The Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay

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Title: L'affaire Sougraine

Author: Pamphile Lemay

Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE ***




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                             L. Pamphile Lemay



                                 L'AFFAIRE
                                 SOUGRAINE



                                  QUBEC
                        TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
                                   1884


      ============================================================
      Enregistr conformment  l'acte du Parlement du Canada, en
      l'anne mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May,
      au bureau du Ministre d'Agriculture.
      ============================================================




                             L'AFFAIRE SOUGRAINE




                                  PROLOGUE

                             LES DEUX FUGITIFS




Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient pas, comme
aujourd'hui, les immenses prairies de l'ouest, et les voyageurs
traversaient,  cheval ou  pied, la zone tonnante qui se droule des
bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. Tantt, dans la glauque
prairie sans bornes, une caravane passait comme un tourbillon et
s'estompait sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief sur la
corniche d'un temple; tantt un chasseur, dbarrass du joug qu'impose
la socit des hommes, cheminait seul, au hasard, buvant  la fontaine
et dormant sur le foin vert,  la merci du ciel, avec les fauves et les
oiseaux.

Les blancs sortaient de leurs villages et les indiens sortaient de leurs
montagnes, pour venir dans ces plaines chasser le buffle roux, et
quelque fois des combats singuliers, plus souvent des engagements
terribles, entre les bandes jalouses, arrosaient de sang le sol encore
vierge.

Nul cho ne rptait les clameurs des combattants, les clats des
mousquets, les plaintes des vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les
bruits s'teignaient dans l'air morne; la solitude gardait ses secrets.
Cependant le trappeur qui collait son oreille au gazon, pour interroger
le dsert, entendait d'tranges murmures, et des tas d'ossements
blanchis proclamaient, en ces lieux comme ailleurs, la malice des
hommes.

Un jour du mois de juillet de l'anne 18--, un indien s'en allait 
travers la prairie, le fusil sur l'paule, le regard fix sur la chane
des montagnes rocheuses dont les pics s'enfonaient comme une dentelure
noire dans la lumire du ciel. Une jeune fille le suivait. Elle marchait
avec peine et se laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment en
moment, sans murmurer, mais sans lui dire ces paroles d'encouragement
qui font tant de bien  l'me.

De temps en temps la jeune fille pleurait et, du revers de sa main, elle
essuyait les larmes du chagrin qui se mlaient aux sueurs de la fatigue.

Elle pouvait tre l'enfant de cet homme qu'elle accompagnait, mais la
blancheur de son teint, l'clat de son oeil bleu, la rgularit de ses
traits, disaient qu'elle n'tait pas indienne. D'o venait-elle et
pourquoi si jeune et tout trangre aux coutumes et au langage de
l'habitant des bois, avait-elle laiss sa famille et son village pour
suivre les pas de ce chasseur? Il n'tait point beau. Son visage plat et
sans barbe, sa bouche largement fendue, sa peau cuivre, ses cheveux
rudes qui tombaient en mches ingales, n'en pouvaient faire un
sducteur bien redoutable. Avait-il, par force ou par ruse, ravi cette
fille  ses parents? Avait-elle volontairement dsert le toit paternel
pour vivre la licencieuse existence sauvage? Il tait bien coupable ou
elle tait bien perverse.

Le soleil semblait toucher dj l'une des cimes loignes, et lui faire
un nimbe d'or. Ses reflets moins chauds glissaient obliquement sur les
flots de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie rayonnait
comme une mer profonde o n'apparat aucune voile. Pas un bruit, pas un
chant, pas une plainte, sauf le frmissement lger des tiges de foin
sec qui s'emmlaient dans leur bercement.

Les deux voyageurs s'arrtrent au bord d'une fontaine, allumrent du
feu avec l'herbe aride et firent rtir une tranche de bison, mets
dlicieux de ces sauvages endroits.

--Les montagnes n'approchent pas vite, commena l'indien, et si tu ne
marches plus, va, le soleil se lvera deux fois sur la prairie avant
qu'on dorme sous les grands arbres.

--Je suis puise, rpondit sa compagne.

--Il faut accoutumer tes pieds aux longues marches, Elmire, car l'homme
de la fort ne s'arrte gure. Et puis l'on a bien fait de mettre un
long espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, on fait des
recherches l-bas peut-tre.

--Le souvenir de ta femme me poursuit sans cesse comme un remords,
Sougraine. Tu n'aurais pas d l'abandonner, cette malheureuse, par le
temps qu'il faisait, seule, sur la grve de St. Jean. Elle ne serait
peut-tre pas morte.

--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; seulement, va! l'indien
ne se pardonnera jamais l'imprudence qu'il a faite en laissant au
cadavre la corde qui lui servait de ceinture.

Elmire--c'tait le nom de cette jeune personne--pencha la tte sur sa
poitrine et resta longtemps absorbe dans un rve douloureux.

Les dernires lueurs du jour s'teignirent peu  peu, les ombres
s'tendirent comme des voiles de deuil sur les champs infinis et le
sommeil vint fermer les yeux des fugitifs.

Au milieu de la nuit ils furent veills par un bruit semblable au
grondement du tonnerre. C'tait le feu qui dvorait la prairie. Le vent
soufflait et les torrents de flamme, roulant comme des vagues en fureur,
se prcipitaient vers eux. Des tourbillons d'aigrettes ardentes, formes
des grappes de foin, s'lanaient de tous cts, et la rafale les semait
pour allumer de nouveaux incendies.

Le torrent poussait plus vite ses deux extrmits comme pour former un
cercle implacable autour des malheureux. La clameur, sourde d'abord,
devenait clatante, le sol tremblait, l'air tait brlant et des
panaches de fume noire montaient vers le ciel.

L'indien et sa compagne, pris de terreur, se mirent  fuir devant le
flau.

De temps en temps ils tournaient la tte pour voir si le danger
grandissait. La peur leur donna d'abord de nouvelles forces. Bientt,
cependant, ils s'aperurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds
perdaient de l'agilit. Leur poitrine haletante ne suffisait plus 
aspirer l'air chaud qui les enveloppait, leurs mains se crispaient comme
pour saisir un appui, leur gorge rlait, leurs paupires cuisantes et
rougies s'ouvraient sinistrement. Ils couraient toujours et trbuchaient
dans les sinuosits du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien,
esprant d'abord se sauver avec sa compagne, n'avait pas voulu
l'abandonner; mais  cette heure que le danger tait grand, il songeait
 se sauver seul et la laissait en arrire. En vain, d'instant en
instant, elle lui jetait un cri dsespr, il ne l'entendait plus; il ne
voulait plus l'entendre. La crainte de la mort tuait son amour.

Elmire retourna la tte une dernire fois et comprit que le salut tait
impossible. L'ocan de flamme lui jetait dj ses bouffes ardentes.
Elle eut une pense pour sa mre lchement abandonne, pour son humble
village si calme et si heureux, puis elle s'affaissa.

                                   ------

Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes rocheuses, une petite
troupe de voyageurs canadiens cheminait avec prcaution. Elle venait de
la Californie. La soif de l'or l'avait attire dans cette rgion
lointaine, le besoin de revoir les rives natales la ramenait au bords du
Saint Laurent. Elle avait brav mille dangers pour atteindre les mines
clbres o s'est prcipit le monde des travailleurs aventureux, elle
en bravait mille autres pour retrouver les joies de la famille et les
charmes indfinissables de la patrie.

Parmi les gens qui composaient cette troupe se trouvaient Lon Houde,
Ovide Beaudet et Casimir Prusse, de Lotbinire. Houde, mari et pre de
famille, les autres, garons. Tous taient durs  la fatigue, gais
compagnons et bons amis.

La troupe allait bientt sortir de l'pre chemin qu'elle avait
heureusement suivi  travers les montagnes. Une dernire nuit dans les
ravins,  l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable de
l'immense route serait traverse. On entrerait dans la prairie. Les
sioux, ces terribles indiens de l'Ouest, n'avait pas dcouvert la marche
des blancs et nul combat ne s'tait engag.

A l'approche du soir, la tente fut dresse au pied d'une muraille de
roches coupe en zigzag par un filet d'eau, et les voyageurs se
couchrent sur un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour  tour de ce
bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur esprit s'envola, sur l'aile
capricieuse de l'imagination, vers les rgions qu'ils avaient quittes,
vers les plages qu'ils allaient revoir.

Une sentinelle veillait  la porte de la tente, pour donner l'alarme au
moindre bruit inusit. Il ne fallait pas s'endormir dans une confiance
funeste et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue prudence.

On se relverait d'heure en heure, car il n'et pas t juste qu'un mme
homme veillt toute la nuit. Le premier dsign par le sort vint
s'adosser  un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, puis,
une heure coule, il cda sa place et s'en alla dormir.

Il tait minuit. Casimir Prusse sortit de la tente et se mit en faction
 quelques pas, au bord du torrent. La nuit tait trs noire, surtout au
fond de cet abme on reposaient les voyageurs canadiens. Un silence
presque lugubre rgnait partout et le torrent lui-mme, trouvant en cet
endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait que la source
voisine qui murmurait en descendant du rocher o elle s'tait creus un
lit capricieux.

Prusse tira son briquet et fit sortir le feu de la pierre. Le tondre en
brlant rpandit une odeur agrable. Quand il eut fum quelque temps il
secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles sches,  ses pieds, et
une flamme lgre se mit  vaciller gaiement.

Il prenait plaisir  regarder le rayonnement du feu sur les angles des
rochers et sur les feuilles des arbres. Une douce mlancolie enivrait
son me. Il songeait  sa mre qui l'attendait en priant,  son pre qui
recevrait une bonne poigne d'or, aux amis d'enfance qu'il tonnerait
par ses rcits merveilleux. Et la flamme grandissait, et son ptillement
devenait vif. Une vote noire, dont l'oeil ne pouvait percer la masse
tnbreuse, pesait de plus en plus sur la ravine.

Prusse ne voyait rien  cause de l'clat de la flamme qui
l'blouissait. L'imprudent, s'il eut pu voir, il aurait aperu, de
l'autre ct du ruisseau, quelques ombres menaantes qui se glissaient
sans bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction et se
disposait  teindre, avant de se retirer, le feu qu'il avait allum,
quand, soudain, des sifflements aigus traversrent les ombres. Il poussa
une clameur et vint tomber  la porte de la tente, le corps perc de
flches empoisonnes.

Les canadiens, tirs violemment de leur sommeil, s'lancrent dehors, la
rage au coeur et dcids  vendre cher leur vie. Un silence profond
s'tendait de nouveau sous les bois. Ce calme effrayant les pouvantait
plus que les cris et les menaces. Ils ne savaient pas o se cachait leur
tratre ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni s'en dfendre. Horrible
position! Se sentir capable de lutter et ne pouvoir dtourner le bras
qui nous menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilit de
l'viter!

Quelques heures se passrent dans cette cruelle angoisse. Un sombre
dsespoir s'emparait des voyageurs, car ils savaient bien que les sioux
ne s'taient pas loigns et que s'ils ne se montraient point, c'tait 
dessein, pour atteindre leur but sans courir de dangers. On devait
s'attendre  des attaques ritres,  des surprises frquentes. On
tomberait probablement tour  tour, comme ce pauvre Prusse, dans la
solitude sauvage, loin du cimetire bni de la paroisse....

Il fallait cependant se mettre en route; on ne pouvait indfiniment
demeurer l. Et qui sait? quelques uns chapperaient, peut-tre, et
pourraient aller raconter au pays le triste destin des autres.

Alors, sur la terre imprgne du sang de leur compagnon, ils tombrent 
genoux et leur voix tremblante et pleine de larmes implora la protection
de Marie, la consolatrice des affligs.

                                  ------

Au mme instant, dans la lueur mourante du feu, il virent apparatre un
homme. Il tait grand, jeune, et de toute sa personne se dgageait un
mlange charmant de douceur et de dignit. Ses cheveux tombaient en
boucles noires sur son cou, sa lvre tait garnie d'une fine moustache
et son menton, d'une barbiche. Il n'avait point la peau jaune des
indiens; cependant il tait basan. Son regard n'tait pas oblique et
fuyant comme le regard du sioux, mais ferme et droit. Il portait un
poignard  sa ceinture.

Ds qu'il parut plusieurs revolvers se braqurent sur lui.

--Arrtez! fit-il, en levant la main, arrtez! J'appartiens  la tribu
sanguinaire qui vient de tuer l'un de vos amis, mais je rprouve son
action. Je suis chrtien.

A ces paroles une grande joie remplit l'me des voyageurs.

--Vous nous sauverez! s'crirent-ils... n'est-ce pas? vous nous
sauverez.

--Silence! murmura l'tranger; j'essaierai de vous sauver, mais qui sait
ce qu'il m'en cotera. Vous tes enferms ici. Des guerriers sont
partout qui vous guettent pour vous gorger et vous piller. Je ne
connais qu'un chemin, c'est celui-ci.

Il montrait le roc  pic comme une muraille.

--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent les canadiens au
dsespoir.

--Venez, dit-il.

Il les conduisit  quelques pas, et, dans l'obscurit il saisit une
corde qui tombait du sommet abrupt. Il reprit:

--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement attache, cette
corde; elle ne vous laissera pas tomber. Quand vous serez en haut, vous
trouverez un guide; vous n'aurez qu' fuir.

Les voyageurs, tout exalts par la pense du salut, pressrent les mains
loyales du guerrier et le suivirent.

La corde tait un lasso qui descendait par les mandres de la source, et
la source semblait faire tout le tapage possible afin d'touffer le
frlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'tranger
disait:

--Vous emmnerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve
dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez  ses parents.
Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui
vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'o vient le
soleil, car c'est l qu'habite sa vieille mre. Elle a une enfant, une
petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous
prendrez soin de l'une et de l'autre; vous dfendrez la mre et l'enfant
si elles ont besoin d'tre dfendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la
prairie aussitt que les sioux auront oubli le mcompte que je leur
prpare en ce moment. Si je partais avec vous ils me souponneraient. A
leurs yeux la sainte action que je fais est un crime.

L'un des voyageurs s'avana, c'tait Lon Houde.

--Je jure, dit-il, de protger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut,
je me ferai tuer pour les sauver.

--Merci, fit l'indien. Et il continua:

--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous
l'ai dit, je suis chrtien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule
dans mes veines; il est ml au sang espagnol. Ma mre venait de
l'Espagne. Elle m'a bien aim, ma mre, et je lui garde un culte sacr.
Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis n dans le beau
pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans
pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Qubec sur son rocher et Montral
au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car
les coutumes barbares de mes frres indiens me font mal, et je travaille
vainement  adoucir le caractre de ces hommes aveugles; ils ne veulent
point couter mes conseils. Mais, htons-nous! Du courage et de la
prudence.

                                   ------

Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues
brlantes de la prairie, n'avaient pas remarqu, dans leur terreur, un
chasseur qui venait au galop de son coursier.

C'tait une lutte formidable entre ce chasseur et le flau. Celui-ci,
dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dvorer le couple
malheureux; celui-l, dans son hrosme voulait les sauver. Tous les
deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier peronnait
son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval cumait et ses
naseaux taient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme
roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se ft
demand quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La
folie de la charit.

Il passa comme un trait  ct de Sougraine et vint s'arrter auprs de
la jeune fille vanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva
l'infortune d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course.
Cette fois, il fuyait l'incendie.

Alors Sougraine se jeta  genoux en levant les deux mains comme pour
l'implorer. Le chasseur le fit monter prs de lui, en arrire, et
dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, dans
l'loignement.

Les sioux qui le virent entrer dans le campement se moqurent de lui,
disant que les guerriers, ses pres, quand ils revenaient de la prairie
n'emportaient des blancs que la chevelure.

--Vous oubliez, rpondit le chasseur, que ma mre appartenait  cette
race blanche que vous hassez: vous oubliez que ma religion m'oblige 
faire du bien  tous les hommes.

En parlant ainsi il regardait ses compagnons d'un oeil ferme, et sa voix
vibrait, comme l'acier de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux,
lui rpliqua cependant:

--Si la Longue chevelure--c'tait le nom sauvage du jeune chasseur. Chez
les blancs on l'appelait Leroyer--Si la Longue chevelure a peur du sang
que ses aeux comme les ntres aimaient  boire dans le crne de
l'ennemi; si la Longue chevelure dteste nos coutumes anciennes et le
culte de nos Manitous; si la Longue chevelure aime la vie paresseuse et
les lches habitudes des Visages ples, il peut s'loigner de notre
vaillante tribu, et retourner aux lieux d'o il vient. Nous l'avons
jadis accueilli avec joie, nous le verrons s'loigner sans regrets.

C'tait le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'et pas t prudent. La
tribu l'entourait de respect et tous les guerriers obissaient  sa
parole. La Longue chevelure ne fit qu'ajouter:

--Vous connaissez mal les Visages ples, car vous ne les jugeriez pas
aussi svrement, et, loin de les tuer comme des chiens, quand vous les
surprenez, vous leur presseriez la main comme  des frres.

--Des frres qui nous traquent comme des btes fauves, rpondit le
vieillard, qui nous poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent de
nos forts, de nos montagnes, et nous laissent mourir de faim sur nos
rochers.

Leroyer entra dans son wigwam, et quand les fugitifs furent remis de
leurs fatigues et de leur terreur il les interrogea.

--Cette jeune personne est-elle ta femme? demanda-t-il  l'Abnaqui.

--Oui, elle est ma femme, rpondit Sougraine.

--Elle est bien jeune.

--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme.

--D'o venez-vous? o vous tes-vous maris?

--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, une paroisse sur la
rivire Batiscan, au nord du grand fleuve. On s'est mari  St. Jean
Deschaillons, au sud. C'est l que ma femme est morte.

--Ah! tu as perdu une premire femme? Et quand cela?

--A la dernire chute des feuilles....

--Tes parents, dit-il  la jeune fille, ont-ils consenti  ton mariage,
et savent-ils o te conduit ton mari?

La jeune fille baissa la tte et ne rpondit point.

--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant  Sougraine, tu t'en
repentiras. Je veux savoir la vrit et j'ai droit de la savoir, moi qui
viens de vous sauver la vie  tous deux.

L'Abnaqui hsita un moment, puis faisant un effort.

--Oui, c'est vrai, tu nous as sauv la vie; tu es bon et tu auras piti
de nous encore. Je te parlerai la vrit. On n'est pas mari, mais on le
sera ds qu'il sera possible de trouver un missionnaire.

--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et sa parole tait solennelle,
cette jeune fille sera comme ta soeur, dsormais.

L'Abnaqui s'inclina.

Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de honte:

--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me doit protection.

--Il passe de temps  autres des caravanes de Visages ples qui se
dirigent du ct du soleil levant, continua la Longue chevelure, parlant
 la jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu retourneras
dans la maison de ton pre. Ma femme, qui souffre au milieu de notre
tribu, veut s'en aller avec son enfant dans le beau pays d'o elle
vient. Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si quelque raison
m'empche de partir avec vous.

L'occasion attendue ne tarda gure.

Les voyageurs qui revenaient de la Californie s'taient depuis longtemps
engags dans les gorges o nous les avons vus et s'approchaient de la
retraite des sioux. Ils venaient d'tre trahis par la clart du feu
allum sous les bois, et Prusse se tordait sur le sol dans une terrible
agonie.

Les sioux qui avaient surpris le camp des voyageurs n'taient pas
nombreux; ils n'osrent point exposer leur vie inutilement. Ils savaient
que tous les guerriers de la tribu seraient contents de prendre part 
un combat. Au reste, les dernires lueurs du feu vacillaient sous les
rameaux et bientt l'on ne se verrait plus; il valait mieux attendre le
jour. Les Blancs ne bougeraient point dans ces tnbres paisses et, ds
le matin, quand ils voudraient s'chapper, un cercle de vaillants
ennemis les treindrait mortellement.

Le chef fut aussitt averti de ce qui venait de se passer. Il tint
conseil pendant la nuit, et, comme l'avaient prvu les assassins de
Prusse, l'extermination de la bande trangre fut dcide. C'est alors
que la Longue chevelure voulut, au risque de sa propre vie, dlivrer les
malheureux voyageurs, et qu'il vint les trouver en secret, se glissant
au moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on sait, afin
d'viter la rencontre de ses frres les sioux.

Les canadiens escaladrent le rocher. La femme de la Longue chevelure
les attendait.

--Par ici, dit-elle.

Comme des ombres les voyageurs dfilrent, l'un aprs l'autre, sous les
arbres noirs de la montagne. Une jeune femme les guidait. Elle portait
une nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie petite fille qu'un
ange gardien faisait sourire pour l'empcher de pleurer; car ses cris
n'auraient pas manqu d'tre entendus et d'veiller les soupons des
farouches sauvages.




                              PREMIRE PARTIE

                           Vingt-trois ans aprs.
                      UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON




                                    I


--On sonne, Adle, allez donc ouvrir.

--J'y cours, monsieur.

Et la vieille servante qui rpondait au nom d'Adle, s'avana vers la
porte, de ce pas tranquille et tranard d'une personne qui est toujours
sre d'arriver assez tt. Elle revint moins vite encore, les yeux fixs
avec tonnement sur une grande lettre carre. Elle pensait:

--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir lire, le professeur....

--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant  son matre le large pli
cachet.

--Diable! fit celui-ci, une criture de femme.

Et il lut  demi-voix:

Monsieur Antoine Duplessis,

Instituteur.

Il dchira le bout de l'enveloppe.

--Une carte! de l'imprim, s'il vous plat! J'aime bien cela: a se lit
vite.

Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse?

_Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron prient monsieur et madame
Duplessis de les honorer de leur prsence, vendredi soir, le 11 janvier,
 9 heures. R. S. P.

On dansera._

--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: _Bien danse pour
qui la fortune chante_.... Mais _Tout le monde ne s'accommode pas
d'une mme chaussure_. N'importe, continua-t-il, _On ne doit juger
d'homme, ni de vin, sans les prouver soir et matin_.

Et comme je n'ai prouv monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je
ne saurais le juger. Tout de mme cette invitation me semble assez
drle, assez surprenante. _Il doit y avoir anguille sous roche. On a
souvent besoin de plus petit que soi._ Si j'allais tre utile  M.
D'Aucheron, ou, plutt, si monsieur D'Aucheron allait m'tre utile. Car
le plus petit de nous deux n'est peut-tre pas celui qu'on pense...
Irons-nous  cette soire? Il est un peu tard: Nous ctoyons la
soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des
pauvres  visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est gure
naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent
des cabanes o le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des
larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout,
et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe  sa porte....

Si je parlais de mes pauvres  madame D'Aucheron? Si je lui demandais de
prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la
Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une
vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte
Vierge. La mre Marie!

Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas
mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle
D'Aucheron.... Pauvre enfant!...

Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition,
je suppose... _Tel rit vendredi, dimanche pleurera_. Monsieur
D'Aucheron ne veut-il pas se faire lire dput pour un comt
quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car
il a du toupet et il donne des bals. Mais _Mesure la profondeur de
l'eau avant de t'y plonger_. Les grands de notre petit monde vont se
pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent
je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner  nos institutions
de charit une subvention plus gnreuse. _Qui donne aux pauvres prte
 Dieu_. Ce sera de l'argent bien plac. Et personne au monde n'est
plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empcher une crise
ministrielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rtives, et
retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand bahissement du
public qui n'y voit goutte, un ministre politiquement condamn. J'irai
au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas.

Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrire le
dos, dans la petite pice qui lui servait de salle d'tude. Sa femme
l'entendait bien mais s'inquitait peu, vu qu'il avait l'habitude de se
parler ainsi  lui-mme. Pourtant, quand il rpta d'un ton ferme:
J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne
put rsister  la curiosit, entr'ouvrit la porte et lui demanda o donc
il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer,
ajouta-t-elle en riant, .... Elle n'eut pas le temps de finir.

--Au bal, ma chre, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens,
vois.

Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.

--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne
vais pas  leurs soires....

--Attention, femme, _Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._

--Je ne vais pas  leurs soires, de mme que je ne vais pas aux soires
des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien.

--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain.
Les lections approchent et il y aura de la politique dans les
entr'actes. J'ai des intrts  sauvegarder. J'irais chez le diable si
j'tais sr d'y trouver le bon Dieu.

--Comme je n'ai que mon repos  sauvegarder, moi, continua madame
Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel clat
apporterais-je  ce bal? Personne ne tient  m'y voir; pas mme monsieur
ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma prsence.

--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la
partie  demain. Cependant je croyais que vous portiez intrt 
mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette
occasion de la voir.

--C'est une colombe dans un nid de merles.

--N'achve pas! n'achve pas! nous irons peut-tre chanter dans ce nid
de merles, demain soir.

--On sonne, Adle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur.

J'y cours, Monsieur, rpondit, encore l'obissante fille, qui courait
toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela.

--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du mme pas lentement
empress, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois.

Duplessis prit la lettre des mains de la servante:

--Toujours une criture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens!
ce n'est pas pour moi.

A Madame,

Madame Antoine Duplessis,

rue D'Aiguillon,

Qubec.

--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la
lettre et lut:

      Ma chre Madame Duplessis,

      --Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre o
      gmissaient des orphelins qui vous appelaient leur mre,
      vous m'avez montr un jeune homme qui rentrait dans une
      glise et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme
      celui-l le bonheur du mnage serait moins problmatique.
      Suivons-le? vous demandai-je tourdiment; et nous allmes
      nous agenouiller auprs de lui, devant l'autel. Nos regards
      se rencontrrent et je ne sais quelle motion j'prouvai.
      Nous sortmes, il priait encore. Je sentais toujours le
      rayon de son oeil mlancolique qui cherchait mon coeur.
      Nous nous revmes, vous le savez.

      Nous nous aimions dj. C'est  vous que nous devons notre
      bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un
      autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est
      menace. Vont tes de bons conseil, aidez-moi. Venez  notre
      soire pour m'empcher de faire des coups de tte... ou de
      coeur.

      LONTINE D'AUCHERON.

L'Instituteur ajouta:

--Cela veut dire, premirement, que tu protges les amoureux;
deuximement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisimement, que
nous irons tous deux au bal pour la premire fois de notre vie, vendredi
le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera.




                                     II


Pendant que les cartes d'invitation volaient  leur adresse, Madame
D'Aucheron et Mademoiselle Lontine allaient d'un magasin  l'autre. Il
faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer  travers un bal
sans laisser trop de sa toison sous la dent de la mdisance. Les amis
sont implacables, surtout quand on les fte bien.

--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter
chez les Anglais; c'est plus _chic_....

La jeune fille sourit et, de son lger manchon de loutre, protgea
contre le froid sa bouche mignonne.

En janvier la brise qui souffle ne fait pas panouir les fleurs. Elle
passe sur d'ternels champs de neige et ne nous apporte ni babil
d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni
bouffes de parfums. Elle est glace et ses aiguillons vous fouillent
comme des lames de poignards.

Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme g de plus
de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivr, sans barbe, le blanc de
l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de
couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flche_, des
mitaines de caribou, un casque de chat sauvage.

--C'est un indien, dit Lontine  sa mre. Il y en a plusieurs en ville
en ce moment-ci.

Madame D'Aucheron s'arrta prs de l'tranger, lui jeta un regard
distrait et se mit  examiner les articles de fantaisie tals derrire
les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa
convoitise, elle poussait un cri d'admiration.

--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces
mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles
mains lgantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces
Anglais pour savoir acheter.

--Et vendre, ajouta Lontine avec une pointe d'ironie.

L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entiche des choses
anglaises, et semblait prendre plaisir  couter le son de sa voix au
diapason un peu trop lev.

Les deux femmes entrrent, choisirent quelques unes des dernires
nouveauts, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs.
L'indien tait toujours l.

--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il
resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de
ces sauvages qui ne manquent pas de got.

Elles se dirigrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande
rue jusqu' la cte Ste. Genevive. Mademoiselle D'Aucheron descendit 
la rue Richelieu pour rendre visite  son amie mademoiselle Ida Villor,
et sa mre rentra.




                                    III


Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant
que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveauts.

--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir.

Le clerc n'avait pas encore rpondu qu'une voix caverneuse s'cria:

--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en me en corps surtout, car
mon me, je ne sais pas au juste o elle loge.

Le visiteur entra. Une poigne de main fut change.

Les deux amis qui se trouvaient runis ne se ressemblaient gure, si ce
n'est par l'ge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers
la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la
jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dpassaient gure
trente  trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, tait demeur
dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de
ballon. Le premier tait assez grand, le second, trop court, roulait
plutt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prtendait
mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important,
posait; le notaire remplaait toutes ces misres par une seule:
l'avarice. Depuis plusieurs annes il vivait dans l'isolement. Son tude
tait comme une toile d'araigne. Il se tenait tapi dans le fond,
attendant l'imprudente victime. Il prtait  la petite semaine et  la
grosse rente. Sa charit tait une roue d'engrenage d'o l'on sortait
parfaitement broy. Il s'tait mari pour avoir de l'argent. Sa femme
eut la chance de mourir avant de le connatre. Elle s'endormit en paix
aprs quelques mois d'illusions. Le beau pre avait fait la sottise de
la prcder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son
lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il?
Rien de bien agrable  coup sr, car ce brave gendre fit une grimace
significative et donna pendant longtemps libre cours  sa mauvaise
humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en
apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la
cultivait pas, il la rprimait  cause du plomb perdu et de la poudre
qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle
se rveillait si vive qu'il ne rsistait plus; une fois l'an, toujours 
la mme poque,  l'poque des vents glacs et des neiges clatantes, 
l'poque des grands caribous fauves.

--Eh bien! dit-il  l'ami qui entrait, comment vont les affaires.

--A merveille.

--Vas-tu avoir une section du chemin de fer  construire?

--Je l'espre. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister  mon bal.
Or, tu le comprends, c'est dans les soires, au souper, quand le vin
coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les
grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus
considrables trouvent des hommes d'nergie pour les entreprendre. La
reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus
durable. C'est ma femme qui a conu cette ide de bal.

--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta
femme elle est diplomate comme Bismark.

--Quand une femme se mle de la politique, ou de ses annexes, elle peut
enfoncer les plus retors.

--Elles ont des moyens que nous ne possdons point.

--Les femmes mnent le monde, mon cher. Nous allons o elles veulent,
nous faisons ce qu'elles dsirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles
rient bien de nos prtentions et de notre vanit.

--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore
entirement le pouvoir occulte de la femme.

--Puisses-tu toujours y chapper! Dfie-toi, cependant, car il suffit
d'un regard pour veiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais
je ne suis pas venu pour soutenir une thse, comme un docteur, ou
m'pancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une
centaine tout au plus, pour terminer les apprts de ma fte. Elle va
tre blouissante, ma fte. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs
journalistes y sont convis. Les principaux. Les journalistes, voil des
gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force  faire lever la
perdrix o il n'y a que des merles, et  mettre en fuite, par leurs
aboiements, le gibier du carnier.

Le notaire ne l'coutait plus, il calculait.

--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a d tre joli.
Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la
digestion pnible et l'estomac ingrat?

--J'ai une autre corde  mon arc, une bonne, celle-l.

--Montre vite cette corde suprme qui... t'attend.

--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tte  notre jeune
ministre.

--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succs.

--Et tu me prtes de l'argent?

--Et je te prte de l'argent; mais signe-moi un bon reu. Entre amis, tu
sais, il faut savoir s'obliger.

Le pre Duplessis nous honorera probablement de sa prsence demain soir,
reprit D'Aucheron, souriant un peu mchamment.

--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des
veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour
qu'on y jette l'obole de la charit. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui
te plat.

--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pdagogue est
populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui
brleraient de l'encens sous le nez. Les lections ne sont pas loin et
le jeune ministre qui est mon intime, tu sais....

--Par ta femme.

--Vilbertin!

--Oui, c'est par ta femme que je le sais.

--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demand mon appui. Il
connat mes ressources. J'ai tout de suite pens  Duplessis. C'est
l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommits
de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garons,
dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dvouement  la
chose publique rendent si chres et si redoutables dans leurs bureaux.
Tu vois l'enchanement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a
conu cette ide.

--Diable! encore! elle....

Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua:

A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses
pauvres; le ministre prend son mandat, grce au dvouement de Duplessis,
et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu
partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or.

--C'est bien agenc. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur
ce vieil instituteur pour le forcer  venir  ta soire, lui qui ne va
jamais dans le monde?

--Un chanon que j'ai oubli. C'est par ma fille adoptive. Lontine
connat madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les
galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charit.

--Voil prcisment ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au
bal.

Lontine a d lui crire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a
pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il
y allait de l'intrt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette
Lontine, et ft-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage.

--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond
soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne
serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaiet dans ma maison;
je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de
vingt ans dans une chambrette frache. C'est l'oiseau qui gazouille dans
sa cage. C'est...

--Tiens! tiens! voil que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas
ce ct sensible.

--Parce que l'on se donne srieusement aux affaires, il n'en faut pas
conclure que le coeur est compltement dessch. Si je te disais tout,
vraiment tu serais tonn.

--Tu me diras tout et tu m'tonneras... si tu peux, mais pas
aujourd'hui. J'ai  dpenser les cent dollars que tu m'avances avec tant
de bont... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi.
Il faudra que je rencontre ensuite la dputation indienne de Bcancour.
Les ministres m'ont pri de leur prparer les voies. Il n'est pas
toujours ais d'arriver promptement  une entente avec ses farceurs-l.

--Je parle des indiens de Bcancour. Il est bon de les endoctriner un
peu.

--Que veulent-ils?

--Des rserves, des rserves, et encore des rserves.

L-dessus D'Aucheron sortit.




                                     IV


Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-l, dans l'une des
petites salles noires de l'auberge du Loup-garou,  la basse ville. La
fume flottait paisse sous le plafond sale; l'cre senteur du tabac
vous mordait  la gorge; maintes personnes parlaient, criaient,
chantaient, riaient  la fois. On ne s'entendait plus gure, on ne se
comprenait plus du tout. La matresse de la maison risquait de temps en
temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y
faisait; on rpondait par un redoublement de tapage.

--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle,  la fin.

Alors, piqu dans sa dignit, l'un des hommes se leva.

--Metsalabanl est le chef, rpondit-il gravement, et il sait bien qu'on
lui obira s'il commande.

--Metsalabanl est le chef, affirmrent plusieurs et les indiens
respectent leur chef.

Ces bruyants htes taient pour la plupart les Abnaquis de la Rivire
Bcancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin.
Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour
leur tribu disperse. Metsalabanl, leur chef, tait un homme assez
petit, pas replet du tout, plutt maigre. Une lgre moustache couvrait
mal sa lvre suprieure. Il paraissait avoir dpass la cinquantaine,
avait l'air doux, peu prsomptueux. Cependant quand il affirmait ses
prrogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermet.
On l'aimait, cela paraissait vident.

Il voulut que le silence se ft, et sur le champ, l'auberge du
Loup-garou rentra dans le calme.

Parmi les Abnaquis se trouvaient deux indiens trangers. L'un, grand,
bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants
des bois, un oeil perant mais doux, un langage magnifique, une longue
chevelure rejete en arrire; l'autre, petit, grle, un peu rid, l'air
inquiet, morne, souponneux. Le premier avait un type particulirement
remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis.
Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moiti sioux, moiti espagnol.
C'tait la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son ge,
ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abnaquis, mais venait des
montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette.
C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame
D'Aucheron avait admir le bon got.

Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment o le calme se
rtablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il
s'annona comme l'envoy du gouvernement, et fut l'objet d'une
vnration presque sacre. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne
rien dire, fit esprer tout sans rien promettre, et mit le comble  sa
rputation d'homme suprieur en priant les indiens de venir danser leur
danse de guerre,  son bal, le lendemain,  minuit prcis.

C'tait une ide, mais qui ne venait pas de lui.

Sa femme, toujours poursuivie par la pense du sauvage intelligent qui
admirait les marchandises anglaises, avait trouv cela.

Elle tait ravie de son ide. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du
rare.

Une surprise  tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption
dans une salle clatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur
ronde infernale sous des flots de lumires, quel succs! Ni madame de
St. Flon, ni madame La mercire, ni madame Duponteau ne pourraient rien
imaginer de semblable. Elles en crveraient de dpit. Quel triomphe!

D'Aucheron dut aller le soir mme rencontrer les Abnaquis. Sa femme
attendait son retour avec anxit. Quand il rentra, elle tait ple de
crainte. La crainte d'un dsappointement.

--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assure.

--Ils m'ont presque bais les pieds. Au temps du paganisme, je serais
devenu leur idole...

--Mais vont-il venir?

--S'ils vont venir? oui,  minuit juste.

Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son
mari.

                                   ----

Lontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille,
son ancienne compagne de classe. Ida perdait son pre alors qu'elle
tait encore au berceau. Sa mre, venue de la campagne pour cacher un
peu sa pauvret parmi les nombreuses misres inavoues ou inaperues de
la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune
tche, se levant tt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant
quelques instants pour aller prier  l'Eglise voisine. C'est au pied des
autels,  genoux dans la poussire du saint lieu, qu'elle retrempait son
me souffrante. La prire est la force des faibles. Ida la suivait
toujours et s'tait forme de bonne heure  cette vie pieuse de bien des
jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du
clotre. La douce intimit qui rgnait entre les deux jeunes filles ne
pouvait qu'tre agrable  madame Villor, car Lontine montrait aussi
les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus
ptulante qu'Ida, elle avait de fantastiques ides parfois, et souvent
tonnait ses amies par ses singularits. L'trange lui plaisait; elle ne
faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes
choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle:

--Bah! ces enfants trouvs, ils sont ptris de charmes et de caprices.

Elle s'ennuyait d'tre seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'tre
seule et sentait le besoin de faonner un coeur et une intelligence.
Elle alla donc demander un jour  l'hospice de la charit l'une de ces
petites cratures qui sont semblables aux fleurs du dsert, aux fleurs
du dsert closes d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux
fleurs du dsert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille.
Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut
plus touche des discours admirables et de la vertu rsigne de madame
Villor que des sottes conversations et du caractre lger de sa mre
nourricire.




                                      V


Madame Villor demeurait au troisime et dernier tage d'une maison.
Quatre petites chambres d'une exquise propret, pleines de fleurs et de
soleil, donnant sur la luxuriante valle Saint Charles et les onduleuses
Laurentides, lui composaient son logement.

C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Lontine, aprs
qu'elle se fut spare de madame D'Aucheron, au coin de la cte Ste
Genevive et de la rue St. Jean.

Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit
beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de
rsignation. Elle les embrassa l'une et l'autre.

--Je regretterais d'tre venue surprendre votre chagrin,
commena-t-elle, si je n'esprais y apporter quelqu'adoucissement.

--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Lontine, rpondit Ida.

--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?

--Nous ne pouvons payer notre terme et le propritaire menace de nous
jeter sur le pav...

--En plein coeur d'hiver! quelle cruaut! mais non, cela ne se fera pas.
Vous trouverez des amis dans vos jours d'preuve.

--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais gure le monde, et tu
juges les autres d'aprs tes bons sentiments.

--Et quel est ce propritaire qui vous menace de la sorte?

--Le notaire Vilbertin.

--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point
maltraites. Je parlerai pour vous  mon pre; je parlerai au notaire.
J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne
pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger.

On entendit tout  coup des pas lgers qui montaient dru les degrs
tortueux, et une voix joyeuse qui grenait des notes d'oiseau qui
s'envole.

--C'est Rodolphe, fit madame Villor.

--Je me cache, dit Lontine. Une espiglerie.

La porte s'ouvrit.

--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai
du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lvres... maintenant
que je vous embrasse.

--As-tu pass tes examens? demanda la tante.

--Oui, pass, ce qui s'appelle pass!

Maintenant on va commencer  tuer lgalement ses semblables, sous
prtexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de
bonheur encore.

--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.

--Je vais au bal.

--Chez monsieur D'Aucheron?

--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oubli.
Les portes vont s'ouvrir  deux battants pour me recevoir.... Papa
D'Aucheron s'amliore; c'est vident. Il faut que je me fasse spirituel
et beau, pour plaire  la mre. Quand on a la mre pour soi le reste
nous est donn comme par surcrot. Me faire spirituel, je suis bien
amoureux, pour cela. Il parat que l'on est bte quand l'on est
amoureux. Beau! cela dpend beaucoup du caprice des gens qui vous
regardent.

--Si mademoiselle Lontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment
que tu l'aimes, remarqua madame Villor.

--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux.

--Elle a bien des qualits, cette jeune fille, et ce qui ne gte rien,
elle hritera d'une belle fortune.

--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grce et de vertus; vous
n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche
hritire.

--Comment cela?

--La farine du diable retourne en son.

--Rodolphe, mon enfant, pse tes paroles, sois prudent.

--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?

--Peut-tre.

--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je
pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi
par des tours de force. On connat a, les tours de force. Je puis bien
n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Lontine
n'est pas du tout sortie de cette race-l. C'est une fleur suave
transporte par un souffle mystrieux de la valle discrte au bord du
chemin. Il lui fallait bien de l'clat et des parfums, pour demeurer ce
qu'elle est.

--C'est de la posie, cela, cousin.

--Je l'aime tant que je deviens pote.

Depuis quelques minutes madame Villor faisait  son neveu des signes
qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation
de Mlle Lontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce
jeu serait cruel.

--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice,
Rodolphe qui souponnait la vrit, sont-ce des signes cabalistiques?
Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis dj. Vous me montrez la porte?
Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la
tempte qui s'lve. On gle rien qu' regarder la neige. Je passe ici
la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps.

Mademoiselle Lontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et
regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille
qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait
qu'une chose  faire: s'accuser de son tourderie. Il tait si bon qu'il
pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida,
sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de l. Elle ne se
htait toujours point mademoiselle Ida.

--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune
de D'Aucheron se fondre comme neige. Lontine aurait la preuve que mon
amour est tout dsintress. J'essuierais moins de contrarits, je
rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rve. Non pas
que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de
vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle.

Lontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position o elle
se trouvait, ramassa toute son nergie et rentra le front haut dans la
salle o causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.

--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal
parl de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon
de mon tourderie.

--Quoi! vous tiez l? fit Rodolphe beaucoup moins tonn qu'il ne le
paraissait. Si je vous avais devine, vous en auriez entendu de belles:
Que je ne vous aime gure; que c'est votre fortune que je courtise; que
vous n'tes point belle  faire tourner la tte; que vous avez des
dfauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la premire
fois de ma vie, exprs, par malice.

Il riait en disant cela.

--C'est peut tre un peu ce que vous avez fait, reprit Lontine, mais
j'avoue que j'ai mrit vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.

--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir priv pendant
un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai
pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et
pendant toute une soire.

--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?

--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas.

--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hsite 
me risquer--mme sous ton gide--dans le grand monde et dans les
brillantes soires.

--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les
soires brillantes ne sont pas plus dsagrables que les autres quand on
y rencontre des personnes que l'on aime.

Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'tait plus
le pas lger de la jeunesse.

--Voici quelqu'un, mademoiselle Lontine, vous cachez-vous, demanda
Rodolphe, d'un ton plaisant.

--Mchant! lui rpondit la jolie brunette en le menaant du doigt.

La porte n'tait pas ouverte que l'on entendait dj un proverbe:
_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.

--Le professeur Duplessis, s'crirent  la fois la femme et les jeunes
filles.

Rodolphe ne le connaissait pas.

--Moi-mme, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant
respectueusement.

--M. Rodolphe Houde, tudiant en mdecine.

--Pardon, ma tante, docteur en mdecine, interrompit le jeune homme.

--Eh oui! docteur en mdecine, reprit madame Villor, en prsentant le
jeune homme.

--_Il vaut mieux courir au pain qu'au mdecin_, chappa le pre
Duplessis. Et il continua:

--M. Rodolphe Houde, je vous flicite d'tre le neveu d'une si bonne
tante et le cousin d'une si jolie cousine.

--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-srieux demi-badin,
j'espre que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble,
vous fliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu
et l'autre un si brave cousin.

--C'est cela: _Fais honneur  tes habits et tes habits te feront
honneur_, rpliqua le professeur en prenant le sige qu'on lui offrait.

Les deux jeunes filles, craignant d'tre indiscrtes, ou voulant causer
 leur aise, passrent dans la chambre voisine.

--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous
devant lui.

--Il sait notre gne, rpondit Madame Villor.

--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit  qui voulait
l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. _Le fumier couvert d'or
reste toujours fumier_. Son clerc, qui fut mon lve, m'a rapport cela
ce matin mme; et je viens vous dire de ne point vous dcourager... La
Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons,
elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bnissent?

--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malais d'esprer contre toute
esprance....

--Bah! laissez faire le ciel, il est ingnieux. Il vous causera quelque
bonne surprise.... _Si Dieu a cr la bouche il a aussi cr de quoi la
remplir_.

Des larmes coulaient des yeux de madame Villor.

--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connatre plutt; un jeune
homme comme moi gagne beaucoup dans la frquentation d'un homme comme
vous.

--_Chacun est fils de ses oeuvres_. _Il faut puiser tandis que la
corde est au puits_. Tout de mme, jeune homme, je crois que vous
n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont
pas tombs dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la
jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une gnration croyante
et chaste forme toujours une poque de force, de gloire et de grandeur
dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux prserver
sa foi! La morale va souvent se perdre sur les cueils du monde si elle
n'a pas la foi pour guide. _A navire sans pilote tous les vents sont
contraires_. La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons
l'inculquer et la morale suivra. _La barque sous voiles n'est pas
ballotte comme le vaisseau dsempar_.

Dirait-on,  m'entendre, que je deviens mondain que je ne rve plus que
bal et grande soire? Voil bien pourtant la vrit. _Comme on connat
les saints il faut les honorer._

--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-tre? observa madame Villor.

--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fch de rencontrer
l quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans
l'intimit ce que je pense de leur manire de gouverner. J'ai ma petite
influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une
autre raison. J'accompagne ma femme. _Le coeur mne o il va_. Qui
prend s'engage.

--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor.

--Eh oui! comme elle irait  un enterrement. Mme elle se mle
d'intriguer. Pas dans la politique; cette btise-l n'est bonne que pour
nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par
exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menace. Un beau rle
pour une femme qui a sacrifi, un jour, l'avenir le plus brillant  la
foi promise. _Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.

Il parat que notre jeune ministre Le Pcheur, a tmoign le dsir
d'pouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle
aussi, Lontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment
dirai-je? un peu trange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un
charme rare,  mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espre. Le citoyen
D'Aucheron est on ne peut plus flatt. La citoyenne D'Aucheronne appelle
dj sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrte.... autant
qu'on peut tenir secrte une chose dont on est heureux, fier,
orgueilleux. Le secret ne doit tre officiellement vent que demain
soir. _Prparez-vous au pire en esprant le mieux_. _On ne va jamais
si loin que lorsqu'on ne sait pas o on va_.




                                     VI


Rodolphe prouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il
voyait ses esprances tomber une  une comme les feuilles quand le
frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussire d'argent. Il
aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans
une des solennelles ftes de l'Universit Laval.

Il recevait ses diplmes et la mdaille d'or. On l'avait acclam. Il
resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait
gard une suave modestie. On et dit qu'il ignorait son mrite et que
l'ovation n'tait point pour lui.

Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour l,
les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Lontine.

Tout modeste que l'on soit, on lve les yeux de temps  autre, surtout
vers des galeries peuples de jolies femmes qui vous regardent
curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait lev les
yeux et rencontr sur son passage le minois gracieux de mademoiselle
D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui
se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux
courants lectriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si
les regards partaient de ce coin secret de notre tre.

Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse
Frontenac,  200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue
Champlain,  150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La
fanfare, sous la direction de Vzina, l'habile chef d'orchestre, jetait
au ciel ses clats sonores qui se rpercutaient sur les rochers voisins;
le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs
grands mts garnis de cordages, ressemblaient  une fort dpouille par
l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui
serpentaient dans les rues troites de la basse-ville, montait comme un
grondement de tonnerre vers les calmes alles des remparts. Les hommes
d'affaire, les flneurs, les tudiants, les dames de l'aristocratie, les
demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les dsoeuvrs, les
curieux, les employs du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de
distractions, les avocats en qute de paradoxe, les mdecins fuyant les
remords, les notaires placides, les ouvriers de tout mtier, les hommes
politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte,
tout ce monde allait, venait, se croisait, se mlait, se dgageait pour
s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilire qui s'bat au
soleil sur le sable dor d'un jardin. Un grondement sourd s'levait de
l, qui se taisait quand les cors et les fltes, les clarinettes et les
trombones recommenaient leurs accords.

Mademoiselle Lontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout  coup
 demi-voix et ne croyant pas tre entendue:

--C'est lui.

Elle regardait un joli garon qui passait prs d'elle avec quelques
amis.

Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit  ses
compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit:

--C'est elle.

Il voulait faire une boutade, rien de plus.

On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'tait lui--risqua un
salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisime promenade, il
brla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un
excellent moyen de commencer un affaire srieuse:

--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que
nous marchions ensemble? La foule est difficile  percer; je vous
aiderai  vous frayer un chemin.

--Vous tes bien aimable, monsieur. D'aprs ce qu'il m'a t donn de
voir aujourd'hui, les difficults ne vous dcouragent point, et vous
pouvez vous ouvrir un superbe chemin, rpondit aussitt mademoiselle
D'Aucheron.

Ce fut l le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors tudiant
en mdecine et de Lontine D'Aucheron.

Pas un nuage n'avait pass sur cette amiti tendre d'une jeune fille
sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait
terni l'clat.

Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donn leur
assentiment  cette liaison, et la pense d'avoir pour gendre un homme
sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du
tout. Ils tolraient partout except  la maison les rencontres des deux
jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrtienne ne les
troublait nullement.

Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille
adoptive et de l'tudiant, D'Aucheron cherchait un prtendant srieux et
bien pos.

Il l'avait donc trouv. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre.
Un ministre, quand mme il ne le serait que par contrebande et pour un
jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un
nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin,
L'honorable monsieur Lacarpe, voil des noms qui deviennent
merveilleusement beaux avec cette aurole dont les entoure la vanit. Et
puis on la garde cette aurole sa vie durant, descendrait-on quatre 
quatre les degrs de l'chelle sociale escalade un jour par hasard.




                                     VII


Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur taient tombes sur son
coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'veillait au milieu d'un
beau rve et la ralit cruelle se montrait tout  coup  son me
confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait
d'o, sur ses vagues de tnbres. Pourquoi lui avoir cach avec tant de
prcaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invit
 cette soire, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Lontine
n'est pas si mchante que cela. Son me droite n'a pas mdit une
pareille tromperie. L'amour ne s'est pas teint dans son coeur,
puisqu'il brillait encore dans ses paupires tout  l'heure. Il se
cramponnait  l'esprance.

Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avanait,
le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il
fallait rentrer avant que la neige s'amoncelt sur les trottoirs.
Rodolphe proposa  son amie de l'accompagner.

--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, rpondit-elle. C'est
surtout maintenant que la tempte gronde que j'ai besoin de son appui.

Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargs de tristesse. Elle eut
un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.

--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu
pourtant souffrir seule.

Ils sortirent, aprs s'tre bien envelopps dans leur vtement de
fourrure. La brise leur fouettait le visage.

--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la
nature? observa Rodolphe.

--Je vous croyais courageux, rpondit Lontine.

--Courageux, je le suis quand je sais d'o vient le danger et o se
cache l'ennemi.

--Je voulais vous viter d'inutiles alarmes et des tourments insenss.

--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espre, j'aurais, avec le
plus grand bonheur, brav tous les prils, repouss toutes les attaques,
bris tous les obstacles.

--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent  beaucoup
souffrir en silence. Je vous ai dit d'esprer.

--Mais depuis quand veut-on vous faire pouser ce ministre?

--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.

--Pas  moi,  madame Villor.

--Et vous m'avez trouve bien....

--Bien discrte pour le moins.

--Vous avez d me dcocher un autre qualificatif.

--Ma foi! j'tais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms
que vous mritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-mme, je
ne trouvai encore que les doux noms que vous savez.

--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais
mon amour et la paix de mon me  un sentiment de vanit. Je respecte la
volont de mes parents cependant; mais j'espre qu'ils respecteront
aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'me
de chacun: la libert d'aimer.

Les deux jeunes amoureux se sparrent  la porte de M. D'Aucheron.
Lontine rentra tout mue. Elle n'avait pas encore parl un langage si
ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent,
rayonnait de bonheur.

Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas mnag la
sensibilit du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Lontine.

Il rassura de nouveau madame Villor contre les durets du notaire et
s'en retourna en songeant  tout le bien que l'on pourrait faire et que
l'on ne fait pas.




                                     VIII


Pendant toute la journe du vendredi ce fut un va et vient continuel
dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient,
poussetant, arrangeant, drangeant. Elles paraissaient avoir perdu la
tte et recommenaient dix fois la mme chose. C'est que madame
D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les rvoquant pour les
redonner et les annuler encore. Rien n'tait assez bien. Les rideaux de
damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement
sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient tre placs avec
plus d'art. Il y avait trop de symtrie, pas d'imagination dans
l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-tre point tout l'clat
que l'on tait en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne
faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait
rien des splendeurs de l'intrieur. Il faudrait entr'ouvrir discrtement
les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au
dehors, et surprendre agrablement les curieux qui passeraient ou
viendraient couter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces pais
rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dores. Ils ne font
pas un si mauvais effet, aprs tout, ces siges de velours rouge o
personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges
fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal  un parterre savamment
dessin. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut tre de bon compte et
juste envers soi-mme, franchement, on n'a jamais vu mme rien d'aussi
bien ailleurs.

La voiture du ptissier apporta une charge de choses sans noms, toutes
plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui
connaissent l'histoire et la gnalogie de ces tranges produits de
l'art culinaire en dvergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne
portent pas un _doigt de dame_  leurs lvres, sans publier aux quatre
coins... de la table la raison mystrieuse d'une aussi charmante
appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des
noms et croyant fermement aux qualits.

A mesure que le jour baissait les motions se pressaient dans l'me de
la matresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent
allums. La lumire ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur
la tapisserie  grands ramages, sur les consoles sculptes, les panneaux
vernis des meubles. C'tait un rayonnement qui semblait doux et chaud
comme un rayonnement de soleil.

--N'est-ce pas que c'est beau, Lontine, fit madame D'Aucheron tout
enthousiasme?

--Trop beau, peut-tre, mre.

--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des dputs, pour des
ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-l, vois-tu, que Dieu
place  la tte de la nation pour la gouverner.

--Dieu ou le diable, rpondit Lontine en clatant de rire.

--Il y a peut-tre parfois des ministres prvaricateurs, ma fille, oui
prvaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais
ces ministres-l sont rares, ton pre l'a dit.

--Ah! mre, parlons colifichets, plutt, nous serons mieux dans notre
lment.

--Il faut que tu t'habitues  parler politique, et que tu apprennes  en
causer toi-mme, ma fille; car, autrement, la position que tu vas
occuper, bientt dans le monde, t'exposerait  bien des mcomptes. Je
ne voudrais pas que l'on pt me reprocher une lacune quelconque dans ton
ducation.

--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir  sa guise; j'aurai
soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera
ma politique....

--Je me disais cela, moi-mme, dans le temps, mais j'ai bien compris
plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes
publics. J'ai compris mon poque, et je ne suis pas demeure inactive.
C'tait aussi par intrt pour mon mari que je travaillais. Je voulais
le sortir de la foule des misrables o il peinait sans espoir.
Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes
monts haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos gaux. La
fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu
as reu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche
point--et tu vas du premier coup--grce toujours  mon
habilet--atteindre le fate de la grandeur. Comme tes amies vont te
porter envie! C'est l le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux
qui nous connaissent.

--Je ne tiens  faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne
recherche-t-il pas votre argent plutt que votre fille?

--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionn il m'a parl de
toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le
voudra. Il n'est point de ces esprits troits qui s'attachent
irrvocablement  un parti,  une ide. Il croit qu'il faut savoir
changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les
ncessits ou les intrts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit
large, il est sans prjug; tu le connatras.

--Je le connais assez dj.

--Ton pre qui est tout  fait son intime, a d te dire dj comme il
est surprenant ce garon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.

--Il ne me surprendra point.

--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends
bien garde de donner des esprances  ce petit freluquet d'tudiant. On
t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il
sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses
dmarches.

--L'tudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mre.

--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse mme, s'cria D'Aucheron
en faisant irruption dans le salon tout illumin.

Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Lontine, se
frotta les mains avec allgresse, enveloppa la pice d'un regard
satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin
moelleux. Il se releva presqu'aussitt.

--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.

--Oh! trs bien! rpondirent les deux femmes.

Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et
luisant, gilet largement chancr pour laisser se dcouper en coeur une
chemise de toile fine sur la quelle s'panouissaient trois gros boutons
de diamant plus ou moins authentiques.

--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda  son tour madame
D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle
renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _trane_
clatante.

--Adorable!




                                     IX


L'horloge en bronze dor achete  grand prix, la veille, chez Duquet,
sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa
cravate blanche pour s'assurer qu'elle tait bien  sa place, et
mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'tait bien ennuyeux
de commencer la veille  l'heure o les honntes gens songent  se
mettre au lit.

--C'est l'usage du monde, ma fille, rpliqua madame D'Aucheron;
accoutume-toi  veiller, parce que dans la carrire politique o....

Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer
sa phrase.

Les premiers invits entraient. C'taient le professeur  l'Ecole
Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils taient mis
convenablement. Ils passeraient inaperus.

D'Aucheron et sa femme changrent un regard rapide qui voulait dire:

--Ils pouvaient bien ne pas tant se hter ceux-l.

Puis s'tant levs ils serrrent avec une effusion menteuse les mains
loyales de ces braves gens.

--J'avais peur que vous ne fussiez empchs de venir, commena
D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai,
cela m'et chagrin.

--J'ai pens qu'en effet la prsence d'un vieux patriote ne vous serait
point dsagrable, et j'ai fait une brche dans mes habitudes.
_Pourtant, le limaon ne doit pas sortir de sa coquille_.

--Vous tes tout de mme bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite
rpondu  notre invitation, disait madame D'Aucheron.

--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer
la nuit, tout aimable que soit la compagnie.

--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons
pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes,
comme nos coeurs, aux distingus amis qui nous font l'honneur de....

--Monsieur le notaire Vilbertin, annona un serviteur d'occasion plac
en sentinelle  la porte du salon.

--Ce cher notaire! s'cria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa
phrase inacheve.

Le notaire donna une poigne de main aux dames, une autre  son ami
D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondment que
le lui permettait la prominence de son ventre, devant madame Duplessis,
et tout essouffl, s'assit dans le plus large fauteuil. Il tait connu,
le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant:

_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.

Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invits arrivaient,
arrivaient toujours.

Joseph, le domestique, gauchement affubl d'un habit bleu barbeau garni
de boutons dors, se tenait prs de la porte, pour recevoir les
messieurs et leur indiquer une petite salle o ils pourraient refaire le
noeud de leur cravate et les dsordres de leurs cheveux, avant de
monter, car le salon tait au premier tage.

Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de
chambre, qui prenait un plaisir extrme  comparer les unes aux autres
les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.

Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des
robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues o flotte le
soleil, et des senteurs enivrantes se rpandaient partout.




                                     X


En attendant le quadrille d'honneur on causait.

--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin;
la socit St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?

--Monsieur le notaire, soyez sr qu'il ne manque pas de gens qui lui en
taillent de la besogne, rpondit l'instituteur en regardant d'aplomb
l'avare notaire.

--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la
charit des bonnes mes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle
Lontine, par exemple, si elle n'avait point  qui distribuer ses
douces paroles et ses nombreuses aumnes?

Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait dtourner
l'attention qui s'attachait  lui.

--Monsieur Vilbertin, rpondit la jeune fille, nous devrions former une
socit tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les
cus....

--Une socit avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie
socit que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.

--Une vraie socit de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur,
payez.

--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....

--Remettez  madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai
prochain. J'ai parl.

--Rien que cela? fit le notaire un peu dcontenanc, mais riant toujours
cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'excuterai.

--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.

--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses,
mademoiselle. Vous n'avez rien  voir aux motifs. C'est pour l'amour de
vous. J'y tiens.

--Excusez-moi, l'on me demande, fit Lontine qui se leva pour courir au
devant de quelques jeunes dames qui entraient.

--Diable! fit le notaire  madame D'Aucheron, votre fille est bien
jolie.

Il lorgnait Lontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.

--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est  son tour  porter le
trouble dans les coeurs.

--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.

--L'enlvement est  la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler.
Cette soire, si vous tes observateur, vous dira que...

--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pcheur! cria tout  coup
le garon de sa voix la plus retentissante.

--Le Pcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.

Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put rsister au
mouvement qui la poussait, se leva, courut plutt qu'elle ne marcha, les
mains tendues vers le jeune ministre....

--Comme vous tes aimable de nous honorer ainsi de votre prsence!
s'cria-t-elle.

--Oui, oui, mon cher Le Pcheur, que vous tes aimable! rpta
D'Aucheron qui s'tait avanc en mme temps.

--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, rpondit le
jeune ministre.

--Permettez-moi de vous prsenter ma fille adoptive, demanda madame
D'Aucheron.

--Il me tarde d'offrir mes hommages  mademoiselle Lontine.

Lontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle
s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait
jusqu' terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.

--Elle est intimide, pensa le ministre. Ces gens-l croient que nous ne
sommes point des tres ordinaires.  leurs yeux nous sommes des
divinits. S'ils savaient!...

--J'aurai le bonheur de dire bientt  mademoiselle Lontine
l'admiration que m'inspirent ses hautes qualits, ajouta-t-il, et il
passa.

--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St.
Vincent de Paul, et congrganiste, dbita D'Aucheron en prsentant
l'instituteur.

--M. Duplessis, l'amiti, la confiance et l'aide d'un homme comme vous
ne peuvent que m'tre utiles et me flatter. J'espre que nous ferons
tout  l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons 
merveille.

--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession,
continua D'Aucheron.

--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphre o la Providence nous
a plac, repartit le notaire en donnant la main au ministre.

--Votre tat, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et
votre influence doit tre grande, observa celui-ci.

--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer  la chose publique on
pourrait peut tre arriver  son tour.

--Le champ est ouvert  tous.

--C'est vrai, mais beaucoup d'appels et peu d'lus, ajouta en riant
D'Aucheron qui s'imaginait avoir invent un mot drle.

Jean Griflard, dput multicolore et souvent en disponibilit, fut
acclam chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon
 l'oeil clair, avec une rose sur la tte, une robe fantastique qui ne
commenait nulle part et ne finissait jamais.

Monsieur et madame Laminon firent aussi une entre triomphale. Ils
venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis
de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de
Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'chevin,
d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis
Landeau, l'picier; toute une lgion. Tous les tats se trouvaient
reprsents. C'tait une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son ct
drle. Les femmes taient mises avec ce got particulier dont les a
doues le Crateur. Il y avait peut-tre un brin de coquetterie; il y en
avait certainement. Chacune voulait paratre mieux que les autres; de l
un dploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mmes
qu'auparavant.

On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la
conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des
fraches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frmissements
de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un
bruit trange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.

Lontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un
sourire gracieux pour chacun des invits. Cependant elle semblait un peu
inquite, un peu mal  l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient
toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait
quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point.
Elle perdait toute sa gaiet et ne rpondait plus que par monosyllabes 
ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas
longtemps. Avec son caractre vif, bouillant, un peu fantasque, comme
disait le pre Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.

--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le
jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprs d'elle, aussi, comme tout
le monde se livre  la joie; vous seule semblez un un peu ennuye:
n'aimez-vous donc pas ces ftes.

--Mes invits  moi ne se montrent gure empresss, et cela me fait de
la peine.

Elle souligna cette phrase.

--Ah! vous attendez quelqu'un?

--Deux amis seulement.

--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou
consoler un peu par d'autres amis qui, pour tre nouveaux, n'en seront
pas moins dvous et fidles?

--Je tcherai de dguiser mon dsappointement, mais j'ai peur d'y mal
russir.




                                     XI


La premire danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les
premires notes veilles, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes
ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mlodieux, des fugues vives
comme des fuses, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffes
d'armes. Toutes les figures riaient, tous les yeux taient chargs
d'clairs.

Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Lontine. Ils
avaient pour vis--vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire
Vilbertin eut l'honneur de danser avec la matresse de la maison.
Duplessis refusa. Les figures du quadrille taient pour lui
d'inextricables ddales o il se serait invariablement perdu. Il
danserait peut-tre un cotillon, tantt, aprs les autres. Le dput
flottant avait jet son dvolu sur madame Baudriol, une blonde un peu
fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un
dput. Plus tard elle dansa avec un picier et elle parut bien heureuse
encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le
cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le dput, l'picier, le
marchand de charbon, l'chevin et le conseiller, et elle parut toujours
bien heureuse.

On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient
point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent
critiqus.

--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un ct.

--Un peu bigarr, peut-tre, mais enfin....

--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.

--Elle attend son mari.

--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.

--Une dizaine d'annes.

--On dit que c'est un mariage d'argent.

--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.

--Pas fine, non plus.

--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dore sur tranche; le mystre
est expliqu.

On disait ailleurs:

--Il n'y a pas trs longtemps que D'Aucheron est  Qubec. Il s'est
mari aux Etats-Unis.

Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait  demi-voix, en
s'inclinant vers les curieux.

--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'annes,  peu prs. Il vient
de Lowell, Mass. C'est l qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon
frre qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle tait modiste, elle,
sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes
affaires. Il tait tout jeune, lui, et beau garon. Il s'est laiss
tenter par les cus.

--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.

--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps
aprs leur arrive ici.

--C'est mademoiselle Lontine.

--C'est mademoiselle Lontine, un beau brin de fille....

D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumire qui
tombaient des lustres et ne se gnaient pas pour rire.

--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de
chatte.

--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, rpondait l'autre. Elle
a des griffes sous ses pattes de velours.

--Vous aurait-elle gratign?

--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-l.

--Mademoiselle Lontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune
ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain.

--Ce qui m'tonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon.

--Vilbertin garde bien la mesure, malgr son poids norme.

--Ce serait la premire chose qu'il ne garderait pas.

--Tiens, M. le dput et madame Landeau qui arrivent aprs les autres.

--Ils auront pass par la chambre.

Au dessus des accords entranants de l'orchestre on entendit un
tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Lontine eut un vif
tressaillement et perdit deux ou trois mesures.

--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous
devons marcher ensemble maintenant.

Il faisait allusion  leur union prochaine. Elle feignit de ne point
entendre et continua la figure commence tout en piant l'arrive des
nouveaux convives.

C'tait lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.

--Est-elle assez simplement habille, celle-l, remarqua l'une des robes
de soie gros grains, en faisant une moue ddaigneuse.

--Elle s'est trompe de pice, je crois, c'est  la cuisine qu'elle est
attendue, rpondit un corsage en rupture de ban.

--Elle n'est pas laide, cependant.

--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle
cela une pelure, moi!

--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allonge sur le tapis
comme un chien au pied de sa matresse.

--Lui! c'est un beau garon, mais... ses manires ne sont pas des plus
dgages.

--C'est mal  D'Aucheron de n'tre pas plus difficile dans le choix de
ses invits. Quant  moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque
point; mais il y a ici des dputs, un ministre, et ces hommes-l
doivent tre respects.

--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assur,--devient ce soir le
fianc de mademoiselle Lontine. C'est le prtexte de la fte.

--Qui vous a dit cela?

--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les
domestiques et ces gens l sont crs et mis au monde pour vendre les
secrets de leurs matres.

--Voil pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant,
comment il trouvait sa petite Lontine.

Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites  leurs
siges, sauf Lontine qui vint souhaiter la bienvenue  Rodolphe et 
sa chre Ida.

Elle tait devenue toute autre. Elle subissait une transformation
complte. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le
ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, mme
un docteur en mdecine, vnt donner sur ses brises. Il tait bien
dcid d'pouser Lontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et
il l'pouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un
peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il
aborda D'Aucheron.

--Est-ce que ce garon recherche mademoiselle Lontine? demanda-t-il; il
me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humili d'avoir 
lutter contre un pareil rival.

--Mon cher ministre, une amiti de jeunesse, vous savez ce que c'est.
Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et
puis Lontine est avertie, bien avertie. Elle est cache par exemple,
elle est dissimule, la coquine. Il est malais de savoir ce qu'elle
pense.

--S'attend-elle  me voir lui demander sa main?

--Sans doute.

--Et si elle allait me la refuser?

--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas.

--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rve stupide d'une
chaumire sous les bois, loin du monde, prs des flots bleus, avec le
bien aim qui les a ravies... le bien aim! un sot, trs souvent, qui
peut  peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain
noir en chantant des stances amoureuses, un pote!




                                     XII


La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphre
des salles pleines de femmes et de lumires se remplissait de suaves
manations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes
soires de danse, quelles dlices pour les sens! quel champ pour les
amours! quel tombeau pour la chastet!

Rodolphe et Lontine se laissaient emporter aux accords de l'entranante
musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils
tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempte.
Ils vinrent s'asseoir l'un prs de l'autre, portant vaillamment le poids
de tous les regards.

Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui
rappeler que le ministre tait l.

Plusieurs d'entre les messieurs passrent dans le fumoir. D'autres
s'assirent aux tables de cartes.

L'on se mit  discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique
finit par tout absorber. La politique, c'est une ponge qui boit bien.
Le ministre tait entour.

Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance ente sur la vanit,
et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours
raison?

Comment, si jeune et sans fortune, tait-il devenu ministre? Un
accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du
toupet, fausse monnaie trs en vogue et que des gens senss mme ont la
faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est
ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les prjugs et le peuple
jaloux lui trouva du bon sens. Il tait pauvre, il devait tre support
par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches
pour eux. Il connaissait les misres de l'ouvrier, lui, et serait en
tat d'y apporter remde. Nul plus que lui n'tait dshrit, puisqu'il
n'avait pas mme de parents. Il en avait emprunt pour natre. Il ne
rougissait pas de son origine et se vantait de remonter  Adam, comme
tous les autres hommes, mais par un chemin dtourn. On trouvait cela
fort original. Il avait pass par le sminaire, fait plus de _pensums_
que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que
l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisime pour
tudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leons de
grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la
veille, et qu'il apprenait  la hte pour l'occasion. Il se faufila dans
les assembles publiques, se hissa sur l'estrade et se mit  pratiquer
l'loquence  quatre sous. Il devint habile, se fit un clich de phrases
et de maximes sonores et vagues qui pouvaient tre dites en tout temps,
en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour
de la patrie, protesta de son dsir d'clairer ses semblables, affirma
la ncessit de crer des lois sages et de faire sortir le peuple de la
torpeur o il gmissait. Il osa briguer les suffrages des lecteurs et
les lecteurs osrent l'lire. Il tait peut tre de bonne foi et
croyait en lui-mme, mais sa vertu n'avait pas t mise  l'preuve.
Combien de belles et nobles intentions font naufrage ds la premire
tempte! Ceux qui n'ont point pass par le creuset de la tentation ne
connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.

Hier donc, intransigeant, il menaait de rester toute sa vie dans les
bas-fonds de la gauche, plutt que de sacrifier une de ces ides
gnreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est spar de
ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un sige  la droite, un
portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.

--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'conomie. Dpensez
peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera
plein car nous allons monder srieusement. La politique, c'est un
arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le,
coupez les branches inutiles, mondez! C'est ma devise.

--_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,
observa le pre Duplessis en apart.

--Le ministre a raison, dit le notaire, l'conomie est la grande loi qui
sauve les nations comme les individus.

--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand
nombre d'employs.

--Pour cela, c'est vrai, rpondit une voix nouvelle; nous nourrissons 
ne rien faire un tas de fainants.

--Nous allons mettre ordre  cela, fit le ministre, se rengorgeant. La
question--qui est une des grandes questions sociales--est  l'tude
depuis mon arrive au pouvoir, et il a t dcid,  la dernire runion
du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue
officiellement ds demain--il a t dcid, messieurs, de renvoyer tous
les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce
pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.

--Quand leur engagement est termin, rpliqua le docteur.

--Les employs, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon
plaisir des autorits.

--Je croyais qu'un certain nombre tait nomm  vie.

--Oui, sans doute, ils sont nomms  vie; c'est--dire qu'on leur donne
avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de
mots.

--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingnieux moyen de
vous tirer d'affaire?

--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque
la force majeure commande.

--La question est de savoir quand il y a force majeure, rpondit le
professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:

--Quand un contrat, mme tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux
parties, est-il permis  l'une ou  l'autre des parties de l'abroger de
son chef?

--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de
contrats, vous savez, il faut tre explicite et bien spcifier. Il y a
tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par
exemple....

--Assurment, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'tes
gure explicite, vous, en ce moment.

--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez,
c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire.

--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez
francs pour vous en avertir, rpliqua vivement le jeune homme.

Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une cre jouissance,
parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les
trouver sur son chemin.

--Et croyez-vous, monsieur, recommena le ministre, que ce soit par
plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles.

--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il
n'y a qu'un moyen honnte de rparer ce mal, c'est de ne point remplir
les places qui deviennent vacantes.

--Nous sommes bien obligs de faire des nominations, les dputs nous
les imposent.

--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces dputs sans
conscience.

--C'en est trop, s'cria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce
monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je
vous prierai de recevoir mes adieux.

--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuit et comme s'il et t
un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espre, de rparer l'outrage
que vous avez fait  l'honorable monsieur Le Pcheur.

--Si, par ma vivacit, j'ai bless ici quelque personne que je ne
voulais pas atteindre, je le regrette infiniment.

--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron?

--Je me contenterai de ces excuses, rpondit le ministre.

--Il n'est gure difficile, dit Duplessis  son voisin, mais: _A petit
saint petite offrande_.

Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Lontine causait avec
Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce
qui se disait l s'entendait du salon. Lontine, tout en tant bien aise
de voir Rodolphe donner la rplique  son rival, craignait qu'il ne se
ft un ennemi de son pre.

--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention
plus considrable en faveur des maisons de charit et d'ducation, dit
le pre Duplessis.

--Et moi, rpliqua Rodolphe, je ne me suis gure affermi dans les bonnes
grces de M. D'Aucheron.

--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps dtruit tout ce qui
est fait et la langue tout ce qui est  faire._




                                    XIII


Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent  sa pendule.
Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal,
marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons  jamais
perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passes. Une horloge
c'est le plus terrible tmoin de notre nant; c'est un doigt qui nous
montre sans cesse la fuite irrparable du temps. Cependant pour madame
D'Aucheron les aiguilles ne se htaient point assez. Elle tait
anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit.

L'honorable M. Le Pcheur avait russi, par une manoeuvre adroite,  se
trouver seul avec Lontine et il tait en train de lui raconter comment
il avait forc Rodolphe  lui faire des excuses. Il amplifiait un peu,
et corrigeait  son avantage certains dtails de la scne. Lontine le
laissait dire et regardait d'un oeil distrait les mandres de la danse.

--Mon honneur de ministre et la qualit plus agrable que je dois avoir
 vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient  le traiter ainsi.

--Je ne comprends gure vos dernires paroles, monsieur, observa
Lontine.

--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre!

--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien.

--Vous tes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout
et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes
aiment les petits mystres et elles veulent qu'on les devine, elles et
leurs petits mystres.

--Je suis bien femme mais pas du tout mystrieuse. Je n'ai rien 
cacher.

--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui
sera bientt votre mari.

--Il ne serait pas ncessaire de le publier tout haut, cet amour, dans
le cas o il existerait.

--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard,
il s'lance dans un soupir.... Entendez-vous?

Il poussa un long soupir:

--J'entends, fit Lontine, clatant de rire.

--L'amour qui rit n'est pas loin d'tre cruel, observa le ministre.

--Ce n'est pas mon amour qui rit.

--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai
eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont
donn l'assurance que mes voeux seraient combls.

--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-tre.

--Comment, vous refuseriez d'unir vos destines aux miennes?... Pourquoi
donc.

--C'est mon secret.

--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau
m'est sans doute rserv. Ah! combien de jeunes filles, dans notre
brillante socit canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de
l'Honorable M. Le Pcheur.

--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre
heureux un homme qui n'a pas vos tonnants avantages.

Le tte  tte fut long et anim.

Le jeune ministre venait d'essuyer un rude chec, mais il ne se tenait
pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-mme pour cela.

Il se plaignit amrement  monsieur et  madame D'Aucheron.

Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit:

--Je ne veux plus que tu parles  M. Houde.

D'Aucheron vint  son tour:

--Ma volont est ma volont, lui dit-il, et tu seras la femme de
l'honorable M. Le Pcheur avant un mois. Agis en consquence.

Il alla vers le jeune docteur.

--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit pouser bientt l'honorable M. Le
Pcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer  elle, et de ne plus
chercher  la voir. Sinon....

--Sinon?

--Sinon je serai forc de prendre des moyens nergiques pour faire
respecter mes volonts.

--Et si votre fille m'aime, monsieur?

--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est
venu, cet amour... o bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.

D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'tre entendu ou de ne l'tre
pas. Mme, il n'tait pas fch que l'on st comment il congdiait le
malencontreux amoureux de sa fille.

Lontine se trouvait alors avec madame Duplessis.

--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?

--Laissez passer l'orage.

--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable
devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins.

--Vous allez irriter vos parents et faire un clat regrettable.

--Mais je ne tiens pas  acheter, moi, au prix que l'on y met, cette
existence brillante que l'on m'offre.

--Ce n'est pas en brusquant le dnouement que vous le ferez tourner 
votre avantage.

--Voyez-vous? le voil qui part.

Rodolphe, debout dans le vestibule, se prparait  sortir.

Lontine se leva tout mue. Elle rougit puis aussitt devint d'une
pleur singulire. Elle traversa le salon et s'avanant vers lui.

--Vous partez, monsieur Rodolphe?

--Ma prsence n'est pas agrable  tout le monde, ici.

--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire  tout le monde
suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.

--Il y a cette diffrence entre les autres et moi, que l'on m'a dit 
moi que je ne plaisais point.

--D'autres devraient le deviner.

Deux mains tremblantes se serrrent bien fort.

--Mais, mon cousin, dit une voix allgre, vous n'allez pas m'oublier
ici?

--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.

Il regarda Lontine en disant cela.

--Ida, je te garde jusqu' demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne
veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui
m'aiment.

Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis,
prtextant la fatigue, se retirrent en mme temps.




                                    XIV


Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de
bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.

--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi  quatorze heures. La
porte, voil mon argument.

--La porte! c'est ce que nous disons aux employs rcalcitrants ou
inutiles. La porte! c'est la base de mon systme d'conomie.

On entendit rire et parler au dehors.

--Les voil, s'cria madame D'Aucheron.

--Qui? demandrent plusieurs voix.

--Les sauvages! vous allez voir.

On crut qu'elle devenait folle. Un instant aprs, on comprit bien
qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrs.

--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire  son voisin.

--Du diable! si je le devine.

--Mes amis, commena D'Aucheron, j'ai cru, ou plutt madame D'Aucheron a
pens vous faire une agrable surprise, en vous donnant le spectacle
assez rare d'une danse de guerre sauvage.

--Par des gens gure sauvages, souffla l'un des invits  son voisin.

On applaudit  outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.

--Alors, dit-il, permettez-moi de vous prsenter mes nouveaux htes, des
Abnaquis de Bcancour, des chasseurs distingus. Et d'abord:
Metsalabanl, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous
les prsente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis
dcliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je
ne connais point et....

--C'est un nom de femme, a, dit un malin.

--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des
Montagnes Rocheuses. Ils sont trs froces, ajouta-t-il en riant. Ils
enlvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur
crne.

Les femmes frmissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut
l'indien dont elle avait admir le bon got et lui adressa le plus
honnte sourire.

La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et
les fixa un moment sur Lontine qui se trouvait par hasard assez prs de
lui. La jeune fille ne put s'empcher de tressaillir sous ce regard
profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui
s'tait mise  gesticuler en parlant avec chaleur et  rire aux clats.

Ces indiens s'taient revtus de leurs costumes de fte. Ils taient
couverts de verroteries, de plaques d'tain, de plumes clatantes.
C'tait d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva
bientt tous les regards. Il tincelait comme un soleil. On et dit que
de ses vtements s'chappait une poussire de feu. Il tait couvert de
diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperut de l'tonnante
richesse de son costume.

Dj certaines femmes rvaient de feux et d'tincelles. Pas les femmes
aimantes, les vaniteuses.

Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon,
soyons franc.

--Quand on a tant de pierres prcieuses on peut bien en donner une,
pensait-elle.

Lontine admirait surtout l'trange beaut de cet Indien, et la douceur
de son regard lui plaisait mieux que l'clat de ses diamants.

La danse fut excute avec grce, souplesse, langueur ou vivacit, selon
le rhythme et l'ide qui se dveloppaient. Le chant tait
remarquablement juste, cadenc, les gestes, trs varis. On menaait les
ennemis absents, on pitinait sur les cadavres, on scalpait les ttes,
on chantait le triomphe, on pleurait les morts.

Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On
leur offrit  boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde
voulant tre o ils taient.

--Quelle ide ingnieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient
toutes les femmes. Votre bal fera poque: on en parlera longtemps.

La conversation tait gnrale. Tout le monde parlait  la fois, mais
quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait
que ces gens-l devaient parler autrement que les autres et dire des
choses tranges.

Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent o ils
se trouvent bien. L'heure du rveillon sonna et l'on se mit  table. La
prsence des sauvages amusait tellement les invits que D'Aucheron,
modifiant son programme avec l'assentiment gnral, fit mettre dix
nouveaux couverts.

Madame D'Aucheron riait toujours, parlait  tout le monde, sans trop
savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.

L'Honorable Le Pcheur la conduisit  la place d'honneur. La Longue
chevelure offrit son bras  mademoiselle Lontine. C'est Madame
D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la
table somptueusement servie.

On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de
bien faire. Il y eut des sants: A la reine, au lieutenant-gouverneur,
au gouvernement,  l'hte distingu,  la presse qui claire le monde,
aux dames qui le charment, aux Indiens!

A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement
d'orchestre. L'excellente mre de famille qui rgne depuis bientt
cinquante ans sur un grand peuple, dt sentir ses entrailles palpiter.
Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de
sa pense; au gouvernement, le ministre rpondit avec verve et s'enfona
jusqu'au cou dans une nouvelle thorie sur l'conomie;  l'hte
distingu, tous les estomacs remplis voulurent tmoigner leur
reconnaissance;  la presse qui claire le monde, on prna longuement le
bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'et
t trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasms
parla de son indpendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini,
il entra en ngociation avec le ministre au sujet de la vente de ses
principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point;
aux indiens, Metsalabanl adressa quelques mots de remercment 
monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu disperse
pourrait, grce au gouvernement, se runir de nouveau.




                                     XV


L'un des invits eut l'ide de demander des rcits d'aventure ou de
guerre  la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le
Sioux parut intimid, cependant il reprit bientt son assurance, et,
s'exprimant dans un langage imag, il dit:

--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une
fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu
guerrire et j'ai port bien loin mes pas. Ce fut  la suite
d'vnements excessivement douloureux pour moi-mme, et dont le souvenir
est amer comme le fruit du masquabina. Le rcit de mon infortune vous
intressera peut-tre, car des blancs comme vous et que vous avez
peut-tre connus, furent mls  ces vnements et pesrent d'un grand
poids dans la balance de ma destine. Depuis, comme le hibou taciturne,
j'ai vcu seul. Seul j'ai vcu dans les montagnes hautes comme les nues,
seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est
dans le dsert que je me trouvais le moins isol; alors j'voquais en
paix les images chries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous
trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais
abandonn de ces deux tres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un
chne au milieu d'une plaine ensoleille, les rayons du soleil, dans les
sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a
toujours poursuivi depuis que je n'ai plus  faire le bonheur de
personne. J'ai ramass les pierres prcieuses et les diamants comme
d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jet  tous les vents.
J'tais irrit de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de
dcouvrir ces mines inpuisables que je ne cherchais point? Elles
pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le dsespoir
est enfoui dans mon coeur.

Rien comme l'infortune n'inspire l'intrt. Il ne manquait plus  la
Longue chevelure pour tre un hros que des chagrins profonds, et, tout
 coup, il venait de dvoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de
vingt annes, un dsespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le
dvorait des yeux, on buvait ses paroles. Lontine qui souffrait depuis
un instant seulement, trouvait dj, dans cette amre parole, une
vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.

Le sioux continua:

Mon pre tait un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des
sioux, ma mre tait une fille de la brlante Espagne. Je pris pour
compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui
m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est l
qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon pre dj bien vieux, et
qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir.
J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernires volonts. Il
me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aime,
comme le rameau doit rester aprs le tronc d'o il est sorti; je lui en
fis la promesse solennelle, et il mourut en me bnissant. Ma mre
dormait depuis longtemps  l'ombre de la croix, dans le cimetire d'un
village amricain. Elle m'avait enseign la religion de son beau pays,
et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frres sioux n'ont
jamais voulu en comprendre les divines beauts.

Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos tnbreux rochers et dans
nos prairies sans limites. Elle ressemblait  la grive gmissante que
l'oiseleur enlve  ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la
Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se
consolaient point de son dpart. Par piti pour elle je rsolus d'tre
infidle  la parole donne  mon pre mourant. Au reste, je n'tais pas
heureux avec les guerriers de ma nation,  cause de leur cruaut, et
tout tait prt pour le dpart. Or, nos prparatifs ne sont pas longs, 
nous, enfants de la fort. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous
contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernire fois aller  la
chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus.
Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientt s'lancer un torrent de
feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperus, dans
le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le flau terrible, comme
deux voiles sous un souffle de tempte... C'taient deux cratures
humaines. Je.....

Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure
s'interrompit. C'tait madame D'Aucheron qui s'vanouissait.

--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible,
disait-on....

Son mari vint  elle. Lontine courut chercher des sels. Aprs un
instant de trouble le calme se rtablit. Elle reprenait ses sens.
Cependant ses yeux hagards avaient d'tranges fixits. On et dit qu'ils
regardaient loin, loin.

--Courage, madame, a ne sera rien, lui assurait-on. Vous tes vraiment
trop sensible.

--Me voil remise et j'espre que mes nerfs ne me joueront plus de ces
vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.

La Longue chevelure reprit:

--Je regrette d'tre la cause de cette pnible motion, madame, mais ne
prenez point d'inquitude, les pauvres cratures que poursuivait le
flau n'ont pas t perdues. Il tait temps cependant. La femme--il y
avait un homme et une femme--la femme gisait paralyse par la frayeur
sur le sol brlant. C'tait une jeune fille blanche enleve  sa famille
sans doute. L'homme appartenait  quelque tribu du Canada. Il tait
Abnaqui, je crois.

--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?

--Il y a vingt-trois ans, rpondit le sioux.

--C'tait peut tre Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous?
continua-t-il, s'adressant aux invits.

Quelqu'un rpondit:

--Je me souviens en effet.

--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouv, le printemps suivant, 
Beaumont, la femme de Sougraine noye, avec une corde au cou. Comme il
n'tait point probable qu'elle se ft pendue avant de se jeter  l'eau,
on en a conclu qu'elle avait t tue.

--Est-ce que la lumire ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda
le notaire visiblement affect.

--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abnaqui, non plus que de la
jeune fille.

Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, ple, immobile comme
une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur
ses paules nues.

Pendant que ces remarques s'changeaient de part et d'autre, l'un des
indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tte
penche sur la table et froissait d'une faon convulsive les franges de
la nappe.

--Ainsi, demanda au sioux l'un des invits dsireux d'entendre la suite
du rcit commenc, vous les avez sauvs l'un et l'autre du feu de la
prairie?

--Quand je suis arriv prs de la jeune fille, elle venait de tomber la
face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se
sauvait encore: il l'avait abandonne. Cependant, il ne pouvait aller
gure plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courmes comme un
tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous
emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protgs. Ils furent
respects, car chez nous l'hospitalit est la plus sacre des choses
aprs la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apport que
deux chevelures. J'avais rsolu de ramener avec moi la jeune fille afin
de la rendre  ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son sducteur
devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de
chasseur. Je le revis deux ans aprs dans la ville de Los Angeles.
Depuis, je ne l'ai jamais rencontr. Pourtant j'ai travers en tous sens
les immenses rgions qui bordent la grande mer o le soleil va chaque
soir noyer ses feux.

Au moment o je prenais ma carabine pour franchir une dernire fois le
seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,
continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient
des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait t surprise, la
nuit,  deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait t tu  la
porte de la tente o dormaient ses compagnons.

--C'tait Casimir Prusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie
de Lontine. Ma mre m'a souvent parl de ce tragique vnement,
ajouta-t-elle.

Tous les yeux se tournrent vers mademoiselle Ida.

--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis
bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-tre
retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvs d'une mort certaine,
et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a
pri avec sa mre ou si elle a chapp  la fureur de la tribu.

--Ma mre vous donnera peut-tre quelques renseignements, car son frre
aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvs, et j'ai entendu
parler d'une petite fille.....

--O est votre mre? et son frre, o le trouverai-je? fit anxieusement
le sioux dont l'espoir se rveillait plus vif que jamais.

--Ma mre est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon
oncle et ma tante sont morts.... leur fils tait ici tout  l'heure, le
docteur Rodolphe.....

--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais d patienter un peu, le cousin
Rodolphe avait peut-tre son mot  dire..... Le temps de mettre les gens
 la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.

--De son ct, le notaire se demandait quel pouvait bien tre le nom de
fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui rpondit
pas. Tout le monde coutait religieusement le sioux infortun qui disait
avec des larmes:

--Mon enfant, ma chre petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle
encore? Sait-elle que son pre dsol la cherche et la pleure depuis
plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon
existence! Un enfant ignorer le nom de son pre! un pre ne pas savoir
ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le
supplice de ma pense, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que
le bon Dieu vous a donns! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos
fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde!
seul comme l'engoulevent dont l'autour a dvast le nid! Elle n'est
jamais l, ma fille, pour me sourire quand je suis dsol, pour essuyer
l'eau qui coule sur mon front aprs de longues courses, pour me murmurer
de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais
reu, moi, les caresses de ma fille bien aime, de ma petite Estellina!
Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont
l. Elle serait jolie, j'en suis sr, jolie et douce comme une violette
qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle ft
bonne et sut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des
malheureux.

Il regardait mademoiselle D'Aucheron.

Lontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit  pleurer.
D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-mme s'interrompit un
moment, pour laisser son motion se calmer. Il avait voqu le pass et
le pass lui tait apparu dans toute son amertume.




                                     XVI


La Longue chevelure reprit:

--Je retardai mon dpart pour sauver mes semblables. Je russis  les
faire sortir de l'endroit dangereux o ils s'taient arrts. Ce fut
presque un miracle. Ma femme leur servit de guide  travers les
montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les
langes de la petite, comme plus en sret sous la protection de
l'innocence, une somme considrable, toute ma fortune alors. Je dus
rester dans mon wigwam pour empcher les soupons de peser sur ma tte.
Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'chapperais
point  la vengeance et je profitai des tnbres pour fuir. J'esprais
rejoindre la caravane des Visages Ples. Un matin,  la sortie des
montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide
qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute
de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre
femme, pour ma petite enfant,..... Hlas! malheureux! c'est pour
moi-mme qu'il et fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours
de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de
moi, je dcouvris,  quelques pas du ruisseau, sous un feuillage pais,
le corps ensanglant d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un
horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques
pas. O Ciel!  douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pense
amre traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi
vaincu: Les blancs que j'ai sauvs m'ont donc rcompens de mon
dvouement en laissant lchement massacrer la femme qui leur montrait le
chemin du salut. J'tais injuste. Les cadavres de six tratres sioux
gisaient un peu plus loin.

--Merci, Visages ples, mes amis, m'criai-je, vous l'avez venge!

Je me mis  chercher mon enfant. La nagane gisait prs de l'eau. Les
infmes l'auraient-ils donc jete dans le torrent, pensais-je? Ont-ils
eu honte de leur lchet? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant
au courant, pour qu'il l'emportt, le corps de l'innocente crature? Mes
recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que
l'amour m'avait donn.

Je fis  ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accs difficile,
sur la pente du ravin, o fleurissait un coin de verdure, o descendait
un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix
forme de deux btons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs
sauvages que je suspendis aux bras du divin emblme, et, aprs avoir
pri, je redescendis au fond de la valle. Quand je fus en bas, je vis
des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des
meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les
effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prire
du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons  ceux qui
nous ont offenss, me venait  l'esprit. Je retournai sur mes pas,
chassai les corbeaux avec ma carabine, runis les morts sur une mme
couche, et les couvris de rameaux en attendant la spulture. Comme
j'achevais ma tche pnible, deux des anciens de la tribu survinrent.
Ils venaient qurir les restes de leurs fils.

--Pourquoi, me demandrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la
Longue chevelure fait-il cela?

--Pour empcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants.

La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tu sa femme?

--Il le sait.

--Il le sait et ne se venge point?

--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que
j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal  ses ennemis.

--Nous voulons le connatre ce Dieu qui t'a dit de respecter les
cadavres des guerriers qui ont massacr ton pouse....

--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue
mon enfant?

--Ils l'ont jete dans le torrent.

--Pauvre petite! m'criai-je en pleurant.

--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de
savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pense me vint qu'une
mre seule pouvait s'imposer la tche de porter un enfant dans ses bras
 travers les prcipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil,
dans les dserts, pendant des mois entiers et  des distances
prodigieuses. Je ne pouvais non plus me sparer sitt de la tombe o
dormait la femme que j'avais tant aime. Je revins au campement avec les
vieux sioux. La colre des guerriers tait terrible  cause des pertes
qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui
m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris,
enferm, gard  vue. En vrit, l'aspect de la mort ne m'effrayait
nullement. Je souriais  la pense d'aller revoir les deux cratures qui
faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien  me juger.
Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamn, et
que j'allais tre excut le lendemain,  l'heure o le soleil sortirait
de la prairie. Le lendemain tait la fte anniversaire d'une victoire
sur les amricains, et les jeunes gens allaient se livrer  toutes
sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait  tirer de
l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel
serait dclar vainqueur.

La nuit arriva, cette nuit qui devait tre la dernire pour moi. Je
priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je
m'veillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin
qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, prs du
tombeau de mon pre. Ma carabine tait prs de moi. Je me rendis au pays
de l'or, sur les rives de l'ocan du soir.

Plusieurs des convis vinrent serrer la main du brave sioux, et
l'assurrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses
recherches.

Madame D'Aucheron, tout  fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de
fine batiste brod. La Langue muette rvait toujours. On et dit qu'il
n'avait gure cout le rcit de la Longue chevelure. Il avait
sournoisement mais obstinment regard l'impressionnable madame
D'Aucheron. Il venait de prendre une rsolution, et quand une rsolution
entrait dans cette tte-l elle ne devait pas tre facile  dloger.

Il avait toujours t pauvre et misrable, ce mystrieux Indien,
pourquoi ne serait-il pas riche  son tour? Est-ce que l'on est
ncessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment o la
fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie?




                                    XVII


Aprs la somptueuse collation quelques uns des convives se retirrent,
d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant,
d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirrent dans la petite
salle consacre  la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou
de diables sigeant dans les nuages.

Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des
yeux veills qui voulaient paratre rveurs, elle aborda le jeune
ministre.

--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement 
excution votre programme... comment dirai-je? d'conome?...
d'conomie?... d'conomiste?... Je m'y perds dans ces mots-l, et dans
cette chose-l aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.

Le ministre la regarda franc dans les yeux.

--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette
faveur.

--Vous tes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez
une chose.

--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire?

--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre.

--On ne peut pas toujours recevoir.

--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment....

--Non, ceux que l'on aime, peut-tre....

--Eh bien! que vous faut-il donc pour tre heureuse?

--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air
dsagrable.

--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de
l'influence indue.

--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre
cependant; vous comprenez-a, M. le ministre. S'il ne trouve rien 
faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil,
moi, l'existence  l'tranger.

--Il serait vraiment regrettable de voir disparatre une des toiles
qui rayonnent sur notre ville.

--Etoile, comte ou plante, elle disparatrait bien sr.

--Je ne puis, cependant, malgr l'extrme envie que j'en aie, vous
accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La
chose est grave. Je m'en occuperai.

--Srieusement? Vous ne l'oublierez pas?

--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en mme temps?

--Que je serais heureuse!

--D'tre oublie?

--Non, que mon mari ne le ft pas.

Le reste de la nuit s'coula rapidement, et quand les premires lueurs
de l'aube, perant les vitres des fentres, vinrent colorer d'un doux
clat les grands rideaux de damas, la dernire danse droula ses
gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue
commenait  teindre le feu des regards et la pleur succdait aux
teintes roses sur les frais visages de la jeunesse.

Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les
trottoirs glacs.

L'honorable M. Le Pcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite
tombaient de ses lvres serres par la colre.

--Me prfrer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je
l'pouse.... S'il n'tait pas riche comme on dit.... Tout de mme elle
est bien belle.

Quelqu'un le suivait de prs, mais il ne s'en apercevait point, tant il
tait absorb dans la pense de mademoiselle Lontine. Il la croyait
riche hritire et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses
rves, l'aiguillonnait comme un peron, les flancs d'un coursier. La
lutte ne lui faisait point peur; au contraire.

Il se trompait cependant. D'Aucheron s'tait dit riche et le monde
l'avait cru trs riche. Sa fortune idale faisait boule de neige dans le
champ de l'imagination.

--Je demande pardon  mon frre l'honorable ministre, dit tout--coup
l'individu qui le suivait, je demande pardon  mon frre si j'ose lui
adresser la parole.

Le Pcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il
l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tte.

--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre  qui je parle veut
pouser une belle jeune fille qui pleurait en coutant le rcit de la
Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre
homme. Plus on perscute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu
de la prairie que le vent attise.

--O veux-tu en venir? demanda Le Pcheur d'un ton brusque.

--Mon frre l'honorable ministre veut-il me dire s'il pouserait
mademoiselle Lontine, quand mme elle ne l'aimerait point.

--Pourquoi cette demande?

--L'indien peut tre d'un grand secours  l'honorable ministre.

--Comment cela?

--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le rvlera... mais
avant que huit jours soient couls, mon frre l'honorable ministre
remarquera un changement dans les manires de la jeune demoiselle, s'il
a confiance en l'homme des bois et le prend  son service.

--Es-tu sorcier?

--Mieux que cela.

--C'est bien, travaille, agis, va.

--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme
la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars.

--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il
fit mine de repousser l'indien et continua son chemin.

--Mon frre l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette....
Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je
promettrai.

--Ces sauvages, pensa le ministre, a parle au diable. Qui sait? Combien
te faut-il, face de cuivre?

--Peu de chose; dix piastres pour commencer.

--Pour commencer? Tu promets de bien finir.

--Cela dpendra du succs.

--Viens ici.

Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de
Montral.

--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'loignant.




                              DEUXIME PARTIE

                 LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE




                                      I


Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau charg de papiers,
crivait d'une faon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de
vente. Il se dictait tout haut.

Affaire de routine, car sa pense n'tait pas avec lui. Il s'arrta tout
 coup.

--Aprs tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'ge,
qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des
vieillards qui sont jeunes. Affaire de temprament.... C'est un fait,
je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme  vingt-cinq.

Il se remit  crire:

Et le dit acqureur dclare bien connatre la dite proprit et en tre
satisfait....

La plume resta le bec dans l'encre.

--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drle comme
je me sens troubl....

Il crivit encore:

Cette vente est faite  la charge par l'acqureur de payer,  compter
de ce jour et  l'avenir....

--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien.
Monsieur Le Pcheur est entr en guerre lui aussi. Un ministre contre un
notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on
entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant
toi.... Tu n'es ni trs jeune, ni trs beau, mais tu as de l'argent;
l'avantage est de ton ct. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu
gagneras la partie.... Oui, l'ide de la lutte me rveille.... Comment
se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne
me sois pas aperu plus tt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si
longtemps. La rose s'est entoure d'pines. On pourrait s'y piquer.
N'importe, elle la vaut bien la piqre.... Allons! soyons pre  la
cure, mais prudent. Pas de btise. Mettons nos adversaires sous nos
pieds en les comblant de faveurs. L'ide est ingnieuse. Vilbertin, ne
fais pas les choses  demi. Elle a voulu former avec moi une socit de
bienveillance, exploitons la socit. Il va m'en coter cher, mais si
l'on ne se refait pas en espces sonnantes, on se refera d'une autre
faon. La petite sera mon oblige et la famille qu'elle protge ne
pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur.

Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit
 marcher  grands pas dans son bureau. Le sang lui montait  la tte et
ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fivreuse
ardeur.

Il sortit.

--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats
brlants. C'est absurde de vivre l.  moins que l'on n'aime point.

Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure.

--L'amour aveugle, se dit-il en lui-mme! Depuis hier, je n'ai song
qu' elle.... Et pourtant j'ai des intrts  sauvegarder. Le salut
avant tout. Pas l'ternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est
vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher
de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent.

Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit
l'escalier qui conduit  la rue Champlain, puis entra dans le bureau de
monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre.

D'Aucheron tenait un bureau o l'on transigeait toutes sortes
d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal.

--Est-ce que l'on parle de ta soire? demanda Vilbertin.

--Un excellent compte rendu. Toute une colonne.

--De fait, le succs  dpass ce que l'on pouvait raisonnablement
attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux
principalement, ont marqu cette fte d'un cachet tout particulier.

--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.

--Certaines gens prtendent que tu n'as pas les moyens de donner ces
grands bals, sais-tu ce qu' ta place je ferais pour leur imposer
silence? J'achterais une maison sur la Grande Alle. C'est le lieu le
plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y btit des palais. Il y
a l une superbe demeure  vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller
de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as
gagn depuis dix ans.

--Je te dois beaucoup dj, et si j'allais manquer mon contrat avec le
gouvernement.

--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta
faveur.

--Tant que Lontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les
spculations n'avanceront gure.

La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron tait vaniteux.
Il savait que l'on blouit facilement le monde et que les sots--qui
comptent pour un trs grand nombre--n'ont d'estime et de respect que
pour les choses ou les hommes qui jettent de l'clat. Le conseil de
Vilbertin ne lui dplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en
parlerait  sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le
pousser, lui recommanda, de ne pas se hter et de faire de srieuses
rflexions avant de se dcider. Aprs avoir veill des dsirs de luxe
il faisait semblant de les combattre. C'tait une ruse. Toutes les
passions se rvoltent contre les obstacles. Il lui suggra aussi
d'acheter cette proprit au nom de mademoiselle Lontine, Quand on est
dans les affaires on ne saurait tre trop prudent.

En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-mme.

--Il va mordre  l'hameon.

Il revint  la haute ville par la cte de la Montagne et malgr le
froid, il avait des sueurs au front.

--Il est toujours malais de monter, pensait-il.

Rodolphe, grce  la scne que lui avait faite monsieur D'Aucheron,
tait rentr de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre
bien claire, mais peu chauffe, dans les mansardes d'une haute maison
de la rue St. George, prs du grand escalier. Il n'avait pas repos de
la nuit. Le dpit, l'inquitude, l'amour tourmentrent son me pendant
de longues heures. Le souvenir de Lontine le consolait cependant, et
les injures des D'Aucheron ne pesaient gure quand il les mettait en
regard de cet ineffable dlice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui
faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre
leur fille  cause de ses rsistances, et peut-tre, pousseraient-ils
la vilenie jusqu' la maltraiter. Voil ce qu'il faudrait empcher.
Comment l'enlever  son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer
vritablement une personne que de l'obliger  renoncer  ses habitudes
de bien-tre? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences,
et qui sait? elle finirait peut-tre par se lasser des privations
qu'elle aurait  subir. N'est-ce pas une folie pour un garon pauvre de
se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle tait si
bonne!... On pouvait avoir confiance.

Toutes ces penses le tenaient veill. Il s'endormit  l'heure o le
jour se levait.




                                     II


Les incidents de la soire de madame D'Aucheron furent cause de bien des
motions, la plus surprise, la plus trouble, la plus inquite de toutes
les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle mme.
Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente
tranquillit, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et
rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait.

--Ces rcits d'enlvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle 
son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux
aim que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait
peur maintenant.... Sont ils partis?

Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prtendit que ce
n'tait qu'un jeu des nerfs.

Lontine, s'tant mise au piano, jouait des motifs aims de Rodolphe et
chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique
sont les expressions de la douleur comme de la joie.

Madame D'Aucheron pensait:

--Elle ne l'oubliera pas aisment son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie
cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pcheur est
ncessaire. On ne touche pas  la belle mre d'un ministre.

--Ma Lontine, dit-elle, tu vas tre raisonnable, n'est-ce pas? tu vas
obir aux voeux de ton excellent pre, de ta petite mre qui t'aiment
tant; tu vas consentir  devenir madame Le Pcheur.... Voyons, sois
soumise et le bon Dieu te bnira....

La pauvre enfant ne rpondit pas, mais ses doigts tremblants
s'arrtrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un
soupir.

Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un
indien dsirait la voir.

--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reois point; je suis
malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne....

La servante obit.

--Mon Dieu! comme vous voil ple, petite mre, qu'avez-vous donc?
demanda Lontine....

--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu.

Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau.

--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantt, demain, tous
les jours s'il le faut.

--Est-ce la Longue chevelure, demanda Lontine? Vous savez? ce beau
sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-l.

--Ce n'est pas la Longue chevelure?... rpta madame D'Aucheron, qui se
remit un peu.

--Non, madame, j'en suis bien certaine.

--Peut-tre, aprs tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne
demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer.

Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons
dj se prsenta dans le salon. C'tait la Langue muette.

--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me prsenter ses
hommages. Il a vraiment du got et il est bien lev.

La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un sige. Il s'assit en
roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son _casque_ de chat
sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'tait bien la premire fois qu'il
se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques
instants sans parler.

--J'espre que vous ne regrettez pas d'tre venu  notre soire, demanda
madame D'Aucheron.

--A ta soire? oh non! l'on ne le regrette pas.

--Pourtant, reprit Lontine, il me semble que vous ne vous tre gure
amus....

--Gure amus...? Oh! oui, l'on s'est bien amus.

--Laissez-vous bientt Qubec?

--Laisser bientt Qubec? l'on ne sait pas.

--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nomm Langue
muette.

--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron.

--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non.

--Quand part-il?

--La semaine qui vient.... ou plus tard.

--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est
sans doute la gne.

Aprs une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par
rponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout  fait
remise de ses terreurs, s'avana vers la porte du salon pour le
reconduire.

--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle.

--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, aprs demain, et
encore....

Elle fit un pas en arrire et parut surprise.

--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....

--Pourquoi?

--Parce qu'il a bien des choses  te dire, vois-tu.

--Vous? mais qui tes-vous? Je ne vous ai jamais vu.

Elle s'tait remise  craindre.

--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est
comme l'oiseau qui revient  son nid quand la neige s'en va.

Le piano remplissait le salon de ses accords et Lontine n'entendait
rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa
chambre en proie aux plus vives inquitudes.




                                     III


Quand Rodolphe se fut ras, lav, peign, cravat, il tait bien prs de
midi.

--Quelle absurdit, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y
perd son temps et sa sant. Heureusement que cela ne m'arrive pas
souvent..... Je vais dner avec ma tante et ma cousine, pour les voir
d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini
cette soire....

Il fit comme il disait.

--O mon cher cousin, s'cria la jeune Ida, quand elle le vit entrer,
quel dommage que tu sois parti si tt! tu aurais entendu un rcit bien
intressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie 
ton pre et  ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt
ans.

Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'tait le notaire qui entrait.
Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de
chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle tait d'une
sant fort dlicate et ne sortait gure. Ida, sa fille, et l'instituteur
se mettaient de bon coeur  son service et graient fort bien les
petites affaires de la maison.

--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en
saluant profondment, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant
cette quittance.

Il tendait  sa locataire un papier soigneusement pli.

Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux.

--Mon loyer est pay jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise.

--Jusqu'au premier de mai, madame.

--Est-ce M. Duplessis?...

--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si
l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard.....
on verra. Je ne dis rien; cela dpendra....

Il essayait de rire, le notaire; l'effort tait visible.

Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements.
Rodolphe se joignit  elle pour fliciter le gnreux notaire. Ida
pensait qu'il tait bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur.

--Vous n'tiez donc pas srieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand
vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernire.

Le gros Vilbertin, un peu dcontenanc, rpondit cependant:

--Bah! un moment d'humeur, une parole sans rflexion. J'ai comme cela
des mouvements brusques, mais c'est l'corce qui est rude. Le coeur
n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne dteste point mes
semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres,
j'ai cherch comment je pourrais venir en aide  monsieur Rodolphe que
voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection,
aprs mademoiselle votre fille, cela se comprend.

--Et puis, qu'avez-vous trouv? demanda Rodolphe un peu sceptique?

--Aimeriez-vous  vivre  la campagne?

--Je me plais beaucoup  la campagne. La vie des champs a ses dlices.
C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les penses y sont
douces, les passions, tendres. On y est plus ignor, moins envi par
consquent. On y vit de peu. Le luxe insens des villes n'a pas encore
pntr partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne
recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres
de Dieu, il y a vraiment du bonheur  demeurer loin des villes.

--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, rpliqua le notaire, et
vos gots rvlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure 
Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonant, hier, la mort du mdecin de
l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pt le
remplacer. La clientle serait considrable. Je vous engage  prendre la
chose en considration.

--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est 
peu prs la mme partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pche
et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbciles qui se
tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures
entires, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher 
l'hameon. Ce qui fait que la chose est agrable, c'est qu'on ignore le
butin que le lac ou la rivire nous rserve. L'homme est ainsi fait que
rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir esprer
toujours ce qu'il n'aura jamais.

--Alors je vous conseillerais d'aller vous tablir en ces lieux. Vous
aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous
recueillerez, j'en suis sr, une excellente moisson de dollars.

--Et tu pourras te marier bientt, Rodolphe, ajouta madame Villor.

Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification.

--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hter trop en ces matires.
C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est
important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des
marmots pour le manger.

--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est l que
demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois
ans, fit joliment du bruit.

--J'tais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens gure de
cela. Est-ce que rellement cette affaire fit beaucoup de bruit?

--Beaucoup. Vous comprenez? un enlvement et un meurtre....

--Un meurtre? tes-vous bien sre qu'il y eut un meurtre?

--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu  la
rumeur.

--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor?

--Oui! il a pass deux ans  Lotbinire. Sa femme tait d'une extrme
habilet, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux
qu'elle faonnait. Avec des corces de frne teintes des plus belles
couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux
enfants, deux petits garons.

--Vous avez demeur  Lotbinire, madame Villor? reprit le notaire, sans
avoir l'air d'attacher d'importance  la rponse.

--Oui, monsieur; ma famille restait prs du domaine. La famille Houde.
Je suis la soeur de Lon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs
surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Lon! il est
mort des suites des blessures qu'il reut alors.... Rodolphe est son
fils.

--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intresse fort....

Votre mre vit-elle encore? monsieur Rodolphe?

--Non, elle n'a pu survivre  son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne
tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils....

--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille,
mais je n'tais pas riche et j'ai d conseiller  ma belle-soeur de la
placer  l'hospice, avant de mourir.

--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M.
Rodolphe?

--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que
mon pre avait apporte, l'enfant de son sauveur.... parat-il....

--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida....

--Tu l'as sans doute oubli, car j'ai d en parler devant toi, rpondit
madame Villor.

Trois petits coups furent alors frapps  la porte, et un beau vieillard
entra. C'tait le cur.

On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres
surtout. Il prit le sige qu'on lui prsentait et s'assit sans dire un
mot, lui qui abondait en paroles gaies et dtestait le silence en dehors
de son oratoire. Il prouvait certainement une surprise. Madame Villor,
en femme d'esprit, se hta d'ouvrir un champ  la conversation.

--C'est en vrit une bonne journe pour moi, fit-elle: la visite de mon
neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon
propritaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite
de mon cur qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles.

Le cur se tourna vers le notaire.

--Comment, monsieur Vilbertin, vous tes assez bon pour remettre 
madame Villor le prix de son loyer.

--Jusqu'au premier de mai prochain, rpondit le notaire en s'inclinant
respectueusement.

--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens,
continua le cur! J'avais appris que madame Villor allait tre mise sur
le pav et je venais lui offrir des consolations.

--Monsieur le cur, rpondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas
 pleurer, vous m'aiderez  bnir la Providence et  remercier comme il
le mrite ce bon M. Vilbertin.

--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que
je fais n'est pas grand'chose.

--Monsieur le notaire, dit le cur, vous avez comme le prtre, par votre
tat, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux.

--Oui, monsieur le cur, vous avez raison, cent fois raison, et je
commence  voir le meilleur ct de ma profession, le ct qui en fait
une espce de sacerdoce.

--Monsieur le cur, dit Rodolphe, je vais peut-tre aller me fixer 
Notre-Dames-des-Anges.

--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comt de Portneuf, sur la rivire
Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai t  la
pche maintes fois dans les lacs et les rivires d'alentour... le lac
des sables, le lac Franais, la rivire  Pierre, la rivire Tawachiche.
La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, a t dans le lac
Masketsy. On pchait sur un _cajeu_,  la mouche....Quelle belle pche!
C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes
entrs dans sa cabane, au bord de la rivire,  deux milles de
l'glise. Il pchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il
se soit mis  faire une pche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune
fille, Elmire Audet, dont l'enlvement a fait tant de bruit! et Clarisse
Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide,
sale, hargneuse, toujours la pipe  la bouche, souvent le verre  la
main... Et, comme a, tu vas aller demeurer  Notre-Dame-des-Anges?

--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.

--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans
mdecin se font rares.

La conversation roula pendant quelque temps sur diffrents sujets, et le
notaire, prtextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son
bureau. En s'en allant il songeait:

--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus
tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir
vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas,
on peut fort bien lever le prix des loyers, au printemps, et reprendre
sur dix locataires ce que l'on donne  l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas
un sot.... Et puis, il faut qu'il s'loigne mon rival.... mon rival!
C'est la premire fois de ma vie que je prononce ce mot menaant....
L'absence tue l'amiti. On a beau dire, il faut se voir souvent pour
s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chane quand ils sont
prs l'un de l'autre, par un fil quand ils sont loigns. Je vais
peut-tre me fourrer dans un gupier. Attention! Tout de mme le bien
trouve toujours sa rcompense. Je viens de faire une bonne action.... et
me voil ddommag au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de
prs, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire
la soeur de Lon Houde?.... Elle me parat avoir bonne mmoire....

Et le gros notaire, allant  pas courts et drus sur les trottoirs
glissants, s'entretenait ainsi avec lui-mme, parlant parfois tout haut
comme pour se mieux entendre.

Le cur ne pouvait comprendre quelle grce efficace avait touch l'avare
notaire. Il admirait les voies mystrieuses que le Seigneur connat pour
aller aux mes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de
publier sa bont. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa mprise.

Rodolphe se livrait aux esprances les plus douces. Il se voyait avec sa
jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres
chargs de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des
regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-tre,  son
tour, dans l'arne politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera
avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour
les deniers de Judas. Il tait trop profondment chrtien. Or les hommes
d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point  ces pierres
d'achoppement que la politique sme sur tous les chemins.

Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse o
son existence allait peut-tre s'couler. Il voulait revoir Lontine,
d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle
au milieu de la solitude ne lui serait point trop dsagrable.

Ida fut charge de porter un billet  son amie. C'est elle qui tait la
messagre de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancs se
faisaient d'ordinaire  la promenade, sur la rue St-Jean,  quatre
heures de l'aprs-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne
craignez rien, amoureux de tous les ges, de toutes les formes, de tous
les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les
secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrs l'un contre
l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu' la barrire,
et au del, sous les arbres pais de la banlieue; elle ne dira jamais
rien, si ce n'est au pote qui, du reste, devine tout, et au romancier
qui a le droit de tout savoir.




                                     IV


Le vieil instituteur et sa femme, assis  la porte du pole bourdonnant,
causrent aussi de la brillante soire de madame D'Aucheron.

--O quel talage de luxe! disait le pre Duplessis, quelle dpense!
"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a t pris  crdit_." Voil
comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains
plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un
morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent,
les autres pleurent et grelottent prs d'un foyer sans chaleur. Il est
bon d'tre tmoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les
pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en
adviendrait de tous ces gens heureux si les dshrits de la terre
n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de
rvolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde,
l'envie relverait sa tte de vipre, et, le moment favorable venu,
toute l'arme des misrables se prcipiterait sur les classes aises. Ce
serait le partage du butin aprs la bataille du luxe et de la vanit
contre l'indigence incrdule ou impie. Cette bataille et ce partage
pouvantables arriveront bientt si les aptres de la libre pense
continuent leur oeuvre diabolique.

--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur  sa femme, Madame
D'Aucheron m'a refus, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les
restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affams,
m'a-t-elle rpondu, et je leur donnerai  manger.--Comme s'il tait bien
ais de transporter ainsi des gens qui n'ont pas mme de vtements pour
se protger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus
qu'elle ne voudrait.

_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._




                                     V


Les indiens s'taient rendus auprs des ministres. Ils voulaient de
nouveau vivre en bourgade,  leur guise. Ils auraient leur conseil,
rgleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils
demandaient aussi une rserve assez considrable. La chose tait prise
en srieuse considration.

Aprs l'entrevue, l'honorable Le Pcheur avait accost la Langue muette.

--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?

--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille tait l,
l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller.

--Prends garde  toi; si tu m'as tromp pour avoir de l'argent, tu ne
m'chapperas pas.

--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.

--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?

--On y va, l, tantt.

Une heure ne s'tait pas coule qu'il se dirigeait vers le haut de la
rue St. Jean. Il pensait, la tte basse:

--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son pige.... Allons avec
prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus  craindre que le
serpent qui relve la tte.... Si le moyen ne russissait pas comme on
l'espre!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est
pauvre et personne ne le protgera. Il sera poursuivi partout; on n'aura
point piti de lui. Quelle vie misrable il mne! Comme elle est
heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus
longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive  l'aise. Si
elle ne veut pas tendre la main  l'indien son frre, elle verra ce
qu'il peut faire.

Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Lontine qui marchaient
lestement paule contre paule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des
souffrances de l'autre jour et btissaient avec des rayons leur chteau
de Notre-Dame-des-Anges.

Il entra. Madame recevait, bien malgr elle cependant.

Le prambule fut court.

--Le sioux a racont, l'autre soir, commena-t-il, une histoire qui t'a
bien impressionne, hein?

--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, trs sensible, et nerveuse,
oh! trs nerveuse, rpondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.

--Avais-tu peur que la jeune fille ft dvore par le feu de la prairie?

Madame D'Aucheron ne rpondit pas immdiatement.

--Le danger tait grand, dit-elle enfin, et son lche compagnon n'avait
pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi,
tout abandonn pour le suivre.

A son tour l'indien resta muet. Aprs un assez long silence il reprit.

--On serait curieux de savoir o elle est cette jeune fille.

Madame D'Aucheron fit un mouvement des paules.

--Tu ne pourrais pas le dire? recommena-t-il.

--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?...

--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la
fille de ton mari, hein?

Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle
crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il
n'tait pas familier avec la langue franaise. Elle rpondit:

--Ni la fille de mon mari ni la mienne....

--Oh! elle doit tre la tienne, affirma le sauvage.

--Vous oubliez que vous tes chez une femme respectable et que vous
n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec
dignit.

--L'Indien, va! ne connat pas beaucoup les usages du monde.

--Eh bien! apprenez que vous faites l un vilain mtier.

--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la
fille de ton mari.

--C'est de l'insolence!

Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle.

--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle
serait mre, hein?

--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.

--Elle s'est spare de l'Abnaqui aux Montagnes Rocheuses? continua
Sougraine.

--Demandez  ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je.

--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit tre quelque
part, hein?

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose  l'indien.

Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprt bien qu'il
s'agissait de lui mme.

--A vous? balbutia-t-elle.

--Ah! oui...  moi.

Il tendit la main comme pour l'arrter, car elle se retirait.

--Ne me touchez pas! dit-elle.

Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus
parler. Elle sentait que chaque mot htait un fatal dnoment.

--Je suis fatigue, reprit-elle; je vous laisse.

--Attends donc, rpliqua l'indien, on va parler de Sougraine.

Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme.

--De grce, laissez-moi; vous reviendrez.

--Tu l'as connu?

Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le
marbre.

--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus
sous la vieillesse ride de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as
aim l'autrefois?...

Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant  genoux les mains jointes....

--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point!
ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh!
piti! piti!...

Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire mchant plissait
le coin de sa bouche.

--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien 
personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai chang mon nom
autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grce!
soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour pass....
Montrez-vous gnreux; vous aurez votre rcompense, oui vous l'aurez
grande, je vous le promets.

--On va faire des conditions, rpondit l'indien, avec un flegme
dsolant.

--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai
gnreuse. Vous verrez que je serai gnreuse.

--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....

--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche,
mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu
vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras,
n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici,
tu ne serais pas  l'abri toi-mme. Tu sais, la justice veille toujours.

--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas
coupable aprs tout. Et puis, il n'a rien  perdre... qu'une vie de
peines et de misres.

--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez?

--Oh! l'on n'est pas prt  partir. En attendant, il lui faudrait bien
cent dollars.

--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je
vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez
loin.

--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-tre
la fille de l'indien....

Madame D'Aucheron fit un geste solennel.

--Il faut qu'elle pouse le ministre, tu sais. L'indien a promis
cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi
aussi.

--Je le dsire de tout mon coeur, rpondit madame D'Aucheron... mais
elle aime un jeune mdecin et ne veut entendre parler de nul autre.

--A toi de lui faire comprendre cela, coute! sinon....

Il sortit, emportant un bon  compte sur les premiers cent dollars, et
tout fier du succs de ses dmarches.




                                     VI


Lontine  son retour  la maison, trouva sa mre tout en pleurs.

--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mre? demanda-t-elle, il n'y a
pas longtemps je t'ai laisse tout  fait joyeuse.

--Puisqu'il faut te l'avouer, Lontine, c'est  ton sujet que je pleure.

--A mon sujet?

--Oui, c'est ta rsistance  nos volonts qui va me faire mourir de
chagrin....

--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?

--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pcheur.... et quelle
belle position tu occuperais dans la socit!

--Je n'aime gure les grandeurs, et les jouissances intimes de la
famille ont plus de charmes  mes yeux que l'clat des ftes mondaines.

--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le
faut.....

--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.

--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'tablir,
pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras
plus tard.

--Laissez-moi donc le chercher o mon coeur espre le trouver.

--Je t'en supplie, Lontine, obis, fais le sacrifice de ta volont et
le bon Dieu te bnira; oui, mon enfant, il te bnira.

En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa
fille et dposait un baiser sur son front pur.

--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien rcompense de ton
dvouement, va! tu sais: Pre et mre tu honoreras afin de vivre
longuement....

Lontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rves d'or
qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en
aller comme la fume sous le souffle de la tempte. Elle n'osait croire
que l'ambition seule pt donner  sa mre une pareille tnacit. Elle
devinait un mystre et craignait de le dcouvrir. N'y a-t-il pas des
mes nes pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur
pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie,
esprances, flicits, tout, tout, pour ceux qui m'ont comble de biens
depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....

Elle s'chappa des treintes de sa mre et se renferma dans sa chambre.
Elle se jeta  genoux. Les mains jointes, les yeux levs vers le petit
crucifix d'ivoire qui surmontait la tte de son lit blanc, elle
implorait celui qui s'est sacrifie pour sauver le monde. Pauvre enfant,
comme elle souffrait! comme elle priait!

Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.

--Elle ne se rvolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du
chagrin, versera des larmes, mais finira par cder. Le chagrin passera,
les larmes se desscheront, et elle sera madame Le Pcheur.

Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tte remplie de projets
insenss. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures.
Il aurait des cochers en livre, comme d'autres qui ne sont pas plus que
lui. Il fallait blouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec
les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut
bien avoir sa part de la cure. Il souriait en songeant  l'tonnement
des nafs qui l'avaient vu battre la pav jadis et qui n'avaient pas su
faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de
notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gteau,
il entrerait dans la socit. Il le savait et comptait l-dessus. Il
n'avait pas une fille  jeter en pture  une des sommits du monde
politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possdait des
pices d'or et cela valait autant.

Madame D'Aucheron, qui n'tait pas moins vaniteuse que son mari,
approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter 
ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle
demeure.

Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la
mdaille, et, quand ils achtent, ils n'ont pas l'air de se douter
qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gt par
une pense triste.




                                     VII


A l'heure du souper, comme on se mettait  table, le professeur
Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgr la
servante qui voulait aller prendre les ordres de sa matresse.

--Je suis invit, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me
trouve en retard. _Au reste, les premiers  la table sont les derniers 
l'ouvrage._

Quand il tait avec ses protgs il devenait hardi, presque gouailleur.
Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.

Madame D'Aucheron se prsenta, suivie de prs par son mari. Elle tait
de bonne humeur  la perspective de la belle maison, des chevaux et des
voitures qu'on allait acheter.

--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que
vous m'amenez-l, dit-elle en minaudant, mais enfin....

--Ce sont ceux-l que Notre Seigneur choisissait, repartit le pre
Duplessis.

--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame
D'Aucheron.

--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est 
vous, les riches,  nous aider  y revenir.... _C'est songer  soi que
de secourir les malheureux._

Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.

--Notre Seigneur les faisait asseoir  sa table, murmura le professeur.

Il fut entendu.

D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il tait tout ragaillardi ce
soir-l. Il approuva vivement:

--Pas mal donn, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape,
femme paenne!

Madame D'Aucheron rpondit, en faisant une moue significative:

--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....

Elle acheva par un geste non moins significatif.

--Ce sont de braves gens, allez! reprit le pre Duplessis.

--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir 
ma table. Je n'ai pas dj trop d'apptit....

--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'apptit, je vous le jure, surtout,
la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les
jours.

--Je crois que Lontine m'a parl de cette vieille femme. Elle vit
seule?

--Toute seule dans une petite chambre mal claire, mal are, mal
chauffe.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup
souffert.

--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui
souffrent encore!

--C'est vrai, mais celle-l plus que bien d'autres, parce qu'elle a
souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses
enfants!... Vous savez, une mre qui se voit dlaisse de ses enfants,
c'est cruel, allez!....

Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation,
pensa  Lontine.

--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-tre qu'elle sera contente de
voir sa vieille protge...

Et elle courut  la chambre de la jeune fille. La porte tait ferme.

--Lontine, cria-t-elle, le pre Duplessis nous a amen des convives:
six pauvres. Si tu aimes  les voir, descends, mon enfant. Les pauvres,
tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....

A cette dernire parole, Lontine ne put s'empcher de sourire  travers
ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lvres les paroles les
plus sacres deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron
baigna dans l'eau froide son front ple et ses yeux rougis afin de
dissimuler mieux les chagrins dont elle tait accable, puis elle
descendit  la salle  manger o se trouvaient ses parents et
l'excellent instituteur.

--O sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.

Elle savait bien qu'ils taient  la cuisine. Madame D'Aucheron se hta
de rpondre:

--Ils sont attabls en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien
servis.

Lontine descendit  la cuisine et prit la place de Catherine.

--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi
faire.

Jamais ces dshrits de la terre ne firent un aussi bon dner. Ils
riaient, pleuraient, chantaient tour  tour ou  la fois, comme dans une
orgie. L'orgie de la charit et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent
fini leur agape, Lontine les fit monter au salon, se mit au piano et
trouva, pour les rjouir, des harmonies d'une suavit toute nouvelle,
des chants d'une incomparable douceur. Elle tait inspire par sa
profonde douleur et sa foi nave. Les six pauvres qui l'entendaient
croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mlodies
clestes se prcipiter vers eux.

Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon
pour tre tmoins des motions de ces gens misrables  qui les dlices
de la terre taient refuses.

Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.

--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la
tte, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore
plus beau que cela!

Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:

--Je l'ai entendue quelque part.

Elle cherchait dans ses souvenirs.

--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mre Marie. Je
chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.

--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix casse, en
regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sr; mais pas souvent
peut-tre, ni longtemps, car mes pieds achvent leur course. Je me vois
aller vite  la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime
et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.

--Ne dites pas cela, mre Marie, reprit vivement Lontine, vous avez de
bons amis.

--Je veux dire que je n'ai plus de famille.

--Vous avez la famille des mes charitables, observa Duplessis, c'est la
meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire
souvent de l'eau sont rarement  sec._

Madame D'Aucheron paraissait mal  l'aise. Elle aurait bien voulu dire
quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas dcemment garder plus
longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant
soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.

--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la
mre, et je suis sre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui
recommande chaque jour de bien s'informer de l'tat de votre sant, de
vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards,
et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.

Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.

--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chre Dame!

--Moi? fit madame D'Aucheron.

--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complte..... Il me
semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la
malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....

Et la vieille femme fondit en larmes.

--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indiffrence des mes
gostes, elle est morte?....

--Morte? peut-tre... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a t
enleve par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.

Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un
effort surhumain pour ne pas se trahir.

--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il
continua:

--Etes-vous la mre Audet, de Notre-Dame-des-Anges?

--Vous connaissez donc mes malheurs? rpondit la vieille femme.

--L'affaire a fait du bruit dans le temps, parat-il, et d'aprs ce que
nous a racont un sauvage de l'ouest, votre fille se serait spare de
son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des
voyageurs canadiens.

--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait d savoir
que le coeur d'une mre pardonne toujours; elle aurait d venir se jeter
dans mes bras. Oh! comme j'aurais t heureuse!...

Elle se mit  sangloter de nouveau.

--Chante donc, Lontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une
contenance. La jeune fille rpta plusieurs romances dont les paroles
s'adressaient  Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrme
bont des D'Aucheron, le pre Duplessis ramena ses pauvres  leurs
tristes rduits.

Alors madame D'Aucheron dit  sa fille:

--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son ge,
vois-tu, les motions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours 
domicile. Sans compter qu'il y a plus de mrite  visiter les pauvres
qu' les faire venir chez soi.

Elle tait contente d'avoir trouv cette ide-l.




                                    VIII


Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pcheur vint
prsenter ses hommages  madame et  mademoiselle D'Aucheron. Il tait
lustr, bross, pimpant, jaseur. Il tait confiant dans son toile et
croyait au pouvoir du sauvage.

Lontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout  fait. Il
en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'tait de bonne guerre que ne
pas se livrer  la premire sommation. La mlancolie rpandue sur sa
brune figure lui donnait un charme inaccoutum. Il l'aimait mieux comme
cela, avec une teinte de tristesse. C'tait moins vulgaire. Il osa mme
faire allusion  l'poque du mariage. Elle pencha la tte comme une
victime qui se rsigne. Il aimait cela, la rsignation chez une femme,
et trouvait que c'tait une belle vertu.

Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui
avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une
voiture d't, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux.

--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma
fille.

A son retour, il trouva Sougraine  sa porte, parmi les solliciteurs qui
font pied de grue. Il le reut assez mal, car il pensait n'avoir plus
besoin de lui. Il s'tait videmment fait un travail dans l'esprit,
sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son
cours elle irait d'elle mme et le sillon se creuserait davantage chaque
jour. Il en tait quitte  bon march.

Sougraine insista et ses raisons n'taient pas sans valeur.

--On peut dfaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois gnreux envers ceux
qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la
vengeance est une plus belle chose encore.

Le ministre souriait.

--On verra, rptait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas
raisonnable. Tu reviendras quand je serai mari.

Il ouvrit la porte.

--Le mariage n'est pas fait, va! rpondit Sougraine, en sortant.

--J'ai peut-tre tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux
valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable!




                                     IX


Avant de venir  Qubec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des
villages chelonns sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa
fille tant regrette. Il avait visit le canton iroquois du Saut St.
Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abnaquis
de la rivire Saint Franois. Nulle part il ne recueillit ces agrables
rumeurs qui font natre l'esprance et soutiennent le courage. Il se
rendit  Notre-Dame-des-Anges, sur la rivire Batiscan. Les gens de
l'endroit se souvenaient  peine de l'enlvement d'Elmire Audet. Le pre
de la jeune fille tait mort; ses frres et ses soeurs travaillaient
dans les fabriques amricaines, et la mre, vieille et souffrante,
s'tait rfugie l'on ne savait o. Quelques Abnaquis de la rivire
Bcancour lui apprirent, aux Trois-Rivires, que Sougraine comptait des
parents parmi eux. Il avait mme laiss deux enfants, deux petits
garons, chez un de ses beaux-frres. L'un de ces enfants mourut fort
jeune: l'autre tait devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit  la
campagne. Mais l'on ne savait plus o il demeurait. Quant  la jeune
fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il tait, en
diffrent temps, arriv des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de
la Californie, mais on ne savait plus gure o les retrouver.

La Longue chevelure suivit ces indiens  la rivire Bcancour.

Les Abnaquis, disperss parmi les blancs, songeaient  se runir pour
de nouveau vivre en tribu, comme par le pass. Ils dsignrent le chef
Metsalabanl, Thomas et plusieurs autres des plus considrables pour
solliciter, auprs du gouvernement, l'autorisation de se rorganiser et
d'aller demeurer sur des rserves. La Longue chevelure s'achemina vers
Qubec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe
St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chane des
Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud,
fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus
doux des Etats Amricains.

Le hasard le conduisait: le hasard ou plutt la Providence, cette force
mystrieuse qui nous pousse  notre insu, par une voie trange, vers un
but que nous n'apercevons point.

Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.

Souvent le souvenir de ses enfants s'tait rveill dans son coeur. Les
folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas
touff pour toujours, au temps de leur closion, la sollicitude
paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se
faisant tour  tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'garait dans
les villes, au milieu des flots d'aventuriers apports, comme des
paves, de tous les coins du monde, flnant au soleil ou dormant 
l'ombre, vidant la choppe de bire dans les tavernes du sous sol, ou
grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant
qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes
champs couverts de mas d'or et les prairies vertes comme des mers
profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, 
tout ce qu'il avait aim, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il
se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupires. Ses
enfants surtout, ses deux petits garons, comme il aimait se les
rappeler! Il voquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui
dans la fracheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les
voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix
dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il
voyait encore tinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.

Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le
croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient
peut-tre oubli son nom.... Oublier le nom de son pre!.... Ah! comme
il et donn cher pour les voir, n'aurait-ce t qu'un instant. Comme
ils devaient tre changs! Ils taient devenus des hommes. Oui, ses
petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son
dshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le
monde o il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils
protgs fidlement? Vivent-ils pauvres, dcourags, misrables, ou
bien, dominant la fortune par leur nergie, se sont-ils fait une bonne
place au soleil?... Pauvres enfants!

Il les reverra. Aprs plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner
dans la patrie. La vengeance doit tre satisfaite et l'expiation assez
grande. Et puis, on n'a peut-tre pas retrouv le cadavre de sa
femme.... Et, si on l'a retrouv, il n'a peut-tre pas t reconnu....
Qui peut l'accuser aprs tout, lui Sougraine, d'avoir tu sa femme?....
Il a t bon, trop bon, peut-tre, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne
fallait pas retourner  St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas
accus. Ses enfants auraient jur qu'il ne l'avait pas tue. Ils ne
savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive
o tait reste leur mre.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise
d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....

Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement spar, qu'tait-elle
devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme lgitime, et des rayons de
flicit tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obi 
cet imprieux tranger et de s'tre spar d'elle. Elle tait la femme
d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision
infme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aim... O
chtiment! l'amour qui se change en haine.

Toutes ces penses venaient souvent  l'esprit de Sougraine et ne lui
laissaient gure de repos. Elles le fatiguaient, elles branlaient ses
premires rsolutions, comme le pic du travailleur branle et dmolit le
mur qu'il frappe incessamment.... Il rsolut enfin de revenir chez les
siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.

Il s'aventurait donc maintenant comme fantme dans les rues troites de
la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air,
interrogeant rarement et discrtement. Il n'avait pas os se rendre
directement  Bcancour, crainte de quelque msaventure. Metsalabanl
tait peut-tre encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet
endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il
fallait s'assurer auparavant des dispositions des frres indiens.

Il rencontra les dlgus de la tribu et put se joindre  eux sans
veiller de soupons. Il se fit appeler la Langue muette.




                                     X


Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour
la premire fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs
qu'il avait jadis sauvs de la mort. Le lendemain, un habitant d'une
paroisse loigne l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le
voyage de la Californie. Il savait peut-tre quelque chose. Vain espoir.
Ce voyageur avait travers les Montagnes Rocheuses deux ans aprs Houde
et Prusse. Ils les avait vus cependant, l-bas, et avait travaill avec
eux dans les mines. Leroyer revint  Qubec. Il lui semblait, malgr
tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumire, s'ouvrait devant
ses yeux. Une confiance inaccoutume remplissait son me et il prouvait
d'tranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor.
S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-tre
aurait-il trouv sa fille aujourd'hui....

Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant  sa cravate, car il
tait cravat comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux o
scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large
charpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou,
comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles,
enfona sur sa tte un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le
jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.

Rodolphe tait sur le chemin de Saint Raymond.

Le professeur  l'cole normale, qui ne perdait pas une occasion de
faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'excution
d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un mdecin en cet
endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous
savez. Il courut chez madame Villor, qui dpcha sa fille  Rodolphe. Il
fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure
aprs le jeune mdecin tait en route. Saint Raymond tait bien plus
avantageux que Notre-Dame-des-Anges.

La Longue chevelure pensa qu'il devait aller prsenter ses hommages 
madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait
mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.

Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous
trois dans le salon, en face d'un tre flamboyant, taient engags dans
une conversation fort anime.

Il s'agissait encore du mariage de Lontine.

--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je
parle je veux tre cout; je dois l'tre. Il faut que ce mariage ait
lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engag ma parole; il y
va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pcheur me promet
une place de conseiller lgislatif. On dira: si jeune et dj
conseiller! Pas d'lection  subir. On se moque du peuple. C'est la
couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et prjuge....
Le titre d'honorable jusqu' ce que mort s'en suive... jusqu' la mort,
je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pcheur me l'a dit et je
le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connat
apprend aux autres  le connatre.... Ton mari ministre, ton pre
ministre, ma Lontine, est-ce assez de chance comme cela?

--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi
serais-tu rcalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce
que tu as?

--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout--coup
blesse, suis-je donc un objet de commerce?

--L'entends-tu? s'cria le futur conseiller lgislatif.

--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la rvolte dans une me que je
me suis efforce de rendre anglique.

--Pardon, fit Lontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous
dois.

Elle se mit  regarder jouer les flammes lgres du foyer qui
s'lanaient en flches ardentes vers la chemine; son me aussi, dans
ses brlantes aspirations, s'lanait vers un avenir encore rempli de
tnbres.

Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se prsenta. Il s'aperut
qu'il arrivait un peu trop tt ou un peu trop tard. Il y avait du
mcontentement sur les figures, de la gne dans les manires.

--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.

--Ce n'est pas sr, cela, pensa le sioux.

Quelques instants aprs, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur
d'tre indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle
tait en retard dj.

Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Lontine.

Il n'tait pas gn avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au
reste, il tait le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie
sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.

La prsence du sioux ne comptait point  ses yeux....

--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.

--Un mariage heureux, ajouta sa femme.

L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas os se mler 
cette conversation.

--Elle fait bien quelques petites rsistances, observa madame
D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne
pas consentir  cette splendide union.

--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet,
reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.

--Je sais que dans votre socit civilise, remarqua alors le siou, il y
a des mariages de convenance que l'on ne connat pas chez nous, dans nos
forts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position,
nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez
souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le
coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empcher de rechercher
l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possde pas par le mariage il le
possdera malgr le mariage.

--Vous tes nafs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme
d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses srieuses. Il
y a longtemps que la civilisation l'a mis  sa place. C'est l'gosme
qui prime tout, mais un gosme revu et corrig: le soin de son
bien-tre. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouv ce
mot. C'est trs large et trs juste. Songez-y. L'amour! c'est un
passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai
trouv ce mot-l aussi. Il a son application.

--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manire de
voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre cong.

--Elle est jeune, rpondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans
les vieilles ides, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les
nouvelles.

Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami.
Il se mit  parler affaires. L'achat de la maison de la Grande alle
tait chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le
reste, d'un coup de d. Tous les spculateurs ont des veines de chance;
on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux ferms. Il y en a
comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.




                                     XI


Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor.
Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre
 la main et paraissait toute trouble. La Longue chevelure exposa le
motif de sa visite. Il tait tellement mu que sa voix tremblait comme
celle d'un vieillard.

Lontine et Ida disaient:

--S'il pouvait retrouver son enfant!

A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut
chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main 
son front. Ida pensait:

--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume.

La Longue chevelure semblait dcourag.

--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mre?
demanda mademoiselle Ida.

--Je ne sais pas, fit madame Villor, agite par une motion trange.

--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille.

--Rodolphe!... exclama Lontine, qui ne pensait qu' son ami....
Serait-ce un malheur?

Et elle devint toute livide.

Madame Villor fit signe que non.

--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mre.
Voyons, il faut tout savoir, continua Ida.

Elle prit la lettre d'une main fivreuse et lut vivement  haute voix.

"Malheur  vous! malheur  votre fille! malheur  Rodolphe! si jamais
vous dites un mot  qui que ce soit, vous entendez bien?  qui que ce
soit, au sujet de la petite fille sauvage amene des Montagnes
Rocheuses, par votre frre, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous
avez eu votre part de l'argent...."

La figure d'Ida qui s'tait colore tout  l'heure, sous les coups de
fouet du sang, devint d'une pleur extrme  la lecture de cette
dernire ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder
d'avance. Elle tait blesse au coeur. L'oeil de madame Villor
tincelait.

--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de
l'argent.... Mensonge! horreur!

Les deux jeunes filles se levrent spontanment tout heureuses de cette
nergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor tait une
femme d'une grande probit, et il leur tait pnible de voir sa vertu
subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien 
craindre de cette lche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce
qui vint  leur pense. La pauvre femme comprit cela aussi.

--La jeune enfant, commena-t-elle, je l'ai... elle a....

Sa langue tout  coup embarrasse balbutia des mots incohrents.

--Qu'avez-vous donc, mre, s'cria la jeune Ida, qu'avez-vous donc?

Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc
des motions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde
perscution, la pense de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille
chrie, tous ces fantmes qui se prcipitent,  certaines heures, dans
les imaginations vives et bouleversent les tempraments faibles,
l'avaient brise de mme que l'orage brise une plante dlicate, et elle
gisait l comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en
pleurs crirent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prtre
et le mdecin.

La Longue chevelure sortit dsol. Y avait-il eu un drame sur le berceau
de sa fille comme sur la tombe de sa femme?




                                    XII


Le notaire Vilbertin, de retour  son tude, se livrait aux charmes de
la rverie. L'exercice tait nouveau pour lui. Il n'avait jamais song
qu' grossir son trsor,  bien arrondir sa fortune, et cela tenait de
la prose plutt que de la posie. C'tait un travail, non une
rcration. Aujourd'hui un nouveau rve hantait son esprit. Il se
sentait dominer par une mystrieuse puissance, il y avait un
envahissement de tout son tre par une passion trange, et il et voulu
s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le rveil. L'image
de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses
yeux ferms. On voit mieux sa pense quand on ferme les yeux. On dirait
qu'on regarde en dedans.

Il n'tait pourtant pas sans inquitude, le gros notaire, et plus il
devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses
dsirs. Le ministre tait un rival formidable. D'Aucheron le laissait
bien voir. Il tait jeune, lgant, galant, sur la voie de la fortune,
arriv aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile 
supplanter. Il ne le redoutait gure, celui-l. Il comptait un peu sur
la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder
longtemps  se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer
une dclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune
fille. Il sentait maintenant un vide norme dans son existence. Il ne
s'tait jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la
traiterait avec bont! Il aurait du plaisir  satisfaire ses caprices,
car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne
vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-mme que les annes
glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les
rides--il tait quelque peu rid--les rides s'effaceraient sous les
baisers de la jeunesse.

Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres
sur sa face ronde.

--O amour! amour! soupira-t-il.

Et sa main cherchait  comprimer les battements de son coeur.

Une voiture attele de deux chevaux fringants s'arrta devant sa porte
et une dame enveloppe de riches fourrures descendit aussitt.

Les rves couleur de rose du gros notaire s'envolrent comme des oiseaux
qu'pouvante un coup de foudre, et des penses plus pratiques arrivrent
alors.

--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans
le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande
alle, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les
voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela
fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un
emprunt.

Il n'eut pas le temps de pitiner davantage sur l'amiti de son intime,
la visiteuse entrait.

--Comment vous portez-vous, depuis tantt, mon cher notaire?

--A merveille, madame,...  merveille! En vrit, je vous le dis, on
rajeunit; ma parole, on rajeunit.

--Que vous tes heureux, vous!

--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du
temps, je l'espre. Vous tes demeure jeune, frache, aimable comme 
dix-huit ans.

--Vous tes trop flatteur pour tre vrai. Dans tous les cas si j'ai eu
du bonheur dans le pass, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du
chagrin.

--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout  l'heure... vite,
contez-moi . Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur.

--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me
faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander  mon mari.
C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose
secrte, bien secrte. Je vous rendrai moi-mme cette somme avant
longtemps...

--Eh! juste ciel! chre madame, voil pourquoi vous n'tes pas heureuse,
vous, parce qu'il vous faut cent dollars?

--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon
mari vous en a parl il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de
Lontine. Elle est d'un enttement ridicule. Elle s'obstine  repousser
l'honorable M. Le Pcheur. C'est vraiment dcourageant. Il faudra bien
qu'elle cde cependant. Je l'ai dans la tte, son pre aussi. Elle s'est
prise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'tablir  la
campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par
s'oublier.

--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espre.
Et ce mariage avec le ministre se ferait bientt?

--Le plus tt possible.

--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serr. Madame, ajouta-t-il
tout haut, ma bourse est  votre disposition. Je ferai, pour vous tre
agrable, tout ce qu'il est possible  un galant homme de faire, et je
serai discret par dessus le march! mais si un jour j'ai besoin de vous,
vous m'aiderez, n'est-ce pas?

--Comptez sur moi, monsieur le notaire.

Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.

--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle.

--Non? comment cela?

--Aprs la lecture d'une lettre, parat-il, elle s'est vanouie, puis
elle a t frappe de paralysie. Elle ne peut plus parler.

--Et que disait cette lettre?

--Cette lettre? je ne le sais pas.

--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-tre la
joie....

Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attel
de deux chevaux. Le cocher, un norme bonnet de peau de loup sur le
chef, un paletot  trois collets sur le dos, conduisait firement
l'attelage. Il semblait n cocher, car il y en a qui naissent pour
conduire comme d'autres pour tre conduits. Secret du destin.




                                    XIII


La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait
veiller la curiosit. La curiosit veille le soupon, et le soupon
est le plus obstin comme le plus sournois de tous les dnicheurs de
choses louches. Il ne dsirait qu'une chose: aller vivre et mourir
tranquille,  l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit loign. Pour
arriver  ce terme heureux de sa destine il avait besoin d'argent, et
son ancienne amie lui en donnait  pleines mains. Il le fallait bien.
Elle tait  sa merci. Il n'avait qu' dire un mot et tout tait fini
pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre
femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle et voulu le
charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses,
pourvu qu'il s'loignt, pourvu qu'il dispart  jamais.... Ses nuits se
passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se
distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer
ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'tourdissaient un peu.
Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de
sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde
pouvait les entendre. Mille penses lugubres l'absorbaient. Ses amies se
raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la
D'Aucheron? diraient-elles, et elles clateraient de rire. Des sueurs
froides mouillaient son corps convulsivement agit. Son sommeil avait
quelque chose de plus pnible encore, car elle ne pouvait point chasser
les sombres visions qu'il lui apportait.

Elle remit  Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au
notaire.

--Voyons, dit-elle, sois gnreux enfin, pars, ne me condamne pas  un
plus long supplice; j'en mourrai, bien sr.

--Ecoute, tu ne veux pas dire  l'indien o est son enfant.... As-tu
peur qu'il l'enlve comme il t'a enleve autrefois?... Si c'est Lontine
on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on
l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et
ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton pre... et ne pas pouvoir
mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander
une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela...
Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera
rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garons, tu sais? il
faut qu'on les retrouve eux aussi....

--Je vous l'ai dj dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu
notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris  l'hospice des
soeurs de la charit la jeune fille que vous voyez avec nous.

--Eh bien! coute, l'indien ne partira pas, except si tu lui donnes
encore de l'argent, beaucoup d'argent.

Le mal rpugne d'abord  toute personne, quelque perverse qu'elle soit,
parce qu'il est de sa nature oppos  Dieu. L'me est faite pour Dieu et
son premier mouvement doit tre pour le bien. La lutte s'engage bientt
 cause de notre libert d'action. Nous succombons souvent parce que
nous coutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les
considrations suprieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la
foule grossire, les ivresses de la chair.

L'on cherche naturellement  se dbarrasser de l'ennemi qui nous
perscute. Madame D'Aucheron songeait  se dfaire de Sougraine et se
mettait l'esprit  la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle
n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant
pas supporter toujours cet affreux tat de chose.




                                    XIV


Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la cte leve
qui domine le village, au sud, il s'arrta pour embrasser d'un coup
d'oeil les jolies maisons groupes dans la valle, sur le bord de la
rivire. Le clocher de l'Eglise tincelait au soleil et cent colonnes de
fume montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.

--Lontine aimera bien ce potique endroit, pensa-t-il; comme nous
serons heureux ici!

Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un
ruban d'argent  travers les montagnes bleues, et les grelots veills
tintrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des
chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.

--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend vritablement
heureux. Je n'aurais pas song  venir planter ma tente dans cette
ravissante oasis. Mon vieux Qubec je ne te regretterai gure. Le rve
de mon enfance va donc se raliser: une retraite paisible sous les bois,
une chaumire sur le bord d'un ruisseau, une femme adore prs de moi.

Il lui tardait de voir Lontine pour lui dire comme ils auraient du
bonheur l-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il
pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.

Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrter la
voiture  la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir.
Il l'embrassa, couvrant d'un frimas lger ses lvres roses.

--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne
nouvelle.

--Triste nouvelle, cousin rpondit-elle, et elle se mit  pleurer.

Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.

--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....

--Bien malade, mon cher Rodolphe.

Et elle le conduisit au lit de sa mre.

La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses  la vue de son neveu,
et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.

--La paralysie, fit le jeune mdecin en branlant la tte.

Ida n'osait parler.

--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que
je le sache.... Il est plus facile de gurir une maladie quand l'on en
connat les causes.

Ida lui raconta comment l'accident tait arriv, car c'tait bien comme
un accident, cette maladie subite.

Rodolphe ne pouvait revenir de son tonnement. D'o partait le coup? Qui
avait intrt  cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y
avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute
en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de
son pre,  lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amene de
la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait
parler! Il faudra bien qu'elle parle....

Le jeune mdecin fit appel  toutes ses connaissances. Il commenait 
livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.




                                     XV


Les D'Aucheron taient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande
Alle; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice
en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres
on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pcheur ne manqua
pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait tre sa
future proprit. D'Aucheron l'avait dit, c'tait pour Lontine. Or, ce
qui tait pour elle tait pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait
devenir sa femme.

--Je suis ne pour le malheur, pensait Lontine, inutile de chercher 
fuir ma destine, je serai malheureuse.

Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destine absolument ncessaire.
S'il y en avait une il n'y aurait point de libert, par consquent point
de responsabilit; donc ni bien, ni mal. Il y a une destine que l'on
est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est pouss vers cette
destine, mais on peut rsister; on est sollicit, mais l'on discute les
motifs.

Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles,
mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait  la
pense de causer une peine mortelle  des personnes dont l'affection
pour elle avait t si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mre,
elle se sentait branle dans ses rsolutions et trouvait naturel le
sacrifice de sa personne.

Voici comment, presque tout  coup, elle en tait venue  cet tat
d'abngation ou d'anantissement moral.

Elle avait remarqu les visites frquentes de la Langue muette et le
trouble que la prsence de cet tranger jetait dans l'esprit de sa mre
adoptive. Sans chercher des mystres que sa nave innocence ne
souponnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose
d'insolite dans cette obstination du sauvage  revenir sans cesse dans
une maison o on le connaissait  peine. Elle ne songeait pas  scruter
ce secret, et elle serait demeure indiffrente  ce qui se passait
autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui
y voit plus clair que nous, n'tait venu lui montrer un abme o
pouvaient rouler, d'une minute  l'autre, les personnes qui lui tenaient
lieu de pre et de mre.

De retour de sa promenade, se rendant  sa chambre, elle passa devant la
salle  manger dont la porte tait ferme. Une voix suppliante frappa
son oreille. C'tait la voix de sa mre.

--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en
pour ne plus jamais revenir....

Etonne, elle s'arrta instinctivement.

--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix
d'homme.

--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prter.

--Je resterai.

--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre
ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....

--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Lontine est la fille
de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?

--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...

Un flot de sang monta  la figure de Lontine. Elle crut qu'elle allait
mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains
crispes comme pour en arracher une pense affreuse, puis elles se
trana jusqu' sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prire,
c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.

Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques
jours tintait comme un glas funbre  ses oreilles!

Sougraine! Sougraine! c'tait le chant de mort de ses amours et de ses
esprances!

Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien
ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mre.... ils devenaient
insparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et
mlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....

Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable
abattement et ne parut pas au souper. Sa mre, fort agite elle mme,
remarqua peu son absence. Cependant elle tait plus gaie que d'ordinaire
et elle s'applaudissait de l'heureuse ide qu'elle avait eue. M.
D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des ides heureuses. Pourquoi
n'avoir pas pens  cela plus tt? Que de perscutions et de soucis elle
se serait exempts!... Sougraine aurait t son esclave au lieu de se
faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour
garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pt
troubler la douce quitude de son enfant.... Son enfant!

Lontine venait de prendre aux pieds du Christ l'hroque rsolution de
s'offrir en victime pour le salut de sa mre. Elle avait besoin du
secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,
c'tait la pense que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus
pures, du dans ses plus chres esprances, finirait peut-tre par la
mpriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs imprieux et sacrs qui la
faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement.
On meurt de chagrin; les peines de l'me minent et dtruisent le corps.
On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune
femme; oui, mais cette langueur est ne de quelque grande douleur.

Les personnes nergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit
au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires
et bien dessines. Pas de tergiversations! Aussi, Lontine se rendit
immdiatement chez son amie, pour lui apprendre la pnible dcision
qu'elle avait prise tout  coup et lui demander de la soutenir dans le
combat terrible qu'elle se livrait  elle mme. Ce serait pour Ida un
triste devoir  remplir. L'amiti en a souvent. Elle tait si bonne,
Ida, qu'elle ne s'arrterait pas une minute  la pense qu'on pouvait
vendre son amour ou le sacrifier  des motifs de vanits. Elle
souponnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.

Ida fut pniblement affecte de la rsolution de son amie. Elle en fut
presque choque. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille
elle se laissa attendrir et se mit  pleurer elle-mme.

Rodolphe, qui ne laissait gure sa tante malade, arriva sur les
entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient  cause de la
maladie de madame Villor et s'effora de les consoler en leur disant
qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.

--O ma Lontine, fit-il, que nous serons heureux l-bas, dans le nid que
nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond
est une charmante paroisse. C'est en t qu'il fera bon d'y sjourner.
De la verdure  foison, des arbres superbes, deux rivires qui luttent
de limpidit et font au village une ceinture gracieuse, des ctes d'une
hauteur prodigieuse et d'o les yeux plongent en des horizons d'or et
d'azur!

Lontine, ple, la douleur peinte sur la figure, le regardait  travers
ses larmes et ne disait rien.

--Rodolphe, dit Ida, c'est un rve que tu fais l... ce n'est qu'un
rve.

Lontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un
sanglot.

--Un rve que je fais? reprit Rodolphe, un rve qui va se raliser,
n'est-ce pas, Lontine?

Il avait peur de la rponse, malgr son air d'assurance.

Mademoiselle D'Aucheron branla la tte lentement  deux reprises et ne
rpondit point. C'tait une rponse que ce silence, une rponse
douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop.

--Comment, vous trompez ainsi mes plus chres esprances, s'cria-t-il?
vous ne m'aimez donc plus?....

--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est tmoin... et
pourtant il faut que nous nous oubliions....

--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse
infinie et de leur ternelle fidlit peuvent, dans l'espace d'un jour,
mentir  leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas
ainsi, dit Rodolphe avec amertume.

--Rodolphe, je vous en supplie, fit Lontine, joignant les mains et
regardant son fianc avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne
me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez piti de moi, je suis la plus
infortune des femmes! ne me mprisez point, je ne suis point coupable!

--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connatre au moins le
pouvoir occulte auquel vous obissez.

--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le
droit de le rvler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dvoiler.
Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la
place de Dieu, c'est le prtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon
coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses
qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mpris ou de
piti.....

Rodolphe rflchit un instant puis il reprit d'une voix grave et
brise.....

--Lontine, ce que vous faites doit tre bien, malgr le mal que j'en
ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez  un devoir plus saint que
l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si
je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs.

--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientt......

Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine,
profondment attrists, cherchrent longtemps, mais en vain, qu'elle
pouvait tre la cause de cette dtermination subite.

--O mes beaux rves!  mes doux espoirs!  flicits divinement
entrevues!... adieu! adieu! dit  la fin le jeune docteur, et son front
resta longtemps appuy sur sa main. Un souffle avait pass et l'difice
de sa flicit n'tait plus qu'une ruine.




                                     XVI


Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la
trahirait point, se livrait  des accs de folle gat, riait, se
moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait  cause de sa
sottise. Elle voulait se ddommager de ses angoisses. Elle s'attendait
si peu  ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme
les malheurs. Quel allait tre l'autre? Elle ne tarda pas  le savoir et
faillit, dans sa joie inopine, gter sa dlicieuse quitude par une
parole imprudente. Elle tait dans son boudoir, voluptueusement enfonce
dans une berceuse de velours, rappelant avec dlice les amertumes
qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit  genoux devant elle,
l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fivreuse ardeur,
lui dit:

--Mre, je n'apporte plus de rsistance  tes volonts; je suis ton
enfant soumise.

Madame D'Aucheron tait sa vritable mre, il fallait donc qu'elle ft
sa vritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se
rveillait tout  coup au fond de son coeur la transformait et lui
donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit
jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu' la lie,
on peut arracher  la douleur le coeur d'une mre.

Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'o venait un pareil
changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le
travail de la vanit. Elle ne connaissait gure d'autre mobile aux
actions, la pauvre femme.

--Chre enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton pre va
t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, prouvera de joie
et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable
monsieur Le Pcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-l de leur
got, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas
faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je
dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des
frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mre est toujours
orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu tais ma propre
file..... Je t'aime autant.....

Lontine, la tte appuye sur sa mre, tait navre par l'motion. Elle
se releva subitement,  cette dernire parole, et son regard interrogea
madame D'Aucheron qui ne comprit pas.

--Ma mre rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire  un homme:
prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais!
La honte de ma naissance sera le chtiment de celui qui m'achte.....

Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, pancher son coeur dans le
sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour
marcher dans cette voie douloureuse o elle venait d'entrer.
L'tonnement du prtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour
le dvouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y
avait lieu de se hter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser.
Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et
modifier la situation. Puis il fallait toujours esprer en Dieu, mme
contre toute esprance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu
leur voie et se sont gars dans des tnbres les plus profondes, que la
Providence fait rayonner son toile pour diriger leur pas.

Lontine revint console, fortifie, et comme berce par l'esprance
d'une mystrieuse protection.




                                   XVII


Les jours passaient.

Sougraine tait content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux
garons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se
faire connatre  elle, car par sa position elle le protgerait.... Elle
allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Aprs tout,
son affaire n'aurait pas si mal tourn.... Il entra dans un htel et but
un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il
rencontra Leroyer.

--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie
au coeur, et puis il a de l'argent.

Il montra un rouleau de billets de banque.

La Longue chevelure le regarda tout surpris.

--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il....

--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot.

La Langue muette, gris par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqu
une bonne poigne de dollars et le bonheur d'avoir retrouv, dans une
position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu,
s'abandonnait aux dlices du moment. De taciturne qu'il avait t il
devenait jovial, de mfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure
suivait avec une certaine curiosit les phases de son ivresse. L'homme
qui boit perd tout contrle sur lui-mme et devient indiscret. Il ne
voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformes de mille
faons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son
caractre. Il se croit plus fort et plus rou que tous les hommes
ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre
pas qu'on le mette en parallle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le
ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il
trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit
lui-mme.

--Mon frre La Langue muette a peut-tre assez bu, observa La Longue
chevelure.

--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du
serpent, rpondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants.

--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, rpliqua La
Longue chevelure.

--L'amiti de la Langue muette est recherche comme un trsor et sa
puissance est grande, rpondit avec ostentation, l'Abnaqui.

Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de
l'occasion.

--Ton influence et ton amiti sont bien payes si j'en juge par ce que
je vois, dit-il.

--La Langue muette n'a qu' parler et l'or tombe dans ses mains comme
une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la
destine de plusieurs. Mais il ne parlera pas.

--La Langue muette n'tait ni si riche, ni si puissant il y a quelques
jours, alors qu'il me demandait quelques misrables cus pour faire le
voyage de Qubec  Bcancour.

--La Longue chevelure tait bien pauvre la veille du jour o il trouva
des diamants bruts dans les Montagnes-Noires....

--Qui t'a dit cela? Langue muette.

--La Longue chevelure, lui-mme,  Los Angeles.

Le sioux s'approcha de l'Abnaqui et le regarda fixement dans les yeux.

L'Abnaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout  coup qu'il n'avait
pas eu la prudence du serpent.

--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas
acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop....

Sougraine fut un instant abasourdi.

--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse
point, supplia-t-il.

--La Longue chevelure n'est pas un tratre!... mais d'o te vient tant
d'argent et tant de gaiet?...

--Sougraine a retrouv un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune
canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille.
Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va
pouser un ministre, monsieur Le Pcheur.

--Que dis-tu l, Langue muette? Mademoiselle Lontine est ton enfant?...
Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?...

--Voil ce que la Langue muette aura la sagesse de taire.

Un clair traversa l'esprit du siou; c'tait un souvenir limpide de
certains incidents de la soire de madame D'Aucheron.

--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientt.

Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystrieuse, le beau
siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pcheur prenait
justement cong des dames. Elles se tenaient debout prs de la porte o
s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur
chles de laine.

--Au revoir, ma charmante amie, disait-il  Lontine. A bientt, pour ne
plus jamais vous quitter.

--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine.
Eh bien! nous allons voir; c'est une partie  deux....

Il entra.

Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard
perant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne souponnait plus
aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable tait passe. En
cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'ge, quelques
traces de la jeunesse. Le voile pais que les annes tendent sur nos
fronts devient transparent et nous apercevons tout  coup les traits que
nous avions oublis.

La Longue chevelure se dit  part lui:

--C'est bien elle.

Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la
conversation sur le mariage de mademoiselle Lontine, et, malgr les
protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine  comprendre
le rle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'tait pas l. Elle
ne l'avait pas repris. Elle savait peut-tre le triste secret de sa
mre, et s'offrait en expiation.




                                  XVIII


Lontine se rendit chez le vieil instituteur, afin de se faire
accompagner de l'excellente madame Duplessis, dans sa visite aux pauvres
du quartier.

--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, ne vous mariez pas
maintenant, _bien qu'il faille manger le poisson frais et marier les
filles jeunes_. Attendez aprs les lections. On ne sait pas ce qui
arrivera. Il peut tre battu ce ministre de contrebande, et s'il tombe
a sera pour longtemps. Ces hommes-l n'ont pas deux chances en leur
vie. C'est dj trop d'une. _Les gouvernements sont tablis par Dieu,
mais les gouvernants appartiennent souvent au diable._ Vous me
pardonnerez ma franchise si je parle ainsi de celui dont vous porterez
peut-tre le nom. Je sais que l'on vous offre en holocauste. Il va
prouver une rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, ni
dput, il ne sera plus rien du tout, alors je ne crois pas qu'on
s'obstine  vous le faire pouser. _La mort des loups est le salut des
brebis._

Le Pcheur, lui, voulait pouser le plus tt possible en prvision d'un
chec. Avec une fortune on flotte toujours sur la mer politique....
D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immdiat. Sa rputation d'homme
d'affaire tait intacte, et sa fortune, norme dans l'imagination de
tout le monde. Comment faire une alliance brillante quand les
prtendants, au lieu d'une dot princire, n'auraient  recueillir que
des titres inutiles et des comptes en souffrance?

Lorsque Lontine revint  la maison elle vit un rassemblement au coin de
la cte Ste Genevive et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effraye
parce que l'on y parlait fort. C'tait un grand gaillard,  l'air
intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il tait
mcontent, indign, furieux. On l'coutait avec curiosit; plusieurs
mme l'applaudissaient....

--Oui, disait-il, on m'a jet sur le pav avec ma famille, sous prtexte
d'conomie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidle.... Que puis-je
faire maintenant pour donner du pain  mes enfants? Vais-je,  l'ge de
cinquante ans, apprendre un mtier ou dfricher une terre? Ah! l'on n'a
plus besoin de moi!... Monsieur Le Pcheur peut se dispenser de mes
services. A nous deux, monsieur Le Pcheur. Vous n'tes pas encore lu.

--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace?

--Est-ce que je suis remplac?... ce serait trop canaille par
exemple....

--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable
ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois.

--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un
peu partout....

--O il y a de la lumire et quelque chose  butiner, ajouta quelqu'un.

--Et elles se brlent les ailes, cria un autre.

Lontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut
une pense de mpris pour monsieur Le Pcheur, et, comme elle s'tait
quelque peu habitue  l'ide qu'il serait son mari, elle ne put se
dfendre d'une lgre atteinte de jalousie.




                                    XIX


D'Aucheron jouait  la bourse. Il spculait, achetant et vendant par
l'intermdiaire d'un courtier, sans rien en possder jamais, des actions
de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux 
vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spculateurs, il
s'veillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gmissement
de la baisse. Vilbertin lui prtait les fonds et touchait les meilleurs
bnfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui
risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent
embarrasss, peuvent avoir un aperu du dlire de ces grands joueurs aux
millions, quand la partie s'engage  cent endroit divers et contre mille
joueurs diffrents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des
coups d'une hardiesse folle, des succs inesprs, des pertes inoues.
Les lutteurs sont aux aguets; ils coutent toutes les rumeurs, psent
toutes les probabilits, questionnent continuellement les sentinelles
qui se tiennent  l'afft. Le tlgraphe parle partout  la fois  ces
terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau
malheur ou une chance nouvelle....

D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il tait trs ple, trs
nerv.

--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minire ont
encore baiss tout  coup d'une faon dsolante.... Elles sont
descendues  cinquante-sept.

--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa.

--C'est le temps d'acheter, rpondit-il.

--Oui, mais il faut payer... j'en ai achet trois cents sur marge, il y
a un mois,  soixante-sept; c'est une perte norme.

--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.

--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse
revienne; cela ne peut pas durer longtemps.

--J'espre que non, fit le notaire.

--Tu as t bien inspir, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant
qu'il n'y avait pas de danger.

--Je risquais ailleurs pendant ce temps-l....

--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?

--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras.

--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lcher....

--Veux-tu faire une belle spculation? demanda le notaire.

--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup....

--Cette fois, tu n'as pas de baisse  craindre; c'est un coup d'as... la
plus belle affaire de ta vie....

--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si
elle est si bonne?

--J'y ai de grands intrts.

--Vraiment? Alors, parle.

--Assieds-toi, l; coute bien: j'ai envie de me remarier.

--C'est une ide.

--Trs drle, je l'avoue.

--Je croyais que tu avais fait voeu d'ternel veuvage.

--Oui, mais c'est la vertu personnifie que j'adore en secret....

--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes?

--Oui, tu es le premier  qui je le dis.

--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir
son protecteur lgal?

--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre.

--Moi? est-ce que je la connais?

--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Lontine, ta fille. Quand je dis:
ta fille....

D'Aucheron fit un bond.

--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise  Le
Pcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement.

--Un mariage, c'est facile  rompre cela, surtout quand il n'est pas
fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la
corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et
d'autres bagatelles encore.

D'Aucheron tait ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux  une
danse macabre des plus tourdissantes. C'tait un tourbillon de pices
blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs
lans insenss. Une objection jeta du froid dans son imagination.

--Les dons que tu feras  ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le
risque n'est pas fort de ton ct....

--Tu n'auras toujours pas  les payer, toi, et c'est bien quelque chose,
ce me semble.

--C'est  dire que je serai gros Jean comme ci-devant.

--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis
dcrter ta ruine....

D'Aucheron courba la tte.

--Je suis tomb dans un pige, pensa-t-il, cet ami-l est mon plus
redoutable ennemi.

Il dit tout haut et d'un ton indcis:

--Je songerai  cela; j'y songerai.

--Je songerai, moi aussi,  la demande que tu m'as faite tout  l'heure,
riposta Vilbertin.

--Voil l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; videmment, je vais
en sortir--si j'en sors--joliment dchiquet.

Puis, il dit:

--Il faut toujours bien que je parle de cela  ma femme. Je prvois une
opposition srieuse.

--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en
croire.

Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent  l'insu
de son mari n'aime gure  rendre ses comptes. C'est ce que pensait le
notaire Vilbertin.

Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction
vidente:

--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre
sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y tre descendu.

D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer
quelque bnfice du mariage de Vilbertin avec Lontine, mais il tait un
peu tard pour songer  cette union. La spculation serait peut-tre
meilleure qu'avec monsieur Le Pcheur. S'il avait parl plus tt, lui,
le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il
s'tait mis dans un beau ptrin avec ses emprunts inconsidrs et ses
spculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fianc
tant adul? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et
toutes ces intressantes annexes qu'on appelle le tour du bton?...

Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tide.
Il se faisait une lutte terrible en son me et cette lutte le fatiguait.
Il ne pouvait pas rsister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le
ruinerait sur le champ. Ruin, pourrait-il encore offrir sa fille 
l'honorable monsieur Le Pcheur et le ministre voudrait-il l'pouser?
Mais qu'allait dire Lontine de ce changement  vue dans les sentiments
et les calculs de son pre? Se rsignerait-elle encore? Ne finirait-elle
point par se rvolter et par traiter comme ils le mriteraient les
caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir;
il n'y avait plus  balancer....

Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses
connaissances qui le salurent. Seulement comme il mettait le pied sur
le seuil de sa maison, il aperut,  quelques pas, deux ministres qui
lui firent des signes amicaux. Il tait trop tard pour entrer; il dut
subir leurs compliments.

--Nos flicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui
tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de
notre collgue avec mademoiselle votre fille....

--Ce n'est qu'une rumeur, rpondit D'Aucheron embarrass; les rumeurs ne
sont pas toujours vraies.

--Oh! monsieur Le Pcheur lui-mme vient de confirmer l'heureuse
nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beaut remarquable
et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne
gte rien, une petite part des cus du papa.

Ils se mirent  rire.

D'Aucheron rongeait son frein: une colre sourde bouillonnait au fond de
son coeur.

--Le mariage n'est pas du tout dcid, je vous le jure, rpliqua-t-il.
Vous savez, il faut toujours un peu consulter le got et les sentiments
de ces chres petites cratures... et parfois elles ont des caprices,
toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient.

--En tout cas, prsentez  la future nos hommages respectueux et nos
voeux les plus sincres pour son bonheur.

--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte.

--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il  la servante?

--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il rpondu.

Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier.

Il entra sans prambule dans le coeur du sujet.

--Tiens-tu beaucoup au mariage de Lontine avec monsieur Le Pcheur?

--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donn
bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait
pour toujours, nous levait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et
Lontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit
accompli, ce mariage.

--Il ne s'accomplira pas cependant.

--Ce n'est pas srieusement que tu parles?

--Trs srieusement.

--D'o vient ce changement d'ides? As-tu ton bon sens, mon mari?

--Nous sommes  la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le
chat avec la souris. Il faut en passer par ses volonts.

--Quel peut tre ce tyran?

--C'est mon ami le notaire Vilbertin.

--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pcheur? A-t-il
song qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce
n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois
prouv, non ce n'est pas possible.

--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela.

--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?...

--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire...

--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que Lontine aura toujours un pouseur quand mme.

--Un pouseur? qui? Un autre ministre?...

--Non, pas un ministre...

--Un dput au moins?

--Pas un dput, non plus...

--Mon Dieu! mon Dieu! o s'en vont mes rves?

Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquite:

--Est-il riche, au moins?

--Riche, veuf, assez jeune encore...

Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois.

Elle avait pens voir s'crouler sa magnifique demeure, disparatre ses
quipages, ses toilettes, toutes les dlices de sa vanit. Cependant une
ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait
tenir pour le ministre? Ils sont entts ces sauvages. Il ne voudrait
pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait tre sa fille.

Madame D'Aucheron tait trs agite; elle se sentait menace de nouveau.
a ne finirait donc jamais cette alternative de quitude et de terreur?
Elle regrettait bien d'avoir adopt cette enfant. C'est  cause d'elle
qu'elle se voyait en butte  tous ces ennuis,  cause d'elle qu'un pass
coupable se dressait tout  coup. Faites du bien maintenant, voil la
rcompense. Elle avait presque envie de la har, cette jeune fille qui
troublait sa scurit et faisait sourdre des remords teints.

--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dpit, o est-il cet homme qu'il
faut accepter  la place de l'honorable monsieur Le Pcheur?

--Tu ne le divines point? cela m'tonne.

--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.

--C'est l ton erreur: c'est prcisment le gros, le rond, mais le riche
notaire.....

--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer
gnreux au moins?

--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera
des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera
compltement.

Ils firent demander Lontine. La jeune fille, qui cherchait dans la
musique un adoucissement  ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses
doigts agiles sur le clavier et les gammes s'lancrent comme des fuses
d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et
attendit, debout, ce qu'on lui voulait.

--La nouvelle que j'ai  t'apprendre, mon enfant, commena madame
D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup mme, mais elle ne te
causera pas de peine, j'en suis sre.

--Parlez, mre.

--Ma fille, tu n'pouseras pas monsieur Le Pcheur.

--Vraiment! fit Lontine en joignant les mains, que vous tes bons,
chers parents! Que je suis heureuse.

Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'taient pas si bons que cela. La joie
nave de leur fille leur fit mal. Ils se regardrent un moment sans rien
dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite,
D'Aucheron ajouta:

--Il se prsente un autre parti,.... un homme riche, trs riche mme, et
jeune encore. Il t'aime  la folie.... c'est un notaire.... Une
profession trs digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de
noces splendide..... et il m'aidera  sortir de mes embarras
financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers.
Tout le monde en a.

Lontine avait pli et sa tte s'tait incline sur sa poitrine. Elle ne
rpondit pas.

--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas  un homme
qui ne serait point honorable, bien pos dans le monde. Je tiens  ce
que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance.....

--Vilbertin! s'cria Lontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le
sacrifice,  mon Dieu! car l'autre prtendant qui suivrait serait
peut-tre pire encore.

Son dsespoir s'armait d'ironie.

--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon
enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prire....

--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut
enchrisseur, rpliqua Lontine en les regardant avec fiert.

Les D'Aucheron furent tonns de cette sanglante rplique et courbrent
le front,  leur tour, sous le regard tincelant de la jeune fille.

--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit
D'Aucheron, et, tu sais, ces gens l--il allait dire les avares--quand
ils aiment, c'est une fureur, une folie.....

--Enfin, dcidez de moi comme il vous plaira; rpliqua Lontine, vous me
trouverez toujours soumise.

Elle songeait maintenant au secret de sa mre et cela lui donnait
l'esprit d'abngation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur
D'Aucheron dit  sa femme.

--a n'a pas t, aprs tout, aussi malais que nous le supposions.




                                    XX


L'amour du notaire pour Lontine allait en grandissant de jour en jour.
Les passions qui s'veillent tard gagnent en intensit ce qu'elles ont
perdu en dure. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant
pour lui demander pardon d'avoir os l'aimer, pour la supplier d'avoir
piti de lui. Il serait assez loquent pour l'attendrir. On ne rsiste
pas  un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre
mademoiselle Ida Villor dans ses intrts. Il la savait l'intime amie de
Lontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On
le reut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre 
mademoiselle Ida qu'elle et sa mre lui devait un peu de reconnaissance.
Six mois de loyer, c'tait quelque chose..... Il ne demandait rien, en
retour, si non un lger service, une parole seulement. Parler, c'est
facile et a ne cote pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Lontine
et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui
Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il
tait riche, avec cela pas goste comme il y en avait tant...... qu'il
n'tait pas sans piti pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia
avec effusion de ce qu'il faisait si gnreusement pour elle et sa mre,
mais elle lui rappela que Rodolphe tait son cousin  elle, presque son
frre, et qu'elle ne pouvait pas dtacher de lui la seule femme qu'il
eut jamais aime.... c'et t une trahison.

Le notaire, dans son aveuglement, avait oubli que Rodolphe tait le
cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait
plus  faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se
venger. Les mes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance.
Elle est  la porte de tous les lches.

Quand il fut dans son tude il rdigea cette affiche originale:

      GENS PAUVRES

      Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'anne
      prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu.

Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de
la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade,  la salle Jacques
Cartier, et sur la clture du terrain vacant, prs de l'Eglise
du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de
curiosit.

Le lendemain il se prsenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Lontine ne
recevait point: elle tait souffrante.

Il revint chez lui, crivit une longue lettre toute de feu, mais dans le
style du parfait notaire, et la fit porter  l'objet de sa passion. Il
demandait une rponse et se mourait en l'attendant. La rponse ne vint
pas.... la mort non plus.

Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable crature
dont il raffolait. Il se jeta  ses genoux. Il avait vu quelque part, au
thtre peut-tre, que cela se faisait dans les grandes passions. Il
voulut lui embrasser les mains, il ne russit qu' effleurer le velours
de sa robe. C'tait dj quelque chose. Elle fut tente d'appeler au
secours.

--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque
avait des pleurs de lubricit... Je suis riche et ma fortune est  vos
pieds. Pour vous je donnerais la terre entire, si je la possdais; je
donnerais toutes les flicits du ciel.

--Si vous le possdiez, ajouta Lontine qui s'tait tout  coup dcide
 rire de cette trange passion, afin de la mieux dsarmer. Il n'y a
rien comme le rire pour tuer l'amour.

--Avec vous je le possderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas
d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre
jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la
nuit, le jour, au travail,  la promenade, toujours, toujours! Je
voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez
pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous tiez
promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'tais
fou. Et cependant c'tait inutile, je ne pouvais teindre cette flamme
trange. Je me dlectais dans mon dsespoir. Elle ne peut toujours pas
m'empcher de la voir en rve, me disais-je, m'empcher de songer 
elle?

Oh! que je voudrais tre plus jeune! plus beau, plus riche! plus
renomm! Mais mon amour supplera  tout ce qui me manque; daignez, 
daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dvou des maris. Vos
moindres dsirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous.
Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous
aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder
pour vous mme... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi,
quand je vous possderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute
ma richesse! Oh! par piti, mademoiselle laissez-vous attendrir.

Il tait puis. Il poussa un norme soupir qui retentit dans les quatre
coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir.

Lontine l'avait trouve joliment grotesque cette loquence de notaire.

--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous
pardonne.

Il se releva. Son enthousiasme tait quelque peu tomb. Seulement il
avait dans les paupires des clairs de chaleur qui indiquaient un
orage. Il acheva par o il et d commencer.

--Votre pre vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main.

--C'est vrai, mais vous n'tes pas gnreux; vous menacez mes parents
de toutes sortes de malheurs si je rsiste  vos instances.

--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous
obtenir....

--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous mme.

--C'est vous, mais parce que vous devez tre  moi. N'est-ce pas
toujours ainsi?

Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas
dcemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle
passerait pour une tourdie. Elle et mieux aim ne point se marier;
cependant s'il fallait faire cet acte de dvoment pour sauver ceux qui
avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire.
Mais celui qui l'pouserait serait bien sot de prendre une femme
incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car
une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le
rle d'une servante.

Lontine venait d'chapper  une union dtestable, mais ce n'tait que
pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice
plus pnible encore... Le bon Dieu n'avait donc point piti d'elle.
Cette fois il n'y aurait plus de dlai. L'pe tait suspendue par un
fil sur la tte de ses parents. Vilbertin n'avait qu' le vouloir et le
fil se romprait.

Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des
D'Aucheron plutt que son malheur  elle?... Ah! si comme elle le
croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'tait pas la fille de
madame D'Aucheron, ce serait bien ais de laisser faire les vnements,
de se tenir  l'cart.... Elle avait assez souffert, dj, pour payer
les faveurs dont on l'avait comble.... Mais ce n'tait plus cela.
Madame D'Aucheron tait sa mre.... Elle l'avait avou  Sougraine....
Ce ne pouvait pas tre un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se
dbarrasser des importunits de l'Indien, peut-tre. Qui sait? Oh! si
elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux
pieds de sa mre et de lui demander la vrit, toute la vrit, si
affreuse qu'elle pt tre. Mais quelle honte pour sa mre! Non, ce
serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela.




                                    XXI


La Longue chevelure s'tait plu  voir mademoiselle D'Aucheron et 
causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fracheur de sa voix, la
navet de son esprit, l'clat de son oeil noir. Il gmissait avec elle
car il avait souffert aussi lui, et ceux-l seuls savent compatir aux
douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu
s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait
jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abnaqui. Il l'avait averti
qu'il le reverrait bientt.

--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre.

--Cela ne fait rien.

--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune mdecin.

--Cela se peut bien....

--Sougraine, si tu tiens  ta tte tu vas donner ta fille  celui
qu'elle aime.

La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur
et dit en suppliant:

--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine  rompre
une union qui va faire sa fille riche... et heureuse....

--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.

--C'est que, vois-tu, le mariage est dcid. Tout est arrang.... Le
ministre se fchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire....

--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obis point....




                                    XXII


Le directeur de mademoiselle Lontine fit une visite au notaire
Vilbertin. Il fut trs bien accueilli. On parla politique, religion,
instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volont.
Rarement il se montrait si loquace. Il tait probablement heureux; on
est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abb lui
demanda, en se levant pour prendre cong, s'il tait vrai qu'il allait
bientt pouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonfl de joie,
n'osa pas nier.

--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui
dit-il avec intention.

Le notaire eut un soupon et rpondit froidement:

--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.

L'abb lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait
quelquefois et qu'alors la bndiction divine ne descendait pas sur ces
mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des
reproches.

--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous tes
aim....

Et il continuait  faire une peinture redoutable des tortures de toutes
sortes qui sont rserves  ceux qu'un amour sincre n'a pas runis.

Le notaire coutait tout rveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et
c'tait pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu  peu et
graduellement le prtre en vint jusqu' le supplier de renoncer  ce
projet de mariage, au nom de sa tranquillit, de son bonheur  lui, au
nom de la paix et de la flicit de cette jeune fille qui s'immolait par
dvouement filial...

--Vous auriez pu commencer par la fin, rpondit froidement le notaire,
cela vous aurait mnag du temps, et  moi aussi.

Puis il s'assit  son bureau et se mit  crire. A la vrit il ne
savait pas du tout ce qu'il crivait. Il voulait faire comprendre  son
visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.

--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches  rdiger, je
lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abb en
sortant.

Le notaire lui lana un regard foudroyant.

--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mlent-ils donc? est-ce qu'on va
les dranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout rgenter.
Laissons faire, ils verront bientt qu'on peut natre et mourir sans
eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand
donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur
courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant  lui-mme, ne nous excitons
pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et
c'est dangereux. L'apoplexie te guette; vite-la. On a toujours le temps
de faire le plongeon. Qui peut dire aprs tout ce qui nous attend
l-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'tait vrai ce qu'ils nous
enseignent de Dieu et de la religion, les prtres!..... Voyons! j'ai
trop d'esprit pour perdre mon temps  scruter ces mystres. Et puis le
bon Dieu aura piti de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice.
Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons
homme; pas de crainte chimrique, pas de courbettes. Renoncer  mon
amour! renoncer  la possder, elle, cette belle jeune fille que je vois
dans mes rves, que je dsire de toutes les ardeurs de mon me, oh! il
est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur
qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas rveill pour rien. Je le
sens battre, je le sens brler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on
veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et
meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer,
et je veux jouir des dlices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me
feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard
et d'un enfer qui brle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un
ocan de volupts, je veux mourir d'ivresse!

Aprs cette lucubration rotique le notaire se baigna le front dans
l'eau glace. Il avait toujours peur de l'apoplexie.

L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abb n'avait pas, comme on
le voit, manqu son effet.

Les passants lurent cette affiche singulire qui promettait un logement
pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginrent que
c'tait un truc de la charit. La charit fait souvent le bien comme la
haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigrent vers la rue Richelieu.
On pouvait toujours voir.

Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'tait
une mystification. Ida devina d'o le coup partait. Rodolphe alla en
parler  Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait
monter, puis frapper  la porte. On voulait voir ce logement. Il ne
manque pas de gens qui seraient heureux d'tre hbergs gratis......
C'tait un va-et-vient tourdissant dans les escaliers. La maison
toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La
malade empirait. Rellement il y avait une perscution atroce.

Le pre Duplessis dit  Rodolphe qui lui demandait un conseil:

--Il manque un mot  l'affiche; vous tes jeune, courez l'crire.

--Qu'est-ce donc?

--On est pri de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais.

Rodolphe courut dans tous les coins de la ville o les malheureuses
affiches avaient t placardes et fit la correction suggre par le
professeur.

La foule prit alors le chemin de l'tude du notaire. Ce fut une
vritable avalanche. Le notaire ahuri donnait  tous les diables les
malencontreux qui le venaient dranger ainsi. Il n'y avait pas crit sur
l'affiche de s'adresser  lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis
cela... Au reste, il affirmait qu'il n'tait pas l'auteur de cette
annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en
procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se
bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se rservait un petit
coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing
ferm, ordonnait de sortir, menaait d'appeler la police... Jamais de sa
vie il n'avait prouv une pareille contrarit; il en voulait  tout le
monde... surtout  cette famille Villor qu'il gardait par charit dans
cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit.

Il se vit dans l'obligation de fermer son tude pendant quelques jours.
L'ide lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on tait
justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de maldiction
quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais.

--Ce ne peut-tre que ce freluquet de mdecin, pensa-t-il... le neveu de
la Villor. Gredin, va! tu me le paieras.

Il donna quelques sous  un gamin pour faire dchirer toutes ces
affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrit, il se mit  songer 
son prochain mariage. Tout s'effaait devant l'enivrante effluve de
volupt que lui apportait le souvenir de Lontine. Il se grisait de
folles esprances comme d'autres se grisent de dsespoirs insenss. Tout
son regret, c'tait d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu
dpenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait
vis--vis l'cole des frres, il vit quelques personnes entrer dans
l'glise du faubourg St. Jean.

--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que
de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'tonnant qu'il y ait tant
de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi,
comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est
elle! et une trange motion serra sa poitrine.

Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'glise.

Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin
de prier. La prire, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la
poussire; les malheureux seuls savent bien prier. C'est  eux aussi que
la bont divine se manifeste davantage.

Le notaire suivit la jeune fille. L'glise avait un charme inconnu
maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel
et impie, c'tait une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc,
en arrire de l'glise, et aprs avoir port des regards sceptiques sur
les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dores ranges
autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brlait dans l'ombre comme
une me chaste, il les arrta sur la jeune fille  genoux devant l'autel
et se mit  penser:

--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas
comme un bijou dans une bote dore.....

Il se disait encore:

--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention
d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute,  moi, si je n'ai point la foi.

Il avait peur; la couardise et l'impit se tiennent par la main.

--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donn la vie sans ma
permission.

Il tait de ces mes lches qui ne cherchent point la vrit, se
complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas tre troubles dans leur
fausse quitude.... Elles ne savent pas que Dieu se rvle aux humbles
et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ tant une
religion d'amour et d'humilit, c'est par l'amour et l'humilit qu'on
arrive  la connatre.

Mademoiselle Lontine se leva. Le notaire se prcipita  genoux et se
cacha le visage dans ses mains. Il coutait le bruit des pas lgers qui
glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se rpercutait dans
son coeur. Quand elle passa prs de lui, il la regarda furtivement.

--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espre qu'elle m'a vu....
Elle va me croire dvot..... C'est une bonne ide que j'ai eue l...

Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait,
Rodolphe dbouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se
donnrent une poigne de main longue et forte qui fut comme un serrement
de tenailles pour l'me du notaire. Il ralentit le pas, car il ne
voulait point tre vu. Nulle situation n'est pnible comme celle d'un
amoureux qui se trouve en prsence de l'objet de son amour et d'un rival
fortun.

Rodolphe dit  Lontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener
sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante tait
mieux; elle pouvait supporter le voyage. Lontine savait dj le projet
du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule,
abandonne en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde,
mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sr..... Et ils
viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait
construit bientt; ce serait facile.




                                   XXIII


Dans le mme temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pcheur.

--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il aprs
les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te
l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a dcid que
mademoiselle Lontine donnerait sa fortune et sa main au docteur
Rodolphe.

--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons dmodes, rpliqua le
ministre. Sais-tu que le mtier que tu fais peut te conduire en prison.
On appelle cela du chantage. C'est un vol dguis, mais c'est un vol.

--L'Indien fait payer un grand service, voil tout, il n'y a rien de
blmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire pouser
une jeune fille belle et riche; tu as pens l'avoir sans lui, c'est ton
affaire. Je viens te dclarer que tu ne l'auras point.

Sors d'ici, dit Le Pcheur qui commenait  perdre patience.

L'Indien ne se le fit point rpter. Il sortit.

--Voil une affaire rgle, se dit-il, en cheminant. Le ministre et
l'indien ne naviguent plus dans les mmes eaux. Il faut voir l'ancienne
maintenant.

L'ancienne, c'tait madame D'Aucheron. Il n'y avait pas  reculer; le
sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point
s'exposer  tre livr  la justice des hommes.

Madame D'Aucheron fit remarquer  Sougraine que ses visites taient trop
frquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison.

--L'Indien est forc d'agir, rpondit Sougraine; il a le couteau sur la
gorge; il est reconnu....

--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en plissant....

Une peur effroyable s'emparait d'elle....

--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait
notre secret le gardera bien, mais  une condition....

--Qui est-il donc cet homme?  quelle condition? demanda fivreusement
la pauvre femme.

--C'est la Longue chevelure.....

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.

--Il ne parlera pas; il me l'a jur, et sa parole est irrvocable.
Mais.....

--Quelle condition met-il  son silence?

--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe.

--Le mariage de notre fille!..... notre....

Elle ne savait plus que dire, avait envie de dfaire ce qu'elle avait
fait, de jurer que Lontine n'tait pas sa fille..... qu'elle ne savait
rien aprs tout..... qu'elle avait t folle longtemps dans sa
maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit
que c'tait un garon.... Mais  quoi cela servirait-il? Si le sioux
voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il
pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car
c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-tre un meurtrier.... Un
meurtrier! Il ne l'tait point..... mais les apparences seraient contre
lui... Sougraine, pour se venger crierait  son tour: Voici Elmire
Audet, mon ancienne matresse, ma complice!... C'est cette belle dame
qui se promne avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues
de Qubec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!

Jamais madame D'Aucheron n'avait prouv une pareille terreur. Elle se
sentait devenir folle. Elle tenait sa tte  deux mains et criait: Mon
Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....

--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien
n'est perdu....

--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous
promettait!... Vilbertin allait pouser Lontine. Il est riche,
Vilbertin, trs riche! Il aime notre fille  la folie... il donnerait
toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a jur qu'il l'aurait.
Tout est arrang, conclu. Lontine a consenti..... Et puis les affaires
vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous
sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup  ce gros notaire que vous
avez vu ici, au bal....  notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!....
Et s'il pouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complte de
ce que nous lui devons.... Si elle en pouse un autre, il nous ruine;
il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc
nous tirera de cet horrible abme?

--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, rpondit Sougraine,
lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tte.... Et
toi?

Madame D'Aucheron eut un frmissement. Non! elle le voyait bien, il n'y
avait pas  lutter. Ce serait l'crasement du ver par le talon. La
richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont
des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se
retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....

Cependant ce mot lugubre: ruin! ruin! tintait  ses oreilles comme un
glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de
vtements magnifiques, plus de brillants quipages, plus de serviteurs!
Ruins, les D'Aucheron, ruins! Comme leurs amis en feraient des gorges
chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos
infortunes. Quand ils passeraient  pied sur les trottoirs, eux les
D'Aucheron, ils se feraient clabousser  leur tour. On ne se rangerait
plus pour les laisser passer. On n'crirait plus leur nom avec une
apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur clat
d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurit?... Voil donc comme vont
les choses de la vie! Des songes vermeils et des rveils pouvantables,
des coups de soleil et des bourrasques terribles.

Et c'tait bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue
chevelure dans leurs affaires? N'tait-ce pas un accs de folie qu'elle
avait tout  coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-tre que tout cela se
dissiperait tout  l'heure, comme un nuage emport par le vent, et que
le calme reviendrait. C'tait peut-tre une fantaisie de Sougraine pour
l'effrayer. Il en tait bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui
ferait entendre raison. Il ne rsisterait pas  ses larmes. Elle se
jetterait  ses genoux..... Un homme rsiste-t-il aux larmes d'une
femme? Mais comment annoncer la chose  monsieur D'Aucheron? Il ne
voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement
d'ide, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le
convaincre.....

Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la
Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien  la douleur
de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea
mme pas  lui demander le secours divin qui n'est jamais refus aux
mes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens,
et ne cherchait ses consolations que dans les frivolits du monde. Le
monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-mme: ce
serait le dsespoir. Le ciel ne manque jamais  ceux qui l'invoquent, et
c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lches dfaillances
qui cherchent un refuge dans la mort.

Vers le soir Lontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le
bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mre
Audet, sa grand'mre peut-tre,  madame D'Aucheron, et elle prouvait
un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'tre indiscrte,
d'veiller des souvenirs trop pnibles. Cependant il le fallait bien.

--Tu te rappelles, mre, commena-t-elle, la bonne vieille que monsieur
Duplessis a amene souper ici l'autre jour?

--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tch de se remettre un peu
et de faire disparatre les traces de ses dernires larmes.

--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.

--Madame D'Aucheron respira plus  l'aise.

--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens.

--Elle ne semble pas prte  mourir. Elle se porte  merveille
maintenant que son garon est revenu et qu'il lui a tmoign le dsir de
ne plus se sparer d'elle.

--Son garon est revenu? oh! il est revenu? quand cela?

--Il tait ici hier. C'est lui qui emmne la bonne vieille.
Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres
gens, comme ils exagrent le bien qu'on leur fait!

--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitime portage?

--Au huitime portage? qu'est-ce que cela veut dire?

Madame D'Aucheron s'aperut qu'elle avait lch un mot de trop.....

--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitime portage.... je
ne sais pas ce que c'est.

Lontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron tait bien la fille de
la mre Audet.... mais elle, tait-elle vraiment la fille de madame
D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvs? Ah!
pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question tait pleine
d'pouvantement.

--Tiens! chre enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs clins,
j'ai  t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.

--Ah! rien ne peut me rjouir maintenant.... vous le savez bien.

--Ces enfants, comme ils se dcouragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas
l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans
piti comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mre.... et si j'ai
contrari tes desseins et tes voeux c'tait pour avoir la paix avec mon
mari. Une femme doit obir aux volonts de son poux... Cependant, aprs
des rflexions profondes, j'ai compris que je devais te protger. La
fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend
la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix
du bonheur de son enfant, une mre a raison de se dresser devant la
volont cruelle du matre, et de s'crier: Frappe-moi, mais pargne
l'innocente crature qui nous a vou ses plus pures affections....

Lontine, pendant ce prambule prtentieux, prouvait de curieuses
sensations: des rayons d'espoir traversaient les tnbres de son me
comme des toiles filantes sillonnent,  certaines poques, le ciel
obscur, puis des craintes, des apprhensions suivaient. Elle tait
assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense,
elle poussa un cri de surprise lorsque sa mre ajouta:

--Moi je dsire que tu donnes ta main  celui qui possde ton coeur.
Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe?

--Si je l'aime! mre, que tu es bonne! que tu me rends heureuse.

Et elle se mit  pleurer,  pleurer comme si elle avait eu quelque
grande douleur. Chose singulire les larmes sont la plus haute
expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond
dsespoir.

--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un
grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne dsire rien de
plus. Nous serons ruins,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres
que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse,
toi..... Peut-tre me donneras-tu une petite place, l-bas, dans ton
humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition.....
oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur.....

Lontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une
inexprimable effusion.




                                    XXIV


D'Aucheron avait d se rendre auprs de monsieur Le Pcheur pour lui
dclarer que des raisons d'une extrme gravit le foraient  dcliner
l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en tait extrmement mortifi et ne
s'en consolerait point. Il avait tant caress cette esprance: avoir
dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du
cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se
faisait point illusion.

Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilit toute
particulire, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses
illusions. Il ne put s'empcher de songer  l'indien. Ce maudit sauvage
tait-il donc rellement pour quelque chose dans le dsagrment qui lui
arrivait? Il faudrait claircir ce mystre et.... gare  lui!... il lui
apprendrait  ne pas se mler des affaires des autres...

Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de
ses penses noires. Il rencontra un ami qui lui dit  brle pourpoint:

--A quand ton mariage?

--Va au diable avec tes questions indiscrtes! pensa-t-il.

Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle
D'Aucheron pousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intrt.....

Il devint blme et une sourde colre gronda dans son me.

--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-l? demanda-t-il en tremblant.

L'ami ne remarqua pas son motion et rpondit.

--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa
fortune. Il a des relations d'affaire trs intimes avec le notaire.....

L'Honorable monsieur Le Pcheur continua sa promenade la tte basse,
l'esprit trs proccup. Il s'expliquait la volte-face excute si
prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture
n'eut pas t alors excessivement importante. Mais il aperut le notaire
qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses
aiguillons dans le coeur.

--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'vacuer la
place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un
ministre!.... Et toi, face jaune, te voil encore sur mon chemin,
ajouta-t-il, en pensant  l'indien, es-tu donc mon mauvais gnie?.....
Tu viens  moi, mon mariage s'arrange; tu t'loignes pour en aborder un
autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet
autre.... Il y a du diable l-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que
je te dniche, mon hibou de mauvais augure!.....

Ils passrent prs de lui et le salurent en souriant....




                                    XXV


Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus
alerte que le jour o madame son pouse, presse par Sougraine, promit
de donner sa fille  Rodolphe le jeune mdecin. Il avait vu de nouveau
son ami Vilbertin qui s'tait montr fort accommodant, gnreux mme.
Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement
scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait
peut-tre plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'tait de
l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il
tait bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille
pauvre. Elle tait belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles
filles  Qubec.

Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle
encore pour monsieur Le Pcheur? Non pourtant. Elle n'tait toujours pas
d'une humeur gaie. Aprs tout, une femme ne comprend pas les affaires
comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les
calculs de l'esprit.

--Notre gendre agit royalement, commena D'Aucheron. Il m'a donn un
fameux coup d'paule.

--Notre gendre? demanda ingnument madame D'Aucheron, lequel?

--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un
seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin.

Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernire lutte,
la plus terrible de toutes. Comment faire croire  son mari qu'il devait
tout sacrifier, sa rputation d'homme d'affaires et sa fortune entire,
au caprice,  l'inclination d'une enfant trouve?.... On ne pouvait pas
reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important
qu'une fortune et une rputation d'habilet en affaires........ quelque
chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop,
elle, la malheureuse femme.

--Depuis quelque temps j'ai rflchi profondment, commena-t-elle, et
j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur.

D'Aucheron craignit une rvlation mortelle. Quelquefois cela arrive
qu'une femme bourrele de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce
fut en tremblant qu'il demanda:

--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...

--Rien. C'est cette pauvre Lontine. Elle change  vue d'oeil, mon
mari; la voil ple comme une morte....

--Le mariage la ramnera, ma chre femme.

--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours.

--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire?
je ne te comprends plus....

--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi
pour nous plaire  un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait tre
si heureuse avec son Rodolphe?

--Ne me parle pas de Rodolphe, s'cria D'Aucheron, qui s'emportait....
est-ce que tu perds la tte?

--Tu n'as pas un coeur de mre, toi?....

--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du
hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, leve, vtue, instruite
pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu
fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrvocablement
dtermin. Vilbertin la veut, il l'aura.

--Tu la vends?

--Madame, mlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver
votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux,
vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites.

--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des
chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!....

D'Aucheron fut tellement tonn de cette rplique qu'il resta muet
pendant une minute...

--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame?

--Oui, monsieur, c'est moi.

--Vous tes folle.

--Je le deviendrai, bien sr, si vous donnez suite  vos projets.

--Rien au monde ne me fera changer d'avis...

--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous
redoutez tomberont sur nous si vous ne m'coutez point....

--D'Aucheron clata de rire, cette fois.

--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant
qu'on effraie avec des menaces ridicules.

--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron.

Elle avait une expression singulirement touchante. Sa figure se
transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement.

--Caprice de femme! btise, btise!.... rpondit-il.

Elle tomba  ses genoux.....

--Pour l'amour de moi! gmit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour
l'amour de toi!

--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...

--Nous vivrons bien quand mme.... Dieu qui donne aux petits oiseaux
leur nourriture.

--De la posie! diable! o prends-tu cela? La premire fois de ta vie.
Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui
donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que
c'est?.... fit-il en se moquant.

--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours  genoux, ne ris point, je suis
horriblement malheureuse.....

--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.

--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie,
coute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aim. Nous n'avons eu que
du bonheur ensemble, continuons  vivre heureux. Pour cela nous n'avons
besoin que d'une chose: la sant, la sant pour travailler. Je
travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas  charge. Le
travail ne me cote pas; non il ne me cote pas. Tu sais bien que je ne
suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais
c'tait quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la
vanit, sans te gner dans tes spculations.....

--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu
dpensais si bien....

--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me
disais: il est habile mon mari, il russira; tout cela se paiera d'un
coup de d....

--Oui, eh bien! le coup de d, le voici, je l'ai tir et j'ai gagn....
C'est le mariage de Lontine avec Vilbertin. Entends-tu?....

--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire,
cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparatrai; tu
me reverras jamais...

D'Aucheron finit par s'mouvoir et par souponner qu'il y avait l
quelque chose d'extraordinaire....

--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret.

Puis il ajouta tout haut:

--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu
viens de prendre  l'gard de Lontine et de Vilbertin....

--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour
supporter plus longtemps cette pense.... et je sens en moi l'ide d'un
grand devoir  remplir.

--Ce n'est pas vrai, rpondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant
seule  genoux sur le parquet.




                                    XXVI


Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui o, des lvres mmes de
Lontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir
leur tait encore permis. Ils renourent le fil bris de leurs doux
projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux
chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnrent  toutes les dlices
nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes
abeilles, au coeur qui se reprend  croire et  esprer, aprs un deuil
qui devait tre ternel.

Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le
village o l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus
que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le
pays o l'on est n.

Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.

Vilbertin s'tait souvent inform de la sant de madame Villor, et quand
il apprit son dpart pour St. Raymond, il en tmoigna beaucoup de
plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des
champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua
son logement aussitt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait
bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal
calcul. Le secours n'tait pas venu de ce ct-l. Enfin tout allait
pour le mieux maintenant.

Il tait assis, les jambes allonges, les bras derrire la tte,
repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents
de sa vie, et surtout les dernires phases si nouvelles et si pleines
d'agrables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il
faisait des folies tant il tait heureux. Il regardait la fume bleue
qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la
poussire, et pensait:

--Il y a des hommes dont les esprances s'envolent et se dissipent comme
cette ondoyante fume. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux,
des sots, des gens ns sous une mauvaise toile!... Elle brille mon
toile,  moi.... Elle vaut l'toile des mages.

Un coup fut frapp  la porte.

--Allons quel malvenu me drange ainsi dans mes rveries?

Il eut envie de ne pas rpondre. On frappa de nouveau. Il opra un
demi-tour et se trouva convenablement plac devant son critoire, tel
que doit tre un notaire srieux, et cria:

--Entrez!

Sougraine parut.

--On ne te drange pas trop, j'espre, monsieur le notaire? fit-il en
saluant.

--Non, non, rpondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire.

C'est la coutume, on ment pour ne pas tre impoli.

--L'indien vient pour une affaire srieuse, qui concerne monsieur le
notaire.

--Alors explique-toi.

--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?

--De quel droit me poses-tu ces questions?

--La chose n'est pas inutile...

--Je n'ai pas de temps  perdre, mon ami, va droit au but et sois
convenable.

--L'indien sait ce qu'il fait, il est prt  se retirer, mais tu aurais
lieu de te repentir de ton impatience.

--Que me veux-tu?

--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?

--Eh bien! oui. Aprs?

--Tu espres l'pouser?

--Oui!

--Tu ne l'pouseras pas.

--Le notaire clata de rire.

--Est-ce toi, prophte de malheur, qui m'empcheras de l'pouser?

--C'est un homme plus fort que nous deux.

--Qui?

--La Longue chevelure.

--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai
vu au bal de madame D'Aucheron?

--Celui-l mme.

-Mais comment cet tranger peut-il disposer de la main de mademoiselle
D'Aucheron?

--La Langue muette ne peut pas rpondre  cette question, mais il
affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin
n'pousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui
aura la jeune beaut que ton coeur dsire.

La jalousie brla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et
un clat sinistre fit tinceler ses yeux.

--Le diable m'emportera, s'cria-t-il, avant qu'un autre possde cette
femme qui m'est promise.

--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-tre, mais,  coup sr, tu
ne l'auras point.....

--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drle-l, va s'immiscer
plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que
l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais
si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rves d'or!
fit-il en soupirant, en apart,  mes suaves esprances!  mes divines
amours!

Il faisait le fanfaron, mais il tait effray. Peu accoutum  la lutte,
il s'irritait d'tre forc de descendre dans l'arne. Sa dfense  lui,
comme ses moyens d'attaque, c'tait l'argent. Son coeur saignait un peu
sans doute quand il fallait dposer en holocauste, sur l'autel de
quelque dieu puissant, d'adorables pices d'or; mais le sacrifice
n'tait jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient
oublier les dchirements qu'elles avaient cots. Ce riche sioux se
moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait
pas songer  le vaincre avec cette arme pourtant triomphante.

--Que faut-il donc faire? demanda-t-il  Sougraine.

--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui,
l'indien sera bien aise et il agira.

--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi 
rencontrer le siou. Peut-tre, aprs tout, qu'il n'est pas si redoutable
que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a dj vu d'autres!....

Comme il se laissait emporter agrablement par ses penses de
forfanterie, la Longue chevelure, aprs avoir frapp  la porte, entra
marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revtu d'un riche
capot de loutre.

--M. Vilbertin? fit-il.

--C'est moi, monsieur, rpondit le notaire, dont les penses vaniteuses
s'envolrent comme des flocons de neige sous la bourrasque....

La Longue chevelure salua aussi la Langue muette.

--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le
trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux....
pour nous deux....

Le notaire approcha un sige et pria le sioux de s'asseoir. Il tait
devenu d'une exquise politesse, le notaire.

--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec
le chef distingu qui nous a tant merveill l'autre soir, chez monsieur
D'Aucheron.

--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune
fille  laquelle je porte beaucoup d'intrt, dsire pouser un homme
qu'elle aime, comme la fleur du nnuphar aime le soleil qui baigne sa
corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle
D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-mme, je le sais, comme le
chasseur altr recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et
vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie
d'tre gnreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre o il
s'est repos.

--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte.
Etes-vous envoy par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa
famille?

--Je ne suis l'envoy de personne et je n'obis qu' un sentiment de
compassion et d'humanit.

--Alors permettez-moi de vous dire que je suis  un ge o l'on agit
d'ordinaire aprs des rflexions suffisantes.

--Vous tes  un ge o l'on fait des folies, parce que l'on en fait
toujours, et toujours en se croyant sage.

--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous
admettrez sans peine que vous jouez un rle un peu singulier. Nous ne
sommes plus au moyen ge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les
galants chevaliers qui galopaient, allant de chteau en chteau pour
dfendre les belles chtelaines et s'en faire aimer.

--Je ne suis qu'un pre malheureux qui cherche depuis plus de vingt
neiges son enfant perdue. J'ai rencontr par hasard une jeune fille
remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un
malheur la menace comme la serre de l'pervier menace la fauvette, et je
m'efforce de la protger.

--Vous tes vraiment gnreux; elle vous devra de la reconnaissance....
Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empcher.

--J'empcherai ce que je ne dois pas laisser faire, rpondit la Longue
chevelure avec fermet, puis il sortit.

Quand il fut dehors le notaire dit  Sougraine:

--Est-ce un complot?

--Ce n'est pas un complot, rpondit Sougraine, et l'indien donnerait
beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin....

--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde
pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens  mon mariage.

Il se remettait  peine de son motion que madame D'Aucheron, survint 
son tour. Elle tait plus ple que d'habitude et l'on voyait,  ses yeux
rougis, qu'elle avait beaucoup pleur. Le notaire la fit entrer dans son
bureau particulier, s'excusa auprs de l'indien et s'enferma avec elle.

--Mon cher notaire, commena-t-elle--et sa main droite cherchait 
comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut
renoncer  notre projet, notre doux projet....! Une force majeure....
quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force 
retirer notre parole.... Lontine ne peut point vous pouser. Mon cher
notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre
faute  nous, non, je vous l'assure....

Le notaire l'coutait tout bahi.

--Quel est ce mystre? dit-il  la fin.... Ma tte s'gare.... je
deviens fou, ma foi! c'est  devenir fou... l'Abnaqui arrive et me dit:
Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le mme
verbe. Vous survenez et c'est encore la mme chanson... Vous me direz
toujours bien pourquoi je n'pouserai votre fille, et pourquoi, dans ce
cas-l, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le
pav.

Il tait en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles....

--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre
faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer....

--Et mon talon  moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur?

--Ce ne sera toujours que la ruine, rpondit madame D'Aucheron, d'un air
rsign....

--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de
plus en plus stupfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien
redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie.

Pendant que le notaire et madame D'Aucheron changeaient ainsi des
prires contre des imprcations, des supplications contre des moqueries,
un monsieur entra dans l'tude.

--Le notaire est-il engag? demanda-t-il  l'Indien.

--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, l....

Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.

--Ne le drangeons pas, alors, fit le survenant.

L'abnaqui pensait  part lui:

--a va tre drle tout  l'heure.

Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues  celui qui
attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle
tait bouleverse et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard
 faire peur.

--Vous ici madame? fit le dernier arriv.

C'tait monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrire et ne
rpondit rien.

--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais
vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a suppli, sans
doute, de renoncer  la main de notre fille? demanda-t-il, en
s'adressant au notaire, n'allez pas l'couter: elle divague.

Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du
fond de l'eau. L'abnaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler
Lontine sa fille.

--Il me semblait, rpondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux
immenses avantages que t'assure mon mariage.

--Jamais! rpliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour
les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le
veux.... Mais j'oublie que nous sommes en prsence d'un tranger,
remarqua-t-il en faisant allusion  Sougraine, passons donc de l'autre
ct; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire....

--Il parat, rpondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il
est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame
D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plat, rien que cela! de renoncer 
mademoiselle Lontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont  voir, ces
individus-l, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose?

--Ces deux trangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer 
la main de ma fille?

--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....

--Quelle insolence! quelle....

--Ce n'est pas cela, fit l'abnaqui, d'une voix trangement douce, c'est
la ncessit.... une affreuse ncessit....

--Allez donc vous promener, avec vos ncessits, cria D'Aucheron qui
s'emportait...

--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus
que cela encore, continua l'abnaqui.

--Tu mens.

--L'indien dit la vrit.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui
tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin
aurait lieu comme vous le dsirez tous, si un homme s'loignait.

--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron.

--C'est la Longue chevelure, rpondit l'abnaqui. Il nous tient tous
sous son pied, et il nous peut tous craser comme des vers de terre.

--Quant  moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me
faire....

--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!

--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il
n'y aurait plus d'obstacles  mon mariage?.... La paix de tout le monde
serait respecte?

--Oui! s'crirent  la fois Sougraine et madame D'Aucheron.

--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne
nous connat que depuis quelques jours, qui a pass toute sa vie loin de
nous, qui est parfaitement tranger  nos relations et  nos projets,
devienne tout  coup l'arbitre de nos destines, nous oblige  faire ce
que nous ne voulons pas, et  nous dsister de ce que nous voudrions
faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous
montrez les esclaves de ses volonts, parlez donc! Quand on saura ce
qu'il est, ce qu'il mdite, ce qu'il ose on pourra djouer ses desseins.
Rencontrons-le face  face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore
une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien  cacher dans notre
existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet
tranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achets
avec ses diamants? Quel intrt a-t-il  empcher le mariage de Lontine
avec M. Vilbertin?...

Madame D'Aucheron coutait la tte basse, l'abnaqui paraissait
distrait. Il cherchait  oublier le danger dont il tait menac.

La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour
lui.

--Voil du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que
j'aille au fond de ce mystre.

Il regardait sa femme avec une certaine cruaut. Elle vit bien qu'il
tait rsolu de dcouvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin.

--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais
plus rien  craindre.




                                   XXVII


Les lections gnrales approchaient. On entendait une rumeur sourde et
profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait
dans l'ombre des armes qui promettaient d'tre mortelles. Chaque parti
faisait la revue de ses forces et prparait les machines qui devaient
dtruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une
politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main
de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le
bottier et le regrattier, libres et indpendants lecteurs, dont le vote
pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le
laitier, tous gens honntes et madrs, se disaient: On a souvent besoin
de plus petit que soi....

L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus
populaciers, c'tait M. Le Pcheur. Il entendait bien se faire rlire
et garder encore son portefeuille si doux  porter. Il allait de maison
en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se
disait  part soi:

--L'on verra. Le scrutin a t donn pour cacher son vote, on s'en
servira, du scrutin....

L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employ qu'il avait
destitu par conomie et remplac par galanterie. Le peuple est
naturellement sensible, honnte, compatissant. Les actes tyranniques ou
injustes le rvoltent. Il protge les victimes et flagelle les
bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Prchon, la victime.
D'autant plus que Prchon avait des capacits, n'tait pas sot du tout
et se montrait bon chrtien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses
temporelles d'aller  la messe le dimanche et  confesse plus souvent
qu' Pques. Prchon avait bien menac M. Le Pcheur, c'est vrai, dans
un mouvement de colre dont il n'avait pu se dfendre, mais aujourd'hui,
il ne tenait plus  se servir de cela pour discrditer son adversaire.
Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre
sicle? Ce qui importe, c'est le caractre de cet homme. Qu'il sorte
d'un palais ou d'une chaumire, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou
du crime, on le jugera d'aprs ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu
lui-mme le juge. L'humanit, longtemps aveugle ou lchement avilie,
avait oubli ce suprme jugement du Crateur et se prosternait souvent
devant un homme ignare ou mchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de
ses aeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et
rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de
vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une
lumire plus pure claire les hommes, un sentiment plus juste les anime,
un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et
dangereux de l'galit qui passe sur la terre pour raser les ttes qui
s'lvent... c'est la colre de Jsus qui maudit et jette au feu les
arbres qui ne portent point de fruits.




                              TROISIME PARTIE


                          LES ASSISES CRIMINELLES




                                     I


La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque
hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chane des
Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitoufl, le fusil  l'paule,
l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des ttes
effares. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant,
et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La
glace, sous son blouissant et incorruptible manteau, tient dans une
impuissance absolue toutes les souillures du sol.

Aux reflets du soleil les cristaux de la neige tincellent comme une
poussire de diamants, et sur les plaines d'une blancheur clatante se
droule sans fin l'azur fonc d'un ciel pur...

Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans
une carriole mollement rembourre. D'autres suivaient. C'taient
Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture
remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortge. Ceux qui
connaissaient la coutume du notaire et son got pour la chasse n'eurent
pas de peine  deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos
montagnes pittoresques.

Le parti de chasseur descendit la cte d'Abraham, traversa St. Sauveur
et suivit le chemin de la petite rivire. Il passa par Lorette, St.
Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chane des Laurentides, laissa
derrire lui Ste Catherine, atteignit et dpassa St. Raymond, au fond de
sa charmante valle, sur les bords de la rivire Ste Anne....

La dernire habitation disparut derrire un coteau de neige, au bout des
terrains  demi-dfrichs, et les chasseurs s'enfoncrent dans la fort
sombre, infinie, o les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons
se succdent toujours, toujours jusqu'aux dfrichements du lac St. Jean
et, par de l, jusqu' la mer de glace. Les grands sapins, les pruches,
les pinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs
flocons, ressemblaient  ces vieux rois du nord que nous montrent les
lgendes scandinaves--vieux rois draps dans leurs manteaux sombres
garnis d'hermine, et couronns de chevelures d'argent. Les chasseurs
marchaient  la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une
empreinte qu'on et dit produite par le pied d'un animal norme ou le
sillage d'un vaisseau dans une mer d'cume. Sougraine conduisait la
marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus.
La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis
les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain,
Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage
sur des tranes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on
dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins,
sur lesquels on tendaient de chaudes couvertes de laine, et, aprs
avoir bu un peu sec et mang avec apptit, on s'endormait profondment.

On dcouvrit aprs quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but  la
sant de l'animal complaisant dont la piste allait tre un guide sr. La
marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pt apercevoir un
superbe caribou.

Il tait couch sous un magnifique sapin, et s'amusait  mordre les
petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de
lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tte.
Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva
tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs taient
presque  porte du fusil. Alors, rapide comme l'clair, rejetant, son
panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des
arbres, il s'lana  travers les couches mouvantes de la neige. Une
poursuite acharne et sans trve commena. La Longue chevelure, avait
pris les devants. C'tait lui, au reste, qui devait tirer le premier.
Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demand qu'il en ft ainsi.
Sougraine le suivait. Le caribou distana d'abord ses ennemis, mais la
fatigue le gagna peu  peu dans cette course sans merci, sur ces neiges
molles et profondes....

Les chasseurs s'aperurent, aux traces irrgulires qu'il laissait
maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par
instant pour reprendre aussitt courage. Eux-mmes aussi se sentaient
gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait
leur courage. Tout  coup deux dtonations retentirent; elles furent
suivies de deux gmissements. Puis la fort sonore, rveille un instant
comme en sursaut, retomba dans son morne silence.

Le caribou tait tomb, mais non loin de lui, quelques pas en arrire,
celui qui l'avait bless gisait aussi grivement atteint.

Les chasseurs arrivrent tour  tour en poussant des cris de joie; mais
 la vue de la Longue chevelure affaiss sur la neige et couvert de
sang, leurs joyeuses clameurs se changrent en lamentations.

--Comment cet accident est-il arriv demanda l'un des chasseurs?

--C'est ma carabine rpondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment,
par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites
branches.... Tu sais.

--On n'est jamais assez prudent  la chasse, reprit, en forme de maxime,
le gros notaire qui arrivait tout essouffl.

Et il changea avec Sougraine un regard mystrieux.

La balle tait entre en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le
siou, malgr la douleur que lui faisait prouver sa blessure, n'avait
pas perdu connaissance. On le coucha bien envelopp dans de chaudes
couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre
pais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _trane_ aux
provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus
prochaines habitations.

Le caribou gisait  quelques pas plus loin. Quand les chasseurs
l'entourrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tte retomba
sur la neige ensanglante, et ses grands yeux doux s'arrtrent sur eux
pleins de larmes. Qui peut deviner  quoi songe la bte, au moment o
elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa
douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage.
L'homme, parfois, domine par la force de sa volont, les souffrances qui
le tuent. Sa pense l'emporte dans une rgion suprieure. L'esprit
impose silence  la matire.

Le retour fut long et pnible. Sur une _trane_, la Longue chevelure,
sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient  tirer parmi les
broussailles,  travers les arbres de ces rgions dsertes, par dessus
les montagnes, ou  travers les vallons les deux longues _tranes
sauvages_.

On laissa le malade  St. Raymond, dans la premire maison que l'on
trouva. Puis on fit avertir le mdecin qui accourut aussitt. Le
mdecin, c'tait Rodolphe Houde. Le notaire avait insist pour qu'on
transportt le bless  Qubec, sous prtexte qu'il y serait mieux
soign, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus
long voyage et que ce serait trs imprudent de l'exposer  de nouvelles
fatigues. Le notaire cda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des
nouvelles chaque jour, si c'tait possible. Il tait bien chagrin, le
bon notaire, de ce qu'un pareil accident ft arriv dans une partie de
plaisir commence sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que
jamais il ne retournerait  la chasse. Cela lui faisait prendre en
aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut
y songer, c'est d'un grand prix.




                                     II


La partie de chasse avait t organise par le notaire et Sougraine.

Ils en parlrent  la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agrable
dlassement. Il avait t entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le
premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui
pourrait arriver ensuite.

Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien
inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne
manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fbrile
le retour de ses amis. Comme elle semblait proccupe plus que de
raison, Lontine, toute ptulante, toute joyeuse, lui parlait de sa
flicit prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que
les jours prcdents, cette femme ruse disait qu'il ne fallait pas trop
compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant
comme la fortune; que souvent la flicit nous chappait au moment o
l'on en portait la coupe  ses lvres. Ces paroles jetaient du froid sur
l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renatre de vagues
craintes un moment oublies. Elles produisaient l'effet du brouillard
glac qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie,
le soir d'une chaude journe.

Lontine reut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dvora les
pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait crit avec autant
d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il
t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon,
va! Il a bien soin de nous.... La clientle est belle.... On vient de
loin le chercher. Notre humble demeure, prs de l'glise, s'ouvre 
chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela
chasse l'ennuie.

Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatigue. Elle
articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu
avec ses brises charges de parfums, ses chaudes bues, son clatant
soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les
tressaillements nouveaux des champs et des forts  leur rveil, elle
aussi sans doute se ranimerait tout--fait et renatrait  la vie. Une
bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je
fasse l'cole. J'aurais dit oui, dj... s'il ne me fallait pour cela
ngliger un peu, beaucoup mme, ma bonne mre et mon cher cousin. On
m'offre un joli salaire, et je n'aurai gure  me dranger. Une petite
promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me dcide, tu
me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille  la ville. Tu
reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut.

Ces dernires paroles firent longtemps rver mademoiselle D'Aucheron.
Elle ferait bien de se livrer  l'enseignement, pensait-elle, et si
j'tais l je lui conseillerais de ne point se fermer une carrire aussi
intressante pour soi-mme qu'utile pour les autres.

Comme elle s'abandonnait  l'espoir de voir arriver son amie, et de
partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne
l'attendait au salon. Elle accourut.

--Ida!

--Lontine!

Les deux noms retentirent  la fois et les deux amies s'embrassrent
dans une douce treinte.

--J'achevais de lire ta lettre, dit Lontine; un peu plus et tu la
prcdais.....

--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu,
l-bas, dans nos forts.....

--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas?

--Tous les jours, ma bonne Lontine.... Viens voir cela.

Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla
prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit
en route pour St. Raymond. Lontine l'accompagnait.

Madame D'Aucheron, qui ne dtestait pas d'tre seule, vu la disposition
d'esprit o elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient
venir, ne fit aucune objection  son dpart.

Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le
village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du
doigt  Lontine.

--L-bas, par de l l'glise, sous les grands pins noirs..... Vois-tu?

Lontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit
la cte escarpe et on traversa le village au grand trot du cheval. Une
voisine que mademoiselle Ida avait laisse avec sa mre vint ouvrir en
souriant.

--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clmence, observa
l'amie de Lontine.

Clmence, c'tait la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aim
que les chats et jamais racont que des nouvelles vraies.

--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais a ne va pas bien partout.

--Non? qu'y a-t-il donc?....

--Entrez toujours; dshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez tre
fatigues, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela.

Elle n'tait pas presse de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait
pas d'tre devance par d'autres. Elle tait seule avec la malade. Elle
l'et raconte  la porte, au risque de contracter une fluxion de
poitrine, s'il se ft trouv quelqu'un dans la maison pour lui faire
concurrence.

Les jeunes filles embrassrent la malade.

--O est Rodolphe? demanda Ida.

A ce nom un doux tressaillement agita Lontine et une vive rougeur parut
sur ses joues encore froides des baisers du vent.

--Voil la nouvelle, s'cria Clmence; chaque chose arrive en son temps.
On est venu le qurir il y a dix minutes,  bride abattue, pour un
sauvage qui s'est fait tuer  la chasse.....

Lontine plit tout  coup; une angoisse inexplicable l'oppressait.

--Quand je dis: tuer, reprit Clmence, ce n'est pas tout  fait exact;
mais bless gravement.

--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida.

--Un drle de nom, rpondit Clmence qui ne se htait plus.

--Encore, quel est-il? insista Lontine, qui faisait un effort pour se
remettre.

--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme a....

--La Longue chevelure! s'cria Lontine.... est-il possible? mon
Dieu!...

--C'est cela, la Longue chevelure!.........

Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine.

--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si
bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir?

--Nous le ferons transporter ici, Lontine, et nous le sauverons si
c'est possible....

Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du
mdecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant prs du
pole o la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait
Rodolphe s'arrta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa
longue crinire et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir.

Il y eut un moment d'goste bonheur: le bless fut oubli pendant une
minute. Que ceux qui n'ont pas aim jettent la premire pierre.....

Aprs les premiers panchements on parla du malheureux siou.

--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mand un mdecin de la
ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties
essentielles de lses, car la mort serait dj survenue... Il y a les
complications  redouter... les inflammations.

--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le
soigner, Lontine et moi.

--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens
 l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal.

Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident tait arriv. Il n'y avait
rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si
frquents.

Cependant une pense amre, atroce peut-tre, entrait dans l'esprit de
Lontine. Elle voulait s'en dbarrasser, la chasser comme un mauvais
rve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que
l'on repousse avec un aviron.




                                     III


Les chasseurs, Vilbertin en tte, rentrrent dans la ville, avec le
caribou qu'ils avaient tu, tendu sur un traneau. La nouvelle de
l'accident se rpandit vite. Ce fut toute une journe le sujet de la
conversation.

--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas tre toujours
heureux  la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait
arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne
m'avaient entran...

Il disait encore:

--Un accident est vite arriv. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce
fut un cri gnral. Le sioux prit les devants, l'Abnaqui suivait en
imprimant  sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le
voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout  coup. Vlan!
Vlan! deux dtonations. Une branche probablement avait fait partir la
gchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de
courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y
retournerai plus... Aprs un malheur comme celui-l... Si le pauvre
diable pouvait en revenir!

Le soir il y eut runion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla
beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrtement au
notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il rpondit de mme
que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme
malgr elle, ses rves de vanit, d'ambition de richesses, de luxe....
et sa fille redevenait une chose  exploiter......

La Longue chevelure fut amen chez le docteur Rodolphe. Il prouva
d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fivre brlante s'empara
de lui. Il eut le dlire.

Lontine se tenait  son chevet, et quand Ida revenait de sa classe,
elle remplaait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le
soir, elles veillaient toutes deux avec un dvouement d'enfants pour un
pre bien-aim. Tour  tour, avec des linges imbibs d'eau froide, elles
lavaient le front et la tte du malade; elles mettaient de la glace sur
ses lvres enflammes par la fivre. Puis elles priaient avec une
ardente ferveur. Rien n'tait touchant comme de voir ces deux anges de
la terre disputer  la mort sa victime. Parfois la mort vaincue
s'loignait et l'esprance rentrait dans l'me des jeunes filles. Le
mdecin luttait aussi de toutes les forces de son nergie, de toutes
les ressources de la science..... La lutte tait trange et belle.

L-bas, dans la ville, trois tres misrables se cherchaient comme les
ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charit, pour
se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprme
intrt  la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire,
ils l'avaient essay. Ils n'avaient plus qu' suivre d'un oeil inquiet
les pripties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'taient point
pour le triomphe des anges et du jeune mdecin, mais pour le triomphe de
la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude....
elle tardait bien  venir.

Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois
conjurs... La Longue chevelure avait le dlire....Il allait mourir
peut-tre.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il
avait parl; dans son dlire il avait jet un nom en pture  la
curiosit du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui rveillait
un triste souvenir. Il avait parl de Sougraine.

--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras
 ton tour.

Il faisait videmment allusion  la chasse. Il avait dit encore:

--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es
Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la fort par le
chasseur implacable...

Puis:

--Elle est mconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches
vtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser prir dans
les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite,
mais n'importe, j'aurai fait mon devoir.

Une nuit entre autres il ne cessa de parler.

A ce nom de Sougraine une foule de penses assaillirent l'esprit d'Ida.
Elle se souvint de l'histoire lamentable raconte par le siou, le soir
du bal et de l'vanouissement de madame D'Aucheron. Lontine, elle,
avait des frmissements de terreur. Elle entrevoyait la vrit  travers
le sombre tissu des vnements, comme  travers des ombres flottantes on
aperoit une lumire encore vague... Elle avait peur de comprendre, de
voir trop nettement dans ces mystres redoutables. Et pourtant quelque
chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait
entendu; qu'elle n'tait pas l'enfant du crime, et que sa dlivrance et
son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu
pancher ses craintes et ses frayeurs dans l'me de son amie, mais elle
n'avait pas le droit de parler.

Elle passa une partie de cette nuit en prire. Ida, remarquant son
extrme inquitude et sa tristesse amre, s'unissait  elle pour prier.




                                     IV


Quelque temps aprs, l'Abnaqui, fort tranquille en apparence, savourait
un verre de whiskey en songeant au bless de St. Raymond, dans un des
nombreux estaminets de la basse ville. Il tait seul. Plusieurs jeunes
gens entrrent et, debout prs du comptoir, se firent verser  boire.

--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux.

--Non, quelle nouvelle?

--Il parat que Sougraine est revenu....

--Quel Sougraine?

--Un sauvage qui a tu sa femme et enlev une jeune fille, il y a vingt
ans.

--Et il est revenu? pourquoi?

--Pour se faire pendre, je suppose....

--Comment sais-tu cela?

--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoy une
balle  ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prtexte de tuer un
caribou.

--C'est assez singulier, cela. Est-il arrt?

--Je ne crois pas. On le cherche.

Pendant ce dialogue Sougraine prouva toute les angoisses par lesquelles
un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur
les joues et ses dents claquaient de frayeur.

La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire:

--Je crois que c'est lui qui est assis l-bas,  cette table, mais un
sentiment de piti l'arrta.

--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expi
suffisamment sa faute.... qu'il s'chappe s'il le peut.

Les jeunes gens sortirent.

Sougraine tait trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet
maison ouverte  la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une
chose  faire, disparatre. Il lui en cotait cependant de laisser le
notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de
chasse. Il dcida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles.
Il sortit, la tte basse, mais regardant sournoisement autour de lui
pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus
dsertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et,
chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson
parcourir tous ses membres. Il tait tent de courir  toutes jambes, au
risque de donner l'veil. Il est si naturel de se sauver quand on a
peur. A la tombe de la nuit il entra chez Vilbertin.

Le notaire n'tait pas, non plus, d'une gaiet folle. Il voyait
clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupires se dessillaient
et l'aveuglement qui prcde toujours un crime faisait place aux
lumires de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances
promises, aprs, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous cotent.

En voyant entrer l'indien, il devint d'une pleur extrme et se prit 
trembler.

--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondment mue, que le
sioux a parl et que votre vrai nom est connu maintenant?

--Les paroles d'un fou, cela ne compte gure, rpliqua l'indien.

--La curiosit se rveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai
dans ces rvlations dues  la fivre: on vous fera arrter, c'est sr.
Si vous tes Sougraine, vous n'chapperez point; ne vous faites pas
d'illusion.

--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!

--Alors vous n'avez rien  craindre, restez en paix, attendez les
vnements.

--Si l'indien s'loigne, combien lui donneras-tu?

--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pnitencier,
l'chafaud, peut-tre, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre
vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-tre
trop tard....

--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pnitencier, sur
l'chaufaud....

--Comment? fit le notaire effray, voudriez-vous nous perdre? pourquoi?
quel mal vous avons-nous fait?

--L'indien veut tre en bonne compagnie. Tout seul, il sera trait sans
piti; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entour de
respect.

--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...

--Combien paies-tu?

Le notaire, cras sous une pense de scandale, de trahison, d'ignominie
et de piti, crut tre gnreux en offrant vingt-cinq dollars 
l'indien.... Sougraine clata de rire, et ce rire moqueur fendit l'me
de l'avare Vilbertin.

--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir expos  la honte, 
la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent....

Il fit un effort suprme.

--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....

L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire  son tour l'office
de bourreau.

Vilbertin se ravisa.

--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur
de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongres. Les
juges comprendront bien que je n'avais aucun intrt  faire disparatre
la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-l; je n'ai
rien  craindre de sa part. Il me connat  peine. C'est vous qui le
craigniez avec raison, et qui dsiriez sa mort, puisqu'il savait votre
nom et pouvait vous livrer  la justice des hommes.

Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en
effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il
serait aisment sacrifi. Il ne lui servirait de rien d'essayer  les
compromettre. Il aggraverait sa position, voil tout. On pourrait tre
indulgent pour une faute vieille de vingt annes, car on supposerait un
long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur
des crimes prcdents....

Il reprit aprs quelques minutes.

--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars.

--Je serais bien fou de payer pour vous empcher d'tre pris, lorsque
vous pouvez fuir aisment si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez
ou partez, cela m'est gal.

Sougraine suppliait  son tour.

--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup
d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner
son pain. Il devra se tenir cach le jour, marcher la nuit... donne les
cent dollars et il part tout de suite. Tu vas tre heureux, toi, et tu
vas pouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup.

Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars.

--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est
l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit
pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas mme
 sa mre, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mre. Et son
pre... eh bien! son pre, c'est moi!

--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'cria le notaire, hors
de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Maldictions!!

--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait t tromp lui-mme. Madame
D'Aucheron lui a dit que Lontine est sa fille...

--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez
donc!

Et Vilbertin, suffoqu, frappait du pied, se tordait les bras.

--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part
pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot  personne... Tu vas comprendre
pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu
as compris pourquoi la Longue chevelure tait son matre  lui l'indien.
Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais
enleve...

Le notaire faillit tomber  la renverse. Il se passait la main sur le
front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses ides.

--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destine!
Enfer! dmon!

Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme
on lui disait. Donne notre fille  monsieur le ministre, donne-la plutt
 monsieur le notaire, ou  M. Rodolphe... sinon on te dnoncera... et
tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un  l'autre. La peur
du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?

--Le notaire marchait  grands pas dans son tude, toujours la main sur
son front:

--C'est affreux, ce que vous m'avez rvl, Sougraine, oui c'est
affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O
dsespoir,  maldiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai!
Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que
vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je
suis vou  la honte,  la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme,
elle, Lontine?... j'aurais t si heureux! si heureux! Qu'tes vous
venu faire ici, vous, aprs cette longue absence? Troubler notre
repos... ruiner nos esprances, empoisonner notre vie...

--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix,
sombre, car il les aime encore...

--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point.
Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les
couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer,
eux?

--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur pre?

--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais...

Sougraine recula pouvant...

--Mon fils? toi, mon fils?

Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui...

--Oui, je suis votre fils... rpondit le notaire d'une voix sombre.

--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adlard?

--Adlard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!...

Sougraine tomba  genoux:

--Mon enfant, pardonne  ton pre, supplia-t-il...

Le notaire ne rpondait rien, Sougraine demeurait  genoux. Il rpta:

--Pardonne  ton pre, mon enfant...

--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, rpliqua Vilbertin en proie au
dsespoir, sauvez-vous.

Sougraine ne bougeait pas. Il tait toujours  genoux. Le notaire
reprit:

Partez, vous dis-je; si vous tes coupable nul ne pourra vous sauver...

--Sougraine est coupable d'avoir enlev une jeune fille et d'avoir
abandonn ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il
n'a point tu votre mre.....

--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez.
Voici quelques dollars, adieu...

Sougraine, chass par son fils, profita de la nuit pour sortir de la
ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalt fut assailli par
une vole de penses tranges. Dans son angoisse il s'accrochait  des
esprances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je
saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle.




                                     V


Le notaire Vilbertin tait en effet l'un des enfants de Sougraine, le
petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda
quelque temps chez lui, aprs la fuite de l'abnaqui avec Elmire Audet.
Un notaire de la paroisse voisine, nomm Vilbertin, l'ayant vu, lui
trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit
tudier, et lui donna son nom, son tude et sa fille unique, sans autre
condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme
heureuse. Peu de temps aprs l'obligeant notaire mourait presque
subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout
bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter  la poste par un
serviteur. C'tait une lettre qu'il crivait  madame Villor. Le
malheureux gendre plit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de
la tte un signe affirmatif et laissa le beau-pre mourir en paix.
Quelques semaines aprs sa femme suivait son pre dans la tombe en lui
lguant tout ce qu'elle possdait. Alors il partit, la laissant dans le
cimetire de sa paroisse natale auprs des siens.

Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agite,
moins trouble qu'elle, eut remarqu du premier coup d'oeil le
bouleversement du notaire.

--Vous savez, madame, commena-t-il, qu'il n'est question dans la Ville
que de l'affaire Sougraine.

Quelle affaire? demanda-t-elle en plissant.

Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez?

Ce dernier mot tait cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron prouva
une torture au fond du coeur.

--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avou.
Il m'a dit qui vous tes.

--Moi? fit madame D'Aucheron.

--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a gal la
mienne. Vous tes, vous, Elmire Audet....

Madame D'Aucheron, la tte basse, ne rpondit point.

--Je suis venu vous demander si mademoiselle Lontine est ma soeur....
Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur?

--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien  ce que
vous me demandez....

--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de
Sougraine....

--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle
le regardait de ses grands yeux bleus hagards....

--Lontine est-elle ma soeur?

Madame D'Aucheron se mit  rire....

--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge
 votre pre pour sauver la paix de ma maison.... Hlas! cela n'aura
servi  rien.

--Dieu soit lou! s'cria le notaire.... tout n'est pas perdu encore.

Il s'abandonnait  une joie folle....

--Vous avez un autre frre... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu
connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit....

Le notaire revenait  son tude tout fier, tout palpitant, tout  ses
amours un instant compromises.

--Ds que mon pre sera loin, se disait-il, je profiterai de mes
avantages sur mes rivaux; je serai,  mon tour, matre de ces gens-l...
Il m'est bien gal d'tre appel Sougraine ou Vilbertin. On ne peut
rien me faire  moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma
prsence, du moins. En arrire, on dira ce qu'on voudra... Madame
D'Aucheron, elle, ce n'est pas la mme chose.... Si elle tombe... elle
tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traner dans la
fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir 
cette dgradation... J'aurai Lontine. O mon amour, tu n'es pas
perdu!... Quand je pense  la peur que j'ai eue!... j'en frissonne
encore... Elle, ma soeur? Bah! a n'avait pas de bon sens... je le
sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable
emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront
peut-tre pas pouser une jeune fille leve par Elmire Audet, par
Elmire Audet dchue, avilie, ridiculise... montre au doigt... Moi je
l'emmnerai dans la solitude... je l'aurai  moi seul... Oh! qu'elle
soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu' ce
prix-l...




                                     VI


Monsieur Le Pcheur gardait rancune  Sougraine; il se mit en frais de
dcouvrir sa retraite, et lana une meute de policiers sur ses traces.

--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai 
venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant
d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il?

Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la
conception, de la curiosit dans le caractre, et ne s'effrayait devant
aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut....

--Si c'tait cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme
un homme qui veut en faire jaillir une tincelle... si c'tait cela! car
enfin, il y a quelque chose, c'est sr. Il faut voir.

Quelques heures aprs il prsentait ses hommages  madame D'Aucheron.
Lontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait taient des
meilleures. La longue chevelure chappait  la mort; la science et la
charit chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commenait 
se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du mdecin
s'emplissait de chants et de gaiet.

--Vous savez sans doute, commena le jeune ministre que notre _ami_ la
Langue muette tait un misrable enleveur de fille, un assassin,
peut-tre...

--J'ai vu ce que les journaux en disent, rpondit madame D'Aucheron.

--Comment avez-vous pu tre trompe, vous surtout, mesdames, qui avez un
instinct si merveilleux?

--Nous ne faisons cependant pas mtier d'pier les gens, rpondit
Lontine en souriant avec malice.

--J'espre, au moins, que vous ne faites pas, non plus, mtier de
protger les sclrats en rupture de ban, reprit le ministre.

--Nous protgeons nos htes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron;
mais nous nous efforons de recevoir des gens honntes seulement.

--Ce serait drle, continua le ministre, si nous allions dcouvrir
Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part...
qui sait? elle est peut-tre une grande dame aujourd'hui... une dame
loue, aime, admire de tout le monde...

Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas  l'interrompre, tant
la surprise tait grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une mme
pense les atteignait au coeur:

--Il sait tout; c'est fini...

Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs,
l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement,
confusment comme les cendres et les charbons d'un tre immense o passe
un souffle de tempte. Le ministre continuait toujours avec mchancet:

--Je crois que je sais o la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus;
car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un
peu. Les femmes mme les plus aimables sont soumises  cette inluctable
loi; mais je parie qu'on pourra la reconnatre encore. Il reste toujours
quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux.
On soulve les rides et les teintes roses des fraches annes
apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est
absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'ge de la beaut
parfaite, votre ge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites,
est-ce que je me trompe beaucoup?

--Vous tes bien cruel, monsieur, dit Lontine et vous n'avez pas la
gnrosit d'un gentilhomme.

Elle se leva pour sortir.

--Je puis laisser chapper Sougraine, madame, si vous le dsirez, vous
n'avez qu' parler.

--La clmence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron,
debout, prte  s'loigner.

Madame D'Aucheron gardait le silence.

--L'amour est une chose divine aussi, rpondit le ministre; je vous
promets la clmence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour....

--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon poux.

Elle quitta le salon. Sa mre resta seule avec monsieur le Pcheur.

Le Pcheur se leva  son tour. Il tait trs froiss.

--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais devin juste.
Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra.




                                     VII


Quelques jours plus tard, un homme arm d'une carabine, des raquettes
aux pieds, errait  l'aventure dans les bois que traverse la rivire
Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il
paraissait accabl de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand
le silence envahissait la fort et que tout se confondait dans un ocan
de tnbres, il entrait dans une cabane de bcheron, abandonne depuis
longtemps, et l, s'endormait sur un lit de branches. Il avait puis sa
provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidle amie des anciens
jours, lui devenait inutile.

Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de
la rivire, remarqurent des traces de raquettes et se dirent entre eux
qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrrent dans la
cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, dj. Ils ne
furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui
errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les
chantiers.

Sougraine,--car le chasseur c'tait lui--rveill en sursaut par le
bruit que firent en entrant les bcherons, s'lana vers la porte pour
s'chapper.

--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous tes bien peureux... nous ne
sommes pas des ours.

--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande.

--La chasse est elle bonne? demanda un autre.

--La chasse ne paie gure encore, rpondit Sougraine: on a tendu des
collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura.

--Y a-t-il longtemps que vous avez laiss les habitations? Quelles
nouvelles?

--Oh! non, il n'y a pas longtemps....

--D'o venez vous? de Lorette?

--Oui, de Lorette.

Il tait content de faire croire cela. Le mensonge tait petit et les
consquences pouvaient en tre grandes.

--Comme a, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un
jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma
vieille mre et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain.

--Bah! la mre Audet est taille pour vivre un sicle, reprit le plus
vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle
de ne pas _frquenter_ un peu pour se consoler de ton absence.

Au nom de la mre Audet, Sougraine eut un frisson. C'tait un des frres
d'Elmire qu'il voyait l, devant lui?...

La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs  la fatigue,
rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de
bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant
de clore les paupires, tant son esprit tait cruellement tourment.

Les hommes de chantier partirent ds le point du jour. La premire chose
qu'ils apprirent en arrivant  Notre-Dame-des-Anges fut le retour de
Sougraine.

--Il est  Qubec, assurait-on. Il a t reconnu. Les gazettes annoncent
une rcompense de la part du gouvernement  celui qui l'arrtera.

--Parions, s'cria Audet, que c'est lui que nous avons rencontr, dans
la _cabane  billots_, la nuit dernire.... Je m'explique sa frayeur,
maintenant.... Si nous avions pu deviner!

Comme une trane de poudre, la nouvelle se rpandit dans la paroisse,
que Sougraine se cachait dans un chantier abandonn, sur le bord de la
rivire Batiscan,  quelques milles seulement dans la fort, et l'on
organisa une expdition pour l'aller surprendre.

Sougraine prvit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la
cabane et, marchant avec une grande prcaution, il suivit le cours de la
rivire pendant quelques arpents. Il s'arrta prs d'un amas de racines
et de branches, reste d'un arbre arrach du sol un jour de tempte,
attendant en ce lieu que les ombres fussent assez paisses pour lui
permettre de fuir sans tre aperu. Il venait de se rfugier en cet
endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la
neige durcie. Quelques instants aprs il vit, dans la pnombre, un
groupe noir qui s'avanait sur le lit gel de la rivire. Les voix
devenaient plus distinctes.

--Il ne nous chappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un
de ceux qui approchaient.

--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir
arriver.

Et la troupe s'arrta.

--Nous n'allons pas rester ici, plants comme des piquets, au beau
milieu de la neige, repartit une voix.

--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposs au vent comme
des girouettes.

--Il y a l, tout prs, un tas de branches qui feraient un excellent
abri.

Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'tait rfugi
l'abnaqui.

La troupe se dirigea vers l'arbre tomb. Sougraine ne pouvait pas fuir
sans tre vu. Les gens s'taient mis au pas de course,  qui arriverait
le premier.

Un moment il perdit la tte, demeura immobile, les yeux fixs sur ces
hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour
le dsarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout  coup, il
ta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant  travers les
branches que la neige n'avait pas entirement recouvertes.

--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs
d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri.

--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu  du passer par
ici.

--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisime.

Le fugitif, blotti dans la neige, ramass sur lui-mme, tremblant,
retenant son haleine, prouvait des tourments qui lui semblaient longs
comme l'ternit. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientt;
s'ils allaient passer la nuit l. Il devait tre nuit enfin. L'obscurit
ne venait donc point, ce soir-l, sous la fort? Ses pieds
s'engourdissaient. Ils gelaient peut-tre. S'il allait se geler les
pieds!... Oh! il mourrait l, dans sa cachette, comme un fauve. On le
trouverait au printemps. Les ours le dvoreraient peut-tre.... Ce
serait affreux, cette mort lente, dans le dsert, sans une prire, sans
un prtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses
fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'tait rien que de
l'engourdissement. Tout  l'heure il sortirait et ses pieds seraient
encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les
remuait peut-tre, mais il n'en tait pas sr... Ses mains! l'une tait
sous lui, plonge dans la neige froide, l'autre se crispait sur un
tronon de branche.

Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout 
coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre form par
le pied de l'arbre affaiss sur ses normes racines. Sougraine frmit.
Il leva quelque peu la tte et crut voir, plus avant sous le tronc,
deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurit.

Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une
branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou
exciter la bte dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il
fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort.

Une sueur abondante et glace coulait maintenant sur ses membres, et des
transes amres torturaient son me. Devant lui, un fauve cruel et
affam, irrit d'tre drang dans sa retraite, derrire, des hommes qui
le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans
doute efface depuis longtemps. Alternative pouvantable! Les hommes
sans piti le conduiraient  l'chafaud, la bte le dvorerait tout
vif... Aprs tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait l, immobile
comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-tre, ou lui pardonnerait
de l'avoir troubl dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester l
longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul.

--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande.

--Oui, un grondement sourd qui sortait de l, fit un autre, en montrant
l'arbre arrach qui leur servait d'abri.

--Il se pourrait qu'un ours y fut cach. Baptiste Lanouette en a tu un
pas bien loin d'ici, l'hiver dernier.

Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'loignrent
subitement.

--Sougraine aussi sortit de son gte. L'ours poussa un cri froce mais
n'osa pas le suivre. Ces animaux-l ne marchent gure sur la neige
molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous
un tas de branches, d'o ils ne sortent que le printemps pour se mettre
en qute de leur nourriture.

Quand l'obscurit fut assez paisse, Sougraine prit le chemin des
habitations, marchant d'abord avec peine  cause de l'engourdissement
de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit tait avance
quand il arriva aux premires maisons. Tout reposait dans un calme
profond, seul le coeur troubl du malheureux fugitif s'agitait
convulsivement dans cette paix universelle.




                                    VIII


Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver  Qubec. Il se nommait
Franois-Xavier Blanchet, tait natif de l'une de nos jolies paroisses
de la rive sud. Il se consacrait aux missions des ctes du Pacifique
depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il tait grand, un
peu courb par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein
de zle pour le salut des hommes et dou d'une nergie indomptable. Il
avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des
nouvelles qui dfrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda
s'il n'avait pas, par hasard, rencontr Sougraine, autrefois, dans ses
prgrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla
de la Longue chevelure, il n'couta plus avec la mme indiffrence. Il
avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent
un jour mettre  mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions
chrtiennes, sa condamnation  mort et sa dlivrance par deux vieillards
convertis. Il exprima le dsir de le voir.

On lui dit qu'il tait  St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abb Pquet,
un ancien compagnon de classe.

La Longue chevelure prouva une indicible joie  la vue du missionnaire
des Montagnes Rocheuses.

--Mon pre, commena-t-il, je n'ai gure l'air d'un chasseur sioux
mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu...
sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis
dvous qui prient.

Puis il ajouta:

--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir chapp  tant de dangers,
pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer
prosaquement, dans une partie de chasse.

--Mais vous ne mourrez pas, vous tes hors de danger, m'assure-t-on.
J'ai moi-mme un peu d'exprience en ces matires et je ne vois que
d'excellents symptmes rpliqua le missionnaire.

--En effet, je me trouve mieux...

--Pensez-vous, continua le prtre, que vous tiez dans un moindre
danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous
avait jug et condamn?

--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment
j'ai t sauv.

--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrrent dans ma cabane et
se jetrent  mes genoux en pleurant. Je fus tonn, car ce n'est que
rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux.

--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux
guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.

--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me
rpondirent-ils; ils veulent connatre ton Dieu et l'adorer.

Ils me dirent que mon Dieu tait bon puisqu'il ordonnait de rendre aux
pres infortuns les corps de leurs fils; qu'il tait juste, puisqu'il
punissait le mal et rcompensait le bien; qu'il tait misricordieux
puisqu'il pardonnait tout  ceux qui l'imploraient avec humilit. Ils me
racontrent plus en dtail la mort de leur deux fils, et comment vous
aviez chass les corbeaux qui venaient se repatre de leurs cadavres, en
attendant qu'on put leur donner la spulture. C'est cette bonne action
qui les a touchs. Quand ils virent que vous tiez vou  une mort
cruelle, ils rsolurent de vous sauver. Ils taient cependant dans un
grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des
gardiens que l'on avait mis  la porte de votre wigwam et le temps
pressait, la nuit arrivait, la dernire nuit que vous deviez passer sur
la terre. Ils pensrent  gagner les sentinelles par des promesses, mais
si par malheur, l'une d'elles rsistait, elle donnerait l'veil, et
toute chance de vous dlivrer s'vanouissait alors. Ils auraient pu
mettre le trouble dans le camp, en rpandant une fausse rumeur
d'attaque, mais on vous aurait gorg immdiatement; c'tait l'ordre.
Tuer les sentinelles, voil ce qu'ils allaient faire dans leur
reconnaissance extrme, ces pauvres vieillards, et dj leurs arcs
tendus frmissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant
qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta  genoux en
disant:

--O grand Esprit qu'adore mon frre La Longue chevelure, viens  notre
secours.

Alors, m'ont-ils tous deux assur, une femme vtue de blanc leur est
apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur tonnement ils ont laiss
tomber leurs arcs et leurs flches. Cette femme, ils la reconnurent
bien, c'tait la vtre.

--Tu n'es donc pas morte, lui demandrent-ils... tu n'as donc pas t
tue?...

--Ce sont vos fils qui m'ont assassine, rpondit la femme blanche, et
elle se dirigea vers votre cabane.

Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore.
Les sentinelles dormaient. Ils entrrent, dfirent vos liens et vous
conduisirent loin du campement, dans un endroit o vous alliez prier
souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqu d'une grande
croix rouge.

--C'est l'endroit o mon pre est mort, dit la Longue chevelure, fort
impressionn. Je croyais avoir t le jouet d'un rve trange, pendant
cette nuit-l, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma
dlivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'tais pas digne de
cette mystrieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aim ici-bas.

--N'oubliez jamais, dit le prtre, combien le seigneur s'est montr
misricordieux envers vous.




                                     IX


--Personne ici! fit avec un dsappointement singulier, le premier des
limiers qui entra dans la cabane o s'tait d'abord rfugi Sougraine.

--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrive. Il
sortira du bois ou il y crvera de faim avant le printemps.

Ils reprirent le lendemain matin, tout dcontenancs, le chemin de leur
village. En passant prs du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de
bruit et imitrent les aboiements des chiens. L'ours, mcontent d'tre
troubl de nouveau dans sa tranquille demeure, rpondit par de longs
grognements.

--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au
revoir, compre Martin. Tu auras de nos nouvelles.

Sougraine s'tait rfugi dans une grange. Il se blottit dans le foin,
sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agit. Il
resta dans sa cachette toute la journe du lendemain. La faim le
torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser
mourir comme cela, autant valait se livrer  la justice et courir une
chance de salut.

Le soir venu il sortit, se glissa le long de la premire maison et vit,
par la fentre plusieurs hommes assis autour du pole. Ils fumaient en
causant. Des nuages de fume bleue montaient lentement sous le plafond
noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient prs de la table,
claires par une petite lampe.

Sougraine pensa:

--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les
voisins.

Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir
quelqu'un de son ct. C'tait un jeune garon. Il paraissait tout petit
dans l'obscurit et courait vite. Sougraine se cacha prs d'une pile de
bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant,
portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir
aprs lui pour voir si n'tait pas un pain. Il aurait pu vivre quelques
jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que
c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la
fentre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans
l'unique pice. Il entra.

--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui
ne se perd pas encore dans nos campagnes...

--Ma bonne mre, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain,
pour l'amour du bon Dieu...

--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, rpondit la vieille en se
dirigeant vers la huche.

Elle prit du pain.

--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas
grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est
chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de th.

--Tu es bien bonne, la mre, mais on est press, rpondit Sougraine, un
peu de pain pour manger en allant, cela va suffire...

Cette grande hte n'tait pas naturelle. La vieille eut un soupon et
se mit  fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine tait dans les
environs.

L'abnaqui s'agitait et regardait souvent du ct de la porte...

--Si c'tait lui! pensa la vieille.

Et elle se prit  trembler  son tour. Elle eut peur...

--Vous n'tes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix casse.

--Non, rpondit l'Indien, on n'est pas d'ici...

--Allez-vous loin?

--Oui, on va loin...

Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se
reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette
vieille femme. Elle s'avanait toujours tenant un morceau de pain  la
main. Soudain elle s'cria, d'une voix terrible, pleine de colre et de
douleur...

--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?

L'abnaqui, terrifi, ne songea pas mme  fuir. Il tomba  genoux.

--Pardon, dit-il, pardon!

La vieille femme tait presque belle dans son indignation...

--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aime, mon Elmire
que j'aimais tant!... tu l'as dshonore,... tu l'as perdue aux yeux de
Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et
c'est par ta faute!... J'aurais t heureuse, moi, avec mon Elmire!
J'tais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de
peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas
toutes les larmes que peut verser une mre  qui l'on enlve sa fille
chrie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les
maldictions qu'elle appelle sur la tte du ravisseur! O est-elle, ma
fille, Sougraine, dis, o est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu
l'as peut-tre tue... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...

Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....

--Jamais, se rcria-t-il, jamais l'indien n'a tu sa femme.... c'est un
mensonge....

--O est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu
fait de ma fille?...

--Ta fille, elle est riche et heureuse....

--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crdulit.... C'est mal de se
moquer d'une mre... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en
la tombe!....

--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure  Qubec,
c'est une des grandes dames de la ville....

La vieille femme branla la tte en signe de doute.... Sougraine reprit.

--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron....

--Madame D'Aucheron? s'cria la mre Audet, en levant les mains au
ciel... et presque dfaillante, madame D'Aucheron?... la mre de
mademoiselle Lontine?... de la bonne demoiselle Lontine!

--C'est elle-mme, affirma Sougraine.

L'infortune vieille murmurait.

--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce
n'est pas possible....

Elle tait accable par une pense amre.... Madame D'Aucheron avait
reni sa mre.... Oui, elle l'avait renie, puisqu'elle n'avait pas
voulu la reconnatre.... Oh! la nouvelle douleur tait bien plus aigu
que la premire.... Une mre qui perd sa fille, c'est affreux, mais une
fille qui renie sa mre... il n'y a point de mot pour exprimer cela.

Tout  coup la vieille clata en sanglots... Sougraine fit un pas vers
la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pleur affreuse couvrit sa
figure et il s'cria:

--Maldiction! je suis perdu!...

La mre Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un
caveau sous l'escalier.

--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je
vous pardonne le mal que vous m'avez fait.




                                     X


Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'vanouir
comme un songe, le laborieux chafaudage de sa fortune et de son
bonheur s'crouler comme un mur que le pic a sap. Cette fois, il lui
semblait qu'elle resterait ensevelie sous les dcombres. Elle cherchait,
pour sortir de l'horrible position qu'elle s'tait faite, une issue
qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait  l'oiseau captif qui se
heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais
toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait
les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'tait
l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'tre laisse
surprendre par le rus ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne
pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne
sont point des preuves. Elle aurait d se moquer de lui hardiment, lui
rire au nez. Maintenant il tait trop tard. La sottise tait faite, il
fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne
servirait de rien. Il tait froiss, plus que cela, irrit. Quand on est
ministre on ne se laisse pas conduire comme un mortel vulgaire. Si
cette entte de Lontine n'avait pas parl comme elle a fait. C'est
elle, aprs tout qui est  blmer. La misrable! voil donc comment elle
me rcompense de mes soins et de mon amour....

Toutes ces ides et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de
madame D'Aucheron.

Depuis sa dernire visite  Vilbertin, et sa rencontre dans l'tude au
notaire, avec sa femme et l'abnaqui, monsieur D'Aucheron prouvait une
vague inquitude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal
dans son entourage, mais aprs s'tre mis inutilement l'esprit  la
torture pour deviner ce que cela pouvait bien tre, il n'avait rien
trouv. Il attendit stoquement, se disant qu'on est toujours averti
assez tt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier
qui nous apporte une mauvaise nouvelle.

Il n'avait pas eu de peine de l'accident arriv  la Longue chevelure.
Il tait mme arriv fort  propos, cet accident, puisque le malheureux
siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il
suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus
qu'elle n'avait promis.

L'honorable monsieur Le Pcheur avait lanc des limiers  la poursuite
de Sougraine. Il prouvait un certain plaisir  se venger de cet homme
qui avait tent de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la
satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron
devenir la rise du monde, car le monde impitoyable ne lui pargnerait
ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, ds qu'il saurait l'histoire de
madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mre adoptive. Les deux, la mre
et la fille, seraient enveloppes dans la mme rprobation. Cela ne
pouvait tarder. Sougraine n'chapperait point. Et quand mme il
russirait  djouer les recherches de la police et  passer 
l'tranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien oblige de
parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son
pass dans les chroniques scandaleuses.

Il s'occupait aussi de son lection et disait partout, pour exciter la
curiosit des gens, qu'une chose tout  fait surprenante, trange,
inoue et scandaleuse, serait bientt connue publiquement; qu'une
famille haut place, qui croyait sa considration affermie sur le roc,
s'apercevrait qu'elle n'tait assise que sur un sable mobile.... Le
procs de Sougraine ferait clater la bombe. On verrait.... Les gens
gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, souponnaient les
rputations les plus intactes, sans rien trouver.

Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au
courant de cette rumeur mchante que le ministre avait lance dans la
ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidit que le mal seul
peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus
considrables. Il n'tait pas sot, le pre Duplessis, et les agissements
singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqu de le
surprendre. Toutefois il en avait cherch vainement les motifs et avait
fini par croire  l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves
gens n'chappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les
autres. Les paroles menaantes du ministre furent un clair. Il entrevit
la vrit. Elle mergeait d'un fond de tnbres. Le nom de Sougraine
expliquait tout. Il savait que l'indien tait devenu un habitu de la
maison, mais un habitu que l'on cachait et dont on semblait rougir.

Il prenait vite une rsolution et dtestait les ttonnements. Ds que
l'on a jug bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne
souffre point de dlai, et tous les instants de la vie doivent tre
employs  bien faire.

Il se rendit auprs de l'honorable M. Le Pcheur qui le reut avec
empressement, bien qu'il y et, sur la banquette place  sa porte,
plusieurs solliciteurs dj fatigus d'attendre.

--Vous vous portez bien, j'espre, mon cher professeur, dit le ministre
en serrant les mains loyales du vieillard.

--Pas mal pour le temps et la saison, rpondit le pre Duplessis...

--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison.

--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps.
Cela vaut autant, aprs tout, car j'ai fait mon tour, rpondit le
professeur...

--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le
ministre.

--Quand ces hommes sont placs comme vous, monsieur, ils sont doublement
heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence
est immense.

Le ministre baissa la tte.

--Vous m'avez demand mon appui dans votre lection, monsieur le
ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre  une
condition...

--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sr que nous allons nous
entendre....

--Il circule une rumeur assez tonnante, continua le pre Duplessis. On
dit qu'une rputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et
respecte est sur le point de se voir aux prises avec la misre et le
mpris.

--C'est vrai, se hta de rpondre le ministre.

--Pouvez-vous empcher ce malheur?

Le ministre rflchit assez longtemps.

--Peut-tre, dit-il; cela dpendra de Sougraine. S'il chappe, le secret
reste mien et je suis matre de la destine de cette famille; s'il est
arrt, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il
dvoile tout...

--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous
pouviez loigner le malheur de cette maison...

--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le
dshonneur menace?

--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que
je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens
qui sont menacs d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens
quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre lection.

--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de
Sougraine.

--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal.

--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela
m'assurerait le succs...

Le pre Duplessis se disposait  sortir quand on entendit un bruit de
voix dans les couloirs.

--Il est pris!... O est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pcheur qui va
jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des rponses, des
affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'parpillaient.
Le ministre plit tout  coup. Il toucha le bouton de la sonnette
lectrique. Un garon de bureau parut.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il...

--Sougraine est arrt, monsieur le ministre, rpondit le messager
radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle  son chef.

Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout
bahi. Il ne s'attendait pas  cela. Il y aura toujours des surprises
pour les messagers des ministres, et jamais ces tres pourtant bien
curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout 
fait ceux qu'ils sont destins  servir.

--Alors, fit le pre Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir?

--Je vais essayer quand mme, M. le professeur, je vais essayer.

Le ministre avait une ide. Un ministre qui a la grce d'tat doit avoir
au moins une ide de temps  autre.

--Nous ferons les lections avant les assises criminelles, pensa-t-il;
j'ai une chance de mater le pre, si je ne l'ai tout  fait pour moi. Je
nourrirai grassement ses esprances en lui promettant tout ce qu'on peut
promettre en pareille occasion.




                                     XI


Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille
femme lui avait dsigne, lorsque la porte s'ouvrit. C'tait le garon
de la mre Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mre,
ni ses yeux mouills de larmes, ni ses soupirs touffs. La pauvre
vieille pleurait si souvent.

--Ce misrable Sougraine, dit-il, en tant son _capot_, il nous a
chapp. Il a t plus fin que nous et n'est pas revenu  la cabane.
N'importe, il est bien guett; il n'ira pas loin.

Il vit du pain  terre. C'tait le morceau que dans sa surprise
Sougraine avait laiss tomber.

--Sapristi! la mre, le bl est donc bien abondant cette anne, qu'on
laisse traner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une
pointe d'humeur.

La vieille regarda, ne rpondit rien et ramassa le pain.

--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est cach sous un
arrachis, au 9e portage, un peu en de de la cabane o s'tait rfugi
Sougraine.

--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu?

--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me
fait de la peine, c'est d'avoir manqu Sougraine. Le maudit! si je
savais o il se cache....

Sougraine ne put s'empcher de frissonner et le tremblement nerveux de
ses membres drangea quelque chose dans la collection de vieilleries
entasses au fond du caveau.

--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!

Il appelait son chien. Pataud, c'tait un petit _terrier_, allgre, vif,
remuant qui ne rpondait pas du tout  son nom lourd et sonore. Pataud
ne vint point.

--O est donc le chien? demanda le garon.

--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le
mettre, cette nuit, dans leur laiterie, rpondit la vieille en
tremblant, il parat qu'il y a une belette qui dvore tout...

Audet se mit  genoux et pria quelques minutes, les bras appuys sur sa
chaise, le dos au pole qui chantait son monotone refrain. Il se coucha
et la vieille, ayant teint la lampe fumeuse, se jeta  genoux  son
tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau
de pain et l'alla donner  Sougraine.

--Sauvez-vous, dit-elle.

Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il tait
profondment touch. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de
billets de banque.

--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous
le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait piti de lui...

La mre Audet repoussa la main, et les billets tombrent sur le plancher
nu de la pauvre habitation.

--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...

Il sortit mu, pouvant, et prit le chemin qui longeait la rivire.

La mre Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son
sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues rides...

Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donn la charit
chrtienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y
passer la journe. Il tait tomb une lgre couche de neige, qui
recouvrait, comme un tapis d'une clatante blancheur, les maisons, les
granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair,
s'allumaient d'tincelantes toiles, et sur les forts noires bordant
l'horizon, le disque de la lune  son premier quartier brillait comme
les cornes de feu de quelqu'animal trange noy dans un ocan d'azur.
L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laisses sur
la neige.

Un petit garon vint  la grange, de bon matin, pour faire le _train_.
Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction.
Il arrive que ceux-ci, faute d'exprience, donnent aux animaux une
nourriture insuffisante ou mal proportionne, ngligent d'arer les
tables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en
muses de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont
tonns de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il
se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur btail ne rapporte
rien.

Le petit garon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant:

--Il est venu quelqu'un  la grange cette nuit: il y a des traces: un
pied d'homme.

Un voisin survint.

--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a t vu par ici? Vous vous
souvenez de Sougraine qui a enlev la petite Audet, il y a bien vingt 
vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tu sa femme...

--Est-ce bien vrai, il est par ici?

--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Lon Bernier, le petit Nol  Jean,
et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couch
avec lui dans la cabane du neuvime portage. Il ne savait pas alors que
c'tait lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le
gouvernement le faisait chercher. Ils sont remonts  la cabane le
lendemain soir, mais, bernique!

--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme
dans la direction de la grange. C'est un peu drle; jamais il ne vient
personne rder comme cela autour de nos btiments. Si c'tait lui?

Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement....

--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le
voisin.

Il n'y avait pas de risque  l'affirmer.

Et celui qui est entr dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il,
c'est encore certain. Envoyez votre garon chercher des gens; on va
fouiller la grange. Il est bon d'tre plusieurs: ces sauvages.... on ne
sait pas....

Ils en demandrent deux, il en vint dix.

Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit
perdu. Il eut t content de mourir tout  coup, et de n'offrir qu'un
cadavre  ces chiens de visages ples qui le traquaient comme une meute
fait d'une bte fauve. Peu de temps aprs il fut pris garrott et
conduit  la maison au milieu des rires et des hues.




                                     XII


Les lections gnrales mettaient la Province en feu. Les libraux et
les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et
s'obstinaient  jeter entre eux un abme tous les jours plus profond.
Les hros de l'loquence populaire escaladaient les hustings arms de
lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de
toutes sortes, et faisaient entendre  la foule enthousiaste et
prjuge, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou
d'encouragement, selon qu'ils taient inspirs par les faveurs
ministrielles ou par les dpits de l'opposition. Les uns glorifiaient
le premier ministre et ses collgues. Jamais hommes semblables ne nous
avaient gouverns. Ils possdaient toutes les vertus, toutes les
qualits administratives, une finesse d'observation surprenante, un
flair trange. Depuis leur arrive au pouvoir, la Province s'tait
enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain 
l'ouvrier, l'conomie tait franchement  l'ordre du jour. Pas de
bouches inutiles. Peu d'employs, mais des bons. Plus d'avances, de
bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui
paie,  l'ouvrier qui souffre.

Les autres, d'une voix indigne, dmolissaient tout ce splendide
chafaudage lev  la gloire des ministres, dcrivaient, avec des
larmes dans la voix, les hontes et les lchets des escrocs politiques
qui escaladent le pouvoir afin de dpouiller la Province et d'appeler
leurs amis  la cure, montraient, avec des airs effrays, la profondeur
du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et
les spculateurs vreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux,
de secouer sa torpeur, de chasser les infmes qui dshonoraient le pays
et le poussaient  la ruine.

Le peuple coutait toujours, avec un gal intrt, ces diatribes
cheveles et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait
point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du
vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque
gros bonnets.

Il est vident que l'excs de langage de nos orateurs d'lection, de
mme que les articles pleins d'exagrations qui s'impriment presque
chaque jour dans les journaux, branlent les convictions du peuple et
faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou
aussi mchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intrt de la cause que
l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et
du lutteur chrtien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litire de
leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les
distinctions, ils doivent tenir  leur rputation qui survit aux jours
du pouvoir.

M. Le Pcheur fut lu par une majorit de trois voix. Une petite
majorit, l'on est convenu d'appeler cela une dfaite morale. C'est un
baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans
amertume. Il semble vident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en
cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent.

On cria dans les rangs de l'opposition, dans les runions intimes et
dans les assembles publiques, que la corruption la plus effrne
venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trsor avait coul 
flots; que la libert avait t touffe sous les monceaux d'or; qu'il
faudrait une catastrophe pour rveiller la conscience publique.... Une
chose certaine, c'est que le pre Duplessis, tout  son ide de charit,
avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait  chercher
l la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se
donna garde de l'oublier, lui, et il crivit un petit mot  son noble
oblig pour lui rappeler ses engagements. Le Pcheur jeta la note au
panier.

Serait-il convenable d'intervenir pour arrter les fins de la justice,
raisonnait-il? N'y avait-il pas l une question sociale de la plus haute
importance? Comment un homme honnte et intelligent comme le pre
Duplessis n'avait-il pas song  cela? Il est vrai, d'un autre ct, que
l'offense tait ancienne, douteuse mme. Si l'abnaqui et t seul 
jouir de l'impunit, passe encore... Mais cette femme, madame
D'Aucheron, volait sa haute rputation et les hommages des honntes
gens. C'tait une injustice envers la socit de Qubec. On lui serait
reconnaissant,  lui le ministre, s'il remettait chacun  sa place,
comme cela doit tre. Il tait l'lu du peuple, il devait protger le
peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son
esprit impartial.

Il rpondit  monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'tait
vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un
dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-tre
blouie par son nouveau triomphe et se montrerait touche enfin de la
constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La
rsolution de Lontine tait bien prise, maintenant, et rien ne pourrait
l'branler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination
exalte, dans son coeur naf et dbordant d'amour, elle le voyait tout
prs, tout prs... et le couvent paraissait l-bas,  demi-perdu dans
une bue vaporeuse.

Madame D'Aucheron avait compltement perdu la tte, et ne se sentait
plus la force de prendre une rsolution. Elle tait comme une pave
ballotte par les flots, au gr des vents et des courants. Elle ne
savait plus o tait le salut; elle ne le voyait nulle part. Menace par
le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la
jetterait comme une vaurienne sur le pav, par sa fille qui reculait
devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari
qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troubl, tout dsol,
elle chancelait, s'affaissait. Elle et voulu s'insurger contre elle
mme, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il
fallait dsarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser
dsaronner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se
laisser aller  la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle
comptait les jours qui la sparaient des assises, comme un condamn, les
jours qui lui restent  vivre. Elle regardait cette poque fatale, comme
on regarde avec terreur le nuage plein d'clairs et de tonnerre qui
accourt de l'horizon tnbreux.




                                    XIII


En entrant chez lui, aprs sa dernire visite  madame D'Aucheron, M. Le
Pcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.

--Tiens, fit-il, une lettre du pre.

Ce n'est point par l'criture qu'il la reconnaissait; le pre Le Pcheur
ne savait pas crire. Il dchira le bout de l'enveloppe, dplia la
mince feuille de papier rgl et lut des yeux, en un moment, les deux
pages de fine criture. C'tait videmment la main de la matresse
d'cole.

Le bonhomme Le Pcheur suppliait le ministre d'empcher l'arrestation de
Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux tait pris. Il
disait:

--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite,
c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut
qu'il s'loigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler.

--Voil qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre....
Est-ce un coup mont? On dirait qu'il y a entente entre le pre Le
Pcheur et le pre Duplessis. C'est tout de mme singulier. Je voudrais
bien l'empcher d'tre pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus
temps. On pourrait peut-tre lui faire prendre la clef des champs...
Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se
fasse!

Une foule considrable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans
les ruelles qui conduisent aux anciens hpitaux militaires,
mtamorphoss depuis plusieurs annes en Palais de justice. A
l'extrieur, la btisse a le mme aspect triste, pauvre, dsol, avec sa
couche d'enduit jauntre qui donne aux pierres une certaine harmonie de
ton avec la rouille des vieilles ferrures;  l'intrieur, des malades
encore et encore des mdecins. Les malades d'une socit qui se corrompt
et les mdecins que demande la morale outrage.

Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procs 
sensation. Le monde est tellement avide d'motions qu'il serait capable
de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accus n'a rien
de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra
condamner sans regret; s'il est beau, rus, ferme, de bonne mine, on le
prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et,
s'il est condamn, on crie  l'injustice. C'est comme au thtre. Ou ne
songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus  redouter qu'il a plus de
qualits physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la
justice veut atteindre mais le crime mme. L'homme s'est fait
l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la
rparation. Le mal doit tre honni, poursuivi, puni partout et toujours,
sans merci ni piti, l'homme doit tre un objet de commisration.
Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au
chtiment du crime.

Sougraine allait tre amen  la barre des criminels. La salle
d'audience tait remplie. Il y avait des gens debout dans les passages,
dans les galeries, autour des siges rservs aux avocats, partout.
Quand l'accus parut prcd et suivi par des hommes de la police, il se
fit un long murmure et toutes les ttes se tournrent vers lui.

Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaante et un
sourire triste passa sur ses lvres ples. Le juge, l'un des plus
minents du pays, sa longue toge de soie noire sur les paules et son
rabat blanc tombant sur la poitrine, entra prcd de l'huissier
audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurs furent
appels et rpondirent  leurs noms, en se levant. Les jurs sont tenus
de connatre leurs noms et mme leurs prnoms, mais rien de plus. Tant
mieux s'ils sont ignorants et simples; on les ptrit plus facilement.
Les natures timides sont recherches. Les revches qui ont un cran de
fermet sont souvent loignes avec succs. Un beau systme tout de
mme. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donn; c'est sacr. Honni
soit qui mal y pense! Vous tes jug par vos pairs. Mes pairs? des
nafs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent
les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le systme  la lettre,
comme vous prtendez qu'il le doit tre, faites donc juger l'accus par
ses compres... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des
assassins. Voil ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi
anglaise.

En face du banc des juges, auprs d'une longue table couverte de drap
bleu fonc, s'taient assis les avocats chargs de conduire la cause: Le
substitut du Procureur Gnral, M. Dunbar, l'un des plus minents parmi
les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant,
puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais dj clbre par son
loquence ardente et ses merveilleuses ressources.

Sougraine, dsespr, gmissait dans sa prison et personne ne voulait ou
n'osait entreprendre la tche ardue de le dfendre. Il tait pauvre et
ne pouvait rcompenser le dvoment de son avocat. Il fallait donc que
la charit, une grande charit, vnt s'unir  de grands talents pour lui
venir en aide. C'est une chose terrible que d'tre accus d'un crime qui
entrane la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu!
quelle responsabilit pse sur la tte d'un homme de loi qui se charge
d'clairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit
tre habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien
dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout
qu'il soit honnte, car l'honntet a des accents qui vont  l'me et
que ne saurait trouver le mensonge.

Quand on vit monsieur Lemieux prendre la dfense de Sougraine, on se dit
que le prisonnier serait sauv s'il tait possible qu'il le ft....

Messieurs Stuart et Valle--ce dernier, un notaire fatigu de sa
paisible profession qui s'tait fait avocat--tous deux remarquables
aussi, s'taient joints  leur jeune confrre, pour l'assister.

M. Dunbar avait prpar avec un soin tout particulier l'acte
d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa
vertu farouche ne s'taient mieux affirms. Il fit l'expos de la cause
au milieu d'un religieux silence:

--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait
heureuse malgr son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles,
dans l'une de nos bonnes et chrtiennes paroisses, sur les bords de la
rivire Batiscan. Le pre, la mre, les enfants taient unis par des
liens sacrs que les annes resserraient de plus en plus.

Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les
dlices de cet intrieur heureux. Un jour elle disparut, et les
recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble
maison et les pleurs coulrent, coulrent sans jamais cesser.
Aujourd'hui encore, sous le mme toit solitaire de la chaumire de
Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu tre console,
verse des larmes sur la perte de sa fille chrie.

Un indien tait venu dresser sa tente au bord de la rivire, non loin de
la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et
des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troubl
jusqu'au fond de son me. Il se laissa bercer par des rves de volupt,
ne trouva plus de charmes  la femme qu'il avait choisie pour compagne,
ne fut pas mu des angoisses qu'il prparait  une mre pleine de
sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance nave de
l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa
tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait.

Cependant la femme trahie tait reste comme une esclave auprs de
l'homme infidle. C'tait sans doute l'amour de ses enfants qui
l'enchanait encore au malheureux. Les jours pour elle s'coulaient dans
l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et
d'ignominies elle se rvoltait et alors des querelles srieuses
survenaient, des injures et des coups s'changeaient. Une telle
existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goter tranquillement les
dlices de ses illgitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne
laissait plus de repos  sa conscience. Il croyait sans doute que si
elle disparaissait, le trouble de son me disparatrait aussi, et qu'il
pourrait s'endormir dans une douce scurit. Etrange mprise des mes
coupables!

Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps levs de St.
Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des
gmissements. L'on savait que l'Indien s'tait arrt l depuis quelques
jours avec sa famille. On vit un canot s'loigner sur le fleuve profond.
L'accus--car c'tait lui--l'accus toucha la rive nord avec ses
enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard,  quelques
lieues en bas de Qubec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une
femme noye. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc
t trane  l'eau. On la reconnut, c'tait Clarisse Naptanne, la femme
de Sougraine, l'accus.

Les tmoins vont corroborer ces paroles.

Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les ttes se bercrent
comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan
de la fort.

L'accus se pencha sur la barre comme cras sous le poids de ces
regards scrutateurs.




                                     XIV


Le coroner du district de Qubec,  l'poque du crime, tait mort depuis
longtemps. On retrouva toute fois le procs verbal de l'enqute qui eut
lieu alors. Il y tait dit qu'un nomm Turgeon, de la paroisse de
Beaumont, avait dclar avoir trouv dans ses _pches_ le cadavre d'un
homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant t transport 
Qubec, on reconnut alors que c'tait celui d'une femme. On rit un peu
de la navet ou de la modestie extrme du brave pcheur.

Le verdict fut: "Trouv mort."

Verdict plein de sagesse et d' propos auquel personne ne trouva 
redire; la critique cette fois, fut dsarme.

Aprs l'enqute, le corps fut enterr dans le cimetire Belmont, prs de
Qubec, et la description en fut donne par les journaux de la ville. La
semaine suivante, le cur de Notre-Dame-des-Anges vint  Qubec et dit
qu'une personne tait disparue, l'automne prcdent, de St. Jean
Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il tait fort dcompos
mais pas tout  fait mconnaissable. Le cur affirma que c'tait la
femme de Sougraine, un sauvage abnaqui.

Alors on se mit  la poursuite de ce sauvage qui tait parti avec une
jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs
erraient dans les prairies de l'Ouest.

Turgeon, le pcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille,
vivait encore. Il fut appel comme tmoin. Il se souvenait bien du
cadavre en question.

L'abb Lamontagne, le cur de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi 
l'appel de la cour.

Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite
Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus
ge que son mari, tait grande et forte. Ils avaient deux petits
garons, l'un g de dix  douze ans et l'autre un peu plus jeune.

Ils demeuraient  une lieue environ du presbytre et habitaient une
cabane d'corce, sur les bords de la rivire Batiscan. L'accord
paraissait rgner dans le mnage.

Il continua:

Au nombre de mes paroissiens tait aussi une jeune fille de seize ans,
nomme Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez
l'accus. Celui-ci a quitt la paroisse avec sa famille vers la fin
d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre.
Il tait seul. Je lui ai demand o taient sa femme et ses enfants et
il m'a rpondu qu'ils taient aux Trois-Rivires. Elmire Audet tait
alors dans la paroisse. Quelques jours aprs elle n'y tait plus.

J'ai vu le corps de la dfunte au cimetire Belmont, et l'ai
parfaitement reconnu. C'tait bien la femme du prisonnier. A la mchoire
infrieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la
mchoire suprieure taient noircies par l'usage du tabac et uses par
la pipe. La dfunte fumait beaucoup. Les cheveux taient trs noirs.

Transquestionn par M. Lemieux le cur ajouta:

--Un peu avant son dpart Sougraine est venu  confesse et a communi.

Hermine Auger, un autre tmoin, fut appele.

--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez
monsieur Raymond Beaudet,  St. Jean Deschaillons. Un soir du mois
d'octobre, j'tais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grve.
Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de
femme rpliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gels, je
vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai
vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme  l'arrire et quelque
chose de blanc au milieu.

A une transquestion qui lui fut pose par M. Lemieux, elle rpondit:

--Aprs le dpart du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage;
c'tait toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations.

Alors comparut Metsalabanl, le chef abnaqui de Bcancour.

--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanl. Je suis le chef des Abnaquis
de Bcancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renferm par
surprise et qui russit  s'chapper. L'accus est arriv  Bcancour
avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est
venu chez moi le lendemain de son arrive. Il tait sous l'influence de
la boisson. Je lui ai demand o tait sa femme et il m'a rpondu qu'il
ne le savait pas; qu'elle tait comme folle lorsqu'il l'avait laisse et
qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traverse. Il a
ajout qu'elle tait au dsespoir et s'tait peut-tre jete  l'eau.

Pierre-Antoine Thomas, autre Abnaqui vint  son tour:

--Je demeure  Bcancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu
sa femme. Sougraine est arriv chez moi, un soir de l'automne de 18...
avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai o
tait sa femme et il me rpondit qu'elle tait dserte par dsespoir.
Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il
allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis
plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui
dis qu'on le souponnait d'avoir tu sa femme. Il nia, disant qu'il
n'avait jamais pens  cela. La premire fois qu'il est venu il n'avait
pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il tait trs abattu. Il
partit le matin au petit jour et s'enfona dans la fort. Il revint le
soir mme, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier,
puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait
probablement pas de sitt.

Je lui dis que, puisqu'il n'tait point coupable, il ferait mieux de se
livrer. Il me rpondit qu'il le ferait s'il n'tait pas sr d'tre puni
pour avoir enlev une jeune fille.

Puis, il ajouta, rpondant  M. Lemieux, que l'accus lui avait dit
qu'il regrettait de s'tre amourach de cette jeune fille et qu'il ne
savait pas o il avait eu la tte; que Sougraine vivait en bon accord
avec sa femme et tait un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit
alors que la dfunte, pendant la traverse, avait voulu faire chavirer
le canot.

Desanges Denis, pouse de Lon Deveau, fit la dposition suivante: Nous
demeurons  cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arriv chez
nous, un matin, il y a bien vingt ans passs de cela. Il est entr seul
et nous a demand de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'tait
le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller  la recherche de sa
femme qui l'avait laiss aprs une querelle. Il a ajout qu'elle tait
jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait 
Notre-Dame-des-Anges chercher des piges qu'il avait tendus. Il fut
absent une couple d'heures. Il est all chercher ses enfants et les a
amens chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une
quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que
c'tait sa femme. Ils sont arrivs le soir, ont partag le mme lit et
sont repartis le lundi matin.

Le tmoin dit se rappeler bien tous ces dtails, parce que Sougraine
ayant t souponn du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard,
elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme.
Elle ne reconnaissait pas l'accus, cependant; il avait trop vieilli.

L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue
chevelure.

Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les
couloirs se rangrent pour livrer passage au noble chasseur des
Montagnes Rocheuses. Lui, ple, mal rtabli encore de sa rcente
blessure, il s'avana lentement, le front haut mais sans arrogance, vers
le banc des tmoins. Un air de souffrance temprait l'nergie de sa
figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait t
bless dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endures,
comme la mort tait venue prs de l'emporter. Depuis quelques jours
seulement il pouvait sortir; la plaie tait cicatrise. C'est lui qui
dans un accs de fivre, avait innocemment et sans malice, trahi son
frre l'Abnaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute....
comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement
responsable. S'il n'et point eu cette fivre, l'accus serait encore
libre et heureux. Voil ce que peut faire une parole mme inconsciente.
Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'tait le
notaire, c'tait Sougraine, c'tait madame D'Aucheron qui l'avaient
imagine, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les
projets des mchants tournent contre eux.

La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme tait l'cho
d'une me droite. On sentait que cette me n'avait rien  cacher, et
que cette parole n'avait rien  taire. On se plaisait  l'entendre, cet
homme demi-sauvage.

Il raconta sa premire rencontre avec l'accus; comment il le sauva lui
et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son
wigwam, au milieu des montagnes. Il rpta les questions qu'il leur
adressa alors et les rponses qu'ils lui firent. L'accus lui avait
affirm que sa femme tait morte d'un hrsyple,  St. Jean
Deschaillons, et qu'elle tait enterre dans le cimetire de la
paroisse; qu'il tait mari avec cette jeune fille et ne voulait point
s'en sparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage
n'avait pas t clbr encore et que la jeune fille tait sa matresse.
Alors dit le tmoin, je lui dfendis de vivre plus longtemps avec elle,
et je pris la rsolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, ds
qu'il se prsenterait une occasion. L'accus se montra soumis. Des
voyageurs canadiens passrent vers le mme temps et je leur confiai la
jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant....

La voix du sioux trembla lgrement. On vit qu'il faisait un effort pour
refouler une motion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la
tte comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.

--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le
lieu de les rpter ici. Je dus, pour chapper  la mort, fuir ma tribu.
Je n'avais plus qu' pleurer sur ma femme indignement massacre par les
sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mre, sans doute. Je
m'loignai de mes chres montagnes. Deux ans aprs je rencontrai
l'accus  Los Angeles. Il niait toujours avoir tu sa femme. Plus tard,
je gagnai les pays espagnols de l'Amrique du Sud. Je cherchais les
parents de ma mre. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour o je le
rencontrai  l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le
reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identit. Je le
reconnais bien maintenant.

Les pripties du procs n'taient pas finies. Les curieux en auraient
pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de
l'affaire Sougraine.

L'audience avait t suspendue, mais la foule tait reste l, entasse
dans la vaste pice, aimant mieux respirer l'air chaud et vici qui la
remplissait, que de perdre un mot des tmoignages. Au reste, dans un
tte  tte entre le prisonnier  la barre et son dfenseur, on avait
surpris une parole qui piquait la curiosit.

--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat...

--Quel peut tre ce tmoin? C'tait la question que chacun se faisait.

A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier
appela:

--Louis Vilbertin!

Il y eut un dsappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu,
improbable... et c'tait le gros notaire que tout le monde connaissait.

Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la bote aux
tmoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il
pensait:

--Qu'avait-il besoin de me dranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver?
Et puis, c'est cruel de me forcer  m'avouer publiquement son fils... Il
embrassa l'Evangile, comme il et embrass n'importe quoi.

--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier.

--Mon vrai nom est Louis Sougraine, rpondit le notaire, d'une voix
ferme, un peu irrite; je suis le fils de l'accus.

Il bravait l'opinion.

--Le fils de l'accus! ce mot s'chappa de toutes les bouches... Ce fut
un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats.

--Nous demeurions, il y a vingt trois ans,  Notre-Dame-des-Anges. La
famille se composait de mon pre, de ma mre, de mon frre et de
moi-mme. Nous sommes partis de l avant l'hiver, en canot, suivant le
cours de la rivire. Nous nous rendmes  Ste Anne, sur la grve, et de
l  St. Jean Deschaillons. L, mon pre et ma mre se battirent.
C'tait le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon pre qui commena la
querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mre avait mis sur ses
paules pour se garantir du froid. Il battit la dfunte  coups de
poings et d'aviron et la jeta  terre dans les branches. Ma mre lui
demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien dur
une heure. Le prisonnier lana aussi des pierres  ma mre. Elle
paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes
partis pour traverser le fleuve, mon pre, mon frre et moi.... ma mre
est demeure sur la grve. Mon pre ne voulut pas la laisser embarquer.
Il la menaa avec une branche. Aprs notre dpart elle est reste assise
sur le sable et elle pleurait. Dans la traverse mon pre nous a dit
qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps
tait noir. Le prisonnier nous a conduits  une maison o nous avons
couch. Puis nous avons gagn Bcancour. Mon pre nous a laisss chez
mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mre.

Rpondant ensuite  M. Lemieux, il continua:

--En traversant la rivire ma mre a menac de faire verser le canot.
Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoy mon pre acheter de la
boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la
traverse, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle
but, je crois, ce qui restait dans une premire bouteille... Peut-tre
un demiard... C'est l'ide qui m'est reste. Cependant mon pre avait bu
plus qu'elle...

Plusieurs dirent:

--Le gros notaire ne tient pas  sauver son pre...

Et d'autres:

--On dirait qu'il veut tre le fils d'un pendu...

Le notaire, sous les questions presses de M. Lemieux, soufflait,
haletait, s'pongeait... puis se contredisait.

--Mon pre, avoua-t-il, pria la dfunte de lui hacher du tabac. C'tait
dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit  la besogne, puis
cessa tout  coup.... La querelle commena alors....

Ma mre voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accus
la supplia d'avoir piti de nous, ses enfants... mon dfunt frre et
moi... Elle donna un coup d'aviron  mon pre... Rendus sur la grve
elle le frappa avec un couteau... C'tait pour se dfendre... Ils se
battaient. Mon pre n'avait pas de couteau, pas de bton, non plus....
Si je me souviens bien.... Mon pre alluma un feu sur la grve pour nous
rchauffer et prparer des aliments. Il demanda  ma mre de venir
manger avec nous...... Elle refusa. La querelle tait termine. Lorsque
nous fmes sur la grve de Batiscan, aprs avoir travers le fleuve, mon
pre fit un petit feu et nous nous couchmes tout au prs... Mon pre
nous avoua,  mon frre et  moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi
abandonn sa femme, seule, dans l'tat o elle se trouvait.... Il
remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures...
Nous crmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il tait
triste... Il dit qu'il l'avait trouve morte et que dans la crainte
d'tre souponn ou inquit il l'avait trane  la rivire...

Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur
les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de
tous les coeurs. Les choses devaient s'tre passes ainsi. Il tait
raisonnable de le supposer.

Un tmoin, M. Lon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de
trace de feu sur la grve o s'tait arrt le prisonnier, et laissa
croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver
son pre. Il y eut un malaise soudain. Mais le dfenseur de l'accus ne
se tint pas pour battu.

--La grve est-elle large chez-vous? demanda-t-il au tmoin.

--Oui, monsieur, rpondit celui-ci, joliment large.

--Et la mare s'avance loin?

--Oui monsieur, assez loin.

--A-t-elle pu couvrir l'endroit o s'est arrt l'accus, et faire
disparatre ainsi toute trace de feu?...

--Certainement, reprit le tmoin.

--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas tonnant que vous n'ayez
vu nulle trace du feu allum par le prisonnier; c'est le contraire qui
et t surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'teindre...

Un rire bruyant courut dans la vaste salle.




                                     XV


Un homme qui n'avait pas t peu surpris en voyant un huissier entrer
chez lui, c'tait monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le
lchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dgringolade
allait commencer. Aprs tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce
ft aujourd'hui que demain. La pense d'un mal qui vous menace est
souvent plus amre que le mal lui-mme. L'imagination grossit le mauvais
comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un
faux aspect.

--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec
la gravit que comporte le mtier.

--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'clater de rire, tant
il avait eu peur.

--Oui monsieur, pour madame.

--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire?

--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....

--Hein! l'affaire Sougraine? voil qui est drle. O va-t-on chercher
les tmoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connat de cette affaire, ma
femme?

Cependant le souvenir du mystre qu'il avait essay de dbrouiller
depuis quelque temps, mystre o sa femme, le notaire et Sougraine
paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint  l'esprit. De
grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout
allait clater.

L'Huissier s'tait retir; il se rendit  la chambre de sa femme.

--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier
lgal d'une main qui s'efforait de ne point trembler, on vous appelle
comme tmoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt
trois ans--dites-moi donc, s'il vous plat, ce que vous connaissez de
cette affaire.

Madame D'Aucheron poussa un cri.

--Tmoin! moi, tmoin! et elle s'affaissa sur sa chaise.

Lontine accourut.

Implacable, M. D'Aucheron se tenait l, debout devant elle. Il tait
rsolu d'en finir.

--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle faon vous avez t mle 
l'affaire Sougraine?...

Lontine  son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas.

--Pauvre mre, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se
prit  pleurer  chaudes larmes....

--Tout n'est pas connu, rpliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de
tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler  la
cour...

Il passa le subpoena  Mademoiselle Lontine qui lut  travers ses
pleurs....

--Pauvre mre! reprit-elle! pauvre mre! comme elle va souffrir!....

--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plat, si votre mre ne
veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatient.

--Mon pre, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prires et de
larmes, ayez piti de ma malheureuse mre... soyez misricordieux.

D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'croulait autour de lui,
et que sa vie tait  jamais empoisonne. Il n'osait plus parler. Il
coutait maintenant, le front courb, l'arrt terrible qui le condamnait
 la honte et  la souffrance pour le reste de ses jours.

--Ma mre, votre femme... reprit Lontine au milieu de ses sanglots...
c'tait....

--C'tait?

--Elmire Audet!

--Elmire Audet! s'cria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage
dans ses mains. Malheureux que je suis!

--Piti! pardon! criait Lontine.

--Malheureux que je suis! rptait toujours D'Aucheron. Et il aurait
voulu pleurer. La rage et la douleur l'touffaient.

Il sortit marchant vite comme un homme press d'arriver, et cependant il
ne savait o il allait. Ceux qui le rencontrrent s'aperurent qu'il
n'tait pas comme de coutume et se dtournrent pour le regarder. Il
passa devant l'glise du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne
pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres,
dans les glises, il s'en alla tomber  genoux devant les saints
tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramnent  Dieu, et que les
hommes profondment infortuns sentent bien que le secours ne peut pas
leur venir des hommes. Il demeura longtemps, l, sur le parquet, la tte
baisse, les mains jointes, et criant vers Dieu.

Le pre Duplessis se trouvait  l'glise; c'tait l'heure de sa visite
au St. Sacrement.

--Il devait en tre ainsi, pensa-t-il. Le retour  Dieu ou le suicide.

Quand D'Aucheron sortit il le suivit.

--Mon cher ami, commena-t-il,  quelque chose malheur est bon. Vous
perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il
n'y a pas de quoi se jeter  la rivire, s'il y a raison de se jeter
dans les bras de Dieu.

--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron.

--Je le souponnais. Madame D'Aucheron tait mademoiselle Elmire Audet.

--Hlas! qui l'aurait pens?

--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle
s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la
premire fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernire non plus,
hlas! soyez-en sr.

D'Aucheron s'tait attendu  bien des mcomptes,  des revers,  des
insuccs, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce
ct. Ce qui l'affligeait surtout, c'tait de passer sous la dent
venimeuse de la mdisance. Il se sentait horriblement humili. Il ne lui
serait pas possible de se relever de ce coup et il serait oblig de s'en
aller vivre ailleurs.




                                    XVI


Plusieurs tmoins furent appels encore pour prouver la culpabilit de
l'accus, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles
ft en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que
des querelles s'levaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils
profraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, aprs
vingt-trois ans, les tmoins se faisaient rares et ne se souvenaient
gure.

Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure
d'tonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le
nom de madame D'Aucheron.

Elle entra vtue de noir et voile. L'huissier grossissant de plus en
plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence!
silence! silence!

Madame D'Aucheron prta le serment d'usage.

--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le
greffier, qui voulait lui viter la honte de le dire elle-mme.

Elle rpondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle,
tant la surprise tait grande.

L'honorable M. Le Pcheur vint alors s'asseoir prs de l'avocat de la
couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intrt. Les gens
remarqurent avec surprise le plaisir qu'il paraissait prouver en
voyant la souffrance du tmoin. Plusieurs s'en indignrent. On fit
raconter  madame D'Aucheron ses amours avec l'abnaqui alors qu'elle
tait jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses prgrinations
nombreuses. Elle parlait bas et  chaque instant on la suppliait de
parler plus haut. Ce n'tait pas assez de raconter ses hontes, il
fallait mme les raconter  haute voix. La pudeur n'avait plus le droit
de jeter son voile mystrieux sur ces confidences. Souvent la pauvre
femme hsitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle tait tente de
cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accus.
Elle le connaissait depuis deux ans dj....

--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le
prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes
partis secrtement. Nous avons pass la premire nuit dans une grange, 
St. Ubalde, et le lendemain, nous tions  Batiscan. Il ne m'avoua la
mort de sa femme qu'au lac Mgantic. Chez M. Deveau,  Batiscan, il me
dit qu'elle tait aux Trois-Rivires avec ses enfants. Il avait dit la
mme chose  ma mre. Nous traversmes le fleuve en canot, puis, nous
nous acheminmes,  pied, vers Richmond o nous devions prendre le
train. Il affirmait que nous allions  la recherche de sa femme... Dans
la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage
enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrter. Je prvins
Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis,
quand il revint nous partmes pour nous rendre au lac Mgantic o nous
passmes huit jours, chez un monsieur Beaul. Il nous dit alors que sa
femme tait morte...

Il m'a parl de la traverse du fleuve qu'il avait faite avec sa
famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et
qu'il l'avait supplie de le laisser rendre  terre pour l'amour de ses
enfants. A terre, il prpara le souper et pria sa femme de venir manger.
Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle tait ivre. Il est
ensuite all choisir du bois pour faire un aviron, aprs avoir dfendu 
ses enfants qu'il avait placs sur une grosse roche, de suivre leur mre
quand mme elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent
que leur mre avait voulu les battre avec un bton, puis qu'elle s'tait
loigne en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a
cont cela.

Nous avons continu notre route vers les Etats-Unis.

Transquestionne par M. Lemieux, elle rpondit:

Pendant que nous tions au lac Mgantic, mon pre est venu avec un autre
homme pour me chercher. Il a donn la main  tout le monde,  Sougraine
comme aux autres. Il lui a demand s'il avait objection  me laisser
partir, et l'accus a rpondu que non. Lorsque mon pre m'a demand de
retourner chez nous, j'ai refus en disant que j'avais honte, que je
serais montre du doigt comme une chienne....

Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait
avec curiosit.

Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait
quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantt
vive et saccade, tantt hsitante et embarrasse dcelait un grand
trouble intrieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et
aussitt aprs, des pleurs d'effroi.

Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait
jamais dit comment tait morte sa femme.

Elle se leva vivement:

--Oui, monsieur, rpondit-elle, et sa voix tait vibrante, il m'a dit
que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quitte seule sur la
grve, il tait all la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais
qu'il la trouva morte tendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme
si c'tait d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jete  l'eau
pour viter les perscutions... Vous comprenez? Il aurait t
souponn... Le monde est si mchant...

--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la
salle.

--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le tmoin,
en se tournant vers le prisonnier.

--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurs,
s'il vous plat, non pas  l'accus.

--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oubli cela dans mon premier
tmoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mmoire me faisait
dfaut. Maintenant je vois tout comme si j'y tais. Il y a pourtant
longtemps de cela...

Elle se mit  compter sur ses doigts....

--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois,
font vingt-trois... Mon garon aurait vingt-trois ans....

--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'cria-t-on de toute
part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit
sur l'assistance, et chacun se sentit touch de cette douloureuse
destine.

L'honorable monsieur le Pcheur pensait, lui:

--Les voil bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence  mon gard.




                                    XVII


La dfense n'ayant pas de tmoins  faire entendre, l'enqute fut
dclare close.

M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il
dmolit pice par pice le raisonnement subtil de l'avocat de la
Couronne. Il paraissait profondment mu; sa voix un peu hsitante
d'abord, comme un flot qui cherche  rompre sa digue, prit peu  peu de
la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des
frmissements passer sur la foule anxieuse.

--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles
l'infortun que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prter une
malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut
connatre la droiture ou la perversit?... Qu'il se soit fait aimer
d'une jeune fille, et que cette infortune, dans son aveuglement fatal,
ait pouss la folie jusqu' dserter le foyer paternel et s'enfuir, avec
lui, en pays tranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve
nullement qu'il soit un assassin. On prtend que la femme dlaisse le
gnait. On le prtend mais on ne le prouve pas. C'est elle-mme, cette
femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est
elle-mme qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de
son mari.

Mais voyons donc ce qu'tait la dfunte elle-mme, voyons ce qu'elle
faisait, ce qu'elle disait et dduisons en les consquences naturelles.
La logique n'est pas  ddaigner. Cette femme tait adonne 
l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mne le plus
souvent  la mort tragique et subite. Elle tait grande, fortement
constitue, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas
de provoquer la colre de son mari et savait se dfendre de lui. Ne
l'a-t-elle pas frapp  coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le
fleuve dans leur canot. En se livrant  une action aussi brutale, dans
un pareil moment, au milieu des flots prts  les engloutir,
n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient
dans la frle embarcation? Et ses enfants n'taient-ils pas l! De quel
crime n'est pas capable une mre qui expose de la sorte la vie de ses
enfants?...

Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle
appelait, la mort pour elle mme et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas
cri, dans sa rage insense. Je veux mourir, disait-elle, je veux me
noyer.

Elle tait ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage,
elle continua l'odieuse orgie commence pendant la traverse.

Fatigu de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient
comme des imprcations de l'enfer, et jetaient dans l'tonnement les
habitants des ctes voisines l'accus se rembarqua seul avec ses
enfants. Il avait pardonn  sa femme cependant, puisqu'il l'avait prie
de venir partager avec lui son modeste souper.

La femme dlaisse se livra, dans son dsespoir,  des fureurs
nouvelles, redoubla ses gmissements et ses blasphmes, s'avana,
chancelante, sur le sable de la grve, et tomba d'puisement sur le sol
glac. L, les motions trop violentes, la colre, la crainte, et
surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphre et l'humidit du
sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'tait
enflamm, peut-tre, ou le coeur s'tait paralys. La mort qu'elle avait
invoque tout  l'heure vint tout  coup la chercher...

Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont d se
passer ainsi. L'accus, dont le caractre est doux, prouva bientt des
remords et regretta d'avoir abandonn sa femme dans le triste tat
d'brit ou il l'avait laisse. Et puis, il n'tait pas sans prouver
certaine crainte assez lgitime.

Si elle venait  mourir l bas, pensait-il, on me souponnerait
peut-tre de l'avoir tue. On sait que j'ai dbarqu sur cette rive et
que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences
seraient contre moi. Le prjug natrait vite, et je serais peut-tre
condamn. Il est arriv que des innocents aient t ainsi trouvs
coupables... Je vais aller la chercher.

Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il
rgnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne rpondit  son
appel.... rien que les chos des rochers. Il marcha vers l'endroit o il
avait quitt la malheureuse crature. Rien encore.

Elle a peut-tre essay de se rendre aux maisons de la cte, se dit-il,
et il se dirigea vers les hauteurs.

Alors il l'aperut couche dans les broussailles. Il crut qu'elle
dormait et voulut l'veiller. Elle ne se rveilla pas. Elle dormait du
sommeil qui n'a pas de rveil ici bas. Il fut effray, ananti.

On va dire que je l'ai tue.... que faire?

Il tait hors de lui, et ne pouvait rassembler ses ides. Il aurait
voulu rflchir froidement, ne ft-ce qu'une minute, et son trouble
augmentait toujours.

La faire disparatre, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon
des penses diverses qui l'agitaient.

Il dtacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa
en frmissant autour du cou de la morte et, tranant le lourd fardeau,
il se dirigea vers le fleuve.

C'est mal, pourtant ce que je fais-l, pensait-il, mais il ne pouvait
s'empcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit
mat sur la grve rocailleuse. Il l'attacha  l'arrire de son canot et
se mit  ramer avec ardeur, se htant d'achever cette horrible tche.
Derrire le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui
s'effaait bientt. Au milieu du fleuve il dtacha la corde et la morte
descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientt sur elle
comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pense,
comme une lame aigu, traversa son esprit.

--Ma ceinture!... Malheur!

Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet
oubli... Il tait trop tard. Il n'y avait plus qu' attendre le hasard
des vnements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut
longtemps plein de tristesse et puis, afin d'viter les dangers d'une
accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il
s'en alla vers des rgions lointaines.

Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa
femme et les circonstances dont elle fut environne. La franchise est
encore la meilleure dfense d'un accus. Mais quand on connat le
caractre timide et craintif du sauvage, l'ide trange qu'il se forme
de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de
tous ces apprts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le
voir se compromettre par des explications inexactes...

C'est l l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se dduit
naturellement des tmoignages rendus.

Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.

Alors M. Amyot se leva  son tour. On tait avide de voir comment il
rtablirait l'accusation et pourrait dtruire l'effet produit par son
habile confrre. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la
parole. Il repassa, en les commentant les tmoignages que l'on venait
d'entendre et s'cria en terminant:

--L'accus voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite
sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la prsence de
l'pouse lgitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle dispart.
En effet elle disparat, et dsormais le bonheur coupable ne sera plus
troubl. Elle disparat, mais Dieu qui se joue des projets des hommes,
veut qu'un jour, longtemps aprs le crime,  trente lieues de l'endroit
o pour la dernire fois les accents plaintifs de la victime ont t
entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait
apport. Une corde est noue autour du cou bleutre de ce cadavre sans
nom qui vient l'on ne sait d'o..... ce cadavre c'est celui de la femme
de l'accus, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui
servait de ceinture  l'accus. La dernire fois qu'ils ont t vus, la
victime et l'accus, ils taient ensemble. Ils burent, s'injurirent et
se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidle partit, mais il
revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la
femme dlaisse et lui, dans les tnbres, sur les rivages dserts?...
Ce cadavre retrouv avec une corde au cou trahit le secret des ombres et
rvle un crime qui demande un chtiment!

Sougraine couta, la tte basse, cet appel  la vengeance des hommes.
Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.

Le juge s'obstina  voir un crime o il n'y avait peut-tre qu'un
accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des
jurs qui se retirrent pour dlibrer. Ils passrent la nuit en
discussion. Le lendemain,  l'ouverture de la sance, ils dirent qu'ils
s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les
yeux se fixrent sur eux avec une intensit brlante. Il y avait un
serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On
cherchait  deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs
mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait tre
rendu. L'accus aussi regardait ses juges, et son oeil mlancolique
tait suppliant comme une prire. Il s'efforait de ne point trembler et
pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les
jurs furent compts et appels par leur nom. Le silence devint
profond.

--Le prisonnier  la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont
il est accus? fit la voix solennelle du juge.




                                   XVIII


Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Lontine qui attendait
son retour  la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle.
Elle crut d'abord que tout avait tourn pour le mieux, et que sa mre
tait vritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientt son
erreur.

La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis clata de rire.
Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hbt qui fait tant de mal 
entendre.

Alors Lontine se mit  pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La
pauvre folle se regarda dans une glace et, aprs avoir salu son image,
se mit  lui parler.

--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en
vrit, une belle fille, oui, qui rougit de sa mre et ne veut pas la
faire manger  sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame
D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai 
courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu
rptes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!...

Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui
tomba en clats sur le tapis soyeux.

Lontine tout effraye appela.

Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pice retire n'avait rien
entendu. En entendant la cri pouss par Lontine il se prcipita vers le
salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main
ensanglante. Elle s'tait blesse en frappant la glace.

--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se prcipita
sur lui.

Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle
s'irritait de plus en plus et vocifrait des paroles incohrentes. Il
tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se
releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se
mettait  l'abri derrire les meubles, elle dchira ses vtements en
lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la
femme, lui revint tout  coup et elle se cacha derrire une porte.

La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivrent. Ils
triomphaient peut-tre au fond du coeur, mais ils paraissaient fort
touchs de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enferme, les mains
solidement lies, et des Soeurs de Charit vinrent en prendre soin, en
attendant qu'on la conduist  l'hospice des alins.




                                    XIX


Les jurs avaient rpondu "non coupable" et Sougraine, mis en libert,
tait sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple,
naturellement honnte et droit, a toujours peur de voir la justice
humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au
coupable. Il veut que l'accus soit largi lorsque le crime n'est pas
irrvocablement attest.

Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion
qu'il avait prouve.

A la prostration succda je ne sais quel rveil joyeux, comme un rayon
de soleil aprs l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie aprs
avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit o il creuserait notre fosse!
de n'avoir plus rien  redouter de ceux-l mmes qui pouvaient nous
perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa
place au soleil, et que personne n'osera nous dranger.

Il reparut donc, le vieil abnaqui, heureux et triomphant, dans nos rues
encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosit. On
se dtournait pour le voir marcher de son pas lent et mesur, le corps
lgrement pench en avant, avec ce balancement lger commun  l'homme
des bois et  l'homme de la mer. Lui, il laborait un nouveau projet.
Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Lontine, car il la croyait bien
son enfant. Il la donnerait ensuite  qui il voudrait. Rien n'appelle le
succs comme le succs. Il venait d'chapper  l'chafaud, il ne devait
pas s'arrter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave.
Il se le promettait. La chance grise comme la dveine, et fait faire les
mmes folies.

Le notaire paraissait d'une gaiet folle depuis quelques jours. Il
fredonnait, chantait presque sans cesse dans son tude ordinairement si
calme. Il serrait la main  ses clients, leur racontait des anecdotes
pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que
de raison. Et puis, par moments il s'arrtait, la figure enflamme,
l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque
chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte,
gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balanait dans un rayon
de lumire devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle
parfume. Il voyait Lontine.

Qui l'empcherait d'tre  lui, maintenant? La Longue chevelure n'tait
plus  craindre; le jeune ministre jouait le rle d'un ennemi, presque
d'un perscuteur; le mdecin Rodolphe ne serait pas de force  lutter,
le voult-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune,
affronter le scandale et se marier avec une fille leve par une
coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la
famille D'Aucheron; il allait difier son bonheur, sur ces ruines qu'il
avait dsires.

Il frmissait, et ses lvres charnues jetaient des souffles de feu...

--Ds qu'ils apprirent le malheur qui tait venu fondre sur Lontine,
leur amie, Rodolphe et sa cousine se htrent d'accourir. L'entrevue fut
des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancs,
dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher
davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se dchane sur la
prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et
se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle
imptueux agite et dpouille.

Vilbertin tout  sa passion, fit de nouvelles ouvertures  son ami
D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'tait agenouill dans
l'glise, sous la main de Dieu qui le chtiait, ne voyait plus le monde
comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le
touchait plus. Il se reposait dans l'indiffrence, en attendant
peut-tre qu'il se lant avec une nouvelle ardeur dans une autre
direction.

Il ne se souciait plus d'imposer ses volonts  la jeune fille ni
d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaa.

--Tout m'est gal, maintenant, rpondit D'Aucheron. La ruine matrielle
n'est rien  ct de l'autre.

Vilbertin ne lcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour
dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrsistible pour
obtenir la jeune fille et devenir le matre de ses destines. Il dit 
Sougraine son pre.

--Mademoiselle Lontine est votre fille, n'est-ce pas?

--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donn
 entendre:

--Vous allez la rclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux
tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'tre
raisonnable. S'il refuse pas de piti. Je le ruine. Il me doit tout ce
qu'il possde. Quand il n'aura plus d'argent, et en consquence plus
d'amis, il ne sera plus en tat de supporter les frais d'un procs et
sera condamn d'avance.

Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire,
son fils.

Mais il rencontra une rsistance absolue de la part de M. D'Aucheron.

Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Lontine comme sa fille.
Ce fut un nouvel appt jet  la curiosit publique. Les journaux
promirent  leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intressant
procs. On se disait cependant:

--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son tmoignage, a
parl d'un garon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie
commenait....

Mademoiselle Lontine tait tombe dans une profonde mlancolie. Elle
n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mre
retombait sur sa tte. Elle songeait  mourir. Oh! la, mort, comme elle
est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi  entrer au
couvent. Une autre mort. La mort au monde et  ses plaisirs.... mais
aussi  ses amertumes et  ses dceptions. Elle rentrerait au couvent
pour s'y enterrer sous les votes saintes o l'on chante des cantiques
 la louange du Seigneur, o l'on prie avec ferveur, o l'on pleure sans
amertume. Il n'tait pas raisonnable qu'elle ft porter  un homme aim,
le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un
crime.... Le procs lui avait rvl une chose tonnante, mais qui la
rjouissait un peu: Le notaire Vilbertin tait peut-tre son frre....
Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....

Elle fut effraye de cette autre perscution qui la trouvait sans
dfense. L'homme en qui elle avait instinctivement plac une confiance
absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait
lui-mme sans esprance et sans ressources. Les armes dont il comptait
se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protge, venaient de se
rompre dans ses mains, et la victoire lui chappait. Le vieil
instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge
naturel des mes aimantes que le monde perscute et que le sauveur
appelle  lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin
d'tre aim, soutenu, encourag, la suppliait de ne point l'abandonner.
Au milieu de ces cruelles perplexits, battue comme une algue lgre par
la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la
retraite de l'amour pur et des mes chastes. Le couvent lui envoyait des
rayonnements mystiques qui l'blouissaient, des bouffes de parfums
clestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complte,
inaltrable. C'tait le port calme et sr aprs la tempte. Elle y
verserait des larmes silencieuses en songeant  celui qu'elle aime...
qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aim lui-mme
jusqu' la mort. Bien des mes vont  Dieu par la voie douloureuse;
c'est la plus sre. Elle irait  lui par cette voie.

Elle demanda son entre chez les soeurs de la Charit. Ses premires
annes s'taient coules dans cette maison; elle y avait puis les
germes de ces douces vertus qui s'panouirent ensuite au milieu des
plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacr fut salu avec joie.
Ses adieux  Rodolphe furent longs, pnibles, douloureux. Elle faillit
un instant faiblir dans sa dcision devant les vives instances du jeune
homme.




                                     XX


Cependant Sougraine faisait des recherches, srieuses pour prouver qu'il
tait le pre de Lontine. Il avait parfois des doutes dans la russite,
mais comme le rsultat du procs ne pouvait le mettre dans une condition
pire, il donnait tte baisse dans l'aventure.

Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la
fortune surfaite du brasseur d'affaires s'croula en un jour aux yeux du
public bahi.

Le Pcheur se dit en apprenant cela:

--Sapristi! je l'ai chapp belle...

Le jour ne se faisait pas sur la lgitimit des prtentions de
Sougraine, et Vilbertin commenait  craindre qu'il ne ft plus possible
de faire sortir la jeune fille du couvent o elle venait de se rfugier.
Il entrait dans des fureurs subites  la pense de cette proie tant
convoite qui lui chappait. Son mcontentement se manifestait de mille
manires, et les malheureux, qui avaient affaire  lui, se retiraient
fort rudoys. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il
voulait que tout le monde souffrt, et le mtier de bourreau lui
rvlait des dlices qu'il ne souponnait pas auparavant.

Cependant la jeune postulante fut amene devant la cour pour rendre
tmoignage de ce qu'elle connaissait. Elle tait plus belle encore avec
sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baisss ne
laissaient gure apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laisse
aprs la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un
jour, avait fait comprendre  Sougraine qu'elle, Lontine, tait leur
fille  tous les deux.

Aprs cet important tmoignage, on crut que Sougraine avait gagn sa
cause.

Un vieux prtre d'une paroisse loigne se prsenta alors devant le
juge.

--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des
renseignements sur un enfant n l'on ne sait o, d'une fille nomme
Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptis un enfant dont la
mre portait ce nom, et dont le pre tait un indien du nom de
Sougraine. Voici le registre.

Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience.

Le vieux prtre fut asserment comme tmoin et l'extrait de baptme fut
alors lu comme suit:

Nous soussign prtre, cur de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons
ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptis un enfant du sexe masculin, n
le mme jour, d'une fille nomme Elmire Audet et d'un pre inconnu.

Parrain, Jean-Louis Martel.

Marraine, Jeanne-Marie Lalibert.

Mais, M. le cur, observa le juge, vous saviez le nom du pre de
l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas
enregistr cependant.

--Je ne le savais que par ou dire.... La jeune fille perdit
connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux
qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos
charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs
mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de
rien. Elle se rendit  Lowell, dans les Etats. Son enfant est rest dans
la maison o il est n. L'excellent citoyen qui l'a lev est ici, il
rendra tmoignage si vous le dsirez....

Alors le cur s'tant retir, un beau vieillard  la barbe blanche, au
sourire doux, se prsenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, aprs
l'avoir pris de sa main tremblante.

Il dclina son nom et dit:

--J'ai lev, en effet, un enfant tranger n dans ma maison, comme M.
le cur vient de le dire. C'tait un petit garon. Il y a vingt-trois
ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait
une place au soleil,  cet enfant. Puisqu'il tait venu, il fallait voir
pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris
mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honntement. Il s'appelle
Jean-Baptiste-Oscar Le Pcheur. L'honorable Oscar Le Pcheur, monsieur
le juge...

Il y eut un tel tonnement dans la salle d'audience que, pendant dix
minutes, toute procdure fut interrompue. Cependant cet incident mettait
fin  la cause, et Sougraine, qui n'tait pas le moins tonn, se
proposa d'aller sans dlai renouveler connaissance avec l'honorable
ministre son enfant.




                                     XXI


Le pre le Pcheur s'tait impos une rude tche en venant rendre
tmoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais,
avant ce jour-l, rvl  son fils le secret de sa naissance. Il
fallait viter l'humiliation  ce dshrit. Le jeune homme apprit de
ses petits compagnons, cependant, cette chose pnible que la charit lui
cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colres d'un
moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: btard. Il
demanda  ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lanait, comme
une flche acre, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui
donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il
finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose
humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours.
Il songeait maintenant, depuis qu'il tait devenu un homme important, 
retrouver sa mre, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanit. Il
pensait en souriant: Il faut qu'elle dise:  felix culp.... l'heureuse
faute que j'ai faite....

Le bonhomme Le Pcheur avait suivi le procs de Sougraine avec un
intrt que l'on comprend aisment. Il s'tait bien mu du triste sort
de madame D'Aucheron, mais il s'tait rjoui de voir que son fils
adoptif n'aurait rien  souffrir des scandaleuses rvlations. Il
resterait inconnu. Il n'en tait plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant
lui-mme qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et
d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hsita
plus. Il descendit  Qubec. Le jeune ministre fut enchant mais surpris
de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des annes. Il
demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le
monde d'ornire en ornire.

--Quel bon vent vous amne, pre? avait dit le ministre en serrant la
main du vieillard.

--Des choses srieuses, mon enfant...

--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une rponse  votre lettre de
l'autre jour. En vrit j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs
envers vous: Je vous prie de me pardonner...

--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le pril, maintenant, et
marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance,
et l'on juge un homme d'aprs son mrite, aujourd'hui, non pas d'aprs
la valeur de ceux qui l'ont engendr.

--Je parie que vous venez me rvler, sans que je vous le demande, le
secret que vous m'avez toujours cach lorsque je vous ai interrog.

--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant.

--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher.

--J'en doute, mon enfant... j'en doute.

--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de
suite.

--Eh bien! mon cher... ta mre... tait... Elmire Audet... et ton pre,
Sougraine l'indien.

Le ministre bondit en jetant une clameur.

--Si j'avais pu te voir plus tt, ajouta le vieillard, ce qui nous
afflige maintenant ne serait peut-tre pas arriv; mais il m'a t
impossible de sortir la semaine dernire. Je ne voulais pas faire
crire. Des lettres, a parle  tout le monde; il n'y a qu' les
interroger. Puis, notre matresse d'cole est jeune; il faut respecter
son ignorance... son innocence, je veux dire.

Le jeune ministre n'entendait gure les rflexions du pre Le Pcheur.
Il repassait dans son esprit les incidents qui s'taient produits
depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise 
l'gard de madame D'Aucheron. Il s'tait veng de sa mre... Tout se ft
si bien arrang, si mademoiselle Lontine n'et pas tant fait la
difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respecte.
Sougraine aurait t facilement dsintress, moyennant finances, son
prestige et sa fortune,  lui, n'auraient fait que grandir; il aurait
continu  recueillir les hommages et les flicitations de tout le
monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnatre
publiquement pour sa mre, la ruine financire d'un homme auquel il
devait tous les gards, et, sur le front de son pre, la tache
indlbile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'tait 
cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc
des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamits. Si on les
connaissait d'avance il faudrait les craser comme des vipres. Quand on
les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il tait injuste envers
Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir 
dchirer l'innocence.

Tout  coup il se prit  rire.

--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de
mes parents, n'est-ce pas?

--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, except le cur, ne
se souvient du nom de ta mre.

--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez 
la maison discrtement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en
portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon pre ni celui
de ma mre.

--Ecoute, mon garon, si tu tais seul en cause on resterait muet. On
comprend aisment qu'il ne serait pas lgitime de briser une existence
comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des dboires et des
humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la
terre, comme on jette une graine dans un champ tranger, sans se soucier
qu'elle germe ou prisse, mais il y a une question de justice envers une
autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Lontine prenne ta place
et boive le calice que tu refuses de boire...

--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouve, elle...
qu'importe le nom de ses parents?

--Le cur est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui,
si j'tais assez lche pour forfaire au mien.

Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu
indigne illuminaient sa belle figure.

--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'loigner de
moi, je le boirai.

Le jeune ministre passait vite d'un sentiment  un autre. Il tait
mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un
lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son pre adoptif se
dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en
riant,  tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de
mal. Personne ne voulut le croire. Il tait anxieux de voir sa mre. Il
regrettait bien d'avoir t dur  son gard et de s'tre rjoui de son
humiliation. La faute retombait sur sa tte. Il est toujours mal de se
rjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il
avait su qu'elle tait sa mre, il se serait mis entre elle et la main
brutale du destin. Le soufflet n'et pas t pour elle. Enfin, il tait
trop tard et toutes les rflexions, tous les regrets, tous les reproches
ne serviraient de rien.

Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise
tait passe et le danger d'une folie irrmdiable s'loignait de plus
en plus. Ceci avait lieu pendant le procs mme, le dernier jour, au
moment o le pre Pcheur rendait tmoignage. Personne ne connaissait
donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre tait un peu dans
l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites,
prparer madame D'Aucheron  la grande surprise qui l'attendait, ou se
jeter dans ses bras en l'appelant sa mre. Il la regardait fixement,
doucement, et lui, toujours froid, lger, badin, sceptique, il sentait
des larmes mouiller ses paupires... Une mre, voyez-vous, ce n'est pas
une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est
pas de la terre.

--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du
chagrin, vous aussi?

--C'est de joie, rpondit le jeune ministre... je ne suis plus
orphelin... j'ai retrouv ma mre...

--Votre mre?... vous l'aviez perdue?...

--Je l'ai retrouve, s'cria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre
femme tout tonne, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que
vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses,  St. Jean
d'Iberville, il y a vingt trois ans!

Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes...

Monsieur D'Aucheron, qui entrait au mme instant, vit le jeune ministre
et sa mre serrs l'un contre l'autre dans un troit embrassement... Il
ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il plit, la
colre s'alluma dans son me. Il tait arm.

--Misrables! s'cria-t-il.

Un clair jaillit et le garon d'Elmire Audet roula sur les tapis
soyeux, comme une fleur qui se dtache de sa tige.

Madame D'Aucheron se leva tout effraye, toute dsespre. Elle tait
belle  voir dans sa douleur de mre...

--Mon enfant! s'cria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tu!...
Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!...

Puis elle se jeta sur le corps ensanglant du jeune ministre,
s'efforant de le rappeler  la vie, par les paroles les plus douces que
les lvres d'une mre puissent prononcer...

Il ne l'entendait plus; il tait mort.

D'Aucheron, terrifi, regardait debout, immobile, le lamentable
spectacle...

Alors quelques amis se prsentrent. Le procs venait de se terminer et
ils accouraient annoncer  D'Aucheron que M. Le Pcheur tait l'enfant
de sa femme. Ils s'arrtrent stupfis en face du tableau sanglant que
prsentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer.
Madame D'Aucheron criait toujours:

--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...

C'tait vraiment une scne  fendre l'me, et tout le monde se mit 
pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le
Pcheur en mme temps que le secret de sa naissance...




                                    XXII


Le printemps arrivait avec ses brises tides, ses voles harmonieuses
d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses
vagabondes, les panouissements des boutons sur les branches, les
effluves d'amour dans les airs ensoleills. La Longue chevelure songeait
maintenant  retourner dans les lointaines contres d'o il venait. Il
irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des
Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son dpart, se rendre  St. Raymond
pour dire adieu  la maison hospitalire de Rodolphe. Le jeune mdecin
se livrait  l'tude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de
la science, le dsir de savoir, la noble ambition de protger la vie de
ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur
envol. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien,
comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisivet.

Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme
il ramne tout. Un soir, tout  coup, elle recouvra compltement l'usage
de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le
Seigneur  genoux. La Longue chevelure entra un instant aprs. Il leva
les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la
malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour.

--Dieu s'est montr misricordieux envers moi, dit-elle; il est juste,
et c'est vous, sans doute, que sa bont veut atteindre. Asseyez-vous l,
je vais vous parler de votre enfant.

Leroyer se prit  trembler comme s'il et t saisi de frayeur. C'tait
la joie et l'esprance.

--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Lon Houde,
l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachs  la mort. Il fut
bless en dfendant votre femme. Les sauvages jetrent votre petite
fille dans un torrent et lui, malgr leurs clameurs et leurs flches, il
se prcipita et russit  la sauver. Il l'apporta  son foyer. Il y
avait une somme considrable dans les langes de l'enfant; il confia
cette somme  un notaire de ses amis, pour qu'il la ft fructifier. Elle
fut perdue. Mon frre mourut peu de temps aprs et sa femme le suivit
aussitt dans la tombe. La petite fille fut envoye dans un hospice. Ce
fut le docteur Grenier, un ami de mon dfunt mari, qui se chargea de la
conduire  Qubec et de la mettre entre les mains des soeurs de la
Charit. C'est--dire non, ce n'est pas lui-mme qui la porta chez les
Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute
respectabilit, m'a-t-il assur, alors, en toute franchise. Sachant la
petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je
n'ai plus eu d'inquitudes  son sujet et,... je dois l'avouer, je ne
m'en suis pas occupe davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu
prvoir!...

Elle s'arrta suffoque par les motions.

--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son
transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle
fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a t
dtruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais dsespr!... Ah! mon
me a manqu de confiance en Dieu....

Madame Villor alla prendre, dans une petite bote en fer blanc verni, un
papier qu'elle remit au siou.

--Un jour j'ai reu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?

Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit  lire:

Madame,

Vous tes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est  vous que je
demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je
serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs....
Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas t perdus, comme je
l'ai faussement attest; je les ai gards... j'ai charg mon gendre de
tout remettre  l'enfant, si on la trouvait, capital et intrts. A
l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charit.... Voyez  ce que
mes volonts dernires soient excutes. Mon gendre se nomme Louis
Sougrain... que Dieu me fasse misricorde!...

Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant.

--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce
soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'tait lui? Vilbertin?...

La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulire faon.

--Vous tes dsireux de savoir, devina-t-elle, si les volonts du
mourant ont t accomplies. L'hritier du notaire infidle est parti
pour les Etats-Unis peu de temps aprs la mort de son beau-pre. Il a
mpris les prires du mourant. Il a gard l'argent sans doute....

--Le notaire Vilbertin est riche, trs riche, observa Rodolphe....

Madame Villor reprit:

--Au moment o je me proposais de vous rvler ce que vous venez
d'entendre, j'ai reu cet autre billet. J'ai eu peur, car la premire
lettre n'tant pas signe, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a
caus le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin dlivre.

Ce nouveau billet, c'tait la lettre menaante que l'on a vue dj. Elle
venait de Vilbertin. Il savait, le rus notaire, que son beau-pre avait
crit  la soeur de Lon Houde pour lui dclarer ses dernires volonts
et lui demander pardon. C'est cet crit que le mourant lui avait montr.
Il croyait bien faire, il donna l'veil au coquin qui laissa le pays
immdiatement.

--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne
sont qu'une seule et mme personne. Allons le voir. Le misrable, il
faudra bien qu'il parle.

--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport
qu' l'argent et m'intresse peu. C'est mon enfant que je veux
retrouver.... ma pauvre Estellina!




                                    XXIII


Le mme jour une voiture s'arrtait  la porte de l'tude de matre
Vilbertin. Le cheval tait essouffl, chaud, envelopp d'une bue de
vapeur tide. Il avait dvor le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue
chevelure avaient hte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour
mettre dehors son ex-ami D'Aucheron.

--Va-t-en au diable! criait-il, et crve comme un chien!

D'Aucheron tait ruin. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il
est aujourd'hui dans un ermitage, en pays tranger. Il aurait cherch
auprs de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne
fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pcheur. L'erreur
tait vidente....

Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre rcit, que
madame D'Aucheron est entre, aprs le dpart de son mari, chez les
pnitentes du Bon Pasteur. Elle est un modle de douceur et de
soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge bni o la tempte l'a
pousse.

Pourquoi ces naufrags de la vertu trouvent-ils un port o s'abriter,
pendant que tant d'autres sont engloutis tout  coup, dans les
abmes?... Secret de Dieu. Pourtant la misricorde du Ciel est infinie
et sa justice est ternelle.... Mais on ne sait pas le secret des
coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la
prire. Il se fait, en faveur de certaines mes, un travail mystrieux
et puissant qui chappe  notre attention, mais non pas  l'oeil de
Dieu....

Sougraine, effray des coups qui frappaient ses enfants, effray de la
solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou
ses esprances effondres, prit sa carabine fidle et s'enfona dans les
forts.

Rodolphe et son compagnon entrrent chez le notaire Vilbertin. Le
notaire ne leur offrit pas de siges. Il leur demanda rudement ce qu'ils
dsiraient.

--Mon enfant! rpondit brusquement le siou.

--Je ne vous comprends pas, rpliqua le notaire, un peu dcontenanc.

--Vous tes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien.

--Oui. Et vous, vous tes la Longue chevelure dit Leroyer?...

--Et le pre d'une petite fille dont vous dtenez la dot injustement et
contre la volont sacre d'un mourant.

Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas  cela. Pourtant
il ramassa ses forces et voulut lutter.

--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire
rendre gorge. Si vous avez oubli les recommandations de votre
beau-pre, je vous en ferai souvenir....

--Connaissez-vous le misrable qui a crit ce papier? demanda  son tour
Rodolphe, en dpliant le billet que l'on connat dj.

--Non, rpondit le notaire, je ne le connais pas.

--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas
en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour
dpister les recherches.

--Votre beau-pre vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses
prcautions.... repartit le siou. Il a charg quelqu'un de vous
surveiller et de vous forcer  faire la restitution qu'il ne pouvait
plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec
douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reu, je ne veux
pas qu'il en soit question, je suis riche, trs-riche.

Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de
la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquit
au sujet de l'argent s'il aidait  retrouver l'enfant; devant
l'esprance d'arracher encore quelque chose  la reconnaissance du
gnreux indien, il consentit  parler.

--J'ai pass quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis
ensuite venu demeurer  Qubec. Je ne me suis jamais occup de
l'enfant... je ne dis pas o elle est... je ne l'ai jamais vue...

--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la
trouve, je vous rcompenserai bien.

La notaire tait presque mu. Il pensait.

--Comme cela tourne bien! Aprs tout, l'argent console de l'amour
quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore
heureux... L'oublier! l'oublier!...

Rodolphe dit:

--Si nous allions voir le pre Duplessis, c'est un homme de bons
conseils....

--Je le veux bien, rpondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur
Vilbertin.

Le pre Duplessis tait en tte  tte avec Horace, un gai compagnon des
ges passs qui ne vieillit pas. Il fut enchant de la visite, enchant,
mais presque stupfait. Ce qui l'tonnait, c'tait de voir ensemble
Rodolphe et le notaire. Aprs tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux
que fol ami_.

Le jeune docteur prit la parole et annona la gurison de sa tante, puis
il exposa ce qu'elle avait racont au sujet de la petite fille de la
Longue chevelure. Il fut assez dlicat pour ne pas faire allusion 
l'argent. Le notaire tait tout surpris d'une si haute indulgence; il
n'en suait pas moins  grosses gouttes, tant il avait peur.

--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par
exemple, ce serait bien drle....

Et sa figure honnte s'illuminait des rayons de l'espoir.

La Longue chevelure prouvait des tressaillements indicibles et
s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur gnreuse.

--Le docteur Grenier, de Lotbinire, reprit le vieillard, en regardant
profondment dans le pass, c'est  moi qu'il a confi une petite
fille... oui c'est  moi....

--A vous? s'crirent les visiteurs au comble de l'tonnement.

--A moi-mme, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela....
Grenier, c'tait mon cousin. J'ai port la petite, le mme jour, chez
les Soeurs de la Charit.... Je n'ai seulement pas demand d'o elle
venait.... Grenier l'apportait c'tait suffisant.... Il est bon d'tre
un peu curieux parfois.... La curiosit n'est pas toujours un dfaut.

De terribles motions bouleversaient l'me de la Longue chevelure
pendant ces paroles du vieux professeur.

--Allons vite  l'hospice de la charit, s'cria-t-il, allons vite....

--Sans doute qu'on y va courir, rpliqua le pre Duplessis. Il faut la
retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon
carnet.... Tout y est, l'arrive, le mois, le jour.... On a fait les
choses rgulirement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de
tout il faudrait tout connatre. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu
donne le mal il donne aussi le remde_."

Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et
le pre Duplessis. En allant ils taient d'une gaiet folle. Arrivs
dans le parloir du couvent, Duplessis, qui tait bien connu, demanda 
voir la Suprieure. Elle s'empressa d'accourir.

--Il y a vingt et un ans, commena-t-il, on a confi  la charit de
votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit
possible de la retrouver?

--Je n'tais pas suprieure alors, rpondit la religieuse, en souriant,
et je n'tais pas ici, mme; mais on peut retrouver cette enfant, je
crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous
aiderait  la reconnatre?

--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date prcise de son
entre.

--C'est quelque chose mais c'est peu, rpliqua la religieuse. On la
retrouvera cependant si elle peut tre retrouve, continua-t-elle; je
vais ordonner les recherches.

Elle sortit.

La Longue chevelure ne pouvait, la premire motion passe, se dfendre
d'une vague et pnible crainte. Si elle tait morte, son enfant.... Si
l'on ne pouvait la retrouver?...

La suprieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands
couloirs vides, ses pas empresss. C'tait comme des coups de marteau
dans le coeur du pre infortun. Elle revenait. La porte s'ouvrit.

--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?...

La bonne religieuse souriait.

--Elle sourit, pensrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va
revoir la petite... qui doit tre grande.

--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix  peine intelligible 
cause de l'motion.

--Elle est retrouve, rpondit la suprieure.

--Retrouve!

Ce fut le cri qui s'chappa des quatre poitrines.

La Longue chevelure leva les mains au ciel:

--Mon Dieu, soyez bni! dit-il... soyez bni!... bni!...

Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que
l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui:
_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_.

--O est-elle? demanda la Longue chevelure, o est-elle?....

--Ici mme, rpondit la religieuse; elle nous a laisses pendant
longtemps, mais elle est revenue au bercail.

--Ici! rptrent  la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire.

--La voici! fit la suprieure en ouvrant la porte.

Lontine apparut.

--Ma fille?... elle?... s'cria la Longue chevelure en se prcipitant
les bras ouverts au devant de la jeune postulante.

Il la pressa longtemps sur son coeur dbordant d'ivresse.

--Lontine! Lontine! disait Rodolphe, et il tait fou de surprise et de
bonheur.

--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais
su!...

Le pre Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont
belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_."

--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il
n'tait pas vain cet instinct qui me poussait  te protger.... Ah!
comme je t'aime!...

La jeune postulante, tenant ses bras enlacs autour du cou de son pre,
pleurait, pleurait.

--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.

--O mon enfant, rpondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne
quitteras plus, car il sera ton poux.

Il montrait Rodolphe.

--Maldiction! hurla le notaire.

Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie
l'avait foudroy.




                             TABLE DES MATIRES



Prologue.--Les deux fugitifs.

Premire partie.--Un bal chez Madame D'Aucheron.

Deuxime partie.--La Langue muette et la Longue chevelure.

Troisime partie.--Les assises criminelles.








End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay

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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
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Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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