The Project Gutenberg EBook of Histoire des Gaulois (1/3), by Amde Thierry

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Title: Histoire des Gaulois (1/3)
       depuis les temps les plus reculs jusqu' l'entire
       soumission de la Gaule  la domination romaine.

Author: Amde Thierry

Release Date: May 8, 2011 [EBook #36058]
[Last updated: February 27, 2013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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de France (BnF/Gallica)







HISTOIRE
DES GAULOIS


TOME I.

BRUXELLES,
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
FRANAISE ET TRANGRE.
RUE DE LA MADELEINE, N 438.


IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, N 14



HISTOIRE
DES GAULOIS,
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULS
JUSQU' L'ENTIRE SOUMISSION DE LA GAULE  LA DOMINATION
ROMAINE.

Par Amde THIERRY.



TOME I.


PARIS,
A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
RUE de RICHELIEU, N 14;
ALEXANDRE MESNIER,
PLACE DE LA BOURSE.

M DCCC XXVIII.


A MON FRRE,
AUGUSTIN THIERRY,
AUTEUR
DE L'HISTOIRE
DE LA CONQUTE DE L'ANGLETERRE
PAR LES NORMANDS.




INTRODUCTION.

Il ne faut s'attendre  trouver ici ni l'intrt philosophique qu'inspire
le dveloppement progressif d'un seul fait grand et fcond, ni l'intrt
pittoresque qui s'attache aux destines successives d'un seul et mme
territoire, immobile thtre de mille scnes mobiles et varies: les faits
de cette histoire sont nombreux et divers, leur thtre est l'ancien monde
tout entier; mais pourtant une forte unit y domine; c'est une biographie
qui a pour hros un de ces personnages collectifs appels _peuples_, dont
se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
les Romains dsignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
sentiment de justice et presque de pit l'a dtermin et soutenu dans
cette longue tche. Franais, il a voulu connatre et faire connatre une
race de laquelle descendent les dix-neuf vingtimes d'entre nous, Franais;
c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
disperses, qu'il a t puiser, dans les annales de vingt peuples, les
titres d'une famille qui est la ntre.

L'ouvrage que je prsente au public a donc t compos dans un but spcial;
dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
progrs rcens de la critique historique, et de restituer, autant que
possible, dans la peinture des vnemens,  la race prise en masse sa
couleur gnrale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
caractre distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
dix-sept cents ans. Mais  mesure que ma tche s'avanait, j'prouvais une
proccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
tant d'aventures si diversifies, passes en tant de lieux, se rattachant
 tant de situations sociales si diffrentes, ainsi que dans l'histoire
d'un seul homme,  travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
on voit se dessiner en traits invariables, le caractre du hros.

Les masses ont-elles donc aussi un caractre, type moral, que l'ducation
peut bien modifier, existe-t-il dans l'espce humaine des familles et des
races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problme, dont la
position ne rpugne en rien aux thories philosophiques de notre temps,
comme j'achevais ce long ouvrage, me parut rsolu par le fait. Jamais
encore les vnemens humains n'avaient t examins sur une aussi vaste
chelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
l'histoire d'un seul peuple, antrieurement  tout mlange de sang
tranger, du moins  tout mlange connu, et que ce peuple est conduit par
sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibres, aux Germains, aux
Italiens; en orient, ses relations sont multiplies avec les Grecs, les
Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
dix-sept sicles n'appartiennent pas  une srie unique de faits, mais 
deux ges de la vie sociale bien diffrens,  l'ge nomade,  l'ge
sdentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique 
elle-mme.

Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
peuples, c'est  l'tat nomade principalement qu'il faut les tudier; dans
cette priode de leur existence, o l'ordre social se rduit presque  la
subordination militaire, o la civilisation est, si je puis ainsi parler, 
son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
 chaque combat, elle joue sa proprit, son existence mme; cette
proccupation du prsent, cette instabilit de fortune, ce besoin de
confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
totalement entre autres influences celle des ides religieuses, la plus
puissante de toutes sur le caractre humain. Alors les penchans inns se
dploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
l'autre de Germains: la situation est la mme, des deux cts ignorance,
brutalit, barbarie gales; mais comme on sent nanmoins que la nature n'a
pas jet ces hommes-l dans le mme moule!  l'tude d'un peuple pendant sa
vie nomade il en succde une autre non moins importante pour le but dont
nous nous occupons, l'tude de ce mme peuple durant le premier travail de
la vie sdentaire, dans cette poque de transition o la libert humaine
se dbat encore violemment contre les lois ncessaires des socits et le
dveloppement progressif des ides et des besoins sociaux.

Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la diffrencient le
plus,  mon avis, des autres familles humaines, peuvent se rsumer ainsi:
une bravoure personnelle que rien n'gale chez les peuples anciens; un
esprit franc, imptueux, ouvert  toutes les impressions, minemment
intelligent; mais  ct de cela une mobilit extrme, point de constance,
une rpugnance marque aux ides de discipline et d'ordre si puissantes
chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une dsunion
perptuelle, fruit de l'excessive vanit. Si l'on voulait comparer
sommairement la famille gauloise  cette famille germanique, que nous
venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
individuel est trop dvelopp chez la premire, et que, chez l'autre, il ne
l'est pas assez; aussi trouvons-nous  chaque page de l'histoire des
Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
l'effet.

Tel est le caractre gnral des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
caractre mme, l'observation des faits conduit  reconnatre deux nuances
distinctes, correspondant  deux branches distinctes de la famille,  deux
races, pour me servir de l'expression consacre en histoire. L'une de ces
races, celle que je dsigne sous le nom de _Galls_, prsente, de la manire
la plus prononce, toutes les dispositions naturelles, tous les dfauts et
toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
spirituelle peut-tre, possde en retour plus d'aplomb et de stabilit:
c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
classement et d'ordre; c'est l que persvrrent le plus long-temps les
ides de thocratie et de monarchie.

L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conue, se divise naturellement
en quatre grandes priodes; bien que les ncessits de la chronologie ne
m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le rcit,  une
classification aussi rigoureuse.

La premire priode renferme les aventures des nations gauloises  l'tat
nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrire plus
agite et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
presque tous les peuples. Elle brle Rome; elle enlve la Macdoine aux
vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et  ceux du Nil;
elle assige Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
plus puissans monarques de l'Orient;  deux reprises elle fonde dans la
haute Italie un grand empire, et elle lve au fond de la Phrygie cet autre
empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.

Dans la seconde priode, celle de l'tat sdentaire, on voit se dvelopper,
partout o cette race s'est fixe  demeure, les institutions sociales,
religieuses et politiques conformes  son caractre particulier;
institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
la Gaule transalpine offre le modle le plus pur et le plus complet. On
dirait,  suivre les scnes animes de ce tableau, que la thocratie de
l'Inde, la fodalit de notre moyen-ge et la dmocratie athnienne se sont
donn rendez-vous sur le mme sol pour s'y combattre et y rgner tour 
tour. Bientt cette civilisation se mlange et s'altre; des lmens
trangers s'y introduisent, imports par le commerce, par les relations de
voisinage, par la raction des populations subjugues. De l des
combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
romaine qui se fait sentir dans les moeurs des Cisalpins; dans le midi de la
Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
Marseille), et il se forme en Galatie le compos le plus singulier de
civilisation gauloise, grecque et phrygienne.

Vient ensuite la priode des luttes nationales et de la conqute. Par un
hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'pe des Romains que tombe
la puissance des nations gauloises;  mesure que la domination romaine
s'tend, la domination gauloise, jusque-l assure, recule et dcline; on
dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
les Cisalpins sont subjugus, mais seulement au bout de deux sicles d'une
rsistance acharne; quand le reste de l'Asie a accept le joug, les
Galates dfendent encore contre Rome l'indpendance de l'Orient; la Gaule
succombe, mais d'puisement, aprs un sicle de guerres partielles, et neuf
ans de guerre gnrale sous Csar; enfin les noms de Caractacus et de
Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la libert
bretonne. C'est partout le combat ingal de l'esprit militaire, ardent,
hroque, mais simple et grossier, contre le mme esprit disciplin et
persvrant.

Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
cette dernire guerre des Gaules, crite pourtant par un ennemi. Tout ce
que l'amour de la patrie et de la libert enfanta jamais d'hrosme et de
prodiges, s'y dploie malgr mille passions contraires et funestes:
discordes entre les cits, discordes dans les cits, entreprises des nobles
contre le peuple, excs de la dmocratie, inimitis hrditaires des races.
Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
l'pe, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
varit de caractres dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
enthousiaste bon et honnte de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
Ambiorix, rus, vindicatif, implacable, qui ne conoit et n'imite que la
rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
veut se faire du conqurant des Gaules un instrument, non pas un matre,
jusqu' ce Vercingtorix, si pur, si loquent, si brave, si magnanime dans
le malheur, et  qui il n'a manqu pour prendre place parmi les plus grands
hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
Csar!

La quatrime priode comprend l'organisation de la Gaule en province
romaine et l'assimilation lente et successive des moeurs transalpines aux
moeurs et aux institutions de l'Italie; travail commenc par Auguste,
continu et achev par Claude. Ce passage d'une civilisation  l'autre ne
se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses rvoltes sont
comprimes par Auguste, une grande insurrection choue sous Tibre. Les
dchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu  une subite
explosion de l'esprit d'indpendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
reprennent les armes, les snats se reforment, les Druides proscrits
reparaissent, les lgions romaines cantonnes sur le Rhin sont vaincues ou
gagnes, un _Empire gaulois_ est construit  la hte; mais bientt la Gaule
s'aperoit qu'elle est dj au fond toute romaine, et qu'un retour 
l'ancien ordre de choses n'est plus ni dsirable pour son bonheur, ni mme
possible; elle se rsigne donc  sa destine irrvocable, et rentre sans
murmure dans la communaut de l'empire romain.

Avec cette dernire priode finit l'histoire de la race gauloise en tant
que _nation_, c'est--dire en tant que corps de peuples libres, soumis 
des institutions propres,  la loi de leur dveloppement spontan: l
commence un autre srie de faits, l'histoire de cette mme race devenue
membre d'un corps politique tranger, et modifie par des institutions
civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
intrt que mrite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rle si
grand et si original, je n'ai point d m'en occuper dans cet ouvrage: les
destines du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu' la
conqute des Francs, forment un pisode complet, il est vrai, de l'histoire
de Rome, mais un pisode qui ne saurait tre isol tout  fait de
l'ensemble sous peine de n'tre plus compris.

J'ai raisonn jusqu' prsent dans l'hypothse de l'existence d'une famille
gauloise qui diffrerait des autres familles humaines de l'occident, et se
diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout 
mes lecteurs la dmonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
repose tout mon rcit. Persuad que l'histoire n'est point un champ clos o
les systmes puissent venir se dfier et se prendre corps  corps, j'ai
limin avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
la nouveaut de plusieurs opinions mises en ce livre me font un devoir
d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai rsum dans
les pages qui suivent mes principales autorits et mes principaux
argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
propre compte, pour me guider moi-mme dans la recherche de la vrit,
et, d'aprs lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
avec confiance  l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
parcourir le dtail du rcit, car je n'attache pas moins d'importance
aux inductions gnrales qui ressortent des grandes masses de faits,
qu'aux tmoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
qu'ils soient.

La question  examiner est celle-ci: a-t-il exist une famille gauloise
distincte des autres familles humaines de l'occident, et tait-elle
partage en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
trois sortes: 1 philologiques, tires de l'examen des langues primitives
de l'occident de l'Europe; 2 historiques, puises dans les crivains grecs
et romains; 3 historiques, puises dans les traditions nationales des
Gaulois.




SECTION I.


PREUVES TIRES DE L'EXAMEN DES LANGUES.

Dans les contres de l'Europe appeles par les anciens _Gaule transalpine_
et _le de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
Pays-Bas, et les les Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
de langues qui se rattachent gnralement  deux grands systmes: l'un,
celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
tous les dialectes romans et franais; l'autre, celui des langues du nord,
drive de l'ancien teuton ou germain, et rgne dans une partie de la Suisse
et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-cosse. Or, nous savons
historiquement que la langue latine a t introduite en Gaule par les
conqutes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
parles dans la Gaule et l'le de Bretagne sont dues pareillement  des
conqutes de peuples teutons ou germains: ces deux systmes de langues,
imports du dehors, sont donc trangers  la population primitive,
c'est--dire,  la population qui occupait le pays antrieurement  ces
conqutes.

Mais, au milieu de tant de dialectes no-latins et no-teutoniques, on
trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
langues originales, isoles compltement des deux grands systmes que nous
venons de signaler comme trangers. La France en renferme deux, le
_basque_, parl dans les Pyrnes occidentales, et le _bas-breton_, plus
tendu nagure, resserr maintenant  l'extrmit de l'ancienne Armorike;
l'Angleterre deux galement, le _gallois_, parl dans la principaut de
Galles, appel _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mmes,
_kymraig_; et le _galic_, usit dans la haute cosse et l'Irlande. Ces
langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
point qu'elles aient t importes dans le pays o on les parle,
postrieurement aux conqutes romaine et germaine; elle ne montre point non
plus par qui et comment elles auraient pu y tre introduites: nous sommes
donc fonds  les regarder comme antrieures  ces conqutes, et par
consquent comme appartenant  la population primitive.

La question d'antiquit ainsi tablie, deux autres questions se prsentent:
1 Ces langues ont-elles appartenu au mme peuple ou  des peuples
diffrens? 2 Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient t
parles antrieurement  l'tablissement des Romains, par consquent des
Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
rsoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
d'une manire trs-troite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
dont nous parlons, se rduisent rellement  trois, 1 le _basque_, 2 le
_kymraig_ ou _kyrmric_, 3 le _galic_ ou _gallic_.


I. _De la langue basque_.

Cette langue, appele _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
l'Espagne, des deux cts des Pyrnes: la singularit de ses radicaux et
celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
gallique que des drives du latin et du teuton. Son antiquit ne saurait
faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dnominations
des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
constat son empreinte dans la nomenclature gographique de presque toute
l'Espagne, surtout des provinces orientale et mridionale. En Gaule, la
province appele par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
Pyrnes et le cours de la Garonne, prsente aussi dans sa plus vieille
gographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altres et plus
rares, il est vrai, le long de la Mditerrane, entre les Pyrnes
orientales et l'Arno, dans cette lisire troite qui portait chez les
anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibro-Ligurie_[3]. Un
grand nombre de noms d'hommes, de dignits, d'institutions relats dans
l'histoire comme appartenant soit aux Ibres, soit aux Aquitains,
s'expliquent et sans effort  l'aide de la langue basque. De plus, le mot
_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.

      Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ parat avoir t le vritable nom
      gnrique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
      d'o drivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont videmment que des
      formes aspires de ce radical.

      Note 2: Particulirement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
      intitul: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.

      Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent  la langue
      basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve; _Iria_
      chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez les
      Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du Tanaro
      (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et l'Aquitaine
      ci-dessous t. II, c. I.

Il rsulte la prsomption lgitime: 1 que le basque est un reste de
l'ancienne langue espagnole ou ibrienne, et la population parlant basque
aujourd'hui, un dbris de la race des _Ibres_; 2 que cette race, par
le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
langues gallique et kymrique; 3 qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.


II. _De la langue gallique_.

Le _galic_ ou _gallic_, conformment  la prononciation, est parl dans la
haute cosse, l'Irlande, les Hbrides et l'le de Man. Il n'existe pas de
trace qu'un autre idiome ait t en usage plus anciennement dans ces
contres, puisque les dnominations les plus antiques de lieux, de peuples,
d'individus, appartiennent exclusivement  cette langue. Si l'on veut
suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures gographique et
historique, on trouve qu'elle a rgn dans toute la basse cosse, et dans
l'Angleterre, d'o elle parat avoir t expulse par la langue kymrique;
on la reconnat encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
l'Espagne.

Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
mridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
cette langue; ce n'est qu' l'aide du glossaire gallique qu'on peut
dcouvrir la signification des noms gographiques, ou de dignits,
d'institutions, d'individus, appartenant  la population primitive de ce
pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
trangers au latin et qu'on reconnat tre des mots de la langue gallique.

On peut induire de ces faits:

1 Que la race parlant le gallic a occup, dans des temps reculs, les les
Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est rpandue dans plusieurs
cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.

2 Qu'elle a prcd dans l'le de Bretagne la race parlant le kymric.

Mais ce nom de _Gall_ n'tait rien moins qu'inconnu  l'antiquit; sous la
forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galats_[4] il est
inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y dsigne
gnriquement les habitans de la Gaule d'o partirent  diffrentes fois
des migrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'aprs ces
rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnatre l'identit des
deux noms, et par consquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.

      Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
      _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procd autrement que les Latins.
      Du nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_),
      terre des Galls, ils ont fait _Galatia_, [Grec: Galatia], et de ce
      mot ils ont form le nom gnrique _Galats_, [Grec: Galats.]


III. _De la langue kymrique_.

La province de l'le de Bretagne, appele _pays_ ou _principaut de
Galles_, est habite, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
plus reculs, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littraires
authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, tait
cultive avec un grand clat ds le sixime sicle de notre re,
non-seulement dans les limites actuelles de la principaut de Galles, mais
tout le long de la cte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conqute le centre et
l'est. L'examen des nomenclatures gographique et historique de la Bretagne
antrieures  l'arrive des Germains prouve aussi qu'avant cette poque le
kymric rgnait dans tout le midi de l'le, o il avait succd au gallic
relgu dans le nord.

      Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manire
      sourde  peu prs comme l'_u_ anglais dans _but_.

J'ai dit tout--l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parl dans une
partie de la Bretagne franaise, tait un dialecte kymrique. Le mlange
d'un grand nombre de mots latins et franais a altr, il est vrai, ce
dialecte; mais les tmoignages historiques font foi qu'au cinquime sicle,
il tait presque identiquement le mme que celui de l'le de Bretagne,
puisque les insulaires, rfugis dans l'Armorike, pour chapper 
l'invasion des Angles, y trouvrent, disent les contemporains, _des peuples
de leur langage_[6]. Les noms tirs de la gographie et de l'histoire
dmontrent en outre que le mme idiome avait t bien parl antrieurement
au cinquime sicle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
que le midi de l'le de Bretagne auraient donc t peupls anciennement par
la race parlant le kymric. Mais quel est le nom gnrique de cette race?
est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
est une dnomination locale et non gnrique; _Breton_, parat n'tre qu'un
nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, ds le sixime sicle, la
dsignait dj dans l'le de Bretagne.

      Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
      p. 157.

      Note 7: Les Triades galloises font driver ce nom de _Prydain_ fils
      d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'le de Prydain. Cf. ci-aprs t. I, p. 47.

Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
kymrique et gallique, considrs toujours sous le point de vue de
l'histoire. Ne pouvant prsenter ici que des rsultats gnraux et
trs-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de dtail, que
le fond de tous deux est le mme, qu'ils drivent sans nul doute d'une
langue-mre commune; mais qu' ct de cette similitude frappante dans les
racines et dans le systme gnral de la composition des mots on remarque
de grandes diffrences dans le systme grammatical, diffrences
essentielles qui constituent deux langues bien spares, bien distinctes
quoique soeurs, et non pas seulement deux dialectes de la mme langue.

Il me reste  ajouter que le gallic et le kymric appartiennent  cette
grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
sanscrit, idiome sacr de l'Inde.

Les inductions historiques qui dcoulent de cet examen des langues peuvent
se rsumer ainsi:

1 Une population ibrienne distincte de la population gauloise habitait
plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
_Ligures_.

2 La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
_Kymri_.

3 Les Galls avaient prcd les Kymri sur le sol de l'le de Bretagne et
probablement aussi sur celui de la Gaule.

4 Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant  une seule et
mme famille humaine.




SECTION II.


PREUVES TIRES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.

I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.

Csar reconnat dans toute l'tendue de la Gaule, non compris la province
narbonnaise, trois peuples divers de langue, d'institutions et de
lois[8], savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les
Pyrnes et la Garonne; les _Belges_ (_Belg_) qui occupent le nord depuis
le Rhin jusqu' la Marne et  la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appels
aussi _Celtes_ (_Celt_) tablis dans le pays intermdiaire. Il donne  ces
trois peuples pris en masse la dnomination collective de _Galli_, qui,
dans ce cas, n'est plus qu'un nom gographique et de territoire,
correspondant au mot franais _Gaulois_.

      Note 8: Hi omnes lingu, institutis, legibus inter se differunt. Cs.
      bell. Gall. l. I, c. 1.

Strabon adopte la division de Csar, mais avec un changement important. Au
lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute
sous le nom de _Belges parocanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus
tablies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et dsignes
dans la gographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie
pareillement _maritimes_ et dont _parocanites_ parat n'tre que la
traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matires mrite une
attention srieuse; car ce grand gographe ne connaissait pas seulement les
auteurs romains qui avaient crit sur la Gaule, mais il puisait encore dans
les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie
(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appels
_Belges_, peuvent trs-bien se concilier, comme nous nous rservons de le
dmontrer plus tard.

      Note 9: [Grec: Ta loipa Belgn estin ethn tn parcheanit...]
      Strab. l. IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.

Les gographes des temps postrieurs, Mla, Pline, Ptolme, etc., se
conforment aux divisions soit ethnographique donne par Csar, soit
administrative trace par Auguste aprs la rduction de la Gaule en
province romaine.

Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans
les crivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des
_Ligures_, _trangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocens_ composant
la population de Massalie, et de ses tablissemens.

      Note 10: [Grec: Eteroethneis men eisi.] Strab. l. II, p. 137.

Il existait donc dans la population indigne de la Gaule (car les
Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches
diffrentes, 1 les _Aquitains_, 2 les _Ligures_, 3 les _Galls_ ou
_Celtes_, 4 les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux
successivement.

1 _Aquitains_.

Les Aquitains, dit Strabon, diffrent essentiellement de la race gauloise,
non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils
ressemblent plus aux Ibres qu'aux Gaulois[11]. Il ajoute que le contraste
de deux peuplades gauloises enclaves dans l'Aquitaine faisait ressortir
d'autant plus vivement la diffrence tranche des races. Suivant Csar, les
Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions
particulires, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions
avaient, pour la plupart, le caractre ibrien; que le vtement national
tait ibrien; qu'il y avait des liens plus troits d'amiti et d'alliance
entre les tribus aquitaniques et les Ibres qu'entre ces tribus et les
Gaulois, dont la Garonne seule les sparait; enfin que leurs vertus et
leurs vices rentrent tout--fait dans cette mesure de bonnes et de
mauvaises dispositions naturelles qui parat constituer le type moral
ibrien[12].

      Note 11: [Grec: Oi Achouitanai diarpsuai tou Galatichou phulou
      chata te tn smatn chatascheuas kai chata ten glattan eoichasi
      de mallon Ibersin...] Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.

      Note 12: Voir pour les dtails le tome II de cet ouvrage, chapitre La
      famille Ibrienne, Les Aquitains et _passim_.

Nous trouvons donc une premire concordance entre les preuves historiques
et les preuves tires de l'examen des langues: les Aquitains taient, sans
aucun doute, une population ibrienne.

2 _Ligures_.

Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signals par Strabon
comme _trangers_  la Gaule. Sextus Avinus, qui travaillait sur les
documens scientifiques laisss par les Carthaginois et devait avoir par
consquent de grandes lumires touchant l'ancienne histoire de l'Ibrie,
place le sjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'o
les avait chasss, aprs de longs combats, l'invasion de Celtes
conqurans[13]. tienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de
l'Espagne, prs de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle
_Ligystin_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulss du
sud-ouest de la Pninsule, arrivant au bord de la Sgre, sur la cte
orientale, et chassant  leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci
comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; phore et
Philiste de Syracuse tenaient le mme langage dans leurs crits, et Strabon
croit  l'origine ibrienne des Sicanes. Les Sicanes, chasss de leur pays,
franchissent les passages orientaux des Pyrnes, traversent le littoral
gaulois de la Mditerrane, et entrent en Italie. Il faut bien que les
Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitt rpandus
 demeure sur toute la cte gauloise et italienne depuis les Pyrnes
jusqu' l'Arno, et probablement plus bas encore.

      Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,
      t. I, priode 1600  1500 avant J. C..

      Note 14: [Grec: Gigustn polis Gigun ts duostchs idrias eggus
      kay ts Tartyssou plsion.] Steph. Byz.

      Note 15: [Grec: Sichanoi apo tou Sichanou potamou tou en Idria
      upo Gigun anastantes...] Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. n. l.
      VII.--Eph. ap. Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.

Nous savions par le tmoignage unanime des crivains anciens, que l'ouest
et le centre de l'Espagne avaient t conquis par les Celtes ou Galls; mais
nous ignorions l'poque et la marche de cette conqute. Les mouvemens des
Sicanes et des Ligures nous rvlent que l'invasion se fit par les passages
occidentaux des Pyrnes, et que les peuples ibriens refouls sur la cte
orientale dbordrent de leur ct en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous
fournissent aussi la date approximative de l'vnement: les Sicanes,
expulss de l'Italie comme ils l'avaient t de l'Espagne, s'emparrent de
la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibrie
vers le seizime sicle avant notre re.

      Note 16: J'ai suivi le calcul de Frret. Oeuvr. compl., t. IV, p. 200.

Bien que l'origine ibrienne des Ligures, d'aprs ce qui prcde, soit, ce
me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans
leurs moeurs le caractre ibrien aussi fortement empreint que les
Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point rests aussi purs. L'histoire
nous parle de puissantes tribus celtiques mles parmi eux dans la
_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhne; plus tard mme
l'_Ibro-Ligurie_, entre le Rhne et l'Espagne, fut subjugue presque tout
entire par un peuple tranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.

      Note 17: V. pour les dtails le tome II de cet ouvrage, priode 1600
       1500 avant J. C..

La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibro-Ligurie (aujourd'hui le
Languedoc), ne saurait tre fixe avec prcision. Les plus anciens rcits
soit mythologiques, soit historiques, et les priples jusqu' celui de
Scyllax, qui parat avoir t crit vers l'an 350 avant notre re, ne font
mention que de Ligures lsykes, Bbrykes et Sordes dans tout ce canton;
les lsykes sont mme reprsents comme une nation puissante, dont la
capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].
Vers l'anne 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont
signals tout  coup et pour la premire fois,  propos d'une expdition
qu'ils envoient en Grce[19]; vers l'anne 218, lors du passage d'Annibal,
les Volkes _Arcomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cits[20] aussi
comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc
entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrive des Volkes et la
conqute de l'Ibro-Ligurie.

      Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. priode 1600  1500 avant J.-C.

      Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.
      ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.

      Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Les manuscrits de Csar portent indiffremment _Volc_ ou _Volg_, en
parlant de ces Volkes; Ausone nonce que le nom primitif des Tectosages
tait _Bolg_[21], et Cicron les appelle _Belg_[22]. Dans leur
expdition en Grce, ils avaient un chef nomm par les historiens tantt
_Belgius_, tantt _Bolgius_. Saint Jrme rapporte que l'idiome de leurs
colons tablis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], tait encore de son
temps le mme que celui de Trves, capitale des Belges, et saint Jrme
avait voyag dans les Gaules et dans l'Orient. D'aprs cela, il n'est gure
permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutt que les deux
noms n'en fissent qu'un; et le dtail de leur histoire, car ils jourent un
grand rle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves 
l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la
population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.

      Note 21: Tectosagos primvo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.

      Note 22: Pro Man. Fonteo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.

      Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.

En rsum, les Ligures sont des Ibres; seconde concordance de l'histoire
avec les inductions philologiques.

Ainsi il ne reste donc, comme contenant les lmens de la population
gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.

3 _Celtes._

Je n'ai pas besoin de dmontrer l'identit des Celtes et des Galls, elle
est donne comme telle par tous les crivains anciens; mais j'ai 
rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa vritable
acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prtendue avec le nom
gnrique des peuples galliques.

D'abord, Csar nous apprend qu'il est tir de la langue des Galls[24]: et
en effet, il appartient  l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et
_ceiltach_ veulent dire un habitant des forts[25]. Cette signification
fait prsumer que le nom tait local, et s'appliquait soit  une tribu,
soit  une confdration de tribus occupant certains cantons; qu'il avait
par consquent un sens spcial et restreint: en effet les noms des grandes
confdrations galliques taient pour la plupart locaux, et appartenaient 
un systme gnral de nomenclature que nous dvelopperons tout  l'heure.

      Note 24: Ipsorum lingu _Celt_ appellantur. Cs. bell. Gall. l. I,
      c. 1.

      Note 25: _Ceil_, cacher;  _Coille_, fort; _Ceiltach_, qui vit dans
      les bois. Armstrong's galic. diction.

Le tmoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothse. Il dit que
les Gaulois de la province narbonnaise taient appels autrefois _Celtes_;
et que les Grecs, principalement les Massaliotes, tant entrs en relation
avec eux avant de connatre les autres peuples de la Gaule, prirent par
erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns
mme, phore entre autres, l'tendant hors des limites de la Gaule, en
firent une dnomination gographique qui comprenait toutes les races de
l'occident[27]. Malgr ces fausses ides qui jettent beaucoup d'obscurit
dans les rcits des Grecs, plusieurs crivains de cette nation parlent des
_Celtes_ dans le sens restreint et spcial qui concorde avec l'opinion de
Strabon. Polybe les place autour de Narbonne[28]; Diodore de Sicile
au-dessus de Massalie, dans l'intrieur du pays, entre les Alpes et les
Pyrnes[29]; Aristote au-dessus de l'Ibrie[30]; Denys le Prigte
par-del les sources du P[31]. Enfin, un savant commentateur grec de
Denys, Eustathe relve l'erreur vulgaire qui attribuait  toute la Gaule le
nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces dsignations
paraissent bien spcifier le pays situ entre la frontire ligurienne 
l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes  l'ouest et au
nord l'Ocan; tout ce pays et la cte mme de la Mditerrane, si aride
aujourd'hui, furent long-temps encombrs d'paisses forts[32]. Plutarque
place en outre entre les Alpes et les Pyrnes, dans les sicles les plus
reculs, un peuple appel _Celtorii_[33], dont il n'est plus parl par la
suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_
signifie _lev_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes
boises_. Il paratrait de l que la confdration celtique, au temps de sa
puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la
montagne_. Cette facult de modifier en composition la valeur du mot
_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'tait une dnomination locale et
nullement gnrique.

      Note 26: [Grec: Apo toutn d'oimai kai tous sumpantas Galatas
      Keltous upo tn Ellnn prosagoreuthnai dia tn, epiphaneian, 
      kai proslabontn pros touto kai tn Massalitn dia to
      plsiochron.] Strab. l. IV, p. 189.

      Note 27: Strab. l. I, p. 34.

      Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol., 1609.

      Note 29: [Grec Tous gar uper Masalias chatoichountas en t
      mesogei kai tous peri tas Alpeis eti de tous epi tade tn
      Purnain orn Keltous ovomaxousi.] Diod. l. V, p. 308.

      Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.

      Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.

      Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 33: [Grec: Metaxy Purrnchs orous kai tn Alpen eggus tn
      Keltorin.] Plut. in Camill. p. 135.

Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui
conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se
trouve attach  de grandes masses de population gallo-ibrienne, telles
que les _Celt-Ibres_[34], mlange de Celtes et d'Ibres qui occupaient le
centre de la Pninsule, et les _Celtici_[35] qui s'taient empars de
l'extrmit sud-ouest. Il tait tout simple que l'invasion comment par
les peuples gaulois les plus voisins des Pyrnes; mais la confdration
celtique n'accomplit pas seule cette conqute, et d'autres tribus galliques
l'accompagnrent ou la suivirent, tmoin le peuple appel Gallc ou Gallic
tabli dans l'angle nord-ouest de la presqu'le, et qui, comme on sait,
appartenait aux races gauloises[36]. Voil ce qu'on remarque en Espagne.
Pour la haute Italie, quoique inonde deux fois par les peuples
transalpins, elle ne prsente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,
aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout
le nom de _Galls_. Le mot _Celt_ ne fut connu des Romains que trs-tard,
et encore rejetrent-ils l'acception exagre que lui donnaient
gnralement les crivains grecs.

      Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.
      --Lucan. Phars. l. IV, v. 9.

      Note 35: Hrodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.
      --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.

      Note 36: Le pays tait nomm _Gallcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui
      _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.
      ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.

Quant  l'assertion de Csar que les Galls s'appelaient _Celtes_ dans leur
propre langue, il est possible que le conqurant qui s'occupait beaucoup
plus de battre les Gaulois que de les tudier, trouvant qu'en effet le mot
_Celte_ tait gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs
dnominations nationales, sans plus chercher, ait conclu  la synonymie
complte des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du
centre eussent adopt dans leurs rapports de commerce et de politique avec
les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les dsigner;
ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indignes de l'Amrique et de
l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou
qui leur sont mme tout--fait trangers.

Il me semble rsulter de ce qui prcde: 1 que le mot _Celte_ avait chez
les Galls une acception borne et locale; 2 que la confdration des
tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie
entre les Cvennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Ocan; 3 que
c'est  tort, mais par une erreur facile  comprendre, que ce mot est
devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les
Romains synonyme de Gall; 4 que la confdration celtique parat s'tre
puise dans la conqute de l'Espagne, ne jouant plus aucun rle dans deux
invasions successives de l'Italie.

J'ai avanc plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus
des forts_, et appliqu  une confdration de tribus galliques, n'avait
rien d'trange, si on le compare aux dnominations des autres ligues de la
mme race; et j'ai parl d'un systme gnral de nomenclature suivi  cet
gard par les Galls; je dois  mes lecteurs quelques explications.

Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs
divisions de territoire les grandes divisions clestes: partout o ils se
fixaient  demeure, ils tablissaient soit des ligues soit des royaumes de
l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire
se rglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les
plaines, les forts dterminaient leurs provinces, et entraient dans les
dnominations de leurs ligues. Partout o cette race voyageuse a port ses
pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, rgion des
montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, lev, etc.,
et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui
indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y rvlent son
passage. En voici des exemples.

L'cosse tait divise ds la plus haute antiquit en _Albanie_, rgion des
montagnes, _Maatie_ (_Mag-ate_), rgion des plaines, et _Caldonie_ ou
plutt _Celtique_[37], rgion des forts, et trois ligues de tribus
portaient des noms correspondans. La mme division subsiste encore
aujourd'hui, mais les immenses forts Grampiennes ayant disparu en grande
partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.

      Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains dsignaient la
      rgion des forts Grampiennes, est emprunt au kymric _Calyddon_,
      fort, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons
      insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, tant de race
      kymrique, traduisaient de cette manire le nom gographique _Ceilte_
      et les Romains le prirent d'eux ainsi altr.

La haute Italie fut conquise une premire fois par les Galls sous le nom
militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne gographie de la
presqu'le ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,
_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.

La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms
donns  des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de
mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.

Les nations du littoral de l'Ocan forment une ligue sous le nom
d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.

Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,
all_, haut; _fearann, verann_, pays habit), renferme la ligue clbre des
tribus _Arvernes_.

La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dnomination
collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1 tribus
_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les valles
environnantes; 2 tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que
le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom
d'_Alpes Cra_, ou _Crc_; 3 _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages
(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.

Il ne serait donc point tonnant que les Cvennes et les fertiles campagnes
du haut Languedoc et de la Guienne eussent t le sjour d'une
confdration de _tribus des forts_, se subdivisant suivant la
localit en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la
montagne.

4 _Belges_.

Csar affirme que les Belges diffraient des Galls par leur langue, leurs
moeurs et leurs institutions[38]; Strabon le rpte aprs lui[39]. Csar
ajoute que plusieurs des tribus belges taient issues des Germains, et en
effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient dj
commenc: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes
 quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dnomination
collective de Germains cis-rhnans[40]; mais cette exception mme prouve
que la masse des peuples belges tait trangre  la race teutonique.

      Note 38: Cs. bell. Gall. l. I, c. 1.

      Note 39: Strab. l. IV, p. 176.

      Note 40: Condrusi, Pmani, Crsi qui uno nomine Germani appellantur.
      Cs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero
      Germanorum qui sunt... citr Rhenum. Id. l. VI, c. 38.

Les Belges sont reconnus unanimement par les crivains anciens, comme
Gaulois, formant avec les Galls, improprement appels Celtes, la population
de sang gaulois.

Le mot de _Belges_ appartient  l'idiome Kymrique, o sous la forme
_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il
parat donc n'tre point un nom gnrique, mais un titre d'expdition
militaire, de confdration arme. Il est tranger[41]  l'idiome des
Galls, mais non  leurs traditions nationales encore subsistantes o les
_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rle important, comme conqurans venus des
embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en
passant que la forme _Bolg_ et son aspire _Bholg_, rappellent cette
colonie belge fixe parmi les Galls du Rhne et des Cvennes, sous les noms
de _Bolg_ et _Volc_.

      Note 41: tranger est peut-tre inexact: _bolg_ en gallic signifie
      _sac_; mais quel singulier nom c'et t pour un peuple!

Le nom de _Belges_ tait inconnu aux anciens auteurs grecs; il parat
rcent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,
de Ligures, etc.

Des Belges s'tablirent, comme on sait, sur la cte mridionale de l'le de
Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'taient point Galls, car la
race gallique tait alors refoule  l'extrmit septentrionale, par-del
le golfe du Forth. Ni Csar ni Tacite n'ont remarqu aucune diffrence
d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms
personnels et locaux dans les cantons habits par les uns et par les autres
appartiennent d'ailleurs  la mme langue, qui est le kymric.

En Gaule, Csar a donn pour limite mridionale aux Belges la Seine et la
Marne. Strabon ajoute  cette premire Belgique une seconde qu'il nomme
_Parocanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situs  l'ouest,
entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est--dire les
peuples que Csar et les autres crivains romains appellent _Armorikes_,
d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le
tmoignage de Csar n'est pas aisment contestable dans ce qui regarde la
Gaule. D'un autre ct Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il
avait mdit les rcits de Posidonius, ce Grec clbre qui avait parcouru
la Gaule, du temps de Marius, en rudit et en philosophe[43]. Il fallait
qu'il y et entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de
ressemblances pour que Posidonius et Strabon dclarassent y voir une mme
race; il fallait aussi qu'il y et des diffrences bien marques pour que
Csar en ft deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les
Armorikes tablis en confdration politique indpendante, mais, dans le
cas de guerres et d'alliances gnrales, se rattachant bien plus volontiers
 la confdration des Belges qu' celle des Galls. L'examen des faits
philologiques nous montre que la mme langue tait parle dans la Belgique
de Csar et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les
Armorikes et les Belges taient deux peuples ou confdrations de la mme
race, arrivs en Gaule  deux poques diffrentes; et en thse plus
gnrale:

1 Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'le de Bretagne,
jusqu'au Forth taient peupls par une seule et mme race formant la
seconde branche de la population gauloise proprement dite.

2 Que la langue de cette race tait celle dont les dbris se conservent
dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'le de Bretagne.

3 Que le nom gnrique de la race nous est encore inconnu historiquement,
 ce point de nos recherches; mais que la philologie nous rvle que ce nom
doit tre celui de _Kymri_.

      Note 42: _Armoric, Aremoric_ gentes, civitates. Ce mot appartient 
      la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gal.),
      _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gal.), _mr_
      (cymr. armor.), mer.

      Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des
      ides et des travaux de Posidonius, malgr l'affectation avec
      laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de
      Posidonius, recueillis par Athne et dont nous retrouvons des
      passages entiers soit dans Strabon lui-mme, soit dans Diodore de
      Sicile, sont certainement ce que nous possdons de plus curieux sur
      la Gaule, exception faite des Commentaires de Csar.


II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.

Les plus accrdits des rudits romains qui travaillrent sur les origines
italiques, reconnurent deux conqutes bien distinctes de la haute Italie
par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne
aux poques les plus recules de l'Occident, et dsignrent ces premiers
conqurans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin
de les distinguer des transalpins de la seconde conqute. Celle-ci, plus
rcente, est mieux connue; on en a les dates bien prcises: on sait qu'elle
commena l'an 587 avant notre re, sous la conduite du Biturige Bellovse,
et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans
un espace de soixante-six ans[44].

      Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Priode 587  521 aprs J.-C..


PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous
parlons, taient les anctres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on
sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,
entre le Picenum et l'trurie; et le fait tait donn comme positif.
Cornlius Bocchus, affranchi lettr de Sylla, est cit par Solin comme
l'ayant soutenu et prouv[45]. C'tait aussi l'opinion du fameux
M. Antonius Gnipho[46], prcepteur de Jules-Csar, et qui, n dans la Gaule
Cisalpine, avait probablement apport un soin particulier  ce qui
concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les
Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'rudition hellnique s'en
empara aussi[48], malgr une tymologie fort populaire en Grce bien
qu'absurde, laquelle faisait driver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,
pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait chapp  un dluge.

      Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
      Solin. Poly. Hist. c. 8.

      Note 46: San Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
      refert. Serv. in l. XII, n. ad fin.

      Note 47: Umbri, Itali genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
      Orig, l. I, c. 2.

      Note 48: [Grec: Ombroy genos Galatn.] Tzetz. Schol. Lycophr.
      Alex. p. 199.

Les Ombres taient regards comme un des plus anciens peuples de
l'Italie[49]: ils chassrent, aprs de longs et sanglans combats, les
Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules tant passs en Sicile
vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a d avoir lieu dans le cours du
quinzime sicle. Ils devinrent trs-puissans, car leur empire s'tendit
d'une mer  l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.
L'arrive des trusques mit fin  leur vaste domination.

      Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.
      I, c. 17.

      Note 50: V. pour les dtails le tome I de cet ouvrage.

Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs
dsignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir t autres que le mot
gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait t
tout--fait appropri comme titre militaire  une expdition envahissante.
On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons Ambro, onis_; [Grec: Ambrn,
Ambros,] appliqu  des tribus qui se rattachent  la souche ombrienne.

La division gographique tablie par les Ombres dans leur empire n'est pas
seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient 
leur langue. L'Ombrie tait partage en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou
haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situ entre l'Apennin et la
mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines
circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard
l'trurie[51].

      Note 51: [Grec: Olombria, Olombroi; Oulombria,] Ptolem. _Oll,
      All_, haut; _Bil, Bhil_, bord, rivage. [Grec: Isombria, Isombroi]
      et; [Grec: Isombres;] en latin _Insubria_ et _Insubres; is, ios_,
      bas.--V. pour les dtails, t. I, priode 1400  100 avant J.-C. et
      seq.

Quoique l'influence trusque changet rapidement la langue, la religion,
l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards
de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractre et des coutumes des Galls;
par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut
toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].

      Note 52: V. ci-dessous, t. I, priode 1000  600 avant J.-C.

Les Ombres, disperss par les conqurans trusques furent accueillis comme
des frres devaient l'tre sur les bords de la Sane, et parmi les tribus
helvtiennes, o ils perpturent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres
trouvrent l'hospitalit parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y
portrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul
expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourment les historiens,
et donn lieu  vingt systmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des
Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvtie, se faisant la guerre sous les
drapeaux opposs de Rome et des Cimbres, se trouvrent avoir le mme nom et
le mme cri de guerre, et en furent trs-tonnes[55].

      Note 53: Insubres, pagus duorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,
      t. I, priode 1000  600 avant J.-C.

      Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, priode 1000  600
      avant J.-C. et  t. II, Anne 102 avant J.-C.

De ce qui prcde me parat rsulter le fait que l'Italie suprieure fut
conquise dans le quinzime sicle avant notre re par une confdration de
tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.


DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la premire invasion s'tait opre en
masse, avec ordre, par une seule confdration, la seconde fut successive
et tumultueuse: durant soixante-six annes, la Gaule versa sa population
sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graes, par les Alpes
Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu' la mme poque (587) une
migration non moins considrable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la
conduite de Sigovse, on n'hsitera pas  croire que de si grands mouvemens
tenaient  des causes plus srieuses que cette fantaisie du roi Ambigat
dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet prsente dans toute cette
priode de temps les symptmes d'un pays qu'une violente invasion
bouleverse.

Mais de quels lmens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour
envahir la haute Italie?

Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est--dire des domaines des Galls,
les troupes conduites par Bellovse et par Elitovius; et l'munration des
tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier
flot dut appartenir  la population gallique[56]. Voil ce que nous savons
pour la Transpadane.

      Note 56: Voir les dtails circonstancis, ci-dessous, t. I, Anne
      587 avant J.-C. et seq.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livr par
T. Manlius Torquatus  un gant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou
faux, le fait tait trs-populaire  Rome; la peinture ne manqua pas de
s'en emparer, et la tte du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles
grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque situe au forum;
l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum
cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'anne 586 de
Rome, 167me avant notre re, ainsi qu'en fait foi une inscription des
Fastes Capitolins, o il est dit: que le banquier de la maison  l'enseigne
de l'_cu-cimbrique_, Q. Aufidius,  fait banqueroute le 3 des calendes
d'avril, et s'est enfui; que, rattrap dans sa fuite, il a plaid devant le
prteur P. Fontius Balbus, qui l'a acquitt[57].

      Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
      (Reinesius, p. 342.)

                             III. K. APRILEIS.
                          FASCES. PENES. MILIUM.
                       LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI
               POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.
               QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.
          INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.
           Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERN. ARGENTARI. AD SCUTUM.
       CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. RIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.
         EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRT.
           ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.
              DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. S. TOTUM.


Ici le mot _Cimbricum_ est employ comme synonyme de _Gallicum_; il est
appliqu aux _Boes_, aux _Snons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre
aux Romains  l'poque o dut se passer le duel vrai ou prtendu; ces
nations, tablies en-de du P, taient donc connues populairement en
Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant  la
prononciation latine), quoique les historiens ne les dsignent que par la
dnomination gographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils
sortaient de la Gaule.

Lorsque, soixante-six ans aprs la date de l'inscription cite plus haut,
et deux cent soixante aprs le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,
l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce
nom et fournit  Marius deux triomphes clbres; le gnral vainqueur
s'empara de l'_cu cimbrique_ comme d'un emblme de circonstance, et se fit
peindre un bouclier sur ce modle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de
Marius reprsentait, au rapport de Cicron, un _Gaulois_[58] les joues
pendantes, et la langue tire. Le mot _Cimbri_ dsignait donc une des
branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies
dans la Cispadane; mais nous avons dj reconnu antrieurement l'existence
de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie
tait donc partage en deux branches distinctes, les _Galls_ et les
_Cimbri_ ou _Kimbri_.

      Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, eject lingu,
      etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.


III. GAULOIS TRANSRHNANS.

_Premire branche._

Nous avons parl plus haut d'une double srie d'migrations commences l'an
587 avant notre re, sous la conduite de Bellovse et de Sigovse.
Tite-Live nous apprend que l'expdition de Sigovse partit de la Celtique,
et que son chef tait neveu du Biturige Ambigat, qui rgnait sur tout ce
pays, ce qui signifie que Sigovse et ses compagnons taient des Galls. Le
mme historien ajoute qu'ils se dirigrent vers la fort Hercynienne[59]:
cette dsignation est trs-vague, mais nous savons par Trogue-Pompe qui,
n en Gaule, puisait  des traditions plus exactes et plus prcises, que
ces Galls s'tablirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et
les gographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou
galliques ou gallo-illyriennes rpandues entre le Danube, la mer Adriatique
et les frontires de l'pire, de la Macdoine et de la Thrace[61]. De ce
nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_,  l'orient de
la grande chane alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,
lev, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation
gallo-illyrienne qui occupait les valles de la Carinthie et de la Styrie;
les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la
puissance fut redoutable mme aux Romains[65]. Des terminaisons frquentes
en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommes _Alpius_ et _Albius_, la
contre appele _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans
l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du sjour des Galls dans
ce pays.

      Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis
      Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.

      Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Anne 281 avant J.-C. et seq.

      Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript.  Fast. ap. Cluvier. Ital.
      antiq. t. I, p. 169.

      Note 63: [Grec: Tauristas kai Taurischous, kai toutous Galatas.]
      Strab. l. VII p. 293.--[Grec: Ethn Kelticha]. p. 313.--Polyb. l.
      II, p. 103.

      Note 64: [Grec: Kai oi Iapodes de touto d epimichton Iluriois
      kai Keltois ethnos.] Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. v
      [Grec: Iapodes].

      Note 65: V. ci-dessous, t. I, Anne 279 avant J.-C. t. II, Anne 114
      avant J.-C.

On trouvait en outre en-de du Danube les _Boes_ du Norique, anctres des
Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait
qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et taient un malheureux reste des
_Boes-Kimbri_ accabls et chasss par les armes des Romains[66].

      Note 66: V. ci-dessous, t. I, Anne 190 avant J.-C.

_Seconde branche._

Des tmoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand
attestent l'existence d'un peuple appel _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les
bords de l'ocan septentrional dans la presqu'le qui porta plus tard la
dnomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identit
des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au gnie
diffrent des langues grecque et latine. Les Grecs, dit Strabon d'aprs
Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme
_Kimbri_[67]. Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui
surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce
point l'opinion gnrale des rudits grecs.

      Note 67: [Grec: Kimerious tous Kibrous onomasantn tn Elnn.]
      Strab. l. VIII, p. 203.

      Note 68: [Grec: Ouch apo tropou.] Plut. in Mar. p. 412.

      Note 69: [Grec: Brachu tou Chaloumennronou tn phtheirantos en t
      tn Kimbn prosgoria.] Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien crivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philmon,
contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur ocan
_Mori-Marusa_, c'est--dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubas;
au-del ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans
difficult par la langue kymrique: _mr_ y signifie _mer, marw_, mourir,
_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagul, gel; en gallic, _cronn_ a la mme
valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].

      Note 70: Philemon _morimarusam_  Cimbris vocari, hoc est, _mortuum
      mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultr deind _Cronium_. Plin. l.
      IV, c. 13.

      Note 71: Adelung's lteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's
      Several pieces, p. I, p. 150.

phore, qui vivait  la mme poque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne
le nom de _Celtes_; mais dans son systme gographique, cette dnomination
trs-vague dsigne tout  la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe
occidentaled[72].

      Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les annes 113 et 101 avant notre re, un dluge de _Kimbri_
ou _Cimbres_ vint dsoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance
gnrale fut qu'ils sortaient des extrmits de l'occident, des plages
glaces de l'ocan du Nord, de la _Chersonse kimbrique_, des bords de la
_Thtis kimbrique_[73].

      Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyn. l. VIII, c. 10.--Quintil.
      Declam. n pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica
      Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,
      t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion
du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un
sicle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrays des conqutes
des Romains au-del du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance
contre eux, ils adressrent  l'empereur une ambassade pour obtenir leur
pardon[74].

      Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Anne 9
      avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Mla aprs lui, placent les _Kimbri_
au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: Aujourd'hui,
dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renomme; mais
des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur
ancienne puissance et de la masse norme de leurs armes[76].

      Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.

      Note 76: Manent utrque rip castra, ac spatia, quorum ambitu nunc
      quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercits fidem.
      Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension  ce mot de _Kimbri_; il semble
en faire un nom gnrique: non-seulement il reconnat des _Kimbri_ dans la
presqu'le jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri mditerranes_[77]
dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des
tribus qui portent dans les autres gographes des noms particuliers
trs-divers.

      Note 77: Alterum genus Ingvones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac
      Cauchorum gentes. Proxim autem Rheno Istvones quorum pars _Cimbri
      mediterranei_, l. IV, c. 3.

Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins taient regards
gnralement comme _Gaulois_, c'est--dire comme appartenant  l'une des
deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicron, parlant de la grande
invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit  plusieurs reprises,
que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste nonce que le consul
Q. Cpion, dfait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la
plupart des crivains postrieurs tiennent le mme langage[80]; enfin le
bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut
ajouter que _Cso-rix, Boo-rix, Cld_[81], etc., noms des chefs de l'arme
cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.

      Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.
      p. 223.

      Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

      Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.
      hist. c. 6, etc.

      Note 81: _Cld_ (kymr.), louange, renomme.

Quand on lit les dtails de cette terrible invasion, on est frapp de la
promptitude et de la facilit avec laquelle les Cimbres et les Belges
s'entendent et se mnagent, tandis que toutes les calamits se concentrent
sur la Gaule centrale et mridionale. Csar rapporte que les Belges
soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrtrent ce torrent sur
leur frontire; cela se peut, mais on les voit tout aussitt pactiser; ils
cdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y dposer
leurs bagages; les Cimbres ne laissent  la garde de ces bagages, qui
composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et
continuent leurs courses; ils taient donc bien srs de la fidlit des
Belges. Aprs leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en
reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et
devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province
Narbonnaise, ils font alliance tout aussitt avec les Volkes-Tectosages,
colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repousses
avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup
d'autres prouvent que s'il y avait communaut d'origine et de langage entre
les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'tait plutt la race dont les
Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la
question une nouvelle lumire. Il affirme que les _stii_, peuplade
limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute
probabilit appartenant elle-mme  la race kimbrique, parlaient un idiome
trs-rapproch du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des
Bretons tait aussi celle des Belges et des Armorikes.

      Note 82: V. ci-aprs, t. II, c. 3.

      Note 83: Lingu britannic propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.
      Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les
peuples transrhnans portant la dnomination gnrique de _Kimbri_. Les
fertiles terres de la Bohme taient habites par la nation _gauloise_[84]
des _Boes_, dont le nom, d'aprs l'orthographe grecque et latine, prend
les formes de _Boi, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue
kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De
plus, nous avons signal tout--l'heure en Italie un peuple des _Boes_,
prenant le nom gnrique de _Kimbri_ et paraissant tre une colonie de ces
_Boes_ transrhnans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boes_ de la
Bohme une des confdrations de la race kimbrique.

      Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,
      significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.
      Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent  une arme gauloise l'invasion de la Grce,
dans les annes 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous
savons que leur arme se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en
grande partie deGaulois du nord du Danube.

      Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mlanges de Sarmates et de Germains,
taient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le
voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mle
probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts
Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,
s'adressa  ces peuples redouts, il envoya, dit Justin, des ambassadeurs
aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates. Il est vident qu'il ne
faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, loigns du roi de Pont de
toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins
des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire
acquise par leurs frres en Gaule et en Norique. L'existence de nations
kimbriques chelonnes de distance en distance, depuis le bas Danube
jusqu' l'Elbe, tablit, ce me semble, que tout le pays entre l'Ocan et le
Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut tre possd par la race
des _Kimbri_, antrieurement au grand accroissement de la race germanique.

      Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.
      --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
      --Polyb. excerpt. leg. LXII.

      Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
      ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
      Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanas,
avait habit autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de
_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmriens_. Outre les rivages
occidentaux de la mer Noire et du Palus-Motide, il occupait la presqu'le
appele  cause de lui _Kimmrienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou
_Crime_: son nom est empreint dans toute l'ancienne gographie de ces
contres, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de
l'Asie-Mineure, o il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de
ces _Kimmerii_ prsentent une singulire conformit avec celles des
_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient  lire
les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs
horribles sacrifices dans la Tauride ont reu des potes grecs assez de
clbrit; ils plantaient sur des poteaux,  la porte de leurs maisons, les
ttes de leurs ennemis tus en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les
montagnes de la Chersonse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient 
la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,
_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'phore, se creusaient
des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot
de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou
_profond_[89].

      Note 88: [Grec: Ephoros phs autos en chatageiois oikiais oikein
      as kalousin argillas.] Strab. l. V.

      Note 89: Taliesin. W. Archol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.
      Ib. p. 152.

Jusqu'au septime sicle avant notre re, l'histoire des _Kimmerii_ du
Pont-Euxin reste enveloppe dans la fabuleuse obscurit des traditions
ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'anne 631.
Cette poque fut fconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et
l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chasss par les _Massagtes_ des
steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempte sur les bords du
Palus-Motide et de l'Euxin: ils avaient dj pass l'Araxe (le Volga),
lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du pril; ils convoqurent toutes
leurs tribus prs du fleure Tyras (le Dniester), o se trouvait,  ce qu'il
parat, le sige principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis
furent partags: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on ft face aux
Scythes, et qu'on leur disputt le sol; le peuple voulait la retraite; la
querelle s'chauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans
furent battus; libre alors d'excuter son projet, tout le peuple sortit du
pays[90]. Mais o alla-t-il? Ici commence la difficult. Les anciens nous
ont laiss deux conjectures pour la rsoudre, nous allons les examiner
l'une aprs l'autre.

      Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La premire appartient  Hrodote. Trouvant, vers la mme poque (631),
quelques bandes kimmriennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la
conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que
les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient travers la Chersonse,
puis le Bosphore, et s'taient jets sur l'Asie. Mais c'tait aller  la
rencontre mme de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route
tait longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthne et
l'Hypanis qui ne sont point guables, ensuite le Bosphore kimmrien, et
courir aprs tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre
bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au
nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sre.

      Note 91: Consulter l-dessus une excellente dissertation de Frret,
      dans laquelle ce savant judicieux n'hsite pas  adopter l'identit
      des Cimmriens et des Cimbres. Oeuvres compltes, t. V.

Les rudits grecs qui examinrent plus tard la question, furent frapps des
invraisemblances de la supposition d'Hrodote. Cette bande de Lygdamis qui
aprs quelques pillages disparut entirement de l'Asie, ne pouvait tre
l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanas jusqu'au
Danube, c'taient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonse qui
probablement n'avaient point assist  la dite tumultueuse du Tyras. Le
corps de la nation avait d se retirer en remontant le Dniester ou le
Danube dans l'intrieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par
ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut
mettre plusieurs annes  traverser le continent de l'Europe, campant
l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l't, dposant  et l des
colonies qui se multiplirent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait
particulier, cette hypothse en joignait un autre: elle rendait raison de
l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de
l'Europe, et expliquait les rapports de moeurs et de langage que tous ces
peuples homonymes prsentaient entre eux.

      Note 92: [Grec: Ou mega genesthai tou pantos morion... to de
      pleiston autou kai machimotaton ep' eschatois ochoun para tn
      Thalassan.] Plut. in Mar. p. 412.

      Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorit de son nom justement
clbre. Le philosophe stocien avait voyag dans la Gaule, et convers
avec les Gaulois; il avait vu  Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque
nous apprend qu'il avait eu quelques confrences avec Marius, et il pouvait
en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le
rapport des Cimbres et des Cimmriens. Nul autre ne s'tait trouv plus 
mme que lui d'tudier  fond cette question, nul n'tait plus capable de
la rsoudre; les prcieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule
font foi de sa sagacit comme observateur; sa science profonde est du reste
assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des crivains que
Plutarque cite sans les nommer la dvelopprent[94]; elle parut  Strabon
juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha  ses ides gnrales
sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et mritent d'tre mdites
attentivement. Les peuples _gaulois_ les plus reculs vers le nord et
voisins de la Scythie sont si froces, dit-il, qu'ils dvorent les hommes;
ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'le d'Irin (l'Irlande).
Leur renomme de bravoure et de barbarie s'tablit de bonne heure; car,
sous le nom de _Kimmerii_, ils dvastrent autrefois l'Asie. De toute
antiquit, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils
mprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont
pill le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de
l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont
form la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont ananti de
grandes et nombreuses armes romaines[96]. Ce passage nous montre runis
dans une seule et mme famille les Cimmriens, les Cimbres, et les Gaulois
d'en-de et d'au-del des Alpes.

      Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-aprs, priode 1100  631
      avant JC.. et seq.

      Note 95: [Grec: Dikais... ou kaks eikazei.] Strab. l. VII, p.
      203.

      Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espre,  ce systme un dernier degr
d'vidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmriennes_ sont chasses par
les Scythes et refoules dans l'intrieur de la Germanie, vers le Danube et
le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus
violent, et une partie de la population gallique oblige de chercher un
refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,
des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le mme que _Kimmerii_,
franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom
fdratif de _Boe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhnans.

De tout ce qui prcde rsulte, ce me semble, l'identit des peuples
appels _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en
deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre
celui de _Galls_.




SECTION III.


PREUVES TIRES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces
curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littrature
des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du
seizime au sixime sicle de notre re: littrature non moins digne de
remarque  cause de l'originalit de ses formes, que par les rvlations
qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Conteste d'abord avec
acharnement par une critique ddaigneuse et superficielle, ou mme
sottement passionne, l'authenticit de ces vieux monumens n'est plus
maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes
lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matire, en
Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions
gauloises avec confiance, mais avec une extrme rserve, rserve qui
m'tait commande par le plan de mon ouvrage construit d'aprs les donnes
grecques et romaines; d'ailleurs l'poque que j'ai traite est antrieure
 celle o se rapportent les plus dveloppes et les plus nombreuses de ces
traditions. Les faits qui peuvent en tre tirs, relativement  la question
que j'examine, se rduisent  trois.

      Note 97: La collection la plus complte des documens littraires des
      Gallois a t publie  Londres sous le litre anglo-gallois de
      _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en franais
      par celui d'_Archologie intellectuelle des Gallois_: le premier
      volume est consacr aux _bardes_ ou potes, en tte desquels figurent
      _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appel vulgairement
      _Merlin_, personnages clbres de l'le de Bretagne au sixime
      sicle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,
      classs trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de
      leur dpendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou
      de quelque ressemblance frappante entre eux, et appels  cause de
      cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un
      excellent ouvrage, intitul _Dfense de l'authenticit des anciens
      pomes bretons_ (London, 1803), a rsolu la question relative 
      _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manire la plus
      dcisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'rudits
      Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occups aussi avec
      succs de la question plus pineuse des Triades. Mais je dois
      recommander surtout  mes lecteurs franais un morceau publi dans le
      troisime volume des _Archives philosophiques, politiques et
      littraires_ (Paris, 1818), modle d'une critique fine et lgante,
      et o l'on reconnat aisment la main du savant diteur des _Chants
      populaires de la Grce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de
      tmoigner  M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il
      m'a permis de puiser dans son rudition si varie et pourtant si
      profonde.

1 La dualit des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_
(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traits de peuple tranger et
ennemi[98].

      Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2 L'identit des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est
pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont dsignes comme
tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec
elle  l'aide de la mme langue[99].

      Note 99: Trioed. 5.

3 Les Triades font sortir la race des Kymri de cette partie du pays de
_Haf_ (le pays de l't ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et o est
 prsent Constantinople[100]; ils arrivrent, y est-il dit,  _la mer
brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de l dans l'le de Bretagne et dans le
pays de _Lydau_ (l'Armorike) o ils se fixrent[101]. Le barde Taliesin
dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].

      Note 100: _O est  prsent Constantinople_ parat tre une addition
      de quelque copiste postrieur, une espce de glose pour interprter
      le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est
      pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du
      pays.

      Note 101: Trioedd. n. 4.

      Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs dtails de
l'tablissement des Kymri lors de leur arrive dans l'occident de l'Europe.
C'tait _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prtre, guerrier, lgislateur
et dieu aprs sa mort, il runit tous les caractres d'un chef de
thocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise
long-temps  un gouvernement thocratique, celui des Druides. Ce nom mme
de _Hu_ n'tait point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent
_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs
trouvs sous le choeur de Notre-Dame de Paris reprsente le dieu _Esus_, le
corps ceint d'un tablier de bcheron, une serpe  la main, coupant un
chne. Or, les traditions galloises attribuent  _Hu-le-Puissant_ de grands
travaux de dfrichement et l'enseignement de l'agriculture  la race des
Kymri[103].

      Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses
et si videmment fabuleuses, que je n'ai point os m'en servir. Il s'y
trouve un seul fait applicable  l'objet de ces recherches, le fait de
l'existence d'un peuple appel _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du
Rhin pour conqurir le midi de l'Irlande; on reconnat aisment dans ces
trangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est
racont ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur tablissement: ce ne
sont que contes purils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie
en langue gallique un _sac_.

III. Ammien Marcellin, ou plutt Timagne qu'il parat citer, avait
recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des
nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule
tait en partie _indigne_ (ce qu'il faut expliquer par antrieure), en
partie venue d'les lointaines et des rgions trans-rhnanes, d'o elle
avait t chasse, soit par des guerres frquentes, soit par les
dbordemens de l'ocan[104].

      Note 104: Drysid memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed
      alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus
      trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris
      sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans
les tmoignages historiques trangers, comme dans le caractre des langues,
le fait bien tabli d'une division de la famille gauloise en deux branches
ou races.


CONCLUSION.

De la concordance de ces diffrens ordres de preuves rsultent
incontestablement les faits suivans:

1 Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont
point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibrien.

2 Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_
et les _Kymri_, que j'appellerai dsormais _Kimris_, pour me conformer et
 la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La
parent des Galls et des Kimris, donne par l'histoire, est confirme par
le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractres moraux; elle parat
surtout vidente quand on les compare aux autres familles humaines prs
desquelles ils vivent: aux Ibres, aux Italiens, aux Germains. Mais il
existe assez de diversit dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les
nuances de leur caractre moral, pour tracer entre eux une ligne de
dmarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire
fait foi.

3 Leur origine n'appartient point  l'Occident: leurs langues, leurs
traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui spara
jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans
l'obscurit des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha
au fond de l'Occident, lorsque dj elles taient devenues trangres l'une
 l'autre, nous est du moins connue dans ses dtails, et la date en peut
tre fixe historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuy dans cette Introduction le fait
important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races
se joint un troisime ordre de preuves non moins concluantes, dont mon
livre est l'exposition. C'est dans le rcit circonstanci des vnemens,
dans les inductions qui ressortent des faits gnraux qu'clate surtout
cette dualit des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumire
dans l'histoire intrieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela
et jusqu' prsent si peu comprise; lui seul rend raison de la varit des
moeurs, des grands mouvemens d'migration, de l'quilibre des ligues
politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs
inimitis, de leur dsunion vis--vis de l'tranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples
a t expose plus haut; je crois non moins fermement  la dure des
nuances qui diffrencient les grandes divisions de ces familles. Pour la
Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels
portent un caractre diffrent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de
l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est--dire aux
Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes tmoigneraient au
besoin qu'elle a exist nagure, qu'elle existe encore de nos jours entre
nos provinces occidentales, non mlanges de Germains, et nos provinces du
sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa puret aux les
Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinment
appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle vidence au rsultat de mes
recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le
docteur Edwards,  qui la science physiologique doit tant de dcouvertes
ingnieuses, tant d'ides neuves et fcondes, avait conu, il y a dj
long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et
commenant par l'occident de l'Europe, il tudiait depuis plusieurs annes
la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Aprs de longs
voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de
mthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacit qui
distingue particulirement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste
est arriv  des consquences identiques  celles de cette histoire. Il a
constat dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques
diffrens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractres
empreints aux familles trangres; types qui se rapportent historiquement
aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouv sur le territoire de
l'ancienne Gaule les deux races gnralement mlanges entre elles,
(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combines  et l,) il
a nanmoins observ que chacune d'elles existait plus pure et plus
nombreuse dans certaines provinces o l'histoire nous les montre en effet
agglomres et spares l'une de l'autre.

Tel est d'une manire ncessairement sommaire et vague le rsultat des
investigations de M. Edwards; je dois  son ancienne amiti et  notre
nouvelle et singulire confraternit scientifique d'en pouvoir faire ici
pressentir la haute importance. Lui-mme s'occupe en ce moment d'exposer
avec dtail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la
nature, l'enchanement, les consquences de ses observations en ce qui
regarde la famille gauloise particulirement, et les races humaines en
gnral: ce travail, qui nous intresse  tant de titres, doit tre publi
sous peu de jours[105].

      Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si vritablement, malgr toutes les diversits de temps, de lieux, de
mlanges, les caractres physiques des races persvrent et se conservent
plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent
dterminer; si pareillement les caractres moraux de ces races, rsistant
aux plus violentes rvolutions sociales, se laissent bien modifier, mais
jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le
dveloppement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une
individualit permanente dans les grandes masses de l'espce humaine, on
conoit quel rle elle doit jouer dans les vnemens de ce monde, quelle
base nouvelle et solide son tude vient fournir aux travaux de
l'archologie, quelle immense carrire elle ouvre  la philosophie de
l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.




HISTOIRE
DES GAULOIS.

       *       *       *       *       *

PREMIRE PARTIE.

       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER.

DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses
conqutes en Espagne; elles refoulent les nations ibriennes vers la Gaule
o les Ligures s'tablissent.--Ses conqutes en Italie; empire ombrien, sa
grandeur, sa dcadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;
colonies phniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie
phocenne de Massalie, sa fondation, ses progrs rapides.--DE LA RACE
KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septime
sicle avant notre re; elle est chasse des bords du Pont-Euxin par les
nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conqutes.--Grandes
migrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation
respective des deux races.


Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve
la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,
les Alpes, la Mditerrane, les Pyrnes et l'Ocan, ainsi que les deux
grandes les situes au nord-ouest,  l'opposite des bouches du Rhin et de
la Seine. De ces deux les, la plus voisine du continent s'appelait
_Albin_, c'est--dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom
d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental
recevait spcialement la dnomination de _Galltachd_[108], qui signifiait
_Terre des Galls_.

      Note 106: _Alb_ signifie  la fois _lev_ et _blanc_; _inn_,
      contract de _innis_, le. _Albion_, insula, sic dicta ab albis
      rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.

      Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.

      Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est
      encore aujourd'hui le nom du haut pays d'cosse. De ce mot les Grecs
      firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom gnrique _Galat_. Les
      Romains procdrent  l'inverse; c'est du nom gnrique _Galli_
      qu'ils tirrent la dnomination gographique _Gallia_.

Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'tait pas possde en
totalit par la race qui lui avait donn son nom. Un petit peuple,
d'origine, de langue, de moeurs toutes diffrentes[109], le peuple
_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, form par les Pyrnes
occidentales et l'Ocan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la
Garonne. Ce peuple tait un compos de bandes ibriennes ou espagnoles qui
avaient pass les Pyrnes  des poques inconnues. Matresses d'un sol
facile  dfendre, elles s'y maintenaient entirement indpendantes de la
domination gallique.

      Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les
      crivains latins; [Grec: Achouitanoi], chez les Grecs.

Les Galls, dans ces temps reculs, menaient la vie des peuples chasseurs et
pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une
substance bleutre, tire des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se
tatouaient. Leurs armes offensives taient des haches et des couteaux en
pierre; des flches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];
des massues, des pieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];
et d'autres appels _caties_ qu'ils lanaient tout enflamms sur
l'ennemi[113]. Leur armure dfensive se bornait  un bouclier de planches,
grossirement jointes, de forme troite et allonge. Ce fut le commerce
tranger qui leur apporta les armes en mtal, et l'art de les fabriquer
eux-mmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques
d'osier, recouvertes d'un cuir de boeuf, composaient leur marine; et, sur
ces frles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de
l'Ocan[114].

      Note 110: Csar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.
      --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.

      Note 111: On trouve frquemment de ces armes en pierre, soit dans les
      tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi
      d'habitation  la race gallique. Les armes en mtal ne les
      remplacrent que petit  petit; et, aprs leur introduction, les
      Gaulois continurent encore long-temps  se servir des premires:
      aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espces runies sous les
      mmes tombelles.

      Note 112: En latin _gsum_; en grec [Grec Gaison] et [Grec:
      Gaisos.] Le mot _Gais_ n'est plus usit aujourd'hui dans la langue
      gallique, mais un grand nombre de drivs lui ont survcu: tels
      sont _gaisde_, arm; _gaisg_ bravoure; _gas_, force, etc.

      Note 113: _Catea_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. n.
      --Csar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.
      --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_
      (prononcez ga-t) signifie dard brlant. Armstr. Gael. dict.

      Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.

La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant
entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient
gnralement des noms tirs de la nature du pays qu'elles occupaient, ou
emprunts  quelque particularit de leur tat social; souvent elles se
runissaient  leur tour pour composer de grandes _confdrations_ ou
_ligues_.

Telles taient la confdration des Celtes[115] ou tribus des bois, qui
habitait les vastes forts situes alors entre les Cvennes et l'Ocan, la
Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou
tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Ocan;
la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possdait le
plateau lev que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des
_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, rpandue sur le versant
occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isre au midi, et le Rhne au
couchant; des _Helvtes_[119], qui tiraient leur nom des pturages des
Alpes o ils s'taient tablis; des _Squanes_, qui devaient le leur  la
rivire de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au
couchant, tandis qu'au levant ils s'tendaient jusqu'au Jura; des
_dues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chvres parcouraient les
valles de la Sane et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins
occidentaux de la nation duenne, ayant pour demeure l'espce de presqu'le
que forment, en se runissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.

      Note 115: _Coille, coillte_; bois, fort. V. l'introduction. Les
      tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom
      collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie lev: _Celtorii_,
      [Keltorioi], Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que
      trs-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils
      habitaient, disent-ils, entre les Pyrnes et les Alpes. Plutarch.
      in Camil., p. 135.

      Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,
      archol. britann.) _Armorici, Aremorici_.

      Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contre.
      _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.

      Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habit, village.

      Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, btail: _ait_, _t_, lieu,
      contre. Elvtie ou Helvtie, contre des troupeaux.

      Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dvie, sinueux: _an_, eau,
      rivire, contract de _avainn_.--[Skoanos, potamos, aph' ou to
      ethnikon Skoanoi.] Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. [Grec:
      Skoanos]. Les Squanes furent repousss plus tard au-del des
      Vosges et de la Sane.

      Note 121: En latin _Hedui_, et plus communment _Aedui_. _dh_,
      mouton; _Ed_, troupeau de petit btail.


ANNEES 1600  1500 avant J.-C.

Les Celtes et les Aquitains, qui n'taient spars que par la Garonne, se
livrrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres
donna occasion  quelque bande celtique de franchir les passages
occidentaux des Pyrnes et de pntrer dans l'intrieur de l'Espagne, o
d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette premire invasion se dirigea
vers le nord et le centre de la pninsule, entre l'bre et la chane des
monts Idubdes; mais la population ibrienne ne se laissa pas aisment
subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,
entre la race indigne et la race conqurante. Toutes deux,  la fin,
affaiblies et fatigues, se rapprochrent, et de leur mlange, disent les
historiens, sortit la nation Celt-ibrienne, mixte de nom, comme
d'origine[122].

      Note 122: [Grec: Outoi gar to palaion peri ts chras alllois
      diapolemsantes, oi te Ibres kai oi Keltoi, kai meta tauta
      dialythentes kai tn choran koin katoiksantes, eti d' epigamias
      pros alllous synthmenoi, dia tn pimixian legontai tauts
      tychein ts prosgorias.], Diodor Sicul., l. V, p. 309.--App.
      Bell. hisp., p. 256.

              Profugique  gente vetust
      Gallorum, Celt miscentes nomen Iberis.
      Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.

La route une fois trace, de nombreuses migrations galliques s'y portrent
successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute
la cte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au dtroit qui
spare la presqu'le du continent africain. Tantt la population indigne
se retirait devant ce torrent; tantt, aprs une rsistance plus ou moins
prolonge, elle suivait l'exemple des Celtibres, faisait la paix, et se
mlangeait. Des Celtes allrent s'tablir dans l'angle sud-ouest de cette
cte qu'ils trouvrent abandonn, et sous leur nom national (Celtici) ils
formrent un petit peuple qui eut pour frontires, au sud et  l'ouest
l'ocan,  l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres
Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparrent de l'angle nord-ouest;
et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conqute[124]. La
contre intermdiaire conserva une partie de sa population qui, mlange
avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins
clbres que les Celtibres dans l'ancienne histoire de l'Ibrie.

      Note 123: Herodot. l. II, p. 118;  l. IV, p. 303, dit. Amst. 1763.
      --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.

      Note 124: _Galloecia, Callaicia_. Ils taient diviss en quatre
      tribus: Artabri, Nerii, Prsamarc, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
      --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.

      Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,
      c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
      Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens_... Berlin, 1821.

Par suite de ces conqutes, la race gallique se trouva rpandue sur plus de
la moiti de la pninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle
occupait, mixte ou pure, pourrait tre reprsente par une ligne qui
partirait des frontires de la Gallice, longerait l'bre jusqu'au milieu de
son cours, suivrait ensuite la chane des monts Idubdes pour se terminer 
la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la
contre centrale.

Mais les victoires des Galls au midi des Pyrnes eurent, pour leur patrie,
un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le
centre de l'Espagne, les nations ibriennes, dplaces et refoules sur la
cte de l'est, forcrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation
des Sicanes, la premire, pntra dans la Gaule, qu'elle ne fit que
traverser, et entra en Italie par le littoral de la Mditerrane[126]. Sur
ses traces arrivrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple
originaire de la chane de montagnes au pied de laquelle coule la
Guadiana[128]; et chass de son pays par les Celtes conqurans[129].
Trouvant la cte dblaye par les Sicanes, les Ligures s'en emparrent, et
tendirent leurs tablissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrnes
jusqu' l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone
demi-circulaire, le golfe qui ds lors porta leur nom. Dans les temps
postrieurs, lorsqu'ils se furent multiplis, leurs possessions en Gaule
comprirent toute la cte  l'occident du Rhne, jusqu' la ligne des
Cvennes[130]; et  l'orient de ce fleuve, tout le pays situ entre
l'Isre, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux,  l'est
du Rhne, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus
d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

      Note 126: [Grec: Sikanoi apo tou Sikanou potamou tou en Ibria upo
      Atgyn anastantes...] Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad neid., l.
      VI.--Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.

      Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cit. (Humboldt, p. 5-6.) De ce
      mot les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.

      Note 128: [Grec: Aigustin, polis Aigyn ts dustiks Iberias
      eggus kai ts Tartssous plsion.] Steph. Bysant.

      Note 129:

      ..................Celtarum manu
      Crebrisque dudm prliis.........
      Ligures.... pulsi, ut sp fors aliquos agit,
      Venre in ista qu per horrenteis tenent
      Plermque dumos........................
                               Fest. Avien. V.  132 et seq.

      Note 130: C'est ce que les gographes anciens appelaient
      l'_Ibro-Ligurie_,  cause du voisinage de l'Espagne.

      Note 131: C'tait la _Celto-Ligurie_.


ANNEES 1400  1000. avant J.-C.

L'irruption des peuples ibriens avait rvl aux Galls l'existence de
l'Italie; ce fut de ce ct qu'ils se dirigrent, lorsque la surabondance
de population, ou toute autre cause les dtermina  entreprendre de
nouvelles migrations. Une horde nombreuse, compose d'hommes, de femmes, et
d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]
(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se prcipita sur
l'Italie.

      Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait
      Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, [Grec:
      Ambrn, Ombros, Ombrios, Ombrikos.]

L'Italie subalpine[133] prsente  l'oeil un vaste bassin que les Alpes
bornent au nord, la mer suprieure[134] au levant, et du nord-ouest au
sud-est, la chane des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense
est traverse par le P, appel aussi ridan, qui, prenant sa source au
mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer suprieure, dont il couvre la
plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours
de cent vingt-cinq lieues, reoit presque toutes les rivires que versent
d'un ct les Alpes occidentales, pennines et rhtiennes, de l'autre, les
Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le
Tsin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur
sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trbia et
le Rno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du P, l'Adige
(Athesis), fleuve moins considrable que celui-ci, mais pourtant rapide et
profond, descend des Alpes rhtiennes pour aller se perdre aussi dans les
lagunes de la cte[137].

      Note 133: Italia subalpina, circumpadana, [Grec: Upalpia].

      Note 134: _Mare Superum_. Elle reut le nom d'Adriatique aprs la
      fondation d'Adria, ou Hatria, par les trusques. Celle qui baigne la
      cte occidentale de l'Italie s'appelait mer Infrieure, _mare
      Inferum_.

      Note 135: Fluviorum rex Eridanus.......     Virgil. Georg. I.

      Note 136: Du temps de Pline, les affluens du P taient au nombre de
      trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on
      en compte aujourd'hui plus de quarante.

      Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.

La contre circumpadane tait clbre chez les anciens, non moins par sa
fertilit que par sa beaut; et plusieurs crivains n'hsitent pas  la
placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Ds les temps les plus reculs,
on vantait ses pturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de
millet[140], ses bois de peupliers et d'rables[141] ses forts de chnes
o s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale
des peuplades italiques[142]. Elle tait alors en presque totalit au
pouvoir des Sicules, nation qui se prtendait _Autochthone_, c'est--dire
ne de la terre mme qu'elle habitait[143]. Les Vntes, petit peuple
illyrien ou slave[144], s'y taient conquis une place,  l'orient, entre
l'Adige, le P et la mer. Au couchant, l'Apennin sparait les Sicules des
Ligures, tablis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils
avaient donn leur nom, jusqu' l'embouchure de l'Arno.

      Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.
      hist. II, c. 171.

      Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.

      Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.

      Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.
      V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.

      Note 142: Polyb. l. II; l. C.

      Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 144: Herodot. l. I-V.

Ce ne fut pas sans avoir long-temps rsist que les Sicules abandonnrent 
la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre
elle sont mentionns par les anciens historiens, comme les plus sanglans
dont l'Italie et t jusqu'alors le thtre[145]. Vaincus enfin, ils se
retirrent au midi de la pninsule[146], d'o ils passrent dans la grande
le qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet vnement, qui livrait  la race
gallique toute la valle du P, eut lieu vers l'an 1364 avant notre
re[147]. Les vainqueurs ne s'arrtrent pas l; ils poussrent leurs
conqutes jusqu' l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Nra (Nar), et le
Trento (Truentus), devinrent la frontire mridionale de leur empire qui,
s'tendant de l aux Alpes, embrassa plus de la moiti de l'Italie[148].

      Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.

      Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Frret, t. IV, p. 300,
      Oeuvres compltes. Paris, 1796.

      Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.
      Ital. antiq. l. II, c. 4.

Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous
lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisrent suivant les
usages des nations galliques. Ils le partagrent en trois rgions ou
provinces, dtermines par la nature du pays. La premire, sous le nom
d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;
la seconde, appele _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux
versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer suprieure; la cte
de la mer infrieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisime, et
reut la dnomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces
circonstances, les Ombres prirent un accroissement considrable de
population[152]; ils comptrent, dans les haute et basse provinces
seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens
dcorent du titre de villes[153]; leur influence s'tendit en outre sur
toutes les nations italiques jusqu' l'extrmit de la presqu'le.

      Note 149: _Is, ios_, bas, infrieur. [Grec: Isoubria, Isoubroi et
      Isoubres]; en latin, _Insubria, Insubres_.

      Note 150: _Olombria, Olombri_, [Grec: Olombria, Olombroi.]
      Ptolem.--_Oll, all_, haut, lev: Armstrong's gaelic diction.

      Note 151: _Vilombria_, [Grec: Ouilombria] Ptolem.--_Bil, vil_,
      bord, rivage. Armstrong's gaelic diction.

      Note 152: [Grec: n touto to ethnos en tois panu mega.] Dionys.
      Halic. l. I, c. 16.

      Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
      l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
      Pline quarante-six villes; douze avaient pri.


ANNEES 1000  600. avant J.-C.

Mais, dans le cours du onzime sicle, un peuple nouvellement migr du
nord de la Grce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa
l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie
maritime[154]; c'tait le peuple des _Rasnes_[155] si clbres dans
l'histoire sous le nom d'trusques. Bien suprieurs en civilisation aux
races de la Gaule et de l'Italie, les trusques connaissaient l'art de
construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de
murailles leves et solides, art nouveau pour l'Italie o toute
l'industrie se bornait alors  rassembler au hasard de grossires cabanes
sans plan et sans moyens de dfense[156]. Une chose distinguait encore ce
peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne dtruisait ou ne
chassait point la population subjugue; organis, dans son sein, en caste
de propritaires arms, il la laissait vivre attache  la glbe du champ
dont il l'avait dpouille. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de
leur territoire situe entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer infrieure.
L disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux
villages ouverts et aux cabanes de chaume, succdrent douze grandes villes
fortifies, habitation des conqurans et chefs-lieux d'autant de divisions
politiques qu'unissait un lien fdral[157]. Le pays prit le nom des
vainqueurs et fut appel ds lors trurie.

      Note 154: Pris, cis Apenninum ad inferum mare...
      Tit. Liv. l. V, c. 99.

      Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui
      de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'o les Grecs,
      probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'o
      drivait celui d'trusques que les Latins lui donnaient.

      Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.

      Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. neid. II, VIII et X.
      --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.

Une fois constitus, les trusques poursuivirent avec ordre et persvrance
l'expropriation de la race ombrienne; ils attaqurent l'Ombrie circumpadane
qui, successivement, et pice  pice, passa sous leur domination. Les
douze cits trusques se partagrent par portions gales cette seconde
conqute; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les
Galls y avaient habits[158]; chacune d'elles y construisit une place de
commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut l la
nouvelle trurie[160]. Mais les Isombres ne se rsignrent pas tous  la
servitude. Un grand nombre repassrent dans la Gaule o ils trouvrent
place, soit parmi les Helvtes[161], soit parmi les tribus duenns, sur
les bords de la Sane[162]. Plusieurs se rfugirent dans les valles des
Alpes parmi les nations liguriennes qui commenaient  s'tendre sur le
versant occidental de ces montagnes, et vcurent au milieu d'elles sans se
confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de
leurs pres. Bien des sicles aprs, le voyageur pouvait distinguer encore
des autres populations alpines la race de ces exils de l'Isombrie[163].
Mme dans la contre circumpadane, l'indpendance et le nom isombrien ne
prirent pas totalement. Quelques tribus concentres entre le Tsin et
l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],
rsistrent  tous les efforts des trusques, qu'ils troublrent long-temps
dans la jouissance de leur conqute. Dsesprant de les dompter, ceux-ci,
pour les contenir du moins, construisirent prs de leur frontire la ville
de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle trurie[165].

      Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,
      c. 14.--Strab. l. V.

      Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant
      coloniis missis..... usque ad Alpes tenure. Tit. Liv. l. V, c.
      23. [--Dodeka polen.....] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

      Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. n. XV, V. 202.

      Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,
      _Ambronis_; d'o nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez
      ci-aprs, IIme partie, le rcit de l'invasion des Cimbres.

      Note 162: Ils continurent  porter le nom d'Isombres, en latin,
      _Insubres_. Insubres, pagus duorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les
      _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du
      Rhne, taient probablement une de ces peuplades migres de
      l'Ombrie.

      Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient
      vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,
      und orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils
      ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_
      (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le rcit de l'invasion des Cimbres,
      2me partie de cet ouvrage.

      Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 165: Plin. l. III, c. 17.

La nation ombrienne tait rduite au canton montagneux qui s'tendait entre
la rive gauche du Tibre et la mer suprieure, et comprenait l'Ollombrie
avec une faible partie de la Vilombrie; les trusques vinrent encore l'y
forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa dtresse,
envahissaient sa frontire mridionale jusqu'au fleuve sis. puise, elle
demanda la paix et l'obtint. Avec le temps mme, elle finit par s'allier
intimement  ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,
la langue, la fortune politique de l'trurie, volontairement toutefois et
sans renoncer  son indpendance[166]: mais ds lors elle ne fut plus
qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit l. Cependant
cette culture trangre n'effaa pas compltement son caractre originel.
L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres
peuples de l'Italie par des qualits et des dfauts attribus gnralement
 la race gallique: sa bravoure tait brillante, imptueuse, mais on lui
reprochait de manquer de persvrance; il tait irascible, querelleur,
amoureux des combats singuliers; et cette passion avait mme fait natre
chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques
des Ombres, parvenus jusqu' nous, rvlent une morale forte et virile.
Ils pensent, dit un ancien crivain, Nicolas de Damas, qui parat avoir
tudi particulirement leurs moeurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre
subjugus; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme
de coeur, vaincre ou prir[168]. Malgr l'adoption des usages trusques, il
se conserva dans les dernires classes de ce peuple quelque chose de
l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, port
double, un dans chaque main,  la manire des Galls, fut toujours l'arme
favorite du paysan de l'Ombrie[169].

      Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.

      Note 167: [Grec: Ombrikoi, otan pors alllous echsin
      amphsbtsin, kathoplisthentes s en polem machontai, kai
      doukousi dikaiotera legein oi tous enantious aposphaxantes.] Nic.
      Damasc. ap. Stob. serm. XIII.

      Note 168: [Grec: Aischiston gountai ttmenoi zn all' anagkaion
       nikan  apothnskein.] Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.

      Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec.
      I.


ANNEES 1200  900. avant J.-C.

Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, prouvait ces alternatives
de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apports par
le commerce tranger commenaient  se dvelopper dans son sein. Ce fut,
selon toute apparence, durant le treizime sicle que des navigateurs venus
de l'Orient abordrent pour la premire fois la cte mridionale de la
Gaule; attirs par les avantages que le pays leur prsentait, ils y
revinrent, et y btirent des comptoirs. Les Pyrnes, les Cvennes, les
Alpes, recelaient alors  fleur de terre des mines d'or et d'argent; les
montagnes de l'intrieur, d'abondantes mines de fer[170]; la cte de la
Mditerrane fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir t
l'escarboucle[171]; et les indignes ligures ou gaulois pchaient autour
des les appeles aujourd'hui les d'Hires du corail dont ils ornaient
leurs armes[172] et que sa beaut fit rechercher des marchands de l'Orient.
En change de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de
leur traite: du verre, des tissus de laine, des mtaux ouvrs, des
instrumens de travail, surtout des armes[173].

      Note 170: Posidon. ap. Athen. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;
      l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.

      Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.

      Note 172: Curalium laudatissimum circ Stchades insulas... Galli
      gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.

      Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,
      c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den
      Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.

Tout fait prsumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine
aux Phniciens, qui, ds le onzime sicle, entourant d'une ligne immense
de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Mditerrane,
depuis Malte jusqu'au dtroit de Calp, s'en taient arrog la possession
exclusive. A l'gard de la Gaule, ils ne se bornrent pas  la traite de
littoral; l'existence de leurs mdailles dans des lieux loigns de la mer,
la nature de leur tablissement surtout tmoignent qu'ils colonisrent
assez avant l'intrieur. L'exploitation des mines les attirait
principalement dans le voisinage des Pyrnes, des Cvennes et des Alpes.
Ils construisirent mme, pour le service de cette exploitation, une route
qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, o ils
possdaient galement des mines et des comptoirs. Cette route passait par
les Pyrnes orientales, longeait le littoral de la Mditerrane gauloise,
et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par
sa grandeur et par la solidit de sa construction, et qui plus tard servit
de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrpides
navigateurs eurent dcouvert l'Ocan atlantique, ils nourent aussi des
relations de commerce avec la cte occidentale de la Gaule; surtout avec
Albion et les les voisines o ils trouvaient  bas prix de l'tain[175] et
une espce de murex, propre  la teinture noire[176].

      Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant
      la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posrent des
      bornes militaires  l'usage des armes romaines qui se rendaient en
      Espagne. Elle n'tait point l'ouvrage des Massaliotes, qui,  cette
      poque, n'taient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui
      d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi
      colossale. (V. ci-aprs, part. II, c. I). Les Romains remirent cette
      route  neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.

      Note 175: Le commerce de l'tain fit donner  ces les le nom de
      _Cassiterides_ (cassiteros, tain).

      Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cit.

Une antique tradition passe d'Asie en Grce et en Italie, o n'tant plus
comprise elle se dfigura, parlait de voyages accomplis dans tout
l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier ge de
civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La
Gaule, de son ct, conservait une tradition non moins ancienne et qui
n'tait pas sans rapport avec celle-l. Le souvenir vague d'un tat
meilleur amen par les bienfaits d'trangers puissans, de conqurans d'une
race divine, se perptuait de gnration en gnration parmi les peuples
galliques; et lorsqu'ils entrrent en relation avec les Grecs et les
Romains, frapps de la concidence des deux traditions, ils adoptrent tous
les rcits que ceux-ci leur dbitrent sur Hercule[177].

      Note 177: Incol id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus
      in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.
      l. XV, c. 9.

Quiconque rflchit  l'amour de l'antiquit orientale pour les symboles,
cesse de voir dans l'Hercule phnicien un personnage purement fabuleux, ou
une pure abstraction potique. Le dieu n  Tyr le jour mme de sa
fondation, protecteur insparable de cette ville o sa statue est enchane
dans les temps de prils publics; voyageur intrpide, posant et reculant
tour  tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conqurant
de pays subjugus par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en
ralit que le peuple qui excuta ces grandes choses; c'est le gnie tyrien
personnifi et difi. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la
fiction dpeint le hros; et l'on pourrait lire dans la lgende de la
Divinit l'histoire de ses adorateurs. Le dtail des courses d'Hercule en
Gaule confirme pleinement ce fait gnral; et l'on y suit, en quelque sorte
pas  pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la dcadence de la
colonie dont il est le symbole vident.

C'est  l'embouchure du Rhne que la tradition orientale fait arriver
d'abord Hercule; c'est prs de l qu'elle lui fait soutenir un premier et
terrible combat. Assailli  l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans
de Neptune, il a bientt puis ses flches, et va succomber, lorsque
Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec
leur aide, parvient  repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette
victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nmes),  laquelle un de
ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de
ne pas reconnatre sous ces dtails mythologiques le rcit d'un combat
livr par des montagnards de la cte aux colons phniciens, dans les champs
de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhne non loin de son embouchure;
combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumuls en si
prodigieuse quantit, auraient servi de munitions aux frondeurs phniciens.

      Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--[Grec: Alebin], Apollod.
      de Diis, l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous
      l'avons dj dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu
      montagnarde de cette cte portait le nom d'Albici (Csar, Bell.
      civil. I) ou d'[Grec: Albioikoi] (Strab. l. IV).

      Note 179: schyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.
      II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.

      Note 180: Stephan. Bysant. Ve. [Grec: Nemausos].

      Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,
      couverte de cailloux, situe prs du Rhne, entre la ville d'Arles et
      la mer.--_Crau_ drive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.

Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les
peuplades indignes parses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute
nation, de toute race, accourent  l'envi pour participer  ses
bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et
l'adoucissement des moeurs. Lui-mme il leur construit des villes, il leur
apprend  labourer la terre; par son influence toute-puissante, les
immolations d'trangers sont abolies; les lois deviennent moins
inhospitalires et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est--dire
l'autorit absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont
dtruites et font place  des gouvernemens _aristocratiques_[184],
constitution favorite du peuple phnicien. Tel est le caractre constant
des conqutes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.

      Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.

      Note 183: [Grec: Kateluse tas syntheis paranomias kai
      xenoktonias.] Diod. Sicul. ubi supr.--[Grec: Kathistas sphronika
      politeurata.] Dionys. Halic. l. I, c. 41.

      Note 184: [Grec: Paredke tn basileaian tois aristois tn
      egchrin.] Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--[Grec:
      Aristokratias....] Dionys. Halic. l. I, c. 41.

Si nous continuons  suivre sa marche, nous le voyons, aprs avoir civilis
le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intrieur par les valles du Rhne et
de la Sane. Mais un nouvel ennemi l'arrte, c'est Tauriske[185],
montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, dsole les routes et
dtruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court
l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les
fondemens de la ville d'Alsia sur le territoire duen. Ainsi, quelque part
qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi
les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes o la barbarie et
l'indpendance sauvage se retranchent et lui rsistent.

      Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cit par
      Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confdration
      de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.

Alsia, disent les rcits traditionnels, fut construite grande et
magnifique; elle devint le foyer et la ville-mre de toute la Gaule[186].
Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota
d'une gnration forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitt la
Gaule pour passer en Italie, Alsia dchut rapidement; les sauvages des
contres voisines s'tant mls  ses habitans, tout rentra peu  peu dans
la barbarie[187]. Avant son dpart, continuent les mythologues, Hercule
voulut laisser de sa gloire un monument imprissable. Les dieux le
contemplrent fendant les nuages et brisant les cmes glaces des
Alpes[188]. La route dont on lui attribue ici la construction, et 
laquelle son nom fut attach, est celle-l mme que nous mentionnions tout
 l'heure comme un ouvrage des Phniciens, et qui conduisait de la cte
gauloise en Italie, par le Col de Tende.

      Note 186: [Grec: Ektise polin eumegeth Alsian. apass ts
      Keltiks estian kai mtropolin.] Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 187: [Grec: Pantas tous katoikountas ekbarbarthnai syneb]
      Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectrunt
      Superi. . . . . . . .     Sil. Ital. l. III.  Virgil. neid. l. VI.
      --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.
      Marcell. l. XV, c. 9.


ANNEES 900  600. avant J.-C.

Au dclin de l'empire phnicien, ses colonies maritimes en Gaule tombrent
entre les mains des Rhodiens, puissans  leur tour sur la Mditerrane; ses
colonies intrieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques
villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], prs des bouches libyques
du Rhne; mais leur domination fut de courte dure. Leurs tablissemens
taient presque dserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque
tomb, quand les Phocens arrivrent.

      Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
      II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-aprs, part.
      II, c. I.


ANNEES 600  587. avant J.-C.

Ce fut l'an 600 avant Jsus-Christ que le premier vaisseau phocen jeta
l'ancre sur la cte gauloise,  l'est du Rhne; il tait conduit par un
marchand nomm Euxne[190], occup d'un voyage de dcouvertes. Le golfe o
il aborda dpendait du territoire des Sgobriges, une des tribus galliques
de la population ligurienne. Le chef ou roi des Sgobriges, que les
historiens appellent Nann, accueillit avec amiti ces trangers, et les
emmena dans sa maison, o un grand repas tait prpar; car ce jour-l il
mariait sa fille[191]. Mls parmi les prtendans Galls et Ligures, les
Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison
et d'herbes cuites[192].

      Note 190: Aristot. apud Athenum, l. XIII, c. 5.

      Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.

      Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.

La jeune fille, nomme Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les
autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibrienne[194],
conserve chez les Ligures et adopte par les Sgobriges, voulait qu'elle
ne se montrt qu' la fin portant  la main un vase rempli de quelque
boisson[195], et celui  qui elle prsenterait  boire devait tre rput
l'poux de son choix. Au moment o le festin s'achevait, elle entra donc,
et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle
s'arrta en face d'Euxne, et lui tendit la coupe. Ce choix imprvu frappa
de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnatre une inspiration
suprieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocen son gendre, et
lui concda pour dot le golfe o il avait pris terre. Euxne voulut
substituer au nom que sa femme avait port jusqu'alors un nom tir de sa
langue maternelle; par une double allusion au sien et  leur commune
histoire, il la nomma Aristoxne, c'est--dire _la meilleure des htesses_.

      Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--[Grec: Petta]. Arist. ap. Athen.
      Ubi supr.

      Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons
      du pays basque, en France et en Espagne.

      Note 195: Justin dit que cette boisson tait de l'eau: Virgo cm
      juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que
      c'tait du vin ml d'eau: [Grec: phial kekramenn] (ap. Athen.
      l. c). Ce vin, si c'tait du vin, provenait du commerce tranger,
      car la vigne n'tait pas encore introduite en Gaule.

      Note 196: [Grec: Eite apo tychs, eite kai di' alln aitian.]
      Aristot. ubi supr.

      Note 197: [Grec: Tou patros exiountos s kata theon genomens ts
      dses......] Idem, ibidem.

Sans perdre de temps, Euxne avait fait partir pour Phoce son vaisseau et
quelques-uns de ses compagnons, chargs de recruter des colons dans la
mre-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il
appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'le creuse en
forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de
terre troite[199]. Le sol de la presqu'le tait sec et pierreux; Nann,
par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert
d'paisses forts[200], mais o la terre, fertile et chaude, fut juge par
les Phocens convenir parfaitement  la culture des arbres de l'Ionie.

      Note 198: [Grec: Massalia], en latin, _Massilia_, et par
      corruption dans la basse latinit, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven.
      anonym. l. I, 17); d'o sont venus le mot provenal _Marsillo_ et
      le mot franais _Marseille_.

      Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.
      --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cs. Bell. civ. II, I.- Voyez
      ci-aprs, partie II, c. I.

      Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Cependant les messagers d'Euxne atteignirent la cte de l'Asie mineure et
le port de Phoce; ils exposrent aux magistrats les merveilleuses
aventures de leur voyage[201], et comment, dans des rgions dont elle
ignorait presque l'existence, Phoce se trouvait tout  coup matresse d'un
territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exalts par ces rcits, les
jeunes gens s'enrlrent en foule, et le trsor public, suivant l'usage, se
chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des
armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. 
leur dpart, les migrans prirent au foyer sacr de Phoce du feu destin 
brler perptuellement au foyer sacr de Massalie, vivante et potique
image de l'affection qu'ils promettaient  la mre-patrie; puis les longues
galres phocennes  cinquante rames[203], et portant  la proue la figure
sculpte d'un phoque, s'loignrent du port. Elles se rendirent
premirement  phse, o un oracle leur avait ordonn de relcher. L, une
femme d'un haut rang, nomme Aristarch, rvla au chef de l'expdition que
Diane, la grande desse phsienne, lui avait ordonn en songe de prendre
une de ses statues, et d'aller tablir son culte en Gaule; transports de
joie, les Phocens accueillirent  leur bord la prtresse et sa divinit,
et une heureuse traverse les conduisit dans les parages des
Sgobriges[204].

      Note 201: Reversi domum, referentes qu viderant, plures
      sollicitavre. Justin. XLIII, 3.

      Note 202: Idem, ibidem.

      Note 203: Herodot. l. I.

      Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-aprs, part. II, c. 1.

Massalie, alors, prit de grands dveloppemens; des cultures s'tablirent;
une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, btis sur la
cte par les Phniciens et les Rhodiens, furent relevs et reurent des
garnisons. Ces empitemens et une si rapide prosprit alarmrent les
Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservt bientt, comme
avaient fait jadis les Phniciens, ils se ligurent pour l'exterminer, et
elle ne dut son salut qu' l'assistance du pre d'Aristoxne. Mais ce
fidle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de
Nann  l'gard des Phocens, son fils et hritier Coman nourrissait contre
eux une haine secrte. Sans en avoir la certitude, la confdration
ligurienne le souponnait; pour sonder les intentions caches du roi
Sgobrige, elle lui dputa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:
Un jour, une chienne pria un berger de lui prter quelque coin de sa
cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne
demanda qu'il lui ft permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits
grandirent, et, forte de leur secours, la mre se dclara seule matresse
du logis. O roi, voil ton histoire! Ces trangers qui te paraissent
aujourd'hui faibles et mprisables, demain te feront la loi, et opprimeront
notre pays[205].

      Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,
      quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.

Coman applaudit  la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses
desseins; il se chargea mme de frapper sans dlai sur les Massaliotes un
coup aussi sr qu'imprvu.

On tait  l'poque de la floraison de la vigne, poque d'allgresse
gnrale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout
entire tait occupe de joyeux prparatifs; on dcorait de rameaux verts,
de roseaux, de guirlandes de fleurs, la faade des maisons et les places
publiques. Pendant les trois jours que durait la fte, les tribunaux
taient ferms et les travaux suspendus. Coman rsolut de profiter du
dsordre et de l'insouciance qu'une telle solennit entranait d'ordinaire,
pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y
envoya ouvertement, et sous prtexte d'assister aux rjouissances, une
troupe d'hommes dtermins; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec
leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,
conduisaient  Massalie une grande quantit de feuillages[207]. Lui-mme,
ds que la fte commena, alla se poster en embuscade dans un petit vallon
voisin avec sept mille soldats, attendant que ses missaires lui ouvrissent
les portes de la ville plonge dans le double sommeil de la fatigue et du
plaisir.

      Note 206: Meursii in Grc. fer. (t. III, p. 798). Cette fte
      s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les
      _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).

      Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci
      vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).

Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le djoua. Une proche
parente du roi, prise d'un jeune Massaliote, courut lui tout rvler, le
pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dnona la chose aux
magistrats. Les portes furent aussitt fermes, et l'on fit main-basse sur
les Sgobriges qui se trouvrent dans l'intrieur des murs. La nuit venue,
les habitans, tous arms, sortirent  petit bruit pour aller surprendre
Coman au lieu mme de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une
boucherie. Cerns et assaillis subitement dans une position o ils
pouvaient  peine agir, les Sgobriges n'opposrent aux Massaliotes aucune
rsistance; tous furent tus, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne
fit qu'irriter davantage la confdration ligurienne; la guerre se
poursuivit avec acharnement; et Massalie, puise par des pertes
journalires, allait succomber, lorsque des vnemens qui bouleversrent
toute la Gaule survinrent  propos pour la sauver[210]. Il est ncessaire 
l'intelligence de ces vnemens et de ceux qui les suivirent, que nous
interrompions quelques instans le fil de ce rcit, afin de reprendre les
choses d'un peu plus haut.

      Note 208: Adulterare cum Grco adolescente solita, in amplexu
      juvenis, miserata form ejus, insidias aperit, periculumque
      declinare jubet (Justin, ibid.).

      Note 209: Csa sunt cum ipso rege septem  millia hostium. Justin.
      l. XLIII, c. 4.

      Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.


ANNEES 1100  631 avant J.-C.

Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement
 la mme famille humaine que les Galls, mais qui leur tait devenu
tranger par l'effet d'une longue sparation[211]: c'tait le peuple des
Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci
occupait une immense tendue de pays; tandis que la Chersonse Taurique, et
la cte occidentale du Pont-Euxin, taient le sige de ses hordes
principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les
tribus de son arrire-garde parcouraient les bords du Tanas et du
Palus-Motide. Les moeurs sdentaires avaient pourtant commenc 
s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonse Taurique
btissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande
majorit de la race tenait encore avec passion  ses habitudes d'aventures
et de brigandages.

      Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.

      Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.

      Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs
      villes; Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed.
      Huds.).--phore, cit par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs
      d'entre eux habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: [Grec:
      Ephoros phsin autous en katageiois oikiais oikein as kalousin
      argillas.] _Argel_, en langue cambrienne, signifie un _couvert_,
      un _abri_. Taliesin. W. Archol. p. 80.--Merddhin Afallenau. W.
      arch. p. 152.

Ds le onzime sicle, les incursions de ces hordes  travers la Colchide,
le Pont, et jusque sur le littoral de la mer ge, rpandirent par toute
l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,
ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus
anciennes traditions de l'Ionie un rle important, moiti historique,
moiti fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaait le
royaume des ombres et l'entre des enfers autour du Palus-Motide, sur le
territoire mme occup par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant
ces deux ides de terreur, fit de la race kimmrienne une race infernale,
anthropophage, non moins irrsistible et non moins impitoyable que la mort,
dont elle habitait les domaines[217].

      Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
      --Paul. Oros. l. I, c. 21.

      Note 216: [Grec: Kata ti koinon tn Inn to phylon touto...]
      Strab. l. III.

      Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.
      l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.


ANNEES 631  587 avant J.-C.

Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du
Palus-Motide, si redoutes dans l'Asie, n'taient ni les plus
belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cdaient de
beaucoup, sous ces deux rapports,  celles qui parcouraient les bords du
Danube[218], marchant l't, se retranchant l'hiver dans leurs camps de
chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non
moins sauvages qu'elles. Il est trs-probable que ces tribus avances
commencrent de bonne heure  inquiter la frontire septentrionale de la
Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour
conqurir; toutefois, jusqu'au septime sicle avant notre re, ces
irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, 
cette poque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et
se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou
teutoniques, chasses en masse par d'autres nations fugitives, envahirent
les bords du Palus-Motide et du Pont-Euxin; et,  leur tour, chassrent
plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques
dpossdes[220]. Celles-ci remontrent la valle du Danube, et, poussant
devant elles leur avant-garde dj matresse du pays, la forcrent 
chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considrable de
Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef
de guerre, prtre et lgislateur[221], et se prcipita sur le nord de la
Gaule.

      Note 218: [Grec: To de pleiston (meros) kai machimtaton ep'
      eschatois koun para tn exo thalassan....] Plutarch. in Mario, p.
      412.

      Note 219: Plut. in Mario, l. c.

      Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 221: Voyez la 3me partie de cet ouvrage.

L'histoire ne nous a pas laiss le dtail positif de cette conqute; mais
l'tat relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses
rsultats furent consolids, peut, jusqu' un certain point, nous en faire
deviner la marche. Le grand effort de l'invasion parat s'tre port le
long de l'Ocan, sur la contre appele Armorique dans la langue des Kimris
comme dans celle des Galls. Les conqurans s'y rpandirent dans la
direction du nord au sud et de l'ouest  l'est, refoulant la population
envahie au pied des chanes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule
du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur
quelques points, les grands fleuves servirent de barrires  l'invasion;
les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrire la moyenne Loire et la
Vienne; les Aquitains, derrire la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut
franchi  son embouchure par un dtachement de la tribu kimrique des Boes,
qui s'tablit dans les landes dont l'Ocan est bord de ce ct.
Gnralement et en masse, on peut reprsenter la limite commune des deux
populations, aprs la conqute, par une ligne oblique et sinueuse, qui
suivrait la chane des Vosges et son appendice, celle des monts duens, la
moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se
terminer  la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions  peu prs
gales, l'une montagneuse, troite au nord, large au midi, et comprenant la
contre orientale dans toute sa longueur; l'autre, forme de plaines, large
au nord, troite au midi, et renfermant toute la cte de l'Ocan depuis
l'embouchure du Rhin jusqu' celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir
de la race conqurante; celle-l servit de boulevard  la race
envahie[222].

      Note 222: J'ai t conduit  dterminer ainsi la limite des deux
      races par un grand nombre de considrations tires: 1 de la
      diffrence des idiomes, telle qu'on peut la dduire des noms de
      localits, de peuples et d'individus; 2 de la dissemblance ou de la
      conformit des moeurs et des institutions; 3 et surtout de la
      composition des grandes confdrations politiques qui se disputrent
      l'influence et la domination, quand les races eurent cess de se
      disputer le sol, et qui se sont bases, sur l'antique diversit
      d'origine. Voyez la 2me partie de cet ouvrage, _passm_; et, en
      particulier, le chapitre 1er, qui contient une description
      gographique dtaille de la Transalpine.

Mais ce partage ne s'opra point instantanment et avec rgularit; la
Gaule fut le thtre d'un long dsordre, de croisemens et de chocs
multiplis entre toutes ces peuplades errantes, sdentaires, envahissantes,
envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un sicle pour que
chacune d'elles pt se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en
paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire
envahi, s'y maintint mle  la population conqurante; quelques tribus
mme, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvrent amenes au
milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement rgulier
de l'invasion poussait de l'ouest  l'est la plus grande partie des Galls
cnomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les dues, les
Arvernes, une tribu de Bituriges, entrane par une impulsion contraire,
vint d'orient en occident s'tablir au-dessus des Boes, entre la Gironde
et l'Ocan.


ANNEE 587 avant J.-C.

Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la
Gaule ncessita bientt des migrations considrables. Les tribus
accumules, au nord-est, dans la Squanie et l'Helvtie, envoyrent au
dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un
chef nomm Sigovse; elle sortit de la Gaule par la fort Hercynie[223], et
se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], o
elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en
mme temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les dues, les
Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour
chef le Biturige Bellovse[225]. La force des deux hordes runies montait,
dit-on,  trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanes donnrent
naissance  la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,
trouvant son royaume trop peupl, envoya ses deux neveux fonder au loin
deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable
commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait
l'arrive des Galls en Italie  la vengeance d'un mari outrag. C'tait,
disait-on, le Lucumon trusque, Arns, qui, voyant sa femme sduite et
enleve par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,
avait pass les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen
de cet appt irrsistible, avait attir les Gaulois sur sa patrie[228]. Les
crivains de l'histoire romaine rapportent srieusement ces traditions
futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions mritent
gnralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice
en les mprisant. Ce furent, dit-il, des bouleversemens intrieurs qui
poussrent les Galls hors de leur pays[230].

      Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 225: Belloveso haud paul ltiorem in Italiam viam Dii dabant.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.

      Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....
      Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.

      Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas qurendi,
      intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont
      Justin a abrg l'ouvrage, tait originaire de la Gaule, et en avait
      tudi particulirement l'histoire.

L'hiver durait encore lorsque Bellovse et sa horde arrivrent au pied des
Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examin
l'tat des chemins[231], et dressrent leurs tentes sur les bords de la
Durance et du Rhne. Ils y taient camps depuis plusieurs jours, quand ils
virent arriver  eux des trangers qui imploraient leur assistance;
c'taient des dputs de la ville de Massalie, alors assige par les
Ligures et rduite  toute extrmit. Les Galls coutrent avec intrt la
prire des Phocens, et le rcit de leur migration, de leurs combats, de
leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image
de leur propre histoire, dans sa destine un prsage du sort qui les
attendait eux-mmes[232]; et ils rsolurent de le faire triompher de ses
ennemis. Conduits par les dputs, ils attaqurent  l'improviste l'arme
ligurienne, la battirent, aidrent les Massaliotes  reconqurir les terres
qui leur avaient t enleves et leur en livrrent de nouvelles[233].

      Note 231: Qum circumspectarent, qunam per juncta coelo juga.....
      transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 232: Id Galli fortun su omen rati..... Idem, ibidem.

      Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occuprant
      locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.

Sitt que cette expdition fut termine, Bellovse entra dans les Alpes,
dboucha par le mont Genvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui
habitaient entre le P et la Doria, et marcha vers la frontire de la
Nouvelle-trurie. Les trusques accoururent lui disputer le passage du
Tsin, mais ils furent dfaits et mis en droute[235], laissant au pouvoir
de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tsin, le P et la
rivire Humatia, aujourd'hui le Srio. Un canton de ce territoire
renfermait, ainsi que nous l'avons racont plus haut, quelques tribus
galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,
depuis trois cents ans, libres du joug des trusques; et ce canton portait
encore le nom d'Isombrie[236]. On peut prsumer, quoique l'histoire ne
l'nonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reurent, comme
des frres et des librateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-del des
Alpes, et qu'ils ne restrent point trangers au succs de la journe du
Tsin. Quant  la horde de Bellovse, ce fut pour elle un vnement de
favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant
la mme langue et issus des mmes aeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le
nom rappelait aux dues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Sane et
leur terre natale[237]. Frapps de cette concidence, et la regardant comme
un prsage heureux, tous, dues, Arvernes, Bituriges, adoptrent pour leur
nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe
romaine. Bellovse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de
chef-lieu  sa horde devenue sdentaire; il la plaa dans une plaine  six
lieues du Tsin, et  six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma
depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui mme a conserv la
trace de son ancien nom[238].

      Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c.
      34.

      Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.

      Note 236: Voyez ci-dessus, priode 1000  600 av. JC.

      Note 237: Qum in quo consederant, agrum Insubrium appellari
      audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem... Tit. Liv.
      l. V, c. 34.

      Note 238: Mediolanum appellrunt. Id. ibid.--C'est la ville de
      Milan.


ANNEES 587  521. avant J.-C.

C'taient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoules
par les nations galliques de l'occident, avaient dcharg leur population
de l'autre ct des Alpes; ce fut bientt le tour de celles-ci. Des
Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cnomans, se formrent en horde, sous
un chef nomm l'_Ouragan_, en langue gallique le-Dov[239] (Elitovius); et,
aprs avoir err quelque temps sur les bords du Rhne[240], passrent en
Italie, o, avec le secours des Insubres[241], ils chassrent les trusques
de tout le reste de la Transpadane, jusqu' la frontire des Vntes. Les
principales bourgades qu'ils fondrent, avec les dbris des cits
trusques, furent Brixia[242] prs du Mela, et Vrone[243] sur l'Adige.

      Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_,
      vent; _dobh_, imptueux, orageux.

      Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxt Massiliam habitasse in
      Volcis. Plin. l. III, c. 19.

      Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.

      Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville
      fortifie.

      Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot parat compos de
      _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partage par
      ttes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot
      _Fearann_.

A quelque temps de l, une troisime migration partit encore de la Gaule
pour se diriger vers l'Italie. Elle tait moins nombreuse que les
premires, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Lves, Lebekes)
que les Galls avaient dplaces dans leurs courses; elle passa les Alpes
maritimes, et s'tablit  l'occident des Insubres, dont elle ne fut spare
que par le Tsin[244].

      Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.
      --Plin. l. III, c. 17.

Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conqute emportait les
conqurans eux-mmes. L'avant-garde des Kimris, pousse par la masse des
envahisseurs qui se pressaient derrire elle, se vit contrainte de suivre
la route trace par les vaincus, et d'migrer  son tour. Une grande horde,
compose de Boes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'taient empars du
territoire situ autour des sources de la Seine), traversa l'Helvtie, et
franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entirement occupe
par les migrations prcdentes, les nouveaux venus passrent[245] sur des
radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommrent le P[246]),
et chassrent les trusques de toute la rive droite. Voici comment ils
firent entre eux le partage du pays.

      Note 245: Pennino deind Boi Lingonesque transgressi..... Pado
      ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,
      voyez Polybe, l. II, p. 105.

      Note 246: [Grec: Para ge men tois egchriois oo potamos
      prosagoreuetai Bodegkos.] Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod
      significat _fundo carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'aprs un
      tymologiste grec, l'autre nom du P, _Padus_, serait driv du
      mot gaulois _Pades_ signifiant _Sapin_: Metrodorus Scepsius
      dicit: quoniam circ fontem arbor multa sit picea, qu Pades
      gallic vocetur, Padum hoc nomen accepisse. Plin. l. c.

Les Boes eurent pour frontire  l'est la petite rivire d'Utens,
aujourd'hui le Montone,  l'ouest le Taro, au nord le P, au midi l'Apennin
ligurien. Cette tribu tait la plus puissante des trois, et joua toujours
le principal rle dans leur confdration, entre le lit du P, sa branche la
plus mridionale, nomme Padusa, et la mer. Les Anamans se placrent 
l'occident des Boes, entre le Taro et la petite rivire Varusa,
aujourd'hui la Versa. Les Boes tablirent leur chef-lieu sur les ruines
de la cit de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la
domination trusque; ils changrent son nom en celui de Bononia[247].

      Note 247: Felsina vocitata qum princeps Etruri esset.
      Plin. l. III, c. 15.

Les trusques taient ainsi repousss au-del de l'Apennin, et la contre
circumpadane envahie tout entire, lorsqu'une nouvelle bande d'migrs
Kimris arriva; c'taient des Snons[248], partis des frontires bituriges
et duennes, o leur nation s'tait fixe. N'ayant pas de place sur les
bords du P, ils chassrent les Ombres du littoral de la mer suprieure,
depuis l'Utens jusqu'au fleuve sis[249], et, non loin de ce dernier
fleuve, ils fondrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom
national, et fut appel Sna[250]. La date de cet vnement, qui termina la
srie des migrations gallo-kimriques en Italie, peut tre fixe  l'anne
521[251], soixante-sixime aprs l'expdition de Bellovse, cent dixime
aprs le dpart des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.
Le repos des populations transalpines,  partir de cette poque, semble
annoncer que la Gaule se constitue, et que les dsordres de la conqute
sont  peu prs calms.

      Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum..... Tit. Liv.
      l. c.

      Note 249: Ab Utente flumine ad sim fines habure. Tit. Liv. l. V,
      c. 35.

      Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.

      Note 251: Dans cette anne (232me de Rome et 13me du rgne de
      Tarquin-le-Superbe; correspondante  la 4me anne de la LXIVme
      olympiade), les Ombres dpossds par les Senons assigrent la
      ville grecque de Cumes dans le pays des Opiques. [Grec: Ombrikoi
      upo Keltn exelathenies... Kumn tn en Opikois ellnida polin
      epecheirsan.] Dionys. Halic. l. VII.

Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les
contres o les deux races se trouvent en prsence, nous pourrons nous
reprsenter comme il suit leur situation relative dans la premire moiti
du sixime sicle.

En Italie, la ligne de dmarcation est nettement trace par le cours du P;
les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.

En Gaule, la rgion montagneuse, orientale et mridionale appartient aux
Galls; le reste du pays jusqu' la Garonne est au pouvoir de la race
kimrique, plus ou moins mlange de Galls vers le midi et le centre, pure
dans le nord.

Dans l'le d'Albion que les Kimris ont envahie en mme temps que le
continent gaulois, et  laquelle un de leurs chefs a impos le nouveau nom
de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed
servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite
toute la partie situe au midi; les Galls se maintiennent libres dans la
partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont diviss en trois nations:
les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou
_Maates_[254]; et celles qui, habitant l'paisse fort situe au pied des
monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de
_Celyddon_[255] (Caldoniens), dans le dialecte des Kimris.

      Note 252: _Ynys Prydain_, l'le de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
      Britannia, [Grec: Pretanis, Bretania, Bretannik.] Camden. Britan.
      p. 1.

      Note 253: _Albani_. Les montagnards cossais se donnent encore
      aujourd'hui le nom d'_Albannach_.

      Note 254: _Maat_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_,
      contre.--Armstrong's gael. diction.

      Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.

Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les
valles des Alpes illyriennes, o, par sa multiplication et ses conqutes,
elle forme dj des peuplades considrables, tant de pur sang gallique que
de sang gallique et illyrien mlangs; telles que les Carnes, les
Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possde la rive gauche du fleuve
et le littoral de l'Ocan; elle se divise en trois grandes hordes ou
confdrations.

1 Le noyau de la race, portant spcialement le nom national, et habitant
la presqu'le Kimrique ou Cimbrique[256] et la cte circonvoisine.

      Note 256: Aujourd'hui le Jutland.

2 La confdration des Boes ou Bogs, c'est--dire des hommes
_terribles_[257]; ayant pour sjour le fertile bassin qu'entourent les
monts Sudtes et la fort Hercynie[258]. Plusieurs tribus boennes avaient
pris part  la conqute de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus
haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire
aquitain,  l'embouchure de la Garonne; les autres passrent en Italie.

      Note 257: Boi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_,
      terrible. V. Owen's Welsh diction.

      Note 258: Aujourd'hui la Bohme, _Boo-haemum_. Ce nom, qui
      signifie en langue germanique demeure des Boes (_Boo-heim_) lui
      fut donn par les Marcomans, qui s'en emparrent aprs en avoir
      expuls les habitans. Tacit. German. c. 28.

3 La confdration des Belgs ou Belges, dont le nom parat signifier
_guerriers_[259]: errante dans les forts qui bordent la rive droite du
Rhin, elle menace la Gaule, o nous la verrons bientt jouer  son tour le
rle de conqurante.

      Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.

Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se
trouveront en opposition, nous continuerons  les distinguer l'une de
l'autre par leurs noms gnriques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,
abstraction faite de la diversit d'origine, nous les montrerons en contact
avec des peuples appartenant  d'autres familles humaines, la dnomination
vulgairement reue de _Gaulois_ nous servira pour dsigner, soit les deux
races en commun, soit l'une d'elles sparment; quelquefois mme ce mot
sera pris dans une acception toute gographique, et signifiera
collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aeux qu'ils
descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,
pour nous conformer  l'usage, la division du territoire gaulois contigu
aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et
la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant 
ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que
l'histoire a consacre.




CHAPITRE II.

GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les truques; ensuite sous
les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la
presqu'le.--Le sige de Clusium les met en contact avec les Romains.
--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assigent le Capitole.--Ligue
dfensive des nations latines et trusques; les Gaulois sont battus prs
d'Arde par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont
repousss.--Confrences avec les Romains; elles sont rompues; elles se
renouent; un trait de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs
bandes gauloises sont dtruites par trahison; les autres regagnent la
Cisalpine.

391--390.


ANNEES 587  391 avant J.-C.

Au moment o les migrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie
prsentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie
trusque avait construit des villes, dfrich les campagnes, creus des
ports et de nombreux canaux, rendu le P navigable dans la presque totalit
de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance
commerciale, avait mrit de donner son nom au golfe qui en baignait les
murs[261]. Toute cette prosprit, toute cette civilisation eurent bientt
disparu. Les champs abandonns se recouvrirent de forts ou de pturages;
et des chaumires gauloises[262] s'levrent de nouveau sur l'emplacement
de ces grandes cits qui avaient succd elles-mmes  des chaumires et 
des bourgades gauloises.

      Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi  Pado fecre Thusci.
      Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.

      Note 261: Nobilis portus Hatri  quo Hatriaticum mare
      appellabatur. Plin. l. III, c. 15.

      Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.

Cependant elles ne prirent pas toutes: par un concours de circonstances
aujourd'hui inconnues, cinq restrent debout: deux dans la Transpadane et
trois dans la partie de l'Ombrie dont les Snons s'taient empars. Les
premires furent, Mantua[263] (Mantoue), dfendue par le Mincio, qui
formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de
commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-trurie[264], et jadis le
boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,
Ravenne, btie en bois, au milieu des marcages de l'Adriatique[265],
Butrium, dpendance de Ravenne[266] et Ariminum[267].  quelque motif que
ces villes dussent d'avoir t pargnes, leur existence, on le sent bien,
tait trs-incertaine et trs-prcaire; Melpum en prsenta un exemple
terrible; pour avoir mcontent ses nouveaux matres, il se vit assailli 
l'improviste, pill et dtruit de fond en comble[268].

      Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,
      c. 19.--Virgil. neid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X neid.

      Note 264: Plin. l. III, c. 17.

      Note 265: [Grec: En de tois elesi megist men esti Raouenna,
      xylopags ol kai diarrutos... Ombrikn katoikia.] Strab. l. V.

      Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.

      Note 267: Aujourd'hui Rimini.--[Grec: To d' Ariminon Ombrikn esti
      katoikia kathaper kai  Raouenna, dedektai d' epoikous Rmaious
      ekatera.] Strab. l. c.

      Note 268: Plin. l. III, c. 17.

Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour viter
un sort pareil n'eurent dans la suite qu' se fliciter de leur situation.
Places au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni got ni
habilet, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitrent sans
concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepts d'o les
Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, o ils portaient
les produits de leurs champs et le butin amass dans leurs courses.
C'taient de petits tats indpendans, tributaires, selon toute apparence,
des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours
garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralit rigoureuse;
les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas mme mentionns
dans la longue srie des guerres que les peuples gaulois et italiens se
livrrent pendant trois sicles dans toutes les parties de la pninsule.

A part ces points isols o la civilisation s'tait en quelque sorte
retranche, le pays ne prsenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le
tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines  cette poque:
Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant
sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne
s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: l se bornaient leur
science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient  leurs yeux
toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec
soi,  tout vnement[269]. Chaque printemps, des bandes d'aventuriers
partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de
l'trurie, de la Campanie, de la Grande-Grce; l'hiver les ramenait dans
leurs foyers, o elles dposaient en commun le butin conquis durant
l'expdition: c'tait l le trsor public de la cit.

      Note 269: [Grec: Oikoun de kata kmas ateichistous, ts loips
      kataskeus amoiroi kathesttes dia gar te stibadokoitein kai
      krephagein ete de mdev allo pln ta polemika kai ta kata
      gergian askein, aplous eichon tous bious, out' epistms alls
      oute techns par' autois to parapan ginskomens. Iparxis ge mn
      ekastois n thremmata kai chruaos...] Polyb. l. II, p. 106.

La Grande-Grce fut d'abord le but privilgi de ces courses. La cupidit
des Gaulois trouvait un appt inpuisable, et leur audace une proie facile
dans ces rpubliques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,
Tarente, Crotone, Locres, Mtaponte. Aussi toute cette cte fut
horriblement saccage. A Caulon on vit la population, fatigue de tant de
ravages, s'embarquer tout entire, et se rfugier en Sicile. Dans ces
expditions loignes de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement
la mer suprieure jusqu' l'extrmit de la pninsule, vitant avec le plus
grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les
approches du Latium, petit canton peupl de nations belliqueuses et
pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.

Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Aprs avoir obi
long-temps  des rois, elle s'tait organise en rpublique aristocratique,
sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui runissaient le triple
caractre de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis
sa fondation, Rome suivait,  l'gard de ses voisins, un systme rgulier
de conqutes; la guerre, dans le but d'accrotre son territoire, tait pour
elle ce qu'tait pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de
pillage. Dj, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium
avaient reconnu sa suprmatie; et, sous le nom d'allis, elle les tenait
dans une sujtion tellement troite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre
la guerre ou la paix sans son assentiment. Matresse de la rive gauche du
Tibre, elle aspirait  s'tendre galement sur la rive droite; Ves et
Falries, deux des plus puissantes cits de l'trurie mridionale, venaient
de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les
Gaulois cisalpins.


ANNEE 391 avant J.-C.

Malgr leurs continuelles expditions dans les trois quarts de l'Italie et
la mortalit qui devait en tre la suite, les Cisalpins croissaient
rapidement en population; et bientt, se trouvant trop  l'troit sur leur
territoire, ils songrent  en reculer les limites. Pour cela, ils
choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'taient spars que par
l'Apennin. Trente mille guerriers snons[270] passrent subitement ces
montagnes et vinrent proposer aux trusques un partage fraternel de leurs
terres. Ils s'adressrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute
rponse, prirent les armes et fermrent les portes de leur ville; les
Gaulois y mirent le sige.

      Note 270: [Greek: Peri trismurious.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.

Clusium, situ  l'extrmit des marais qui portent son nom, occupait dans
la confdration trusque un rang distingu; mais cette confdration,
harcele au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'tait plus en
tat de protger ses membres; elle avait mme dclar dans une assemble
solennelle que chaque cit serait laisse dsormais  ses propres
ressources; tant il serait imprudent, disait-on, que l'trurie s'engaget
dans des querelles gnrales, ayant  sa porte cette race gauloise avec
laquelle il n'existait ni guerre dclare, ni paix assure[271]!

      Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,
      nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.

En ce pressant danger, les Clusins implorrent l'assistance de Rome, dont
ils n'taient loigns que de trois journes de marche. Durant la guerre o
les Vens succombrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicits
par leurs frres de Ves, avaient refus de se joindre  eux; ils firent
valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyrent au snat
romain[272]: Si nous ne sommes pas vos allis, lui crivirent-ils; vous le
voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis. Quelque faible, quelque
honteux mme que ft le service allgu, Rome, toujours empresse de mettre
un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant
de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des
ambassadeurs chargs d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il
se pouvait,  un accommodement. Cette mission fut confie  trois jeunes
patriciens de l'antique et clbre famille des Fabius.

      Note 272: Qud Veentes consanguineos adverss populum romanum,
      non defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.

Le caractre hautain et violent des Fabius convenait mal  une mission de
paix[273]; nanmoins l'ouverture de la confrence fut assez calme. Le chef
suprme des Snons, qui portait en langue kimrique le titre de
_Brenn_[274], exposa que, mcontens de leurs terres, ses compatriotes et
lui venaient en chercher d'autres dans l'trurie; voyant les Clusins
possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en
avaient rclam une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient 
main arme; l'abandon de ces terres tait, disait-il, l'unique condition de
la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: Les Romains
nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les
trusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de
notre querelle; nous la viderons en votre prsence, afin que vous puissiez
redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste
des hommes[276]. A ces paroles les envoys eurent peine  rprimer leur
colre. Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?
s'cria l'an des trois frres, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?
qu'avez-vous  faire avec l'trurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le
Brenn snonais[278], est celui-l mme que vous faites valoir, vous autres
Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les rduisez en
esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous dtruisez leurs
villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons  la pointe de
nos pes; tout appartient aux hommes de coeur[280].

      Note 273: Mitis legatio, ni prferoces legatos..... habuisset.
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains
      prirent ce nom de dignit pour le nom propre du chef gaulois.

      Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latis possideant quam
      colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari
      non posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.

      Note 276: Corm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent
      quantm Galli virtute cteros mortales prstarent. Tit. Liv. l. V,
      c. 36.

      Note 277: Quid in Etruri rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?
      Idem. l. c.

      Note 278: [Grec: Gelassas o basileus t Galatn Brennos.....]
      Plut. Camill. p. 136.

      Note 279: [Greek: Eph'ous umeis strateuontes, ean m metadsin
      umin tn agathn, andrapodizesthe, lenlateite, kai kataskaptete
      tas poleis autn.] Plutarch. Camil. l. c.

      Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse. Tit.
      Liv. l. V, c. 36.

Les Fabius dissimulrent leur ressentiment, et sous prtexte de vouloir, en
qualit de mdiateurs, confrer avec les Clusins, ils demandrent  entrer
dans la place. Ils y trouvrent les esprits inclins  la paix. Les
assigs avaient tenu conseil; presss d'en finir  tout prix, ils avaient
rsolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres
si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais
les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortrent les
Clusins  persvrer, et, dans la colre qui les transportait, oubliant le
caractre pacifique de leur mission, eux-mmes s'offrirent  diriger une
sortie sur le camp ennemi.

      Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.

Les assigs n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient
que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se
verrait force, quoiqu'elle en et, d'agir plus efficacement comme allie,
et peut-tre d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par
les trois Fabius[282], ils attaqurent un parti gaulois qui traversait la
plaine en dsordre sur la foi des prliminaires de paix. Comme la mle
commenait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef snon d'une haute
stature, que l'ardeur de combattre avait port en avant des premiers rangs,
le pera de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitt
pied  terre pour le dpouiller. La course rapide du Romain et l'clat de
ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais
sitt qu'il fut reconnu, ce cri, _l'ambassadeur romain_! circula de
bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant
qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Snons
devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans
dlai il rassembla les chefs de son arme pour en confrer avec eux.

      Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.
      --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.

      Note 283: [Greek: Agnotheis en arch, dia to tn synodon ixeian
      genesthai, kai ta opla perilamnonta tn opsina apokruptein.]
      Plutarch. in Camil. p. 136.

      Note 284:: Per totam aciem _romanum legatum esse_... Tit. Liv. l. V,
      c. 36.

Les voix furent partages dans le conseil snonais. Les plus jeunes et les
plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard,  grandes
journes[285]; ceux  qui l'ge et l'exprience donnaient plus d'autorit
firent sentir quelle imprudence il y aurait  s'engager avec si peu de
forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus
belliqueux de l'Italie, et derrire l'trurie en armes. Ils insistrent
pour qu'on ft venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs
gaulois se rangrent  cet avis; voulant mme donner  leur cause toutes
les apparences de la justice, ils arrtrent qu'une dputation serait
d'abord envoye  Rome pour dnoncer le crime des Fabius, et demander que
les coupables leur fussent livrs. On choisit pour cette mission plusieurs
chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].
D'autres missaires se rendirent chez les Snons et chez les Boes[287],
et l'arme gauloise se tint renferme dans son camp, sans inquiter
davantage Clusium.

      Note 285: Erant qui extempl Romam eundum censerent; vicere
      seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.

      Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.


ANNEE 390 avant J.-C.

La vue de ces trangers et la menace d'une guerre inattendue jetrent la
surprise dans Rome. Le snat convint des torts de ses ambassadeurs; il
offrit aux Gaulois, en rparation, de fortes sommes d'argent[288], les
pressant de renoncer  leur poursuite. Ceux-ci persistrent. La
condamnation des coupables fut alors mise en dlibration; mais la famille
Fabia tait puissante par ses clients, par ses richesses, et par les
magistratures qu'elle occupait. L'assemble aristocratique craignit de
prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;
elle ne redoutait pas moins que, dans le cas o elle absoudrait les
accuss, le peuple ne la rendt responsable des suites de la guerre[289].
Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement  la dcision de
l'assemble plbienne.

      Note 288: [ de gerousia... epeithe tous presbeutas tn Keltn ta
      chrmata labein peri tn dikmenn.] Diod. Sic. l. XIV, p. 321.

      Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c.
      36.

Le crime des Fabius, d'aprs la loi romaine, n'tait pas seulement un crime
politique; c'tait aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les
Romains, ne commenait sans l'intervention des _fciales_ ou fciaux, sorte
de prtres-hrauts, qui, la tte couronne de verveine, d'aprs un
crmonial consacr, lanaient sur le sol ennemi une javeline ensanglante;
tel tait le prliminaire oblig des hostilits. La corporation des
fciaux, intresse au maintien de ses privilges, se chargea de poursuivre
devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frres. Ces
prtres parlrent avec chaleur de la religion viole et de la justice
divine et humaine qui rclamait les coupables. Ne vous faites pas leurs
complices, disaient-ils au peuple; ils ont attir sur nous une guerre
inique; que leur tte soit livre en expiation, si vous n'aimez mieux que
l'expiation retombe sur la vtre[290]! L'assemble, gagne par les
largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs compose en grande partie de
ses clients, traita avec le dernier mpris les accusateurs et
l'accusation[291].

      Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 291: [Grec: Periubrisan oi polloi ta theia kai kategelasan.]
      Plutarch. in Camil. ubi supr.

Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'poque du
renouvellement des grandes magistratures tait arriv, ils furent nomms 
la plus haute charge de la rpublique, celle de _tribuns militaires avec
puissance consulaire_[292], et reurent le commandement de la guerre qu'ils
avaient si follement et si injustement provoque. Les ambassadeurs gaulois
sortirent de Rome plus irrits qu'ils n'y taient entrs.

      Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils taient six, et
      partageaient entre eux l'autorit et les attributions des consuls.
      Tit. Liv. passim.

A leur dpart, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires
pronona les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:
Quiconque veut le salut de la rpublique me suive[293]! C'tait la
formule usite dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de
_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitt deux pavillons furent
arbors  la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,
autour duquel les cavaliers se runirent: l'autre rouge, qui servit de
signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent
la banlieue de Rome, enrlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes
furent pris sur ces milices leves  la hte; on y joignit vingt-quatre
mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les prparatifs du
dpart.

      Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
      Tit. Liv. passim.

      Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel  tumendo. Cicer.
      Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.

      Note 295: Servius. Virgil. neid. VIII, 4.

Le rcit des vnemens qui s'taient passs  Rome sous les yeux mme des
ambassadeurs porta au plus haut degr l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils
n'eussent encore reu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient
des bords du P, ils se mirent en marche  l'instant mme, sans dsordre
cependant, et sans commettre de dvastations sur leur route. Tout fuyait
devant eux. Les habitans des bourgades et des villages dsertaient  leur
approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois
s'efforaient de rassurer les esprits. Passaient-ils prs des murailles
d'une ville, on les entendait proclamer  grands cris qu'ils allaient 
Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les
autres peuples comme des amis[296]. Ils traversrent le Tibre, et,
cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu o la petite
rivire d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec
imptuosit dans le fleuve. C'est l,  une demi-journe de Rome, qu'ils
virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de
fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines crmonies
religieuses qui, chez lui, devaient prcder indispensablement les grandes
batailles[297], ils entonnrent le chant de guerre, et appelrent les
Romains au combat par des hurlemens que l'cho des montagnes rendait encore
plus effroyables[298].

      Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--[Grec: Monois
      polemein Rmaiois, tous d' allous philous epistasthai.] Plut.
      Camil. p. 137.

      Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.

      Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta
      compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.

De l'autre ct de l'Allia s'tendait une vaste plaine borne  l'occident
par le Tibre,  l'orient par des collines assez loignes; les Romains s'y
rangrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche
sur le fleuve; mais la distance d'une aile  l'autre tant trop grande pour
que la ligne ft partout galement garnie, le centre manqua de profondeur
et de force. Outre cela, comme ils tenaient  la possession de ces
hauteurs, qui les empchaient d'tre dbords, ils y placrent toute leur
rserve, compose de vtrans d'lite appels _subsidiarii_, parce qu'ils
attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur
bouclier[299].

      Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.

Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prvu, le combat s'engagea par
la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de dbusquer l'ennemi
des monticules; il fut reu vigoureusement par la rserve romaine soutenue
de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec galit de
succs de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'arme gauloise
s'branla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire  cette
nation, les cris et le bruit des armes frappes sur les boucliers, les
Romains, sans attendre le choc, se dbandrent, entranant dans leur
mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut ds lors une vritable
boucherie. Les fuyards presss entre les Gaulois et le fleuve furent, pour
la plupart, massacrs sur la rive mme. Un grand nombre, en voulant
traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'tait pas guable, se noyrent, ou
percs par les traits de l'ennemi, ou emports par le courant[300]. Ceux
qui parvinrent  gagner le bord oppos, oubliant dans leur frayeur et
famille et patrie, coururent se renfermer  Ves, que la rpublique avait
fait rcemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur
rsistance tait dsormais inutile; elles battirent en retraite le plus
vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi  dos, elles
traversrent, sans s'arrter, la ville d'une extrmit  l'autre, et se
rfugirent dans la citadelle, publiant pour tout dtail que l'arme tait
anantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mmorable
fut livre le 16 du mois de juillet[303].

      Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.

      Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 302: Romam petire, et, ne clausis quidem portis urbis, in
      arcem confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--[Grec: Anoploi
      phygontes eis Rmn, apggeilan panias apollenai.] Diodor. Sicul.
      l. XIV, p. 323.

      Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.
      Camil. p. 137 et 144.

Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia  Rome, et si
les Gaulois avaient march au mme instant sur la ville, c'en tait fait de
la rpublique et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un
grand butin et d'une grande victoire gagne sans peine, les vainqueurs se
livrrent  la dbauche. Ils passrent le reste du jour, la nuit et une
partie du lendemain  piller les bagages des Romains,  boire, et  couper
les ttes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophes au bout de
leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs
chevaux.

      Note 304: [Grec: Ei men euthus epkolouthsan oi Galatai tois
      pheugousi ouden an ekluse tn Rmn ardn anairethnai.] Plut. in
      Camil. p. 137.

      Note 305: [Grec: Anakoptontes tas kephalas tn teteleutkotn.]
      Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Aprs s'tre partag ce qu'il y avait de plus prcieux dans le butin, ils
entassrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le
coucher du soleil, ils arrivrent au confluent du Tibre et de l'Anio. L,
ils furent informs par leurs claireurs que les Romains ne faisaient
paratre aucun signe extrieur de dfense; que les portes de la ville
restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat arm ne se montraient sur
les murailles[306]. Ce rapport les inquita. Ils craignirent qu'une
tranquillit aussi inexplicable ne cacht quelque stratagme; et, remettant
l'attaque au lendemain, ils dressrent leurs tentes au pied du mont sacr.

      Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare,
      non armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.

L'vnement d'Allia avait frapp les Romains de la plus accablante
consternation: un abattement stupide rgna d'abord dans la ville; le snat
ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;
on ne songeait mme pas  fermer les portes. Bientt, et d'un soudain lan,
on passa de cet extrme accablement  des rsolutions d'une nergie
extrme; on dcrta que le snat se retirerait dans la citadelle avec mille
des hommes en tat de combattre[307], et que le reste de la population
irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec
activit  approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y
transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dpt ce
qu'elle possdait de plus prcieux[308]; et les chemins commencrent  se
couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.
Cependant la ville ne demeura pas entirement dserte. Plusieurs citoyens
que retenaient l'ge et les infirmits, ou le manque absolu de ressources,
ou le dsespoir et la honte d'aller traner  l'tranger le spectacle de
leur misre, rsolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au
sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux
qui avaient rempli des charges publiques se parrent des insignes de leur
rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placrent sur leurs
siges orns d'ivoire, un bton d'ivoire  la main. Telle tait la
situation intrieure de Rome, lorsque les claireurs gaulois s'avancrent
jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A
la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrive, et
se renfermrent prcipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant 
baisser, ils pensrent que l'ennemi ne diffrait que pour profiter de la
lumire douteuse du crpuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la
frayeur fut  son comble quand on vit la nuit s'avancer. Ils ont attendu
les tnbres, se disait-on, afin d'ajouter  la destruction toutes les
horreurs d'un sac nocturne[309]. La nuit s'coula dans ces angoisses. Au
lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par
la porte Colline.

      Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
      Florus, l. I, c. 13.

      Note 308: [Ex ols ts poles, eis ena topon, tn agathn
      sunthroismenn.] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

      Note 309: In noctem dilatum consilium esse qu plus pavoris
      inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.

Le mme soupon qui avait fait hsiter les Gaulois aux portes de Rome, les
accompagna  travers les rues et les carrefours dserts. Ils s'avancrent
avec prcaution jusqu' la grande place appele _forum magnum_, et situe
au pied du mont Capitolin. L, ils purent apercevoir la citadelle qui
couronnait ce petit mont, et les hommes arms dont ses crneaux taient
garnis; c'taient les premiers qui se fussent montrs  eux depuis la
journe d'Allia. Tandis que le gros de l'arme faisait halte sur ce vaste
forum, quelques dtachemens se rpandirent par les rues adjacentes pour
piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermes, ils n'osrent
les forcer; et, bientt effrays du silence et de la solitude qui les
environnaient, craignant d'tre surpris et envelopps  l'improviste, ils
se concentrrent de nouveau dans la place, sans oser s'en carter
davantage[310].

      Note 310: Ind rurss ips solitudine ahsterriti, ne qua fraus
      hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca
      conglobati redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Cependant quelques soldats remarqurent des maisons plus apparentes que les
autres, dont les portes n'taient point fermes[311], ils se hasardrent 
y pntrer. Ils trouvrent dans le vestibule intrieur des vieillards
assis, qui ne se levaient point  leur approche, qui ne changeaient point
de visage, mais qui demeuraient appuys sur leurs btons, l'oeil calme et
immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient
des hommes ou des statues, ou des tres surnaturels, ils s'arrtrent
quelque temps  les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus
curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages
romains, une barbe longue et paisse, et la lui caressa doucement avec la
main; mais le vieillard levant son bton d'ivoire en frappa si rudement le
soldat  la tte qu'il lui ft une blessure dangereuse[313]; celui-ci
irrit le tua; ce fut le signal d'un massacre gnral. Tout ce qui tomba
vivant au pouvoir des Gaulois prit par le fer; les maisons  furent pilles
et incendies.

      Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.

      Note 312: Ad eos velut simulacra versi cm starent. Tit. Liv. l.
      V, c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.

      Note 313: [Grec: O men Papeirios t Baktria tn kephalyn autou
      pataxas suvetripse.] Plut. l. c.

La citadelle de Rome, appele aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on
avait, dit-on, trouv une tte d'homme en creusant ses fondations, tait un
difice de forme carre, de deux cents pieds environ sur chaque face,
dominant la ville. Dj suffisamment forte par sa position au-dessus d'un
rocher inaccessible de trois cts, de hautes et paisses murailles la
dfendaient en outre du ct o le rocher tait abordable. Le Capitole
communiquait alors au grand forum par une monte faite de main d'homme, et
encore trs-escarpe, que remplaa plus tard un escalier de cent
marches[314].

      Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.

Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait
ne cder qu' la famine; aussi les assigs reurent-ils avec mpris la
sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive
force. Un matin,  la pointe du jour, il range ses troupes sur le
forum[315], et commence  gravir avec elles la monte qui conduisait au
Capitole. Jusqu' la moiti du chemin, les Gaulois s'avancrent sans
trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers
au-dessus de leurs ttes, par cette manoeuvre, que les anciens dsignaient
sous le nom de _tortue_[316]. Les assigs, se fiant  la rapidit de la
pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientt ils les
chargrent avec furie; les culbutrent, et en firent un tel carnage que le
Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'tablir autour de
la montagne une ligne de blocus[317].

      Note 315: Prim luce, signo dato, multitudo omnis in foro
      instruitur. Tit. Liv. l. V, c. 43.

      Note 316: Ind, clamore sublato, ac testudine fact, subeunt. Tit.
      Liv. l. V, c. 43.

      Note 317: Amiss itaque spe per vim atque arma subeundi,
      obsidionem parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement,
les Gaulois virent un jour descendre  pas lents du Capitole un jeune
Romain vtu  la manire des prtres de sa nation, et portant dans ses
mains des objets consacrs[318]. Il pntre dans leur camp; et, sans
paratre mu ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout
entier ainsi que les ruines amonceles de la ville jusqu'au mont Quirinal.
L il s'arrte, accomplit certaines crmonies religieuses particulires 
la famille Fabia, dont il tait membre[319], et retourne par le mme chemin
au Capitole avec la mme gravit, la mme impassibilit, le mme silence.
Chaque fois les Gaulois le laissrent passer sans lui faire le moindre mal,
soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularit du costume,
de la dmarche et de l'action les et frapps d'une de ces frayeurs
superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois
s'abandonner[320].

      Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem
      cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.

      Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabi. Tit. Liv. ibid.

      Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.

Le sige commenait  peine, et dj la disette tourmentait les assigeans.
Dans leur avidit imprvoyante, ils avaient dissip en peu de jours les
subsistances que les flammes avaient pargnes, et se voyaient rduits 
vivre du pillage des campagnes, ressource faible et prcaire pour une
multitude indiscipline, et dont le nombre s'augmentait de momens en
momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et
bientt l'arme du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille
hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc
battre la plaine de tous cts et  de grandes distances de Rome[322]; ils
s'avancrent jusqu'aux portes d'Arde, antique ville des Rutules, peu
loigne de la mer infrieure.

      Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

      Note 322: Exercitu diviso, partm per finitimos prdari placuit.
      Tit. Liv. l. V, c. 43.

Dans Arde vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, aprs avoir
rendu  la rpublique d'minens services  la tte des armes, s'tait
attir la haine des citoyens par la duret de son commandement, son
arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularit obstine de sa
conduite. Appel en jugement devant le peuple comme prvenu de concussion,
Marcus Furius pour chapper  une condamnation dshonorante s'tait exil
volontairement, et depuis une anne il demeurait parmi les Ardates[323].
Tout aigri qu'il tait contre ceux  l'injustice desquels il attribuait sa
disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligrent vivement; et
quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunment
jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le coeur
du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardates, les
pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la rpugnance de
leurs magistrats  s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir
presque tout le fruit[324]. Mes vieux amis, et mes nouveaux
compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant,
l'hospitalit que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux
quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnatre vos
bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardates, que les calamits prsentes soient
passagres, et se bornent  la rpublique de Rome; vous vous abuseriez.
C'est un incendie qui ne s'teindra pas qu'il n'ait tout dvor...... Les
Gaulois, vos ennemis, ont reu de la nature moins de force que de fougue.
Dj rebuts d'un sige qui commence, vous les voyez se disperser dans les
campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchs comme des
btes fauves l o la nuit les surprend, le long des rivires, sans
retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi
quelques-uns de vos jeunes gens  conduire; ce n'est pas un combat que je
leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois 
gorger comme des moutons, que je sois trait  Arde de mme que je l'ai
t  Rome!

      Note 323: Tit. Liv. l. V.

      Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.

      Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei. Tit. Liv.
      l. V, c. 44.

      Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hc
      arte in patri steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.

      Note 327: Ubi nox appetit, prop rivos aquarum, sine munimento,
      sine stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu,
      sternuntur..... Me sequimini ad cdem non ad pugnam. Tit. Liv. l.
      V, c. 44.--Plut. Camil. p. 140.

Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes;
d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunit,
devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats
d'lite  l'exil romain, qui, sans faire aucune dmonstration hostile,
renferm dans les murailles d'Arde, pia patiemment l'heure favorable.

Elle ne se fit pas long-temps dsirer. Les Gaulois, dans une de leurs
courses, vinrent faire halte  quelques milles de l. Ils emportaient avec
eux du butin qu'ils se partagrent, et du vin dont ils burent avec excs;
chefs et soldats ne songrent  autre chose qu' s'enivrer, et la nuit les
ayant surpris incapables de continuer leur route, et mme de dresser leurs
tentes, ils s'tendirent sur la terre ple-mle au milieu de leurs armes.
Le sommeil et un silence profond rgnrent bientt sur toute la bande[328].
Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Arde,
et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait
ordonn  ses trompettes de sonner, et  ses soldats de pousser de grands
cris[329], ds qu'ils seraient arrivs; mais ce tumulte fit  peine revenir
les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent
tus encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurit, parvinrent 
s'chapper, la cavalerie ardate les atteignit au point du jour[330]; enfin
un dtachement nombreux qui avait gagn le territoire d'Antium,  dix
milles d'Arde, fut extermin par les paysans[331].

      Note 328: [Grec: Nux eplthe methuousin autois, kai sip katesche
      to stratopedon.] Plut. in Camil. p. 141.

      Note 329: [Grec: Kraug te chrmenos poll kai tais salpigxi
      pantachothen extapattn anthrpous...] Plut. in Camil. ibid.

      Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.

      Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab
      oppdanis in palatos fact, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.

Ce succs encouragea les peuples du Latium; ils s'armrent  l'instar des
Ardates. De l'enceinte des villes o jusqu'alors ils s'taient tenus
renferms sans coup frir, ils se mirent  fondre de tous cts sur les
bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus
sre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la dfense, mieux
organise encore, agit avec plus d'efficacit. L'trurie avait song
d'abord  profiter des dsastres des Romains, et leur avait dclar la
guerre[332]; mais voyant son territoire foul et puis, sans plus de
mnagement que les terres des Latins, elle inclina  des sentimens plus
gnreux. Ses villes mridionales combinrent leurs armes avec celles des
fugitifs romains runis  Ves, quelques-unes guides, comme Cre, par une
antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation
gauloise. Ves, cit forte et bien dfendue, devint le centre des
oprations de ce ct du Tibre.

      Note 332: [Grec: Oi Turrnoi, meta dunames adras, epeporeuonto
      tn tn Rmain chran lelalountes.] Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Le nom de M. Furius, ml aux premiers succs des peuples latins contre les
Gaulois, rveilla dans le coeur des enfans de Rome le souvenir de ce grand
gnral. Leurs torts mutuels furent oublis. D'une rsolution unanime ils
lui proposrent de venir  Ves se mettre  la tte de ses vieux
compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses
drapeaux  Arde[333]. Mais Camillus s'y refusa. Banni par vos lois, leur
rpondit-il, je ne puis reparatre au milieu de vous. D'ailleurs le
suffrage du snat doit seul m'lever au commandement; que le snat ordonne,
et j'obis[334]. En vain les rfugis de Ves mirent tout en oeuvre pour
flchir sa rsolution. Tu n'es plus exil, lui disaient-ils, et nous ne
sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous,
quand l'ennemi occupe en matre ses cendres et ses ruines[335]? Et comment
esprer de pntrer au Capitole pour y consulter le snat? Comment esprer
d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?
Marcus Furius fut inbranlable[336].

      Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.

      Note 334: Plut. ub. supr.

      Note 335: [Grec: Ouk eti gar esti phugas, outh' meis politai,
      patridos ouk ouss, alla kratoumens upo tn polemin.] Plutarch.
      in Camil. p. 141.

      Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.

Les scrupules de l'exil d'Arde prenaient sans doute leur source dans un
respect exalt pour les devoirs du citoyen, dans l'ide honorable, quoique
troite, d'une obissance absolue et passive  la lettre de la loi. Mais
peut-tre s'y mlait-il  son insu quelque ressouvenir d'une injure
rcente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait
caus sa disgrace. Ves renfermait, il est vrai, la majorit des citoyens
romains arms et en tat de dlibrer; Ves reprsentait Rome, mais Rome
plbienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la
vritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le
snat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne?
Au reste,  quelque motif qu'on veuille attribuer sa rponse, il est
vident qu'elle quivalait  un refus. Pour que les assigs pussent tre
consults, et que leur dtermination ft connue, il fallait non-seulement
pntrer dans la ville occupe par les Gaulois, mais escalader le rocher
jusqu' la citadelle sans tre aperu de l'ennemi, sans exciter l'alarme
parmi la garnison; il fallait tre non moins heureux au retour. D'ailleurs
nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient
 leur terme; car on allait entrer dans le septime mois du blocus. Le
moindre retard pouvait donc anantir toute esprance de salut.

Les difficults presque insurmontables qui interdisaient l'accs de la
citadelle n'effrayrent point Pontius Cominius, jeune plbien plein
d'intrpidit, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Ves, il
arrive  la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gard par les
sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre  la nage, aid par des
corces de lige dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du
ct o les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins
frquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la cte la plus
raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met  l'escalader,
et, aprs des peines inoues, pntre jusqu'aux premires sentinelles
romaines, se fait connatre et conduire aux magistrats. Les nouvelles
apportes par cet intrpide jeune homme ranimrent les assigs, dont la
confiance commenait  s'abattre; car leurs magasins taient presque vides,
et rien n'avait perc jusqu' eux, ni touchant l'avantage remport par
Camillus prs d'Arde, ni touchant les ligues organises sur les deux rives
du Tibre; tant le blocus tait svrement maintenu. La sentence qui
condamnait M. Furius fut leve sans opposition, et le premier magistrat
ayant consult les auspices en silence  la lueur des flambeaux, dans la
seconde moiti de la nuit, suivant le crmonial consacr, proclama
dictateur l'exil d'Arde[338]. La dictature confrait  celui qui en tait
revtu une autorit absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et
le droit de disposer de la vie et de la proprit des citoyens sans la
participation du snat ni du peuple. C'tait un pouvoir vritablement
despotique, mais limit par la courte dure de son exercice. Pontius
descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que
l'autre, arriva  Ves sans encombre.

      Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.--Plut. in
      Camil. p. 141.

      Note 338: [Grec: Oi d' akousantes, kai bouleusamenoi ton Kamillon
      apodeiknuousi diktatra.] Plut. in Camil. p. 142.

Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le
long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux
arrachs, d'autres qui paraissaient avoir t fouls rcemment, la terre
boule en plusieurs endroits, et  et l l'empreinte de pas humains. Le
Brenn se rendit sur les lieux, et, aprs avoir tout considr, recommanda
le secret  ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses
guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant expos ce
qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: Nous croyions ce
rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assigs eux-mmes nous
rvlent les moyens de l'escalader. La route est trace: il y aurait 
hsiter de la lchet et de la honte. L o peut monter un homme, plusieurs
y monteront  la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront
peuvent compter sur des rcompenses dignes d'une telle entreprise[339].
Tous promettent gaiement d'obir. Ils partent en effet, et,  la faveur
d'une nuit paisse[340], ils se mettent  gravir  la file, s'accrochant
aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se
soutenant les uns les autres, et se prtant mutuellement les mains ou les
paules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu  peu
jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce ct-l, tait peu leve, parce
qu'un endroit si escarp semblait tout--fait hors d'insulte. La mme
raison portait les soldats qui en avaient la garde  se relcher de la
vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvrent les
sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].

      Note 339: [Grec: Tn men odon, eipen, min, min ep' autous
      agnooumenn oi polemioi deiknuousi, s, out' aporeutos out' abatos
      anthropois estin, k. t. l.] Plut. in Camil. p. 142.

      Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opac. Virg. neid. V.
      658.

      Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios. Tit.
      liv. l. I, c. 47.

      Note 342: [Grec: Oi men phulakes, parerrathumkotes san ts
      phulaks dia tn ochurotta tou topou.] Diodor. Sicul. l. XIV, p.
      324.--lian. de animal. natur. l. XII, c. 33.

      Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142.
      --Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.

Le mur qu'ils commenaient  escalader faisait partie de l'enceinte d'une
chapelle de Junon, autour de laquelle rdaient quelques-uns de ces chiens
prposs  la dfense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies
consacres  la desse, et que, pour cette raison, les assigs avaient
pargnes au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus
par une longue dite, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois
leur ayant lanc par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se
jetrent dessus avec avidit et les dvorrent, sans aboyer ni donner le
moindre signe d'alarme[344]; mais  l'odeur de la nourriture, les oies, qui
en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent  battre des ailes et 
pousser de tels cris, que toute la garnison se rveilla en sursaut[345]. On
s'arme  la hte; on court vers le lieu d'o partent ces cris. Il tait
temps; car dj deux des assigeans avaient atteint le haut du rempart.
M. Manlius, homme robuste et intrpide, fait face lui seul aux Gaulois;
d'un revers d'pe, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la
tte d'un coup de hache; en mme temps il frappe si rudement l'autre au
visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du
rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-l et se porte le
long du rempart. Les assigeans, repousss  coups d'pes et accabls de
traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent
fuir, et la plupart, en voulant viter le fer ennemi, se perdent dans les
prcipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.

      Note 344: [Grec: Oi men gar kunes pros tn riphtheisan trophn
      katesimsan.] lian de animal. nat. l. XII, c. 33.

      Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c.
      49.--Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p.
      142.--lian. ubi supr. etc.

      Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.

Cet chec acheva de dcourager les Gaulois. Un flau non moins cruel que la
famine dcimait ces corps affaiblis tout  la fois par les excs et par les
privations. Un automne chaud et pluvieux avait dvelopp parmi eux des
germes de fivres contagieuses dont l'tat des localits aggravait encore
le caractre. Ils avaient brl ou dmoli les maisons et les difices
publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer 
se conserver des abris aux environs du Capitole, o se tenaient les troupes
du blocus. Depuis sept mois ils taient donc forcs de camper sur des
dcombres et des cendres accumules, d'o s'levait, au moindre vent, une
poussire cre et pntrante qui leur desschait les entrailles, et d'o
s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient dtremp le
terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre
 ces maladies, et des bchers taient allums jour et nuit sur les
hauteurs pour brler les morts[348].

      Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno,
      cineremque non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c.
      48.--Plut, in Camil. p. 143.

      Note 348: Bustorum ind Gallicorum nomine insigne locum fecre.
      Tit. Liv. c. 48.

Les souffrances n'taient pas moindres dans l'intrieur de la citadelle, et
chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui
soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assigs taient
rduits, pour subsister,  faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349].
Camillus ne paraissait point. Ses scrupules taient levs, les difficults
aplanies. Ce gnral avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et
latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses
enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour dbloquer
ou secourir le Capitole; soit qu'il et assez de protger la campagne
contre les bandes affames qui l'infestaient, soit que les milices latines
et trusques, qui avaient des combats journaliers  livrer  leurs portes
mmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers  la merci d'un coup de
main, pour aller tenter, sur les dcombres de Rome, une bataille
incertaine.

      Note 349: Servius. neid. VIII, v. 655.

      Note 350: [Grec: d men en oplois dismurious katelabe, pleionas
      de sungen apo tn summachn...] Plut. in Camil. p. 142.

Dans cette communaut de misres, les deux partis taient impatiens de
ngocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'arme ennemie
commencrent les pourparlers, et bientt il s'tablit entre les chefs des
communications rgulires[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux
assigs trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement
l'tat de disette qui forait les Romains de capituler[352], on raconte
que, dans la vue de dmentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter
du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur
restaient[353]. Il est possible que ce stratagme, ainsi que le prtendent
les historiens, ait port le Brenn  rabattre de ses prtentions; mais
d'autres causes influrent plus puissamment sans doute sur sa
dtermination. Il fut inform que les Vntes s'taient jets sur les
terres des Boes et des Lingons, et que, du ct oppos, les montagnards
des Alpes inquitaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il
s'empressa de renouer les ngociations, se montra moins exigeant, et la
paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1 Que les
Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2 qu'ils
leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes allies, des
vivres et des moyens de transport[356]; 3 qu'ils leur cdaient une
certaine portion du territoire romain, et s'engageaient  laisser dans la
nouvelle ville qu'ils btiraient une porte perptuellement ouverte, en
souvenir ternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut
jure de part et d'autre avec solennit le 13 fvrier, sept mois accomplis
aprs la bataille d'Allia[358].

      Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.

      Note 352: Cm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.

      Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus
      esse. Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.

      Note 354: [Grec: Genomenou d'antispasmatos, kai tn Ouenetn eis
      tn charan autn, pote men poisamenoi synthkas pros Rmaious...]
      Polyb. l. II, p. 106.

      Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c.
      48.--Plut. in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques
      crivains portent cette ranon au double. Varro. ap. Non. in Torq.
      --Plin. l. XXXII, c. 1.

      Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton.
      Strat. l. II, c. 6.

      Note 357: [Grec: Puln negmenn parechein dia pantos, kai gn
      ergasimon.] Polyn. Stratag. l. VIII, c. 25.

      Note 358: Plut. in Camil. p. 144.

Alors les assigs runirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le
fisc, les ornemens des temples, tout fut mis  contribution, jusqu'aux
joyaux que les femmes,  leur dpart, avaient dposs dans le trsor
public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains,
avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux
s'aperut que les poids taient faux, et que le Gaulois qui tenait la
balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se rcrirent
contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'mouvoir, dtachant son
pe, la plaa ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or.
Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire
Sulpicius.--Que peut-elle signifier, rpondit le Brenn, sinon malheur aux
vaincus![360] Cette raillerie parut intolrable aux Romains; les uns
voulaient que l'or ft enlev et la capitulation rvoque; mais les plus
sages conseillrent de tout souffrir sans murmure; La honte, disaient-ils,
ne consiste pas  donner plus que nous n'avons promis, elle consiste 
donner; rsignons-nous donc  des affronts que nous ne pouvons ni viter ni
punir[361]. Le sige tant lev, l'arme gauloise se mit en marche par
diffrens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pt,
moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn,  la tte du
principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362],  l'orient
du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de
l'trurie.

      Note 359: Ex dibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap.
      Non. Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.

      Note 360: [Grec: Ti gar allo, eipen,  tois nenikmenois odun];
      Plut. in Camil. p. 143.--V victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.

      Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.

      Note 362: [Grec: Para tn Gabinian odon.] Plut. in Camil. p. 144.
      --Tit. Liv. l. V, c. 49.

Mais  peine taient-ils  quelque distance de Rome, qu'une proclamation du
dictateur M. Furius vint annuler, comme illgal, le trait sur la foi
duquel ils avaient mis fin aux hostilits. Le dictateur dclarait qu' lui
seul, d'aprs la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre
et celui de faire des traits; le trait du Capitole, ngoci et conclu par
des magistrats infrieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, tait
illgitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cess entre Rome et
les Gaulois[363]. Les colonies romaines et les villes allies, se fondant
sur un pareil subterfuge, refusrent partout aux Gaulois les subsides
stipuls, et ceux-ci se virent contraints de mettre le sige devant chaque
place pour obtenir  force ouverte ce que les conventions leur assuraient.
Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva 
l'improviste, fondit sur eux, les dfit et leur enleva une partie de leur
butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne
furent gure mieux traites. Les villes leur barraient le passage, les
paysans massacraient leurs traneurs, un corps nombreux donna de nuit dans
une embuscade que lui dressrent les Crites dans la plaine de Trausium, et
y prit presque tout entier[365].

      Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, qu, postqum ipse
      dictator creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu
      facta esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.

      Note 364: [Grec Tn apellythotn Galatn apo Romn Oueaskion tn
      polin summchon ousan Rmain porThouvin, epithemenos autois o
      autokratr...] Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.

      Note 365: [Grec: Upo Kerin epibouleuthentes, nuktos apantes
      katekopsan en t Trausi pedi] Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....

Dbarrasse de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidit. Par un
scrupule bizarre et qu'on a peine  concevoir, le snat, qui avait viol
si compltement dans ses dispositions fondamentales le trait du Capitole,
crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville
perptuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle ft place
dans un lieu inaccessible[366].Peut-tre se crut-il li par la religion du
serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-tre
aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, taient
sacres et mises sous la protection spciale des dieux nationaux, les
Romains craignirent-ils de rebtir leur patrie sous les auspices d'un
sacrilge.

      Note 366: [Grec: Epi petras eprosbatou puln negmenn
      kateskeuasan.] Polyn. Stratag. l. VIII, 25.

Ainsi se termina cette expdition devenue depuis lors si fameuse et dont la
vanit nationale des historiens romains a tant altr la vrit. Il est
probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre clbrit que
celle d'une expdition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de
la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations
que le pillage de telle opulente cit de l'trurie, de la Campanie, ou de
la grande Grce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler
en despote au reste de l'Italie, les fils des Boes et des Snons se
ressouvinrent de l'avoir humilie. Alors on montra dans les bourgs de
Brixia, de Bononia, de Sena, les dpouilles de la ville de Romulus, les
armes enleves  ses vieux hros, les parures de ses femmes et l'or de ses
temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier,
lui prsenta, cisele sur son bouclier, l'pe gauloise dans la
balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du P entendit
un matre farouche lui rpter avec outrage: Malheur aux vaincus!

      Note 367:

      In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;
      Tarpeioque jugo demens et vertice sacro
      Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.
                                 Silius. Ital. l. IV, V. 147.




CHAPITRE III.

GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour rsister aux Gaulois.--Les Cisalpins
ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et
de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption
d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les
Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font
partie; bataille de Sentinum.--Les Snons gorgent des ambassadeurs
romains; ils sont dfaits  la journe de Vadimon; le territoire snonais
est conquis et colonis.--Drusus rapporte  Rome la ranon du Capitole.


ANNEES 389  366. avant J.-C.

Les deux invasions trangres qui avaient prcipit le retour de l'arme
boo-snonaise, se terminrent  l'avantage des Gaulois; les Vntes furent
repousss au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les valles des
Alpes. Mais  ces guerres extrieures succdrent des querelles
intestines[368] qui absorbrent pendant vingt-trois ans toute l'activit de
ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois annes de rpit pour
l'Italie.

      Note 368: [Grec: Meta de tauta tois emphyliois suneichonto
      polemois.] Polyb. l. II, p. 106.

Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si
dsastreuse, avait laiss aprs elle un sentiment de terreur, que l'on
retrouve profondment empreint dans toutes les institutions romaines de
cette poque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des
jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut
dclare, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant
la dure de ces guerres, mme pour les vieillards et les prtres[370];
enfin un trsor, consacr exclusivement  subvenir  leurs dpenses, fut
fond  perptuit et plac au Capitole: la religion appela les
maldictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en dtourner les
fonds  quelque intention, et pour quelque ncessit que ce ft[372]. On
vit aussi les Romains profiter de l'exprience de leurs revers pour
introduire dans l'armement et la tactique de leurs lgions d'importantes
rformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient dmontr
l'insuffisance du casque de cuivre pour rsister au tranchant des longs
sabres gaulois; les gnraux romains y substiturent un casque en fer
battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du mme
mtal. Ils remplacrent pareillement les javelines frles et allonges
dont certains corps de la lgion taient arms, par un pieu solide appel
_pilum_, propre  parer les coups du sabre ennemi, comme  frapper, soit de
prs soit de loin[373]. Cette arme n'tait vraisemblablement que le _gais_
gallique perfectionn.

      Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest.
      col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor
      c. 23, etc. . . . Damnata di romanis Allia fastis. Lucan. l. VII.
      v. 409.

      Note 370: [Grec: Out d' oun o phobos n ischyos, ste thesthai
      nomon, apeisthai tous iereis strateias, chris an m Galatikos 
      polemos.] Plut. in Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv.
      passim.--Appian. Bell. civil. l. II. p. 453.

      Note 371: [Grec: Syn ara dmosia.] Appian. Bell. civil. l. II, p.
      453.

      Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Csar.--Flor. IV, 2.--Dion
      Cass. LXI, 71.

      Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p.
      754.--Polyn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.

ANNEES 366  361. avant J.-C.

Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs
bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant
au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renferms
dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se
succdrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la
rpublique s'abstint  leur gard de toute dmonstration hostile. Au bout
de ce temps, une de ces bandes, campe sur la rive droite de l'Anio, ayant
menac directement la ville, les lgions sortirent enfin, et se
prsentrent en face de l'ennemi de l'autre ct de la rivire. Cette
nouveaut, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376]; ils
hsitrent  leur tour, et, aprs une dlibration tumultueuse o des avis
contraires furent dbattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant t
adopt, ils dcamprent  petit bruit,  la nuit close, remontrent l'Anio,
et allrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des
montagnes de Tibur[377].

      Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.

      Note 375: [Grec: Ouk etolmsan antexgagein Romaioi ta stratopeda.]
      Polyb. l. II, p. 106.

      Note 376: [Grec: Oi de Galatai kataplagentes tn ephodon autn...]
      Idem, p. 107.

      Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici. Tit. Liv. l.
      VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.


ANNEE 361 avant J.-C.

Telle fut l'issue de cette campagne tout--fait insignifiante, si l'on s'en
tient au tmoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez
la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits
merveilleux qui plaisent tant  l'imagination populaire et qu'on voit se
reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les
nations.

Ils racontent que dans le temps que les armes romaine et gauloise, campes
des deux cts de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la
taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avana
sur un pont qui sparait les deux camps. Il tait nu; mais le collier d'or
et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les
siens; son bras gauche tait pass dans la courroie de son bouclier, et, de
ses deux mains, levant au-dessus de sa tte deux normes sabres, il les
brandissait d'un air menaant[378]. Du milieu du pont, le gant provoqua au
combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se prsenter
contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et
leur tirait, dit-on, la langue en signe de mpris[379]. Piqu d'honneur
pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauv
le Capitole de l'escalade nocturne des Snons, va trouver le dictateur qui
commandait alors l'arme. Permets-moi, lui dit-il, de montrer  cette bte
froce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380]. Le dictateur
l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'pe
espagnole, pe courte, pointue,  deux tranchans, s'avance vers le
pont[381]; il tait de taille mdiocre, et ce contraste faisait ressortir
d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de
Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].

      Note 378: Nudus, prter scutum et gladios duos, torque atque
      armillis decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.

      Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem
      faciei. Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud.
      loco citat.--Tit. Livius, l. VII, c. 10.

      Note 380: Si tu permittis volo ego illi bellu ostendere me ex e
      famili ortum qu Gallorum agmen ex rupe Tarpei dejecit. Tit.
      Liv. loc. citat.

      Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont
      relev ici un anachronisme choquant; l'pe espagnole ne fut
      connue des Romains que 150 ans plus tard.

      Note 382: Gallus velut moles supern imminens. Tit. Liv. l. VI, c.
      10.

Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des
contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive
d'abord un premier coup dcharg sur sa tte, revient, carte par un choc
violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le
corps, dont il transperce  coups redoubls la poitrine et les flancs; et
le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors
dtache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglant autour de son
cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom
de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est  la terreur
produite par ce beau fait d'armes que les mmes historiens ne manquent pas
d'attribuer la retraite prcipite des Gaulois. Ce rcit forg, suivant
toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de
ses anctres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la
posie populaire; la peinture s'en empara galement, et la tte du Gaulois
tirant la langue jouit long-temps du privilge de divertir la populace
romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre re, elle
figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire,
appele le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard,
ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, aprs
que, dans deux batailles clbres, il eut ananti deux nations entires de
ces redoutables Kimris[387].

      Note 383: Gallus, su disciplin, cantabundus. Claud.
      ibid.--Cantus, exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv.
      ibid.

      Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno
      alteroque subind ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium
      ingens ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.--Q.
      Claud. l. IX, c. 3.

      Note 385: Niebuhr Roemisch. Gesch. t. II.

      Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol.
      fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.

      Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part.
      2.


ANNEES 360  358. avant J.-C.

Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'arme gauloise avait trouv 
Tibur un accueil amical et des vivres; de l elle avait gagn la Campanie
en cotoyant l'Apennin. Irrits de la conduite des Tiburtins, les Romains
vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par reprsaille, passant
dans le Latium, saccagrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays
jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientt, assaillis coup sur coup par
deux armes, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes
tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils
reprirent la campagne.

      Note 388: Foed populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.
      Tit. Liv. l. VII, c. 11.

      Note 389: Fug Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem,
      ibid.

Pour mettre un terme  ces dvastations, les peuples latins envoyrent 
Rome des forces considrables, qui se runirent aux lgions sous la
conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce gnral, pendant la guerre
prcdente, avait tudi attentivement l'ennemi qu'il avait  combattre. Ce
qu'il craignait le plus, c'tait une affaire dcisive ds l'ouverture des
hostilits; il trana donc en longueur, travaillant surtout  affamer les
bandes gauloises, et  les fatiguer par des marches continuelles. Cette
tactique eut un plein succs. Elles furent totalement dtruites, partie en
bataille range, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva
richement garni d'or et d'objets prcieux, provenant du pillage de la
Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dpouilles, et les
dposa dans le trsor particulier, consacr aux frais des guerres
gauloises[390].

      Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.


ANNEE 350 avant J.-C.

Ce dsastre rendit les Cisalpins plus  circonspects; et de huit ans, ils
n'osrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent,
et se fortifirent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un
crivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes
d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblrent
aussitt sous les enseignes du consul Popilius Lnas; dix-huit mille furent
laisss autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont
Albano. Admirateur de Sulpicius, Lnas tait dcid  suivre la mme
tactique que lui. Aprs avoir attir les Gaulois en rase campagne, il prit
position sur une colline assez escarpe, et fit commencer les travaux d'un
camp, enjoignant bien  ses soldats de ne s'inquiter en rien des mouvemens
qui pourraient se passer dans la plaine[392].

      Note 391: Quod editissimum inter quales tumulos... arcem Albanam
      petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.

      Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Sitt que l'arme gauloise aperut les enseignes romaines plantes en
terre[393], et les lgions  l'ouvrage, impatiente de combattre, elle
entonna son chant de guerre, et dploya sa ligne de bataille; le consul fit
poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'branla alors toute entire,
et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaa entre les
travailleurs et les assaillans deux rangs de lgionaires, le premier, arm
de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles.
Lancs de haut en bas, ces traits tombaient  plomb, et il n'y en avait
gure qui ne portassent juste. Malgr cette grle qui les criblait de
blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids normes, les Gaulois
atteignirent le sommet du coteau; mais l, trouvant devant eux la ligne
hrisse de piques qui en dfendait l'approche, ils prouvrent un moment
d'hsitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avanant avec
imptuosit, leurs premiers rangs furent culbuts, et entranrent dans
leur mouvement rtrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse
meurtrire, un grand nombre prirent crass, un grand nombre tombrent
sous le fer ennemi; le gros de l'arme fit retraite prcipitamment vers
l'extrmit de la plaine, o il reprit ses anciennes positions[394].

      Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis
      Romanorum signis... Idem. Ibid.

      Note 394: Impulsi retr ruere alii super alios, stragemque inter
      se cde ips foediorem dare: ade prcipiti turb obtriti plures,
      qum ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Ce premier succs avait anim l'arme romaine; les travailleurs avaient
jet leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cdant  l'lan de ses
troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais l
le sort se dclara contre lui. La lgion qu'il commandait fut enfonce;
lui-mme, ayant eu l'paule gauche presque traverse d'un _matar_ ou
matras, espce de javelot gaulois, fut enlev tout sanglant du champ de
bataille[395]. La blessure du consul augmenta le dsordre; sa lgion se
dbanda, et, le dcouragement gagnant les autres, la fuite devenait
gnrale, lorsque Popilius,  peine pans, se fit rapporter dans la mle.
Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas  des Sabins,  des
Latins que vous avez affaire: vous avez tir l'pe contre des btes
froces qui boiront tout votre sang, si vous n'puisez tout le leur. Vous
les avez chasss de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il
faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes!  l'ennemi[396]!
Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes rallies, se
formant en triangle, attaqurent le centre gaulois, et le rompirent. Les
ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutes. Tout fut
perdu ds lors pour les Cisalpins; car ils n'taient pas gens  se rallier
comme les Romains, ils connaissaient  peine une discipline et des
chefs[397]. S'tant dirigs dans leur fuite du ct du mont Albano, ils s'y
fortifirent; et l'arme de Popilius retourna  Rome[398].

      Note 395: Lvo humero matari prop trajecto. Tit. Liv. l. VII, c.
      24.--On appelait encore _matras_, au moyen ge, un trait qui se
      dcochait avec l'arbalte, et dont le fer tait moins pointu que
      celui de la flche.

      Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas
      strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda
      sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.

      Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent. Tit. Liv. l.
      VII, c. 24.

      Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.


ANNEE 349 avant J.-C.

Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres
chassrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays,
qu'ils parcoururent jusqu' la mer. La cte tait alors dsole par des
pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les
brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises
avec les brigands de terre[399]; mais ils se sparrent sans que les uns ni
les autres obtinssent dcidment l'avantage. Les Gaulois, aprs quelques
courses, se cantonnrent prs de Pomptinum. Au printemps, l'arme du
Latium, forte de quatre lgions, vint camper non loin de l; et, suivant la
tactique adopte dans ces guerres par les gnraux romains, elle se
contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux
camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et
plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le
rcit d'un vnement de ce genre, mais en le dnaturant par des dtails
merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres
bien plus extraordinaires encore.

      Note 399: Prdones maritimi cum terrestribus congressi. Tit. Liv.
      l. VII, c. 25.

      Note 400: Quia neque in campis congredi null cogente re volebat
      (consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat
      hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.

Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un gant faisant d'normes
enjambes, et brandissant un long pieu dans sa main droite[401]; le
vengeur de Rome est un jeune tribun nomm Valrius; mais l'honneur de la
victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoy par les
dieux[402], vient se percher sur son casque; et de l s'lanant sur le
Gaulois,  coups d'ongles et de bec, il lui dchire le visage et les mains,
il lui crve les yeux, il l'tourdit du battement de ses ailes; si bien que
le malheureux n'a plus qu' tendre le cou au romain qui l'gorge[403].

      Note 401: Dux Gallorum vast et ardu proceritate, grandia
      ingrediens et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.

      Note 402: Ibi vis qudam divina fit. Idem. Ibid.

      Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et
      prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.--Tit. Liv. l.
      VII, c. 26.


ANNEES 349  299 avant J.-C.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser
 bout l'arme gauloise, fit avec elle une trve de trois ans, en vertu de
laquelle celle-ci put se retirer sans tre inquite ni par la rpublique,
ni par ses allis; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reut
alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trve se
changea bientt en une paix dfinitive que les Gaulois observrent
religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement
chtis des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prts deux
fois[406]. Une seule anne, le bruit de mouvemens guerriers dont la
Cisalpine tait le thtre vint alarmer Rome. Quand il s'agissait de cet
ennemi, dit un historien latin, les rumeurs mme les plus vagues n'taient
jamais ngliges[407]; le consul  qui tait chu la conduite de cette
guerre prsume enrla jusqu'aux ouvriers les plus sdentaires, bien que ce
genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande arme
fut aussi rassemble  Ves, et il lui fut dfendu de s'loigner davantage
dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre
chemin[408].

      Note 404: Via data est qu _Gallica_ appellatur. Sext. Jul.
      Fronton. Stratag. l. II, c. 6.

      Note 405: [Grec: Eirnn epoisanto kai synthkas, en ais et
      triakonta meinantes empeds...] Polyb. l. II, p. 107.

      Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.

      Note 407: Tumults Gallici fama atrox invasit, haud ferm unquam
      neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

      Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

L'alarme tait sans fondement; les prcautions furent donc superflues, mais
elles tmoignent assez quelle pouvante le nom gaulois inspirait aux
Romains, et peuvent servir de confirmation  ces paroles mmorables d'un de
leurs crivains clbres: Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit
pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].

      Note 409: Cum Gallis pro salute non pro glori certari. Sallust.
      de bell. Jugurth.


ANNEE 299 avant J.-C.

Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renonc aux
courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins
dboucha des monts, et pntra jusqu'au centre de la Circumpadane,
demandant  grands cris des terres. Pris au dpourvu, les Cisalpins
cherchrent  dtourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prvenir.
Ils reurent les nouveau-venus en frres, et partagrent avec eux leurs
trsors[410]. Voil, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie,
voil le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des
champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.
Et, s'armant avec eux, ils les emmenrent sur le territoire trusque[411].

      Note 410: [Grec: Apo men autn etrepsan tas ormas tn
      exanistamenn, drophorountes kai protithemenoi tn syggeneian.]
      Polyb. l. II, p. 107.

      Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.

L'trurie tait  l'abri d'un coup de main. Il y avait dj long-temps que
la confdration prparait en secret un grand armement destin contre Rome,
dont l'ambition menaait de plus en plus son existence. Ses places taient
approvisionnes, ses troupes sur pied; il lui tait facile de faire face
aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre drangeait
tous les plans qu'elle avait forms pour une autre plus importante. Dans
son embarras, elle eut recours  un singulier expdient. Elle fit proposer
aux Gaulois de s'enrler  son service tout arms, tout quips, dans
l'tat o ils se trouvaient, et d'changer immdiatement le nom d'ennemis
contre celui d'allis, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la
solde fut stipule et livre d'avance, mais alors les Gaulois refusrent de
marcher. L'argent que nous avons reu, dirent-ils aux trusques, n'est
autre qu'un ddommagement pour le butin que nous devions faire dans vos
villes; c'est la ranon de vos champs, le prix de la tranquillit que nous
laissons  vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras
contre vos ennemis les Romains, les voil, mais  une condition:
donnez-nous des terres!

      Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur. Tit. Liv. l.
      X, c. 10.

      Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum
      vastarent, armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se...
      sed null ali mercede qum ut in partem agri accipiantur. Tit.
      Liv. l. c.

Malgr l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve,
leur nouvelle prtention fut examine par le conseil suprme de l'trurie,
tant tait grand le dsir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle
fut rejete, ce fut moins parce qu'il et fallu sacrifier quelque portion
du territoire, que parce qu'aucune des cits ne consentait  admettre parmi
ses habitans des hommes d'une espce si froce[414]. Les deux bandes
repassrent l'Apennin avec l'or qui leur avait cot si peu; mais, quand il
fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins
se livrrent une bataille acharne o les premiers prirent presque tous.
De tels accs de fureur, dit Polybe, n'taient rien moins que rares chez
ces peuples,  la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout
lorsqu'ils taient excits par le vin[415].

      Note 414: Non tm quia imminui agrum, qum quia accolas sibi
      quisque adjungere tm efferat gentis homines horrebat. Tit. Liv.
      l. X, c. 10.

      Note 415: [Grec: Touto de sunthes esti Galatais prattein, epeidan
      spheterisntai ti tn pelas, kai malista dia tas alogous
      oinophlygias kai plsmonas.] Polyb. l. II, p. 107.


ANNEE 296 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, une coalition gnrale se forma contre Rome. Les
Samnites, pousss  bout, sollicitaient vivement les Ombres et les
trusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte;
pour dlivrer l'Italie d'une rpublique insatiable, perfide, tyrannique,
qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses
esclaves, et dont la domination tait pourtant mille fois plus intolrable
que toutes les horreurs de la guerre[416].--Vous seuls pouvez sauver
l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous tes
vaillans, nombreux, riches, et vous avez  vos portes une race d'hommes ne
au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui  son
intrpidit naturelle joint une haine invtre contre le peuple romain,
dont elle se vante,  juste titre, d'avoir brl la ville et rduit
l'orgueil  se racheter  prix d'or[417]? Il insistait sur l'envoi
immdiat d'missaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent  la
main, et solliciteraient les chefs gaulois  prendre les armes. L'trurie
et l'Ombrie entrrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des
ambassadeurs, envoys  Sna,  Bononia,  Mdiolanum, parvinrent 
conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition
italique.

      Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior qum
      liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.

      Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos,
      feroces cm suopte ingenio, tm adverss populum romanum quem
      captum  se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit.
      liv. l. X, c. 16.

La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les trusques, les
Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de
prtendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir  cette
frayeur mme un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire,
descendue de son pidestal, comme si elle et voulu quitter la ville,
s'tait tourne vers la porte Colline, porte de fatale mmoire, par o les
Gaulois l'avaient jadis envahie aprs la journe d'Allia. Ce souvenir
proccupait tous les esprits; ce nom tait dans toutes les bouches.

Citoyens, sujets, allis de la rpublique, se levrent en masse; les
vieillards mmes furent enrls et organiss en cohortes
particulires[418]. Trois armes se trouvrent bientt sur pied; deux
furent places autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que
la troisime, forte de soixante mille hommes, devait agir  l'extrieur.

      Note 418: Seniorum cohortes fact.-- Tit. Liv. l. X.


ANNEE 295 avant J.-C.

C'tait entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, prs de
la ville d'Aharna, que les coaliss se runissaient, mais lentement  cause
de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient
dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les
Samnites, l'autre les trusques et les Ombres. Non loin de cette mme ville
d'Aharna, se trouvaient alors cantonnes deux lgions romaines que le snat
y avait envoyes prcdemment pour contenir le pays. Surprises par la
runion inopine des confdrs, elles ne pouvaient faire retraite sans
tre accables; elles attendaient des secours de Rome, occupant une
position fortement retranche, et rsolues  s'y dfendre jusqu' ce qu'on
les vnt dlivrer. Le snat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en
pure perte de nouvelles lgions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls,
prit sur lui la responsabilit de l'vnement[419].

      Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.

Fabius tait un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et  qui
l'ge n'avait rien enlev de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence
de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit
et ramena les deux lgions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gta
tout le fruit de cette manoeuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction
des confdrs, il s'imagina pouvoir contenir l'trurie, et faire face  la
coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les
dissminant de ct et d'autre, il plaa une seule lgion en observation
prs de Clusium, presque sur la frontire ombrienne. Au milieu de
l'pouvante gnrale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance
immodre; on l'entendait rpter  ses soldats: Soyez tranquilles; moins
vous serez, plus riches je vous rendrai[420]. Ces bravades finirent par
alarmer le snat, qui le rappela  Rome pour y rendre compte de sa
conduite; aprs de svres rprimandes, on le contraignit de partager la
conduite de la guerre avec son collgue P. Dcius. Ils partirent donc tous
les deux de Rome  la tte de cinquante-cinq mille hommes formant le reste
de l'arme active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des
chants sauvages, et aperurent  travers la campagne des cavaliers gaulois
qui portaient des ttes plantes au bout de leurs lances, et attaches au
poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la premire nouvelle qu'ils euren
du massacre de toute une lgion.

      Note 420: Majori mihi cur est ut omnes locupletes reducam, qum
      ut multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.

      Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis
      infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.

En effet,  peine Fabius avait-il quitt l'trurie, qu'une troupe de
cavaliers snons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le
plus grand silence la lgion cantonne prs de Clusium[422]. Tout, jusqu'au
dernier homme, y fut extermin[423]. Un sort pareil attendait
invitablement les autres divisions romaines dissmines en trurie, si
P. Dcius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tard davantage. A la
vue des enseignes consulaires, les Snons repassrent prcipitamment le
fleuve.

      Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.

      Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.
      Tit. Liv. l. X, c. 26.

Le plan de campagne prescrit par le snat aux consuls tait trac avec
sagesse et habilet. Ceux-ci devaient,  la tte de leurs soixante-six
mille hommes, faire face aux troupes runies des coaliss, mais en vitant
une affaire gnrale; tandis que les deux armes qui couvraient Rome
pntreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie
mridionale et dans l'trurie, et mettraient  feu et  sang le pays, pour
obliger les Ombres et les trusques  revenir dfendre leurs foyers. Ce ne
serait qu'aprs cette sparation que l'arme consulaire devait attaquer les
Samnites et les Gaulois, dont on esprait alors avoir bon march.
Conformment  ce plan, les deux consuls aprs avoir promen long-temps la
masse des confdrs, d'un canton  l'autre de l'Ombrie, sans vouloir
jamais accepter le combat, passrent l'Apennin, et allrent se poster au
pied oriental de cette chane, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres
et les trusques  la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie
des nouvelles chaque jour plus dsolantes; leurs villes taient incendies,
leurs champs dvasts, leurs femmes tranes en esclavage; quoiqu'en pt
souffrir la cause commune, ils se sparrent de leurs confdrs[424].

      Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I,
      c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.

Aussitt les rles changrent. Ce furent les Romains qui cherchrent avec
empressement l'occasion d'une bataille dcisive, et les Gallo-Samnites qui
l'vitrent avec opinitret; cependant, au bout de deux jours
d'hsitation, ceux-ci prirent leur parti, et dployrent leurs lignes dans
une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occuprent la droite de
l'ordre de bataille; leur infanterie tait soutenue par mille chariots de
guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie
faisaient usage de ces chariots, qu'ils manoeuvraient avec une dextrit
remarquable. Chaque chariot, attel  des chevaux trs-fougueux, contenait
plusieurs hommes arms de traits, qui tantt combattaient d'en haut, tantt
sautaient au milieu de la mle pour y combattre  pied, runissant  la
fermet du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il
pressant, ils se rfugiaient dans leurs chariots, et se portaient  toute
bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier
gaulois  lancer son chariot,  l'arrter sur les pentes les plus rapides,
 faire excuter  cette lourde machine toutes les volutions exiges par
les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir
ferme sur le joug, se rejeter en arrire, descendre, remonter; tout cela
avec la rapidit de l'clair[427].

      Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.

      Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Csar, de
      Bello Gall. l. IV, c. 33.

      Note 427: In declivi ac prcipiti loco incitatos equos sustinere,
      et brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in
      jugo insistere, et ind se in currus citissim recipere
      consuerunt. Ibid.

Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formrent leur ordre de
bataille; Fabius se plaa  la droite vis--vis des Samnites; Dcius  la
gauche fit face aux Gaulois. Comme les prparatifs taient termins, et que
les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche
chasse des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui
sparait les deux armes, et se rfugia du ct des Gaulois, qui la
turent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs
rangs pour le laisser passer[428]. Alors un lgionaire, de la tte de la
ligne, s'cria d'une voix forte: Camarades, la fuite et la mort passent de
ce ct o vous voyez tendu par terre l'animal consacr  Diane. Le loup
au contraire, chapp au pril sans blessure, prsage notre victoire par la
sienne; le loup consacr  Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce
dieu, et que notre pre a les yeux sur nous[429]. Ce fut dans cette
confiance que l'arme romaine engagea le combat.

      Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit...
      Tit. Liv. l. X, c. 27.

      Note 429: Illac fuga et cdes vertit, ubi sacram Dian feram
      jacentem videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus,
      gentis nos marti et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X,
      c. 27.

Le choc commena par la droite que commandait Fabius; il fut reu avec
fermet par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se
balancrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Dcius chargea les
Gaulois, mais ne produisit rien de dcisif. Dcius, dans la vigueur de
l'ge, brlait d'enlever la victoire  son vieux collgue. Il rassemble
toute sa cavalerie, compose de l'lite de la jeunesse romaine, l'anime par
ses discours, se met  sa tte, et va fondre sur la cavalerie gauloise
qu'il disperse aisment; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une
seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un
bruit pouvantable, s'lancent les chars, qui rompent et culbutent les
escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est
anantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les lgions, et pntrent
dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant
compltent la droute. Dcius s'puise en efforts pour retenir les siens
qui fuient; il les arrte; il les conjure: Malheureux! leur crie-t-il;
pensez-vous qu'on se sauve en fuyant? Convaincu enfin de l'inutilit de
tout effort humain, se maudissant lui-mme, il prend la rsolution de
mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et rpare le mal qu'il
a caus[431].

      Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti
      sonitu equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.

      Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.

C'tait, chez les peuples latins, une croyance fermement tablie, qu'un
gnral qui, dans une bataille dsespre, se dvouait aux dieux infernaux,
prvenait par l la destruction de son arme; et qu'alors, suivant
l'expression consacre, la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la
colre des dieux du ciel, la colre des dieux des enfers[432], passaient
des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un vnement trs-rcent,
o le pre mme de Dcius avait jou le principal rle, donnait  cette
croyance religieuse une autorit qui semblait la mettre au-dessus de tout
doute. Dans une des dernires guerres, entre les Romains et les Latins, on
avait vu les premiers, dj vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu
d'un semblable dvouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille.
Ce souvenir se retraa vivement  l'imagination de Dcius: O mon pre!
s'cria-t-il, je te suis, puisque le destin des Dcius est de mourir pour
conjurer les dsastres publics[433]. Il fit signe au grand pontife, qui se
tenait prs de lui, de l'accompagner, se retira  quelque distance hors de
la mle, et mit pied  terre.

      Note 432: Formidinem ac fugam; cdemque ac cruorem; clestium
      inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.

      Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis
      publicis piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Suivant le crmonial tabli, Dcius plaa sous ses pieds un javelot, et la
tte couverte d'un pan de sa robe, le menton appuy sur sa main
droite[434], il rpta phrase par phrase la formule que le grand-prtre
rcita  son ct. Janus, Jupiter, pre Mars, Quirinus, Bellone, Lares,
dieux nouveaux, dieux indigtes, dieux qui avez puissance sur nous et sur
nos ennemis, dieux Mnes, je vous offre mes voeux, je vous prie, je vous
conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de
faire peser la terreur, l'pouvante, la mort, sur les ennemis du peuple
romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dvouer aux dieux Mnes
et  la terre les lgions ennemies pour le salut de la rpublique romaine,
et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435]. Ensuite il
pronona les plus terribles imprcations contre sa tte, contre les ttes,
les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant  ses
licteurs de publier par toute l'arme ce qu'ils avaient vu, il monte 
cheval, s'lance et disparat au milieu d'un pais bataillon de Gaulois.

      Note 434: Tit. Liv. l. VIII.

      Note 435: Tit. Liv. l. VIII.

Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit;  peine la rumeur en est
rpandue que les fuyards s'arrtent, et que, pleins d'un courage
superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'arme gauloise
en proie  la peur et aux furies. Voyez, disent les uns, ils restent
immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.--Ils s'agitent comme
des alins, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].
Le grand-prtre cependant courait  cheval de rang en rang. La victoire
est  nous, criait-il; les Gaulois plient: Dcius les appelle  lui; Dcius
les entrane chez les morts[437]!

      Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . .
      Galli velut alienat mente vana incassum jactare tela. . . Quidam
      torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.

      Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem...
      vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.

Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, inform
de la dtresse de l'aile gauche, dtache pour la secourir une division de
son arme. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, rduits 
la dfensive, se forment en carr, et, joignant leurs boucliers l'un contre
l'autre comme un enceinte de palissades, reoivent l'ennemi de pied ferme.
Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les pieux dont la
terre tait jonche, brisent les boucliers gaulois, et cherchent  se faire
jour dans l'intrieur du carr[438]; mais les brches taient aussitt
refermes. Cependant l'arme samnite, aprs avoir long-temps rsist 
l'aile droite des Romains, lche pied, et traverse le champ de bataille
prs du carr gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle
passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et
l'arme romaine tout entire se runit contre les Cisalpins: ils furent
rompus de toutes parts et crass. La coalition, dans cette journe fatale,
perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blesss
fut plus grand[439].

      Note 438: Colleuta humi pila, qu strata inter duas acies
      jacebant, atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c.
      29.

      Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait
      monter le nombre des morts  40,000.--Diodore de Sicile n'en
      compte pas moins de 100,000.


ANNEE 284 avant J.-C.

Le dsastre de Sentinum dgota les Cisalpins d'une alliance dans laquelle
ils avaient t si honteusement sacrifis; au bout de quelques annes
cependant, ils reprirent les armes  la sollicitation des trusques. Mais
dj le Samnium se rsignait au joug des Romains; plusieurs mme des cits
de l'trurie, gagnes par les intrigues du snat, avaient fait leur paix
particulire; et la cause de l'Italie tait presque dsespre. Ce furent
les Snons qui consentirent  seconder les dernires tentatives du parti
national trusque; guids par lui, ils vinrent mettre le sige devant
Artium[440], la plus importante des cits vendues aux Romains. Ceux-ci
n'abandonnrent pas leurs partisans; ils envoyrent dans le camp snonais
des commissaires chargs de dclarer aux chefs cisalpins que la rpublique
prenait Artium sous sa protection; et qu'ils eussent  en lever le sige
immdiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore
ce qui se passa dans la confrence, si les Romains prtendirent employer, 
l'gard de cette nation fire et irritable, le langage hautain et arrogant
qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait
entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible
catastrophe; mais les commissaires furent massacrs et leurs membres
disperss avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs
dignits, autour des murailles d'Artium.

      Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.

A cette nouvelle, le snat irrit fit marcher deux armes contre les
Snons. La premire, conduite par Corn. Dolabella, entrant  l'improviste
sur leur territoire, y commit toutes les dvastations d'une guerre sans
quartier; les hommes taient passs au fil de l'pe[441]; les maisons et
les rcoltes brles; les femmes et les enfans trans en servitude[442].
La seconde, sous le commandement du prteur Ccilius Mtellus, attaqua le
camp gaulois d'Artium; mais ds le premier combat elle fut mise en
droute; Mtellus resta sur la place avec treize mille lgionaires, sept
tribuns et l'litedes jeunes chevaliers[443].

      Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.--Paul.
      Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.

      Note 442: [Grec: Apantas bdon katesphaxen.] Dionys. Halic.
      excerpt. p. 711.--Flor. l. I, c. 13.

      Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles trucidati;
      XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.--Tit.
      Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.


ANNEE: 283 avant J.-C.

Jamais plus violente colre n'avait transport les Snons; la guerre leur
paraissait trop lente  quarante lieues du Capitole. C'est  Rome qu'il
faut marcher, s'criaient-ils; les Gaulois savent comment on la
prend[444]! Ils entranrent avec eux les trusques, et atteignirent sans
obstacle le lac Vadimon, situ sur la frontire du territoire romain. Mais
l'arme de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie
par les dbris de l'arme de Mtellus et par des renforts arrivs de Rome,
elle livra aux troupes gallo-trusques une bataille dans laquelle celles-ci
furent accables. Les Snons firent des prodiges de valeur, et un petit
nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boes essayrent de venger
leurs  compatriotes; vaincus eux-mmes, ils se virent contraints de
demander la paix[446]; ce fut la premire que les Romains imposrent aux
nations cisalpines.

      Note 444:

      Intratam Senorum capietis millibus urbem
      Assuetamque capi!....      Sil. Ital.

      Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.--Florus
      l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.

      Note 446: [Grec: Diapresbeusamenoi peri spondn kai dialusen,
      synthkas ethento pros Romaious.] Polyb. l. II, p. 108.

Le snat put alors achever sans trouble et avec rgularit, sur le
territoire snonais, l'oeuvre d'extermination commence par Dolabella. Tous
les hommes qui ne se rfugirent pas chez les nations voisines prirent par
l'pe; les enfans et les femmes furent pargns, mais, comme la terre, ils
devinrent une proprit de la rpublique. Puis on s'occupa,  Rome,
d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus,  Sna, sur la
cte de l'Adriatique[447].

      Note 447: Sena ou Sena Gallica.

      ..............Qu Sena relictum
      Gallorum  populis servat per scula nomen.

      Sil. Ital. l. XV, 556.

Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une
colonie. D'ordinaire le peuple assembl nommait les familles auxquelles il
tait assign des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y
rendaient militairement, enseignes dployes, sous la conduite de trois
commissaires appels triumvirs[448]. Arrivs sur les lieux, avant de
commencer aucun travail d'tablissement, les triumvirs faisaient creuser
une fosse ronde, au fond de laquelle ils dposaient des fruits et une
poigne de terre apports du sol romain: puis, attelant  une charrue dont
le soc tait de cuivre un taureau blanc et une gnisse blanche, ils
marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les
colons suivaient, rejetant dans l'intrieur de la ligne les mottes
souleves par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale
du territoire colonis; un autre servait de limite aux proprits
particulires. Le taureau et la gnisse taient ensuite sacrifis en grande
pompe aux divinits que la ville choisissait pour protectrices. Deux
magistrats, nomms duumvirs, et un snat lu parmi les principaux habitans,
composaient le gouvernement de la colonie; ses lois taient les lois de
Rome. C'est ainsi que s'leva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une
ville romaine, sentinelle avance de sa rpublique, foyer d'intrigues et
d'espionnage, jusqu' ce qu'elle pt servir de point d'appui  des
oprations de conqute.

      Note 448: _Triumviri coloni deducend_. Tit. Liv. passim.

L'ambition des Romains tait satisfaite, leur vanit ne l'tait pas. Ils
voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'taient rachets, il
y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient
tant de fois et si amrement reproch. Le proprteur Drusus rapporta en
grande pompe  Rome, et dposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et
des bijoux trouvs dans le trsor commun des Snons[449]; et l'on proclama
avec orgueil que la honte des anciens revers tait efface, puisque la
ranon du Capitole tait rentre dans ses murs, et que les fils des
_incendiaires de Rome_ avaient pri jusqu'au dernier[450].

      Note 449: Traditur (Drusus) ex provinci Galli extulisse aurum
      Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama,
      extortum  Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cs. c. 3.

      Note 450: Ne quis extaret in e gente qu incensam  se Romam
      urbem gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.




CHAPITRE IV.

Arrive et tablissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages
migre dans la valle du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la
Ponie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se
runissent pour envahir la Grce.--Premire expdition en Thrace et en
Macdoine; elle choue.--Seconde expdition; les Gaulois s'emparent de la
Macdoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils
dvastent l'tolie; ils forcent le passage de l'Oeta; sige et prise de
Delphes; pillage du temple.--Retraite dsastreuse des Gaulois; leur roi
s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se sparent.

281-279.


ANNEES 400  281 avant J.-C.

L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons
racont dans le chapitre prcdent l'alliance avec les Cisalpins et bientt
la destruction complte, se rattachait  de nouveaux mouvemens de peuples
dont la Gaule transalpine tait encore le thtre. Celle des trois grandes
confdrations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus prs ce pays,
la confdration des Belgs ou Belges, dans la premire moiti du quatrime
sicle[451], avait franchi le Rhin tout  coup et envahi la Gaule
septentrionale, jusqu' la chane des Vosges  l'est, et, au midi, jusqu'au
cours de la Marne et de la Seine. La rsistance des Galls et des Kimris,
enfans de la premire conqute, ne permit pas aux nouveau-venus de dpasser
ces barrires. Deux de leurs tribus seulement, les Arcomikes et les
Tectosages, parvinrent  se faire jour, et aprs avoir travers le
territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparrent d'une partie du
pays situ entre le Rhne et les Pyrnes orientales. Les Arcomikes
subjugurent l'Ibro-Ligurie entre les Cvennes et la mer; les Tectosages
s'tablirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptrent pour leur
chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibrienne, qui
avait pass autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour
tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Spares l'une de l'autre
par la seule chane des Cvennes, les tribus arcomike et tectosage
formrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses
voisins, les Galls et Ibres, prononaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].

      Note 451: Pour fixer, mme d'une manire approximative et vague,
      l'poque de l'arrive des Belges en-de du Rhin, nous n'avons
      absolument aucune autre donne que l'poque de leur tablissement
      dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le
      _Languedoc_; tablissement qui parat avoir t postrieur de
      trs-peu de temps  l'arrive de la horde. Or, tous les rcits
      mythologiques ou historiques, et tous les priples, y compris celui
      de Scyllax crit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de
      Ligures et d'Ibro-Ligures sur la cte du bas Languedoc o
      s'tablirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers
      l'anne 281 que ce peuple est nomm pour la premire fois; en 218,
      lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc
      entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'tablissement des Belges dans le
      Languedoc; ce qui placerait leur arrive en-de du Rhin dans la
      premire moiti du quatrime sicle. Il est remarquable que cette
      poque concide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et
      Rome, et de tentatives d'migration de la Gaule transalpine en
      Italie. Voyez le chapitre prcdent  l'anne 299.

      Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
      dsigns par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim).
      Ausone (de clar. urb.--Narbo.) tmoigne que le nom primitif des
      Tectosages tait Bolg.

      ..._Tectosagos_ primvo nomine _Bolgas_.

      Cicron leur donne celui de _Belg_: Belgarum Allobrogumque
      testimoniis credere non timetis? (Pro Man. Fonteo. Dom Bouquet,
      Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de Csar portent
      indiffremment _Volg_ et _Volc_.--Enfin saint Jrme nous apprend
      que l'idiome des Tectosages tait le mme que celui de Trves, ville
      capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.

Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs
paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations
antrieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'anne
281, faisant partir de Tolosa une migration considrable, sur les motifs
de laquelle les crivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent 
l'excs de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi
les Volkes serrs troitement de tout ct par les anciennes peuplades
galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause
des rvoltes et des guerres intestines. Il s'leva chez les Tectosages,
disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre
d'hommes furent chasss et contraints d'aller chercher fortune au
dehors[454]. Les migrans, quel que ft le motif de leur dpart, sortirent
de la Gaule par la fort Hercynie et entrrent dans la valle du Danube;
c'tait la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls
compagnons de Sigovse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens migrs de
la Gaule s'taient prodigieusement accrus; matres des meilleures valles
des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'tendaient
jusqu'aux montagnes de l'pire, de la Macdoine et de la Thrace. Bien que
placs sur la frontire des peuples grecs, ils n'taient entrs en relation
avec eux que fort tard, et voici  quelle occasion.

      Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 454: [Stades empesouss, exelasai polu plthos ex eautn ek
      ts oikeias...] Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.

      Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Anne 587 avant J.-C.


ANNEES 340  281 avant J.-C.

L'an 340 avant notre re, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macdoine,
ayant fait une expdition, vers les bouches du Danube, contre les tribus
scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontire de Thrace, quelques
Galls se rendirent dans son camp, attirs soit par la curiosit du
spectacle, soit par le dsir de voir ce roi dj fameux. Alexandre les
reut avec affabilit, les fit asseoir  sa table, au milieu de sa cour, et
prit plaisir  les blouir de cette magnificence dont il aimait 
s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait
avec eux par interprte: Quelle est la chose que vous craignez le plus au
monde? leur demanda-t-il, faisant allusion  la clbrit de son nom et au
motif qu'il supposait  leur visite. Nous ne craignons, rpliqurent
ceux-ci, rien que la chute du ciel.--Cependant, ajoutrent-ils, nous
estimons l'amiti d'un homme tel que toi[456]. Alexandre dissimula
prudemment la mortification que cette rponse dut lui faire prouver, et se
tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de
dire: Voil un peuple bien fier[457]! Toutefois, avant de quitter ses
htes, il conclut avec eux un trait d'amiti et d'alliance.

      Note 456: [Grec: Eresthai para ton moton (ton basilea) ti malista
      ein o phobointo autous d' apokrinasthai, oudena, ei m ara o
      ouranos autois epipesoi philian ge mn andros toioutou peri pantos
      tithesthai.] Strab. l. VII, p. 301.

      Note 457: [Grec: Alazones Keltoi eisin...] Arrian. Alex. l. I, c.
      6.

Mais Alexandre mourut  la fleur de l'ge, au fort de ses conqutes, 
mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait cr fut dissous.
Tandis que ses gnraux prenaient les armes pour se disputer son hritage,
les rpubliques asservies par lui ou par son pre s'armaient aussi pour
reconqurir leur indpendance. Tout prsageait  la Grce une longue suite
de bouleversemens; tout semblait convier  cette riche proie de sauvages
voisins avides de pillage et de combats. Ds les premiers symptmes de
guerre civile, les Galls s'adressrent aux rpubliques du Ploponse et de
la Hellade, offrant d'tre leurs auxiliaires contre le roi de Macdoine;
mais une telle proposition fut repousse avec hauteur[458]. Rebuts par les
rpubliques, ils s'adressrent au roi de Macdoine, qui se montra moins
ddaigneux; il en prit  son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses
amis, des bandes nombreuses[459].

      Note 458: [Grec: Galatai meth' Ellynn ou emachesanto, Klenumou
      kai Dakedaimonin speisasthai spondas sphisis ou Thelstantn.]
      Pausan. Mess. Hanov. 1613. p. 269.

      Note 459: Polyn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p.
      309.--Stob. Serm. 10.

Plus les affaires de la Grce s'embrouillrent, plus s'accrut l'importance
des Gaulois solds; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs
interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les
services du champ de bataille. On raconte  ce sujet qu'Antigone, un des
successeurs d'Alexandre, ayant engag dans ses troupes une bande de Galls
du Danube,  raison d'une pice d'or par tte, ceux-ci amenrent avec eux
leurs femmes et leurs enfans, et, qu' la fin de la campagne, ils
rclamrent la solde pour leur famille comme pour eux. Une pice d'or a
t promise par tte de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas l des
Gaulois[460]? Cette interprtation commode, qui faisait monter la somme
stipule  cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait tre du got
d'Antigone; la dispute s'chauffa, et les Galls menacrent de tuer les
otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute
l'habilet qui caractrisait sa nation pour sauver ses otages et son
argent, et se dlivrer lui-mme de ces auxiliaires dangereux.

      Note 460: [Grec: Oi Galatai kai tois aoplois kai tais ygnaixi kai
      tois paisin aptoun touto gar einai tn Galatn en ekast.]
      Polyn. Strat. l, IV, c. 6.

      Note 461: Un talent pouvait quivaloir  5,500 fr.

Introduits au sein de cette Grce dchire par tant de factions, les Galls
sentirent bientt sa faiblesse et leur force; ils se lassrent de combattre
 la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dpouiller. Un chef de bande, nomm
Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il
ravagea la frontire; et quoiqu'il n'y restt que trs-peu de temps, il en
rapporta assez de butin pour exciter la cupidit de toute sa nation[463].
Les migrs tectosages, arrivs sur ces entrefaites, dcidrent l'impulsion
gnrale; de concert avec les peuples galliques, ils organisrent une
expdition dont la conduite fut confie  un chef qui parat avoir t de
race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous
apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou
_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit
et brla Rome, elle ne le dsigne habituellement que par son titre de
_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme gnral, son intrpidit, ses
saillies spirituelles et railleuses, son loquence mme, lui valurent une
grande renomme dans l'antiquit, et les loges d'crivains qui certes
n'avaient aucun motif de partialit, ni pour l'homme, ni pour la nation.

      Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction.

      Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.

      Note 464: [Grec: Ton Brennon, ton epelthonta epi Delphous, Prauson
      tines phasin all' olude tous Prausous echomen eipein, opou gs
      ksan proteron.] Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue
      galloise, signifie _terreur_; _bras_, en galic, _terrible_.


      ANNEE 281 avant J.-C.

Des rgions de la haute Macdoine, comme d'un point central, partent quatre
grandes chanes de montagnes. La plus considrable, celle du mont Hmus, se
dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une
branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chane
se dtache du plateau de la haute Macdoine en mme temps que l'Hmus, mais
se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisime court de l'est
vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nomms _Alban_[465].
Enfin la quatrime, s'tendant au sud et au midi, donne naissance  toutes
les montagnes de la Thessalie, de l'pire, de la Grce propre et de
l'Archipel[466]. Conformment  cette disposition gographique, le Brenn
dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche,
commande par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans
la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la
Macdoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer ge. Son aile
droite marcha vers la frontire de l'pire pour envahir de ce ct la
Macdoine mridionale et la Thessalie, tandis que lui-mme,  la tte de
l'arme du centre, pntrait dans les hautes montagnes qui bornent la
Macdoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite  des peuplades
sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec
les Galls. Il importait au succs de l'expdition et  la sauve-garde des
tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces
peuplades ennemies fussent ou soumises ou dtruites ds l'ouverture de la
campagne: mais retranches dans d'paisses forts, au milieu de rochers
inaccessibles, elles surent rsister plusieurs mois  tous les efforts du
Brenn. Celui-ci n'pargna aucun moyen pour en triompher. On prtend qu'il
empoisonna des bandes entires avec des vivres qu'il se laissait enlever
dans des fuites simules[468]; enfin ces peuplades furent extermines par
le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le
nom de soldats auxiliaires, l'lite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea
alors  descendre le revers mridional de l'Hmus, pour aller rejoindre en
Macdoine la division de Cerethrius et l'arme de droite; mais, comme on le
verra tout  l'heure, des vnemens contraires l'arrtrent dans sa marche
et le firent changer de rsolution.

      Note 465: Ils taient appels par les Grecs _Albani_ et aussi
      _Albii_ (Strab.).

      Note 466: Maltebrun. Gograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.

      Note 467: _Certh_, clbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire.
      Owen's Welsh diction.

      Note 468: [Grec: Oi Keltoi tas trophas kai ton oinon poais
      dltriois ketapharmakeuousi, kai katalipontes en tais sknais
      autoi nuktr epheugon.] Polyn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l.
      X, c. 12.

      Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.

Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hmus, l'aile
droite arriva sans difficult sur la frontire occidentale de la Macdoine;
elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appel Bolg ou
Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grce, Belg
s'avisa d'une formalit qu'il crut sans doute quivaloir  une dclaration
de guerre; il fit sommer le roi de Macdoine, alors Ptolme, fils de
Ptolme, roi d'gypte, de lui payer immdiatement une somme pour la
ranon de ses tats, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle
sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit
 juste titre les Macdoniens, mais elle jeta dans une colre terrible le
roi Ptolme,  qui la violence de son caractre avait mrit le surnom de
_foudre_[472]. Si vous avez quelque chose  esprer de moi, dit-il avec
emportement aux dputs gaulois, annoncez  ceux qui vous envoient qu'ils
dposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je
verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473]. Les messagers, en
entendant ces paroles, se mirent  rire. Tu verras bientt, lui
dirent-ils, si c'tait dans notre intrt ou dans le tien que nous te
proposions la paix[474]. Belg passa la frontire, et s'avana  marches
forces dans l'intrieur du royaume; il ne tarda pas  rencontrer l'arme
macdonienne, que le Foudre lui-mme commandait, mont sur un lphant, 
la manire des rois de l'Asie[475].

      Note 470: [Grec: Bolgios]. Pausan.--_Belgius_, Justin.

      Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.

      Note 472: [Grec: Keraunos]; _Ceraunus_ chez les historiens latins.

      Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos
      obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.

      Note 474: Risre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi
      consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.

      Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.

De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolme,
suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie lgre et
sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, arme de longues piques,
se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carr de
cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrs
les uns contre les autres que les piques du cinquime rang dpassaient de
trois pieds la premire ligne; les rangs les plus intrieurs, ne pouvant se
servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la
force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La
phalange tait la gloire de l'arme macdonienne; Philippe, Alexandre, et
les successeurs de ce conqurant, lui avaient t redevables de leurs plus
grands succs. Cependant ce corps si redoutable ne rsista pas  l'audace
imptueuse des Gaulois; aprs un combat terrible, il fut enfonc;
l'lphant qui portait le roi tomba cribl de javelots; lui-mme, saisi
vivant, fut mis en pices, et sa tte promene au bout d'une pique,  la
vue des ailes macdoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la droute
devint gnrale; la plupart des chefs et des soldats prirent ou furent
contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que
celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit gorger
dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres,
garotts  des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars
des Kimris[477].

      Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et
      lance fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644.
      --Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.

      Note 477: [Grec: Tous te gar tois eidesi kallistous, kai tais
      likiais akmaiotatous katastrepsas, ethuse tois Theois... tous
      dallous panias katkontise.] Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.

Cette dfaite et les atrocits dont elle tait suivie jetrent la Macdoine
dans la consternation. De toutes parts on se rfugia dans les villes. De
l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macdoniens, levant
les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre,
dieux protecteurs de la patrie[478]; mais cette patrie, nul ne s'armait
pour la sauver. Ce qui mettait le comble  la misre publique, c'tait
l'anarchie qui rgnait dans l'arme: les soldats, aprs avoir lu roi
Mlagre, frre de Ptolme, le chassrent pour mettre  sa place un
certain Antipater qui fut surnomm l'tsien, parce que son rgne ne
dpassa pas en dure la saison o soufflent les vents tsiens[479]; les
dsordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'pouvante des
citoyens, pendant plus de trois mois, livrrent sans dfense la Macdoine
aux dvastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce
royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un
immense butin que personne ne venait lui disputer.

      Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.

      Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.

      Note 480: Pausan. l. X, p. 645.

Un jeune Grec, nomm Sosthnes, de la classe du peuple[481], mais plein de
patriotisme et d'nergie, entreprit enfin d'arrter ou du moins de troubler
le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui
plbiens, et se mit  inquiter par des sorties les divisions gauloises
spares du gros de l'arme,  enlever les traneurs et les bagages, 
intercepter les vivres. Peu  peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et
il se hasarda  tenir la campagne.

      Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5.

L'arme macdonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, dposant son roi
Antipater, vint offrir  Sosthnes la couronne et le commandement; le jeune
patriote ddaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement
temporaire[482]. Belg fut bientt rduit  se tenir sur la dfensive. Comme
ses bagages taient chargs de dpouilles et de richesses de tout genre,
craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en
venir  une bataille range; harcel par Sosthnes, mais ludant toujours
une action dcisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu
beaucoup de monde[483]. Tels taient les vnemens qui arrtrent le Brenn
et l'arme du centre au moment o, ayant rduit les peuplades de l'Hmus,
ils allaient fondre sur la Macdoine. Quant  l'aile gauche, que commandait
Cerethrius, elle tait toujours en Thrace; trop occupe  combattre ou 
piller, elle n'avait opr aucun mouvement pour rejoindre le corps d'arme
de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspir pour faire avorter le plan
de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grce septentrionale.
D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn vacua les montagnes, et retourna
dans les villages des Galls presser les prparatifs d'une seconde
expdition pour le printemps suivant.

      Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites
      compulit. Justin. l. XXIV, c. 5.

      Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644.


ANNEE 280 avant J.-C.

Le Brenn sentit qu'il tait ncessaire de remonter la confiance de ses
compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit  voyager de
tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux
armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire
gallique; il alla solliciter les Boes, habitans du fertile bassin situ
entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui
occupaient dj une partie des vastes rgions, au nord des Kimris. Durant
ce voyage, le Brenn tranait aprs lui des prisonniers macdoniens qu'il
avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la
tte. Il les promenait dans les assembles publiques, et faisant paratre 
ct d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, pars de la
chane d'or et de la longue chevelure, Voil ce que nous sommes,
disait-il; grands, forts et nombreux; et voil ce que sont nos
ennemis[485]! Alors avec ces images vives et potiques qui formaient le
caractre de l'loquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la
Grce et sa richesse immense; les trsors de ses rois ravageurs du monde
entier; les trsors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si
renomm jusque chez les nations les plus trangres  la Grce, o les plus
lointaines contres envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du
Brenn furent couronns d'un complet succs; il eut bientt mis sur pied
deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il dtacha quinze mille
fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays  la dfense
des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute
hte[487].

      Note 484: Voyez ci-dessus, Priode 587  521 avant J.-C.

      Note 485: [Grec: meis... oi tlikoutoi kai toioutoi pros tous
      outs astheneis kai mikrous polemsomen] Polyn. Stratag. l. VII,
      c. 35.

      Note 486: [Grec: Astheneian te Elln tn en t paronti
      digoumenos, kai s chrmata polla men en t koin, pleiona de en
      ierois.] Pausan. l. X p. 644.

      Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia, equitum
      III. Justin. l. XXV, c. I.

Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collgue_, dont le
titre, en langue kimrique, tait Kikhouaour ou Akikhouaour, mot que les
Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un
nom propre de personne[488]. L'arme runie sous ses ordres se trouva
compose: 1 de Galls; 2 de Tectosages; 3 de Boes qui prenaient le nom
de Tolisto-Boes, c'est--dire, Boes _spars_[489]; 4 d'un corps peu
nombreux, lev chez les nations teutoniques, portant la dnomination de
Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commands par
Lut-Her[490]; 5 d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout
cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents
hommes de cavalerie, organiss de manire que leur nombre montait
rellement  soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier tait
suivi de deux domestiques ou cuyers monts et quips, qui se tenaient
derrire le corps d'arme, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le
matre tait-il dmont, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; tait-il
tu, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et
le cavalier taient tus ensemble ou que le matre bless ft emport du
champ de bataille par un des cuyers, l'autre occupait, dans l'escadron,
la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait
_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle
des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les
armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation
grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destins 
transporter les vivres, les blesss et le butin[493].

      Note 488: _Cycwawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif,
      _Acycwawr_, collgue, co-partageant. Owen's welsh.
      diction.--Diodore de Sicile crit [Grec: Kichrios],
      Pausanias, [Grec: Akichrios].

      Note 489: _Toli_, sparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction.

      Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius. Tit. Liv. l.
      XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20.

      Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.

      Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's
      welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--[Grec: Trimarkisia].
      Pausanias, l. X, p. 645.--Cet crivain ajoute que les Gaulois
      appelaient les chevaux, _marcan_: [Grec: ippn to onoma ist tis
      Markan onta upo tn Keltn.]

      Note 493: [Grec: Agoraiou ochlou kai emporn pleistn, kai
      amaxn.] B,... Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Cette formidable arme se mit en marche; mais au moment o elle touchait la
frontire de Macdoine, la division clata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses
Teutons se sparrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Lonor, chef
d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille
hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait
renonc  ses plans de l'anne prcdente, et mditait une irruption en
masse; il fondit sur la Macdoine, crasa l'arme de Sosthnes dans une
bataille o ce jeune patriote prit avec gloire[495], et fora les dbris
des phalanges ennemies  se renfermer dans les places fortifies; tout le
reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vcurent 
discrtion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macdoine et de
la haute Thessalie; mais les places de guerre chapprent aux calamits de
l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les siges rguliers, ni
got, ni habilet. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et
tablit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin
fut accumul en commun et l'on attendit, pour pntrer vers les contres
plus mridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces vnemens
se passaient en Thessalie et en Macdoine, la Thrace tait non moins
cruellement ravage par les bandes de Lut-Herr et de Lonor, auxquelles
s'taient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait t
conduite par Cerethrius, l'anne prcdente; les exploits et les conqutes
de cette autre arme, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont
plus tard et fort en dtail; pour le moment nous nous bornerons  suivre la
marche du Brenn  travers la Grce centrale.

      Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio
      et Lutario regulis, secessione fact  Brenno, in Thraciam iter
      averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.


ANNEE 279 avant J.-C.

La Thessalie est un riant et fertile bassin environn de montagnes, sur les
terrasses desquelles soixante-quinze villes s'levaient alors comme sur les
gradins d'un amphithtre[496];  l'occident, la longue chane du Pinde la
spare de l'pire et de l'tolie; au midi, le mont Oeta qui se confond d'un
ct avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque,
forme une barrire presque inaccessible entre elle et les provinces de la
Hellade. Quelques sentiers cachs et difficiles  franchir pouvaient
conduire d'un revers  l'autre de l'Oeta des individus isols ou mme des
corps de fantassins; mais pour une arme tranant aprs elle des chevaux,
des chariots et des bagages, le seul passage praticable tait un long et
troit dfil, bord  droite par les derniers escarpemens de la montagne,
et  gauche par des marais o sjournaient les eaux pluviales avant de se
perdre dans le golfe Maliaque. Ce dfil, nomm Thermopyles (portes des
bains)  cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, tait
clbre dans l'histoire des Hellnes; c'tait l que, deux sicles
auparavant, trois cents Spartiates, chargs d'arrter la marche d'une arme
de Perses qui venait envahir la Grce, avaient donn au monde l'exemple
d'un dvouement sublime.

      Note 496: Strab.--Maltebrun, gographie de l'Europe,
      vol. VI, p. 224, et suiv.

Une seconde invasion bien plus terrible que la premire menaait alors
cette mme Grce, et dj touchait  ces mmes Thermopyles. Les Hellnes ne
s'aveuglrent point sur le pril de leur situation. Ce n'tait plus, dit
un ancien historien, une guerre de libert, comme celle qu'ils avaient
soutenue contre Darius et Xerxs; c'tait une guerre d'extermination.
Livrer l'eau et la terre n'et point dsarm leurs farouches ennemis[497].
La Grce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre
ou tre efface du monde[498]. A de telles rflexions inspires par le
caractre d'une lutte o la barbarie tait aux prises avec la civilisation,
se joignait encore dans l'esprit des Hellnes certaines impressions
relatives  la race d'hommes contre laquelle il leur fallait dfendre leur
vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Ploponse, avaient 
peine vu les Galls auxiliaires enrls, durant les troubles civils, dans
les armes pirotes et macdoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils
les appelaient, arms et enrgiments pour la plupart  la faon des Grecs,
avaient perdu de leur extrieur effrayant, et diffraient beaucoup de la
foule indiscipline et sauvage qui se prcipitait maintenant vers les
Thermopyles.

      Note 497: [Grec: Ern ton en t paronti agna ouch uper
      eleutherias gensomenon, katha epi tou mnou poie, oude dousin
      udr kai hn, ta apo toutou sphisin adeian pheronta.] Pausan. l.
      X, p. 645.

      Note 498: [Grec: s oun apollenai, d' oun epikratesterous einai,
      kat' andra te idia kai ai poleis diekeinto en koin.] Ibid.

Ce que savaient,  cette poque, les plus savans hommes de la Grce sur la
nation gauloise se rduisait  quelques informations vagues, dfigures par
d'absurdes contes. L'opinion la plus accrdite, parmi les rudits, plaait
le berceau de cette nation  l'extrmit de la terre, au-del du vent du
nord[499], sur un sol glac, impuissant  produire des fleurs[500], des
fruits ou des animaux utiles  l'homme[501], mais fcond en monstres et en
plantes vnneuses. Un de ces poisons passait pour tre si violent, que
l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flche qui en aurait t
infecte, tombait mort sur-le-champ, comme frapp de la foudre[502]. On se
plaisait  raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force
qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels
aprs Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brler dans
l'Italie une ville grecque appele Rome[503]. Cette race indomptable,
ajoutait-on, avait dclar la guerre non-seulement au genre humain, mais
aux dieux et  la nature; elle prenait les armes contre les temptes, la
foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la
mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'lancer l'pe  la
main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces
rcits, propags par la classe claire, couraient de bouche en bouche
parmi le peuple, et rpandaient un effroi gnral, du mont Olympe au
promontoire du Tnare.

      Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.

      Note 500: [Grec: Gais ek Galatn md' anthea...] Antholog. l. II.
      s. 43, epigr. 14.

      Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.

      Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. F 1619.

      Note 503: [Grec: Polin ellnida Rmn]. Heraclid. Pontic. ap.
      Plut. in Camil. p. 140.

      Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.

      Note 505: [Grec: Oi Keltoi pros ta kymata opla apantsi labontes.]
      Aristot. Eudomior. l. III, c. 1.

Les rpubliques hellniques, autrefois si florissantes, avaient t ruines
par la domination des rois de Macdoine depuis Philippe; de rcentes et
malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient port un dernier
coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la
gravit des circonstances auraient d les engager  se rapprocher, et ce
fut prcisment ce qui les dsunit[506]. Plusieurs d'entre elles, allguant
ces motifs mmes, crurent pouvoir sans honte se refuser  la commune
dfense. Les nations du Ploponse se contentrent de fortifier l'isthme de
Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer  l'autre, et d'attendre
derrire ce rempart l'issue des vnemens dont la Phocide, la Botie et
l'Attique, allaient tre le thtre[507]. Dans la Hellade, les Athniens
parvinrent  former une ligue offensive et dfensive; mais les confdrs
agirent avec tant de lenteur que leurs contingens taient  peine runis
aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn,
s'approchant du Sperchius, menaait dj les dfils[508]. Voici en quoi
consistaient leurs forces: Botiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq
cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux;
Locriens, sept cents hommes; Mgariens, quatre cents fantassins quelques
escadrons de cavalerie; toliens, sept mille hommes de grosse infanterie,
une centaine d'infanterie lgre prouve, une nombreuse cavalerie;
Athniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq
galres qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille
Macdoniens et Syriens qui taient arrivs de l'Orient. Callipus, gnral
des Athniens, fut charg du commandement suprme de l'arme[510].

      Note 506: Pausan. l. I, p. 7.

      Note 507: Idem, l. VII, p. 408.

      Note 508: Pausan. l. I, p. 7.

      Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopt le mot de
      _Phocidiens_, pour dsigner les habitans de la Phocide,  la place
      de celui de _Phocens_ plus usit, et plus conforme en effet au
      gnie de la langue grecque. Nous avons cru ce changement
      ncessaire afin d'viter toute confusion entre les habitans de la
      Phocide et ceux de Phoce, ville grecque de l'Asie mineure, et
      mtropole de Marseille.

      Note 510: Idem. l. X, p. 646.

Sitt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus dtacha mille hommes
d'infanterie lgre et autant de cavaliers pour rompre les ponts du
Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivrent  temps, et les
communications taient compltement coupes lorsque le Brenn parvint au
bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'tendue de son
cours, le Sperchius tait rapide, profond, encaiss entre deux rives  pic.
Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face
l'ennemi post sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre;
mais tandis qu'il amusait les Grecs par des prparatifs simuls, il
descendit prcipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes
et des meilleurs nageurs de son arme, cherchant un lieu guable. Il
choisit celui o, prs de se perdre dans la mer, le Sperchius dverse 
droite et  gauche sur ses rives et y forme de larges tangs peu profonds;
ses soldats, profitant de l'obscurit de la nuit, traversrent, les uns 
la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs
et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellnes
apprirent cette nouvelle, et, craignant d'tre envelopps, se retirrent
vers les Thermopyles[511].

      Note 511: Pausan. l. X, p. 647.

Le Brenn, matre des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des
villages environnans d'tablir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens
de se dlivrer du sjour des Gaulois, excutrent les travaux avec la plus
grande promptitude; bientt les Kimro-Galls arrivrent aux portes
d'Hracle. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et
turent ceux des habitans qui taient rests aux champs; mais la ville,
ils ne l'assigrent pas. Le Brenn s'inquitait peu de s'en rendre matre;
ce qui lui tenait le plus  coeur, c'tait de chasser promptement l'arme
ennemie des dfils, afin de pntrer par-del les Thermopyles, dans cette
Grce mridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les
rapports des transfuges, le dnombrement des troupes grecques, plein de
mpris pour elles, il se porta en avant d'Hracle, et attaqua les dfils,
ds le lendemain, au lever du soleil, sans avoir consult, sur le succs
futur de la bataille, remarque un crivain ancien, aucun prtre de sa
nation, ni,  dfaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].

      Note 512: [Grec: Oute ellna echn mantin, oute ierois epichriois
      chrmenos.] Pausan. l. X, p. 648.

Au moment o les Gaulois commencrent  pntrer dans les Thermopyles, les
Hellnes marchrent  leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand
silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avana
au pas de course, de manire pourtant  ne pas rompre sa phalange, tandis
que l'infanterie lgre, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une
grle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde,  coups de
frondes et de flches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile,
non-seulement  cause du peu de largeur du dfil, mais encore parce que
les roches naturellement polies taient devenues trs-glissantes par
l'effet des pluies du printemps. L'armure dfensive des Gaulois tait
presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et
 ce dsavantage se joignait une infriorit marque dans le maniement des
armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se prcipitaient en
masse, avec une imptuosit qui rappelait aux Hellnes la rage aveugle des
btes froces[513]. Mais pourfendus  coups de hache, ou tout percs de
coups d'pe, ils ne lchaient point prise et ne quittaient point cet air
terrible qui pouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point
tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur
blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en
frapper quelque Grec qui se trouvait  leur porte.

      Note 513: [Grec: Kathaper ta thria.] Pausan. l. X, p. 648.

      Note 514: [Grec: Oute pelekesi diairoumenous  upo machairn
      aponoia tous eti empneontas ti apelipen...] Idem, ibid.

Cependant les galres d'Athnes, mouilles au large, en vue du dfil,
s'approchrent de la cte, non sans peine et sans danger,  cause de la
vase dont cette partie du golfe tait encombre, et les Gaulois furent
battus en flanc par une grle de traits et de pierres qui partaient sans
interruption des vaisseaux. La position n'tait plus tenable, car le peu de
largeur du passage les empchait de dployer leurs forces contre l'ennemi
qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien
souffrir d'eux, les accablait  coup sr; ils prirent le parti de la
retraite. Mais  cette retraite s'opra sans ordre et avec trop de
prcipitation; un grand nombre furent crass sous les pieds de leurs
compagnons; un plus grand nombre prirent abms dans la vase profonde des
marais; en tout, leur perte fut considrable. Les Hellnes n'eurent 
pleurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journe resta aux
Athniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premires
armes et resta sur le champ de bataille. En mmoire de son courage et de la
victoire de l'arme hellne, le bouclier du jeune hros fut suspendu aux
murailles du temple de Jupiter-Librateur,  Athnes, avec une inscription
dont voici le sens:
Ce bouclier consacr  Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias;
il pleure encore son jeune matre. Pour la premire fois, il chargeait son
bras gauche, quand le redoutable Mars crasa les Gaulois[515].

      Note 515:

         [Grec:   mala d potheousa nean eti Kudiou bn
                 Aspis arizlou photos, agalma Du,
                 As dia d protas laion pote pchun eteinen,
                 Eut' epi ton Galatan kmase thouros Ars.]
                                       Pausan. l. X, p. 649.

Aprs le combat, les Grecs donnrent la spulture  leurs morts; mais les
Kimro-Galls n'envoyrent aucun hrault redemander les leurs, s'inquitant
peu qu'ils fussent enterrs ou qu'ils servissent de pture aux btes fauves
et aux vautours. Cette indiffrence pour un devoir sacr aux yeux des
Hellnes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois,
ils n'en furent que plus vigilans et plus dtermins  repousser de leurs
foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs
sentimens de la nature humaine[516].

      Note 516: Pausan. l. X, p. 649.

Sept jours s'taient couls depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un
corps de Gaulois entreprit de gravir l'Oeta au-dessus d'Hracle, par un
sentier troit et escarp, qui passait derrire les ruines de l'antique
ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne,
tait un temple de Minerve, o les peuples du pays avaient dpos d'assez
riches offrandes; les Gaulois en avaient t informs; ils crurent que ce
sentier drob les conduirait au sommet de l'Oeta, et, chemin faisant, ils
se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargs de garder les
passages, tombrent sur eux si  propos qu'ils les taillrent en pices et
les culbutrent de rochers en rochers. Cet chec et la dfaite des
Thermopyles branlrent la confiance des chefs de l'arme, et prjugeant de
l'avenir par le prsent, ils commencrent  dsesprer du succs; le Brenn
seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagmes, lui
suggra le moyen de tenter, avec moins de dsavantage, une seconde attaque
sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord  enlever aux confdrs
les guerriers toliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure
infanterie pesante; pour y parvenir, il mdita une diversion terrible sur
l'tolie[517].

      Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.

D'aprs ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagn d'un
certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire
regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine
grecque tabli parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple  la dignit de
commandant militaire. Tous les deux repassrent le Sperchius  la tte de
quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant 
l'ouest vers les dfils du Pinde qui n'taient point gards, ils les
franchirent; puis ils tournrent vers le midi, entre le pied occidental des
montagnes et l'Achlos, et fondirent  l'improviste sur l'tolie, qu'ils
traitrent avec la cruaut brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs
villes, celle de Callion en particulier, furent le thtre d'horreurs dont
le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contres. Nous
reproduirons ici le tableau de ces scnes affligeantes, telles que
Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint
dans quelques dtails de cette exagration qui s'attache ordinairement aux
traditions populaires[518]. Ce furent eux, dit-il (Combutis et
Orestorios), qui saccagrent la ville de Callion, et qui ensuite y
autorisrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache,
aucun exemple dans le monde..... L'humanit est force de les dsavouer,
car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des
Lestrigons..... Ils massacrrent tout ce qui tait du sexe masculin, sans
pargner les vieillards, ni mme les enfans, qu'ils arrachaient du sein de
leurs mres pour les gorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que
les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et
se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui
avaient quelque pudeur se donnrent elles-mmes la mort; les autres se
virent livres  tous les outrages,  toutes les indignits que peuvent
imaginer des barbares aussi trangers aux sentimens de l'amour qu' ceux de
la piti. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une pe se la plongeaient
dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le dfaut de nourriture et
de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles
leur brutalit, lors mme qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes,
lorsqu'elles taient dj mortes[520].

      Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.

      Note 519: [Grec: Toutn de kai ta upo tou galaktos piotera
      apokteinontes, epinon te oi Galatai tou amatos, kai ptonto tn
      sarkn.] Pausan. l. X, p. 650.

      Note 520: Pausan. l. X, p. 650.

On a vu plus haut que les milices toliennes, ds le commencement de la
campagne, s'taient rendues au camp des Thermopyles. Le pays tait donc
presque entirement dsarm. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la
ville de Patras, situe en face de la cte tolienne sur l'autre bord du
dtroit o commence le golfe Corinthiaque, envoya l'lite de ses jeunes
gens secourir l'tolie; ce fut le seul peuple du Ploponse qui accomplit
ce devoir d'humanit[521]; malheureusement il en fut mal rcompens par la
fortune. Les Patrens taient peu nombreux; comptant sur la supriorit de
leurs armes et sur leur adresse  les manier, ils osrent pourtant attaquer
de front les Gaulois. Dans ce combat si ingal, ils dployrent une audace
et une bravoure admirables; mais ces qualits n'taient pas moindres chez
leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les
Patrens furent crass, et Patras ne se releva jamais de cette perte de
toute sa jeunesse. Cependant les vnemens de l'tolie avaient produit au
camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix
mille toliens, altrs de vengeance, quittrent sur-le-champ les
confdrs pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en
retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la
population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux
vieillards et aux femmes, celles-ci mme montrrent plus de rsolution et
de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes rgulires
poursuivaient l'arme ennemie, la population souleve lui tombait sur les
flancs, et l'accablait sans interruption d'une grle de pierres et de
projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrtaient-ils pour riposter, ces
paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans
les maisons des villages pour reparatre aussitt que l'ennemi reprenait sa
marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena  peine la
moiti de ses troupes au camp d'Hracle, mais le but tait rempli[524].

      Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.

      Note 522: Pausan. ubi supr.

      Note 523: [Sunestrateuonto de sphisi ai gunaikes ekousis pleon es
      tous Galatas kai tn andrn t thym chrmenai.] Pausan. l. X, p.
      650.

      Note 524: Pausan. l. X, p. 651.

Le Brenn, pendant ce temps, n'tait pas rest oisif en Thessalie; il
accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens,
principalement vers la lisire de l'Oeta; son but, en agissant ainsi, tait
de les contraindre  lui dcouvrir, pour se dlivrer de sa prsence,
quelque chemin secret qui le conduist de l'autre ct de leurs montagnes;
c'est  quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de
guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait
le pays des nianes. C'tait prcisment l'poque o les toliens venaient
de quitter le camp des Hellnes; une circonstance plus favorable ne pouvait
se prsenter au Brenn; il rsolut donc de tenter tout  la fois, ds le
lendemain, les attaques simultanes des Thermopyles et du sentier des
nianes. Conduit par ses guides Hraclotes, lui-mme, avant que la nuit
ft dissipe, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'lite.
Le hasard voulut que ce jour-l le ciel ft couvert d'un brouillard si
pais qu'on pouvait  peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier
tait gard par un corps de Phocidiens, mais l'obscurit les empcha de
dcouvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent dj  porte du trait.
L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec
bravoure; dbusqus enfin de leur poste, ils arrivrent  toutes jambes au
camp des confdrs, criant qu'ils taient tourns, que les barbares
approchaient. Dans le mme instant, le lieutenant du Brenn, inform de ce
succs par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en tait fait de
l'arme grecque tout entire, si les Athniens, approchant leurs navires en
grande hte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manoeuvres
beaucoup de fatigue et de pril, parce que les galres surcharges
d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient
s'loigner que trs-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux
bourbeuses du golfe[526].

      Note 525: Idem, ibid.

      Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.

Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il
s'avana  la tte de soixante-cinq mille hommes jusqu' la ville d'latia,
sur les bords du fleuve Cphisse, tandis que son lieutenant, rentr dans le
camp d'Hracle, faisait des prparatifs pour le suivre avec une partie de
ses forces. Une petite journe de marche sparait latia de la ville et du
temple de Delphes; la route en tait facile quoiqu'elle traverst une des
branches du Parnasse, et entretenue avec soin,  cause du concours immense
de Grecs et d'trangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de
l'Asie, venaient chaque anne consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le
chef gaulois se dirigea de ce ct immdiatement, afin de mettre  profit
l'loignement des troupes confdres et la stupeur que sa victoire
inattendue avait jete dans le pays. L'ide que des trangers, des
_barbares_ allaient profaner et dpouiller le lieu le plus rvr de toute
la Grce pouvantait et affligeait les Hellnes; un tel vnement,  leurs
yeux, n'tait pas une des moindres calamits de cette guerre funeste.
Plusieurs fois, ils tentrent de dtourner le Brenn de ce qu'ils appelaient
un acte sacrilge, en s'efforant de lui inspirer quelques craintes
superstitieuses; mais le Brenn rpondait en raillant que les dieux riches
devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il
encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur
occupation journalire est de les rpartir parmi les humains[528]. Ds la
seconde moiti de la journe, les Gaulois aperurent la ville et le temple,
dont les avenues ornes d'une multitude de statues, de vases, de chars tout
brillans d'or, rverbraient au loin l'clat du soleil.

      Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere. Just. l.
      XXIV, c. 6.

      Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas
      largiri hominibus soleant. Idem, ibid.

La ville de Delphes, btie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au
milieu d'une vaste excavation naturelle, et environne de prcipices dans
presque toute sa circonfrence, n'tait protge ni par des murailles, ni
par des ouvrages fortifis; sa situation paraissait suffire  sa
sauve-garde. L'espce d'amphithtre sur lequel elle posait possdait,
dit-on, la proprit de rpercuter le moindre son; grossis par cet cho et
multiplis par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse
taient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou
le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps
avec une intensit prodigieuse[529]. Ce phnomne, que le vulgaire ne
pouvait s'expliquer, joint  l'aspect sauvage du lieu, le pntrait d'une
mystrieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait 
faire sentir plus puissamment la prsence de la Divinit[530].

      Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum
      sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex
      audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.

      Note 530: Qu res majorem majestatis terrorem ignaris rei et
      admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.

Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon,
magnifiquement construit et orn d'un frontispice en marbre blanc de Paros.
L'intrieur de l'difice communiquait par des soupiraux  un gouffre
souterrain, d'o s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les
respirait dans un tat d'extase et de dlire[531]; c'tait prs d'une de
ces bouches, d'autres disent mme au-dessus, que la grande-prtresse
d'Apollon, assise sur le sige  trois pieds, dictait les rponses de son
dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'tait plus rvr
et rput plus infaillible que les paroles prophtiques descendues du
trpied; les colonies grecques en avaient port la clbrit dans toutes
les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages.
Aussi voyait-on en Grce, comme hors de la Grce, les peuples, les rois,
les simples citoyens faire assaut de gnrosit envers Apollon Delphien,
dont le trsor devint tellement considrable qu'il passa en proverbe pour
signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans
avant l'arrive des Gaulois, le temple avait t dpouill par les
Phocidiens de ses objets les plus prcieux[533]; mais, depuis lors, de
nouveaux dons avaient afflu  Delphes; et le dieu avait dj recouvr une
partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs
tentes au pied du Parnasse.

      Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.
      --Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.--Plutarch. de Orac.
      def.

      Note 532: [Grec: Chrmata Aphtoros. Aphtr], l'archer, un des
      surnoms d'Apollon.

      Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime  dix mille talens,
      cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matires d'or et
      d'argent que les Phocidiens firent fondre aprs le pillage du
      temple; il s'y trouvait en outre des sommes considrables en
      argent monnay.

Du plus loin que le Brenn aperut les milliers de monumens votifs qui
garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques ptres que
ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets
taient d'or massif et sans alliage. Les captifs le dtromprent. Ce
n'est, lui rpondirent-ils, que de l'airain lgrement couvert d'or  la
superficie[534]. Mais le Gaulois les menaa des plus grands supplices
s'ils dvoilaient un tel secret  qui que ce ft dans son arme; il voulut
mme qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa
tente ses principaux chefs, il interrogea  haute voix les prisonniers, qui
dclarrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline
tait couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535].
Cette bonne nouvelle se rpandit aussitt parmi les soldats, et tous en
conurent un redoublement de courage.

      Note 534: [Grec: Ta men endon esti chalkos, ta de exthen chrusos
      epellatai lentos.] Polyn. Stratag. l. VII, c. 35.

      Note 535: [Grec: s panta ei chrusos]. Polyn. Strat. loc. cit.

Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y dlibra avec les
chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se
reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immdiatement l'escalade
de Delphes. La forte situation de la place, qui n'tait accessible que par
un rocher troit, et qu'il tait si ais de dfendre avec une poigne
d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnatre les lieux,
pour disposer ses mesures, pour rafrachir ses troupes[536]. Mais les
autres chefs mirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et
Thessalorus, qui tait vraisemblablement comme Orestorius un aventurier
d'origine grecque, insistrent pour que l'assaut ft tent  l'instant
mme. Point de dlai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi:
demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi
de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la
confusion nous laissent actuellement ouverts[538]. Les soldats mirent fin
 ces hsitations en se dbandant pour courir la campagne et piller.

      Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.

      Note 537: _Aimhean_, agrable, beau.

      Note 538: Amputari moras jubent, dm imparati hostes.....
      interject nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia
      accessura. Justin. l. XXIV, c. 7.

Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car
eux-mmes avaient puis le pays au nord de l'Oeta, et le long sjour de
l'arme grecque avait eu le mme rsultat dans les campagnes situes au
midi. Se trouvant tout  coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de
vivres de toute espce, parce que l'immense concours de monde qui visitait
annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des
bourgs environnans dans la ncessit de faire de grandes provisions, les
Gaulois ne songrent plus qu' se ddommager des privations passes, avec
autant de joie et de confiance que s'ils avaient dj vaincu[539]. On
prtend qu' ce sujet l'oracle d'Apollon avait donn un avis plein de
sagesse; ds la premire rumeur de l'approche de l'ennemi, il dfendit aux
gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les
Delphiens,  qui cette dfense parut d'abord bizarre et incomprhensible,
sentirent plus tard combien elle leur avait t salutaire[540]. On dit
aussi que les habitans ayant consult le Dieu sur le sort que l'avenir leur
rservait, il leur rpondit par ce vers:

J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].

Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activit leurs
prparatifs. Durant cette nuit, Delphes reut de tous cts, par les
sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y
runit successivement douze cents toliens bien arms, quatre cents
hoplites d'Amphysse, un dtachement de Phocidiens, ce qui, avec les
citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en
mme temps que la vaillante arme tolienne, aprs avoir chass Combutis,
s'tait reporte sur le chemin d'latia, et, grossie de bandes phocidiennes
et botiennes, travaillait  empcher la jonction de l'arme gauloise
d'Hracle avec la division qui assigeait Delphes[542].

      Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus
      vagabantur. Idem, ibid.

      Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.
      Justin. loc. citat.

      Note 541: Ferunt ex oraculo hc fatam esse Pythiam:

      Ego providebo rem istam et alb virgines.

      Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.

      Note 542: Pausan. l. X, p. 652.

Pendant cette mme nuit, le camp des Gaulois fut le thtre de la plus
grossire dbauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux
taient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus
de dlai, car le Brenn sentait dj tout ce que lui cotait le retard de
quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur numrant de
nouveau tous les trsors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les
attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade.
L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermet. Du haut de la
pente troite et raide que les assaillans avaient  gravir pour approcher
la ville, les assigs faisaient pleuvoir une multitude de traits et de
pierres dont aucun ne tombait  faux. Les Gaulois jonchrent plusieurs fois
la monte de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent  la charge avec
audace, et forcrent enfin le passage. Les assigs, contraints de battre
en retraite, se retirrent dans les premires rues de la ville, laissant
libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y prcipita;
bientt toute cette multitude fut occupe  dpouiller les oratoires qui
avoisinaient l'difice, et enfin le temple lui-mme[545].

      Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 544: Idem, c. 7.

      Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I,
      c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l.
      XI, c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c.
      3.--Athen. bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in
      Del. v. 173.

On tait alors en automne, et durant le combat il s'tait form un de ces
orages soudains si frquens dans les hautes chanes de la Hellade; il
clata tout  coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de
grle. Les prtres et les devins attachs au temple d'Apollon se saisirent
d'un incident propre  frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil
hagard, la chevelure hrisse, l'esprit comme alin[546], ils se
rpandirent dans la ville et dans les rangs de l'arme, criant que le Dieu
tait arriv. Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'lancer 
travers la vote du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges
armes, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement
de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez,  Grecs, sur les
pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]! Ce
spectacle, ces discours prononcs au bruit de la foudre,  la lueur des
clairs, remplissent les Hellnes d'un enthousiasme surnaturel, ils se
reforment en bataille et se prcipitent, l'pe haute, vers l'ennemi. Les
mmes circonstances agissaient non moins nergiquement, mais en sens
contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnatre le
pouvoir d'une divinit, mais d'une divinit irrite[548]. La foudre, 
plusieurs reprises, avait frapp leurs bataillons, et ses dtonations,
rptes par les chos, produisaient autour d'eux un tel retentissement
qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pntrrent
dans l'intrieur du temple avaient senti le pav trembler sous leurs
pas[550]; ils avaient t saisis par une vapeur paisse et mphitique qui
les consumait et les faisait tomber dans un dlire violent[551]. Les
historiens rapportent qu'au milieu de ce dsordre on vit apparatre trois
guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de
vieilles armures, et qui frapprent les Gaulois de leurs lances. Les
Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois hros, Hyprochus et
Laodocus, dont les tombeaux taient voisins du temple, et Pyrrhus, fils
d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entrana en
dsordre jusqu' leur camp, o ils ne parvinrent qu' grand'peine, accabls
par les traits des Grecs et par la chute d'normes rocs qui roulaient sur
eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assigs, la perte ne
laissa pas non plus que d'tre considrable.

      Note 546: Repent universorum templorum antistites, simul et ipsi
      vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque.... Justin. l.
      XXIV, c. 8.

      Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per
      culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcs ac strepitum
      armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 548: Prsentiam Dei et ipsi statim sensre. Idem, ibid.

      Note 549: [Grec: Brontai te kai keraunoi sunecheis eginonto, kai
      oi men exepltton te tous Keltous, kai dechesthai tois si ta
      paraggellomena.] Pausan. l. X, p. 652.

      Note 550: [Grec:  te g pasa biais eseieto]. Pausan. loc. citat.
      --Terr motu. Justin. l. XXIV, c. 8.

      Note 551: Pausan. loc. citat.

      Note 552: [Grec: Ta te tn rn tnikauta sphisin ephan
      phasmata...] Pausan. l. X, p. 650.--[Grec: Deimata te andres
      ephistanto oplitai tois barbarois.] Idem, l. I, p. 7.

      Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis
      abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.

A cette dsastreuse journe succda, pour les Kimro-Galls, une nuit non
moins terrible; le froid tait trs-vif, et la neige tombait en abondance;
outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp
situ trop prs de la montagne, crasaient les soldats non par un ou deux 
la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient
ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas
plus tt lev que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une
vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par
descendus  travers les neiges par des sentiers qui n'taient connus que
d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flches et de pierres sans
courir eux-mmes le moindre danger. Cerns de toutes parts, dcourags, et
d'ailleurs fortement incommods par le froid qui leur avait enlev beaucoup
de monde durant la nuit, les Gaulois commenaient  plier; ils furent
soutenus quelque temps par l'intrpidit des guerriers d'lite qui
combattaient auprs du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute
taille, le courage de cette garde frapprent d'tonnement les
Hellnes[555];  la fin, le Brenn ayant t bless dangereusement, ces
vaillans hommes ne songrent plus qu' lui faire un rempart de leur corps
et  l'emporter. Les chefs alors donnrent le signal de la retraite, et,
pour ne pas laisser leurs blesss entre les mains de l'ennemi, ils firent
gorger tous ceux qui n'taient pas en tat de suivre; l'arme s'arrta o
la nuit la surprit[556].

      Note 554: Pausan. l. X, p. 653.

      Note 555: Pausan. l. X, p. 653.

      Note 556: Idem, loc. cit.

La premire veille de cette seconde nuit tait  peine commence, lorsque
des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginrent entendre le mouvement
d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurit dj
profonde ne leur permettant pas de reconnatre leur mprise, ils jetrent
l'alarme, et crirent qu'ils taient surpris, que l'ennemi arrivait. La
faim, les dangers et les vnemens extraordinaires qui s'taient succd
depuis deux jours avaient branl fortement toutes les imaginations. A ce
cri, l'ennemi arrive! les Gaulois, rveills en sursaut, saisirent leurs
armes, et croyant le camp dj envahi, ils se jetaient les uns contre les
autres, et s'entretuaient. Leur trouble tait si grand qu' chaque mot qui
frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme
s'ils eussent oubli leur propre langue. D'ailleurs l'obscurit ne leur
permettait ni de se reconnatre, ni de distinguer la forme de leurs
boucliers[557]. Le jour mit fin  cette mle affreuse; mais, pendant la
nuit, les ptres phocidiens qui taient rests dans la campagne  la garde
des troupeaux coururent informer les Hellnes du dsordre qui se faisait
remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attriburent un vnement aussi
inattendu  l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la
croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement rel; pleins
d'ardeur et de confiance, ils se portrent sur l'arrire-garde ennemie. Les
Gaulois avaient dj repris leur marche, mais avec langueur, comme des
hommes dcourags, puiss par les maladies, la faim et les fatigues. Sur
leur passage, la population faisait disparatre le btail et les vivres, de
sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'aprs des
peines infinies et  la pointe de l'pe. Les historiens valuent  dix
mille le nombre de ceux qui succombrent  ces souffrances; le froid et le
combat de la nuit en avaient enlev tout autant, et six mille avaient pri
 l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que
trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son arme dans les
plaines que traverse le Cphisse, le quatrime jour depuis son dpart des
Thermopyles.

      Note 557: [Grec: Analabontes oun ta opla, kai diastantes ekteinon
      te alllous, kai ana meros ekteinonto, oute glsss ts epichriou
      sunientes, oute tas allyln morphas, oute tn thyren kathorntes
      ta ochmata.] Pausan. l. X, p. 654.

      Note 558: [Grec:  ek tou Theou mania]. Idem, ibid.

      Note 559: Pausan. l. X, p. 654.

On a vu plus haut qu'aprs la droute des Hellnes dans ce dfil fameux,
le lieutenant du Brenn tait rentr au camp d'Hracle; il y avait cantonn
une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son
absence, et il s'tait remis en route sur les traces de son gnral; mais
un seul jour avait bien chang la face des choses. L'arme tolienne tait
arrive dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'taient rfugies
sur les galres athniennes dans le golfe Maliaque venaient de dbarquer en
Botie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager
dans les dfils du Parnasse avec tant d'ennemis derrire lui; et force lui
fut d'attendre, sur la dfensive, le retour de la division de Delphes; il
se trouva  temps pour en couvrir la retraite[560].

      Note 560: Pausan. l. X, p. 654.

Les blessures du Brenn n'taient pas dsespres[561]; cependant, soit
crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur cause par le
mauvais succs de l'entreprise, aussitt qu'il vit sa division hors de
danger, il rsolut de quitter la vie. Ayant convoqu autour de lui les
principaux chefs de l'arme, il remit son titre et son autorit entre les
mains de son lieutenant, et s'adressant  ses compagnons:
Dbarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blesss sans exception, et
brlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562]. Il
demanda alors du vin, en but jusqu' l'ivresse, et s'enfona un poignard
dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui
regardait les blesss, car le nouveau Brenn fit gorger dix mille hommes
qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande
partie des bagages.

      Note 561: [Grec: T de Brenn kata men ta traumata eleinpeto eti
      strias elpis.] Idem, l. X, p. 655.

      Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

      Note 563: [Grec: Akraton polun emphorsamenos eauton apesphaxe.]
      Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit. Justin. l.
      XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.

      Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se
jetrent sur son arrire-garde, qu'ils taillrent en pices. Ce fut dans ce
pitoyable tat que les Gaulois gagnrent le camp d'Hracle. Ils s'y
reposrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous
les ponts du Sperchius avaient t rompus, et la rive gauche du fleuve
occupe par les Thessaliens accourus en masse; nanmoins l'arme gauloise
effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entire
arme et altre de vengeance qu'elle traversa d'une extrmit  l'autre la
Thessalie et la Macdoine, expose  des prils,  des souffrances,  des
privations toujours croissantes, combattant sans relche le jour, et la
nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit
enfin la frontire septentrionale de la Macdoine. L se fit la
distribution du butin; puis les Kimro-Galls se sparrent immdiatement en
plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant
ailleurs de nouveaux alimens  leur turbulente activit.

      Note 565: Pausan. l. X, p. 655.

      Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu.....
      fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.

Ceux qui se rsignrent au repos choisirent un canton  leur convenance au
pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontire mme de la
Grce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y tablirent
sous le commandement d'un chef de race kimrique, nomm Bathanat,
c'est--dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des
Gallo-Scordiskes. Les Tectosages chapps au dsastre de la retraite se
divisrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg
de Tolosa le butin qui lui rvenait du pillage de la Grce; mais chemin
faisant, plusieurs d'entre eux s'arrtrent dans la fort Hercynie et s'y
fixrent[568]; la seconde bande, runie aux Tolistoboes et  une horde de
Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est
 cette dernire que nous nous attacherons de prfrence; ses courses et
ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moiti de l'Asie feront la
matire du chapitre suivant.

      Note 567: [Grec: Bathanatos].Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_,
      cochon mle; _nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un
      guerrier fameux du temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.

      Note 568: [Grec: Skedasthentes alloi ep' alla mer kata
      dichostasian.] Strab. l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam
      Tolosam... pars in Thraciam. Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circm
      Hercyniam silvam... Csar. l. VI, c. 24.

      Note 569: [Grec: Komontorios], Polyb. l. IV, p. 313.




CHAPITRE V.

Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomde sur le trne
de Bithynie.--Ils se rendent matres de tout le littoral de la mer ge;
situation malheureuse de ce pays.--Tous les tats de l'Asie leur paient
tribut.--Commencement de raction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les
Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois solds au service des
puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la
domination des hordes; avantage remport par Eumnes sur les Tolistoboes;
ils sont vaincus par Attale, et repousss, ainsi que les Trocmes, dans la
haute Phrygie; rjouissances publiques dans tout l'Orient.

278--241.


ANNEE 278 avant J.-C.

Le lecteur se rappelle sans doute que lors du dpart de la grande
expdition gauloise pour la Grce, deux chefs, se dtachant du gros de
l'arme, avaient pass en Thrace, Lonor avec dix mille Galls, Luther avec
le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Matre de la
Chersonse thracique et de Lysimachie, dont ils s'taient empars par
surprise, ils tendaient leurs ravages sur toute la cte depuis
l'Hellespont jusqu' Byzance, forant la plupart des villes et Byzance mme
 se racheter de pillages continuels par d'normes contributions[570]. La
proximit de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilit de ce beau
pays, leur inspirrent bientt le dsir d'y passer[571]. Mais quelque
troit que ft le bras de mer qui les en sparait, Lonor et Luther
n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer
restrent long-temps infructueuses. A l'arrive des compagnons de Comontor,
ils songrent plus que jamais  quitter l'Europe. La Thrace presque puise
par deux ans de dvastation, tait, entre tant de prtendans, une trop
pauvre proie  partager. Lonor et Luther s'adressrent donc conjointement
au roi de Macdoine, de qui la Thrace dpendait, depuis qu'elle ne formait
plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la
Chersonse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour
les transporter au-del de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la
Macdoine, par des rponses vasives, chercha  traner les choses en
longueur[572].

      Note 570: Lysimachi fraude capt, Chersonesoque omni armis
      possess... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus
      urbes obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 571: Cupido ind eos in Asiam transeundi, audientes ex
      propinquo quanta ubertas terr hujus esset, cepit. Idem, l.
      XXXVIII, l. C.

      Note 572: Res qum lentis traheretur... Idem, c. 16.

Si, d'un ct, il lui tardait d'affranchir le nord de ses tats d'une aussi
rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce
soulagement ne ft que momentan; que l'Hellespont une fois franchi, la
route de l'Asie une fois trace, de nouveaux essaims plus nombreux
d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par
l, la situation de la Grce ne se trouvt empire. Pendant ces hsitations
de la politique macdonienne, Lonor et Luther poussaient avec activit
leurs prparatifs; les Tectosages, les Tolistoboes, et une partie des
Galls, abandonnrent Comontor pour se runir  eux, et les deux chefs
comptrent sous leurs enseignes jusqu' quinze petits chefs
subordonns[573].

      Note 573: Ils taient dix-sept chefs, y compris Lonor et Luther.
      [Grec: n periphaneis men epi to erchein eptakaideka ton arithmon
      san.] Memnon. ap. Phot. c. 20.

Mais la msintelligence ne tarda pas  se mettre entre les deux chefs
suprmes[574]; Lonor et les siens quittrent la Chersonse thracique, et
se dirigrent vers le Bosphore, qu'ils espraient franchir plus aisment et
plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencrent par
lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle
probablement ils cherchrent  se procurer des vaisseaux. Mais  peine
avaient-ils quitt le camp de Luther et la Chersonse, qu'une ambassade y
arriva de la part du roi de Macdoine, en apparence pour traiter, en
ralit pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux ponts,
et deux btimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit
sans autre formalit; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientt
dbarqu tout son monde sur la cte d'Asie[576], et le passage tait
compltement effectu, lorsque les ambassadeurs en portrent la nouvelle 
leur roi. Du ct du Bosphore, un incident non moins heureux vint au
secours de Lonor.

      Note 574: Rurss nova inter regulos orta seditio est. Tit. Liv. l.
      XXXVIII, c. 16.

      Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
      ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
      paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.

La Bithynie tait  cette poque le thtre d'une guerre acharne entre les
deux fils du dernier roi, Nicomde et Zibas, qui se disputaient la
succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intrieur du royaume, se
balanaient  peu prs galement; mais, au dehors, Zibas avait entran
dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomde
ne comptait dans la sienne que les petites rpubliques grecques du Bosphore
et du Pont-Euxin, Chalcdoine, Hracle-de-Pont, Tios, et quelques autres.
Ce n'tait pas sans peine que ces petites cits dmocratiques avaient sauv
leur indpendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu
prendre part  toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse 
se faire des allis pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles
n'ignoraient pas qu'Antiochus avait form le dessein de les asservir tt ou
tard, la crainte et la haine les avaient jetes dans le parti de Nicomde,
qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait
beaucoup moins pour son protg Zibas, de sorte que la guerre tranait en
longueur. Sur ces entrefaites, Nicomde, voyant de l'autre ct du Bosphore
ces bandes gauloises qui cherchaient  le traverser, imagina de leur en
fournir les moyens pour les rendre utiles  ses intrts. Il fit mme
accder les rpubliques grecques  ce projet, que dans toute autre
circonstance elles eussent repouss avec effroi. Nicomde proposa donc 
Lonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux
conditions suivantes:

1 Que lui et ses hommes resteraient attachs  Nicomde et  sa postrit
par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa
volont, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];

2 Qu'ils regardaient comme leurs amies et allies les villes d'Hracle,
de Chalcdoine, de Tios, de Ciros et quelques autres mtropoles d'tats
indpendans;

3 Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient dsormais de toute
hostilit envers Byzance, et que mme, dans l'occasion, ils dfendraient
cette ville comme leur allie[579].

      Note 577: Idem, ibid.

      Note 578: [Grec: Einai philous men tois philois, polemious de tois
      ou philousi.] Memn. ap. Phot. c. 20.

      Note 579: [Grec: Summachein de kai Byzantiois, ei mou desoi, kai
      Tianois de, kai rakletais, kai Kalchdoniois kai Kieranois, kai
      tisin eterois ethnn archousi.] Idem, loc. cit.

Cette dernire clause avait t insre dans le trait, sur la demande des
rpubliques grecques  la ligue desquelles Byzance s'tait runie. Lonor
accepta tout, et ses troupes furent transportes par-del le dtroit[580].

      Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567.

Son dpart laissa Comontor matre de presque toute la Thrace; ce chef
s'tablit au pied du mont Hmus, dans la ville de Thyle dont il fit le
sige de son royaume. Pour se soustraire  ses brigandages, les villes
indpendantes continurent  lui payer tribut comme  Lonor et  Luther;
Byzance mme, malgr la convention qui devait la garantir contre les
attaques des Gaulois, fut impose  une ranon plus forte
qu'auparavant[581]. Cette ranon annuelle s'leva successivement de trois
ou quatre mille pices d'or[582]  cinq mille,  dix mille, et enfin, sous
les successeurs de Comontor,  l'norme somme de quatre-vingt talens[583].
Les Gaulois tyrannisrent ainsi la Thrace pendant plus d'un sicle; ils
furent enfin extermins par un soulvement gnral de la population.

      Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.

      Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.

      Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs.

Aussitt que Lonor fut dbarqu en Asie, il se rconcilia avec Luther, et
le fit entrer, comme lui,  la solde de Nicomde[584]: leurs bandes runies
eurent bientt mis la fortune du ct de ce prtendant. Zibas vaincu
s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre
compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les rpubliques du
Bosphore; de part et d'autre, il choua, et c'est aux services des Gaulois
que les historiens attribuent le salut de Chalcdoine et des autres petits
tats dmocratiques. L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils,
fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois
successeurs d'Alexandre s'puisaient en efforts pour anantir le peu qu'il
restait d'tats libres, les Gaulois s'en montrrent les protecteurs; ils
repoussrent les rois, et raffermirent les intrts dmocratiques[585].
Cet vnement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point
se trop hter d'en faire honneur aux affections ou au discernement
politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considrations morales
n'y tenaient aucune place. Car Nicomde,  quelque temps de l, s'tant
brouill avec les citoyens d'Hracle, les Gaulois s'emparrent de cette
ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi,  condition qu'il
leur abandonnerait toutes les proprits transportables[586]. Ce trait de
brigands eut lieu, et vraisemblablement la population hraclote comptait
au nombre des biens meubles que les Gaulois s'taient rservs.

      Note 584: Count deind in unum rurss Galli, et auxilia Nicomedi
      dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 585: [Grec: Aut toinun tn Galatn  epi tn Asian diabasis,
      kat' archas men epi kak tn oiktorn proelthein enomisth to de
      telos edeixen apokrithen pros to sympheron. Tn far Basilen tn
      tn polen dmokratian aphelein spoudazontn, autoi mallon autn
      ebebaioun, antikathistamenoi tois epitithemenois.] Memnon. ap.
      Photium. c. 20.

      Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.

Tant de grands services mritaient une grande rcompense; le roi bithynien
concda aux Gaulois des terres considrables sur la frontire mridionale
de ses tats[587]. Sa gnrosit pourtant n'tait pas tout--fait exempte
de calcul; il esprait, par l, donner  son royaume une population forte
et belliqueuse, du ct o il tait le plus vulnrable, et lever en
quelque sorte une barrire qui le garantirait des attaques de ses voisins
de Pergame, de Syrie et d'gypte. Mais Nicomde n'avait pas bien rflchi
au caractre de ses nouveaux colons, en les plaant si prs des riches
campagnes arroses par le Mandre et l'Hermus, si prs de ces villes de
l'olide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, o le gnie
des Hellnes se mariait  toute la dlicatesse de l'Asie. Aussi,  peine
furent-ils arrivs dans leurs concessions qu'ils commencrent  piller, et
bientt  envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes
gauloises n'tait plus la mme alors qu' l'poque de leur passage en
Bithynie; Lonor et Luther taient morts, ou avaient t dpouills du
commandement; et leurs armes, fondues ensemble et augmentes de renforts
tirs de la Thrace, s'taient formes en trois hordes sous les noms de
Tectosages, Tolistoboes et Trocmes[588]. Pour viter tout conflit et tout
sujet de querelle dans la conqute qu'elles mditaient, ces trois hordes,
avant de quitter la frontire bithynienne, distriburent l'Asie mineure en
trois lots qu'elles se partagrent  l'amiable[589]; les Trocmes eurent
l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboes l'olide et l'Ionie, et la
contre mditerrane, qui s'tendait  l'occident du mont Taurus, entre la
Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590].
Tous alors se mirent en mouvement, et la conqute fut bientt acheve. Une
horde gauloise tablit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne
Troie[591]; et les chariots amens de Tolosa stationnrent dans les
plaines qu'arrose le Caystre[592].

      Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.

      Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_
      (Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport
      de Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du
      chef qui la commandait.

      Note 589: Cm trs essent gentes, in tres partes diviserunt. Tit.
      Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii olida atque
      Ioniam, Tectosagi mediterranea As sortiti sunt, et stipendium
      tot cis Taurum Asi exigebant. Idem, ibid.

      Note 591: [Grec: Eis tn polin Ilion...] Strabon. l. XIII, p. 591.

      Note 592: [Grec: ...en leimni Kaustri estan amaxai]. Callimach.
      Hymn. ad Dian. v. 257.

L'histoire ne nous a pas laiss la narration dtaille de cette conqute;
mais que l'imagination se reprsente, d'un ct la force et le courage
physiques  l'un des plus bas degrs de la civilisation, de l'autre ce que
la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffin, alors elle
pourra se crer le tableau des calamits qui dbordrent sur l'Asie
mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme
un troupeau de moutons, et courait se rfugier dans les cavernes du mont
Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient  la seule nouvelle de l'approche
des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prvinrent ainsi par une mort
volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un pote, sans
doute Milsien comme elles, a consacr quelques vers  la mmoire de ces
touchantes victimes; ces vers sont placs dans leur bouche; elles-mmes
s'adressent  leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse
de n'avoir point su les protger:

O Milet!  chre patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux
outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes.
C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a prcipites
dans cet abme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie
qu'il nous prparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'poux,
ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouv un protecteur[593].

      Note 593:
                 [Grec: chometh',  Milte, phil, tn athemistn
                        Tn anomon Galatn, ubrin anainomenai,
                        Parthenikai trissai politides, as o biastos
                        Keltn eis tautn moiran etrepsen Ars
                        Ou gar emeinamen aima to dussebes, oud' umenaiou
                        Numphion, all' aidn kdemon eurametha.]
                                     Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.

Il ne faut entendre ici par le mot de conqute ni l'expropriation des
habitans, ni mme une occupation du sol tant soit peu rgulire. Chaque
horde restait retranche une partie de l'anne, soit dans son camp de
chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa
tourne par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prte  se porter
sur le point o quelque rsistance se serait montre. Les villes lui
payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais  cela se bornait
l'action des conqurans; ils ne s'immisaient en rien dans le gouvernement
intrieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus;
les conseils dmocratiques des villes d'Ionie purent se runir en toute
libert comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas
attendre et que la horde ft entretenue grassement. Cette vie abondante et
commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs
gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et
beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de
ses successeurs avaient infest l'Asie. Cette hypothse peut seule rendre
compte des forces considrables dont les hordes se trouvrent tout  coup
disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire
jusqu'au roi de Syrie lui-mme[594].

      Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam
      magn sobole auct, ut Syri quoque reges stipendium dare non
      abnuerint. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.


ANNEE 277 avant J.-C.

Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord  leur payer
tribut, du moins ne s'y rsigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que
partirent les premiers coups. Il vint attaquer  l'improviste, au nord de
la chane du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt
mille cavaliers, une infanterie proportionne, et deux cent quarante chars
arms de faux  deux et  quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux
mains, les troupes syriennes furent tellement effrayes du nombre et de la
bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait dj de faire retraite,
lorsqu'un de ses gnraux, Thodotas le Rhodien, se porta garant de la
victoire. Il se trouvait dans l'arme syrienne seize lphans dresss 
combattre, et Thodotas esprait s'en servir de manire  troubler les
Gaulois, encore peu familiariss avec l'aspect de ces animaux. Antiochus,
persuad, lui laissa la direction de la bataille[595].

      Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. F 1615.

L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de
profondeur, dont le premier rang tait revtu de cuirasses d'airain[596],
et compos ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois arms et
disciplins  la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangrent
au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur ct,
placrent quatre lphans  chacune de leurs ailes, et les huit autres au
centre. L'engagement commena par les ailes; les huit lphans, suivis de
la cavalerie syrienne, marchrent au-devant de la cavalerie tectosage;
mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se dbanda. Pour l'appuyer,
l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui
s'avancrent avec imptuosit entre les deux lignes de bataille; mais,  ce
moment, les huit lphans du centre, anims par l'aiguillon et par le son
des instrumens guerriers, s'lancent en poussant des cris sauvages, et en
agitant leurs trompes et leurs dfenses[597]. Les chevaux qui tranaient
les chars, effrays, s'arrtent court; les uns se cabrent, et culbutent
ple-mle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se prcipitent
au galop dans les rangs mme de leur infanterie. L'arme d'Antiochus n'eut
pas de peine  achever la victoire[598]. Rompue de tous cts, la horde des
Tectosages se retira, laissant la terre jonche de ses morts; mais, sans
lui donner un instant de relche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, 
travers la basse Phrygie, jusque au-del des monts Adorens; l, il lui
permit de s'arrter, et de prendre un tablissement  son choix. Elle
adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra,
dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible ds lors pour tenter
de reconqurir ce que la bataille du Taurus lui avait enlev, elle se
renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans
celles de la Phrygie suprieure. Quant  Antiochus, sa victoire fut
accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la
reconnaissance publique lui dcerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a
ajout  son nom[599].

      Note 596: [Grec: Epi metpou men proaspizontas tous chalkothrakas
      autn, es bathos de epi tettarn kai eikosi tetagmenous
      oplitas...] Lucian. Zeux. sive Antioch. p. 334.

      Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.

      Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.

      Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.


ANNEES 277  243 avant J.-C.

Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les
peuples de l'Orient, arrtrent ce mouvement de raction; et les hordes
trocme et tolistoboenne continurent  opprimer, sans rsistance, toute la
contre maritime. Il arriva mme que ces guerres accrurent considrablement
leur importance et leur force. Recherchs par les parties belligrantes,
tantt comme allis, tantt comme mercenaires, les Gaulois firent venir
d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des
bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un
historien, ils se rpandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils
devinrent la milice ncessaire de tous les tats de l'Orient, belliqueux ou
pacifiques, monarchiques ou rpublicains. L'gypte, la Syrie, la Cappadoce,
le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps  leur solde; ils trouvrent
surtout un emploi lucratif de leur pe chez les petites dmocraties
commerantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules  leur
dfense, taient assez riches pour la bien payer. Durant une longue priode
de temps, il ne se passa gure dans toute l'Asie d'vnement tant soit peu
remarquable o les Gaulois n'eussent quelque part. Tels taient, dit
l'historien cit plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant
de leurs armes, que nul roi sur le trne ne s'y croyait en sret, et que
nul roi dchu n'esprait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des
Gaulois[601].

      Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implrunt. Justin. l.
      XXV, c. 2.

      Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla
      bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta
      felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam
      recuperare se posse, sine gallic virtute, arbitrarentur. Justin.
      l. XXV, c. 2.

L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de
bataille; elles jourent un rle dans les rvoltes politiques; et, plus
d'une fois, on les vit fomenter des soulvemens, ranonner des provinces,
assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre
mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de
l'absence du roi Ptolme-Philadelphe, occup  combattre une insurrection
 l'autre bout de son royaume, complotrent de piller le trsor royal, et
de s'emparer de la basse gypte[602]. Le temps leur manqua pour excuter ce
projet, mais Ptolme en eut vent: n'osant pas les punir  main arme, il
les fit passer, sous un prtexte spcieux, dans une des les du Nil, o il
les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zlas, fils de Nicomde,
souponnant, de la part des Gaulois  sa solde, quelque machination
pareille, rsolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas
o il les invita. Mais ceux-ci, avertis  temps, le prvinrent en
l'gorgeant  sa table mme[603].

      Note 602: [Grec: boulthsan kai tou Ptolemaiou diarpasai ta
      chrmata...] Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--[Grec:
      Kataschein Aigypton]. Pausan. in Attic. p. 12.

      Note 603: Athen. l. II, c. 17.

Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers
d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en ralit aussi
prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des
successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y taient en quelque
sorte habitus. Les gardes macdoniennes entretenues long-temps par les
Ptolmes, les Sleucus, les Antigones, les Eumnes, n'avaient gure t
plus fidles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les
Gaulois profitrent des traditions dj tablies, avec d'autant moins de
scrupule que, s'ils n'taient pas les compatriotes des sujets, ils
n'taient pas non plus ceux des rois.


ANNEE 243 avant J.-C.

De toutes ces rvoltes, la plus fameuse fut celle qui clata dans le camp
du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnomm l'_pervier_[604], 
cause de sa rapacit et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait 
Sleucus, son frre an, le royaume de Syrie, et il avait enrl dans ses
troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboes. Les deux frres en
vinrent aux mains, prs du Taurus, dans une bataille terrible o Sleucus
fut dfait, o l'on crut mme qu'il avait pri. Ce bruit fut dmenti plus
tard; mais il inspira aux Tolistoboes l'ide de tuer Antiochus et
d'envahir la Syrie; ils espraient sinon la subjuguer, du moins la ravager
plus librement,  la faveur du trouble que ferait natre l'extinction
subite et entire de la dynastie des Sleucides[605]. Ils s'emparrent donc
d'Antiochus, qui ne parvint  conserver sa vie qu'en leur abandonnant son
trsor. Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachte des
mains des brigands,  prix d'or[606]. Il fit plus; n'osant pas les
renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel tait,
devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui
faisaient trembler tant de millions d'ames!

      Note 604: Antiochus Hierax.

      Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prlio occidisse, in ipsum
      Antiochum arma vertre, liberis depopulaturi Asiam, si omnem
      stirpem regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.

      Note 606: Velut  prdonibus, auro se redemit. Justin. l. XXVII,
      c. 2.

      Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.

Mais, tandis que cette rbellion occupait tous les esprits dans le camp
d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur
eux  l'improviste: c'tait Eumne, chef du petit tat de Pergame. Comme
souverain d'un territoire situ dans l'olide, Eumne payait tribut aux
Tolistoboes; et son plus ardent dsir tait de secouer cette sujtion
humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des
Sleucides, qui faisaient revivre de vieilles prtentions sur l'tat de
Pergame. La querelle d'Antiochus et de Sleucus, ainsi que l'loignement
d'une partie de la horde tolistoboe, favorisaient ses plans secrets; il
avait rassembl une arme en toute hte; et, s'approchant du thtre de la
guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinment sur le
vainqueur quel qu'il ft. Il arriva dans le moment o le camp syrien,
encore troubl des scnes de rvolte, n'tait rien moins que prpar 
soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus
prirent la fuite chacun de leur ct[608]. Cette victoire exalta la
confiance d'Eumne, qui travailla ds lors  runir dans une ligue commune
contre les Gaulois, toutes les cits de la Troade, de l'olide et de
l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il
lgua l'accomplissement  Attale, son cousin et son successeur.

      Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11.


ANNEE 241 avant J.-C.

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboes le tribut
qui leur avait t pay jusque-l[609]; quoique les esprits dussent tre
prpars  cette mesure dcisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise
marchait vers Pergame, les villes ligues furent saisies de frayeur, et les
soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprs de lui un
prtre chalden, son ami et le devin de l'arme; ils imaginrent, pour la
rassurer, un stratagme bizarre, mais ingnieux. Le devin ordonna qu'un
sacrifice solennel ft offert au milieu du camp,  l'effet de consulter les
dieux sur le succs de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit
le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie
une empreinte prpare, o se lisait le mot grec qui signifie
_victoire_[610]. Le prtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles,
et, poussant un cri de joie, il fit voir  l'arme pergamenne la promesse
trace, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les
troupes un enthousiasme dont Attale se hta de profiter; il marcha
au-devant des Gaulois, et les dfit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie
pour se dclarer. Les Tolistoboes, battus en plusieurs rencontres, furent
chasss au-del de la chane du Taurus, et les Trocmes, aprs s'tre
dfendus quelque temps dans la Troade, allrent rejoindre leurs compagnons
 l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traques par
toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent pousses, de
proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, o elles se runirent aux
Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la
rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre tait leur capitale. Les
Tolistoboes se fixrent,  l'occident, autour du fleuve Sangarius, et
choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant
aux Trocmes, ils occuprent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux
frontires du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-gnral de
leur horde, un grand bourg qu'ils nommrent Tav[612], et les Grecs Tavion.
La totalit du pays que possdrent les trois hordes fut appele par les
Grecs _Galatie_[613], c'est--dire, terre des Gaulois.

      Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 610: Polyn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien,
      l'inscription trace par Attale tait _victoire du roi_, [Grec:
      basiles, nik]; mais Attale ne portait pas encore le titre de
      roi; il ne le prit qu'aprs la bataille.

      Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.--Pausan. Attic. p.
      13.

      Note 612: _Taobh_, place, quartier, sjour, en langue gallique;
      (Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, tendu, en langue
      cambrienne. (Owen's dict.)

      Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica;
      Gallo-Grcia; Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualit de
conqurant nomade; une autre priode d'existence commence maintenant pour
lui. Renonant  la vie vagabonde, il va se mler  la population indigne,
mlange elle-mme de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois
races ingales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte,
celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et
religieuses porteront la triple empreinte des moeurs gauloises, grecques et
phrygiennes. L'influence rgulire que les Gaulois sont destins  exercer
dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cdera point  celle
dont ils ont t dpouills; et nous les verrons dfendre presque les
derniers la libert de l'Orient, quand la rpublique romaine porta sa
domination au-del des mers.

Il nous reste quelques mots  ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et
inespres causrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme
universel: son nom fut rvr  l'gal de celui d'un dieu; on fit mme
courir une prtendue prophtie qui le dsignait depuis long-temps sous le
titre d'envoy de Jupiter[614]. Lui-mme, dans l'ivresse de sa joie, prit
le titre de _roi_, qu'aucun de ses prdcesseurs n'avait encore os
porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la
Grce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libralit fut un
vif encouragement pour les arts[616]. Il eut mme la vanit de triompher en
mme temps sur les deux rives de la mer ge, dans les deux Grces, en
envoyant  Athnes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur mridional
de la citadelle, et s'y voyait encore trois sicles aprs, au rapport d'un
tmoin oculaire[617].

      Note 614: Pausan. l. X, p. 636.

      Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.
      --Strab. l. XIII, p. 624.

      Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.

      Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.




CHAPITRE VI.

Gaulois  la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les
spultures des rois macdoniens; ils assigent Sparte; ils prissent 
Argos avec Pyrrhus.--Premire guerre punique; Gaulois  la solde de
Carthage, leurs rvoltes et leurs trahisons; ils livrent rix aux Romains
et pillent le temple de Vnus.--Ils se rvoltent contre Carthage et font
rvolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
tu par un Gaulois.


274--220.


ANNEE 274 avant J.-C.

Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des tats grecs en
Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'pire, avait suscite
dans la Grce europenne, fournissait  leurs frres des bords du Danube et
de l'Illyrie de frquentes occasions d'employer leur activit.

Pyrrhus, souverain de l'pire, petit tat grec situ sur la frontire
illyrienne,  l'occident de la Thessalie et de la Macdoine, aimait la
guerre pour elle-mme. Aventurier infatigable, entour d'aventuriers qu'il
attirait  lui de toutes parts, mais que la pauvret de ses finances ne lui
permettait pas de payer gnreusement, il se trouvait dans la ncessit de
guerroyer sans relche pour entretenir une arme. Aprs avoir mis une
premire fois la Grce en combustion, il tait pass en Italie, d'o il
tait retourn en Grce, toujours aussi incertain, aussi immodr dans ses
projets, toujours aussi peu avanc de ses batailles. Nul chef ne convenait
mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports;
aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du
Danube vinrent s'enrler dans ses armes[618]; lui, de son ct, les
traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus prilleux
dans le combat, et, aprs la victoire, la garde des plus importantes
conqutes.

      Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.

Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macdoine, Antigone,
surnomm Gonatas[619]; il entreprit de le dtrner, et vint le combattre au
coeur de ses tats. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois  opposer aux
Gaulois de son rival; eux seuls retardrent sa dfaite, et tandis que les
troupes macdoniennes fuyaient ou passaient aux pirotes, ils se firent
tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le
nord de la Grce, la circonstance qu'elle avait t remporte sur des
Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. Pour se faire gloire
et honneur, dit son biographe, il voulut que les dpouilles choisies de ces
braves fussent ramasses et suspendues aux murs du temple de Minerve
Itonide, avec une inscription en vers dont voici le sens:
A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacr ces boucliers des fiers
Gaulois, aprs avoir dtruit l'arme entire d'Antigone. Qui s'tonnerait
de ces exploits? Les acides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent
jadis, les plus vaillans des hommes.[621]

      Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.

      Note 620: [Grec: Toutn oi men pleistos katekopsan.] Plut. in
      Pyrrho. p. 400.

      Note 621:
          [Grec: Tous thyreous o Molossos Itnidi dron Athana
                 Purron apo thrasen ekremasen Galatan,
                 Panta ton Antigonou katheln straton ou mega thauma
                 Aichmtai kai nun kai paros Aiakidai.]

      Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de
      Minerve-Itonide tait situ dans la Thessalie, entre Phras et
      Larisse.

Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la
Macdoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: ges,
ancienne capitale du royaume, et lieu de spulture de ses rois, reut une
division gauloise. C'tait un antique usage, que les monarques macdoniens
fussent ensevelis dans de riches toffes, et des objets d'un grand prix
taient dposs prs d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage,
les Gaulois violrent ces spultures, et, aprs les avoir dpouilles, ils
jetrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans
les annales de la Grce, excita une indignation gnrale; amis et ennemis
de Pyrrhus, tous rclamrent avec chaleur un svre chtiment pour les
coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires
qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il
craignt de mcontenter ses auxiliaires par des recherches qui le
mettraient dans la ncessit d'en punir un grand nombre. Cette indiffrence
passa pour complicit, aux yeux des Hellnes, et jeta sur le roi pirote
une dfaveur marque[623].

      Note 622: [Grec: Oi Galatai, genos aplstotaton chrmatn ontes,
      epethento tn basilen autothi kekdeumenn tous taphous oruttein,
      kai ta men chrmata dirpasan, ta de osta pros ubrin dierripsan.]
      Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Diodor Sicul. excerpt.  Valesio ed.
      p. 266.

      Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt.
      l. c.


ANNEE 273 avant J.-C.

Mais dj, cdant  son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bti de
nouveaux projets. Un roi de Lacdmone, chass par ses concitoyens,
Clonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le
restaurer. Rassemblant  la hte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux
mille chevaux et vingt-quatre lphans, sans dclaration de guerre, il
passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinment le sige devant
Sparte, ne laissant aux assigs surpris d'une si brusque attaque, qu'une
seule nuit pour prparer leur dfense[624].

      Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.

La sret de la ville exigeait qu'avant tout il ft creus, paralllement
au camp ennemi, une large tranche, palissade, aux deux bouts, avec des
chariots enfoncs jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux lphans.
Dans cette situation extrme, les assigs ne se laissrent point abattre;
leurs femmes mmes montrrent une nergie toute virile; s'armant de pioches
et de pelles, elles voulurent travailler  la tranche, pendant que les
hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout tait termin. La
vue de ces fortifications, que le patriotisme avait leves dans une nuit,
comme par enchantement, dcouragea les pirotes; ils hsitaient  attaquer;
mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625],
s'offrirent  pratiquer un passage du ct o la tranche touchait  la
rivire d'Eurotas, ct faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il
paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portrent donc, et
commencrent  dterrer les chariots, les faisant rouler  mesure dans le
fleuve. La brche tait dj trs-avance lorsque les Lacdmoniens
accoururent en force, et, aprs un combat sanglant, sur la tranche mme,
repoussrent les Gaulois, qui la laissrent comble de leurs morts[626].
Les autres assauts livrs le mme jour et les jours suivans n'ayant pas eu
plus de succs, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de
toutes parts, Pyrrhus, dgot de son entreprise, leva le sige et se mit
en route pour Argos. Une rvolution venait d'clater dans cette ville, o
deux partis puissans taient aux prises, l'un appelant  grands cris le roi
Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacdmoniens.

      Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.

      Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.

Durant le trajet qui sparait Sparte d'Argos, l'arme pirote tomba dans
une embuscade, o elle aurait pri tout entire, sans le dvouement des
Gaulois qui en formaient l'arrire-garde: le roi eut  dplorer la perte de
la plupart de ces braves, et celle de son fils, tu en combattant  leur
tte[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survcurent  ce dsastre que
Pyrrhus, en arrivant  Argos, confia la prilleuse mission de pntrer, de
nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses
partisans lui livra. Lui-mme s'arrta prs de cette porte, pour surveiller
l'introduction de ses lphans et du reste de son arme. Tout paraissait
lui russir, et, plein d'une confiance immodre, il faisait bondir son
cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui
rpondirent, de loin, par un cri de dtresse[629]. Il les comprit, et,
faisant signe  sa cavalerie, il se prcipita avec elle  toute bride 
travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'o partait le cri. On
sait quel fut le rsultat de ce combat nocturne et de l'engagement du
lendemain; on sait aussi comment prit, de la main d'une pauvre femme, ce
roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant  ses fidles
Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et
saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.

      Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.

      Note 628: [Grec: Met' alalagmou kai bos]. Plutarch. in Pyrrho. p.
      404.

      Note 629: [Grec: s oi Galatai tois peri auton antlalaxan, ous
      itamon oude tharraleon eikase, tarattomenn de einai ts phnn,
      kai ponountn.] Idem, ibid.


ANNEE 271 avant J.-C.

Divers corps de ce peuple continurent  servir dans les interminables
querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les
guider, et leur rle cessa d'tre bien saillant. L'histoire n'a conserv,
de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-l
mritait en effet de l'tre par son caractre d'nergie froce. Une de
leurs bandes,  la solde de Ptolme-Philadelphe, roi d'gypte, combattait
dans le Ploponse, contre ce mme Antigone, dont il a t question tout 
l'heure; se voyant cerns par une manoeuvre des troupes macdoniennes, ils
consultrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils
allaient livrer. Les prsages leur tant tout--fait dfavorables, ils
gorgrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'pe  la main
sur la phalange macdonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier
aprs avoir jonch la place de cadavres ennemis[630].

      Note 630: Galli qum et ipsi se prlio pararent, in auspicia pugn
      hostias cdunt: quarum extis qum magna cdes interitusque omnium
      prdiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et
      liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.


ANNEES: 264  241 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, clata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux
aventuriers militaires de la Gaule transalpine un dbouch commode et
abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, tait alors, dans la
Mditerrane, la puissance maritime prpondrante. Ses tablissemens
commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne,
les les Balares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la
rpublique romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tent de
s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grce, o Rome dominait et
prtendait bien dominer sans partage: ce fut l l'origine de cette lutte si
fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur
des intrts dbattus.

Carthage[631], rpublique de ngocians et de matelots, faisait la guerre
avec des trangers stipendis; elle appela les Gaulois transalpins  son
service, et en incorpora des bandes considrables, soit dans ses troupes
actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait  dfendre en
Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier
thtre des hostilits; et Agrigente, ryx, Lilybe, les villes les plus
importantes des possessions carthaginoises, reurent des renforts gaulois
commands tantt par des chefs nationaux, tantt par des officiers
africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait
mis les armes  la main, tant que les vivres ne manqurent point dans les
places, et que la solde fut rgulirement paye, les Gaulois remplirent
leurs engagemens avec non moins de fidlit que de courage; ils en
donnrent plus d'une preuve, entre autres au sige de Lilybe[632]. Mais
sitt que les affaires de cette rpublique parurent dcliner, et que, les
communications avec la mtropole tant interceptes, la paye s'arrira, ou
les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout  souffrir de
leurs mcontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les
murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633],
trois ou quatre mille Gaulois[634] se dclarer en tat de rbellion, et,
sans que le reste de la garnison ost tenter ou de les dsarmer, ou de les
combattre, menacer la ville du pillage; pour prvenir ces malheurs, il
fallut que les gnraux carthaginois appelassent  leur aide toutes les
ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit
secrtement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, ds le lendemain, il
les ferait passer au quartier du gnral en chef, Hannon, qui tait non
loin de la place; que l, ils recevraient des vivres, leur solde arrire,
et, en outre, une forte gratification en rcompense de leurs peines. Ils
sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur
dit que, comptant sur leur courage et voulant les ddommager amplement, il
les choisissait pour surprendre une ville voisine, o il s'tait pratiqu
des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'tait la ville
d'Entelle, qui tenait pour la rpublique romaine[635]. Le pige tait trop
sduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglment. Le jour fix
par Hannon, ils partirent,  la nuit tombante, et prirent le chemin
d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prvenir, par des transfuges
simuls, l'arme romaine, qu'il prparait un coup de main sur la ville; 
peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils
furent assaillis  l'improviste par le consul Otacilius et extermins[636].

      Note 631: En phnicien _Karthe hadath_, ville neuve.

      Note 632: Polyb. l. I, p. 44.

      Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.

      Note 634: [Grec: Ontes tote pleious tn treschilin.] Polyb. l.
      II, p. 95.--Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III,
      c. 16.

      Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.

      Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit,
      qui tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte
      proxim Gallorum quatuor millia, qu prdatum forent missa, posse
      excipi.... ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III,
      c. 16.--Diodor. Sic. p. 875.

Cependant, le mcontentement croissant avec la misre et les traitemens
rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent  dserter de
toutes parts, et il ne s'coulait pas de jour que quelque dtachement ne
passt au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et
les incorporaient  leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers
trangers admis dans les armes romaines en qualit de stipendis[638]. Il
n'est pas de moyens que les gnraux carthaginois ne missent en oeuvre pour
rprimer ces dsertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la
croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de
complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaait Hannon au gouvernement
de la Sicile, s'avisa d'un stratagme qui, pour quelque temps du moins, en
suspendit le cours. Il s'tait attach depuis plusieurs annes, par ses
largesses et sa bienveillance particulire, un corps de Gaulois qui lui
avaient donn des preuves multiplies de dvouement; il leur commanda de se
prsenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu dserter, de
demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour
traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs
dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut excut de point en point, et
cette perfidie rendit les dsertions ds-lors plus difficiles, en inspirant
aux Romains beaucoup de mfiance.

      Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.

      Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.

      Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.

      Note 640: Romanos excipiendorum caus eorum progressos ceciderunt.
      Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'le, tait situe la
ville d'ryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de dfense.
Les Romains en avaient entrepris le sige, presque sans probabilit de
succs. ryx tait alors clbre par un temple de Vnus, le plus riche de
tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient
partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient
l'oeil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas
aisment  leur but, ils dsertrent une nuit, et passrent dans le camp
des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre matres de la
place. Ils y rentrrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de
trouble, ils pillrent de fond en comble le trsor de Vnus rycine[641].
Sur un autre point de la Sicile, l'intemprance d'une autre bande gauloise
fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante lphans[642].

      Note 641: [Grec: utomolsan pros tous polemious par' ois
      pisteuthentes, palin esulsan to ts Aphrodits ts Erykins
      ieron...] Polyb. l. II, p. 95.

      Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.


ANNEES 241  237 avant J.-C.

On sait que l'vacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix
accorde par Rome victorieuse  la rpublique de Carthage. Il s'y trouvait
encore vingt mille trangers stipendis, et, sur ce nombre, deux mille
Gaulois, commands par un chef nomm Autarite[643]. Le snat carthaginois
avait ordonn au gouverneur de Lilybe de licencier les troupes
mercenaires; mais la caisse tait vide, et ces troupes rclamaient  grands
cris, outre leur solde arrire depuis long-temps, des gratifications
extraordinaires, dont la promesse leur avait t prodigue, dans les jours
de dcouragement et de dfection. Craignant pour sa vie, le gouverneur
conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mmes rgler leurs comptes, en
Afrique, avec le snat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par
dtachemens, ils allrent se runir  Carthage, o ils commirent de si
grands dsordres, qu'on fut bientt contraint de les en loigner[644]. Mais
les finances de la rpublique taient dans un tat de dtresse extrme;
toutes ses ressources avaient t puises par les dpenses d'une guerre de
vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu
acheter la paix. Bien loin de raliser les promesses magnifiques de ses
gnraux, le snat fit proposer aux stipendis d'abandonner une partie de
la solde qui leur tait due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition
excita, succdrent les menaces, et bientt la rvolte; les Gaulois
saisirent leurs armes, et entranrent, par leur exemple, le reste des
stipendis[646]. Trois chefs dirigrent ce mouvement: Spendius, natif de la
Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nomm Mathos, mais
surtout le Gaulois Autarite, homme d'une nergie sauvage, puissant par son
loquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez
les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familire[647].

      Note 643: [Grec: Autarito tn Galatn gemn...] Polyb. l. I, p.
      77-79.

      Note 644: Idem, p. 66.

      Note 645: Idem, ibid.

      Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.

      Note 647: [Grec: Palai gar otrateuomenos dei dialegesthai
      phoinikisti.] Polyb. l. I, p. 81.

Le premier acte des rebelles fut d'appeler  l'indpendance les villes
africaines, qui ne portaient qu' regret le joug de la tyrannique
aristocratie de Carthage. La dclaration ne fut point vaine; les peuples de
l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux trangers de l'argent et
des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures
pour subvenir aux frais de la guerre; et bientt, l'arme trangre,
grossie d'un nombre considrable d'Africains, mit le sige devant Carthage.
La rpublique, rduite  ses seules ressources, mit sur pied tous ses
citoyens en tat de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et
jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivs, les
insurgs remportrent une victoire complte sur l'arme punique. Pendant
trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la mme habilet
de part et d'autre, un succs gal, mais aussi une gale frocit. Les
trangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois
taient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pture aux lions. A
plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].

      Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.

      Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.

Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces rpublicaines, mettant 
profit l'loignement de Mathos, qui s'tait port sur Tunis, isola, par des
manoeuvres habiles, l'arme trangre, des villes d'o elle tirait ses
subsistances et des renforts, et tint bloqus  leur tour Autarite et
Spendius. Leur camp tait mal approvisionn, et la famine ne tarda pas 
s'y faire sentir. Les insurgs mangrent jusqu' leurs prisonniers, jusqu'
leurs esclaves[650]; quand tout fut dvor, ils se mutinrent contre leurs
gnraux, menaant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet tat
cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se
rendirent donc auprs d'Amilcar, pour y traiter de la paix. La rpublique,
leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni svre; elle se contentera
de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le
vtement[651]; et il leur prsenta le trait  signer. Sans hsiter, les
ngociateurs signrent; mais aussitt,  un geste d'Amilcar, des soldats se
jetrent sur eux, et les garottrent. C'est vous que je choisis en vertu
du trait, ajouta froidement le gnral[652].

      Note 650: [Grec: Epei de katechrsanto men asebs tous
      aichmaltous troph toutois chrmenoi, katechrsanto, kai ta
      doulika smatn.....] Polyb. l. I, p. 85.

      Note 651: [Grec: Exeinai Karchdoniois eklexasthai tn polemin
      ous an autoi boulntai deka, tous de loipous aphienai meta
      chitnos.] Idem, p. 86.

      Note 652: [Grec: Euthes eph tous parontas eklegsthai, kata tas
      omologias.] Idem, ibid.

Sur ces entrefaites, les insurgs inquiets du retard de leurs commissaires,
et souponnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils taient alors dans
un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein
rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses
lphans et toute son arme, si bien qu'il n'en put chapper un seul,
quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allrent
ensuite assiger Tunis, o Mathos tenait avec le reste des trangers[653].

      Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.

Amilcar, sous les murs de Tunis, tablit son camp du ct oppos 
Carthage; un autre gnral, nomm Annibal, se plaa du ct de Carthage, et
fit planter, sur une minence entre son camp et la ville assige, des
croix o furent attachs Autarite et Spendius; ces malheureux expirrent
ainsi, sous les yeux mmes de leurs compagnons, trop faibles pour les
sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques
jours, les assigs ayant fait une sortie,  l'improviste, pntrrent
jusque dans le camp punique, enlevrent Annibal, et l'attachrent  la
croix de Spendius, o il expira. Cependant les affaires des insurgs
allrent de pis en pis, et bientt ce qui restait de Gaulois, trans avec
Mathos  la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, prirent au milieu
des tortures, que les Carthaginois se plaisaient  entremler, dans les
solennits publiques, aux joies de leurs victoires[654].

      Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.


ANNEE 230 avant J.-C.

Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu' la fin de la guerre punique,
avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux
dserteurs que les Romains avaient pris  leur solde, sitt que la guerre
fut termine, ils furent dsarms, par ordre du snat, et dports sur la
cte d'Illyrie[655]. L, ils entrrent au service des pirotes, qui, en
mmoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confirent  huit cents
d'entre eux la dfense de Phnice, ville maritime, situe dans la Chaonic,
une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les
Illyriens exeraient alors la piraterie sur la cte occidentale du
continent grec; ils abordrent, un jour, au port de Phnice, pour s'y
procurer des vivres; et, tant entrs en conversation avec quelques Gaulois
de la garnison, ils complotrent ensemble de s'emparer de la place. La
trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'tant approchs en
force des murailles, les Gaulois, dans l'intrieur, se jetrent l'pe  la
main sur les habitans, et ouvrirent les portes  leurs complices[656].

      Note 655: [Grec: Dio kai saphs epegnkotes Romaioi ts asebeian
      astn, ama to dialysasthai ton pros Karchdonious polemon, ouden
      epoisanto prourgiaiteron, tou paroplisantas autous embalein eis
      ploia, kai ts Italias pass exoristous katastsai.] Polyb. l. II,
      p. 95.

      Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.


ANNEE 220 avant J.-C.

Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois rvolts,
tait pass d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois.
La peuplade gallique des Celtici, tablie, comme nous l'avons dit plus
haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'le ibrique, entre la
Guadiana et le grand Ocan, pendant tout le cours de la guerre punique,
n'avait cess de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut
envoy pour la chtier, et conqurir  sa rpublique la partie occidentale
de l'Espagne, qui tait encore indpendante ou mal soumise. A la tte des
Celtici, combattaient deux frres d'une grande intrpidit, et dont l'un,
nomm Istolat ou Istolatius, avait tonn plus d'une fois les Carthaginois
par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne
suffisait pas. Istolat et son frre furent tus dans la premire bataille
qu'ils livrrent; de toute leur arme, il ne se sauva que trois mille
hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent  se laisser incorporer
parmi les mercenaires d'Amilcar[658].

      Note 657: Chap. I, p. 7.

      Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.

Indorts, parent des deux frres, et leur successeur au commandement des
Celtici, entreprit de venger leur dfaite. Il mit sur pied une arme de
plus de cinquante mille hommes; mais il fut compltement battu. Pour
s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intrts de sa
rpublique, Amilcar accorda la libert  dix mille prisonniers que la
victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins gnreux  l'gard
d'Indorts; car, aprs lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait
dchirer de verges,  la vue de son arme, il le condamna au supplice de la
croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades
galliques ou gallo-ibriennes, qui occupaient la cte occidentale de
l'Espagne; il trouva la mort dans ces conqutes[659]. Son gendre Asdrubal,
qui le remplaa, prit assassin par un Gaulois, esclave d'un chef
lusitanien qu'Asdrubal avait mis  mort par trahison. L'esclave gaulois
s'attacha pendant plusieurs annes aux pas du Carthaginois, piant
l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le
temps qu'il offrait un sacrifice pour le succs de ses entreprises. Le
meurtrier fut saisi et appliqu  la torture; mais, au milieu des plus
grands tourmens, insensible  la douleur, et heureux d'avoir veng un homme
qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].

      Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p.
      882-883.--Cornel. Nepos in Hamilcare.

      Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.




CHAPITRE VII.

GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premires
guerres puniques.--Les Boes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des
colonies romaines fondes sur les bords du P.--Les Cnomans trahissent la
cause gauloise.--Le partage des terres du Picnum fait prendre les armes
aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gsates des Alpes.--Un Gaulois et une
Gauloise sont enterrs vifs dans un des marchs de Rome.--Bataille de
Fsules o les Romains sont dfaits.--Bataille de Tlamone o les Gaulois
sont vaincus.--La confdration boenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie,
et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de
l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.


238--222.


ANNEES 238  236 avant J.-C.

Quarante-cinq ans[661] s'taient couls depuis l'extermination du peuple
snonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait
frapp les nations cisalpines n'tait pas encore efface. La jeunesse, il
est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconqurir
aisment le territoire enlev  ses pres, et de laver la honte de leurs
dfaites; et les chefs suprmes, ou rois du peuple boen, At et Gall[662],
tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler,
favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens,
dont les conseils nationaux taient composs, et la masse du peuple,
dsapprouvaient les menes des rois boens et l'ardeur des jeunes gens,
qu'ils traitaient d'inexprience et de folie[663]. Aprs un demi-sicle de
tranquillit, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui
paraissait devoir tre d'autant plus terrible, que la rpublique romaine,
depuis les dernires guerres, avait fait d'immenses progrs en puissance.
At et Gall cherchrent des secours au dehors;  prix d'argent, ils firent
descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans
l'espoir que leur prsence donnerait de l'lan aux peuples cisalpins; et, 
la tte de ces trangers, ils marchrent sur Ariminum, celle des colonies
romaines qui touchait de plus prs  leur frontire. Dj la jeunesse
boenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix,
indigns que ces rois prcipitassent la nation, contre sa volont, dans une
guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrrent[665]. Ils
tombrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent  regagner
leurs Alpes en toute hte; de sorte que la tranquillit tait dj
rtablie, lorsque l'arme romaine, accourue  la dfense d'Ariminum, arriva
sur la frontire boenne[666].

      Note 661: Polyb. l. II, p. 109.

      Note 662: Ats et Galatus, [Grec: Ats kai Galatos], dans Polybe,
      l. II, p. 109. _At_ ou _Atta_, pre: Galatos ou Galatus est
      l'altration grecque de _Gall_.

      Note 663: [Grec: Neoi, thymou alogistou plreis, apeiroi...]
      Polyb. l. c.

      Note 664: [Grec: rxanto... epispaqsthai tous ek tn Alpen
      Galatas.] Polyb. l. II, p. 109.

      Note 665: [Grec: Aneilon men, tous idious basileis Atn kai
      Galaton.] Idem, ibid.

      Note 666: Polyb. l. c.

Cependant ces mouvemens inquitrent le snat; il dfendit par une loi, 
tous les marchands soit romains, soit sujets ou allis de Rome, de vendre
des armes dans la Circumpadane; il suspendit mme, si l'on en croit un
historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au
mcontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives
du P, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientt mettre le
comble; celles-ci taient relatives au partage de l'ancien territoire
snonais.

      Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.


ANNEE 232 avant J.-C.

Rome, long-temps absorbe par les soins de la guerre punique, n'avait
encore tabli que deux colonies dans le pays enlev aux Snons: c'taient
Sna, fonde immdiatement aprs la conqute, et Ariminum, postrieur  la
premire de quinze annes[668]. Les terres non colonises restaient, depuis
cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient
l'usufruit, et mme s'en taient appropri illgalement la meilleure
partie. Le tribun Flaminius ayant veill sur cette usurpation l'attention
des plbiens, malgr tous les efforts du snat, une loi passa, qui
restituait au peuple les terres distraites et en rglait la rpartition,
par tte, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitt
pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions
ncessaires  l'tablissement de la multitude qui devait les suivre.
L'arrive de ces commissaires jeta l'inquitude parmi les Cisalpins, et, en
dpit d'eux-mmes, les tira de leur inaction.

      Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de
      l'an 268.

      Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.

Le mal que leur avait fait une seule des colonies dj fondes tait
incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Snons avaient
jadis laiss subsister au milieu d'eux, avait t transforme par les
Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'tre le principal
march de la Cispadane: sentinelle avance de la politique romaine dans la
Gaule[670], Ariminum tait, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption
et d'intrigues qui malheureusement avaient port fruit. De l'argent
distribu aux chefs et des promesses qui flattaient la vanit nationale,
avaient gagn les Cnomans  l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la
secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu' ce qu'ils pussent
trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils
les vendaient dans l'ombre, semant la dsunion au sein de leurs conseils,
et rvlant  l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces
tratres et des Vntes, dvous de tout temps aux ennemis de la Gaule,
l'influence romaine dominait dj la moiti de la Transpadane.

      Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.

      Note 671: [Grec: Oi Kenomanoi, diapesbeasamenn Romain, toutois
      eilont summachein.] Polyb. l. II, p. 111.

Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient chou; mais ses armes
poussaient avec activit, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de
l'Apennin, et, de ce ct, n'inquitaient pas moins la confdration
boenne que du ct de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus
pressans et ceux dont le nouveau partage tait venu subitement menacer la
Gaule, justifiaient les prvisions, ou tout au moins l'humeur guerrire
d'At et de Gall. Les Boes reconnurent leur faute, et travaillrent 
former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et
dfensive; mais les Vntes rejetrent hautement la proposition d'en faire
partie; les Cnomans se montrrent tides et incertains; quant aux Ligures,
puiss par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boes et
les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir  ces
mmes Transalpins qu'ils avaient si durement chasss, quelques annes
auparavant. Au nom de la ligue insubro-boenne, ils envoyrent des
ambassadeurs  plusieurs des peuples tablis sur le revers occidental et
septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie
appliquaient la dnomination collective de _Gaisda_[674], d'o les Romains
avaient fait _Gsat_. Voici quelles taient la signification et l'origine
de ce surnom.

      Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.--Paul.
      Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.

      Note 673: [Grec: Pros tous kata tas Alpeis kai ton Rodanon potamon
      katoilountas... Gaisatas.] Polyb. l. II, p. 109.

      Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore
      aujourd'hui, arm. Armstrong's dict.

Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois sicles, avaient adopt
successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionn leurs
armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs
voisins des valles des Alpes n'avaient rien chang aux usages antiques de
leurs pres. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe,
et  un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvtien ne connaissait
pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait
d'ailleurs avec une grande habilet; cette circonstance avait fait donner,
par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de
_gaisda_, c'est--dire, armes du gais. Plus tard, par extension et par
abus, ce mot s'employa pour dsigner une troupe solde, d'au-del des
Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'tait l'acception
qu'il portait du temps de Polybe, et _Gsate_ ne signifiait plus ds lors
qu'un soldat stipendiaire[675].

      Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed
      mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La
      ressemblance du mot _Gsat_ avec le mot grec ou plutt persan,
      _Gaza_, qui veut dire _trsor_, _richesses_, donna lieu chez les
      Grecs  une tymologie absurde; ils transformrent _Gsat_ en
      _Gazit_ et _Gazet_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui
      porte ou emporte l'or, stipendis, mercenaires. V. tienne de
      Byzance et Polybe lui-mme rpt par Plutarque.


ANNEES 231  228 avant J.-C.

Nous ignorons auxquelles des tribus, armes du gais, les dputs cisalpins
s'adressrent; mais rien ne fut pargn pour aiguillonner des hommes
sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anroste,
reurent des prsens considrables en argent, et de grandes promesses pour
l'avenir. Les ambassadeurs taient chargs de rappeler aux Gsates, que
jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assist les Snons au
sac et  l'incendie de Rome, et occup sept mois entiers cette ville
fameuse, jusqu' ce que les Romains offrissent de la racheter  prix d'or;
qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bnvolement, de leur plein
gr, et taient rentrs dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et
chargs de butin[677]. L'expdition qu'ils venaient proposer serait,
ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile,
puisque la presque totalit des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre
part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens dsastres, avait
amass des richesses prodigieuses. L'loquence des ambassadeurs eut tout
succs; Anroste et Concolitan se mirent en marche; et jamais, dit
Polybe, arme plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les
Alpes[678].

      Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forts. [Grec:
      Kogkolitanos kai Anroests.] Polyb. l. c.

      Note 677: [Grec: Telos ethelonti kai meta charitos paradontes tn
      polin, athraustoi kai asineis echontes tn pheleian, eis tn
      oikeian epanlthon.] Polyb. l. II, p. 110.

      Note 678: Idem. loc. cit.

Le rendez-vous tait sur les bords du P; Lingons, Boes, Anamans,
Insubres, s'y rassemblrent de toutes parts; les Cnomans seuls manqurent
 l'appel des nations gauloises. Une dputation du snat romain les avait
dtermins  jeter enfin le masque[679]; ils s'taient arms, mais pour se
runir aux Vntes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption,
durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les
confdrs  diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante
mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant
pour la dfense des foyers[680]. L'arme active fut partage en deux corps,
le corps des Gsates, command par les rois Anroste et Concolitan, et
celui des Cisalpins, command par l'Insubrien Britomar[681].

      Note 679: Polyb. l. II, p. 111.

      Note 680: [Grec: Dio kai meros ti ts dynames katalipein
      nagkasthsan oi basileis tn Keltn, phylaks charis ts chras.]
      Idem, ibid.

      Note 681: Ce nom parat signifier _le grand Breton_. _Mor_, en
      langue gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.

A la nouvelle de ces prparatifs, dont les Cnomans envoyaient  l'ennemi
des rapports fidles, une frayeur gnrale s'empara de Rome, et le snat
fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans
l'attente de grandes calamits publiques: ces livres, vendus autrefois au
roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophtesse Amalthe, taient
rputs contenir l'histoire des destines de la rpublique. Ils furent
feuillets avec soin; mais pour comble d'pouvante, on y trouva une
prophtie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient
possession de Rome. Le snat s'empressa de consulter le collge des prtres
sur le sens de cette prophtie menaante: il lui fut rpondu, que le
malheur prdit pouvait tre dtourn, et l'oracle rempli, si quelques
Gaulois taient enterrs vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce
moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit
politique, le snat accueillit cette absurde et atroce interprtation. Une
fosse maonne fut prpare dans le quartier le plus populeux de la ville,
au milieu du march aux boeufs[682]. L furent descendus, en grande pompe,
avec l'appareil des plus graves crmonies religieuses, deux Gaulois, un
homme et une femme, afin de reprsenter toute la race; puis la pierre
fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes
assassines; pour apaiser, comme ils disaient, leurs mnes, ils
institurent un sacrifice qui se clbrait sur leur fosse, chaque anne,
dans le mois de novembre[683].

      Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l.
      XXII, c. 57.

      Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.--Idem. Qustion, roman. p.
      283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.
      --Zonar. l. VIII.


ANNEE 226 avant J.-C.

Cependant des leves en masse s'organisaient dans tout le centre et le
midi de la presqu'le, car les peuples italiens croyaient tous leur
existence en pril. De toutes parts, on amenait  Rome, comme dans le
boulevard commun de l'Italie, des vivres et des armes, et l'on ne se
souvenait pas, dit un historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].
La rpublique fut bientt en mesure de mettre sur pied sept cent
soixante-dix mille soldats. Une partie fut cantonne dans les provinces
du centre; cinquante mille hommes, sous la conduite d'un prteur, furent
envoys en trurie pour garder les passages de l'Apennin; le consul
milius Pappus partit, avec une arme consulaire, pour dfendre la
frontire du Rubicon; le second consul, Atilius Rgulus, qui se rendait
d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles, devait ensuite
dbarquer en trurie, et rejoindre l'arme de l'Apennin; enfin, vingt
mille Cnomans et Vntes avaient l'ordre de se porter dans l'ancien
pays snonais, pour renforcer les lgions d'milius et inquiter la
frontire boenne[685]. Sans tre effraye de ces dispositions, l'arme
gauloise traversa l'Apennin, par des dfils qu'on avait nglig de
garder, et descendit inopinment dans l'trurie.

      Note 684: [Grec: Sitou de kai beln kai ts alls epitdeiottos
      pros polemon tlikautn epoisanto paraskeun, likn oudeis p
      mnmoneuei proteron.] Polyb. l. II, p. 111.

      Note 685: [Grec: Toutous d' etaxan epi tn orn ts Galatias, s
      an embalontes eis tn tn Boin charan antiperispsi tous
      exellythotas.] Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl.
      3.--Tit. Liv. epit. XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul.
      Oros. l. IV, c. 13.


ANNEE 225 avant J.-C.

En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'arme gauloise,
Concolitan, Anroste et Britomar, jurrent solennellement,  la tte de
leurs troupes, et firent jurer  leurs soldats, qu'ils ne dtacheraient
pas leurs baudriers, avant d'tre monts au Capitole; et ils prirent 
grandes journes la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercrent sur
leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des
maisons; ils tranaient aprs eux les troupeaux, et la population garotte,
qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrtait, parce que
l'arme romaine d'trurie les attendait encore aux passages septentrionaux
de l'Apennin, quand dj ils avaient pntr au coeur de la province. Ils
n'taient plus qu' trois journes de Rome, lorsqu'ils apprirent que le
prteur, averti enfin, les suivait  marche force. Craignant de se laisser
enfermer entre cette arme et la ville, ils firent volte-face, et
s'avancrent  leur tour au-devant du prteur. L'ayant rencontr entre
Arrtium et Fsules, vers le coucher du soleil, ils camprent, spars de
lui seulement par un intervalle troit. Ds que la nuit fut venue, ils
allumrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout--coup ils se
retirrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et
transportrent leur camp prs de Fsules, ordonnant  la cavalerie de
rester en prsence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger
alors aussi vers Fsules en se faisant poursuivre par les Romains. Le
stratagme eut un plein succs. Au lever du soleil, les Romains,
n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attriburent sa retraite  la
peur, et attaqurent la cavalerie qui se mit  fuir, en les attirant du
ct de Fsules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux 
l'improviste. La confiance et le nombre taient pour les Gaulois; ils
accablrent l'arme romaine, et lui turent six mille hommes. Le reste
s'tant ralli et retranch sur une hauteur voisine, les Gaulois songrent
d'abord  l'y forcer; mais comme eux-mmes taient accabls de fatigue, 
cause de la marche de la nuit, ils se contentrent de placer en observation
une partie de leur cavalerie, et allrent prendre du repos[687].

      Note 686: Non pris soluturos se baltea, qum Capitolium
      ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.

      Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l.
      XXV.

Cependant le consul milius, averti des mouvemens des Gaulois, avait pass
prcipitamment l'Apennin; fort  propos, il arriva prs de Fsules, dans la
nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline o les
lgions du prteur s'taient retranches. A la vue des feux allums dans le
camp du consul, elles devinrent ce que c'tait, et reprirent courage;
elles parvinrent mme  communiquer avec lui, par le moyen d'une fort qui
longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait
mal les avenues. Le consul promit au prteur de le dbloquer ds le point
du jour; il passa la nuit en prparatifs de combat; et le soleil tait 
peine lev qu'il partit  la tte de sa cavalerie, tandis que l'infanterie
le suivait en bon ordre.

Mais les Gaulois aussi avaient remarqu les feux du consul, et conjectur
ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anroste leur
avait remontr que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient
pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout
entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du P, y mettre
ce butin en sret, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la
guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688]. La plupart des chefs
se rangrent  cet avis; et, tandis que l'arme d'milius se portait vers
la colline pour faire sa jonction avec le prteur, par un mouvement
contraire, l'arme gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de l la
Ligurie.

      Note 688: [Grec: Ois Anroests o basileus gnmn eisephere legn,
      oti dei tosauts leias egkrateis gegonotas (n gar, s eoik, kai
      to tn smaton plthos kai thremmatn, eti de ts aposkeus s
      eichon, amuthton). Dioper eph m dein kindyneuein eti, unde
      paraballesthai tois olois....] Polyb. l. II, p. 114.

Aprs avoir ralli les troupes du prteur, milius poursuivit les Gaulois,
qu'il atteignit bientt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux
et les bagages de tout genre qu'ils tranaient avec eux, embarrassaient
leur marche. Ils ludrent avec soin une action dcisive, que d'ailleurs le
consul ne dsirait pas trs-vivement; il se contenta de les harceler,
piant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de
leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du
consul les obligeait, les firent dvier de la direction qu'ils s'taient
propose, et les jetrent fort avant vers le midi de l'trurie. Ils
n'atteignirent gure le littoral, qu' la hauteur du cap Tlamone[689].

      Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.

Le hasard voulut que, dans ce temps-l mme, le second consul, Atilius
Rgulus, aprs avoir touff les troubles de la Sardaigne, vnt dbarquer 
Pise. Inform que les Gaulois avaient pass l'Apennin, il se porta en toute
hte du ct de Rome, en longeant la mer d'trurie, de manire qu'il
marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage
de Tlamone que quelques cavaliers, de la tte de l'arme gauloise,
donnrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul,
ils racontrent le combat de Fsules, leur position actuelle et celle
d'milius. Rgulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda 
ses tribuns de donner au front de son arme autant d'tendue que le terrein
pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-mme,
 la tte de sa cavalerie, courut s'emparer d'une minence qui dominait la
route. Les Gaulois taient loin de souponner ce qui se passait;  la vue
des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que
L. milius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses
troupes; et ils envoyrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour
le dbusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits 
leur tour par un prisonnier romain du vritable tat des choses, ils se
prparrent  faire face aux deux armes ennemies  la fois. milius avait
bien ou parler du dbarquement des lgions d'Atilius, mais il ignorait
qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours
qui lui arrivait que par le combat engag pour l'occupation du monticule.
Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses lgions
sur l'arrire-garde gauloise[690].

      Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.

Enferms ainsi, sans possibilit de battre en retraite, les Gaulois
donnrent  leur ligne un double front. Les Gsates et les Insubres, qui
composaient l'arrire-garde, firent face au consul milius; les troupes de
la confdration boenne et les Tauriskes,  l'autre consul: les chariots
de guerre furent placs aux deux ailes, et le butin fut port sur une
montagne voisine garde par un fort dtachement. Les Insubres et les Boes
taient vtus seulement de braies ou de saies lgres[691]; mais, soit par
bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gsates mirent bas tout
vtement, et se placrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et
leur bouclier[692]. Durant ces prparatifs, le combat, commenc sur la
colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie,
envoye de ct et d'autre, tait nombreuse, les trois armes pouvaient en
suivre les mouvemens. Le consul Atilius y prit; et sa tte, spare du
tronc, fut porte par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la
cavalerie romaine ne se dcouragea point et demeura matresse du poste.
milius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous
les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en
chappait frapprent les Romains de terreur: Car, dit un historien, outre
les trompettes, qui y taient en grand nombre, et faisaient un bruit
continu, il s'leva tout  coup un tel concert de hurlemens, que
non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre mme
et les lieux d'alentour semblaient  l'envi pousser des cris. Il y avait
encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les
gestes de ces corps normes et vigoureux qui se montraient aux premiers
rangs sans autre vtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne ft
par de chanes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle
excita d'abord l'tonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidit
et les aiguillonna  payer de courage pour se rendre matres d'un pareil
butin[694].

      Note 691: [Grec: Oi men oun Isombroi kai Boioi tas anaxyridas
      echontes kai tous eupeteis tn sagn peri autous extazon.] Polyb.
      l. II, p. 116.

      Note 692: [Grec: Oi di Gaistatai dia te tn philodoxian kaito
      tharos taut' aporripsantes, gymnoi met' autn tn opln prtoi ts
      dynames katestsan.] Idem, ibid.

      Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13.

      Note 694: [Grec: Pros a blepontes oi Romaioi ta men exeplttonto,
      ta d' upo ts tou lusitelous elpidos agomenoi, oiplasis
      parxunonto pros ton kindunon.] Polyb. l. II, p. 117.

Les archers des deux armes romaines s'avancrent d'abord, et firent
pleuvoir une grle de traits. Garantis un peu par leurs vtemens, les
Cisalpins soutinrent assez bien la dcharge; il n'en fut pas de mme des
Gsates, qui taient nus, et que leur troit bouclier ne protgeait
qu'imparfaitement. Les uns, transports de rage, se prcipitaient hors des
rangs, pour aller saisir corps  corps les archers romains; les autres
rompaient la seconde ligne, forme par les Insubres, et se mettaient 
l'abri derrire. Quand les archers se furent retirs, les lgions
arrivrent au pas de charge; reues  grands coups de sabre, elles ne
purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharn,
quoique les Gsates, cribls de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs
forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer
 l'improviste une des ailes ennemies, et dcida la victoire; quarante
mille Gaulois restrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire
leur rend cette justice, qu' galit d'armes, ils n'eussent point t
vaincus[695]. En effet leur bouclier leur tait presque inutile, et leur
pe, qui ne frappait que de taille, tait de si mauvaise trempe que le
premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient
le temps  la redresser avec le pied, les Romains les gorgeaient[696]. Le
roi Concolitan fut fait prisonnier; Anroste, voyant la bataille perdue,
se retira dans un lieu cart avec les amis dvous  sa personne, les tua
d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint
Britomar.

      Note 695: Polyb. l. II, p. 118.

      Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.

      Note 697: [Grec: O d'eteros autn (basileus) Anroests eis tina
      topon symphygn met' olign prosnegke tas cheiras aut kai tois
      anagkaiois.] Polyb. l. II, p. 118.--. . . [Grec: ... Ton megiston
      autn basilea eautou therisai ton trachlon...] Diod. Sicul. l.
      XXV, ecl. 3.

Le consul milius fit ramasser les dpouilles des Gaulois et les envoya 
Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlev dans l'trurie, il le
rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boen dont
il livra une partie au pillage; aprs quoi il retourna  Rome. Il y fut
reu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait t plus vive. Le snat
lui dcerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres
captifs gaulois furent trans devant son char, revtus de leurs baudriers.
Pour accomplir, dit un historien, le voeu solennel qu'ils avaient fait de
ne point dposer le baudrier, qu'ils ne fussent monts au Capitole[698].
Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus
furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.

      Note 698: Victos milius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c.
      4.


ANNEE 224 avant J.-C.

Pour mettre  profit sa victoire, la rpublique envoya immdiatement dans
la Cispadane les deux consuls nouvellement nomms, Q. Fulvius et
T. Manlius. La confdration boenne tait dcourage et hors d'tat de
rsister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple
entrana les Lingons et les Boes. Ils livrrent des otages et plusieurs de
leurs villes, entre autres Mutine, Tantum et Clastidium, qui reurent des
garnisons ennemies.


ANNEE 223 avant J.-C.

L'anne 223 fut marque avec distinction dans les annales romaines; elle
vit les enseignes de la rpublique franchir le P pour la premire fois, et
flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C.
Flaminius, qui effecturent ce passage, prs de l'embouchure de l'Adda. Les
Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminu les
difficults du passage[699]. Nanmoins l'imptuosit tmraire de Flaminius
occasiona de grandes pertes aux lgions. Au-del du P, les consuls,
assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp,
prouvrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes prirent ou dans ce
combat, ou dans la traverse du fleuve[700]. Affaiblis et humilis, ils
furent contraints de demander la paix; et aprs quelques ngociations, ils
signrent un trait en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et
saufs du territoire insubrien[701].

      Note 699: Polyb. l. II, p. 119.

      Note 700: [Grec: Labontes lgas peri te tn diabasin kai peri tn
      stratopedeian....] Idem, ibid.

      Note 701: [Grec: Speisamenoi kath' omologian elusan ek tn tpn.]
      Idem, ibid.

Flaminius et son collgue se retirrent chez les Cnomans o ils passrent
quelque temps  faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en tat
de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cnomans;
et, de concert avec ces tratres, Flaminius se mit  saccager les villes de
l'Insubrie, et  gorger la population qui, sur la foi du trait, avait mis
bas les armes, et s'tait disperse dans les champs[702].

      Note 702: Polyb. l. II, p. 119.

Une si criante perfidie rvolta le peuple insubrien; il se prpara aux
derniers efforts. Pour dclarer que la patrie tait en pril, et que la
lutte qui s'engageait tait une lutte  mort, les chefs se rendirent en
pompe au temple de la desse de la guerre[703], et dployrent certaines
enseignes consacres, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes
calamits nationales; on les surnommait, pour cette raison, les
_immobiles_; elles taient fabriques de l'or le plus fin[704]. Ds que les
_immobiles_ flottrent au vent, la population accourut en armes; au bout de
peu de jours, cinquante mille hommes furent runis; mais ils n'taient pas
organiss, qu'il fallut dj livrer bataille.

      Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, [Grec: Athna];
      on croit qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de
      _Buddig_ ou _Buadhach_, que les Romains orthographiaient
      _Boadicea_.

      Note 704: [Grec: Synathroisantes oun apasas epi tauton, kai tas
      chrysas smaias tas akintous legomenas katechontes ek tou ts
      Athnas ierou, kai talla paraskeuasamenoi deonts.] Polyb. l. II,
      p. 119.

Le snat approuvait compltement la honteuse guerre qui se faisait dans la
Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui tait
personnellement odieux, comme ayant provoqu le partage des terres
snonaises, et il et voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province 
la rpublique. Dans ce but, il fit parler les dieux, et pouvanta le peuple
par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus
d'Ariminum, et qu'un des fleuves snonais avait roul ses eaux teintes de
sang[705]. On consulta l-dessus les augures, et la nomination des consuls
fut reconnue illgale. Le snat leur envoya immdiatement l'ordre de se
dmettre, et de revenir  Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi.
Mais Flaminius, inform par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque
chose, souponna le contenu de la dpche, et rsolut de ne l'ouvrir
qu'aprs avoir tent la fortune. Ayant fait partager ce dessein  son
collgue, ils pressrent leurs prparatifs de bataille. Les deux armes se
trouvaient alors en prsence sur les bords du P[706].

      Note 705: [Grec: Ophth men aimati ren o dia ts Pkinidos chras
      potamos, elechth de treis selnas phannai peri polin Ariminon.]
      Plutarch. in Marcel. p. 299.

      Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.

Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cnomans, par leur
trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'taient
assez compromis aux yeux de leurs frres, pour que les consuls pussent se
fier  eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne
sait sur quel soupon, en jugrent autrement. Ils envoyrent la division
cnomane de l'autre ct du fleuve, sous prtexte de garder la tte du
pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de rserve aux
lgions; mais  peine eut-elle touch l'autre rive, que Flaminius fit
couper le pont. L'arme romaine, adosse au fleuve, se trouva par l dans
l'alternative de vaincre ou d'tre anantie, puisque son unique moyen de
retraite tait dtruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce
fut le gnie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqu dans les prcdens
combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou
deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distriburent au
premier rang des lgions ces longues piques ou _hastes_ qui taient l'arme
ordinaire du troisime, et firent charger d'abord  la pointe des hastes.
Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour dtourner les coups,
l'eurent bientt brch et fauss[708]. A ce moment les Romains, jetant
bas les piques, tirrent leur pe affile et  deux tranchans, et
frapprent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis dsarms.
Huit mille Insubres furent tus, seize mille furent faits prisonniers.
Flaminius ouvrit alors les dpches du Snat, et prit la route de Rome,
avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn.
Cornlius furent choisis pour continuer la guerre, ds le printemps
suivant, en qualit de consuls[709].

      Note 707: Polyb. l. II, p. 120.

      Note 708: Idem. p. 120, 121.

      Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300.
      --Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol.


ANNEE 222 avant J.-C.

Les Insubres mirent  profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs
villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi
Virdumar[710] leur amena trente mille Gsates. Aussitt que la saison le
permit, les consuls passrent le P, et vinrent assiger Acerres, bourg
situ au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'taient
point attendus que les hostilits commenceraient de ce ct; de sorte que
les assigeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position
imprenable, o l'arme Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer
sur un terrein plus gal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses
Gsates, presque tous cavaliers, traversa le P, et tomba sur le territoire
des Anamans, qui, cette fois, comme dans la prcdente campagne, avaient
livr passage aux consuls; leurs terres furent saccages pendant plusieurs
lieues d'tendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans
avaient cde  la rpublique, et dont celle-ci avait fait une place
d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces.
Scipion fut laiss devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la
presque totalit de l'infanterie. Marcellus,  la tte de la cavalerie
restante et de six cents hommes d'infanterie lgre, se porta sur
Clastidium  marches forces. Les Gaulois ne lui laissrent pas le temps de
se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas
grand compte de sa cavalerie, parce que, dit un historien, habiles
cavaliers eux-mmes, ils se croyaient la supriorit de l'adresse, comme
ils avaient celle du nombre[711]; ils voulurent en venir aux mains
sur-le-champ.

      Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom
      sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_.

      Note 711: [Grec: Kratistoi far ontes ippomachein, kai malista
      tout diapherein dokountes, tote tak plthei poly ton Markellon
      upereballon.] Plutarch. in Marcell. p. 300.

Marcellus craignait d'tre dbord,  cause de son peu de troupes; il
tendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu' ce qu'elles
prsentassent un front  peu prs gal  celui de l'ennemi. Pendant ces
volutions, son cheval, effray par les cris et les gestes menaans des
Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgr lui. Dans
une arme aussi superstitieuse que l'arme romaine, un tel accident pouvait
tre pris  mauvais prsage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus
s'en tira avec une prsence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement et
t volontaire, il fit achever  son cheval le cercle commenc, et revenant
sur lui-mme, il adora le soleil[712]; car c'tait l, chez les Romains,
une des crmonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement 
Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur
l'ennemi. Au moment o il faisait ce voeu, Virdumar, plac au front de la
ligne gauloise, l'aperut; jugeant, par le manteau carlate et par les
autres signes distinctifs du commandement suprme, que c'tait le consul,
il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armes, et brandissant un
gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. Ce roi, dit le
biographe de Marcellus, tait de haute stature, dpassant mme tous les
autres Gaulois. Il tait revtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et
rehausses de pourpre et de couleurs si vives, qu'il blouissait comme
l'clair[714].

      Note 712: [Grec: Ton lion prosekynse]. Plutarch. in Marcell. p.
      301.--Front. Stratag. l. IV, c. 5.

      Note 713: _Feretrius  feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait
      frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine qud certo dux_ ferit _ense
      ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel  _ferendo; qud ei spolia opima_
      afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.

      Note 714: [Grec: Anr megethei te smatos exochos Galatn, kai
      panoplia en argyr kai chrus kai baphais pasi kai poikilmasin,
      sper astrap diaphern stilbousa.] Plut. in Marcell. p. 301.

Frapp de cet clat, le consul parcourut des yeux le front de bataille
ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: Ce sont bien l, dit-il,
les dpouilles que j'ai voues  Jupiter. En disant ces mots, il part 
toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'tait point encore sur
ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisime coup, et met
pied  terre pour le dpouiller. Jupiter! s'cria-t-il alors, en levant
dans ses bras les armes ensanglantes; toi qui contemples et diriges les
grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends
 tmoin que je suis le troisime gnral qui, ayant tu de sa propre main
le gnral ennemi, t'a consacr ses _dpouilles opimes_. Accorde-moi donc,
Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette
guerre[715]. Il avait  peine achev que la cavalerie romaine chargea la
ligne gauloise, o la cavalerie et l'infanterie taient entremles
ensemble. Le combat fut long et acharn, mais la victoire resta au consul.
Beaucoup de Gsates prirent dans l'action; les autres se
dispersrent[716].

      Note 715: Plutarch. loc. citat.

      Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.--Tit.
      Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c.
      13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.--Virgil. neid. l. VI, v. 855 et
      seq.

De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la
garnison d'Acerres, aprs avoir abandonn cette ville, s'tait replie sur
Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul
Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'taient conduits avec tant de
bravoure, que, d'assigs, ils s'taient rendus assigeans, et bloquaient
les lgions dans leur camp. A l'arrive de Marcellus les choses changrent.
Les Gsates, dcourags par la dfaite de leurs frres et la mort de leur
roi, voulurent  toute force retourner dans leur pays. Rduit  ses seules
ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientt contraints
d'ouvrir toutes leurs autres places. La rpublique leur imposa une
indemnit considrable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur
territoire afin d'y tablir des colonies[717]. Marcellus fut reu avec
enthousiasme par le peuple et par le snat; et la crmonie de son triomphe
fut la plus brillante qu'on et encore vue dans Rome.

      Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.

Le triomphe, comme on sait, tait chez les Romains le plus grand de tous
les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du gnral
vainqueur et de son arme au temple de Jupiter capitolin. Romulus,
fondateur et premier roi de Rome, en avait institu l'usage en promenant
sur ses paules,  travers les rues de sa ville naissante, les armes et les
vtemens d'un ennemi qu'il avait terrass[718]. Lorsque le gnral en chef
de l'arme romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le
gnral en chef de l'arme ennemie, cette circonstance rehaussait l'clat
de la solennit, et les dpouilles conquises prenaient le nom de
_dpouilles opimes_[719]. Dans la srie presque innombrable des triomphes
dcerns par la rpublique, elle ne s'tait encore prsente que deux fois;
tout ce que l'appareil des ftes romaines avait de plus magnifique fut donc
dploy pour clbrer la victoire de Claudius Marcellus, troisime
_triomphateur opime_[720].

      Note 718: Dionysius l. II.

      Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.--Tit. Liv.
      IV, 20.

      Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.--Virgil.
      neid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.

Le cortge partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes
et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il
devait traverser taient jonches de fleurs; l'encens fumait de tous
cts[721]; la marche tait ouverte par une troupe de musiciens qui
chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens.
Aprs eux, s'avanaient les boeufs destins au sacrifice; leurs cornes
taient dores; leurs ttes ornes de tresses et de guirlandes: suivaient,
entasss dans des chariots rangs en longues files, les armes et les
vtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes
boennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vtus de la
braie et de la saie, et chargs de chanes: leur haute stature, leur figure
martiale et fire attirrent long-temps les regards de la multitude
romaine. Derrire les captifs, marchaient un pantomime habill en femme et
une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale
gaiet insultaient sans relche  leur douleur. Plus loin, au milieu de la
fume des parfums, paraissait le triomphateur tran sur un char  quatre
chevaux. Il avait pour vtement une robe de pourpre brode d'or; son visage
tait peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tte couronne
de laurier[723]. Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus
superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de
voir le consul portant lui-mme l'armure de Virdumar; car il avait fait
tailler exprs un grand tronc de chne, autour duquel il avait ajust le
casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724] L'paule charge de
ce trophe qui prsentait la figure d'un gant arm, Marcellus traversa la
ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et  la
suite de son char, chantant des hymnes composs pour la fte, et poussant,
par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que rptait  l'envi la
foule des spectateurs.

      Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.

      Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL,
      43; XLV, 40.--Virg. neid. VIII, 720.

      Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV,
      30. V, 39.--Plutarch. in mil.

      Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.

Ds que le char triomphal commena  tourner du Forum vers le Capitole,
Marcellus fit un signe, et l'lite des captifs gaulois fut conduite dans
une prison, o des bourreaux taient apposts et des haches prpares[725];
puis le cortge, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le
temple de Jupiter, qu'un licteur apportt la nouvelle que les barbares
avaient vcu[726]. Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grce, et
le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur
planta, de ses mains, son trophe dans l'enceinte du temple, dont il avait
fait creuser le pav[727]. Le reste du jour se passa en rjouissances, en
festins; et le lendemain, peut-tre, quelque orateur du snat ou du peuple
recommena les dclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il
fallait exterminer, parce qu'elle gorgeait ses prisonniers, et qu'elle
offrait  ses dieux le sang des hommes.

      Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41;
      XLIII, 19.

      Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.

      Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.




CHAPITRE VIII.

GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient
des colonies  Crmone et  Placentia.--Soulvement des Boes et des
Insubres; ils dispersent les colonies, enlvent les triumvirs et dfont une
anne romaine dans la fort de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et
les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tsin.--Les Cisalpins se
dclarent pour Annibal; batailles de Trbie, de Thrasymne, de Cannes,
gagnes par les Gaulois.--Dfaite des Romains dans la fort Litana.
--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu prs du Mtaure.--Magon
dbarque  Gnua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
Annibal en Afrique.

218-202.


ANNEE 218 avant J.-C.

Les Cisalpins avaient  peine pos les armes qu'ils virent arriver dans
leur pays des trangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'taient
des missaires envoys par le Carthaginois Annibal, commandant des forces
puniques en Espagne. La bonne intelligence avait dj cess entre les
rpubliques de Rome et de Carthage, et tout faisait prvoir la rupture
prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal rsolut de frapper
les premiers coups. Il conut le projet de descendre en Italie, et de
transporter la guerre sous les murailles mmes de Rome; mais ce plan hardi
tait inexcutable sans la coopration active des Cisalpins: Annibal
travailla donc  le leur faire adopter. Ses envoys distriburent de
l'argent aux chefs, et rveillrent par leurs discours l'nergie gauloise,
que les dernires dfaites avaient abattue. Les Carthaginois, disaient-ils
aux Boes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez,  chasser les
Romains de votre pays,  vous rendre le territoire conquis sur vos pres, 
partager avec vous fraternellement les dpouilles de Rome et des nations
sujettes ou allies de Rome[728]. Les Insubres accueillirent ces
ouvertures avec faveur, mais en mme temps avec une rserve prudente; pour
les Boes, dont plusieurs villes taient occupes par des garnisons
romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagrent  tout ce que les
Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya
d'autres missaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage
jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite
l'amiti des principaux chefs du midi [729].

      Note 728:
      [Grec: Pan upischneito diapempomenos epimels pros tous dynastas
      tn Keltn, kai tous epi tade, kai tous en autais tais Alpesin
      enoikounias.] Polyb. l. III, p. 189.--Tit. Liv. l. XXI, c. 25,
      29, 52.

      Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.

Averti des menes d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens allis et ses
espions dans la Gaule, le snat romain fit partir de son ct des
ambassadeurs chargs d'une mission toute semblable; il proposait aux
nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour
fermer aux Carthaginois les passages des Pyrnes et des Alpes. Ces
ambassadeurs s'adressrent premirement au peuple de Ruscinon, qui,
habitant le pied septentrional des Pyrnes, du ct de la mer intrieure,
tait matre des dfils vers lesquels s'avanait Annibal. Ils furent admis
dans l'assemble o, suivant la coutume, les guerriers s'taient rendus
tout arms. D'abord ce spectacle parut trange aux envoys romains[730]; ce
fut bien pis lorsque aprs avoir vant la gloire et la grandeur de Rome,
ils exposrent l'objet de leur mission. Il s'leva dans l'assemble de si
bruyans clats de rire, accompagns d'un tel murmure d'indignation, que
les magistrats et les vieillards qui la prsidaient eurent la plus grande
peine  ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et
d'impudeur  ce qu'on lui propost d'attirer la guerre sur son propre
territoire, pour qu'elle ne passt point en Italie. Quand le tumulte fut
apais les chefs rpondirent: Que n'ayant point  se plaindre des
Carthaginois pas plus qu' se louer des Romains, nulle raison ne les
portait  prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds;
qu'au contraire il leur tait connu que le peuple romain dpossdait de
leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y taient tablis; qu'il leur
imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations
pareilles. Les ambassadeurs reurent le mme accueil des autres nations de
la Gaule; et ils ne rapportrent  Massalie que des durets et des
menaces[732]. L, du moins, leurs fidles amis ne leur pargnrent pas les
consolations. Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur
la fidlit des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont
froces, inconstantes et insatiables d'argent.

      Note 730: Nova terribilisque species visa est: qud armati (ita
      mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.

      Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix 
      magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur. Tit. Liv. l.
      XXI, c. 20.

      Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis pris auditum
      qum Massiliam venerunt. Idem, ibid.

      Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem
      fore..... Idem, ibid.

Le snat apprit tout  la fois le mauvais succs de son ambassade, la
marche rapide d'Annibal, qui dj avait pass l'Ebre, et les armemens
secrets, symptme de la dfection prochaine des Boes. Il s'occupa d'abord
de l'Italie. Le prteur L. Manlius fut envoy avec une arme d'observation
sur la frontire de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes
chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hte pour aller
occuper, en-de et au-del du P, deux des points les plus importans de la
Circumpadane; c'taient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville
de Crmone, au midi, chez les Anamans, une ville situe prs du fleuve dont
le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommrent Placentia,
Plaisance[735]. L'arrive de ces deux colonies excita au dernier degr la
colre des Boes; ils se jetrent sur les travailleurs occups aux
fortifications de Placentia, et les dispersrent dans la campagne. Non
moins irrits, les Insubres attaqurent les colons de Crmone qui n'eurent
que le temps de passer le P et de se rfugier avec les triumvirs coloniaux
dans les murs de Mutine[736], place enleve aux Boes par les Romains
durant la dernire guerre, et que ceux-ci avaient fortifie avec soin. Les
Boes, runis aux Insubres, y vinrent mettre le sige; mais tout--fait
inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour
des murailles: le temps s'coulait cependant, et l'on savait que le prteur
L. Manlius s'avanait  grandes journes au secours des triumvirs. La
guerre tait commence de nouveau, et les Gaulois avaient tout  craindre
pour les otages qu'ils avaient livrs  la rpublique, lors de la
conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque
haut personnage romain qui rpondt sur sa tte des traitemens faits 
leurs otages, et dont le pril arrtt le ressentiment de ses concitoyens;
mais les Insubres avaient laiss chapper les triumvirs, et il n'y avait
pas d'apparence qu'on pt s'en emparer de vive force avant l'arrive du
prteur. Pour en venir  leurs fins, les Gaulois usrent de ruse; ils
attirrent les triumvirs hors des portes, sous prtexte d'une confrence,
et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, dclarant seulement
qu'il les retiendraient prisonniers jusqu' ce que la rpublique rendt les
otages qu'elle avait reus  la fin de la guerre prcdente[737]. Aprs
cette expdition, ils se portrent du ct o L. Manlius s'avanait, et
s'embusqurent dans un bois qu'il devait traverser.

      Note 734: [Grec: Ton arithmon ontas eis ekateran tn polis eis
      exakischilious...] Polyb. l. III, p. 193.

      Note 735: [Grec: Prosagoreusantes Plakentian]. Polyb. l. III, p.
      193.

      Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt. Tit. Liv. l.
      XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.

      Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus
      Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.--Tit. Liv.
      l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.

La fort o Manlius vint s'engager tait paisse, embarrasse de
broussailles, et coupe seulement par un chemin troit. Assailli
brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement
regagner la plaine; mais l, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua
sa marche en sret tant qu'il trouva des lieux dcouverts; contraint de
nouveau  s'engager dans les bois, il manqua d'y prir; son arrire-garde,
rompue et disperse, laissa derrire elle huit cents morts, un grand
nombre de prisonniers et six tendards[738]; le reste de l'arme courut se
renfermer  Tanetum ou Tante, village boen situ sur le P, occup et
fortifi par les Romains, comme Mutine, durant la dernire guerre. Manlius
y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivrent de
la part des Cnomans de Brixia qui tenaient pour la rpublique[739]. Ds
que ces vnemens furent connus, le prteur Atilius partit de Rome avec un
corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu' Tante.

      Note 738: Ubi rurss sylv intrat, tm postremos adorti, cum magn
      trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex
      signa ademre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.

      Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c.
      25.

Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrnes, non sans obstacle,
car les peuplades ibriennes n'avaient cess de le harceler pendant sa
marche; chaque jour il avait eu quelque combat  livrer, mme quelque
village  prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant
jet l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencrent 
se dfier de ses dclarations pacifiques, et  croire que son vritable
dessein tait de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se prparrent,
et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des
Pyrnes, allrent camper prs d'Illiberri[742], ils trouvrent les tribus
indignes rassembles en armes  Ruscinon et toutes prtes  leur disputer
le passage. Annibal ne ngligea rien pour les rassurer; il fit demander une
entrevue  leurs chefs, protestant qu'il tait venu comme hte et non comme
ennemi, et qu'il ne tirerait l'pe qu'autant que les Gaulois eux-mmes l'y
forceraient[743]; il leur offrit mme de se rendre prs d'eux  Ruscinon,
s'ils rpugnaient  le venir trouver dans son camp. Une confrence eut lieu
non loin d'Illiberri; et les protestations du gnral Carthaginois, son
argent surtout, dissiprent toutes les craintes. Il en rsulta un trait
d'alliance, clbre par la singularit d'une de ses clauses: on y stipulait
que si les soldats carthaginois donnaient sujet  quelques plaintes de la
part des indignes, ces plaintes seraient portes devant Annibal ou devant
ses lieutenans en Espagne; mais que les rclamations des Carthaginois
contre les indignes seraient juges sans appel par les femmes de ces
derniers[744]. Cette coutume de soumettre  l'arbitrage des femmes les plus
importantes dcisions politiques, particulire aux Aquitains et aux
Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le
respect et la condescendance dont la civilisation ibrienne entourait les
femmes: les hommes, si l'on en croit le tmoignage des historiens,
n'avaient pas  se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois,
quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient
mis les armes  la main, leurs femmes s'taient riges en tribunal pour
examiner le prtexte de la guerre, et, le dclarant injuste et illgitime,
s'taient prcipites entre les combattans pour les sparer[745]. Chez les
Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la mme autorit ft laisse
 ce sexe; on verra plus tard qu'il y tait rduit  la plus complte
servitude[746].

      Note 740: [Grec: Tinas poleis kata kratos eln... meta polln de
      kai megaln agnn...] Polyb. l. III, p. 189.

      Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad
      arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt. Tit. Liv.
      l. XXI, c. 24.

      Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibrienne Ville-Neuve.

      Note 743: Hospitem se Galli non hostem advenisse: nec stricturum
      ant gladium, si per Gallos liceat, qum in Italiam venisset. Tit.
      Liv. 1. XXI, c. 24.

      Note 744: [Grec: Keln men egkalountn Karchdoniois, tous en
      Ibria Karchdonin egkalsi tas Keltn gynaikas.] Plutarq. de
      virtut. mulier, p. 246.

      Note 745: [Grec: Ai gynaikes en mes tn opln genomenai, kai
      paralabousai ta neik ditsan outs amempts kai diekrinan
      ste...] Plutarch. de virtut. mulier. loco. citat.--Polyn. l.
      VII, c. 50.

      Note 746: T. II, part. 2.

De Ruscinon, les troupes puniques se dirigrent vers le Rhne,  travers le
pays des Volkes, qu'elles trouvrent presque dsert, parce qu' leur
approche ces deux nations s'taient retires au-del du fleuve o elles
avaient form un camp dfendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il
aperut une multitude d'hommes arms, cavaliers et fantassins, qui
garnissaient la rive oppose. Sa conduite fut la mme qu' Ruscinon. Il
commena par rassurer ceux des Volkes qui taient rests  l'occident du
Rhne, en maintenant dans son arme une discipline svre; il fit ensuite
publier parmi les indignes qu'il achterait tous les navires de transport
que ceux-ci voudraient lui cder; et comme les nations riveraines du Rhne
faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies
massaliotes, soit avec la cte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs
Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amens; il y
joignit les batelets qui servaient  la communication des deux rives. De
plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois,
construisirent sous leurs yeux,  la manire du pays, des canots d'un seul
tronc d'arbre creus dans sa longueur; et toute l'arme s'tant mise 
l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prte[748].

      Note 747: [Grec: Dia to tais ek ts thalatts emporeiais pollous
      chrsthai tn paroikountn ton Rodanon.] Polyb. l. III, p. 195.

      Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, matresses du bord oppos,
pouvaient empcher le dbarquement, ou du moins le gner beaucoup. Annibal,
durant ces deux jours n'tait pas rest oisif, il avait fait amener devant
lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant
les gus du fleuve, il avait conclu qu' vingt-cinq milles au-dessus du
lieu o il se trouvait[749] (il tait  quatre journes de la mer[750]), le
Rhne, se divisant pour former une petite le et perdant de sa profondeur
et de sa rapidit, pouvait tre travers avec moins de danger. Il envoya
donc,  la premire veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une
partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus
secrtement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir  l'improviste les
campemens des Volkes, ds que l'arme commencerait son dbarquement. Hannon
partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu
indiqu, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des
radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprts, jetant leurs habits sur
des outres et se mettant eux-mmes sur leurs boucliers, traversrent d'un
bord  l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passrent au moyen
de trains grossirement fabriqus. Aprs vingt-quatre heures de halte,
Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il
avait effectu le passage et qu'il n'tait plus qu' une petite distance
des Volkes. C'est ce qu'attendait le gnral carthaginois pour commencer
l'embarquement. L'infanterie avait dj ses barques toutes prtes et
convenablement ranges; les gros bateaux taient pour les cavaliers, qui
presque tous conduisaient prs d'eux leurs chevaux  la nage; et cette file
de navires, placs au-dessus du courant, en rompait la premire
imptuosit, et rendait la traverse plus facile aux petits esquifs[752].
Outre les chevaux qui passaient  la nage (c'tait le plus grand nombre),
et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient t
placs  bord tout enharnachs, afin de pouvoir tre monts aussitt le
dbarquement[753]. Jusqu' ce que l'affaire et t dcide, Annibal laissa
ses lphans sur la rive droite.

      Note 749: Ind millia quinque et viginti ferm. Idem, c. 27.

      Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.

      Note 751: Hispani, sine ull mole, in utres vestimentis conjectis,
      ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt. T. L.
      l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de Roquemaure.

      Note 752: Tranquillitatem infr trajicientibus lentribus prbebat.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.

      Note 753: Equorum pars magna nantes locis  puppibus trahebantur;
      prter eos, quos instratos frenatosque, ut extempl egresso in
      ripam equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.

A la vue des premires barques, les Volkes entonnrent le chant de guerre,
et se rangrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes
et agitant leurs boucliers sur leur ttes[754]; puis des dcharges de
flches et de traits partirent et continurent sans interruption, de leurs
rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'vnement, une gale
frayeur saisit les deux armes; d'un ct, les hurlemens des Gaulois et
leurs traits dont le ciel tait obscurci; de l'autre, ces barques
innombrables charges d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des
coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou
s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de
navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la mme force
et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout--coup de
grands cris se font entendre, et des flammes s'lvent derrire l'arme des
Volkes; c'tait Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp.
Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp o se trouvent leurs
femmes; les autres font face  Hannon; tandis que les Carthaginois
d'Annibal dbarquent sans trop de pril, et  mesure qu'ils dbarquent se
forment en bataille sur le rivage. Le combat n'tait plus gal, et les
Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines.
Annibal acheva  son aise le dbarquement du reste de l'arme et celui de
ses lphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].

      Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque
      moris sui, quatientes scuta supr capita, vibrantesque dextris
      tela. Idem, c. 28.

      Note 755: Tit. Liv. loc. citt.--Polyb. l. III, p. 197.

      Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.

Le lendemain, ayant t inform que la flotte romaine, forte de soixante
vaisseaux longs, avait abord  Massalie, et que le consul P. Cornlius
Scipion tait dj camp prs de l'embouchure du Rhne, il fit partir dans
cette direction cinq cents claireurs numides. Le hasard voulut que ce
jour-l mme, tandis que l'arme romaine se remettait des fatigues de la
traverse, le consul envoyt dans la direction contraire une reconnaissance
de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se
rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent
soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux
Numides, qui laissrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de
ce combat jeta de l'hsitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque
temps indcis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait
chercher d'abord cette arme romaine pour qui la fortune paraissait se
dclarer. Une dputation de la Gaule Cisalpine, arrive  propos dans son
camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boes, le raffermit dans son
premier projet. Ces dputs venaient lui servir de guides; et ils prirent
au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les
chances de son entreprise[758]. Il se dcida donc  marcher sans plus de
retard droit aux Alpes; afin d'viter la rencontre de l'arme romaine, il
prit un dtour et se dirigea immdiatement vers le cours suprieur du
Rhne.

      Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars
      Gallorum; victi amplis ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c.
      30. Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois  la solde de
      Massalie.

      Note 758: Avertit  prsenti certamine Boiorum legatorum regulique
      Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore
      affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.

L'arme carthaginoise tait loin de partager la confiance de son gnral.
Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiter; mais
ce qu'elle redoutait surtout, c'tait la longueur du chemin, la hauteur et
la difficult de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous
des formes effrayantes. Annibal travaillait  dissiper ces terreurs. Durant
les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les
encourageait. Ces Alpes qui vous pouvantent, leur disait-il, sont
habites et cultives; elles nourrissent des tres vivans. Vous voyez ces
ambassadeurs boens: pensez-vous qu'ils se soient levs en l'air sur des
ailes? Leurs anctres n'ont pas pris naissance en Italie; c'taient des
trangers arrivs de bien loin pour former leur tablissement, et qui,
tranant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont
cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous
vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et
d'insurmontable pour un soldat arm qui ne porte avec lui que son quipage
militaire? Vous montrerez-vous infrieurs aux Gaulois que vous venez de
vaincre[759]?

      Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublim elatos
      Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum prter
      instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile
      esse?.... Proind cederent genti per eos dies totis ab se vict.
      Tit. Liv. l. XXI, c. 30.

Aprs quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhne, Annibal
arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isre, dans un canton fertile et
bien peupl que les habitans nommaient l'_le_[760], parce qu'il tait
entour presque de tous cts par le Rhne, l'Isre, le Drac qui se jette
dans l'Isre, et la Drme qui se jette dans le Rhne. Deux frres, enfans
du dernier chef, se disputaient la souverainet de ce canton. L'an,
auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait t
chass du trne par son frre, que soutenaient tous les jeunes guerriers du
pays. Les deux partis ayant remis la dcision de leur querelle au jugement
d'Annibal, le Carthaginois se dclara en faveur de Brancus, ce qui lui
valut une grande rputation de sagesse, parce que tel avait t l'avis des
vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui
fournit des vivres, des provisions de toute espce, et surtout des
vtemens, dont la rigueur de la saison faisait dj sentir le besoin; il
l'accompagna en outre jusqu'aux premires valles des Alpes, pour le
garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la
frontire. En quittant l'le, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux
Alpes; il dvia un peu au midi, pour gagner le col du mont
Genvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isre, puis la rive gauche du
Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et
remonta ce torrent, tantt sur une rive, tantt sur l'autre[762].

      Note 760: [Grec: ke pros ts kaloumenn Nson chran poluschlon
      kai sitophoron.] Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insul
      nomen inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

      Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

      Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M.
      Letronne, Journ. des Savans. Janv. 1819.

Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commena  gravir les
Alpes. L'aspect de ces montagnes tait vraiment effrayant; leurs masses
couvertes de neige et dglace, confondues avec le ciel;  peine quelques
misrables cabanes parses sur des pointes de rochers; des hommes  demi
sauvages dans un hideux dlabrement; le btail, les chevaux, les arbres,
grles et rapetisss; en un mot, la nature vivante et la nature inanime
frappes d'un gal engourdissement[763]: ce spectacle de dsolation
universelle frappa de tristesse et de dcouragement l'arme carthaginoise.
Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et dcouvert, sa marche fut
tranquille et nul ennemi ne l'inquita; mais parvenue dans un endroit o le
vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un troit
passage, elle aperut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient
les hauteurs. Bord d'un ct par d'normes roches  pic, de l'autre par
des prcipices sans fond, ce passage ne pouvait tre forc sans les plus
grands prils; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade,
fussent tombs  l'improviste sur l'arme dj engage dans le dfil, nul
doute qu'elle y serait reste presque tout entire. Annibal fit faire
halte, et dtacha, pour aller  la dcouverte, les Gaulois qui lui
servaient de guides[764]; mais il apprit bientt qu'aucune autre issue
n'existait, et  qu'il fallait de toute ncessit emporter celle-ci ou
retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'tait pas douteux: il
ordonna de dployer les tentes, et de camper  l'ouverture du dfil
jusqu' ce qu'il se prsentt une occasion favorable.

      Note 763: Nives clo prop immist, tecta informia imposita
      rupibus, pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et
      inculti, animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l.
      XXI, c. 32.

      Note 764: Gallis ad visenda loca prmissis. Tit. Liv. l. XXI, c.
      32.--Polyb. l. III, p. 204.

Cependant les guides gaulois, s'tant abouchs avec les montagnards,
dcouvrirent que les hauteurs taient occupes pendant le jour seulement,
et qu' la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les
villages. Annibal, sur cet avis, commena ds le soleil lev une fausse
attaque, comme si son projet et t de passer en plein jour et  main
arme; il continua cette manoeuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit
allumer les feux comme  l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu
de la nuit, s'tant mis  la tte de son infanterie, il traversa le dfil
dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions
que les Gaulois venaient de quitter. Aux premires lueurs du matin, le
reste de l'arme se mit en marche le long du prcipice. Les montagnards
sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumes
lorsqu'ils virent l'infanterie lgre d'Annibal au-dessus de leurs ttes,
et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avanaient en
toute hte; ils ne perdirent point courage: habitus  se jouer des pentes
les plus rapides, ils se mirent  courir sur le flanc de la montagne
faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les
Carthaginois eurent ds lors  lutter tout ensemble et contre l'ennemi et
contre les difficults du terrein, et contre eux-mmes, car dans ce
tumulte, ils se choquaient et s'entranaient les uns les autres. Mais
c'tait des chevaux que provenait le plus grand dsordre: outre la frayeur
que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par
l'cho, s'ils venaient  tre blesss ou frapps seulement, ils se
cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il
y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se dbattant ils firent
tomber au fond des abmes, et l'on et cru entendre le fracas d'un vaste
croulement, lorsque, prcipits eux-mmes, ils allaient avec toute leur
charge rouler et se perdre  des profondeurs immenses[765].

      Note 765: Ind ruin maxim modo, jumenta cum oneribus
      devolvebantur. Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.

Annibal, tmoin de ce dsordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la
hauteur avec son dtachement, dans la crainte d'augmenter encore la
confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupes, et le risque qu'il
courait de perdre ses bagages, ce qui et infailliblement entran la ruine
de l'arme entire, il se dcida  descendre, et du premier choc il eut
bientt balay le sentier. Toutefois il ne put excuter ce mouvement sans
jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du
moment que les chemins eurent t dgags par la retraite des montagnards,
l'ordre se rtablit, et ensuite l'arme carthaginoise dfila si
tranquillement, qu' peine entendait-on quelques voix de loin en loin.
Annibal prit d'assaut le village fortifi qui servait de retraite aux
montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le btail qu'il y trouva
nourrit son arme durant trois jours, et comme la route devenait meilleure
et que les indignes taient frapps de crainte, ces trois jours se
passrent sans accident[766].

      Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.

Le quatrime, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays
de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua
par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber.
Des chefs et des vieillards dputs par ce peuple vinrent le trouver,
portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et
lui dirent: que le malheur d'autrui tant pour eux une utile leon, ils
aimaient mieux prouver l'amiti que la valeur des Carthaginois, et que,
prts  excuter ponctuellement tout ce qui leur serait command, ils lui
offraient des vivres et des guides pour sa route[769]. En garantie de leur
foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance
aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis
dclars, et leur rpondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui
livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mmes apportes sur la route;
mais bien loin de se croire avec des amis srs, il ne se mit  la suite de
leurs guides, qu'aprs avoir pris toutes les prcautions que sa prudence
ingnieuse put imaginer. Il plaa  son avant-garde la cavalerie et les
lphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait
les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne
l'arrire-garde avec l'lite de l'infanterie; on le voyait s'avancer
lentement, pourvoyant  tout, et portant autour de lui des regards inquiets
et attentifs. Arriv  un chemin troit que dominaient les escarpemens
d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui
l'attaqurent tout  la fois en tte, en queue et sur les flancs; ils
russirent  couper son arme et  s'tablir eux-mmes sur le chemin, de
sorte qu'Annibal passa une nuit entire spar de ses bagages et de sa
cavalerie[770].

      Note 767: Perventum ind ad frequentem cultoribus alium, ut inter
      montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.

      Note 768: [Grec: Symphronsantes epi dol, synntn aut thallous
      echontes kai stephanous.] Polyb. l. III, p. 205.

      Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle
      qum vim experiri Poenorum: itaque obedienter imperata facturos;
      commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.
      --Polyb. l. III, l. c.

      Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine
      viam insedre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis
      acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.

Le lendemain les deux corps d'arme se runirent, et franchirent ce second
dfil non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes.
Depuis ce moment les montagnards ne se montrrent plus que par petits
pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrire-garde et enlevant les
traneurs. Les lphans, dans les chemins troits et dans les pentes
rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois taient srs
de n'tre point inquits dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait
l'approche de ces normes animaux si tranges pour lui[771]. Plusieurs fois
Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frays;
plusieurs fois il s'gara soit par la perfidie des guides, soit par les
fausses conjectures qui, voulant suppler  l'infidlit des informations,
engageaient l'arme dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf
jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers
mridional, dans un endroit d'o la vue embrassait, dans toute son tendue,
le magnifique bassin qu'arrose le P. L il fit halte, et pour ranimer ses
compagnons rebuts par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore
 souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de
Rome, puis les villages gaulois qui se dployaient sous leurs pieds[772]:
L bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir
les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].

      Note 771: [Grec: Megistn d'aut pareicheto chreian ta thria
      kath' on an gar topon uparchoi ts poreia tauta, pros touto to
      meros out etolmn oi polemioi prosienai to paradoxon ekplttomenoi
      ts tn zn phantasias.] Polyb. l. III, p. 206, 207.

      Note 772: [Grec: Endeiknumenos autois ta peri ton Padon pedia...
      ama de kai ton ts Roms auts topon upodeiknun...] Idem, p. 207.

      Note 773: Mnia eos transcendere non Itali mod, sed etiam urbis
      Rom. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

      Note 774: Polyb. l. II, p. 207.

Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes,
et, le quinzime jour depuis son dpart de l'Ile, vainqueur de tous les
obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins.
Son arme tait rduite  vingt-six mille hommes, savoir: douze mille
fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la
plupart numides, tous dans un tat de maigreur et de dlabrement
pouvantable[775]. Il s'attendait  voir les Cisalpins se lever en armes 
son approche; loin de l, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres,
repoussrent son alliance, et lui refusrent des vivres qu'il demandait;
Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un
exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea
Taurinum, chef lieu du pays, aprs quoi, il descendit la rive gauche du P,
se portant sur la frontire insubrienne[776].

      Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.

      Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.

Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, compose des
Vntes, des Cnomans, des Ligures des Alpes, gagns  la cause romaine,
s'opposait avec vigueur  tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui
comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la
confdration boenne, avait embrass le parti de Carthage, mais le
soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boes surtout, qui avaient tant
contribu  jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient
froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien
chang. A l'poque o les propositions d'Annibal furent accueillies avec
enthousiasme, la Gaule tait humilie et vaincue, des troupes romaines
occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses
villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crmone et de Placentia,
depuis la dfaite de L. Manlius dans la fort de Mutine, les Boes et les
Insubres, satisfaits d'avoir recouvr leur indpendance par leurs propres
forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'trangers, dont
l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une mdiocre confiance.

D'ailleurs, l'arme romaine destine  agir contre Annibal n'avait pas
tard  entrer dans la Cispadane, o elle campait sur les terres des
Anamans, comprimant les Boes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant
les Insubres, dont elle n'tait spare que par le P[777]. Sa prsence
donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'taient mis  ravager
le territoire insubrien. Les Insubres et les Boes, contraints par menace,
avaient mme conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et
alarm de cet tat de choses, Annibal, aprs avoir donn, au sige de
Taurinum, un exemple svre, marchait vers les Insubres, afin de fixer de
force ou de gr leur irrsolution. De son ct, Scipion, qui avait quitt
la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des lgions de la
Cisalpine, avant qu'Annibal et atteint les bords du Tsin, vint camper
prs du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armes
carthaginoise et romaine, ne tardrent pas  se trouver en prsence[779].

      Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subit adventus
      consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

      Note 778: [Grec: Tines de kai sustrateuein nagkazonto tois
      Romaiois.] Polyb. l. III, p. 212.

      Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce
combat dpendait la dcision des Gaulois, et par consquent sa ruine ou son
triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une arme faible
en nombre, extnue par des fatigues et des privations inoues. Voulant
remonter ses soldats dcourags, il eut recours  un spectacle capable de
remuer fortement ces imaginations grossires. Il rangea l'arme en cercle
dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards,
pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison,
avaient t durement traits; leurs corps dcharns et livides portaient
l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient t
fustigs. Mornes et le visage baiss, ils attendaient en silence ce que les
Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaa, non loin de l, des armes
pareilles  celles dont leurs rois se servaient dans les combats
singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires  la
faon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre
ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches prsens et la libert. Tous
n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mls dans une
urne, furent tirs deux  deux;  mesure qu'ils sortaient, on voyait les
jeunes captifs, que le sort avait dsigns, lever les bras au ciel avec
transport, saisir une pe en bondissant, et se prcipiter l'un contre
l'autre. Tel tait, dit un historien, le mouvement des esprits,
non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des
spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que
ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780]. Annibal saisit le moment; il
harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les
rduire  la condition de ces misrables esclaves, et le pillage de
l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre,
il en crasa la tte d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces
dieux de l'craser ainsi lui-mme, s'il tait infidle  ses
promesses[781].

      Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem mod conditionis
      homines erat, sed etiam inter spectantes vulg, ut non vincentium
      magis qum ben morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c.
      42.

      Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42,
      43.

Voyant ses soldats chauffs  son gr, il se mit  la tte de sa cavalerie
numide pour aller reconnatre les positions de l'ennemi; le mme dessein
avait loign Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrrent, et se
chargrent aussitt. Scipion avait plac au centre de son corps de bataille
des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cnomane; ils furent
enfoncs par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'clair, ne
portaient ni selle ni mords. Le consul, bless et renvers  terre, ne dut
la vie qu'au courage de son jeune fils. Les lgions battirent en retraite
la nuit suivante, repassrent le P et reprirent leur premire position
sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaa son camp  six
milles du leur. Le combat du Tsin n'avait t qu'un engagement de
cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre arme,
mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens
accoururent le fliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le
Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna mme
 ses fourrageurs de respecter le territoire des Cnomans et des autres
peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indcision, tenaient
encore pour la cause de ses ennemis[782].

      Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c.
      44, 45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.

A peine les Carthaginois taient-ils arrivs en vue de Placentia, que le
camp romain fut le thtre d'une dfection sanglante. Deux mille fantassins
et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps
auxiliaires que le consul Scipion s'tait fait livrer de force par les
Boes et les Insubres, prirent tout  coup les armes vers la quatrime
heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil rgnaient dans tout le
camp, et se jetrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des
leurs. Un grand nombre de Romains furent blesss; un grand nombre furent
tus; les Gaulois, aprs leur avoir coup la tte, sortirent, et, prcds
de ces trophes sauvages, se prsentrent aux portes du camp
d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'loges et d'argent, mais il
les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler  ses
intrts: il esprait que la crainte des vengeances du consul forcerait
leurs compatriotes  se ranger, bon gr mal gr, immdiatement, sous ces
drapeaux. Il reut en mme temps une ambassade solennelle des Boes, qui
offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevs par ruse au
sige de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de
s'en servir  retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de
la rpublique[784]. Quant  Scipion, ds qu'il vit Annibal s'approcher, il
quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre  l'abri de la cavalerie
numide, que la journe du Tsin lui avait appris  redouter, il alla se
retrancher au-del de la Trbie, sur les hauteurs qui bordent cette
rivire. L'arme carthaginoise plaa  son camp prs de l'autre rive.

      Note 783: [Grec: Pollous men apekteinan, ouk oligous de
      katetraumatisan telon de tas kephalas aptemontes tn tethnetn,
      apechroun pros tous Karchdonious.] Polyb. l. III, p. 219.

      Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.

Le territoire des Anamans tait donc le thtre de la guerre et devait
l'tre long-temps, car Scipion, renferm dans ses palissades et sourd aux
provocations d'Annibal, refusait obstinment de combattre. Presss tout 
la fois par les deux armes, les Anamans, voulant viter de plus grands
ravages, prtendaient garder la neutralit: c'tait tout ce que demandaient
les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. Je ne suis venu
que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colre; c'est pour dlivrer
la Gaule que j'ai travers les Alpes[785]. Irrit de leur inaction, et
ayant d'ailleurs puis ses provisions de bouche, il fit durement saccager
le pays entre la Trbie et le P. Irrits  leur tour, ces peuples
offrirent au consul de se dclarer hautement pour lui, s'il arrtait par sa
cavalerie les dprdations des fourrageurs numides; ils se plaignirent mme
que leurs maux actuels, ils les devaient  leur prdilection marque pour
la cause romaine: Punis de notre attachement  la rpublique,
disaient-ils, nous avons droit de rclamer que la rpublique nous
protge[786].

      Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos,
      dictitans. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

      Note 786: Auxilium Romanorum terr, ob nimiam cultorum fidem in
      Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

Scipion, instruit  se dfier de l'attachement des Gaulois, laissa les
Numides dvaster tranquillement leurs terres; mais le second consul
Sempronius, jaloux et prsomptueux, tandis que son collgue tait retenu
sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte
division au-del de la Trbie charger quelques escadrons de fourrageurs qui
battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce lger
avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rva plus qu'une grande
bataille et la dfaite complte d'Annibal, qui, de son ct, s'empressa de
faire natre une occasion qu'il dsirait encore plus vivement: rien ne fut
si ais au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le pige. Sempronius
passa la Trbie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de
Cnomans; Annibal comptait dans son arme quatre mille Gaulois auxiliaires,
ce qui portait ses forces  trente mille hommes, cavalerie et infanterie.
De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis
que la cavalerie romaine fuyait  toute bride devant les Numides, Annibal,
ayant dirig tous ses lphans runis contre la division cnomane, l'crasa
et la mit en droute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'minens
services dans cette journe importante, prlude de ses deux grands
triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque
totalit appartenait aux rangs de ces braves allis[787].

      Note 787: [Grec: Synebaine gar oligous men tn Ibrn kai Libyn,
      tous de pleious apollenai tn Keltn.] Polyb. l. III, p. 227.
      --Tit. Liv. l. XXI, c. 52.


ANNEE 217 avant J.-C.

La fortune d'Annibal tait ds lors consolide; plus de soixante mille
Boes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses
drapeaux, et portrent ses forces  quatre-vingt-dix mille hommes[788].
Avec une telle disproportion entre le noyau de l'arme punique et ses
auxiliaires, Annibal n'tait plus en ralit qu'un chef de Gaulois; et si,
dans les instans critiques, il n'eut pas  se repentir de sa nouvelle
situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les
inconvniens. Rien n'galait, dans les hasards du champ de bataille,
l'audace et le dvouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il
n'avait ni l'habitude ni le got de la subordination militaire. La hauteur
des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la
guerre que telle qu'il la faisait lui-mme, comme un brigandage hardi,
rapide, dont le moment prsent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu
marcher sur Rome immdiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans
quelqu'une des provinces allies ou sujettes de la rpublique, en trurie,
ou en Ombrie, pour y vivre  discrtion dans le pillage et la licence.
Annibal essayait-il de reprsenter qu'il fallait mnager ces provinces,
afin de les gagner  la cause commune, les Cisalpins clataient en
murmures; les combinaisons de la prudence et du gnie ne paraissaient 
leurs yeux qu'un vil prtexte pour les frustrer d'avantages qui leur
taient lgitimement dvolus. Contraint de cder, Annibal se mit en route
pour l'trurie, avant que l'hiver ft tout--fait achev. Mais des froids
rigoureux et un ouragan terrible l'arrtrent dans les dfils de
l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien dcid  braver le
mcontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, o s'taient
renferms en partie les dbris de l'arme de Scipion.

      Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

      Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.

Son retour porta au degr le plus extrme l'exaspration des Cisalpins; ils
l'accusrent d'aspirer  la conqute de leur pays; et au milieu mme de son
camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y chappa que par
les prcautions sans nombre que lui suggrait un esprit inpuisable en
ruses. Une de ces prcautions, s'il faut en croire les historiens, tait de
changer chaque jour de coiffure et de vtemens[791], paraissant tantt sous
le costume d'un jeune homme, tantt sous celui d'un homme mr ou d'un
vieillard; et par ces travestissemens subits et multiplis, ou il se
rendait mconnaissable, ou du moins il imprimait  ses grossiers ennemis
une sorte de terreur superstitieuse[792]. tant parvenu ainsi  gagner du
temps, ds qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour
Artium, o le consul Flaminius avait rassembl une forte arme.

      Note 790: Petitus sp principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c.
      1.--Polyb. l. III, p. 229.

      Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis. Tit. Liv.
      l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.

      Note 792: [Grec: Auton oi Keltoi... presbytn orntes eita neon,
      eita mesaipolion, kai synechs eteron ex etoron, thaumazontes
      edokoun theioteras physes lachein.] Appian. Bell. Annibal. p.
      315.

Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Artium; le plus
frquent, qui tait aussi le plus long, traversait des dfils dont les
Romains taient matres; l'autre,  peine fray, passait par des marais que
le dbordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'tait ce
dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il tait le plus court, et que
l'ennemi ne songeait pas  le lui disputer. A son dpart, les troupes
gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; 
peine virent-elles la route o il s'engageait, qu'elles se mutinrent et
voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque
par force, qu'il les entrana avec lui dans ces marais. Une fois engags,
Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pnible et le plus
dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la
cavalerie numide l'arrire-garde; et les Cisalpins le corps de
bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle
enfont quelquefois jusqu' mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait
pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois
arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et
glissant, d'o ils ne pouvaient se relever s'ils venaient  tomber;
essayaient-ils de marcher sur les cts de la route, ils s'abmaient dans
les gouffres et les fondrires. Plusieurs tentrent de rtrograder, mais la
cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de
l'arme. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au dsespoir, se
coucher sur les cadavres amoncels des hommes et des chevaux, ou sur les
bagages jets  et l, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre
jours et trois nuits, l'arme chemina dans ces marais, sans prendre ni
repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols
ne fussent point comparables  celles des Gaulois, elles ne laissrent pas
d'tre trs-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines
causrent  Annibal la perte d'un oeil. Malgr tout, ds qu'on eut touch la
terre ferme, ds que les tours d'Artium parurent dans le lointain,
oubliant leur colre et leurs maux, les Gaulois furent les premiers  crier
aux armes[794].

      Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id
      agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem ind cum
      expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.

      Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
      --Paul. Oros. l. IV, c. 15.

Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserre d'un ct
par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymne, au fond par
des collines. On entrait dans ce triangle par une troite chausse, non
loin de laquelle Annibal avait cach un corps de Numides; le reste de son
arme tait rang en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A
peine l'arrire-garde romaine eut-elle dpass la chausse, que les
Numides, accourant  toute bride, s'en emparrent et attaqurent Flaminius
en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut
une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait
depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nomm Ducar[795],
remarqua le gnral romain, qu'il connaissait de vue. Voil, cria-t-il 
ses compatriotes, voil l'homme qui a gorg nos armes, ravag nos champs
et nos villes; c'est une victime que j'immole  nos frres
assassins[796]. En disant ces mots, Ducar s'lance  bride abattue,
culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'cuyer du consul, qui
s'tait jet en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul
lui-mme, qu'il perce de part en part, le renverse  terre, et saute de
cheval pour lui couper la tte ou pour le dpouiller. Les Romains
accourent; mais les Gaulois sont l pour leur faire face, ils les
repoussent et compltent la droute. Les Romains laissrent sur la place
quinze mille morts; du ct d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents
hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services
signals, les Carthaginois abandonnrent aux Cisalpins la plus grande
partie du butin trouv dans le camp de Flaminius[798].

      Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.--Silius Italic. l.
      V, v.

      Note 796: Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui
      legiones nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam
      ego hanc victimam Manibus peremptorum fd civium dabo. Tit. Liv.
      l. XXII, c. 6.

      Note 797: [Grec: Oi men gar pantes eis chilious kai pentalosious
      Ipeson, n san oi pleious Keltoi.] Polyb. l. III, p. 236.

      Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.

Du champ de bataille de Thrasymne, Annibal passa dans l'Italie
mridionale, et livra une troisime bataille aux Romains, prs du village
de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait
alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de
cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille
Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaa leur cavalerie  l'aile droite
et au centre leur infanterie, qu'il runit  l'infanterie espagnole, et
qu'il commanda lui-mme en personne; les fantassins gaulois, comme ils le
pratiquaient dans les occasions o ils taient dcids  vaincre ou 
mourir, jetrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la
ceinture en haut, arms de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce
furent eux qui engagrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la
terminrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille
clbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus dsastreuse des
dfaites de Rome. Lorsque le gnral carthaginois, mu de piti, criait 
ses soldats d'arrter, d'pargner les vaincus, sans doute que les
Gaulois, acharns  la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans
cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction
d'une vengeance ardemment souhaite et long-temps diffre. Soixante-dix
mille Romains y prirent; la perte, du ct des vainqueurs, fut de cinq
mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].

      Note 799: Gallis prlongi ac sine mucronibus gladii... Galli super
      umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.

      Note 800: [Grec: Tn de Annibou, Keltoi men epeson, eis
      tetrakischilious, Ibres de kai Libyes eis chilious kai
      pentakosious.] Polyb. l. III, p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.


ANNEE 216 avant J.-C.

Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait compts autour de lui aprs
le combat de la Trbie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les
batailles, les maladies, surtout la fatale traverse des marais de
l'trurie, avaient absorb tout le reste: car jusqu'alors ils avaient
moissonn presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes
amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la
Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais
ce n'tait pas l cette race belliqueuse qu'il recrutait nagure sur les
rives du P. Cannes fut le terme de ses succs; et certes la faute n'en
doit point tre impute  son gnie, plus admirable peut-tre dans les
revers que dans la bonne fortune: son arme seule avait chang. Depuis deux
mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction aprs la
bataille de l'Aufide et de son sjour  Capoue; peut-tre lui
reprocherait-elle plus justement de s'tre loign du nord de l'Italie, et
d'avoir laiss couper ses communications avec les soldats qui vainquirent
sous lui  Thrasymne et  Cannes.

Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hta d'en profiter. Deux armes
chelonnes, l'une au nord, l'autre au midi, interceptrent la route entre
la Cisalpine et la grande Grce; celle du nord, par ses incursions ou par
son attitude menaante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la
seconde faisait face aux Carthaginois. L'anne qui suivit la bataille de
Cannes, vingt-cinq mille hommes dtachs des lgions du nord sous le
commandement du prteur L. Posthumius, s'tant aventurs imprudemment sur
le territoire boen, y prirent tous avec leur chef. Quoique le rcit de
cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait
raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que
les historiens romains nous l'ont laiss. Posthumius, pour pntrer au coeur
du pays boen, devait traverser une fort dont nous ne connaissons pas bien
la position; cette fort tait appele par les Gaulois _Lithann_[801],
c'est--dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boes s'y
placrent en embuscade, et imaginrent de scier les arbres sur pied,
jusqu' une certaine distance de chaque ct de la route, de manire qu'ils
restassent encore de bout, mais qu'une lgre impulsion sufft pour les
renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engags dans la route,
qui d'ailleurs tait troite et embarrasse, ils donnrent l'impulsion aux
arbres les plus loigns du chemin, et, l'branlement se communiquant de
proche en proche, la fort s'abattit  droite et  gauche: hommes et
chevaux tombrent crass[802]; ce qui chappa prit sous les sabres
gaulois. Posthumius vendit chrement sa vie; mais enfin il fut tu et
dpouill. Sa tte et son armure furent portes en grande pompe par les
Boes dans le temple le plus rvr de leur nation; et son crne, nettoy
et entour d'or, servit de coupe au grand-prtre et aux desservans de
l'autel dans les solennits religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient
bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura;
car  l'exception des chevaux et du btail, crass en presque totalit par
la chute des arbres, tout le reste tait intact et facile  retrouver: il
suffisait de suivre les files de l'arme ensevelie sous cet immense
abattis.

      Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).

      Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; qu alia in
      aliam instabilem per se ac mal hrentem, ancipiti strage, arma,
      viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.--J. Fronton.
      Stratag. l. I, c. 6.

      Note 803: Purgato ind capite, ut mos iis est, calvam auro
      clavre; idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent,
      poculumque idem sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv.
      l. XXIII, c. 24.


ANNEE 215 avant J.-C.

Cette anne, la superstition romaine et la superstition gauloise se
trouvrent comme en prsence; et certes, dans cette comparaison, la
superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les
Boes vouaient  leurs dieux le crne d'un gnral ennemi tu les armes 
la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux
Gaulois dsarms, et les enterraient vivans sur la place du march aux
boeufs[804].

      Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter qu Gallus
      et Galla, Grcus et Grca, in foro boario sub terr vivi demissi
      sunt in locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.

ANNEE 207 avant J.-C.

Cependant Annibal, confin dans le midi de l'Italie, essaya par un coup
hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rtablir ses communications
avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre  son frre Asdrubal, qui commandait
en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrnes, et de marcher droit
en Italie par la route qu'il avait fraye, il y avait alors prs de douze
ans. Asdrubal reut dans la Gaule un accueil tout--fait bienveillant;
plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des
secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mmes, ne mirent aucun
obstacle  son passage, rassurs qu'ils taient sur les intentions des
Carthaginois, et habitus, depuis le commencement de la guerre,  voir des
bandes d'hommes arms traverser continuellement leurs valles. En deux
mois, Asdrubal avait franchi les Pyrnes et les Alpes; il entra dans la
Cisalpine,  la tte de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et
Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois
cisalpins se runirent aussitt  lui. La prodigieuse rapidit de sa marche
avait mis la rpublique en dfaut: les lgions du nord taient hors d'tat
de lui rsister; et s'il et march immdiatement sur l'Italie centrale
pour oprer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagn en peu de
jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journe de Cannes. Mais
Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, prcipita la ruine
de son frre et la sienne. D'abord il perdit un temps irrparable au sige
de Placentia. La rsistance prolonge de cette colonie ayant permis aux
Romains de runir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster
dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Mtaure, aujourd'hui le Metro;
tandis que Claudius Nron, l'autre consul, alla tenir Annibal en chec dans
le Brutium, avec une arme de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit
sa faute, et voulut la rparer; malheureusement il tait trop tard. Comme
le plan de son frre tait de transporter le thtre de la guerre en
Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui crivit de se mettre en
marche, que lui-mme s'avanait  sa rencontre; mais ayant nglig de
prendre toutes  les prcautions ncessaires pour lui faire tenir cette
dpche, elle fut intercepte, et le consul Nron connut le secret d'o
dpendait le salut des Carthaginois[806].

      Note 805: Non enim receperunt mod Arverni eum, deincepsque ali
      Gallic atque Alpin gentes; sed etiam secut sunt ad bellum. Tit.
      Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius Ital.
      l. XV, v. 496 et seq.

      Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.

Il conut alors un projet hardi qui et fait honneur  Annibal. Prenant
avec lui sept mille hommes d'lite, il part de son camp, dans le plus grand
mystre, et aprs six jours de marche force il arrive sur les bords du
Mtaure, au camp de son collgue Livius; ses soldats sont reus de nuit
sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est chang  l'enceinte des
retranchemens, de peur qu'Asdrubal, souponnant l'arrive de Nron, ne
refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le
lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la
bataille; mais, accoutum  faire la guerre aux Romains, il observe que la
trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux
consuls sont runis, qu'Annibal a prouv une grande dfaite ou que sa
lettre a t intercepte et leur plan dconcert. N'osant livrer bataille
en de telles circonstances, il fait retraite  la hte, en remontant la
rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent,
et ses soldats, marchant au hasard, s'garent et se dispersent. Au point du
jour, comme il faisait sonder la rivire pour trouver un gu, il aperoit
les enseignes romaines qui s'avanaient en bon ordre sur sa trace. Rduit 
la ncessit d'accepter le combat, il fait ranger son arme, et afin
d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise 
Nron et  sa troupe d'lite[807].

      Note 807: Adverss Claudium Gallos opponit, haud tantm eis
      fidens, quantm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l.
      XXVII, c. 48.

Pendant les prparatifs des deux armes, la matine s'coula, et une
chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que
leur avaient laiss les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait
d'ailleurs plusieurs corps qui s'taient gars durant la nuit, et une
multitude de traneurs rests sur les routes. Aussi le combat ne fut pas
long  se dcider; les Espagnols et les Ligures plirent les premiers;
Nron, sans beaucoup de rsistance, culbuta aussi l'arme gauloise[809]. Ce
furent les reprsailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs
d'Asdrubal, tus ou blesss, restrent sur le champ de bataille avec leur
gnral; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des
leurs[810]. Asdrubal, dans cette journe dsastreuse, dploya un courage
digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes dbandes, et quatre
fois il fut abandonn: ayant enfin perdu toute esprance, il se jeta sur
une cohorte romaine, et tomba perc de coups. Vers la fin de la bataille,
arriva, du ct du camp romain, un corps de Cisalpins gars pendant la
nuit;, Livius ordonna de les pargner, tant il tait rassasi de carnage:
Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il  ses soldats, afin qu'ils annoncent
eux-mmes leur dfaite, et qu'ils rendent tmoignage de notre valeur[811].
Pourtant  la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs gorgrent un grand
nombre de Gaulois  que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui,
appesantis par l'ivresse, s'taient endormis sur la paille et sur la
litire de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trsor
public plus de trois cents talents[813].

      Note 808: Jm diei medium erat, sitisque et calor hiantes,
      cdendos capiendosque affatim prbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

      Note 809: Ad Gallos jm cdes pervenerat: ibi minimm certaminis
      fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

      Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18.
      Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu' dix mille
      hommes et celle des Romains qu' deux mille.

      Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostr
      virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.

      Note 812: [Grec: Pollous tn Keltn, en tais stibasi koimmenous,
      dia tn methn, katekopton ierein tropon.] Polyb. l. XI, p. 625.

      Note 813: [Grec: Plei tn treakosin talantn.] Idem. 1,650,000
      fr.

La nuit mme qui suivit la bataille du Mtaure, Nron reprit sa marche, et
retourna dans son camp du Brutium avec autant de clrit qu'il en tait
venu. Se rservant la jouissance de porter lui-mme  son ennemi la
confirmation d'un dsastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de
vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tte de
l'infortun Asdrubal. C'tait l la missive que sa cruaut ingnieuse et
raffine imaginait d'envoyer  un frre. Arriv en vue des retranchemens
puniques, il l'y fit jeter. Cette tte n'tait pas tellement dfigure
qu'Annibal ne la reconnt aussitt. Les premires larmes de ce grand homme
furent pour son pays. O Carthage! s'cria-t-il, malheureuse Carthage! je
succombe sous le poids de tes maux. L'avenir de cette guerre et le sien se
montraient  ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule
cisalpine dcourage mettre bas les armes, et lui-mme, priv de tout
secours, n'ayant plus qu' prir ou  quitter honteusement l'Italie. Telles
sont aussi les penses que lui prte un clbre pote romain, dans une ode
consacre  la gloire de Claudius Nron. C'en est fait, s'crie
douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-del des mers des
messages superbes: la mort d'Asdrubal a tu toute notre esprance, elle a
tu la fortune de Carthage.[814]

      Note 814:

      Carthagini jam non ego nuncios
      Mittam superbos. Occidit, occidit
      Spes omnis et fortuna nostri
      Nominis, Asdrubale interempto.
                        HORAT. carm. l. IV 4.

Cependant Carthage ne renona pas  ses projets sur le nord de l'Italie,
avant d'avoir essay une troisime expdition; Magon, frre d'Asdrubal et
d'Annibal,  la tte de quatorze mille hommes, vint dbarquer au port de
Genua, dans la Ligurie italienne. Ds que le bruit de son dbarquement se
fut rpandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de
Gaulois[815], qui fuyaient les dvastations des Romains, car depuis la
bataille du Mtaure une arme romaine campait au sein de la Cispadane,
brlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de
volontaires isols ne pouvaient suffire au gnral carthaginois, il lui
fallait la coopration franche et entire des nations elles-mmes; il
voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et
dernier effort.

      Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus
      Gallis undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.


ANNEE 205 avant J.-C.

Ayant donc convoqu, prs de lui  Genua, les principaux chefs gaulois, il
leur parla en ces termes: Je viens pour vous rendre la libert, vous le
voyez, car je vous amne des secours; toutefois le succs dpend de vous.
Vous savez assez qu'une arme romaine dvaste maintenant votre territoire,
et qu'une autre arme vous observe, campe en trurie; c'est  vous de
dcider combien d'armes et de gnraux vous voulez opposer  deux gnraux
et  deux armes romaines[816]. Ceux-ci rpondirent: que leur bonne
volont n'tait pas quivoque; mais que ces deux armes romaines dont
parlait Magon taient prcisment ce qui les forait  ne rien prcipiter;
qu'ils devaient  leurs compatriotes,  leurs propres familles de ne point
aggraver imprudemment leur situation dj si misrable. Demande-nous, 
Magon, ajoutrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sret,
tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent
point arrter les Ligures, dont le territoire n'est pas occup. Il leur
est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est
mme juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].

      Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus,
      duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.

      Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occult adjuvari posset:
      Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et
      capessere pro parte bellum quum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.


ANNEE 203 avant J.-C.

Les Ligures ne refusrent pas; seulement ils demandrent deux mois pour
faire leurs leves. Quant aux chefs gaulois, malgr leur refus apparent,
ils laissrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui
firent passer secrtement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu
de temps le Carthaginois se vit  la tte d'une arme considrable; et
entra pour lors dans la Gaule. L, pendant deux ans, il tint tte  deux
armes romaines, mais sans pouvoir jamais oprer sa jonction avec Annibal;
vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et,
bless  la cuisse, il se fit transporter  Gnua, o les dbris de son
arme commencrent  se rallier. Sur ces entrefaites, des dputs
arrivrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frre
aussi, rappel par le snat carthaginois, fut contraint de s'embarquer 
l'autre extrmit de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient
servi fidlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnrent point
dans ses jours de revers. Runis  ceux de leurs compatriotes qui avaient
suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'arme punique[820]  Zama,
dans la journe clbre qui termina cette longue guerre  l'avantage des
Romains, et fit voir le gnie d'Annibal humili devant la fortune de
Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a t signal
par les historiens: Ils se montrrent, dit Tite-Live, enflamms de cette
haine native contre le peuple romain, particulire  leur race[821].

      Note 818: Mago milites... clm per agros eorum mercede conducere:
      commeatus quoque omnis generis occult ad eum  Gallicis populis
      mittebantur. Idem. ibid.

      Note 819: Tit. Liv. ub. supr.

      Note 820: [Grec: To triton ts stratias, Keltoi kai Ligues]. App.
      Bell. pun. p. 22.

      Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur.
      Tit. Liv. l. XXX, c. 33.




CHAPITRE IX.

DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les
tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brlent
Placentia; elles sont dfaites.--La guerre se continue avec des succs
divers.--Trahison des Cnomans; dsastre de l'arme transpadane.--Nouveaux
efforts de la nation boenne; elle est vaincue.--Cruaut du consul Quintius
Flamininus.--Les dbris de la nation boenne se retirent sur les bords du
Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi
Cincibil.--Des migrs transalpins veulent s'tablir dans la Vntie; ils
sont chasss.--La rpublique romaine dclare que l'Italie est ferme aux
Gaulois.

201-170.


ANNEE 201 avant J.-C.

Magon, en partant pour l'Afrique, avait laiss dans la Cispadane un de ses
officiers, nomm Amilcar, guerrier expriment, qui s'tait attir la
confiance et l'amiti des Gaulois durant les dernires expditions
carthaginoises[822]. Reu par eux comme un frre, et admis dans leurs
conseils, Amilcar les aidait des lumires de son exprience. Il les
encourageait chaudement  ne point dposer les armes, soit qu'il s'attendt
 voir bientt les hostilits se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il
et mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutt qu'il n'envisaget
que l'intrt du pays o il trouvait l'hospitalit, et que, ennemi
implacable de Rome, il prfrt une vie dure et agite parmi des ennemis de
Rome  la paix dshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le snat
avait-il t dbarrass de la guerre punique, qu'il s'tait ht de renouer
ses intrigues auprs des nations cisalpines, surtout auprs des Cnomans;
dj il tait parvenu  dtacher de la confdration quelques tribus
liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activit d'Amilcar djourent ces
menes; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces
dfections les eussent affaiblis, et entrana mme la jeunesse cnomane 
prendre les armes malgr ses chefs. La rpublique alarme sollicita son
extradition, les Gaulois la refusrent. Elle s'adressa avec menace au snat
de Carthage; mais le snat de Carthage protesta qu'Amilcar n'tait point
son agent, qu'il n'tait mme plus son sujet; et il fallut que Rome se
contentt de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit
contre eux de grands prparatifs d'armes[824].

      Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat. Tit. Liv. l. XXXI,
      c. 2.

      Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus foedus ictum. Tit. Liv. l. XXXI
      c. 2.

      Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.

L'ouverture des hostilits ne lui fut point heureuse; deux lgions et
quatre cohortes supplmentaires, entres par l'Ombrie sur le territoire
boen, pntrrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de
Mutilum, o elles se cantonnrent; mais au bout de quelques jours, s'tant
cartes dans la campagne pour couper les bls, elles furent surprises et
enveloppes. Sept mille lgionaires, occups aux travaux, prirent sur la
place avec leur gnral, Caus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord 
Mutilum, et, ds la nuit suivante, regagna la frontire dans une droute
complte, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le
voisinage, les runit  son arme, fit quelque dgt sur les terres
boennes, puis revint  Rome sans avoir rien excut de plus
remarquable[826]. Il fut remplac dans son commandement par le prteur
L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille allis latins aux
quartiers d'hiver d'Ariminum.

      Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt csa;
      inter quos ipse C. Oppius prfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

      Note 826: Qui nisi qud populatus est Boorum fines... nihil quod
      esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c.
      2.


ANNEE 200 avant J.-C.

Aux premiers jours du printemps, quarante mille confdrs, Boes,
Insubres, Cnomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar,
assaillirent Placentia  l'improviste, la pillrent, l'incendirent, et,
d'une population de six mille ames, en laissrent  peine deux mille sur
des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le P, ils se dirigrent
vers Crmone,  qui ils destinaient le mme sort; mais les habitans,
instruits du dsastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs
portes et de se prparer  la dfense, dcids  vendre cher leur vie. Ils
envoyrent promptement un courrier au prteur Furius pour lui demander du
secours. Contraint de refuser, Furius transmit au snat la lettre des
Crmonais, avec un tableau inquitant de sa situation et du pril o se
trouvait la colonie. De deux villes chappes  l'horrible tempte de la
guerre punique, crivait-il, l'une est pille et saccage, l'autre cerne
par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crmonais avec le peu
de troupes campes  Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de
nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a dj que trop
enfl l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accrotre encore par la
perte de mon arme[829]. A la rception de cette dpche, le snat donna
ordre  C. Aurlius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ 
Ariminum; quelques affaires retardrent le dpart du consul; mais ses
lgions se dirigrent vers la Gaule  grandes journes.

      Note 827: Dirept urbe, ac per iram, magn ex parte incens, vix
      duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis... Tit.
      Liv.l. XXXI, c. 10.

      Note 828: Duarum coloniarum, qu ingentem illam tempestatem punici
      belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus,
      alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.

      Note 829: Tit. Liv. loc. cit.

Ds qu'elles furent arrives, le prteur L. Furius se mit en route pour
Crmone, et vint camper  cinq cents pas de l'arme des confdrs. Il
avait une belle occasion de les battre par surprise, si, ds le mme jour,
il et men droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, pars
dans la campagne, n'avaient laiss  sa garde que des forces tout--fait
insuffisantes. Furius voulut mnager ses soldats, fatigus par une marche
longue et prcipite, et il laissa aux Gaulois, rests dans le camp, le
temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent
bientt regagn les retranchemens. Ds le lendemain, ils en sortirent en
bon ordre pour prsenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830].
La charge des confdrs fut si imptueuse, et si brusque, que les Romains
eurent  peine le temps de ranger leurs troupes. Runissant tous leurs
efforts sur un seul point, ils attaqurent d'abord l'aile droite ennemie,
qu'ils se flattaient d'craser facilement; voyant qu'elle rsistait, ils
cherchrent  la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile
droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitt que Furius aperut
cette manoeuvre, il fit avancer sa rserve, dont il se servit pour tendre
son front de bataille; au mme instant, il fit charger  droite et  gauche
par sa cavalerie l'extrmit des ailes gauloises; et lui-mme,  la tte
d'un corps serr de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le
rompre. Le centre, que le dveloppement des ailes avait affaibli, fut
enfonc par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les
confdrs, culbuts de toutes parts, regagnrent leur camp dans le plus
grand dsordre; les lgions vinrent bientt les y forcer. Le nombre des
morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts
drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargs de butin tombrent
entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des
principaux chefs cisalpins, prirent en combattant[832]. Deux mille
habitans de Placentia, rduits en servitude par les Gaulois, furent rendus
 la libert et renvoys dans leur ville en ruines. Pour rcompense de
cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trsor public de
Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix
mille d'argent[833].

      Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omiss prd,
      qu in manibus erat, castra repetivre; et postero die in aciem
      progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit. Tit. Liv. lib. XXXI,
      c. 21.

      Note 831: Csa et capta supr quinque et triginta millia, cum
      signis militaribus octoginta, carpentis gallicis, mult prd
      oneratis, plus ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.

      Note 832: Amilcar, dux Poenus, eo prlio cecidit et tres
      imperatores nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.--Paul.
      Oros. l. IV, c. 20.

      Note 833: La livre romaine quivalait  10 onces 5 gros 40 grains
      mtr.


ANNEES 199  197 avant J.-C.

Mais la joie des Romains fut de courte dure. L'anne suivante, le prteur
Cn. Bbius Tamphilus, tant entr tmrairement sur le territoire
insubrien, tomba dans une embuscade o il perdit six mille six cents
hommes; ce qui le fora d'vacuer aussitt le pays[834]. Pendant le cours
de l'anne 198, le consul qui le remplaa se borna  faire rentrer dans
leurs foyers les habitans de Placentia et de Crmone que les malheurs de la
guerre avaient disperss[835].

       Note 834: Prop cum toto exercitu circumventus, supr sex millia
      et sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.

      Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.

Cependant le snat romain se prparait  frapper dans la Gaule des coups
dcisifs. Au printemps de l'anne 197, il ordonna aux consuls, C. Cornlius
Cthgus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en mme temps vers le
P. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, o des troupes boennes,
insubriennes et cnomanes, se runissaient de nouveau; Minucius, longeant
la Mditerrane, commena ses oprations par la Ligurie cispadane, qu'en
peu de temps il parvint  subjuguer, ou du moins  dtacher de l'alliance
des Gaulois, tout entire,  l'exception de la tribu des Ilvates; il
soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse 
vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses lgions sur
les terres boennes. Cthgus, retranch dans une position avantageuse, sur
la rive gauche du P, attendait, pour risquer le combat, que son collgue,
par une diversion sur la rive droite, obliget les confdrs  partager
leurs forces. En effet, ds que la nouvelle se rpandit dans la Transpadane
que le pays des Boes tait  feu et  sang, l'arme boenne demanda 
grands cris que les troupes coalises l'aidassent d'abord  dlivrer son
territoire; les Insubres, de leur ct, soutinrent la mme prtention:
Nous serions fous, rpondirent-ils aux Boes, d'abandonner nos propres
terres au pillage, pour aller dfendre les vtres[837]. Mcontentes l'une
de l'autre, les deux armes se sparrent; les Boes repassrent le P; les
Insubres, runis aux Cnomans, allrent prendre position dans le pays de
ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin,
vint adosser son camp au mme fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du
leur.

      Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur qu se dediderant.
      Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.

      Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent,
      Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

C'tait pour l'ennemi une bonne fortune, que le thtre de la guerre et
t transport sur la terre des Cnomans, ces vieux instrumens de
l'ambition trangre, si long-temps tratres  leur propre race. Aussi se
hta-t-il d'envoyer des missaires dans toutes les villes du pays, surtout
 Brixia[838], o le conseil national des chefs et des vieillards s'tait
rassembl. Gagns par crainte ou par argent, les principaux chefs et les
anciens protestrent aux agens romains qu'ils taient trangers  tout ce
qui s'tait pass, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'tait
tout--fait sans leur aveu; plusieurs mme se rendirent au camp ennemi pour
confrer avec le consul, qui les trouva dvous  ses intrts, mais
incertains sur les moyens de le servir[839]. Cthgus voulut que, par leur
autorit, ou  force d'argent, ils dcidassent l'arme cnomane  passer
immdiatement aux Romains, ou du moins  quitter le camp des Insubres; les
entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable.
Seulement, ils engagrent leur parole que les troupes resteraient neutres
pendant le prochain combat, et mme tourneraient du ct des Romains, si
l'occasion s'en prsentait[840]. Ils entrrent alors en pourparler avec les
chefs de l'arme; en peu de jours, l'odieux complot fut consomm et un
trait secret assura  l'ennemi, dans la bataille qui se prparait, la
coopration active ou tout au moins passive des Cnomans. Bien que ces
intrigues eussent t conduites avec un profond mystre, les Insubres en
conurent quelque soupon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva,
n'osant confier  de tels allis une des ailes de peur que leur trahison
n'entrant la droute de toute l'arme, ils les placrent  la rserve,
derrire les enseignes. Mais cette prcaution fut inutile. Au fort de la
mle, les perfides, voyant l'arme insubrienne plier, la chargrent tout 
coup  dos, et occasionrent sa destruction totale.

      Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput
      gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

      Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse,
      nec publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se
      adjunxisse.... (Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac
      moliri coepit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

      Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut
      si qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos. Tit. Liv. l.
      XXXII, c. 30.

      Note 841: Suberat tamen qudam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l.
      c.

Tandis que ces vnemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait
d'abord dvast les terres des Boes par des incursions rapides; mais
lorsque l'arme boenne eut quitt le camp des coaliss pour venir dfendre
ses foyers, le consul s'tait renferm dans ses retranchemens, attendant
l'occasion de risquer une bataille dcisive. Les Boes la provoquaient avec
ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la dfection des
Cnomans vint branler leur confiance; bientt mme, le dcouragement
gagnant, ils dsertrent leurs drapeaux, pour aller dfendre chacun sa
proprit et sa famille. L'arme consulaire se vit oblige de changer son
plan de campagne[842]. Elle se remit  ravager les terres,  brler les
maisons,  forcer les villes. Clastidium fut livr aux flammes: les
dvastations durrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls
retournrent  Rome, o ils triomphrent, C. Cthgus des Insubres et des
Cnomans, Q. Minucius des Boes. Le premier versa au trsor deux cent
trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et
soixante-dix-neuf mille pices d'argent, portant pour empreinte un char
attel de deux chevaux[844]; le second une quantit d'argent quivalente 
cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre
mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de
la foule, au triomphe de Cthgus, c'tait une troupe de Crmonais et de
Placentins, suivant le char du triomphateur, la tte couverte du bonnet,
symbole de la libert[846].

      Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut
      quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt. T. L.
      l. XXXII, c. 31.

      Note 843: La livre romaine est value, comme nous l'avons dit
      plus haut,  10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le
      savant mmoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et
      romaines, p. 7.

      Note 844: C'tait une monnaie romaine qui portait le nom de
      _bigati_ (scil. nummi), et quivalait  un denier.

      Note 845: L'as valait  cette poque une once (as uncialis); le
      denier peut tre valu  82 centimes.

      Note 846: Cterm magis in se convertit oculos Cremonensium
      Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium.
      Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.


ANNEE 196 avant J.-C.

Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance 
dfendre leur libert, autant Rome mit d'acharnement  vouloir l'touffer.
Pendant l'anne 196, comme pendant la prcdente, les consuls furent
employs tous deux dans la Cisalpine; leur choix mme paraissait dict par
la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'tait distingu comme
prteur dans une des dernires campagnes; l'autre, Claudius Marcellus,
portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se
prparait  le suivre  petites journes, Marcellus, se portant directement
sur la Transpadane, attaqua et dfit l'arme insubrienne, dans une
bataille, o, si les rcits des historiens ne sont pas exagrs, elle
perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, situe
 l'extrmit mridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_
ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit chteaux
qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tte
aux Boes, qui s'taient rassembls en nombre considrable. Mais le jour
mme de son arrive, avant qu'il et achev les retranchemens de son camp,
assailli brusquement, il prouva de grandes pertes, et aprs un combat long
et opinitre, laissa sur la place trois mille lgionnaires ainsi que
plusieurs chefs de distinction[850]. Nanmoins il russit  terminer les
travaux, et une fois retranch, il soutint avec assez de bonheur les
assauts que les Gaulois lui livraient sans relche. Telle tait sa
situation, lorsque son collgue Furius Purpureo entra dans la partie du
territoire boen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu
Sappinia_.

      Note 847: In eo prlio supr XL millia hominum csa,
      Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

      Note 848: _Cm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et
      dans le sens figur, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville
      de Cme.

      Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella ind
      duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

      Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo
      tumultuario prlio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.

A cette nouvelle, les Boes levrent le sige du camp de Marcellus, et
coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boise et
propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait dj du fort de
Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rtrograda; et comme il
connaissait parfaitement le pays, par de longs dtours en plaines, il
russit  rejoindre sans danger son collgue. Les deux consuls runis
dvastrent un grand nombre de villes fortifies et non fortifies, et
Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout o ils promenaient
leurs ravages, les vieillards les femmes, la population dsarme des
campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission  la rpublique
romaine; mais toute la jeunesse, rfugie en armes au fond des forts,
suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et piant l'occasion
favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boes et Romains
traversrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la
Cispadane, et passrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'arme boenne,
dsesprant de faire tomber dans le pige un gnral tel que L. Furius,
accoutum de longue main  ce genre de guerre, franchit le P, et se jeta
sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix
avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrme frontire ligurienne,
charge de butin, lorsqu'elle rencontra l'arme des consuls. Le combat
s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux
partis bien prpars eussent choisi le temps et le lieu  leur convenance.
On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines
nationales ajoutent d'nergie au courage; plus altrs de sang qu'avides de
victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu' peine
laissrent-ils chapper un Gaulois[854]. Pour remercier les dieux de
l'heureuse issue de la campagne, le snat dcrta trois jours de prires
publiques. Le pillage de cette anne valut au trsor public de Rome trois
cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pices
d'argent  l'empreinte d'un char attel de deux chevaux.

      Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt. Tit.
      Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina tait, comme on l'a vu plus haut,
      l'ancien nom de Bononia chez les trusques.

      Note 852: Boii fer omnes, prter juventutem, qu prdandi caus
      in armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem
      venerunt.. Boii negligentis coactum agmen Romanorum quia ipsi
      procul abesse viderentur, improvis agressuros se rati, per
      occultos saltus secuti sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

      Note 853: Lvos, Libuosque qum pervastasset. Tit. Liv. l. XXXIII,
      c. 37.

      Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet
      apparuit: nam ita cdis magis qum victori avidi pugnarunt
      Romani, ut vix nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l.
      XXXIII, c. 37.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.


ANNEE 195 ava nt J.-C.

La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les
plus favorables; le consul L. Valrius Flaccus battit l'arme boenne, prs
de la fort Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut l tout,
Valrius perdit le reste de la saison  faire reconstruire les maisons de
Placentia et de Crmone[855]. Charg, l'anne suivante en qualit de
proconsul, des oprations militaires dans la Transpadane, il y montra plus
d'activit. Une arme boenne, sous la conduite d'un chef nomm Dorulac,
tait venue soulever les Insubres: Valrius attaqua, prs de Mdiolanum,
leurs forces runies, les dfit, et leur tua dix mille hommes[856].

      Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.

      Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.


ANNEE 194 avant J.-C.

Rome dployait contre la Cisalpine trois armes  la fois. Tandis qu'un
proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoys sur la
rive droite du P, avec leurs lgions respectives; ce qui faisait monter 
soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non
compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son
ct la courageuse nation boenne puisait toutes les ressources du
patriotisme. Son chef suprme Boo-Rix[857], assist de ses deux frres,
organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut  la
dfense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa
malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arriv le premier
 la frontire gauloise, la trouva donc garde par Boo-Rix, et par une
forte division boenne. Le nombre et la confiance des Gaulois
l'intimidrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste
avantageux, et crivit  son collgue, P. Scipion-l'Africain, de venir le
rejoindre immdiatement, esprant, ajoutait-il, traner les choses en
longueur jusqu' ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul 
refuser le combat tait celui-l mme qui poussait les Gaulois  le
provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls.
Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangrent en
bataille, appelant  grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et
d'outrages; le troisime, ils se dcidrent  attaquer, s'avancrent au
pied des retranchemens, et livrrent un assaut gnral. Le consul fit
prendre les armes en toute hte, et ordonna  deux lgions de sortir par
les deux portes principales; mais les passages taient dj ferms par les
assigeans. Long-temps on lutta dans ces troites issues, non-seulement 
grands coups d'pe, mais boucliers contre boucliers et corps  corps, les
Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pntrer dans le camp, ou pour
empcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage,
lorsque le premier centurion de la seconde lgion et un tribun de la
quatrime tentrent un stratagme, qui souvent avait russi dans des momens
critiques, ils lancrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis;
jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde lgion
chargrent avec tant d'imptuosit, qu'ils parvinrent les premiers 
s'ouvrir une route.

      Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins
      prononaient rix, signifie roi, en Galic; _rhuy_ (cymr.); _rcik_
      (armor.), un petit roi, un chef.

      Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei,
      maturaret venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum.
      Ibid.

      Note 859: Di in angustiis pugnatum est; nec dextris magis
      gladiisque gerebatur res, qum scutis corporibusque ipsis obnixi
      urgebant: Romani ut signa fors efferrent; Galli ut aut ipsi in
      castra penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l.
      XXXIV c. 46.

Dj ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrime lgion
restait encore arrte  la porte, lorsque les Romains entendirent un grand
bruit  l'autre extrmit de leur camp; c'taient les Gaulois qui avaient
forc la porte questorienne, et tu le questeur, deux prfets des allis et
environ deux cents soldats[860]. Le camp tait pris de ce ct, sans une
cohorte extraordinaire, laquelle, envoye par le consul pour dfendre la
porte questorienne, tailla en pices ou chassa ceux des assigeans qui
avaient dj pntr dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres.
Vers le mme temps, la quatrime lgion, avec deux cohortes
extraordinaires, vint  bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc
trois combats simultans  en trois diffrens endroits autour du camp, et
l'attention des combattans tait partage entre l'ennemi qu'ils avaient en
tte, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans
l'incertitude sur leur sort, et sur le rsultat de l'affaire. La lutte dura
jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des esprances gales. Enfin
les Gaulois, cdant  une charge imptueuse, reculrent jusqu' leur camp;
mais ils s'y rallirent, et  leur tour, se prcipitant sur l'ennemi, ils
le culbutrent et le poursuivirent jusqu' ses retranchemens, o il se
renferma de nouveau. Ainsi dans cette journe, les deux partis se virent
successivement victorieux, et successivement en fuite[861].

      Note 860: In portam qustoriam irruperant Galli; resistentesque
      pertinacis occiderant L. Posthumium qustorem; et M. Atinium et
      P. Sempronium, prfectos socim, et ducentos ferm milites. Tit.
      Liv. l. XXXIV, c. 47.

      Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga
      fuit. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Les Romains publirent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis
qu'ils en avaient tu onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous
ont pas laiss leur bulletin. Sempronius se rfugia dans Placentia. Si l'on
en croit quelques historiens, Scipion, aprs avoir opr sa jonction avec
lui, dvasta le territoire des Boes et des Ligures, tant que leurs bois et
leurs marais ne lui opposrent point de barrires; d'autres prtendent
que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna  Rome[863].

      Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque
      millia sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

      Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.


ANNEE 193 avant J.-C.

Cette campagne n'avait pas t sans gloire pour la nation boenne; mais une
guerre chaque anne renaissante consumait rapidement sa population. Elle
renouvela cependant le mouvement de l'anne prcdente, prit les armes en
masse, et parvint  soulever la Ligurie. Le snat alarm proclama qu'il y
avait _tumulte_[864]; des leves extraordinaires furent mises sur pied, et
les deux consuls, Cornlius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci
pour la Ligurie, celui-l pour le pays boen. Tant de batailles perdues,
malgr tant d'efforts de courage, avaient enfin enseign aux Gaulois que le
manque de discipline et l'ignorance de la tactique taient les vritables
causes de leur faiblesse; ils renoncrent donc, mais trop tard, aux
batailles ranges et aux affaires dcisives par masses d'hommes et en rase
campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient
dans les forts pour tomber  l'improviste sur l'ennemi ds qu'il
approchait des bois. Ils fatigurent quelque temps, par ces manoeuvres,
l'arme du consul Merula; mais celui-ci, ayant djou une de leurs
embuscades, les fora d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non
loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au
milieu du jour. Le corps des vtrans romains, rompu par une charge des
Gaulois, fut ananti. Pendant long-temps, les Boes, qui n'avaient que
trs-peu de cavalerie, soutinrent les charges rptes de la cavalerie
romaine, sans que leur ordonnance en souffrt: leurs files restaient
serres, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main,
frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865].
Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pntrant
profondment au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les
historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et
cota bien du sang; quatorze mille Gaulois restrent sur la place, dix-huit
cents seulement mirent bas les armes[866].

      Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.

      Note 865: Obstabant duces, hostilibus cdentes terga trepidantium,
      et redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.

      Note 866: Quatuordecim millia Boorum csa sunt: vivi capti mille
      nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c.
      5.


ANNEE 192 avant J.-C.

Les consuls Domitius nobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de
continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercrent dans tout le pays,
durant l'anne 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches
familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se rfugirent
dans le camp mme des Romains. Le conseil national des Boes ne tarda pas
non plus  faire sa paix, et les principaux chefs se transportrent avec
leurs femmes et leurs enfans auprs des consuls. Le nombre de ces
malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de
l'hospitalit romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'levait 
quinze cents, appartenant tous  la classe opulente et la plus leve en
dignit[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de
bataille o du moins la mort tait utile et glorieuse, o les souffrances
et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conserv par
l'histoire, fera assez connatre quelle tait pour les Gaulois supplians et
dsarms la paix du peuple romain et l'hospitalit de ses consuls.

      Note 867: Prim equites pauci cum prfectis, deinde universus
      senatus, postrem in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat,
      ad mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV,
      c. 22.

Quintius Flamininus avait emmen de Rome une prostitue qu'il aimait, et
comme ils s'taient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs,
cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir prive d'un
spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il tait 
table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de dbauche, un
licteur l'avertit qu'un noble boen arrivait, accompagn de ses enfans, et
se remettait sous sa sauve-garde. Qu'on les amne! dit Flamininus.
Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprte,
l'objet de sa visite; et il s'tudiait, dans ses discours,  intresser le
Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une
horrible ide se prsenta  l'esprit de Flamininus: Tu m'as sacrifi un
combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant  sa matresse; pour t'en
ddommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]? Bien loigne de croire
srieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitt
Flamininus se lve, saisit son pe suspendue aux parois de la tente, et
frappe  tour de bras le Gaulois sur la tte. tourdi, chancelant, le
malheureux cherche  s'chapper, implorant la foi divine et humaine, mais
un second coup l'atteint dans le ct et, sous les yeux de ses enfans qui
poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostitue
de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa
brutalit, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?

      Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam
      hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.

      Note 869: Et qum is vixdm seri annuisset; ad nutum scorti
      consulem stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo
      caput primm percussit, deind fugicnti.... latus transfodisse.
      Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.--Flamininus ne fut recherch pour ce
      crime que huit ans aprs, et encore sous la rigoureuse censure de
      Caton.


ANNEE 191 avant J.-C.

La nation boenne avait puis toutes ses ressources; cependant elle ne mit
point bas les armes; mais un profond dcouragement paraissait s'tre empar
d'elle.  compter le nombre de ses morts dans cette dernire et funeste
anne, on et dit qu'elle s'empressait de prir, tandis que la patrie tait
encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que
pour y rester. Dans une seule journe, le consul Scipion Nasica lui tua
vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-mme que quatorze
cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare;
il se fit livrer,  titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation
de chefs et de dfenseurs nergiques, et confisqua au profit de sa
rpublique la moiti du territoire des vaincus[870]. Tels furent les
massacres et les dvastations exerces par ses soldats, que lui-mme,
rclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein snat, de
n'avoir laiss vivans, de toute la race boenne, que les enfans et les
vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme  qui les Romains
avaient dcern le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son
triomphe, l'lite des captifs gaulois ple-mle avec les chevaux
prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trsor public
quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres
pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres
qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pices
d'argent[873].

      Note 870: Agri parte fer dimidi eos mulctavit. Tit. Liv. l.
      XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.

      Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c.
      41.

      Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem
      traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

      Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hc auri
      pondo CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non
      infabre suo more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta
      XXXIII. Tit. Liv. l. c.


ANNEES 190  183 avant J.-C.

Scipion fut charg par le snat de complter l'ouvrage de l'anne
prcdente en prenant possession  main arme du pays confisqu; mais la
vue des enseignes romaines que devaient suivre bientt des milliers de
colons, porta dans l'ame des Boes une douleur et un dsespoir profonds; ne
pouvant se rsigner  livrer eux-mmes leurs villes,  accepter la
condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus
la dfendre, ils voulurent l'abandonner; les dbris des cent douze tribus
boennes se levrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu 
nous numrer si minutieusement leurs dfaites, garde un silence presque
absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien
se contente d'noncer vaguement que la nation entire fut chasse[874]; un
gographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se rfugier
sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. L,
elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parl plus tard[876].
Le nom des Boes, des Lingons, des Anamans, fut effac de l'Italie, ainsi
que l'avait t, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Snonais. Les
anciennes colonies de Crmone, Placentia[877] et Mutine[878] furent
repeuples; Parme[879] reut une colonie de citoyens romains; l'ancienne
capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].

      Note 874: [Grec: Peri toutn meis synthersantes autous (tous
      Keltous) ek tn peri ton Padon medin exsthentas] Polyb. l. II.

      Note 875: [Grec: Metastantes eis tous peri ton Istron topous meta
      Tauriskn koun.] Strabon. l. V, p. 213.

      Note 876: Cs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213.

      Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47.

      Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57.


ANNEE 187 avant J.-C.

Instruits par l'exemple de leurs frres, les Insubres s'taient hts de
faire la paix, c'est--dire de se reconnatre sujets de Rome; il y avait
dj cinq ans que leur inaction dans la guerre boenne leur mritait
l'indulgence de cette rpublique. Quant aux Cnomans, la fortune rcompensa
leur conduite perfide et lche. Au milieu des calamits qui accablaient
depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le
moins: peu d'entre eux prirent sur le champ de bataille; et le pillage 
peine toucha leurs terres. Cette richesse mme, il est vrai, excita la
cupidit d'un prteur romain, M. Furius, cantonn dans la Transpadane; il
ne leur pargna aucune vexation pour faire natre, s'il tait possible,
quelque soulvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti;
il alla jusqu' les dsarmer en masse[881]. Mais les Cnomans ne se
soulevrent point; ils se contentrent de porter leurs plaintes au snat,
qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son prteur, le
censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vntes aussi se
livrrent sans coup frir  la rpublique romaine ds qu'elle souhaita leur
territoire: il n'en fut pas de mme des Ligures; cette valeureuse nation
rsista long-temps, retranche dans ses montagnes et dans ses bois; mais
enfin elle cda, comme avaient fait les Boes, aprs avoir t presque
extermine.

      Note 881: M. Furius, prtor, insontibus Cenomanis, in pace speciem
      belli qurens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. [Grec:
      Parelthn eis tous Kenomanous s philos, pareileto ta opla, mden
      egklma.] Diod. Sicul. l. XXVI, p. 298.

      Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit.


ANNEES 186  170 avant J.-C.

Matres de toute l'Italie circumpadane, o de nombreuses colonies
rpandaient rapidement les moeurs, les lois, la langue de Rome, les Romains
commencrent  provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs
gnraux qui commandaient l'arme d'occupation dans la Transpadane
s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix,  se jeter sur les
villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux
pour les vendre ensuite  leur profit dans les marchs aux bestiaux et aux
esclaves,  Crmone,  Mantua,  Placentia. Le consul C. Cassius en emmena
ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages rvoltrent les
peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandrent du secours au roi
Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais
l'expulsion des Boes et la conqute de toute la Circumpadane avaient
rpandu au-del des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir  la
force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya  Rome,
porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade prside par son
propre frre. Le snat rpondit: Qu'il n'avait pu prvoir ces violences,
et qu'il tait loin de les approuver; mais que C. Cassius tant absent pour
le service de la rpublique, la justice ne permettait pas de le condamner
sans l'entendre[885]. L'affaire en resta l; toutefois le snat n'pargna
rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mcontentement. Son
frre et lui reurent en prsent deux colliers d'or pesant ensemble cinq
livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux
caparaonns, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y
ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou
esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun
et de les faire sortir d'Italie[886].

      Note 883: Ind (C. Cassium) multa millia in servitutem
      abripuisse.... Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

      Note 884: Ce nom parat signifier _chef des montagnes: ceann,
      cinn_; chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne.

      Note 885: Senatum ea qu facta qurantur, neque scisse futura,
      neque si sint facta probare: sed indict caus damnari absentem
      consularem virum injurium esse...  Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

      Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis
      commercium esset, educendique ex Itali potestas fieret. Tit. Liv.
      l. XLIII, c. 5.

Un autre vnement prouva encore mieux  quel point la catastrophe des
Gaulois cisalpins avait effray leurs frres d'au-del des monts, et
combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la rpublique.

Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout--coup les Alpes
par des dfils jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vntie, et, sans
exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le
territoire o depuis fut construite Aquile[887]. Le snat prescrivit au
commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer 
l'tablissement de cette colonie, d'abord, s'il tait possible sans
employer la force des armes; sinon d'appeler  son secours quelqu'une des
lgions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta.  l'arrive
du consul, les migrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlev
dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le
consul les fora de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas,
tous ceux qu'ils avaient apports de leur pays, et mme leurs propres
armes. Irrits de ce traitement, ils adressrent leurs plaintes  Rome.
Leurs dputs, introduits dans le snat, reprsentrent: Que l'excs de la
population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une
ncessit de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre
patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabit, ils s'y taient fixs
sans faire tort  personne; ils y avaient mme bti une ville, preuve
vidente qu'ils n'taient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les
villes, ni contre le territoire des autres. Somms de flchir devant le
peuple romain, ils avaient prfr une paix sure plutt qu'honorable, aux
chances incertaines de la guerre, et s'taient remis  la bonne foi de la
rpublique avant de se soumettre  sa puissance. Peu de jours aprs, ils
avaient reu l'ordre d'vacuer leur ville et son territoire. Alors ils
n'avaient plus song qu' s'loigner sans bruit pour chercher quelque autre
asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs
troupeaux. Ils suppliaient donc le snat et le peuple romain de ne pas
traiter plus cruellement que des ennemis des hommes  qui l'on n'avait 
reprocher aucune hostilit[889]. Le snat rpondit: Qu'ils avaient tort
de venir en Italie et de btir sur le terrein d'autrui, et sans la
permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant
la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait tre approuve; qu'on
allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire
rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans
dlai au lieu d'o ils taient partis. Ces mmes commissaires, ajoutait-on,
vous suivront de prs; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples
gaulois de prvenir dsormais toute migration, de s'abstenir de toute
tentative d'irruption. La nature elle-mme a plac les Alpes entre la Gaule
et l'Italie, comme une barrire insurmontable; malheur  quiconque
tenterait de la franchir[891].

      Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine
      populatione aut bello, haud procul ind, ubi nunc Aquileia est,
      locum oppido condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c.
      22.--Duodecim millia armatorum erant. Id. c. 54.

      Note 888: Se superante in Galli multitudine, inopi coactos agri
      et egestate, ad qurendam sedem Alpes transgressos... Tit. Liv. l.
      XXXIX, c. 54.

      Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios
      deditos acerbius quam in hostes svirent. Tit. Liv. l. C.

      Note 890: Neque illos rect gessisse qum in Italiam venirent,
      oppidumque in alieno agro, nullius romani magistrats, quia ei
      provinci presset, permissu dificare conati sint. Idem, ibid.

      Note 891: Alpes prop inexsuperabilem finem in medio esse: non
      utique iis melis fore, qum qui eas primi pervias fecissent. Tit.
      Liv. l. C.

Les migrans, aprs avoir ramass ceux de leurs effets qui leur
appartenaient rellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires
romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin  d'y
publier la dclaration du snat. Les rponses de ces peuples rvlrent
assez la crainte dont ils taient frapps. Les anciens allrent jusqu' se
plaindre de la douceur excessive du peuple romain  l'gard d'une troupe
de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation lgitime,
n'avaient pas craint d'envahir des terres dpendantes de Rome, et de btir
une ville sur un sol usurp. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome,
disaient-ils, aurait d leur faire expier svrement leur insolente
tmrit; la restitution de leurs effets tait mme un excs d'indulgence
capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892]. A ces
discours dicts par la peur, les Transalpins joignirent des prsens, et
reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontires.
Nanmoins, quatre ans aprs, une seconde bande d'aventuriers descendit
encore le revers mridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilit,
demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la rpublique.
Mais le snat lui ordonna imprieusement de quitter l'Italie, et chargea
l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mmes les
auteurs de cette dmarche[893].

      Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; qud ver
      etiam sua reddiderint, vereri ne tant indulgenti plures ad talia
      audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

      Note 893: Eos senatus Itali excedere jussit; et consulem Q.
      Fulvium qurere et animadvertere in eos, qui principes et auctores
      transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53.

Ainsi donc la Haute-Italie fut irrvocablement perdue pour la race
gallo-kimrique. Une seule fois, la dfaite de quelques lgions romaines en
Istrie donna lieu  des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des
nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins,
fut touff sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix
ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne
patrie de leurs pres, mais pour y tomber sous l'pe victorieuse de
Marius. Les Gaulois avaient habit la Haute-Italie pendant quatre cent un
ans,  dater de l'invasion de Bellovse. La priode de leur accroissement
comprit soixante-seize ans, depuis l'arrive de leur premire bande
d'migrans jusqu' ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la
priode de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis
l'entire conqute de la Circumpadane jusqu' l'extinction de la nation
snonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur dcadence, depuis la
ruine des Snons jusqu' celle des Boes.

Le territoire gaulois, runi  la rpublique romaine, porta ds-lors le nom
de _Province gauloise cisalpine_ ou _citrieure_; elle reut aussi, mais
plus tard, le nom de _Gaule toge_[894], qui signifiait que la toge ou le
vtement romain remplaait, sur les rives du P, la braie et la saie
gauloises, c'est--dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes
nationales avait enfin cd  la force ou  l'ascendant du peuple
conqurant.

      Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule
      cisalpine ne fut rduite en province romaine qu'aprs la dfaite
      des Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre re. Elle aurait t
      jusqu' cette poque considre et traite comme pays subjugu ou
      prfecture.




CHAPITRE X.

GALLO-GRECE. Description gographique de ce pays; races qui l'habitaient;
sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Desse.--Relations
des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent
la conqute de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les
Tolistoboes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont
Magaba.--Trait de chastet de Chiorama.--La rpublique romaine mnage les
Galates.--Le triomphe est refus, puis accord  Manlius.--Les moeurs des
Galates s'altrent; luxe et magnificence de leurs ttrarques.--Caractre
des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Dcadence de la
constitution politique; les ttrarques s'emparent de l'autorit absolue.
--Mithridate fait assassiner les ttrarques dans un festin.--Ce roi meurt
de la main d'un Gaulois.

191--63.


ANNEES 241  191 avant J.-C.

La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontire: au nord, la chane de
montagnes qui s'tend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette
autre chane parallle  la premire, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et
les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait  quelques milles
par-del Tavion; et non loin de Pessinunte, du ct du couchant. Elle avait
pour voisins immdiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de
Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens
nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des
montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest  l'est, se
recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les
parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renomm pour ses eaux
poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme,  travers la partie
occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore.

      Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.--Tit.
      Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.--Zon. l. IX,
      t. I, p. 457, edit. reg.

      Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le
      Levant, t. II, p. 441 et suiv.

      Note 897: Piscium accolis ingentem vim prbet. T. L. l. XXXVIII,
      c. 16.

C'taient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboes qui occupaient
la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de
Pessinunte, situe au pied du mont Agdistis, et clbre dans l'histoire
religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait
leur capitale. Ils possdaient encore deux autres places, Pon[899] et
Bloukion[900], construites postrieurement  la conqute: comme leurs noms
l'indiquaient en effet, la premire servait de lieu de plaisance aux chefs
tolistoboes, l'autre renfermait le trsor
public[901].

      Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V.

      Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de
      repos.

      Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dpt.

      Note 901: [Grec: Phrouria d'autn esti to te Bloukion kai to Pion
      n to men n basileion Diotarou, to de gaxophylakion.] Strab. l.
      XII, p. 567.

Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique
ville d'Ancyre, btie sur une lvation  cinq milles  l'ouest du cours de
l'Halys[902], et regarde comme la mtropole de toutes les possessions
gallo-grecques[903].

      Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.
      --Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid.

      Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript.
      d'Ancyre.

Les Trocmes, tablis  l'orient, avaient fond pour leur chef-lieu Tavion,
ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la
suite[905], et entretint des relations de commerce tendues avec la
Cappadoce, l'Armnie et le Pont[906].

      Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habit. Owen's welsh.
      dict.--Armstr. gal dict.

      Note 905: Stephan. Byzant. V _Ancyra_.

      Note 906: Strabon. l. XII, p. 567.

Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou
tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les
Tolistoboes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens
compagnons de Luther, Teutons d'origine, mls maintenant aux Kimris, dont
ils ont adopt la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore
la position.

      Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32.

      Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V.

      Note 909: [Grec: Tripn de ontn omoglpottn, kai kat' allo ouden
      exllagmenn...] Strab. l. XII, p. 567.

      Note 910: [Grec: Tosipoi]. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259.

Quant  la population subjugue, elle se composait de Phrygiens et de
colonies grecques qui s'taient introduites  diffrentes poques dans le
pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient
rendues matresses. Les Phrygiens taient nombreux, surtout dans la partie
occidentale, o ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des
villages btis avec les ruines de leurs anciennes cits[911]. Gordium,
autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les
bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque
importance commerciale; place  distance  peu prs gale de l'Hellespont,
du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les
marchands et d'entrept pour les marchandises provenant de ces mers[912].
On ignore quelle tait la disposition des colonies grecques au milieu des
tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjugues consistait
 lever des troupeaux de chvres, dont le poil fin et soyeux tait aussi
recherch dans l'antiquit qu'il l'est encore de nos jours[913]. La
population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les
Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914].

      Note 911: [Grec: Epi de tout (t Saggari) ta palaia tn phrygn
      oikmtria, Midou, kai eti proteron Gordiou kai alln tinn, oud'
      ichn szonta polen, alla kmai mikr meizous tn alln.] Strab.
      l. XII, p. 567.

      Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusqum
      mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari ferm
      distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

      Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t.
      II.

      Note 914: Populi ac tetrarchi omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c.
      32.

Le gouvernement que les Kimro-Galls organisrent entre eux fut une espce
de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations
Tolistoboe, Tectosage et Trocme fut partage en quatre districts ou
ttrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district rgi par un
chef suprme ou ttrarque[915]. Ce nom, tir de l'idiome des vaincus et
donn par eux au premier magistrat des conqurans, passa bientt dans la
langue politique de ceux-ci, et remplaa le titre gaulois que le chef de
district avait d porter d'abord. Aprs le ttrarque, et au second rang,
taient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux
lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre gnrale, comme cela se
pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef tait investi de
l'autorit souveraine et absolue. Les ttrarchies taient lectives et
temporaires. Les douze ttrarques runis composaient le grand conseil du
gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres,
pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des
armes[917], et dont le pouvoir tait, dans certains cas, suprieur  celui
du premier. Gardien des privilges de la race conqurante, il formait une
haute cour de justice  laquelle ressortissaient toutes les causes
criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait
tre puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient
chaque anne  cet effet dans un bois de chnes consacr, appel
Drynmet[918].

      Note 915: [Grec: Ekasta ethn dielontes eis tettaras meridas
      tetrarchian ekastn ekalesan, tetrarchs echousan idion...] Strab.
      l. XII, p. 567.

      Note 916: [Grec: ...Dikasts ena, kai stratophylaka ena, upo t
      tetrarch tetagmenous upostratophylakas de duo.] Strab. l. III,
      loc. citat.

      Note 917: [Grec:  de tn ddeka tetrarchn boul, andres san
      triakosioi.] Idem, l. XII, p. 567.

      Note 918: [Grec: Syngonto de eis kaloumenon Drynaimeton...] Idem,
      l. XII, p. 567.--_Der_, _derw_, chne; _nemet_, temple.

Les juges des ttrarchies et les ttrarques avaient la dcision des
affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant
les vaincus[919].

      Note 919: [Grec: Ta men oun phonoka  boul ecrine, ta d'alla oi
      tetrarchai, kai oi dikastai.] Strab. l. XII, p. 567.

La condition des deux branches de la population subjugue parat n'avoir
pas t la mme. Les Phrygiens taient rduits  la servitude la plus
complte; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un
peu de libert, et peut-tre une partie de leur ancienne suprmatie 
l'gard de la race asiatique. Par la suite mme, ils acquirent des droits
politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prtos tn
Hellnn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de
la dfense officielle des hommes de race hellnique, auprs des conseils et
des ttrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup
d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre
mari  une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute
origine[920].

      Note 920: [Grec: Karakulaian Archiereian, apogonon basieln,
      thyatera ts Mtropoles, gunaika Iouliou Seourou tou prtou tn
      Ellnn...] Inscription trouve  Ancyre par Tournefort, t. II, p.
      450.

Les Gaulois apportrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux,
entre autres celui de sacrifier les captifs faits  la guerre[921]; mais
ils ne se montrrent point intolrans pour les superstitions des indignes:
ils laissrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les
Phrygiens vendre, comme auparavant,  toute l'Asie, les oracles de la _mre
des dieux_.

      Note 921: Athen. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.
      --Eustath. in Homer. p. 1294.

C'tait  Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se clbraient les
grands mystres de la mre des dieux; l rsidaient son pontife suprme et
le haut collge de ses prtres[922]. Elle tait reprsente par une pierre
noire informe, qu'on disait tombe du ciel[923]; et les temples fameux
levs en son honneur,  Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en
beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de
Dindymne, d'Ida, de Berecynthia, de Cyble: c'tait sous ce dernier que
les Grecs la dsignaient de prfrence. Ses prtres, appels _galles_, de
la petite rivire _Gallus_ qui passait pour sacre[924], se soumettaient,
comme on sait,  des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur
divinit par une infme dissolution; mais leurs oracles n'taient pas moins
en grand crdit, et ils produisaient  Phrygie un revenu immense. Si la
domination gauloise ne fit pas entirement tomber cette industrie, au moins
dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine
violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'tait pas
d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antrieurement
 la conqute, il s'tait arrog sur la race indigne une autorit presque
absolue, il formait parmi les Phrygiens une thocratie que la conqute
abolit[926]. Ces motifs d'intrt, fortifis par un juste ressentiment de
l'oppression trangre, tablirent entre les prtres d'Agdistis et leurs
matres, une inimiti mortelle qui contribua puissamment  la ruine de
ceux-ci.

      Note 922: Strab. l. XII, p. 567.

      Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de
      coron.--Tit. Liv. l. IX.

      Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.

      Note 925: Strab. l. XII, p. 567.

      Note 926: [Grec: Oi d' iereis to palaion men dusastai tines san,
      iersynn karpoumenoi megaln.] Strab. l. XII, loc. cit.

Ce fut la desse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la premire fois,
les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au
plus fort des dsastres de Rome, les prtres prposs  la garde des livres
Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de
certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi tranger envahissait
l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte  Rome la statue de la mre
des dieux, et qu'alors la Rpublique serait sauve[927]. Le snat
s'empressa de prendre des informations, et sur la desse, et sur les moyens
de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de
Pergame, qui, depuis plusieurs annes, tait en relation d'amiti avec lui.
Le roi de Pergame tait ce mme Attale qui avait chass les hordes
gauloises du littoral de la mer ge. Une ambassade de cinq personnages
distingus se rendit en grande pompe auprs de lui, sur cinq galres  cinq
rangs de rames. Attale les reut dans sa ville, avec tout l'empressement
d'un ami dvou; de Pergame, il les conduisit  Pessinunte, o il obtint
pour eux la proprit de la pierre noire qui reprsentait Agdistis[928].
Quoique l'histoire n'nonce pas  quelles conditions les Tolistoboes se
dessaisirent de leur grande desse, on peut croire qu'ils la firent payer
chrement; mais cette aventure tablit entre les prtres phrygiens et les
Romains des rapports dont les Gaulois ne tardrent pas  sentir la
consquence.

      Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terr Itali bellum
      intulisset, eum pelli Itali vincique posse, si mater Ida
      Pessinunte Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.

      Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam
      deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem dem incol esse
      dicebant, tradidit. Tit. Liv. l. IX.

Aprs le partage de la Phrygie et leur organisation comme conqurans
sdentaires, les Gaulois s'taient relevs promptement des pertes qu'Attale
leur avait fait prouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur
ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de
Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens prirent de leur
main[929]. Rconcilis mme avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des
bandes stipendies au moyen desquelles ce prince ambitieux tendit sa
domination sur toute la cte de la mer ge et de la Propontide, et
subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que
plus d'une fois ces auxiliaires lui causrent de terribles embarras. Dans
une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait lou des Tectosages qui,
d'aprs la coutume de leur nation, s'taient fait suivre par leurs femmes
et leurs enfans[930]. Dj l'arme pergamenne, aprs une route longue et
pnible, tait sur le point de livrer bataille, lorsque, effrays par une
clipse de lune, les Galates refusrent obstinment de marcher plus
avant[931]; il fallut qu'Attale leur obt et retournt sur ses pas.
Craignant mme de les mcontenter en les licenciant, il leur abandonna
quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placs
dans une contre enleve nagure  leurs frres, crurent pouvoir s'y
conduire en matres: ils assaillirent des villes, ravagrent les campagnes
et imposrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de
vagabonds et de bandits accoururent se joindre  eux, et grossirent
tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de
Bithynie pour mettre fin  cette nouvelle occupation[932].

      Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--lian. de
      animal. l. VI, c. 44.

      Note 930: [Grec: Poioumenoi ts strateian meta gynaikan kai
      teknn, epomenn autois toutn en tgais amaxais.] Polyb. l. V, p.
      420.

      Note 931: [Grec: Genomens ekleipsews selns... out an ephasan
      eti proelthein eis to prosthen.] Polyb. l. V, p. 420.

      Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.


ANNEE 216 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal,
contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; l
il travailla, de toutes les ressources de son gnie,  susciter aux Romains
des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grce
europenne, menaait l'Asie d'une conqute imminente; elle tait mme en
quelque sorte dj commence. Attale venait de mourir, et le royaume de
Pergame avait pass entre les mains d'Eumne, plus dvou encore que ne
l'tait son prdcesseur aux volonts du snat romain; de sorte que la
rpublique trouvait en lui moins un alli qu'un lieutenant. Annibal suivait
d'un oeil inquiet les intrigues et les progrs de ses mortels ennemis; il
s'efforait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner
leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses apprhensions de frayeurs
personnelles et de chimres. Nous serions tonns, lui disaient-ils un
jour, que les Romains osassent pntrer en Asie.--Moi, rpliqua ce grand
homme, ce qui m'tonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas
dj.[933] Ses sollicitations russirent enfin auprs d'Antiochus, roi de
Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.

      Note 933: Magis mirari qud non jam in Asi essent Romani qum
      venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.


ANNEE 191 avant J.-C.

Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compt
beaucoup sur la coopration des Gaulois, dont il connaissait et apprciait
si bien la bravoure. Antiochus, d'aprs ses conseils, alla donc hiverner en
Phrygie[934], o il conclut une alliance avec les ttrarques galates; mais
il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prtextant que la
Galatie n'tait point menace, et que son loignement de toute mer la
mettait  l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de
Syrie ramena avec lui montaient seulement  dix ou douze mille hommes, tant
auxiliaires que volontaires stipendis. Il en envoya aussitt quatre mille
sur le territoire de Pergame, o ils commirent de tels ravages, que le roi
Eumne, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de
revenir en hte; il eut peine  sauver sa capitale et la vie de son propre
frre[936].

      Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit.
      Liv. l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in
      verbo [Grec: Galatia].

      Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      16.

      Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.


ANNEE 190 avant J.-C.

Mais Antiochus, si mal  propos surnomm _le Grand_, avait trop de
prsomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de
notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu
en Grce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, prs de la ville
de Magnsie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'arme
romaine tait campe au bord d'une petite rivire, en face des troupes
d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivire, allrent insulter le
consul au milieu de son camp; aprs y avoir mis le dsordre, cette troupe
audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937].
Pendant la bataille, ils ne montrrent pas moins d'intrpidit; ils avaient
aux ailes de l'arme syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps
d'infanterie; l, le combat fut vif, et l seulement[938].

      Note 937: Tumultuos amne trajecto, in stationes impetum fecerunt;
      prim turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.

      Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48.
      --Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.

Les Romains avaient ananti  Magnsie les forces asiatiques et grecques;
toutefois la conqute du pays ne leur parut rien moins qu'assure[939]. Ils
avaient rencontr sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race
moins facile  vaincre que des Syriens ou des Phrygiens:  l'armure,  la
haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au
cliquetis bruyant des armes,  l'audace surtout, les lgions avaient
aisment reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles taient leves 
redouter[940]. Avant de rien arrter sur le sort des vaincus, les gnraux
romains se dcidrent donc  porter la guerre en Galatie; et dans cette
circonstance, les prtextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnius
Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'arme
d'Orient, se disposa  entrer en campagne ds le printemps suivant.

      Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.

      Note 940: Procera corpora, promiss et rutilat com, vasta scuta,
      prlongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prlium... armorum
      crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.


ANNEE 189 avant J.-C.

Sans doute, les Gaulois avaient t long-temps pour l'Asie un pouvantable
flau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le pril qui les
menaait fut pour tous les amis de l'indpendance asiatique un pril
vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, tait venu se
runir aux Galates, les choses peut-tre eussent chang de face; mais ce
roi pusillanime ne songeait plus qu' la paix, quelle qu'elle ft. Honteux
de sa lchet, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes
chappes au dsastre de Magnsie, et les conduisit lui-mme  Ancyre. Le
roi de Paphlagonie, Murzs, suivit son exemple; ces auxiliaires
malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'lite, qui se
joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon tait alors chef militaire de
cette nation, ou mme, comme le font prsumer quelques circonstances, il
tait investi de la direction suprme de la guerre. Combolomar et Gaulotus
commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboes[942]. Ortiagon,
dit un historien qui l'a connu personnellement, n'tait pas exempt
d'ambition; mais il possdait toutes les qualits qui la font pardonner. A
des sentimens levs il joignait beaucoup de gnrosit, d'affabilit, de
prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste,
nul ne l'galait en bravoure[943]. Il avait pour femme la belle Chiomara,
non moins clbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'clat de sa
beaut.

      Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

      Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce [Grec:
      Ortiagn].

      Note 943: [Grec: Eyergetikos n kai megalopsychos, ka kata tas
      enteuxeis eucharis kai synetos to gar synechon para Galatais,
      andrds n kai dynamikos pros tas polemikas chreias.] Polyb.
      Collect. Constant. Aug. Porphyrogen.

Cependant le jeune Attale, frre d'Eumne (celui-ci tait alors  Rome),
ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait  prparer les
voies aux Romains. Il attira dans leurs intrts le ttrarque possognat,
ami particulier d'Eumne, et qui, seul de tous les ttrarques gaulois,
s'tait oppos dans le conseil  ce que la nation secourt Antiochus[944].
Mais la connivence d'possognat les servit peu; car aucun chef ne partagea
sa dfection, et le peuple repoussa avec mpris la proposition de parler de
paix[945], tandis qu'il avait les armes  la main. Ds les premiers jours
du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son arme, forte de
vingt-deux mille lgionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et
l'arme pergamenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grce
asiatique, et des corps d'lite levs soit en Thrace soit en
Macdoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le
consul fit faire halte  ses lgions, et crut ncessaire de les haranguer.
D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il
craignait que les discours des Asiatiques, en exagrant encore le pril,
n'eussent agi dfavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'tudia
donc  combattre ces terreurs, cherchant  dmontrer, par des raisons qu'il
supposait spcieuses, que ces mmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhne
ou du P, ne pouvaient plus l'tre aux bords du Sangarius et de l'Halys, du
moins pour des lgions romaines.

      Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.

      Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.

      Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.

      Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.

Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent
l'Asie, aucune n'gale les Gaulois en renomme guerrire. C'est au milieu
des plus pacifiques des humains que ces hordes froces, aprs avoir
parcouru tout l'univers, sont venues fonder un tablissement. Cette taille
gigantesque, cette paisse et ardente crinire, ces longues pes, ces
hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir t calcul
pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose  des Grecs, 
des Phrygiens,  des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain
pouvantail? Une seule fois jadis, et dans une premire rencontre, ils
dfirent nos anctres sur les bords de l'Allia. Depuis cette poque, voil
prs de deux cents ans que nous les gorgeons ou que nous les chassons
devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu  Rome plus
de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'exprience nous l'a
montr, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers
fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras
faiblissent, et le soleil, la poussire, la soif, au dfaut du fer,
suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats
rgls de lgions contre lgions, que nous avons prouv leurs forces, mais
aussi dans les combats d'homme  homme. Encore tait-ce  de vritables
Gaulois,  des Gaulois indignes, levs dans leur pays, que nos anctres
avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abtardie, qu'un mlange
de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des
hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgr leurs qualits
primitives, dgnrent dans un sol tranger, sous l'influence d'un autre
climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accabls sous le poids des
armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de
l'arme d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas
contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de
la rsistance ne diminue la gloire du triomphe.

      Note 948: Omnia de industri composita ad terrorem. Tit. Livius.
      l. XXXVIII, c. 17.

      Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem
      fervido ingenio et cc ir effundunt, sustinueris; fluunt sudore
      et lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut
      ferrum non admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in
      terr su genitis, res erat; hi jm degeneres sunt misti, et
      Gallo-Grci, ver quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

      Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie
      Antiochi cecidistis, victos victores cdetis. Tit. Liv. l.
      XXXVIII, c. 17.

Les btes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur frocit
naturelle, puis s'apprivoisent peu  peu; il en est de mme des hommes.
Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont t leurs
pres et leurs aeux? Forcs de chercher hors de leur patrie la subsistance
qu'elle leur refusait, ils ont long les ctes de l'Illyrie, parcouru la
Ponie et la Thrace, en s'ouvrant un passage  travers des nations presque
indomptables; enfin ils ne se sont tablis dans ces contres que les armes
 la main, endurcis, irrits mme par tant de privations et
d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodits de la vie, la beaut
du ciel, la douceur des habitans, ont peu  peu amolli l'pret qu'ils
avaient apporte dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en
garde contre les dlices de l'Asie; fuyez au plus tt cette terre dont les
volupts peuvent corrompre les plus mles courages, dont les moeurs
contagieuses deviendraient fatales  la svrit de votre discipline.
Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous rsister,
n'en ont pas moins conserv parmi les Grecs la renomme qui fraya la route
 leurs pres. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dgnrs
vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un
ennemi digne des anctres et de vous[953].

      Note 952: Extorres inopi agrorum, profecti domo, per asperrimam
      Illyrici oram, Poniam ind et Thraciam, pugnando cum ferocissimis
      gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      17.

      Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis,
      qum si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Manlius se dirigea du ct de Pessinunte. Pendant sa marche, la population
phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des dputs pour faire
acte de soumission[954]. Il reut aussi des missaires du ttrarque
possognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboes avant que
lui, possognat, n'et fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car
il se rendait lui-mme auprs des chefs tolistoboes dans cette intention.
Le consul consentit  diffrer les hostilits quelques jours encore;
cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on
nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, mme de
broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de boeuf pour
combustible. Tandis que les Romains taient camps prs du fort de Cuballe;
un corps de cavalerie gauloise parut tout  coup en poussant de grands
cris, chargea les postes avancs des lgions, les mit en dsordre, et tua
quelques soldats; mais l'alarme tant parvenue au camp, la cavalerie du
consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956].
Manlius ds lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avana
plus sans avoir bien fait reconnatre le pays. Arriv au bord du Sangarius,
qui n'tait point guable, il y fit jeter un pont et le traversa.

      Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

      Note 955: [Grec: Axylon], _sans bois_.

      Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses
yeux et ceux de l'arme. Il vit s'avancer vers lui les prtres de la
grande desse, en habits sacerdotaux, dclamant avec emphase des vers o
Cyble promettait aux Romains une route facile, une victoire assure et
l'empire du pays[957]. Le consul rpondit qu'il en acceptait l'augure; il
accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint prs de lui dans
son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva
compltement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute
espce[958]. L, il apprit que toutes les sollicitations d'possognat
avaient chou, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la
plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils
pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'tait au milieu
de tout ce dsordre que les prtres de la Grande Desse s'taient dclars
pour les Romains, et, dsertant Pessinunte, taient venus mettre au service
du consul l'autorit d'Agdistis et de ses ministres.

      Note 957: Galli Matris Magn  Pessinunte occurrere cum insignibus
      suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et
      victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII,
      c. 18.--Suidas voce [Grec: Galloi].

      Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.

L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar,
avait fait adopter aux Galates ce plan de dfense. Voyant la population
indigne fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien,
tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'vacuer leurs
villes, mme leurs chteaux forts, et de se transporter en masse dans des
lieux d'accs difficile, pour s'y dfendre autant qu'ils le pourraient. Les
Tolistoboes se retranchrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le
mont Magaba,  dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et
leurs enfans en dpt dans le camp des Tectosages, et se rendirent  celui
des Tolistoboes, menac directement par le consul[959]. Matres des plus
hautes montagnes du pays, et approvisionns de vivres pour plusieurs mois,
ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien,
pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque
inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poigne d'hommes
suffirait pour l'arrter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de
montagnes couvertes de neiges et de glaces perptuelles, ds que l'hiver
approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas  l'en chasser. Bien
que l'lvation et l'escarpement des lieux les dfendissent suffisamment,
ils environnrent leurs positions d'un foss et d'une palissade. Comme leur
arme habituelle tait le sabre et la lance, ils ne firent pas grande
provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux
que ces montagnes pres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].

      Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse;
      diversos Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse:
      Trocmos, conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis,
      armatorum agmine Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv.
      l. XXXVIII, c. 19.--Flor. l. II, c. 11.

      Note 960: Saxa affatim prbituram asperitatem ipsam locorum
      credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.

Le consul s'tait bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps 
corps il aurait  combattre contre la difficult du terrein; et il s'tait
approvisionn amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de
cailloux propres  tre lancs avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il
marcha vers le mont Olympe et s'arrta  cinq milles du camp gaulois. Le
lendemain, il s'avana avec Attale et quatre cents cavaliers pour
reconnatre ce camp et la montagne; mais tout  coup un dtachement de
cavalerie tolistoboenne fondit sur lui, le fora  tourner bride, lui tua
plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius
revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les
Gaulois n'tant point sortis de leurs retranchemens, il fit  loisir le
tour de la montagne. Il vit que, du ct du midi, des collines revtues de
terre s'levaient en pente douce jusqu' une assez grande hauteur; mais
que, vers le nord, des rochers  pic rendaient tous les abords
impraticables,  l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne,
recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc
vif, au levant d'hiver et au couchant d't. Ces observations termines, il
vint le mme jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].

      Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.

Ds le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son arme en
trois corps, il se dirigea par la pente du midi et  la tte du plus
considrable. L. Manlius, son frre, eut l'ordre de monter avec le second
par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il
ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommand de s'arrter, s'il
rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division
principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisime
corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tcher de la
gravir par le couchant d't. Les troupes auxiliaires furent galement
divises en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant 
la cavalerie, elle resta, ainsi que les lphans, sur le plateau le plus
voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir
l'oeil  tout, afin de porter rapidement du secours l o il en serait
besoin[962].

      Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.

Rassurs sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les
Gaulois envoyrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du ct du
midi, en occupant une hauteur loigne de leur camp de prs d'un mille;
cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme
d'un fort pour arrter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius
se prpara au combat. Ses vlites se portrent en avant des enseignes, avec
les archers crtois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de
Thraces. L'infanterie lgionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la
roideur de la pente, ramasse sous le bouclier, de manire  viter les
pierres et les flches. A une assez forte distance, le combat s'engagea 
coups de traits, d'abord avec un succs gal. Les Gaulois avaient
l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la varit des
armes. Mais l'action se prolongeant, l'galit ne se soutint plus. Les
boucliers troits et plats des Gaulois ne les protgeaient pas
suffisamment; bientt mme, ayant puis leurs javelots et leurs dards, ils
se trouvrent tout--fait dsarms, car,  cette distance, les sabres leur
devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de
pierres,  l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur
offrait, la plupart trop gros pour tre maniables, et pour que des bras
inexpriments sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains
cependant faisaient pleuvoir sur eux une grle meurtrire de traits, de
javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur ft
possible d'en viter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live,
nous a laiss un tableau effrayant du dsespoir et de la fureur o cette
lutte ingale jeta les Tolistoboes.

      Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros. Tit. Liv. l.
      XXXVIII, c. 21.

      Note 964: Saxis, nec modicis, ut qu non preparassent, sed quod
      cuique temer trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte,
      nec viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      21.

Aveugls, dit-il, par la rage et par la peur, leur tte s'garait; ils
n'imaginaient plus aucun moyen de dfense contre un genre d'attaque tout
nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de prs, des coups
qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque,
atteints par des flches lances de loin, ils ne trouvent pas sur qui se
venger, ils rugissent, ils se prcipitent les uns contre les autres comme
des btes froces que l'pieu du chasseur a frappes[965]. Une chose
rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils taient
compltement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour
combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la
largeur des plaies et le sang qui en sortait  gros bouillons. Cette
largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, 
agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire
de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un
dard affil leur pntre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser
d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait,
honteux et forcens, comme s'ils mouraient dans le dshonneur, ils se
roulent  terre avec toutes les convulsions de la rage[967]. Tel tait le
spectacle que prsentait la division gauloise oppose  Manlius; un grand
nombre avaient mordu la poussire; d'autres prirent le parti d'aller droit
 l'ennemi, et du moins ceux-ci ne prirent pas sans vengeance. Ce fut le
corps des vlites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vlites
portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite
des javelots qu'ils lanaient de loin, et  la ceinture une pe espagnole;
lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de prs, ils passaient leurs javelots
dans la main gauche, et tiraient l'pe[968]. Peu de Gaulois restaient
encore sur pied; voyant donc les lgions s'avancer au pas de charge, ils
regagnrent prcipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de
femmes, d'enfans, de vieillards qui y taient renferms, remplissait dj
de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils
venaient d'abandonner.

      Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec
      qu ruant cco impetu habent; velut fer transfix in suos temer
      incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

      Note 966: Interdm insect cute, ubi latior qum altior plaga est,
      etim gloriosis se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.

      Note 967: Iidem cm aculeus sagitt introrss tenui vulnere in
      speciem urit.... tm in rabiem et pudorem tm parv perimentis
      pestis versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      21.

      Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexter hastas,
      quibus emins utitur; gladio hispaniensi est cinctus; qud si pede
      collato pugnandum est, translatis in lvam hastis stringit
      gladium. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient mont
au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouv des sentiers
praticables; arrivs  des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils
rtrogradrent vers la partie mridionale, et commencrent  suivre d'assez
prs la division du consul. Celui-ci avec ses lgions gagnait dj la
hauteur que ses troupes lgres avaient d'abord occupe. L il fit faire
halte et reprit haleine; et montrant aux lgionnaires le plateau jonch de
cadavres gaulois, il s'cria: Si la troupe lgre vient de combattre avec
tant de succs, que ne dois-je pas attendre de mes lgions armes de toutes
pices et composes de l'lite des braves? Les vlites ont repouss
l'ennemi jusqu' son camp, o l'a suivi la terreur; c'est  vous de le
forcer dans son dernier retranchement[969]. Toutefois il fit prendre
encore les devans  la troupe lgre, qui, loin de rester oisives, pendant
que les lgions faisaient halte, avait ramass tout  l'entour les traits
pars, afin d'en avoir une provision suffisante.  l'approche des
assigeans, les Gaulois se rangrent en ligne serre devant les palissades
de leur camp; mais exposs l aux projectiles comme ils l'avaient t sur
la colline, ils rentrrent derrire le retranchement, laissant aux portes
une forte garde pour les dfendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir
sur la multitude, dont l'enceinte du camp tait encombre, une grle bien
nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes,
les gmissemens des femmes et des enfans, annonaient aux Romains qu'aucun
de leurs coups n'tait perdu[970].  l'assaut des portes, les lgionaires
eurent beaucoup  souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant,
tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privs d'armes de jet,
ne pouvaient tre d'aucun secours  leurs frres; une de ces portes fut
force, et les lgions se prcipitrent dans l'intrieur[971].

      Note 969: Castra illa capienda esse, in qu compulsus ab levi
      armatur hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

      Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque
      puerorum ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

      Note 971: Tit. Liv. l. C.

Alors la foule des assigs dboucha tumultueusement par toutes les issues
qui restaient encore libres. Dans son pouvante, nul danger, nul obstacle,
nul prcipice, ne l'arrtait; un grand nombre, roulant au fond des abmes,
se turent de la chute, ou restrent  demi briss sur la place. Le consul,
matre du camp, en interdit le pillage  ses troupes et leur ordonna de
s'acharner  la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant,
avec la seconde division; le consul lui fit la mme dfense, et l'envoya
aussi poursuivre: lui-mme, laissant les prisonniers sous la garde de
quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'tait-il loign, que
C. Helvius survint avec le troisime corps; mais cet officier ne put
empcher ses soldats de piller le camp. Quant  la cavalerie romaine, elle
tait reste quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la
victoire; bientt apercevant les Gaulois que la fuite avait amens au bas
de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit
prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas ais au consul de compter les
morts, parce que, l'effroi ayant dispers les fuyards dans les sinuosits
des montagnes, beaucoup s'taient perdus dans les prcipices, ou avaient
t tus dans l'paisseur des forts. Des rcits invraisemblables portrent
leur nombre  quarante mille; les autres ne le firent monter qu' dix
mille. Celui des captifs, composs en grande partie de femmes, d'enfans et
de vieillards, parat avoir t de quarante mille[972].

      Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad
      quadraginta millia hominum csa, auctor est. Valerius Antias non
      plus decem millia. Numerus captivorum haud dubi millia
      quadraginta explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell.
      Syriac. p. 115.

Aprs la victoire, le consul ordonna de runir en monceau les armes des
vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche
du ct des Tectosages, et arriva le surlendemain  Ancyre; l il n'tait
plus qu' dix milles du second camp gaulois, form sur le mont Magaba.
Pendant le sjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala
par une action mmorable: c'tait Chiomara, pouse du ttrarque Ortiagon,
chef suprme des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe,
o il dirigeait la dfense, et les dsastres de cette journe l'avaient
fait tomber prisonnire au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, chapp 
rand' peine  la mort, il avait regagn Ancyre et de l le camp
tectosage[973].

      Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Les captives gauloises avaient t places sous la garde d'un centurion
avide et dbauch, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beaut
de Chiomara tait justement clbre; cet homme s'en prit. D'abord il
essaya la sduction; dsesprant bientt d'y russir, il employa la
violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la
libert[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle  titre
de ranon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses
compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer  ses parens, pour
les prvenir d'apporter l'or demand. Il fixa le lieu de l'change prs
d'une petite rivire qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des
prisonniers dtenus avec l'pouse d'Ortiagon, tait un de ses anciens
esclaves; elle le dsigna, et le centurion,  la faveur de la nuit, le
conduisit hors des postes avancs. La nuit suivante, deux parens de
Chiomara arrivrent prs du fleuve, avec la somme convenue, en lingots
d'or; le Romain les attendait dj, mais seul, avec la captive, car la
vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence
aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pse l'or qu'on venait de lui
prsenter (c'tait, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent
attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue
maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'gorger le
centurion[977]. L'ordre est aussitt excut. Alors elle prend la tte,
l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son poux. Heureux de
la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrte, dploie
sa robe, et laisse tomber la tte du Romain. Surpris d'un tel spectacle,
Ortiagon l'interroge; il apprend tout  la fois l'outrage et la
vengeance[978]. O femme, s'cria-t-il, que la fidlit est une belle
chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire:
deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possde[979].
L'historien Polybe raconte qu'il eut  Sardes un entretien avec cette femme
tonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que
l'lvation et l'nergie de son ame[980].

      Note 974: Cui custodi centurio prerat, et libidinis et avariti
      militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

      Note 975: Is prim ejus animum tentavit quam quum abhorrentem 
      voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortun erat, vim
      fecit. Deind ad leniendam indignitatem injuri, spem redits ad
      suos mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de
      Virtut. mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce
      [Grec: Ortiagn]--Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.

      Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit.
      Liv. l. XXXVIII, c. 24.

      Note 977: Mulier, lingu su, stringerent ferrum, et centurionem
      pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c.
      24.--Valer Maxim. l. VI, c. 1.

      Note 978: Prisquam complecteretur, caput centurionis ant pedes
      ejus abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuri et ultionis
      su ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.

      Note 979: [Grec:  gunai, kalon  pistis. Nai, eipen, alla kallion
      ena monon zn emoi suggegenmenon.] Plutarch. de virtut. mulier.
      p. 258.

      Note 980: [Grec: Tautn men o Polubios phsi dia logn en Sardesi
      genomenos thaumasai to te phronma kai tn synesin.] Plutarch. de
      virt. mul. l. c.

Tandis que cet vnement tenait en moi tout le camp romain, des envoys
gaulois y arrivrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans
avoir accord  leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'tait point de
conditions qu'ils n'acceptassent plutt que de continuer la guerre. Manlius
leur donna rendez-vous pour le lendemain  gale distance d'Ancyre et de
leur camp; il s'y rendit  l'heure convenue avec une escorte de cinq cents
cavaliers, mais il ne vit paratre aucun Gaulois. Ds qu'il fut rentr, les
mmes envoys revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de
religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncrent
que les premiers de la nation se prsenteraient  une seconde confrence,
munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La
confrence eut lieu en effet entre les dputs gaulois et le jeune prince
de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrta
les bases d'un trait. Mais comme la prsence du gnral romain tait
ncessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois
s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux
motifs: le premier de donner  leurs femmes et  leurs enfans le temps de
se mettre en sret avec leurs effets au-del du fleuve Halys, et le
second de surprendre le consul lui-mme et de l'enlever[982]. C'est ce que
devait excuter un corps de mille cavaliers d'lite et d'une audace  toute
preuve.

      Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione object, venire
      reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.

      Note 982: Frustratio Gallorum e spectabat, primm ut tererent
      tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn
      flumen trajicerent: deind qud ipsi consuli... insidiabantur.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legation ib. XXXIV.

La fortune voulut que ce jour-l mme les tribuns envoyassent au fourrage
et au bois, vers l'endroit fix pour l'entrevue, un corps nombreux de
cavalerie, et qu'ils plaassent plus prs du camp, dans la mme direction,
un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs.
Manlius se mit en route, comme la premire fois, avec une escorte de cinq
cents hommes; mais  peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperut les
Gaulois qui accouraient sur lui  toute bride. Il s'arrte, anime sa troupe
et soutient la charge. Bientt, forc de battre en retraite, il le fait
d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le
danger devenant plus pressant, les Romains se dbandent et se dispersent.
Les Gaulois les poursuivent l'pe dans les reins, en tuent un grand
nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers
destins  soutenir les fourrageurs surviennent attirs par les cris de
leurs camarades. Alors le combat se rtablit; mais en mme temps accourent
de tous cts les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les
bras. Harasss, et serrs de prs par des troupes fraches, la fuite ne
leur fut ni facile, ni sre[983]. Les Romains ne firent point de
prisonniers, et le lendemain l'arme entire, ne respirant que vengeance,
arriva en prsence du camp gaulois[984].

      Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat,
      XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

      Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus ir animis, postero
      die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.

Le consul en personne passa deux jours  reconnatre la montagne, afin que
rien n'chappt  ses observations; le troisime, il partagea son arme en
quatre corps, dont deux devaient marcher de front  l'ennemi, tandis que
les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et
trocme, lite de l'arme et formant cinquante mille combattans, occupait le
centre; la cavalerie, dont les chevaux taient inutiles au milieu de ces
rochers escarps, avait mis pied  terre au nombre de dix mille hommes, et
pris son poste  l'aile droite. A la gauche taient les quatre mille
auxiliaires commands par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzs, roi de
Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mmes qu'au mont Olympe;
il plaa en premire ligne les troupes armes  la lgre, sous la main
desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de
toute espce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le
mme tat qu' la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande
chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages
ressentaient comme un chec personnel la dfaite de leurs frres[985].
Aussi l'action, engage de la mme manire, eut le mme dnouement.
Couverts d'une nue de traits, les Gaulois n'osaient s'lancer hors des
rangs, de peur d'exposer leurs corps  dcouvert; et plus ils se tenaient
serrs, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux
tireurs. Manlius, persuad que le seul aspect des drapeaux lgionnaires
dciderait la droute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des
vlites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les
Gaulois, effrays par le souvenir de la dfaite des Tolistoboes, cribls
de traits, puiss de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent
en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la
plupart se dispersrent  droite et  gauche. Aux deux ailes, le combat
dura plus long-temps; mais enfin la droute devint gnrale. Le camp fut
pris et pill; huit mille Gaulois jonchrent la place[986]; le reste se
retira au-del du fleuve Halys, o les femmes et les enfans avaient t mis
en sret. Tel fut le dsespoir ou plutt la rage des vaincus, qu'on vit
des prisonniers mordre leurs chanes et chercher  s'trangler les uns les
autres[987]. Le butin trouv dans le camp fut immense. Les Galates rallis
sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se
voyant la plupart blesss, sans armes, et dans un entier dnment, ils
flchirent et demandrent  traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des
dputs  phse; pour lui, comme on tait au milieu de l'automne, il se
hta de quitter le voisinage du Taurus o le froid se faisait dj sentir,
et ramena son arme hiverner le long des ctes[988].

      Note 985: Omnia eadem utrimque, qu fuerant in priore prlio,
      erant prter animos, et victoribus ab re secund auctos, et
      hostibus fractos: quia etsi non ipsi victi erant, su gentis
      hominum cladem pro su ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

      Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.
      --Appian. Bell. Syriac. p. 115.

      Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, qum catenas
      morsibus et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces
      prbuissent. Flor. l. II, c. 11.

      Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis
      propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum
      in hiberna maritim or reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.


ANNEE 188 avant J.-C.

Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrass le parti romain
l'accueillirent  son passage. Si la victoire remporte sur Antiochus
tait plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agrable aux
allis de la rpublique[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs
et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de
ces hordes toujours prtes  fondre sur l'Asie, comme un orage
imptueux[990]. Voil ce que pensaient les villes de la Troade, de
l'olide et de l'Ionie; et elles envoyrent en grande pompe  phse des
ambassadeurs chargs d'offrir des couronnes d'or  Manlius, comme au
librateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces rjouissances que les
plnipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivrent auprs du consul;
les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon
de leur matre, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-pre et les
Galates ses allis. Ce roi, vivement rprimand, fut tax  deux cents
talens d'argent, en rparation de son crime. Bien au contraire, le consul
fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; nanmoins ne
voulant rien terminer sans les conseils d'Eumne, alors absent, il fixa,
pour l't suivant, une seconde confrence, dans la ville d'Apame, sur
l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie,
les Romains, loin de pousser  bout cette race belliqueuse, qui conservait
encore une partie de sa force, employrent tous leurs efforts  se
l'attacher. Aux confrences d'Apame, il ne fut question ni de tribut, ni
de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce
qu'exigeait Manlius, c'tait qu'ils rendissent les terres enleves aux
allis de Rome[993], qu'ils renonassent  leur vagabondage inquitant pour
leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumne une alliance intime et
durable[994]. Ces conditions furent acceptes.

      Note 989: [Grec: Ouch outs echarsan Antiochou lphthentos epi t
      dokein apolelusthai, tines men phoron, oi de prouras, katholou de
      pantes basilien prostagmatn...] Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.

      Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, qum feritas
      immanium barbarorum, incertusque in dies terror, qu velut
      tempestas eos populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.

      Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.
      --Polyb. excerpt. legat, XXXV.

      Note 992: [philanthrps apodexamenos]. Polyb. loc. cit.--T. L.
      l. XXXVIII, c. 37.

      Note 993: Suidas, voce [Grec: Galatia].

      Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum
      terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent. Tit. Liv.
      l. XXXVIII, c. 40.


ANNEE 187 avant J.-C.

L'humiliation des Gaulois, publie chez toutes les nations orientales, par
des rcits lointains et exagrs, environna le nom romain d'un nouvel
clat. Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de
Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les
grandes choses qu'elle a opres en Galatie, comment elle a subjugu les
Galates et leur a impos tribut[995]. A Rome, les succs du consul eurent
moins de faveur; plusieurs patriciens trouvrent mauvais qu'il et
entrepris la guerre sans ordres formels du snat; et deux de ses
lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe.
On lui objectait l'illgalit d'une guerre qui n'avait t prcde ni de
l'envoi d'ambassadeurs, ni des crmonies exiges par la religion.
Manlius, ajoutait-on, avait consult dans cette affaire beaucoup plus son
ambition que l'intrt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils
pas eues  l'empcher de franchir le Taurus malgr les malheurs dont la
Sibylle menaait Rome, si jamais ses enseignes osaient dpasser cette borne
fatale? Le consul pourtant s'en tait approch autant qu'il avait pu;
n'avait-il pas t camper sur la cime mme, au point de dpart des
eaux[996]? Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du
succs, des argumens pareils  ceux dont il s'tait lui-mme servi, prs de
la frontire gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.

      Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes
      viribus... Et audierunt prlia eorum, et virtutes bonas quas
      fecerunt in Galati: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub
      tributum. Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.

      Note 996: Cupientem transire Taurum, gr omnium legatorum
      precibus, ne carminibus Sibyll prdictam superantibus terminos
      fatales cladem experiri vellet, retentum: admovisse tamen
      exercitum, et prop ipsis jugis ad divortia aquarum castra
      posuisse. Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.

Manlius rpondit avec loquence[997]; il prouva que sa conduite avait t
conforme aux intrts et  la politique du snat; il adjura son
prdcesseur, L. Scipion, de tmoigner que cette guerre ne pouvait tre
diffre sans danger. Il ajouta: Je n'exige pas, snateurs, que vous
jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation
gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de ct ces
justes prventions, et n'apprciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mmes,
indpendamment de toute autre considration. Plt aux dieux qu'Eumne ft
ici prsent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes,
leurs plaintes auraient bientt fait justice de ces accusations. A leur
dfaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient;
faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux
en rduisant les Gaulois  l'impuissance de nuire, qu'en relguant
Antiochus au-del du mont Taurus. Que l'Asie tout entire vous dise combien
de fois ses campagnes ont t ravages, ses belles cits pilles, ses
troupeaux enlevs; qu'elle vous exprime son affreux dsespoir, quand elle
ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses
enfans taient immols par les Gaulois  des dieux farouches et
sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos allis ont t les tributaires
des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils
n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'tais endormi dans
une honteuse inaction. L'loignement d'Antiochus n'aurait servi qu' rendre
le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conqutes en-de du mont Taurus
auraient agrandi leur empire et non le vtre[999].

      Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui
      fait tenir: Manlium in hunc maxim modum respondisse accepimus. l.
      XXXVIII, c. 47.

      Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas
      humanas hostias immolatosque liberos suos audirent. Tit. Liv. l.
      XXXVIII, c. 47.

      Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis. Tit. liv. l.
      XXXVIII, c. 48.

Aprs ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il tala dans
cette solennit les couronnes d'or que lui avaient dcernes les villes
d'Asie, des sommes considrables en lingots et en monnaie d'or et d'argent,
ainsi qu'un immense amas d'armes et de dpouilles entasses dans des
chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains lies derrire le dos,
prcdaient son char[1000].

      Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.


ANNEES 187  63 avant J.-C.

A la faveur de cette paix force o l'asservissement de l'Asie rduisait
les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrrent dans la
civilisation asiatique. On les voit renoncer  leur culte national, dont il
ne se montre plus ds lors une seule trace, et figurer comme grands-prtres
dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un
Brogitar, pontife de la mre des dieux,  Pessinunte[1001]; un Dytoet, fils
d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre
autres la courageuse et infortune Camma, dont nous parlerons tout 
l'heure, desservant les temples des desses indignes[1003]. Une statue
colossale de Jupiter fut leve  Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse
par ses ftes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens,
olympiens, qui attirrent le concours de toute la Grce[1005]. Les
ttrarques gaulois se piqurent bientt d'imiter les manires des despotes
et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de
somptuosit, et talrent dans leurs festins cette prodigalit absurde,
magnificence des peuples  demi barbares. On rapporte qu'un certain
Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les ttrarques ses rivaux,
publia qu'il tiendrait table ouverte  tout venant pendant une anne
entire[1006]. Il fit construire  cet effet autour de sa maison de vastes
enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui
pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance
furent tablis des feux o des chaudires de toute dimension, remplies de
toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins,
construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et
en farine, amasss de longue-main; et des parcs  boeufs,  porcs, 
moutons,  chvres, placs  proximit, alimentaient le service des
tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette
occasion, ces jambons de Galatie dont la rputation tait si grande[1008].
Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita  discrtion la foule
qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il
faisait arrter sur les chemins les voyageurs et les trangers, ne leur
laissant point la libert de continuer leur route, qu'ils ne se fussent
assis  ses tables[1009].

      Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. n 28.

      Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.

      Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyni Stratag.
      l. VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p.
      450.--Montf. palograph. p. 154, 155 et suiv.

      Note 1004: [Grec: Dios kolossos chalkous]. Strab. l. XII, p. 567.

      Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.

      Note 1006: Athen. l, IV, c. 10.

      Note 1007: Athen. l. IV, c. 13.

      Note 1008: [Grec: Kallistai men gar galatikai (pernai).] Athen. l.
      XIV, c. 21.

      Note 1009: [Grec: Alla kai oi pariontes zenoi upo tn uphestkotn
      paidn ouk phiento, es an metalabsi tn paraskevasthentn.]
      Athen. l. IV, c. 15.

Ce got pour la magnificence se dveloppa chez les femmes gallo-grecques
avec non moins de vivacit que chez leurs maris. Les anciens vtemens de
laine grossire firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de
riches parures; et l'on ne vit plus l'pouse du ttrarque d'Ancyre ou de
Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une
marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer
la journe au bain[1010]. Cependant ce progrs du luxe chez les dames
galates ne corrompit point l'nergique svrit de leurs moeurs. Au milieu
de la dissolution asiatique, elles mritrent toujours d'tre cites comme
des modles de chastet; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas
les pages les moins difiantes des livres anciens consacrs aux _vertus des
femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquit, et
que deux crivains grecs nous ont transmis.

      Note 1010: [GrecL Ai de Galatn gynaikes eis ta balaneia poltou
      chytras eispherousai, meta tn maidn sthion, omou louemenai.]
      Plut. Sympos. l. VIII, qust. 9.

Le ttrarque Sinat avait pous une jeune et belle femme nomme Camma,
prtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dvotion toute
particulire. C'tait dans les pompes religieuses, quand la prtresse,
vtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'tait
alors que sa beaut paraissait briller d'un clat tout cleste[1011];
Sino-rix, jeune ttrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus
d'autre dsir au monde que le dsir d'en tre aim. Il essaya tout, mais
vainement. Dsespr, il s'en prit  celui qu'il regardait comme le plus
grand obstacle  son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit
prir. Comme le meurtrier tait puissant et riche, les juges fermrent les
yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame
forte et rsigne; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonant
 toute socit, mme  celle de ses proches, et dvoue entirement au
service de la desse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour,
ni la nuit. Quelques mois se passrent, et Sino-rix l'y  vint poursuivre
encore de son amour. Si je suis coupable, lui rptait-il, c'est pour
t'avoir aime; nul autre sentiment n'a gar ma main[1012]. Camma, d'un
autre ct, se vit perscute par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la
poursuite du jeune ttrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa
richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup,
disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait  regretter. Ds lors, elle n'eut
plus de repos qu'elle ne consentt  ces liens odieux. Elle feignit donc de
cder, et le jour du mariage fut convenu.

      Note 1011: [Grec: Epiphanesteran de autn epoiei kai to ts
      Artemidos ieraian eina, peri te tas pompas aei kai thysias
      kekosmmenn orasthai megalopreps.] Plut. de Virtutib. mulier. p.
      257.

      Note 1012: [Grec: Aneln ekeinon erti ts Kammas, m di' eteran
      tina ponrian...] Plut. de Virt. mul. p. 258.

Ds que parut ce jour tant souhait, Sino-rix, environn d'un cortge
nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait;
elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit  l'autel, et prenant,
suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, aprs en avoir rpandu
quelques gouttes en l'honneur de la desse, elle but, et la prsenta au
ttrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte  ses lvres et
la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin tait empoisonn. On dit qu'en
cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutume se peignit sur le
visage de la prtresse. tendant ses bras vers l'image de Diane: Chaste
desse! s'cria-t-elle d'une voix forte: sois bnie de ce qu'ici mme j'ai
pu venger la mort de mon poux assassin  cause de moi[1015]; maintenant
que tout est consomm, je suis prte  descendre vers lui aux enfers. Pour
toi,  le plus sclrat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te
prparent un linceul et une tombe, car voil la couche nuptiale que je t'ai
destine[1016]. Alors elle se prcipita vers l'autel qu'elle enlaa de ses
bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'et abandonne. Sino-rix,
qui ressentait dj les atteintes du poison, monta dans son chariot et
partit  toute bride, esprant que l'agitation et des secousses violentes
le soulageraient; mais bientt ne pouvant plus supporter aucun mouvement,
il s'tendit ans une litire, o il expira le mme soir. Lorsqu'on vint lui
apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait
contente, et rendit l'ame.

      Note 1013: [Grec: Apo chryss phials...] Polyn. Strat. l. VIII,
      c. 39.--Plut. de Virtut. mulier, p. 258.

      Note 1014: [Grec: O de oia d nymphios para nymphas labn, ds
      pinei.] Polyn. ub. supr.

      Note 1015: [Grec: Karin oida soi,  polytime Artemis, oti moi
      paresches en t s ier dikas uper tou andros labein, adiks di'
      eme anairethentos.] Polyn. Strat. l. VIII, c. 39.

      Note 1016: [Grec: Soi de,  pantn anositate anthrpn, taphon
      anti thalamou kai gamou paraskeuazetsan oi proskontes.]
      Plutarch. loc. cit.

La constitution politique s'altra bientt, comme les habitudes nationales.
D'lectives et temporaires qu'avaient t les ttrarchies, elles devinrent
hrditaires, et les familles qui en usurprent le privilge formrent, par
le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de
la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre  resserrer le
nombre de ces magistratures, qui furent successivement rduites de douze 
quatre[1018], puis  trois,  deux, enfin concentres dans une seule
main[1019]. Le pays tait gouvern par un de ces rois, lorsqu'il fut runi
comme province  l'empire romain. Malgr cette usurpation du pouvoir
souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de
cooprer  l'administration du pays[1020]. Il est  prsumer que la
condition des indignes phrygiens et surtout grecs s'amliora; car les
mariages devinrent assez frquens entre eux et les Kimro-Galls de rang
lev. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus
parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mlange tranger,
parmi les fils des conqurans. Un crivain ecclsiastique clbre, qui
voyagea dans l'Orient au quatrime sicle de notre re, six cents ans aprs
le passage des hordes en Asie, tmoigne que, de son temps, les Galates
taient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent
point de la langue grecque; et que leur idiome national tait  peu prs le
mme que celui des Trvires, les diffrences de l'un  l'autre n'tant ni
nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identit de langage entre les
Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de
l'Halys s'explique d'elle-mme si l'on se rappelle que les Tectosages et
les Tolistoboes, les deux principaux peuples galates, appartenaient
originairement, comme les Belges,  la race des Kimris.

      Note 1017: Hist. grc. et latin. Inscript. galatic. passim.

      Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.

      Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.

      Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.

      Note 1021: Galatas excepto sermone grco, quo omnis Oriens
      loquitur, propriam linguam eamdem pen habere qum Treviros, nec
      referre si aliqua exind corruperint. Hieronym. Prolog. in lib.
      II. Comment. in epist. ad Galat. c. 3.


ANNEES 167  158 avant J.-C.

La bonne intelligence et la paix subsistrent pendant vingt ans entre les
Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre clata,
on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagrent le territoire
d'Eumne et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dvou au roi de
Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut  Rome en porter plainte au
snat. Il dit: qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine)
mettait le royaume de Pergame dans le plus grand pril[1023]. La
rpublique envoya des commissaires aux ttrarques, sans russir  les
dsarmer. Les dvastations ayant recommenc avec plus de force, Eumne
partit lui-mme pour Rome; mais ses plaintes furent mal reues. Dans ces
ngociations et dans quelques autres, le snat montra envers les Gaulois
des mnagemens qui lui taient peu ordinaires, et qui ne causrent pas
moins de surprise que l'opinitret hardie de ce peuple. Il fut permis de
s'tonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent t
sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs
ambassadeurs suffisait pour armer ou dsarmer les puissans roi d'gypte et
de Syrie[1024].

      Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII.
      --Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.

      Note 1023: Querimoni gallici tumults... regnum in dubium
      adductum esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.

      Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum
      Ptolemumque, tantm legatorum romanorum verba valuisse... apud
      Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.


ANNEE 89 avant J.-C.

A l'poque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se rveiller et
vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de
Pont empress  rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en
orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du
Danube[1025]. Durant ses premires campagnes, Mithridate exaltait, dans
tous ses discours, les services de ses allis galates; il se vantait de
pouvoir opposer  Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'tait tire
qu' prix d'or[1026].

      Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin.
      l. XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.

      Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid.
      Justin. l. XXXVIII, c. 4.


ANNEE 86 avant J.-C.

Mais bientt leur fidlit lui devint suspecte, et dans un des accs de son
humeur sombre et souponneuse, il retint prisonniers auprs de lui tous les
ttrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027].
Indign de cette perfidie, Toredo-rix, ttrarque des Tosiopes, complota sa
mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, 
certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort leve,
Tordo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le
saisir corps  corps, et de le prcipiter du haut de l'estrade, avec son
tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentt ce jour-l et
qu'il ft mander, au bout de quelques heures, les ttrarques galates;
Tordo-rix, craignant que le complot n'et t dcouvert, exhorta ses
compagnons  se jeter tous ensemble sur le roi et  le mettre en
pices[1029]. Ce second complot manqua galement; et Mithridate, aprs
avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva
les autres, une nuit, dans un festin o il les avait invits, sous couleur
de rconciliation. Trois d'entre eux chapprent seuls au massacre en se
faisant jour, le sabre  la main, au travers des assassins; tout le reste
prit, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un
jeune garon appel Bpolitan, que son esprit et sa beaut avaient fait
remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale,
et ordonna  ses officiers de courir et de le sauver. Il tait temps
encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe prcieuse que portait
le jeune Gaulois, avait voulu le dpouiller avant de frapper; celui-ci
rsistait et se dbattait avec violence; cette lutte permit aux officiers
royaux de prvenir le coup[1031]. Le cadavre de Tordo-rix avait t jet 
la voirie, avec dfense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais
une femme pergamenne qui l'avait aim l'ensevelit en cachette, au pril de
ses jours[1032].

      Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello
      Mithridat. p. 200.

      Note 1028: [Grec: Anedexato ton Mithridatn, otan en t bmati
      gymnasi chrmatiz synarpasas, sein ama syn auto kata ts
      pharaggos.] Plut. de Virtut. mulier, p. 259.

      Note 1029: [Grec: Diarpasai to sma]. Idem, loc. cit.

      Note 1030: [Grec: Pantas ekteine meta paidn kai gynaikn, chris
      trin tn diaphygontn... epi diait mias nuktos.] Appian. Bell.
      Mithrid. p. 200.

      Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.

      Note 1032: [Grec: Gynaion pergamnon egnsmenon aph' ras znti t
      Galat parekindyneuse thapsai kai peristeilai ton nekron.] Plut.
      loc. cit.


ANNEE 63 avant J.-C.

Mithridate,  la tte de son arme, alla fondre sur la Galatie avant que la
nouvelle de ses barbaries s'y ft rpandue, confisqua les biens des
ttrarques assassins, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour
roi absolu un de ses satrapes nomm Eumache[1033]. Cette tyrannie dura
douze ans, et chaque anne avec un redoublement de cruaut. Enfin les trois
ttrarques sauvs du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout,
Djotar, depuis si clbre dans les guerres civiles de Rome, russirent 
soulever le pays, battirent Eumache et le chassrent[1034]. Les victoires
des armes romaines sur Mithridate assurrent aux Kimro-Galls, pour quelque
temps, l'indpendance qu'ils venaient de reconqurir; mais, dans les
circonstances o se trouvait l'Orient, cette indpendance prcaire ne
pouvait pas tre de longue dure. Enveloppe et presse de tous cts par
la domination romaine, la Galatie succomba aprs tout le reste de l'Asie;
elle fut enfin rduite en province, sous l'empereur Auguste.

      Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.

      Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV.
      --Paul. Oros. l. VI, c. 2.

Pour terminer cette dernire priode de l'histoire des Gaulois orientaux,
nous avons encore un mot  dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi
de Pont avait toujours entretenu auprs de sa personne une garde
d'aventuriers galates, solds  grands frais. Ce fut  eux qu'il remit le
soin de sa mort, lorsque, dcid  ne point tomber vivant au pouvoir de ses
ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait
venir le chef de cette garde, nomm Bituit[1035], il lui prsenta sa
poitrine nue: Frappe, lui dit-il, tu m'as dj rendu de grands et fidles
services; celui-ci ne sera pas moindre[1036]. Bituit obit, et les
historiens ajoutent que ses compagnons, se prcipitant aussitt sur le roi,
le percrent  l'envi de leurs lances et de leurs pes. Peut-tre y eut-il
dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance  verser
le sang d'un homme qui avait fait tant de mal  leur pays.

      Note 1035: [Grec: Bioitos]. Appian. p. 248.--Bittus, Tit. Liv.
      Epit. c. 11.--On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes,
      jouer un grand rle dans la Gaule.

      Note 1036: [Grec: Polla men ek ts ss dexias es polemious namn,
      onsomai de megiston...] Appian. Bell. Mithrid. p. 248.



FIN DU TOME PREMIER.



TABLE
DES MATIRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.




CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales
branches.--Ses conqutes en Espagne; elles refoulent les nations ibriennes
vers la Gaule, o les Ligures s'tablissent.--Ses conqutes en Italie;
empire ombrien, sa grandeur, sa dcadence.--Commerce des peuples de
l'Orient avec la Gaule; colonies phniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies
rhodiennes.--Colonie phocenne de Massalie, sa fondation, ses progrs
rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en
Occident au septime sicle avant notre re; elle est chasse des bords du
Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses
conqutes.--Grandes migrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en
Italie.--Situation respective des deux races.


CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les
trusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre
et le midi de la presqu'le.--Le sige de Clusium les met en contact avec
les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assigent le
Capitole.--Ligue dfensive des nations latines et trusques; les Gaulois
sont battus prs d'Arde par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le
Capitole, et sont repousss.--Confrences avec les Romains; elles sont
rompues; elles se renouent; un trait de paix est conclu.--Les Romains le
violent.--Plusieurs bandes gauloises sont dtruites par trahison; les
autres regagnent la Cisalpine.


CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour rsister aux Gaulois.
--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de
T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.
--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction
par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en
font partie; bataille de Sentinum.--Les Snons gorgent des ambassadeurs
romains; ils sont dfaits  la journe de Vadimon; le territoire snonais
est conquis et colonis.--Drusus rapporte  Rome la ranon du Capitole.


CHAPITRE IV. Arrive et tablissement des Belges dans la Gaule.--Une bande
de Tectosages migre dans la valle du Danube.--Nations galliques de
l'Illyrie et de la Ponie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les
Galls et les Kimris se runissent pour envahir la Grce.--Premire
expdition en Thrace et en Macdoine; elle choue.--Seconde expdition; les
Gaulois s'emparent de la Macdoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux
Thermopyles; ils dvastent l'tolie; ils forcent le passage de l'Oeta; sige
et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite dsastreuse des Gaulois;
leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se sparent.


CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomde
sur le trne de Bithynie.--Ils se rendent matres de tout le littoral de la
mer ge; situation malheureuse de ce pays.--Tous les tats de l'Asie leur
paient tribut.--Commencement de raction contre eux; Antiochus-Sauveur
chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois solds au
service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de
la domination des hordes; avantage remport par Eumnes sur les
Tolistoboes; ils sont vaincus par Attale, et repousss, ainsi que les
Trocmes, dans la haute Phrygie; rjouissances publiques dans tout l'Orient.


CHAPITRE VI. Gaulois  la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi;
ils violent les spultures des rois macdoniens; ils assigent Sparte; ils
prissent  Argos avec Pyrrhus.--Premire guerre punique; Gaulois  la
solde de Carthage, leurs rvoltes et leurs trahisons; ils livrent rix aux
Romains et pillent le temple de Vnus.--Ils se rvoltent contre Carthage et
font rvolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de
Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est
tu par un Gaulois.


CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des
deux premires guerres puniques.--Les Boes tuent leurs rois At et Gall.
--Intrigues des colonies romaines fondes sur les bords du P.--Les
Cnomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picnum
fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gsates des
Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrs vifs dans un des marchs
de Rome.--Bataille de Fsules o les Romains sont dfaits.--Bataille de
Tlamone o les Gaulois sont vaincus.--La confdration boenne se soumet.
--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi
Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.


CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les
Romains envoient des colonies  Crmone et  Placentia.--Soulvement des
Boes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlvent les triumvirs
et dfont une arme romaine dans la fort de Mutine.--Annibal traverse la
Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tsin.--Les
Cisalpins se dclarent pour Annibal; batailles de Trbie, de Thrasymne, de
Cannes, gagnes par les Gaulois.--Dfaite des Romains dans la fort Litana.
--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de
l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu prs du Mtaure.--Magon
dbarque  Gnua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent
Annibal en Afrique.


CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de
toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar,
elles brlent Placentia; elles sont dfaites.--La guerre se continue avec
des succs divers.--Trahison des Cnomans; dsastre de l'arme transpadane.
--Nouveaux efforts de la nation boenne; elle est vaincue.--Cruaut du
consul Quintius Flamininus.--Les dbris de la nation boenne se retirent
sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et
ambassade du roi Cincibil.--Des migrs transalpins veulent s'tablir dans
la Vntie; ils sont chasss.--La rpublique romaine dclare que l'Italie
est ferme aux Gaulois.


CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description gographique de ce pays; races qui
l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la
Grande-Desse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de
l'Orient.--Les Romains commencent la conqute de l'Asie mineure.--Cn.
Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboes sont vaincus sur le mont
Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chastet de Chiorama.
--La rpublique romaine mnage les Galates.--Le triomphe est refus, puis
accord  Manlius.--Les moeurs des Galates s'altrent; luxe et magnificence
de leurs ttrarques.--Caractre des femmes galates; histoire touchante de
Camma.--Dcadence de la constitution politique; les ttrarques s'emparent
de l'autorit absolue.--Mithridate fait assassiner les ttrarques dans un
festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois.


FIN DE LA TABLE.





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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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