The Project Gutenberg EBook of Salom, by Oscar Wilde

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Title: Salom

Author: Oscar Wilde

Release Date: December 19, 2007 [EBook #23917]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SALOM ***












                             _OSCAR WILDE_

                                 SALOM

                            DRAME EN UN ACTE

              [Marque d'imprimeur: NON HIC PISCIS OMNIUM]

                                 PARIS
                    _LIBRAIRIE DE L'ART INDPENDANT_
                   11, RUE DE LA CHAUSSE-D'ANTIN, 11

                                LONDRES
                      _ELKIN MATHEWS et JOHN LANE_
                    THE BODLEY-HEAD.    VIGO-STREET.

                                  1893
                          Tous droits rservs



IMPRIMERIE PAUL SCHMIDT, 20, RUE DU DRAGON, PARIS.



_A mon Ami_
PIERRE LOUYS



PERSONNES

    HRODE ANTIPAS, _Ttrarque de Jude._
    IOKANAAN, _le prophte._
    LE JEUNE SYRIEN, _capitaine de la garde._
    TIGELLIN, _un jeune Romain._
    UN CAPPADOCIEN.
    UN NUBIEN.
    PREMIER SOLDAT.
    SECOND SOLDAT.
    LE PAGE D'HRODIAS.
    DES JUIFS, DES NAZARENS, etc.
    UN ESCLAVE.
    NAAMAN, _le bourreau._

    HRODIAS, _femme du Ttrarque._
    SALOM, _fille d'Hrodias._
    LES ESCLAVES DE SALOM.




SALOM

SCNE


(Une grande terrasse dans le palais d'Hrode donnant sur la salle de
festin. Des soldats sont accouds sur le balcon. A droite il y a un
norme escalier. A gauche, au fond, une ancienne citerne entoure d'un
mur de bronze vert. Clair de lune.)

LE JEUNE SYRIEN.

Comme la princesse Salom est belle ce soir!

LE PAGE D'HRODIAS.

Regardez la lune. La lune a l'air trs trange. On dirait une femme qui
sort d'un tombeau. Elle ressemble  une femme morte. On dirait qu'elle
cherche des morts.

LE JEUNE SYRIEN.

Elle a l'air trs trange. Elle ressemble  une petite princesse qui
porte un voile jaune, et a des pieds d'argent. Elle ressemble  une
princesse qui a des pieds comme des petites colombes blanches... On
dirait qu'elle danse.

LE PAGE D'HRODIAS.

Elle est comme une femme morte. Elle va trs lentement. [Bruit dans la
salle de festin.]

PREMIER SOLDAT.

Quel vacarme! Qui sont ces btes fauves qui hurlent?

SECOND SOLDAT.

Les Juifs. Ils sont toujours ainsi. C'est sur leur religion qu'ils
discutent.

PREMIER SOLDAT.

Pourquoi discutent-ils sur leur religion?

SECOND SOLDAT.

Je ne sais pas. Ils le font toujours... Ainsi les Pharisiens affirment
qu'il y a des anges, et les Sadducens disent que les anges n'existent
pas.

PREMIER SOLDAT.

Je trouve que c'est ridicule de discuter sur de telles choses.

LE JEUNE SYRIEN.

Comme la princesse Salom est belle ce soir!

LE PAGE D'HRODIAS.

Vous la regardez toujours. Vous la regardez trop. Il ne faut pas
regarder les gens de cette faon... Il peut arriver un malheur.

LE JEUNE SYRIEN.

Elle est trs belle ce soir.

PREMIER SOLDAT.

Le ttrarque a l'air sombre.

SECOND SOLDAT.

Oui, il a l'air sombre.

PREMIER SOLDAT.

Il regarde quelque chose.

SECOND SOLDAT.

Il regarde quelqu'un.

PREMIER SOLDAT.

Qui regarde-t-il?

SECOND SOLDAT.

Je ne sais pas.

LE JEUNE SYRIEN.

Comme la princesse est ple! Jamais je ne l'ai vue si ple. Elle
ressemble au reflet d'une rose blanche dans un miroir d'argent.

LE PAGE D'HRODIAS.

Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop!

PREMIER SOLDAT.

Hrodias a vers  boire au ttrarque.

LE CAPPADOCIEN.

C'est la reine Hrodias, celle-l qui porte la mitre noire seme de
perles et qui a les cheveux poudrs de bleu?

PREMIER SOLDAT.

Oui, c'est Hrodias. C'est la femme du ttrarque.

SECOND SOLDAT.

Le ttrarque aime beaucoup le vin. Il possde des vins de trois espces.
Un qui vient de l'le de Samothrace, qui est pourpre comme le manteau de
Csar.

LE CAPPADOCIEN.

Je n'ai jamais vu Csar.

SECOND SOLDAT.

Un autre qui vient de la ville de Chypre, qui est jaune comme de l'or.

LE CAPPADOCIEN.

J'aime beaucoup l'or.

SECOND SOLDAT.

Et le troisime qui est un vin sicilien. Ce vin-l est rouge comme le
sang.

LE NUBIEN.

Les dieux de mon pays aiment beaucoup le sang. Deux fois par an nous
leur sacrifions des jeunes hommes et des vierges: cinquante jeunes
hommes et cent vierges. Mais il semble que nous ne leur donnons jamais
assez, car ils sont trs durs envers nous.

LE CAPPADOCIEN.

Dans mon pays, il n'y a pas de dieux  prsent, les Romains les ont
chasss. Il y en a qui disent qu'ils se sont rfugis dans les
montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j'ai pass trois nuits sur les
montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvs. Enfin je les
ai appels par leurs noms et ils n'ont pas paru. Je pense qu'ils sont
morts.

PREMIER SOLDAT.

Les Juifs adorent un Dieu qu'on ne peut pas voir.

LE CAPPADOCIEN.

Je ne peux pas comprendre cela.

PREMIER SOLDAT.

Enfin, ils ne croient qu'aux choses qu'on ne peut pas voir.

LE CAPPADOCIEN.

Cela me semble absolument ridicule.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Aprs moi viendra un autre encore plus puissant que moi. Je ne suis pas
digne mme de dlier la courroie de ses sandales. Quand il viendra la
terre dserte se rjouira. Elle fleurira comme le lis. Les yeux des
aveugles verront le jour, et les oreilles des sourds seront ouvertes...
Le nouveau-n mettra sa main sur le nid des dragons, et mnera les lions
par leurs crinires.

SECOND SOLDAT.

Faites-le taire. Il dit toujours des choses absurdes.

PREMIER SOLDAT.

Mais non; c'est un saint homme. Il est trs doux aussi. Chaque jour je
lui donne  manger. Il me remercie toujours.

LE CAPPADOCIEN.

Qui est-ce?

PREMIER SOLDAT.

C'est un prophte.

LE CAPPADOCIEN.

Quel est son nom?

PREMIER SOLDAT.

Iokanaan.

LE CAPPADOCIEN.

D'o vient-il?

PREMIER SOLDAT.

Du dsert, o il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il
tait vtu de poil de chameau, et autour de ses reins il portait une
ceinture de cuir. Son aspect tait trs farouche. Une grande foule le
suivait. Il avait mme des disciples.

LE CAPPADOCIEN.

De quoi parle-t-il?

PREMIER SOLDAT.

Nous ne savons jamais. Quelquefois il dit des choses pouvantables, mais
il est impossible de le comprendre.

LE CAPPADOCIEN.

Peut-on le voir?

PREMIER SOLDAT.

Non. Le ttrarque ne le permet pas.

LE JEUNE SYRIEN.

La princesse a cach son visage derrire son ventail! Ses petites mains
blanches s'agitent comme des colombes qui s'envolent vers leurs
colombiers. Elles ressemblent  des papillons blancs. Elles sont tout 
fait comme des papillons blancs.

LE PAGE D'HRODIAS.

Mais qu'est-ce que cela vous fait? Pourquoi la regarder? Il ne faut pas
la regarder... Il peut arriver un malheur.

LE CAPPADOCIEN [montrant la citerne]

Quelle trange prison!

SECOND SOLDAT.

C'est une ancienne citerne.

LE CAPPADOCIEN.

Une ancienne citerne! cela doit tre trs malsain.

SECOND SOLDAT.

Mais non. Par exemple, le frre du ttrarque, son frre an, le premier
mari de la reine Hrodias, a t enferm l-dedans pendant douze annes.
Il n'en est pas mort. A la fin il a fallu l'trangler.

LE CAPPADOCIEN.

L'trangler? Qui a os faire cela?

SECOND SOLDAT [montrant le bourreau, un grand ngre]

Celui-l, Naaman.

LE CAPPADOCIEN.

Il n'a pas eu peur?

SECOND SOLDAT.

Mais non. Le ttrarque lui a envoy la bague.

LE CAPPADOCIEN.

Quelle bague?

SECOND SOLDAT.

La bague de la mort. Ainsi, il n'a pas eu peur.

LE CAPPADOCIEN.

Cependant, c'est terrible d'trangler un roi.

PREMIER SOLDAT.

Pourquoi? Les rois n'ont qu'un cou, comme les autres hommes.

LE CAPPADOCIEN.

Il me semble que c'est terrible.

LE JEUNE SYRIEN.

Mais la princesse se lve! Elle quitte la table! Elle a l'air trs
ennuye. Ah! elle vient par ici. Oui, elle vient vers nous. Comme elle
est ple. Jamais je ne l'ai vue si ple...

LE PAGE D'HRODIAS.

Ne la regardez pas. Je vous prie de ne pas la regarder.

LE JEUNE SYRIEN.

Elle est comme une colombe qui s'est gare... Elle est comme un
narcisse agit du vent... Elle ressemble  une fleur d'argent.

[Entre Salom.]

SALOM.

Je ne resterai pas. Je ne peux pas rester. Pourquoi le ttrarque me
regarde-t-il toujours avec ses yeux de taupe sous ses paupires
tremblantes?... C'est trange que le mari de ma mre me regarde comme
cela. Je ne sais pas ce que cela veut dire... Au fait, si, je le sais.

LE JEUNE SYRIEN.

Vous venez de quitter le festin, princesse?

SALOM.

Comme l'air est frais ici! Enfin, ici on respire! L-dedans il y a des
Juifs de Jrusalem qui se dchirent  cause de leurs ridicules
crmonies, et des barbares qui boivent toujours et jettent leur vin sur
les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs yeux peints et leurs joues
fardes, et leurs cheveux friss en spirales, et des gyptiens,
silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns,
et des Romains avec leur brutalit, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah!
que je dteste les Romains! Ce sont des gens communs, et ils se donnent
des airs de grands seigneurs.

LE JEUNE SYRIEN.

Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse?

LE PAGE D'HRODIAS.

Pourquoi lui parler? Pourquoi la regarder?... Oh! il va arriver un
malheur.

SALOM.

Que c'est bon de voir la lune! Elle ressemble  une petite pice de
monnaie. On dirait une toute petite fleur d'argent. Elle est froide et
chaste, la lune... Je suis sre qu'elle est vierge. Elle a la beaut
d'une vierge... Oui, elle est vierge. Elle ne s'est jamais souille.
Elle ne s'est jamais donne aux hommes, comme les autres Desses.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Il est venu, le Seigneur! Il est venu, le fils de l'Homme. Les centaures
se sont cachs dans les rivires, et les sirnes ont quitt les rivires
et couchent sous les feuilles dans les forts.

SALOM.

Qui a cri cela?

SECOND SOLDAT.

C'est le prophte, princesse.

SALOM.

Ah! le prophte. Celui dont le ttrarque a peur?

SECOND SOLDAT.

Nous ne savons rien de cela, princesse. C'est le prophte Iokanaan.

LE JEUNE SYRIEN.

Voulez-vous que je commande votre litire, princesse? Il fait trs beau
dans le jardin.

SALOM.

Il dit des choses monstrueuses,  propos de ma mre, n'est-ce pas?

SECOND SOLDAT.

Nous ne comprenons jamais ce qu'il dit, princesse.

SALOM.

Oui, il dit des choses monstrueuses d'elle.

UN ESCLAVE.

Princesse, le ttrarque vous prie de retourner au festin.

SALOM.

Je n'y retournerai pas.

LE JEUNE SYRIEN.

Pardon, princesse, mais si vous n'y retourniez pas il pourrait arriver
un malheur.

SALOM.

Est-ce un vieillard, le prophte?

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.

SALOM.

Le prophte... est-ce un vieillard?

PREMIER SOLDAT.

Non, princesse, c'est un tout jeune homme.

SECOND SOLDAT.

On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c'est lie?

SALOM.

Qui est lie?

SECOND SOLDAT.

Un trs ancien prophte de ce pays, princesse.

UN ESCLAVE.

Quelle rponse dois-je donner au ttrarque de la part de la princesse?

LA VOIX D'IOKANAAN.

Ne te rjouis point, terre de Palestine, parce que la verge de celui qui
te frappait a t brise. Car de la race du serpent il sortira un
basilic, et ce qui en natra dvorera les oiseaux.

SALOM.

Quelle trange voix! Je voudrais bien lui parler.

PREMIER SOLDAT.

J'ai peur que ce soit impossible, princesse. Le ttrarque ne veut pas
qu'on lui parle. Il a mme dfendu au grand prtre de lui parler.

SALOM.

Je veux lui parler.

PREMIER SOLDAT.

C'est impossible, princesse.

SALOM.

Je le veux.

LE JEUNE SYRIEN.

En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.

SALOM.

Faites sortir le prophte.

PREMIER SOLDAT.

Nous n'osons pas, princesse.

SALOM [s'approchant de la citerne et y regardant]

Comme il fait noir l-dedans! Cela doit tre terrible d'tre dans un
trou si noir! Cela ressemble  une tombe..... [aux soldats] Vous ne
m'avez pas entendue? Faites-le sortir. Je veux le voir.

SECOND SOLDAT.

Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.

SALOM.

Vous me faites attendre.

PREMIER SOLDAT.

Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire
ce que vous nous demandez... Enfin, ce n'est pas  nous qu'il faut vous
adresser.

SALOM [regardant le jeune Syrien]

Ah!

LE PAGE D'HRODIAS.

Oh! qu'est-ce qu'il va arriver? Je suis sr qu'il va arriver un malheur.

SALOM [s'approchant du jeune Syrien]

Vous ferez cela pour moi, n'est-ce pas, Narraboth? Vous ferez cela pour
moi? J'ai toujours t douce pour vous. N'est-ce pas que vous ferez cela
pour moi? Je veux seulement le regarder, cet trange prophte. On a tant
parl de lui. J'ai si souvent entendu le ttrarque parler de lui. Je
pense qu'il a peur de lui, le ttrarque. Je suis sre qu'il a peur de
lui... Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en
avez peur?

LE JEUNE SYRIEN.

Je n'ai pas peur de lui, princesse. Je n'ai peur de personne. Mais le
ttrarque a formellement dfendu qu'on lve le couvercle de ce puits.

SALOM.

Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma
litire sous la porte des vendeurs d'idoles, je laisserai tomber une
petite fleur pour vous, une petite fleur verte.

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.

SALOM [souriant]

Vous ferez cela pour moi, Narraboth. Vous savez bien que vous ferez cela
pour moi. Et demain quand je passerai dans ma litire sur le pont des
acheteurs d'idoles je vous regarderai  travers les voiles de
mousseline, je vous regarderai, Narraboth, je vous sourirai, peut-tre.
Regardez-moi, Narraboth. Regardez-moi. Ah! vous savez bien que vous
allez faire ce que je vous demande. Vous le savez bien, n'est-ce pas?...
Moi, je sais bien.

LE JEUNE SYRIEN [faisant un signe au troisime soldat]

Faites sortir le prophte... La princesse Salom veut le voir.

SALOM.

Ah!

LE PAGE D'HRODIAS.

Oh! comme la lune a l'air trange! On dirait la main d'une morte qui
cherche  se couvrir avec un linceul.

LE JEUNE SYRIEN.

Elle a l'air trs trange. On dirait une petite princesse qui a des yeux
d'ambre. A travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite
princesse.

[Le prophte sort de la citerne. Salom le regarde et recule.]

IOKANAAN.

O est celui dont la coupe d'abominations est dj pleine? O est celui
qui en robe d'argent mourra un jour devant tout le peuple? Dites-lui de
venir afin qu'il puisse entendre la voix de celui qui a cri dans les
dserts et dans les palais des rois.

SALOM.

De qui parle-t-il?

LE JEUNE SYRIEN.

On ne sait jamais, princesse.

IOKANAAN.

O est celle qui ayant vu des hommes peints sur la muraille, des images
de Chaldens traces avec des couleurs, s'est laisse emporter  la
concupiscence de ses yeux, et a envoy des ambassadeurs en Chalde?

SALOM.

C'est de ma mre qu'il parle.

LE JEUNE SYRIEN.

Mais non, princesse.

SALOM.

Si, c'est de ma mre.

IOKANAAN.

O est celle qui s'est abandonne aux capitaines des Assyriens, qui ont
des baudriers sur les reins, et sur la tte des tiares de diffrentes
couleurs? O est celle qui s'est abandonne aux jeunes hommes d'gypte
qui sont vtus de lin et d'hyacinthe, et portent des boucliers d'or et
des casques d'argent, et qui ont de grand corps? Dites-lui de se lever
de la couche de son impudicit, de sa couche incestueuse, afin qu'elle
puisse entendre les paroles de celui qui prpare la voie du Seigneur;
afin qu'elle se repente de ses pchs. Quoiqu'elle ne se repentira
jamais, mais restera dans ses abominations, dites-lui de venir, car le
Seigneur a son flau dans la main.

SALOM.

Mais il est terrible, il est terrible.

LE JEUNE SYRIEN.

Ne restez pas ici, princesse, je vous en prie.

SALOM.

Ce sont les yeux surtout qui sont terribles. On dirait des trous noirs
laisss par des flambeaux sur une tapisserie de Tyr. On dirait des
cavernes noires o demeurent des dragons, des cavernes noires d'gypte
o les dragons trouvent leur asile. On dirait des lacs noirs troubls
par des lunes fantastiques... Pensez-vous qu'il parlera encore?

LE JEUNE SYRIEN.

Ne restez pas ici, princesse! Je vous prie de ne pas rester ici.

SALOM.

Comme il est maigre aussi! il ressemble  une mince image d'ivoire. On
dirait une image d'argent. Je suis sre qu'il est chaste, autant que la
lune. Il ressemble  un rayon de lune,  un rayon d'argent. Sa chair
doit tre trs froide, comme de l'ivoire... Je veux le regarder de prs.

LE JEUNE SYRIEN.

Non, non, princesse!

SALOM.

Il faut que je le regarde de prs.

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse! Princesse!

IOKANAAN.

Qui est cette femme qui me regarde? Je ne veux pas qu'elle me regarde.
Pourquoi me regarde-t-elle avec ses yeux d'or sous ses paupires dores?
Je ne sais pas qui c'est. Je ne veux pas le savoir. Dites-lui de s'en
aller. Ce n'est pas  elle que je veux parler.

SALOM.

Je suis Salom, fille d'Hrodias, princesse de Jude.

IOKANAAN.

Arrire! Fille de Babylone! N'approchez pas de l'lu du Seigneur. Ta
mre a rempli la terre du vin de ses iniquits, et le cri de ses pchs
est arriv aux oreilles de Dieu.

SALOM.

Parle encore, Iokanaan. Ta voix m'enivre.

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse! Princesse! Princesse!

SALOM.

Mais parle encore. Parle encore, Iokanaan, et dis-moi ce qu'il faut que
je fasse.

IOKANAAN.

Ne m'approchez pas, fille de Sodome, mais couvrez votre visage avec un
voile, et mettez des cendres sur votre tte, et allez dans le dsert
chercher le fils de l'Homme.

SALOM.

Qui est-ce, le fils de l'Homme? Est-il aussi beau que toi, Iokanaan?

IOKANAAN.

Arrire! Arrire! J'entends dans le palais le battement des ailes de
l'ange de la mort.

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse, je vous supplie de rentrer!

IOKANAAN.

Ange du Seigneur Dieu, que fais-tu ici avec ton glaive? Qui cherches-tu
dans cet immonde palais?... Le jour de celui qui mourra en robe d'argent
n'est pas venu.

SALOM.

Iokanaan.

IOKANAAN.

Qui parle?

SALOM.

Iokanaan! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le
lis d'un pr que le faucheur n'a jamais fauch. Ton corps est blanc
comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui
couchent sur les montagnes de Jude, et descendent dans les valles. Les
roses du jardin de la reine d'Arabie ne sont pas aussi blanches que ton
corps. Ni les roses du jardin de la reine d'Arabie, du jardin parfum de
la reine d'Arabie, ni les pieds de l'aurore qui trpignent sur les
feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche sur le sein de la
mer... Il n'y a rien au monde d'aussi blanc que ton corps.--Laisse-moi
toucher ton corps!

IOKANAAN.

Arrire, fille de Babylone! C'est par la femme que le mal est entr dans
le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t'couter. Je n'coute que
les paroles du Seigneur Dieu.

SALOM.

Ton corps est hideux. Il est comme le corps d'un lpreux. Il est comme
un mur de pltre o les vipres sont passes, comme un mur de pltre o
les scorpions ont fait leur nid. Il est comme un spulcre blanchi, et
qui est plein de choses dgotantes. Il est horrible, il est horrible
ton corps!... C'est de tes cheveux que je suis amoureuse, Iokanaan. Tes
cheveux ressemblent  des grappes de raisins,  des grappes de raisins
noirs qui pendent des vignes d'Edom dans le pays des Edomites. Tes
cheveux sont comme les cdres du Liban, comme les grands cdres du Liban
qui donnent de l'ombre aux lions et aux voleurs qui veulent se cacher
pendant la journe. Les longues nuits noires, les nuits o la lune ne se
montre pas, o les toiles ont peur, ne sont pas aussi noires. Le
silence qui demeure dans les forts n'est pas aussi noir. Il n'y a rien
au monde d'aussi noir que tes cheveux... Laisse-moi toucher tes cheveux.

IOKANAAN.

Arrire, fille de Sodome! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le
temple du Seigneur Dieu.

SALOM.

Tes cheveux sont horribles. Ils sont couverts de boue et de poussire.
On dirait une couronne d'pines qu'on a place sur ton front. On dirait
un noeud de serpents noirs qui se tortillent autour de ton cou. Je
n'aime pas tes cheveux... C'est de ta bouche que je suis amoureuse,
Iokanaan. Ta bouche est comme une bande d'carlate sur une tour
d'ivoire. Elle est comme une pomme de grenade coupe par un couteau
d'ivoire. Les fleurs de grenade qui fleurissent dans les jardins de Tyr
et sont plus rouges que les roses, ne sont pas aussi rouges. Les cris
rouges des trompettes qui annoncent l'arrive des rois, et font peur 
l'ennemi ne sont pas aussi rouges. Ta bouche est plus rouge que les
pieds de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs. Elle est plus rouge
que les pieds des colombes qui demeurent dans les temples et sont
nourries par les prtres. Elle est plus rouge que les pieds de celui qui
revient d'une fort o il a tu un lion et vu des tigres dors. Ta
bouche est comme une branche de corail que des pcheurs ont trouve dans
le crpuscule de la mer et qu'ils rservent pour les rois...! Elle est
comme le vermillon que les Moabites trouvent dans les mines de Moab et
que les rois leur prennent. Elle est comme l'arc du roi des Perses qui
est peint avec du vermillon et qui a des cornes de corail. Il n'y a rien
au monde d'aussi rouge que ta bouche... laisse-moi baiser ta bouche.

IOKANAAN.

Jamais! fille de Babylone! Fille de Sodome! jamais.

SALOM.

Je baiserai ta bouche, Iokanaan. Je baiserai ta bouche.

LE JEUNE SYRIEN.

Princesse, princesse, toi qui es comme un bouquet de myrrhe, toi qui es
la colombe des colombes, ne regarde pas cet homme, ne le regarde pas! Ne
lui dis pas de telles choses. Je ne peux pas les souffrir... Princesse,
princesse, ne dis pas de ces choses.

SALOM.

Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

LE JEUNE SYRIEN.

Ah!

[Il se tue et tombe entre Salom et Iokanaan.]

LE PAGE D'HRODIAS.

Le jeune Syrien s'est tu! le jeune capitaine s'est tu! Il s'est tu,
celui qui tait mon ami! Je lui avais donn une petite bote de parfums,
et des boucles d'oreilles faites en argent, et maintenant il s'est tu!
Ah! n'a-t-il pas prdit qu'un malheur allait arriver?... Je l'ai prdit
moi-mme et il est arriv. Je savais bien que la lune cherchait un mort,
mais je ne savais pas que c'tait lui qu'elle cherchait. Ah! pourquoi ne
l'ai-je pas cach de la lune? Si je l'avais cach dans une caverne elle
ne l'aurait pas vu.

LE PREMIER SOLDAT.

Princesse, le jeune capitaine vient de se tuer.

SALOM.

Laisse-moi baiser ta bouche, Iokanaan.

IOKANAAN.

N'avez-vous pas peur, fille d'Hrodias? Ne vous ai-je pas dit que
j'avais entendu dans le palais le battement des ailes de l'ange de la
mort, et l'ange n'est-il pas venu?

SALOM.

Laisse-moi baiser ta bouche.

IOKANAAN.

Fille d'adultre, il n'y a qu'un homme qui puisse te sauver. C'est celui
dont je t'ai parl. Allez le chercher. Il est dans un bateau sur la mer
de Galile, et il parle  ses disciples. Agenouillez-vous au bord de la
mer, et appelez-le par son nom. Quand il viendra vers vous, et il vient
vers tous ceux qui l'appellent, prosternez-vous  ses pieds et
demandez-lui la rmission de vos pchs.

SALOM.

Laisse-moi baiser ta bouche.

IOKANAAN.

Soyez maudite, fille d'une mre incestueuse, soyez maudite.

SALOM.

Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

IOKANAAN.

Je ne veux pas te regarder. Je ne te regarderai pas. Tu es maudite,
Salom, tu es maudite.

[Il descend dans la citerne.]

SALOM.

Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche.

LE PREMIER SOLDAT.

Il faut faire transporter le cadavre ailleurs. Le ttrarque n'aime pas
regarder les cadavres, sauf les cadavres de ceux qu'il a tus lui-mme.

LE PAGE D'HRODIAS.

Il tait mon frre, et plus proche qu'un frre. Je lui ai donn une
petite bote qui contenait des parfums, et une bague d'agate qu'il
portait toujours  la main. Le soir nous nous promenions au bord de la
rivire et parmi les amandiers et il me racontait des choses de son
pays. Il parlait toujours trs bas. Le son de sa voix ressemblait au son
de la flte d'un joueur de flte. Aussi il aimait beaucoup  se regarder
dans la rivire. Je lui ai fait des reproches pour cela.

SECOND SOLDAT.

Vous avez raison; il faut cacher le cadavre. Il ne faut pas que le
ttrarque le voie.

PREMIER SOLDAT.

Le ttrarque ne viendra pas ici. Il ne vient jamais sur la terrasse. Il
a trop peur du prophte.

[Entre d'Hrode, d'Hrodias et de toute la cour.]

HRODE.

O est Salom? O est la princesse? Pourquoi n'est-elle pas retourne au
festin comme je le lui avais command? ah! la voil!

HRODIAS.

Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez toujours!

HRODE.

La lune a l'air trs trange ce soir. N'est-ce pas que la lune a l'air
trs trange? On dirait une femme hystrique, une femme hystrique qui
va cherchant des amants partout. Elle est nue aussi. Elle est toute nue.
Les nuages cherchent  la vtir, mais elle ne veut pas. Elle se montre
toute nue dans le ciel. Elle chancelle  travers les nuages comme une
femme ivre... Je suis sr qu'elle cherche des amants... N'est-ce pas
qu'elle chancelle comme une femme ivre? Elle ressemble  une femme
hystrique, n'est-ce pas?

HRODIAS.

Non. La lune ressemble  la lune, c'est tout. Rentrons... Vous n'avez
rien  faire ici.

HRODE.

Je resterai! Manass, mettez des tapis l. Allumez des flambeaux.
Apportez les tables d'ivoire, et les tables de jaspe. L'air ici est
dlicieux. Je boirai encore du vin avec mes htes. Aux ambassadeurs de
Csar il faut faire tout honneur.

HRODIAS.

Ce n'est pas  cause d'eux que vous restez.

HRODE.

Oui, l'air est dlicieux. Viens, Hrodias, nos htes nous attendent. Ah!
j'ai gliss! j'ai gliss dans le sang! C'est d'un mauvais prsage. C'est
d'un trs mauvais prsage. Pourquoi y a-t-il du sang ici?... Et ce
cadavre? Que fait ici ce cadavre? Pensez-vous que je sois comme le roi
d'gypte qui ne donne jamais un festin sans montrer un cadavre  ses
htes? Enfin qui est-ce? Je ne veux pas le regarder.

PREMIER SOLDAT.

C'est notre capitaine, Seigneur. C'est le jeune Syrien que vous avez
fait capitaine il y a trois jours seulement.

HRODE.

Je n'ai donn aucun ordre de le tuer.

SECOND SOLDAT.

Il s'est tu lui-mme, Seigneur.

HRODE.

Pourquoi? Je l'ai fait capitaine!

SECOND SOLDAT.

Nous ne savons pas, Seigneur. Mais il s'est tu lui-mme.

HRODE.

Cela me semble trange. Je pensais qu'il n'y avait que les philosophes
romains qui se tuaient. N'est-ce pas, Tigellin, que les philosophes 
Rome se tuent?


TIGELLIN.

Il y en a qui se tuent, Seigneur. Ce sont les Stociens. Ce sont de gens
trs grossiers. Enfin, ce sont des gens trs ridicules. Moi, je les
trouve trs ridicules.

HRODE.

Moi aussi. C'est ridicule de se tuer.

TIGELLIN.

On rit beaucoup d'eux  Rome. L'empereur a fait un pome satirique
contre eux. On le rcite partout.

HRODE.

Ah! il a fait un pome satirique contre eux? Csar est merveilleux. Il
peut tout faire... C'est trange qu'il se soit tu, le jeune Syrien. Je
le regrette. Oui, je le regrette beaucoup. Car il tait beau. Il tait
mme trs beau. Il avait des yeux trs langoureux. Je me rappelle que je
l'ai vu regardant Salom d'une faon langoureuse. En effet, j'ai trouv
qu'il l'avait un peu trop regarde.

HRODIAS.

Il y en a d'autres qui la regardent trop.

HRODE.

Son pre tait roi. Je l'ai chass de son royaume. Et de sa mre qui
tait reine vous avez fait une esclave, Hrodias. Ainsi, il tait ici
comme un hte. C'tait  cause de cela que je l'avais fait capitaine. Je
regrette qu'il soit mort... Enfin, pourquoi avez-vous laiss le cadavre
ici? Il faut l'emporter ailleurs. Je ne veux pas le voir...
Emportez-le... [On emporte le cadavre.] Il fait froid ici. Il y a du
vent ici. N'est-ce pas qu'il y a du vent?

HRODIAS.

Mais non. Il n'y a pas de vent.

HRODE.

Mais si, il y a du vent... Et j'entends dans l'air quelque chose comme
un battement d'ailes, comme un battement d'ailes gigantesques. Ne
l'entendez-vous pas?

HRODIAS.

Je n'entends rien.

HRODE.

Je ne l'entends plus moi-mme. Mais je l'ai entendu. C'tait le vent
sans doute. C'est pass. Mais non, je l'entends encore. Ne
l'entendez-vous pas? C'est tout  fait comme un battement d'ailes.

HRODIAS.

Je vous dis qu'il n'y a rien. Vous tes malade. Rentrons

HRODE.

Je ne suis pas malade. C'est votre fille qui est malade. Elle a l'air
trs malade votre fille. Jamais je ne l'ai vue si ple.

HRODIAS.

Je vous ai dit de ne pas la regarder.

HRODE.

Versez du vin. [On apporte du vin] Salom, venez boire un peu de vin
avec moi. J'ai un vin ici qui est exquis. C'est Csar lui-mme qui me
l'a envoy. Trempez l-dedans vos petites lvres rouges et ensuite je
viderai la coupe.

SALOM.

Je n'ai pas soif, ttrarque.

HRODE.

Vous entendez comme elle me rpond, votre fille.

HRODIAS.

Je trouve qu'elle a bien raison. Pourquoi la regardez-vous toujours?

HRODE.

Apportez des fruits. [On apporte des fruits] Salom, venez manger du
fruit avec moi. J'aime beaucoup voir dans un fruit la morsure de tes
petites dents. Mordez un tout petit morceau de ce fruit, et ensuite je
mangerai ce qui reste.

SALOM.

Je n'ai pas faim, ttrarque.

HRODE [ Hrodias]

Voil comme vous l'avez leve, votre fille.

HRODIAS.

Ma fille et moi, nous descendons d'une race royale. Quant  toi, ton
grand-pre gardait des chameaux! Aussi, c'tait un voleur!

HRODE.

Tu mens!

HRODIAS.

Tu sais bien que c'est la vrit.

HRODE.

Salom, viens t'asseoir prs de moi. Je te donnerai le trne de ta mre.

SALOM.

Je ne suis pas fatigue, ttrarque.

HRODIAS.

Vous voyez bien ce qu'elle pense de vous.

HRODE.

Apportez... Qu'est-ce que je veux? Je ne sais pas. Ah! Ah! je m'en
souviens...

LA VOIX D'IOKANAAN.

Voici le temps! Ce que j'ai prdit est arriv, dit le Seigneur Dieu.
Voici le jour dont j'avais parl.

HRODIAS.

Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit
toujours des injures contre moi.

HRODE.

Il n'a rien dit contre vous. Aussi, c'est un trs grand prophte.

HRODIAS.

Je ne crois pas aux prophtes. Est-ce qu'un homme peut dire ce qui doit
arriver? Personne ne le sait. Aussi, il m'insulte toujours. Mais je
pense que vous avez peur de lui... Enfin, je sais bien que vous avez
peur de lui.

HRODE.

Je n'ai pas peur de lui. Je n'ai peur de personne.

HRODIAS.

Si, vous avez peur de lui. Si vous n'aviez pas peur de lui, pourquoi ne
pas le livrer aux Juifs qui depuis six mois vous le demandent?

UN JUIF.

En effet, Seigneur, il serait mieux de nous le livrer.

HRODE.

Assez sur ce point. Je vous ai dj donn ma rponse. Je ne veux pas
vous le livrer. C'est un saint homme. C'est un homme qui a vu Dieu.

UN JUIF.

Cela, c'est impossible. Personne n'a vu Dieu depuis le prophte lie.
Lui c'est le dernier qui ait vu Dieu. En ce temps-ci, Dieu ne se montre
pas. Il se cache. Et par consquent il y a de grands malheurs dans le
pays.

UN AUTRE JUIF.

Enfin, on ne sait pas si le prophte lie a rellement vu Dieu. C'tait
plutt l'ombre de Dieu qu'il a vue.

UN TROISIME JUIF.

Dieu ne se cache jamais. Il se montre toujours et dans toute chose. Dieu
est dans le mal comme dans le bien.

UN QUATRIME JUIF.

Il ne faut pas dire cela. C'est une ide trs dangereuse. C'est une ide
qui vient des coles d'Alexandrie o on enseigne la philosophie grecque.
Et les Grecs sont des gentils. Ils ne sont pas mme circoncis.

UN CINQUIME JUIF.

On ne peut pas savoir comment Dieu agit, ses voies sont trs
mystrieuses. Peut-tre ce que nous appelons le mal est le bien, et ce
que nous appelons le bien est le mal. On ne peut rien savoir. Le
ncessaire c'est de se soumettre  tout. Dieu est trs fort. Il brise au
mme temps les faibles et les forts. Il n'a aucun souci de personne.

LE PREMIER JUIF.

C'est vrai cela. Dieu est terrible. Il brise les faibles et les forts
comme on brise le bl dans un mortier. Mais cet homme n'a jamais vu
Dieu. Personne n'a vu Dieu depuis le prophte lie.

HRODIAS.

Faites-les taire. Ils m'ennuient.

HRODE.

Mais j'ai entendu dire qu'Iokanaan lui-mme est votre prophte lie.

UN JUIF.

Cela ne se peut pas. Depuis le temps du prophte lie il y a plus de
trois cents ans.

HRODE.

Il y en a qui disent que c'est le prophte lie.

UN NAZAREN.

Moi, je suis sr que c'est le prophte lie.

UN JUIF.

Mais non, ce n'est pas le prophte lie.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Le jour est venu, le jour du Seigneur, et j'entends sur les montagnes
les pieds de celui qui sera le Sauveur du monde.

HRODE.

Qu'est ce que cela veut dire? Le Sauveur du monde?

TIGELLIN.

C'est un titre que prend Csar.

HRODE.

Mais Csar ne vient pas en Jude. J'ai reu hier des lettres de Rome. On
ne m'a rien dit de cela. Enfin, vous, Tigellin, qui avez t  Rome
pendant l'hiver, vous n'avez rien entendu dire de cela?

TIGELLIN.

En effet, Seigneur, je n'en ai pas entendu parler. J'explique seulement
le titre. C'est un des titres de Csar.

HRODE.

Il ne peut pas venir, Csar. Il est goutteux. On dit qu'il a des pieds
d'lphant. Aussi il y a des raisons d'tat. Celui qui quitte Rome perd
Rome. Il ne viendra pas. Mais, enfin, c'est le matre, Csar. Il viendra
s'il veut. Mais je ne pense pas qu'il vienne.

LE PREMIER NAZAREN.

Ce n'est pas de Csar que le prophte a parl, Seigneur.

HRODE.

Pas de Csar?

LE PREMIER NAZAREN.

Non, Seigneur.

HRODE.

De qui donc a-t-il parl?

LE PREMIER NAZAREN.

Du Messie qui est venu.

UN JUIF.

Le Messie n'est pas venu.

LE PREMIER NAZAREN.

Il est venu, et il fait des miracles partout.

HRODIAS.

Oh! Oh! les miracles. Je ne crois pas aux miracles. J'en ai vu trop. [Au
page.] Mon ventail.

LE PREMIER NAZAREN.

Cet homme fait de vritables miracles. Ainsi,  l'occasion d'un mariage
qui a eu lieu dans une petite ville de Galile, une ville assez
importante, il a chang de l'eau en vin. Des personnes qui taient l me
l'ont dit. Aussi il a guri deux lpreux qui taient assis devant la
porte de Capharnam, seulement en les touchant.

LE SECOND NAZAREN.

Non, c'taient deux aveugles qu'il a guris  Capharnam.

LE PREMIER NAZAREN.

Non, c'taient des lpreux. Mais il a guri des aveugles aussi, et on
l'a vu sur une montagne * parlant avec des anges.

UN SADDUCEN.

Les anges n'existent pas.

UN PHARISIEN.

Les anges existent, mais je ne crois pas que cet homme leur ait parl.

LE PREMIER NAZAREN.

Il a t vu par une foule de personnes, parlant avec des anges.

UN SADDUCEN.

Pas avec des anges.

HRODIAS.

Comme ils m'agacent, ces hommes! Ils sont btes. Ils sont tout  fait
btes. [Au page] Eh! bien, mon ventail. [Le page lui donne l'ventail]
Vous avez l'air de rver. Il ne faut pas rver. Les rveurs sont des
malades. [Elle frappe le page avec son ventail.]

LE SECOND NAZAREN.

Aussi il y a le miracle de la fille de Jare.

LE PREMIER NAZAREN.

Mais oui, c'est trs certain cela. On ne peut pas le nier.

HRODIAS.

Ces gens-l sont fous. Ils ont trop regard la lune. Dites-leur de se
taire.

HRODE.

Qu'est-ce que c'est que cela, le miracle de la fille de Jare?

LE PREMIER NAZAREN.

La fille de Jare tait morte. Il l'a ressuscite.

HRODE.

Il ressuscite les morts?

LE PREMIER NAZAREN.

Oui, Seigneur. Il ressuscite les morts.

HRODE.

Je ne veux pas qu'il fasse cela. Je lui dfends de faire cela. Je ne
permets pas qu'on ressuscite les morts. Il faut chercher cet homme et
lui dire que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. O est-il 
prsent, cet homme?

LE SECOND NAZAREN.

Il est partout, Seigneur, mais il est trs difficile de le trouver.

LE PREMIER NAZAREN.

On dit qu'il est en Samarie  prsent.

UN JUIF.

On voit bien que ce n'est le Messie, s'il est en Samarie. Ce n'est pas
aux Samaritains que le Messie viendra. Les Samaritains sont maudits. Ils
n'apportent jamais d'offrandes au temple.

LE SECOND NAZAREN.

Il a quitt la Samarie il y a quelques jours. Moi, je crois qu'en ce
moment-ci il est dans les environs de Jrusalem.

LE PREMIER NAZAREN.

Mais non, il n'est pas l. Je viens justement d'arriver de Jrusalem. On
n'a pas entendu parler de lui depuis deux mois.

HRODE.

Enfin, cela ne fait rien! Mais il faut le trouver et lui dire de ma part
que je ne lui permets pas de ressusciter les morts. Changer de l'eau en
vin, gurir les lpreux et les aveugles... il peut faire tout cela s'il
le veut. Je n'ai rien  dire contre cela. En effet, je trouve que gurir
les lpreux est une bonne action. Mais je ne permets pas qu'il
ressuscite les morts... Ce serait terrible, si les morts reviennent.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Ah! l'impudique! la prostitue! Ah! la fille de Babylone avec ses yeux
d'or et ses paupires dores! Voici ce que dit le Seigneur Dieu. Faites
venir contre elle une multitude d'hommes. Que le peuple prenne des
pierres et la lapide...

HRODIAS.

Faites-le taire!

LA VOIX D'IOKANAAN.

Que les capitaines de guerre la percent de leurs pes, qu'ils
l'crasent sous leurs boucliers.

HRODIAS.

Mais, c'est infme.

LA VOIX D'IOKANAAN.

C'est ainsi que j'abolirai les crimes de dessus la terre, et que toutes
les femmes apprendront  ne pas imiter les abominations de celle-l.

HRODIAS.

Vous entendez ce qu'il dit contre moi? Vous le laissez insulter votre
pouse?

HRODE.

Mais il n'a pas dit votre nom.

HRODIAS.

Qu'est-ce que cela fait? Vous savez bien que c'est moi qu'il cherche 
insulter. Et je suis votre pouse, n'est-ce pas?

HRODE.

Oui, chre et digne Hrodias, vous tes mon pouse, et vous avez
commenc par tre l'pouse de mon frre.

HRODIAS.

C'est vous qui m'avez arrache de ses bras.

HRODE.

En effet, j'tais le plus fort... mais ne parlons pas de cela. Je ne
veux pas parler de cela. C'est  cause de cela que le prophte a dit des
mots d'pouvante. Peut-tre  cause de cela va-t-il arriver un malheur.
N'en parlons pas... Noble Hrodias, nous oublions nos convives.
Verse-moi  boire, ma bien-aime. Remplissez de vin les grandes coupes
d'argent et les grandes coupes de verre. Je vais boire  la sant de
Csar. Il y a des Romains ici, il faut boire  la sant de Csar.

TOUS.

Csar! Csar!

HRODE.

Vous ne remarquez pas comme votre fille est ple.

HRODIAS.

Qu'est-ce que cela vous fait qu'elle soit ple ou non?

HRODE.

Jamais je ne l'ai vue si ple.

HRODIAS.

Il ne faut pas la regarder.

LA VOIX D'IOKANAAN.

En ce jour-l le soleil deviendra noir comme un sac de poil, et la lune
deviendra comme du sang, et les toiles du ciel tomberont sur la terre
comme les figues vertes tombent d'un figuier, et les rois de la terre
auront peur.

HRODIAS.

Ah! Ah! Je voudrais bien voir ce jour dont il parle, o la lune
deviendra comme du sang et o les toiles tomberont sur la terre comme
des figues vertes. Ce prophte parle comme un homme ivre... Mais je ne
peux pas souffrir le son de sa voix. Je dteste sa voix. Ordonnez qu'il
se taise.

HRODE.

Mais non. Je ne comprends pas ce qu'il a dit, mais cela peut tre un
prsage.

HRODIAS.

Je ne crois pas aux prsages. Il parle comme un homme ivre.

HRODE.

Peut-tre qu'il est ivre du vin de Dieu!

HRODIAS.

Quel vin est-ce, le vin de Dieu? De quelles vignes vient-il? Dans quel
pressoir peut-on le trouver?

HRODE [Il ne quitte plus Salom du regard].

Tigellin, quand tu as t  Rome dernirement, est-ce que l'empereur t'a
parl au sujet...?

TIGELLIN.

A quel sujet, Seigneur?

HRODE.

A quel sujet? Ah! je vous ai adress une question, n'est-ce pas? J'ai
oubli ce que je voulais savoir.

HRODIAS.

Vous regardez encore ma fille. Il ne faut pas la regarder. Je vous ai
dj dit cela.

HRODE.

Vous ne dites que cela.

HRODIAS.

Je le redis.

HRODE.

Et la restauration du temple dont on a tant parl? Est-ce qu'on va faire
quelque chose? On dit, n'est-ce pas que le voile du sanctuaire a
disparu?

HRODIAS.

C'est toi qui l'a pris. Tu parles  tort et  travers. Je ne veux pas
rester ici. Rentrons.

HRODE.

Salom, dansez pour moi.

HRODIAS.

Je ne veux pas qu'elle danse.

SALOM.

Je n'ai aucune envie de danser, ttrarque.

HRODE.

Salom, fille d'Hrodias, dansez pour moi.

HRODIAS.

Laissez-la tranquille.

HRODE.

Je vous ordonne de danser, Salom.

SALOM.

Je ne danserai pas, ttrarque.

HRODIAS [riant].

Voil comme elle vous obit!

HRODE.

Qu'est-ce que cela me fait qu'elle danse ou non? Cela ne me fait rien.
Je suis heureux ce soir. Je suis trs heureux. Jamais je n'ai t si
heureux.

LE PREMIER SOLDAT.

Il a l'air sombre, le ttrarque. N'est-ce pas qu'il a l'air sombre?

LE SECOND SOLDAT.

Il a l'air sombre.

HRODE.

Pourquoi ne serais-je pas heureux? Csar, qui est le matre du monde,
qui est le matre de tout, m'aime beaucoup. Il vient de m'envoyer des
cadeaux de grande valeur. Aussi il m'a promis de citer  Rome le roi de
Cappadoce qui est mon ennemi. Peut-tre  Rome il le crucifiera. Il peut
faire tout ce qu'il veut, Csar. Enfin, il est le matre. Ainsi vous
voyez j'ai le droit d'tre heureux. Il n'y a rien au monde qui puisse
gter mon plaisir.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Il sera assis sur son trne. Il sera vtu de pourpre et d'carlate. Dans
sa main il portera un vase d'or plein de ses blasphmes. Et l'ange du
Seigneur Dieu le frappera. Il sera mang des vers.

HRODIAS.

Vous entendez ce qu'il dit de vous. Il dit que vous serez mang des
vers.

HRODE.

Ce n'est pas de moi qu'il parle. Il ne dit jamais rien contre moi. C'est
du roi de Cappadoce qu'il parle, du roi de Cappadoce qui est mon ennemi.
C'est celui-l qui sera mang des vers. Ce n'est pas moi. Jamais il n'a
rien dit contre moi, le prophte, sauf que j'ai eu tort de prendre comme
pouse l'pouse de mon frre. Peut-tre a-t-il raison. En effet, vous
tes strile.

HRODIAS.

Je suis strile, moi. Et vous dites cela, vous qui regardez toujours ma
fille, vous qui avez voulu la faire danser pour votre plaisir. C'est
ridicule de dire cela. Moi j'ai eu un enfant. Vous n'avez jamais eu
d'enfant, mme d'une de vos esclaves. C'est vous qui tes strile, ce
n'est pas moi.

HRODE.

Taisez-vous. Je vous dis que vous tes strile. Vous ne m'avez pas donn
d'enfant, et le prophte dit que notre mariage n'est pas un vrai
mariage. Il dit que c'est un mariage incestueux, un mariage qui
apportera des malheurs... J'ai peur qu'il n'ait raison. Je suis sr
qu'il a raison. Mais ce n'est pas le moment de parler de ces choses. En
ce moment-ci je veux tre heureux. Au fait je le suis. Je suis trs
heureux. Il n'y a rien qui me manque.

HRODIAS.

Je suis bien contente que vous soyez de si belle humeur, ce soir. Ce
n'est pas dans vos habitudes. Mais il est tard. Rentrons. Vous n'oubliez
pas qu'au lever du soleil nous allons tous  la chasse. Aux ambassadeurs
de Csar il faut faire tout honneur, n'est-ce pas?

LE SECOND SOLDAT.

Comme il a l'air sombre, le ttrarque.

LE PREMIER SOLDAT.

Oui, il a l'air sombre.

HRODE.

Salom, Salom, dansez pour moi. Je vous supplie de danser pour moi. Ce
soir je suis triste. Oui, je suis trs triste ce soir. Quand je suis
entr ici, j'ai gliss dans le sang, ce qui est d'un mauvais prsage, et
j'ai entendu, je suis sr que j'ai entendu un battement d'ailes dans
l'air, un battement d'ailes gigantesques. Je ne sais pas ce que cela
veut dire... Je suis triste ce soir. Ainsi dansez pour moi. Dansez pour
moi, Salom, je vous supplie. Si vous dansez pour moi vous pourrez me
demander tout ce que vous voudrez et je vous le donnerai. Oui, dansez
pour moi, Salom, et je vous donnerai tout ce que vous me demanderez,
ft-ce la moiti de mon royaume.

SALOM [se levant]

Vous me donnerez tout ce que je demanderai, ttrarque?

HRODIAS.

Ne dansez pas, ma fille.

HRODE.

Tout, ft-ce la moiti de mon royaume.

SALOM.

Vous le jurez, ttrarque?

HRODE.

Je le jure, Salom.

HRODIAS.

Ma fille, ne dansez pas.

SALOM.

Sur quoi jurez-vous, ttrarque?

HRODE.

Sur ma vie, sur ma couronne, sur mes dieux. Tout ce que vous voudrez je
vous le donnerai, ft-ce la moiti de mon royaume, si vous dansez pour
moi. Oh! Salom, Salom, dansez pour moi.

SALOM.

Vous avez jur, ttrarque.

HRODE.

J'ai jur, Salom.

SALOM.

Tout ce que je vous demanderai, ft-ce la moiti de votre royaume?

HRODIAS.

Ne dansez pas, ma fille.

HRODE.

Ft-ce la moiti de mon royaume. Comme reine, tu serais trs belle,
Salom, s'il te plaisait de demander la moiti de mon royaume. N'est-ce
pas qu'elle serait trs belle comme reine?... Ah! il fait froid ici! il
y a un vent trs froid, et j'entends... pourquoi est-ce que j'entends
dans l'air ce battement d'ailes? Oh! on dirait qu'il y a un oiseau, un
grand oiseau noir, qui plane sur la terrasse. Pourquoi est-ce que je ne
peux pas le voir, cet oiseau? Le battement de ses ailes est terrible. Le
vent qui vient de ses ailes est terrible. C'est un vent froid... Mais
non, il ne fait pas froid du tout. Au contraire, il fait trs chaud. Il
fait trop chaud. J'touffe. Versez-moi l'eau sur les mains. Donnez-moi
de la neige  manger. Dgrafez mon manteau. Vite, vite, dgrafez mon
manteau... Non. Laissez-le. C'est ma couronne qui me fait mal, ma
couronne de roses. On dirait que ces fleurs sont faites de feu. Elles
ont brl mon front. [Il arrache de sa tte la couronne, et la jette sur
la table.] Ah! enfin, je respire. Comme ils sont rouges ces ptales! On
dirait des taches de sang sur la nappe. Cela ne fait rien. Il ne faut
pas trouver des symboles dans chaque chose qu'on voit. Cela rend la vie
impossible. Il serait mieux de dire que les taches de sang sont aussi
belles que les ptales de roses. Il serait beaucoup mieux de dire
cela... Mais ne parlons pas de cela. Maintenant je suis heureux. Je suis
trs heureux. J'ai le droit d'tre heureux, n'est-ce pas? Votre fille va
danser pour moi. N'est-ce pas que vous allez danser pour moi, Salom?
Vous avez promis de danser pour moi.

HRODIAS.

Je ne veux pas qu'elle danse.

SALOM.

Je danserai pour vous, ttrarque.

HRODE.

Vous entendez ce que dit votre fille. Elle va danser pour moi. Vous avez
bien raison, Salom, de danser pour moi. Et, aprs que vous aurez dans
n'oubliez pas de me demander tout ce que vous voudrez. Tout ce que vous
voudrez je vous le donnerai, ft-ce la moiti de mon royaume. J'ai jur,
n'est-ce pas?

SALOM.

Vous avez jur, ttrarque.

HRODE.

Et je n'ai jamais manqu  ma parole. Je ne suis pas de ceux qui
manquent  leur parole. Je ne sais pas mentir. Je suis l'esclave de ma
parole, et ma parole c'est la parole d'un roi. Le roi de Cappadoce ment
toujours, mais ce n'est pas un vrai roi. C'est un lche. Aussi il me
doit de l'argent qu'il ne veut pas payer. Il a mme insult mes
ambassadeurs. Il a dit des choses trs blessantes. Mais Csar le
crucifiera quand il viendra  Rome. Je suis sr que Csar le crucifiera.
Sinon il mourra mang des vers. Le prophte l'a prdit. Eh bien! Salom,
qu'attendez-vous?

SALOM.

J'attends que mes esclaves m'apportent des parfums et les sept voiles et
m'tent mes sandales.

[Les esclaves apportent des parfums et les sept voiles et tent les
sandales de Salom.]

HRODE.

Ah! vous allez danser pieds nus! C'est bien! C'est bien! Vos petits
pieds seront comme des colombes blanches. Ils ressembleront  des
petites fleurs blanches qui dansent sur un arbre... Ah! non. Elle va
danser dans le sang! Il y a du sang par terre. Je ne veux pas qu'elle
danse dans le sang. Ce serait d'un trs mauvais prsage.

HRODIAS.

Qu'est-ce que cela vous fait qu'elle danse dans le sang? Vous avez bien
march dedans, vous...

HRODE.

Qu'est-ce que cela me fait? Ah! regardez la lune! Elle est devenue
rouge. Elle est devenue rouge comme du sang. Ah! le prophte l'a bien
prdit. Il a prdit que la lune deviendrait rouge comme du sang.
N'est-ce pas qu'il a prdit cela? Vous l'avez tous entendu. La lune est
devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas?

HRODIAS.

Je le vois bien, et les toiles tombent comme des figues vertes,
n'est-ce pas? Et le soleil devient noir comme un sac de poil, et les
rois de la terre ont peur. Cela au moins on le voit. Pour une fois dans
sa vie le prophte a eu raison. Les rois de la terre ont peur... Enfin,
rentrons. Vous tes malade. On va dire  Rome que vous tes fou.
Rentrons, je vous dis.

LA VOIX D'IOKANAAN.

Qui est celui qui vient d'Edom, qui vient de Bosra avec sa robe teinte
de pourpre; qui clate dans la beaut de ses vtements, et qui marche
avec une force toute puissante? Pourquoi vos vtements sont-ils teints
d'carlate?

HRODIAS.

Rentrons. La voix de cet homme m'exaspre. Je ne veux pas que ma fille
danse pendant qu'il crie comme cela. Je ne veux pas qu'elle danse
pendant que vous la regardez comme cela. Enfin, je ne veux pas qu'elle
danse.

HRODE.

Ne te lve pas, mon pouse, ma reine, c'est inutile. Je ne rentrerai pas
avant qu'elle ait dans. Dansez, Salom, dansez pour moi.

HRODIAS.

Ne dansez pas, ma fille.

SALOM.

Je suis prte, ttrarque.

[Salom danse la danse des sept voiles.]

HRODE.

Ah! c'est magnifique, c'est magnifique! Vous voyez qu'elle a dans pour
moi, votre fille. Approchez, Salom! Approchez, afin que je puisse vous
donner votre salaire. Ah! je paie bien les danseuses, moi. Toi, je te
paierai bien. Je te donnerai tout ce que tu voudras. Que veux-tu, dis?

SALOM [s'agenouillant]

Je veux qu'on m'apporte prsentement dans un bassin d'argent...

HRODE [riant]

Dans un bassin d'argent? mais oui, dans un bassin d'argent,
certainement. Elle est charmante, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous
voulez qu'on vous apporte dans un bassin d'argent, ma chre et belle
Salom, vous qui tes la plus belle de toutes les filles de Jude?
Qu'est-ce que vous voulez qu'on vous apporte dans un bassin d'argent?
Dites-moi. Quoi que cela puisse tre on vous le donnera. Mes trsors
vous appartiennent. Qu'est-ce que c'est, Salom.

SALOM [se levant]

La tte d'Iokanaan.

HDODIAS.

Ah! c'est bien dit, ma fille.

HRODE.

Non, non.

HRODIAS.

C'est bien dit, ma fille.

HRODE.

Non, non, Salom. Vous ne me demandez pas cela. N'coutez pas votre
mre. Elle vous donne toujours de mauvais conseils. Il ne faut pas
l'couter.

SALOM.

Je n'coute pas ma mre. C'est pour mon propre plaisir que je demande la
tte d'Iokanaan dans un bassin d'argent. Vous avez jur, Hrode.
N'oubliez pas que vous avez jur.

HRODE.

Je le sais. J'ai jur par mes dieux. Je le sais bien. Mais je vous
supplie, Salom, de me demander autre chose. Demandez-moi la moiti de
mon royaume, et je vous la donnerai. Mais ne me demandez pas ce que vous
m'avez demand.

SALOM.

Je vous demande la tte d'Iokanaan.

HRODE.

Non, non, je ne veux pas.

SALOM.

Vous avez jur, Hrode.

HRODIAS.

Oui, vous avez jur. Tout le monde vous a entendu. Vous avez jur devant
tout le monde.

HRODIAS.

Taisez-vous. Ce n'est pas  vous que je parle.

HRODIAS.

Ma fille a bien raison de demander la tte de cet homme. Il a vomi des
insultes contre moi. Il a dit des choses monstrueuses contre moi. On
voit qu'elle aime beaucoup sa mre. Ne cdez pas, ma fille. Il a jur,
il a jur.

HRODE.

Taisez-vous. Ne me parlez pas... Voyons, Salom, il faut tre
raisonnable, n'est-ce pas? N'est-ce pas qu'il faut tre raisonnable? Je
n'ai jamais t dur envers vous. Je vous ai toujours aime... Peut-tre,
je vous ai trop aime. Ainsi, ne me demandez pas cela. C'est horrible,
c'est pouvantable de me demander cela. Au fond, je ne crois pas que
vous soyez srieuse. La tte d'un homme dcapite, c'est une chose
laide, n'est-ce pas? Ce n'est pas une chose qu'une vierge doive
regarder. Quel plaisir cela pourrait-il vous donner? Aucun. Non, non,
vous ne voulez pas cela... coutez-moi un instant. J'ai une meraude,
une grande meraude ronde que le favori de Csar m'a envoye. Si vous
regardiez  travers cette meraude vous pourriez voir des choses qui se
passent  une distance immense. Csar lui-mme en porte une tout  fait
pareille quand il va au cirque. Mais la mienne est plus grande. Je sais
bien qu'elle est plus grande. C'est la plus grande meraude du monde.
N'est-ce pas que vous voulez cela? Demandez-moi cela et je vous le
donnerai.

SALOM.

Je demande la tte d'Iokanaan.

HRODE.

Vous ne m'coutez pas, vous ne m'coutez pas. Enfin, laissez-moi parler,
Salom.

SALOM.

La tte d'Iokanaan.

HRODE.

Non, non, vous ne voulez pas cela. Vous me dites cela seulement pour me
faire de la peine, parce que je vous ai regarde pendant toute la
soire. Eh! bien, oui. Je vous ai regarde pendant toute la soire.
Votre beaut m'a troubl. Votre beaut m'a terriblement troubl, et je
vous ai trop regarde. Mais je ne le ferai plus. Il ne faut regarder ni
les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs.
Car les miroirs ne nous montrent que des masques... Oh! Oh! du vin! j'ai
soif... Salom, Salom, soyons amis. Enfin, voyez... Qu'est-ce que je
voulais dire? Qu'est-ce que c'tait? Ah! je m'en souviens!... Salom!
Non, venez plus prs de moi. J'ai peur que vous ne m'entendiez pas...
Salom, vous connaissez mes paons blancs, mes beaux paons blancs, qui se
promnent dans le jardin entre les myrtes et les grands cyprs. Leurs
becs sont dors, et les grains qu'ils mangent sont dors aussi, et leurs
pieds sont teints de pourpre. La pluie vient quand ils crient, et quand
ils se pavanent la lune se montre au ciel. Ils vont deux  deux entre
les cyprs et les myrtes noirs et chacun a son esclave pour le soigner.
Quelquefois ils volent  travers les arbres, et quelquefois ils couchent
sur le gazon et autour de l'tang. Il n'y a pas dans le monde d'oiseaux
si merveilleux. Il n'y a aucun roi du monde qui possde des oiseaux
aussi merveilleux. Je suis sr que mme Csar ne possde pas d'oiseaux
aussi beaux. Eh bien! je vous donnerai cinquante de mes paons. Ils vous
suivront partout, et au milieu d'eux vous serez comme la lune dans un
grand nuage blanc... Je vous les donnerai tous. Je n'en ai que cent, et
il n'y a aucun roi du monde qui possde des paons comme les miens, mais
je vous les donnerai tous. Seulement, il faut me dlier de ma parole et
ne pas me demander ce que vous m'avez demand. [Il vide la coupe de
vin.]

SALOM.

Donnez-moi la tte d'Iokanaan.

HRODIAS.

C'est bien dit, ma fille! Vous, vous tes ridicule avec vos paons.

HRODE.

Taisez-vous. Vous criez toujours. Vous criez comme une bte de proie. Il
ne faut pas crier comme cela. Votre voix m'ennuie. Taisez-vous, je vous
dis... Salom, pensez  ce que vous faites. Cet homme vient peut-tre de
Dieu. Je suis sr qu'il vient de Dieu. C'est un saint homme. Le doigt de
Dieu l'a touch. Dieu a mis dans sa bouche des mots terribles. Dans le
palais, comme dans le dsert, Dieu est toujours avec lui... Au moins,
c'est possible. On ne sait pas, mais il est possible que Dieu soit pour
lui et avec lui. Aussi peut-tre que s'il mourrait, il m'arriverait un
malheur. Enfin, il a dit que le jour o il mourrait il arriverait un
malheur  quelqu'un. Ce ne peut tre qu' moi. Souvenez-vous, j'ai
gliss dans le sang quand je suis entr ici. Aussi j'ai entendu un
battement d'ailes dans l'air, un battement d'ailes gigantesques. Ce sont
de trs mauvais prsages. Et il y en avait d'autres. Je suis sr qu'il y
en avait d'autres, quoique je ne les aie pas vus. Eh bien! Salom, vous
ne voulez pas qu'un malheur m'arrive? Vous ne voulez pas cela. Enfin,
coutez-moi.

SALOM.

Donnez-moi la tte d'Iokanaan.

HRODE.

Vous voyez, vous ne m'coutez pas. Mais soyez calme. Moi, je suis trs
calme. Je suis tout  fait calme. coutez. J'ai des bijoux cachs ici
que mme votre mre n'a jamais vus, des bijoux tout  fait
extraordinaires. J'ai un collier de perles  quatre rangs. On dirait des
lunes enchanes de rayons d'argent. On dirait cinquante lunes captives
dans un filet d'or. Une reine l'a port sur l'ivoire de ses seins. Toi,
quand tu le porteras, tu seras aussi belle qu'une reine. J'ai des
amthystes de deux espces. Une qui est noire comme le vin. L'autre qui
est rouge comme du vin qu'on a color avec de l'eau. J'ai des topazes
jaunes comme les yeux des tigres, et des topazes roses comme les yeux
des pigeons, et des topazes vertes comme les yeux des chats. J'ai des
opales qui brlent toujours avec une flamme qui est trs froide, des
opales qui attristent les esprits et ont peur des tnbres. J'ai des
onyx semblables aux prunelles d'une morte. J'ai des slnites qui
changent quand la lune change et deviennent ples quand elles voient le
soleil. J'ai des saphirs grands comme des oeufs et bleus comme des
fleurs bleues. La mer erre dedans, et la lune ne vient jamais troubler
le bleu de ses flots. J'ai des chrysolithes et des bryls, j'ai des
chrysoprases et des rubis, j'ai des sardonyx et des hyacinthes, et des
calcdoines et je vous les donnerai tous, mais tous, et j'ajouterai
d'autres choses. Le roi des Indes vient justement de m'envoyer quatre
ventails faits de plumes de perroquets, et le roi de Numidie une robe
faite de plumes d'autruche. J'ai un crystal qu'il n'est pas permis aux
femmes de voir et que mme les jeunes hommes ne doivent regarder
qu'aprs avoir t flagells de verges. Dans un coffret de nacre j'ai
trois turquoises merveilleuses. Quand on les porte sur le front on peut
imaginer des choses qui n'existent pas, et quand on les porte dans la
main on peut rendre les femmes striles. Ce sont des trsors de grande
valeur. Ce sont des trsors sans prix. Et ce n'est pas tout. Dans un
coffret d'bne j'ai deux coupes d'ambre qui ressemblent  des pommes
d'or. Si un ennemi verse du poison dans ces coupes elles deviennent
comme des pommes d'argent. Dans un coffret incrust d'ambre j'ai des
sandales incrustes de verre. J'ai des manteaux qui viennent du pays des
Sres, et des bracelets garnis d'escarboucles et de jade qui viennent de
la ville d'Euphrate... Enfin, que veux-tu, Salom? Dis-moi ce que tu
dsires et je te le donnerai. Je te donnerai tout ce que tu demanderas,
sauf une chose. Je te donnerai tout ce que je possde, sauf une vie. Je
te donnerai le manteau du grand prtre. Je te donnerai le voile du
sanctuaire.

LES JUIFS.

Oh! Oh!

SALOM.

Donne-moi la tte d'Iokanaan.

HRODE [s'affaissant sur son sige]

Qu'on lui donne ce qu'elle demande! C'est bien la fille de sa mre! [Le
premier soldat s'approche. Hrodias prend de la main du ttrarque la
bague de la mort et la donne au soldat qui l'apporte immdiatement au
bourreau. Le bourreau a l'air effar.] Qui a pris ma bague? Il y avait
une bague  ma main droite. Qui a bu mon vin! Il y avait du vin dans ma
coupe. Elle tait pleine de vin. Quelqu'un l'a bu? Oh! je suis sr qu'il
va arriver un malheur  quelqu'un. [Le bourreau descend dans la
citerne.] Ah! pourquoi ai-je donn ma parole? Les rois ne doivent jamais
donner leur parole. S'ils ne la gardent pas, c'est terrible. S'ils la
gardent, c'est terrible aussi...

HRODIAS.

Je trouve que ma fille a bien fait.

HRODE.

Je suis sr qu'il va arriver un malheur.

SALOM [Elle se penche sur la citerne et coute]

Il n'y a pas de bruit. Je n'entends rien. Pourquoi ne crie-t-il pas, cet
homme? Ah! si quelqu'un cherchait  me tuer, je crierais, je me
dbattrais, je ne voudrais pas souffrir..... Frappe, frappe, Naaman.
Frappe, je te dis..... Non. Je n'entends rien. Il y a un silence
affreux. Ah! quelque chose est tomb par terre. J'ai entendu quelque
chose tomber. C'tait l'pe du bourreau. Il a peur, cet esclave! Il a
laiss tomber son pe. Il n'ose pas le tuer. C'est un lche, cet
esclave! Il faut envoyer des soldats. [Elle voit le page d'Hrodias et
s'adresse  lui.] Viens ici. Tu as t l'ami de celui qui est mort,
n'est-ce pas! Eh bien, il n'y a pas eu assez de morts. Dites aux soldats
qu'ils descendent et m'apportent ce que je demande, ce que le ttrarque
m'a promis, ce qui m'appartient. [Le page recule. Elle s'adresse aux
soldats.] Venez ici, soldats. Descendez dans cette citerne, et
apportez-moi la tte de cet homme. [Les soldats reculent.] Ttrarque,
ttrarque, commandez  vos soldats de m'apporter la tte d'Iokanaan. [Un
grand bras noir, le bras du bourreau, sort de la citerne apportant sur
un bouclier d'argent la tte d'Iokanaan. Salom la saisit. Hrode se
cache le visage, avec son manteau. Hrodias sourit et s'vente. Les
Nazarens s'agenouillent et commencent  prier.] Ah! tu n'as pas voulu
me laisser baiser ta bouche, Iokanaan. Eh bien! je la baiserai
maintenant. Je la mordrai avec mes dents comme on mord un fruit mr.
Oui, je baiserai ta bouche, Iokanaan. Je te l'ai dit, n'est-ce pas? je
te l'ai dit? Eh bien! je la baiserai maintenant... Mais pourquoi ne me
regardes-tu pas, Iokanaan? Tes yeux qui taient si terribles, qui
taient si pleins de colre et de mpris, ils sont ferms maintenant.
Pourquoi sont-ils ferms? Ouvre tes yeux! Soulve tes paupires,
Iokanaan. Pourquoi ne me regardes-tu pas? As-tu peur de moi, Iokanaan,
que tu ne veux pas me regarder?..... Et ta langue qui tait comme un
serpent rouge dardant des poisons, elle ne remue plus, elle ne dit rien
maintenant, Iokanaan, cette vipre rouge qui a vomi son venin sur moi.
C'est trange, n'est-ce pas? Comment se fait-il que la vipre rouge ne
remue plus?..... Tu n'as pas voulu de moi, Iokanaan. Tu m'as rejete. Tu
m'as dit des choses infmes. Tu m'as traite comme une courtisane, comme
une prostitue, moi, Salom, fille d'Hrodias, Princesse de Jude! Eh
bien, Iokanaan, moi je vis encore, mais toi tu es mort et ta tte
m'appartient. Je puis en faire ce que je veux. Je puis la jeter aux
chiens et aux oiseaux de l'air. Ce que laisseront les chiens, les
oiseaux de l'air le mangeront..... Ah! Iokanaan, Iokanaan, tu as t le
seul homme que j'aie aim. Tous les autres hommes m'inspirent du dgot.
Mais, toi, tu tais beau. Ton corps tait une colonne d'ivoire sur un
socle d'argent. C'tait un jardin plein de colombes et de lis d'argent.
C'tait une tour d'argent orne de boucliers d'ivoire. Il n'y avait rien
au monde d'aussi blanc que ton corps. Il n'y avait rien au monde d'aussi
noir que tes cheveux. Dans le monde tout entier il n'y avait rien
d'aussi rouge que ta bouche. Ta voix tait un encensoir qui rpandait
d'tranges parfums, et quand je te regardais j'entendais une musique
trange! Ah! pourquoi ne m'as-tu pas regarde, Iokanaan? Derrire tes
mains et tes blasphmes tu as cach ton visage. Tu as mis sur tes yeux
le bandeau de celui qui veut voir son Dieu. Eh bien, tu l'as vu, ton
Dieu, Iokanaan, mais moi, moi... tu ne m'as jamais vue. Si tu m'avais
vue, tu m'aurais aime. Moi, je t'ai vu, Iokanaan, et je t'ai aim. Oh!
comme je t'ai aim. Je t'aime encore, Iokanaan. Je n'aime que toi...
J'ai soif de ta beaut. J'ai faim de ton corps. Et ni le vin, ni les
fruits ne peuvent apaiser mon dsir. Que ferai-je, Iokanaan, maintenant?
Ni les fleuves ni les grandes eaux, ne pourraient teindre ma passion.
J'tais une Princesse, tu m'as ddaigne. J'tais une vierge, tu m'as
dflore. J'tais chaste, tu as rempli mes veines de feu... Ah! Ah!
pourquoi ne m'as-tu pas regarde, Iokanaan? Si tu m'avais regarde, tu
m'aurais aime. Je sais bien que tu m'aurais aime, et le mystre de
l'amour est plus grand que le mystre de la mort. Il ne faut regarder
que l'amour.

HRODE.

Elle est monstrueuse, ta fille, elle est tout  fait monstrueuse. Enfin,
ce qu'elle a fait est un grand crime. Je suis sr que c'est un crime
contre un Dieu inconnu.

HRODIAS.

J'approuve ce que ma fille a fait, et je veux rester ici maintenant.

HRODE [se levant]

Ah! l'pouse incestueuse qui parle! Viens! Je ne veux pas rester ici.
Viens, je te dis. Je suis sr qu'il va arriver un malheur. Manass,
Issachar, Ozias, teignez les flambeaux. Je ne veux pas regarder les
choses. Je ne veux pas que les choses me regardent. teignez les
flambeaux. Cachez la lune! Cachez les toiles! Cachons-nous dans notre
palais, Hrodias. Je commence  avoir peur.

[Les esclaves teignent les flambeaux. Les toiles disparaissent. Un
grand nuage noir passe  travers la lune et la cache compltement. La
scne devient tout  fait sombre. Le ttrarque commence  monter
l'escalier.]

LA VOIX DE SALOM.

Ah! j'ai bais ta bouche, Iokanaan, j'ai bais ta bouche. Il y avait une
cre saveur sur tes lvres. tait-ce la saveur du sang?... Mais
peut-tre est-ce la saveur de l'amour. On dit que l'amour a une cre
saveur... Mais, qu'importe? Qu'importe? J'ai bais ta bouche, Iokanaan,
j'ai bais ta bouche.

[Un rayon de lune tombe sur Salom et l'claire.]

HRODE [se retournant et voyant Salom]

Tuez cette femme!

[Les soldats s'lancent et crasent sous leurs boucliers Salom, fille
d'Hrodias, Princesse de Jude.]




FIN




                           ACHEV D'IMPRIMER
                           le 6 fvrier 1893
                    SUR LES PRESSES DE PAUL SCHMIDT
                        20, RUE DU DRAGON, PARIS

              [Marque d'imprimeur: NON HIC PISCIS OMNIUM]

                          Pour le compte de la
                     LIBRAIRIE DE L'ART INDPENDANT
                   11, RUE DE LA CHAUSSE-D'ANTIN, 11
                                 PARIS





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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