The Project Gutenberg EBook of La Confession de Talleyrand, V. 1-5, by 
Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord

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Title: La Confession de Talleyrand, V. 1-5
       Mmoires du Prince de Talleyrand

Author: Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord

Editor: Albert de Broglie

Release Date: February 11, 2007 [EBook #20564]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION DE TALLEYRAND ***




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[Note:
Dfinition de "cant": Mot anglais signifiant, entre autre, le jargon
d'un monde affectant l'apparence d'une haute religion ou d'une
haute svrit de moeurs.]




                              LA CONFESSION

                                    DE

                                TALLEYRAND


                                1754-1838


                                    C'est l le vrai Talleyrand.
                                    (_Le Figaro_, 7 mars 1891.)




                                  PARIS
                          L. SAUVAITRE, DITEUR
                            LIBRAIRIE GNRALE
                       72, BOULEVARD HAUSSMANN, 72


                                  1891
                          Tous droits rservs.


                     MILE COLIN--IMPRIMERIE DE BAGNY




AVERTISSEMENT


La _Confession de Talleyrand_ a t compose avant la publication de
ses _Mmoires_; le _Figaro_ en a donn des fragments anecdotiques dans
son _Supplment littraire_ du 7 mars 1891, et l'pigraphe du journal
rsume l'esprit du livre: _C'est l le vrai Talleyrand_.

Le lendemain, le _Figaro_ publiait la lettre suivante de M. de
Broglie:

     Monsieur, je lis dans le _Supplment du Figaro_ de ce matin, 7
     mars, un article intitul: _Confession de M. de Talleyrand au
     diable_ et sign TALLEYRAND.

     Ce document n'a aucun caractre d'authenticit. Vous me
     permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je croie qu'ils
     n'ont pu se faire d'illusion  cet gard.

     Veuillez, etc.
                                        BROGLIE
     7 mars 1891.

Cette lettre tait suivie de ce commentaire du _Figaro_:

     M. le duc de Broglie nous semble prter un peu trop de navet 
     nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons
     publi un simple pastiche, fruit de longues recherches  travers
     les bibliothques d'histoire et de mmoires, et compos avec des
     extraits de tout ce qui a t crit par et sur Talleyrand.

Il n'entrait pas dans la pense de l'auteur de donner la _Confession
de Talleyrand_ comme un manuscrit original. Cette curiosit littraire
n'tait pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la
Comdie-Franaise avait jou, comme elle l'avait promis, _Le Mariage
d'Alceste_, comdie qu'on a appele _Le Sixime acte du Misanthrope_,
on aurait trouv tout naturel qu'aprs un pastiche en vers de Molire,
il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand.
Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au
public, qui en a si peu, nous profiterons  notre tour du droit de
rponse pour clairer la question.

Les _Mmoires de Talleyrand_ devaient paratre trente ans aprs sa
mort, c'est--dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indfini de leur
publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui
pouvaient donner quelque aliment  la curiosit du public, et  dfaut
des _Mmoires_, la vie et la carrire du diplomate ont t divulgues
sous toutes les formes d'tudes historiques, littraires et
biographiques, ou de rvlations personnelles.

Un article du _Times_, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le _Figaro_
du 30 mai, prcd de la note suivante:

     M. de Blowitz publie dans le _Times_ un article fort intressant
     sur les _Mmoires de Talleyrand_. Son but est non pas de dflorer
     le dpt dont M. le duc de Broglie a reu la garde aprs feu
     Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront
     continues, que les dtenteurs de ces fameux mmoires ne sont
     plus les matres d'en priver leurs contemporains. H. de Blowitz
     a-t-il eu connaissance du manuscrit de ces _Mmoires_ qui existe,
     parat-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe et
     France? Cela semble probable. En tout cas, son initiative nous
     permet de fournir des indications prcises sur une oeuvre qui
     sollicite depuis si longtemps la curiosit des lettrs.

L'indiscrtion du _Times_ eut pour effet de provoquer une protestation
de M. de Broglie, o il annona enfin l'apparition des _Mmoires
de Talleyrand_. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insre
dans le _Figaro_:

     La publication de fragments des Mmoires de M. de Talleyrand,
     faite dans le numro du _Times_ du 20 mai et reproduite dans le
     numro du _Figaro_ du 30, a donn lieu  divers commentaires dans
     les organes de la presse.

     Vous avez dj bien voulu protester, au nom des lgataires des
     papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donne  cette
     publication.

     Quelques claircissements de plus,  cet gard, me paraissent
     indispensables, et je vous serais oblig de les porter  la
     connaissance de vos lecteurs.

     Tous les papiers de M. de Talleyrand ont t lgus par lui  sa
     nice, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par
     testament  M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli
     le poste de premier secrtaire pendant l'ambassade du prince 
     Londres. M. de Bacourt,  son tour, les a lgus  MM. Andral et
     Chatelain, et M. Andral m'a dsign comme lgataire de la part de
     cette proprit qui lui appartenait.

     Aucune partie de ce legs n'a pu en tre distraite sans le
     consentement des propritaires.

     Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles
     peuvent tre la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de
     l'article du _Times_ a eu connaissance.

     Tous ceux qui ont t en relation avec M. de Talleyrand lui-mme
     ou ses hritiers savent que beaucoup des papiers du prince
     avaient t drobs, de son vivant, par un secrtaire infidle
     qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son criture,
     ne s'est pas fait scrupule de les altrer et d'y mler des
     pices entirement fausses.

     Le fait est rapport avec des dtails tout  fait exacts dans le
     fragment des Souvenirs de M. de Barante insr dans le numro du
     15 mai de la _Revue des Deux-Mondes_, et il suffit pour mettre
     les lecteurs en garde contre tous les documents de source
     inconnue qui pourraient tre mis en circulation sous le nom de M.
     de Talleyrand.

     D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand
     sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut tre publi
     sans le concours de ses lgataires. Tout essai de publication de
     ce genre serait lgalement interdit.

                                        BROGLIE.
     2 juin 1890.


_Grand' Maman_,--c'est le nom du _Times_ dans la Cit,--n'a pas
l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des _Mmoires de
Talleyrand_. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et
les _Mmoires de Madame de Rmusat_ en ont donn un avant-got.

La constante proccupation du Prince-diplomate a t le _kant_
anglais: _Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances._ Cette
crainte, _Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais_, a
t le principe de ses actes et la rgle de sa vie, et sa fin ne l'a
pas dmentie: M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.

Il tait facile de prvoir que ses _Mmoires_ montreraient une figure
de cire, le masque blafard du comdien politique sur la scne et du
courtisan gentilhomme en costume de cour, engonc dans l'entonnoir
blanc d'un vaste col mergeant de la haute cravate du Directoire,
comme un bouquet fan dans son cornet de papier, avec la grimace fige
d'un singe sacerdotal, la pose disloque d'un clown glacial, arrang,
coiff, grim, la quille raide devant l'histoire et la postrit, sur
le seuil du vingtime sicle. Cette prvision s'est ralise, et ces
souvenirs du Vtran de la diplomatie ne sont autre chose que le
Mmorial des cours europennes, le Bulletin des cabinets et les
Annales des chancelleries.

Si on veut connatre Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la
_Copie_ de ses _Mmoires_, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage
dans le _Manuscrit autographe_, s'il se retrouve, mais dans les
Mmoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui
l'ont jug. C'est l que nous l'avons dcouvert, comme on peut s'en
assurer en consultant les ouvrages suivants:

     _Extraits des Mmoires de Talleyrand_ (Apocriphes). Paris,
     1838.--_Mmoires tirs des papiers d'un Homme
     d'tat._--_Mmoires_ de Chteaubriand, Beugnot, Madame de
     Rmusat, Rovigo, Roederer, Mio de Mlito, Guizot, etc.--Mneval,
     _Napolon et Marie-Louise_.--Capefigue, _Les Cent-Jours_ et _Les
     Diplomates europens_.--Divers historiens: Louis Blanc, _Histoire
     de dix ans_; Thiers, _Le Consulat et l'Empire_, etc.--Barante,
     _tudes historiques_.--Mignet, _Notices et Portraits. loge
     acadmique de M. de Talleyrand_.--Salle, _Vie politique du Prince
     de Talleyrand_.--Dufour de la Thuilerie, _Histoire de la vie et
     de la mort du Prince de Talleyrand_.--L. Bastide, _Vie politique
     et religieuse de Talleyrand_.--F. D. Comte de ***, _Le Prince de
     Talleyrand_.--Gagern, _Ma part dans la politique, Talleyrand et
     ses rapports avec les Allemands_.--Lamartine, _Cours familier de
     littrature, M. de Talleyrand_.--Sainte-Beuve, _Monsieur de
     Talleyrand_.--Sarrat et Saint-Edme, Lomnie, Rabbe, etc.--_Le
     Prince de Talleyrand et La Maison d'Orlans._--Le _Journal de
     Thomas Raikes_, Londres, 1857.--_Essai sur Talleyrand_, par sir
     Henry Lytton-Bulwer, etc.

Dans sa _Confession_, il se laisse voir en dshabill, en _chenille_,
tel qu'il est,  visage dcouvert et en pleine lumire, et non comme
il se prsente, maquill, dans le demi-jour discret d'un salon de
douairire.  ct de l'histoire morte, solennelle et menteuse des
_Mmoires_, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des
confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il rvle tout ce
qu'il devait tenir  dissimuler, en vertu de son principe d'hygine:
_Le grand jour ne me convient pas._


Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le
Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitime et du
dix-neuvime sicles, au milieu desquels il a vcu, de 1754  1838, de
Louis XV  Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la
partie d'checs joue sur le damier europen par la France
rpublicaine contre la coalition des monarchies, dans une srie de
combinaisons prsentes sous une forme substantielle et condense,
claire et rapide, qui marquent  vol d'oiseau tous les jalons de
l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrire accidente
et les volutions de la vie politique de Talleyrand.

Si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas authentique, elle a
pour elle une qualit qu'il serait difficile de lui contester,
l'exactitude, la vrit et la franchise de son origine. C'est une
mosaque compose d'lments pars de toutes les couleurs, rassembls,
groups et fondus dans un dessin gnral, de faon  produire le
trompe-l'oeil d'une _Autobiographie_; il a paru d'un relief assez
saisissant pour tre offert aux lecteurs du _Figaro_ sous le pavillon
de TALLEYRAND, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre rsultat
que de provoquer le dveloppement de cette _Prface_, o l'auteur se
serait born  avertir le lecteur d'un procd littraire en usage
chez les crivains anciens et modernes.


On refuse donc  la _Confession de Talleyrand_ un caractre
d'_authenticit_  laquelle l'auteur n'a jamais song; il aurait, en
vrit, trop beau jeu pour contester cet avantage aux _Mmoires du
Prince de Talleyrand_.

La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constat la
dception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'tait
vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans
ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.

Aprs avoir rou ses contemporains pendant sa vie et essay de rouer
Dieu lui-mme le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas rou les hommes
d'un sicle trop vieux pour le lire; mais on peut dire qu'il les a
profondment ennuys, ce qui doit tre compt comme une suprme
mystification de ce _Mercadet_ diplomatique surfait, que Chteaubriand
a dmasqu, perc  jour et marqu d'infamie.


Non seulement ses _Mmoires_ sont insignifiants et vides, sans valeur
et sans intrt; mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge
parfaitement inutile sur son infirmit, qu'on ne lui aurait assurment
pas reproch de passer sous silence.

Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas _authentiques_,
et nous usons simplement du droit d'historien pour rsumer la polmique
gnrale des journaux par les Questions suivantes:

M. de Broglie a-t-il le _Manuscrit autographe_ des _Mmoires de
Talleyrand_?

Non. Il est le lgataire d'un legs qui n'existe que sous bnfice
d'_authenticit_, ou qui n'existe pas du tout.

Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-t-il?

On l'ignore.

Quel est le Manuscrit dont le _Times_ a donn des fragments? Quel en
est le dtenteur qui l'a communiqu? Pourquoi la publication a-t-elle
t interrompue?

Mystre.

Les _Mmoires_ ont t imprims d'aprs une _Copie_ de la main de M.
de Bacourt, formant quatre volumes relis en peau.

M. de Bacourt a-t-il transcrit le _Manuscrit autographe_, le texte
original? Sa copie est-elle complte, fidle et littrale? Est-ce une
version tronque, arrange et interprtative?

Cruelle nigme.

M. de Bacourt a-t-il dtruit le Manuscrit autographe de
Talleyrand? De quel droit, en vertu de quelle disposition?

Dans cette hypothse, c'est que la copie n'tait pas conforme 
l'original, et qu'il en faisait ainsi disparatre la preuve.

On sera bien avanc quand on aura contempl, dans une Bibliothque,
les quatre volumes en peau de l'criture de M. de Bacourt. Ils doivent
tre tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa
_Copie_ avec l'_Original_ de Talleyrand.

Voil ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voil la Question,
et il n'y en a pas d'autre.


Les _Mmoires de M. de Bacourt_ n'intressent personne; ce ne sont
pas l les _Mmoires de Talleyrand_. M. de Broglie rpond  cela: _La
plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a._ Erreur:
_Elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus_. Le manuscrit
autographe, c'est le _Capital_; la copie, ce n'est pas mme l'usufruit
ou le revenu.

D'o je conclus que si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas
_authentique_, les _Mmoires du Prince de Talleyrand_ le sont encore
moins.


Lamartine a dit sentimentalement:

  Son cercueil est ferm, Dieu l'a jug, silence!

Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre? C'est  lui
qu'on doit la formule devenue un axiome de loi: _La vie prive doit
tre mure_.

La mort ne l'est pas.




LA CONFESSION DE TALLEYRAND




MA CONFESSION

Pourquoi J'cris Mes Souvenirs.


J'cris ces Souvenirs intimes pour moi, pour mon agrment, je dirais
pour nuire  l'histoire de mon temps, et peut-tre  la mienne, s'ils
taient destins  me survivre; mais ils disparatront avec moi.


On m'a rapport un mot de mon voisin de campagne, le Grand Bourgeois,
M. Royer-Collard: _Monsieur de Talleyrand n'invente plus, il se
raconte._ Si j'ai invent, je n'en tire aucune vanit, et  l'ge
auquel je suis arriv, on ne vit gure que de souvenirs.

J'aime  raconter, je radote mme assez volontiers, et mademoiselle
Raucourt l'a fort bien dit au foyer de la Comdie-Franaise: Si vous
le questionnez, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirerez pas
un mot; si vous ne lui demandez rien, bientt vous ne saurez comment
l'arrter, et il bavardera comme une vieille commre.  la bonne
heure, voil qui est franchement dit; mais je me permettrai de citer
l'opinion de Dumont, qui crivait  madame R. que j'tais dlicieux
en voyage dans le petit espace carr d'une voiture ferme.

Si ces notes taient seulement destines  me raconter, je les
mettrais au jour; mais je n'en recueillerai ni la louange ni l'injure,
et je n'ai jamais t mon propre thurifraire.


Cependant ce n'est point sans une secrte satisfaction que je
donnerais la clef de l'nigme de ma vie. Si l'hypocrisie venait 
mourir, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil.

Un doute m'arrte. Si je dis la vrit, qui voudra me croire? J'ai eu
plus d'une fois l'occasion d'en faire l'exprience, et je songe 
l'exorde du discours de Tibre au snat romain: Dois-je le dire?
Comment le dire? Pourquoi le dire?

Ma vie, au cours d'une longue carrire fournie jusqu'au bout sans arrt,
sans trve, sans repos, agite par une srie ininterrompue de
rvolutions, a t si intimement lie aux vnements que ma biographie
sera la Chronique de l'Europe, et il est  remarquer que les
vnements historiques tonnent plus ceux qui les lisent que ceux qui
en ont t les tmoins, comme les souvenirs meuvent davantage que les
faits. Mais ce monde est un cercle vicieux; tout finit et tout
recommence; on jouera toujours la mme pice, en politique comme en
amour, avec d'autres dcors et d'autres personnages. Les hommes et les
choses ont chang avec moi depuis le temps o j'avais toutes mes
plumes; j'en ai laiss un peu partout, des blanches et des noires, et
il ne m'en reste plus gure qu'une pour en parler. Malgr tout, je ne
me plaindrais pas d'avoir des souliers percs si j'avais les jambes
d'aplomb, de manquer de pain si j'avais de l'apptit, d'tre sans un
sou vaillant si l'avenir tait devant moi; enfin je ne me plaindrais
de rien ni de personne si je n'avais pass le temps d'aimer.


Plutarque jugeait les hommes illustres, non d'aprs les actes de leur
vie publique, o ils jouent un rle comme des comdiens sur le
thtre, mais d'aprs les faits de leur existence journalire, o ils
se montrent tels qu'ils sont. C'est ainsi que je me raconterai et que
je raconterai les autres, en cicrone impartial d'une galerie o je
figure dans une compagnie un peu mle, et o il convient de placer
chaque portrait  sa place dans le cadre des vnements qui vont
se drouler comme un tableau panoramique.

Voici le mien:

     Ce jeune abb de vingt ans est trs lgant dans son petit
     collet; sa figure, sans tre belle, est singulirement attrayante
     par sa physionomie douce, impudente et spirituelle.

La miniature d'Isabey reproduit assez bien ce portrait  la plume de
Madame du Barry.

Mon vrai portrait est celui o j'ai la perruque frise, les yeux
clairs, le nez pointu et retrouss, la lvre plisse, et le menton sur
la dentelle du jabot. C'est moi, _Satanas_[1].

                   [Note 1: Rien en lui n'tait flatteur: une face
                   morte, sans grimace ni sourire, livide et marbre
                   de taches, sur laquelle se dtachaient des sourcils
                   touffus ombrageant le regard perant de ses yeux
                   gris, le nez en pointe insolemment retrouss, la
                   lvre infrieure avanant et dbordant sur la
                   suprieure, et sa petite figure semblait encore
                   diminue sous la perruque frise. Comme il avait
                   mch beaucoup de mpris, il s'en tait imprgn et
                   l'avait plac dans les deux coins pendants de sa
                   bouche. Talleyrand avait la physionomie morale de
                   son portrait.]


Je sais  peu prs ce qu'on pourra dire de moi dans un loge
acadmique. Les opinions des cours, des salons et des journaux
mritent d'tre recueillies  titre de matriaux pour cette oraison
funbre:

  Le dernier Reprsentant du dix-huitime sicle.
  Le Patriarche de la politique.
  Le Vtran de la diplomatie.
  Le Bourreau de l'Europe.
  Le Singe de Mazarin.
  Le Sosie du Cardinal Dubois.
  L'Abb malgr lui.
  L'vque pour rire.
  Le Btard de Voltaire.
  La Demi-voix de Mirabeau.
  sope en habit de cour.
  L'Ambassadeur du Diable boiteux.
  Le Moutardier du Pape.
  Le Champion de l'Angleterre.
  L'Impresario de Napolon.
  Le Cicrone d'Alexandre.
  L'vangliste de la Restauration.
  Le Porte-parapluie de Louis-Philippe, etc.


Mes patrons sont illustres, et le dilemme de Saint Charles Borrome
aux vques aura toujours son application:

_Aut pares, aut impares_: Si vous tes capables, pourquoi tes-vous
ngligents; si vous tes incapables, pourquoi tes-vous ambitieux?


ARMES: De gueules  trois Lions d'or lampasss, arms et couronns
d'azur, la couronne de prince sur l'cu et la couronne ducale sur le
manteau.

DEVISE DE FAMILLE: _Re que Diou_.

Il n'y a de roi que Dieu. Dieu seul est roi. Dieu est le Roi des
Rois.

Rien que Dieu, serait une interprtation errone.

MA DEVISE: _Par pari refertur_.

La pareille rendue par la pareille.--OEil pour oeil, dent pour
dent.  latin grec. Bon chat, bon rat.--C'est le Talion de la Loi de
Mose.


On me donne de l'Altesse. Je suis moins, et peut-tre plus; on peut
m'appeler Monseigneur, ou mieux, Monsieur de Talleyrand.


J'ai vu treize gouvernements: Louis XV, Louis XVI, la Rvolution, la
Rpublique, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, le
Gouvernement provisoire de 1814, les deux Restaurations, Charles X, et
Louis-Philippe, qui me regardait comme un augure. Je me donnai le
plaisir de lui dire: _H! h! Sire, c'est le treizime._ Et je
comptais bien ne pas rester sur ce vilain nombre.


Quelque temps avant, j'avais rencontr le gnral d'Andign dans un
salon, et comme nous changions quelques souvenirs du temps jadis, on
ne disait plus le bon temps, je lui demandai combien de fois il avait
t en prison.

--Douze fois.

--C'est prcisment le nombre de mes serments; c'est tonnant comme
les choses se rencontrent.


Le serment engage les actes et n'engage pas les convictions. C'est une
contremarque qu'on prend dans une salle de spectacle afin de pouvoir y
rentrer. L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Renier une
erreur, est-ce une apostasie? Toujours la mme tige avec une autre
fleur. Le Camlon est l'emblme de la politique. La Diplomatie a pour
devise le _Stylo et Gladio_ des _Commentaires_ de Csar. Je
prfrerais une Clef, ou la devise de Ninon: Une Girouette: _Ce n'est
pas elle qui change, c'est le vent._ Toutefois il ne faut pas prendre
la Girouette pour une boussole et la Rose des vents pour un
tourniquet.


J'ai rendu  Csar ce qui tait  la Rpublique et  Louis ce qui
tait  Csar. Je ne demande pas de compliment; mais si j'ai servi les
pouvoirs sans m'attacher et sans me dvouer, j'ai servi la France sans
sacrifier ses intrts aux gouvernements qui lui donnaient leur
tiquette, comme je l'crivais  Montalivet:

     Ma politique a toujours t franaise, nationale et raisonnable,
     selon la ncessit des temps, et j'ai t fidle aux personnes
     aussi longtemps qu'elles ont obi au sens commun. Si vous
     jugez toutes mes actions  la lumire de cette rgle, vous
     verrez que, malgr les apparences, on n'y trouvera aucune
     contradiction et que j'ai toujours t consquent.


Les rois changent de ministres, j'ai chang de rois.


J'ai toujours tenu mes affaires en ordre et mes comptes en rgle,
_Doit et Avoir_, c'est de principe. Je ne rpondrai pas comme ce
ministre  qui on demandait: _Pardonnez-vous  vos ennemis?--Je n'en
ai plus, je les ai tous fait fusiller._ Malgr tout, je ne suis pas
en reste avec eux; chaque chose sera dite ici, en son lieu et  son
heure. Mais ce n'est pas quand la pice se joue et que les acteurs
sont encore sur la scne qu'il convient d'exposer l'action, de dmler
l'intrigue et de dmasquer les personnages dont le masque est mieux
que leur visage. Aujourd'hui la vrit serait dangereuse pour
quelques-uns, scandaleuse pour d'autres, inutile pour tout le monde.

Mes _Mmoires_ suffiront. Il me semble que ma voix est un dernier cho
qui rsonnera avec une vibration tombale dans la sonorit du vide.
Alors le rideau sera tomb sur les comdies sinistres et les tragdies
ridicules. On coutera sans passion ces histoires devenues lgendaires
dont les acteurs et les tmoins auront disparu.

Je prvois les jugements auxquels je dois m'attendre des
gnrations qui suivront la mienne. Je me suis amus  revivre ma vie
politique, et on ne manquera pas de dire que c'est une oeuvre de
patience--pour les lecteurs,--quand on mettra au jour cette solennelle
et suprme mystification.

Pour moi, je ne crains ni les pamphltaires, ni les imbciles, et on
sait quel cas je fais de l'opinion. Je suis un vieux parapluie sur
lequel il pleut depuis un demi-sicle, et quelques gouttes de plus ou
de moins ne me font rien.

J'ai un orgueil  moi qui me met au-dessus des hommes et des
vnements, du malheur mme, une insensibilit qui me rend
invulnrable du ct du coeur. Il n'appartient  personne de
m'humilier et de me faire souffrir. Cet orgueil et cette insensibilit
m'ont prserv de la vanit et du sentiment pendant ma vie, et quand
on est mort, on n'entend pas sonner les cloches. Ainsi soit-il.




MON BRVIAIRE

Principes Et Maximes.


On a fait de moi un diseur de bons mots. Je n'ai jamais dit un bon mot
de ma vie; mais je tche de dire, aprs mre rflexion, sur beaucoup
de choses, le mot juste.

Je ne puis accepter cette rputation de faiseur de _Nouvelles  la
main_ au gros sel plus ou moins attique, telles que le _Mercure du
dix-neuvime sicle_ les a recueillies dans le _Talleyrandana_ et
l'_Album perdu_. Il et t plus simple de les ajouter  un ouvrage
que j'ai sur ma table et que je m'amuse souvent  feuilleter:
_L'Improvisateur_, Recueil d'anecdotes et de bons mots, en 21 volumes
in-12. C'est un Rpertoire qui ne donnera jamais de l'esprit 
personne, mais o on trouve des traits d'emprunt  placer dans la
conversation, comme les lieux-communs de la rhtorique dans un
discours.

On m'a ainsi attribu ces _anas_  l'usage des oisifs qui les
apprennent par coeur, et on m'a charg de tout le petit esprit des
salons de Paris et de la province. Si on ne prte qu'aux riches,
encore faut-il que ce ne soit pas de la fausse monnaie; il en est dont
j'accepterais assez volontiers la paternit, parce qu'ils
caractrisent un homme ou un vnement. Mais rien ne dure comme un
prjug ou une lgende; j'ai bien peur que le vulgaire ne me juge sur
cette surface; cependant les esprits d'lite verront bien que le mien
est d'une autre toffe.

L'esprit n'est pas toujours un feu de chemine, brillant comme sa
flamme et qui s'envole avec ses tincelles, c'est parfois un flambeau
qu'on ne promne pas sur deux sicles sans brler des barbes
vnrables et roussir quelques perruques. C'est aussi une arme de
combat  deux tranchants, qu'il faut savoir manier comme un joujou
pour ne pas se blesser. La flche ne revient pas sur l'arc et, quand
un mot est lch, il est inutile de courir aprs; mais ces traits
n'taient pas lancs pour courir les ruelles avec les nouvelles du
jour, et les sottises vont loin quand elles ont des ailes de papier.

L'esprit est une ressource; il sert  tout et ne mne  rien. Le
silence m'a beaucoup mieux russi. Mon esprit ne m'a servi qu' faire
hardiment des sottises pour rparer celles des autres; mais je suis
trop vieux serpent pour changer de peau. Si c'tait  recommencer, je
recommencerais, peut-tre autrement, et je tomberais de Charybde
en Scylla.

Toute ma vie se rsume dans mon _Brviaire_. Il renferme l'ensemble
des Principes et des Maximes des moralistes et des philosophes qui ont
dirig mes actes et ma conduite. Il ne me quitte jamais; je l'ai dans
la tte et le voici:

     Celui qui est hors de la danse sait bien des chansons.


     Les mthodes sont les matres des matres.


     L'vangile anglais: Fais aux autres ce qu'ils te font.


     Je n'oublie rien et je ne pardonne pas.


     Il y a des fautes que j'excuse et des passions que je pardonne,
     ce sont les miennes.


     L'inertie est une vertu, l'activit est un vice. Savoir attendre
     est une habilet en politique; la patience a fait souvent les
     grandes positions. On doit tre actif quand l'occasion passe; on
     peut tre paresseux et nonchalant quand on l'attend.


     Il y a des occasions qui ont un faux chignon; quand on veut le
     saisir, il vous reste dans la main.


     Pour prendre un parti, il faut d'abord savoir si celui qui nous
     conviendrait sera assez fort pour justifier l'esprance du
     succs, sans quoi il y aurait folie  se mler de la partie.


     Laplace, dans sa thorie scientifique, n'a pas eu besoin de Dieu,
     cette hypothse; dans mon systme politique, je me suis pass de
     la morale, o le coeur est la dupe de l'esprit.


     Il faut traiter lgrement les grandes affaires et les choses
     d'importance, et srieusement les plus frivoles et les plus
     inutiles. Cette mthode a l'avantage que les esprits ordinaires
     ne peuvent s'en servir.


     Tout le monde peut tre utile; personne n'est indispensable.


     On n'est jamais indpendant des hommes, surtout dans une
     condition leve.


     Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place.


     Un homme mdiocre dans l'lvation est plac sur une minence, du
     haut de laquelle tout le monde lui parat petit et d'o il parat
     petit  tout le monde.


     L'art de mettre les hommes  leur place est le premier peut-tre
     dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place
     des mcontents est  coup sr le plus difficile; et prsenter 
     leur imagination des lointains, des perspectives o puissent se
     prendre leurs penses et leurs dsirs, est je crois, une des
     solutions de cette difficult sociale.


     Les prsomptueux se prsentent; les hommes d'un vrai mrite
     aiment  tre requis.


     Quand vient la fortune, les petits hommes se redressent, les
     grands hommes se penchent.


     Il faut mener les hommes sans leur faire sentir le joug, asservir
     les volonts sans les contraindre.


     Le mpris doit tre le plus mystrieux des sentiments.


     Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut tre sr
     qu'il demande de l'argent ou des soldats.


     Un tat chancelle quand on mnage les mcontents; il touche  sa
     ruine quand la crainte les lve aux premires dignits.


     On ne respecte plus rien en France.


     Faire garder les pauvres en bourgeron par les pauvres en
     uniforme, voil le secret de la tyrannie et le problme des
     gouvernements.


     En vain autour des trnes les genoux flchissent, les fronts
     s'inclinent, les yeux veillent, les mains obissent, nos coeurs
     sont  nous seuls.


     Il faut avoir t berger pour apprcier le bonheur des moutons.


     En voyant les petits  l'oeuvre, on se rconcilie avec les
     grands.


     Il y a beaucoup de mauvaises chances et il y en a aussi
     quelques bonnes; c'est le cheveu de l'Occasion. La Fortune frappe
     au moins une fois; si on n'est pas prt  la recevoir, elle entre
     par la porte et sort par la fentre.


     Le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front pour que nous
     regardions toujours devant nous et jamais en arrire.


     Dans l'incertitude d'un danger, il vaut mieux rserver son
     nergie pour le combattre quand il arrive, que de l'user  le
     voir venir de loin; il est toujours assez tt de serrer la main
     du diable quand on le rencontre.


     Si les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est
     d'attendre et d'y peu penser.

          Patience et longueur de temps
          Font plus que force ni que rage.


     Quand les cartes sont brouilles et que les affaires paraissent
     dsespres, il n'y a qu' laisser aller les choses, comme l'eau
     coule  sa pente; elles finissent par se dbrouiller toutes
     seules et s'arranger d'elles-mmes. Rien faire et laisser dire.


     Dans les choses d'importance, il ne faut pas demander de
     conseils; il faut peser, oser et agir.


     On doit suivre ses inspirations, et ne jamais se repentir ni du
     bien, ni du mal, ni des sottises.


     Quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes mes.


     Les principes reposent sur leur certitude et leur utilit; la
     morale est fonde sur l'intrt qui la sert.


     Les hommes sont capricieux, ondoyants et divers, les
     vnements mobiles, les ides changeantes; tout meurt, se
     transforme, se renouvelle, rien ferme ne demeure. Le cours
     naturel des choses offre de meilleures occasions que
     l'intelligence, l'imagination, l'ingniosit, l'esprit, la
     volont n'en peuvent faire natre, crer, trouver, inventer.


     Tout arrive et doit arriver par la combinaison et le jeu des
     vnements. Tout s'en va et tout revient. On revient de tout et
     on revient  tout. Ceux qui disent qu'ils sont revenus de tout ne
     sont jamais alls nulle part.


     Rien de grand n'a de grands commencements, ni les chnes, ni les
     fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de gnie.


     Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont
     presque toujours honntes.


      force de converser avec un sphinx, on se tire de ses nigmes.


     Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit.

          Sois doux avec le faible et terrible au superbe.


     C'est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent
     tout.


     Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera.


     Celui qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas davantage
     une longue explication.


     La parole a t donne  l'homme pour dguiser sa pense.


     Il faut imposer et en imposer.


     Celui qui ne tient compte que des intrts fait un calcul aussi
     faux que celui qui ne tient compte que des sentiments; il faut
     trouver le secret des affaires et possder l'art de s'insinuer
     dans les coeurs.


     _Oui_ et _Non_ sont les mots les plus courts et les plus faciles
      prononcer, et ceux qui demandent le plus d'examen.


     Un long discours n'avance pas plus les affaires qu'une robe
     tranante n'aide  la marche.


     Une parfaite droiture est la plus grande des habilets; la vrit
     devient un calcul et la franchise un moyen.


     Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c'est la vrit.


          Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.


     Le vrai moyen d'tre tromp, c'est de se croire plus fin que les
     autres.


     La plus grande des illusions est de croire qu'on n'en a pas, ou
     qu'on n'en a plus.


     Quand on part, on arrive toujours, mais il faut partir.


     On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas o l'on va.


     Si on savait o l'on va, on ne marcherait pas.


     Quand on a dix pas  faire et qu'on en a fait neuf, on n'est qu'
     moiti chemin.


     C'est toujours un rle ingrat, pour ne pas dire inutile et
     dangereux, de jouer au prophte en son pays.


     Le secret de plaire dans le monde est de se laisser apprendre des
     choses qu'on sait par des gens qui ne les savent pas.


     Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites
     par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honntes gens,
     voil les rvolutions.


     Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni
     printemps ni automne; on ne voit qu'opinions qui glacent ou
     opinions qui brlent.


     Une monarchie doit tre gouverne avec des dmocrates, et une
     rpublique avec des aristocrates.


     C'est un grand malheur pour une nation qu'un bon homme dans une
     place qui exige un grand homme.


     Il faut se dfier de tout homme qui n'a pas t rpublicain avant
     trente ans, et de celui qui persiste  l'tre pass cet ge.


     Si quelqu'un vous dit qu'il n'est d'aucun parti, commencez par
     tre sr qu'il n'est pas du vtre.


     On peut quelquefois venir  bout des sentiments; des
     opinions, jamais.


     Il n'y a qu'une seule chose que nous aimions  voir partager avec
     nous, quoiqu'elle nous soit bien chre, c'est notre opinion.


     La Renomme est une grande causeuse, elle aime souvent  passer
     les limites de la vrit; mais cette vrit a bien de la force;
     elle ne laisse pas longtemps le monde crdule abandonn  la
     tromperie.


     Les Anciens reprsentaient la Vrit toute nue, sans doute pour
     que chacun l'habille  sa faon; mais si on veut lui laisser son
     nom, son caractre et sa beaut, elle doit tre expose sans
     voiles et dpouille des vains ornements dont on a coutume de
     l'affubler. Pourquoi la parer d'un manteau de cour, la draper
     dans ce costume brillant et trompeur du Mensonge, bon pour parer
     les mannequins et les marionnettes? Pourquoi s'ingnier 
     dfigurer, dnaturer et dshonorer la Vrit, quand le silence
     est si commode?


     Dans une runion de diplomates, on ne met pas la franchise  la
     porte, parce qu'elle n'y est jamais entre.


     Sans l'impassibilit  la vue du sang, au spectacle de la douleur
     et de ses bruyants tmoignages, il n'y a pas de chirurgien. Sans
     l'insensibilit des passions, il n'y a pas de stocien, sans
     l'indiffrence au milieu du jeu des vnements, il n'y a pas
     d'homme d'tat. Le chrtien qui entre dans le cirque et qui
     dfaille  l'aspect des btes froces est une victime, ce n'est
     pas un martyr.


     L'ambition est l'exercice des facults intelligentes; c'est
     une corde muette dans les mes passionnes.


     On n'est quelque chose dans le monde qu' la condition de ne pas
     valoir beaucoup mieux que lui.


     Je n'ai pas besoin d'esprer pour entreprendre, ni de russir
     pour persvrer.


     Tout est grand dans le temple de la faveur, except les portes
     qui sont si basses qu'il faut se courber pour y entrer.


     Tout le monde brigue les faveurs, parce que peu de gens ont droit
     aux rcompenses.


     Les grandes places sont comme les rochers levs, les aigles et
     les reptiles seuls y parviennent.


     Il n'y a que deux faons de s'lever, par son talent ou par
     l'imbcillit des autres.


     Le moment difficile n'est pas l'heure de la lutte, c'est celle du
     succs.


     Sois lion dans le triomphe, renard dans la dfaite, colimaon
     dans le conseil, oiseau  l'heure de l'action.


     Celui qui est vraiment fort sait quelquefois plier.


     Pesez les hommes, ne les comptez pas.


     Les hommes adroits et lgers surnagent comme le lige au milieu
     des temptes.


     Qui a t mordu par le serpent se mfie des cordes.


     On ne croit plus aux sauveurs de la patrie; ils ont gt le
     mtier.


     Tout ce qui est accept comme vrit par la foule est
     gnralement un prjug ou une sottise.


     Lorsqu'une socit est impuissante  crer un gouvernement, il
     faut que le gouvernement cre une socit.


     La politique est un tang o les brochets font courir les carpes.


     Faute de richesses, une nation n'est que pauvre; faute de
     patriotisme, c'est une pauvre nation.


     C'est moins par la raret des maladies qu'on peut juger la force
     du temprament des hommes et des nations, que par la promptitude
     et la vigueur du rtablissement.


     En toutes choses, les commencements sont beaux, les milieux
     fatigants et les fins pitoyables.


     Il ne faut jamais se fcher contre les choses, parce que cela ne
     leur fait rien du tout.


     Les oies font assurment moins de sottises qu'on n'en crit avec
     leurs plumes.


     La plus dangereuse des flatteries est la mdiocrit de ce qui
     nous entoure.


     Rien ne doit inspirer un orgueil plus lgitime que la haine
     avec laquelle les hommes suprieurs nous poursuivent; ils n'en
     ont que pour ceux qu'ils croient au-dessus d'eux; les autres
     ne leur inspirent que de la colre ou du mpris.


     Quand vous tes enclume, prenez patience; quand vous tes
     marteau, frappez droit et bien.


     La puissance ne consiste pas  frapper fort et souvent, mais 
     frapper juste.


     Il y a des gens qui n'ont mme pas leur btise  eux.


     Si un sot vous trompe plus de cinq minutes, c'est que vous et lui
     faites la paire.


     Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire.


     La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le plus de
     bruit.


     Je supporte la mchancet, parce que je puis me dfendre contre
     un homme mchant; mais je ne supporte pas la btise, parce que je
     suis sans armes contre un tre qui m'ennuie.


     Quand l'homme rencontre l'homme, il fait presque toujours une
     triste rencontre.


     On s'empare des couronnes, on ne les escamote pas.


     Je crains plus une arme de cent moutons commande par un
     lion, qu'une arme de cent lions commande par un mouton.


     Un homme seul contre la foule aura toujours raison d'elle avec de
     l'loquence, de l'nergie et du sang-froid comme l'abb Maury,
     qu'on voulait envoyer dire la messe chez Pluton: _Voulez-vous la
     servir, voici mes burettes?_

      la Lanterne! _Y verrez-vous plus clair?_


     La diplomatie est un duel, o il s'agit d'tre plus fort et plus
     adroit que l'adversaire qu'on a devant soi.


     O il y a un trait, il y a un canif.


     L'encre des diplomates s'efface vite, quand on ne rpand pas
     dessus de la poudre  canon.


     Rapprocher les hommes n'est pas le plus sr moyen de les runir,
     et  force de vouloir rapprocher les peuples, on s'expose  les
     mettre  porte de canon.


     Le sentier de _Tout--l'heure_ et la route de _Demain_ conduisent
     au _Chteau de Rien-du-Tout_.


     On perd bien du temps  n'avoir pas le temps.


     Les hommes perdent bien du temps quand ils sont veills.


     La vertu est parfois rcompense et le vice puni, exceptions qui
     confirment la rgle.


     Agiter le peuple avant de s'en servir, sage maxime; mais il est
     inutile d'exciter les citoyens  se mpriser les uns les autres;
     ils sont assez intelligents pour se mpriser tout seuls.


     Plus l'herbe est serre, plus la faux mord.


     J'ai vu le fond de ce qu'on appelle les honntes gens, c'est
     hideux. La question est de savoir s'il y a des honntes gens,
     quand l'intrt ou la passion est en jeu.


     Les gens d'esprit promettent, ne tiennent pas, et finissent pas
     payer le double de ce qu'ils ont promis.


     L'oblig prend un premier service reu pour le droit d'en
     demander et d'en obtenir un second.


     Il y a un grand systme de compensation, qui rgle tout en ce
     monde par une quitable rpartition des grandes et petites
     misres de la vie, du mal par le bien et du bien par le mal.


     Il ne faut pas trancher le noeud gordien qu'on peut dnouer.


     Il n'y a point d'accident si malheureux dont un homme habile ne
     tire quelque avantage, ni de si heureux qu'un imprudent ne puisse
     tourner  son prjudice.


     Une carafe d'eau suffit pour arrter un commencement d'incendie;
     un instant aprs, un seau; plus tard, il faut des pompes, et la
     maison brle.


     Tout phnomne physique a son semblable dans l'ordre moral. La
     raction est gale  l'action; une tempte endort la nature,
     une rvolution calme un peuple, une motion violente apaise
     l'me humaine.


      l'exception des sciences exactes, il n'y a rien qui me paraisse
     assez clair pour ne pas laisser beaucoup de libert aux opinions,
     et presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut.


     Partout o il y a de l'eau, il n'y a pas toujours des
     grenouilles; mais partout o il y a des grenouilles, il y a de
     l'eau.


     Si le livre des _Pourquoi_ n'tait pas si gros, il y aurait moins
     de _Parce que_.


     Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause.


     De toutes les inventions qu'on appelle des dcouvertes utiles 
     l'humanit, la premire est assurment l'imprimerie, et qu'est-ce
     que l'imprimerie, en creux ou en relief? L'empreinte du sabot du
     cheval d'Attila sur une argile o l'herbe ne poussait plus. On en
     a us, abus et msus, comme de toutes les bonnes choses.


     Les lgendes ont t transmises par les fripons d'un sicle aux
     nigauds des sicles suivants.


     La barbarie est toujours  deux pas, rdant autour de la
     civilisation; ds qu'on lche pied, elle revient.


     Il y a des montagnes qui accouchent d'une souris, et d'autres qui
     accouchent d'un volcan.


     L'homme est une intelligence contrarie par des organes.


     La franchise est toujours invoque pour exprimer les choses
     dsagrables  entendre; les compliments s'en passent.


     Les hommes secrets disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils ont
      dire, ils ne rpondent jamais.


     Toute rvlation d'un secret est la faute de celui qui l'a
     confi.


     Tout ce qu'on dit sera rpt, tout ce qu'on crit sera publi,
     et tout se retournera contre vous.


     Secret de deux, secret de Dieu; secret de trois, secret de tous.


     Enseigne  ta langue  dire: Je ne sais pas.


     La parole que tu gardes est ton esclave; celle que tu as lche
     est ton matre.


     C'est un grand avantage de n'avoir rien dit ni rien crit, mais
     il ne faut pas en abuser.


     Lorsque vous aurez, par ncessit, un confident  prendre,
     lorsqu'un dvouement vous sera absolument ncessaire, demandez-le
     toujours  la jeunesse, rarement  l'ge mr,  la vieillesse
     jamais.


     C'est un don funeste de savoir dchiffrer les mystrieux
     hiroglyphes que le Temps burine sur le masque humain et de
     lire sous la peau.


     La jeunesse peut avoir de la patience, parce qu'elle a de
     l'avenir: _Patiens quia longa_; le vieillard n'en a plus:
     _Impatiens quia brevis_.


     On a dit que le _Trait de la Vieillesse_ donnait envie de
     vieillir; mais on voit bien que c'est une oeuvre de jeunesse de
     Cicron.


     Les annes ne font pas les sages, elles ne font que des
     vieillards.


     On ne rajeunit pas, on prolonge la jeunesse.


     Il arrive un moment o on ne voit plus que le revers de toutes
     les mdailles.


     Il ne faut pas demander  la vie plus qu'elle ne peut donner.


     On est vieux quand on n'espre plus rien.


     La vie se passe  dire: Plus tard, et  s'entendre dire: Trop
     tard.


     La vie est une montagne qu'il faut gravir debout et descendre
     assis.


     La vieillesse est un tyran qui dfend, sous peine de mort, tous
     les plaisirs de la jeunesse.


     La vie serait assez supportable sans ses plaisirs.


     Les affections lgitimes ne viennent pas des sentiments de la
     nature et des liens du sang, mais de la raison.


     On doit se conduire avec ses amis comme s'ils devaient tre un
     jour des ennemis, et avec ses ennemis comme s'ils pouvaient
     devenir des amis.


     Un ami vritable est une douce chose,  la condition qu'il ne
     soit pas un grand homme; mais il faudrait aller au Monomotapa.


     Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours
     assez.


     Mes amis, il n'y a pas d'amis.


     Aprs l'affection que je me porte, les autres sont inutiles; je
     n'ai besoin ni d'aimer ni d'tre aim.


     Il n'est pas facile de har toujours; ce sentiment ne demande
     souvent qu'un prtexte pour s'vanouir; ce n'est pas le pardon,
     c'est l'oubli.


     Un monarque, consultant Salomon sur l'inscription  mettre sur le
     sceau royal, demandait que ce ft une maxime propre tout  la
     fois  modrer la prsomption et  soulager l'abattement aux
     jours de l'adversit. Salomon lui donna cette devise:

          Et ceci aussi passera.


     L'amour est un sentiment, une sottise ou une affaire, et
     chacun a sa lunette et son aune. Les conqutes cotent cher; il
     faut savoir payer sa gloire quand on couche sur le champ de
     bataille. Bien que les femmes aient l'incomparable talent, l'art
     suprme de persuader au vainqueur qu'elles ont capitul, vaincues
     par ses qualits personnelles et non pour le prestige que donnent
     le titre, le rang, le pouvoir, la fortune, elles sont rarement
     dsintresses. Le dsir de se venger d'une rivale, en lui
     soufflant son chevalier favori, est une des principales causes du
     succs des hommes dits  bonnes fortunes. Le mtier de Don Juan
     n'est pas difficile.


     Il faut adorer les femmes et ne pas les aimer.


     Toutes les fois que j'ai visit une capitale, on m'a prvenu que
     j'tais dans la ville la plus corrompue de l'Europe, et c'tait
     vrai.


     L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limit, si
     on considre les choses qu'il ne procure  aucun prix. Les
     misrables voient le bonheur dans la fortune, et malgr ses rels
     avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. N dans cet tat si
     envi, je n'ai pas tard  reconnatre que les biens vritables,
     incontests, sont  tout le monde: la jeunesse, la sant,
     l'intelligence, la beaut, l'amour; pour ces biens-l, pas de
     classe privilgie; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche
     ne peut pas les acheter. On a beau dire:

          Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

     Quand cela serait, il en a toujours pour son argent.


     Il y a certainement de nobles cratures qui relvent la vie et
     honorent l'humanit, des tres bons, justes, honntes, suprieurs,
     qui devraient tre les chiens de berger des troupeaux
     humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde,
     on constatera que l'ostracisme, la perscution et la mort n'en ont
     jamais pargn un. C'est une conspiration gnrale. Le gnie, la
     vertu, le caractre, la beaut, tout ce qui constitue l'aristocratie
     personnelle, la seule vraie, est la bte noire de ces moutons
     stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils
     sont manoeuvrs par les loups et victimes des animaux de
     carnage, tondus, corchs, tus et dvors. Ils proscrivent
     Aristide, acclament Csar, et tombent  genoux devant Attila.


     _Odi profanum vulgus et arceo._-- une certaine hauteur, le
     mpris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu.


     Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiance
     de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamn  mort
     avec sursis, qui se promne dans le prau en attendant l'appel de
     son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa
     gele: _Omnes vulnerant, ultima necat_. Toutes les heures
     blessent, la dernire tue.


     Tout peut s'ajourner, except l'heure de la mort.


Si l'exprience des autres pouvait servir  quelque chose, il
suffirait de se faire un _Brviaire_ comme celui-ci pour marcher d'un
pied sr dans la vie; et l'exprience personnelle est un mdecin qui
arrive toujours aprs la maladie, une toile qui se lve quand on va
se coucher.

Voil, comme dit Mnalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi.



L'cole Des Diplomates.

Je n'ai jamais eu d'autre grie que le bon sens, et trois matres,
que j'appelle mes trois _La_, parce qu'ils me donnent le diapason: La
Fontaine, La Bruyre et La Rochefoucauld.

La Bruyre est un penseur profond, un observateur sagace et pntrant,
qui a touch  tous les problmes de l'esprit et du coeur humain.

La Rochefoucauld est le _Docteur Tant-Pis_, qui diffame l'humanit
entre deux accs de goutte, et dit la vrit  son malade sans dorer
la pilule.


Les _Fables_ de La Fontaine pourraient s'appeler la _Diplomatie en
action_, et elles renferment ce qu'on a appel mes _Treize principes_.

Depuis que j'ple l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu
d'autre matre, et je dois  ses leons mon initiation  une science
qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est
l. Je le sais par coeur, je le relis sans cesse et j'y trouve
toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce gnie
familier, qui fait dire ici  son lve en cheveux gris, comme le
vieux Michel-Ange: _J'apprends encore._

Il est vrai que La Fontaine a compos ses Fables _ad usum Delphini_,
pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme tait
d'une remarquable frocit, comme Machiavel, et sans cet gosme
profond, il n'y a pas de diplomate.

La philosophie de La Fontaine est amre, comme tout ce qui est vrai.
Il expose les systmes les plus nouveaux, les thories les plus
audacieuses, les doctrines les plus dsolantes, les principes les plus
dangereux, avec ce sans-gne, ce laisser-aller, cette grce ngligente
qui est la grande manire, ce qu'on appelle la grande cole. Nul n'a
sond le coeur humain  une plus grande profondeur, et c'est le
premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en
apparence, comme le _Catchisme_, dont les premires questions
renferment les plus vastes problmes poss  l'homme, l'nigme
redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.

Si, avec ses Fables dans la tte, j'avais eu le masque honnte du
Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu,
j'aurais tromp plus facilement les hommes et les nations, car il
n'est pas un vnement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une
Fable de La Fontaine.

Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne
s'tonnera pas de la facilit avec laquelle on me verra sortir des
passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue.
J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou
critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me
servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais
qu'un tour dans mon sac, mais il tait bon: Je grimpais sur l'arbre,
et j'y suis encore.


Pendant un demi-sicle, j'ai manoeuvr les grandes affaires de
l'Europe au milieu des orages et des temptes qui ont boulevers le
monde. J'ai t le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes:
_Fluctuat nec mergitur._ Dieu merci, s'il a t dsempar, dmat,
ras, cribl, crev, tout a t et sera rpar; l'Arche du monde n'a
pas sombr dans le grand naufrage.

Il ne faut pas se mler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est
que passager, et celui qui n'obit pas au gouvernail obit  l'cueil.
Dans la tempte, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui
confier le commandement, et j'ai pay de ma personne. J'tais un
pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donne. On ne remonte
pas les courants comme les truites; celui de la Rvolution portait au
large et je m'abandonnai aux lments; ils ont toujours dispos de
moi; mais j'avais la main  la barre et l'oeil  l'toile polaire.
La manoeuvre ne m'a jamais fatigu; l'me tait absente et la tte
seule tait occupe; c'est par le coeur que la machine s'use le plus
vite. Prvoyant les vnements, j'en disposais sans les devancer; un
lger coup de barre au gouvernail lui imprimait au dbut une direction
 peine sensible, qui devenait un cart considrable au terme d'arrt.
J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais aprs la conception et la vue
d'ensemble, je ne m'occupais plus des dtails. C'est l'envers de mes
qualits et je connais mes dfauts; je n'ai pas l'me _immodre  la
Richelieu_, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le
dcousu vont jusqu' la faiblesse dans l'excution, et je connais
mieux l'art de prparer une surprise que celui de donner un assaut.


L'tude de la Thologie, par la force et la souplesse du raisonnement,
par la logique et la finesse qu'elle donne  la pense, est la
gymnastique de la politique et l'escrime de la diplomatie. Les prtres
sont d'habiles ngociateurs; pour avoir un bon Secrtaire d'tat 
Rome, il faut prendre un mauvais cardinal, et quand Rome a parl, la
cause est entendue.

L'glise calma mon ardeur par la lenteur de ses moyens d'action,
_Stare, Perseverando_, prendre le temps sans le devancer, profiter des
circonstances, attendre les occasions, saisir les -propos, utiliser
les volonts, la main lgre et sans bruit. Le silence est, aprs la
parole, la seconde puissance du monde, je sais parler et me taire.
 dfaut de la chane d'or qui sort de la bouche de l'loquence et
va enlacer l'auditeur captiv, j'ai sur les lvres la flche acre
et lgre qui vole droit au but.

Je n'ai t ni loup ni mouton, ni monarchiste ni rpublicain, ni
marteau ni enclume, ni ministre de Dieu ou du Diable. Libre du joug de
la multitude comme de celui des rois, je me suis maintenu dans le
juste milieu,  cheval sur le flau de la balance  faux poids,
appuyant tantt sur un plateau, tantt sur l'autre, quand leur
quilibre menaait d'tre rompu par le glaive ou la croix.


J'ai tenu les fils des pantins et des marionnettes dont les dieux
s'amusent; j'tais dans leur secret; seul je savais d'avance ce que le
monde devait vouloir plus tard, et je prparais le mot qui allait
caractriser l'vnement prvu et le fait accompli. Je ne suis plus
que le spectateur de la comdie; je la trouve assez intressante pour
la suivre jusqu' la fin, et ce qu'on peut encore tirer de meilleur
d'un vieux diable qui ne veut pas se faire ermite, c'est un souvenir
et un conseil.




JEUNESSE

Ma Naissance.


Je suivrai le conseil du satirique:

  Pour moi, j'aimerais mieux qu'il dclint son nom,
  Et dt: Je suis Oreste ou bien Agamemnon.

Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Prigord, et je suis n 
Paris, le 2 fvrier 1754.


Il serait puril de vouloir accrditer une fable adopte sans autre
examen. Ce n'est pas  la suite d'un accident, d'une chute vers l'ge
d'un an, que je restai estropi, boiteux, infirme pour toute la vie.
J'apportai cette difformit hrditaire en venant au monde avec un
pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-bot
_quin_.

J'tais l'an de la famille, destin  en tre le chef, avec les
titres, biens et privilges que me confrait le droit d'anesse;
mais toutes les esprances places sur ma tte taient dtruites par
mon infirmit. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte
des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de
l'glise; au lieu de perptuer mon nom et ma race, je fus vou  la
strilit.

Ma famille me considra ds lors comme un tre de rebut, un objet de
dgot et d'humiliation. Mon pre tait au service, ma mre avait une
charge  la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna  la
ngligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, o je fus oubli
pendant plus de quatre ans.



Mon Enfance.

 Sparte, difforme et chtif, on m'aurait noy comme un vilain chat;
mais le chat a sept vies, et j'ai vcu longtemps, comme Voltaire, oui,
_Comme Voltaire_, les dernires paroles nigmatiques de Talma avant
d'expirer.

Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expdia en Prigord, chez
ma grand'mre, bonne femme qui me gta comme son chat et son
perroquet.

 la fin de ce second exil, on m'interna au collge d'Harcourt, avec
l'ordre formel de me prparer  l'tat ecclsiastique. C'est l que je
commenai mes tudes, continues  Reims, sous la direction de mon
oncle, qui occupait le sige archipiscopal, puis  Saint-Sulpice, o
je passai trois ans, et termines  la Sorbonne deux ans plus tard, en
1777.

Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon got, ma
prfrence; on disposa de moi comme d'un tre sans volont et sans
avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans
l'accepter, dans une carrire impose comme une disgrce par une
famille martre, une loi odieuse, une socit dcompose?


J'aurais peut-tre t sensible si on m'avait trait comme un enfant,
et cette premire exprience fait que je n'ai jamais eu le regret de
n'avoir pas connu le sentiment de la paternit.[2]

                   [Note 2: On sait que Talleyrand est le pre
                   naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la
                   reine Hortense, le duc de Morny.

                   Le duc avait pour armes parlantes une moiti
                   d'Aigle et un Hortensia bris, avec cette devise:
                   _Tais-toi, mais souviens-toi._

                   Cette filiation lui permettait de dire: J'appelle
                   mon pre, Comte; ma fille, Princesse; mon frre,
                   Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.]

Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni
mme ce soin de prvoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde
et les plus disgracis de la nature. Je ne veux accuser personne de
cette indiffrence; mais je ne puis m'empcher de constater que
l'homme a le privilge de toutes les vanits. On admire comme des
vertus rares, des actions hroques, le dvouement maternel, par
exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas mme remarquer chez
les animaux, auxquels on refuse une me. Quelques pouces de plus
ou de moins font un nain ou un gant, quelques ides, un _caput
mortuum_ ou un gnie, le gnie, un peu de phosphore dans une boite qui
n'est pas mme en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes
donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune
pour les toiser.


Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couch sous le toit de
ceux  qui je la devais. Ils avaient banni et reni leur enfant, ils
ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accord de paratre devant ma
famille, on me reut plus froidement qu'un tranger dplaisant dont on
est oblig de subir la prsence. Jamais je n'ai entendu une parole
affectueuse, reu une caresse, une marque de piti, un tmoignage de
consolation. Tout tait morne dans cette demeure inhospitalire,
glaciale comme l'accueil de ses matres.

Voil toute mon enfance et toute ma jeunesse.


Je compris tout de suite que prier, pleurer, gmir, se plaindre,
serait galement lche, et de plus inutile. Mon infirmit me
condamnait presque  la solitude cellulaire. Incapable de rester
debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mler aux jeux
et aux exercices des rcrations. Seul,  l'cart, oubli de ma
famille, ddaign de mes condisciples, je grandissais, ou plutt
je vieillissais avant l'ge dans le silence et l'abandon. L'me
humaine ne fleurit pas  l'ombre, la mienne se replia, sans air et
sans soleil. Mon intelligence voile, nourrie d'tudes arides, tait
semblable  la surface assombrie d'un lac mort refltant le ciel comme
un miroir d'acier; ma seule distraction tait la lecture; je lisais
beaucoup, mais sans ordre et sans mthode, des romans, des voyages et
des Mmoires.

Mon enfance abandonne s'tait coule chez la nourrice d'un faubourg
de Paris et la vieille grand'mre d'un coin de province; ma jeunesse
maladive et mlancolique s'tiola dans la retraite des sminaires,
comme une fleur ple dessche entre les feuilles jaunies d'un livre
d'heures. L'ennui ne se raconte pas.


La vie est une pense de la jeunesse excute par l'ge mr. Les
premires impressions laissent une empreinte ineffaable au coeur de
l'homme. Dans cette situation, le coeur se brise ou se bronze; il
fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manire  ne plus rien
sentir de ce qui me manquait.


Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je  y faire? Si je
meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-tre quelque voeu
secret. Les Pres ont fait de la _Dsesprance_ le huitime pch
capital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce
que par curiosit. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris
et je la cultive comme une fleur vnneuse dont les racines plongent
au plus profond de mon me empoisonne; je me vengerai, mais la
vengeance est un mets divin qui se mange froid.


L'homme a trois caractres: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui
qu'il croit avoir.

Je me suis refait seul, corps et me; j'ai ptri de mes propres mains
l'argile dont j'tais form, et j'ai distill l'essence qu'elle
renfermait. J'ai forg l'_s triplex circa pectus_ du stocien, je
l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et
cette cuirasse est si troitement soude  ma chair que je ne pourrais
l'enlever qu'avec elle. J'ai refoul et concentr mes sentiments dans
mon coeur, comme j'ai accumul et condens mes ides dans ma tte,
puis j'ai sem l'ivraie pour touffer le bon grain. J'ai dpouill le
vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est tranger, et je
me suis endormi par indiffrence naturelle, par systme et par
habitude. Si quelque vellit sentimentale semble vouloir se rveiller
et troubler cette implacable srnit d'gosme, je m'empresse de
l'exorciser pour en tre dpossd, et je me suis ptrifi dans l'eau
bnite.

Je me suis fait ainsi une me artificielle, une seconde nature
d'abord superpose  la premire, puis si bien fondue et identifie
avec elle que je n'aurais pu les ddoubler, et qui a fini par
touffer et absorber la vritable. Les sentiments vrais me sont
devenus tellement trangers que je les considre avec la curiosit
d'un botaniste qui a tudi la nature dans les serres et les herbiers
du _Museum_, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois
sont inconnues. Il m'est rest cependant un coin vulnrable, une
sensibilit particulire et dlicate dont je n'ai pu me dfaire. La
souffrance me rpugne, la misre me dgote, tout ce qui est laid et
vulgaire m'inspire une insurmontable rpulsion.


Je pense souvent  ce mot de madame de Rmusat: Bon Dieu! quel
dommage que vous vous soyiez gt  plaisir! car, enfin, il me semble
que vous valez mieux que vous.

Oui, je valais mieux que moi quand j'tais encore de chair, avant
l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualits, puisque je les
ai supprimes.


Cette insouciance d'me, cette glace du coeur, cette insensibilit,
cette indiffrence, cet ennui universel des hommes et des choses, en
m'affranchissant des autres, m'a dgot de moi-mme au point de ne
pas y prendre beaucoup d'intrt. Ces principes ngatifs du bien et du
mal font que rien au monde ne me semble mriter une pense
srieuse et la peine d'un effort; aucune ambition ralise ne vaut le
prix qu'elle a cot. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais prouv
de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a
sensiblement afflig, et je n'ai jamais vivement regrett quelque
chose; mais si je n'ai point assez aim, je ne me suis gure aim non
plus.

Je veux bien convenir que j'eus tort. Il et peut-tre mieux valu
souffrir et conserver des facults de sentir; car la douleur est
prfrable  l'insensibilit de l'existence vgtative, qui rappelle
la rponse de Le Ntre  Innocent XI: Donnez-moi des passions; c'est
le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.


Sur le tard, j'ai dout des principes de ma philosophie, aprs en
avoir pes les avantages et les inconvnients. En toutes choses, il y
a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptme de faiblesse 
la dcroissance progressive de la force vitale,  l'humiliation des
facults intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse
jusqu'au tuf une me indiffrente, un coeur froid, un esprit blas,
un corps chtif et dbile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a
subi la double trempe de la glace thologique et du feu charnel
redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualits morales a
laiss des vides, des lacunes au fond d'une vie dcolore, pleine
d'amertume et de dsenchantement. Aussi, je n'rige pas mon systme
personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tents de
l'imiter. J'ai toujours considr l'inertie comme une vertu et
l'activit comme un vice, et je ne fais aucune dpense de l'nergie
qui tend les ressorts des nerfs et de la rflexion; de l une
indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut rveiller
ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionn que
d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que
j'attends l'occasion; je suis prt et sr d'agir  l'heure o elle
passe.


 la suite de cette mtamorphose de mon tre, j'arrivai  me dominer,
 me commander,  me possder entirement. Je me suis fait une me que
les passions ne peuvent mouvoir, un front qui ne rougit jamais, un
oeil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que
rien n'altre et ne fait sourciller. Avec cette armure sans dfaut,
raye, crible, bossele, mais non entame, j'ai t matre de moi,
des autres et de l'univers; rfractaire aux poisons, comme Mithridate,
j'avalais les couleuvres et les vipres, les crapauds et les scorpions
comme des drages. Dans la reprsentation officielle ou dans le
commerce priv, je n'tais pas un acteur jouant un rle sur le thtre
et, rentr dans la coulisse, essuyant son fard, dpouillant son
costume et reprenant sa personnalit; le comdien s'tait incarn dans
l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent.

Je voulus arriver  la discipline parfaite, celle du corps comme celle
de l'me. Le corps est une machine obissante quand on ne lui demande
qu'un fonctionnement rgulier; j'y suis parvenu par une application
soutenue, avec la constance de la volont.


Si je ne m'amuse gure, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces mes 
la Montaigne qui se font compagnie  elles-mmes. Toutes les fois
qu'il m'est arriv de m'entendre dire, en sortant d'un salon: Vous
tes-vous bien ennuy? j'ai rpondu invariablement: Non, j'y tais.

 dfaut de passions, d'motions, de sensations, j'ai cherch des
armes contre cet Ennui, qu'un pote appelle le signe le plus clatant
de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature
mortelle. J'en ai trouv trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien
ne peut m'intresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus
peu thologales qu'on peut appeler l'_cole de l'immoralit_.


Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misre humaine, ce
n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose
rare et prcieuse entre toutes. Les Stociens niaient la douleur;
lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprme de la
philosophie. J'ai tout appris, mme  souffrir; mais la gaiet, la
joie, le plaisir, ne peuvent s'acqurir  aucun prix et par aucun
moyen.


J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la
mlancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre
mille, j'en citerai quelques traits emprunts  la Bible ou aux textes
sacrs.

Pendant la leon, comme il traduisait  haute voix le chapitre de la
Cration, il s'tonna que Dieu se ft repos le septime jour, comme
s'il tait fatigu. Il ne comprenait pas non plus qu'il et cr
l'homme  son image, puisqu'il y en avait de si laids.


Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit 
expliquer couramment: _Dieu cra la premire femme... elle tait
goudronne en dedans_. Passant ensuite au Dluge, o No embarquait un
couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur:
_Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche_.

Il faisait des rflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers:

     _L'enfer_, comme le ciel, _prouve_ un Dieu juste et _bon_.

Comme il soutenait la thse qu'on devrait plutt prier Dieu sur
une chelle qu' genoux, le professeur lui dit avec douceur:
_Prenez-vous Dieu pour un sourd?_

C'tait un aimable compagnon, qui a d faire un bon cur de campagne 
Meudon.


Cette note du Pre Anselme, mon professeur de Thologie, renferme
l'horoscope de ma destine:

Vous entrez dans le monde par la petite porte de l'glise. Vous y
aurez bientt la rputation d'un homme suprieur avec lequel il faut
compter de puissance  puissance. Votre place y est marque par un
grand nom, une famille illustre et puissante, une fortune assure qui
s'accrotra rapidement. Vous avez une intelligence fconde, une
instruction solide, les grandes manires qui sduisent, les hautes
facults qui captivent, du jugement et de l'esprit, de l'ardeur et du
calme, de l'audace et de la prudence, de la hardiesse et de la
rserve, de la force et de l'adresse, de la pntration et de la
lgret, du ressort et de l'indolence, du flair, du coup d'oeil et
du sang-froid. Une malice diabolique vous tirera des mauvais pas,
votre esprit infernal a plus de fil que l'pe; mais votre corruption
consomme, votre licence de moeurs satanique vous exposeraient 
l'hypocrisie ou au scandale, sans la runion de ces qualits srieuses
et brillantes, votre prcoce exprience des hommes, des choses et des
vnements, et surtout l'empire que tous savez prendre sur
vous-mme et qui s'imposera aux autres. La Politique et les Femmes
seront les deux ples de votre carrire; mais n'oubliez pas l'glise,
qui vous a trait en mre, et pour laquelle il n'y a pas de faute
au-dessus du pardon. Le chemin est ouvert, _Fata viam invenient_.




VOLTAIRE


La royaut dcline. Le Palais de Louis XIV n'est plus qu'une
Petite-maison; il a subi des transformations conformes  la vie que
mne le souverain, et ses longues galeries et ses vastes salles sont
converties en Petits-Appartements. Le boudoir de madame de Pompadour
est le cercle de madame du Barry, les salons sont des cabinets, o les
fils de la vieille noblesse militaire suspendent encore leurs fines
pes de cour. La reprsentation, aprs avoir fait place  la vie
intime et familire, devient la vie cache. Le grand art, froid et
correct, se plie  toutes les fantaisies. Les ttes svres qui
avaient de la grandeur, du caractre et de la majest, sont
souriantes; les hautes perruques boucles sont remplaces par des
perruques poudres; les costumes, les uniformes se fminisent; les
hommes sont plus affables, plus gracieux, plus lgants, plus
raffins, et moins grands seigneurs; les femmes sont moins belles
et plus jolies. Il n'y a plus de ministres, il n'y a que des favorites
et des complaisants, la politique et la diplomatie ne sont que de
l'intrigue.


La noblesse elle-mme conspire  sa perte. _Quos vult perdere Jupiter
dementat._ Les rois, les princes, les grands encouragent la
Philosophie. Louis XIV impose Molire; Pierre-le-Grand appelle
Leibnitz  sa cour; Christine de Sude, Descartes; Frdric, Voltaire;
Catherine, Diderot; madame de Pompadour le favorise; demain, Louis XVI
subira Beaumarchais. Le coin qui a pntr dans l'autel avec _Tartufe_
entame la monarchie; l'clair du stylet de Figaro suivra de prs le
sourd roulement de l'_Encyclopdie_. Louis XIV a pu dire: Aprs moi,
mon sicle. Louis XV dit: Aprs moi, le dluge, et madame du Barry
ajoute: _La France, ton caf f... le camp._ Avec plus de sens
politique, il aurait dit: Aprs moi, la Rvolution. Mais la Fronde
n'avait encore appris  personne que tout ne finit pas en France par
des chansons.


Les races sont comme les hommes: quand elles ont longtemps vcu et
sont sur le point de disparatre, elles se prennent  refleurir avec
une sve d'arrire-saison et  briller comme une lampe dont l'huile va
s'puiser.


Le roi du jour est l'Esprit; c'est l'actif dissolvant de l'ancienne
tradition hirarchique. Il rend la force humaine, le pouvoir
indulgent, la religion tolrante, l'aristocratie familire. La socit
commence  se mler, mais elle ne s'encanaille pas encore. L'esprit
donne son arme  la fleur de courtoisie, son piment  la fadeur de la
conversation. Les passions ne sont plus que des marivaudages et
l'amour de la galanterie. La vieille socit agonise pme, touffe
sous une pluie de roses dans ses Nuits franaises. Les ides sont
capiteuses et grisent les ttes les plus froides, les croyances ne
sont plus gnantes, l'esprance d'un avenir humanitaire et libre fait
oublier le regret du pass religieux et royal.


Voltaire est le Pontife de l'Esprit, les rois et les seigneurs sont
ses disciples; aprs l'aristocratie de la Naissance et de la Fortune
apparat l'aristocratie de l'Intelligence; l'Esprit descelle et
soulve la lourde pierre de la crypte qui renferme la tiare et la
couronne.

Deux ans aprs le sacre de Louis XVI, Voltaire avait quitt Ferney
pour venir mourir  Paris. Il y rentra comme un roi dans sa capitale,
comme un dieu dans son temple, dans la gloire de son dernier triomphe
et l'apothose de son immortalit terrestre.

Voltaire est vritablement le seul homme de ces deux sicles que
je reconnaisse pour mon matre, que j'admire sans arrire-pense,
et devant lequel je me suis librement inclin.

J'avais un ardent dsir de le connatre, et le patriarche n'tait pas
moins curieux de voir le nophyte que les salons dsignaient dj
comme son hritier.

Il faut dire qu'on improvise  Paris les rputations d'esprit  bon
march. On lui avait racont quelques traits dans le genre de
celui-ci, qui n'est pas des meilleurs:


 dner chez le duc de Choiseul, la duchesse de N..., dont les
aventures faisaient anecdote, arriva en retard.  son entre, je me
pris  dire: _Oh! oh!_ en signe de vague surprise, je ne sais trop
pourquoi.

 peine assise, elle m'interpelle  haute et intelligible voix:

--Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi vous avez dit: _Oh oh_?

--Je vous demande bien pardon, madame, j'ai dit: _Ah! ah!_


Voltaire me reut deux fois chez lui, m'appela son jeune successeur,
et je dus accepter comme un avancement d'hoirie ce titre dcern par
le Pape de la Philosophie, dont la main de squelette donnait aussi
la bndiction _urbi et orbi_,  Paris et au Nouveau-Monde de Franklin.

Pendant ces deux visites je pus considrer  loisir cet homme
extraordinaire, craintif et hardi comme l'cureuil, toujours tremblant
pour sa vie et sa libert et toujours les risquant sur un mot, qui
avait renvers les autels et branl les trnes, assis sur les ruines
qui allaient ensevelir l'glise et la Monarchie. J'tais comme
OEdipe, muet et pensif, devant le Sphinx nigmatique  l'orbe sans
regard. Le marbre ne rit pas; mais Houdon lui a appris  sourire, et
quel sourire! Je vois encore ses yeux aigus et son rictus sardonique 
mettre un ange en colre. J'ai toujours eu l'oeil froid et le masque
impassible. Nous nous regardions comme deux augures. Le vieil ermite
flairait le jeune diable qui venait tremper sa griffe dans son
bnitier. Son premier mot fut: _Vous n'tes pas mu._ Il ajouta:
_Nous ne nous ressemblons pas, mon fi, je suis de feu et vous tes de
glace, mais vous avez la jeunesse._

Au cours de la conversation, je lui parlai de ses tragdies. Il me
demanda quel tait son plus beau vers. Je rpondis sans hsiter:

  Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

--C'est bien ce qu'on a fait. Mais ce n'est pas mon vers prfr. Il
dclama:

    C'est moi qui te dois tout puisque c'est moi qui t'aime.

Et, posant sa main sche et froide sur la mienne: Vous avez de
l'esprit, du bon, pas celui des mots, celui des choses. L'esprit
est la fleur du bon sens, le naturel en habit de cour. Si c'est une
maladie, on n'en meurt pas jeune, et elle n'est pas contagieuse.


On ne se fit pas faute de me reprocher ces deux entrevues avec
Voltaire. Le pape de Rome, Benot XIV, se montra plus indulgent, en
acceptant la ddicace de sa tragdie de _Mahomet_.

J'en garde la mmoire. C'est encore un de mes radotages, je le sais;
mais j'ai si peu d'heureux souvenirs et je n'ai jamais eu de belles
esprances.




LE CERCLE DE MADAME DU BARRY


J'ai d quelque chose  ma naissance; elle m'a donn l'accs de ce
microcosme, qui se croit l'essence raffine de l'univers, ce petit
monde qui s'intitule lui-mme le grand monde, perch sur des chasses,
qui vit aux lumires, se couche quand les travailleurs se lvent et
regarde en piti le reste du genre humain. Mais si le crdit de ma
famille m'a ouvert la carrire, je m'y suis maintenu seul; car dans
les temps difficiles o j'ai vcu, ce n'est pas avec des anctres, des
blasons et des parchemins qu'on s'lve, qu'on se soutient, et qu'on
se relve aprs avoir t renvers.

Celui qui n'a pas vcu au dix-huitime sicle avant la Rvolution ne
connat pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y
avoir de bonheur dans la vie. C'est le sicle qui a forg toutes les
armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qu'on
appelle l'ennui. L'Amour, la Posie, la Musique, le Thtre, la
Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les
Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout
concourait  la satisfaction des apptits physiques, intellectuels et
mme moraux, au raffinement de toutes les volupts, de toutes les
lgances et de tous les plaisirs. L'existence tait si bien remplie
qui si le dix-septime sicle a t le Grand Sicle des gloires, le
dix-huitime a t celui des indigestions.


Mes tudes thologiques termines, j'avais fait mon entre dans le
monde: j'tais l'Abb de Prigord, et comme me baptisa madame du
Barry, l'_Abb malgr lui_.

Si j'avais des obligations au Diable, je dirais du bien de ses cornes;
j'en dirai donc avec plus de plaisir de la favorite de Louis XV. Elle
tait suprieure  son origine et valait infiniment mieux que sa
rputation, bonne fille et bonne femme, comme toutes les catins. On
lui reprochera, sans doute, d'avoir faibli  l'heure o tout le monde
savait bien mourir. Quelle amre sottise. J'admire le courage des
hrones; mais j'aime cette faiblesse, qui est tout son loge: Elle a
t femme jusqu' la mort.


Son cercle tait celui que je prfrais.

On y entrait comme dans un salon neutre, o la reine du jour
accueillait toutes les aristocraties, porte ouverte et ceinture
dnoue pour qui montrait un blason, une bourse d'or ou un sonnet;
Platon lui-mme et t un de ses fidles. J'tais ambitieux, peu
riche d'argent, et je cherchais le levier d'or qui seul peut dplacer
l'axe du monde. En attendant la visite de la Fortune, dans mon lit,
car j'ai toujours t paresseux avec dlices, je me crais des
relations: de Calonne, Mirabeau, etc. Je frquentais particulirement
chez madame du Barry, madame de Flahaut, madame de Buffon, et j'tais
assidu dans les salons du Faubourg.

Avec deux compagnons de mon ge, Lauzun et Choiseul-Gouffier, nous
avions form une sorte de Triumvirat qui ressemblait  un Club fond
pour le dcouragement de la vertu. Ils avaient dissip leur fortune et
cherchaient  la refaire par l'agiotage; c'est par l que j'avais
commenc la mienne sous le ministre de Calonne, mon premier
professeur de politique. Paris n'est pas la capitale de la Morale en
action; j'aimais les distractions sans ngliger les affaires et je ne
m'endormais pas.


Un des plaisirs de la favorite tait d'entendre le rcit des aventures
galantes, les escalades des murailles, les ascensions  la mansarde
des grisettes, les espigleries et les escapades, les intrigues de la
cour, du monde, de la ville, du thtre et du carnaval. Chacun avait
l'habitude de raconter ses bonnes fortunes, sans prjudice de celles
des autres; elle savait que je n'tais ni un saint, ni un hypocrite;
mais comme ce sujet tait doublement interdit  un abb du petit
rabat, elle se faisait une joie maligne de m'y attirer.

--Et vous, monsieur l'Abb, vous ne dites rien.  quoi rvez-vous?

--Je fais une rflexion bien triste.

--Bon, dites-la toujours.

--Je me querelle d'tre priv du droit de me marier.

--Bah! il y a assez de gens qui se marient des deux mains; mariez-vous
de la main gauche.

--C'est qu'il y a encore autre chose, et que Paris est une ville dans
laquelle il est plus facile de trouver une femme qu' Versailles une
abbaye.

--L'une n'empche pas l'autre, au contraire.

Madame du Barry tait de parole et l'effet ne se fit pas attendre. Je
lui dois l'Abbaye de Saint-Denis, du diocse de Reims, et plusieurs
autres bnfices, qui me permirent de tenir mon rang dans le monde et
de voir venir l'Occasion, qui ne tarda pas  passer.

La vie prive doit tre mure; cependant je ne puis passer sous
silence le nom des femmes qui ont exerc une influence directe sur ma
destine. Je parlerai de mademoiselle Charlotte de Montmorency, de
mademoiselle Luzy, de madame de Stal et, j'en suis dsol, de madame
Grand, ma femme. Je ne puis dire que

  Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm,

mais en cette matire, qui veut trop prouver ne prouve rien, sinon
qu'il est un sot de s'attribuer les conqutes dont il se vante.


Un jour que j'tais rest le dernier sur un signe de la favorite, elle
me dit de sa voix argente:

--Eh bien, l'Abb malgr toi, adores-tu toujours les femmes?

--Comme Tantale.

--Mais bois donc. Voyons, nous sommes une bonne paire d'amis, je suis
discrte; conte-moi un peu tes amours et tes fredaines; allons,
l'Abb, confesse-toi.

--Je commencerai donc par les choses honntes.

--Elles semblent ordinairement plus fades que celles qui ne le sont
pas; mais tu as trop d'esprit pour tre ennuyeux, et rien que l'ide
que tu as t honnte en amour une fois dans ta vie me donne de la
curiosit. J'ai entendu dire que tu t'tais pris d'une violente
passion pour mademoiselle Charlotte de Montmorency.

--Il n'y a qu'une femme pour deviner ces choses-l.

--Ce n'est pas difficile; il parat mme que tu es pay de retour et
qu'elle ne s'en cache pas. Comment finira la comdie?

--Comme les autres, par un mariage.

--Que me chantes-tu l, un abb mari?

--Eh oui; ce que vous ne savez pas, c'est que, condamn au clibat
par disgrce d'tat, je suis en instance auprs du Saint-Pre
et je fais des dmarches  Rome pour tre relev de voeux qui me
sont plus odieux que je ne puis le dire.

--Le voeu de chastet n'est pas gnant. Les abbs ont cet avantage
pour les femmes qu'elles sont sres du secret, et que leur amant peut
leur donner autant d'absolutions qu'elles font de pchs avec lui.

--Je dsire me marier, et j'espre que cette grce me sera accorde.

Sans la Rvolution qui bouleversa le monde, je crois que j'aurais fini
par russir envers et contre tout; mais je devais tre emport comme
le reste dans le grand naufrage; seulement, j'ai surnag.

--Je dois avoir des amis par l et je t'y aiderai, sous la condition
que tu ne me le reprocheras pas plus tard. Et o en es-tu avec
mademoiselle Luzy?

--C'est de l'histoire ancienne.

--C'est toujours la mme, avec d'autres marionnettes. O l'avais-tu
rencontre?

-- l'glise. J'tais encore tudiant en thologie lorsque, par une
belle aprs-midi, ou plutt non, par une vilaine aprs-midi, il
pleuvait et il faisait une jolie crotte, je vis, sous le porche de
Saint-Sulpice, une demoiselle qui venait d'entendre le sermon et qui
hsitait  se risquer, comme une chatte inquite, attendu qu'elle
n'avait pas mme une ombrelle. Moi, j'avais un parapluie  la mode.
J'offre mon bras et je la reconduis chez elle.

--Paul et Virginie. Si tu n'avais pas eu de parapluie pour t'abriter,
elle aurait lev son jupon un peu plus tt.

--Elle me fit promettre de revenir la voir, et j'y retournai avec
d'autant plus de plaisir que nous tions une consolation l'un pour
l'autre. On me forait d'tudier la thologie pour entrer dans les
Ordres, et je n'avais pas la vocation religieuse; ses parents la
faisaient travailler le thtre pour entrer  la Comdie-Franaise, et
elle n'avait aucun got pour ce mtier. Un peu dvote, mais sans
exagration, elle tait actrice malgr elle comme j'tais sminariste
malgr moi, et la confidence de notre penchant contrari fit que l'eau
coula  sa pente beaucoup plus facilement.

--Comme ce monde est arrang. Voil une comdienne qui voudrait tre
novice et un abb qui voudrait jouer les Don Juan. Enfin, l'Abb,
quoiqu'il advienne, tu seras un bon comdien; seulement, si tu veux te
marier, tu feras bien de songer  la consultation de Panurge et de
lire le brviaire du Cur de Meudon.

--C'est ce que je fais de temps en temps.


Son Cercle tait aussi un Bureau d'esprit.

On m'a tant prt de mots que je me plais volontiers  rapporter ceux
des autres, et Dieu sait si on en racontait de jolis dans le Bureau
d'esprit de la favorite, sans oublier le sien dont le sel tait plus
gaulois qu'attique, mais libre, sans apprt ni culture, d'une saveur
naturelle et d'un cachet original. Je n'en citerai que quelques
chantillons choisis, la plupart ayant t recueillis et publis dans
les gazettes.


Billet d'amour de Diderot  mademoiselle Volland:

     _Ma Sophie, je vous cris dans l'obscurit; je ne sais si la
     plume marque, mais partout o il n'y aura rien, lisez que je vous
     aime._


Billet de Chamfort  une dame, en prose, mais qui ressemble  la chute
amoureuse d'un madrigal:

 Madame, je veux bien vieillir en vous aimant,
    Mais non mourir sans vous le dire.


Une dame  son chevalier qui, dans une voiture, devenait trs
pressant:

Monsieur, prenez garde, je vais me rendre tout de suite.


Voici un bouquet dont les fleurs n'ont pas de nom dans l'herbier
galant:

Les femmes sont encore plus avares de leurs cheveux que l'Occasion,
qui n'en a qu'une mche.


L'amiti serait jeune aprs un sicle, l'amour est dj vieux au bout
de trois mois.


      Iris s'est rendue  ma foi.
      Qu'et-elle fait pour sa dfense?
      Nous n'tions que nous trois: elle, l'Amour et moi,
      Et l'Amour fut d'intelligence.

      Mon Iris me promit lundi
      Que je la verrais mercredi;
      Ah! mon Dieu, l'ennuyeux mardi.


     On n'arrive  mon coeur qu'en passant par le tien.


     Quand l'Amour ne ment plus, c'en est fait du bonheur.


     Faut-il vous aimer comme un sage?
     Faut-il vous aimer comme un fou?


     Quoi, vous parlez de cheveux blancs;
     Laissons, laissons courir le temps,
     Que vous importe son ravage?
     Les Amours sont toujours enfants
     Et les Grces sont de tout ge.
     Pour moi, Thmire, je le sens,
     Je suis toujours dans mon printemps
     Quand je vous offre mon hommage;
     Si je n'avais que dix-huit ans,
     Je pourrais aimer plus longtemps,
     Mais non pas aimer davantage.


     La galanterie des vieillards est l'tiquette d'un flacon vide.

                         LA ROCHEFOUCAULD (Papiers intimes non classs.)


Latour, faisant le portrait de madame du Barry en prsence de Louis
XV, se mla de donner son avis sur les affaires du royaume, et dit
d'un air capable que nous n'avions pas de marine.

--Mais si, dit le Roi, nous avons Vernet.

Et s'adressant au ministre:

--La flotte est-elle en tat de combattre?

--Il le faudrait bien, Sire, elle ne pourrait mme pas fuir.


Quelqu'un cherchait l'adresse de la princesse de Vaudemont.

--Rue Saint-Lazare, le numro m'chappe; mais vous n'avez qu' le
demander au premier pauvre que vous rencontrerez, ils connaissent tous
son htel.


Si madame *** avait des dents, elle serait aussi laide que
mademoiselle Duchesnois.


Rivarol me dteste; c'est un prt pour un rendu. Il se plaint de la
rputation de malice infernale qu'on lui suppose:

--J'affirme n'avoir fait qu'une seule mchancet dans ma vie.

--Monsieur, quand finira-t-elle?


Rivarol est un faiseur de mots, et ses flches de papier lui
retombaient quelquefois sur le nez, comme celle-ci: _Nous autres
gentilshommes_, pluriel qu'on trouvait singulier.

Chamfort est un archer rvolutionnaire dont les traits barbels vont
droit au but: _Monsieur le duc, il est plus facile d'tre au-dessus
de moi qu' ct._ Il a manqu la fortune, parce qu'il n'a jamais pu
croire les hommes aussi btes qu'ils le sont.

Et Beaumarchais; ce nom ptille. Avec quelle dextrit il lance son
stylet en plein coeur des mannequins de velours. Mademoiselle Sophie
Arnould lui a dit: _Vous serez pendu, mais la corde cassera._


Je remplirais un cahier avec les traits de ces conversations, que je
smerai au cours de mes souvenirs.


Le Prince De Conti

La favorite nous a racont les derniers moments du prince de Conti. Il
refusa les Sacrements de l'glise avec obstination, et il et
pouvant le Roi par une telle conduite, si Louis XV avait survcu.
Mgr l'Archevque de Paris se prsenta plusieurs fois et ne fut jamais
reu. La canaille le regardait de la rue, et pour l'difier par la
crmonie de l'onction des Saintes huiles, le cortge entra
processionnellement dans le palais, se cacha en quelque coin, et puis
ressortit comme si le prince avait accompli ses devoirs. Cette mmerie
fut juge svrement. Les philosophes seuls regrettrent sincrement
le prince, qui les avait soutenus de tout son crdit. Il portait 
Jean-Jacques Rousseau une affection toute particulire dont il lui
donna souvent des preuves. Il aurait voulu lui assurer une existence
indpendante; mais, ajouta madame du Barry, cet ours mal lch ne
voulut pas plus envers lui qu'envers moi se charger du fardeau de la
reconnaissance.


Le Sacre De Louis XVI

J'avais vingt-deux ans en 1776, quand j'assistai avec ma famille au
sacre de Louis XVI  Reims. On comptait que je serais bloui par
l'clat de la crmonie royale et la magnificence des pompes de
l'glise, et qu' dfaut de vocation religieuse, l'ambition me
soufflerait que la bquille de Sixte-Quint vaut bien le bton de
Marchal de Cond. On sait qu'il a eu plus d'un imitateur, et quand un
cardinal marche courb, on dit  Rome: _Il cherche les clefs._ Mais
Sixte-Quint, une fois pape, a jet sa bquille aux orties, et il me
faudra toujours garder la mienne. Ou aura beau me rappeler la liste
des boiteux clbres et favoriss, comme lord Byron; cela, comme on
dit, me fait une belle jambe. Aprs tout, personne n'a song qu'au
lieu d'tre vou  devenir le Ministre de Dieu, je semblais prdestin
 tre un Ministre de la Justice; elle est boiteuse comme moi et je ne
suis pas manchot.


Le cardinal de La Roche-Aymon, qui n'a pas eu besoin de gnie pour
faire sa fortune, joua le premier rle  cette crmonie, non en
qualit de Grand-Aumnier de France, mais comme archevque de Reims.
Il tait trs vieux, fort cass; mais sa bonne volont de courtisan
lui donna la force de braver les fatigues de cette longue journe.

Le lendemain, on raconta tout chaud l'pilogue du Sacre au cercle de
madame du Barry.

Le soir, Louis XVI demanda au cardinal s'il n'tait point las:

Non, sire, rpondit-il, je suis mme prt  recommencer.

Ce mot, assurment naf, parut de mauvais augure. Il ne fut pas
relev; mais le roi s'en ressouvint, car il dit le mme soir  la
reine:

Madame, faites en sorte que ce ne soit pas pour mon frre que
Monseigneur de Reims recommence les crmonies du Sacre.

La reine aurait pu rpliquer:

Je suis  vos ordres pour donner, quand il vous plaira, un hritier
au trne de France.


On tenait d'tranges propos sur l'adolescence prolonge du roi. 
quelque temps de l, la duchesse d'Aiguillon apporta des nouvelles
circonstancies, et voici sa conversation avec madame du Barry:

--La bonhomie du roi est admirable. Il conte  ses courtisans les
dtails les plus secrets et les plus intimes de ses rapports avec la
reine. Il leur a dit qu'aprs ses relevailles de couches, il tait
all la remercier maritalement de l'avoir rendu pre.

--Nous aurons donc un Dauphin?

--La reine l'espre; elle en a grand besoin; car en France, qu'est-ce
qu'une fille?

--Ne trouvez-vous pas singulier que dans un royaume o les femmes
gouvernent, on ne les compte pour rien?

--En ce qui touche seulement la succession  la couronne; autrement,
depuis Louis XIII,  trs peu d'annes prs, nous avons eu la
haute main et command souverainement. Voyez la rgence de Marie de
Mdicis et l'ascendant que la duchesse d'Aiguillon, notre grand'tante,
prit sur le Cardinal de Richelieu. Voyez Anne d'Autriche, pendant la
longue minorit de Louis XIV, puis madame de Montespan et madame de
Maintenon. Sous le rgent Philippe, il y avait dix favorites pour une;
sous Monsieur le Duc, madame de Prie; sous le feu roi, madame de
Chteauroux, madame de Pompadour, et vous.

--Oui, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III; mais aujourd'hui c'est
le tour des sultanes lgitimes; la reine a su prendre de l'influence;
elle est roi et a raison de l'tre.

--De toutes les manires, si une des ntres ne peut tre reine en
vertu de sa naissance, il nous reste une belle fiche de consolation,
celle de faire toujours la loi aux rois.


La duchesse aurait pu remonter bien plus haut que Louis XIII dans
l'armorial fminin. Sous Clovis, Sainte Clotilde portait dj les
culottes; Blanche de Castille faisait mieux, elle enfermait  clef
Saint Louis pour l'empcher d'aller embrasser la reine. Partout o les
hommes rgnent, les femmes gouvernent, et le contraire ne se voit pas;
c'est une quenouille bien embrouille, la Loi Salique est un grand
mot. Des mots, des mots, des mots, comme dit Hamlet.



L'assemble Des Notables.

_1788._--J'tais depuis huit ans Agent gnral du clerg. L'glise de
France formait un tat dans le royaume. Elle avait son roi  Rome et
se gouvernait elle-mme. Je fus son ministre et, pendant ces annes
d'apprentissage des hommes et des affaires, j'appris  les conduire et
 les traiter, comme un professeur qui s'instruit en enseignant. On
m'accordait de l'esprit, on me reconnut de la capacit. Mes fonctions
me laissaient la main haute et libre; la jeune Amrique tait  la
mode, j'armai un corsaire contre les Anglais, de moiti avec
Choiseul-Gouffier, et le marchal de Castries, ministre de la marine,
nous donna des canons.

Pendant le rude hiver de 1788, le Trsor royal tait vide, la famine 
son comble, et le roi appela l'Assemble des Notables, dont je fus
nomm membre.

Les Notables taient runis pour constater et tudier les souffrances
de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remde.
C'tait une consultation gnrale, un congrs de mdecins politiques.
Ils avaient interrog le patient et savaient le nom de sa maladie;
quant  la gurir, ce n'tait pas leur affaire, et celui qui et
affich cette prtention n'et pas manqu de scandaliser la Facult:
Eh! mon ami, si nous connaissions le remde, nous commencerions par
nous gurir nous-mmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous
croyons  la mdecine, et la preuve en est que nous nous soignons
comme les autres d'aprs les ordonnances de nos confrres. Et ils
disaient vrai; car en l'an de disgrce 1788, le Clerg et la Noblesse
taient en plus fcheuse position que le Tiers. Aprs son triomphe, le
Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse
 son tour, se chargea de l'opration au moyen du remde hroque: Il
supprima le malade.

L'Assemble des Notables avait dclar qu'il fallait jeter l'ancre de
misricorde, et quelque temps aprs ma nomination  l'vch d'Autun,
je fus lu dput du Clerg aux tats-Gnraux, oublis depuis 1614 et
convoqus  bref dlai.




LA RVOLUTION FRANAISE

Les tats-Gnraux.


Il faut que chacun trouve son mot dans l'nigme de la vie; il ne sert
 rien qu'on vous le dise; les uns ne l'coutent pas, les autres le
prennent  contresens.

J'avais trente-cinq ans, l'ge o l'esprit est dans toute la plnitude
de sa force et de son activit. Je n'avais d'autre perspective que
l'ambition, et je me trouvais entre l'glise et la Politique. On dit
qu'Hercule, galement entre deux selles, choisit la Vertu qui lui
sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds
d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquit,
dans ses allgories, nous propose ainsi parfois des nigmes que
nous ne comprenons pas.

Dans cette alternative, je me rappelais l'ne de Buridan, galement
sollicit par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de
commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine
et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'ne est logique; n'tant ni
l'un ni l'autre, ni les deux  la fois, j'aurais bu d'abord, et aprs
cette libation, j'aurais attaqu ferme le picotin. L'argument des
coles n'est pas des mieux choisis et il y a ingalit dans les
termes. Manger est bien, boire est mieux, digrer est tout.

Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacr Bonaparte, me jette
les Clefs de Saint Pierre, qui a reni trois fois son Matre.


 examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions
d'hommes ne servait qu' entretenir l'oisivet de six cent mille
privilgis qui les opprimaient, et la nation tait le fumier sur
lequel s'levaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix
lignes de La Bruyre sur les _Paysans_ suffisent pour expliquer la
Rvolution franaise.

Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement pouss et
entran  la Rvolution, quand un noble peut impunment molester,
insulter et brutaliser un citoyen, faire btonner Voltaire  l'htel
Sully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une
bte fauve. Il est vrai que ce mme peuple verra de sang-froid
guillotiner Lavoisier, Condorcet et Andr Chnier; mais encore y
eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les
Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, crivait sur un sept de pique le
nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus.


Le murmure du peuple s'levait jusqu'au trne, d'abord faible comme
une plainte, bientt puissant comme une protestation, menaant comme
un dfi, imprieux comme un ordre. Ce qu'il demandait n'tait pas
encore la vengeance, c'tait la rparation, rparation tardive,
accorde  regret par un roi mdiocre, sans caractre et sans
grandeur, soumis  toutes les influences de l'tranger et de sa
famille, aussi incapable des grands crimes qui asservissent une nation
que des fortes vertus qui la sauvent.

Le dnouement tragique de sa destine ne saurait mouvoir. Son malheur
fut celui de bien d'autres plus innocents que lui, et que leur
obscurit n'empcha pas de bien mourir. La Convention lui dcerna les
honneurs de son tribunal d'exception. Le juger ainsi, ce n'tait pas
associer la nation tout entire par ses reprsentants  la
condamnation du Roi de France, c'tait plutt la conscration d'un
titre qui n'existait plus. Cette inconsquence politique est affirme
par une parole rvolutionnaire: Sa tte, en tombant, ne devait pas
faire plus de bruit que celle d'un citoyen.


Il n'est pas permis de s'tonner qu'un rat abandonne le navire qui
boit la mort, et passe sur le vaisseau qui tient la mer contre vents
et mares. La Monarchie coulait  pic; la Rvolution sauvait
l'quipage et recueillait les paves du naufrage royal.

Un mcontent est toujours un rvolutionnaire; il veut, dsire et
attend autre chose. Quoi? Il l'ignore lui-mme; mais tout changement
indtermin, comme les cartes battues, amne une nouvelle chance de
gagner au joueur qui a perdu.

J'tais mr pour tre un des aptres de cette rvolution qui mchait 
vide, et qui allait broyer la vieille Europe dans l'treinte
inexorable de ses engrenages. La Rvolution sabordait  coups de hache
la carcasse pourrie qui avait t ma prison; elle brisa mes chanes et
me prit dans ses bras. Si j'ai eu une vraie mre, c'est celle-l. Elle
a effac l'affront de ma famille, et je me suis fait grand en me
rangeant parmi les petits.

Jet dans l'glise malgr moi, affranchi par la Rvolution, brouill
avec les vques, menac de l'excommunication du Pape, j'ai refus
l'Archevch de Paris, renonc  L'vch d'Autun, et je suis rentr
dans la vie civile, en perdant les soixante mille livres de ma charge.
La Cour me fit des offres bien tentantes; c'tait l'orange que jette
le coureur  ceux qui le suivent dans l'arne olympique, je ne la
ramassai pas. Je savais que je trouverais dans la caisse de l'opinion
publique bien au-del de ce qu'on me proposait, et comme j'avais
besoin de m'enrichir, je prtendais appuyer plus solidement ma
fortune.


Mais ce n'tait pas tout. La veille du jour o je devais consacrer
deux vques, je reus avis que le Clerg voulait me faire assassiner.
Je fis mon testament en instituant pour ma lgataire madame de
Flahaut, et je couchai hors de chez moi, prs de l'glise o devait
s'accomplir la crmonie du lendemain.


 quelque temps de l, j'eus la mission de dposer entre les mains du
roi une remontrance imprieuse, en l'exhortant  s'entourer des plus
fermes appuis de la libert. Comme il faut tout prvoir, c'tait une
poire pour la soif.


Le gnral Lamarque a crit une lettre aux journaux qui critiquaient
un de ses actes, et je lui dis  cette occasion: Gnral, je vous
croyais de l'esprit.

J'ai eu cette faiblesse une fois, car il fallait bien me dfendre,
et voici ma lettre, qui a couru les gazettes:

     Maintenant que la crainte de me voir lever  la dignit
     d'vque de Paris est dissipe, on me croira sans doute. Voici
     l'exacte vrit: J'ai gagn dans l'espace de deux mois, non dans
     des maisons de jeu, mais dans la socit et au Club des checs,
     regard presque en tout temps, par la nature mme de ses
     institutions, comme une maison particulire, environ 30,000
     francs. Je rtablis ici l'exactitude des faits, sans avoir
     l'intention de les justifier. Le got du jeu s'est rpandu d'une
     manire mme importune dans la socit. Je ne l'aimai jamais, et
     je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez rsist  cette
     sduction; je me blme comme particulier, et encore plus comme
     lgislateur, qui croit que les vertus de la libert sont aussi
     svres que ses principes, qu'un peuple rgnr doit reconqurir
     toute la svrit de la morale, et que la surveillance de
     l'Assemble doit se porter sur ces excs nuisibles  la socit,
     en ce qu'ils contribuent  cette ingalit de fortune que les
     lois doivent tcher de prvenir par tous les moyens qui ne
     blessent pas l'ternel fondement de la justice sociale, le
     respect de la proprit. Je me condamne donc, et je me fais un
     devoir de l'avouer; car, depuis que le rgne de la vrit est
     arriv, en renonant  l'impossible honneur de n'avoir aucun
     tort, le moyen le plus honnte de rparer ses erreurs est d'avoir
     le courage de les reconnatre.


Aprs une telle ptre, je n'avais plus qu' tirer l'chelle, et je
reus avec plus de philosophie l'averse des pigrammes qui pleuvaient
sur moi de tous cts. En voici trois des _Actes des Aptres_
du jeune Camille:

  Roquette au temps pass, Talleyrand dans le ntre,
      Furent tous deux prlats d'Autun;
      Tartufe est le portrait de l'un;
      Ah! si Molire et connu l'autre!


      Dans ses crits chacun a sa manire,
  L'un brille en un discours, l'autre dans un rapport
      Quant au prlat que la France rvre,
        On sait que l'_Adresse_ est son fort.
  Du brlot qu'en ce jour on prne avec transport,
        Ami, veux-tu savoir le pre?
        Tout le moelleux est de Chamfort,
         Sieys tout l'incendiaire,
        Tout ce qui cloche  Prigord.


       D'Autun  son ambition
  Immole sa parole et sa religion;
       C'est tout simple; il a cess d'tre
           Et gentilhomme et prtre.


Celle-ci est des _Rapsodies du jour_:

  Le boiteux si connu par son apostasie
  Se dfend assez mal d'tre ami d'_Orlans_:
  Quel intrt me lie  ce chef de brigands,
  Et qu'aurais-je avec lui de commun?--L'infamie.

  C'est l'vangile rvolutionnaire:
  _Armez_-vous les uns les autres.


Je fus plus sensible  la sparation d'une amie. Madame de Brionne
tait une des plus dignes, des plus belles et des plus grandes dames
du Faubourg. Elle mprisait les _Petits hommes noirs_ du Tiers, mais
elle avait peur du Peuple dchan comme un bouledogue et qui venait
de renverser la Bastille. Je courus chez elle, en apprenant sa
rsolution d'aller attendre aux portes de la France cette premire
insurrection de Paris, et je lui demandai la raison de ce dpart si
prompt.

--Parce que je ne veux tre ni victime ni tmoin de scnes qui me font
horreur.

--Mais faut-il pour cela quitter la France?

--Et o voulez-vous que j'aille?

--Je ne vous conseille pas de rester  Paris, puisque vous tes si
effraye, ni mme de vous retirer dans vos terres; mais allez passer
quelque temps dans une petite ville de province o vous ne serez point
connue; vivez-y sans vous faire remarquer, et personne n'ira vous
dcouvrir.

--Une petite ville de province, fi! monsieur de Prigord; paysanne
tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.

Je n'insistai plus, et elle partit.


Je n'entrerai pas dans le dtail des vnements et des faits qui
appartiennent  l'histoire; tous mes actes  l'Assemble
constituante sont consigns dans les procs-verbaux.

On a dit que j'tais pass matre dans l'art de faire travailler les
autres et d'accaparer leurs talents; ce serait alors la fable
renverse; _Le Paon par des plumes du geai_. Il est vrai que ma
paresse d'esprit et mon indolence de caractre expliquent mon
ignorance naturelle; mais dans le nouveau milieu o je respirais, les
ides me tombaient toutes faites comme des alouettes rties.

C'tait pour moi une affaire d'crire; M. d'Hauterive l'a racont. Il
entre un jour chez moi, demandant une lettre.--Eh bien?--Il faudrait
rpondre.--De ma main?--Mais oui.--C'est une tyrannie; comment,
composer et crire en mme temps?--Cela est absolument ncessaire.--Eh
bien, je vais crire, mais dictez.


Raphal faisait peindre ses tableaux par ses lves, Richelieu rimer
ses tragdies par des potes, voire Corneille. Je faisais travailler
mes secrtaires et mes collaborateurs  la manire d'un chef
d'orchestre qui dirige ses musiciens avec un archet sans jouer du
violon.

Guilhe a rdig le rapport lu  l'Assemble nationale sur
l'Instruction publique, spcialit qu'il partageait avec l'abb des
Renaudes, que je fis nommer par la suite membre du Tribunat, et qui me
refusa un vote par scrupule de conscience. Mais, lui dis-je, on ne
vous demande pas votre conscience, mais votre voix.


D'Hauterive et La Besnardire avaient la Politique et Panchaud les
Finances. Panchaud, fondateur de la Caisse d'escompte et de la Caisse
d'amortissement, tait le seul homme capable de faire pondre la Poule
aux oeufs d'or sans l'ventrer. L'abb Bourlier, depuis vque
d'vreux, Colmache et quelques autres furent aussi d'actifs
collaborateurs pour la fabrication des discours, des rapports, des
dpches, des pices diplomatiques et des lettres.


Tout le monde y mit de la bonne volont, du dvouement, de
l'intelligence et de l'honntet. Voici le tableau des travaux
auxquels je fus appel  prendre part, o se rsument, dans leurs
formules et leurs grandes lignes, les principes et les rformes
ncessaires pour rorganiser une socit nouvelle en utilisant les
matriaux de l'ancienne.


_Abolition des titres._--Noble, je rclame l'galit des classes et la
communaut des droits; vque, la libert de l'intelligence humaine.

La proposition de Mathieu de Montmorency sur l'_Abolition des
titres_ mritait un compliment. Je l'aborde:

--Comment se porte Mathieu Bouchard?

--Bouchard! mais je m'appelle toujours M. de Montmorency; il ne dpend
pas de moi de renier mes aeux; car enfin je descends du grand
conntable qui contribua au gain de la bataille de Bouvines; je
descends de cet autre conntable qui trouva la mort sur le champ de
bataille de Saint-Denis, je descends...

--Oui, oui, mon cher Mathieu, et vous tes le premier de votre maison
qui ayez mis bas les armes.


_Mandats impratifs._--En acceptant le mandat impratif impos par les
bailliages, on n'est plus un dput, on est un messager. Ma motion est
adopte.


_Comit de Constitution._--J'ai le no 2, entre Monnier et Sieys. Nous
avons fait de la bonne besogne.--Rorganisation sociale. La Carte de
France est remanie.


J'ai reu la premire pense politique de Sieys, thoricien creux et
obscur, dont la formule est le titre d'un volume que Chamfort lui a
donn, trouvant inutile de l'crire.

_Qu'est-ce que le Tiers-tat?_--Rien.

_Que doit-il tre?--Tout._

C'est le grelot de son tambour.

Je m'amusais  culbuter son chteau de cartes mtaphysique, qui met
des ombres partout, et qui trouve le moyen d'obscurcir la lumire avec
la prtention de ne pas la laisser sous le boisseau. Six pouces d'eau
trouble la font paratre plus profonde que six pieds d'eau claire qui
laissent apercevoir le gravier.


_Instruction publique._--L'instruction publique centralisera l'esprit
de la nation comme l'assemble en centralisera la volont. Sculariser
l'enseignement des gnrations futures, enlev  l'glise et dirig
par l'tat. ducation physique, intellectuelle et morale,  tous les
degrs et pour toutes les conditions. Conserver l'tude de l'antiquit
unie  celle des connaissances pratiques. coles spciales, Droit,
Mdecine, Thologie, Art militaire, Institut, Corps acadmique.


_Unit des Poids et Mesures._--Cration de premier ordre, qui
s'imposera  toute l'Europe.


_Loterie._-- supprimer.--Ingalit des chances comme jeu, immoralit
du produit comme impt.


_Dclaration des droits._--Le droit des peuples est une proprit,
celui des rois n'est qu'un dpt. La libert est plus ancienne que la
tyrannie, mais il faut qu'un peuple soit majeur pour l'exercer.


_Contributions et Enregistrement._--Mcanisme galitaire des impts,
des personnes, des biens, de toutes les proprits, de toutes les
richesses.

Le peuple franais est celui qui paie le plus cher pour tre gouvern
 bon march.


_Emprunts de Necker._--Le crdit de la France est la plus belle
hypothque de l'univers.


_Biens ecclsiastiques._--Ce territoire immobilis est une proprit
nationale. La vente de ces biens de main-morte donnera deux milliards
au Trsor public. Le changement des revenus du clerg en traitement le
fera rentrer dans l'tat par le budget. Malgr mon avis, on a fait une
opration dangereuse en donnant ces biens comme hypothque aux
assignats, dont le cours forc a dprci la valeur.


_Constitution civile du Clerg._--Je ne m'y suis pas oppos, sous la
rserve de la libert du culte et sans exiger le serment du prtre.
J'ai t des premiers  conseiller la runion du Clerg et du Tiers,
la vrification collective des pouvoirs et le vote par tte, non par
ordre.


_L'Adresse aux Franais._--L'Assemble m'a confi la rdaction de
l'_Adresse  la Nation_, qui m'a valu la Prsidence, pour expliquer,
justifier et dfendre la Constitution attaque par les partis. Tche
facile.

Trois objections: _Tout dtruit?_--Pour tout reconstruire.--_Rforme
prcipite?_--Ni hsitation ni dlai, de front et tout  la
fois.--_Perfection chimrique?_--La socit, comme l'homme, est
perfectible, et les ides utiles au genre humain ne sont pas seulement
destines  orner les livres. Conclusion: Linne a fait l'Inventaire
de la Nature, la Rvolution celui des principes du gouvernement des
peuples et des _Droits de l'Homme_.


Tout cela tait dit et fait de bonne foi, car alors on pouvait tre
honnte et russir, parce que les opinions et les intrts taient
d'accord.



La Messe De La Fdration.

J'ai fait adopter par l'Assemble la date du 14 Juillet, anniversaire
de la _Surprise de la Bastille_, pour la Fte de la Fdration.

Madame du Barry est alle voir les prparatifs; comme tout le monde
elle y a pris part, et voici ce qu'elle m'a racont:


Comme j'tais fatigue d'avoir travaill  la terre  me donner des
ampoules, je me suis mise en qute de chercher dans la foule madame de
Mortemart et messieurs de Coss et de Mausabr qui m'avaient
accompagne.

Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider  les retrouver, mais
cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa
courtoisie ne se dmentit point; nous prmes le premier fiacre venu et
nous partmes. J'tais peu  mon aise avec cet tranger; mais il
entama une conversation anime et brillante. Je l'examinai alors avec
plus d'attention. Il avait une figure charmante, quelque chose de doux
et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je
le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just.

Le duc de Fronsac, rong de goutte, qui venait me voir de loin en
loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut
que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reut assez
mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant
d'tre aristocrate outre mesure.


Il y avait alors les prtres asserments et les rfractaires; une
grande difficult se prsenta pour consacrer les premiers vques du
clerg constitutionnel, et il en fallait trois pour la crmonie.

J'tais rsolu; mais je voyais hsiter mes deux auxiliaires: Gobel,
vque de Lydda, et Miroudot, vque de Babylone. Il fallait les
dcider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une
comdie renouvele des _Fausses Confidences_. La veille j'allai
trouver Miroudot et lui dis: Gobel nous abandonne; pour moi, je sais
 quoi cela nous expose et ma rsolution est prise; j'aime encore
mieux me tuer que d'tre lapid par la foule. Tout en parlant, je
maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait le
_Brviaire du coadjuteur_ ou les _Burettes de l'abb Maury_. Le joujou
fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furent
exacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genve
s'en amusa beaucoup.


J'avais un peu oubli les crmonies piscopales. Mirabeau, qui avait
assist dans ses prisons  plus de messes que moi, s'offrit pour une
rptition gnrale en costume. Un autel fut improvis sur la chemine
de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma
chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux.


La Rvolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars,
sur l'Autel de la Patrie, assist de deux cents prtres, en prsence
de la Famille royale, de l'Assemble, des Fdrs des dpartements et
du peuple de Paris. J'aperus La Fayette sur son cheval blanc, l'un
portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire  ce _Gnral Tartufe_,
qui me considrait: Ah , surtout ne me faites pas rire.


Cette comdie se termina par un souper, et j'crivis au duc de Lauzun:

     Vous savez l'excommunication de Damocls; venez me consoler et
     souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu;
     aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glaces et nous ne
     boirons que du vin frapp.



Mirabeau.

Nous tions trs lis; il tait noble dclass comme moi, et je lui
devais un bon office. Nos relations cessrent par suite de la vente et
de la publication de Lettres secrtes sur la cour de Prusse, dans une
mission qu'il devait  mon entremise. Il me considrait dj comme un
rival de politique, d'esprit et de licence, et ds lors il me traita
ouvertement en ennemi.


Mirabeau tonne comme Jupiter assembleur de nuages, mais son tonnerre
n'est parfois qu'une feuille de tle, et c'est un aigle qui n'est pas
toujours dans les nuages.

Quand il s'agit d'lire le prsident, il prit la parole pour indiquer
les conditions de caractre et de talent que devait offrir le
candidat. Il ne manquait qu'un trait au portrait qu'il venait de
tracer, c'est que le prsident devait tre marqu de la petite
vrole.


Je discutais avec lui: Attendez, me disait-il, je vais vous enfermer
dans un cercle vicieux.

Et moi de rpondre: Est-ce que par hasard vous auriez envie de
m'embrasser?


Jamais il n'a dit le fameux: _C'est  vous d'en sortir._ Ce langage
n'aurait pas t admis.

C'est un autre dput qui a cri: _Nous ne sortirons que par la force
des baonnettes._

Mirabeau se pencha vers Lameth et ajouta: _Et puis, si elles
viennent, nous f... le camp._

D'ailleurs, presque tous les mots historiques ont t fabriqus ou
arrangs aprs coup;  la Foire aux mensonges, l'histoire est encore
le magasin le mieux approvisionn. Les actes et les discours officiels
ne sont que le dcor de la scne o se joue la _Grande Farce_, et le
Dieu de la machine est toujours dans la coulisse.


_Avril 1791._--Mirabeau chancelle comme le gladiateur vaincu sur le
sable du cirque. Au premier signe de la Mort, il comprit qu'il fallait
la suivre.

Il dsira me voir et je me rendis au chevet de son lit: Une moiti de
Paris reste en permanence  votre porte; j'y suis venu comme
l'autre moiti, trois fois par jour, pour avoir de vos nouvelles, en
regrettant chaque fois de ne pouvoir la franchir.

Je restai deux heures avec lui. Nous tions rconcilis, et je fus,
avec La Marck, son excuteur testamentaire. Il me remit son discours
sur la _Loi des successions_, pour le lire  l'Assemble.

Le lendemain, quelques heures aprs sa mort, je montai  la tribune:
M. Mirabeau n'est plus. Je vous apporte son dernier ouvrage, et telle
tait la runion de son sentiment et de sa pense, galement vous 
la chose publique, qu'en l'coutant vous assistez presque  son
dernier soupir.




ANGLETERRE


Je songe  ce mot d'un diplomate, arrivant  Londres: Au bout de huit
jours, je me proposai d'crire mes impressions sur l'Angleterre; au
bout de huit mois, j'ai vu que ce serait difficile, et au bout de huit
ans j'y ai renonc.

C'est l'histoire des Moutons anglais. En sortant de Douvres, ils sont
blancs; en approchant de Londres, gris, et plus prs, noirs. Si on les
tondait, on verrait que tous ces moutons sont blancs; la coloration
progressive de leur toison vient de l'action combine de la suie, de
la fume et du brouillard.

Toutes les fois que j'observe les hommes et les choses, je pense aux
moutons anglais; il faut regarder sous la peau.

_Fvrier 1792._--Je vais en mission  Londres avec Lauzun (le duc de
Biron), mon ami et mon confident. Pour rendre hommage  la vrit,
notre vie n'tait pas difiante; mais si l'hypocrisie tait
contagieuse, je lui offrirais en mme temps l'hommage qu'elle rend 
la vertu anglaise. L'aristocratie ouverte et ferme ne me pardonna
pas de braver le kant, et je revins bredouille.


Dans un dner, je me trouvai avec Fox, qui ne cessait de s'entretenir
avec son enfant sourd-muet. N'est-ce pas trange de dner avec le plus
grand orateur de l'Europe, et de le voir parler avec ses doigts?


_Mai 1792._--Comme dput de la Constituante, je ne puis recevoir le
titre officiel d'ambassadeur, confr  Chauvelin, et sous son
couvert, je reprends les ngociations pour tablir une _Entente
nationale_ contre le _Pacte de famille_ nou par la Cour avec les
Maisons d'Autriche et de Bourbon. La situation politique ne me
permettait pas d'esprer l'alliance, mais je gagnai la neutralit.

_L'Alliance anglaise_ a t le pivot de ma carrire diplomatique, dont
le cercle se referme  quarante ans de distance  la _Confrence de
Londres_ par l'_Entente cordiale_, sur le mme programme, avec le mme
but, dans le mme pays.

_10 aot 1792._--Je suis revenu  temps pour voir cette journe.
Le jour o Hrault de Schelles pronona la dchance de la royaut,
je lui fis passer cette note: _Envoyez-les  la Tour du Temple._

Aprs les perscuteurs, je ne connais rien de plus hassable que les
martyrs.


La Rpublique a t faite par des monarchistes intelligents et dfaite
par des rpublicains imbciles. La Rvolution, commence par des sages
honntes, a t acheve par des brigands insenss.

Je suis des Jacobins et des Feuillants, et il n'y a plus de place ici
pour moi que dans une prison, dont la porte de sortie donne de
plain-pied sur l'chafaud. Je retourne en Angleterre, avec une
nouvelle mission que je dois  Danton.


Depuis mon installation  Londres, si je n'ai plus voix dlibrative
au chapitre, j'ai encore voix consultative. Je conseille donc la
sagesse et la modration dans le triomphe. La France est assez grande
et assez forte dans ses limites naturelles pour l'accomplissement de
ses destines. Pas de conqutes; toute annexion est un boulet riv au
pied, une contradiction des principes de la Rvolution, qui a promis
non d'acqurir des territoires, mais d'manciper les nations.

Malgr mes bonnes intentions, je me vois en butte aux vexations des
migrs royalistes et aux accusations des Jacobins. Je suis entre
l'Enclume de France et le Marteau d'Angleterre, ou plus justement
entre le Billot et la Hache. Au dbut, les Anglais appelaient la
Rvolution une fivre de croissance et les Russes un cancer; mais ses
excs indignent l'Europe. Tous les royaumes me sont ferms, et sur une
lettre de M. de Laporte intendant de la Liste civile, qui me signale
en qualit de ngociateur dispos  servir le roi, Robespierre me fait
dcrter d'accusation comme migr. On le serait  moins. J'essaie de
m'en tirer, comme la Chauve-souris, avec les Jacobins et lord
Grenville:

          Je suis oiseau, voyez mes ailes;
          Je suis souris, vivent les rats!


J'cris aux Jacobins:

     J'ai t envoy  Londres le 7 septembre 1792 par le Conseil
     excutif provisoire, et j'ai en original mon passeport, sign des
     six noms, conu en ces termes: _Laissez passer Ch.-Maurice
     Talleyrand, allant  Londres par nos ordres._


Il faut dire que je l'avais escamot  Danton, qui s'tait laiss
faire dans un moment d'abandon.

Dans le mme temps, j'cris  lord Grenville, qui me considrait comme
un hte dangereux:

     Je suis venu  Londres pour y jouir de la paix et de la
     sret personnelle,  l'abri d'une constitution protectrice de la
     libert et de la proprit. J'y existe, comme je l'ai toujours
     t, tranger  toutes les discussions et  tous les intrts de
     parti, et n'ayant pas plus  redouter devant les hommes justes la
     publicit d'une seule de mes opinions politiques que la
     connaissance d'une seule de mes actions.


L'habilet est une jolie chose quand elle s'appuie sur la force. Au
lendemain, Pitt m'applique l'_Alien Bill_ sans autre forme de procs,
et ne me donne que vingt-quatre heures pour quitter le territoire
anglais, o il n'y a de poli que l'acier. Comme si les Anglais ne nous
avaient pas donn l'exemple de Charles Ier.


J'appelle Courtiade, mon valet de chambre, et connaissant ses manies
formalistes, je brusque la situation.

--Ma malle est-elle boucle?

--Oui, Monseigneur.

--Je pars sur l'heure; vous pourrez faire tranquillement vos adieux 
votre femme, et vous me rejoindrez par le premier paquebot.

--Non, non, Monseigneur, je vous suivrai, je ne vous laisserai pas
partir seul; je ne demande qu'un court dlai, jusqu' demain.

--Les heures sont comptes pour moi; prenez vos dispositions.

--C'est bien de cela qu'il s'agit! s'crie Courtiade, pleurant
et gesticulant; cette maudite blanchisseuse a emport toutes vos
chemises fines et vos cravates de mousseline; quelle figure
Monseigneur ferait-il dans un pays tranger?

Ceci est du tragi-comique  la Shakespeare.


Les nations trangres, aveugles et jalouses, ont laiss la France se
noyer dans la boue et le sang, sans comprendre que leur intrt tait
de sauver la royaut. La Rpublique est contagieuse et elle a inocul
la Rvolution  l'Europe, qui est en faillite et suivra son exemple.
Mais que serait-il advenu de la France enferme dans un cercle de
monarchies, sans les victoires de la Rpublique et celles de Napolon?
En 1795, les migrs de 1815 avaient vingt ans de moins. Beau sujet de
rflexions.




AMRIQUE


_Fvrier 1794._--Je m'embarque pour l'Amrique, avec Beaumetz et La
Rochefoucauld-Liancourt, sur un vaisseau danois. Une frgate anglaise
vient faire une visite  bord, et je me dguise en cuisinier. C'est le
commencement de mon Odysse; mais j'en ai vu bien d'autres; j'ai eu
plus de vicissitudes et de traverses qu'Ulysse, le Pre de la
diplomatie, moins Pnlope.


L'Amrique est une fille de l'Angleterre, qui s'est affranchie de la
tutelle de sa mre. Les Amricains savent trop de politique pour
croire, de nation  nation,  la vertu qu'on appelle reconnaissance,
et ils en savent assez pour pratiquer l'ingratitude.


J'ai trouv  New-York quelques dbris de la Constituante qui
n'avaient pas l'air de se consoler entre eux. La politique ne
nourrissant pas son homme, dans ce pays o il y a trente-deux
religions et un seul plat, je m'tablis picier, profession qui exige
des connaissances encyclopdiques.

C'est en cette qualit que je fis la rencontre, dans le march aux
lgumes de New-York, de la belle madame de la Tour-du-Pin, fermire
aux environs, assise sur son ne, en costume de paysanne, apportant
ses lgumes et ses fruits  vendre  messieurs les rpublicains
d'Amrique. Nous renoumes connaissance, et elle n'envisageait pas la
situation sous son ct mlancolique.

--Et que faites-vous ici?

--Hlas! madame, je suis picier; je m'ennuie et je vieillis.

--Moi, vous voyez, je suis fermire, comme  Trianon; on ne peut pas
vieillir tout le temps, et je le passe  rajeunir en attendant l'heure
du berger.

--Et celle de la bergre?

--Pas moi; il vaut mieux envoyer les hommes patre que de les y mener.

Cette rencontre me rappela le souvenir de madame de Brionne: Paysanne
tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.

On ne m'y reprendra plus  faire des rvolutions pour les autres.




LE DIRECTOIRE

Madame de Stal.


_Juin 1795._--Au bout de deux ans d'exil, d'inaction et d'ennui,  la
veille de passer aux Grandes-Indes, Thermidor apparat comme un
arc-en-ciel, mieux, comme une aurore borale. Le dernier coup de
bascule a dcapit Robespierre. Le volcan rvolutionnaire ne crache
plus, mais une colonne de fume lgre tmoigne qu'il n'est pas
teint. J'adresse  la Convention une ptition pour obtenir ma rentre
en France, et j'cris  madame de Stal, trs en faveur auprs du
Directoire:

_Si je reste encore ici un an, j'y meurs._

Elle est touche, fait appuyer ma requte par Marie-Joseph Chnier,
l'un des deux _frres ennemis_ de la tragdie rvolutionnaire, dont
les _Hymnes_ n'ont pu effacer les _Iambes_ d'Andr. M. J. Chnier fait
un rapport, rappelle mes services et, plus heureux pour ma cause que
pour celle de son frre, obtient un dcret de rentre qui termine mon
exil; aussi, c'est de bon coeur que je lui pardonne son pigramme:

          L'adroit Maurice, en boitant avec grce,
          Aux plus dispos pouvait donner leons;
           front d'airain unissant coeur de glace,
          Fait, comme on dit, son thme en deux faons.
          Dans le parti du pouvoir arbitraire,
          Furtivement il glisse un pied honteux;
          L'autre est toujours dans le parti contraire,
          Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.


L'heureuse enfance et l'adolescence de mademoiselle Necker (madame de
Stal) avaient t si parfaitement diriges du ct de la pudeur,
qu'elle ne voulait pas faire sa toilette devant le petit chien de sa
mre; mais, pour la chienne de son papa, c'tait diffrent;  raison
du genre femelle, elle s'habillait en sa prsence et sans la moindre
difficult.


Le culte de madame de Stal pour son pre tait sincre; mais elle
l'affichait avec une sensibilit thtrale qui pouvait sembler
exagre, car sa place tait auprs de lui pour consoler sa vieillesse
dans sa retraite, au lieu de rechercher des succs de salon. Il est
vrai que

          La solitude effraie une me de vingt ans,

mais elle les avait plutt deux fois qu'une.


Comme pistolire, la Svign de Genve ne fut pas aveugle par les
diffrents soleils qui brillrent dans son ciel. Le style, c'est
l'homme,--avec lequel elle avait caus. Dans son salon,  l'encontre
de mademoiselle de Lespinasse, dont l'art tait de faire briller tous
ses fidles, elle les teignait et prenait le d de la conversation.
Elle s'y prparait comme l'orateur s'exerce  l'effet d'un discours 
la tribune, et ce travail lui occasionnait une fatigue qui hta sa
fin.


_1796._--Le vritable exil n'est pas d'tre priv de sa patrie, c'est
d'y vivre et de ne plus rien y trouver de ce qui la faisait aimer. O
la chvre est attache, elle broute  la longueur de sa corde, et je
n'ai pas trop  me plaindre. Aux circonstances comme aux
circonstances, au temps comme au temps,

          Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.


Depuis mon retour, j'tais sans influence et sans argent, ce qui est
pour moi le comble du malheur. On me rencontrait boitant dans les
rues; mais je n'en avais pas moins tous les matins quarante personnes
dans mon antichambre, et mon lever tait celui d'un prince.


Je n'avais qu'une corde  mon arc, madame de Stal, et je lui parlai 
coeur ouvert.

--Ma chre enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis; il n'y a pas de
quoi aller un mois; vous savez que je ne marche pas et qu'il me faut
une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me crer une
position convenable, je me brlerai la cervelle. Arrangez-vous
l-dessus; si vous m'aimez, voyez ce que vous avez  faire.

Le _Brviaire du coadjuteur_ et les _Burettes de l'abb Maury_, qui
m'avaient si bien russi avec Gobel, me servirent encore mieux avec
madame de Stal, et la voil aux champs.

--Ne prenez aucune dtermination avant de me revoir; je remuerai ciel
et terre, et pour commencer, je cours chez Barras. Que faut-il
demander?

--Un poste au ministre des Relations extrieures; une fois dans la
place, je saurai bien trouver le portefeuille.

Elle se met en campagne.


Barras a besoin de me voir, avant d'en parler  ses collgues, et je
me rends  Suresnes o il avait une petite maison de plaisance. Il
m'accueille fort bien et nous commenons  causer en attendant le
dner. Il me montre la difficult de faire accepter par le Directoire
un aristocrate, un prince, un vque. Au cours de la conversation, on
lui annonce  brle-pourpoint que son favori vient de se noyer en se
baignant dans la rivire, et il se livre, sans retenue devant moi,
 un violent accs de dsespoir.

Je restai alors silencieux, sans essayer de placer une parole de
condolance; mais  mon attitude rserve,  mes regards, il comprit
que je respectais sa douleur. Il finit par se calmer par degrs,
revint  moi, et une fois  table, la conversation politique opra une
diversion qui le dcida en ma faveur.

De 1792  1795, il n'y avait pas eu de diplomatie; le mcanisme et la
langue de cet instrument taient alors aussi inutiles que la boussole
sur un navire dsempar, battu par la tempte. Ceux qui parlaient au
nom de la France s'appelaient Charles Delacroix, Buchot, Deforgues,
Lebrun-Tondu, qu'on rtribuait comme des pels.

Buchot, ancien matre d'cole, fut commis d'octroi au quai de la
Tournelle. En 1808, il m'crivit qu'il tait malade et sans ressources
 l'Htel-Dieu, et je lui fis allouer une pension de 6,000 francs.
J'tais pay pour savoir qu'il ne faut pas gter le mtier, et nul ne
prvoit si la Fortune ne l'crasera pas un jour sous sa roue.

Le ministre Charles Delacroix ne russissait gure; les ambassadeurs
et les diplomates trangers taient mal  l'aise avec les faons et
les moeurs rvolutionnaires. La France avait des gnraux
vainqueurs, il lui fallait des diplomates. L'pe et la Plume ne vont
pas l'une sans l'autre, et Charlemagne scellait ses ordres avec le
pommeau du glaive.

Barras fit valoir ces raisons, insista sur ma capacit reconnue,
et je fus nomm ministre des Relations extrieures.


_1797._--Me voil rinstall  Paris, rue du Bac,  l'Htel Galliffet,
vaste et bien amnag.

Dans le mme temps, l'Institut m'ouvre ses portes, se souvenant que
j'tais le promoteur de sa cration, et m'lit membre de la classe des
Sciences morales et politiques, dont je deviens le secrtaire. Comme
tribut de bienvenue, je fis deux mmoires: _Les Relations commerciales
des tats-Unis avec l'Angleterre_, et le _Tableau de l'Amrique du
Nord, avantages  retirer des colonies nouvelles aprs les
rvolutions_. En voici l'argument: Remplacer les anciennes colonies
perdues, et ouvrir des routes et des dbouchs  tant d'hommes agits
qui ont besoin de projets et d'activit,  tant de malheureux qui ont
besoin d'esprance.


Cela me rappelle le temps o je m'ennuyais ferme  New-York en
compagnie d'un collgue de la Constituante, le marquis de Blacous.
Pour nous distraire, nous avions parcouru ensemble toutes les villes
d'Amrique. tant ministre, j'engageai mon compagnon d'exil et
d'infortune  revenir en France. Blacous tait homme d'esprit et
joueur forcen; rduit aux expdients, il me demanda une place de six
cents livres, je ngligeai de le recevoir et de lui rpondre, et
j'appris que, fatigu de la vie et de ses cranciers, il s'tait brl
la cervelle. Un ami commun m'en fit de vifs reproches: Vous tes
pourtant cause de la mort de Blacous. Je lui rpondis en billant, le
dos  la chemine: Pauvre Blacous!


Je m'entends bien au Directoire avec Barras; mais Rewbell me
contrecarre et drange mon jeu. Il ne sait que s'asseoir dans les
plateaux de cette balance  faux poids, o un coup de pouce suffit
pour faire osciller l'quilibre europen.

Au cours d'une sance orageuse du Directoire, il me jette une
critoire  la tte en criant: _Vil migr, tu n'as pas le sens plus
droit que le pied._

 quelque temps de l, Rewbell, qui tait louche, me demande comment
vont les affaires:--_De travers, comme vous voyez._


La Reveillre-Lpeaux est d'un autre genre de comique. Il a lu, en
1794,  l'Institut, un mmoire sur la _Thophilanthropie_ et la forme
 donner au nouveau culte. Je n'ai qu'une observation  faire sur
cette manie: Jsus-Christ, pour fonder sa religion, a t crucifi et
est ressuscit; La Reveillre devrait tcher d'en faire autant.


Barras prpara avec eux le coup d'tat du 18 Fructidor, en sacrifiant
Barthlemy qui louvoyait et Carnot qui s'opposait.

Madame de Stal fut tenue  l'cart. Elle avait des opinions
rpublicaines et des amitis aristocratiques, et son indiscrtion dans
les affaires la fit loigner. Si elle a travaill au 18 Fructidor,
elle n'a pas fait le 19. Compromise dans les deux camps, sa conduite
fut plus courageuse qu'habile, et elle repcha ses amis aprs les
avoir jets  l'eau.


La premire fte que j'ai donne  Bonaparte a t marque par un
incident qui donna lieu  une foule de commentaires.

Madame de Stal, au milieu d'un grand cercle, provoqua le jeune Csar
 rompre une lance:

--Gnral, quelle est  vos yeux la premire femme du monde, morte ou
vivante?

Lui, avec son humeur guerrire, lui renvoya ce compliment:

--Celle qui a fait le plus d'enfants.

Voil deux coups de raquette, et le volant par terre. Il valait la
peine d'tre ramass.


Une autre fois, j'tais  souper entre madame de Stal, ombrageuse
comme Hermione, et madame Rcamier, souriante comme la chaste Aricie,
qui ne se laissait aimer qu'en buste par cinq cents de ses amis, mais
qui se faisait peindre en pied par Grard

        .....Dans le simple appareil
  D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil.


Sur ce portrait, elle a l'air de l'Innocence qui sait  quoi s'en
tenir l-dessus. Dans celui de David, elle a le visage srieux,
pour ne pas dire grognon, comme si elle songeait dj au mot de
Fontenelle: Les jolies femmes meurent deux fois. Je me la figure
ainsi, quand Benjamin Constant la menaait de mourir  ses pieds.

--Mourez d'abord, nous verrons aprs.

Je perdais ma diplomatie  tenir la balance gale entre l'Esprit et la
Beaut; elle penchait peut-tre un peu du ct de la seconde.

--Enfin, voyons, dit madame de Stal avec une nuance de dpit, si nous
tombions toutes deux  la rivire,  qui porteriez-vous secours la
premire?

Je parai le coup:

--Oh! baronne, je suis sr que vous nagez comme un ange.


Quand elle donna son roman de _Delphine_, on voulut la reconnatre
dans l'hrone, et moi sous les traits de madame de Vernon, femme
avide, coquette et artificieuse. Elle me demanda ce que je pensais de
son ouvrage, et je lui rpondis:

On m'assure que nous y sommes vous et moi, dguiss en femme.


Bien des annes plus tard, madame George Sand, qui a adopt un nom
d'homme, m'a fort maltrait aussi dans ses _Lettres d'un Voyageur_, o
elle a fait de moi le type de la laideur.


On a fait une caricature o je suis reprsent en Cupidon boiteux,
assistant  la toilette de madame de Stal en Vnus, et promenant mes
regards des beaux yeux du tarif des assignats aux charmes de
l'ambassadrice.


Le jour o elle m'annona sa sparation, je soupirai: _Hlas!_

Plus tard, elle me confia qu'elle allait se remarier, je criai:
_Bravo!_


Elle dsira que cette union restt secrte; mais elle fut aussi connue
que si elle et pous le seigneur Polichinelle.


Je ne fus point ingrat envers madame de Stal; mais justement il faut
avoir aim une femme de gnie pour goter le bonheur d'aimer une femme
bte.



Madame Grand

Le bonheur d'aimer une femme bte m'tait rserv dans toute sa
plnitude; mais, hlas! il n'est point en ce monde de flicit
parfaite.

En revenant en France par Hambourg, le hasard me fit rencontrer dans
cette ville madame Grand, dont le nom de famille tait Worlhee. Elle
tait ne dans les Indes-Orientales, et vivait spare de son mari,
fix en Angleterre. Bien qu'approchant de la quarantaine, elle
conservait encore le charme d'une beaut clbre, et je m'en pris 
premire vue. Ce qui me sduisit, c'tait un nez  la Roxelane, court
et pointu comme le mien, qui lui donnait avec moi comme un air de
famille.

Cette illusion ne me permit pas de voir tout d'abord ses dfauts. Elle
tait ignorante, sotte et mchante, trois qualits qui vont bien
ensemble, la voix dsagrable, les manires sches, malveillante
 l'gard de tout le monde, et bte avec dlices. Je pensais qu'une
femme d'esprit compromet souvent son mari et qu'une femme bte ne
compromet qu'elle-mme; sous ce rapport, je ne pouvais esprer trouver
une femme mieux doue.

 Paris, elle vint au ministre me demander un passeport pour
l'Angleterre, que j'eus la faiblesse de ne pas lui accorder sance
tenante; elle revint, et de fil en aiguille, elle finit par loger chez
moi.


Cette liaison ne tarda pas  amener des complications. Les
ambassadeurs s'arrangeaient assez volontiers du voisinage de _la Belle
et la Bte_; mais les ambassadrices ne furent pas d'aussi bonne
composition, ce qui envenima les choses.

Napolon, toujours expditif, me donna vingt-quatre heures pour me
dcider: rupture ou mariage. J'avais toujours considr le Mariage
comme un sacrement qui fait double emploi avec la Pnitence; mais
l'empereur se donnait le malin plaisir de me faire entrer dans le
rgiment des maris, et l'impratrice, qui ne savait rien refuser 
personne, y employa toute son influence contre le _maudit boiteux_.

Je trouvai un prtre, dans un village de la valle de Montmorency, qui
lgalisa mon union, et madame Grand arbora mon nom comme un criteau.

Pour que la confession soit complte, j'tais faible, et elle
avait quelques-uns de mes secrets. La sottise a toujours assez de
finasserie pour nuire, et c'est une de mes maximes que toutes les
btes sont mchantes.


M. Grand fit comme le Chien du jardinier; il ne voulait plus tre le
mari de sa femme, mais il ne voulait pas non plus qu'elle en prt un
autre, et l'estime qu'il avait d'elle se traduisit par une valuation
fort chre en argent.


Les navets de madame Grand ont dfray les gazettes; par exemple,
cette rponse immortelle  sir Moore, l'ami de lord Byron: _Je suis
d'Inde_.


J'avoue que je favorisais parfois les manifestations de cette btise
proverbiale avec un plaisir qui n'tait pas exempt de frocit.

Un jour que j'avais  dner sir George Robinson, madame Grand,
dsirant placer quelques compliments  son adresse, me demande une
relation de ses voyages, et je lui donne _Robinson Cruso_, qu'elle
s'empresse de parcourir.

On se met  table, la conversation s'engage; elle cause avec M.
Robinson, lui demande des nouvelles de son domestique _Friday
(Vendredi)_, et du perroquet, parle du chapeau pointu, et exprime
son horreur sur le festin des Cannibales.

Je crois que cet chantillon suffira.  ce degr, la btise devient un
cas intressant qu'il convient d'admirer, comme un type qu'il faut
garder complet.


J'aurais pris mon parti de cette btise amre, si le caractre
difficile et l'humeur insupportable de madame Grand n'avaient broch
sur le tout. Le ridicule ne tue pas, car elle en serait morte, et moi
du mme coup.


Pour chapper  cette servitude impose et me distraire de mes ennuis
journaliers, je fis venir de Londres ma petite Charlotte, qu'on a cru
ma fille et qui la devint en effet. Sa mre tait mon amie; elle me
l'avait pour ainsi dire lgue en mourant, et je n'eus pas  m'en
repentir. Je m'attachai  cette enfant, affectueuse et bien doue, je
la fis lever sous mes yeux, surveillant de prs son ducation. 
dix-sept ans, je l'adoptai en lui donnant mon nom, et je la mariai 
un de mes cousins. Toute la famille dsapprouva cette msalliance;
mais Charlotte avait t  l'cole de la patience; elle sut se faire
bien venir des Talleyrand, qui finirent par ratifier son choix et le
mien.

Cependant madame Grand me donnait plus de fil  retordre que
toute la diplomatie de l'Europe. Son humeur acaritre s'aigrissait 
mesure que sa beaut passe se perdait dans l'envahissement d'un
embonpoint excessif. Elle prenait en aversion tous mes amis et toutes
mes amies; mais elle avait beau tenir le haut du cercle et faire
parade de ses toilettes trop riches, elle tait  peu prs trangre 
tout le monde. Je ne m'occupais gure plus d'elle que si elle n'avait
pas exist, je ne lui parlais jamais, je l'coutais encore moins, et
je ne m'inquitais pas davantage des distractions qu'on l'accusait de
chercher dans son entourage.


L'empereur appuyait sur la chanterelle, par la faon dont il subissait
sa prsence  la cour.

Elle tait parfois l'objet de ses plaisanteries de mauvais got; il ne
se gnait pas pour nommer ses sigisbs, et il alla mme jusqu' me
demander si j'en tais jaloux.

--J'ignorais, sire, rpondis-je avec indiffrence, que les sigisbs de
cour pouvaient intresser la gloire du rgne de Votre Majest.

Je ne sais si cette rflexion veilla en lui le souvenir des Muscadins
de la Malmaison, mais l'incident en resta l pour cette fois.

Je bus le calice d'amertume jusqu' la lie. Au retour d'Espagne, o il
me retira mon titre de Grand chambellan, madame Grand fut exclue des
invitations. Son favori, le duc de San-Carlos, fut exil 
Bourg-en-Bresse, et elle se retira quelques mois dans une terre en
Artois.


Le Corse me faisait manger du fer; le _Roi Nichard_, sobriquet de ma
fabrique dcern  Louis XVIII, me fit avaler des couleuvres et des
vipres. Dans le temps qu'il ordonnait  Chteaubriand de reprendre sa
femme, il m'accordait la faveur de renvoyer la mienne dans l'le de
sir George Robinson, ce qui nous a valu cette pigramme:

          Au diable soient les moeurs, disait Chteaubriand,
          Il faut auprs de moi que ma femme revienne;
          Je rends grces aux moeurs, rpliquait Talleyrand,
                  Je puis enfin rpudier la mienne.


Madame Grand retourna donc en Angleterre avec une pension de 60,000
livres.

Un beau jour, sous le ministre du duc Decazes, elle revint  Paris.

C'tait encore une malice du _Roi Nichard_. Il ne manqua pas de m'en
parler avec intrt, en me demandant si la nouvelle de son retour
tait vraie.

--Rien de plus vrai, sire; il fallait bien que, moi aussi, j'eusse mon
Vingt-mars.

Depuis 1815, j'ai vcu absolument spar de madame Grand, et
l'inscription funraire de sa tombe n'indique que le lien purement
civil qui nous a unis[3].

                   [Note 3: La tombe de madame Grand se trouve
                   au cimetire Montparnasse,  gauche, prs de
                   l'entre, 2e division, 1re section, 7e ligne,
                   Nord. Elle a 1m 50 de largeur sur 2 mtres de
                   longueur, et est entoure d'une grille massive en
                   fer forg, o on voit une couronne de perles
                   noires. Il n'y a plus ni pierre ni inscription, et
                   sur la terre nue, lgrement sable, pointent
                   quelques brins d'herbe. (_Fvrier 1891._)]




BONAPARTE


L'homme a besoin d'enthousiasme, d'illusion, de merveilleux; le
Franais ne peut s'en passer et il veut du nouveau, une chose ou un
homme. Quand on ne croit plus aux ides, il faut bien qu'on croie aux
personnes.

Les dominateurs ne sont ni de grands gnies, ni de grands savants,
mais des hommes d'action qui ont un but visible, une pense fixe, la
volont et la persvrance.


Le monde est  Bonaparte. C'est le jeune hros de la France, l'idole
de Paris.

Le vainqueur de l'Italie et de l'Autriche est forc de penser vite et
d'agir rapidement; il manoeuvre ses soldats et dcide du sort des
peuples et des rois sur une carte, en une heure, et il reste
matre de lui dans les plus terribles moments.

La pense de Richelieu est ralise: _Jusqu'o allait la Gaule,
jusque-l doit aller la France._ Nous avons pris; maintenant il faut
garder, s'tablir solidement dans ces limites, ne plus en sortir, et
faire mentir le proverbe: _Ayez le Franc pour ami, non pour voisin._



La Campagne d'gypte.

_1798._--Le Directoire est caduc, sa politique tortueuse et
passionne. Il sent son matre et cherche dj  s'en affranchir ou 
le supprimer. Je vire de bord, toute ma toile au vent. Loin de
redouter l'ambition de Bonaparte, je la favorise, sachant bien qu'
l'heure du danger, il faudra la solliciter pour nous sauver.


Le 18 Fructidor a courb la tte des royalistes et le 19 a relev
celle des jacobins.

La Libert, l'galit et la Fraternit sont trois soeurs jumelles
que les rpublicains ont touffes au berceau. La Rvolution ne tend
pas  lever les petits, mais  abaisser les grands; loin de favoriser
l'avnement des capacits, elle en prend ombrage et les supprime. En
se faisant petit, on ne grandit pas les autres, mais on reste
inaperu. Quiconque est suprieur, intelligent, beau, riche,
honnte, aim, heureux, humilie la foule; une tte qui dpasse son
niveau doit tre fauche; c'est l'histoire des Pavots de Tarquin.

La Rpublique d'Athnes tait une dmocratie gouverne par des
aristocrates auxquels elle faisait payer cher l'orgueil de la
commander. Elle ne se contentait pas de frapper un gnral vaincu,
elle ne pardonnait gure aux victorieux. Depuis Aristide le Juste
jusqu' Bonaparte, c'est l'ternelle comdie renouvele des Grecs,
comme le jeu de l'Oie.

Aprs Campo-Formio, o la victoire tait consacre par une paix  la
Bonaparte, le jeune Csar fut condamn  l'ostracisme, et on lui donna
le commandement de l'Expdition d'gypte.

Je l'encourageai de mon mieux et j'allai jusqu' lui promettre que je
partirais dans les vingt-quatre heures comme ambassadeur 
Constantinople, d'o je lui enverrais les clefs du Caire. Il
s'embarqua avec cette illusion, aussi dcevante que le mirage du
dsert qu'il allait traverser.


Il tait sans argent. Je lui prtai cent mille francs qui dormaient
dans un tiroir de mon secrtaire, et sans ce subside, il serait arriv
les poches vides en gypte. Comme il ne croyait pas  la gnrosit
politique, et surtout  la mienne, il en chercha les motifs. Quand il
n'y a pas une raison, il y a une cause et la voici:

Toutes les passions sont des soeurs jumelles qui se ressemblent.
Demandez  un joueur quel est le plus grand plaisir aprs celui de
gagner, il rpondra: perdre;  un amant quel est le plus grand bonheur
aprs celui d'tre aim, il rpondra: tre ha. La passion malheureuse
est prfrable  l'indiffrence du coeur, et l'insensibilit est le
pire de tous les maux. Le bonheur et le malheur, la joie et la douleur
sont des mots vides. Gagner ou perdre, tre ou n'tre pas aim, sont
des genres d'motions diffrentes; l'me est dans sa plnitude
d'activit. Jouer, aimer, tout est l, et le reste n'est rien.

Mes cent mille francs taient fort aventurs, non sur le hasard d'un
coup de ds, mais sur la chance d'une combinaison de cartes.

Bonaparte avait trente ans; il tait ambitieux, illustre,  la tte
d'une arme. J'avais quarante-cinq ans; j'tais ambitieux comme lui, 
la remorque de Barras, dont le rle tait fini. Si Bonaparte trouvait
son tombeau dans la crypte des Pharaons, ma crance mourait avec lui;
mais si le triomphateur du Capitole revenait avec la lgende orientale
des Pyramides, sa couronne de lauriers tait nimbe d'une aurole
d'or, et Csar me reconnatrait pour un des siens. C'tait une belle
partie  jouer.



Ma Fortune.

J'ai fait, dfait et refait ma fortune plusieurs fois, et par tous les
moyens  ma disposition, en vertu de ce principe que les dupes ne sont
que des fripons maladroits.

J'ai les mains perces et elles semblent avoir la proprit de
volatiliser les mtaux. Je dpense beaucoup, j'ai un train de grande
maison, le meilleur cuisinier de Paris,

          Carme, puisqu'il faut l'appeler par son nom.


Tout cela ne se paie pas avec des tabatires, des brillants et des
portraits de souverains, mais en louis d'or sonnants et en cus
trbuchants. Je n'ai jamais aim les assignats. Je considrais ma
situation comme une mine d'or; je ne vendais pas le bon droit,
je faisais payer mes services. De l les accusations de concussion, de
corruption, de vnalit, de trahison et de brigandage, toutes les
herbes de la Saint-Jean.

Cela a commenc en juillet 1799, au sujet de la saisie des navires
amricains. Je ne m'tonne pas facilement; mais ces bons Yankees qui
s'indignent parce que Sainte-Foix leur demande de l'argent, 1,200,000
francs, on n'est pas plus Anglais que cela. Il est heureux que je
n'aie pas eu le Portefeuille des Finances. On ne m'en a pas moins
forc de donner ma dmission, pour ne pas froisser l'opinion publique.
J'ai remis mon portefeuille  Reinhard, Wurtembergeois, bgue et
fidle. Il a tenu les cartes, j'ai continu la partie, et quatre mois
aprs, il a quitt le jeu en me les remettant dans la main.


Madame de Stal fut encore plus austre et plus indigne que les
Amricains. Elle ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles;
elle me fit une scne loquente  mourir de rire, et voil comment,
aprs une amiti de dix ans, nous avons t brouills et  couteaux
tirs pour la vie. _Corinne_ ne prvoyait pas que Bonaparte serait
Empereur de France et Roi d'Italie, qu'il m'appellerait au Capitole et
la prcipiterait de la Roche tarpenne. Mais ce n'tait l que le
commencement.



Le Dix-huit Brumaire.

_1799._--J'ai gagn. Bonaparte est revenu. Il est dieu.

Le Directoire avait confisqu le pouvoir, Bonaparte a confisqu le
Directoire. Un usurpateur est celui qui met les rpubliques dedans; un
librateur est celui qui les met dehors.

Chaque mot a son poids; il fallait sortir un instant de la
Constitution pour y rentrer dfinitivement.

Aprs le coup d'tat du 18 Brumaire, le jeune gnral me fit appeler
au Luxembourg avec Roederer et Volney. Il nous remercia, au nom de
la patrie, de notre concours actif  la nouvelle rvolution, et je lui
adressai une question qui n'appelait pas de rponse:

O est le tyran qui nous rendra la libert?



Montrond.

Le 19 Brumaire, je me rendis  Saint-Cloud avec Montrond, qui me
servait d'aide-de-camp. Bonaparte plit en apprenant qu'il tait mis
_hors la loi_. Montrond avait surpris cette impression, et je
l'entendis rpter entre ses dents,  dner et pendant la soire:
_Gnral Bonaparte, cela n'est pas correct._ C'tait le seul  qui
cette observation pouvait tre permise, car, au physique et au moral,
il n'a jamais connu cette motion qu'on appelle la peur, et on l'avait
surnomm _Talleyrand  cheval_.


Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; ne, Achate; Nisus, Euryale;
Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully;
j'avais Montrond.

Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de prjugs, et il
m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de
l'un: _Il est si aimable_, l'autre ajoutait: _Il est si vicieux._
Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu
chacun une double clef de nos penses. C'tait mon bras droit, je
dirais mon me damne, si ce n'tait assez de la mienne pour le
Diable.


Montrond tait un gentilhomme aventurier gar dans une rvolution,
jeune, beau, lgant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande
cole, duelliste  l'pe enchante, se battant sous la lanterne en
plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau
d'argent et panier perc  dcourager les Danades; avec cela,
continuellement en opposition dclare avec le gouvernement et sous le
coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours dfendu
envers et contre tous, avec une persvrance qui m'a parfois cot
cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me
pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit suprieur.


Un seul trait:

--Montrond, avez-vous plac les deux cent mille francs que je vous ai
donns?

--Sans doute.

--O cela?

--Dans mes poches.

--Mais c'est un poids, deux cent mille francs en or.

--J'ai commenc par dpenser ce qui n'aurait pu tenir.

Six mois aprs, il tait  sec.


Il avait pous mademoiselle Aime de Coigny, qui inspira au pote
Andr Chnier, prisonnier avec elle, l'ode  la _Jeune captive_. Aprs
son divorce, elle devint duchesse de Fleury, puis reprit son nom de
jeune fille[4].

                   [Note 4: Claude-Philibert-Hippolyte de Mouret,
                   comte de Montrond, n'est pas mort en 1842, comme on
                   le croit gnralement, mais beaucoup plus tard, le
                   30 dcembre 1885,  l'Institution Sainte-Prine. Il
                   tait dans un complet dnuement, et il ne pouvait
                   payer la pension rglementaire de 1,200 francs
                   qu'au moyen d'une rente viagre que lui servaient
                   d'anciens protecteurs ou d'anciens obligs, ayant
                   pu utiliser les services que M. de Montrond avait
                   l'habitude de rendre plus on moins gratuitement, et
                   mme souvent sans y tre invit, mais en les
                   imposant parfois  ceux qui aimaient le silence.]


Je passais tout  Montrond, comme  un enfant gt; mais avec le
commun des mortels qumandeurs de places et de faveurs, j'avais une
mthode qui m'a pargn bien des ennuis.

Pour un compliment  un artiste, formule unique:

--Je n'ai jamais rien vu de plus beau.

Pour un solliciteur:

--C'est juste, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et
qui soit  donner; vous conviendrez avec moi que je n'ai pas le temps
de chercher une place pour vous.

Il revenait radieux et signalait une vacance:

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? Sachez, monsieur, que quand
une place est vacante, elle est dj donne.

--Il faut cependant bien que je vive.

--Je n'en vois pas la ncessit. Serviteur _ben humbe_.



Le Consulat.

Le Directoire a vcu. Bonaparte est Premier consul pour dix ans et me
rend le portefeuille des Relations extrieures. Je monte  ct de lui
sur le sige du char de l'tat; il pique l'attelage de la pointe de
l'pe, moi du bec de la plume, et fouette, cocher!


J'aime la force parce que je sais m'en servir, et l'tat ne doit pas
tre gouvern par des hommes vertueux. L'Europe est rsigne, et je
joue sur le velours du tapis des chancelleries. Avec Bonaparte on peut
tout oser, et nous osons tout.


Lors de la cration du Consulat, je trouvais fort incommode la formule
officielle de: Citoyen Premier consul, citoyen Deuxime consul,
citoyen Troisime consul. Je l'abrgeai en la remplaant par
trois mots latins: _Hic_, _Hc_, _Hoc_, dont la traduction de Montrond
caractrisait le rle dans la Trinit gouvernementale: _Hic_ pour le
masculin: Bonaparte; _Hc_ pour le fminin: Cambacrs, et _Hoc_ pour
le neutre: Lebrun.


_1800._--Aprs la seconde Campagne d'Italie de Bonaparte, c'est
Roederer qui est charg de la Constitution cisalpine. Il prpare
deux projets, l'un court et clair, l'autre dtaill et confus, qu'il
me soumet.

Il tenait pour le premier, disant qu'une constitution doit tre
courte...

--Oui, c'est bien cela, courte et obscure.


Dans l't de 1801, je suis oblig d'aller aux eaux, et j'cris 
Bonaparte, de Bourbon-l'Archambault:

     Je pars avec le regret de m'loigner de vous, car mon dvouement
     aux grandes vues qui vous animent n'est pas inutile  leur
     accomplissement. Du reste, quand ce que vous pensez, ce que vous
     mditez et ce que je vous vois faire ne serait qu'un spectacle,
     je sens que l'absence que je vais faire serait pour moi la plus
     sensible des privations.


_1801._--_Trait de Lunville._--La mort de l'empereur de Russie,
Paul Ier, empche la marche de l'arme franco-russe contre les
Colonies anglaises.

Toujours des apoplexies; ils devraient bien changer un peu.

C'est avec une escadre qu'il faut parler  l'Angleterre.


_1802._--L'omelette du _Concordat_ ne s'est pas faite sans casser des
oeufs.

J'y gagne le retrait de l'excommunication lance sur ma tte depuis la
Rvolution. Un bref du pape me donne l'autorisation, que je m'tais
accorde tout seul, de rentrer dans la vie civile; mais le
sous-entendu de mon mariage a t dsavou.


Bonaparte est Consul  vie.

J'ai toujours jou  la Bourse avec des nouvelles sres, et cela ne
m'empchait pas de perdre quelquefois. C'est ce qui m'arriva pour le
_Trait d'Amiens_. C'tait mon oeuvre; je jouai  la hausse sur
cette carte matresse, et la Bourse baissa de 10 francs. Voil un
exemple rare du rsultat des calculs de la prudence humaine. Quelle
loterie que ce monde. Enfin il y a des numros gagnants, puisqu'on y
perd.

La nouvelle amusa le consul, qui me demanda:

--Comment avez-vous fait pour devenir si riche?

--J'ai achet du Trois pour cent consolid le 17 Brumaire et je l'ai
revendu le 19.

Quand le bruit de la mort de Paul Ier se rpandit dans Paris,
il ne manqua pas de financiers pour me demander si la nouvelle tait
vraie. J'avais une rponse toute prte: Les uns disent que l'empereur
de Russie est mort, les autres, qu'il n'est pas mort; je ne crois ni
les uns ni les autres, ceci bien entre nous; profitez-en, et surtout
ne me compromettez pas.



La Malmaison.

La Malmaison, rsidence favorite de l'impratrice Josphine, tait
singulirement choisie. C'tait le chteau habit par le bourreau du
cardinal de Richelieu. Ce sjour, de superstitieuse mmoire, lui valut
le nom de Maison du Diable, Maison maudite, _Mala domus_, Maison du
mal, dont on a fait _Malmaison_, et avec Bonaparte elle ne dmentit
pas sa rputation tragique. Malgr cette origine, elle eut ses heures
agrables.


Au sujet de la _Correspondance_ du Consul, je tiens les dtails
suivants de madame de Genlis:

L'impratrice Josphine avait beaucoup de lettres de Bonaparte,
crites pendant la Campagne d'Italie; elle les laissait traner et
avait mme oubli la cassette ouverte qui les renfermait. Un valet
de chambre les offrit  madame de Courlande, qui me les confia
pour en prendre copie. L'criture tait presque illisible et il y
avait des choses trs curieuses de ce genre: _La nature t'a fait une
me de coton, elle m'en a donn une d'acier._ Il montrait beaucoup de
jalousie sur la socit de Josphine et il lui ordonnait d'expulser
ses jeunes Muscadins. Comme elle se plaignait continuellement de sa
sant et de ses nerfs, Bonaparte attribua cet tat maladif  l'ennui;
il lui crivit qu'il aimait mieux tre jaloux et souffrir que de la
savoir malade, et qu'il lui permettait de rappeler les Muscadins.


On sait que madame de Genlis tait une Prcieuse ridicule; me de
_coton_ tait trop vulgaire, et elle mettait dans la copie: me de
_dentelle_. Toute la littrature de l'Empire est l.


 la Malmaison, un soir, il fut question de la nomination d'un
ambassadeur en Angleterre. Bonaparte mit plusieurs noms en avant et
ajouta:

--J'ai envie de nommer Andreossi.

--Andr aussi? Quel est donc cet Andr?

--Je ne parle d'un Andr, je parle d'Andreossi. Est-ce que vous ne le
connaissez pas? Andreossi, gnral d'artillerie.

--Andreossi; ah! oui, c'est vrai, Andreossi; je n'y pensais pas;
je cherchais dans la diplomatie et je ne trouvais pas ce nom-l; en
effet, il est dans l'artillerie.

Andreossi eut l'ambassade d'Angleterre aprs le Trait d'Amiens et
revint au bout de quelques mois. Il n'y avait pas grand'chose  faire;
cela lui convenait, et il n'y fit rien.



Mes Crimes.

_1804._--Le Duc D'Enghien.

En politique, les explications sont inutiles et les justifications ne
valent rien. Tout mauvais cas est niable. Au sujet de la mort du duc
d'Enghien, je ne parlerai que du fait lui-mme, dont on me charge en
nombreuse compagnie, et je dois reconnatre que j'ai t le conseiller
et le complice de Bonaparte.


Aprs l'attentat de la _Machine infernale_, il voulait une _Loi des
otages_ contre les Jacobins et les migrs. Comment la faire adopter?
La rponse tait simple:  quoi sert le Snat, s'il ne fait rien? Il
a servi.

Les royalistes prennent le dsir pour la volont et l'esprance
pour la ralisation; ils croient  l'existence de ce qu'ils souhaitent
et parlent toujours, non de ce qui est, mais de ce qu'ils voudraient
qui ft; ils sont confiants et imprudents dans leurs entreprises.

Georges Cadoudal avait parl de l'arrive en France d'un Bourbon. Je
trouvai Napolon, seul,  la table o il venait de dner, et achevant
de prendre une tasse de caf. Je lui annonai que le duc d'Enghien se
tenait sur la frontire, qu'il avait paru  Strasbourg, et qu'il tait
peut-tre venu  Paris.


Au Conseil, Cambacrs et Lebrun taient opposs  la violence;
j'tais d'avis avec Fouch de frapper un grand coup: les Jacobins
exigeaient un gage contre la monarchie, et les royalistes,
dsillusionns de l'ide de voir Bonaparte jouer le rle de Monck,
avaient besoin d'un avertissement significatif.

--La famille des Bourbons veut me faire assassiner, dit Bonaparte;
c'est la _vendetta_, et si j'en prends un, je le ferai fusiller.

Je fus charg de rdiger la Lettre motive, hautaine et imprative,
notifiant au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation et d'enlvement
du duc. On sait le reste.

Dans la nuit de l'excution, j'tais dans le salon de M. de
Laval; la pendule sonna deux heures du matin et je consultai ma
montre: En ce moment, le dernier Cond a probablement vcu.

Le soir, j'ai donn un bal.


Un monarque n'est jamais cruel sans ncessit; les gouvernements
commettent des fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient
dangereux que lorsqu'il est graci; il n'y a que les morts qui ne
racontent pas d'histoires et qui ne reviennent pas. Quant au remords,
c'est l'indigestion finale des imbciles qui manquent d'estomac.

Devais-je donner ma dmission? Si Bonaparte a commis un crime ou une
faute, ce n'tait pas une raison pour que je fisse une sottise.


Comment me drober  la responsabilit de cette excution sommaire,
dont Bonaparte se faisait un grief contre moi, comme plus tard de la
guerre d'Espagne, que j'avais conseille et dconseille, selon le
temps et les circonstances. Il y eut des explications d'une extrme
violence sur ces deux fautes:

Et vous avez prtendu, monsieur, s'cria Napolon en plein Conseil, 
son retour d'Espagne en 1809, que vous tes tranger  la mort du duc
d'Enghien? Je ne le connaissais pas, je ne savais pas o il tait;
c'est vous qui tes venu me le dnoncer, le charger. Mais
oubliez-vous donc que vous m'avez conseill sa mort par crit? Et vous
allez en gmir partout, comme si vous n'aviez t qu'un aveugle
instrument; cela vous va bien[5].

                   [Note 5: Le document qui a circul est de la
                   fabrique de Perrey, qui excellait  imiter et 
                   contrefaire l'criture de Talleyrand; mais malgr
                   le soin que celui-ci mettait toujours  faire
                   disparatre les papiers compromettants, _scripta
                   manent_. L'original du Rapport, crit en entier de
                   la main du ministre, a chapp  la destruction de
                   ces papiers et a t recueilli par le baron de
                   Mneval, qui relate le fait dans ses _Souvenirs
                   historiques_.]


Bien des annes coules, je croyais tre dlivr du poids de cette
faute de Bonaparte, dont j'avais t le conseiller secret et
l'instrument invisible; mais le vieux prince de Cond n'entendait pas
de cette oreille-l. Je voulus en avoir le coeur net, et un jour je
me fais annoncer: Monsieur de Talleyrand-Prigord.

Il se lve, me reoit, me reconnat, puis feignant de me prendre pour
mon oncle l'archevque de Reims, alors Grand-aumnier de la Maison du
Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec
effusion:

--Ah! monsieur l'archevque, que je suis aise de vous voir.

Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller  tout son train
contre la Rvolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.

--Je suis fch de le dire, mais de tous ces coquins, le plus
odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat
comme gentilhomme et comme prtre, et ministre excuteur de Bonaparte,
lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.

Je reus cette averse comme jadis celles de Napolon dans ses vilaines
lunes, et je me levai pour prendre cong de l'irascible prince.

--Adieu, monsieur l'archevque, me dit-il, venez me voir demain; mais
je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drle que vous avez le
malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paratre ici,
je me verrais oblig de le faire jeter par les fentres.

On ne dit pas ces choses-l, on les fait; mais si les yeux taient des
pistolets, j'tais un homme extermin.


Voil un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps
de l'_Affaire Maubreuil_.




NAPOLON

Le Mariage imprial.


_1804._--Bonaparte crut que plus il s'lverait, moins on pourrait
l'atteindre; en fondant une dynastie hrditaire, sa mort ne serait
plus le signal d'une rvolution rpublicaine ou monarchique, les
conspirateurs se dcourageraient et les ennemis de la France
accepteraient son nouveau souverain. Il n'y a que deux formes de
gouvernement, la Royaut et la Rpublique; tout le reste est btard.


Le Pape vint  Paris pour la crmonie du sacre. Tout tait prt, la
date fixe au 2 Dcembre, quand un aveu de Josphine rvla que
son union civile du 9 mars 1796 n'avait pas t suivie du mariage
religieux.

Dans une entrevue avec Napolon, Pie VII lui dclara que l'glise ne
recherchait pas l'tat de conscience des Empereurs pour les couronner
et qu'il tait dispos  le sacrer, mais qu'il lui tait impossible de
couronner Josphine sans la conscration divine de son alliance. Si
vivement contrari qu'il ft par l'obstacle et surtout par l'observation
du Pape, le briseur de sceptres dut s'incliner.

Le cardinal Fesch, son oncle, fut appel aux Tuileries, et donna, dans
la Chapelle, la bndiction nuptiale aux poux. Je fus, avec Berthier,
le tmoin de Napolon et de Josphine; mais madame Grand ne fut pas
invite. Le lendemain, par un froid rigoureux, je pus voir la _Petite
Crole_ couronne impratrice par les mains de ce petit Bonaparte que
son notaire l'avait engage  ne pas pouser, parce qu'il n'avait que
la cape et l'pe.

          Il faut, pour le sduire, tonner le vulgaire;
          Ce qui brille l'attire aux filets du pouvoir,
          Ainsi que l'alouette il se prend au miroir.

Quand je regarde la vaste toile de David, o il a reprsent cette
crmonie  Notre-Dame, je songe au mot de Shakespeare: L'avenir est
plein de choses absurdes.



L'pe et la Plume.

_1805._--Napolon est Empereur de France et Roi d'Italie. L'Aigle tient
l'Europe dans ses serres, et mon oeil le suit  vue comme la Paix
suit la Victoire.

La France est la seule puissance parfaite, parce que seule elle runit
les deux lments de grandeur ingalement rpartis entre les autres,
les richesses et les hommes. La Russie est une puissance factice,
cauteleuse, qui ne s'associera jamais  une gnreuse entreprise sans
y tre directement intresse. L'Autriche est un boulevard suffisant
contre le Nord, et il faut crer le Royaume de Pologne. L'Eau 
l'Angleterre, la Terre  la France: voil la solution du problme
europen.

 Austerlitz, je propose  Napolon un projet d'quilibre qui assure
la paix du monde pour un sicle:

     Il ne m'appartient pas, sire, de rechercher quel tait le
     meilleur systme de guerre; Votre Majest le rvle en ce moment
      l'Europe tonne. Mais voulant lui offrir un tribut de mon
     zle, j'ai mdit sur la paix future, objet qui, tant dans
     l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour
     moi, puisqu'il se lie plus troitement au bonheur de Votre
     Majest.


Il ne m'coute pas, et, quand il m'coute, c'est comme si je chantais.
Il connat pourtant la maxime orientale: _On veut et tu ne veux pas;
tu voudras et on ne voudra plus._ Ce dsaccord creuse plus large et
plus profond le foss qui nous spare et dans lequel il finira par
tomber. Les trves qu'il signe dans ses haltes ne marquent que les
tapes de sa marche, et il se condamne  toujours combattre ceux qu'il
ne pourra toujours soumettre. Une guerre engendra l'autre; il abat le
vaincu sans le dompter, sans le gagner et sans le dtruire; il sme la
haine sur ses pas et la coalition se referme derrire lui. Il
n'aspirera jamais  descendre, il sera prcipit.


Au commencement, nous avions bien cord ensemble: lui, l'action,
l'oeil  la victoire; moi, le conseil et l'oeil au danger. Il
tait inventif, imptueux, hardi et mfiant; j'tais avis, lent,
prudent et frondeur; mon esprit servait de moule  ses ides, il a
fini par le briser.

Je savais lui faire perdre du temps quand il voulait tout brusquer;
mais ce n'tait pas toujours facile; son impatience drangeait
mes calculs quand sa volont ne les annulait pas, et il a souvent
compromis les affaires en faisant une heure plus tt ce que je
conseillais de faire une heure plus tard. Son cheval caracolait sur
l'chiquier europen comme dans une boutique de porcelaine, et ce
joueur irascible, aprs avoir renvers les pices, le cassait sur la
tte de son adversaire, ou sur la mienne. Il tordait des hommes de fer
et brisait des hommes d'acier; mais j'tais d'une autre trempe et d'un
autre mtal.  l'entendre, j'tais un hypocrite et un tratre,
ourdissant des perfidies politiques, mme contre lui, et jetant du
ridicule sur ceux que je n'osais pas attaquer.  cela je rpondais que
je n'avais pas  ma disposition l'_ultima ratio regum_, le canon, ni
le privilge d'insulter gratuitement tout le monde sans que personne
ait le droit de me rpondre. Les crises passes, nous revenions l'un 
l'autre aprs les brouilles et les ruptures, parce que nous nous
compltions.


Si le nez de Cloptre et t plus court, la face du monde aurait
chang, dit Pascal.  quoi tient le sort de l'Europe?  la vie,  la
sant,  l'humeur d'un homme. Qu'une journe de soleil soit remplace
par un jour de pluie, tous les vnements prennent un autre cours et
la marche de l'univers en est modifie. Mais SI est Sa Majest
l'Hypothse, et il est inutile de raisonner dans le vide sur des
choses qui n'existent pas. Si j'avais eu les jambes droites, je
commanderais une arme.


J'tais une des rares personnes de la nouvelle cour ayant les
traditions de l'ancienne aristocratie, l'oreille des ambassadeurs et
la clef des chancelleries. Je savais me faire une arme de cette
politesse qui est l'insolence bien manie, et mon empire sur moi-mme
ne m'abandonnait jamais, ni dans les grandes circonstances, ni dans
les actes les moins importants de la vie.

Mon impassibilit et mon mutisme, qui exaspraient d'abord Napolon,
finissaient par le calmer, comme un cheval indompt qu'on ne cherche
plus  contenir et  diriger; mais on ne savait jamais o s'arrterait
ce Corse sauvage, qui faisait arrter un pape et fusiller un prince du
sang.

J'tais souvent, comme disent les Orientaux, _ cheval sur le dos du
tigre_ et harponn par la griffe impriale. Il y eut des scnes
effroyables de violence, des orages et des temptes, des grondements
et des clats de tonnerre, des fureurs et des colres blanches, des
dbordements d'injures, des salves d'avanies, des bordes d'insultes
et d'invectives.


J'avais fini par m'y habituer, et tant que cela se passait en
conversations, j'attendais la fin de l'averse, qui glissait sur moi
comme la pluie sur le dos d'un canard. J'tais cuirass  fond,
rien n'avait aucune prise et ne mordait; je dvorais les affronts et
je mchais le mpris, gardant le silence absolu et une implacable
srnit. De temps en temps, je laissais percer un de ces sourires qui
valent une rplique, et quand il faisait mine de vouloir me manger, il
y avait des artes.

--Les rois, vos rois, qu'est-ce qu'un roi?

--Sire, c'est un des mots de mon dictionnaire, que j'ai trouv dans
Corneille:

          Pour tre plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.

--Corneille?  la place de Louis XIV, j'en aurais fait un prince, au
lieu de nommer ministre un professeur de billard. Ce monarque est
l'imbcile le plus solennel de toute l'histoire, avec sa perruque et
sa grandeur qui l'attachaient au rivage, et ce n'est pas comme cela
qu'on passe le Rubicon.

--La Politesse est votre ennemie personnelle; si vous pouviez vous en
dfaire  coups de canon, il y a beau temps qu'elle n'existerait plus.

Tout cela s'entendait et, en traversant les galeries, au milieu des
officiers et des courtisans tonns, curieux et malveillants, je me
donnai le plaisir de leur dire: _Vous avez l, messieurs, un grand
homme bien mal lev._

--C'est sope  la cour, dit une voix.

--Le parallle est flatteur; sope faisait parler les btes.

C'tait vraiment une mnagerie, o on mettait en action la fable
des _Animaux malades de la peste_.

Je n'en finirais pas avec ces litanies du _Comediante-Tragediante_;
mais si la plume a plus de fil que l'pe, la langue a plus de fil que
la plume. Un taureau peut fouler un ptre dsarm, il cume en vain
contre les banderilles, et celles que j'ai plantes sont restes dans
la blessure.


Pendant que je prparais le Trait de Presbourg, la Part du Lion, et
que je remaniais la carte d'Europe, aprs Austerlitz, tous les
roitelets de l'Almanach de Gotha cherchaient  passer  travers les
mailles du filet et allaient se plaindre de moi  Napolon, qui
rpondait: _Combien Talleyrand vous a-t-il cot?_

Dans ces oprations, qui se font toujours de la main  la main, il y
avait des gens qui tenaient  s'assurer que l'argent ne s'garait pas
en chemin et arrivait bien  son adresse. Je convenais alors d'une
phrase insignifiante et,  la premire rencontre, je disais 
l'intress: _Comment va Madame?_ ou: _Avez-vous des nouvelles de
M. X...?_ C'tait le reu.


L'empereur me renvoya  Paris, malgr le besoin qu'il avait encore de
moi.

--Sire, lui dis-je en prenant cong, vous me sacrifiez  l'intrt de
vos gnraux; vous vous rabaissez en parlant leur langage, quand
vous pourriez tre, comme Csar, un grand capitaine et un grand
politique.

--Que voulez-vous dire? L'or est votre chancre, et je ne vous
permettrai pas de trafiquer des dpouilles opimes.

--Vous voil bien, Sire. Vous vous tes adjug la France et une partie
des autres nations, vous distribuez les trnes comme des bureaux de
tabac, et vous trouvez mauvais que moi, votre ministre, qui fais toute
cette cuisine et qu'on appelle le _Bourreau de l'Europe_, je m'attribue
une misre, un rien, quelques millions. Vous ne me laissez pas mme
les miettes du festin, vous me dfendez de glaner aprs la moisson de
lauriers.

--Oui, quand l'aigle a quitt le champ de bataille, il y a assez de
corbeaux sans vous.


Un jour qu'il tait de bonne humeur, chose aussi rare que le soleil 
Londres, il me posa cette question:

--Voyons, _Talran_, la main sur la conscience, combien avez-vous gagn
avec moi?

--Le chiffre que vous demandez est comme celui de l'ge d'une femme,
qui n'avoue que l'ge des autres.

--Il y en a qui ne peuvent pas le cacher, ce sont les reines; mais une
femme n'aurait-elle pas intrt  dire la vrit? En la dissimulant,
elle s'expose  tre vieillie, comme vous  tre charg par la
_Cavalerie de Saint-George_ de l'Angleterre.

On sait que les guines portent l'effigie de Saint-George  cheval.

--Eh bien, Sire, en bloc, soixante millions.

--Ce ne serait pas trop cher, si le chiffre tait vrai.


_1806._--Je reois en don le fief imprial de la
Principaut de Bnvent, dtache des tats-pontificaux.


Napolon fait la Campagne d'Allemagne et me met tout sur les bras.

Voici un colosse qui m'assomme de l'importance du roi son matre, des
troupes, des finances du roi son matre. Quel gant dans une
antichambre! Ce qu'on veut lui prendre, c'est la ville natale, le
berceau du roi son matre.

--Eh bien? quand l'enfant a grandi, on jette le berceau.


Un autre est dans son lit, et il n'y a de constitutionnel dans le
royaume que la maladie du prince.


Enfin un ministre vient d'chapper  un attentat. Tirer sur le
ministre, c'est manquer de politesse envers le roi.


_1807._--_Varsovie._--En partant pour Posen, il m'arrive un accident de
voiture verse, dont je retrouve le souvenir dans ce billet  une
amie:

     Je vous rponds du milieu des boues de Pologne; peut-tre l'anne
     prochaine vous crirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je
     me recommande  vos prires.

C'est en Pologne que je fis connaissance avec la princesse de
Tieskiewitz, soeur du prince Poniatowski, qui vint se fixer  Paris.
Elle avait quarante-cinq ans, sans parler d'un oeil de verre, et se
montrait, comme madame de Senfit, une belle me, fort jalouse de mes
prfrences, ce qui fit dire  madame de Rmusat que c'tait une
infirmit d'avoir de l'amour pour Monsieur de Talleyrand. Merci.


L'Empereur finira par me faire prendre en grippe les formes rondes,
pour lesquelles j'ai toujours eu une grande prdilection,  cause de
l'abus qu'il fait des boulets de canon, et nous finirons par ne plus
nous entendre.

Je suis condamn  la politique de Pnlope, et aprs le Trait de
Tilsitt, l'Aigle est perdu dans les nuages.



Sparation.

La place n'est plus tenable et nous ne nous entendons plus. Je
demande  changer mon fauteuil de ministre contre le sige de
Vice-Grand-lecteur.

Napolon s'en tonne.

--Je ne comprends pas, me dit-il, votre impatience  quitter, pour un
titre de vanit, un poste o vous avez acquis de l'importance et o je
n'ignore pas que vous avez recueilli de grands avantages. Vous devez
savoir que ces deux charges sont incompatibles, et que je ne veux pas
qu'on soit  la fois grand dignitaire et ministre.

J'insiste, je suis fatigu, j'ai besoin de repos, et cette fois, il
cde. Je conserve mon titre de Grand Chambellan, et j'obtiens celui de
Vice-Grand-lecteur,--un vice de plus,--avec le traitement de 500,000
francs.

Nous sommes spars, mais nous ne sommes pas brouills, et il me
consulte toujours familirement sur les questions graves et les
affaires pineuses.


En remettant le Portefeuille des Affaires trangres  mon successeur,
M. de Champagny, je lui prsentai le personnel de mes bureaux.

--Monsieur, lui dis-je, voici bien des gens recommandables et dont
vous serez content; ils sont fidles, exacts; mais, grce  mes soins,
nullement zls.

Comme il tmoignait quelque surprise de ce singulier loge,
j'expliquai ma pense:

--Oui, monsieur; hors quelques petits expditionnaires qui font, je
pense, leurs enveloppes avec un peu de prcipitation, tous ici
travaillent avec le plus grand calme et se sont dshabitus de
l'empressement dans l'tude et l'examen des questions importantes.
Quand vous aurez eu  traiter un peu de temps des intrts de l'Europe
avec l'Empereur, vous verrez combien il est ncessaire de ne point se
hter de sceller et d'expdier trop vite ses volonts.

J'amusai beaucoup Napolon de ce rcit et de l'air bahi de mon
successeur, qui ne sera pas assis sur des roses.


C'tait un de mes principes appliqu  mes commis: Messieurs, je vous
dfends deux choses, le zle et le dvouement trop absolus, parce
que cela compromet les personnes et les affaires.

Narbonne en est un des exemples. Il avait plus d'esprit que moi, cent
fois plus; mais il s'attachait et se passionnait, il avait trop de
zle, il se dvouait sans mesure dans un temps qu'on est trop port 
le faire et  en abuser. Cela ne vaut rien. Il faut, en politique
comme ailleurs, ne pas engager tout son coeur, ne pas trop aimer;
cela embrouille, cela obscurcit la clart des vues et n'est pas
toujours compt  bien. Cette excessive proccupation d'autrui, ce
dvouement qui s'oublie trop lui-mme, nuit souvent  l'objet aim et
toujours  l'objet aimant, qu'il rend moins mesur, moins adroit et
moins persuasif.

Lord Chesterfield disait  son fils: _Doucement, doucement._

Il y a encore le vers de Gresset:

          Le zle n'est pas tout, il faut de la prudence.

Trois mots: _Pas de zle_.


Aprs ma sortie du Ministre, j'tais all habiter ma maison de la rue
d'Anjou-Saint-Honor. J'y recevais mes amis et mes amies, la princesse
de Vaudemont, la duchesse de Luynes, la duchesse de Fleury, mesdames
de Bellegarde, de K..., de Brignole, Gnoise, de Souza, qui avait t
madame de Flahaut, auteur de jolis romans. Il y avait des soires,
des bals d'enfants, des ftes, avec madame Grassini et Crescentini,
Talma et madame Talma, Saint-Prix, Lafon, etc.


La maison tait trop petite pour les rceptions, et j'achetai l'Htel
Monaco, rue de Varennes, o je menai plus grand train. Ma socit
devint assez clectique, compose de grands seigneurs de l'ancien
rgime et du nouveau, assez tonns de se rencontrer, d'trangers de
marque, d'hommes clbres dont la rputation, chez quelques-uns, tait
infrieure au talent, et de femmes qui, si elles n'taient pas toutes
des anges, mritaient bien le titre d'amies. Il y avait mme, dans le
nombre, certains familiers qui n'taient pas en odeur de vertu, et qui
firent comparer mon salon  une caverne o j'levais des reptiles.


En 1812, la banqueroute d'un gros financier embarrassa mes affaires.
Napolon me racheta l'htel 1,280,000 francs, pour remettre ma barque
 flot, dont quittance, et j'achetai l'Htel de l'Infantado, rue
Saint-Florentin, qu'on appelait aussi la _Petite rue des Tuileries_.



Comoedia.

Depuis que l'Aigle ne m'emporte plus sur les hauteurs, je vgte dans
une vie de loisir et de jeu, menant de front les affaires et les
plaisirs, et je regarde la comdie en attendant la tragdie. J'ai vu
de prs le bonheur des rois et des grands; quelle misre!


Napolon a fait 9 princes, 32 ducs, 388 comtes, 1,090 barons.

La Restauration a fait 17 ducs, 70 marquis, 83 comtes, 62 vicomtes,
215 barons, et a accord 785 Lettres de noblesse.

Madame de X..., nomme  une charge de la cour, fait ses visites
officielles en toilette plus convenable pour une soire que pour une
audience. Un homme se demande: _Que dirai-je?_ Une femme songe:
_Que mettrai-je?_ C'est gal, voil une jupe bien courte pour
un serment de fidlit.


Le Chambellan d'une princesse, ancien duc et pair, a t fait comte et
je l'en ai flicit, car il faut esprer qu' la prochaine fourne il
sera cr baron.


Voici le bouquet. Il y a Maret qui vient d'tre bombard duc de
Bassano. Je ne connais pas de plus grande bte que Maret, si ce n'est
le duc de Bassano.


Bonaparte prenait des leons de Talma. Plus tard, il lui dit aprs une
reprsentation de _La Mort de Pompe_:

Tu entres en scne au milieu des licteurs et l'arrive de Csar ne
produit aucun effet; viens demain matin aux Tuileries.

Talma s'y rend et se mle aux courtisans, rangs sur deux haies,
comparses de la figuration impriale. Les portes s'ouvrent et les
chambellans dfilent  pas compts, prcdant les princes, les
marchaux, les ministres, les dignitaires. Une voix sonore de hraut
annonce: _L'Empereur_. Il apparat seul, d'un pas rapide, et jette au
passage un coup d'oeil de triomphe  Talma.

Je pense au mot du Pape: _Comediante, Tragediante_.


Il y a de singuliers chantillons du sexe faible dans les rceptions
officielles. On me fait admirer une belle femme athltique; mais nous
avons mieux dans les grenadiers de la garde.


La noblesse impriale donna lieu  bien des scnes, qui me rappelaient
la petite phrase ironique de Napolon: _Qu'en dira le Faubourg
Saint-Germain?_


En voici une de la collection:

Un soir qu'il y avait cercle, la marchale Lefebvre arriva en grande
toilette de gala, couverte de diamants, de perles, de plumes, de
fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait avoir _de tout sur
elle_.

M. de Beaumont, chambellan de service, annona: Madame la marchale
Lefebvre.

L'Empereur alla au-devant d'elle et lui dit: Bonjour, madame la
marchale, duchesse de Dantzick, titre que M. de Beaumont avait
oubli.

Elle se retourna prcipitamment du ct de ce dernier, en riant, et
lui cria  tue-tte: _Ah! a te la coupe, cadet!_

Une autre fois,  dner chez moi, elle me fit ce compliment dnu
d'artifice:

--Bon Dieu, vous nous avez donn un fier fricot; cela a d vous coter
gros.

Je ne voulus pas tre en reste:

--Ah! madame, vous tre _ben_ honnte, ce n'est pas le Prou.


Ce jour-l, le gnral M... arriva en retard. Attendre empche de
dner, mais dner n'empche pas d'attendre.

--Eh bien, eh bien, vous, venir le dernier; on voit bien, mon cher
Bayard, qu'un dner n'est pas pour vous un champ de bataille.


L'Empereur considre les femmes comme des joujoux, et il les casse. Il
rgle toutes les ftes, veut qu'on s'amuse  la cour et s'tonne de
voir des visages allongs; mais le plaisir ne se mne pas au tambour
et les dames comme des grenadiers. Je plains les chambellans, qui
s'vertuent  amuser l'inamusable: Mesdames, l'Empereur ne badine
pas; il veut qu'on s'amuse: En avant, marche!


Dans ses moments familiers d'abandon, Napolon aimait encore 
tourmenter tout le monde par des questions:

--Si je venais  mourir, que dirait l'Europe?

Et quand on s'est bien ingni  montrer quel vide il laisserait dans
l'univers, il ajoute tranquillement:

--L'Europe dirait: _Ouf!_


_1808._--Je remplis les fonctions de Vice-Chancelier d'tat, dont le
titulaire en nom est le Prince Eugne, Vice-roi d'Italie, et c'est M.
de Champagny, mon successeur, qui me remplace aux Confrences de
Bayonne.


Napolon, qui ne perd jamais une occasion de me taquiner, m'a envoy 
Valenay les enfants du roi d'Espagne, pour leur faire passer le temps
agrablement. Je les ai reus princirement et leur conduite a t
royale: ils ont mis  sac le chteau. Il y avait des foires dans le
voisinage o ils achetaient des jouets  toutes les boutiques, et
quand un pauvre leur demandait l'aumne, ils lui donnaient
gnreusement un pantin.


_Entrevue d'Erfurth._--Napolon et Alexandre, les deux arbitres du
monde, se sont entendus. J'ai fait les honneurs aux rois et aux
princes souverains, qui gravitaient comme des satellites autour de ces
astres de premire grandeur.

Au moment de monter chacun dans son carrosse, j'ai dit  l'Empereur de
Russie: Si vous pouviez vous tromper de voiture.


Napolon a apprci les conseils que je lui ai donns, et en me
remerciant, il a ajout: Talleyrand, nous n'aurions pas d nous
quitter.

C'tait une claircie dans le ciel sombre o je voyais courir les
nuages amoncels, signes avant-coureurs de l'orage europen.


Deux coups de folie: la Guerre d'Espagne, que j'ai conseille et
dconseille selon l'orientation de la girouette, comme je l'ai dit;
mais je n'ai certes pas indiqu ni approuv les moyens qu'on a
employs pour dpossder les princes de la Maison de Bourbon. Quant 
l'Enlvement de Pie VII, le Corse est superstitieux, et il ne peut
ignorer que celui qui mange du pape en crve. _Amen._



Tragoedia

_1809._--Un mot suffit pour sparer les destines comme le tranchant
du glaive, une goutte d'eau pour faire dborder la coupe. Un mot m'a
cot mon titre de Grand Chambellan; Napolon m'loigne de sa
personne, la sparation est complte aprs quatorze annes. Comme dans
ses campagnes et ses traits, ses guerres et sa politique, il m'a
maltrait sans me frapper, il m'a bless sans me tuer, il a fait un
mcontent de plus sans le rendre impuissant, un ennemi sans l'avoir
ananti. Il me dteste et me mprise en face; je le hais dans l'me.
La vengeance est un art peu connu, et peut-tre inutile. Le Temps s'en
charge; c'est un vieux juge qui appelle tout le monde  son tribunal.

Ma montre est rgle sur son horloge. L'heure est lente, mais elle
sonne; la vengeance est boiteuse, mais elle vient; la ville est loin,
mais la nouvelle arrive.

Mes batteries sont masques et, comme disent les Anglais, _je
travaille sous l'eau_. Je vois venir, je laisse faire et j'attends
l'heure du berger, piant Napolon en observateur hostile, mais
circonspect, sourdement aux aguets, marquant les fautes et prvoyant
les checs. L'ambition, l'intrt, la haine m'excitent contre lui.

Il pouvait tout dans la victoire, je pourrais beaucoup dans les
revers. Ma retraite n'est pas seulement une perte pour Napolon, c'est
sa perte, et il y court en aveugle insens.


Il y eut des paroles terrifiantes, car chez lui l'excution suivait la
volont ou le caprice comme le boulet suit la lumire du canon, et
deux fois, j'ai lu mon arrt de mort sur le visage de Csar.

Au retour d'Espagne,  son lever, il me retint seul, et le nuage creva
sur ma tte, brusquement:

--Que venez vous faire ici? Montrer votre ingratitude? Vous jouez le
double jeu de l'opposition. Vous espriez sans doute que je ne
reviendrais pas, que je tomberais sous une balle de gurilla ou le
poignard d'un moine, et vous croyez peut-tre que si je venais 
manquer, vous seriez le chef du Conseil de Rgence. C'est une illusion
que vous allez perdre  l'instant. Si j'tais malade, entendez-vous,
vous seriez mort avant moi.

Je m'inclinai crmonieusement:

--Sire, je n'avais pas besoin d'un pareil avertissement pour adresser
au ciel des voeux ardents en faveur de la conservation de Votre
Majest.

C'est gal, je sais un gr infini  Napolon de s'tre bien port
jusqu'en 1814.


La cinquime Coalition, organise par l'Autriche, est suivie du Trait
de Vienne.


_1810._--Napolon a divorc avec Josphine. Au Comit des Tuileries,
o j'ai toujours mon sige, je me dclare pour l'alliance autrichienne
de Marie-Louise et mon avis est approuv.


_1812._--_Campagne de Russie._--L'Impratrice me fait mander au
Chteau. On n'a encore aucun dtail, mais un fait unique: L'arme est
perdue, hommes, chevaux, canons, armes et bagages. Mais voyez comme on
exagre, Maret revient, et son nom ne diffre que d'une lettre avec
celui de Malet, qui disparat. Si les absents ont tort, les revenants
n'ont pas toujours raison.


Au retour de la Campagne de Russie, ce fut bien une autre fte. Cette
fois, ce n'taient plus les ternelles rcriminations sur le duc
d'Enghien, la guerre d'Espagne, les cadeaux, l'agiotage, la pche en
eau trouble, et je puis dire que je vis briller l'clair.

--Comment osez-vous paratre devant moi? Vous tes un misrable qui
avez trahi tous les gouvernements, qui trahirez ceux auxquels vous
paraissez attach aujourd'hui. Je ne vous en laisserai pas le temps,
je vous ferai punir comme vous le mritez.

Je sais jouer ma tte, et tant qu'elle sera sur mes paules, elle ne
sourcillera pas.

--Je n'ai jamais trahi personne, sire, et je vous suis dvou. Qui
m'accuse? De quoi s'agit-il? O? Mes complices? Pourquoi? Comment?
Quand?

--Tenez, vous n'tes que de la _boue_ dans un bas de soie[6].

                   [Note 6: Ce mot  la Cambronne n'tait pas
                   mch. Il est attribu  Napolon par Bertrand et 
                   lord Grenville par Chteaubriand, sous sa forme
                   moins militaire. Il peut avoir t dit par Murat,
                   Launes ou Lasalle, qui caractrisaient ainsi
                   l'impassibilit proverbiale de Talleyrand: _Son
                   derrire recevrait un coup de pied que sa figure
                   n'en dirait rien._]

Dans l'antichambre, o des aides-de-camp, des gnraux, des marchaux,
des courtisans, qui avaient entendu, me suivaient des yeux, je sentis
comme un vent de sabre passer sur mes cheveux, et frappant le parquet
de ma canne, je leur dis au passage: _Messieurs, l'Empereur est
charmant ce matin._

_La boue dans un bas de soie_ n'tait pas une nouveaut; Mirabeau
avait trouv cette mtaphore avant lui:

     C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut; pour de l'argent
     il a vendu son honneur, il vendrait son me et il ferait un bon
     march, car il troquerait du fumier contre de l'or.

Je racontai le trait  Montrond, tout chaud tout bouillant, et il
s'cria: _Et lui? c'est du crottin de cheval dans des bottes
fortes!_


Fouch et Cambacrs m'ont sauv; il tait temps.

Fouch s'tait trouv dans la mme passe en 1810, et j'avais eu le
plaisir de l'en tirer.

Napolon, au cours de son voyage en Hollande avec Marie-Louise, avait
acquis les preuves de ses intrigues dans les Pays-Bas et en
Angleterre. Il runit le Conseil o Fouch, qui avait la puce 
l'oreille, brilla par son absence.

L'empereur posa, sans prambule, la question de vie ou de mort:

--Que pensez-vous, messieurs, d'un ministre qui, abusant de sa
position, aurait,  l'insu du souverain, ouvert des communications
occultes avec l'tranger sur des bases imaginaires et compromis la
politique de l'tat? Quel chtiment doit-on lui infliger?

Je savais affronter la colre du Corse et lui tenir tte, par
le silence ou la contradiction. J'avais moi-mme le doigt pris dans
l'engrenage, et je rompis le morne silence:

--Monsieur Fouch a commis une grande faute, une trs grande faute; je
lui donnerais un remplaant, mais un seul, Monsieur Fouch lui-mme.

Napolon haussa lgrement les paules, congdia les ministres, et il
n'en fut plus question.


Fouch, disait-il, est le Talleyrand des clubs, et Talleyrand le
Fouch des salons.

Je m'empressai de porter la bonne nouvelle  mon compre, qui en prit
thme pour me raconter une discussion qu'il avait eue dans un cas
semblable avec Robespierre au Comit de Salut public, et dans le feu
du rcit, il laissa chapper cet anachronisme rvolutionnaire:

--Robespierre me dit: Permettez, monsieur le duc d'Otrante...

--Ah! ah! mon cher Fouch, duc... Dj?

Mme dans les circonstances les plus graves, on ne peut pas tre
toujours srieux.



L'Invasion.

_1813._--Aprs Leipzig, l'Aigle a du plomb dans l'aile. On peut
s'arrter quand on monte, jamais quand on descend. Napolon dcline.
Il me rappelle et m'offre le Portefeuille des Affaires trangres;
mais il me faudrait renoncer  mon titre de Vice-Grand-lecteur. Il
est trop tard pour se concerter et agir. L'Empire s'croule; Samson
tait aveugle quand il s'est enseveli sous les ruines du Temple. C'est
le comble de la niaiserie de se faire le courtisan du malheur, et les
hommes, comme les chiens, sont souvent punis de leur fidlit.


L'Europe coalise et victorieuse propose  Napolon, isol et vaincu,
mais encore redoutable, les limites de la France de 1789. C'est la
paix et l'quilibre de l'Europe. Il refuse et rpond  l'ultimatum
des puissances:

     Je suis si mu de cette infme proposition que je me crois
     dshonor rien que de m'tre mis dans le cas qu'on me l'ait
     faite. Je crois que j'aurais mieux aim perdre Paris que de voir
     faire de telles propositions au peuple franais, et je
     prfrerais voir les Bourbons en France avec des conditions
     raisonnables. J'ai trois partis  prendre: Combattre et vaincre,
     combattre et mourir glorieusement, et si la nation ne me soutient
     pas, abdiquer.

C'est bien ce qu'il a dit  La Besnardire:

     Je ne puis faire la paix sur la base des anciennes limites, en
     perdant les Alpes et le Rhin, avec une frontire ouverte de cent
     cinquante lieues. J'abdiquerai plutt, je rentrerai dans la vie
     prive, et je vivrai tranquille avec vingt-cinq francs par jour.
     Je voulais faire de la France la reine de l'univers. Si personne
     ne veut se battre, je ne puis faire la guerre tout seul. Si la
     nation veut la paix, je lui dirai: Cherchez qui vous gouverne,
     je suis trop grand pour vous.

L'invasion commence.

Au Conseil, la question du dpart de Marie-Louise et du roi de Rome
fut mise sur le tapis au dernier moment. Comme je savais qu'on ferait
juste le contraire de ce que je conseillerais, je m'y montrai
formellement oppos.

--Sa Majest ne saurait courir le moindre danger. Il est
impossible qu'elle n'obtienne pas de l'Empereur d'Autriche, son pre,
et des souverains allis, de meilleures conditions que si elle tait 
cinquante lieues de Paris.

Marie-Louise voulait une dcision crite, mais je me gardai bien de la
donner. Pour couper court  la discussion, Joseph donna lecture d'une
Lettre de Napolon qui tait un ordre: _Si les Allis approchent de
Paris, l'Impratrice se retirera sur la Loire._

L'Empereur avait parl, la cause tait entendue et le dpart fut
rsolu.


En sortant de la sance, clopin-clopant, je dis  Rovigo:

--Si j'tais ministre de la police, Paris serait insurg avant
vingt-quatre heures et l'Impratrice ne partirait pas.

--Il dpendait du Conseil de l'empcher.

--Eh bien, voil donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre
opinion? Ma foi, c'est perdre une partie  beau jeu. Voyez un peu o
mne la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persvrance
une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien  plaindre,
et on ne le plaindra pas, parce que son obstination  garder son
entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse
qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,
quelle chute dans l'histoire: donner son nom  des aventures au lieu
de le donner  son sicle. Quand je pense  cela, je ne puis
m'empcher d'en gmir. Maintenant, quel parti prendre? Il ne convient
pas  tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet
difice. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait
de juger ceux qui lui inspiraient des prventions; il aurait vu que
des amis comme ceux-l sont plus  craindre que des ennemis. Que
dirait-il d'un autre, s'il s'tait laiss mettre dans cet tat?


La conclusion de tout ceci est claire comme de l'eau de roche. Si je
vais, qui reste; si je reste, qui va? Il n'y a pas  hsiter. J'ai
fait le simulacre de sortir de Paris comme si je voulais suivre
Marie-Louise  Blois, en m'arrangeant pour faire arrter ma voiture 
la Barrire du Maine par un poste de gardes-nationaux choisis,
programme qui s'excuta  la lettre et  l'heure convenue.


Une combinaison de Rgence n'tait pas impossible; je n'aurais pas t
fch d'avoir deux cordes  mon arc et cette carte dans la main pour
jouer la partie avec Louis XVIII; mais il fallait opter  rouge ou 
noir. Aprs le dpart de l'Impratrice, mon titre de Vice-Grand-lecteur,
qui me donnait un sige au _Conseil de Rgence_, me faisait presque
roi  l'entre dans Paris des Allis victorieux.

Je les attends. Les meilleurs gouvernements tombent, mais les
pires aussi. Le rle de Napolon est fini; il est vieilli, fatigu,
abandonn; la mort mme ne veut pas de lui.


Un roi malheureux est toujours de la vieille famille; son autorit
reste intacte, elle est de droit divin et non du droit du plus fort;
il trouve du crdit dans son royaume et obtient des concessions de ses
cousins,  charge de revanche.

Napolon n'a rien  attendre d'eux. Sa lgitimit, c'tait la
victoire; le Capitaine vaincu n'est plus un Empereur: on ne remonte
pas sur un trne en descendant de cheval.




LA RESTAURATION


_1814._--Aprs l'abdication de Napolon  Fontainebleau et son dpart
pour l'le d'Elbe, j'aurais volontiers dit comme le chat assis sur un
jambon: Maintenant nous sommes bien.

J'avais t prvenu que l'empereur de Russie allait descendre chez moi
et, une heure aprs, il tait install avec sa maison.

--Monsieur de Talleyrand, me dit Alexandre au dbott, vous avez ma
confiance et celle de mes allis, vous connaissez la France; dites ce
qu'il faut faire et nous le ferons. Je n'ai aucun plan, je m'en
rapporte  vous; vous avez dans une main la famille de Napolon, dans
l'autre, celle des Bourbons; je prendrai celle que vous me
prsenterez.

J'avais mon plan: Dieu, Table ou Cuvette, prt  la manoeuvre selon
le vent.

_La Rpublique?_ Impossibilit.--_Bernadotte?_ Une intrigue.--_La
Rgence_ et _Napolon II?_ Guerre civile.--_Les Bourbons?_ Un
principe, la _Lgitimit_.

C'est dit et c'est fait.

Il faut maintenant trois choses: Un Gouvernement, une Constitution et
un Trait. Je m'en charge.

La France obtiendra une paix honorable et relativement avantageuse.
C'est l'quilibre europen, le trne aux Bourbons, la conciliation
future avec les Napoloniens et les Rpublicains. Cependant, rflexion
faite, j'ai peut-tre abandonn avec trop de dsinvolture plusieurs
places fortes et du matriel de guerre; mais tout le monde tait
press d'en finir, et voil la petite politique de mon quartier.


Ce fut par une dlicieuse matine d'avril que j'allai au-devant du
Comte d'Artois, au vieux refrain du bon Henri qui marquait la marche
en dsordre, tirant la jambe, mais enchant. Je m'appuyai sur le
cheval du prince et je lui dbitai un compliment trs court avec une
conviction bien joue. Il tait si mu qu'il touffait: Monsieur,
Messieurs, je vous remercie, je suis trop heureux; marchons, marchons,
je suis trop heureux. De la Barrire de Bondy  Notre-Dame, ce fut
une ivresse gnrale, et comme on cherchait  lui frayer un chemin:
Laissez, laissez, j'arriverai toujours trop tt. De Notre-Dame aux
Tuileries, mme ovation.

 onze heures du soir, j'tais avec Beugnot et Pasquier, qui
finirent par accoucher d'un _Mot historique_ que j'envoyai au
_Moniteur_, en annonant la rentre du Comte d'Artois: _Rien n'est
chang en France, il n'y a qu'un Franais de plus._

 Paris, un mot a plus de force qu'un jugement, et celui-l durera
aussi longtemps qu'un prjug.

Le joli de l'histoire, c'est qu' force de l'entendre rpter et
admirer, le Comte d'Artois finit par tre sincrement persuad qu'il
l'avait dit.


Pas de zle. Il tait inutile d'aller jusqu' Calais; je rejoins Louis
XVIII  Compigne, et il m'accueille avec une de ses phrases:
_L'exactitude est la politesse des rois._ Rponse du berger  la
bergre, et l'entrevue prend une tournure o le _Roi des Niches_
montre le bout de l'oreille:

--Monsieur le prince de Bnvent, je suis charm de vous voir; il
s'est pass bien des choses depuis que nous nous sommes quitts; mais
j'espre que nous nous entendrons.

--Sire, je ne demande rien pour moi, je me crois seulement ncessaire
aux Relations extrieures. Si j'ai mrit quelque chose, je sollicite
pour ma nice le titre de Dame du palais.

--Accord. Je vous reconnatrai celui de prince de Bnvent, et vous
aurez  la cour le rang des princes trangers.

--J'ai l'honneur d'tre Franais, sire, et je ne renonce  ce titre
pour aucun autre.

--Soit; je vous rserve un sige  la Chambre des Pairs. Si les
vnements vous avaient donn raison, vous me diriez: _Asseyons-nous
et causons._ Vous le voyez, j'ai t le plus habile et je vous dis:
_Asseyez-vous et causons._

Louis XVIII avait dclar  Londres que la Providence et l'Angleterre
avaient fuit la Restauration, comme si la France, le Gouvernement
provisoire et le Snat n'y taient pour rien;  Compigne, c'tait
lui, lui seul, et c'tait assez. La situation ainsi pose, il aborda
de front le sujet dlicat de l'entrevue.

--Vous voulez une Constitution?

--On demande moins  Votre Majest qu' Henri IV, et il avait conquis
son royaume.

--Si je la jurais, vous seriez assis et moi debout. Nous verrons... Je
voudrais aussi que les fonctions de dput fussent gratuites.

--Gratuites, sire, ce serait trop cher; je ne connais rien de ruineux
comme ce qui est gratuit.


C'est pourtant dans ce petit Salon bleu que s'est faite la
Restauration. Au coin de cette table tait l'empereur Alexandre; ici,
le roi de Prusse; l, le grand-duc Constantin; plus loin se tenaient
MM. Metternich, Nesselrode et Hardenberg. On n'avait pas le temps
d'crire; le sort du monde se dcidait au coin du feu, dans des
conversations ou des tte--tte avec les souverains.

L'Htel de l'Infantado, rue Saint-Florentin, tait bien le cadre
le plus bizarre qu'on pouvait choisir pour y renfermer les destines
du monde. Le premier tage tait occup par l'empereur de Russie et
ses aides-de-camp; le comte de Nesselrode, son ministre des Affaires
trangres, s'tait install au deuxime avec ses secrtaires. Les
gardes impriales russes garnissaient les escaliers, les Cosaques
campaient dans la cour et la rue; on ne distinguait gure le jour de
la nuit dans le mouvement de ce coin de Paris, ordinairement solitaire
et silencieux, anim et bourdonnant comme une ruche d'abeilles en
activit.

Je m'tais rserv l'entresol, o je logeais avec le Gouvernement
provisoire, compos de Dalberg, Beurnonville, Jaucourt, l'abb de
Montesquiou, avec Dupont de Nemours comme secrtaire, et Beugnot,
commissaire  l'Intrieur, o il se noyait dans la paperasserie. On
devrait crer pour lui le _Ministre du Sentiment_, o il pourrait
dployer son plus beau talent, et lui adjoindre comme secrtaire
d'tat l'imprimeur Michaud, qui apporte le _Manifeste_ d'Alexandre aux
Franais, d'une main, et de l'autre, le pome de _La Piti_, de
Delille, o l'_Abb Virgile_ avait adress des vers prophtiques 
l'empereur de Russie.

L'entresol comprenait six pices: trois sur la cour et trois sur les
Tuileries,  travers lesquelles Laborie courait toujours press,
affair, agit, essouffl, la _Mouche du coche_. Les premires
taient abandonnes au public. Les trois autres se composaient de
ma chambre  coucher, o sigeait le gouvernement; le salon, o
travaillaient ple-mle les secrtaires, les ministres, les hommes en
place, et la bibliothque, o je tenais mes entretiens particuliers.
Quand on parvenait  m'y attirer pour une audience promise, ce que je
mettais tous mes soins  viter, il me fallait traverser le salon,
arrt par l'un, saisi par l'autre, barr par un troisime, et de
guerre lasse, je retournais au Conseil, laissant le visiteur se
morfondre en m'attendant.

Le jour o le Gouvernement provisoire fut organis, je reus la visite
de M. de Pradt, archevque de Malines, qui me dit sans prambule:

--Je suis surpris qu'on ait mont une pareille machine sans m'y
rserver une place, et je viens savoir ce qu'on prtend faire de moi,
car enfin on ne peut pas me laisser de ct dans un semblable moment.

--Vous pouvez rendre un notable service, lui dis-je; nous avons besoin
d'un scandale. Vous tes en grand costume, arborez un mouchoir blanc
et suivez toute la ligne des boulevards en l'agitant et en criant;
Vive le roi! Vous ferez un effet prodigieux.

Tout le monde s'amusa de cette mascarade, o il faillit tre charp,
et il ne lui vint pas  l'ide que je l'avais mystifi.



Maubreuil.

Il se prsentait journellement des intrigants et des aventuriers de
toutes les paroisses, qui enchrissaient entre eux  qui trouverait
les moyens les plus extravagants de supprimer Napolon. Je les
coutais avec attention, distribuant  ces ttes exaltes et  ces
imaginations en travail des signes approbatifs, des mots envelopps,
qui pouvaient les renvoyer convaincus que leurs projets taient
approuvs et favorablement accueillis.

Ce fut le cas du marquis de Maubreuil. Il tait venu proposer de se
dfaire de Napolon, et le coup fut discut en conciliabule. L'abb de
Pradt et l'abb Louis, qui taient l, poussaient  la roue et
demandaient ses conditions.

--Combien vous faut-il?

--Dix millions.

--Dix millions! Y pensez-vous?

--Mais ce n'est rien pour dbarrasser le monde du flau qui nous
menace encore.

J'assistais  cette scne, qui se renouvelait si souvent, sans y
attacher plus d'importance qu'aux autres, en songeant que ceux qui
sont  vendre ne valent gure la peine d'tre achets.

Maubreuil prit pour un encouragement tacite les marques de
satisfaction qu'veillait toujours la perspective d'tre dbarrass du
flau de l'Europe. On abandonna cet homme  son mauvais gnie, et il a
mille fois rpt et perdu la tte  rpter qu'il avait t excit 
commettre l'attentat et que je lui en avais donn la mission.


 l'anniversaire du 21 janvier 1817,  Saint-Denis, il donna libre
cours  sa fureur et, en pleine glise, devant le roi, il me frappa au
visage avec une violence qui me renversa par terre.

J'ai lu dans les journaux les diffrents rcits de cette agression
brutale, qui se rduit  ceci: Donnez-moi de l'argent ou je ferai du
scandale. On ne lui donne pas d'argent et il fait du scandale, si on
peut appeler scandale des injures bien grossires, adresses par un
voleur de grand chemin  des gens qui ne le connaissent pas. Il a t
traduit et condamn en police correctionnelle, et la Cour royale a
confirm le jugement.




LE CONGRS DE VIENNE


Le _Congrs de Vienne_ a t mon dernier bal masqu du carnaval
politique, et la _Confrence de Londres_ mon jeudi de la mi-carme.

Un Congrs est une acadmie politique, o les visites prliminaires
dcident de tout. Les quatre matadors comptent la France comme une
basse carte; il s'agit d'en faire un atout: Coupe et passe le roi. Un
principe, un mot: _Lgitimit_. Je les tiens tous.


On m'admet au Conseil. Je commence par brouiller les cartes et par
mettre la puce  l'oreille de ces larrons, unis par la crainte,
spars par l'intrt. Puis mlant ma voix, celle de la victime, au
quatuor du concert europen, les parties bien emmles, sous
couleur de rtablir l'harmonie, je lve mon archet de chef d'orchestre
de cette musique de chambre.

--Je suis ici le seul reprsentant de la _Lgitimit_. Un roi dtrn
par des rois est un exemple plus rvolutionnaire, un plus grand
branlement pour tous les trnes, qu'un roi renvers par un dsordre
lgislatif ou dmocratique. L'oeuvre du Congrs sera donc conforme
au droit public.

--Cela va sans dire, rpond Humboldt.

--Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant.

--Que vient faire ici le droit public?

--Il fait que vous y tes.

--Vous aussi, dit Metternich, et vous ne devez pas mettre des btons
dans les roues des Allis.

--Les _Allis?_ Ce mot suppose la guerre; il n'a plus de sens aprs la
paix. C'est une injure au roi de France, qui n'y est pas compris.

--Je ne tiens pas  ce mot, je m'en sers par habitude.

--Alors c'est une habitude  changer.

Alexandre se fche tout rouge. C'est ce que je voulais.

--Monsieur de Talleyrand se trompe trangement de date en jouant ici
au ministre de Louis XIV. Entre puissances, il n'y a de droits que
leurs convenances personnelles, et je n'en admets pas d'autres.

--Malheureuse Europe! O te mne-t-on? Malheureuse Europe!

Mazarin aurait rican.

--Nous aurions peut-tre mieux fait, dit Metternich, de traiter nos
affaires entre nous.

--Je suis membre du Congrs; je m'en vais; je reviendrai lorsqu'il
sera runi.


Il y avait deux comptiteurs au trne de Naples, Ferdinand et Murat.
Comme avocat de ces deux clients, je reus de Murat 1,250,000 francs;
mais Ferdinand me promit une nouvelle investiture de la principaut de
Bnvent, le duch de Dino, plus six millions de traites sur la Maison
Baring de Londres, ce qui fit pencher la balance de son ct. _V
victis_.


La jeune duchesse de Dino m'avait accompagn au Congrs de Vienne. En
1809, j'avais demand sa main  Alexandre pour mon neveu, Edmond de
Prigord; mais la msintelligence ne tarda pas  dsunir les deux
poux, et ma nice, la belle Dorothe, devint la grande dame de mon
Salon. Elle fut mon partenaire dans cette _partie de whist_ o les
atouts manquaient dans nos jeux.


La duchesse tait de famille princire par la ligne des ducs de
Courlande illustre par Biren, favori d'Anne de Russie. Elle avait t
leve comme les grandes dames de ces contres un peu sauvages,
dans toutes les lgances du got franais, en y joignant une force
d'attention srieuse et une facult universelle d'esprit et de
langage, et son ducation s'tait complte pendant un sjour de
quatre annes en Angleterre.  peine ge de vingt ans, par sa beaut,
la perfection de ses traits aquilins, le charme imprieux de sa
physionomie, le feu du Midi ml  la grce altire du Nord, l'clat
inexprimable de ses yeux, la dignit de son front encadr de si beaux
cheveux noirs, elle tait naturellement destine  faire les honneurs
d'un palais,  embellir une fte. De bonne heure mrie par les
rflexion et les fortes lectures, familire avec l'histoire moderne,
ses entretiens se portaient volontiers sur les problmes les plus
graves de la politique ou les questions les plus dlicates de l'art.
Suprieur  sa beaut, comme elle gracieux, sduisant et dominateur,
son esprit paraissait la plus irrsistible des puissances, et lorsque
sur une pense politique reue ou devine, cette fine et brillante
intelligence voulait prparer la conviction, insinuer un conseil,
effacer une dfiance, entraner une volont, elle y faisait mieux
qu'un habile diplomate. Plus d'une fois ce renfort ou cette diversion
vint heureusement au secours de ma science et la seconder, ludant des
contradictions, aplanissant des obstacles, triomphant des indcisions,
avant que je fusse engag avec les autres et peut-tre d'accord avec
moi-mme.

C'est ainsi que l'action politique, commence le jour au Congrs,
se continuait le soir dans les salons. Elle jouait son rle, et
pendant que je faisais de la _diplomatie de chemine_, elle faisait de
la _politique d'ventail_, ce qui fit dire qu'elle tait plus grande
comdienne que mademoiselle Mars, et que je pouvais adopter la devise
de Talma: _Une Lune:_ _Je ne brille que le soir._


J'cris au roi: _Si le Congrs ne marche pas, il danse._ Enfin je
signe un trait secret avec l'Angleterre et l'Autriche. Cela finit
bien; nous ne perdons que les illusions du sentiment et nous faisons
un mariage de raison, sans amour et sans divorce possible.

Je tenais les cartes et j'ai cach mon jeu. On a considr cette
alliance strile et cette manoeuvre contre la Russie comme la faute
de la grande partie diplomatique, o la France a failli sombrer six
mois plus tard  Waterloo, et Metternich a prtendu qu'il m'avait
gagn. J'ai pris ma revanche  la _Confrence de Londres_.




LES CENT-JOURS


_1815._--On donnait une fte  la Cour de Vienne, quand la nouvelle
clate comme une bombe au milieu d'un tableau vivant: _Napolon a
quitt l'le d'Elbe._

Les rois se retirent dans un salon, les plnipotentiaires se groupent.
Tout le monde a perdu la tte. Je reste  l'cart, comme si j'tais
tranger  ce qui se passe.

Alexandre m'interpelle:

--Vous l'avez voulu; ne vous ai-je pas averti que les Bourbons taient
incapables de rgner.

--Il faut cependant qu'ils rgnent.

Ils avaient bien tout fait pour mcontenter et dcourager la nation,
en ramenant avec eux les traditions mortes du pass avec le drapeau
blanc, le droit divin, la vieille routine du bon plaisir,
l'ostracisme des libraux, le favoritisme des migrs, les _trangers
de l'intrieur_, et ministres _ad hoc_.

          Les fous sont aux checs les plus proches des rois.

On m'coute: C'est le commencement de la fin. Le dsespoir ne russit
jamais. Tout est possible  Paris pour un moment; tout est impossible
contre l'Europe. Bonaparte ne reprendra pas ses bottes de 95; il
passera sur la France sans la possder et sans la soulever, ni pour ni
contre lui. Il finira comme un aventurier. C'est un cadavre, seulement
il ne sent pas encore mauvais. Sus  Bonaparte, sans rien attendre ni
rien entendre. Messieurs, vous pouvez tirer sur lui une traite 
quatre-vingt-dix jours.


Cet pisode fantastique tient de la ferie. Pendant que Louis XVIII,
de sottise en sottise, s'enfuit jusqu' Gand, l'Aigle vole de clocher
en clocher jusqu'aux Tours Notre-Dame. Le 1er Mars, Napolon dbarque
au Golfe Juan, le 5 il est  Gap, le 7  Grenoble, le 10  Lyon, le 15
 Avallon, le 20  Paris.

Le _Moniteur_ est instructif: L'_Ogre de Corse_ a quitt sa tanire.
L'_Usurpateur_ est  Grenoble. _Bonaparte_ est arriv  Lyon.
_Napolon_ marche sur Paris. _Sa Majest Impriale et Royale_
a fait son entre dans la capitale aux acclamations de ses fidles
sujets.


Ds le 25 mars, les Quatre grandes puissances ont rsolu d'en finir,
et le rendez-vous est sur le Rhin pour les premiers jours d'Avril.

Napolon propose la paix universelle. Si son arme n'tait pas un
troupeau, il ne jouerait pas le _Loup devenu berger_.


On apprend la dfection d'un Marchal. Sa montre avance.


Vers l'poque de l'Invasion, les artistes les plus distingus de
Paris, pour se dispenser de monter la garde, s'engagrent dans la
musique de l'tat-major, dont Mhul, Cherubini, Berton et Par taient
capitaines. Nicolo tait clarinette, Boeldieu, chapeau-chinois,
Nadermann, grosse caisse, Tulou, fifre, etc. Tous ces admirables
talents frappant, soufflant  qui mieux mieux, formaient une
cacophonie pouvantable.


Quand l'Empereur quitta Paris pour reprendre la campagne, un des
potes du moment composa, de socit avec deux autres, une pice
pour le thtre des Varits qui, au moyen de quelques vers changs,
pouvait servir galement  clbrer le retour de Napolon ou de
Louis XVIII.


Le premier devoir d'un diplomate, aprs un Congrs, est de soigner son
foie. Montrond me rejoint  Carlsbad avec une commission de Fouch,
qui me propose de poser un jalon en faveur du duc d'Orlans. Son pre,
Philippe-galit, a t le vase dans lequel on a vers toutes les
ordures de la Rvolution, et le temps manque pour greffer la branche
cadette sur le tronc de la lgitimit. Le duc d'Orlans est un en-cas
et peut devenir l'hritier indirect des Bourbons; la porte est
entr'ouverte et il serait impolitique de la lui fermer au nez.

Mais la traite  quatre-vingt-dix jours, arrive  l'chance, tait
solde  Waterloo.

Les _Cent-Jours_ taient compts; Napolon venait d'abdiquer une
seconde fois  l'lyse. Il s'loigna sans espoir, s'embarqua fugitif
et se rveilla prisonnier.

On m'a reproch, aprs les Cent-Jours, d'avoir ouvert les portes  une
seconde invasion et d'avoir tendu la main  l'Angleterre. C'tait une
ncessit du moment; il fallait bien courir au plus press, avouer les
fautes et ne plus recommencer.


 Mons, Louis XVIII me le fit sentir, en rentrant dans son royaume
o j'avais prpar deux fois le logement; mais la tempte passe, le
saint est oubli. Quand je voulus lui parler du Congrs de Vienne, il
m'interrompit en m'invitant  lui adresser un rapport crit; puis il
me remercia en me signifiant qu'il n'avait plus besoin de mes
services, en prsence de Beugnot, qui me donnait de l'eau bnite
empoisonne, et de Chteaubriand, dont les sourires me blessaient
comme des poignards. Je me rappelais ses mots  la Bonaparte:

     Talleyrand est toujours en tat de trahison, mais c'est de
     complicit avec sa fortune; quand il ne conspire pas, il
     trafique.

Je n'avais plus qu' demander mon cong au roi pour aller aux eaux de
Carlsbad.

--Ces eaux sont excellentes, dit-il; au revoir, Monsieur de
Talleyrand.

C'tait un coup de Jarnac; j'tais dmasqu, perc  jour, ridicule;
Louis XVIII tait froid et je bavais de colre. Cela, je ne me le
pardonne pas.

J'eus la faiblesse, disons le mot, la btise de me plaindre de
l'ingratitude du roi, comme si c'tait une chose nouvelle dont il est
permis de s'tonner; mais le soir il avait chang d'avis.


J'allais m'loigner quand je fus rappel  Cambrai. Wellington avait
montr au roi, sous l'horizon, Paris, cette mer difficile, et il n'y
avait qu'un pilote pour franchir la passe et entrer dans le port,
toutes voiles dployes.

Le baron Louis me tint compagnie dans ma voiture; pendant le voyage,
l'ide nous vint de mettre en scne d'autres marionnettes, et de faire
le grand saut en donnant un rle  Fouch.

J'en avais besoin comme second, et je dus imposer sa nomination de
ministre de la Police.

 l'Abbaye de Saint-Denis, nous nous sommes prsents au roi, bras
dessus bras dessous, _le Vice appuy sur le Crime_, dit encore
l'infernal Chteaubriand, et Louis XVIII avala la double pilule amre.


Il faut rendre justice  Fouch. Il a dit au roi: Bonjour, mon
matre, et il n'a oubli sur sa liste aucun de ses amis.

Carnot lui demanda:

--O puis-je me retirer, tratre?

--O tu voudras, imbcile.


 peine le roi rentr, on vient m'informer en hte que les Prussiens
se disposent  faire sauter le _Pont d'Ina_, dont le nom sonne mal 
leurs oreilles. Beugnot rdige une Ordonnance aux termes de laquelle
tous les difices publics et les ponts reprendront leurs anciens noms
de l'anne 1700. Je m'empresse de la faire signer par le roi, et comme
Beugnot dcline la mission de la porter au marchal Blcher, je
m'impatiente: Mais partez, ne perdez pas une minute; si le marchal
n'est pas chez lui, vous le trouverez au Palais-Royal, au 113, o il
joue le trente-et-un. Il vous recevra fort mal, ce n'est pas douteux;
mais vous parlerez avec force au nom du roi et vous serez cout. Ce
ne fut pas sans peine que l'_Agneau_ obtint satisfaction du _Loup_;
cependant il finit par en venir  bout, et revint aprs s'tre bien
assur que l'ordre tait donn d'enlever les poudres.

Beugnot, qui avait la spcialit des _Mots historiques_, brevets avec
la garantie du gouvernement, en fabriqua un qui, du _Moniteur_, fit le
tour de l'Europe comme le plus beau trait du rgne de Louis XVIII:

_Allez dire au marchal Blcher que s'il ne prend pas les mesures
ncessaires, je me ferai porter de ma personne sur le Pont, pour
sauter de compagnie._

Le Roi Nichard fut d'abord un peu effray de son hrosme; mais il en
reut les compliments flatteurs avec une modestie qui en doublait le
prix.


Cette fois, les Bourbons tombaient de la pole dans le feu. Alexandre
ne me pardonnait pas le trait secret de Vienne, et personne ne
voulait plus de moi.

J'avais pris les devants en donnant, avec le Cabinet, ma dmission 
l'anglaise, et le Roi Nichard me livra  la rise des courtisans,
qu'il encourageait du geste et de la voix. Le 28 septembre, quatre
jours aprs la note des puissances, trois jours aprs ma rponse, je
quittai le Ministre, dix-huit mois aprs avoir fond la Restauration,
quatre mois aprs l'avoir rtablie. J'avais perdu mon titre de Prince
de Bnvent, et je pris celui de Prince de Prigord.


La France fut mise  l'encan, dvalise, ruine, humilie, occupe,
dmembre.


Le trne de Jrme, roi de Westphalie, fut achet par le propritaire
du Caf des Mille Colonnes, au Palais-Royal, pour en dcorer le
comptoir, et on pouvait y voir assise la _Belle Limonadire_, qui y
talait ses charmes tous les soirs.


Le sculpteur marquis autrichien Canova procda lui-mme  l'enlvement
et  l'expdition des chefs-d'oeuvre acquis  nos muses. Il prenait
le titre d'ambassadeur; je crois qu'il se trompait et qu'il voulait
dire _emballeur_.

L'histoire a enregistr tous ces vnements.

Josphine tait morte l'anne prcdente  la Malmaison. Sept ans
aprs, Napolon s'teignait oubli  Sainte-Hlne:

  Petite urne, tu contiens celui pour qui l'univers tait trop
  troit.



Le Roi Nichard.

J'ai t l'astre de deuxime grandeur de la Rvolution et de l'Empire
 ct de Mirabeau et de Napolon, et Louis XVIII me relgue au rang
des satellites qui gravitent autour de son fauteuil.

Finirai-je ma vie politique avec la dignit illusoire de Grand
Chambellan, dont la premire prrogative est de recevoir les coups
d'pingle du _Roi Nichard_? J'en rends bien quelques-uns, mais la
partie n'est pas gale dans cette petite guerre d'pigrammes.

Que faire quand il est  table, mangeant du gibier, pendant qu'assis
sur un pliant, je trempe un biscuit dans un verre de vieux madre?
Quelquefois, il m'observe d'un air narquois, sans m'adresser la
parole, et quand je reprends ma place derrire son sige, j'ai un peu
l'air de la Statue du Commandeur dans le _Festin de Pierre_.

Nous avions des conversations, o nous nous regardions comme chien
et chat:

--Comment vous tes-vous arrang pour renverser le Directoire avec
_Buonaparte_?

--Mon Dieu, sire, je n'ai rien fait pour cela; c'est quelque chose
d'inexplicable que j'ai en moi, et qui porte malheur aux gouvernements
qui me ngligent.


Puis, il me parle des ministres, pour me rappeler que je ne suis pas
indispensable, du duc de Richelieu, mon successeur, et du duc Decazes.
Quelques mois avant, le baron Louis m'avait prsent ce jeune homme
que je ne connaissais d'aucune faon et dont je n'avais jamais entendu
parler.

--Le duc de Richelieu a de hautes qualits et de grandes
connaissances.

--Je le crois bien, c'est l'homme de France qui connat le mieux la
Crime.

--Qu'a-t-on  reprocher au duc Decazes? Il travaille beaucoup, il
m'aime bien; malheureusement, ici on le trouve suffisant.

--Suffisant et insuffisant.

--Vous n'tes pas tendre pour un jeune collgue  son dbut dans la
carrire, et vous oubliez la parole de l'vangile: _Celui qui juge
sera jug._ Vous n'avez pas l'toffe d'un Premier ministre dirigeant
et l'autorit d'un Prsident du Conseil.

--Napolon s'est content de moi pondant quatorze ans, et plus,
si je l'avais voulu.

--_Buonaparte_ n'tait pas un roi; il faisait ses affaires lui-mme,
et la preuve en est qu'il fermait les yeux sur votre incurie, votre
drglement et votre cupidit.

--Pchs de jeunesse, sire.

--Je vous connais, Monsieur de Talleyrand; vous tes un vieux
politique, sagace et expriment, un ngociateur habile, sachant tirer
parti d'une situation, en vous servant des instruments intresss  sa
russite; mais vous tes incapable de la dominer si elle devient
difficile et prolonge. Vous avez les qualits d'un homme de cour et
de diplomatie, ennemi du travail, indolent, superficiel et lger; mais
vous n'avez pas les ides nettes, prcises et arrtes d'un homme de
gouvernement. Votre bon sens est une lumire froide qui claire les
surfaces sans les pntrer, et vous n'avez pas mme eu assez d'me
franaise pour recueillir les paves du naufrage de 1814, qu'on vous
et facilement abandonnes. Quand on est indiffrent au but et que
tous les moyens sont bons pour obtenir un succs personnel, il faut
tre plus indulgent envers des hommes modestes qui servent les
intrts du royaume.

--Je fais amende honorable, sire; Messieurs Richelieu et Decazes
mritent le prix d'Excellence.


Un soir, les deux ministres, se rendant  une soire du Faubourg
Saint-Germain, se trompent d'htel et se trouvent au milieu d'un bal
donn par la princesse de Talmont, situation singulire qui se dnoua
avec grce et courtoisie. Aprs avoir sjourn dans le salon pendant
le temps command par les convenances, ils se retirent et les
plaisanteries circulant sur cette mprise inattendue.

--Vous vous tonnez de cela, dis-je; c'est pourtant la chose la plus
naturelle du monde; M. Decazes ne sait jamais o il va, et M. de
Richelieu ne sait pas davantage o on le mne.


Une autre fois, le Roi Nichard m'invite gracieusement  aller planter
mes laitues.

--Est-ce que vous ne comptez pas retourner  la campagne?

--Non, sire,  moins que Votre Majest aille  Fontainebleau; alors,
j'aurais l'honneur de l'accompagner pour remplir les devoirs de ma
charge.

--Non, ce n'est pas cela que je veux dire, je demande si vous n'allez
pas repartir pour vos terres?

--Non, sire.

--Valenay n'est pas trs loin.

--Il y a quatorze lieues de plus que de Paris  Gand.

--Le Chteau est une charmante rsidence.

--Oui, sire, c'tait assez bien autrefois; mais les jeunes princes
espagnols, mes htes sous l'Empire, y ont tout dgrad,  force de
tirer des feux d'artifice en l'honneur de la Saint-Napolon.


 son culte pour Horace, le Boileau d'Auguste, le Roi Nichard joignait
le got d'crire dans les gazettes satiriques et se plaisait  se voir
dcouvrir sous son transparent _incognito_. Cela tait facile  ceux
qui connaissaient son faire. Ses articles taient fort polis, fort
soigns, et le plus ordinairement sans conclusion et sans but; il
prenait sa correction pour de la chaleur et son lgance pour de la
clart. On reconnaissait l'_Envoi du Roi_, on vantait et on prnait au
Chteau l'effet de ce style tout royal, et Sa Majest Nichard disait,
eu se frottant les mains: Ce ne sont pas l des phrases  la
_Buonaparte._ En effet, il n'crivait pas avec une plume d'aigle.


Il arrivait quelquefois qu'il recevait la monnaie des pices  son
effigie, et il trouva un jour ce joli mot, que je crois de Charles
Nodier:

--Il faut aux Franais un roi qui monte  cheval.

--Eh bien! prenez Franconi.


J'ai assist  une audience qu'il avait donne  Baour-Lormian, cet
auteur de sombres tragdies sur lequel on a fait ce distique  propos
d'un verre cass:

          Ce Baour-Lormian a d'tranges faons;
          Il fait de mauvais vers, il en casse de bons.

--On m'a rapport, lui dit le Roi, que vous vous tiez entretenu
plusieurs fois avec monsieur _Buonaparte_; avait-il des connaissances
littraires?

--Sire, il jugeait assez bien l'ensemble et fort mal les dtails. Il
n'entendait rien ni au style ni  ce qui tient au got; il ignorait
les premires rgles de la versification; et  ce sujet, je parlerai
d'un vers d'_Hector_, de M. Luce de Lancival, qui lui avait
singulirement plu et qu'il affectionnait beaucoup:

          La guerre a des attraits, prince, pour les grands coeurs.

Voici comment il le citait:

Prince, la guerre a beaucoup d'attraits pour les grands coeurs.

Le Roi laissa percer un sourire de satisfaction, et M. Baour-Lormian
eut un succs de tragdie auquel il n'tait pas habitu.

Je me dispensai d'ajouter mon grain de sel; mais j'aurais pu me
rappeler un familier, grand admirateur d'Achille, qui citait souvent
la fin de sa tirade  Agamemnon:

             Et pour trouver ce coeur que vous voulez percer,
             Voici par quel chemin il vous faudra passer.

Il se frappait la poitrine en dclamant avec nergie:

Et pour arriver jusqu' ce coeur que vous avez l'intention de
percer, voici par quel chemin vous serez oblig de passer.


Je suis entr dans le giron de l'opposition librale  la Chambre des
Pairs et dans les Salons. J'ai bien gagn la satisfaction de souffler
dans les roseaux flexibles: _Midas, le roi Midas a des oreilles
d'ne._ On ne rirait pas de grand'chose en France si on ne riait pas
du gouvernement et je m'en donne  coeur-joie. Quand il pleut sur le
cur, les sacristains reoivent des gouttes.

 tout seigneur tout honneur. Quand on parle de la Chambre des Pairs,
o on dit qu'il y a des consciences, je pense au _Vieux Chat_:

--Oh! oui, beaucoup de consciences; il y a mme, par exemple,
Smonville qui en a deux.  propos, comment se porte Smonville?

--Mais trs bien, il engraisse mme un peu.

--Smonville engraisse? Je ne comprends pas; non, je ne comprends pas
quel intrt Smonville peut avoir  engraisser.


Ferrand arrive  la Chambre, appuy sur deux laquais. C'est l'image
du gouvernement, il croit marcher et on le porte. Dans un salon
ultra, comme je faisais remarquer qu'on voulait ramener l'ancien
rgime et que c'tait un rve, M. de Sallabery me dit:

--Oh! monseigneur, ce serait folie de songer  vous refaire vque
d'Autun.

Les caricatures me reprsentaient souvent une crosse  la main.
C'tait bien inoffensif.

--Que voulez-vous, monsieur, je ne suis plus de ce temps; sous
l'Empire, on tait fort en retard et on ne faisait que des merveilles;
depuis la Restauration, on fait des miracles.

La riposte montre que j'tais piqu. La matresse de la maison,
voulant couper les chiens, me demanda ce qui s'tait pass au Conseil.

--Madame, il s'est pass trois heures.



L'Htel Talleyrand.

Ma disgrce est complte, la cour m'est ferme, et j'entrevois l'exil
en perspective. Je fais, comme toujours, bon visage  mauvais jeu,
mais je ne jette pas les cartes. Au lieu d'imposer ma prsence  la
cour, j'lve autel contre autel. J'ai fait inscrire en lettres d'or
sur ma porte-cochre: HTEL TALLEYRAND. C'est le quartier-gnral de
l'Opposition, et je me dclare chef des _Indpendants_.


Mon jour de rception est le mercredi; c'est celui du duc Decazes,
ministre de la police, et c'est  mon tour de faire des niches.

Un jour que le duc donnait un dner officiel, j'invitai Messieurs Mol
et Pasquier. M. Mol s'excusa et partit  la campagne; M. Pasquier
prtexta une indisposition.

_1821._--_Ministre Villle._--La _Censure_ est le premier anneau
d'une chane qui peut entraner tout au prcipice. De nos jours, il y
a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, que Bonaparte, que les
Directeurs et les Ministres passs, prsents et  venir, sans me
compter ou en me comptant, c'est tout le monde. Je tiens pour certain
que ce qui est voulu, que ce qui est proclam bon et utile par tous
les hommes clairs d'un mme pays, sans variation aucune, pendant une
suite d'annes diversement remplies, est une ncessit du temps. Telle
est la _Libert de la Presse_.


Sur la question du _Jury_, mon opinion est celle de Malesherbes, et
j'ai vot avec lui le rejet de la loi qui proposait le maintien d'une
institution sans garantie et sans autorit.


_1822._--Le duc de Fitz-James a fait un discours o il m'attaque avec
une singulire violence, par des sarcasmes amers et des allusions
sanglantes. Je remarque que tous les regards sont fixs sur moi, et je
ne quitte l'orateur des yeux que pour prendre des notes. Le duc a
beaucoup de talent;  l'exception de ces quelques petites choses un
peu trop acerbes, le discours est fort bien. On crut que j'allais
rpliquer; mais j'en ai entendu bien d'autres, et me rappelant les
amnits de Bonaparte, j'y ai renonc.

_1823._--L'Invasion de l'Espagne aura le sort de la premire,
c'est la fin de la Restauration; _Finis coronat opus_. Mon discours a
allum la fureur du Roi qui n'a pas mis de gants pour me le dire. Il
n'y a qu'une manire de ne pas se tromper, c'est de ne rien faire. Je
ne ferai plus rien; mais on aura beau dire et citer le proverbe
politique: Quand il n'y a plus de Pyrnes, il y en a encore.


Me voil condamn  l'inaction. La Chambre des Pairs, la causerie des
salons, la littrature,--j'cris mes _Mmoires_,--le whist, ne sont
que les amusements de ma vie oisive et de ma tte inoccupe. La
politique me manque; la seule distraction  mon profond
dsoeuvrement serait le jeu des grandes affaires; mais j'ai peu de
chances de voir russir une combinaison ministrielle qui me rendrait
le Portefeuille.

Pendant la belle saison, je prends mes regrets en patience. Tous les
ts, je fais ma cure aux eaux de Bourbon; je vais goter la fracheur
des ombrages de Valenay, dans l'Indre, ou de Rochecotte, en Touraine,
le Jardin de la France, prs de la duchesse de Dino; quelquefois,
l'hiver, je vais me rchauffer au soleil des les d'Hyres.



Le Grand Bourgeois.

 Valenay, j'avais pour voisin de campagne M. Royer-Collard, qui
habitait Chteauvieux, distant de quatre  cinq lieues. La relation
tait assez difficile  tablir avec un doctrinaire qui ne faisait pas
mystre de ses opinions et qui disait: Il y a deux tres que je n'ai
jamais pu voir sans un soulvement intrieur, c'est un rgicide et un
prtre mari. Je fis les premires avances, la duchesse de Dino y mit
sa coquetterie d'esprit, et il capitula, mais en dictant ses
conditions: sous raison de bourgeoisie et de simplicit, sa femme et
ses filles n'iraient point  Valenay. C'est  ce prix qu'il se montra
bon prince, et je devins petit seigneur, dans ce dsert loign, pour
voisiner avec le Grand Bourgeois.


Ce diable d'homme est un Alceste. La premire fois que je lui ai
rendu visite, aprs avoir t cahot le long des chemins raboteux qui
conduisent  son domaine, je n'ai pu m'empcher de lui dire en
arrivant:

--Monsieur, vous avez des abords bien svres.

--Chteauvieux est escarp, me rpondit-il, mais ce n'est pas une le.

Voil un de ces coups de boutoir avec lesquels le sanglier dcoud son
homme, sans entamer ma peau de requin, tanne par le Corse et le Roi
Nichard.


D'ailleurs, sa personne altire, sous une corce rustique, tait en
harmonie avec le paysage: Droit et robuste comme un chne, le visage
rugueux, le front couvert d'une perruque bruntre, les sourcils
mobiles surplombant l'oeil dur, le nez fort, la voix mordante, avec
des clats stridents qui dcoupaient les mots frapps en mdaille 
l'emporte-pice. Nous tions taills pour ferrailler ensemble; mes
traits portaient sur les faits et les vnements, les siens sur les
hommes.


La table est le pivot autour duquel tourne la civilisation. Dans les
commencements de notre liaison, en 1828, je donnai un dner clectique
o j'avais rassembl des personnages de marque dans toutes les
branches des Sciences, des Arts et des Lettres. Il devait y
reprsenter l'loquence politique, et il aurait galement personnifi
la Misanthropie; mais il dclina mon invitation en disant: Me voil
donc lev  la dignit d'chantillon.


 cette poque, toute la Doctrine s'occupa de deux mariages. M. de
Rmusat venait d'pouser mademoiselle de Lasteyrie, et il se
promettait d'tre amoureux; M. Guizot allait pouser mademoiselle
Dillon, sa nice, et il tait amoureux tout comme un autre. L'amour
doctrinaire me fait rver.


Mes habitudes sont des plus simples et ne changent gure, ici ou l.
Je ne fais qu'un seul repas, le dner, mais copieux et dlicat. Les
dners officiels sont meurtriers, le champagne est un vin faux. Je
m'abstiens. Manger quand on a faim, c'est la nature; quand l'estomac
ne croit plus  rien, c'est l'art.


Le grand air et le grand jour ne me conviennent pas; je vis aux
lumires. Je dors peu; je me couche ordinairement vers quatre heures
du matin et je me lve de bonne heure. Mon pouls a une intermittence 
chaque sixime pulsation; c'est comme un temps d'arrt, un repos
de nature qui ajoute un septime  la dure de ma vie[7].

                   [Note 7: La toilette de nuit de Talleyrand
                   tait singulire; il tait coiff de quatorze
                   bonnets superposs, qui formaient un grand
                   chafaudage sur sa petite figure. Sa manire de
                   dormir tait en harmonie avec les habitudes de son
                   rgime particulier. On lui faisait son lit avec un
                   creux profond au milieu, se relevant aux pieds et 
                   la tte, de faon qu'il tait presque sur son
                   sant. Il croyait ainsi se prmunir contre
                   l'apoplexie, et les quatorze bonnets de nuit
                   pouvaient servir de bourrelet en cas de chute
                   nocturne.]


Au saut du lit, mon valet de chambre m'accommode _en chenille_, et je
djeune pour la forme, lgrement et  l'anglaise; ensuite recommence
la toilette, assez longue  cause de la coiffure, qui est toute une
affaire, et on tourne ma cravate. Je vais faire une promenade, selon
le temps, et je travaille quelques heures.


Aprs dner, quand je ne reois pas  mon htel, je passe la soire
dans un des salons intimes du Faubourg, qui servent d'hpital aux
blesss de tous les partis, comme autrefois celui de madame de Stal.
Si je m'ennuie, je regarde ma bague; c'est un signal compris par les
initis. Quelquefois je sommeille  demi dans les bras d'un fauteuil;
j'ai la facult de m'assoupir  mon gr et de dormir veill. On
coute mes radotages et mes souvenirs du temps pass, o je jouais
aux checs sur le damier europen; mais je prfre mon whist, et cette
consolation de ma vieillesse a fait appeler les parties politiques
joues dans mon htel par le Gouvernement provisoire de 1814, _le
Whist de M. de Talleyrand_. C'est un jeu qui occupe sans proccuper,
et qui dispense de parler et d'couter. En Angleterre, o j'avais la
rputation d'un joueur passionn, on m'appliquait le vers de Pope:

L'intrigue quand il tait jeune, les cartes quand il fut vieux.




CHARLES X


Je dirai peu de choses du Comte d'Artois, devenu Charles X.

Malgr les leons de l'exil, il se serait charg seul de justifier
l'opinion d'Alexandre sur l'incapacit des Bourbons. Depuis trente
ans, ils n'ont rien appris ni rien oubli, ils sont incorrigs et
incorrigibles. Aussi,  propos de la candidature au trne de Belgique
d'un prince de la maison d'Autriche, j'ai dit  lord Palmerston et 
lord Grey: Ce serait une Restauration, et tous devez vous souvenir
d'une parole de M. Fox, que j'ai oublie il y a quinze ans: _La pire
des rvolutions, c'est une restauration._

Mais, comme dit la chanson sur le _Roi-chasseur_:

          Charles dix n'aime que les btes,
          Ses ministres sont heureux.

Il faut bien se garder de prendre l'enttement pour la volont.
Charles X tait entt, ce qui est l'infaillible signe de la faiblesse
de caractre. Du reste, il n'y allait pas par quatre chemins quand on
voulait le contrecarrer: _Un roi qu'on menace n'a de choix qu'entre
son trne ou l'chafaud._

Si j'avais t son ministre, j'aurais pu lui rappeler qu'il y avait
encore la chaise de poste.




LA MONARCHIE DE JUILLET


J'ai vu mieux, j'ai vu pire, je n'ai jamais rien vu de pareil.

Il suffit quelquefois de prdire un vnement pour le faire arriver.
J'avais annonc la Rvolution de 1830 et, comme on ne cite que le
prophties qui russissent, on m'en donna les gants.


Je chargeai un secrtaire de confiance d'aller s'assurer si Charles X
tait encore  Saint-Cloud ou sur la route de Rambouillet, et le
troisime jour, 29 juillet 1830, je fis porter ce billet  madame
Adlade:

     _Que votre frre vienne demain aux Tuileries en
     lieutenant-gnral; le reste viendra tout seul._

L'envoy me rapporta les paroles de la soeur du roi:

Ah! ce bon prince! j'tais bien sre qu'il ne nous oublierait pas.

Mon conseil fut suivi; le fils de Philippe-galit se risqua, et je
saluai le Gouvernement de Juillet comme l'hritier indirect de la
Rvolution, malgr les pigrammes des anciens migrs:

          On voit  Chantilly l'trange panoplie
          Du sabre de Jemmape avec son parapluie.

Louis-Philippe pouvait dire comme Cromwell:

          Le roi d'un peuple libre est un roi lgitime.

M. Thiers n'est pas un parvenu, il est arriv.


Quant aux doctrinaires, ce sont des gens qui demeurent entre cour et
jardin et qui ne voient jamais dans la rue.


Et puis, l'_Aristocratie_? J'entends le mot, je ne vois pas la chose;
des diffrences ne sont pas des supriorits.


Le nouveau roi appliquait les vieilles formules. Il divisait pour
rgner et dmolissait volontiers ses ministres les uns par les les
autres. Je n'aime pas ces ogres de rputation, qui croient augmenter
la leur en dvorant celle des voisins. Cependant je rservais mes vues
personnelles, et je rpondais aux questions indiscrtes: J'ai une
opinion le matin; j'en ai une autre l'aprs-midi; mais le soir je n'en
ai plus du tout.


Dans les derniers temps, je me brouillai avec Louis-Philippe, et comme
je touchais deux pensions, l'une de cent mille francs et l'autre de
seize mille, je renonai  la seconde. Le roi ne manqua pas de
raconter avec ironie que j'avais renvoy celle de seize mille; mais 
ma place, il et peut-tre gard les deux.



La Confrence de Londres.

J'tais un revenant de la Rvolution franaise; ma seule apparition
sur la scne politique fit croire  sa vitalit. Comme en 1792, aprs
quarante annes, ambassadeur en Angleterre et chef de la Confrence de
Londres, je renouais le fil de l'_Entente cordiale_: Messieurs, je
viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix de
l'Europe. Je jouai la partie en opposant la _Baleine_  l'_lphant_,
et je menai  bien la quadruple alliance de l'Occident contre celle du
Nord.


Il parut  Londres une caricature reprsentant _Les Aveugles conduits
par un Boiteux_. Les Aveugles taient les rois de l'Europe, un bandeau
sur les yeux; le Boiteux, c'tait moi qui, arm de ma seule bquille,
les menais en laisse avec un ruban. J'aimerais mieux tre borgne,
puisqu'on dit que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.

Les plumes taient  l'unisson des crayons, et j'ai conserv un
article du _Morning-Post_ dont voici la traduction:

     Lorsque la tempte des _Trois Glorieuses_ clata sur Paris, trop
     heureux de quitter encore une fois la France, M. de Talleyrand
     vint en Angleterre. On ne peut s'empcher de rire en songeant 
     la manire dont il y fit sa rapparition. Il donnait ses
     audiences  ses compatriotes dans son salon d'_Hanover-Square_,
     avec un chapeau rond sur la tte orn d'une cocarde tricolore de
     six pouces carrs, tandis que se prlassaient, tendus tout au
     long sur les sofas, trois jeunes _Sans-Culottes_ de Juillet,
     qu'il avait amens avec lui pour servir d'enseigne  son
     rpublicanisme. Louis-Philippe une fois solidement assis sur son
     trne, la cocarde tricolore fut jete au feu et les jeunes
     chantillons rpublicains furent renvoys  Paris.

     M. de Talleyrand, affranchi de toute crainte, reprit ses
     habitudes et donna libre cours  son despotisme naturel. Il avait
     ici tout le monde  ses pieds; l'aristocratie anglaise le
     recherchait et lui faisait des avances, les diplomates pliaient
     devant lui. Nous avons trop bien prouv qu'il avait les yeux
     ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait; mais lui seul
     rsistait  M. de Talleyrand, non seulement sur les grandes
     choses, mais sur les petites et sur des bagatelles; il faisait
     tout pour le dgoter.

Lord Palmerston eut quelques imitateurs. Le marquis de Londonderry
m'attaqua vivement  la Chambre des lords. Mon vieil ami, le duc de
Wellington, a chaleureusement dfendu celui qu'il appelait le _Vtran
des diplomates_, et je lui en suis d'autant plus reconnaissant que
c'est le seul homme d'tat dans le monde qui ait jamais dit du bien de
moi. L'Angleterre me doit plus qu'elle ne croit m'avoir donn; il faut
bon estomac pour digrer les services rendus, et on pardonne plus
facilement  un ennemi qu' un crancier.


J'avais fait  Londres des sjours prolongs, j'tais en pays de
connaissance, et je ne me privais pas de dauber  mon tour sur mes
bons amis les Anglais.

Un jour,  dner, un domestique me renversa une saucire sur la tte,
et je ne me gnai pas pour dire que je ne connaissais rien d'aussi
bourgeois que cette maison.


 titre de curiosit, je citerai une confidence de M. Walpole. 
l'exception de quelques vases et ustensiles du seizime sicle, aucun
des prtendus insignes de la Couronne d'Angleterre, qu'on fait voir 
la Tour de Londres, n'est antrieur aux _Rats de Hanovre_, et ces
diadmes et ces joyaux des douard et des Richard sont videmment
contrefaits. Walpole me disait aussi qu'on ne saurait se faire une
ide de l'ignorance et de la jactance anglaises, et que le gardien de
ces faux bijoux, qui vous les fait voir  la lueur d'une lampe, au
travers d'un grillage, a toujours soin de vous rpter en les
montrant: _Objet sans pareil, en or trs pur, g de huit cents
ans_, et autres forfanteries qui faisaient rougir son front de
gentilhomme et qui torturaient son coeur d'antiquaire.


M. de Lamartine tait  Londres pendant mon ambassade. J'invitai le
jeune pote  venir me voir  l'htel d'_Hanover-Square_. Je l'attirai
un soir sur un canap, dans un arrire-salon faiblement clair, et
nous emes un entretien qui se prolongea fort avant dans la nuit.
Aprs avoir droul devant lui le tableau de l'Europe, en l'clairant
d'une lumire qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des
cours et des nations, je lui dvoilai son avenir; il pourra tmoigner
un jour si mes prdictions se sont ralises, et je puis, sans effort
de mmoire, reproduire fidlement mes paroles, qui tiennent plus de la
prophtie politique que de la perspicacit du diplomate.


Je dsire causer avec vous sans tmoin. Vous ne voulez pas vous
rallier  nous, bien que l'oeuvre de reconstruire un gouvernement
avec des matriaux quelconques soit le chef-d'oeuvre de l'esprit
humain. Je n'insiste pas; je crois vous comprendre. Vous voulez
vous rserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que
la substitution d'un oncle  un neveu, sur un trne sans base. Vous y
parviendrez. La nature vous a fait pote, la posie vous fera orateur,
le tact et la rflexion vous feront politique.

Je me connais en hommes, j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin
que ma vue; vous aurez un grand rle dans les vnements qui
succderont  ceci. J'ai vu les manges des cours; vous verrez les
mouvements bien autrement imposants des peuples. Laissez les vers,
bien que j'adore les vtres. Ce n'est plus l'ge; formez-vous  la
grande loquence d'Athnes et de Rome, la France aura des scnes de
Rome et d'Athnes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau
d'avant, tchez d'tre celui d'aprs. C'tait un grand homme, mais il
lui manquait le courage d'tre impopulaire; sous ce rapport, voyez, je
suis plus homme que lui; je livre mon nom  toutes les interprtations
et  tous les outrages de la foule. On me croit immoral et
machiavlique, je ne suis qu'impassible et ddaigneux. Je n'ai jamais
donn un conseil pervers  un gouvernement ou  un prince; mais je ne
m'croule pas avec eux. Aprs les naufrages, il faut des pilotes pour
recueillir les naufrags. J'ai du sang-froid et je les mne  un port
quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que
deviendrait le vaisseau, si tout le monde se noyait avec l'quipage?
M. Casimir Prier est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous
voulons prserver l'Europe de la guerre rvolutionnaire, nous y
parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me
bnira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis
bien ma vie publique. J'cris mes _Mmoires_, je les cris vrais, je
veux qu'ils ne paraissent que longtemps aprs moi. Je ne suis pas
press pour ma mmoire; j'ai brav la sottise des jugements de
l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe.
Souvenez-vous de ce que je vous prdis, quand je ne serai plus; vous
tes du bien petit nombre des hommes de qui je dsire tre connu. Il y
a pour les hommes d'tat bien des manires d'tre honnte; la mienne
n'est pas la vtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne
pensez un jour. Mes prtendus crimes sont des rves d'imbciles.
Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la
ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de
cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses,
quelques-uns disent des vices; mais des crimes, fi donc!




RETRAITE


_1834._-Je n'ai pas pris ma retraite par dgot ni par caprice; j'ai
quitt les affaires parce qu'il n'y en avait plus. Je demandai mon
rappel au roi, et de Valenay, je lui envoyai ma dmission.

Je m'tais propos d'tablir la paix gnrale par l'Alliance anglaise,
et d'obtenir pour la Rvolution franaise de Juillet 1830 le Droit de
bourgeoisie en Europe, en tranquillisant le monde sur l'esprit de
propagande qu'on supposait au nouveau gouvernement. Tout cela s'est
accompli; que me restait-il  faire, sinon qu'avec le _Solve
senescentem_ d'Horace, quelqu'un vnt me dire que j'avais trop tard.
La difficult tait d'en sortir heureusement et au bon moment; je
crois que j'y ai russi, et je dis comme le philosophe du Pays des
roses: Le sillage de la barque est effac, le rayon de l'toile est
teint, le chant du rossignol envol, le parfum de la rose vapor.


Je me suis retir de la scne du monde, et il faut mettre un
intervalle entre les affaires et la mort.

Elle n'oublie personne. Ma vieille amie, la princesse de Vaudemont,
n'est plus. Je l'ai perdue l'anne dernire, au mois de janvier, et
Montrond a t surpris de voir couler des pleurs de mes yeux. C'est la
loi; il faut que tout nous quitte ou tout quitter.


La retraite est sonne; je dsire la consacrer  des penses plus
tranquilles, aux loisirs paisibles de la vie de famille.

Ma sant est aussi bonne que je puis l'esprer  mon ge, je vis dans
une retraite charmante avec ce que j'ai de plus cher au monde, et je
gote dans toute sa plnitude la douceur du far-niente.

          Lorsque de tout on a tt,
          Tout fait ou du moins tout tent,
          Il est bien doux de ne rien faire.

J'ai tant aim le dix-huitime sicle que mon got en est rest
satur; je prfre ses bergeries et ses madrigaux  tout le clinquant
de la nouvelle littrature, qu'on appelle romantique, et je me prends
 fredonner:

          Tircis, il faut songer  faire la retraite.

 Rochecotte, j'ai sous les yeux un vritable jardin de deux lieues de
large et de quatre de long, arros par une grande rivire et entour
de coteaux boiss o, grce aux abris du Nord, le printemps se montre
trois semaines plus tt qu' Paris, et o tout est verdure et fleurs.


La vie y est trs ordonne, ce qui rend le temps fort court; les
heures passent et on se trouve  la fin de la journe sans avoir un
moment de langueur. Je lis  peine les journaux; ce qui se passe me
laisse indiffrent et je m'tonne de l'intrt que j'y prenais
autrefois. Je travaille  mes _Mmoires_ et je me promne. En automne,
je ne fais plus rien, et le mois de juin pass, je fais tout ce que
veulent les autres. Je cherche  tre amusant pour tre amus, comme
les enfants, ces matres de philosophie, les plus sincres et les plus
honntes du monde, quoique foncirement gostes et mchants.

Ce qui me fait prfrer Rochecotte  tout autre sjour, c'est que j'y
suis, non pas seulement avec madame de Dino, mais chez elle, ce qui
est pour moi un bonheur de plus.

La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme. Sa fille,
ma petite-nice, la petite Pauline, l'idole de ma vieillesse, est
venue en costume de communiante pour recevoir ma bndiction. En
comparant cette Aurore  ma Nuit, je songeais  la formule antique:
_Alpha-Omga_. Voil le monde: L le commencement, ici la fin.



L'loge de Reinhard.

_Samedi, 3 Mars 1838._--Je suis encore un revenant  l'Institut.

Aprs avoir referm le cercle politique de l'_Alliance anglaise_ 
Londres, je referme le cercle littraire  Paris par l'_loge de
Reinhard_, mon compagnon de route dans la carrire diplomatique. J'ai
quatre-vingts ans sonns  toutes les horloges; c'est mon adieu au
monde, mon dernier ouvrage, et je puis le dire, mon dernier succs.


Je dus me faire porter par deux domestiques jusqu' la pice qui
prcde la salle des sances. Dans l'escalier, je rencontrai Maret,
pardon, le duc de Bassano, mon ancienne victime, que je n'avais pas vu
depuis 1814. Vingt-quatre ans changent bien des choses; il tait si
vieux, et moi aussi, que nos mains se touchrent comme d'elles-mmes.
Je ne sais pas s'il avait conserv sa btise, mais il me semble
que j'avais perdu mon esprit, _Vous montez au Capitole_, me dit-il;
en d'autres temps, je lui aurais rpondu: _Sauvez-le donc._

Je m'appuyai sur le bras de Mignet, bquille solide, un Sieys avec un
autre grelot. La salle tait bonde d'hommes politiques, de savants et
de lettrs, Pasquier, Noailles, Cousin, etc. Pas de femmes, et je le
regrettai; elles avaient jou un rle assez important dans ma vie pour
assister  ma reprsentation d'adieux devant ce parterre de rois.


Mon _loge_ tait court, mais pas obscur comme la Constitution de
Roederer, la lecture n'a dur qu'une demi-heure. On pourrait
l'intituler: _Le Manuel du Parfait ministre des Affaires trangres_;
tout a t parfait, et j'en dtache le passage le plus remarqu:

     La runion des qualits qui lui sont ncessaires est rare. Il
     faut, en effet, qu'un ministre des Affaires trangres soit dou
     d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empche,
     avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la
     facult de se montrer ouvert en restant impntrable, d'tre
     rserv avec les formes de l'abandon, d'tre habile jusque dans
     le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit
     simple, varie, inattendue, toujours naturelle et parfois nave;
     en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre
     heures, d'tre ministre des Affaires trangres.

     Cependant, toutes ces qualits, quelque rares qu'elles soient,
     pourraient n'tre pas suffisantes, si la _bonne foi_ ne leur
     donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin.
     Je dois le rappeler ici pour dtruire un prjug assez
     gnralement rpandu: Non, la Diplomatie n'est point une science
     de ruse et du duplicit. Si la _bonne foi_ est ncessaire quelque
     part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est
     elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la
     rserve avec la ruse. La _bonne foi_ n'autorise jamais la ruse,
     mais elle admet la rserve; et la rserve a cela de particulier,
     c'est qu'elle ajoute  la confiance.

     Domin par l'honneur et l'intrt du prince, par l'amour de la
     libert fonde sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre
     des Affaires trangres, quand il sait l'tre, se trouve ainsi
     plac dans la plus belle situation  laquelle un esprit lev
     puisse prtendre.


Cet loge, cout avec admiration, fut couvert d'applaudissements; 
la fin, ce fut de l'enthousiasme. J'avais un peu l'air du Renard qui,
aprs avoir prch aux poules et aux oies, se moque de toute la
mnagerie, met le Lion dedans et se voit proclamer roi et couronner.
N'est-ce pas le triomphe des Sciences _morales_ et _politiques_, et ne
prouve-t-il pas le Concordat de ces deux classes atteles ensemble,
sans changer des ruades?


 la sortie, je reus l'ovation, et je traversai la double haie des
fronts inclins; c'tait  leur donner le bout de ma griffe  baiser.

Cousin criait en gesticulant: _C'est du Voltaire! C'est du meilleur
Voltaire!_ Il me fit songer  Courtiade, gmissant sur la
blanchisseuse de Londres, qui avait emport toutes mes cravates de
mousseline.


Du Voltaire, doucement. C'tait ma reprsentation d'_Irne_; mais le
peuple n'en tait pas pour dteler mes chevaux et traner ma voiture.
Voltaire pouvait dire: _Est deus in nobis_. Sa vie fut un combat et la
mienne une partie de whist; il a assist  son apothose et est entr
vivant dans la postrit; je suis rentr fourbu dans mon htel,
escort par les insulteurs qui accompagnent tous les chars de
triomphe. Chteaubriand a dit: _C'est  dgoter de l'honneur_; et
Royer-Collard: _C'est  dgoter de la vertu._ J'ajouterai: C'est 
dgoter des _loges._



La dernire scne.

Quand l'ternel laboureur trace ses sillons, il en creuse plus au
coeur qu'au visage, et on dit que le coeur n'a pas de rides, parce
qu'elles sont invisibles. C'est un aphorisme aussi commode qu'il est
faux. On devrait composer un dictionnaire avec un choix de ces
expressions ridicules, flatteuses et mensongres, comme toutes les
fausses monnaies; elles circulent librement dans le monde, o la vraie
se cache et se garde prcieusement, car les hommes dans leurs marchs,
leurs trafics et leurs spculations, acceptent encore assez volontiers
de l'or pur contre du cuivre plus ou moins bien dor. Oui, l'homme
vieillit tout entier, et le coeur se dessche plus vite que le
parchemin du visage.

Quand les passions sont amorties, les ambitions teintes, les plaisirs
dfendus, quand on ne peut plus commettre ni crimes ni fautes, on a
l'air d'tre bon et on n'est qu'us; ce _dmon de Retz_ tait devenu
_ce bon cardinal_, et de Maistre pourrait aujourd'hui m'appeler dans
un autre sens _ce bon sujet de Talleyrand_. Si, au dclin de la vie,
 cette limite qu'on appelle la seconde enfance et qui n'en a que la
faiblesse, le coeur du vieillard semble s'amollir, bien loin d'y voir
un retour  la tendresse, on n'y observe que l'humiliation des
facults. C'est l le signe indlbile de la dchance humaine, le
sceau de sa misre. Il y a des trsors de gnrosit dans la jeunesse;
les trsors des vieillards sont d'un autre mtal.


On me tourmente beaucoup pour prendre mes dernires dispositions.

Sieys est mort il y a deux ans, fidle au Tiers et  la Rvolution;
il n'tait pas de l'ordre de la Noblesse et du Clerg, et chacun
prche pour son saint; mais je n'ai jamais reni mes dieux, Voltaire
et la Rvolution franaise.

Je sens que je dois me mettre mieux avec l'glise. Ces temps derniers,
la duchesse de Dino, souffrante  la campagne, a demand les
sacrements, et la trouvant passablement, je m'en tais tonn: _Que
voulez-vous, c'est d'un bon effet pour les gens._ Cette rponse m'a
rappel un mot heureux de Rivarol: _L'impit est la plus grande des
indiscrtions._ Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins
aristocratique que l'incrdulit, et Montrond rit d'avance de ce qu'il
appelle un miracle entre deux saintes.

Dans cette pense, j'avais invit  dner l'abb Dupanloup, et ma
nice m'apprit que ce jeune prtre s'tait excus, sous le prtexte
qu'il n'tait pas homme du monde. Ma chre enfant, lui dis-je, cet
homme ne sait pas son mtier.


L'abjuration des erreurs est facile; ce qui l'est moins, c'est leur
rparation effective. Heureusement l'glise a le privilge de digrer
le bien mal acquis, et en rentrant dans le giron de cette bonne mre,
je garderai le mien.

Je refermerai le dernier cercle religieux comme les autres, et je
finirai comme j'ai commenc. Le projet de ma soumission au Pape a t
approuv, et elle portera la date de l'_loge de Reinhard_. Qu'on me
laisse donc en repos; on peut tre tranquille, je jouerai ma dernire
scne convenablement et  propos; je ferai le ncessaire quand le
moment sera venu, et je mourrai en homme qui sait vivre. Nous n'en
sommes pas encore l; je ne me suis jamais press et je suis toujours
arriv  temps.

Ne baissez pas le rideau, la farce n'est pas finie:

          _Coetera desiderantur._

     Paris, Mars 1891.


FIN




TABLE


  AVERTISSEMENT

  MA CONFESSION
     Pourquoi j'cris mes Souvenirs

  MON BRVIAIRE
     L'cole des Diplomates

  JEUNESSE
     Ma naissance
     Mon enfance

  VOLTAIRE

  LE CERCLE DE MME DU BARRY
     L'Assemble des Notables

  LA RVOLUTION FRANAISE
     Les tats-Gnraux
     La Messe de la Fdration
     Mirabeau

  ANGLETERRE

  AMRIQUE

  LE DIRECTOIRE
     Madame de Stal
     Madame Grand

  BONAPARTE
     La Campagne d'gypte
     Ma Fortune
     Le Dix-huit Brumaire
     Montrond
     Le Consulat
     La Malmaison
     Mes Crimes
     Le Duc d'Enghien

  NAPOLON
     Le Mariage imprial
     L'pe et la Plume
     Sparation
     Comoedia
     Tragoedia
     L'Invasion

  LA RESTAURATION
     Maubreuil

  LE CONGRS DE VIENNE

  LES CENT-JOURS
     Le Roi Nichard
     L'Htel Talleyrand
     Le Grand Bourgeois

  CHARLES X

  LA MONARCHIE DE JUILLET
     La Confrence de Londres

  RETRAITE
     L'loge de Reinhard
     La Dernire scne


MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE BAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of La Confession de Talleyrand, V. 1-5, by 
Charles-Maurice de Talleyrand-Prigord

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