The Project Gutenberg EBook of La Femme de Paul, by Guy de Maupassant

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Title: La Femme de Paul

Author: Guy de Maupassant

Release Date: December 2, 2009 [EBook #30587]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La Femme de Paul

_OEUVRES COMPLTES ILLUSTRES_

DE

GUY DE MAUPASSANT

DITION DE LUXE

(_Voir Catalogue  la fin du volume._)




GUY DE MAUPASSANT

La Femme de Paul

      LA FEMME DE PAUL.--LES BIJOUX.
  UN NORMAND.--AU BOIS.--LE LOUP.--UN FILS.
         CORRESPONDANCE.--LUI.
   TOMBOUCTOU.--UN DUEL.--MES 25 JOURS.
               LA MORTE.

PARIS

_Socit d'ditions Littraires et Artistiques_

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

50, CHAUSSE D'ANTIN, 50

Tous droits rservs.




TABLE DES MATIRES.


La Femme de Paul.

Les Bijoux.

Un Normand.

Au Bois.

Le Loup.

Un Fils.

Correspondance.

Lui?

Tombouctou.

Un Duel.

Mes 25 jours.

La Morte.




La Femme de Paul


Le restaurant Grillon, ce phalanstre des canotiers, se vidait
lentement. C'tait, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur
l'paule.

Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
prcaution dans les yoles, et s'asseyant  la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le matre de l'tablissement, un fort garon  barbe
rousse, d'une vigueur clbre, donnait la main aux belles-petites en
maintenant d'aplomb les frles embarcations.

Les rameurs prenaient place  leur tour, bras nus et la poitrine bombe,
posant pour la galerie, une galerie compose de bourgeois endimanchs,
d'ouvriers et de soldats accouds sur la balustrade du pont et trs
attentifs  ce spectacle.

Les bateaux, un  un, se dtachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement rgulier; et,
sous l'impulsion des longues rames recourbes, les yoles rapides
glissaient sur la rivire, s'loignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillre_.

Un couple seul tait rest. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage ple, tenait par la taille sa matresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.

Le patron cria:--Allons, monsieur Paul, dpchez-vous. Et ils
s'approchrent.

De tous les clients de la maison, M. Paul tait le plus aim et le plus
respect. Il payait bien et rgulirement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille,  moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'tablissement une sorte de
rclame vivante, car son pre tait snateur. Et quand un tranger
demandait:--Qui est-ce donc ce petit-l, qui en tient si fort pour sa
donzelle? quelque habitu rpondait  mi-voix, d'un air important et
mystrieux:--C'est Paul Baron, vous savez? le fils du snateur.--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empcher de dire:--Le pauvre
diable! il n'est pas  moiti pinc.

La mre Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: ses deux tourtereaux, et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.

Le couple s'en venait  petits pas; la yole _Madeleine_ tait prte;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassrent, ce qui fit rire le
public amass sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi
pour la Grenouillre.

Quand ils arrivrent, il allait tre trois heures, et le grand caf
flottant regorgeait de monde.

L'immense radeau, couvert d'un toit goudronn que supportent des
colonnes de bois, est reli  l'le charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une pntre au milieu de cet tablissement aquatique,
tandis que l'autre en fait communiquer l'extrmit avec un lot
minuscule plant d'un arbre et surnomm le Pot--Fleurs et, de l,
gagne la terre auprs du bureau des bains.

M. Paul attacha son embarcation le long de l'tablissement, il escalada
la balustrade du caf, puis, prenant les mains de sa matresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face  face.

De l'autre ct du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'quipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre norme, crasant les ressorts,
attels d'une rosse au cou tombant, aux genoux casss; les autres
sveltes, lances sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
grles et tendues, au cou dress, au mors neigeux d'cume, tandis que le
cocher, gourm dans sa livre, la tte raide en son grand col, demeurait
les reins inflexibles et le fouet pos sur un genou.

La berge tait couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu' l'eau, remontaient sur le chemin, et tous,
arrivs au mme endroit, s'arrtaient, attendant le passeur. Le lourd
bachot allait sans fin d'une rive  l'autre, dchargeant dans l'le ses
voyageurs.

Le bras de la rivire (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce
ponton  consommations, semblait dormir, tant le courant tait faible.
Des flottes de yoles, de skifs, de prissoires, de podoscaphes, de gigs,
d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde
immobile, se croisant, se mlant, s'abordant, s'arrtant brusquement
d'une secousse des bras pour s'lancer de nouveau sous une brusque
tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes
ou rouges.

Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque  l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient  l'ardeur du jour la chair brunie et bossele
de leurs biceps; et, pareilles  des fleurs tranges,  des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'panouissaient  l'arrire des canots.

Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaiet brlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.

L-bas, en face, l'invitable Mont-Valrien tageait dans la lumire
crue ses talus fortifis; tandis qu' droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places,  travers la verdure puissante et sombre
des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.

Aux abords de la Grenouillre, une foule de promeneurs circulait sous
les arbres gants qui font de ce coin d'le le plus dlicieux parc du
monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins dmesurment
rebondis,  la croupe exagre, au teint pltr de fard, aux yeux
charbonns, aux lvres sanguinolentes, laces, sangles en des robes
extravagantes, tranaient sur les frais gazons le mauvais got criard de
leurs toilettes; tandis qu' ct d'elles des jeunes gens posaient en
leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants clairs, des
bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles
ponctuant la niaiserie de leur sourire.

L'le est trangle juste  la Grenouillre, et sur l'autre bord, o un
bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras
rapide, plein de tourbillons, de remous, d'cume, roule avec des allures
de torrent. Un dtachement de pontonniers, en uniforme d'artilleurs, est
camp sur cette berge, et les soldats, assis en ligne sur une longue
poutre, regardaient couler l'eau.

Dans l'tablissement flottant, c'tait une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, o les consommations rpandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, taient couvertes de verres  moiti vides et
entoures de gens  moiti gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arrire, la face rougie, avec des
yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vocifrant par un besoin de
tapage naturel aux brutes, les femmes, cherchant une proie pour le soir,
se faisaient payer  boire en attendant; et, dans l'espace libre entre
les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.

Un d'eux se dmenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, lgants, corrects, qui auraient sembl comme il faut si la
tare, malgr tout, n'et apparu.

Car on sent l,  pleines narines, toute l'cume du monde, toute la
crapulerie distingue, toute la moisissure de la socit parisienne:
mlange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers vreux, de noceurs tars,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les tres suspects, 
moiti connus,  moiti perdus,  moiti salus,  moiti dshonors,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie  l'allure
digne,  l'air matamore qui semble dire: Le premier qui me traite de
gredin, je le crve.

Ce lieu sue la btise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Mles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y
bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des rputations
vermoulues que les coups d'pe et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.

Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, trs jeunes, y apparaissent chaque anne,
apprenant  vivre. Des promeneurs, flnant, s'y montrent; quelques nafs
s'y garent.

C'est, avec raison, nomm la _Grenouillre_. A ct du radeau couvert o
l'on boit, et tout prs du Pot--Fleurs, on se baigne. Celles des
femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent l montrer  nu leur
talage et faire le client. Les autres, ddaigneuses, bien qu'amplifies
par le coton, tayes de ressorts, redresses par-ci, modifies par-l,
regardent d'un air mprisant barboter leurs soeurs.

Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tte. Ils sont longs comme des chalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbs en avant ou rejets en
arrire par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du caf.

Malgr les arbres immenses penchs sur la maison flottante et malgr le
voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
manations des liqueurs rpandues se mlaient  l'odeur des corps et 
celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
pntre et qui s'vaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces
senteurs diverses flottait un arme lger de poudre de riz qui parfois
disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours comme si quelque
main cache avait secou dans l'air une houppe invisible.

Le spectacle tait sur le fleuve, o le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotires s'talaient dans leur fauteuil
en face de leurs mles aux forts poignets, et elles considraient avec
mpris les quteuses de dners rdant par l'le.

Quelquefois, quand une quipe lance passait  toute vitesse, les amis
descendus  terre poussaient des cris, et tout le public subitement pris
de folie, se mettait  hurler.

Au coude de la rivire, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et,  mesure qu'on
reconnaissait les visages, d'autres vocifrations partaient.

Un canot couvert d'une tente et mont par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait tait petite, maigre, fane,
vtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevs sous un chapeau
cir. En face d'elle, une grosse blondasse habille en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couche sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux cts de la rameuse, et
elle fumait une cigarette, tandis qu' chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre frmissaient, ballotts par la secousse. Tout 
l'arrire, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.

Un cri partit de la Grenouillre: V'l Lesbos! et, tout  coup, ce fut
une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres
tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un dlire de bruit,
vocifraient: Lesbos! Lesbos! Lesbos! Le cri roulait, devenait
indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis,
soudain, il semblait s'lancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir
la plaine, emplir le feuillage pais des grands arbres, s'tendre aux
lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.

La rameuse, devant cette ovation, s'tait arrte, tranquillement. La
grosse blonde tendue au fond du canot tourna la tte d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, 
l'arrire, se mirent  rire en saluant la foule.

Alors la vocifration redoubla, faisant trembler l'tablissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs
mouchoirs, et toutes les voix, aigus ou graves, criaient ensemble:
Lesbos! On et dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un
chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur
leur front.

La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes, qui
repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.

M. Paul, au contraire des autres, avait tir une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa matresse, nerveuse, plie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois
avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspr, comme soulev
par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
dsordonne. Il balbutia, les lvres tremblantes d'indignation:

--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une pierre
au cou.

Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante, et elle parlait avec volubilit, comme pour plaider sa propre
cause:

--Est-ce que a te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien  personne? Fiche-nous la
paix avec tes manires et mle-toi de tes affaires...

Mais il lui coupa la parole.

--C'est la police que a regarde, et je les ferai flanquer 
Saint-Lazare, moi!

Elle eut un soubresaut:

--Toi?

--Oui, moi! Et, en attendant, je te dfends de leur parler, tu entends,
je te le dfends.

Alors elle haussa les paules, et calme tout  coup:

--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et
tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.

Il ne rpondit pas et ils restrent face  face, avec la bouche crispe
et la respiration rapide.

A l'autre bout du grand caf de bois, les quatre femmes faisaient leur
entre. Les deux costumes en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille  un garonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les tempes;
l'autre, emplissant de sa graisse ses vtements de flanelle blanche,
bombant de sa croupe le large pantalon, se balanant comme une oie
grasse, ayant les cuisses normes et les genoux rentrs. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.

Elles avaient lou toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient l, comme auraient vcu deux mnages.

Leur vice tait public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires tranges, des drames ns de furieuses
jalousies fminines, et des visites secrtes de femmes connues,
d'actrices,  la petite maison du bord de l'eau.

Un voisin, rvolt de ces bruits scandaleux, avait prvenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, tait venu faire une
enqute. La mission tait dlicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher  ces femmes, qui ne se livraient point  la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant mme  peu prs la nature des dlits
souponns, avait interrog  l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant  l'innocence.

On en avait ri jusqu' Saint-Germain.

Elles traversaient  petits pas, comme des reines, l'tablissement de la
Grenouillre; et elles semblaient fires de leur clbrit, heureuses
des regards fixs sur elles, suprieures  cette foule,  cette tourbe,
 cette plbe.

Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'oeil de la fille
une flamme s'allumait.

Lorsque les deux premires furent au bout de la table, Madeleine
cria:--Pauline! La grosse se retourna, s'arrta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:

--Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chrie.

Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa matresse; mais elle lui dit
d'un tel air:--Tu sais, mon p'tit, tu peux filer, qu'il se tut et
resta seul.

Alors elles causrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaiets
heureuses passaient sur leurs lvres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul  la drobe avec un sourire narquois et
mchant.

A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut prs d'elles d'un
lan tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
paules:--Viens, je le veux, dit-il, je t'ai dfendu de parler  ces
gueuses.

Mais Pauline leva la voix et se mit  l'engueuler avec son rpertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le
bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette
pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette
bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant
le scandale qui commenait, il recula, retourna sur ses pas, et
s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourn aux trois
femmes victorieuses.

Il resta l, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'et arrache, il enlevait d'un doigt nerveux une larme forme au
coin de son oeil.

C'est qu'il aimait perdument, sans savoir pourquoi, malgr ses
instincts dlicats, malgr sa raison, malgr sa volont mme. Il tait
tomb dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature
attendrie et fine, il avait rv des liaisons exquises, idales et
passionnes; et voil que ce petit criquet de femme, bte, comme toutes
les filles, d'une btise exasprante, pas jolie mme, maigre et rageuse,
l'avait pris, captiv, possd des pieds  la tte, corps et me. Il
subissait cet ensorcellement fminin, mystrieux et tout-puissant,
cette force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait
d'o, du dmon de la chair, et qui jette l'homme le plus sens aux pieds
d'une fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal
et souverain.

Et l, derrire son dos, il sentait qu'une chose infme s'apprtait. Des
rires lui entraient au coeur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le
pouvait pas.

Il regardait fixement, sur la berge en face, un pcheur  la ligne
immobile.

Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui frtillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hameon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit  tirer, et tout le gosier saignant de la bte sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul frmit, dchir lui-mme jusqu'au coeur; il
lui sembla que cet hameon c'tait son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout
d'un fer recourb, accroch au fond de lui, et dont Madeleine tenait le
fil.

Une main se posa sur son paule; il eut un sursaut, se tourna; sa
matresse tait  son ct. Ils ne se parlrent pas; et elle s'accouda
comme lui  la balustrade, les yeux fixs sur la rivire.

Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
mme pas  dmler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il prouvait,
c'tait une joie de la sentir l, prs de lui, revenue, et une lchet
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittt point.

Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix trs
douce:--Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau.

Elle rpondit:--Oui, mon chat.

Et il l'aida  descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les
mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors
elle le regarda en souriant et ils s'embrassrent de nouveau.

Ils remontrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plante de
saules, couverte d'herbes, baigne et tranquille dans la tideur de
l'aprs-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il tait  peine six
heures; alors, laissant leur yole, ils partirent  pied dans l'le, vers
Bezons,  travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent
le fleuve.

Les grands foins, prts  tre fauchs, taient remplis de fleurs. Le
soleil qui baissait talait dessus une nappe de lumire rousse, et, dans
la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de
l'herbe se mlaient aux humides senteurs du fleuve, imprgnaient l'air
d'une langueur tendre, d'un bonheur lger, comme d'une vapeur de
bien-tre.

Une molle dfaillance venait aux coeurs et une espce de communion avec
cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystrieux frisson de
vie pandue, avec cette posie pntrante, mlancolique, qui semblait
sortir des plantes, des choses, s'panouir, rvle aux sens en cette
heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils
marchaient cte  cte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle
chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait dans
les rues, un air tranant dans les mmoires, qui dchira brusquement la
profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abme.
Elle battait les herbes de son ombrelle, la tte un peu baisse,
contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des
roulades, osant des trilles.

Son petit front, troit, qu'il aimait tant, tait donc vide, vide! Il
n'y avait l-dedans que cette musique de serinette; et les penses qui
s'y formaient par hasard taient pareilles  cette musique. Elle ne
comprenait rien de lui; ils taient plus spars que s'ils ne vivaient
pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les
lvres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remu
jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,
il l'treignit passionnment.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dgager, en murmurant
par compensation:--Va, je t'aime bien, mon chat.

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entrana en
courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, en
sautant d'allgresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un buisson
incendi par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir repris
haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprt son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain,  travers les
arbres, ils aperurent sur la rivire le canot mont par les quatre
femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant
 Madeleine des baisers. Puis elle cria:

--A ce soir!

Madeleine rpondit:--A ce soir!

Paul crut sentir soudain son coeur envelopp de glace.

Et ils rentrrent pour dner.

Ils s'installrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent
 manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie,
enferme dans un globe de verre, qui les clairait d'une lueur faible et
vacillante: et l'on entendait  tout moment les explosions de cris des
canotiers dans la grande salle du premier.

Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui
dit:--Je me sens trs fatigu, ma mignonne; si tu veux, nous nous
coucherons de bonne heure.

Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lana ce regard
nigmatique, ce regard  perfidies qui apparat si vite au fond de l'oeil
de la femme. Puis, aprs avoir rflchi, elle rpondit:--Tu te
coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la
Grenouillre.

Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus
horribles souffrances, mais il rpondit d'un ton caressant et
navr:--Si tu tais bien gentille, nous resterions tous les deux. Elle
fit non de la tte sans ouvrir la bouche. Il insista:--T'en prie! ma
bichette. Alors elle rompit brusquement:--Tu sais ce que je t'ai dit.
Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas.
Quant  moi, j'ai promis: j'irai.

Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains,
et resta l, rvant douloureusement.

Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient dans
leurs yoles pour le bal de la Grenouillre.

Madeleine dit  Paul:--Si tu ne viens pas, dcide-toi, je demanderai 
un de ces messieurs de me conduire.

Paul se leva:--Allons! murmura-t-il.

Et ils partirent.

La nuit tait noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine
embrase, par un souffle pesant, charg d'ardeurs, de fermentations, de
germes vifs qui, mls  la brise, l'alentissaient. Elle promenait sur
les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un
peu, tant elle semblait paissie et lourde.

Les yoles se mettaient en route, portant  l'avant une lanterne
vnitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces
petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils  des lucioles
en dlire; et des voix couraient dans l'ombre de tous cts.

La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un
bateau lanc passait prs d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc
du canotier clair par une lanterne.

Lorsqu'ils eurent tourn le coude de la rivire, la Grenouillre leur
apparut dans le lointain. L'tablissement en fte tait orn de
girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de
lumires. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots
reprsentant des dmes, des pyramides, des monuments compliqus en feux
de toutes nuances. Des festons enflamms tranaient jusqu' l'eau; et
quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne  pche
invisible, semblait une grosse toile balance.

Toute cette illumination rpandait une lueur alentour du caf, clairait
de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se dtachait
en gris ple, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des
champs et du ciel.

L'orchestre, compos de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa
musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter
Madeleine.

Elle voulut tout de suite entrer. Paul dsirait auparavant faire un tour
dans l'le; mais il dut cder.

L'assistance s'tait pure. Les canotiers presque seuls restaient avec
quelques bourgeois clairsems et quelques jeunes gens flanqus de
filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un
habit noir fatigu, promenait en tous sens sa tte ravage de vieux
marchand de plaisirs publics  bon march.

La grosse Pauline et ses compagnes n'taient pas l; et Paul respira.

On dansait: les couples face  face cabriolaient perdument, jetaient
leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis--vis.

Les femelles, dsarticules des cuisses, bondissaient dans un envolement
de jupes rvlant leurs dessous. Leurs pieds s'levaient au-dessus de
leurs ttes avec une facilit surprenante, et elles balanaient leurs
ventres, frtillaient de la croupe, secouaient leurs seins, rpandant
autour d'elles une senteur nergique de femmes en sueur.

Les mles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscnes,
se contorsionnaient, grimaants et hideux, faisaient la roue sur les
mains, ou bien, s'efforant d'tre drles, esquissaient des manires
avec une grce ridicule.

Une grosse bonne et deux garons servaient les consommations.

Ce caf-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui
le spart du dehors, la danse chevele s'talait en face de la nuit
pacifique et du firmament poudr d'astres.

Tout  coup le Mont-Valrien, l-bas, en face, sembla s'clairer comme
si un incendie se ft allum derrire. La lueur s'tendit, s'accentua,
envahissant peu  peu le ciel, dcrivant un grand cercle lumineux, d'une
lumire ple et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit,
d'un rouge ardent comme un mtal sur l'enclume. Cela se dveloppait
lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se dtachant
bientt de l'horizon, monta doucement dans l'espace. A mesure qu'elle
s'levait, sa nuance pourpre s'attnuait, devenait jaune, d'un jaune
clair, clatant; et l'astre paraissait diminuer  mesure qu'il
s'loignait.

Paul le regardait longtemps, perdu dans cette contemplation, oubliant sa
matresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.

Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un oeil
anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre.
Personne ne l'avait vue.

Il errait ainsi, martyris d'inquitude, quand un des garons lui
dit:--C'est Mme Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir
tout  l'heure en compagnie de Mme Pauline. Et, au mme moment, Paul
apercevait, debout  l'autre extrmit du caf, le mousse et les deux
belles filles, toutes trois lies par la taille, et qui le guettaient en
chuchotant.

Il comprit, et, comme un fou, s'lana dans l'le.

Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur
ses pas. Alors il se mit  fouiller l'paisseur des taillis, 
vagabonder perdument, s'arrtant parfois pour couter.

Les crapauds, par tout l'horizon, lanaient leur note mtallique et
courte.

Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient
affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une
molle clart, comme une poussire de ouate; elle pntrait les
feuillages, faisait couler sa lumire sur l'corce argente des
peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frmissants des
grands arbres. La grisante posie de cette soire d't entrait dans
Paul malgr lui, traversait son angoisse affole, remuait son coeur avec
une ironie froce, dveloppant jusqu' la rage en son me douce et
contemplative ses besoins d'idale tendresse, d'panchements passionns
dans le sein d'une femme adore et fidle.

Il fut contraint de s'arrter, trangl par des sanglots prcipits,
dchirants.

La crise passe, il repartit.

Soudain il reut comme un coup de couteau; on s'embrassait, l, derrire
ce buisson. Il y courut; c'tait un couple amoureux, dont les deux
silhouettes s'loignrent vivement  son approche, enlaces, unies dans
un baiser sans fin.

Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne rpondrait point; et il
avait aussi une peur affreuse de les dcouvrir tout  coup.

Les ritournelles des quadrilles avec les solos dchirants du piston, les
rires faux de la flte, les rages aigus du violon lui tiraillaient le
coeur exasprant sa souffrance. La musique enrage, boitillante, courait
sous les arbres, tantt affaiblie, tantt grossie dans un souffle
passager de brise.

Tout  coup il se dit qu'Elle tait revenue peut-tre? Oui! elle tait
revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tte sans raison, stupidement,
emport par ses terreurs, par les soupons dsordonns qui
l'envahissaient depuis quelque temps.

Et, saisi par une de ces accalmies singulires qui traversent parfois
les plus grands dsespoirs, il retourna vers le bal.

D'un coup d'oeil il parcourut la salle. Elle n'tait pas l. Il fit le
tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau avec les trois
femmes. Il avait apparemment une figure dsespre et drle, car toutes
trois ensemble clatrent de gaiet.

Il se sauva, repartit dans l'le, se rua  travers les taillis,
haletant.--Puis il couta de nouveau,--il couta longtemps, car ses
oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin
un petit rire perant qu'il connaissait bien; et il avana tout
doucement, rampant, cartant les branches, la poitrine tellement secoue
par son coeur qu'il ne pouvait plus respirer.

Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis
elles se turent.

Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas
savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui
le ravageait. Il allait retourner  Chatou, prendre le train, et ne
reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image
brusquement l'envahit, et il l'aperut en sa pense quand elle
s'veillait au matin, dans leur lit tide, se pressait cline contre
lui, jetant ses bras  son cou, avec ses cheveux rpandus, un peu mls
sur le front, avec ses yeux ferms encore et ses lvres ouvertes pour le
premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit
d'un regret frntique et d'un dsir forcen.

On parlait de nouveau; et il s'approcha, courb en deux. Puis un lger
cri courut sous les branches tout prs de lui. Un cri! Un de ces cris
d'amour qu'il avait appris  connatre aux heures perdues de leur
tendresse. Il avanait encore, toujours, comme malgr lui, attir
invinciblement, sans avoir conscience de rien... et il les vit.

Oh! si c'et t un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait
enchan par leur infamie mme. Et il restait l, ananti, boulevers,
comme s'il et dcouvert tout  coup un cadavre cher et mutil, un crime
contre nature, monstrueux, une immonde profanation.

Alors, dans un clair de pense involontaire, il songea au petit poisson
dont il avait senti arracher les entrailles... Mais Madeleine murmura:
Pauline! du mme ton passionn qu'elle disait: Paul! et il fut
travers d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.

Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva
soudain devant le fleuve, devant le bras rapide clair par la lune. Le
courant torrentueux faisait de grands tourbillons o se jouait la
lumire. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant  son
pied une large bande obscure, o les remous s'entendaient dans l'ombre.

Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'tageaient en
pleine clart.

Paul vit tout cela comme dans un songe, comme  travers un souvenir; il
ne songeait  rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son
existence mme, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oublies,
finies.

Le fleuve tait l. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il
tait fou. Il se retourna cependant vers l'le, vers Elle; et, dans
l'air calme de la nuit o dansaient toujours les refrains affaiblis et
obstins du bastringue, il lana d'une voix dsespre, suraigu,
surhumaine, un effroyable cri:--Madeleine!

Son appel dchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout
l'horizon.

Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bte, il sauta dans la rivire.
L'eau jaillit, se referma, et de la place o il avait disparu, une
succession de grands cercles partit, largissant jusqu' l'autre berge
leurs ondulations brillantes.

Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:--C'est Paul.--Un
soupon surgit en son me. Il s'est noy, dit-elle. Et elle s'lana
vers la rive o la grosse Pauline la rejoignit.

Un lourd bachot mont par deux hommes tournait et retournait sur place.
Un des bateliers ramait, l'autre enfonait dans l'eau un grand bton et
semblait chercher quelque chose. Pauline cria:--Que faites-vous? Qu'y
a-t-il? Une voix inconnue rpondit:--C'est un homme qui vient de se
noyer.

Les deux femmes, presses l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les
volutions de la barque. La musique de la Grenouillre foltrait
toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des
sombres pcheurs; et la rivire, qui cachait maintenant un cadavre,
tournoyait, illumine.

Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter
Madeleine. Enfin, aprs une demi-heure au moins, un des hommes
annona:--Je le tiens! Et il fit remonter sa longue gaffe doucement,
tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut  la surface de
l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs
forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur
bateau.

Ensuite ils gagnrent la terre, en cherchant une place claire et
basse. Au moment o ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.

Ds qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumire de la
lune, il semblait vert dj, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses
habits pleins de vase. Ses doigts ferms et raidis taient affreux. Une
espce d'enduit noirtre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enfle, et de ses cheveux colls par le limon une eau sale
coulait sans cesse.

Les deux hommes l'examinrent.

--Tu le connais? dit l'un.

L'autre, le passeur de Croissy, hsitait: Oui,--il me semble bien que
j'ai vu cette tte-l; mais tu sais, comme a, on ne reconnat pas
bien.--Puis, soudain:--Mais c'est monsieur Paul!

--Qui a, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:

--Mais monsieur Paul Baron, le fils du snateur, ce p'tit qu'tait si
amoureux.

L'autre ajouta philosophiquement.

--Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de mme
quand on est riche!

Madeleine sanglotait, tombe par terre. Pauline s'approcha du corps et
demanda:--Est-ce qu'il est bien mort?--tout  fait?

Les hommes haussrent les paules:--Oh! aprs ce temps-l! pour sr.

Puis l'un d'eux interrogea:--C'est chez Grillon qu'il logeait?--Oui,
reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise.

Ils remontrent dans leur bateau et repartirent, s'loignant lentement 
cause du courant rapide; et longtemps encore aprs qu'on ne les vit plus
de la place o les femmes taient restes, on entendit tomber dans l'eau
les coups rguliers des avirons.

Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine plore, la clina,
l'embrassa longtemps, la consola:--Que veux-tu, ce n'est point ta
faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empcher les hommes de
faire des btises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, aprs tout!--Puis,
la relevant:--Allons, ma chrie, viens-t'en coucher  la maison; tu ne
peux pas rentrer chez Grillon ce soir.--Elle l'embrassa de
nouveau:--Va, nous te gurirons, dit-elle.

Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots
affaiblis, la tte sur l'paule de Pauline, comme rfugie dans une
tendresse plus intime et plus sre, plus familire et plus confiante,
elle partit  tout petits pas.




LES BIJOUX


M. Lantin ayant rencontr cette jeune fille, dans une soire, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'tait la fille d'un percepteur de province, mort depuis quelques
annes. Elle tait venue ensuite  Paris avec sa mre, qui frquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la
jeune personne. Elles taient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnte femme 
laquelle le jeune homme sage rve de confier sa vie. Sa beaut modeste
avait un charme de pudeur anglique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses lvres semblait un reflet de son coeur.

Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
rptaient sans fin: Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux.

M. Lantin, alors commis principal au ministre de l'intrieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'pousa.

Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une conomie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'tait point d'attentions, de dlicatesses, de chatteries qu'elle n'et
pour son mari; et la sduction de sa personne tait si grande que, six
ans aprs leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.

Il ne blmait en elle que deux gots, celui du thtre et des
bijouteries fausses.

Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient  tous moments des loges pour les pices en vogue, mme
pour les premires reprsentations; et elle tranait, bon gr, mal gr,
son mari  ces divertissements qui le fatiguaient affreusement aprs sa
journe de travail. Alors il la supplia de consentir  aller au
spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramnerait
ensuite. Elle fut longtemps  cder, trouvant peu convenable cette
manire d'agir. Elle s'y dcida enfin par complaisance, et il lui en sut
un gr infini.

Or, ce got pour le thtre fit bientt natre en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
got toujours, mais modestes; et sa grce douce, sa grce irrsistible,
humble et souriante, semblait acqurir une saveur nouvelle de la
simplicit de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre  ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle
portait des colliers de perles fausses, de bracelets en similor, des
peignes agrments de verroteries varies jouant les pierres fines.

Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, rptait souvent:
Ma chre, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux vritables,
on ne se montre pare que de sa beaut et de sa grce, voil encore les
plus rares joyaux.

Mais elle souriait doucement et rptait: Que veux-tu? J'aime a. C'est
mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas.
J'aurais ador les bijoux, moi!

Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux taills en rptant: Mais regarde donc comme
c'est bien fait. On jurerait du vrai.

Il souriait en dclarant: Tu as des gots de Bohmienne.

Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tte  tte au coin du
feu, elle apportait sur la table o ils prenaient le th la bote de
maroquin o elle enfermait la pacotille, selon le mot de M. Lantin; et
elle se mettait  examiner ces bijoux imits avec une attention
passionne, comme si elle et savour quelque jouissance secrte et
profonde; et elle s'obstinait  passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son coeur en s'criant: Comme tu es drle!
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait perdument.

Comme elle avait t  l'Opra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.

Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son dsespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au
soir, l'me dchire d'une souffrance intolrable, hant par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.

Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collgues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser,
ses yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait 
sangloter.

Il avait gard intacte la chambre de sa compagne o il s'enfermait tous
les jours pour penser  elle; et tous les meubles, ses vtements mmes
demeuraient  leur place comme ils se trouvaient au dernier jour.

Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient  tous les besoins du mnage, devenaient,
 prsent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures dlicates qu'il ne pouvait
plus se procurer avec ses modestes ressources.

Il fit quelques dettes et courut aprs l'argent  la faon des gens
rduits aux expdients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entire avant la fin du mois, il songea  vendre
quelque chose; et tout de suite la pense lui vint de se dfaire de la
pacotille de sa femme, car il avait gard au fond du coeur une sorte de
rancune contre ces trompe-l'oeil qui l'irritaient autrefois. Leur vue
mme, chaque jour, lui gtait un peu le souvenir de sa bien-aime.

Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laiss, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait achet obstinment,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se dcida pour le
grand collier qu'elle semblait prfrer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il tait vraiment d'un travail trs
soign pour du faux.

Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministre en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirt
confiance.

Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'taler ainsi sa misre et
de chercher  vendre une chose de si peu de prix.

--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.

L'homme reut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.

M. Lantin, gn par toutes ces crmonies, ouvrait la bouche pour
dclarer: Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur.--Quand le
bijoutier pronona:

--Monsieur, cela vaut de douze  quinze mille francs; mais je ne
pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connatre la provenance.

Le veuf ouvrit des yeux normes et demeura bant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin: Vous dites?... Vous tes sr. L'autre se mprit sur
son tonnement, et d'un ton sec: Vous pouvez chercher ailleurs si on
vous en donne davantage. Pour moi cela vaut, au plus, quinze mille. Vous
reviendrez me trouver si vous ne trouvez pas mieux.

M. Lantin, tout  fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obissant
 un confus besoin de se trouver seul et de rflchir.

Mais, ds qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: L'imbcile! oh! l'imbcile! Si je l'avais pris au mot tout de
mme! En voil un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!

Et il pntra chez un autre marchand,  l'entre de la rue de la Paix.
Ds qu'il eut aperu le bijou, l'orfvre s'cria:

--Ah! parbleu; je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi.

M. Lantin, fort troubl, demanda:

--Combien vaut-il?

--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prt  le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqu, pour obir aux
prescriptions lgales, comment vous en tes dtenteur. Cette fois M.
Lantin s'assit perclus d'tonnement. Il reprit:--Mais... mais,
examinez-le bien attentivement, monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il
tait en... faux.

Le joaillier reprit:--Voulez-vous me dire votre nom, monsieur?

--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employ au ministre de
l'intrieur, je demeure 16, rue des Martyrs.

Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et pronona: Ce collier a
t envoy en effet  l'adresse de M^me Lantin, 16, rue des Martyrs, le
20 juillet 1876.

Et les deux hommes se regardrent dans les yeux, l'employ perdu de
surprise, l'orfvre flairant un voleur.

Celui-ci reprit:--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre
heures seulement, je vais vous en donner un reu?

M. Lantin balbutia:--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le
papier qu'il mit dans sa poche.

Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-lyses sans une ide nette dans la tte. Il
s'efforait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'tait un
cadeau! Un cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?

Il s'tait arrt, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
taient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il tendit les bras et s'croula, priv
de sentiment.

Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien o les passants
l'avaient port. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.

Jusqu' la nuit il pleura perdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accabl de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.

Un rayon de soleil le rveilla, et il se leva lentement pour aller  son
ministre. C'tait dur de travailler aprs de pareilles secousses. Il
rflchit alors qu'il pouvait s'excuser auprs de son chef; et il lui
crivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier, et
une honte l'empourpra. Il demeura longtemps  rflchir. Il ne pouvait
pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et sortit.

Il faisait beau, le ciel bleu s'tendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.

Lantin se dit, en les regardant passer: Comme on est heureux quand on a
de la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on
va o l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'tais riche!

Il s'aperut qu'il avait faim, n'ayant pas mang depuis l'avant-veille.
Mais sa poche tait vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille
francs! Dix-huit mille francs! c'tait une somme, cela!

Il gagna la rue de la Paix et commena  se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arrtait toujours.

Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se dcida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de rflchir, et il se prcipita chez l'orfvre.

Ds qu'il l'aperut, le marchand s'empressa, offrit un sige avec une
politesse souriante. Les commis eux-mmes arrivrent, qui regardaient de
ct Lantin, avec des gaiets dans les yeux et sur les lvres.

Le bijoutier dclara:--Je me suis renseign, Monsieur, et si vous tes
toujours dans les mmes dispositions, je suis prt  vous payer la
somme que je vous ai propose.

L'employ balbutia:--Mais certainement.

L'orfvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit  Lantin, qui signa un petit reu et mit d'une main frmissante
l'argent dans sa poche.

Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me
viennent... de la mme succession. Vous conviendrait-il de me les
acheter aussi?

Le marchand s'inclina:--Mais certainement, Monsieur. Un des commis
sortit pour rire  son aise; un autre se mouchait avec force.

Lantin impassible, rouge et grave, annona:--Je vais vous les apporter.

Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.

Quant il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore djeun. Ils se mirent  examiner les objets pice  pice,
valuant chacun. Presque tous venaient de la maison.

Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fchait, exigeait
qu'on lui montrt les livres de vente, et parlait de plus en plus haut 
mesure que s'levait la somme.

Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et mdaillons seize mille, une
parure d'meraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu 
une chane d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.

Le marchand dclara avec une bonhomie railleuse:--Cela vient d'une
personne qui mettait toutes ses conomies en bijoux.

Lantin pronona gravement:--C'est une manire comme une autre de placer
son argent. Et il s'en alla aprs avoir dcid avec l'acqureur qu'une
contre-expertise aurait lieu le lendemain.

Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'et t un mt de cocagne. Il se sentait
lger  jouer  saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur perch
l-haut dans le ciel.

Il alla djeuner chez Voisin et but du vin  vingt francs la bouteille.

Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les
quipages avec un certain mpris, oppress du dsir de crier aux
passants: Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!

Le souvenir de son ministre lui revint. Il s'y fit conduire, entra
dlibrment chez son chef et annona:--Je viens, Monsieur, vous donner
ma dmission. J'ai fait un hritage de trois cent mille francs. Il alla
serrer la main de ses anciens collgues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dna au caf Anglais.

Se trouvant  ct d'un monsieur qui lui parut distingu, il ne put
rsister  la dmangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hriter de quatre cent mille francs.

Pour la premire fois de sa vie il ne s'ennuya pas au thtre, et il
passa sa nuit avec des filles.

Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme tait trs honnte,
mais d'un caractre difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.




UN NORMAND


_A Paul Alexis._

Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
de Jumiges. La lgre voiture filait, traversant les prairies; puis le
cheval se mit au pas pour monter la cte de Canteleu.

C'est l un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
Derrire nous Rouen, la ville aux glises, aux clochers gothiques,
travaills comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
faubourg aux manufactures qui dresse ses mille chemines fumantes sur le
grand ciel vis--vis des mille clochetons sacrs de la vieille cit.

Ici la flche de la cathdrale, le plus haut sommet des monuments
humains; et l-bas, la Pompe  feu de la Foudre, sa rivale presque
aussi dmesure, et qui passe d'un mtre la plus gante des pyramides
d'gypte.

Devant nous la Seine se droulait, ondulante, seme d'les, borde 
droite de blanches falaises que couronnait une fort,  gauche de
prairies immenses qu'une autre fort limitait, l-bas, tout l-bas.

De place en place, des grands navires  l'ancre le long des berges du
large fleuve. Trois normes vapeurs s'en allaient,  la queue leu-leu,
vers le Havre; et un chapelet de btiments, form d'un trois-mts, de
deux golettes et d'un brick, remontait vers Rouen, tran par un petit
remorqueur vomissant un nuage de fume noire.

Mon compagnon, n dans le pays, ne regardait mme point ce surprenant
paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-mme. Tout
 coup, il clata: Ah! vous allez voir quelque chose de drle: la
chapelle au pre Mathieu. a, c'est du nanan, mon bon.

Je le regardai d'un oeil tonn. Il reprit:

--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
le nez. Le pre Mathieu est le plus Normand de la province, et sa
chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
vous donner d'abord quelques mots d'explication.

Le pre Mathieu, qu'on appelle aussi le pre La Boisson, est un ancien
sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions
admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat  la
malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grce  des
protections multiples et  des habilets invraisemblables, gardien d'une
chapelle miraculeuse, une chapelle protge par la Vierge et frquente
principalement par les filles enceintes. Il a baptis sa statue
merveilleuse: Notre-Dame du Gros-Ventre, et il la traite avec une
certaine familiarit goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a
compos lui-mme et fait imprimer une prire spciale pour sa BONNE
VIERGE. Cette prire est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire, d'esprit
normand o la raillerie se mle  la peur du SAINT,  la peur
superstitieuse de l'influence secrte de quelque chose. Il ne croit pas
beaucoup  sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il
la mnage, par politique.

       *       *       *       *       *

Voici le dbut de cette tonnante oraison:

Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne des filles-mres en ce
pays et par toute la terre, protgez votre servante qui a faut dans un
moment d'oubli.

       *       *       *       *       *

Cette supplique se termine ainsi:

Ne m'oubliez surtout pas auprs de votre saint poux et intercdez
auprs de Dieu le Pre, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
vtre.

Cette prire, interdite par le clerg de la contre, est vendue par lui
sous le manteau, et elle passe pour salutaire  celles qui la rcitent
avec onction.

En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son matre le
valet de chambre d'un prince redout, confident de tous les petits
secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes,
qu'il dit tout bas, entre amis, aprs boire.

Mais vous verrez par vous-mme.

Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
suffisants, il a annex  la Vierge principale un petit commerce de
Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
chapelle, il les a emmagasins au bcher, d'o il les sort sitt qu'un
fidle les demande. Il a faonn lui-mme ces statuettes de bois,
invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert  pleine
couleur, une anne qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
Saints gurissent les maladies; mais chacun a sa spcialit; et il ne
faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
des autres comme des cabotins.

Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
Mathieu.

--Pour les maux d'oreilles, qu saint qu'est l'meilleur?

--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
mauvais.

Ce n'est pas tout.

Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en
convaincu, si bien qu'il est gris rgulirement tous les soirs. Il est
gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le
degr exact de son ivresse. C'est l sa principale occupation; la
chapelle ne vient qu'aprs.

Et il a invent, coutez bien et cramponnez-vous, il a invent le
saoulomtre.

L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
prcises que celles d'un mathmaticien.

Vous l'entendez dire sans cesse:--D'puis lundi, j'ai pass
quarante-cinq.

Ou bien:--J'tais entre cinquante-deux et cinquante-huit.

Ou bien:--J'en avais bien soixante-six  soixante-dix.

Ou bien:--Cr coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'l que
j'm'aperois qu'j'tais dans soixante-quinze!

Jamais il ne se trompe.

Il affirme n'avoir pas atteint le mtre, mais comme il avoue que ses
observations cessent d'tre prcises quand il a pass quatre-vingt-dix,
on ne peut se fier absolument  son affirmation.

Quand Mathieu reconnat avoir pass quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
il tait crnement gris.

Dans ces occasions-l, sa femme, Mlie, une autre merveille, se met en
des colres folles. Elle l'attend sur la porte, quand il rentre, et elle
hurle:--Te voil, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!

Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
svre:--Tais-toi, Mlie, c'est pas le moment de causer. Attends 
d'main.

Si elle continue  vocifrer, il s'approche et, la voix
tremblante:--Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; j'ne mesure
plus; j'vas cogner, prends garde!

Alors, Mlie bat en retraite.

Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
rpond:--Allons, allons! assez caus; c'est pass. Tant qu'j'aurai pas
atteint le mtre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mtre, j'te
permets de m'corriger, ma parole!

       *       *       *       *       *

Nous avions gagn le sommet de la cte. La route s'enfonait dans
l'admirable fort de Roumare.

L'automne, l'automne merveilleux, mlait son or et sa pourpre aux
dernires verdures restes vives, comme si des gouttes de soleil fondu
avaient coul du ciel dans l'paisseur des bois.

On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumiges, mon ami
tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfona dans
le taillis.

Et bientt, du sommet d'une grande cte, nous dcouvrions de nouveau la
magnifique valle de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant  nos
pieds.

Sur la droite, un tout petit btiment couvert d'ardoises et surmont
d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
aux persiennes vertes, toute vtue de chvrefeuilles et de rosiers.

Une grosse voix cria: V'l des amis! Et Mathieu parut sur le seuil.
C'tait un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
longues moustaches blanches.

Mon compagnon lui serra la main, me prsenta, et Mathieu nous fit entrer
dans une frache cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait:

Moi, monsieur, j'n'ai pas d'appartement distingu. J'aime bien 
n'point m'loigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, a tient
compagnie.

Puis, se tournant vers mon ami:

Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
consultation d'ma patronne. J'veux pas sortir c't'aprs-midi.

Et, courant  la porte, il poussa un effroyable beuglement: Mlie-e-e!
qui dut faire lever la tte aux matelots des navires qui descendaient ou
remontaient le fleuve, l-bas, tout au fond de la creuse valle.

Mlie ne rpondit point.

Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice.

--A n'est pas contente aprs moi, voyez-vous, parce qu'hier je me suis
trouv dans les quatre-vingt-dix.

Mon voisin se mit  rire:--Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
avez-vous fait?

Mathieu rpondit:

--J'vas vous dire. J'n'ai trouv, l'an dernier, qu'vingt rasires
d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a
qu'a. Donc j'en fis une pice qu'je mis hier en perce. Pour du nectar
c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte;
j'nous mettons  boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier
(on en boirait jusqu' d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens
une fracheur dans l'estomac. J'dis  Polyte: Si on buvait un verre de
fine pour se rchauffer! Y consent. Mais c'te fine, a vous met l'feu
dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'l que
d'fracheur en chaleur et d'chaleur en fracheur, j'm'aperois que
j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte tait pas loin du mtre.

La porte s'ouvrit. Mlie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
dit bonjour: ...Crs cochons, vous aviez bien l'mtre tous les deux.

Alors Mathieu se fcha:--Dis pas a, Mlie, dis pas a; j'ai jamais t
au mtre.

On nous fit un djeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, 
ct de la petite chapelle de Notre-Dame du Gros-Ventre et en face de
l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mle de
crdulits inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.

Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucr, frais et
grisant qu'il prfrait  tous les liquides et nous fumions nos pipes, 
cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se prsentrent.

Elles taient vieilles, sches, courbes. Aprs avoir salu, elles
demandrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et rpondit:

--J'vas vous donner a.

Et il disparut dans son bcher.

Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure consterne.
Il levait les bras:

--J'sais pas os qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sr que je
l'avais.

Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
Mlie-e-e! Du fond de la cour sa femme rpondit:

--Qu qu'y a?

--Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bcher.

Alors, Mlie jeta cette explication:

C'est-y pas celui qu't'as pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou d'la
cabine  lapins?

Mathieu tressaillit:--Nom d'un tonnerre, a s'peut bien!

Alors il dit aux deux femmes:--Suivez-moi.

Elles suivirent. Nous en fmes autant, malades de rires touffs.

En effet, saint Blanc, piqu en terre comme un simple pieu, macul de
boue et d'ordures, servait d'angle  la cabine  lapins.

Ds qu'elles l'aperurent, les deux bonnes femmes tombrent  genoux, se
signrent et se mirent  murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
prcipita: Attendez, vous v'l dans la crotte; j'vas vous donner une
botte de paille.

Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
considrant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrdit
pour son commerce, il ajouta:

--J'vas vous l'dbrouiller un brin.

Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit  laver vigoureusement le
bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.

Puis, quand il eut fini, il ajouta:--Maintenant, il n'y a plus d'mal.
Et il nous ramena boire un coup.

Comme il portait le verre  sa bouche, il s'arrta, et, d'un air un peu
confus:--C'est gal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
bien qui n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
plus. Mais les saints, voyez-vous, a n'passe jamais.

Il but et reprit:

--Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller 
moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas  trente-huit.




AU BOIS


Le maire allait se mettre  table pour djeuner quand on le prvint que
le garde champtre l'attendait  la mairie avec deux prisonniers.

Il s'y rendit aussitt, et il aperut en effet son garde champtre, le
pre Hochedur, debout et surveillant d'un air svre un couple de
bourgeois mrs.

L'homme, un gros pre,  nez rouge et  cheveux blancs, semblait
accabl; tandis que la femme, une petite mre endimanche trs ronde,
trs grasse, aux joues luisantes, regardait d'un oeil de dfi l'agent de
l'autorit qui les avait capturs.

Le maire demanda:

--Qu'est-ce que c'est, pre Hochedur?

Le garde champtre fit sa dposition.

Il tait sorti le matin,  l'heure ordinaire, pour accomplir sa tourne
du ct des bois Champioux jusqu' la frontire d'Argenteuil. Il n'avait
rien remarqu d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps
et que les bls allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa
vigne, avait cri:

--H, pre Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis,
vous y trouverez un couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans  eux
deux.

Il tait parti dans la direction indique; il tait entr dans le fourr
et il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer
un flagrant dlit de mauvaises moeurs.

Donc, avanant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
braconnier, il avait apprhend le couple prsent au moment o il
s'abandonnait  son instinct.

Le maire stupfait considra les coupables. L'homme comptait bien
soixante ans et la femme au moins cinquante-cinq.

Il se mit  les interroger, en commenant par le mle, qui rpondait
d'une voix si faible qu'on l'entendait  peine.

--Votre nom.

--Nicolas Beaurain.

--Votre profession.

--Mercier, rue des Martyrs,  Paris.

--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?

Le mercier demeura muet, la tte baisse sur son gros ventre, les mains
 plat sur ses cuisses.

Le maire reprit:

--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorit municipale?

--Non, monsieur.

--Alors, vous avouez?

--Oui, monsieur.

--Qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

--Rien, monsieur.

--O avez-vous rencontr votre complice?

--C'est ma femme, monsieur.

--Votre femme?

--Oui, monsieur.

--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble...  Paris?

--Pardon, monsieur, nous vivons ensemble!

--Mais... alors... vous tes fou, tout  fait fou, mon cher monsieur, de
venir vous faire pincer ainsi, en plein champ,  dix heures du matin.

Le mercier semblait prt  pleurer de honte. Il murmura:

--C'est elle qui a voulu a! Je lui disais hier que c'tait stupide.
Mais quand une femme a quelque chose dans la tte... vous savez... elle
ne l'a pas ailleurs.

Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et rpliqua:

--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait d avoir lieu. Vous ne
seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tte.

Alors une colre saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:

--Vois-tu o tu nous as mens avec ta posie? Hein, y sommes-nous? Et
nous irons devant les tribunaux, maintenant,  notre ge, pour attentat
aux moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientle et
changer de quartier. Y sommes-nous?

Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua
sans embarras, sans vaine pudeur, presque sans hsitation.

--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
comme une pauvre femme; et j'espre que vous voudrez bien nous renvoyer
chez nous, et nous pargner la honte des poursuites.

Autrefois, quand j'tais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
dans ce pays-ci, un dimanche. Il tait employ dans un magasin de
mercerie; moi j'tais demoiselle dans un magasin de confections. Je me
rappelle de a comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de
temps en temps, avec une amie, Rose Levque, avec qui j'habitais rue
Pigalle. Rose avait un bon ami, et moi pas. C'est lui qui nous
conduisait ici. Un samedi, il m'annona en riant, qu'il amnerait un
camarade le lendemain. Je compris bien ce qu'il voulait; mais je
rpondis que c'tait inutile. J'tais sage, monsieur.

Le lendemain donc, nous avons trouv au chemin de fer M. Beaurain. Il
tait bien de sa personne  cette poque-l. Mais j'tais dcide  ne
pas cder, et je ne cdai pas non plus.

Nous voici donc arrivs  Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
maintenant qu'autrefois, je deviens bte  pleurer, et quand je suis 
la campagne je perds la tte. La verdure, les oiseaux qui chantent, les
bls qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de
l'herbe, les coquelicots, les marguerites, tout a me rend folle! C'est
comme le champagne quand on n'en a pas l'habitude!

Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait
dans le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant.
Rose et Simon s'embrassaient toutes les minutes! a me faisait quelque
chose de les voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrire eux, sans
gure parler. Quand on ne se connat pas on ne trouve rien  se dire. Il
avait l'air timide, ce garon, et a me plaisait de le voir embarrass.
Nous voici arrivs dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un
bain, et tout le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me
plaisantaient sur ce que j'avais l'air svre; vous comprenez bien que
je ne pouvais pas tre autrement. Et puis voil qu'ils recommencent 
s'embrasser sans plus se gner que si nous n'tions pas l; et puis ils
se sont parl tout bas; et puis ils se sont levs et ils sont partis
dans les feuilles sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je faisais,
moi, en face de ce garon que je voyais pour la premire fois. Je me
sentais tellement confuse de les voir partir ainsi que a me donna du
courage; et je me suis mise  parler. Je lui demandai ce qu'il faisait;
il tait commis de mercerie, comme je vous l'ai appris tout  l'heure.
Nous causmes donc quelques instants; a l'enhardit, lui, et il voulut
prendre des privauts, mais je le remis  sa place, et roide, encore.
Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?

M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne rpondit pas.

Elle reprit: Alors il a compris que j'tais sage, ce garon, et il
s'est mis  me faire la cour, gentiment, en honnte homme. Depuis ce
jour il est revenu tous les dimanches. Il tait trs amoureux de moi,
Monsieur. Et moi aussi je l'aimais beaucoup, mais l, beaucoup! c'tait
un beau garon, autrefois.

Bref, il m'pousa en septembre et nous prmes notre commerce rue des
Martyrs.

Ce fut dur pendant des annes, Monsieur. Les affaires n'allaient pas;
et nous ne pouvions gure nous payer des parties de campagne. Et puis,
nous en avions perdu l'habitude. On a autre chose en tte, on pense  la
caisse plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu
 peu, sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent gure
 l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperoit pas que a vous
manque.

Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux t, nous nous sommes rassurs
sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est pass
en moi, non, vraiment, je ne sais pas!

Voil que je me suis mise  rver comme une petite pensionnaire. La vue
des voiturettes de fleurs qu'on trane dans les rues me tirait les
larmes. L'odeur des violettes venait me chercher  mon fauteuil,
derrire ma caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et
je m'en venais sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel
entre les toits. Quand on regarde le ciel dans une rue, a a l'air d'une
rivire, d'une longue rivire qui descend sur Paris en se tortillant; et
les hirondelles passent dedans comme des poissons. C'est bte comme
tout, ces choses-l,  mon ge! Que voulez-vous, Monsieur, quand on a
travaill toute sa vie, il vient un moment o on s'aperoit qu'on aurait
pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh! oui, on regrette!
Songez donc que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller cueillir des
baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je
songeais comme c'est bon d'tre couch sous les feuilles en aimant
quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les nuits! Je rvais de
clairs de lune sur l'eau jusqu' avoir envie de me noyer.

Je n'osais pas parler de a  M. Beaurain dans les premiers temps. Je
savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon
fil et mes aiguilles! Et puis,  vrai dire, M. Beaurain ne me disait
plus grand'chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien
aussi que je ne disais plus rien  personne, moi!

Donc, je me dcidai et je lui proposai une partie de campagne au pays
o nous nous tions connus. Il accepta sans dfiance et nous voici
arrivs, ce matin, vers les neuf heures.

Moi je me sentis toute retourne quand je suis entre dans les bls. a
ne vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon
mari tel qu'il est, mais bien tel qu'il tait autrefois! a, je vous le
jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'tais grise. Je me mis  l'embrasser; il
en fut plus tonn que si j'avais voulu l'assassiner. Il me rptait:
Mais tu es folle. Mais tu es folle. Mais tu es folle, ce matin.
Qu'est-ce qui te prend?... Je ne l'coutais pas, moi, je n'coutais que
mon coeur. Et je le fis entrer dans le bois... Et voil!... J'ai dit la
vrit, monsieur le maire, toute la vrit.

Le maire tait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: Allez en
paix, Madame, et ne pchez plus... sous les feuilles.




LE LOUP


Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville  la fin du dner
de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait forc un cerf dans le jour. Le marquis tait le seul des
convives qui n'et point pris part  cette poursuite, car il ne chassait
jamais.

Pendant toute la dure du grand repas, on n'avait gure parl que de
massacres d'animaux. Les femmes elles-mmes s'intressaient aux rcits
sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les
attaques et les combats d'hommes contre les btes, levaient les bras,
contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine posie un peu ronflante,
mais pleine d'effet. Il avait d rpter souvent cette histoire, car il
la disait couramment, n'hsitant pas sur les mots choisis avec habilet
pour faire image.

--Messieurs, je n'ai jamais chass, mon pre non plus, mon grand-pre
non plus, et, non plus, mon arrire-grand-pre. Ce dernier tait fils
d'un homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous
dirai comment.

Il se nommait Jean, tait mari, pre de cet enfant qui fut mon
trisaeul, et il habitait avec son frre cadet, Franois d'Arville,
notre chteau de Lorraine, en pleine fort.

Franois d'Arville tait rest garon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout  l'autre de l'anne, sans repos,
sans arrt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas
autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au coeur cette passion terrible, inexorable. Elle les
brlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien
autre.

Ils avaient dfendu qu'on les dranget jamais en chasse, pour aucune
raison. Mon trisaeul naquit pendant que son pre suivait un renard, et
Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: Nom d'un
nom, ce gredin-l aurait bien pu attendre aprs l'hallali!

Son frre Franois se montrait encore plus emport que lui. Ds le
lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des
oiseaux autour du chteau jusqu'au moment de partir pour forcer quelque
grosse bte.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles
d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,
qui veut tablir dans les titres une hirarchie descendante; car le fils
d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le
fils d'un gnral n'est colonel de naissance. Mais la vanit mesquine du
jour trouve profit  cet arrangement.

Je reviens  mes anctres.

Ils taient, parat-il, dmesurment grands, osseux, poilus, violents et
vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'an, avait une voix
tellement forte que, suivant une lgende dont il tait fier, toutes les
feuilles de la fort s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce
devait tre un spectacle superbe de voir ces deux gants enfourcher
leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette anne 1764, les froids furent
excessifs et les loups devinrent froces.

Ils attaquaient mme les paysans attards, rdaient la nuit autour des
maisons, hurlaient du coucher du soleil  son lever et dpeuplaient les
tables.

Et bientt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage
gris, presque blanc, qui avait mang deux enfants, dvor le bras d'une
femme, trangl tous les chiens de garde du pays et qui pntrait sans
peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les
habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la
flamme des lumires. Et bientt une panique courut par toute la
province. Personne n'osait plus sortir ds que tombait le soir. Les
tnbres semblaient hantes par l'image de cette bte.

Les frres d'Arville rsolurent de la trouver et de la tuer, et ils
convirent  de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forts, fouiller les buissons,
on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-l. Et,
chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,
attaquait quelque voyageur ou dvorait quelque btail, toujours loin du
lieu o on l'avait cherch.

Une nuit enfin, il pntra dans l'table aux porcs du chteau d'Arville
et mangea les deux plus beaux lves.

Les deux frres furent enflamms de colre, considrant cette attaque
comme une bravade du monstre, une injure directe, un dfi. Ils prirent
tous leurs forts limiers habitus  poursuivre les btes redoutables, et
ils se mirent en chasse, le coeur soulev de fureur.

Depuis l'aurore jusqu' l'heure o le soleil empourpr descendit
derrire les grands arbres nus, ils battirent les fourrs sans rien
trouver.

Tous deux enfin, furieux et dsols, revenaient au pas de leurs chevaux
par une alle borde de broussailles, et s'tonnaient de leur science
djoue par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystrieuse.

L'an disait:

--Cette bte-l n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un
homme.

Le cadet rpondit:

--On devrait peut-tre faire bnir une balle par notre cousin l'vque,
ou prier quelque prtre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque
malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra: celui de
Franois se mit  ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes
s'ouvrit devant eux, et une bte colossale, toute grise, surgit, qui
dtala  travers le bois.

Tous deux poussrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant
sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetrent en avant d'une
pousse de tout leur corps, les lanant d'une telle allure, les
excitant, les entranant, les affolant de la voix, du geste et de
l'peron, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes btes
entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre  terre, crevant les fourrs, coupant les
ravins, grimpant les ctes, dvalant les gorges, et sonnant du cor 
pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voil que soudain, dans cette course perdue, mon aeul heurta du
front une branche norme qui lui fendit le crne; et il tomba raide sur
le sol, tandis que son cheval affol s'emportait, disparaissait dans
l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arrta net, sauta par terre, saisit dans ses bras
son frre, il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit auprs du corps, posa sur ses genoux la tte dfigure
et rouge, et il attendit en contemplant cette face immobile de l'an.
Peu  peu une peur l'envahissait, une peur singulire qu'il n'avait
jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la
peur du bois dsert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de
tuer son frre pour se venger d'eux.

Les tnbres s'paississaient, le froid aigu faisait craquer les arbres.
Franois se leva, frissonnant, incapable de rester l plus longtemps, se
sentant presque dfaillir. On n'entendait plus rien, ni la voix des
chiens ni le son des cors, tout tait muet par l'invisible horizon; et
ce silence morne du soir glac avait quelque chose d'effrayant et
d'trange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et
le coucha en travers sur la selle pour le reporter au chteau; puis il
se remit en marche doucement, l'esprit troubl comme s'il tait gris,
poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande
forme passa. C'tait la bte. Une secousse d'pouvante agita le
chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le
long des reins, et il fit, ainsi qu'un moine hant du diable, un grand
signe de croix, perdu  ce retour brusque de l'effrayant rdeur. Mais
ses yeux retombrent sur le corps inerte couch devant lui, et soudain,
passant brusquement de la crainte  la colre, il frmit d'une rage
dsordonne.

Alors il piqua son cheval et s'lana derrire le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant
des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'oeil fix sur la tache blanche
qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait anim d'une force et d'une ardeur inconnues.
Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux
rochers, la tte et les pieds du mort jet en travers sur la selle. Les
ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs normes,
les claboussait de sang; les perons dchiraient des lambeaux d'corce.

Et soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la fort et se rurent
dans un vallon, comme la lune apparaissait au-dessus des monts. Ce
vallon tait pierreux, ferm par des roches normes, sans issue
possible; et le loup accul se retourna.

Franois alors poussa un hurlement de joie que les chos rptrent
comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas  la
main.

La bte hrisse, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme
deux toiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,
empoignant son frre, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des
pierres sa tte qui n'tait plus qu'une tache de sang, il lui cria dans
les oreilles, comme s'il et t sourd: Regarde, Jean, regarde a!

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort  culbuter une
montagne,  broyer des pierres dans ses mains. La bte le voulut mordre,
cherchant  fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou, sans
mme se servir de son arme, et il l'tranglait doucement, coutant
s'arrter les souffles de sa gorge et les battements de son coeur. Et il
riait, jouissant perdument, serrant de plus en plus sa formidable
treinte, criant dans un dlire de joie: Regarde, Jean, regarde! Toute
rsistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il tait mort.

Alors Franois, le prenant  pleins bras, l'emporta et le vint jeter aux
pieds de l'an en rptant d'une voix attendrie: Tiens, tiens, tiens,
mon petit Jean, le voil!

Puis il replaa sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il
se remit en route.

Il rentra au chteau, riant et pleurant, comme Gargantua  la naissance
de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trpignant d'allgresse
en racontant la mort de l'animal, et gmissant et s'arrachant la barbe
en disant celle de son frre.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononait, les
larmes aux yeux: Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir trangler
l'autre, il serait mort content, j'en suis sr!

La veuve de mon aeul inspira  son fils orphelin l'horreur de la
chasse, qui s'est transmise de pre en fils jusqu' moi.

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une lgende, n'est-ce pas?

Et le conteur rpondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout  l'autre.

Alors une femme dclara d'une petite voix douce:

--C'est gal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.




UN FILS


_A Ren Maizeroy._

Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri o
le gai Printemps remuait de la vie.

L'un tait Snateur, et l'autre de l'Acadmie franaise, graves tous
deux, pleins de raisonnements trs logiques mais solennels, gens de
marque et de rputation.

Ils parlotrent d'abord de politique, changeant des penses, non pas
sur des Ides, mais sur des hommes: les personnalits, en cette matire,
primant toujours la Raison. Puis ils soulevrent quelques souvenirs;
puis ils se turent, continuant  marcher cte  cte, tout amollis par
la tideur de l'air.

Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrs et
dlicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-bnier, vtu de grappes
jaunes, parpillait au vent sa fine poussire, une fume d'or qui
sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
parfumeurs, sa semence embaume  travers l'espace.

Le snateur s'arrta, huma le nuage fcondant qui flottait, considra
l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
s'envolaient. Et il dit: Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
qui sentent bon, vont crer des existences  des centaines de lieues
d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sves d'arbres femelles
et produire des tres  racines, naissant d'un germe comme nous, mortels
comme nous, et qui seront remplacs par d'autres tres de mme essence,
comme nous toujours!

Puis, plant devant l'bnier radieux dont les parfums vivifiants se
dtachaient  tous les frissons de l'air, M. le snateur ajouta: Ah!
mon gaillard s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
bigrement embarrass. En voil un qui les excute facilement et qui les
lche sans remords, et qui ne s'en inquite gure.

L'acadmicien ajouta: Nous en faisons autant, mon ami.

Le snateur reprit: Oui, je ne le nie pas, nous les lchons
quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
supriorit.

Mais l'autre secoua la tte: Non, ce n'est pas l ce que je veux dire;
voyez-vous, mon cher, il n'est gure d'homme qui ne possde des enfants
ignors, ces enfants dits _de pre inconnu_, qu'il a faits, comme cet
arbre reproduit, presque inconsciemment.

S'il fallait tablir le compte des femmes que nous avons eues, nous
serions, n'est-ce pas, aussi embarrasss que cet bnier que vous
interpelliez le serait pour numroter ses descendants.

De dix-huit  quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
rencontres passagres, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
femmes.

Eh bien, mon ami, dans ce nombre tes-vous sr que vous n'en ayez pas
fcond au moins une, et que vous ne possdiez point sur le pav, ou au
bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honntes gens,
c'est--dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou
peut-tre, si elle a eu la chance d'tre abandonne par sa mre,
cuisinire en quelque famille.

Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
_publiques_ possdent un ou deux enfants dont elles ignorent le pre,
enfants attraps dans le hasard de leurs treintes  dix ou vingt
francs. Dans tout mtier on fait la part des profits et pertes. Ces
rejetons-l constituent les pertes de leur profession. Quels sont les
gnrateurs?--Vous,--moi--nous tous, les hommes dits _comme il faut_! Ce
sont les rsultats de nos joyeux dners d'amis, de nos soirs de gat,
de ces heures o notre chair contente nous pousse aux accouplements
d'aventure.

Les voleurs, les rdeurs, tous les misrables, enfin, sont nos enfants.
Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous tions les leurs, car
ils reproduisent aussi, ces gredins-l!

Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience, une trs vilaine histoire
que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que
cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
parfois, me torture horriblement.

A l'ge de vingt-cinq ans, j'avais entrepris avec un de mes amis,
aujourd'hui conseiller d'tat, un voyage en Bretagne,  pied.

Aprs quinze ou vingt jours de marche forcene, aprs avoir visit les
Ctes-du-Nord et une partie du Finistre, nous arrivions  Douarnenez;
de l, en une tape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des
Trpasss, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait
en _of_; mais, le matin venu, une fatigue trange retint au lit mon
camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait
simplement de deux bottes de paille.

Impossible d'tre malade en ce lieu. Je le forai donc  se lever, et
nous parvnmes  Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.

Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
fut pris de malaises intolrables, et c'est  grand'peine que nous pmes
atteindre Pont-Labb.

L, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha et le mdecin,
qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fivre, sans en
dterminer la nature.

Connaissez-vous Pont-Labb?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
au Morbihan, de cette contre qui contient l'essence des moeurs, des
lgendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
n'a presque pas chang. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne 
prsent tous les ans, hlas!

Un vieux chteau baigne le pied de ses tours dans un grand tang triste,
triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivire sort de l que les
caboteurs peuvent remonter jusqu' la ville. Et dans les rues troites
aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, la gilet
brod et les quatre vestes superposes: la premire, grande comme la
main, couvrant au plus les omoplates, et la dernire s'arrtant juste
au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraches, ont la poitrine crase dans un
gilet de drap qui forme cuirasse, les treint, ne laissant mme pas
deviner leur gorge puissante et martyrise; et elles sont coiffes d'une
trange faon: sur les tempes, deux plaques brodes en couleur encadrent
le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrire la tte,
puis remontent se tasser au sommet du crne sous un singulier bonnet,
tissu souvent d'or ou d'argent.

La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
bleus, d'un bleu ple que peraient les deux petits points noirs de la
pupille; et ses dents courtes, serres, qu'elle montrait sans cesse en
riant, semblaient faites pour broyer du granit.

Elle ne savait pas un mot de franais, ne parlant que le breton, comme
la plupart de ses compatriotes.

Or, mon ami n'allait gure mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
dclart, le mdecin lui dfendait de partir encore, ordonnant un repos
complet. Je passais donc les journes prs de lui, et sans cesse la
petite bonne entrait, apportant soit mon dner, soit de la tisane.

Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.

Or, une nuit, comme j'tais rest fort tard auprs du malade, je
croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
sienne. C'tait juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
sans rflchir  ce que je faisais, plutt par plaisanterie
qu'autrement, je la saisis  pleine taille, et, avant qu'elle ft
revenue de sa stupeur, je l'avais jete et enferme chez moi. Elle me
regardait, effare, affole, pouvante, n'osant pas crier de peur d'un
scandale, d'tre chasse sans doute par ses matres d'abord, et
peut-tre par son pre ensuite.

J'avais fait cela en riant; mais, ds qu'elle fut chez moi, le dsir de
la possder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte
corps  corps,  la faon des athltes, avec les bras tendus, crisps,
tordus, la respiration essouffle, la peau mouille de sueur. Oh! elle
se dbattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une
cloison, une chaise; alors, toujours enlacs, nous restions immobiles
plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'et veill quelqu'un;
puis nous recommencions notre acharne bataille, moi l'attaquant, elle
rsistant.

puise enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
pav.

Sitt releve, elle courut  la porte, tira les verrous et s'enfuit.

Je la rencontrai  peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
l'approcher. Puis, comme mon camarade tait guri et que nous devions
reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon dpart, 
minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre o je venais de me
retirer.

Elle se jeta dans mes bras, m'treignit passionnment, puis, jusqu'au
jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
toutes les assurances de tendresse et de dsespoir qu'une femme peut
nous donner quand elle ne sait pas notre langue.

Huit jours aprs, j'avais oubli cette aventure, commune et frquente
quand on voyage, les servantes d'auberge tant gnralement destines 
distraire ainsi les voyageurs.

Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir  Pont-Labb.

Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour bien me pntrer
des paysages.

Rien ne me sembla chang. Le chteau mouillait toujours ses murs
gristres dans l'tang,  l'entre de la petite ville; et l'auberge
tait la mme quoique rpare, remise  neuf, avec un air plus moderne.
En entrant, je fus reu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
fraches et gentilles, encuirasses dans leur troit gilet de drap,
casques d'argent avec les grandes plaques brodes sur les oreilles.

Il tait environ six heures du soir. Je me mis  table pour dner et,
comme le patron s'empressait lui-mme  me servir, la fatalit sans
doute me fit dire: Avez-vous connu les anciens matres de cette maison?
J'ai pass ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je
vous parle de loin.

Il rpondit: C'taient mes parents, monsieur.

Alors je lui racontai en quelle occasion je m'tais arrt, comment
j'avais t retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
pas achever.

--Oh! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans.
Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
fait la mienne, sur la rue.

C'est alors seulement que le souvenir trs vif de la petite bonne me
revint. Je demandai: --Vous rappelez-vous une gentille petite servante
qu'avait alors votre pre, et qui possdait, si ma mmoire ne me trompe,
de jolis yeux bleus et des dents fraches?

Il reprit: --Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
aprs.

Et, tendant la main vers la cour o un homme maigre et boteux remuait
du fumier, il ajouta: --Voil son fils.

Je me mis  rire. --Il n'est pas beau et ne ressemble gure  sa mre.
Il tient du pre sans doute.

L'aubergiste reprit: --a se peut bien; mais on n'a jamais su  qui
c'tait. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
de galant. 'a t un fameux tonnement quand on a appris qu'elle tait
enceinte. Personne ne voulait le croire.

J'eus une sorte de frisson dsagrable, un de ces effleurements pnibles
qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je
regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau
pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort
douloureux de la jambe plus courte. Il tait dguenill, hideusement
sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mls qu'ils lui tombaient
comme des cordes sur les joues.

L'aubergiste ajouta: --Il ne vaut pas grand'chose, 'a t gard par
charit dans la maison. Peut-tre qu'il aurait mieux tourn si on
l'avait lev comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas
de pre, pas de mre, pas d'argent! Mes parents ont eu piti de
l'enfant, mais ce n'tait pas  eux, vous comprenez.

Je ne dis rien.

Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai 
cet affreux valet d'curie en me rptant: --Si c'tait mon fils,
pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procrer cet
tre?--C'tait possible, enfin!

Je rsolus de parler  cet homme et de connatre exactement la date de
sa naissance. Une diffrence de deux mois devait m'arracher mes doutes.

Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le franais non
plus, il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
absolument son ge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
noueuses et dgotantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
ancien de la mre dans le coin des lvres et dans le coin des yeux.

Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misrable.
Il tait entr dans la vie huit mois et vingt-six jours aprs mon
passage  Pont-Labb, car je me rappelais parfaitement tre arriv 
Lorient le 15 aot. L'acte portait la mention: Pre inconnu. La mre
s'tait appele Jeanne Kerradec.

Alors mon coeur se mit  battre  coups presss. Je ne pouvais plus
parler tant je me sentais suffoqu; et je regardais cette brute dont les
grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des
btes; et le gueux, gn par mon regard, cessait de rire, dtournait la
tte, cherchait  s'en aller.

Tout le jour j'errai le long de la petite rivire, en rflchissant
douloureusement. Mais  quoi bon rflchir? Rien ne pouvait me fixer.
Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
mauvaises pour ou contre mes chances de paternit, m'nervant en des
suppositions inextricables, pour revenir sans cesse  la mme horrible
incertitude, puis  la conviction plus atroce encore que cet homme tait
mon fils.

Je ne pus dner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
parvenir  dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hant de visions
insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
papa; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collgues de
l'Acadmie runis pour dcider si j'tais bien son pre; et l'un d'eux
s'criait: C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble. Et
en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
rveillai avec cette ide plante dans le crne et avec le dsir fou de
revoir l'homme pour dcider si, oui ou non, nous avions des traits
communs.

Je le joignis comme il allait  la messe (c'tait un dimanche) et je lui
donnai cent sous en le dvisageant anxieusement. Il se remit  rire
d'une ignoble faon, prit l'argent, puis, gn de nouveau par mon oeil,
il s'enfuit aprs avoir bredouill un mot  peu prs inarticul, qui
voulait dire merci, sans doute.

La journe se passa pour moi dans les mmes angoisses que la veille.
Vers le soir je fis venir l'htelier, et avec beaucoup de prcautions,
d'habilets, de finesses, je lui dis que je m'intressais  ce pauvre
tre si abandonn de tous et priv de tout, et que je voulais faire
quelque chose pour lui.

Mais l'homme rpliqua: Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
vous n'en aurez que du dsagrment. Moi, je l'emploie  vider l'curie,
et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour a je le nourris et il couche
avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pices dans huit jours.

Je n'insistai pas, me rservant d'aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu  la
maison, assomma un cheval  coups de pioche, et, en fin de compte,
s'endormit dans la boue sous la pluie, grce  mes largesses.

On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de vie le
rendait furieux, et, ds qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
L'aubergiste ajouta: Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort. Cet
homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes
jets par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination 
ce mtal que le cabaret.

Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
mon fils! mon fils! en tchant de dcouvrir s'il avait quelque chose de
moi. A force de chercher je crus reconnatre des lignes semblables dans
le front et  la naissance du nez, et je fus bientt convaincu d'une
ressemblance que dissimulaient l'habillement diffrent et la crinire
hideuse de l'homme.

Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
partis, le coeur broy, aprs avoir laiss  l'aubergiste quelque argent
pour adoucir l'existence de son valet.

Or, depuis six ans, je vis avec cette pense, cette horrible
incertitude, ce doute abominable. Et, chaque anne, une force invincible
me ramne  Pont-Labb. Chaque anne je me condamne  ce supplice de
voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me
ressemble, de chercher, toujours en vain,  lui tre secourable. Et
chaque anne je reviens ici, plus indcis, plus tortur, plus anxieux.

J'ai essay de le faire instruire. Il est idiot, sans ressource.

J'ai essay de lui rendre la vie moins pnible. Il est irrmdiablement
ivrogne et emploie  boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.

J'ai essay d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le mnaget, en
offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, tonn  la fin, m'a rpondu
fort sagement: Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira
qu' le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitt qu'il a du
temps ou du bien-tre, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du
bien, a ne manque pas, allez, les enfants abandonns, mais
choisissez-en un qui rponde  votre peine.

Que dire  cela?

Et si je laissais percer un soupon des doutes qui me torturent, ce
crtin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
perdre. Il me crierait papa comme dans mon rve.

Et je me dis que j'ai tu la mre et perdu cet tre atrophi, larve
d'curie, close et pousse dans le fumier, cet homme qui, lev comme
d'autres, aurait t pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation trange, confuse et intolrable
que j'prouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,
qu'il tient  moi par ce lien intime qui lie le fils au pre, que grce
aux terribles lois de l'hrdit, il est moi par mille choses, par son
sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mmes germes de maladies, aux
mmes ferments de passions.

Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa
vue me fait horriblement souffrir; et de ma fentre, l-bas, je le
regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des btes, en
me rptant: C'est mon fils.

Et je sens, parfois, d'intolrables envies de l'embrasser. Je n'ai mme
jamais touch sa main sordide.

L'acadmicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura:
Oui, vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants
qui n'ont pas de pre.

       *       *       *       *       *

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
grappes, enveloppa d'une nue odorante et fine les deux vieillards qui
la respirrent  longs traits.

Et le snateur ajouta: C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
mme de faire des enfants comme a.




CORRESPONDANCE

Mme DE X... A Mme DE Z...


_tretat, vendredi._

Ma chre tante,

Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre,
veille de l'ouverture de la chasse que je tiens  ne pas manquer, pour
taquiner ces messieurs. Vous tes trop bonne, ma tante, et vous leur
permettez ce jour-l, quand vous tes seule avec eux, de dner sans
habit et sans s'tre rass en rentrant, sous prtexte de fatigue.

Aussi sont-ils enchants quand je ne suis pas l. Mais j'y serai, et je
passerai la revue, comme un gnral,  l'heure du dner; et si j'en
trouve un seul un peu nglig, rien qu'un peu, je l'enverrai  la
cuisine, avec les bonnes.

Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'gards et de savoir-vivre qu'il
faut se montrer toujours svre. C'est vraiment le rgne de la
goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec
des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent beaucoup
moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir
cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrs et on peut les juger en
masse. Oh! les tres grossiers qu'ils sont!

Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait
bien, au premier abord, grce  son tailleur, a retir dlicatement ses
bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit
tre un riche parvenu (ce sont les plus mal levs), assis en face de
moi, a pos dlicatement ses deux pieds sur la banquette,  mon ct.
C'est admis.

Dans les villes d'eaux, c'est un dchanement de grossiret. Je dois
ajouter une chose: ma rvolte tient peut-tre  ce que je ne suis point
habitue  frquenter communment les gens qu'on coudoie ici, car leur
genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent.

Dans le bureau de l'htel, je fus presque renverse par un jeune homme
qui prenait sa clef par-dessus ma tte. Un autre me heurta si fort, sans
dire pardon, ni se dcouvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en
eus mal dans la poitrine. Voil comme ils sont tous. Regardons-les
aborder les femmes sur la terrasse, c'est  peine s'ils saluent, ils
portent simplement la main  leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont
tous chauves, cela vaut mieux.

Mais il est une chose qui m'exaspre et me choque par-dessus tout, c'est
la libert qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espce de
prcaution, des aventures les plus rvoltantes. Quand deux hommes sont
ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les
rflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans
s'inquiter le moins du monde si quelque oreille de femme est  porte
de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place
pour ne pas tre plus longtemps la confidente involontaire d'une
anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentais
humilie autant qu'indigne d'avoir pu entendre cela. Le plus
lmentaire savoir-vivre ne devrait-il pas leur apprendre  parler bas
de ces choses de notre voisinage?

tretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des
commres. De cinq  sept heures on les voit errer en qute de mdisances
qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma
chre tante, le _potin_ est un signe de race des petites gens et des
petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus
aimes ni courtises. Il me suffit de regarder celles qu'on dsigne
comme les plus cancanires pour tre persuade que vous ne vous trompez
pas.

L'autre jour j'assistai  une soire musicale au Casino, donne par une
remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment  ravir. J'eus
l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux
charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette
circonstance, voir tous les baigneurs runis cette anne sur cette
plage. Il n'en est pas beaucoup de marque.

Le lendemain, j'allai djeuner  Yport. J'aperus un homme barbu qui
sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'tait le peintre
Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, parat-il d'emmurer ses
personnages, il tient  s'emmurer lui-mme.

Puis je me trouvai assise sur le galet  ct d'un homme encore jeune,
d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les
lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne
leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choque; et je
demandai au matre baigneur, sans paratre y prendre garde, le nom de ce
monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes; il me semblait
attard, pour un homme. C'est l, pensai-je, un naf. Eh bien, ma tante,
 prsent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully
Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprs de lui pour le considrer tout
 mon aise. Sa figure a surtout un grand caractre de tranquillit et de
finesse. Quelqu'un tant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est
douce, presque timide. Celui-l, certes, ne doit pas crier de
grossirets en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit
tre un dlicat, mais un dlicat presque maladif, un vibrant. Je
tcherai, cet hiver, qu'il me soit prsent.

Je ne sais plus rien, ma chre tante, et je vous quitte en hte, l'heure
de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues.

Votre nice dvoue,

BERTHE DE X...

_P.-S._--Je dois cependant ajouter, pour la justification de la
politesse franaise, que nos compatriotes sont en voyage des modles de
savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir
t levs par des valets d'curie, tant ils prennent soin de ne se
gner en rien et de toujours gner leurs voisins.

       *       *       *       *       *

MADAME DE Z... A MADAME DE X...

_Les Fresnes, samedi._

Ma chre petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui
n'empche que tu as tort. Je fus, comme toi, trs indigne autrefois de
l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse; mais en
vieillissant et en songeant  tout, et en observant sans y mler du
mien, je me suis aperue de ceci: que si les hommes ne sont pas toujours
polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable
grossiret.

Nous nous croyons tout permis, ma chrie, et estimons en mme temps que
tout nous est d, et nous commettons  coeur joie des actes dpourvus de
ce savoir-vivre lmentaire dont tu parles avec passion.

Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous
beaucoup d'gards, relativement  nos allures envers eux. Du reste,
mignonne, les hommes doivent tre, et sont, ce que nous les faisons.
Dans une socit o les femmes seraient toutes de vraies grandes dames,
tous les hommes deviendraient des gentilshommes.

Voyons, observe et rflchis.

Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue; quelle attitude! quels
regards de dnigrement, quels mpris dans le coup d'oeil! Quel coup de
tte de haut en bas pour toiser et condamner! Et si le trottoir est
troit, crois-tu que l'une cdera le pas, demandera pardon? Jamais!
Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux
saluent et s'effacent en mme temps; tandis que, nous autres, nous nous
prcipitons ventre  ventre, nez  nez, en nous dvisageant avec
insolence.

Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier
devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va
visiter. Elles se mettent  causer en obstruant toute la largeur du
passage. Si quelqu'un monte derrire elles, homme ou femme, crois-tu
qu'elles se drangeront d'un demi-pied? Jamais! jamais!

J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main,  la
porte d'un salon. Et derrire moi deux messieurs attendaient aussi sans
paratre prts  devenir enrags, comme moi. C'est qu'ils taient
habitus depuis longtemps  nos inconscientes insolences.

L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dner, avec ton mari
justement, dans un restaurant des Champs-lyses pour prendre le frais.
Toutes les tables taient occupes. Le garon nous pria d'attendre.

J'aperus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer
sa carte et qui semblait prte  partir. Elle me vit, me toisa et ne
bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta l, immobile,
mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considrant
avec quitude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui
achevaient leur repas m'ayant vue  leur tour, appelrent en hte le
garon pour rgler leur note et m'offrirent leur place tout de suite,
s'obstinant mme  attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que
je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche.

C'est  nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse; et la
besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas.

Tu me parles d'tretat et des gens qui _potinent_ sur cette gentille
plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis
autrefois bien amuse.

Nous tions l quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde,
et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors.

Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino o l'on pose, o l'on
chuchote, o l'on danse btement, o l'on s'ennuie  profusion, nous
cherchions de quelle manire passer gaiement nos soires. Or, devine ce
qu'imagina l'un de nos maris? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans
l'une des fermes des environs.

On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le
peintre Le Poittevin, coiff d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient
des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des
folles.

On rveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait mme
faire de la soupe  l'oignon, (horreur!) et l'on dansait sous les
pommiers, au son de la bote  musique. Les coqs rveills chantaient
dans la profondeur des btiments; les chevaux s'agitaient dans la
litire des curies. Le vent frais de la campagne nous caressait les
joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupes.

Que c'est loin! que c'est loin! voil trente ans de cela!

Je ne veux pas, ma chrie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse.
Pourquoi gter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes
mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent? C'est ainsi qu'on
gte les hommes, petite.

Je t'embrasse.

Ta vieille tante,

GENEVIVE DE Z...




LUI?


_A Pierre Decourcelle._

Mon cher ami, tu n'y comprends rien? et je le conois. Tu me crois
devenu fou? Je le suis peut-tre un peu, mais non pas pour les raisons
que tu supposes.

Oui. Je me marie. Voil.

Et pourtant mes ides et mes convictions n'ont pas chang. Je considre
l'accouplement lgal comme une btise. Je suis certain que huit maris
sur dix sont cocus. Et ils ne mritent pas moins pour avoir eu
l'imbcillit d'enchaner leur vie, de renoncer  l'amour libre, la
seule chose gaie et bonne au monde, de couper l'aile  la fantaisie qui
nous pousse sans cesse  toutes les femmes, etc., etc. Plus que jamais
je me sens incapable d'aimer une femme parce que j'aimerai toujours trop
toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras, mille lvres et
mille... tempraments pour pouvoir treindre en mme temps une arme de
ces tres charmants et sans importance.

Et cependant je me marie.

J'ajoute que je ne connais gure ma femme de demain. Je l'ai vue
seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me dplat point; cela
me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite, blonde et
grasse. Aprs-demain, je dsirerai ardemment une femme grande, brune et
mince.

Elle n'est pas riche. Elle appartient  une famille moyenne. C'est une
jeune fille comme on en trouve  la grosse, bonnes  marier, sans
qualits et sans dfauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On
dit d'elle: Mlle Lajolle est bien gentille. On dira demain: Elle
est fort gentille, Mme Raymon. Elle appartient enfin  la lgion des
jeunes filles honntes dont on est heureux de faire sa femme jusqu'au
jour o on dcouvre qu'on prfre justement toutes les autres femmes 
celle qu'on a choisie.

Alors pourquoi me marier, diras-tu?

J'ose  peine t'avouer l'trange et invraisemblable raison qui me
pousse  cet acte insens.

Je me marie pour n'tre pas seul!

Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu as piti
de moi, et tu me mpriseras, tant mon tat d'esprit est misrable.

Je ne veux plus tre seul, la nuit. Je veux sentir un tre prs de moi,
contre moi, un tre qui peut parler, dire quelque chose, n'importe quoi.

Je veux pouvoir briser son sommeil; lui poser une question quelconque
brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir
habite ma demeure, pour sentir une me en veil, un raisonnement en
travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine 
mon ct... parce que... (je n'ose pas avouer cette honte)... parce que
j'ai peur, tout seul.

Oh! tu ne me comprends pas encore.

Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans
frissonner. Je n'ai pas peur des morts; je crois  l'anantissement
dfinitif de chaque tre qui disparat!

Alors!... oui. Alors!... Eh bien! j'ai peur de moi! j'ai peur de la
peur; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette
horrible sensation de la terreur incomprhensible.

Ris si tu veux. Cela est affreux, ingurissable. J'ai peur des murs,
des meubles, des objets familiers qui s'animent, pour moi, d'une sorte
de vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pense, de
ma raison qui m'chappe brouille, disperse par une mystrieuse et
invisible angoisse.

Je sens d'abord une vague inquitude qui me passe dans l'me et me fait
courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien! Et je
voudrais quelque chose! Quoi? Quelque chose de comprhensible. Puisque
j'ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.

Je parle! j'ai peur de ma voix. Je marche! j'ai peur de l'inconnu de
derrire la porte, de derrire le rideau, de dans l'armoire, de sous le
lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part.

Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrire
moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache.

Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma
chambre; et je m'enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps; et
blotti, roul comme une boule, je ferme les yeux dsesprment, et je
demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pense que ma bougie
demeure allume sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant
l'teindre. Et je n'ose pas.

N'est-ce pas affreux d'tre ainsi!

Autrefois je n'prouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement.
J'allais et je venais en mon logis sans que rien troublt la srnit de
mon me. Si l'on m'avait dit quelle maladie de peur invraisemblable,
stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri;
j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais
lentement, sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au
milieu des nuits pour m'assurer que toutes les issues de ma chambre
taient fortement closes.

Cela a commenc l'an dernier d'une singulire faon.

C'tait en automne, par un soir humide. Quand ma bonne fut partie, aprs
mon dner, je me demandai ce que j'allais faire. Je marchai quelque
temps  travers ma chambre. Je me sentais las, accabl sans raison,
incapable de travailler, sans force mme pour lire. Une pluie fine
mouillait les vitres; j'tais triste, tout pntr par une de ces
tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font
dsirer de parler  n'importe qui pour secouer la lourdeur de notre
pense.

Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais
t. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire? Je
m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les jambes. Je me
relevai, et je me remis  marcher. J'avais peut-tre aussi un peu de
fivre, car mes mains, que je tenais rejointes derrire mon dos, comme
on fait souvent quand on se promne avec lenteur, se brlaient l'une 
l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut
dans le dos. Je pensai que l'humidit du dehors entrait chez moi, et
l'ide de faire du feu me vint. J'en allumai; c'tait la premire fois
de l'anne. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais
bientt l'impossibilit de rester en place me fit encore me relever, et
je sentis qu'il fallait m'en aller, me secouer, trouver un ami.

Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis,
je gagnai le boulevard, dcid  dcouvrir une personne de connaissance.

Il faisait triste partout. Les trottoirs tremps luisaient. Une tideur
d'eau, une de ces tideurs qui vous glacent par frissons brusques, une
tideur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et
obscurcir la flamme du gaz.

J'allais d'un pas mou, me rptant: Je ne trouverai personne avec qui
causer.

J'inspectai plusieurs fois les cafs, depuis la Madeleine jusqu'au
faubourg Poissonnire. Des gens tristes, assis devant des tables,
semblaient n'avoir pas mme la force de finir leurs consommations.

J'errai longtemps ainsi, et vers minuit, je me mis en route pour rentrer
chez moi. J'tais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui se
couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement  son
habitude; et je pensai: Tiens, un autre locataire vient sans doute de
remonter.

Quand je sors de chez moi, je donne toujours  ma porte deux tours de
clef. Je la trouvai simplement tire, et cela me frappa. Je supposai
qu'on m'avait mont des lettres dans la soire.

J'entrai. Mon feu brlait encore et clairait mme un peu l'appartement.
Je pris une bougie pour aller l'allumer au foyer, lorsqu'en jetant les
yeux devant moi, j'aperus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se
chauffait les pieds en me tournant le dos.

Je n'eus pas peur, oh! non, pas le moins du monde. Une supposition trs
vraisemblable me traversa l'esprit; celle qu'un de mes amis tait venu
pour me voir. La concierge, prvenue par moi  ma sortie, avait dit que
j'allais rentrer, avait prt sa clef. Et toutes les circonstances de
mon retour, en une seconde, me revinrent  la pense: le cordon tir
tout de suite, ma porte seulement pousse.

Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s'tait endormi devant mon
feu en m'attendant, et je m'avanai pour le rveiller. Je le voyais
parfaitement, un de ses bras pendant  droite; ses pieds taient croiss
l'un sur l'autre; sa tte, penche un peu sur le ct gauche du
fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais: Qui est-ce? On y
voyait peu d'ailleurs dans la pice. J'avanai la main pour lui toucher
l'paule!...

Je rencontrai le bois du sige! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil
tait vide!

Quel sursaut, misricorde!

Je reculai d'abord comme si un danger terrible et apparu devant moi.

Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrire mon dos; puis,
aussitt, un imprieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter
encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'pouvante, tellement
perdu que je n'avais plus une pense, prt  tomber.

Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me
revint. Je songeai: Je viens d'avoir une hallucination, voil tout. Et
je rflchis immdiatement sur ce phnomne. La pense va vite dans ces
moments-l.

J'avais eu une hallucination--c'tait l un fait incontestable. Or, mon
esprit tait demeur tout le temps lucide, fonctionnant rgulirement et
logiquement. Il n'y avait donc aucun trouble du ct du cerveau. Les
yeux seuls s'taient tromps, avaient tromp ma pense. Les yeux
avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles
les gens nafs. C'tait l un accident nerveux de l'appareil optique,
rien de plus, un peu de congestion peut-tre.

Et j'allumai ma bougie. Je m'aperus, en me baissant vers le feu, que je
tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'et touch par
derrire.

Je n'tais point tranquille assurment.

Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai  mi-voix quelques
refrains.

Puis je fermai la porte de ma chambre  double tour, et je me sentis un
peu rassur. Personne ne pouvait entrer, au moins.

Je m'assis encore et je rflchis longtemps  mon aventure; puis je me
couchai, et je soufflai ma lumire.

Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos, assez
paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre; et je
me mis sur le ct.

Mon feu n'avait plus que deux ou trois tisons rouges qui clairaient
juste les pieds du fauteuil; et je crus revoir l'homme assis dessus.

J'enflammai une allumette d'un mouvement rapide. Je m'tais tromp, je
ne voyais plus rien.

Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrire mon lit.

Puis je refis l'obscurit et tchai de m'endormir. Je n'avais pas perdu
connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperus en songe, et
nettement comme dans la ralit, toute la scne de la soire. Je me
rveillai perdment, et, ayant clair mon logis, je demeurai assis
dans mon lit, sans oser mme essayer de redormir.

Deux fois cependant le sommeil m'envahit, malgr moi, pendant quelques
secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.

Quand le jour parut, je me sentis guri et je sommeillai paisiblement
jusqu' midi.

C'tait fini, bien fini. J'avais eu la fivre, le cauchemar, que
sais-je? J'avais t malade, enfin. Je me trouvai nanmoins fort bte.

Je fus trs gai ce jour-l. Je dnai au cabaret; j'allai voir le
spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voil qu'en
approchant de ma maison une inquitude trange me saisit. J'avais peur
de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa prsence, 
laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de
mes yeux, peur de l'hallucination, peur de l'pouvante qui me saisirait.

Pendant plus d'une heure, j'errai de long en large sur le trottoir;
puis je me trouvai trop imbcile  la fin et j'entrai. Je haletais
tellement que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je resta encore
plus de dix minutes devant mon logement sur le palier, puis,
brusquement, j'eus un lan de courage, un roidissement de volont.
J'enfonai ma clef; je me prcipitai en avant une bougie  la main, je
poussai d'un coup de pied la porte entrebille de ma chambre et je
jetai un regard effar vers la chemine. Je ne vis rien.--Ah!...

Quel soulagement! Quelle joie! Quelle dlivrance! J'allais et je venais
d'un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassur; je me retournais
par sursauts; l'ombre des coins m'inquitait.

Je dormis mal, rveill sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je
ne le vis pas. Non. C'tait fini!

       *       *       *       *       *

Depuis ce jour-l j'ai peur tout seul, la nuit. Je la sens l, prs de
moi, autour de moi, la vision. Elle ne m'est point apparue de nouveau.
Oh non! Et qu'importe, d'ailleurs, puisque je n'y crois pas, puisque je
sais que ce n'est rien!

Elle me gne cependant parce que j'y pense sans cesse.--Une main pendait
du ct droit, sa tte tait penche du ct gauche comme celle d'un
homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n'y veux plus songer!

Qu'est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses
pieds taient tout prs du feu!

Il me hante, c'est fou, mais c'est ainsi. Qui, Il? Je sais bien qu'il
n'existe pas, que ce n'est rien! Il n'existe que dans mon apprhension,
que dans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!...

Oui, mais j'ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul
chez moi, parce qu'il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il ne se
montrera plus, c'est fini cela. Mais il y est tout de mme, dans ma
pense. Il demeure invisible, cela n'empche qu'il y soit. Il est
derrire les portes, dans l'armoire ferme, sous le lit, dans tous les
coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si j'ouvre
l'armoire, si je baisse ma lumire sous le lit, si j'claire les coins,
les ombres, il n'y est plus; mais alors je le sens derrire moi. Je me
retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le verrai
plus. Il n'en est pas moins derrire moi, encore.

C'est stupide, mais c'est atroce. Que veux-tu? Je n'y peux rien.

Mais si nous tions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurment
qu'il n'y serait plus! Car il est l parce que je suis seul, uniquement
parce que je suis seul!




TOMBOUCTOU


Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil
couchant. Tout le ciel tait rouge, aveuglant; et, derrire la
Madeleine, une immense nue flamboyante jetait dans toute la longue
avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflamme et semblait
dans une apothose. Les visages taient dors; les chapeaux noirs et les
habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait
des flammes sur l'asphalte des trottoirs.

Devant les cafs, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et
colores qu'on aurait prises pour des pierres prcieuses fondues dans le
cristal.

Au milieu des consommateurs aux lgers vtements plus foncs, deux
officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par
l'blouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans
cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils
regardaient la foule, les hommes lents et les femmes presses qui
laissaient derrire elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout  coup un ngre norme, vtu de noir, ventru, chamarr de breloques
sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle et t cire,
passa devant eux, avec un air de triomphe. Il riait aux vendeurs de
journaux, il riait au ciel clatant, il riait  Paris entier. Il tait
si grand qu'il dpassait toutes les ttes; et, derrire lui, tous les
badauds se retournaient pour le contempler de dos.

Mais soudain il aperut les officiers, et, culbutant les buveurs, il
s'lana. Ds qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux
luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montrent jusqu'aux
oreilles, dcouvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de
lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupfaits, contemplaient ce
gant d'bne, sans rien comprendre  sa gaiet.

Et il s'cria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:

--Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers tait chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier
dit:

--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.

Le ngre reprit:

--Moi aim beaucoup toi, lieutenant Vdi, sige Bzi, beaucoup raisin,
cherch moi.

L'officier, tout  fait perdu, regardait fixement l'homme, cherchant au
fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'cria:

--Tombouctou?

Le ngre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une
invraisemblable violence et beuglant:

--Si, si, ya, mon lieutenant, reconn Tombouctou, ya, bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-mme de tout son coeur.
Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si
vite que l'autre ne put l'empcher, il la baisa, selon la coutume ngre
et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix svre:

--Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi l et
dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite:

--Gagn beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mang,
Prussiens, moi, beaucoup vol, beaucoup, cuisine franaise, Tombouctou,
cuisini de l'Empeu, deux cent mille francs  moi. Ah! ah! ah! ah!

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.

Quand l'officier, qui comprenait son trange langage, l'eut interrog
quelque temps, il lui dit:

--Eh bien, au revoir, Tombouctou;  bientt.

Le ngre aussitt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait,
et, riant toujours, cria:

--Bonjou, bonjou, mon lieutenant!

Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le
prenait pour un fou.

Le colonel demanda:

--Qu'est-ce que cette brute?

--Un brave garon et un brave soldat: Je vais vous dire ce que je sais
de lui; c'est assez drle.

       *       *       *       *       *

Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enferm dans
Bzires, que ce ngre appelle Bzi. Nous n'tions point assigs, mais
bloqus. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de
porte des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant
peu  peu.

J'tais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait compose de troupes
de toute nature, dbris de rgiments charps, fuyards, maraudeurs
spars des corps d'arme. Nous avions de tout enfin, mme onze turcos
arrivs un soir on ne sait comment, on ne sait par o. Ils s'taient
prsents aux portes de la ville, harasss, dguenills, affams et
saouls. On me les donna.

Je reconnus bientt qu'ils taient rebelles  toute discipline, toujours
dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, mme de la
prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers,
comme s'ils se fussent enfoncs sous terre, puis reparaissaient ivres 
tomber. Ils n'avaient pas d'argent. O buvaient-ils? Et comment, et avec
quoi?

Cela commenait  m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages
m'intressaient avec leur rire ternel et leur caractre de grands
enfants espigles.

Je m'aperus alors qu'ils obissaient aveuglment au plus grand d'eux
tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait  son gr,
prparait leurs mystrieuses entreprises en chef tout-puissant et
incontest. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre
conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine  pntrer
son surprenant charabia. Quant  lui, le pauvre diable, il faisait des
efforts inous pour tre compris, inventait des mots, gesticulait, suait
de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrtait et repartait
brusquement quand il croyait avoir trouv un nouveau moyen de
s'expliquer.

Je devinai enfin qu'il tait fils d'un grand chef, d'une sorte de roi
ngre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il rpondit
quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus
simple de lui donner le nom de son pays: Tombouctou. Et, huit jours
plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.

Mais une envie folle nous tenait de savoir o cet ex-prince africain
trouvait  boire. Je le dcouvris d'une singulire faon.

J'tais un matin sur les remparts, tudiant l'horizon, quand j'aperus
dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des
vendanges, les raisins taient mrs, mais je ne songeais gure  cela.
Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une
expdition complte pour saisir le rdeur. Je pris moi-mme le
commandement, aprs avoir obtenu l'autorisation du gnral.

J'avais fait sortir, par trois portes diffrentes, trois petites troupes
qui devaient se rejoindre auprs de la vigne suspecte et la cerner. Pour
couper la retraite  l'espion, un de ces dtachements avait  faire une
marche d'une heure au moins. Un homme rest en observation sur les murs
m'indiqua par signe que l'tre aperu n'avait point quitt le champ.
Nous allions en grand silence, rampant, presque couchs dans les
ornires. Enfin, nous touchons au point dsign; je dploie brusquement
mes soldats, qui s'lancent dans la vigne, et trouvent... Tombouctou
voyageant  quatre pattes au milieu des ceps et mangeant du raisin, ou
plutt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe,  pleine
bouche,  la plante mme, en arrachant la grappe d'un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris
alors pourquoi il se tranait ainsi sur les mains et sur les genoux. Ds
qu'on l'et plant sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit
les bras et s'abattit sur le nez. Il tait gris comme je n'ai jamais vu
un homme tre gris.

On le rapporta sur deux chalas. Il ne cessa de rire tout le long de la
route en gesticulant des bras et des jambes.

C'tait l tout le mystre. Mes gaillards buvaient au raisin lui-mme.
Puis, lorsqu'ils taient saouls  ne plus bouger, ils dormaient sur
place.

Quant  Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et
toute mesure. Il vivait l-dedans  la faon des grives, qu'il hassait
d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il rptait sans cesse:

--Les gives mang tout le raisin, capules!

       *       *       *       *       *

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose
arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais
fort mal. On et dit un grand serpent qui se droulait, un convoi, que
sais-je?

J'envoyai quelques hommes au-devant de cette trange caravane qui fit
bientt son entre triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons
portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit
ttes coupes, sanglantes et grimaantes. Le dixime turco tranait un
cheval  la queue duquel un autre tait attach et six autres btes
suivaient encore, retenues de la mme faon.

Voici ce que j'appris. tant partis aux vignes, mes Africains avaient
aperu tout  coup un dtachement prussien s'approchant d'un village. Au
lieu de fuir, ils s'taient cachs; puis, lorsque les officiers eurent
mis pied  terre devant une auberge pour se rafrachir, les onze
gaillards s'lancrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent
attaqus, turent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq
officiers de son escorte.

Ce jour-l, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperus qu'il marchait,
avec peine. Je le crus bless; il se mit  rire et me dit:

--Moi, povisions pou pays.

C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais
bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait
avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le
plongeait dans sa poche! Quelle poche! un gouffre qui commenait  la
hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il
l'appelait sa profonde, et c'tait sa profonde, en effet!

Donc il avait dtach l'or des uniformes-prussiens, le cuivre des
casques, les boutons, etc., et jet le tout dans sa profonde qui
tait pleine  dborder.

Chaque jour, il prcipitait l-dedans tout objet luisant qui lui tombait
sous les yeux, morceaux d'tain ou pices d'argent, ce qui lui donnait
parfois une tournure infiniment drle.

Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien
frre, ce fils de roi tortur par ce besoin d'engloutir les corps
brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les
aurait sans doute avals.

Chaque matin sa poche tait vide. Il avait donc un magasin gnral o
s'entassaient ses richesses. Mais o? Je ne l'ai pu dcouvrir.

Le gnral, prvenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer
les corps demeurs au village voisin, pour qu'on ne dcouvrt point
qu'ils avaient t dcapits. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le
maire et sept habitants notables furent fusills sur-le-champ, par
reprsailles, comme ayant dnonc la prsence des Allemands.

       *       *       *       *       *

L'hiver tait venu. Nous tions harasss et dsesprs. On se battait
maintenant tous les jours. Les hommes affams ne marchaient plus. Seuls
les huit turcos (trois avaient t tus) demeuraient gras et luisants,
vigoureux et toujours prts  se battre. Tombouctou engraissait mme. Il
me dit un jour:

--Toi beaucoup faim, moi bon viande.

Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions
plus ni boeufs, ni moutons, ni chvres, ni nes, ni porcs. Il tait
impossible de se procurer du cheval, je rflchis  tout cela aprs
avoir dvor ma viande. Alors une pense horrible me vint. Ces ngres
taient ns bien prs du pays o l'on mange des hommes! Et chaque jour
tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou.
Il ne voulut pas rpondre. Je n'insistai point, mais je refusai
dsormais ses prsents.

Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous
tions assis par terre. Je regardais avec piti les pauvres ngres
grelottant sous cette poussire blanche et glace. Comme j'avais grand
froid, je me mis  tousser. Je sentis aussitt quelque chose s'abattre
sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'tait le manteau de
Tombouctou qu'il me jetait sur les paules.

Je me levai et, lui rendant son vtement:

--Garde a, mon garon; tu en as plus besoin que moi.

Il rpondit:

--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.

Et il me contemplait avec des yeux suppliants.

Je repris:

--Allons, obis, garde ton manteau, je le veux.

Le ngre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme
une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:

--Si toi pas gad manteau moi coup; psonne manteau.

Il l'aurait fait. Je cdai.

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, nous avions capitul. Quelques-uns d'entre nous
avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre
aux vainqueurs.

Je me dirigeais vers la place d'Armes o nous devions nous runir, quand
je demeurai stupide d'tonnement devant un ngre gant vtu de coutil
blanc et coiff d'un chapeau de paille. C'tait Tombouctou. Il semblait
radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite
boutique o l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.

Je lui dis:

--Qu'est-ce que tu fais?

Il rpondit:

--Moi pas pati, moi bon cuisini, moi fait mang colonel, Algie; moi
mang Pussiens, beaucoup vol, beaucoup.

Il gelait  dix degrs. Je grelottais devant ce ngre en coutil. Alors
il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperus une enseigne
dmesure qu'il allait pendre devant sa porte sitt que nous serions
partis, car il avait quelque pudeur.

Et je lus, trac par la main de quelque complice, cet appel:

CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU

ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR

_Artiste de Paris.--Prix modrs._

Malgr le dsespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus m'empcher de
rire, et je laissai mon ngre  son nouveau commerce.

Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?

Vous venez de voir qu'il a russi, le gaillard.

Bzires, aujourd'hui, appartient  l'Allemagne. Le restaurant
Tombouctou est un commencement de revanche.




UN DUEL


La guerre tait finie; les Allemands occupaient la France; le pays
palpitait comme un lutteur vaincu tomb sous le genou du vainqueur.

De Paris affol, affam, dsespr, les premiers trains sortaient,
allant aux frontires nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes
et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portires
les plaines ruines et les hameaux incendis. Devant les portes des
maisons restes debout, des soldats prussiens, coiffs du casque noir 
la pointe de cuivre, fumaient leur pipe,  cheval sur des chaises.
D'autres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des
familles. Quand on passait les villes, on voyait des rgiments entiers
manoeuvrant sur les places, et, malgr le bruit des roues, les
commandements rauques arrivaient par instants.

M. Dubuis, qui avait fait partie de la garde nationale de Paris pendant
toute la dure du sige, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa
fille, envoyes par prudence  l'tranger, avant l'invasion.

La famine et les fatigues n'avaient point diminu son gros ventre de
marchand riche et pacifique. Il avait subi les vnements terribles avec
une rsignation dsole et des phrases amres sur la sauvagerie des
hommes. Maintenant qu'il gagnait la frontire, la guerre finie, il
voyait pour la premire fois des Prussiens, bien qu'il et fait son
devoir sur les remparts et mont bien des gardes par les nuits froides.

Il regardait avec une terreur irrite ces hommes arms et barbus
installs comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait 
l'me une sorte de fivre de patriotisme impuissant, en mme temps que
ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus
quitts.

Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de
leurs yeux tranquilles et curieux. Ils taient gros aussi tous deux et
causaient en leur langue, parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient
 haute voix en cherchant  bien reconnatre les lieux indiqus.

Tout  coup, le train s'tant arrt  la gare d'une petite ville, un
officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le double
marche-pied du wagon. Il tait grand, serr dans son uniforme et barbu
jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues
moustaches, plus ples, s'lanaient des deux cts du visage, qu'elles
coupaient en travers.

Les Anglais aussitt se mirent  le contempler avec des sourires de
curiosit satisfaite, tandis que M. Dubuis faisait semblant de lire un
journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un
gendarme.

Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient  causer, 
chercher les lieux prcis des batailles; et soudain, comme l'un d'eux
tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village, l'officier
prussien pronona en franais, en tendant ses longues jambes et se
renversant sur le dos:

--Ch tu touze Franais tans ce fillage. Ch bris plus te cent
brisonniers.

Les Anglais, tout  fait intresss, demandrent aussitt:

--Aoh! comment s'appel, cette village?

Le Prussien rpondit: Pharsbourg.

Il reprit:

--Ch bris ces bolissons de Franais par les oreilles.

Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement dans son poil.

Le train roulait, traversant toujours des hameaux occups. On voyait les
soldats allemands le long des routes, au bord des champs, debout au coin
des barrires, ou causant devant les cafs. Ils couvraient la terre
comme les sauterelles d'Afrique.

L'officier tendit la main:

--Si c'hafrais le gommandement, ch'aurais bris Paris, et brl tout, et
tu tout le monde. Blus de France!

Les Anglais, par politesse, rpondirent simplement:

--Aoh! yes.

Il continua:

--Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra  nous. La Brusse
blus forte que tous.

Les Anglais, inquiets, ne rpondaient plus. Leurs faces, devenues
impassibles, semblaient de cire entre leurs longs favoris. Alors
l'officier prussien se mit  rire. Et, toujours renvers sur le dos, il
blagua. Il blaguait la France crase, insultait les ennemis  terre; il
blaguait l'Autriche, vaincue nagure; il blaguait la dfense acharne
et impuissante des dpartements; il blaguait les mobiles, l'artillerie
inutile. Il annona que Bismarck allait btir une ville de fer avec les
canons capturs. Et soudain il mit ses bottes contre la cuisse de M.
Dubuis qui dtournait les yeux, rouge jusqu'aux oreilles.

Les Anglais semblaient devenus indiffrents, tout comme s'ils s'taient
trouvs brusquement renferms dans leur le, loin des bruits du monde.

L'officier tira sa pipe et, regardant fixement le Franais:

--Vous n'auriez bas de tabac?

M. Dubuis rpondit:

--Non, monsieur!

L'Allemand reprit:

--Je fous brie t'aller en acheter gand le gonvoi s'arrtera.

Et il se mit  rire de nouveau:

--Je vous tonnerai un bourboire.

Le train siffla, ralentissant sa marche. On passait devant les btiments
incendis d'une gare; puis on s'arrta tout  fait.

L'Allemand ouvrit la portire et, prenant par le bras M. Dubuis:

--Allez faire ma gommission, fite, fite!

Un dtachement prussien occupait la station. D'autres soldats
regardaient, debout, le long des grilles de bois. La machine dj
sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'lana sur le
quai et, malgr les gestes du chef de gare, il se prcipita dans le
compartiment voisin.

Il tait seul! Il ouvrit son gilet, tant son coeur battait, et il
s'essuya le front, haletant.

Le train s'arrta de nouveau dans une station. Et tout  coup l'officier
parut  la portire et monta, suivi bientt des deux Anglais que la
curiosit poussait. L'Allemand s'assit en face du Franais et, riant
toujours:

--Fous n'afez pas foulu faire ma gommission.

M. Dubuis rpondit:

--Non, monsieur!

Le train venait de repartir.

L'officier dit:

--Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe.

Et il avana la main vers la figure de son voisin.

Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes.

Dj, l'Allemand avait pris une pince de poils et tirait dessus, quand
M. Dubuis, d'un revers de main, lui releva le bras et, le saisissant au
collet, le rejeta sur la banquette. Puis, fou de colre, les tempes
gonfles, les yeux pleins de sang, l'tranglant toujours d'un main, il
se mit avec l'autre, ferme,  lui taper furieusement des coups de poing
par la figure. Le Prussien se dbattait, tchait de tirer son sabre,
d'treindre son adversaire couch sur lui. Mais M. Dubuis l'crasait du
poids norme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre
haleine, sans savoir o tombaient ses coups. Le sang coulait;
l'Allemand, trangl, rlait, crachait ses dents, essayait, mais en
vain, de rejeter ce gros homme exaspr, qui l'assommait.

Les Anglais s'taient levs et rapprochs pour mieux voir. Ils se
tenaient debout, pleins de joie et de curiosit, prts  parier pour ou
contre chacun des combattants.

Et soudain M. Dubuis, puis par un pareil effort, se releva et se
rassit sans dire un mot.

Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effar, stupide
d'tonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il pronona:

--Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous
tuerai!

M. Dubuis rpondit:

--Quand vous voudrez. Je veux bien.

L'Allemand reprit:

--Foici la ville de Strasbourg, che brendrai deux officiers bour
tmoins, ch le temps avant que le train rebarte.

M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais:

--Voulez-vous tre mes tmoins?

Tous deux rpondirent ensemble:

--Aoh! yes!

Et le train s'arrta.

En une minute, le Prussien avait trouv deux camarades qui apportrent
des pistolets, et on gagna les remparts.

Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressant le pas, htant les
prparatifs, inquiets de l'heure pour ne point manquer le dpart.

M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaa  vingt pas de
son ennemi. On lui demanda:

--tes-vous prt?

En rpondant oui, monsieur!, il s'aperut qu'un des Anglais avait
ouvert son parapluie pour se garantir du soleil.

Une voix commanda:

--Feu!

M. Dubuis tira, au hasard, sans attendre, et il aperut avec stupeur le
Prussien, debout en face de lui, qui chancelait, levait les bras et
tombait raide sur le nez. Il l'avait tu.

Un Anglais cria un Aoh! vibrant de joie, de curiosit satisfaite et
d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre  la main,
saisit M. Dubuis par le bras, et l'entrana, au pas gymnastique, vers la
gare.

Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings ferms,
les coudes au corps.

--Une, deux! une, deux!

Et tous trois de front trottaient, malgr leurs ventres, comme trois
grotesques d'un journal pour rire.

Le train partait. Ils sautrent dans leur voiture. Alors, les Anglais,
tant leurs toques de voyage, les levrent en les agitant, puis, trois
fois de suite, ils crirent.

--Hip, hip, hip, hurrah!

Puis ils tendirent gravement, l'un aprs l'autre, la main droite  M.
Dubuis, et ils retournrent s'asseoir cte  cte dans leur coin.




MES 25 JOURS


Je venais de prendre possession de ma chambre d'htel, case troite,
entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des
voisins; et je commenais  ranger dans l'armoire  glace mes vtements
et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce
meuble. J'aperus aussitt un cahier de papier roul. L'ayant dpli, je
l'ouvris et je lus ce titre:

_Mes vingt-cinq jours._

C'tait le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine,
oubli l  l'heure du dpart.

Ces notes peuvent tre de quelque intrt pour les gens sages et bien
portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les
transcris ici sans en changer une lettre.

       *       *       *       *       *

_Chtel-Guyon, 15 juillet._

Au premier coup d'oeil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer
vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu.
Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit
jours d'un rserviste; ils ne sont faits que de corves, de dures
corves. Aujourd'hui, rien encore, je me suis install, j'ai fait
connaissance avec les lieux et avec le mdecin. Chtel-Guyon se compose
d'un ruisseau o coule de l'eau jaune, entre plusieurs mamelons, o sont
plants un casino, des maisons et des croix de pierre.

Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un btiment carr
entour d'un petit jardin; c'est l'tablissement de bains. Des gens
tristes errent autour de cette btisse: les malades. Un grand silence
rgne dans les alles ombrages d'arbres, car ce n'est pas ici une
station de plaisir, mais une vraie station de sant; on s'y soigne avec
conviction; et on y gurit, parat-il.

Des gens comptents affirment mme que les sources minrales y font de
vrais miracles. Cependant aucun _ex-voto_ n'est suspendu autour du
bureau du caissier.

De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque,
coiff d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et
une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est
chang entre le malade et la gardienne de l'eau gurisseuse. Celle-ci
tend  l'arrivant un petit verre o tremblotent des bulles d'air dans le
liquide transparent. L'autre boit et s'loigne d'un pas grave, pour
reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.

Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles,
aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait crire  l'entre du
pays: Ici on ne rit plus, on se soigne.

Les gens qui causent ressemblent  des muets qui ouvriraient la bouche
pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'chapper leur
voix.

Dans l'htel, mme silence. C'est un grand htel o l'on dne avec
gravit entre gens comme il faut qui n'ont rien  se dire. Leurs
manires rvlent le savoir-vivre, et leurs visages refltent la
conviction d'une supriorit dont il serait peut-tre difficile 
quelques-uns de donner des preuves effectives.

A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois
perche sur un monticule o l'on grimpe par des sentiers de chvre. Mais
la vue, de l-haut, est admirable. Chtel-Guyon se trouve plac dans un
vallon trs troit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperois
donc  gauche les premires grandes vagues des monts auvergnats couverts
de bois, et montrant, par places, de grandes taches grises, leurs durs
ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A
droite, par l'troite chancrure du vallon, je dcouvre une plaine
infinie comme la mer noye dans une brume bleutre qui laisse seulement
deviner les villages, les villes, les champs jaunes de bl mr et les
carrs verts des prairies ombrags de pommiers. C'est la Limagne immense
et plate, toujours enveloppe dans un lger voile de vapeurs.

       *       *       *       *       *

Le soir est venu. Et maintenant, aprs avoir dn solitaire, j'cris ces
lignes auprs de ma fentre ouverte. J'entends l-bas, en face, le petit
orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui
chanterait, tout seul, dans le dsert.

Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.

       *       *       *       *       *

_16 juillet._--Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois
verres d'eau et j'ai march dans les alles du parc, un quart d'heure
entre chaque verre, plus une demi-heure aprs le dernier. J'ai commenc
mes vingt-cinq jours.

_17 juillet._--Remarqu deux jolies femmes mystrieuses qui prennent
leurs bains et leurs repas aprs tout le monde.

_18 juillet._--Rien.

_19 juillet._--Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un
petit air je ne sais quoi qui me plat beaucoup.

_20 juillet._--Longue promenade dans un charmant vallon bois jusqu'
l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est dlicieux, bien que triste, mais
si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les
voitures troites charges de foin que deux vaches tranent d'un pas
lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs
ttes lies ensemble. Un homme coiff d'un grand chapeau noir les dirige
avec une mince baguette en les touchant au flanc ou sur le front: et
souvent d'un simple geste, d'un geste nergique et grave, il les arrte
brusquement quand la charge trop lourde prcipite leur marche dans les
descentes trop dures.

L'air est bon  boire dans ces vallons. Et s'il fait trs chaud, la
poussire porte une lgre et vague odeur de vanille et d'table; car
tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu
d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une
puanteur, venue d'autres animaux.

_21 juillet._--Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge troite
enferme en des rochers superbes au pied mme de la montagne. Un
ruisseau coule au milieu des rocs amoncels.

Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et
j'aperus bientt les deux dames mystrieuses de mon htel, qui
causaient assises sur une pierre.

L'occasion me parut bonne et je me prsentai sans hsitation. Mes
ouvertures furent reues sans embarras. Nous avons fait route ensemble
pour revenir. Et nous avons parl de Paris; elles connaissent,
parat-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce?

Je les reverrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-l.

_22 juillet._--Journe passe presque entire avec les deux inconnues.
Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles
se disent veuves. Hum?...

Je leur ai propos de les conduire  Royat demain, et elles ont accept.

Chtel-Guyon est moins triste que je n'avais pens en arrivant.

_23 juillet._--Journe passe  Royat. Royat est un pt d'htels au
fond d'une valle,  la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde.
Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dme aperu au bout
d'une perspective de vallons.

On s'occupe beaucoup de mes compagnes, ce qui me flatte. L'homme qui
escorte une jolie femme se croit toujours coiff d'une aurole;  plus
forte raison celui qui passe, entre deux jolies femmes. Rien ne plat
autant que de dner dans un restaurant bien frquent, avec une amie que
tout le monde regarde; et rien d'ailleurs n'est plus propre  poser un
homme dans l'estime de ses voisins.

Aller au Bois, tran par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escort
par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui
puissent frapper un coeur dlicat, proccup de l'opinion des autres. De
tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingu, elle est
celui qui cote le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est
donc aussi celui que nous devons aimer le mieux  taler sous les yeux
jaloux du public.

Montrer au monde une jolie femme  son bras, c'est exciter, d'un seul
coup, toutes les jalousies; c'est dire:--Voyez, je suis riche, puisque
je possde cet objet rare et coteux; j'ai du got, puisque j'ai su
trouver cette perle; peut-tre mme en suis-je aim,  moins que je ne
sois tromp par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la
jugent charmante.

Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide!

Et que de choses humiliantes cela laisse entendre!

En principe, on la suppose votre femme lgitime, car comment admettre
qu'on possde une vilaine matresse? Une vraie femme peut tre
disgracieuse, mais sa laideur signifie alors mille choses dsagrables
pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux
professions ayant le monopole des pouses grotesques et bien dotes. Or,
n'est-ce point pnible pour un homme? Et puis cela semble crier au
public que vous avez l'odieux courage et mme l'obligation lgale de
caresser cette face ridicule et ce corps mal bti, et que vous aurez
sans doute l'impudeur de rendre mre cet tre peu dsirable, ce qui est
bien le comble du ridicule.

_24 juillet._--Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je
commence  bien connatre. Ce pays est dlicieux et notre htel
excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.

_25 juillet._--Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et
inattendue, dcide en djeunant. Dpart brusque en sortant de table.
Aprs une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un
admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gt
dans le fond d'un ancien cratre. Un ct de cette cuve immense est
aride, l'autre est bois. Au milieu des arbres une maisonnette o dort
un homme aimable et spirituel, un sage qui passe ses jours dans ce lieu
virgilien. Il nous ouvre sa demeure. Une ide me vient. Je crie: Si on
se baignait!... Oui, dit-on, mais... des costumes!

--Bah! nous sommes au dsert.

Et on se baigne--.....--!

Si j'tais pote, comme je dirais cette vision inoubliable des corps
jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La cte incline et haute
enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pice d'argent; le
soleil y verse en pluie sa lumire chaude; et le long des rochers, la
chair blonde glisse dans l'onde presque invisible o les nageuses
semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de
leurs mouvements!

_26 juillet._--Quelques personnes semblent voir d'un oeil choqu et
mcontent mon intimit rapide avec les deux veuves.

Il existe donc des gens ainsi constitus qu'ils s'imaginent la vie faite
pour s'embter. Tout ce qui parat tre amusement devient aussitt une
faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des rgles
inflexibles et mortellement tristes.

Je leur ferai observer avec humilit que le devoir n'est pas le mme
pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Anglais ou les Franais.
Et qu'il se trouve des gens fort honntes chez tous ces peuples.

Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir
anglais est fix  neuf ans, tandis que le devoir franais ne commence
qu' quinze ans. Quant  moi je prends un peu du devoir de chaque peuple
et j'en fais un tout comparable  la morale du saint roi Salomon.

_27 juillet._--Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes.
Excellente, cette eau de Chtel-Guyon! J'emmne les veuves dner  Riom.
Triste ville dont l'anagramme constitue un fcheux voisinage pour des
sources gurisseuses: Riom, Mori.

_28 juillet._--Patatras! Mes deux veuves ont reu la visite de deux
messieurs qui viennent les chercher.--Deux veufs sans doute.--Elles
partent ce soir. Elles m'ont crit sur un petit papier.

_29 juillet._--Seul! Longue excursion  pied  l'ancien cratre de la
Nachre. Vue superbe.

_30 juillet._--Rien.--Je fais le traitement.

_31 juillet._--Dito. Dito.

Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale  la
municipalit si ngligente l'abominable cloaque qui empoisonne la route
en face du grand htel. On y jette tous les dbris de cuisine de cet
tablissement. C'est l un bon foyer de cholra.

_1er aot._--Rien. Le traitement.

_2 aot._--Admirable promenade  Chteauneuf, station de rhumatisants o
tout le monde boite. Rien de plus drle que cette population de
bquillards!

_3 aot._--Rien. Le traitement.

_4 aot._--Dito. Dito.

_5 aot._--Dito. Dito.

_6 aot._--Dsespoir!... Je viens de me peser. J'ai engraiss de trois
cent dix grammes. Mais alors?...

_7 aot._--Soixante-six kilomtres en voiture dans la montagne. Je ne
dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.

On m'avait indiqu cette excursion comme belle et rarement faite. Aprs
quatre heures de chemin, j'arrive  un village assez joli, au bord d'une
rivire, au milieu d'un admirable bois de noyers. Je n'avais pas encore
vu en Auvergne une fort de noyers aussi importante.

Elle constitue d'ailleurs toute la richesse du pays, car elle est
plante sur le communal. Ce communal, autrefois, n'tait qu'une cte nue
couverte de broussailles. Les autorits essayrent en vain de le faire
cultiver; c'est  peine s'il servait  nourrir quelques moutons.

C'est aujourd'hui un superbe bois, grce aux femmes, et il porte un nom
bizarre: on le nomme les pchs de M. le cur.

Or, il faut dire que les femmes de la montagne ont la rputation d'tre
lgres, plus lgres que dans la plaine. Un garon qui les rencontre
leur doit au moins un baiser; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un
sot. A penser juste, cette manire de voir est la seule logique et
raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville ou des
champs, a pour mission naturelle de plaire  l'homme, l'homme doit
toujours lui prouver qu'elle lui plat. S'il s'abstient de toute
dmonstration, cela signifie donc qu'il la trouve laide; c'est presque
injurieux pour elle. Si j'tais femme, je ne recevrais pas une seconde
fois un homme qui ne m'aurait point manqu de respect  notre premire
rencontre, car j'estimerais qu'il a manqu d'gards pour ma beaut, pour
mon charme, et pour ma qualit de femme.

Donc les garons du village X... prouvaient souvent aux femmes du pays
qu'ils les trouvaient de leur got, et le cur ne pouvant parvenir 
empcher ces dmonstrations aussi galantes que naturelles, rsolut de
les autoriser au profit de la prosprit gnrale. Il imposa donc comme
pnitence  toute femme qui avait failli de planter un noyer sur le
communal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux
follets sur la colline, car les coupables ne tenaient gure  faire en
plein jour leur pnitence.

En deux ans il n'y eut plus de place sur les terrains appartenant au
village; et on compte aujourd'hui plus de trois mille arbres magnifiques
autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont l
les pchs de M. le cur.

Puisqu'on cherche tant les moyens de reboiser la France,
l'administration des forts ne pourrait-elle s'entendre avec le clerg
pour employer le procd qu'inventa cet humble cur?

_7 aot._--Traitement.

_8 aot._--Je fais mes malles et mes adieux au charmant petit pays
tranquille et silencieux,  la montagne verte, aux vallons calmes, au
casino dsert d'o l'on voit, toujours voile de sa brume lgre et
bleutre, l'immense plaine de la Limagne.

Je partirai demain matin.

       *       *       *       *       *

Le manuscrit s'arrtait l. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions
sur le pays n'ayant pas t tout  fait les mmes que celles de mon
prdcesseur. Car je n'y ai pas trouv les deux veuves!




LA MORTE


Je l'avais aime perdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
plus voir dans le monde qu'un tre, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
pense, dans le coeur qu'un dsir, et dans la bouche qu'un nom: un nom
qui monte incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
profondeurs de l'me, qui monte aux lvres, et qu'on dit, qu'on redit,
qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prire.

Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une, toujours la
mme. Je l'avais rencontre et aime. Voil tout. Et j'avais vcu
pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
son regard, dans ses robes, dans sa parole, envelopp, li, emprisonn
dans tout ce qui venait d'elle, d'une faon si complte que je ne savais
plus s'il faisait jour ou nuit, si j'tais mort ou vivant, sur la
vieille terre ou ailleurs.

Et voil qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouille, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s'est-il pass? Je ne sais plus.

Des mdecins venaient, crivaient, s'en allaient. On apportait des
remdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains taient chaudes, son
front brlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
elle me rpondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
oubli, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle trs bien son petit
soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: Ah! Je
compris, je compris!

Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prtre qui pronona ce mot: Votre
matresse. Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle tait morte on
n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
fut trs bon, trs doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.

On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. Je
me rappelle cependant trs bien le cercueil, les coups de marteau quand
on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!

Elle fut enterre! Enterre! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
taient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
 travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
pour un voyage.

       *       *       *       *       *

Hier, je suis rentr  Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
cette maison o tait rest tout ce qui reste de la vie d'un tre aprs
sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
ouvrir la fentre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enferme, abrite, et
qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
sauver. Tout  coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la
grande glace du vestibule qu'elle avait fait poser l pour se voir, des
pieds  la tte, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette
allait bien, tait correcte et jolie, des bottines  la coiffure.

Et je m'arrtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
reflte. Si souvent, si souvent, qu'il avait d garder aussi son image.

J'tais l debout, frmissant, les yeux fixs sur le verre, sur le verre
plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entire, possde
autant que moi, autant que mon regard passionn. Il me sembla que
j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle tait froide! Oh! le
souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brlant, miroir vivant,
miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
hommes dont le coeur, comme une glace o glissent et s'effacent les
reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a pass devant lui,
tout ce qui s'est contempl, mir, dans son affection, dans son amour!
Comme je souffre!

Je sortis et, malgr moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
cimetire. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
ces quelques mots:

Elle aima, fut aime, et mourut.

Elle tait l, l-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperus que le soir venait.
Alors un dsir bizarre, fou, un dsir d'amant dsespr s'empara de moi.
Je voulus passer la nuit prs d'elle, dernire nuit,  pleurer sur sa
tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus
rus. Je me levai et me mis  errer dans cette ville des disparus.
J'allais, j'allais. Comme elle est petite cette ville  ct de l'autre,
celle o l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les
vivants, ces morts! Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de
place, pour les quatre gnrations qui regardent le jour en mme temps,
boivent l'eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des
plaines.

Et pour toutes les gnrations des morts, pour toute l'chelle de
l'humanit descendue jusqu' nous, presque rien, un champ, presque rien!
La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetire habit, j'aperus tout  coup le cimetire
abandonn, celui o les vieux dfunts achvent de se mler au sol, o
les croix elles-mmes pourrissent, o l'on mettra demain les derniers
venus. Il est plein de roses libres, de cyprs vigoureux et noirs, un
jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J'tais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponn au tronc comme un naufrag sur une pave.

Quand la nuit fut noire, trs noire, je quittai mon refuge et me mis 
marcher doucement,  pas lents,  pas sourds, sur cette terre pleine de
morts.

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
bras tendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tte elle-mme,
j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanes! Je lisais les
noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! J'avais peur, une peur affreuse dans ces
troits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
des tombes! Toujours des tombes! A droite,  gauche, devant moi, autour
de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
pouvais plus marcher tant mes genoux flchissaient. J'entendais battre
mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
innommable! tait-ce dans ma tte affole, dans la nuit impntrable, ou
sous la terre mystrieuse, sous la terre ensemence de cadavres humains,
ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je rest l? Je ne sais pas. J'tais paralys par
la terreur, j'tais ivre d'pouvante, prt  hurler, prt  mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'tais
assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'et souleve. D'un
bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
squelette nu qui, de son dos courb, la rejetait. Je voyais trs bien,
quoique la nuit ft profonde. Sur la croix je pus lire:

Ici repose Jacques Olivant, dcd  l'ge de cinquante et un ans. Il
aimait les siens, fut honnte et bon, et mourut dans la paix du
Seigneur.

       *       *       *       *       *

Maintenant le mort aussi lisait les choses crites sur son tombeau. Puis
il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aigu, et se mit
 les gratter avec soin, ces choses. Il les effaa tout  fait,
lentement, regardant de ses yeux vides la place o tout  l'heure elles
taient graves; et, du bout de l'os qui avait t son index, il crivit
en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
d'une allumette:

       *       *       *       *       *

Ici repose Jacques Olivant, dcd  l'ge de cinquante et un ans. Il
hta par ses durets la mort de son pre dont il dsirait hriter, il
tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
il le put et mourut misrable.

       *       *       *       *       *

Quand il eut achev d'crire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
je m'aperus, en me retournant, que toutes les tombes taient ouvertes,
que tous les cadavres en taient sortis, que tous avaient effac les
mensonges inscrits par les parents sur la pierre funraire, pour y
rtablir la vrit.

Et je voyais que tous avaient t les bourreaux de leurs proches,
haineux, dshonntes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
envieux, qu'ils avaient vol, tromp, accompli tous les actes honteux,
tous les actes abominables, ces bons pres, ces pouses fidles, ces
fils dvous, ces jeunes filles chastes, ces commerants probes, ces
hommes et ces femmes dits irrprochables.

Ils crivaient tous en mme temps, sur le seuil de leur demeure
ternelle, la cruelle, la terrible et sainte vrit que tout le monde
ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'_elle_ aussi avait d la tracer sur sa tombe. Et sans peur
maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sr que je la
trouverais aussitt.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage envelopp du suaire.

Et sur la croix de marbre o tout  l'heure j'avais lu:

Elle aima, fut aime, et mourut.

J'aperus:

tant sortie un jour pour tromper son amant elle eut froid sous la
pluie, et mourut.

Il parat qu'on me ramassa, inanim, au jour levant, auprs d'une
tombe.


Saint Denis.--Imp. Ve BOUILLANT et J. DARDAILLON





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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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