est choue en allant
prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux  voiles non ponts a
t dcern au _Vite_, appartenant  M. Barbe; le second  _La Lionne_,
appartenant  M. Cor. _La Louise, la Mosquita, le Gnral-Vandamme_ et
_l'Ariel_ ont renonc. _Le Havre-et-Guadeloupe_ n'a pas couru.



Inauguration de la statue de Henri IV.

A PAU.

L'arrive de la reine d'Angleterre a trop dtourn l'attention publique
de cette grande fte nationale, qui semblait justement destine  avoir
un grand retentissement dans toute la France.

Le 25 aot,  onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon
a annonc l'entre de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le
Corps municipal s'est rendu au pont de Juranon pour recevoir le prince,
qui, bientt aprs, mettait pied  terre au chteau o naquit son aeul,
le 15 dcembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux
jours de ftes prliminaires, ont prcd la grande solennit de
l'inauguration, clbre avec une magnificence digne de son objet. Ce
jour-l, le dpartement des Basses-Pyrnes tait tout entier concentr
dans son chef-lieu, et la population quadruple ondulait aux abords de
la place Royale. Le duc de Montpensier y est arriv  dix heures,
accompagn du conseil-gnral du dpartement, de l'tat-major de la
division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc
de Cazes, grand-rfrendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de
Lusignan, pair de France, et du lieutenant-gnral Harispe. A l'approche
du cortge, un orchestre dirig par M. Habeneck a excut la _Bataille
d'Ivry_; des choeurs ont chant d'une voix retentissante une ballade de
circonstance dont M. Aube avait compos la musique, et M. Liadres les
paroles. Aprs le dernier couplet, la statue de Henri IV tait
dbarrasse des draperies blanches qui la drobaient aux regards.
Vingt-un coups de canon ont annonc au loin que le Barn possdait enfin
ce monument tant dsir; les acclamations de vingt mille spectateurs se
sont mles au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre:
_Vive Henri IV_, et l'orchestre, aprs avoir accompagn le vieux refrain
franais, a jou l'air barnais _L haut sur les montagnes_. Alors ont
commenc les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les
principaux fonctionnaires en ont sign le procs-verbal, que l'on a
dpos dans un caveau pratiqu sous le pidestal, en y joignant
l'histoire de Henri IV, par Prtixe (dition elzvirienne), le recueil
du ses lettres, publi par la Socit de l'Histoire de France (2 vol.
in-4), _la Henriade_, des mdailles, et diverses monnaies frappes au
seizime sicle. Le comte de Saint-Grieq, prsident du conseil-gnral
du dpartement, le prfet, le duc de Montpensier, prenant tour  tour la
parole, ont rappel  l'envi les qualits d' Henri le Grand.
L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de
Montpensier s'est approch du monument, a scell la pierre du caveau, et
a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des
rgiments rptaient: _Vive Henri IV!_

[Illustration: Statue de Henri IV, par M Raggi.]

[Illustration: Inauguration de la statue de Henri IV,  Pau.]

[Illustration: Berceau de Henri IV, au chteau de Pau.]

Les journaux, en rendant compte du cette fte  la fois nationale et
locale, ont parl d'enthousiasme indfinissable, de cris d'allgresse,
de sentiments de bonheur dbordant de toutes les mes, si bien que le
lecteur de sang-froid est naturellement tent de les taxer
d'exagration. Rien de plus rel cependant que les transports de joie
des habitants de Pau,  la vue du marbre qui reproduit les traits de
leur royal concitoyen. On a toujours aim Henri IV dans toute la France;
mais on lui a vou, une espce de culte dans l'ex-province du Barn. L
rgna longtemps sa famille. Ce fut sa mre, Jeanne d'Albret, qui donna
le titre de ville  la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises
d'Henri d'Albret et de son pouse Marguerite sont encore visibles dans
les appartements du chteau qu'ils ont fait btir. L'enfance de leur
petit-fils Henri IV s'coula sur les rives du Gave; il fit  Pau
l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destines
l'eurent appel au trne de France, il n'oublia point ses chers
compatriotes. Aussi crivait-il, le 20 dcembre 1593, en donnant  son
lieutenant commission de tenir les tats de son royaume de Navarre et du
pays souverain de Barn: Vous avez dj assez sjourn dans le pays
pour avoir reconnu et observ les moeurs de mes sujets, lesquels je
dsire que vous mainteniez, en cette ferme crance, que, comme ils sont
les premiers sur qui Dieu m'a donn autorit, je veux continuer envers
eux ce soin et cette affection singulire que j'ai ports ds ma
naissance.

Les Barnais ont rpondu  ces protestations par un attachement
inviolable, qui s'est perptu d'ge en ge. Les paysans des environs
montrent encore avec orgueil les lieux qu'il frquentait de prfrence,
les rochers qu'il gravissait, les fontaines o il se dsaltrait durant
ses promenades. On voit, au chteau de Pau, pour les rparations duquel
on a dpens rcemment plus de 500,000 francs, la chambre  coucher o
Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: _Nouste-Dame
deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore_. On conserve
religieusement son lit de bois sculpt, et l'caille de tortue qui lui
servit de berceau. Cette dernire relique, menace par la Rvolution,
fut sauve par M. de Beauregard, qui lui substitua une caille  peu
prs semblable dont il tait possesseur. L'caille authentique est
place sur une espce d'estrade, et surmonte de trophes, qui ne
contribuent pas  l'embellir.

Les souvenirs du _Barn_ peuplent toute la contre. Au village de
Billires situ  l'extrmit occidentale du parc du chteau, est la
maison de Lassensaa, pre nourricier de Henri IV. Par un arrt du Grand
Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de
Pont-Long,  la famille Lassensaa; le vieux btiment, qui tombait en
ruines, fut rpar sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le
visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui
prsentrent le bton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses
excursions pdestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les
Basses-Pyrnes sans aller en plerinage  Billires, et c'est le
dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation
patrimoniale.

[Illustration: Lit de Henri IV, au chteau de Pau.]

Voil dj un sicle que les habitants de Pau avaient eu la pense de
consacrer un monument  Henri IV. Les tats-provinciaux en votrent le
fonds, et demandrent une autorisation au gouvernement, qui, pour
rpondre  leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze
de Louis XIV. Les malins Barnais s'en vengrent en inscrivant sur le
pidestal des vers patois qui dbutaient ainsi: _A ciou qu'ey
l'arrahil den nouste gran Henri_ ( celui-ci qui est l'arrire-fils de
notre grand Henri). En 1793, ou fondit des canons avec l'image de
_l'arrahil_, et comme on n'et pas trait moins cavalirement celle du
trisaeul, les Barnais durent se fliciter de ne l'avoir pas obtenue.
Le monument actuel a t rig  la place du bronze dtruit; il est
l'oeuvre de M. Raggi, et a t expos au Salon de 1842. Le statuaire a
consign sur le livret de cette anne les intentions qui ont prsid 
sa composition: Henri IV tmoigne  ses nobles guerriers sa volont de
marcher avec son arme au secours de Henri III, et les engage 
rassembler autour de lui tous ses vassaux arms pour accomplir ce
projet. En accordant des loges  l'excution svre de la statue, nous
croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses
complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure.

[Illustration: Maison A Bilhros, prs de Pau, o Henri IV a t
nourri.]

Il n'est pas sans intrt de donner quelques dtails biographiques sur
un sculpteur que _Laprouse_ et _Henri IV_ achvent de mettre en
vidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalis Franais
depuis longues annes. N  Carrare, en 1791, il y remporta le second
grand prix en 1809. Il tudia  Paris sous la direction de M. Bosio, et
se fit remarquer, en 1817, par un _jeune discobole prt  lancer son
disque_: il obtint la mdaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et
deux statues, que le livret indique en ces termes: L'Amour,
s'approchant du lit de Psych, entend soupirer cette, nymphe, groupe en
marbre.--Montesquieu mditant sur _l'Esprit des Lois_,--Henri IV, statue
commande par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince,
n'tant encore que roi de Navarre, manifeste  ses sujets le projet du
reconqurir le trne de ses anctres; il les engage  se runir autour
de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clmence, et la main
gauche, porte sur son sabre, est l'emblme de sa puissance.

_L'Amour s'approchant du lit de Psych_ est au Luxembourg, le _Henri
IV_  Nrac, et le _Montesquieu_ au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous
connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, rpartis en
divers difices:  Saint-tienne-du-Mont, _la Vierge tenant
l'Enfant-Jsus_;  Grenoble, _Bayard mourant_, statue en bronze; dans la
salle d'exposition des sculptures, au Louvre, _Hercule retirant de la
mer le corps d'Icare_;  Versailles, _Hugues Capet_, statue en marbre;
_Jean Boucicault_ et _Jacques de Bourbon_, en pltre;  la Madeleine,
_saint Vincent de Paule_ et _saint Michel_.

La fte de Pau a t une ovation pour cet honorable statuaire, que le
prfet avait officiellement invit  y assister. Le duc de Montpensier
s'est fait prsenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualit
d'architecte de la ville, a coopr  l'rection du monument.



De la Mdecine chez les Arabes (3).

      [Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais _sur
      les Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en
      Afrique._]

Malgr le fatalisme inhrent  leur religion, les Arabes accordent une
grande confiance  la mdecine; et c'est  tort que, certains auteurs
ont avanc que les musulmans craignaient de tenter la divinit, en
croyant  l'art de gurir.

Les bains sont la panace universelle des indignes de l'Algrie; ils
les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'ge et le
temprament des malades.

L'application du feu joue un grand rle dans leur thrapeutique
chirurgicale; c'est  l'aide de ce moyen violent qu'ils prtendent
gurir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des
maladies d'estomac.

Pour les blessures d'armes  feu, ils rougissent  blanc un anneau ou
bague de fer qu'on applique  l'orifice de la plaie, et s'tablit ainsi
une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction
de l'air devient difficile, et la gurison est trs-prompte.

Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des
articulations, leur mdecine n'est pas moins violente.

M. le gouverneur-gnral Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait
suivant: Un chef arabe nomm Ben-Kadour-Ben-Ismal, qui accompagnait le
gnral en qualit d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs
d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier
tout _foul, broy_, et on le fit transporter sans connaissance dans une
tribu voisine. Quatre jours aprs, le gnral, qui le croyait bless
mortellement, ou tout au moins estropi pour toute sa vie, ne fut pas
peu surpris de le voir reparatre  cheval dans une revue. On lui apprit
qu'un tehib (mdecin) appel prs de l'Arabe aussitt aprs l'accident,
lui avait promen un fer rouge sur les articulations principales des
membres suprieurs et infrieurs, aprs quoi il avait fait bassiner les
brlures avec la teinture du _henn_, espce de solution astringente du
_Lausonia inermis_ dont les indignes se servent pour donner une teinte
jauntre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes.
C'tait  l'emploi de ces moyens nergiques qu'tait due une gurison si
prompte et si merveilleuse.

On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent
pour perptuer la foi des Arabes dans les traditions mdicales de leurs
anctres.

L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une
peau de la largeur du membre fractur; ou pratique sur cette peau des
trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit
une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme
ainsi un appareil complet, pouvant servir  la fois d'attelle et de
bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'toupe et de mousse,
quelquefois de terre glaise et de filasse.

L'entropium, ou renversement des paupires et des cils en dedans, est
une maladie trs-frquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient
dj compris que le seul moyen de gurir radicalement l'entropium tait
de dtruire d'une manire quelconque l'excs de peau de la paupire qui,
en se relchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un
morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupire;
la plaie et la forte, cicatrice qui rsultaient de cette brlure
rapetissaient la paupire, qui se dgageait alors du globe de l'oeil, et
la gurison tait plus on moins complte.

Le procd arabe, rempli d'une foule d'inconvnients, a t prconise
dans ces derniers temps par Helling et par le nomm Quader: ce dernier
se l'est appropri en substituant tout simplement de l'acide sulfurique
 la potasse caustique.

Quelques Arabes de l'ouest de l'Algrie gurissent l'entropium en
faisant un pli  la peau des paupires et en la traversant avec
plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'
ce que le bord libre des paupires soit compltement en dehors.

Dans l'Algrie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les
thalebs savants leurs mdecins; quelques secrtistes juifs font aussi de
la mdecine parmi les habitants des ville.

Les saignes se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures
aux jambes, aprs les avoir serres fortement au-dessous du genou avec
la corde de leur turban; quant aux saignes du bras, ils les font comme
nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artre
brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre,
d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette trs-longue comme
celle des abcs; nous avons t tmoins de quelques accidents de ce
genre pendant notre sjour en Algrie. Pour saigner  la tte, les
tehibs maures serrent le cou  d'aide d'une corde en poil de chameau, de
manire  former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue,
ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour
faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bton sur les
incisions; et, pour arrter la saigne, ils se servent d'une espce
d'empltre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache
un mouchoir.

Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les dfenses
d'un sanglier rduites en poudre, et prises dans un breuvage, gurissent
la fivre.

Le cerveau du chacal donne  l'enfant qui en a mang la mfiance et la
ruse ncessaires  un guerrier maraudeur.

La tte de l'hyne rendrait fou l'homme qui en aurait mang, et, lance
au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les
moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous
voulions numrer toutes les aberrations de cette singulire
thrapeutique des indignes des douers.

Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne,
l'orthopdie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette
multitude de difformits qu'on observe en Europe; cela tient  la nature
de leur organisation forte et vigoureuse,  leur vie trs-sobre, exempte
de ces travaux pnibles et assidus qui dforment la taille, et surtout 
ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours
de soins, meurent de trs-bonne heure; on prtend mme que les enfants
qui, d'aprs leur vice de conformation, ne paraissent pas destins 
vivre, n'ont pas  souffrir ou  vgter longuement... les Arabes de
quelques tribus passent pour suivre,  l'gard de ces malheureux, la
coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il
semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec
une grande impunit, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, mme des
indignes des villes, la dclaration des morts et des naissances et un
tat civil en rgle.

L'art des accouchements est la partie mdicale la plus arrire en
Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher,
s'asseyent sur une espce de chaise, se tenant par les deux mains  une
corde fixe au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone,
place derrire, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette
plie en long.

Pour les maladies des yeux, malgr leur frquence en Afrique, la
mdication arabe n'est gure plus progressive. De temps immmorial, mme
avant Averrhos, Albucasis et les anciens mdecins de ce pays, on avait
cru remarquer que certaines chairs avaient la proprit de fortifier et
d'claircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle,
d'oie, de vipre, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui,
les Arabes, aussitt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent
qu' deux choses: 1 soustraire l'oeil  l'action de la lumire; 2 le
prserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et
compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton
fortement serrs autour de la tte. Ils ne touchent pas  cet appareil
pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et
celles qui sont obliges de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un
oeil malade, arrangent leur mouchoir de faon  le couvrir compltement,
en laissant l'oeil sain  dcouvert. Au bout de huit jours on te les
compresses: quelquefois le malade est guri, d'autres fois l'oeil est
fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.

Cette mdication, quelque trange qu'elle paraisse, pourrait nanmoins
tre employ avec succs dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire
une compression graduelle et de bien choisir l'poque de la maladie;
car, dans la priode aigu, lorsque l'oeil se trouve dans un tat
d'irritation et de turgescence trs-prononces, ce moyen thrapeutique
n'aurait d'autre rsultat que la perte de l'oeil. Les gyptiens,
d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au dbut mme de
l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils gurissent. On sait en
outre que cette mdication a t employe avec avantage  Paris, dans la
maison de refuge des orphelins du cholra. Les Arabes font rarement
usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux
encore tout enflamms avec du jus de plantes astringentes on avec de
l'eau froide, ce qui contribue quelquefois  faire passer des
conjonctivites simples  l'tat catarrhe purulent.

Il m'est arriv (et cela est sans doute arriv  d'autres praticiens qui
ont exerc la mdecine en Afrique) de faire des prescriptions  des
indignes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines aprs
avaient l'ordonnance _pendue au cou_ comme un scapulaire, on bien
religieusement cache sous leurs vlements, sans avoir fait aucun usage
des mdicaments prsents.

Au mois de juillet dernier, j'ai t charg par M. le directeur de
l'intrieur de l'Algrie d'examiner et de classer, d'aprs la nature de
leurs maladies, les musulmans affects de maux d'yeux ou de ccit
complets, qui pourraient tre reus dans l'tablissement qu'on projette
de fonder  Alger pour ces malheureux indignes. Parmi le nombre des
personnes qui nous ont t amenes au bureau de Mecque et Mdine par les
employs de la police maure, il y avait le nomm Mohammed-ben-Quassen,
Arabe affect de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil
gauche; la vision tait abolie. Ce malheureux portait sur le front,
autour de la corde en poil de chameau, _quatorze_ amulettes en peau de
la forme d'un carr allong, et sur lequel on remarque des carrs
magiques, quelques lignes crites en arabe et un grand nombre de signes
cabalistiques et de chiffres rangs dans une espre de table
pythagorenne; c'est par leurs diffrentes combinaisons que les thalebs
croient dcouvrir les choses les plus mystrieuses et oprer les
miracles de la sorcellerie.

Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette
traduction  l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:

On lit en tte: Au nom du Dieu clment et misricordieux; que Dieu soit
propice  notre seigneur Mahomet,  sa famille et  ses compagnons.

Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, o Dieu est
suppos parler ainsi  Mahomet: Y.-S., par le Coran sage, tu es du
nombre des envoys divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une
rvlation que l'tre glorieux et clment t'a faite, afin que tu
avertisses ton peuple de ce dont leurs pres avaient t avertis et 
quoi ils ne songent gure. Notre parole a t prononce contre la
plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons charg leurs
cous de chanes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever
la tte. Nous avons plac une barrire devant eux et une barrire
derrire. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient
pas.

Ces dernires paroles font videmment allusion  l'tat de la personne
pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'crit est destine
 procurer au malade la gurison. Elle commence ainsi: Au nom de Dieu,
par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en
Dieu... Malheureusement l'criture est si mauvaise, qu'il serait bien
difficile d'offrir un sens complet.

Les deux carrs placs au milieu de l'crit et celui qui est au bas 
droite, sont ce qu'on appelle du nom de _carrs magiques_. Il en est
parl dans nos livres de mathmatiques, et ils appartiennent  la
science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines
de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employ des
lettres de l'alphabet arabe, qui,  l'exemple des lettres des alphabets
hbreu et grec, ont une valeur numrale.

Le carr du milieu, du ct gauche, renferme les lettres [arabe] ou 492,
[arabe] ou 357 et [arabe] ou 816. Ces neuf signes reprsentent les neuf
units, les seules qui, pendant longtemps, ont t exprimes dans le
calcul, jusqu'au moment o l'on a marqu le zro. Si, comme cela se
rencontre souvent dans les traits arabes de magie, on se borne 
marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a [arabe] ou
8642; ce qui, en procdant comme font les Arabes, de droite  gauche,
prsente une progression arithmtique. Le groupe [arabe] 8642 est
prcisment celui qui occupe le carr du bas, et ce groupe est rpt
quatre fois, chaque fois dans un ordre diffrent. Sur les divers usages
de ces carrs chez les Orientaux, on peut consulter le deuxime volume
de mon ouvrage intitul: _Monuments arabes, persans et turcs du cabinet
de M. le duc de Blacas._

Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts,
cote aux Arabes de dix  douze sous; quelquefois le panier mystrieux
est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas _l'ordonnance_ ne
vaut que six sous.

A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont
les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxs,
d'Albucasis, d'Averrhos, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont
illustr la mdecine et la chirurgie dans ce mme pays?

La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que
quelquefois, malgr la dsorganisation des yeux et la ccit complte,
ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remdes, et ne
dsesprent pas de leur gurison. Eh bien! ces ides absurdes, ces
pratiques contraires au bon sens et  la raison, nous tonneraient
beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas
transmis des absurdits pareilles, qui furent longtemps en crdit chez
des nations civilises et parmi les plus hautes classes de la socit.
N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Mdicis), qui, pour se
prserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une
peau de vlin trangement bariole, seme de figures et de caractres
grecs diversement enlumins? Cette peau avait t prpare par
Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prtendent que c'tait
la peau d'un enfant gorg.

[Illustration.]

[Illustration.]

Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui
circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un.--Non, dit l'autre.--J'en
suis sr.--J'en ai la certitude.--Je le tiens d'une source
authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle
sera demain de retour  Brighton.--Elle arrivera demain  Paris.--Son
yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prte  l'Opra,--Elle
visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne
verrai rien du tout.

Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs;
mais, pour tre vridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout
ce cliquetis de demandes et de rponses, Paris restait indiffrent. Le
grand clat qui se faisait  Eu, le grand bruit qui arrivait des bords
de l'Ocan s'teignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y
apportait qu'un cho affaibli et presque imperceptible.

Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous cts. Oui, sans
doute; dans ce Paris immense et perptuellement agit, il y a eu tout
temps, une foule qui se tient aux coutes et saisit  la vole les
nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire;
cette population, toujours prte  se mettre  sa fentre ou sur sa
porte, s'occupe souvent de la premire bagatelle venue, d'une tuile qui
se dtache du toit d'une maison, ou d'un oiseau chapp de sa cage.
Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problmatique d'une reine
trangre? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune,  coup sur, et
aimable, dit-on; c'est un hameon suffisant pour amorcer cette bonne
ville de Paris, qui n'aurait pas manqu de lorgner S. M. britannique
avec une attention particulire, afin de savoir  quoi s'en tenir sur
son compte.

Je ne prtends donc pas que l'arrive  Paris de la reine d'Angleterre
n'et pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout
spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne
s'est une mdiocrement inquit de cette arrive, et que, ne la dsirant
pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scne
du Trport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pice
dramatique toute locale et reprsente sur un thtre particulier; quant
 prendre,  son tour, sa part de la reprsentation, encore un coup,
c'tait le moindre de ses soucis.

Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique
galanterie et de son hospitalit si renomme? est-ce manque de
chevalerie? est-ce rancune?

Pour la galanterie et pour l'hospitalit, je crois, quoiqu'un en dise,
que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont
toujours les mmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre
volontiers la main  qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui
sourie de plus loin  un tranger, et se livre  lui avec plus
d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de
l'amnit, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se
rendre  Paris  coup sr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y
et rencontr qu'gards et que politesse; Paris, que l'Opra-Comique a
surnomm le _paradis des femmes_, ne se serait pas chang en enfer tout
exprs pour notre royale voisine; et mme il aurait lou de grand coeur
ses _belles dents blanches_ et jusqu' sa _robe puce_, son _chapeau de
paille_, ses _rubans jaunes_ et sa _plume d'autruche_.

Mais tre poli ou empress, ce sont deux affaires diffrentes, et
certainement Paris n'et pas pouss les choses jusqu' l'empressement.
Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient  travers la mer
vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnit de voyage
suffisante et suffisamment agrable?

Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du
mot; mais Paris a de la mmoire; on l'a souvent trait de ville lgre
et oublieuse;  la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus
srieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans,
ne semblait-il pas avoir oubli la Restauration? Au 27 juillet 1830, on
a vu si la mmoire lui tait revenue! d'autres ressentiments, qui datent
de la mme poque, vivent toujours dans son souvenir, et le prsent n'a
pas contribu  effarer le pass; il vaut donc mieux que la reine
d'Angleterre n'ait pas prolong son voyage jusqu' cette ville de mmoire
tenace.

L-bas, o elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est
neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni
l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise,
mme pour quelques jours de courtoisie et de fte, se fut avance au
coeur du pays et dans la capitale, la terre de France et prouv un
douloureux saisissement?

Ah! je vois; vous tes de ces gens  passions aveugles et inflexibles
qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de
soupons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues
royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de
nation  nation, et travaillent  l'harmonie gnrale? Je n'en crois pas
un mot:

Le flot les apporta, et le flot les remporte!

Quant  l'amiti des peuples, il est sans doute de leur intrt de
s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amiti
extrme est comme l'amour excessif; elle se donne tout entire, sans
garantie et sans sret, et dans ces passions  deux, il y en a presque
toujours un qui perd sa volont, tandis que l'autre la garde, et
celui-l finit par tre la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les
peuples se souviennent.

Paris n'aura fait ainsi aucune avance  la reine d'Angleterre. Quant aux
frais de sa solennelle rception, il y a contribu pour une portion bien
petite; tandis que le vieux chteau des Guises talait un grand luxe
d'hospitalit, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde
civilis, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer  la reine
Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opra-Comique et le
thtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une
part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire
moins d'talage.

Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute
de messieurs les directeurs et de messieurs les comdiens; tous se sont
proposs pour chanter, danser ou dclamer en l'honneur de Sa Majest
Britannique.

Le Thtre-Franais appuyait sa demande sur son vieux blason et son
vieux titre de comdien ordinaire du roi; l'Acadmie royale de Musique
parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades
de puissance  puissance; M. Delestre-Poirson s'criait: Prenez mon
Gymnase! M. Ancelot: Mon Vaudeville, je vous en supplie! tandis que
M. Crosnier mettait son Opra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M.
Crosnier et M. Ancelot l'ont emport. Le Thtre-Franais, l'Acadmie
royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se
plaignent de leur grandeur mconnue; quant au Gymnase et  M. Poirson,
ils dclarent vouloir en rfrer  madame la duchesse de Berri. M.
Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou
l'Opra-Comique s'est transport au chteau d'Eu, une affiche, placarde
sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants:
Thtre de l'Opra-Comique, aujourd'hui, relche.

M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et
la garder  huis clos; il a fallu qu'il l'talt au dehors et la fit
dborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville,
ces mots en lettres colossales: Relche, pour le service du roi. Cette
formule, _pour le service du roi_, n'est d'ordinaire employe que pour
les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se
faire tuer  la tte d'un rgiment ou d'une arme. M. Ancelot, avec le
tact et la convenance qui le caractrisent, en a fait emploi  propos
d'Arnal et des _Cabinets particuliers_; c'est une dviation un peu forte
de l'usage consacr, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est
rappel bien vite que M. Ancelot tait fourr dans cette affaire-l, et
aussitt la surprise a cess; on connat M. Ancelot; on sait depuis
longtemps, qu'il est naturellement port  entrer en service.

Il s'est pass une singulire aventure au Trport, le lendemain du
dbarquement de la reine: la foule avait disparu ds la veille avec le
cortge royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus l
depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des
jeunes femmes revtues de la blouse de toile grise, que les garons
baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient
accompagn S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et 
l'ancre; quelques matelots seulement taient  terre. Un d'eux,
apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et sduit
sans doute par l'exemple, s'arrta tout  coup, jeta bas son chapeau,
puis sa veste, puis ses vlements un  un, jusqu'au plus intime, si bien
qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait caus
aucune sensation aux les Marquises ou chez les Hottentots, mais qui
parut, au Trport, d'une mode un peu hasarde. Des _hol!_ partirent de
tous cts, et les naades scandalises se plongrent de plus belle dans
le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme charg de veiller au
vestiaire s'avana vers le dlinquant. Je ne dirai pas prcisment qu'il
le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en
ces termes;

LE GENDARME.--Que faites-vous l, monsieur?

LE MATELOT.--Mo vloir promener mo.

LE GENDARME.--Dans ce costume?

LE MATELOT.--Mo vloir baigner mo.

LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un
peu trop nglig, mon vieux!

LE MATELOT.--Mo vloir baigner.

LE GENDARME.--M. le maire le dfend.

LE MATELOT.--Mo vloir baigner.

LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte  ces pauvre petits
anges.

LE MATELOT.--Mo vloir baigner.

LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.

LE MATELOT.--Mo vloir...

LE GENDARME.--Finirez-vous?

LE MATELOT. _se dbattant_.--Goddam! Mo pas Franais, no French!

LE GENDARME.--Vous n'tes pas Franais, a se devine; mais vous tes
encore moins vtu, a se voit. Et zeste! plus vite que a. Qu'on se
mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...

--By God! s'cria le matelot, mo plus jamais venir en France pour
baigner mo, never, never!

Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire
d'un air vainqueur, et naades de revenir sur l'eau.

--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont
l'autorit suit les traces avec vigilance; dj plusieurs affilis sont
tombs entre les mains des sergents de ville et des hommes de police.
Ces misrables sont dsigns sous le nom d'_endormeurs_; c'est aussi 
ce qu'il parat, qu'ils s'appellent eux-mmes; ils exercent
principalement leur industrie sclrate hors barrire, sur les boulevard
extrieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus
dserts; l'heure qui leur convient est l'heure prfre des larrons, la
unit! Ds que les tnbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent
 l'oeuvre; pareils  des btes froces allches par l'odeur d'une
proie, ils rodent  et l; un pauvre ouvrier revenant du travail
vient-il  passer, ou quelque soldat attard, ils l'accostent, lui
parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en
tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternit dans le
premier bouchon venu. Notre crdule se laisse faire; on entre dans
quelque horrible bouge isol; puis arrivent les bouteilles et
les verres; au moment o les fumes du vin commencent  troubler le
cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre
narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond.
Quand il s'veille, il se trouve dpouill des pieds  la tte; on lui a
vol son petit pcule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent.
Puis, cours aprs, mon pauvre diable!

[Illustration: La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre
dans le canot du brick Marie-Amlie.]

[Illustration: Arrive de la reine Victoria au dbarcadre.]

[Illustration: Matelot du yacht _Victoria and Albert_.]

La police n'est, heureusement, pas aussi facile  endormir. Nous verrons
bientt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec
M. le procureur du roi.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est
excessivement tendue: ils ne ressemblent pas tous  ces endormeurs
farouches dont nous venons de raconter les misrables exploits; beaucoup
mme sont de trs-honntes gens; mais ils n'endorment pas moins.
L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous
tous les habits: vous allez  la Chambre des Dputs; un orateur monte 
la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un
endormeur.--Csias vous invite  venir entendre la lecture de son pome
ou de sa tragdie; quelque grand pote sans doute, pensez-vous chemin
faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.

Et tenez, dans ce procs qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu
sait comme les endormeurs vont tre traits par le procureur du roi et
par M. le prsident, qui ne sont peut-tre eux-mmes que des endormeurs
en toge et en bonnet carr!

--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne
compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au
monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, 
l'angle du thtre pour lequel M. Scribe a ptri tant de petits gteaux
dlicats, croustillants et parfums, s'lve cette fabrique de galettes
d'une rputation europenne. Qui n'a pas got de la galette du Gymnase,
n'a pas vcu; c'est  s'en manger les doigts. Toute galette plit  ct
de celle-l: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la
dclareront dtestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue
l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.

On a souvent dit qu'on avait vu des rois pouser des bergres: je n'en
ai pas la preuve, mais je suis bien tent de croire que des rois ont
tt de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un
prince hrditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux
sous: M. le duc de Brunswick!

Il y a des gens qui viennent de la barrire de l'toile et de la
barrire du Trne pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la
grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis
marchand, se sont dtourns de leur route pour arriver  cette admirable
galette par un long circuit.

Voyez o deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette
merveilleuse galette est devenu un riche propritaire: il possde trois
ou quatre maisons  Paris et un chteau en Normandie; il est lecteur,
ligible, et quelque arrondissement de bonne pte en fera tt ou tard
son reprsentant.

Cette richesse commence  clater sur le boulevard Bonne-Nouvelle mme.
Tout  ct de l'humble choppe o il a fait fortune en dbitant sa
denre sou  sou, notre homme vient d'ouvrir une lgante boutique de
ptisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir clatant de
lumire, mignon, coquet, par; on le regarde, on s'extasie, mais
personne n'y entre; la ptisserie y sche sur place. Heureusement que le
marchand de galette, plus avis que tant de parvenus et d'enrichis, n'a
pas tu sa poule aux oeufs d'or; son choppe  galette est toujours l,
et tout le monde y court. Que cela vous serve de leon,  ptissiers!

--La famille Flix est une mine  tirades: elle a produit mademoiselle
Rachel, et, aprs un tel trsor, on aurait pu la croire puise; mais
point du tout; on y dcouvre tous les jours,  ce qu'il parat, quelques
filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle
Sarah, soeur pune; l, mademoiselle Rbecca, soeur cadette; plus loin,
M. Raphal, frre imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les
Jroboam qui sont peut-tre encore au berceau.

[Illustration: Lord Aberdeen.]

Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphal sera un don
Rodrigue, et mademoiselle Rbecca une Chimne. Laissez pousser toute
cette Jude, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant
sa tribu, lui donnera le Thtre-Franais pour empire, et pour arche
sainte le trou du souffleur.

--Nous avons fait dernirement au _Don Pasquale_ de Donizetti un cadeau
que nous sommes trs-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant
ouvrage avait t froidement accueilli  Vienne, nous tait arriv je ne
sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annonc le fait
ingnument. Entre nous, loin d'en vouloir  _Don Pasquale_, c'tait aux
Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le got de l'applaudir, que
nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne mritait pas cette rancune;
Vienne s'tait conduite pour _Don Pasquale_ en ville musicale qu'elle
est, et _Don Pasquale_ l'avait ravie; peut-tre mme,  l'heure o je
vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel
ouvrage.

La France, il est vrai, avait donn le signal l'hiver dernier; et,
depuis, _Don Pasquale_ a fait son tour de France escort de bravos.

Bon augure pour le _Don Sbastien_ que l'Opra nous prpare  grands
frais, et pour la _Maria di Rohan_ qui charmera bientt les dilettanti
de notre Thtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du
succs; Vienne, en saluant dernirement _Maria_ avec enthousiasme, a
regagn l'avance que nous avions prise pour _Don Pasquale_: Paris et
Vienne sont maintenant manche  manche. Voyons!  qui gagnera la belle!

--Revenons cependant  la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en
parler _de visu_, c'est--dire aprs l'avoir vue de sa propre personne,
il faut bien que quelqu'un y supple et fournisse au moins l'image, si
l'original fait dfaut. Ce quelqu'un-l, qui se charge aussi de procurer
aux amateurs le profil des Majests absentes, ce complaisant
daguerrotype sera _l'Illustration_. Et ce n'est pas une vaine promesse
que je fais: aussitt promis, aussitt excut. Voici, en effet, le
portrait de Sa gracieuse Majest britannique, que _l'Illustration_ a
l'honneur de le prsenter, chri lecteur. Examine, prends-en tout  ton
aise, et tu seras presque aussi avanc que si tu avais entrepris le
voyage d'Eu et bivouaqu au Trport.

Le mot roi ou reine est un mot qui sduit les imaginations. Qui dit roi,
pour beaucoup d'honntes gens, parle d'un tre surnaturel, dou de la
fiert de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une
reine, de son ct, n'est pas reine  moins d'avoir le profil de Junon
et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de thtre
en sont cause.

Mais, en ralit, rois et reines se rapprochent singulirement des
simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en
jour davantage, maintenant qu'on les touche de si prs.

La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgr
la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non
pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjou et doux, ce
qu'on appellerait ici une agrable petite femme. A quoi bon autre chose?

[Illustration: La reine Victoria.]

[Illustration: Le prince Albert.]

A ct de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du
prince consistant spcialement  tre le mari de la reine, Dieu nous
garde de les sparer!--Le prince appartient  l'espce des beaux hommes:
il est grand, lanc, rsolu, et possde toutes les qualit de son
emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui
peuple, depuis quelque temps, la plupart des trnes d'Europe.

Aprs la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus
ncessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences
qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord
Aberdeen tait naturellement dsign par ses fonctions pour
l'accompagner au chteau d'Eu; pour un voyage  l'tranger, rien ne
vaut, ce me semble, un ministre des affaires trangres.

Ce n'est pas la premire fois que lord Aberdeen tient le portefeuille
des relations extrieures, comme on disait du temps de Napolon; il a eu
deux fois cet honneur. En outre, milord a t ministre des colonies,
sous la prsidence de Wellington.

Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrime
comte de sa race; quant  ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un
conseiller priv, membre de la Socit Royale, prsident de la Socit
des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.

Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a t mari deux fois; la premire
fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille
de l'honorable J. Douglas.

Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grce et peu
recherch dans sa parure; on en ferait trs-difficilement _un lion_. Son
vtement est toujours trop large et mal coup; mais en revanche il est
rarement neuf.

Bien que milord tienne habituellement ses mains croises derrire le
dos, il ne se donne pas pour Napolon. A tout prendre, c'est un homme
calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine
sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-l entend les
affaires.

Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait 
l'image des matelots employs sur le yacht de la reine; peut-tre est-ce
le hros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter
l-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le
gendarme n'a point  intervenir.

_Item_ deux petits dessins reprsentant l'un le dbarquement de la
reine, l'autre son passage du yacht dans le navire franais.

Mais ce n'est l,  lecteur! mon ami, qu'une drage pour te faire
prendre, patience; _l'Illustration_ te rserve d'autres dessins pour la
semaine prochaine. Au revoir!

[Illustration.]



[Illustration.]

Romanciers contemporains.

CHARLES DICKENS.

[Illustration.]

C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de
rpandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le
lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin  la dernire
page qu'il ne l'tait  l'ouverture du livre. C'est l le premier, le
plus bel loge d  Charles Dickens. En quelque obscur sjour qu'il
aperoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le
dfigurent, il sait dmler en lui ce qui s'y trouve encore de
l'empreinte divine, pour le faire clater  nos yeux. Des grces
vraiment naves et ignores se dclent  son regard observateur sous
l'enveloppe de la laideur mme; le battement de coeur du Samaritain
vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intresse  chaque
passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frre.

Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la
souverainet du peuple a fait si rapidement clore, et qui, traitant,
les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les
monarques, louent la foule, afin de l'garer, et, s'ils n'en peuvent
tirer pied ou aile, cherchent du moins  s'en faire une chelle. Ami
sincre et compatissant du pauvre et du dlaiss, il plaint ses vices,
stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre
complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les rceptacles de la
misre, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native,
l'nergie, la puret, le dvouement, la charit, qui, tels que des
mtaux prcieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans
l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant
et l'enchsser dans son style  facties brillantes, qui rflchissent
tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs.
Dickens tient une haute place dans cette lite de hardis prosateurs qui
ont su dcouvrir la posie domestique assise au coin du foyer obscur,
comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des
fes pour la revtir d'habits magnifiques et la douer d'un clat
tranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous
rend amoureux de sa grce modeste, de son charme ingnu.

Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles
demeures que Dickens nous fait voir  l'aide de son bienveillant
microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une
blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail,
la bonne humeur, et qu'il fait apparatre toute rayonnante de l'amour et
du dvouement quotidien d'une mre, tout enchante de la tendresse d'un
fils, pare des grces de l'enfance, rsonnante de ses rires joyeux, et
gaye encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses
du bambin, qui berce un frre nouveau-n. Il me semble, en vrit, voir
dans Dickens un Homre du foyer domestique, guid par Wordsworth et
Crabbe, dans les cabanes parses, au chevet du pauvre, et jusque dans
l'asile, potique encore, de l'idiot et du fou.

Les premiers essais de Dickens furent des scnes dtaches lances dans
un journal mensuel. Elles annonaient un esprit satirique et mordant,
habile  saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs
fortement accentus; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se
fit jour bientt dans les crations badines de sa verve moqueuse. Voyez,
entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur,
de la solennelle vanit du personnage, de ses prtentions de touriste,
de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses
amis; mais  mesure que ce type de l'importance purile du bourgeois
_clubiste_ de Londres acquiert sous sa plume de l'individualit, 
mesure qu'il vit avec lui, il se prend  l'aimer. A force de travailler
sa statue, l'ancien statuaire la pntra de son me, et, voyant palpiter
la vie, il aima. Il en est de mme de Dickens: il dcouvre les qualits
de Pickwick. Cette vanit ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur?
Cet enttement n'est-il pas fond sur la droiture? Cette purilit mme
n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de
l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses
touchantes grces. Dickens le sait, il le sent, et voil que les scnes
dtaches deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la
caricature l'intrt de la vie du roman.

A mes yeux, ce mouvement, ce procd du talent de Dickens se retrouve
plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui
s'empare de ce qu'avaient prpar son esprit et son imagination. De l
nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'me
de son lecteur en balance. Et tandis qu'on prouve un vif plaisir  le
lire, rien ne vous pousse  chercher avec anxit un dnouement, une
catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un dfaut?) n'ont pas les conditions
exiges par l'ancienne potique, qui veut que tout tende  un mme but,
et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver.
Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites
l'une pour l'autre, ont leur place marque, et, par les quatre cts,
conduisent au fate. Il sculpte des statues animes que l'oeil aime 
considrer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force
ncessairement  en dsirer une autre. Mais pourquoi la posie, la
littrature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procds aussi
varis que la nature qu'ils sont appels  reproduire?

Il nous serait, du reste, impossible de reprocher  l'auteur anglais une
disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son
dernier ouvrage sans en diminuer l'intrt. Quoi qu'en puissent dire les
critiques, le meilleur moyen de connatre un auteur, c'est de le lire.
Nous suivrons donc l'orgueilleux et goste Martin et le bienveillant
Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les
moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amrique juge par un Anglais dou
d'une si perante et si fine observation.

TRAVERSE
DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR
MARK TAPLEY.
SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.

La nuit tait lugubre, obscure; c'tait l'heure o chacun s'enfonce plus
profondment dans son lit o le cercle attard se resserre autour du
foyer, o, plus froide mme que la charit, la misre grelotte au coin
des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que
venaient de frapper leurs ballants; la terre, revtue d'un linceul noir,
portait le deuil du jour coul, et, plumes gigantesques de la pompe
funbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes.
Tout tait repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant
la lune voile, et le vent, rampant  leur suite, s'arrtait pour
couter, repartait avec un lger bruit, s'arrtait de nouveau et
repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.

Vents, nuages, o fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les
lments volent-ils  quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles
rgions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils 
leurs terribles jeux?

Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur
l'espace immense des eaux. C'est l qu'ils rugissent, crient, hurlent,
temptent toute la longue nuit. L, les cavernes qui bordent les flancs
de cette le lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots
cumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles
accourent, du fond de dserts inconnus, les souffles dvastateurs. L,
dans l'emportement d'une licence effrne, ils s'battent, luttent,
guerroient, jusqu' ce que la mer, mue  leur appel, bondisse plus
furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une
tourbillonnante rage.

En avant! en avant! sur l'espace sans humes o roulent les pesantes
vagues. L sont des monts, l des valles; mais non, l'un devient
l'autre, et bientt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes
fugitives. Chasse et fuite, et retour emport de la vague sur la vague,
lutte sauvage, termine par de rejaillissantes cumes qui blanchissent
la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien
de stable, ternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent
obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix
de l'abme s'lvent plus terribles, quand ce cri sauvage: Un
vaisseau! vient dominer la tempte.

La nef s'avance, rapide; ses hauts mts ont vibr, ses flancs
tressaillent  l'unisson. Elle s'avance, tantt monte sur les flots
recourbs, tantt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour
se soustraire un instant  sa rage, et chaque mugissement des eaux,
chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a cri:
un vaisseau!

Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent
l'une par-dessus l'autre leurs ttes blanchissantes. Aussi loin que
l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se
poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosit. Elles se
dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a
contempl ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assigeant le
vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il
chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers
endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien 
craindre des lments acharns  leur perte, comme si l'abme, tombe
sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!

An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble
serviteur, Mark Tapley. Bercs, par ce roulis inaccoutum, dans un
sommeil lthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles 
l'atmosphre ftide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il
faisait grand jour quand Mark s'veilla enfin, rvant  demi qu'il
s'tait assoupi la veille dans un lit  baldaquin, lequel, par une
soudaine culbute, s'tait retourn la nuit sens dessus dessous. Et,
admirez l'infaillibilit des songes! les premiers objets qui frapprent
les yeux  demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons
qui, d'une lvation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le
remarqua plus tard, tout  fait de haut en bas.

Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le
tangage du vaisseau, il fut parvenu  reprendre son aplomb; c'est
pourtant la premire fois que j'aurai pass toute la sainte nuit debout
sur ma tte!

--Vous n'aviez qu' ne pas vous coucher la tte sous le vent, en regard
des _amures_(4), grommela un homme du fond de sa cabane(5).

      [Note 4: _Amures_, cordages qui tiennent la voile en la rattachant
      du ct d'o vient le vent.]

      [Note 5: _Cabanes_, couchettes fixes l'une au-dessus de l'autre
      tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et
      aux passagers de seconde classe.]

--En regard de quoi? demanda Mark.

L'homme rpta son observation.

Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la
carte se trouvent ces contres, reprit Mark. En attendant, vous ne
risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez
m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tte
sur ses deux paules, n'ira s'exposer dsormais  dormir dans un
vaisseau.

L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la
couverture sur sa tte.

Car, poursuit  demi-voix Mark Tapley en manire de monologue, de
toutes les choses stupides, la plus absurde,  mon gr, c'est la mer.
Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas
d'emploi qui vaille, elle passe son temps  se tourmenter en vraie
furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du
ple, qui, dans une mnagerie, ne font que secouer leur crinire blanche
de ci de l; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une trange stupidit!

--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.

--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, aprs une quinzaine
de cette rude besogne, rpliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je
suis  bord, je passe les trois quarts de mon temps la tte en bas, les
jambes en haut, accroch,  la faon des mouches,  tout ce qui se
rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer
dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins.
Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de
par lui! Mais, vous-mme, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?

--Trs-misrable, rpondit Martin avec un gmissement humoriste, Ouf! la
pitoyable vie!

--Oui-da! cela commence  compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa
tte endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a
plaisir ici  prsent, et l'on peut au moins se savoir gr de s'y
maintenir gaillard. La vertu est sa propre rcompense; la joyeuse humeur
idem.

Mark avait raison. Assurment, quiconque pouvait conserver sa bonne
humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw,
n'en tait redevable qu' ses propres ressources, et avait du
s'approvisionner de gaiet comme de vivres, sans la plus lgre
assistance des propritaires du navire. Une cabine sombre, basse,
touffe, entoure de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes,
d'enfants, en proie  tous les degrs de misre ou de maladie, n'est
gure un lieu de joyeuse runion. Mais lorsque la foule s'y entasse,
comme il arrive dans l'avant du _Screw_,  chaque traverse de
l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent
sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-tre, de toute
propret, de toute dcence, le sjour d'un pareil antre n'est plus
seulement un obstacle  toute gaiet,  toute amnit, c'est encore un
encouragement  l'gosme et  la mauvaise humeur. Mark le sentait,
tandis qu'assis sur son sant, il promenait ses regards autour de lui,
et ses esprits s'exaltrent en proportion.

Il y avait l des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des cossais,
tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de mchants
effets, la plupart avec toute une maisonne d'enfants: il s'en trouvait
la de tout ge depuis le nourrisson  la mamelle jusqu' la fille
dgingande presque aussi grande que sa mre; toutes les varits de
maux qu'engendre la misre, la maladie, l'excs, les chagrins et une
longue traverse par un gros temps, pullulaient dans l'troit espace. Et
pourtant cette arche ftide renfermait moins de lamentations et de
plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que
nombre de salles de bal.

L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure
claircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mre chantonnait sur
l'enfant malade qu'elle dandinait et berait entre des bras  peine
moins dcharns que les membres rachitiques du jeune innocent. L, une
pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis
qu'elle en apaisait un autre chapp du lit troit pour venir ramper
autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un
troisime marmot. Plus loin, c'taient des vieillards gauchement occups
 remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils
eussent paru ridicules, si la tendresse et la bont pouvaient l'tre
jamais. Ailleurs, des gaillards basans, espces de robustes gants,
s'escrimaient  rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on
aurait pu les esprer  peine des plus frles, des plus dlicates
organisations. L'idiot mme, assis tout le long du jour  marmotter dans
son coin, veill  l'imitation par tout ce qui se passait autour de
lui, s'essayait  faire claquer ses doigts pour amuser un petit
pleureur.

A mon tour, dit Mark, hochant la tte,  une femme qui habillait ses
trois enfants dans le voisinage. En parlant, il tendait gracieusement
les deux coins de sa bouche d'une oreille  l'autre. Allons! passez-moi
vite une de mes jeunes pratiques.

--S'il vous plaisait sonner  mon djeuner, Mark, au lieu de vous mler
de ce qui ne vous regarde pas? dit Martin avec impatience.

Juste! reprit Mark; _elle_ va le faire. Voil la vraie division du
travail, monsieur: je dbarbouille sa marmaille pendant qu'elle prpare
notre th. Jamais je n'ai su faire du th potable, moi, et tout le monde
sait laver le nez,  un marmot.

La femme, faible et malade, sentait, et  juste titre, toute la bont de
Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couve, toutes les
nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-mme d'une planche unie et
d'une grossire couverture. Quant  Martin, qui se levait rarement et
s'inquitait peu de ce qui se passait autour de lui, pouss  bout par
l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un
juron inarticul.

C'est cela mme,  dit Mark continuant de brosser les cheveux de
l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un
perruquier de profession.

Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.

--De ce que vous dites, monsieur, rpliqua Mark. Assurment il y a de
quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur:
c'est bien dur pour elle.

--Dur! quoi?

--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras
d'enfants que voil. S'en aller si loin par des temps pareils et pour
rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'veill, ajouta Mark
Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tte au-dessus
d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les
yeux  vous rendre fou, ayez, la bout de les fermer bien vite!

--Elle va rejoindre son mari? rpta Martin en billant; et o?

--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-mme, rpondit
Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car
elle a envoy sa dernire lettre par une occasion, et il ne parat pas
qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en
dbarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du _Chansonnier des
Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,_
elle est capable de tomber roide morte.

--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme
a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi  tout hasard, comme une vraie oie
sauvage? s'cria Martin.

Mark Tapley jeta un coup d'oeil  son matre, tendu tout de son long
dans sa cabane, et reprit tranquillement:

Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait
deux ans qu'il l'avait quitte; depuis lors, toujours seule et pauvre en
son pays, elle ne rvait qu'au moment o elle le rejoindrait. C'est
trange qu'elle se soit dcide  s'embarquer!--Bizarre tout  fait.
Peut-tre est-elle quelque peu timbre.--Impossible de l'expliquer
autrement.

Martin s'tait laiss trop affaisser par le mal de mer pour rpliquer
davantage, et mme pour prter la moindre attention au sentiment qui
avait dict ces paroles; et la femme, objet de leur conversation,
apportant le th, empcha Mark de poursuivre. Le djeuner fini, ce
dernier ayant accommod le lit de son matre, alla sur le pont laver le
service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de
fer-blanc et un pot  barbe de mme mtal.

Pour rendre justice  Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins
autant qu'homme, femme ou enfant  bord, et avait de plus une propension
toute particulire  se heurter et  perdre l'quilibre  chaque
embarde(6)du vaisseau; mais, rsolu, selon son dicton ordinaire,  se
montrer _fort_ en dpit des circonstances, il tait l'me et la vie de
la chambre d'avant, et ne se gnait en nulle sorte pour
s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjoue, aller se
trouver mal  son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste o
il l'avait laiss, aussi allgre, aussi en train que si c'tait le cours
ordinaire des choses.

      [Note 6: _Embarde_, secousse donne aux navires  chaque
      mouvement qu'on imprime au gouvernail.]

A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa
gaiet et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose
eut t difficile; mais; l'activit de son service auprs des plus
frles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, 
toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, tait
mis en rquisition. Un rayon de soleil venait-il  briller sur le ciel
obscur. Mark dgringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait
tranant, conduisant o portant quelquefois une femme, une demi-douzaine
d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un polon, un panier,
n'importe, tout ce qui, anim ou inanim, lui paraissait devoir se
trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait
tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou
point sur le pont, et les dcidait  grimper dans la chaloupe ou 
s'tablir sur les espars de rechange, afin de s'essayer  retrouver
quelque apptit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les
tranches de boeuf sal, le biscuit, les petits verres de _grog_. C'tait
lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la
provende des marmots; lui qui rgalait l'assemble de nouvelles
surannes, lues haut dans quelque vnrable gazette; ou bien encore,
entour d'un groupe choisi, il chantait  tue-tte une bonne vieille,
chanson. C'tait Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas crire, traait
des commencements de lettres adresses aux chers amis laisss au pays;
lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de
l'quipage; lui qui, venant de risquer d'tre enlev par un coup de mer,
ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'cume sale, tendait  tous une
main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilit
commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et
que de ptillantes tincelles voltigeant  travers les agrs et les
nuages de voiles, menaaient le vaisseau du feu, au cas o l'air et
l'eau n'eussent pas suffi  sa destruction, l. encore on retrouvait
Mark Tapley, habit bas, manches retrousses, plong dans toutes sortes
de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus
fantastiques ragots, reconnu pour autorit lgitime par tous, aidant
chacun  faire ou  terminer quelque oeuvre que personne n'et rv
d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit
popularit semblable  celle que Mark avait su acqurir sur le noble et
excellent voilier, _le Screw_. L'admiration gnrale finit mme par
monter  un point tel, qu'en son for intrieur le pauvre Mark commena 
s'inquiter et  douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer
vanit de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils
encouragements.

S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pense le reportant
vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande
diffrence entre l'auberge du _Dragon_ et la cabine du _Screw_. Jamais,
 ce compte, je n'aurai le moindre mrite  conserver ma bonne humeur;
c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment  souhait!

--Ah , Mark, demanda impatiemment Martin  son domestique, qui
ruminait ainsi auprs de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?

--Encore une semaine, et nous serons au port,  ce qu'on dit; le
vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce
qui n'est pas trop dire.

--Non, certes, et j'en rponds, soupira Martin avec amertume.

--Je vous assure que si vous allier faire un tour l-haut, vous ne vous
en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.

--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se
promnent sur le gaillard d'arrire, reprit Martin, appuyant
emphatiquement sur chaque mot; pour qu'ils me voient ml  toute la
tourbe de mendiants arrime dans cet ignoble trou! oui, je m'en
trouverais mieux, en vrit!

--Je ne puis connatre par moi-mme la faon de sentir d'un homme comme
il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble
qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvt beaucoup mieux  l'air
frais l-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de
l'arrire, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez
sur le leur, et s'en inquitent  l'avenant. C'est l ce qui me
semblerait.

--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort
mal, rpliqua Martin.

--Trs-probable, monsieur, rpondit Mark avec son inaltrable bonne
humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.

--Croyez-vous, s'il vous plat, poursuivit Martin se soulevant appuy
sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir  demeurer couch
ici?

--Il faudrait tre archifou pour se le figurer, rpondit Mark Tapley.

--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me perscuter
sans cesse, afin que je me lve? demanda Martin. Je reste couch ici,
parce que je ne veux pas courir risque d'tre reconnu dans de meilleurs
jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misrable
passager de seconde classe. Je reste couch ici, parce que je veux
cacher ma position et moi-mme, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde
dj fltri et stigmatis du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon
passage dans la premire cabine, j'aurais lev la tte avec les autre;
je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous  comprendre, maintenant?

--J'en suis dsol, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous
prissiez la chose si fort  coeur.

--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son
matre. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en cote
rien,  vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose
aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir diffremment. Vous ne
prsumez pas, sans doute, qu'il y ait  bord une crature vivante qui
souffre et que j'ai  souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu? Et
Martin, se soulevant droit sur son sant, attachait sur Mark Tapley un
regard fixe et profond.

Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha
sa tte de ct, absorb en apparence dans l'insoluble problme. Ce fut
son matre enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos,
reprenant son livre et disant:

A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens
de dire prouve que vous n'tes pas de taille  la
comprendre?--Apprtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--trs-faible
et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites  votre amie, qui est notre
voisine de plus prs que je ne voudrais, qu'elle ait  tenir ses
enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernire.
Dpchez, et vous serez un bon diable.

Mark obit avec la dernire promptitude; et tandis qu'il excutait avec
zle les ordres de son matre, ses esprits abattus se ranimrent. Plus
d'une fois il murmura tout bas que dcidment il y avait plus de mrite
 conserver sa gaiet  bord du _Screw_ qu'il ne l'avait suppos. Et, ce
qui n'tait pas une mince satisfaction, il tait sr de retrouver 
terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en sparer
partout o son destin l'allait conduire. Nanmoins, il ne jugea pas 
propos d'expliquer  qui ou  quoi ces consolantes penses faisaient
allusion.

Maintenant l'agitation tait devenue gnrale  bord; les prdictions
sur le jour prcis, l'heure mme o l'on atteindrait New-York,
circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un
oeil curieux tait embusqu  chaque ouverture des flancs du navire, et
la manie de faire des paquets le matin pour les dfaire le soir gagnait
comme une pidmie. Ceux qui avaient des missives  remettre, des amis 
embrasser; ceux qui savaient o ils allaient et ce qu'ils comptaient
faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du
reste, comme cette classe de passagers tait de beaucoup la moins
nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, taient en
majorit, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui
s'taient mal ports durant toute la traverse commenaient  aller
bien, et les bien portants allaient mieux.

Un Amricain de la premire chambre, jusqu'alors enseveli dans ses
fourrures et son chapeau cir, apparut soudain coiff d'un haut et
brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de
cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son
ncessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit
aussi arpenter le pont, les mains profondment enfonces dans ses
poches, les narines dilates, humant par avance l'air de la Libert,
mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respir (sauf dans des
circonstances tout  fait insignifiantes). Un Anglais, vhmentement
souponn de s'tre enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la
clef de la caisse, devenu loquent sur le beau sujet des droits de
l'homme, fredonnait perptuellement _la Marseillaise_; bref, une mme
sensation faisait vibrer toutes les mes; le continent amricain tait
proche, si proche que, par une belle nuit toile, un pilote fut pris 
bord. Peu d'heures aprs, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrive
du bateau  vapeur qui devait transporter les passagers  terre.

Quand il parut, le jour brillait  peine, et pendant une heure ou plus
qu'il passa cte  cte avec le vaisseau (temps durant lequel le
chauffeur et le machiniste excitrent autant de curiosit que s'ils
eussent t des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce
qu'il y avait  bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en
souci de protger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui
avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu' ce
qu'il et pour jamais quitt ses compagnons de voyage, d'un sale et
vieux manteau.

Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se
mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait
assez l'air d'un monstre antdiluvien ou de quelque insecte gigantesque
vu  travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientt des
collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate,
avec ses maisons parses sur la rive.

La voil donc! dit Mark Tapley debout  l'avant du bateau, voil la
terre de la Libert! de la bonne heure; j'en suis charm. Toute terre me
sera bonne aprs tant d'eau!



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.

CHAPITRE VI.

UNE IMPRUDENCE.

QUAND ils tinrent cette assemble, on tait au 13 juin 1340.
Le plus grand nombre de ceux oui s'y taient rendus oublirent, aprs
une nuit, les discours qu'ils avaient prononcs; Pusterla lui-mme les
avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laiss bien d'autres
traces dans la brlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner
dans son esprit les discours des conjurs, de les reprendre, de les
interprter, il leur donna du corps. L o il n'y avait que des paroles,
il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrts, en
machinations de vagues esprances. Il obissait ainsi  son imptuosit
naturelle et  cette passion insense qui tourmente ses pareils, de se
grandir  leurs propres yeux lorsqu'ils sont envelopps dans quelque
prilleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dpositaires d'une
conspiration mystrieuse que peut, d'un moment  l'autre, amener la
chute des tyrans: Certes, disait-il en lui-mme, Pusterla en a plus dit
qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des
esprances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement
appuy? On ne m'a pas tout dcouvert, et j'approuve cette rserve. Quels
sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent
suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je
saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance,
en gagnant un monde de proslytes  la plus sainte des causes.

Dans de tels sentiments, il se runit  ses amis les plus affids, 
ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'nergie, et qui s'taient
montrs les plus ardents pour la libert, allums de changements, et
avides d'en venir aux mains. Il chauffa leur zle, s'effora de les
pntrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna  entendre que des
nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientt sortir
Quelques-uns prtrent,  ces discours une oreille complaisante: il y a
toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre tait alors plus grand
que jamais, pour qui toute nouveaut, tout cataclysme, contient un rve
de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les paules, en disant:
S'il y a des roses, elles fleuriront. Il y en eut qui le traitrent
d'insens, ou de vantard, comme s'il et rv, ou qu'il et voulu se
donner de l'importance. Ces derniers taient les plus dangereux. Piqu
de l'incrdulit ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs
pour qu'on ajoutt foi  sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il
laissait chapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur
Galeas et de Barnab, et de quelques autres personnes qui taient
entres, ou qui, selon sa manire de raisonner, entreraient certainement
dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui
n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de
jeunes gens, langues indomptes, lgres cervelles, qui le propagrent
parmi leurs amis. Pass de bouche en bouche, ce qui n'tait que probable
lut donn pour certain, et pour termin ce qui tait  peine entrepris,
en mme temps que chacun, par oubli, par vanit, ou par jactance,
grossissait la nouvelle de quelque invention.

[Illustration.]

Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations
de son me. On sait qu' force de rpter un mensonge, il n'est pas rare
qu'on arrive  le prendre pour la vrit. En outre, si la conjuration
tait chimrique, Alpinolo l'avait rendue relle pour sa part. Il avait
pror, il s'tait concert tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant
au feu de ses propres paroles, il s'tait plus violemment pris et
persuad de la ralit de ses visions; il avait serr la main  ses amis
pour leur dire: Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.
Avec quelques-uns d'entre eux, il avait jur haine aux Visconti et mort
aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait
fourbi ses armes, et calcul combien il pouvait y en avoir chez ses
amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano
Fiamma, alors professeur de thologie aux Dominicains de saint Eustorge,
depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans
son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques
d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix
mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des
miroirs, qu'on expdiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour
faciliter la surveillance exerce par les syndics et les consuls, les
divers arts taient distribus dans des quartiers et des rues qui leur
taient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservs,
des rues des Orfvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine.
Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les
rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des
peronniers.

Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement,
se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intrieur des
boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La
cadence redouble des marteaux, le cri strident des limes, la puissante
respiration des forges, le tournoiement des meules d'moulage, le
frmissement du fer rouge plong dans l'eau ou dans l'huile, au milieu
de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les
chansons des ouvriers, tout ce vacarme tait plus harmonieux  l'oreille
d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile  l'oreille d'une jeune
fille de quinze ans, qui assiste  une premire fte. A voir au dedans
et au dehors des magasins, ou suspendus en dsordre, ou disposs en
trophes, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces
pieux, ces arbaltes, espadons  deux mains, javelots, cuirasses 
lames,  mailles,  cailles, visires, morions, cus ronds, chancrs,
de cuir, de frne, de mtal, un frisson de joie parcourait les membres
du jeune homme; une motion le saisissait, pareille  celle de l'avare
contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour
employer une comparaison plus innocente, il ressemblait  un savant qui,
traversant une rue pleine de livres, les achte en pense, les lit, les
tudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mneront 
l'immortalit.

[Illustration.]

Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le
prix d'une cuirasse, d'une cervelire, d'une armure complte en lames de
fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux perons; il n'achetait
rien, mais laissait entendre,  travers des nuages, que le temps de ces
achats pourrait venir bien vite.

Dans le quartier des Espadonniers, prs du lieu o tait alors l'unique
four au pain blanc, fameux sous le nom de _prestin della rosa_, on
voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le
pre s'tait acquis dans son mtier assez de crdit et une grande
fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succda, pensant que, puisque son
pre avait russi, il ne devait pas s'carter d'un trait des traces
qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux
amliorations que le temps et l'exprience avaient introduites dans son
mtier: il les raillait comme des nouveauts, des bizarreries de la
mode, qui deviendraient caduques ds le lendemain de leur apparition:
Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pres en savaient plus
long que nous, eux qui revenaient dj de l'apprentissage lorsque ces
gte-mtier ne l'avaient pas encore commenc. Cette conduite eut ses
effets ordinaires; les pratiques s'loignrent: et tandis que les autres
tendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage
des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche,
observateur entt des antiques coutumes.

Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occup  tirer paisiblement le
soufflet de la forge, et  tourner, sans se presser davantage, un
morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son
travail; il commena donc  lui parler plus longuement, et aprs avoir
dplor la misre des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait
bientt prendre fin.

Plt au ciel! s'cria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas
l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lsiner sou
sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle diffrence dans le temps
o ma bonne me de pre tait syndic de notre matrise! Quel travail!
quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! L, un bouclier;
ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois
contre-matre et cinquante garons taient  notre service, et ils
auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et
de nuit, sans avoir  peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui
la paix partout, partout l'eau stagnante. Il parat que ces gens-l
n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prcher la
paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour
les tenir croiss? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu' fermer
boutique, et  se faire marchand de vieille ferraille.

--Il vous plairait donc de voir revenir le pass? demandait Alpinolo.

--Si cela me plairait! Je donnerais la moiti du peu que j'ai pour voir
une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, 
qui les mains dmangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est
l qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit,
on gagne un peu d'un ct, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour
tout le monde.

Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: Eh bien!
ajoutait-il, prenez bon courage, le remde n'est pas loin; mettez en
ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientt  travailler, je
vous le promets.

--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours
t en crdit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux
miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dvou, avec vous, qui
tes de nos pratiques.

[Illustration:]

Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en tant son
bret: Je me recommande  vous; puis il se mettait sur sa porte, les
mains dans les mains, pour blmer les innovations et ruminer ses
esprances.

Je ne me serais point risqu  dgrader la dignit de l'histoire par de
semblables trivialits, si elles eussent t envisages par Alpinolo
comme par le grand nombre; mais,  ses yeux, c'tait interroger le voeu
public, c'tait la manifestation de la volont populaire, c'taient
autant de nouveaux fils ajouts  la trame de ses esprances, c'taient
autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait
bouleverser le gouvernement de fond en comble.

On imagine facilement quelle place ses affections particulires tenaient
dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour
successeur, rserver  tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est
 dire le traner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en
pices Luchino, Luchino le maudit, et lever  sa place Pusterla et
Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impts, plus d'intrigues,
alors les bons seraient levs, et humilis les mchants; alors...
quelle belle poque! quel ge d'or! que de gloires nouvelles! quelle
universelle flicit!

chauff, enivr par ces penses qui dj lui semblaient la ralit,
Alpinolo entra dans le _Roletto Nuovo_, que nous appelons aujourd'hui la
place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront
arrts, comme moi, des heures entires  contempler le mlange des
styles dans ce monument grandiose, et  y lire l'histoire des arts et
des rvolutions de cette ville; mais ce mlange n'existait pas lorsque
Alpinolo vint dans cet endroit de la cit.

L'esprit des dpenses gnreuses et l'ardeur de btir ne sont pas ns
d'hier chez les Milanais. Anims de la noble libralit d'un peuple
libre, ils achetrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre
de leur ville, pour y rassembler les principaux difices. En 1228, ils
btirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq
rues paves de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une
s'appelait Porte du Dme, l'autre la Porte Neuve, la troisime de Cme,
la quatrime de Vercelli; la dernire s'ouvrait sur le quartier des
orfvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la gele dite
Malastalla tait voisine. On y renfermait les cranciers frauduleux et
la jeunesse indiscipline, remde extrme pour solder les dettes des uns
et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le
podestat Oldrado des Grassi de Trezzene,  qui son zle  brler les
hrtiques mrita une statue questre qu'on voit encore encadre dans le
mur, on rigea le palais de la liaison. Sa partie suprieure contenait
une vaste salle destine aux tribunaux; l'infrieure, un espace couvert
o se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il
convenait  la commodit du peuple dans le temps o le peuple gouvernait
la cit.

[Illustration.]

Grce  la sainte manie, de restauration qui nous possde, il ne nous
reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquit. Le palais de la
Raison, converti en archives, est aujourd'hui ferm et tellement
dcrpi, que c'est  peine si on peut distinguer, sous la couche paisse
de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une
mle pense se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les
loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents
ans, achever l'difice des coles palatines du ct de la rue des
Orfvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii,
commence en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument tait revtu de
carreaux de marbre blanc et noir, et divis en deux galeries
superposes, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet
suprieur on avait sculpt sur autant d'cus les armes des six
principaux suzerains de la cit. Une tribune en saillie occupait le
milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une
truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la
ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom
d'une truie  longues soies. C'tait  cette tribune, vulgairement
nomme _Parlera_, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour
proclamer devant le peuple convoqu les ordonnances et les lois, et pour
couter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des
marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui
passe et repasse lentement devant et derrire les canons.

[Illustration.]

A cette poque, on voyait donc l une multitude de gens, les uns
marchandant sou par sou, les autres s'enqurant des nouvelles, les
autres se promenant dsoeuvrs, ou louant et comparant des faucons de
Norvge, de Danemark, d'Irlande; et cet autre ct on rptait des
miracles qui, dans les deux dernires annes, avaient commenc  mettre
en rputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire,
de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un plerin muni du bourdon et
du _saurechetto_ attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant
autour de la table o l'orateur tait mont, coutait la merveilleuse
histoire de Paolozzo de Rimini, qui vcut  Venise plusieurs carmes
sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en
prison, et ne firent que confirmer la vrit du prodige. Plus loin un
charlatan montrait un criteau portant une foule de figures qu'il
dcorait de l'pithte d'humaines; il expliquait qu'elles reprsentaient
les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars pass, s'taient
rassembles  Corrigisior dans le Crmonais, dchausses et demi-nues,
se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumnes, sous la conduite
d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on
dcouvrit qu'elle n'tait inspire que par le dmon, et on la condamna
au feu.

Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein
d'allgresse, ne pense qu'au plaisir,  la fte, au spectacle qu'il a
sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a
creus une mine sous le thtre de la fte, qui, dans un moment, va y
mettre le feu, et lancer en dbris dans les airs la salle, les
musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une ide assez
juste de ce qu'prouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemble
sur la place dont nous avons parl. Sous ces portiques, o se tiennent
les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont
ennuy ceux qui les avaient achets neufs chez l'diteur, ou qui les
avaient reus comme un hommage de l'amiti de l'auteur, Alpinolo se
promenait d'un pas thtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au
fond de l'me tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: Es-tu des
miens ou de mes ennemis? Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur
le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient,
pour avoir un jour plaisant sur les visites de Luchino  Marguerite,
avait reu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci
sentit se rveiller dans son coeur tout le mpris qu'il avait alors
prouv, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un
instant aprs, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais
plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de
Basabelletta voulait lui dire: N'avais-je pas raison alors? Il
l'accosta en rpondant  haute voix au reproche qu'il croyait lire dans
les yeux de Menelozzo. Eh bien, lui dit-il, tait-ce avec assez,
d'injustice que vous essayiez de ternir la rputation de madame
Marguerite?

--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi, rpondit l'autre
avec une froide ironie.

Alpinolo rprima  grand'peine sa fureur. Prends garde, s'cria-t-il,
je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'tait
pas proche qui te dsillera les yeux mieux que toutes mes paroles.

--Brave jeune homme! rpliquait Basabelletta, il faut faire ton profit
de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses
gnrales; autrement, si tu venais  prciser des dtails, tu
t'exposerais  rencontrer de nouveaux dmentis et a t dupe de tes
vanteries.

--Eh! non, rpondait Alpinolo s'chauffant de plus en plus; ce ne sont
point des mensonges; je ne crains point la drision. Je te dis, en
vrit, que les choses branlent au manche, et que nos matres ne le
seront pas longtemps.

Et Basabelletta: Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le
diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent
bien haut, mais ne valent pas  l'oeuvre la moiti de ce que montraient
leurs paroles.

On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses
expressions, dmler un partisan de cette rvolution idale qu'il
caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un
coin solitaire, il lui dit  voix basse et en regardant s'ils n'taient
point couts: Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la
bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les esprances
ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mcontent,
quand le tyran est excr, il suffit d'une tincelle pour allumer un
effroyable incendie, et cette tincelle, crois-moi, il en est qui
ballent la pierre pour la faire jaillir.

--Bah! rpliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de
souplesse dans les reins, moins de servilit et plus d'amour du peuple.
Sois-en sur, les hommes sont comme les annes, ils ne mrissent que sur
la paille. Sur la paille des chaumires, on trouve encore des coeurs
gnreux; mais pendant que l'me du manant se trempe aux rudes travaux
de la glbe et de l'atelier, les riches s'nervent dans les jeux et dans
les tournois, dans les chasses, dans les bals,  tenir table et  faire
gloire de leur bassesse  la cour. Nos anctres incitaient leur orgueil
 soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise,  dfendre ses
droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en
vieillissant, et de cette gnration sainte, il ne reste plus rien,
Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jet
un os, une ambassade, il plie son me  la servitude, il se fait doux
comme miel et s'en va  Vrone sans une pense ni pour lui-mme, ni pour
la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire
dmanger plus vivement la peau.

--Halte-l! ne le crois pas, s'cria Alpinolo tout enflamm. Sache, au
contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, 
Vrone. S'il y a t, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec
Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici,  Milan, ici, de sa personne.
Cela te suffit-il? es-tu convaincu?

--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garon! que tu es
bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura
donn  entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chant pour te
faire chanter...

--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu.
Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis
qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parl 
Pusterla,  Zurione, dans une assemble de personnes de haut rang. On y
a trait de ce qu'il fallait faire, et dj ils ont tout dispos.
L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient paves...
Et il poursuivit, mlant  la vrit les songes de son imagination. Mais
l'autre, incrdule et seulement pouss par son humeur disputeuse:

Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui
les arrtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...

--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que
le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a
racont l'histoire de son aeul Galvano Visconti, qui, au temps de
Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix  la
main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait
pour dlivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la
folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.

[Illustration.]

Il faut savoir que par un effet de l'habilet de l'architecte, ou plutt
par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient
Alpinolo et Menelozzo, sont disposs de manire  produire le phnomne
des salles _parlantes_. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer 
Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathdrale
de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal
de Plaisance, et  Mantoue, dans la salle des gants. Il consiste en ce
qu'un homme plac  l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer
une parole, si voile qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une
diagonale,  l'angle oppos. Les physiciens donnent facilement
l'explication de ce phnomne. Notre rcit se contente de dire que
quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur
conversation lui et t tout  fait indiffrent, Ramengo de Casale
coutait de cette manire la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.

Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire,
tait un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre
deux eaux pour ne point tre l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles
taient mielleuses et ses actions ambigus, mais il ne se dclarait
ouvertement contre personne, cherchait  se faire admettre partout, et
russissait  faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne
pntraient point la sclratesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui,
entirement persuad de la bont de sa cause, croyait qu'il tait
impossible qu'on ne partaget point son opinion. Aussi l'ombre d'un
soupon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'tant
loign, il se vit accost par Ramengo, qui en avait assez entendu pour
deviner le reste. Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout  l'heure
avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?... et il lui faisait un signe
amical d'un air d'intelligence Es-tu bien certain qu'il soit des
ntres? Franciscolo n'a-t-il pas donn quelque mot de ralliement pour le
reconnatre?

--Non, rpondit Alpinolo.

Et l'autre continua: Zurione me l'a donn, et je ne crois point avoir
perdu ma journe, quoique j'espre m'tre conduit avec plus de prudence
que toi. A qui as-tu parl?

Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux  qui il avait fait ses confidences
et de ceux  qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une
parole, lui dit: Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnab?

--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernire
soire.

--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez
de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les
jeunes gens dtermins  se jeter  corps perdu dans l'entreprise comme
toi et moi?

--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas
fort bien avec eux? O trouver des coeurs plus gnreux que Besorro et
que le seigneur de Castelletto?

--Des Milanais! s'criait l'autre en secouant la tte. Noble race!
pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir
avec rsolution, elle est sans force, il faut recourir  ceux de la
province.

--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de
Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...

Il droulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour
des ralits ce qui n'tait que les chimres de sa fantaisie. Puis, ravi
d'avoir rencontr un nouvel aptre, il embrassa Ramengo avec cordialit,
et s'loigna pour chercher d'autres proslytes. Cependant Marengo se
dirigea vers le palais, et bientt aprs il y tait reu par Luchino, 
qui il avait fait dire qu'il avait  lui communiquer des choses de la
plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connatre  nos
lecteurs ce qu'tait ce misrable.

Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville o il tait n, dans le
Montferrat, et d'o il avait t emport, enfant au berceau, lorsqu'en
1299 ce pays s'tait rvolt contre Matteo Visconti pour se donner aux
Pisans et  Giovanni, marquis de Montferrat. Son pre, soldat de fortune,
sans nulle richesse que son pe, tait venu  Milan se mettre  la
solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouv la mort sur le champ de
bataille, Ramengo marcha dans la mme voie que son pre; c'tait la
seule qui put le conduire  la renomme et  l'opulence qu'il convoitait
dans ses rves ambitieux.

[Illustration.]

Les Pusterla, dont la puissance tait grande dans le Montferrat, avaient
pris sous leur protection le pre de Ramengo et Ramengo lui-mme; par
eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice,
mais il tait de ces mes mal nes pour qui la reconnaissance est un
insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amass dans
son coeur une effroyable haine.

Cependant la guerre clata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le
pape, ayant excommuni Matteo Visconti, leva une arme, pour soutenir
son anathme. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui
pressa vivement les hostilits. Comme on craignait que l'ennemi ne
franchit l'Adda pour pntr dans Milan, on disposa des corps
d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses
qui l'avoisinaient. Le pre de Franciscolo Pusterla tenait le chteau de
Brivio, un fort lev  Olginale, et la citadelle du Lecco. Il dsirait
vivement que son fils comment le noviciat des arme, il lui remit le
commandement de cette dernire place, en lui donnant pour lieutenant
Ramengo. Cela se passait en 1322.

Lecco n'tait gure,  cette poque, qu'un amas de ruines. Victime d'une
de ces vengeances de parti, alors si frquentes, cette ville avait t
punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrass la cause
des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dvous  cette
famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de
ces temps avaient teint sa maison: il fut tu en combattant. Son fils
unique, Giroldello, pris comme otage, avait russi  s'chapper, et
venait rcemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne
restait  Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune
Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aime, et qu'il aimait encore
plus vivement depuis que le malheur le tenait loign d'elle, Rosalia
avait cr en beaut, et son me s'tait prise de ce violent besoin
d'aimer que le malheur fait natre dans les coeurs dlicats, et qui
s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco
Pusterla, trs-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui tait du
mme ge que lui. Sa beaut (la beaut d'une vierge a tant de part aux
sentiments qu'elle veille!) avait augment la piti du jeune homme pour
les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des
discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait
partie, ennoblie par l'infortune; il aimait  se trouver avec elle, la
traitait avec une vive amiti, et l'artifice dlicat de sa bienfaisance
pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si
empresss et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point  une
gnrosit gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.

[Illustration.]

Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour,
qui enfante tant d'actions gnreuses, que de l'appliquer aux sentiments
qu'prouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des
moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voil ce qu'il voyait
l o les jeunes gens de son ge ne voient que passion, fantmes
brillants et plaisirs. S'lever au-dessus de la bassesse de sa
naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans
les emplois et  la cour, c'tait l'unique but de ses actions. Il avait
vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se dcider tantt
pour les Visconti, tantt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des
premiers part alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du
hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti
dans le temps mme de leur puissance, c'tait un rve que l'imagination
pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle
esprance. Il tait beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des
Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur
reconnaissance l'homme qui n'aurait pas ddaign de s'unir  eux
lorsqu'ils taient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point
changer, Rosalia tait trop obscure et trop dlaisse pour qu'un mariage
avec elle inspirt ni jalousie ni soupon de la part d'un serviteur des
Visconti; et si ceux-ci venaient  tre renverss, non-seulement elle
serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage,
mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des
Torriani triomphants. Il s'tait en outre aperu de l'affection de
Pusterla pour Rosalia, et il tait de ceux qui ne croyaient point 
l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre
Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'ide de
supplanter son jeune capitaine auprs de sa matresse. Il demanda donc
la main de Rosalia  des parents loigns  qui la garde de la jeune
fille tait confie. Pour se dcharger d'un fardeau, pour trouver un
appui, et dans l'espoir de faire cesser les perscutions dont Giroldello
tait l'objet, ils consentirent  ce mariage. Lorsqu'il se conclut,
Franciscolo pourvut gnreusement  toutes les dpenses; mais les
soupons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son
aversion s'en accrut.

Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore  la plupart
des jeunes filles ne fut informe de ce projet que lorsqu'il fut arrt.
Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa
bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie  lui par un lien que la
mort seule pouvait rompre, elle fis ses dlices de son devoir, et,
heureuse de trouver un objet  cette flamme intrieure qui s'tait
jusqu'alors alimente d'elle-mme, elle aima son mari avec toute
l'imptuosit d'une premire passion.

Ramengo lui-mme, quelque grossire que fut son me, ne put s'empcher
d'abord d'aimer cette vierge ingnue dont il avait fait sa femme. Il
gota un moment les douceurs d'une affection partage, et pensa mme un
moment  mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

Mais ses vertueux lans ne furent pas de longue dure Bizarre, ingal,
capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mlrent bientt de
brutalit et de colre. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir,
il s'en excitait  les aggraver. Loin de faire un mrite  Rosalia de la
divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience
lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers
soupons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la
justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia
sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette me ingnue et
passionne, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'tait avec ce chaleureux
accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo
ordonna svrement  sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa
maison sous aucun prtexte, et lui imposa en mme temps de se garder de
laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'tait la jeter dans cet
abme de duplicit et de dtours o les mes loyales trouvent le plus
cruel supplice. Ses tortures n'chappaient point  Ramengo, qui en
sentait crotre sa barbare dfiance.

[Illustration.]

Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remporte par les Visconti, ruina
de fond en comble le esprances des Torriani et dispersa leurs
partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels perscuteurs.
Rosalia, qui avait cru que les prires auraient quelque pouvoir sur son
mari, osa intercder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de
Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante
Rosalia. Comme elle tait dsormais inutile  sa fortune, il la prit en
dgot et s'en serait volontiers dfait par un crime, s'il et pu
esprer de le cacher  tous les yeux, et vaincre le reste de piti dont
les coeurs les plus barbares ne peuvent se dfendre au moment d'immoler
un innocent.



Modes.

[Illustration.]

A cette poque de morte-saison, constatons moins les derniers caprices
de la mode d't qui dj dcline et dont le rgne expirera dans
quelques semaines. Les vacances sont l'occasion de nouvelles toilettes;
on fait surtout provision de chapeaux; il faut avoir un chapeau de
paille arrang simplement, qui puisse rsister au vent et  la rose; un
autre frais et gracieux comme le riant jardin dans lequel on se promne;
il en faut encore pour le soir, qui aient toute la lgret et la
coquetterie des coiffures d'assembles. Aussi madame A... envoie-t-elle
aux lgantes qui ont l'habitude de se fier  son bon got des chapeaux
diffrents, depuis le plus simple jusqu' la capote de gaze bouillonne
o s'entrelacent de lgres branches de fleurs..

Ainsi que nous l'avons dit, les robes de soie se garnissent le plus
souvent en tablier: le modle que donne notre gravure a beaucoup de
succs; les biais qui ornent la jupe et le corsage sont festonns en
soie de la couleur de la robe.

On fait encore des robes en barge; les corsages sont demi-dcollets,
soit  revers avec un fichu pliss  jabot, soit froncs sur un poignet,
 la Lucrce; alors les fichus es mettent en dessus; ils sont pour la
plupart brods en sem  pois ou grains d'orge, et entours d'une
garniture festonne. Les mantelets  gros pois avec une garniture de
mousseline plisse  la vieille, sont trs en faveur: on passe un ruban
dans les bouillons du milieu et quelquefois dans le petit ourlet qui
borde la garniture tuyaute.

En fait de modes agrables et nouvelles  excuter soi-mme, nous
citerons les canezons de batiste brode en soutache de fil d'cosse;
fine et bien faite, son application produit l'effet d'une broderie en
relief; puis, les mitaines longues au crochet en soie noire ou de
couleur fonce, que sont termines en haut par un dessin or et soie
nuance faisant l'effet d'un bracelet; une frange en feston et des
glands compltent cet ornement, qui se retrouve autour du pouce et
autour de la main; ces mitaines faciles et promptes  excuter,
s'appellent des mitaines algriennes.

Mais l'ouvrage toujours en grande vogue, c'est la tapisserie, surtout
les bandes mles au velours pour composer fauteuils rideaux et
portires, ou entourer un tapis de table  fond de velours uni.



AMUSEMENT DES SCIENCES

SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER

NUMRO.

I. Prenez une bote de forme  peu prs cubique. Dans la figure, nous
supposons que l'une des faces latrales soit enleve pour laisser voir
l'intrieur de la bote A B C D. Placez dans l'intrieur et vers le bas
de cette bote un plan lgrement inclin H G D C, sur la surface duquel
vous aurez trac une rainure curviligne et en zigzag, assez large et
assesz profonde pour qu'une balle de plomb puisse rouler et descendre
tout au long. H G F I est un miroir inclin. Enfin M est une ouverture
pratique  la face oppose de telle manire qu'en y mettant l'oeil on
ne puisse pas voir le plan inclin H D, mais seulement le miroir.
D'aprs les positions respectives de l'oeil, du plan inclin et du
miroir, l'image de ce plan sera presque verticale, et un corps qui
roulera de G en C le long de la rainure, paratra monter en suivant une
route ondule de G en L. L'illusion pourra tre parfaite si le miroir
est bien net et si le jour est bien mnag  l'intrieur de la bote.

[Illustration.]

Il L'nonc du problme est tir de l'anthologie grecque, dont nous
avons dj parl, et a t traduit en vers latins par le savant Bachet
de Miziriac, qui a insr ces vers dans une note de son dition de
Diophante:

        Aurea mala ferunt Charites, aequalia cuisque
        Mala insunt calatho; Musarum his obvia turba
        Mala petunt, Charites cunetis aequalia donant;
        Tune aequalia haec contingit habere, novemque.
        Hic quantum dederint, numerus sit ut omnibus idem?

Le moindre nombre d'oranges qui satisfasse  la question est 12, car en
supposant que chaque Grce en et donn une  chaque muse, elles se
trouveront en avoir chacune trois, et il en restera trois  chaque
Grce.

Tous les multiples de 12, tels que 24, 36, 48, etc. satisferont
galement  la question; et aprs la distribution faite, chacune des
Grces et des Muses en et eu 6, ou 9, ou 18, etc.; en un mot, le
multiple correspondant de 3.

NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. Un lion de bronze, plac sur le bassin d'une fontaine, peut jeter
l'eau par la gueule, par les yeux, par le pied droit. S'il jette l'eau
par la gueule, il remplira le bassin en six heures: s'il la jette par
l'oeil droit, il la remplira en deux jours; la jetant par l'oeil gauche,
il la remplirait en trois; enfin en la jetant par le pied, il la
remplira en quatre jours. En combien de temps le bassin sera-t-il
rempli, lorsque l'eau sortira  la fois par toutes ces ouverture?

II. Sur le bord d'une rivire se trouvent un loup, une chvre et un
choux: il n'y a qu'un bateau si petit, que le batelier seul et l'un
d'eux peuvent y tenir. Il est question de les passer de sorte que le
loup ne fasse aucun mal  la chvre, ni la chvre au chou.


III. Mesurer une hauteur verticale inaccessible, mme par le pied, au
moyen de son ombre.



La voiture de mariage de l'empereur du Brsil.

[Illustration.]

Cette voiture, commande par l'empereur du Brsil  l'occasion de son
mariage, sort des ateliers de M. Palliser, de Londres. Elle est surtout
remarquable par son extrme lgret unie  une grande solidit. Elle
est peinte en vert et en jaune, et orn de filets d'or et d'argent. Les
encadrement des glaces sont en acajou. Le mcanisme des stores, nouveau
et ingnieux obit aux moindres mouvements, et laisse pntrer dans la
proportion exacte que l'on dsire, l'air et la lumire. L'intrieur est
garni en satin blanc, et tout y est dispos de manire  ce que toutes
les attitudes soient faciles, et que l'on y soit doucement et mollement
port. Sur le devant on a sculpt deux plantes, le caf et le tabac,
emblmes de la richesse du Brsil; derrire sont des figures dores de
serpents et de dragons. Quoique ce travail, dans son ensemble et ses
dtails, fasse assurment honneur au carrossier anglais, et qu'il
puisse, sous le rapport surtout de la lgret, servir de modle aussi
bien  l'industrie du Brsil qu' celle de tout autre pays, il n'est pas
douteux qu'une voiture impriale de mariage eut t excute en France
avec plus de got encore. Il est probable que la commande est venue de
Naples. On peut esprer que la princesse Joinville fera un peu mieux
apprcier  son frre l'industrie franaise.



Observations Mtorologiques

FAITES  L'OBSERVATOIRE DE PARIS

1843--AOT

[Tableau complexe.]



RBUS.

EXPLICATION DES DERNIERS RBUS

        La sensible beaut
        Est prompte  s'enflammer.

Bon vin de Beaune et de Nuits  six sous la bouteille.


[Illustration: Nouveau rbus.]







End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre
1843, by Various

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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