The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet

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Title: Histoire de France
       1180-1304 (Volume 3 of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: January 22, 2007 [EBook #20415]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Notes au lecteur de ce fichier digital.

Le symbole suivant "P. 2" dans la note 17
   "Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2a. 508."
   est illisible dans le livre.
Des guillemets clturant les pages 65 et 67 mais n'ayant pas de pendant
   ont t retirs.
La note 133 page 130 semble avoir t mal place et conviendrait mieux
    la page 129, suivant directement la note 132.]




                              HISTOIRE

                                 DE

                               FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                           TOME TROISIME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




                              HISTOIRE

                             DE FRANCE




CHAPITRE VI                                                        (p. 001)

1200. INNOCENT III.--LE PAPE PRVAUT PAR LES ARMES DES FRANAIS DU
NORD, SUR LE ROI D'ANGLETERRE ET L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE, SUR L'EMPIRE
GREC ET SUR LES ALBIGEOIS.--GRANDEUR DU ROI DE FRANCE.


1180-1204


La face du monde tait sombre  la fin du XIIe sicle. L'ordre ancien
tait en pril, et le nouveau n'avait pas commenc. Ce n'tait plus la
lutte matrielle du pape et de l'empereur, se chassant alternativement
de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grgoire VII. Au XIe sicle,
le mal tait  la superficie, en 1200 au coeur. Un mal profond,
terrible, travaillait le christianisme. Qu'il et voulu revenir  la
querelle des investitures, et n'avoir  combattre que sur la question
du bton droit ou courb! Alexandre III lui-mme, le chef de la    (p. 002)
ligue lombarde, n'avait os appuyer Thomas Becket; il avait dfendu
les liberts italiennes, et trahi celles d'Angleterre. Ainsi l'glise
allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et
le devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforait de
l'immobiliser, ce mouvement, d'arrter le temps au passage, de fixer
la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut
y russir; Boniface VIII prit dans l'effort.

Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
avait manqu au monde. L'autorit ne semblait plus inattaquable; elle
avait promis, elle avait tromp. La libert commenait  poindre, mais
sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
multiforme, difforme. La volont humaine enfantait chaque jour, et
reculait devant ses enfants. C'tait comme dans les jours sculaires
de la grande semaine de la cration: la nature s'essayant, jeta
d'abord des produits bizarres, gigantesques, phmres, monstrueux
avortons dont les restes inspirent l'horreur.

Une chose perait dans cette mystrieuse anarchie du XIIe sicle, qui
se produisait sous la main de l'glise irrite et tremblante, c'tait
un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et de la
grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Plagiens: _Christ n'a rien eu
de plus que moi, je ne puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit
au XIIe sicle sous forme barbare et mystique. L'homme dclare que la
fin est venue, qu'en lui-mme est cette fin; il croit  soi, et se
sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahomtisme mme,   (p. 003)
ennemi de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Dj les
Fatemites d'gypte en ont donn l'exemple. Le chef des Assassins
dclare aussi qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarn
d'Ali. Le mhdi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour
tel par les siens. En Europe, un messie parat dans Anvers, et toute
la populace le suit[1]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le
vieux gnosticisme d'Irlande[2]. Amaury de Chartres et son disciple, le
Breton David de Dinan, enseignent que tout chrtien est matriellement
un membre du Christ[3], autrement dit, que Dieu est                (p. 004)
perptuellement incarn dans le genre humain. Le Fils a rgn assez,
disent-ils; rgne maintenant le Saint-Esprit. C'est, sous quelque
rapport, l'ide de Lessing sur l'ducation du genre humain. Rien
n'gale l'audace de ces docteurs, qui, pour la plupart, professent 
l'universit de Paris (autorise par Philippe-Auguste en 1200). On a
cru touffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple Pierre
le Lombard, qui, de Paris, rgente toute la philosophie europenne; on
compte prs de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
d'innovation a reu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit  ct
de la thologie qu'elle branle; les papes dfendent aux prtres de
professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laques.
La mtaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
commentateurs, apports d'Espagne, vont tre traduits de l'arabe par
ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
Souabe (Frdric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de
la Grce et de l'Orient dans la philosophie chrtienne. Aristote prend
place presque au niveau de Jsus-Christ[4]. Dfendu d'abord par les
papes, puis tolr, il rgne dans les chaires. Aristote tout haut, (p. 005)
tout bas les Arabes et les Juifs, avec le panthisme d'Averrhos
et les subtilits de la Cabale. La dialectique entre en possession de
tous les sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de
Tournay enseigne  volont le pour et le contre. Un jour qu'il avait
ravi l'cole de Paris et prouv merveilleusement la vrit de la
religion chrtienne, il s'cria tout  coup:  petit Jsus, petit
Jsus, comme j'ai lev ta loi! Si je voulais, je pourrais encore
mieux la rabaisser[5].

                   [Note 1: Il proclamait l'inutilit des
                   sacrements, de la messe et de la hirarchie, la
                   communaut des femmes, etc. Il marchait couvert
                   d'habits dors, les cheveux tresss avec des
                   bandelettes, accompagn de trois mille disciples,
                   et leur donnait de splendides festins. Bulus,
                   historia Universit. Parisiensis, II, 98.--Per
                   matronas et mulierculas... errores suos
                   spargere.--Veluti Rex, stipatus satellitibus,
                   vexillum et gladium prferentibus... declamabat.
                   Epistol. Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II,
                   IIme partie, p. 479.]

                   [Note 2: Il se nommait on de l'toile. Ce nom
                   d'on rappelle les doctrines gnostiques.--C'tait
                   un gentilhomme de Loudac; d'abord ermite dans la
                   fort de Broceliande, il y reut de Merlin le
                   conseil d'couter les premires paroles de
                   l'vangile,  la messe. Il se crut dsign par ces
                   mots: Per Eum qui venturus est judicare, etc., et
                   se donna ds lors pour fils de Dieu. Il s'attirait
                   de nombreux disciples, qu'il appelait _Sapience_,
                   _Jugement_, _Science_, etc. Guill. Neubrig., l. I:
                   Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
                   illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;...
                   eratque per diabolicas prstigias potens ad
                   capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime
                   ac monasteriorum infestator. Voyez aussi Othon de
                   Freysingen, c. LIV, LV, Robert du Mont, Guibert de
                   Nogent; Bulus, II, 241; D. Morice, p. 100,
                   Roujoux, Histoire des ducs de Bretagne, t. II.]

                   [Note 3: Rigord., ibid, p. 375: .... Quod
                   quilibet Christianus teneatur credere se esse
                   membrum Christi.--Concil. Paris., ibid.: Omnia
                   unum, quia quidquid est, est Deus, Deus visibilibus
                   indutus instrumentis.--Filius incarnatus, i.e.
                   visibili form subjectus.--Filius usque nunc
                   operatus est, sed Spiritus sanctus ex hoc nunc
                   usque ad mundi consummationem inchoat operari.]

                   [Note 4: Averrhos, ap. Gieseler, IIme partie,
                   p. 378: Aristoteles est exemplar, quod natura
                   invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem
                   humanam.--Corneille Agrippa disait au XIVe
                   sicle: Aristoteles fuit prcursor Christi in
                   naturalibus; sicut Joannes Baptista... in
                   gratuitis. Ibid.]

                   [Note 5: Math. Pris: Dieu le punit: il devint
                   si idiot, que son fils eut peine  lui rapprendre
                   le _Pater_.]

Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi  son premier rveil. L'cole
de Paris s'lve entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.

Cependant un immense mouvement religieux clatait dans le peuple sur
deux points  la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.

C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacr, plein d'histoires et de
mystres. Et je ne parle pas seulement de son passage hroque entre
Mayence et Cologne, o il perce sa route  travers le basalte et le
granit. Au midi et au nord de ce passage fodal,  l'approche des
villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit,
il devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles       (p. 006)
plaines; il coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets
tendus des pcheurs. Mais une immense posie dort sur le fleuve. Cela
n'est pas facile  dfinir; c'est l'impression vague d'une vaste,
calme et douce nature, peut-tre une voix maternelle qui rappelle
l'homme aux lments, et, comme dans la ballade, l'attire altr au
fond des fraches ondes: peut-tre l'attrait potique de la Vierge,
dont les glises s'lvent tout le long du Rhin jusqu' sa ville de
Cologne, la ville des onze mille vierges. Elle n'existait pas, au XIIe
sicle, cette merveille de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses
rampes ariennes, dont les degrs vont au ciel; l'glise de la Vierge
n'existait pas, mais la Vierge existait. Elle tait partout sur le
Rhin, simple femme allemande, belle ou laide, je n'en sais rien, mais
si pure, si touchante et si rsigne. Tout cela se voit dans le
tableau de l'Annonciation  Cologne. L'ange y prsente  la Vierge non
un beau lis, comme dans les tableaux italiens, mais un livre, une dure
sentence, la passion du Christ avant sa naissance, avant la conception
toutes les douleurs du coeur maternel. La Vierge aussi a eu sa passion;
c'est elle, c'est la femme qui a restaur le gnie allemand. Le
mysticisme s'est rveill par les bguines d'Allemagne et des
Pays-Bas[6]. Les chevaliers, les nobles minnesinger chantaient la
femme relle, la gracieuse pouse du landgrave de Thuringe, tant   (p. 007)
clbre aux combats potiques de la Wartbourg. Le peuple adorait
la femme idale; il fallait un Dieu-femme  cette douce Allemagne.
Chez ce peuple, le symbole du mystre est la rose; simplicit et
profondeur, rveuse enfance d'un peuple  qui il est donn de ne pas
vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'ternel.

                   [Note 6: Math. Pris: In Alemannia mulierum
                   continentium, qu se Beguinas volunt appellari,
                   multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut solam
                   Coloniam mille vel plures inhabitarent.--_Beghin_,
                   du saxon _beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en
                   allem. _beten_), prier.]

Ce gnie mystique devait s'teindre, ce semble, en descendant l'Escaut
et le Rhin, en tombant dans la sensualit flamande et l'industrialisme
des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-mme avait cr l un monde d'hommes
misrables et sevrs de la nature, que le besoin de chaque jour
renfermait dans les tnbres d'un atelier humide; laborieux et
pauvres, mritants et dshrits, n'ayant pas mme en ce monde cette
place au soleil que le bon Dieu semble promettre  tous ses enfants,
ils apprenaient par ou-dire ce que c'tait que la verdure des
campagnes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de
prisonniers, moines de l'industrie, clibataires par pauvret, ou plus
malheureux encore par le mariage et souffrant des souffrances de leurs
enfants. Ces pauvres gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin
de Dieu; Dieu les visita au XIIe sicle, illumina leurs sombres
demeures, et les bera du moins d'apparitions et de songes. Solitaires
et presque sauvages, au milieu des cits les plus populeuses du monde,
ils embrassrent le Dieu de leur me, leur unique bien. Le Dieu des
cathdrales, le Dieu riche des riches et des prtres, leur devint peu
 peu tranger. Qui voulait leur ter leur foi, ils se laissaient  (p. 008)
brler, pleins d'espoir et jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi,
pousss  bout, ils sortaient de leurs caves, blouis du jour,
farouches, avec ce gros et dur oeil bleu, si commun en Belgique, mal
arms de leurs outils, mais terribles de leur aveuglement et de leur
nombre.  Gand, les tisserands occupaient vingt-sept carrefours, et
formaient  eux seuls un des trois membres de la cit. Autour d'Ypres,
au XIIIe et au XIVe sicles, ils taient plus de deux cent mille.

Rarement l'tincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
multitudes. Les autres mtiers prenaient parti, moins nombreux, mais
gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de
leurs mains, des forgerons qui, dans une rvolte, continuaient de
battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des
boulangers, qui ptrissaient l'meute comme le pain; des bouchers qui
pratiquaient sans scrupule leur mtier sur les hommes. Dans la boue de
ces rues, dans la fume, dans la foule serre des grandes villes, dans
ce triste et confus murmure, il y a, nous l'avons prouv, quelque
chose qui porte  la tte: une sombre posie de rvolte. Les gens de
Gand, de Bruges, d'Ypres, arms, enrgiments d'avance, se trouvaient,
au premier coup de cloche, sous la bannire du burgmeister; pourquoi?
ils ne le savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux.
C'tait le comte, c'tait l'vque, ou leurs gens qui en taient la
cause. Ces Flamands n'aimaient pas trop les prtres; ils avaient stipul,
en 1193, dans les privilges de Gand, qu'ils destitueraient leurs  (p. 009)
curs et chapelains  volont.

Bien loin de l, au fond des Alpes, un principe diffrent amenait des
rvolutions analogues. De bonne heure, les montagnards pimontais,
dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
avaient commenc  repousser les symboles, les images, les croix, les
mystres, toute la posie chrtienne. L, point de panthisme comme en
Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens,
raison simple, solide et forte, sous forme populaire. Ds le temps de
Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette rforme sur le versant
italien; elle fut reprise, au XIIe sicle, sur le versant franais,
par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit des matres
d'cole  nos provinces du sud-est. Cet homme, appel Pierre de Bruys,
descendit dans le Midi, passa le Rhne, parcourut l'Aquitaine, toujours
prchant le peuple avec un succs immense. Henri, son disciple, en et
encore plus; il pntra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
les suivait, laissant l le clerg, brisant les croix, ne voulant plus
de culte que la parole. Ces sectaires, rprims un instant,
reparaissent  Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie,  la
suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hrsie, dit un dominicain, n'est
plus dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[7].
Il a raison, ce n'est pas autre chose que la rvolte du raisonnement
contre l'autorit. Les partisans de Valdus, les Vaudois,           (p. 010)
s'annonaient d'abord comme voulant seulement reproduire l'glise des
premiers temps dans la puret, dans la pauvret apostolique; on les
appelait les pauvres de Lyon. L'glise de Lyon, comme nous l'avons dit
ailleurs, avait toujours eu la prtention d'tre reste fidle aux
traditions du christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicit
de demander la permission de se sparer de l'glise. Repousss,
poursuivis, proscrits, ils ne subsistrent pas moins dans les
montagnes, dans les froides valles des Alpes, premier berceau de leur
croyance, jusqu'aux massacres de Mrindol et de Cabrires, sous
Franois Ier, jusqu' la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme,
qui les adoptrent comme prcurseurs, et reconnurent en eux, pour leur
glise rcente, une sorte de perptuit secrte pendant le moyen ge,
contre la perptuit catholique.

                   [Note 7: Inter omnes sectas qu sunt vel
                   fuerunt... est diuturnior. Reinerus.]

Le caractre de la rforme au XIIe sicle[8] fut donc le rationalisme
dans les Alpes et sur le Rhne, le mysticisme sur le Rhin. En Flandre,
elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.

                   [Note 8: Nous renvoyons sur ce grand sujet au
                   livre de M. N. Peyrat: Les Rformateurs de la
                   France et de l'Italie au XIIe sicle. 1860.]

Ce Languedoc tait le vrai mlange des peuples, la vraie Babel. Plac
au coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il
prsentait une singulire fusion de sang ibrien, gallique et romain,
sarrasin et gothique. Ces lments divers y formaient de dures
oppositions. L devait avoir lieu le grand combat des croyances    (p. 011)
et des races. Quelles croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux
mmes qui les combattirent n'y surent rien distinguer, et ne
trouvrent d'autre moyen de dsigner ces fils de la confusion que par
le nom d'une ville: _Albigeois_.

L'lment smitique, juif et arabe, tait fort en Languedoc. Narbonne
avait t longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
taient innombrables. Maltraits, mais pourtant soufferts, ils
florissaient  Carcassonne,  Montpellier,  Nmes; leurs rabbins y
tenaient des coles publiques. Ils formaient le lien entre les chrtiens
et les mahomtans, entre la France et l'Espagne. Les sciences,
applicables aux besoins matriels, mdecine et mathmatiques, taient
l'tude commune aux hommes des trois religions[9]. Montpellier tait
plus li avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
associait tous ces peuples, rapprochs plus que spars par la mer.
Depuis les croisades surtout, le haut Languedoc s'tait comme inclin
 la Mditerrane, et tourn vers l'Orient; les comtes de Toulouse
taient comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi quivoque des chrtiens
de la terre sainte avaient reflu dans nos provinces du Midi. Les
belles monnaies, les belles toffes d'Asie[10] avaient fort        (p. 012)
rconcili nos croiss avec le monde mahomtan. Les marchands du
Languedoc s'en allaient toujours en Asie la croix sur l'paule, mais
c'tait beaucoup plus pour visiter le march d'Acre que le saint
spulcre de Jrusalem. L'esprit mercantile avait tellement domin les
rpugnances religieuses, que les vques de Maguelone et de
Montpellier faisaient frapper des monnaies sarrasines, gagnaient sur
les espces, et escomptaient sans scrupule l'empreinte du
croissant[11].

                   [Note 9: Que de choses nous leurs devons: la
                   distillation, les sirops, les onguents, les
                   premiers instruments de chirurgie, la lithotricie,
                   ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes
                   n'adopta qu'au XVIIe sicle, l'arithmtique et
                   l'algbre, l'indispensable instrument des sciences
                   (1860). V. Introduction, Renaissance.]

                   [Note 10: Richard portait  Chypre un manteau
                   de soie brod de croissants d'argent.]

                   [Note 11: Epistola pap Clementis IV, episc.
                   Maglonensi, 1266; in Tes. novo anecd., t. II, p.
                   403: Sane de moneta Miliarensi quam in tua
                   dioecesi facis cudi miramur plurimum cujus hoc
                   agis consilio... Quis enim catholicus monetam
                   debet cudere cum titulo Mahometi?... Si
                   consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio
                   te et prdecessores tuos accusas.--En 1268, saint
                   Louis crit  son frre, Alfonse comte de Toulouse,
                   pour lui faire reproche de ce que dans son Comtat
                   Venaissin, on bat monnaie avec une inscription
                   mahomtane: In cujus (monet) superscriptione sit
                   mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi
                   esse propheta Dei; quod est ad laudem et
                   exaltationem ipsius, et detestationem et contemptum
                   fidei et nominis christiani; rogamus vos quatinus
                   ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.
                   Cette lettre, selon Bonamy (ac. des Inscr. XXX,
                   725), se trouverait dans un registre longtemps
                   perdu, restitu au Trsor des Chartes, en 1748.
                   Cependant ce registre n'y existe point aujourd'hui,
                   comme je m'en suis assur.]

La noblesse et d, ce semble, tenir mieux contre les nouveauts. Mais
ici, ce n'tait point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse,
qui pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi taient
des gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur
noblesse. Il n'y en avait gure qui, en remontant un peu, ne
rencontrassent dans leur gnalogie quelque grand'mre sarrasine   (p. 013)
ou juive. Nous avons dj vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine,
l'adversaire de Charles Martel, avait donn sa fille  un mir
sarrasin. Dans les romans carlovingiens, les chevaliers chrtiens
pousent sans scrupule leur belle libratrice, la fille du sultan. 
dire vrai, dans ce pays de droit romain, au milieu des vieux municipes
de l'Empire, il n'y avait pas prcisment de nobles, ou plutt tous
l'taient; les habitants des villes, s'entend. Les villes
constituaient une sorte de noblesse  l'gard des campagnes. Le
bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifie et
couronne de tours. Il paraissait dans les tournois[12], et souvent
dsaronnait le noble qui n'en faisait que rire.

                   [Note 12: Dans les Preuves de l'Histoire
                   gnrale du Languedoc, t. III, p. 607, on trouve
                   une attestation de plusieurs _Damoisels_
                   (Domicelli), chevaliers, juristes, etc. Quod usus
                   et consuetudo sunt et fuerunt longissimis
                   temporibus observati, et tanto tempore quod in
                   contrarium memoria non exstitit in senescallia
                   Belliquadri et in Provincia, quod Burgenses
                   consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab
                   archiepiscopis et episcopis, sine principis
                   auctoritate et licentia, impune cingulum militare
                   assumere, et signa militaria habere et portare, et
                   gaudere privilegio militari.--Chron. Languedoc.
                   ap. D. Vaisste. Preuves de l'Histoire du
                   Languedoc. Ensuite parla un autre baron appel
                   Valats, et il dit au comte: Seigneur, ton frre te
                   donne un bon conseil (le conseil d'pargner les
                   Toulousains), et si tu me veux croire, tu feras
                   ainsi qu'il t'a dit et montr; car, Seigneur, tu
                   sais bien que la plupart sont gentilshommes, et par
                   honneur et noblesse, tu ne dois pas faire ce que tu
                   as dlibr.]

Si l'on veut connatre ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
de Born, cet ennemi jur de la paix, ce Gascon qui passa sa vie 
souffler la guerre et  la chanter. Bertrand donne au fils         (p. 014)
d'lonore de Guienne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et
non_[13]. Mais ce nom lui va fort bien  lui-mme et  tous ces
mobiles esprits du Midi.

                   [Note 13: _Oc et non_.]

Gracieuse, mais lgre, trop lgre littrature, qui n'a pas connu
d'autre idal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique
et lgiste envahit ds leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
formes juridiques y taient rigoureusement observes dans la
discussion des questions lgres de la galanterie[14]. Pour tre
pdantesques, les dcisions n'en taient pas moins immorales. La belle
comtesse de Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des potes et
des rois, dcide dans un arrt conserv religieusement, que l'poux
divorc peut fort bien redevenir l'amant de sa femme marie  un
autre. lonore de Guienne prononce que le vritable amour ne peut
exister entre poux; elle permet de prendre pour quelque temps une
autre amante afin d'prouver la premire. La comtesse de Flandre,
princesse de la maison d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne,
fille d'lonore, avaient institu de pareils tribunaux dans le nord
de la France; et probablement ces contres, qui prirent part  la
croisade des Albigeois, avaient t mdiocrement difies de la    (p. 015)
jurisprudence des dames du Midi.

                   [Note 14: Raynouard, posies des Troubadours,
                   II, p. 122. La cour d'Amour tait organise sur le
                   modle des tribunaux du temps. Il en existait
                   encore une sous Charles VI,  la cour de France; on
                   y distinguait des auditeurs, des matres des
                   requtes, des conseillers, des substituts du
                   procureur gnral, etc., etc.; mais les femmes n'y
                   sigeaient pas.]

Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons
d'autant mieux sa rvolution religieuse.

Au centre, il y avait la grande cit de Toulouse, rpublique sous un
comte. Les domaines de celui-ci s'tendaient chaque jour. Ds la
premire croisade, c'tait le plus riche prince de la chrtient. Il
avait manqu la royaut de Jrusalem, mais pris Tripoli. Cette grande
puissance tait, il est vrai, fort inquite. Au nord, les comtes de
Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de
Barcelone, matresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient
le comte de Toulouse d'usurpateur, malgr une possession de plusieurs
sicles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la
prtention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de Louis le
Dbonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard avait
t proscrit par Charles le Chauve. Les comtes de Roussillon, de
Cerdagne, de Conflant, de Bzalu, rclamaient la mme origine. Tous
taient ennemis du comte de Toulouse. Il n'tait gure mieux avec les
maisons de Bziers, Carcassonne, Albi et Nmes. Aux Pyrnes c'taient
des seigneurs pauvres et braves, singulirement entreprenants, gens 
vendre, espces de condottieri, que la fortune destinait aux plus
grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac.
Les Armagnacs prtendaient aussi au comt de Toulouse et l'attaquaient
souvent. On sait le rle qu'ils ont jou au XIVe et au XVe sicles;
histoire tragique, incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac,  (p. 016)
placs en face l'un de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont,
comme on sait, avec Nmes, la partie nergique, souvent atroce du
midi. Armagnac, Comminges, Bziers, Toulouse, n'taient jamais
d'accord que pour faire la guerre aux glises. Les interdits ne les
troublaient gure. Le comte de Comminges gardait paisiblement trois
pouses  la fois. Si nous en croyons les chroniqueurs ecclsiastiques,
le comte de Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Jude de la
France, comme on a appel le Languedoc, ne rappelait pas l'autre
seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et
Gomorrhe, et il tait  craindre que la vengeance des prtres ne lui
donnt sa mer Morte.

Que les croyances orientales aient pntr dans ce pays, c'est ce qui
ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichisme,
la plus odieuse de toutes dans le monde chrtien, a fait oublier les
autres. Il avait clat de bonne heure au moyen ge en Espagne.
Rapport, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de Constantinople[15]
il y prit pied aisment. Le dualisme persan leur sembla expliquer  (p. 017)
la contradiction que prsentent galement l'univers et l'homme. Race
htrogne, ils admettaient volontiers un monde htrogne; il leur
fallait  ct du bon Dieu, un Dieu mauvais  qui ils pussent imputer
tout ce que l'Ancien Testament prsente de contraire au Nouveau[16]; 
ce Dieu revenaient encore la dgradation du christianisme et
l'avilissement de l'glise. En eux-mmes, et dans leur propre
corruption, ils reconnaissaient la main d'un crateur malfaisant, qui
s'tait jou du monde. Au bon Dieu l'esprit, au mauvais la chair.
Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est l le grand mystre du
manichisme. Ici se prsentait un double chemin. Fallait-il la
dompter, cette chair, par l'abstinence, jener, fuir le mariage,
restreindre la vie, prvenir la naissance, et drober au dmon
crateur tout ce que lui peut ravir la volont? Dans ce systme,
l'idal de la vie, c'est la mort, et la perfection serait le suicide.
Ou bien, faut-il dompter la chair, en l'assouvissant, faire taire le
monstre, en emplissant sa gueule aboyante, y jeter quelque chose de
soi pour sauver le reste... au risque d'y jeter tout, et d'y tomber
soi-mme tout entier?

                   [Note 15: On appelait les hrtiques
                   _Bulgares_, ou _Catharins_, du mot grec [Greek:
                   _catharos_], i.e. _pur_.

                   En conservant sur les Albigeois notre rcit bas
                   sur le pome orthodoxe qu'a publi M. Fauriel et
                   sur la chronique en prose qu'on en a tire au XIVe
                   sicle, nous renvoyons  l'histoire de M. Schmidt,
                   reconstruite avec les interrogatoires trouvs dans
                   les archives de Carcassonne et de Toulouse. Nous
                   attendons patiemment l'ouvrage de M. N. Peyrat, qui
                   a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
                   crite jusqu'ici sur le tmoignage des perscuteurs
                   (1860).]

                   [Note 16: Pierre de Vaux-Cernay.]

Nous savons mal quelles taient les doctrines prcises des manichens
du Languedoc. Dans les rcits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
impute  la fois des choses contradictoires, qui sans doute
s'appliquent  des sectes diffrentes[17].

                   [Note 17: Selon les uns, Dieu a cr; selon
                   d'autres, c'est le Diable (Mansi op. Giesler). Les
                   uns veulent qu'on soit sauv par les oeuvres
                   (Ebrard), et les autres par la foi (Pierre de
                   Vaux-Cernay). Ceux-l prchent un Dieu matriel;
                   ceux-ci pensent que Jsus-Christ n'est pas mort en
                   effet, et qu'on n'a crucifi qu'une ombre. D'autre
                   part, ces novateurs disent prcher pour tous, et
                   plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la
                   batitude ternelle (Ebrard). Ils prtendent
                   simplifier la loi, et prescrivent cent gnuflexions
                   par jour (Heribert). La chose dans laquelle ils
                   semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de
                   l'Ancien Testament. Ce Dieu qui promet et ne tient
                   pas, disent-ils, c'est un jongleur. Mose et Josu
                   taient des routiers  son service.

                   D'abord il faut savoir que les hrtiques
                   reconnaissaient deux crateurs, l'un, des choses
                   invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu; l'autre,
                   du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu mchant.
                   Ils attribuaient au premier le Nouveau Testament,
                   et au second l'Ancien, qu'ils rejetaient
                   absolument, hors quelques passages transports de
                   l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour
                   ce dernier leur faisait admettre.

                   Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament
                   tait un menteur, parce qu'il est dit dans la
                   Gense: En quelque jour que vous mangiez de
                   l'arbre de la science du bien et du mal, vous
                   mourrez de mort; et pourtant, disaient-ils, aprs
                   en avoir mang, ils ne sont pas morts. Ils le
                   traitaient aussi d'homicide, pour avoir rduit en
                   cendres ceux de Sodome et de Gomorrhe, et dtruit
                   le monde par les eaux du dluge, pour avoir
                   enseveli sous la mer Pharaon et les gyptiens. Ils
                   croyaient damns tous les pres de l'Ancien
                   Testament, et mettaient saint Jean-Baptiste au
                   nombre des grands dmons. Ils disaient mme entre
                   eux que ce Christ qui naquit dans la Bethlem
                   terrestre et visible et fut crucifi  Jrusalem,
                   n'tait qu'un faux Christ; que Marie Madeleine
                   avait t sa concubine, et que c'tait l cette
                   femme surprise en adultre dont il est parl dans
                   l'vangile. Pour le Christ, disaient-ils, jamais il
                   ne mangea ni ne but, ni ne revtit de corps rel,
                   et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au
                   corps de saint Paul.

                   D'autres hrtiques disaient qu'il n'y a qu'un
                   crateur, mais qu'il eut deux fils, le Christ et le
                   Diable. Ceux-ci disaient que toutes les cratures
                   avaient t bonnes, mais que ces filles dont il est
                   parl dans l'Apocalypse les avaient toutes
                   corrompues.

                   Tous ces infidles, membres de l'Antechrist,
                   premiers-ns de Satan, semence de pch, enfants de
                   crime,  la langue hypocrite, sduisant par des
                   mensonges le coeur des simples, avaient infect
                   du venin de leur perfidie toute la province de
                   Narbonne. Ils disaient que l'glise romaine n'tait
                   gure qu'une caverne de voleurs, et cette
                   prostitue dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient
                   les sacrements de l'glise  ce point qu'ils
                   enseignaient publiquement que l'onde du sacr
                   baptme ne diffre point de l'eau des fleuves, et
                   que l'hostie du trs-saint corps du Christ n'est
                   rien de plus que le pain laque; insinuant aux
                   oreilles des simples ce blasphme horrible, que le
                   corps du Christ, ft-il aussi grand que les Alpes,
                   il serait depuis longtemps consomm et rduit 
                   rien par tous ceux qui en ont mang. La
                   confirmation, la confession, taient choses vaines
                   et frivoles; le saint mariage une prostitution, et
                   nul ne pouvait tre sauv dans cet tat, en
                   engendrant fils et filles. Niant aussi la
                   rsurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais
                   quelles fables inoues, disant que nos mes sont
                   ces esprits angliques qui, prcipits du ciel pour
                   leur prsomptueuse apostasie, laissrent dans l'air
                   leur corps glorieux, et que ces mes, aprs avoir
                   pass successivement sur la terre par sept corps
                   quelconques, retournent, l'expiation ainsi
                   termine, reprendre leurs premiers corps.

                   Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces
                   hrtiques s'appelaient _Parfaits_ ou _Bons
                   hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_.
                   Les Parfaits portaient un habillement noir,
                   feignaient de garder la chastet, repoussaient avec
                   horreur l'usage des viandes, des oeufs, du
                   fromage; ils voulaient passer pour ne jamais
                   mentir, tandis qu'ils dbitaient sur Dieu
                   principalement, un mensonge perptuel; ils disaient
                   encore que pour aucune raison on ne devait jurer.
                   On appelait Croyants ceux qui, vivant dans le
                   sicle, et sans chercher  imiter la vie des
                   Parfaits, espraient pourtant tre sauvs dans la
                   foi de ceux-ci; ils taient diviss par le genre de
                   vie, mais unis dans la loi et l'infidlit. Les
                   Croyants taient livrs  l'usure, au brigandage,
                   aux homicides et aux plaisirs de la chair, aux
                   parjures et  tous les vices. En effet, ils
                   pchaient avec toute scurit et toute licence,
                   parce qu'ils croyaient que sans restitution du bien
                   mal acquis, sans confession ni pnitence, ils
                   pouvaient se sauver, pourvu qu' l'article de la
                   mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de
                   leurs matres l'imposition des mains. Les
                   hrtiques prenaient parmi les Parfaits des
                   magistrats qu'ils appelaient diacres et vques;
                   les Croyants pensaient ne pouvoir se sauver s'ils
                   ne recevaient d'eux en mourant l'imposition des
                   mains. S'ils imposaient les mains  un mourant,
                   quelque criminel qu'il ft, pourvu qu'il pt dire
                   un _Pater_ ils le croyaient sauv, et, selon leur
                   expression, consol; sans faire aucune satisfaction
                   et sans autre remde, il devait s'envoler tout
                   droit au ciel.

                   ..... Certains hrtiques disaient que nul ne
                   pouvait pcher depuis le nombril et plus bas. Ils
                   traitent d'idoltrie les images qui sont dans les
                   glises, et appelaient les cloches, les trompettes
                   du dmon. Ils disaient encore que ce n'tait pas un
                   plus grand pch de dormir avec sa mre ou sa
                   soeur qu'avec tout autre. Une de leurs plus
                   grandes folies, c'tait de croire que si quelqu'un
                   des Parfaits pchait mortellement, en mangeant, par
                   exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou
                   d'oeufs, ou de toute autre chose dfendue, tous
                   ceux qu'il avait consols perdaient l'Esprit-Saint,
                   et il fallait les consoler; et ceux mme qui
                   taient sauvs, le pch du consolateur les faisait
                   tomber du ciel.

                   Il y avait encore d'autres hrtiques appels
                   Vaudois, du nom d'un certain Valdus, de Lyon.
                   Ceux-ci taient mauvais, mais bien moins mauvais
                   que les autres; car ils s'accordaient avec nous en
                   beaucoup de choses, et ne diffraient que sur
                   quelques-unes. Pour ne rien dire de la plus grande
                   partie de leurs infidlits, leur erreur consistait
                   principalement en quatre points; en ce qu'ils
                   portaient des sandales  la manire des Aptres;
                   qu'ils disaient qu'il n'tait permis en aucune
                   faon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que
                   le premier venu d'entre eux pouvait au besoin,
                   pourvu qu'il portt des sandales, et sans avoir
                   reu les ordres de la main de l'vque, consacrer
                   le corps de Jsus-Christ.

                   Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des
                   hrtiques.--Lorsque quelqu'un se rend aux
                   hrtiques, celui qui le reoit lui dit: Ami, si
                   tu veux tre des ntres, il faut que tu renonces 
                   toute la foi que tient l'glise de Rome. Il rpond:
                   J'y renonce.--Reois donc des Bons hommes le
                   Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois
                   dans la bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu 
                   cette croix que le prtre t'a faite, au baptme,
                   sur la poitrine, les paules et la tte, avec
                   l'huile et le chrme?--J'y renonce.--Crois-tu que
                   cette eau opre ton salut?--Je ne le crois
                   pas.--Renonces-tu  ce voile qu' ton baptme le
                   prtre t'a mis sur la tte?--J'y renonce.--C'est
                   ainsi qu'il reoit le baptme des hrtiques et
                   renie celui de l'glise. Alors tous lui imposent
                   les mains sur la tte, et lui donnent un baiser, le
                   revtent d'un vtement noir, et ds lors il est
                   comme un d'entre eux. Petrus Vall. Sarnaii, c. I,
                   ap. Scr. fr. XIX. 5, 7. Extrait d'un ancien
                   registre de l'Inquisition de Carcassonne. (Preuves
                   de l'Histoire du Languedoc, III, 371.)

                   Voy. Gieseler. II, P. 2, p. 495.--Sandii nucleus
                   hist. eccles., VI; 404: Veniens papa Nicetas
                   nomine a Constantinopoli...

                   Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2a. 508.]

Ainsi  ct de l'glise, s'levait une autre glise dont la Rome  (p. 018)
tait Toulouse. Un Nictas de Constantinople avait prsid prs de
Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des vques manichens. La
Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient t (p. 019)
reprsentes par leurs pasteurs. Nictas y avait expos la pratique
des manichens d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement.
L'Orient, la Grce byzantine, envahissaient dfinitivement l'glise
occidentale. Les Vaudois eux-mmes, dont le rationalisme semble un (p. 020)
fruit spontan de l'esprit humain, avaient fait crire leurs premiers
livres par un certain Ydros, qui,  en juger par son nom, doit aussi
tre un Grec. Aristote et les Arabes entraient en mme temps dans la
science. Les antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
L'empereur d'Allemagne, Conrad, tait parent de Manuel Comnne.    (p. 021)
Le roi de France avait donn sa fille  un Csar byzantin. Le roi de
Navarre, Sanche l'Enferm, avait demand la main d'une fille du chef
des Almohades. Richard Coeur-de-Lion se dclara frre d'armes du
sultan Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Dj Henri II avait menac
le pape de se faire mahomtan. On assure que Jean offrit rellement
aux Almohades d'apostasier pour obtenir leur secours. Ces rois     (p. 022)
d'Angleterre taient troitement unis avec le Languedoc et l'Espagne.
Richard donna une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre  Raimond
VI. Il cda mme  celui-ci l'Agnois, et renona  toutes les
prtentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les
hrtiques, les mcrants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes
parts. Des concidences fortuites y contribuaient; par exemple, le
mariage de l'empereur Henri VI avec l'hritire de Sicile tablit des
communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette le
tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'europenne
et l'asiatique, allassent  la rencontre l'une de l'autre; chacune
d'elles se modifiait, comme pour diffrer moins de sa soeur. Tandis
que les Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les
croyances de l'Asie, le mahomtisme s'tait comme christianis dans
l'gypte, dans une grande partie de la Perse et de la Syrie, en
adoptant sous diverses formes le dogme de l'incarnation[18].

                   [Note 18: Le mahomtisme se rconcilie en ce
                   moment dans l'Inde avec les rgions du pays, comme
                   avec le christianisme au temps de Frdric II.
                   (Note de 1833.)]

Quels devaient tre dans ce danger de l'glise le trouble et
l'inquitude de son chef visible? Le pape avait, depuis Grgoire VII,
rclam la domination du monde et la responsabilit de son avenir. (p. 023)
Guind  une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les prils qui
l'environnaient. Ce prodigieux difice du christianisme au moyen ge,
cette cathdrale du genre humain, il en occupait la flche, il y
sigeait dans la nue  la pointe de la croix, comme quand de celle de
Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux
rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il
voyait de l je ne sais combien d'armes qui venaient marteau en main
 la destruction du grand difice, tribu par tribu, gnration par
gnration. La masse tait ferme, il est vrai; l'difice vivant, bti
d'aptres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans
la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du pass et de l'avenir. Pas la
moindre nue  l'horizon qui ne promt un orage.

Le pape tait alors un Romain, Innocent III[19]. Tel pril, tel homme.
Grand lgiste, habitu  consulter le droit sur toute question, il
s'examina lui-mme, et crut  son droit. L'glise avait pour elle _la
possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
croire  la prescription. L'glise, dans ce grand procs, tait le (p. 024)
dfendeur, propritaire reconnu, tabli sur le fonds disput; elle en
avait les titres: le droit crit semblait pour elle. Le demandeur,
c'tait l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
prendre mal, dans son exprience, chicanant sur des textes, au lieu
d'invoquer l'quit. Qui lui et demand ce qu'il voulait, il tait
impossible de l'entendre; des voix confuses s'levaient pour rpondre.
Tous demandaient choses diffrentes. En politique, ils attestaient la
politique antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
et revenir aux aptres. Les autres remontaient plus haut, et
rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien
prfraient la stricte unit de l'islamisme. L'islamisme avanait vers
l'Europe; en mme temps que Saladin reprenait Jrusalem, les Almohades
d'Afrique envahissaient l'Espagne, non avec des armes, comme les
anciens Arabes, mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une
migration de peuple. Ils taient trois ou quatre cent mille  la
bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahomtisme
et vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter un fruit
terrible: l'ordre des Assassins. Dj tous les princes chrtiens et
musulmans craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient,
dit-on, avec l'ordre, et l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les
rois anglais taient suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi
de Richard, Conrad de Tyr et de Montferrat, prtendant au trne de
Jrusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale.
Philippe-Auguste affecta de se croire menac, et prit des gardes, les
premiers qu'aient eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur      (p. 025)
animaient l'glise et le peuple; les rcits effrayants circulaient.
Les Juifs, vivante image de l'Orient au milieu du christianisme,
semblaient l pour entretenir la haine des religions. Aux poques de
flaux naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient,
disait-on, avec les infidles, et les appelaient. Riches sous leurs
haillons, retirs, sombres et mystrieux, ils prtaient aux
accusations de toute espce. Dans ces maisons toujours fermes,
l'imagination du peuple souponnait quelque chose d'extraordinaire. On
croyait qu'ils attiraient des enfants chrtiens pour les crucifier 
l'image de Jsus-Christ[20]. Des hommes en butte  tant d'outrages
pouvaient en effet tre tents de justifier la perscution par le
crime.

                   [Note 19: On le nomma pape  trente-sept
                   ans... Propter honestatem morum et scientiam
                   litterarum, flentem, ejulantem et renitentem.
                   Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis,
                   exercitatus in cantilena et psalmodia, statura
                   mediocris et decorus aspectu. Gesta Innoc. III.
                   (Baluze, folo. I, p. 1, 2.)--Erfurt, chronic. S.
                   Petrin. (1215): Nec similem sui scientia,
                   facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
                   judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.]

                   [Note 20: On sait l'histoire du soufflet qu'un
                   juif recevait chaque anne  Toulouse, le jour de
                   la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
                   s'levait un dbat entre deux juifs, c'taient les
                   enfants de choeur qui dcidaient: _afin que la
                   grande innocence des juges corriget la grande
                   malice des plaideurs_. Dans la Provence, dans la
                   Bourgogne, on leur interdisait l'entre des bains
                   publics, except le vendredi, le jour de Vnus, o
                   les bains taient ouverts aux baladins et aux
                   prostitues.]

Tels apparaissaient alors les ennemis de l'glise. Les prjugs du
peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
remontait par tous les rangs du clerg jusqu'au pape. Ce serait aussi
faire trop grande injure  la nature humaine que de croire que
l'gosme ou l'intrt de corps anima seul les chefs de l'glise. Non,
tout indique qu'au XIIIe sicle ils taient encore convaincus de leur
droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le    (p. 026)
dfendre. Ce n'tait pas pour un intrt humain que saint Dominique
parcourait les campagnes du Midi, envoyant  la mort des milliers de
sectaires[21]. Et quelle qu'ait t dans ce terrible Innocent III la
tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
l'animrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
l'glise de Latran, prs de tomber.

                   [Note 21: La date la plus sinistre, la plus
                   sombre de toute l'histoire est l'an 1200, le 93 de
                   l'glise. C'est l'poque de l'organisation de la
                   grande police ecclsiastique base sur la
                   confession. Ils ont extermin un peuple et une
                   civilisation. (V. Renaissance, Introduction.)]

Plus elle penchait cette glise, plus son chef porta haut l'orgueil.
Plus on niait, plus il affirma.  mesure que ses ennemis croissaient
de nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
prtentions montrent avec son pril, au-dessus de Grgoire VII,
au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois.
Ceux de France et de Lon, il leur ta leurs femmes; ceux de Portugal,
d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
tribut. Grgoire VII en tait venu  dire, ou faire dire par ses
canonistes, que l'empire avait t fond par le diable, et le
sacerdoce par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le
concentrrent dans leurs mains. Les vques,  les entendre, devaient
tre nomms, dposs par le pape, assembls  son plaisir, et leurs
jugements rforms  Rome[22]. L rsidait l'glise elle-mme, le  (p. 027)
trsor des misricordes et des vengeances; le pape, seul, juge du
juste et du vrai, disposait souverainement du crime et de l'innocence,
dfaisait les rois, et faisait les saints.

                   [Note 22: Dj Grgoire VII avait exig des
                   mtropolitains un serment d'hommage et de fidlit.
                   Decretal. Greg. l. II, tit. 28, c. XI (Alex. III):
                   De appellationibus pro causis minimis interpositis
                   volumus te tenere, quod eis, pro quacumque levi
                   causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
                   fierent, deferendum.

                   Decr. Greg. l. III, tit. 43, c. I (Alex. III):
                   Etiamsi per eum miracula plurima fierent, non
                   liceret vobis ipsum pro Sancto, absque auctoritate
                   roman Ecclesi publice venerari.--Conc. Later.
                   IV, c. LXII: Reliquias inventas de novo nemo
                   publice venerari prsumat, nisi prius auctoritate
                   romani pontificis fuerint approbat.--Innocent III
                   en vint  dire (l. II, ep. 209): Dominus Petro non
                   solum universam ecclesiam, sed totum reliquit
                   seculum gubernandum.]

Le monde civil se dbattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
tait le plus prs. C'tait l'habitude de l'Allemagne d'inonder
priodiquement l'Italie[23], puis de refluer, sans laisser grande
trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les dfils
du Tyrol,  la tte d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
Lombardie,  la plaine de Roncaglia. L paraissaient les juristes de
Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
impriaux. Quand ils avaient prouv en latin aux Allemands que     (p. 028)
leur roi de Germanie, leur Csar, avait tous les droits de l'ancien
empire romain, il allait  Monza prs Milan, au grand dpit des
villes, prendre la couronne de fer. Mais la campagne n'tait pas
belle, s'il ne poussait jusqu' Rome, et ne se faisait couronner de la
main du pape. Les choses en venaient rarement jusque-l. Les barons
allemands taient bientt fatigus du soleil italien; ils avaient fait
leur temps loyalement, ils s'coulaient peu  peu; l'empereur presque
seul repassait, comme il pouvait, les monts. Il emportait du moins une
magnifique ide de ses droits. Le difficile tait de la raliser. Les
seigneurs allemands, qui avaient cout patiemment les docteurs de
Bologne, ne permettaient gure  leur chef de pratiquer ces leons. Il
en prit mal de l'essayer aux plus grands empereurs, mme  Frdric
Barberousse. Cette ide d'un droit immense, d'une immense impuissance,
toutes les rancunes de cette vieille guerre, Henri VI les apporta en
naissant. C'est peut-tre le seul empereur en qui on ne retrouve rien
de la dbonnairet germanique. Il fut pour Naples et la Sicile,
hritage de sa femme, un conqurant sanguinaire, un furieux tyran. Il
mourut jeune, empoisonn par sa femme, ou consomm de ses propres
violences. Son fils, pupille du pape Innocent III, fut un empereur
tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus terrible ennemi de
l'glise.

                   [Note 23: L'Allemagne, du sein de ses nuages,
                   lanait une pluie de fer sur l'Italie. Cornel,
                   Zanfliet. Rome se dfendait par son climat:

                      Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
                      Roman febres stabili sunt jure fideles.

                                                    Pierre Damien.]

Le roi d'Angleterre n'tait gure moins hostile au pape; son ennemi et
son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa
chane. C'tait justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain     (p. 029)
Richard, le vrai fils de sa mre lonore, celui dont les rvoltes la
vengeaient des infidlits d'Henri II. Richard et Jean son frre
aimaient le Midi, le pays de leur mre; ils s'entendaient avec
Toulouse, avec les ennemis de l'glise. Tout en promettant ou faisant
la croisade, ils taient lis avec les musulmans.

Le jeune Philippe, roi  quinze ans sous la tutelle du comte de
Flandre (1180), et dirig par un Clment de Metz, son gouverneur, et
marchal du palais, pousa la fille du comte de Flandre, malgr sa
mre et ses oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait
les Captiens  la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre
taient descendus[24]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens,
c'est--dire la barrire de la Somme, et lui promettait l'Artois, le
Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la
Somme, on pouvait  peine dire que la monarchie ft fonde. Mais une
fois matre de la Picardie, il avait peu  craindre la Flandre, et
pouvait prendre la Normandie  revers. Le comte de Flandre essaya en
vain de ressaisir Amiens, en se confdrant avec les oncles du
roi[25]. Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui
craignait en Philippe l'ami de son fils Richard, et il obtint      (p. 030)
encore que le comte de Flandre rendrait une partie du Vermandois
(Oise). Puis, quand le Flamand fut prs de partir pour la croisade,
Philippe, soutenant la rvolte de Richard contre son pre, s'empara
des deux places si importantes du Mans et de Tours; par l'une il
inquitait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il dominait la
Loire. Il avait ds lors dans ses domaines les trois grands
archevchs du royaume, Reims, Tours et Bourges, les mtropoles de
Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.

                   [Note 24: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlev,
                   puis pous Judith, fille de Charles le Chauve.]

                   [Note 25: Lorsque Philippe apprit les premiers
                   mouvements des grands vassaux, il dit sans
                   s'tonner en prsence de sa cour, au rapport d'une
                   ancienne chronique manuscrite: Jaoit ce chose que
                   il facent orendroit (dornavant) lor forces; et lor
                   grang outraiges et grang vilonies, si me les
                   convient  souffrir; se  Dieu plest, ils
                   affoibloieront et envieilliront, et je croistrai,
                   se Dieu plest, en force et en povoir: si en serai
                   en tores ( mon tour) vengi  mon talent.]

La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaait sur le
trne son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
lui tait si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenant
lui-mme le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
dfauts des hommes du moyen ge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
fils d'lonore tait surtout clbre pour cette valeur emporte qui
s'est rencontre souvent chez les mridionaux[26].

                   [Note 26: Par exemple chez le roi Murat et le
                   marchal Lannes.]

 peine l'enfant prodigue eut-il en main l'hritage paternel qu'il donna,
vendit, perdit, gta. Il voulait  tout prix faire de l'argent comptant
et partir pour la croisade. Il trouva pourtant  Salisbury un trsor
de cent mille marcs, tout un sicle de rapines et de tyrannie. Ce n'tait
pas assez: il vendit  l'vque de Durham le Northumberland pour   (p. 031)
sa vie. Il vendit au roi d'cosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse
suzerainet qui avait tant cot  ses pres. Il donna  son frre
Jean, croyant se l'attacher, un comt en Normandie, et sept en
Angleterre; c'tait prs d'un tiers du royaume.

Il esprait regagner en Asie bien plus qu'il ne sacrifiait en Europe.

La croisade devenait de plus en plus ncessaire. Louis VII et Henri II
avaient pris la croix, et taient rests. Leur retard avait entran
la ruine de Jrusalem (1187).

Ce malheur tait pour les rois dfunts un pch norme qui pesait sur
leur me, une tche  leur mmoire que leurs fils semblaient tenus de
laver. Quelque peu impatient que pt tre Philippe-Auguste
d'entreprendre cette expdition ruineuse, il lui devenait impossible
de s'y soustraire. Si la prise d'desse avait dcid cinquante ans
auparavant la seconde croisade, que devait-il tre de celle de
Jrusalem? Les chrtiens ne tenaient plus la terre sainte, pour ainsi
dire que par le bord. Ils assigeaient Acre, le seul port qui pt
recevoir les flottes des plerins, et assurer les communications avec
l'Occident.

Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prtendant au royaume de
Jrusalem, faisait promener par l'Europe une reprsentation de la
malheureuse ville. Au milieu s'levait le saint spulcre, et par-dessus
un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
Cette image d'opprobre et d'amer reproche perait l'me des chrtiens
occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine,   (p. 032)
et criaient: Malheur  moi[27]!

                   [Note 27: Boha-Eddin.]

Le mahomtisme prouvait depuis un demi-sicle une sorte de rforme et
de restauration, qui avait entran la ruine du petit royaume de
Jrusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
saints de l'islamisme[28], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
fond entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire,       (p. 033)
rivale et ennemie des Fatemites d'gypte et des Assassins. Les Atabeks
s'attachaient  la loi stricte du Koran, et dtestaient l'interprtation,
dont on avait tant abus. Ils se rattachaient au calife de Bagdad;
cette vieille idole, depuis longtemps esclave des chefs militaires qui
se succdaient, vit ceux-ci se soumettre  lui volontairement et lui
faire hommage de leurs conqutes. Les Alides, les Assassins, les esprits
forts, les _phelassef_ ou philosophes, furent poursuivis avec
acharnement et impitoyablement mis  mort, tout comme les novateurs en
Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies, trangres l'une 
l'autre, s'accordaient  leur insu pour proscrire  la mme poque (p. 034)
la libert de la pense. Nuhreddin tait un lgiste, comme Innocent
III; et son gnral, Salaheddin (Saladin) renversa les schismatiques
musulmans d'gypte, pendant que Simon de Montfort exterminait les
schismatiques chrtiens du Languedoc.

                   [Note 28: Extrait des Histor. arabes, par M.
                   Reinaud (Bibl. des Croisades, III, 242). Lorsque
                   Noureddin priait dans le temple, ses sujets
                   croyaient voir un sanctuaire dans un autre
                   sanctuaire.--Il consacrait  la prire un temps
                   considrable, il se levait au milieu de la nuit,
                   faisait son ablution et priait jusqu'au
                   jour.--Dans une bataille, voyant les siens plier,
                   il se dcouvrit la tte, se prosterna et dit tout
                   haut: Mon Seigneur et mon Dieu, mon souverain
                   matre, je suis Mahmoud, ton serviteur; ne
                   l'abandonne pas. En prenant sa dfense, c'est ta
                   religion que tu dfends. Il ne cessa de
                   s'humilier, de pleurer, de se rouler  terre,
                   jusqu' ce que Dieu lui et accord la victoire. Il
                   faisait pnitence pour les dsordres auxquels on se
                   livrait dans son camp, se revtant d'un habit
                   grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout
                   plaisir, et crivant de tous cts aux gens pieux
                   pour rclamer leurs prires. Il btit beaucoup de
                   mosques, de khans, d'hpitaux, etc. Jamais il ne
                   voulut lever de contributions sur les maisons des
                   sophis, des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran.
                   Son plaisir tait de causer avec les chefs des
                   moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les
                   embrassait, les faisait asseoir  ses cts sur son
                   sopha, et l'entretien roulait sur quelque matire
                   de religion. Aussi les dvots accouraient auprs de
                   lui des pays les plus loigns. Ce fut au point que
                   les mirs en devinrent jaloux.--Les historiens
                   arabes, ainsi que Guillaume de Tyr le peignent
                   comme trs-rus.

                   Bibliothque des Croisades, p. 370.--On accusait
                   Kilig Arslan d'avoir embrass cette secte.
                   Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi 
                   l'islamisme. Qu' cela ne tienne, dit Kilig
                   Arslan; je vois bien que Noureddin en veut surtout
                   aux mcrants.

                   Hist. des Atabeks, ibid. Il avait tudi le droit,
                   suivant la doctrine d'Abou-Hanifa, un des plus
                   clbres jurisconsultes musulmans; il disait
                   toujours: Nous sommes les ministres de la loi,
                   notre devoir est d'en maintenir l'excution; et
                   quand il avait quelque affaire, il plaidait
                   lui-mme devant le cadi.--Le premier, il institua
                   une cour de justice, dfendit la torture, et y
                   substitua la preuve testimoniale.--Saladin se
                   plaint dans une lettre  Noureddin de la douceur de
                   ses lois. Cependant il dit ailleurs: Tout ce que
                   nous avons appris en fait de justice, c'est de lui
                   que nous le tenons.--Saladin lui-mme employait
                   son loisir  rendre la justice, on le surnomma le
                   _Restaurateur de la justice sur la terre_.

                   La gnrosit de Saladin  l'gard des chrtiens
                   est clbre avec plus d'clat par les historiens
                   latins, et principalement par le continuateur de G.
                   de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve
                   mme dans ceux-ci quelques passages, obscurs  la
                   vrit, mais qui indiquent que les musulmans
                   avaient vu avec peine les sentiments gnreux du
                   sultan. Michaud, Hist. des Croisades, II, 346.]

Toutefois la pente  l'innovation tait si rapide et si fatale, que
les enfants de Nuhreddin se rapprochrent dj des Alides et des
Assassins, et que Salaheddin fut oblig de les renverser. Ce Kurde, ce
barbare, le Godefroi ou le saint Louis du mahomtisme, grande me au
service d'une toute petite dvotion[29], nature humaine et gnreuse
qui s'imposait l'intolrance, apprit aux chrtiens une dangereuse
vrit, c'est qu'un circoncis pouvait tre un saint, qu'un mahomtan
pouvait natre chevalier par la puret du coeur et la magnanimit.

                   [Note 29: Il jenait toutes les fois que sa
                   sant le lui permettait, et faisait lire l'Alcoran
                    tous ses serviteurs. Ayant vu un jour un petit
                   enfant qui le lisait  son pre, il en fut touch
                   jusqu'aux larmes.]

Saladin avait frapp deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
part il envahit l'gypte, dtrna les Fatemites, dtruisit le foyer
des croyances hardies qui avaient pntr toute l'Asie. De l'autre, il
renversa le petit royaume chrtien de Jrusalem, dfit et prit le roi
Lusignan  la bataille de Tibriade[30], et s'empara de la ville
sainte. Son humanit pour ses captifs contrastait, d'une manire
frappante, avec la duret des chrtiens d'Asie pour leurs frres.  (p. 035)
Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de
Jrusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dpenses du
sige  la dlivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient
entre les mains de ses soldats; son frre, Malek-Adhel, en dlivra
pour sa part deux mille.

                   [Note 30: Avec Lusignan furent faits
                   prisonniers le prince d'Antioche, le marquis de
                   Montferrat, le comte d'desse, le conntable du
                   royaume, les grands matres du Temple et de
                   Jrusalem, et presque toute la noblesse de la terre
                   sainte.]

La France avait, presque seule, accompli la premire croisade. L'Allemagne
avait puissamment contribu  la seconde. La troisime fut populaire
surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des chevaliers
et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les premires
croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux passrent sur
des vaisseaux gnois et marseillais. Cependant, l'empereur Frdric
Barberousse tait dj parti par le chemin de terre avec une grande et
formidable arme. Il voulait relever sa rputation militaire et
religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficults
auxquelles avaient succomb Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
Frdric les surmonta. Ce hros, dj vieux et fatigu de tant de
malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
et des embches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une
mmorable victoire[31]; mais ce fut pour prir sans gloire dans les
eaux d'une petite mchante rivire d'Asie. Son fils, Frdric de
Souabe, lui survcut  peine un an; languissant et malade, il refusa
d'couter les mdecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se (p. 036)
laissa mourir, emportant la gloire de la virginit[32], comme Godefroi
de Bouillon.

                   [Note 31: L'historien prtend que les Turcs
                   taient plus de trois cent mille.]

                   [Note 32: Cum a physicis esset suggestum posse
                   curari eum si rebus venereis uti vellet, respondit:
                   malle se mori, quam in peregrinatione divina corpus
                   suum per libidinem maculare.]

Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
route de mer, avec des vues bien diffrentes. Ds la Sicile, les deux
amis taient brouills. C'tait, nous l'avons vu par l'exemple de
Bohmond et de Raymond de Saint-Gilles, c'tait la tentation des
Normands et des Aquitains, de s'arrter volontiers sur la route de la
croisade.  la premire, ils voulaient s'arrter  Constantinople,
puis  Antioche. Le Gascon-Normand, Richard, eut de mme envie de
faire halte dans cette belle Sicile. Tancrde, qui s'en tait fait
roi, n'avait pour lui que la voix du peuple et la haine des Allemands,
qui rclamaient, au nom de Constance, fille du dernier roi et femme de
l'empereur. Tancrde avait fait mettre en prison la veuve de son
prdcesseur, qui tait soeur du roi d'Angleterre. Richard n'et pas
mieux demand que de venger cet outrage. Dj, sur un prtexte, il
avait plant son drapeau sur Messine. Tancrde n'eut d'autre ressource
que de gagner  tout prix Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de
Richard, le fora d'ter son drapeau. La jalousie en tait venue au
point, qu' entendre les Siciliens, le roi de France les et sollicits
de l'aider  exterminer les Anglais. Il fallut que Richard se contentt
de vingt mille onces d'or, que Tancrde lui offrit comme douaire   (p. 037)
de sa soeur; il devait lui en donner encore vingt mille pour dot d'une
de ses filles qui pouserait le neveu de Richard. Le roi de France ne
lui laissa pas prendre tout seul cette somme norme. Il cria bien haut
contre la perfidie de Richard, qui avait promis d'pouser sa soeur, et
qui avait amen en Sicile, comme fiance, une princesse de Navarre. Il
savait fort bien que cette soeur avait t sduite par le vieil Henri
II; Richard demanda de prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs
d'argent. Philippe prit sans scrupule l'argent et la honte.

Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
l'le ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, o se
trouvaient sa mre et sa soeur, et qui avait t jet  la cte,
Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'le sans
difficult, et chargea le roi de chanes d'argent. Philippe-Auguste
l'attendait dj devant Acre, refusant de donner l'assaut avant
l'arrive de son frre d'armes.

Un auteur estime  six cent mille le nombre de ceux des chrtiens qui
vinrent successivement combattre dans cette arne du sige d'Acre[33].
Cent vingt mille y prirent[34]; et ce n'tait pas, comme  la premire
croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mlange
de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient 
l'aventure o les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.
Ceux-ci taient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. (p. 038)
Toute l'Europe y fut reprsente, nation par nation. Une flotte
sicilienne tait venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois;
puis, sous le comte de Champagne, une arme de Franais, Anglais et
Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc de Souabe, aprs la
mort de Frdric Barberousse. Alors arrivrent avec les flottes de
Gnes, de Pise, de Marseille, les Franais de Philippe-Auguste, et les
Anglais, Normands, Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Mme
avant l'arrive des deux rois, l'arme tait si formidable, qu'un
chevalier s'criait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!

                   [Note 33: Boha-Eddin.]

                   [Note 34: Le catalogue des morts contient les
                   noms de six archevques, douze vques,
                   quarante-cinq comtes et cinq cents barons.--Suivant
                   Aboulfarage, il prit cent quatre-vingt mille
                   musulmans.]

D'autre part, Saladin avait crit au calife de Bagdad et  tous les
princes musulmans pour en obtenir des secours. C'tait la lutte de
l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la
ville d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin
devaient nourrir d'autres penses. Celui-ci ne se proposait pas moins
qu'une anticroisade, une grande expdition, o il et perc  travers
toute l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[35]. Ce projet
tmraire et pourtant effray l'Europe, si Saladin, renversant le
faible empire grec, et apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au
moment mme o quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la
barrire de l'Espagne et des Pyrnes.

                   [Note 35: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos,
                   le tenait de la bouche mme de Saladin.]

Les efforts furent proportionns  la grandeur du prix. Tout ce    (p. 039)
qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne
et la fodale, l'europenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
grgeois, toutes les machines connues alors. Les chrtiens, disent les
historiens arabes, avaient apport les laves de l'Etna, et les
lanaient dans les villes, comme les _foudres dardes contre les anges
rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'tait le roi
Richard lui-mme. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colre,
dont toute la vie fut comme un accs de violence furieuse, s'acquit
parmi les Sarrasins un renom imprissable de vaillance et de cruaut.
Lorsque la garnison d'Acre eut t force de capituler, Saladin
refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous gorger
entre les deux camps. Cet homme terrible n'pargnait ni l'ennemi, ni
les siens, ni lui-mme. Il revient de la mle, dit un historien, tout
hriss de flches, semblable  une pelote couverte d'aiguilles[36].
Longtemps encore aprs, les mres arabes faisaient taire leurs petits
enfants en leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un
Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu
Richard d'Angleterre[37]?

                   [Note 36: Gaut. de Vinisauf.]

                   [Note 37: Joinville: Le roi Richard fist tant
                   d'armes outremer  celle foys que il y fu, que
                   quant les chevaus aus Sarrasins avoient pouour
                   d'aucun bisson, leur mestre leur disoient:
                   Cuides-tu, fesoient-ils  leur chevaus, que ce soit
                   le roy Richart d'Angleterre? Et quand les enfants
                   aux Sarrasines broient, elles leur disoient:
                   Tai-toy, tai-toy, ou je irai querre le roy Richart
                   qui te tuera.]

Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de rsultat.     (p. 040)
Toutes les nations de l'Europe taient, nous l'avons dit, reprsentes
au sige d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun
combattait comme pour son compte, et tchait de nuire aux autres, bien
loin de les seconder; les Gnois, les Pisans, les Vnitiens, rivaux de
guerre et de commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers
et les Hospitaliers avaient peine  ne pas en venir aux mains. Il y
avait dans le camp deux rois de Jrusalem, Gui de Lusignan, soutenu
par Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat, appuy par Richard.
La jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. tant
tomb malade, il l'accusait de l'avoir empoisonn. Il rclamait moiti
de l'le de Chypre et de l'argent de Tancrde. Enfin il quitta la
croisade et s'embarqua presque seul, laissant l les Franais honteux
de son dpart[38]. Richard rest seul ne russit pas mieux: il
choquait tout le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands
ayant arbor leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter
dans le foss. Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment
de prendre Jrusalem, en refusant de promettre la vie  la garnison.
Au moment o il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna
avec ce qui restait de Franais. Ds lors tout tait perdu; un
chevalier lui montrant de loin la ville sainte, il se mit  pleurer,
et ramena sa cote d'armes devant ses yeux, en disant: Seigneur,   (p. 041)
ne permettez pas que je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la
dlivrer[39].

                   [Note 38: Devant Ptolmas, plusieurs barons
                   franais passrent sous les drapeaux d'Angleterre:
                   la Chronique de Saint-Denis n'appelle plus, depuis
                   cette poque, le roi d'Angleterre du nom de
                   _Richard_, mais de _Trichard_.]

                   [Note 39: Joinville: Tandis qu'ils estoyent en
                   ces paroles, un sien chevalier lui escria: Sire,
                   sire, venez juesques ci, et je vous monsterrai
                   Jrusalem. Et quand il oy ce, il geta sa cote 
                   armer devant ses yex tout en plorant, et dit 
                   Nostre-Seigneur: Biau Sire Diex, je te pri que tu
                   ne seuffres que je voie ta sainte cit, puisque je
                   ne la puis dlivrer des mains de tes ennemis.]

Cette croisade fut effectivement la dernire. L'Asie et l'Europe
s'taient approches et s'taient trouves invincibles. Dsormais,
c'est vers d'autres contres, vers l'gypte, vers Constantinople,
partout ailleurs qu' la terre sainte, que se dirigeront, sous des
prtextes plus ou moins spcieux, les grandes expditions des
chrtiens. L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considrablement
diminu; les miracles, les rvlations qui ont signal la premire
croisade, disparaissent  la troisime. C'est une grande expdition
militaire, une lutte de race autant que de religion; ce long sige est
pour le moyen ge comme un sige de Troie. La plaine d'Acre est
devenue  la longue une patrie commune pour les deux partis. On s'est
mesur, on s'est vu tous les jours, on s'est connu, les haines se sont
effaces. Le camp des chrtiens est devenu une grande ville frquente
par les marchands des deux religions[40]. Ils se voient volontiers,
ils dansent ensemble, et les mnestrels chrtiens associent leurs voix
au son des instruments arabes[41]. Les mineurs des deux partis, qui se
rencontrent dans leur travail souterrain, conviennent de ne pas    (p. 042)
se nuire. Bien plus, chaque parti en vient  se har lui-mme plus que
l'ennemi. Richard est moins ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste,
et Saladin dteste les Assassins et les Alides plus que les
chrtiens[42].

                   [Note 40: Par exemple le comte de Ptolmas, en
                   1191.]

                   [Note 41: Les croiss furent souvent admis  la
                   table de Saladin, et les mirs  celle de Richard.]

                   [Note 42: Saladin envoya aux rois chrtiens, 
                   leur arrive, des prunes de Damas et d'autres
                   fruits; ils lui envoyrent des bijoux. Philippe et
                   Richard s'accusrent l'un l'autre de correspondance
                   avec les musulmans. Richard portait  Chypre un
                   manteau parsem de croissants d'argent.--Richard
                   fit proposer en mariage  Maleck-Adhel, sa soeur,
                   veuve de Guillaume de Sicile: sous les auspices de
                   Saladin et de Richard, les deux poux devaient
                   rgner ensemble sur les musulmans et les chrtiens,
                   et gouverner le royaume de Jrusalem. Saladin parut
                   accepter cette proposition sans rpugnance; les
                   imans et les docteurs de la loi furent fort
                   surpris; les vques chrtiens menacrent Jeanne et
                   Richard de l'excommunication. Saladin voulut
                   connatre les statuts de la chevalerie, et
                   Maleck-Adhel envoya son fils  Richard, pour que le
                   jeune musulman ft fait chevalier dans l'assemble
                   des barons chrtiens.]

Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
affaires  petit bruit. L'honneur  Richard,  lui le profit; il semblait
rsign au partage. Richard reste charg de la cause de la chrtient,
s'amuse aux aventures, aux grands coups d'pe, s'immortalise et
s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne point nuire  son
rival, ne perd point de temps; il passe  Rome pour demander au pape
d'tre dli de son serment[43]. Il entre en France assez  temps pour
partager la Flandre,  la mort de Philippe d'Alsace; il oblige sa
fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une partie  (p. 043)
comme douaire  sa veuve; mais il garde pour lui-mme l'Artois et
Saint-Omer, en mmoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il
excite les Aquitains  la rvolte, il encourage le frre de Richard 
se saisir du trne. Les renards font leur main, dans l'absence du
lion. Qui sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre.
Il fut pris en effet, pris par des chrtiens, en trahison. Ce mme duc
d'Autriche qu'il avait outrag, dont il avait jet la bannire dans
les fosss de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses
terres, et le livra  l'empereur Henri VI[44]. C'tait le droit du
moyen ge. L'tranger qui passait sur les terres du seigneur sans son
consentement, lui appartenait.

                   [Note 43: Le pape refusa.]

                   [Note 44: Comme Richard venait d'arriver 
                   Vienne, aprs trois jours de marche, puis de
                   fatigue et de faim, son valet qui parlait le saxon,
                   alla changer des besants d'or et acheter des
                   provisions au march. Il fit beaucoup d'talage de
                   son or, tranchant de l'homme de cour, et affectant
                   de belles manires; on aperut  sa ceinture des
                   gants richement brods, tels qu'en portaient les
                   grands seigneurs de l'poque; cela le rendit
                   suspect, le bruit du dbarquement de Richard
                   s'tait rpandu en Autriche: on l'arrta et la
                   torture lui fit tout avouer.]

L'empereur ne s'inquita pas du privilge de la croisade. Il avait
dtruit les Normands de Sicile, il trouva bon d'humilier ceux
d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui offraient autant
d'argent que Richard en et donn pour sa ranon. Il l'et gard sans
doute, mais la vieille lonore, le pape, les seigneurs allemands
eux-mmes, lui firent honte de retenir prisonnier le hros de la
croisade. Il ne le lcha toutefois qu'aprs avoir exig de lui une (p. 044)
norme ranon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il
fallut qu'tant son chapeau de sa tte, Richard lui ft hommage, dans
une dite de l'Empire. Henri lui concda en retour le titre drisoire
du royaume d'Arles. Le hros revint chez lui (1194), aprs une captivit
de treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruin. Il lui
suffit de paratre pour rduire Jean et repousser Philippe. Ses
dernires annes s'coulrent sans gloire dans une alternative de
trves et de petites guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de
Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois, taient pour lui
contre Philippe. Il prit au sige de Chaluz, dont il voulait forcer
le seigneur  lui livrer un trsor (1199)[45]. Jean lui succda,
quoiqu'il et dsign pour son hritier le jeune Arthur, son neveu,
duc de Bretagne.

                   [Note 45:
                         TELUM LIMOGL
                         OCCIDIT LEONEM ANGLI

                   Une religieuse de Kanterbury fit  Richard cette
                   pitaphe:

                   L'avarice, l'adultre, le dsir aveugle ont rgn
                   dix ans sur le trne d'Angleterre; une arbalte les
                   a dtrns. Rog. de Hoveden.]

Cette priode ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
vassaux taient jaloux de son agrandissement; il s'tait imprudemment
brouill avec le pape dont l'amiti avait lev si haut sa maison.
Philippe, qui avait pous une princesse danoise dans l'unique espoir
d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dgot la
jeune barbare ds le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
son pre, il la rpudia pour pouser Agns de Mranie de la        (p. 045)
maison de Franche-Comt. Ce malheureux divorce, qui le brouilla pour
plusieurs annes avec l'glise, le condamna  l'inaction, et le rendit
spectateur immobile et impuissant des grands vnements qui se
passrent alors, de la mort de Richard et de la quatrime croisade.

Les Occidentaux avaient peu d'espoir de russir dans une entreprise o
avait chou leur hros, Richard Coeur de Lion. Cependant,
l'impulsion donne depuis un sicle continuait de soi-mme. Les
politiques essayrent de la mettre  profit. L'empereur Henri VI
prcha lui-mme l'assemble de Worms, dclarant qu'il voulait expier
la captivit de Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les
princes allemands prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par
Constantinople, d'autres se laissrent aller  suivre l'empereur, qui
leur persuadait que la Sicile tait le vritable chemin de la terre
sainte. Il en tira un puissant secours pour conqurir ce royaume dont
sa femme tait hritire, mais dont tout le peuple, normand, italien,
arabe, tait d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit
matre qu'en faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme
elle-mme l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son poux. Henri,
nourri par les juristes de Bologne dans l'ide du droit illimit des
Csars, comptait se faire un point de dpart pour envahir l'empire
grec, comme avait fait Robert Guiscard, pour revenir en Italie, et
rduire le pape au niveau du patriarche de Constantinople.

Cette conqute de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la    (p. 046)
suite, l'effet imprvu de la quatrime croisade. La mort de Saladin,
l'avnement d'un jeune pape plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
ranimer la chrtient. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarme
de sa puissance.

La croisade prche par Foulques de Neuilly fut surtout populaire dans
le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'tre roi de
Jrusalem; son frre, qui lui succdait en France, prit la croix, et
avec lui la plupart de ses vassaux: ce puissant seigneur tait  lui
seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tte de ses vassaux
son marchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
cette grande expdition, le premier historien de la France en langue
vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades.

Les seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les
comtes de Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les
Dampierre, les Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait
de terre sainte, o il avait conclu une trve avec les Sarrasins au
nom des chrtiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au
Hainaut,  la Flandre; le comte de Flandre, beau-frre du comte de
Champagne, se trouva par la mort prmature de celui-ci, le chef
principal de la croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient
trop d'affaires; l'Empire tait divis entre deux empereurs.

On ne songeait plus  prendre la route de terre. On connaissait    (p. 047)
trop bien les Grecs. Tout rcemment, ils avaient massacr les Latins
qui se trouvaient  Constantinople, et essay de faire prir  son
passage l'empereur Frdric Barberousse[46]. Pour faire le trajet par
mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vnitiens[47]. Ces
marchands profitrent du besoin des croiss, et n'accordrent pas 
moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils
voulurent tre associs  la croisade, en fournissant cinquante
galres. Avec cette petite mise, ils stipulaient la moiti des
conqutes. Le vieux doge Dandolo, octognaire et presque aveugle, ne
voulut remettre  personne la direction d'une entreprise qui pouvait
tre si profitable  la rpublique et dclara qu'il monterait lui-mme
sur la flotte[48]. Le marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre
prince, qui avait fait les guerres saintes, et dont le frre Conrad
s'tait illustr par la dfense de Tyr, fut charg du commandement en
chef, et promit d'amener les Pimontais et les Savoyards.

                   [Note 46: Un lgat fut massacr, et sa tte
                   trane  la queue d'un chien par les rues de la
                   ville. On passa au fil de l'pe jusqu'aux malades
                   de l'hpital Saint-Jean. On n'pargna que quatre
                   mille des Latins qui furent vendus aux Turcs.]

                   [Note 47: Ce fut Villehardouin qui porta la
                   parole.]

                   [Note 48: Villehardouin.]

Lorsque les croiss furent rassembls  Venise, les Vnitiens leur
dclarrent, au milieu des ftes du dpart, qu'ils n'appareilleraient
pas avant d'tre pays. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait emport;
avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs que la somme
ne ft complte[49]. Alors l'excellent doge intercda, et remontra (p. 048)
au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir  la rigueur dans une
si sainte entreprise. Il proposa que les croiss s'acquittassent en
assigeant pralablement, pour les Vnitiens, la ville de Zara, en
Dalmatie, qui s'tait soustraite au joug des Vnitiens, pour
reconnatre le roi de Hongrie.

                   [Note 49: Un grand nombre de croiss avaient
                   craint les difficults du passage par Venise, et
                   s'taient alls embarquer  d'autres ports. Ces
                   divisions faillirent plusieurs fois faire avorter
                   toute l'entreprise.]

Le roi de Hongrie avait lui-mme pris la croix; c'tait mal commencer
la croisade, que d'attaquer une de ses villes. Le lgat du pape eut
beau rclamer, le doge lui dclara que l'arme pouvait se passer de
ses directions, prit la croix sur son bonnet ducal, et entrana les
croiss devant Zara[50], puis devant Trieste. Ils conquirent, pour
leurs bons amis de Venise, presque toutes les villes de l'Istrie.

                   [Note 50: Le pape menaa les croiss
                   d'excommunication, parce que le roi de Hongrie,
                   ayant pris la croix, tait sous la protection de
                   l'glise.]

Pendant que ces braves et honntes chevaliers gagnent leur passage 
cette guerre, voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille,
une aventure inespre et la plus trange du monde. Un jeune prince
grec, fils de l'empereur Isaac, alors dpossd par son frre, vient
embrasser les genoux des croiss, et leur promettre des avantages
immenses s'ils veulent rtablir son pre sur le trne. Ils seront tous
riches  jamais, l'glise grecque se soumettra au pape, et         (p. 049)
l'empereur rtabli les aidera de tout son pouvoir  reconqurir
Jrusalem. Dandolo est le premier touch de l'infortune du prince. Il
dcida les croiss  _commencer la croisade par Constantinople_. En
vain le pape lana l'interdit, en vain Simon de Montfort et plusieurs
autres[51] se sparrent d'eux et cinglrent vers Jrusalem. La
majorit suivit les chefs, Baudouin et Boniface, qui se rangeaient 
l'avis des Vnitiens.

                   [Note 51: Guy de Montfort, son frre, Simon de
                   Naufle, l'abb de Vaux-Cernay, etc. Villehardouin,
                   p. 171.-- Corfou, un grand nombre de croiss
                   rsolurent de rester dans cette le riche et
                   plenteuroise. Quand les chefs de l'arme en eurent
                   avis, ils rsolurent de les en dtourner. Alons 
                   els et lor crions merci, que il aient por Dieu
                   piti d'els et de nos, et que il ne se honissent,
                   et que il ne toillent la rescousse d'oltremer. Ensi
                   fu li conseils accordez, et allrent toz ensemble
                   en une valle o cil tenoient lor parlemenz, et
                   menrent avec als le fils l'empereor de
                   Constantinople, et toz les evesques et toz les
                   abbez de l'ost. Et cm il vindrent l, si
                   descendirent  pi. Et cil cm il les virent, si
                   descendirent de lor chevaus, et allrent encontre,
                   et li baron lor cheirent as piez, mult plorant, et
                   distrent que il ne se moveroint tresque cil aroient
                   creanc que il ne se mouroient d'els (avant qu'ils
                   n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et
                   quant cil virent ce, si orent mult grant piti, et
                   plorrent mult durement. Ibid., p. 173-177.
                   Lorsque ceux de Zara vinrent proposer  Dandolo de
                   rendre la place, Endementires (tandis) que il
                   alla parler as contes et as barons, icle partie
                   dont vos avez oi arrires, qui voloit l'ost
                   depecier, parlrent as messages, et distrent lor:
                   Pourquoy volez vos rendre vostre cit, etc. Ces
                   manoeuvres firent rompre la capitulation.--Dans
                   Zara, il y eut un combat entre les Vnitiens et les
                   Franais.]

Quelque opposition que mt le pape  l'entreprise, les croiss
croyaient faire oeuvre sainte en lui soumettant l'glise grecque   (p. 050)
malgr lui. L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs
ne pouvaient plus crotre. La vieille guerre religieuse, commence par
Photius au IXe sicle[52], avait repris au XIe (vers l'an 1053)[53].
Cependant l'opposition commune contre les mahomtans, qui menaaient
Constantinople semblait devoir amener une runion. L'empereur
Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les lgats du
pape; les deux clergs se virent, s'examinrent, mais dans le langage
de leurs adversaires, ils crurent n'entendre que des blasphmes, et,
des deux cts, l'horreur augmenta. Ils se quittrent en consacrant la
rupture des deux glises par une excommunication mutuelle (1054).

                   [Note 52: En 858, le laque Photius fut mis 
                   la place du patriarche Ignace par l'empereur Michel
                   III. Nicolas Ier prit le parti d'Ignace. Photius
                   anathmatisa le pape en 867.]

                   [Note 53: Par une lettre du patriarche Michel 
                   l'vque de Trani, sur les azymes et le sabbat, et
                   les observances de l'glise romaine.]

Avant la fin du sicle, la croisade de Jrusalem, sollicite par les
Comnne eux-mmes, amena les Latins  Constantinople. Alors les haines
nationales s'ajoutrent aux haines religieuses; les Grecs dtestrent
la brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusrent la trahison
des Grecs.  chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople
dlibraient s'ils ne s'en rendraient pas matres, et ils l'auraient
fait sans la loyaut de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.
Lorsque la nationalit grecque eut un rveil si terrible sous le tyran
Andronic, les Latins tablis  Constantinople furent envelopps    (p. 051)
dans un mme massacre (avril 1182)[54]. L'intrt du commerce en
ramena un grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgr le
pril continuel. C'tait au sein mme de Constantinople, une colonie
ennemie, qui appelait les Occidentaux et devait les seconder, si
jamais ils tentaient un coup de main sur la capitale de l'empire grec.
Entre tous les Latins, les seuls Vnitiens pouvaient et souhaitaient
cette grande chose. Concurrents des Gnois pour le commerce du Levant,
ils craignaient d'tre prvenus par eux. Sans parler de ce grand nom
de Constantinople et des prcieuses richesses enfermes dans ses murs
o l'empire romain s'tait rfugi, sa position dominante entre
l'Europe et l'Asie promettait,  qui pourrait la prendre, le monopole
du commerce et la domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les
Grecs avaient autrefois priv de la vue, poursuivait ce projet avec
toute l'ardeur du patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que
le sultan Malek-Adhel, menac par la croisade, avait fait contribuer
toute la Syrie pour acheter l'amiti des Vnitiens, et dtourner sur
Constantinople le danger qui menaait la Jude et l'gypte. Nictas,
bien plus instruit que Villehardouin des prcdents de la          (p. 052)
croisade, assure que tout tait prpar, et que l'arrive du jeune
Alexis ne fit qu'augmenter une impulsion dj donne: Ce fut, dit-il,
un flot sur un flot.

                   [Note 54: Dans une lettre encyclique, o il
                   raconte la prise de Constantinople, Baudouin accuse
                   les Grecs d'avoir souvent contract des alliances
                   avec les infidles; de renouveler le baptme, de
                   n'honorer le Christ que par des peintures (Christum
                   solis honorare picturis); d'appeler les Latins du
                   nom de _chiens_; de ne pas se croire coupables en
                   versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du
                   lgat envoy  Constantinople en 1183.]

Les croiss furent, dans la main de Venise, une force aveugle et
brutale qu'elle lana contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les
motifs des Vnitiens, et leurs intelligences, et l'tat de l'empire
qu'ils attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette
prodigieuse Constantinople, qu'ils aperurent ces palais, ces glises
innombrables, qui tincelaient au soleil avec leurs dmes dors,
lorsqu'ils virent ces myriades d'hommes sur les remparts, ils ne
purent se dfendre de quelque motion: Et sachez, dit Villehardouin,
que il ne ot si hardi cui le cuer ne frmist... Chacun regardoit ses
armes... que par tems en aront mestier.

La population tait grande, il est vrai, mais la ville tait dsarme.
Il tait convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repouss les
Arabes, que Constantinople tait imprenable, et cette opinion faisait
ngliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
bateaux pcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
contre la flotte latine: aucun n'essaya de descendre le courant pour y
jeter le feu grgeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
magnifiquement arms, mais au premier signe des croiss, ils
s'vanouirent[55]. Dans la ralit, cette cavalerie lgre n'et   (p. 053)
pu soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville
n'avait que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes
troupes, je parle de la garde varangienne, compose de Danois et de
Saxons, rfugis d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise.
La rivalit commerciale et politique armait partout les Pisans contre
les Vnitiens.

                   [Note 55: Dans un autre engagement: Li Grieu
                   lor tornrent les dos, si furent desconfiz  la
                   permire assemble (au premier choc).
                   Villehardouin.]

Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Ds qu'ils eurent
forc le port, ds qu'ils se prsentrent au pied des murs, l'tendard
de Saint-Marc y apparut, plant par une main invisible, et le doge
s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallait perdre
cet avantage pour aller au secours des Francs, envelopps par cette
cavalerie grecque qu'ils avaient tant mprise. La nuit mme, l'empereur
dsespra et s'enfuit; on tira de prison son prdcesseur, le vieil
Isaac Comnne, et les croiss n'eurent plus qu' entrer triomphants
dans Constantinople.

Il tait impossible que la croisade se termint ainsi. Le nouvel empereur
ne pouvait satisfaire l'exigence de ses librateurs qu'en ruinant ses
sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient, menaaient. En
attendant, ils insultaient le peuple de mille manires, et l'empereur
lui-mme qui tait leur ouvrage. Un jour, en jouant aux ds avec le
prince Alexis, ils le coiffrent d'un bonnet de laine ou de poil. Ils
choquaient  plaisir tous les usages des Grecs, et se scandalisaient
de tout ce qui leur tait nouveau. Ayant vu une mosque ou une synagogue,
ils fondirent sur les infidles; ceux-ci se dfendirent. Le feu fut
mis  quelques maisons; l'incendie gagna, il embrasa la partie la  (p. 054)
plus peuple de Constantinople, dura huit jours, et s'tendit sur une
surface d'une lieue.

Cet vnement mit le comble  l'exaspration du peuple. Il se souleva
contre l'empereur dont la restauration avait entran tant de
calamits. La pourpre fut offerte pendant trois jours  tous les
snateurs. Il fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vnitiens
qui, ce semble, eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des
murs, et attendaient. Peut-tre craignaient-ils de s'engager dans
cette ville immense o ils auraient pu tre crass. Peut-tre leur
convenait-il de laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour
rentrer en ennemis dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet
mis  mort, et remplac par un prince de la maison royale, Alexis
Murzuphle, qui se montra digne des circonstances critiques o il
acceptait l'empire. Il commena par repousser les propositions
captieuses des Vnitiens, qui offraient encore de se contenter d'une
somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruin et rendu odieux au peuple,
comme son prdcesseur.

Murzuphle leva de l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des
vaisseaux et par deux fois essaya de brler la flotte ennemie. Le
pril tait grand pour les Latins.

Cependant, il tait impossible que Murzuphle improvist une arme.

Les croiss taient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
soutenir l'assaut; Nictas avoue navement que, dans ce moment
terrible, un chevalier latin, qui renversait tout devant lui,      (p. 055)
leur parut haut de cinquante pieds[56].

                   [Note 56: Ailleurs il se contente de dire: Ces
                   Francs taient aussi hauts que leurs piques.]

Les chefs s'efforcrent de limiter les abus de la victoire; ils
dfendirent, sous peine de mort, le viol des femmes maries, des
vierges et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pille.
Telle fut l'normit du butin, que cinquante mille marcs ayant t
ajouts  la part des Vnitiens, pour dernier payement de la dette, il
resta aux Francs cinq cent mille marcs[57]. Un nombre innombrable de
monuments prcieux, entasss dans Constantinople depuis que l'empire
avait perdu tant de provinces, prirent sous les mains de ceux qui se
les disputaient, qui voulaient les partager, ou qui dtruisaient pour
dtruire. Les glises, les tombeaux, ne furent point respects. Une
prostitue chanta et dansa dans la chaire du patriarche[58]. Les
barbares dispersrent les ossements des empereurs; quand ils en
vinrent au tombeau de Justinien, ils s'aperurent avec surprise    (p. 056)
que le lgislateur tait encore tout entier dans son tombeau.

                   [Note 57: Villehardouin.]

                   [Note 58: Nictas: Les croiss se revtaient,
                   non par besoin, mais pour en faire sentir le
                   ridicule, de robes peintes, vtement ordinaire des
                   Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la
                   tte de leurs chevaux, et leur attachaient au cou
                   les cordons qui, d'aprs notre coutume, doivent
                   pendre par derrire; quelques-uns tenaient dans
                   leurs mains du papier, de l'encre et des critoires
                   pour nous railler, comme si nous n'tions que de
                   mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
                   passaient des jours entiers  table; les uns
                   savouraient des mets dlicats; les autres ne
                   mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que du
                   boeuf bouilli et du lard sal, de l'ail, de la
                   farine, des fves, et une sauce trs-forte.]

 qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trne de
Justinien, et de fonder le nouvel empire? Le plus digne tait le vieux
Dandolo. Mais les Vnitiens eux-mmes s'y opposrent: il ne leur
convenait pas de donner  une famille ce qui tait  la rpublique.
Pour la gloire de restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils
voulaient, ces marchands, c'taient des ports, des entrepts, une
longue chane de comptoirs, qui leur assurt toute la route de
l'Orient. Ils prirent pour eux les rivages et les les; de plus, trois
des huit quartiers de Constantinople, avec le titre bizarre de
_seigneurs d'un quart et demi de l'empire grec_[59].

                   [Note 59: Sanuto]

L'empire, rduit  un quart, fut dfr  Beaudoin, comte de Flandre,
descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
Montferrat se contenta du royaume de Macdoine. La plus grande partie
de l'empire, celle mme qui tait chue aux Vnitiens, fut dmembre
en fiefs.

Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprs du pape.
Celui-ci se trouva embarrass de son triomphe involontaire. C'tait un
grand coup port  l'infaillibilit pontificale, que Dieu et justifi
par le succs une guerre condamne par le saint-sige. L'union des
deux glises, le rapprochement des deux moitis de la chrtient
avaient t consomms par des hommes frapps de l'interdit. Il ne
restait au pape qu' rformer sa sentence et  pardonner  ces
conqurants qui voulaient bien demander pardon. La tristesse       (p. 057)
d'Innocent III est visible dans sa rponse  l'empereur Beaudoin. Il
se compare au pcheur de l'vangile, qui s'effraye de la pche
miraculeuse; puis il prtend audacieusement qu'il est pour quelque
chose dans le succs; qu'il a, lui aussi, _tendu le filet_: Hoc unum
audacter affirmo, quia laxavi retia in capturam[60]. Mais il tait
au-dessus de sa toute-puissance de persuader une telle chose, de faire
que ce qu'il avait dit n'et pas t dit, qu'il et approuv ce qu'il
avait dsapprouv. La conqute de l'empire grec branlait son autorit
dans l'Occident plus qu'elle ne l'tendait dans l'Orient.

                   [Note 60: Il crivit au clerg et 
                   l'Universit de France, qu'on envoyt aussitt des
                   clercs et des livres pour instruire les habitants
                   de Constantinople.]

Les rsultats de ce mmorable vnement ne furent pas aussi grands
qu'on et pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins
encore que le royaume de Jrusalem (1204-1261). Venise seule en tira
d'immenses avantages matriels. La France n'y gagna qu'en influence;
ses moeurs et sa langue, dj portes si loin par la premire croisade,
se rpandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le
roi de Macdoine taient cousins du roi de France. Le comte de Blois
eut le duch de Nice: le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, prs
d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin runit les
offices de marchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore aprs
la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le        (p. 058)
catalan Montaner nous assure que, dans la principaut de More et le
duch d'Athnes, on parlait franais aussi bien qu' Paris[61].

                   [Note 61: E parlaven axi bell frances, com
                   dins en Paris.]




CHAPITRE VII                                                       (p. 059)

RUINE DE JEAN.--DFAITE DE L'EMPEREUR.--GUERRE DES
ALBIGEOIS.--GRANDEUR DU ROI DE FRANCE


1204-1216


Voil le pape vainqueur des Grecs malgr lui. La runion des deux
glises est opre. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat;
elle est dchire entre deux empereurs, qui prennent le pape pour
arbitre. Philippe-Auguste vient de se soumettre  ses ordres, et de
reprendre une pouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne
sont pas si dociles. Les Vaudois rsistent sur le Rhne, les       (p. 060)
Manichens en Languedoc et aux Pyrnes. Tout le littoral de la
France, sur les deux mers, semble prt  se dtacher de l'glise. Le
rivage de la Mditerrane et celui de l'Ocan obissent  deux princes
d'une foi douteuse, les rois d'Aragon et d'Angleterre, et entre eux se
trouvent les foyers de l'hrsie, Bziers, Carcassonne, Toulouse, o
le grand concile des Manichens s'est assembl.

Le premier frapp fut le roi d'Angleterre, duc de Guienne, voisin, et
aussi parent du comte de Toulouse, dont il levait le fils. Le pape et
le roi de France profitrent de sa ruine. Mais cet vnement tait
prpar de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources,
et un ordre administratif tranger aux habitudes de cet ge. Ces rois
n'y supplaient que par les exactions d'une fiscalit violente, qui
augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus prilleuse,
et les obligeaient d'autant plus  s'entourer de ces troupes qui
ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
duquel ils devaient succomber. Renoncer  l'emploi des mercenaires,
c'tait se mettre entre les mains de l'aristocratie normande;
continuer  s'en servir, c'tait marcher dans une route de perdition
certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la rconciliation des
deux races qui divisaient l'le; Normands et Saxons devaient finir par
s'entendre pour l'abaissement de la royaut; la perte des          (p. 061)
provinces franaises devait tre le premier rsultat de cette
rvolution.

Au moins Henri II avait amass un trsor. Mais Richard ruina
l'Angleterre ds son dpart pour la croisade. Je vendrais Londres,
disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[62]. D'une mer 
l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[63]. Il
fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'norme ranon exige
par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
guerroyer contre le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu  son
dpart, il le reprit sans rembourser les acheteurs. Aprs avoir ruin
le prsent, il ruinait l'avenir. Ds lors il ne devait plus se trouver
un homme qui voult rien prter ou acheter au roi d'Angleterre. Son
successeur, bon ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance
condamn  une incurable impuissance.

                   [Note 62: Londonias quoque venderem si
                   emptorem idoneum invenirem. Guill. Neubrig.]

                   [Note 63: Roger de Hoveden.]

Cependant le progrs des choses aurait au contraire exig de nouvelles
ressources. La dsharmonie de l'empire anglais n'avait jamais t plus
loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'taient fait
la guerre avant d'tre runies sous un mme joug. La Normandie ennemie
de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie,
et l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui rclamait sur tout le Midi
les droits du duch d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient     (p. 062)
ensemble, bon gr mal gr. Sous les rgnes prcdents, le roi
d'Angleterre avait toujours pour lui quelqu'une de ces provinces
continentales. Le Normand Guillaume et ses deux premiers successeurs
purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins ses
compatriotes; Richard Coeur de Lion plut gnralement aux Poitevins,
aux Aquitains, compatriotes de sa mre lonore de Guienne. Il releva
la gloire des mridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il
faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui:
son principal lieutenant tait le Basque Marcader. Mais peu  peu ces
diverses populations s'loignrent des rois d'Angleterre; elles
s'apercevaient qu'en ralit, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi,
spar d'elles par tant d'intrts diffrents, tait en ralit un
prince tranger. La fin du rgne de Richard acheva de dsabuser les
sujets continentaux de l'Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
revers de Jean, quand mme il et t meilleur et plus habile. Il lui
fallut recourir  des expdients inous pour tirer de l'argent d'un
pays tant de fois ruin. Que restait-il aprs l'avide et prodigue
Richard? Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui
firent signer la grande Charte; il se rejeta sur l'glise; elle le
dposa. Le pape et son protg, le roi de France, profitrent de sa
ruine. Le roi d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta  la mer
la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n'eut qu' ramasser.

Ce dchirement infaillible et ncessaire de l'empire anglais se    (p. 063)
trouva provoqu d'abord par la rivalit de Jean et d'Arthur son neveu.
Celui-ci, fils de l'hritire de Bretagne et d'un frre de Jean, avait
t ds sa naissance accept par les Bretons, comme un librateur et
un vengeur. Ils l'avaient, malgr Henri II, baptis du nom national
d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille lonore
seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unit de
l'empire anglais que l'lvation d'Arthur aurait divis[64]. Arthur en
effet faisait bon march de cette unit: il offrait au roi de France
de lui cder la Normandie, pourvu qu'il et la Bretagne, le Maine, la
Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean et t rduit 
l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons
dans les meilleures places d'Arthur, et n'esprant pas s'y maintenir,
il les dmolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son alli, se
tourna de nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France,
envahit le Poitou, et assigea sa grand'mre lonore dans Mirebeau.
Ce n'tait pas chose nouvelle dans cette race de voir les fils arms
contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, dlivra sa mre,
dfit Arthur, et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son
parti. Que devint le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais.
Mathieu Pris prtend que Jean, qui l'avait bien trait d'abord, fut
alarm des menaces et de l'obstination du jeune Breton; Arthur
disparut, dit-il, et Dieu veuille qu'il en ait t autrement que   (p. 064)
ne le rapporte la malveillante renomme! Mais Arthur avait excit
trop d'esprances pour que l'imagination des peuples se soit rsigne
 cette incertitude. On assura que Jean l'avait fait prir. On ajouta
bientt qu'il l'avait tu de sa propre main. Le chapelain de
Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'et vu, que Jean prit Arthur
dans un bateau, qu'il lui donna lui-mme deux coups de poignard, et le
jeta dans la rivire,  trois milles du chteau de Rouen[65]. Les
Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scne; ils la
plaaient prs de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui
prsentent un prcipice tout le long de l'Ocan. Ainsi allait la
tradition grandissant de dtails et d'intrt dramatique. Enfin, dans
la pice de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans dfense,
dont les douces et innocentes paroles dsarment le plus farouche
assassin.

                   [Note 64: Au fait, l'Aquitaine tait son
                   hritage, et elle avait transfr ses droits 
                   Jean.]

                   [Note 65: Guillaume le Breton.]

Cet vnement plaait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
avait dj nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
infidles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
se prserver de ses missaires[66]. Il exploita contre Jean le bruit
de la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime.
Il assigna Jean  comparatre devant la cour des hauts barons de
France, la cour des pairs, comme on disait alors d'aprs les romans
de Charlemagne. Dj il l'y avait appel pour se justifier d'avoir (p. 065)
enlev au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au
moins un sauf-conduit. Il lui fut refus. Condamn sans tre entendu,
il leva une arme en Angleterre et en Irlande, employant les dernires
violences pour forcer les barons  le suivre, jusqu' saisir les biens
de ceux qui refusaient;  d'autres, le septime de leur revenu. Tout
cela ne servit de rien. Ils s'assemblrent, mais une fois runis 
Portsmouth, ils firent dclarer par l'archevque Hubert qu'ils taient
dcids  ne point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette
guerre? La plupart, quoique Normands d'origine, taient devenus
trangers  la Normandie. Ils ne se souciaient pas de se battre pour
fortifier leur roi contre eux, et le mettre  mme de rduire ses
sujets insulaires avec ceux du continent.

                   [Note 66: Mais il eut peine  persuader. Il
                   suffit pour dtruire l'accusation, d'une fausse
                   lettre du Vieux de la Montagne, que Richard fit
                   circuler.]

Jean s'tait adress au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la paix
et viol ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief, mais
du pch_[67]. Ses lgats ne dcidrent rien. Philippe s'empara de la
Normandie (1204). Jean lui-mme avait dclar aux Normands qu'ils
n'avaient aucun secours  attendre. Il tait plong en dsespr dans
les plaisirs. Les envoys de Rouen le trouvrent jouant aux checs,
et, avant de rpondre, il voulut achever sa partie. Il dnait tous les
jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil
jusqu' l'heure du repas[68]. Cependant, s'il n'agissait point     (p. 066)
lui-mme, il ngociait avec les ennemis de l'glise et du roi de
France. Il payait des subsides  l'empereur Othon IV, son neveu; il
s'entendait d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les
seigneurs du midi de la France, et levait  sa cour son autre neveu,
fils du comte de Toulouse.

                   [Note 67: Lettre d'Innocent III.]

                   [Note 68: Math. Pris: Cum regina epulabatur
                   quotidie splendide, somnosque matutinales usque ad
                   prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum regina
                   sua vivebat deliciis.]

Ce comte, le roi d'Aragon et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
Midi, semblaient rconcilis aux dpens de l'glise; ils gardaient 
peine quelques mnagements extrieurs. Le danger tait immense de ce
ct pour l'autorit ecclsiastique. Ce n'taient point des sectaires
isols, mais une glise tout entire qui s'tait forme contre
l'glise. Les biens du clerg taient partout envahis. Le nom mme de
prtre tait une injure. Les ecclsiastiques n'osaient laisser voir
leur tonsure en public[69]. Ceux qui se rsignaient  porter la robe
clricale, c'taient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci
la faisaient prendre, pour envahir sous leur nom quelque bnfice. Ds
qu'un missionnaire catholique se hasardait  prcher, il s'levait des
cris de drision. La saintet, l'loquence, ne leur imposaient point.
Ils avaient hu saint Bernard[70].

                   [Note 69: Guillelm. de Podio Laur.]

                   [Note 70: Guillelm. de Podio Laur.]

La lutte tait imminente en 1200. L'glise hrtique tait organise;
elle avait sa hirarchie, ses prtres, ses vques, son pape; leur
concile gnral s'tait tenu  Toulouse; cette ville et t sans
doute leur Rome, et son Capitole et remplac l'autre. L'glise    (p. 067)
nouvelle envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation
clatait dans les pays les plus loigns, les moins souponns, en
Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en
Toscane, aux portes de Rome,  Viterbe. Les populations du Nord
voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les _routiers_, pour la
plupart au service d'Angleterre, raliser tout ce qu'on racontait de
l'impit du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie de
l'Aquitaine; le basque Marcader tait l'un des principaux lieutenants
de Richard Coeur de Lion. Les montagnards du Midi, qui aujourd'hui
descendent en France ou en Espagne pour gagner de l'argent par quelque
petite industrie, en faisaient autant au moyen ge, mais alors la
seule industrie tait la guerre. Ils maltraitaient les prtres tout
comme les paysans, habillaient leurs femmes des vtements consacrs,
battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par drision.
C'tait encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du
Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter plus mal
que les Juifs  la Passion. Ces routiers taient chers aux princes,
prcisment  cause de leur impit, qui les rendait insensibles aux
censures ecclsiastiques. Un charpentier, inspir de la Vierge Marie,
forma l'association des _capuchons_ pour l'extermination de ces
bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, fournit des troupes,
et, en une seule fois, on en gorgea dix mille[71].

                   [Note 71: Le Velay ne tarde pas  faire hommage
                    Philippe-Auguste.]

Indpendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades     (p. 068)
avaient jet des semences de haine. Ces grandes expditions, qui
rapprochrent l'Orient et l'Occident, eurent aussi pour effet de
rvler  l'Europe du Nord celle du Midi. La dernire se prsenta 
l'autre sous l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que
chevaleresque, ddaigneuse opulence[72], lgance et lgret
moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasines. Les
aliments mmes taient un sujet d'loignement entre les deux races;
les mangeurs d'ail, d'huile et de figues, rappelaient aux croiss
l'impuret du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une
autre Jude.

                   [Note 72: Les princes et les seigneurs
                   provenaux qui s'taient rendus en grand nombre
                   pendant l't au chteau de Beaucaire, y
                   clbrrent diverses ftes. Le roi d'Angleterre
                   avait indiqu cette assemble pour y ngocier la
                   rconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec
                   Alphonse, roi d'Aragon; mais les deux rois ne s'y
                   trouvrent pas, pour certaines raisons; en sorte
                   que tout cet appareil ne servit de rien. Le comte
                   de Toulouse y donna cent mille sols  Raymond
                   d'Agout, chevalier, qui, tant fort libral, les
                   distribua aussitt  environ dix mille chevaliers
                   qui assistrent  cette cour. Bertrand Raimbaud fit
                   labourer tous les environs du chteau, et y fit
                   semer jusqu' trente mille sols en deniers. On
                   rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait
                   trois cents chevaliers  sa suite, fit apprter
                   tous les mets dans sa cuisine, avec des flambeaux
                   de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne
                   estime quarante mille sols. Raymond de Venous fit
                   brler, par ostentation, trente de ses chevaux
                   devant toute l'assemble. Histoire du Languedoc,
                   t. III, p. 37. (D'aprs Gaufrid, Vos., p. 391.)]

L'glise du XIIIe sicle se fit une arme de ces antipathies de races
pour retenir le Midi qui lui chappait. Elle transfra la croisade des
infidles aux hrtiques. Les prdicateurs furent les mmes, les   (p. 069)
bndictins de Cteaux.

Plusieurs rformes avaient eu lieu dj dans l'institut de saint
Benot; mais cet ordre tait tout un peuple; au XIe sicle, se forma
un ordre dans l'ordre, une premire congrgation, la congrgation
bndictine de Cluny. Le rsultat fut immense: il en sortit Grgoire
VII. Ces rformateurs eurent pourtant bientt besoin d'une
rforme[73]. Il s'en fit une en 1098,  l'poque mme de la premire
croisade. Cteaux s'leva  ct de Cluny, toujours dans la riche et
vineuse Bourgogne, le pays des grands prdicateurs, de Bossuet et de
saint Bernard. Ceux-ci s'imposrent le travail, selon la rgle
primitive de saint Benot, changrent seulement l'habit noir en habit
blanc, dclarrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et
seraient soumis aux vques, dont les autres moines tendaient toujours
 s'affranchir. Ainsi l'glise en pril resserrait sa hirarchie. Plus
les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent.
Ils eurent jusqu' dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze     (p. 070)
cents de femmes. L'abb de Cteaux tait appel l'abb des abbs. Ils
taient dj si riches, vingt ans aprs leur institution, que
l'austrit de saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne
pour fonder Clairvaux. Les moines de Cteaux taient alors les seuls
moines pour le peuple. On les forait de monter en chaire et de
prcher la croisade. Saint Bernard fut l'aptre de la seconde, et le
lgislateur des templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de
Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava, et Avis, relevaient de
Cteaux, et lui taient affilis. Les moines de Bourgogne tendaient
ainsi leur influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes
des deux Bourgognes lui donnaient des rois.

                   [Note 73: Dans une Apologie adresse 
                   Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard, tout en
                   se justifiant du reproche qu'on lui avait fait,
                   d'tre le dtracteur de Cluny, censure pourtant
                   vivement les moeurs de cet ordre (dit. Mabillon,
                   t. IV, p. 33, sqq.), c. X: Mentior, si non vidi
                   abbatem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere
                   comitatu, c. XI. Omitto oratoriorum immensas
                   altitudines.... etc.

                   Ceux de Cluny rpondaient aux attaques de Cteaux.
                   O,  Pharisorum novum genus!... vos sancti, vos
                   singulares... unde et habitum insoliti coloris
                   prtenditis, et ad distinctionem cunctorum totius
                   fere mundi monachorum, inter nigros vos candidos
                   ostentatis.]

Toute cette grandeur perdit Cteaux. Elle se trouva, pour la
discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du
moins, avait de bonne heure affect la douceur et l'indulgence. Pierre
le Vnrable y avait reu, consol, enseveli Abailard. Mais Cteaux
corrompue conserva, dans la richesse et le luxe, la duret de son
institution primitive. Elle resta anime du gnie sanguinaire des
croisades, et continua de prcher la foi en ngligeant les oeuvres.
Plus mme l'indignit des prdicateurs rendait leurs paroles vaines et
striles, plus ils s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de
leur loquence  ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine.
Furieux d'impuissance, ils menaaient, ils damnaient, et le peuple
n'en faisait que rire.

Un jour que l'abb de Cteaux partait avec ses moines dans un
magnifique appareil pour aller en Languedoc travailler  la        (p. 071)
conversion des hrtiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome,
l'vque d'Osma et l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique,
n'hsitrent point  leur dire que ce luxe et cette pompe dtruiraient
l'effet de leurs discours: C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut
marcher contre les fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous
ne les rduirez point par des paroles. Les Cisterciens descendirent
de leurs montures et suivirent les deux Espagnols.

Les Espagnols se mirent  la tte de cette croisade spirituelle. Un
Dourando d'Huesca, qui avait t Vaudois lui-mme, obtint d'Innocent
III la permission de former une confrrie des _pauvres catholiques_,
o pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance
diffrait, mais l'extrieur tait le mme; mme costume, mme vie. On
esprait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des
Vaudois, les Vaudois prendraient en change les croyances des
catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement
le zl missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint
suspect aux vques, et sa tentative charitable eut peu de succs.

En mme temps, l'vque d'Osma et saint Dominique furent autoriss par
le pape  s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
terrible fondateur de l'inquisition, tait un noble Castillan[74].
Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si       (p. 072)
souvent au fanatisme[75]. Lorsqu'il tudiait  Palencia, une grande
famine rgnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu' ses livres,
pour secourir les pauvres.

                   [Note 74: Sa prire tait si ardente qu'il en
                   devenait comme insens. Une nuit qu'il priait
                   devant l'autel, le diable, pour le troubler, jeta
                   du haut du toit une norme pierre qui tomba  grand
                   bruit dans l'glise, et toucha, dans sa chute, le
                   capuchon du saint; il ne bougea point, et le diable
                   s'enfuit en hurlant. Acta S. Dominici.]

                   [Note 75: Lorsqu'on recueillit les tmoignages
                   pour la canonisation de saint Dominique, un moine
                   dposa qu'il l'avait souvent vu pendant la messe
                   baign de larmes, qui lui coulaient en si grande
                   abondance sur le visage, _qu'une goutte d'eau
                   n'attendait pas l'autre_.]

L'vque d'Osma venait de rformer son chapitre d'aprs la rgle de
saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit
en France,  la suite de l'vque d'Osma, il vit avec une piti
profonde tant d'mes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel
chteau, en Languedoc, o l'on n'avait pas communi depuis trente
ans[76]. Les petits enfants mouraient sans baptme. La nuit
d'ignorance couvrait ce pays, et les btes de la fort du diable s'y
promenaient librement[77].

                   [Note 76: Pierre de Vaux-Cernay.]

                   [Note 77: Guill. de Pod. Laur.]

D'abord l'vque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
l'ducation de ses filles aux hrtiques, fonda un monastre prs
Montral pour les soustraire  ce danger. Saint Dominique donna tout
ce qu'il possdait; et entendant dire  une femme que si elle quittait
les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre
comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette me  Dieu.

Tout ce zle tait inutile. Aucune puissance d'loquence ou de     (p. 073)
logique n'et suffi pour arrter l'lan de la libert de penser;
d'ailleurs, l'alliance odieuse des moines de Cteaux tait tout crdit
aux paroles de saint Dominique. Il fut mme oblig de conseiller 
l'un d'eux, Pierre de Castelnau, de s'loigner quelque temps du
Languedoc: les habitants l'auraient tu. Pour lui ils ne mirent point
les mains sur sa personne; ils se contentaient de lui jeter de la
boue; ils lui attachaient, dit un de ses biographes, de la paille
derrire le dos. L'vque d'Osma leva les mains au ciel, et s'cria:
Seigneur, abaisse ta main et punis-les: le chtiment seul pourra leur
ouvrir les yeux[78].

                   [Note 78: Acta S. Dominici. Domine, mitte
                   manum, et corrige eos, ut eis saltem hc vexatio
                   tribuat intellectum!]

On pouvait prvoir, ds l'poque de l'exaltation d'Innocent III, la
catastrophe du Midi. L'anne mme o il monta sur le trne pontifical,
il avait crit aux princes des paroles de ruine et de sang[79]. Le
comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succd  son pre en 1194,
porta au comble le courroux du pape. Rconcili avec les anciens ennemis
de sa famille, les rois d'Aragon, comtes de basse Provence, et les (p. 074)
rois d'Angleterre, ducs de Guienne, il ne craignait plus rien et ne
gardait aucun mnagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute
Provence, il se servit constamment de ces routiers que proscrivait
l'glise[80]. Il poussa la guerre sans distinguer les terres laques
ou ecclsiastiques, sans gard au dimanche ou au carme, chassa des
vques et s'entoura d'hrtiques et de juifs[81].

                   [Note 79: Innocent III crit  Guillaume, comte
                   de Forcalquier, une lettre, sans salut, pour
                   l'exhorter  se croiser: Si ad actus tuos Dominus
                   hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam
                   respexisset, posuisset te ut rotam et sicut
                   stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset
                   fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terr
                   deleret, et justus lavaret manus suas in sanguine
                   peccatoris. Nos etiam et prdecessores nostri...
                   non solum in te (sicut fecimus) anathematis
                   curassemus sententiam promulgare, imo etiam
                   universos fidelium populos in tuum excidium
                   armassemus. Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno
                   1198.]

                   [Note 80: C'tait pour la plupart des
                   Aragonais.]

                   [Note 81: Nous citons le fragment suivant comme
                   un monument de la haine des prtres.

                   D'abord, ds le berceau, il chrit et choya
                   toujours les hrtiques; et comme il les avait dans
                   sa terre, il les honora de toutes manires. Encore
                   aujourd'hui,  ce que l'on assure, il mne partout
                   avec lui des hrtiques, afin que s'il venait 
                   mourir, il meure entre leurs mains.--Il dit un jour
                   aux hrtiques, je le tiens de bonne source, qu'il
                   voulait faire lever son fils  Toulouse, parmi
                   eux, afin qu'il s'instruist dans leur foi, disons
                   plutt dans leur infidlit.--Il dit encore un jour
                   qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un
                   de ses chevaliers pt embrasser la croyance des
                   hrtiques; qu'il le lui avait maintes fois
                   conseill, et qu'il le faisait prcher souvent. De
                   plus, quand les hrtiques lui envoyaient des
                   cadeaux ou des provisions, il les recevait fort
                   gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne
                   souffrait pas que personne en gott, si ce n'est
                   lui et quelques-uns de ses familiers. Souvent
                   aussi, comme nous le savons de science certaine, il
                   adorait les hrtiques en flchissant les genoux,
                   demandait leur bndiction et leur donnait le
                   baiser. Un jour que le comte attendait quelques
                   personnes qui devaient venir le trouver, et
                   qu'elles ne venaient point, il s'cria: On voit
                   bien que c'est le diable qui a fait ce monde,
                   puisque rien ne nous arrive  souhait. Il dit
                   aussi au vnrable vque de Toulouse, comme
                   l'vque me l'a racont lui-mme, que les moines de
                   Cteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils
                   avaient des ouailles livres  la luxure.  hrsie
                   inoue!

                   Le comte dit encore  l'vque de Toulouse qu'il
                   vnt la nuit dans son palais, et qu'il entendrait
                   la prdication des hrtiques; d'o il est clair
                   qu'il les entendait souvent la nuit.

                   Il se trouvait un jour dans une glise o on
                   clbrait la messe; or, il avait avec lui un
                   bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette
                   espce, se moquait des gens par des grimaces
                   d'histrion. Lorsque le clbrant se tourna vers le
                   peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le sclrat
                   de comte dit  son bouffon de contrefaire le
                   prtre.--Il dit une fois qu'il aimerait mieux
                   ressembler  un certain hrtique de Castres, dans
                   le diocse d'Alby,  qui on avait coup les membres
                   et qui tranait une vie misrable, que d'tre roi
                   ou empereur.

                   Combien il aima toujours les hrtiques, nous en
                   avons la preuve vidente en ce que jamais aucun
                   lgat du sige apostolique ne put l'amener  les
                   chasser de la terre, bien qu'il ait fait, sur les
                   instances de ces lgats, je ne sais combien
                   d'abjurations.

                   Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage,
                   que toutes les fois que sa femme lui dplut, il la
                   renvoya pour en prendre une autre; en sorte qu'il
                   eut quatre pouses, dont trois vivent encore. Il
                   eut d'abord la soeur du vicomte de Bziers,
                   nomme Batrix; aprs elle, la fille du duc de
                   Chypre; aprs elle, la soeur de Richard, roi
                   d'Angleterre, sa cousine au troisime degr;
                   celle-ci tant morte, il pousa la soeur du roi
                   d'Aragon, qui tait sa cousine au quatrime degr.
                   Je ne dois pas passer sous silence que lorsqu'il
                   avait sa premire femme, il l'engagea souvent 
                   prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il
                   voulait dire, elle lui demanda exprs s'il voulait
                   qu'elle entrt  Cteaux; il dit que non. Elle lui
                   demanda encore s'il voulait qu'elle se ft
                   religieuse  Fontevrault; il dit encore que non.
                   Alors elle lui demanda ce qu'il voulait donc: il
                   rpondit que si elle consentait  se faire
                   solitaire, il pourvoirait  tous ses besoins; et la
                   chose se fit ainsi...

                   Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il
                   abusait de sa propre soeur au mpris de la
                   religion chrtienne. Ds son enfance, il
                   recherchait ardemment les concubines de son pre et
                   couchait avec elles; et aucune femme ne lui
                   plaisait gure s'il ne savait qu'elle et couch
                   avec son pre. Aussi son pre, tant  cause de son
                   hrsie que pour ce crime norme, lui prdisait
                   souvent la perte de son hritage. Le comte avait
                   encore une merveilleuse affection pour les
                   routiers, par les mains desquels il dpouillait les
                   glises, dtruisait les monastres, et dpossdait
                   tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi
                   que se comporta toujours ce membre du diable, ce
                   fils de perdition, ce premier-n de Satan, ce
                   perscuteur acharn de la croix et de l'glise, cet
                   appui des hrtiques, ce bourreau des catholiques,
                   ce ministre de perdition, cet apostat couvert de
                   crimes, cet gout de tous les pchs.

                   Le comte jouait un jour aux checs avec un certain
                   chapelain, et tout en jouant il lui dit: Le Dieu
                   de Mose, en qui vous croyez, ne vous aiderait
                   gure  ce jeu, et il ajouta: Que jamais ce Dieu
                   ne me soit en aide! Une autre fois, comme le
                   comte devait aller de Toulouse en Provence pour
                   combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la
                   nuit, il vint  la maison o taient rassembls les
                   hrtiques toulousains, et leur dit: Mes seigneurs
                   et mes frres, la fortune de la guerre est
                   variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos
                   mains mon corps et mon me. Puis il emmena avec
                   lui deux hrtiques en habit sculier, afin que
                   s'il venait  mourir il mourt entre leurs mains.
                   Un jour que ce maudit comte tait malade dans
                   l'Aragon, le mal faisant beaucoup de progrs, il se
                   fit faire une litire, et dans cette litire se fit
                   transporter  Toulouse; et comme on lui demandait
                   pourquoi il se faisait transporter en si grande
                   hte, quoique accabl par une grave maladie, il
                   rpondit, le misrable! Parce qu'il n'y a pas de
                   Bons hommes dans cette terre, entre les mains de
                   qui je puisse mourir. Or, les hrtiques se font
                   appeler Bons hommes par leurs partisans. Mais il se
                   montrait hrtique par ses signes et ses discours,
                   bien plus clairement encore; car il disait:

                   Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons
                   hommes; eh bien! la perte de ma terre, et encore
                   celle de la tte, je suis prt  tout souffrir.]

Raymond VI tait triomphant sur le Rhne  la tte de son arme,   (p. 075)
quand il reut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prdisait sa
ruine. Le pape exigeait qu'il interrompt la guerre, souscrivt avec
ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets hrtiques, et ouvrt
ses tats aux croiss. Raymond refusa d'abord, fut excommuni, et  (p. 076)
se soumit; mais il cherchait  luder l'excution de ses promesses. Le
moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait
sa perfidie; le prince, peu habitu  de telles paroles, laissa chapper
des paroles de colre et de vengeance, des paroles telles          (p. 077)
peut-tre que celles d'Henri II contre Thomas Becket. L'effet fut le
mme; le dvouement fodal ne permettait pas que le moindre mot du
seigneur tombt sans effet; ceux qu'il nourrissait  sa table
croyaient lui appartenir corps et me, sans rserve de leur salut
ternel. Un chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le
Rhne et le poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrnes,
auprs du comte de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la
mre et la soeur taient hrtiques.

Tel fut le commencement de cette pouvantable tragdie (1208).
Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et
de la soumission du prince, il fit prcher la croisade dans tout le
nord de la France par les moines de Cteaux. Celle de Constantinople
avait habitu les esprits  l'ide d'une guerre sainte contre les
chrtiens. Ici la proximit tait tentante; il ne s'agissait point de
traverser les mers: on offrait le paradis  celui qui aurait ici-bas
pill les riches campagnes, les cits opulentes du Languedoc.
L'humanit aussi tait mise en jeu pour rendre les mes cruelles;  (p. 078)
le sang du lgat rclamait, dit-on le sang des hrtiques[82].

                   [Note 82: Innoc., ep. ad Philipp. August.: Eia
                   igitur, miles Christi! eia, christianissime
                   princeps!... Clamantem ad te justi sanguinis vocem
                   audias.--Ad Comit., Baron., etc.: Eia, Christi
                   milites! eia, strenui militi christian tirones!]

La vengeance et t pourtant difficile, si Raymond VI et pu user de
toutes ses forces, et lutter sans mnagement contre le parti de
l'glise. C'tait un des plus puissants princes, et probablement le
plus riche de la chrtient. Comte de Toulouse, marquis de haute
Provence, matre du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis
Maguelone; le roi d'Angleterre lui avait cd l'Agnois, et le roi
d'Aragon le Gvaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il
tait suzerain de Nmes, Bziers, Usez, et des comts de Foix et
Comminges dans les Pyrnes. Mais cette grande puissance n'tait pas
partout exerce au mme titre. Le vicomte de Bziers, appuy de
l'alliance du vicomte de Foix, refusait de dpendre de Toulouse.
Toulouse elle-mme tait une sorte de rpublique. En 1202, nous voyons
des consuls de cette cit faire la guerre, en l'absence de Raymond VI,
aux chevaliers de l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte
pour arbitre et pour mdiateur. Sous son pre, Raymond V, les
commencements de l'hrsie avaient t accompagns d'un tel essor
d'indpendance politique, que le comte lui-mme sollicita les rois de
France et d'Angleterre d'entreprendre une croisade (1178) contre les
Toulousains et le vicomte de Bziers. Elle eut lieu, cette croisade,
mais sous Raymond VI, et  ses dpens.

Toutefois, on commena par le bas Languedoc, Bziers, Carcassonne, (p. 079)
etc., o les hrtiques taient plus nombreux. Le pape et risqu
d'unir tout le Midi contre l'glise et de lui donner un chef, s'il et
frapp d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses
soumissions, l'admit  la pnitence. Raymond s'abaissa devant tout son
peuple, reut des mains des prtres la flagellation dans l'glise mme
o Pierre de Castelnau tait enterr, et l'on affecta de le faire
passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pnitence, c'est qu'il
se chargeait de conduire lui-mme l'arme des croiss  la poursuite
des hrtiques, lui qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les
terres de son neveu, le vicomte de Bziers, qui osait persvrer dans
la protection qu'il leur accordait. Le malheureux croyait viter sa
ruine en prtant la main  celle de ses voisins, et se dshonorait
pour vivre un jour de plus.

Le jeune et intrpide vicomte avait mis Bziers en tat de rsistance,
lorsqu'arriva du ct du Rhne la principale arme des croiss;
d'autres venaient par le Velay, d'autres par l'Agnois. Il fut tant
grand le sige, tant de tentes que de pavillons, qu'il semblait que
tout le monde y ft runi[83]. Philippe-Auguste n'y vint pas: _il
avait  ses cts deux grands et terribles lions_[84], le roi Jean et
l'empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Franais y vinrent, si le
roi n'y vint pas[85]:  leur tte, les archevques de Reims, de    (p. 080)
Sens, de Rouen, les vques d'Autun, Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux
et Chartres; les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d'Auxerre, de
Bar-sur-Seine, de Genve, de Forez, une foule de seigneurs. Le plus
puissant tait le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le
chemin des Pyrnes; ils avaient brill surtout dans les croisades
d'Espagne. Une croisade prche par les moines de Cteaux tait
nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, voisins des
Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune province ne
fournit  la croisade d'hommes plus habiles et plus vaillants que
l'le-de-France. L'ingnieur de la croisade, celui qui construisait
les machines et dirigeait les siges, fut un lgiste, matre Thodise,
archidiacre de l'glise Notre-Dame de Paris; c'est lui encore qui fit,
 Rome, devant le pape, l'apologie des croiss (1215)[86].

                   [Note 83: Chron. Langued.]

                   [Note 84: Pierre de Vaux-Cernay.]

                   [Note 85: La religion semblait tre devenue
                   plus sombre et plus austre dans le nord de la
                   France. Sous Louis VI, le jene du samedi n'tait
                   point de rgle, sous Louis VII, il tait si
                   rigoureusement observ, que les bouffons, les
                   histrions, n'osaient s'en dispenser.]

                   [Note 86: C'tait, dit Pierre de Vaux-Cernay,
                   un homme circonspect, prudent, et trs-zl pour
                   les affaires de Dieu, et il aspirait sur toute
                   chose  trouver dans le droit quelque prtexte pour
                   refuser au comte l'occasion de se justifier, que le
                   pape lui avait accorde.]

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui
qui a attach son nom  cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort,
du chef de sa mre comte de Leicester. Cette famille des Montfort
semble avoir t possde par une ambition atroce. Ils prtendaient
descendre ou d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre,    (p. 081)
issus de Charlemagne. Leur grand'mre Bertrade, qui laissa son mari,
le comte d'Anjou, pour le roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et
l'autre en mme temps, essaya d'empoisonner son beau-fils Louis le
Gros, et de donner la couronne  ses fils. Louis eut pourtant confiance
aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna, dit-on, aprs sa dfaite
de Crenneville, le conseil d'appeler  son secours les milices des
communes sous leurs bannires paroissiales. Au XIIIe sicle, Simon de
Montfort, dont nous allons parler, faillit tre roi du Midi. Son
second fils, cherchant en Angleterre la fortune qu'il avait manque en
France, combattit pour les communes anglaises, et leur ouvrit l'entre
du parlement. Aprs avoir eu dans ses mains le roi et le royaume, il
fut vaincu et tu. Son fils (petit-fils du clbre Montfort, chef de
la croisade des Albigeois) le vengea en gorgeant, en Italie, au pied
des autels, le neveu du roi d'Angleterre qui venait de la Terre
sainte[87]. Cette action perdit les Montfort, on prit en horreur cette
race nfaste, dont le nom s'attachait  tant de tragdies et de
rvolutions.

                   [Note 87: Pour venger sur lui la mort de son
                   pre qui avait t tu en combattant contre le roi
                   d'Angleterre, il l'attaque au pied de l'autel, et
                   le perce de part en part de son estoc. Il sortit
                   ainsi de l'glise sans que Charles ost donner
                   l'ordre de l'arrter. Arriv  la porte, il y
                   trouva ses chevaliers qui
                   l'attendaient.--Qu'avez-vous fait? lui dit l'un
                   d'eux.--Je me suis veng.--Comment? Votre pre ne
                   fut-il pas tran?...-- ces mots Montfort rentre
                   dans l'glise, saisit par les cheveux le cadavre du
                   jeune prince, et le trane jusque sur la place
                   publique.]

Simon de Montfort, le vritable chef de la guerre des Albigeois,   (p. 082)
tait dj un vieux soldat des croisades, endurci dans ces guerres 
outrance des Templiers et des Assassins.  son retour de la Terre
sainte, il trouva  Venise l'arme de la quatrime croisade qui
partait, mais il refusa d'aller  Constantinople; il obit au pape, et
sauva l'abb de Vaux-Cernay, lorsqu'au grand pril de sa vie, il lut
aux croiss la dfense du pontife. Cette action signala Montfort et
prpara sa grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible
excuteur des dcrets de l'glise n'ait eu des vertus hroques.
Raymond VI l'avouait, lui dont Montfort avait fait la ruine[88]. Sans
parler de son courage, de ses moeurs svres et de son invariable
croyance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des gards bien
nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui travers,
sur leurs chevaux, une rivire grossie par l'orage, les pitons, les
faibles ne pouvaient passer; Montfort repassa  l'instant suivi de
quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand
pril d'tre attaqu par l'ennemi[89]. On lui tint compte aussi dans
cette guerre horrible d'avoir pargn les bouches inutiles qu'on
repoussait d'une place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes
prisonnires. Sa femme,  lui-mme, Alix de Montmorency, n'tait pas
indigne de lui; lorsque la plupart des croiss eurent abandonn    (p. 083)
Montfort, elle prit la direction d'une nouvelle arme, et l'amena 
son poux.

                   [Note 88: Guill. Podii Laur.: J'ai entendu le
                   comte de Toulouse vanter merveilleusement en Simon,
                   son ennemi, la constance, la prvoyance, la valeur,
                   et toutes les qualits d'un prince.]

                   [Note 89: Pierre de Vaux-Cernay.]

L'arme assemble devant Bziers tait guide par l'abb de Cteaux et
par l'vque mme de la ville qui avait dress la liste de ceux qu'il
dsignait  la mort. Les habitants refusrent de les livrer, et voyant
les croiss tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
surprendre. Ils ne connaissaient pas la supriorit militaire de leurs
ennemis. Les pitons suffirent pour les repousser; avant que les
chevaliers eussent pu prendre part  l'action, ils entrrent dans la
ville ple-mle avec les assigs, et s'en trouvrent matres. Le seul
embarras tait de distinguer les hrtiques des orthodoxes: Tuez-les
tous, dit l'abb de Cteaux; le Seigneur connatra bien ceux qui sont
 lui.[90]

                   [Note 90: Cdite eos; novit enim Dominus qui
                   sunt ejus. Csar Heisterbach.]

Voyant cela, ceux de la ville se retirrent, ceux qui le purent, tant
hommes que femmes, dans la grande glise de Saint-Nazaire; les prtres
de cette glise firent tinter les cloches jusqu' ce que tout le monde
ft mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prtre vtu de ses
habits, ni clerc, qui pt empcher que tout ne passt par le tranchant
de l'pe. Un tant seulement n'en put chapper. Ces meurtres et tueries
furent la grande piti qu'on et depuis vue ni entendue. La ville fut
pille; on mit le feu partout, tellement que tout fut dvast et
brl, comme on le voit encore  prsent, et qu'il n'y demeura chose
vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'tait pas
hrtique ni de la secte.  cette destruction furent le duc de     (p. 084)
Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le
comte de Genve, appel Gui le Comte, le seigneur d'Anduze, appel
Pierre Vermont; et aussi y taient les Provenaux, les Allemands, les
Lombards; il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels
y taient venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit,  cause du
pardon[91].

                   [Note 91: Chron. Langued.]

Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient pri; d'autres
disent trente-huit mille. L'excuteur lui-mme, l'abb de Cteaux,
dans sa lettre  Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put gorger
que vingt mille.

L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnes sans combat.
Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
Carcassonne o le vicomte s'tait enferm. Le roi d'Aragon, son oncle,
vint inutilement intercder pour lui en abandonnant tout le reste.
Tout ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui
treizime. Plutt me laisser corcher tout vif, dit le courageux
jeune homme; le lgat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est
pour moi qu'ils se trouvent tous en danger. Cependant il y avait tant
d'hommes, de femmes et d'enfants rfugis de la campagne, qu'il fut
impossible de tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui
conduisait  trois lieues.

Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
croiss, et le lgat le fit arrter en trahison. Cinquante         (p. 085)
prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brls.

Tout ce sang et t vers en vain, si quelqu'un ne s'tait charg de
perptuer la croisade, et de veiller en armes sur les cadavres et sur
les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tche, consentir 
hriter des victimes, s'tablir dans leurs maisons dsertes, et vtir
leur chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas. Il me
semble, dit-il que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans
lui prendre son hritage. Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en
dirent autant. Simon de Montfort accepta, aprs s'tre fait un peu
prier. Le vicomte de Bziers, qui tait entre ses mains, mourut
bientt, tout  fait  propos pour Montfort[92]. Il ne lui resta plus
qu' se faire confirmer par le pape le don des lgats: il mit sur
chaque maison un tribut annuel de trois deniers au profit de l'glise
de Rome.

                   [Note 92: ... Donc fouc bruyt per tota la
                   terra, que lo dit conte de Montfort l'avia fait
                   morir. Chron. Langued.]

Cependant il n'tait pas facile de conserver un bien acquis de cette
manire. La foule des croiss s'coulait; Montfort avait gagn,
c'tait  lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta gure de cette
immense arme que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands.
Bientt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait  grand
prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade, et amuser les
comtes de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacs. Le dernier
profita de ce rpit pour se rendre auprs de Philippe-Auguste, puis
 Rome, et protester au pape de la puret de sa foi. Innocent lui  (p. 086)
fit bonne mine, et le renvoya  ses lgats. Ceux-ci, qui avaient
le mot, gagnrent encore du temps, lui assignrent le terme de trois
mois pour se justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions
minutieuses, sur lesquelles on pouvait quivoquer. Au terme fix, le
malheureux Raymond accourt, esprant enfin obtenir cette absolution
qui devait lui assurer le repos. Alors matre Thodise, qui conduisait
tout, dclare que toutes les conditions ne sont pas remplies: S'il a
manqu aux petites choses, dit-il, comment serait-il trouv fidle
dans les grandes? Le comte ne put retenir ses larmes. Quel que soit
le dbordement des eaux, dit le prtre par une allusion drisoire,
elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[93].

                   [Note 93: Pierre de Vaux-Cernay: In diluvio
                   aquarum multarum ad Deum non approximabis.]

Cependant l'pouse de Montfort lui avait amen une nouvelle arme de
croiss. Les Albigeois n'osant plus se fier  aucune ville, aprs le
dsastre de Bziers et de Carcassonne, s'taient rfugis dans
quelques chteaux forts, o une vaillante noblesse faisait cause
commune avec eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti,
comme les protestants du XVIe sicle. Le chteau de Minerve, qui se
trouvait  la porte de Narbonne, tait une de leurs principales
retraites. L'archevque et les magistrats de Narbonne avaient espr
dtourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles
contre les hrtiques; mais ceux-ci, traqus dans tous les anciens
domaines du vicomte de Bziers, se rfugirent en foule vers       (p. 087)
Narbonne. La multitude, enferme dans le chteau de Minerve, ne
pouvait subsister qu'en faisant des courses jusqu'aux portes de cette
ville. Les Narbonnais appelrent eux-mmes Montfort et l'aidrent. Ce
sige fut terrible. Les assigs n'espraient et ne voulaient aucune
piti. Forcs de se rendre, le lgat offrit la vie  ceux qui
abjureraient. Un des croiss s'en indignait: N'ayez pas peur, dit le
prtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se convertira. En effet,
ceux-ci taient _parfaits_, c'est--dire les premiers dans la
hirarchie des hrtiques; tous, hommes et femmes, au nombre de cent
quarante, coururent au bcher, et s'y jetrent d'eux-mmes. Montfort,
poussant au midi, assigea le fort chteau de Termes, autre asile de
l'glise albigeoise. Il y avait trente ans que personne, dans ce
chteau, n'avait approch des sacrements. Les machines ncessaires
pour battre la place furent construites par l'archidiacre de Paris. Il
y fallut des efforts incroyables; les assigeants plantrent le
crucifix au haut de ces machines, pour dsarmer les assigs, ou pour
les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se dfendre, au
risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brla, il y en avait un
qui dclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il ft
brl[94]; il est vrai que les flammes refusrent de le toucher, et ne
firent que consumer ses liens.

                   [Note 94: S'il ment, dit Montfort, il n'aura
                   que ce qu'il mrite: s'il veut rellement se
                   convertir, le feu expiera ses pchs. Pierre de
                   Vaux-Cernay.]

Il tait visible qu'aprs s'tre empar de tant de lieux forts     (p. 088)
dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait
Toulouse. Le comte, dans son effroi, s'adressait  tout le monde, 
l'Empereur, au roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon.
Les deux premiers, menacs par l'glise et la France, ne pouvaient le
secourir. L'Espagne tait occupe des progrs des Maures.
Philippe-Auguste crivit au pape. Le roi d'Aragon en fit autant, et
essaya de gagner Montfort lui-mme. Il consentait  recevoir son
hommage pour les domaines du vicomte de Bziers, et pour l'assurer de
sa bonne foi, il lui confiait son propre fils. En mme temps, ce
prince gnreux, voulant montrer qu'il s'associait sans rserve  la
fortune du comte de Toulouse, lui donna une de ses soeurs en mariage,
l'autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VII. Il alla
lui-mme intercder pour le comte au concile d'Arles. Mais ces prtres
n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes furent obligs de
s'enfuir de la ville sans prendre cong des vques, qui voulaient les
faire arrter. Voici le trait drisoire auquel ils voulaient que
Raymond se soumt:

Premirement, le comte donnera cong incontinent  tous ceux qui sont
venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
renverra tous sans en retenir un seul. Il sera obissant  l'glise,
fera rparation de tous les maux et dommages qu'elle a reus, et lui
sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
pays, il ne se mangera que deux espces de viandes. Le comte Raymond
chassera et rejettera hors de ses terres tous les hrtiques et    (p. 089)
leurs allis. Ledit comte baillera et dlivrera entre les mains
desdits lgats et comte de Montfort, pour en faire  leur volont et
plaisir, tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et dclareront, et
cela dans le terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit,
tant noble qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vtement de prix,
mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et dmolir,
en son pays, jusqu' ras de terre, et sans en rien laisser, tous les
chteaux et places de dfense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce
pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront
tous dehors aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses
terres, il ne se payera aucun page, si ce n'est ceux qu'on avait
accoutum de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de
maison payera chaque anne quatre deniers toulousains au lgat, ou 
ceux qu'il aura chargs de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui
lui sera rentr des revenus de sa terre, et tous les profits qu'il en
aura eus. Quand le comte de Montfort ira et chevauchera par ses terres
et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant petits que grands, on ne
lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne lui rsistera en quoi
que soit.--Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que
dessus, il s'en ira outre mer pour faire la guerre aux Turcs et
infidles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en revenir que le
lgat ne le lui ait mand. Quand il aura fait et accompli tout ce que
dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues et livres
par le lgat ou le comte de Montfort, quand il leur plaira[95].   (p. 090)

                   [Note 95:  la prise de Lavaur, dit le moine
                   de Vaux-Cernay, on entrana hors du chteau Aimery,
                   seigneur de Montral, et d'autres chevaliers,
                   jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte
                   ordonna aussitt qu'on les suspendt tous  des
                   potences; mais ds qu'Aimery, qui tait le plus
                   grand d'entre eux, eut t pendu, les potences
                   tombrent, car, dans la grande hte o l'on tait,
                   on ne les avait pas suffisamment fixes en terre.
                   Le comte, voyant que cela entranerait un grand
                   retard, ordonna qu'on gorget les autres; et les
                   plerins, recevant cet ordre avec la plus grande
                   avidit, les eurent bientt tous massacrs en ce
                   mme lieu. La dame du chteau, qui tait soeur
                   d'Aimery et hrtique excrable, fut, par l'ordre
                   du comte, jete dans un puits que l'on combla de
                   pierres; ensuite nos plerins rassemblrent les
                   innombrables hrtiques que contenait le chteau,
                   et les brlrent vifs avec une joie extrme.]

C'tait la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
vque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
qu'il l'avait t autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le
nom de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgr le comte pour
secourir Montfort qui assigeait le chteau de Lavaur[96]. Ce refus de
secours fut le prtexte dont celui-ci se servit pour assiger
Toulouse. Il voulait profiter d'une arme de croiss qui venait
d'arriver des Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands
seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prtres sortirent de
Toulouse, en procession, chantant des litanies, et dvouant       (p. 091)
la mort le peuple qu'ils abandonnaient. L'vque demandait expressment
que son troupeau ft trait comme Bziers et Carcassonne.

                   [Note 96: Chron. Langued.]

Il tait dsormais visible que la religion tait moins intresse en
tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cteaux, cette
anne mme, prirent pour eux les vchs du Languedoc; l'abb eut
l'archevch de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du
vivant de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu aprs, Montfort ne
sachant plus o trouver des hrtiques  tuer pour une nouvelle arme
qui lui venait, conduisit celle-ci dans l'Agnois, et continua la
croisade en pays orthodoxe[97].

                   [Note 97: Cependant ils trouvrent au chteau
                   de Maurillac sept Vaudois, les brlrent, dit
                   Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie
                   indicible_.-- Lavaur, ils avaient brl
                   d'innombrables hrtiques _avec une joie
                   extrme_.]

Alors tous les seigneurs des Pyrnes se dclarrent ouvertement pour
Raymond. Les comtes de Foix, de Barn, de Comminges, l'aidrent 
forcer Simon de lever le sige de Toulouse. Le comte de Foix faillit
l'accabler  Castelnaudary, mais les troupes plus exerces de Montfort
ressaisirent la victoire. Ces petits princes taient encourags en
voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement
l'intrt qu'ils portaient  Raymond. Le snchal du roi d'Angleterre,
Savary de Maulon, tait avec les troupes d'Aragon et de Foix 
Castelnaudary[98]. Malheureusement, le roi d'Angleterre n'osait pas
agir directement. Le roi d'Aragon tait oblig de joindre toutes   (p. 092)
ses forces  celles des autres princes d'Espagne pour repousser la
terrible invasion des Almohades, qui s'avanaient au nombre de trois
ou quatre cent mille. On sait avec quelle gloire les Espagnols
forcrent,  las Navas de Tolosa, les chanes dont les musulmans
avaient essay de se fortifier. Cette victoire est une re nouvelle
pour l'Espagne; elle n'a plus  dfendre l'Europe contre l'Afrique; la
lutte des races et des religions est termine (16 juillet 1212).

                   [Note 98: Jean lui-mme s'opposa formellement
                   au sige de Marmande, et menaa d'attaquer les
                   croiss.]

Les rclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frre semblrent
alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant branl[99]. Le roi
de France ne cacha point l'intrt que lui inspirait Raymond. Mais le
pape ayant t confirm dans ses premires ides par ceux qui
profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
recourir  la force, et envoya dfier Simon. Celui-ci, toujours humble
et prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il tait
bien vrai qu'il l'et dfi, et en quoi lui, vassal fidle de la
couronne d'Aragon, il avait pu dmriter de son suzerain. En mme
temps il se tenait prt. Il avait peu de monde, et presque tout le
peuple tait pour ses adversaires. Mais les hommes de Montfort taient
des chevaliers pesamment arms et comme invulnrables, ou bien     (p. 093)
des mercenaires d'un courage prouv et qui avaient vieilli dans cette
guerre. Don Pedro avait force milices des villes, et quelques corps de
cavalerie lgre, habitue  voltiger comme les Maures. La diffrence
morale des deux armes tait plus forte encore. Ceux de Montfort
taient confesss, administrs, et avaient bais les reliques. Pour
don Pedro, tous les historiens, son fils lui-mme, nous le
reprsentent comme occup de toute autre pense.

                   [Note 99: Il reprocha  Monfort d'tendre des
                   mains avides jusque sur celles des terres de
                   Raimond qui n'taient nullement infectes
                   d'hrsie, et de ne lui avoir gure laiss que
                   Montauban et Toulouse... Don Pedro se plaignait
                   qu'on envaht injustement les possessions de ses
                   vassaux les comtes de Foix, de Comminges et de
                   Barn, et que Montfort lui vnt enlever ses propres
                   terres tandis qu'il combattait les Sarrasins.
                   Epist. Innoc. III, 708-10.]

Un prtre vint dire au comte: Vous avez bien peu de compagnons en
comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon,
fort habile et fort expriment dans la guerre, suivi de ses comtes et
d'une arme nombreuse, et la partie ne serait pas gale pour si peu de
monde contre le roi et une telle multitude.  ces mots, le comte tira
une lettre de sa bourse, et dit: Lisez cette lettre. Le prtre y
trouva que le roi d'Aragon saluait l'pouse d'un noble du diocse de
Toulouse, lui disant que c'tait pour l'amour d'elle qu'il venait
chasser les Franais de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le
prtre ayant lu, rpondit: Que voulez-vous donc dire par l?--Ce que
je veux dire? reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains
peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une
femme.

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
s'tant trouv en prsence des ennemis,  Muret, prs Toulouse, il
feignit de vouloir luder le combat, se dtourna, puis, tombant sur
eux de tout le poids de sa lourde cavalerie, il les dispersa, et   (p. 094)
en tua, dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes
et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'taient
entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un prit d'abord
pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il
dit: Le roi est pourtant meilleur chevalier. Don Pedro s'lana
alors et dit: Ce n'est pas le roi, le voici.  l'instant ils le
percrent de coups.

Ce prince laissa une longue et chre mmoire. Brillant troubadour,
poux lger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand
Montfort le vit couch par terre et reconnaissable  sa grande taille,
le farouche gnral du Saint-Esprit ne put retenir une larme.

L'glise semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hrtiques de
Flandre, l'excommuni Jean, et l'anti-Csar, Othon.

Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations
avec le saint-sige; la sparation semblait accomplie dj, comme au
XVIe sicle. Innocent avait pouss Jean  l'extrmit, et lanc
contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, prcisment  l'poque
o le pontife commenait la croisade du Midi, il en fit une sous forme
moins belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses
ennemis  la primatie. L'archevque de Kenterbury, chef de l'glise
anglicane, tait, en outre, comme nous l'avons vu, un personnage
politique. C'tait bien plus que les comtes et les lieutenants du roi,
le chef de la Kentie, de ces comts mridionaux de l'Angleterre qui en
formaient la partie la moins gouvernable, la plus fidle au vieil  (p. 095)
esprit breton et saxon. Rien n'tait plus important pour le roi que de
mettre dans une telle place un homme  lui; il y faisait nommer par
les prlats, par son glise normande. Mais les moines du couvent de
Saint-Augustin  Kenterbury rclamaient toujours cette lection, comme
un droit imprescriptible de leur maison, mtropole primitive du
christianisme anglais.

Innocent profita de ce conflit. Il se dclara pour les moines; puis
ceux-ci n'tant pas d'accord entre eux, il annula les premires
lections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
demander, il fit lire par les dlgus des moines  Rome et sous ses
yeux un ennemi personnel de Jean. C'tait un savant ecclsiastique,
d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez.
Il avait t professeur  l'Universit de Paris, puis chancelier de
cette Universit. Il nous reste de lui des vers galants adresss  la
Vierge Marie. Jean n'apprit pas plutt la conscration de l'archevque
qu'il chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur
leurs biens, et jura que si le pape lanait contre lui l'interdit, il
confisquerait le bien de tout le clerg, et couperait le nez et les
oreilles  tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui
ost en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti
non audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle;
mais personne n'osait ni la promulguer, ni s'y conformer. L'archidiacre
Geoffroi s'tant dmis de l'chiquier, Jean le fit prir sous une
chape de plomb. De crainte d'tre abandonn de ses barons, il      (p. 096)
avait exig d'eux des otages. Ils n'osrent pas refuser de communier
avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rle d'adversaire de
l'glise; il rcompensa un prtre qui avait prch au peuple que le
roi tait le flau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre
de la colre divine. Cet endurcissement et cette scurit de Jean
faisaient trembler: il semblait s'y complaire. Il mangeait  son aise
les biens ecclsiastiques, violait les filles nobles, achetait des
soldats, et se moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il
voulait aux prtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand
ils refusaient de financer, et leur arrachait les dents une  une. Il
jouit cinq ans de la colre de Dieu. Le serment de Jean c'tait: Par
Dieu et ses dents! _Per dentes Dei_[100]!... C'tait le dernier terme
de cet esprit satanique que nous avons remarqu dans les rois
d'Angleterre, dans les violences furieuses de Guillaume le Roux et du
Coeur de Lion, dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides
de cette famille. _Mal! sois mon bien_[101]!...

                   [Note 100: Son pre jurait: Par les yeux de
                   Dieu!]

                   [Note 101: Evil, be thou my good. Milton.--Je
                   regrette que Shakespeare n'ait pas os donner une
                   seconde partie de _Jean_.]

Il n'avait rien  craindre tant que la France et l'Europe taient
tournes tout entires vers la croisade des Albigeois. Mais  mesure
que le succs de Montfort fut dcid, son danger augmenta[102]. Cette
terreur, cette vie sans Dieu, o les prtres officiaient sous      (p. 097)
peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard
Henri VIII spara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape
lui-mme. La chose n'tait pas faisable au XIIIe sicle; Jean n'essaya
pas. En 1212, Innocent III, rassur du ct du Midi, prcha la
croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'excuter la
sentence apostolique. Une flotte, une arme immense, furent assembles
par Philippe. De son ct, Jean runit, dit-on,  Douvres, jusqu'
soixante mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait gure
de gens sur qui il pt compter. Le lgat du pape, qui avait pass le
dtroit, lui fit comprendre son pril; la cour de Rome voulait
abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il
se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut
de mille marcs sterling d'or[103]. La crmonie de l'hommage fodal
n'avait rien de honteux. Les rois taient souvent vassaux de       (p. 098)
seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils tenaient d'eux en
fief. Le roi d'Angleterre avait toujours t vassal du roi de France
pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de
l'Angleterre  Alexandre III et Richard  l'Empereur. Mais les temps
avaient chang. Les barons affectrent de croire leur roi dgrad par
sa soumission aux prtres. Lui-mme cacha  peine sa fureur. Un ermite
avait prdit, qu' l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut
prouver qu'il l'tait encore, et fit traner le prophte  la queue
d'un cheval qui le mit en pices.

                   [Note 102: Le roi d'Angleterre tait l'ennemi
                   personnel des Montfort; le grand-pre de Simon,
                   comte de Leicester, avait os mettre la main sur
                   Henri II. Le frre utrin de Simon, l'un des plus
                   vaillants chevaliers qui combattirent  la bataille
                   de Muret, tait ce Guillaume des Barres, homme
                   d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta
                   devant les deux armes contre Richard Coeur de
                   Lion, et lui donna l'humiliation d'avoir trouv son
                   gal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,
                   comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des
                   communes anglaises, la lutte de sa famille contre
                   les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer des
                   troupes  Raymond, son beau-frre, mais il tmoigna
                   la plus grande colre  ceux de ses barons qui se
                   joignaient  Montfort; lorsqu'il vint en Guienne,
                   ils quittrent tous l'arme des croiss. Des
                   seigneurs de la cour de Jean dfendirent, contre
                   Montfort, Castelnaudary et Marmande.]

                   [Note 103: Rymer, t. I, P. I, p. 111: Johannes
                   Dei gratia rex Angli... libere concedimus Deo et
                   SS. Apostolis, etc., ac domino nostro pap
                   Innocentio ejusque catholicis successoribus totum
                   regnum Angli, et totum regnum Hiberni, etc., illa
                   tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia romana
                   mille marcas sterlingorum percipiat annuatim, etc.

                   Matth. Pris, p. 271: Tu Johannes lugubris memori
                   pro futuris sculis, ut terra tua, ab antiquo
                   libera, ancillaret, excogitasti, factus de Rege
                   liberrimo tributaris, firmarius et vasallus
                   servitutis.]

Philippe-Auguste et peut-tre envahi l'Angleterre malgr les dfenses
du lgat, si le comte de Flandre ne l'et abandonn. La Flandre et
l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales;
les ouvriers flamands avaient besoin des laines anglaises. Le lgat
encouragea Philippe  tourner cette grande arme contre les Flamands.
Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient gure meilleure
rputation d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe
envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut
pille, Cassel, Ypres, Bruges, Gand, ranonnes. Les Franais      (p. 099)
assigeaient cette dernire ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte
de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire  l'ennemi qu'en
la brlant eux-mmes, et se vengrent en incendiant les villes de Dam
et de Lille[104].

                   [Note 104: O pourtant on parlait franais.]

Cet hiver mme, Jean tenta un effort dsespr. Son beau-frre, le
comte de Toulouse, venait de perdre toutes ses esprances avec la
bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213).
Celui d'Angleterre dut se repentir d'avoir laiss craser les
Albigeois, qui auraient t ses meilleurs allis. Il en chercha
d'autres en Espagne, en Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahomtans,
au chef mme des Almohades[105], aimant mieux se damner et se donner
au diable qu' l'glise.

                   [Note 105: Matth. Pris.]

Cependant il achetait une nouvelle arme (la sienne l'avait encore
abandonn  la dernire campagne); il envoyait des subsides  son
neveu Othon, et soulevait tous les princes de la Belgique. Au coeur
de l'hiver (vers le 15 fvrier 1214), il passa la mer et dbarqua  la
Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les
Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du ct du Nord. Le
moment tait bien choisi; les Poitevins, dj las du joug de la
France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D'autre part, les
seigneurs du Nord taient alarms des progrs de la puissance du roi.
Le comte de Boulogne avait t dpouill par lui des cinq comts qu'il
possdait. Le comte de Flandre redemandait en vain Aire et         (p. 100)
Saint-Omer. La dernire campagne avait port au comble la haine des
Flamands contre les Franais. Les comtes de Limbourg, de Hollande, de
Louvain, taient entrs dans cette ligue, quoique le dernier ft
gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves, le plus clbre
des chefs de routiers; enfin, le pauvre empereur de Brunswick, qui
n'tait lui-mme qu'un routier au service de son oncle, le roi
d'Angleterre. On prtend que les confdrs ne voulaient rien moins
que diviser la France. Le comte de Flandre et eu Paris; celui de
Boulogne, Pronne et le Vermandois. Ils auraient donn les biens des
ecclsiastiques aux gens de guerre,  l'imitation de Jean[106].

                   [Note 106: Othon avait dclar qu'un archevque
                   ne devait avoir que douze chevaux, un vque six,
                   un abb trois.]

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas
avoir t une action fort considrable.

Il est probable que chaque arme ne passait pas quinze ou vingt mille
hommes. Philippe, ayant envoy contre Jean la meilleure partie de ses
chevaliers, avait compos en partie son arme, qu'il conduisait lui-mme,
des milices de Picardie. Les Belges laissrent Philippe dvaster les
terres _royalement_[107] pendant un mois. Il allait s'en retourner
sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le rencontra entre Lille et Tournai,
prs du pont de Bouvines (27 aot 1214). Les dtails de la bataille
nous ont t transmis par un tmoin oculaire, Guillaume le Breton,
Chapelain de Philippe-Auguste, qui se tenait derrire lui pendant  (p. 101)
la bataille. Malheureusement ce rcit, videmment altr par la
flatterie, l'est bien plus encore par la servilit classique avec
laquelle l'historien-pote se croit oblig de calquer sa Philippide
sur l'_nide_ de Virgile. Il faut,  toute force, que Philippe soit
ne et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter comme certain,
c'est que nos milices furent d'abord mises en dsordre, que les
chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de France
courut risque de la vie; il fut tir  terre par des fantassins arms
de crochets. L'empereur Othon eut son cheval bless par Guillaume des
Barres, ce frre de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard Coeur
de Lion; et fut emport dans la droute des siens. La gloire du
courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabanons; ces
vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux
Franais, et se firent plutt tuer. Les chevaliers s'obstinrent
moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un
homme dmont tait pris sans remde. Cinq comtes tombrent entre les
mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de Boulogne, de Salisbury,
de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers n'tant point
rachets par les leurs, restrent prisonniers de Philippe. Il donna
d'autres prisonniers  ranonner aux milices des communes qui avaient
pris part au combat.

                   [Note 107: Guillaume le Breton.]

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il
eut d'abord de rapides succs sur la Loire; il prit Saint-Florent,
Ancenis, Angers. Mais  peine les deux armes furent en prsence,
qu'une terreur panique leur fit tourner le dos en mme temps.      (p. 102)
Jean perdit plus vite qu'il n'avait gagn. Les Aquitains firent 
Louis[108] tout aussi bon accueil qu'ils avaient fait  Jean; il se
tint heureux que le pape lui obtint une trve pour soixante mille
marcs d'argent et il repassa en Angleterre, vaincu, ruin, sans
ressource. L'occasion tait belle pour les barons; ils la saisirent.
Au mois de janvier 1215, et de nouveau le 15 juin, ils lui firent
signer l'acte clbre, connu sous le nom de _Grande Charte_.
L'archevque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de l'Universit de
Paris, prtendit que les liberts qu'on rclamait du roi n'taient
autres que les vieilles liberts anglaises, reconnues dj par Henri
Beauclerc par une charte semblable[109]. Jean promettait aux barons de
ne plus marier leurs filles et veuves malgr elles; de ne plus ruiner
les pupilles sous prtexte de tutelle fodale ou garde-noble; aux
habitants des villes de respecter leurs franchises;  tous les hommes
libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
plus emprisonner ni dpouiller personne arbitrairement; de ne point
faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,
etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prvus par les lois
fodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les
denres et les voitures ncessaires  sa maison. La cour royale des
plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siger au milieu (p. 103)
de la cit, sous l'oeil du peuple,  Westminster. Enfin, les juges,
constables et baillis devaient tre dsormais des personnes verses
dans la science des lois. Cet article seul transfrait la puissance
judiciaire aux scribes, aux clercs, aux lgistes, aux hommes de
condition infrieure. Ce que le roi accordait  ses tenanciers
immdiats, ils devaient  leur tour l'accorder  leurs tenanciers
infrieurs. Ainsi, pour la premire fois, l'aristocratie sentait
qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi, qu'en stipulant
pour tous les hommes libres. Ce jour-l l'ancienne opposition des
vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des
Saxons, disparut et s'effaa.

                   [Note 108: Le fils de Philippe Auguste, plus
                   tard Louis VIII. (_N. de l'd._)]

                   [Note 109: Hallam souponne ici une fraude
                   pieuse.]

Quand on lui prsenta cet acte, Jean s'cria: Ils pourraient tout
aussi bien me demander ma couronne[110]. Il signa et tomba ensuite
dans un horrible accs de fureur, rongeant la paille et le bois, comme
une bte enferme qui mord ses barreaux. Ds que les barons furent
disperss, il fit publier par tout le continent que les aventuriers
brabanons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du
service, pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses
barons rebelles[111]; il voulait refaire sur les Normands la conqute
de Guillaume sur les Saxons. Il s'en prsenta une foule. Les       (p. 104)
barons effrays appelrent les rois d'cosse et de France. Le fils de
celui-ci avait pous Blanche de Castille, nice de Jean. Mais cette
princesse n'tait pas l'hritire immdiate de son oncle, elle ne
pouvait transmettre  son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-mme.
Le pape intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevque de
Kenterbury avait t trop loin contre Jean. Il dfendait au roi de
France d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'glise. Le jeune
Louis, fils de Philippe, feignant d'agir contre le gr de son
pre[112], n'en passa pas moins en Angleterre  la tte d'une arme.
Tous les comts de la Kentie, l'archevque lui-mme et la ville de
Londres, se dclarrent pour les Franais. Jean se trouva encore une
fois abandonn, seul, exil dans son propre royaume. Il fallut qu'il
chercht sa vie chaque jour dans le pillage, comme un chef de routiers.
Le lendemain il brlait la maison o il avait pass la nuit. Il passa
quelques mois dans l'le de Wight et y subsista de pirateries. Il
portait cependant avec lui un trsor avec lequel il comptait acheter
encore des soldats. Cet argent prit au passage d'un fleuve. Alors il
perdit tout espoir, prit la fivre et mourut. C'tait ce qui pouvait
arriver de pis aux Franais. Le fils de Jean, Henri III, tait     (p. 105)
innocent des crimes de son pre. Louis vit bientt tous les Anglais
rallis contre lui, et se tint heureux de repasser en France, en
renonant  la couronne d'Angleterre[113].

                   [Note 110: Il est dit dans la Grande Charte,
                   que si les ministres du roi la violent en quelque
                   chose, il en sera rfr au conseil des vingt-cinq
                   barons. Alors ceux-ci, avec la communaut de toute
                   la terre, nous molesteront et poursuivront de toute
                   faon: i.e. par la prise de nos chteaux,
                   etc... La conscration de la guerre civile, tel
                   est le premier essai de garantie.]

                   [Note 111: Matthieu Pris.]

                   [Note 112: On assembla  Melun la cour des
                   Pairs. Louis dit  Philippe: Monseigneur, je suis
                   votre homme lige pour les fiefs que vous m'avez
                   donns en de de la mer; mais quant au royaume
                   d'Angleterre, il ne vous appartient point d'en
                   dcider... Je vous demande seulement de ne pas
                   mettre obstacle  mes entreprises, car je suis
                   dtermin  combattre jusqu' la mort, s'il le
                   faut, pour recouvrer l'hritage de ma femme. Le
                   roi dclara qu'il ne donnerait  son fils aucun
                   appui.]

                   [Note 113:  on croire les Anglais, il aurait
                   mme promis de rendre,  son avnement, les
                   conqutes de Philippe-Auguste.]

Innocent III tait mort trois mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
19 octobre), aussi grand, aussi triomphant, que l'ennemi de l'glise
tait abaiss. Et pourtant cette fin victorieuse avait t triste. Que
souhaitait-il donc? Il avait cras Othon, et fait un empereur de son
jeune Italien Frdric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre
avait montr au monde ce que c'tait que se jouer de l'glise:
l'hrsie des Albigeois avait t noye dans de tels flots de sang,
qu'on cherchait en vain un aliment aux bchers. Ce grand, ce terrible
dominateur du monde et de la pense, que lui manquait-il?

Rien qu'une chose, la chose immense, infinie,  quoi rien ne supple:
son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
perscution ne s'tait peut-tre pas branle; mais il lui arrivait
par-dessus sa victoire un cri confus du sang vers, une plainte  voix
basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
conter que son lgat de Cteaux avait gorg en son nom vingt mille
hommes dans Bziers, que l'vque Folquet avait fait prir dix mille
hommes dans Toulouse, tait-il possible que dans ces immenses excutions
le glaive ne se fut point tromp? Tant de villes en cendres, tant  (p. 106)
d'enfants punis des fautes de leurs pres, tant de pchs pour punir
le pch! Les excuteurs avaient t bien pays: celui-ci tait comte
de Toulouse et marquis de Provence[114], celui-l archevque de
Narbonne; les autres, vques. L'glise qu'y avait-elle gagn? Une
excration immense, et le pape un doute.

                   [Note 114: Dans une charte de l'an 1216,
                   Montfort s'intitule: Simon, providentia Dei dux
                   Narbon, comes Tolos, et marchio Provinci et
                   Carcasson vicecomes, et dominus Montis-fortis.]

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
jeter  ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
larmes; alors il fut trangement troubl. Il voulut, dit-on[115],
rparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une   (p. 107)
restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunment
qu'on immole l'humanit  une ide. Le sang vers rclame dans votre
propre coeur, il branle l'idole  laquelle vous avez sacrifi;    (p. 108)
elle vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle plit, elle
chappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli
pour elle.

                   [Note 115: Chronique languedocienne. Quand le
                   saint-pre eut entendu tout ce que lui voulurent
                   dire les uns et les autres, il jeta un grand
                   soupir: puis s'tant retir en son particulier avec
                   son conseil, lesdits seigneurs se retirrent aussi
                   en leur logis, attendant la rponse que leur
                   voudrait faire le saint-pre.

                   Quand le saint-pre se fut retir, vinrent devers
                   lui les prlats du parti du lgat et du comte de
                   Montfort, qui lui dirent et montrrent que, s'il
                   rendait  ceux qui taient venus recourir  lui
                   leurs terres et seigneuries et refusait de les
                   croire eux-mmes, il ne fallait plus qu'homme du
                   monde se mlt des affaires de l'glise, ni ft
                   rien pour elle. Quand tous les prlats eurent dit
                   ceci, le saint-pre prit un livre; et leur montra 
                   tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
                   terres et seigneuries  ceux  qui on les avait
                   tes, ce serait leur faire grandement tort, car il
                   avait trouv et trouvait le comte Ramon fort
                   obissant  l'glise et  ses commandements, ainsi
                   que tous les autres qui taient avec lui. Pour
                   laquelle raison, dit-il, je leur donne cong et
                   licence de recouvrer leurs terres et seigneuries
                   sur ceux qui les retiennent injustement. Alors
                   vous auriez vu lesdits prlats murmurer contre le
                   saint-pre et les princes, en telle sorte qu'on
                   aurait dit qu'ils taient plutt gens dsesprs
                   qu'autrement, et le saint-pre fut tout bahi de se
                   trouver en tel cas que les prlats fussent mus
                   comme ils l'taient contre lui.

                   Quand le chantre de Lyon d'alors, qui tait un des
                   grands clercs que l'on connt dans tout le monde,
                   vit et out lesdits prlats murmurer en cette sorte
                   contre le saint-pre et les princes, il se leva,
                   prit la parole contre les prlats, disant et
                   montrant au saint-pre que tout ce que les prlats
                   disaient et avaient dit n'tait autre chose sinon
                   une grande malice et mchancet combines contre
                   lesdits princes et seigneurs, et contre toute
                   vrit;--Car, seigneur, dit-il, tu sais bien, en
                   ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours
                   t obissant, et que c'est une vrit qu'il fut
                   des premiers  mettre ses places en tes mains et
                   ton pouvoir, ou celui de ton lgat. Il a t aussi
                   un des premiers qui se sont croiss; il a t au
                   sige de Carcassonne contre son neveu le vicomte de
                   Bziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il
                   t'tait obissant, bien que le vicomte ft son
                   neveu, de laquelle chose aussi ont t faites des
                   plaintes. C'est pourquoi il me semble, seigneur,
                   que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne
                   lui rends et fais rendre ses terres, et tu en auras
                   reproche de Dieu et du monde, et dornavant,
                   seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi
                   ou en tes lettres, et qui y donne foi ni crance,
                   ce dont toute l'glise militante pourra encourir
                   diffamation et reproche. C'est pourquoi je vous dis
                   que vous, vque de Toulouse, vous avez grand tort,
                   et montrez bien par vos paroles que vous n'aimez
                   pas le comte Ramon, non plus que le peuple dont
                   vous tes pasteur; car vous avez allum un tel feu
                   dans Toulouse, que jamais il ne s'teindra; vous
                   avez t la cause principale de la mort de dix
                   mille hommes, et en ferez prir encore autant,
                   puisque, par vos fausses reprsentations, vous
                   montrez bien persvrer en les mmes torts; et par
                   vous et votre conduite la cour de Rome a t
                   tellement diffame que par tout le monde il en est
                   bruit et renomme; et il me semble, seigneur, que
                   pour la convoitise d'un seul homme tant de gens ne
                   devraient pas tre dtruits ni dpouills de leurs
                   biens.

                   Le saint-pre pensa donc un peu  son affaire; et
                   quand il eut pens, il dit: Je vois bien et
                   reconnais qu'il a t fait grand tort aux seigneurs
                   et princes qui sont ainsi venus devers moi; mais
                   toutefois j'en suis innocent, et n'en savais rien;
                   ce n'est pas par mon ordre qu'ont t faits ces
                   torts, et je ne sais aucun gr  ceux qui les ont
                   faits, car le comte Ramon s'est toujours venu
                   rendre vers moi comme vritablement obissant,
                   ainsi que les princes qui sont avec lui.

                   Alors donc se leva debout l'archevque de
                   Narbonne. Il prit la parole et dit et montra au
                   saint-pre comment les princes n'taient coupables
                   d'aucune faute pour qu'on les dpouillt ainsi, et
                   qu'on ft ce que voulait l'vque de Toulouse, qui
                   toujours, continua-t-il, nous a donn de
                   trs-damnables conseils, et le fait encore 
                   prsent; car je vous jure la foi que je dois  la
                   sainte glise, que le comte Ramon a toujours t
                   obissant  toi, saint-pre, et  la sainte glise,
                   ainsi que tous les autres seigneurs qui sont avec
                   lui; et s'ils se sont rvolts contre ton lgat et
                   le comte de Montfort, ils n'ont pas eu tort; car le
                   lgat et le comte de Montfort leur ont t toutes
                   leurs terres, ont tu et massacr de leurs gens
                   sans nombre, et l'vque de Toulouse, ici prsent,
                   est cause de tout le mal qu'il s'y fait, et tu peux
                   bien connatre, seigneur, que les paroles dudit
                   vque n'ont pas de vraisemblance; car si les
                   choses taient comme il le dit et le donne 
                   entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui
                   l'accompagnent ne seraient venus vers toi, comme
                   ils l'ont fait, et comme tu le vois...

                   Quand l'archevque eut parl, vint un grand clerc
                   appel matre Thodise, lequel dit et montra au
                   saint-pre tout le contraire de ce qui lui avait
                   dit l'archevque de Narbonne. Tu sais bien,
                   seigneur, lui dit-il, et es averti des trs-grandes
                   peines que le comte de Montfort et le lgat ont
                   prises nuit et jour avec grand danger de leurs
                   personnes, pour rduire et changer le pays des
                   princes dont on a parl, lequel tait tout plein
                   d'hrtiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que
                   maintenant le comte de Montfort et ton lgat ont
                   balay et dtruit lesdits hrtiques, et pris en
                   leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait avec grand
                   travail et peine; ainsi que chacun le peut bien
                   voir; et maintenant que ceux-ci viennent  toi, tu
                   ne peux rien faire ni user de rigueur contre ton
                   Lgat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne
                   cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui
                   tais maintenant, tu ferais grand tort, car nuit et
                   jour le comte de Montfort se travaille pour
                   l'glise et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a
                   dit.

                   Le saint-pre ayant ou et cout chacun des deux
                   partis, rpondit  matre Thodise et  ceux de sa
                   compagnie, qu'il savait bien tout le contraire de
                   leur dire, car il avait t bien inform que le
                   lgat dtruisait les bons et les justes, et
                   laissait les mchants sans punition, et grandes
                   taient les plaintes qui, chaque jour, lui venaient
                   de toutes parts contre le lgat et le comte de
                   Montfort. Tous ceux donc qui tenaient le parti du
                   lgat et du comte de Montfort se runirent et
                   vinrent devant le saint-pre lui dire et le prier
                   qu'il voult laisser au comte de Montfort,
                   puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,
                   Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois,
                   Foix et Comminges: Et s'il arrive, seigneur, lui
                   dirent-ils, que tu veuilles ter lesdits pays et
                   terres, nous te jurons et promettons que tous nous
                   t'aiderons et secourrons envers et contre tous.

                   Quand ils eurent ainsi parl, le saint-pre leur
                   dit que, ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils
                   lui eussent dite, il ne ferait rien de ce qu'ils
                   voulaient, et qu'homme au monde ne serait dpouill
                   par lui; car en pensant que la chose ft ainsi
                   qu'ils le disaient, et que le comte Ramon et fait
                   tout ce qu'on a dit et expos, il ne devrait pas
                   pour cela perdre sa terre et son hritage; car Dieu
                   a dit de sa bouche que le pre ne payerait pas
                   l'iniquit du fils, ni le fils celle du pre, et
                   il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
                   contraire; d'un autre ct il tait bien inform
                   que le comte de Montfort avait fait mourir  tort
                   et sans cause le vicomte de Bziers pour avoir sa
                   terre: Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il,
                   jamais le vicomte de Bziers ne contribua  cette
                   hrsie.... Et je voudrais bien savoir entre vous
                   autres, puisque vous prenez si fort parti pour le
                   comte de Montfort, quel est celui qui voudra
                   charger et inculper le vicomte, et me dire pourquoi
                   le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir, a
                   ravag sa terre et la lui a te de cette sorte?
                   Quand le saint-pre eut ainsi parl, tous ses
                   prlats lui rpondirent que bon gr mal gr, que ce
                   ft bien ou mal, le comte de Montfort garderait les
                   terres et seigneuries, car ils l'aideraient  se
                   dfendre envers et contre tous, vu qu'il les avait
                   bien et loyalement conquises.

                   L'vque d'Osma voyant ceci, dit au saint-pre:
                   Seigneur, ne t'embarrasse pas de leurs menaces,
                   car je te le dis en vrit, l'vque de Toulouse
                   est un grand vantard, et leurs menaces
                   n'empcheront pas que le fils du comte Ramon ne
                   recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il
                   trouvera pour cela aide et secours, car il est
                   neveu du roi de France, et aussi de celui
                   d'Angleterre et d'autres grands seigneurs et
                   princes. C'est pourquoi il saura bien dfendre son
                   droit, quoiqu'il soit jeune.

                   Le saint-pre rpondit: Seigneurs, ne vous
                   inquitez pas de l'enfant, car si le comte de
                   Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je
                   lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra
                   Toulouse, Agen, et aussi Beaucaire; je lui donnerai
                   en toute proprit le comt de Venaissin, qui a t
                    l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'glise,
                   et qu'il ne fasse tort  personne au monde, il aura
                   assez de terres et seigneuries. Le comte Ramon
                   vint donc devers le saint-pre avec tous les
                   princes et seigneurs, pour avoir rponse sur leurs
                   affaires et la requte que chacun avait faite au
                   saint-pre, et le comte Ramon lui dit et montra
                   comment ils avaient demeur un long temps en
                   attendant la rponse de leur affaire et de la
                   requte que chacun lui avait faite. Le saint-pre
                   dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne
                   pouvait rien faire pour eux, mais qu'il s'en
                   retournt et lui laisst son fils, et quand le
                   comte de Ramon eut ou la rponse du saint-pre, il
                   prit cong de lui et lui laissa son fils; et le
                   saint-pre lui donna sa bndiction. Le comte Ramon
                   sortit de Rome avec une partie de ses gens, et
                   laissa les autres  son fils, et entre autres y
                   demeura le comte de Foix, pour demander sa terre et
                   voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon
                   s'en alla droit  Viterbe pour attendre son fils et
                   les autres qui taient avec lui, comme on l'a dit.

                   Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers
                   le saint-pre pour savoir si la terre lui
                   reviendrait ou non; et lorsque le saint-pre eut vu
                   le comte de Foix, il lui rendit ses terres et
                   seigneuries, lui bailla ses lettres comme il tait
                   ncessaire en telle occasion, dont le comte de Foix
                   fut grandement joyeux et allgre, et remercia
                   grandement le saint-pre, lequel lui donna sa
                   bndiction et absolution de toutes choses jusqu'au
                   jour prsent. Quand l'affaire du comte de Foix fut
                   finie, il partit de Rome, tira droit  Viterbe
                   devers le comte Ramon, et lui conta toute son
                   affaire, comment il avait eu son absolution, et
                   comment aussi le saint-pre lui avait rendu sa
                   terre et seigneurie; il lui montra ses lettres,
                   dont le comte Ramon fut grandement joyeux et
                   allgre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent
                   droit  Gnes, o ils attendirent le fils du comte
                   Ramon.

                   Or, l'histoire dit qu'aprs tout ceci, et lorsque
                   le fils du comte Ramon eut demeur  Rome l'espace
                   de quarante jours, il se retira un jour devers le
                   saint-pre avec ses barons et ses seigneurs qui
                   taient de sa compagnie. Quand il fut arriv, aprs
                   salutation faite par l'enfant au saint-pre, ainsi
                   qu'il le savait bien faire, car l'enfant tait sage
                   et bien morign, il demanda cong au saint-pre de
                   s'en retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre
                   rponse; et quand le saint-pre eut entendu et
                   cout tout ce que l'enfant lui voulut dire et
                   montrer, il le prit par la main, le fit asseoir 
                   ct de lui, et se prit  lui dire: Fils, coute,
                   que je te parle, et ce que je veux te dire, si tu
                   le fais, jamais tu ne fauldras en rien.

                   Premirement, que tu aimes Dieu et le serves, et
                   ne prennes rien du bien d'autrui: le tien, si
                   quelqu'un veut te l'ter, dfends-le, en quoi
                   faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries;
                   et afin que tu ne demeures pas sans terres ni
                   seigneuries, je te donne le comt de Venaissin avec
                   toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire,
                   pour servir  ton entretien, jusqu' ce que la
                   sainte glise ait assembl son concile. Ainsi tu
                   pourras revenir de les monts pour avoir droit et
                   raison de ce que tu demandes contre le comte de
                   Montfort.

                   L'enfant remercia donc le saint-pre de ce qu'il
                   lui avait donn, et lui dit: Seigneur, si je puis
                   recouvrer ma terre sur le comte de Montfort et ceux
                   qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne
                   me saches pas mauvais gr, et ne sois pas courrouc
                   contre moi. Le saint-pre lui rpondit: Quoi que
                   tu fasses, Dieu te permet de bien commencer et
                   mieux achever.

                   Nous avons copi mot pour mot une ancienne
                   chronique qui n'est qu'une traduction du Pome des
                   Albigeois, sans oublier pourtant que la posie est
                   fiction, sans fermer les yeux sur ce que prsente
                   d'improbable la supposition du pote qui prte au
                   pape l'intention de dfaire tout ce qu'il a fait
                   avec tant de peine et une si grande effusion de
                   sang.

                   Les actes d'Innocent III donnrent une ide toute
                   contraire. On peut lire surtout ses deux lettres,
                   jusqu'ici indites (_Archives, Trsor des chartes_,
                   reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux
                   vques et barons du Midi. Il y manifeste la joie
                   la plus vive pour les rsultats de la croisade et
                   l'extermination de l'hrsie; bien loin
                   d'encourager le jeune Raymond VII  reprendre son
                   patrimoine, il enjoint aux barons de rester fidles
                    Simon de Montfort.]

Les souhaits ou plutt les remords d'un vieillard impuissant,      (p. 109)
s'ils furent exprims, devaient rester striles. Ce ne furent ni les
Raymond, ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte  (p. 110)
de Toulouse. L'hritier lgitime ne le recouvra que pour le cder
bientt. L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse     (p. 111)
vigueur d'me, tait vaincu dans le coeur, quand une pierre,       (p. 112)
lance des murs de Toulouse, vint le dlivrer de la vie (1218)[116].
Son fils, Amaury de Montfort, cda au roi de France ses droits sur le
Languedoc; tout le Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les
bras de Philippe-Auguste[117]. En 1222, le lgat lui-mme et les   (p. 113)
vques du Midi le suppliaient  genoux d'accepter l'hommage de
Montfort. C'est qu'en effet les vainqueurs ne savaient plus que faire
de leur conqute et doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent    (p. 114)
trente fiefs que Simon de Montfort avait donns pour tre rgis selon
la coutume de Paris, pouvaient tre arrachs aux nouveaux possesseurs
s'ils ne s'assuraient un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient
vu en plusieurs occasions le roi de France oppos au pape, espraient
de lui un peu plus d'quit et de douceur.

                   [Note 116: Guill. de Pod. Laur.: Le comte
                   tait malade de fatigue et d'ennui, ruin par tant
                   de dpenses et puis, et ne pouvait gure
                   supporter l'aiguillon dont le lgat le pressait
                   sans relche pour son insouciance et sa mollesse;
                   aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de remdier 
                   ses maux par le repos de la mort. La veille de
                   saint Jean-Baptiste, une pierre lance par un
                   mangonnot lui tomba sur la tte, et il expira sur
                   la place.]

                   [Note 117: Raymond VII crit  Philippe-Auguste
                   (juillet 1222): Ad vos, domine, sicut ad meum
                   unicum et principale recurro refugium... humiliter
                   vos deprecans et exorans quatenus mei misereri
                   velitis. Preuves de l'histoire du Languedoc., III,
                   275.--(Dcembre 1222.) Cum... Amalricus
                   supplicaverit nobis et dignemini juxta beneplacitum
                   vestrum, terram accipere vobis et hredibus vestris
                   in perpetuum, quam tenuit vel tenere debuit, ipse,
                   vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi
                   vicinis, gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam
                   et terram illam sub umbra vestri nominis gubernari
                   et rogantes affectuose quantum possumus, quatenus
                   cels majestatis vestr regia potestas, intuitu
                   regis regum, et pro honore sanct matris Ecclesi
                   ac regni vestri, terram prdictam ad oblationem et
                   resignationem dicti comitis recipiatis; et
                   invenietis nos et cteros prlatos paratos vires
                   nostras effundere in hoc negotio pro vobis, et
                   expendere quidquid ecclesia in partibus illis
                   habet, vel est habitura. Preuv. de l'Hist. du
                   Langued., III, 276.--(1223.) Dum dudum et diu soli
                   sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
                   mortem expectantes, optataque nobis fuit in
                   desiderio, vita nobis existente in supplicium,
                   hostibus fidei et pacis undique gladios suos in
                   capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende,
                   intravit kal. Maii cursor ad nos, qui.... nuntiavit
                   nobis verbum bonum, verbum consolationis, et totius
                   miseri nostr allevationis, quod videlicet placet
                   celsitudinis vestr magnificenti, convocatis
                   prlatis et baronibus regni vestri apud Melodunum,
                   ad tractandum super remedio et succursu terr, qu
                   facta est in horrendam desolationem et in sibilum
                   sempiternum, nisi Dominus ministerio regi dexter
                   vestr citius succurratus, super quo, tanto
                   moerore scalidi, tanta lugubratione defecti
                   respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac
                   manibus in coelum, referimus altissimo, in cujus
                   manu corda regum consistunt, scientes hoc divinitus
                   vobis esse inspiratum, etc... Flexis itaque genibus,
                   reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis,
                   et singultibus laceratis, regi supplicamus
                   majestati quatinus vobis inspirat grati Dei non
                   deesse velitis... quod universalis Ecclesi
                   imminet subversio in regno vestro, nisi vos
                   occurratis et succurratis, etc... Ibid., 278.]

Si nous jetons  cette poque un regard sur l'Europe entire, nous
dcouvrirons dans tous les tats une faiblesse, une inconsquence de
principe et de situation, qui devait tourner au profit du roi de
France.

Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro
et Raymond V avaient t ennemis des liberts municipales de Toulouse
et de l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu tre couronn des mains du
pape, et lui rendre hommage pour tre moins dpendant des siens. Le
comte de Toulouse, Raymond V, avait sollicit lui-mme les rois de
France et d'Angleterre de faire une croisade contre les liberts
religieuses et politiques de la cit de Toulouse, reprsentant du
principe municipal qui gnait son pouvoir. Le roi d'Angleterre
continuait contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte d'Henri II.
Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri le Lion, sorti
d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais Anglais
par sa mre, lev  la cour d'Angleterre, prs de ses oncles, Richard
et Jean, se souvint de sa mre plus que de son pre, tourna des
Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
Souabe tait releve par les papes, par Innocent III, tuteur du    (p. 115)
jeune Frdric II. Othon abandonn des Guelfes, abandonn des
Gibelins, se trouvait renferm dans ses tats de Brunswick, et
recevait une solde de son oncle Jean pour combattre l'glise et
Philippe-Auguste, qui le dfit  Bouvines. Telle tait l'immense
contradiction de l'Europe. Les princes taient contre les liberts
municipales pour les liberts religieuses. L'empereur tait guelfe et
le pape gibelin. Le pape en attaquant les rois sous le rapport
religieux les soutenait contre les peuples sous le rapport politique.
Il sacra le roi d'Aragon, il annula la grande charte, et blma
l'archevque de Kenterbury, de mme qu'Alexandre III avait abandonn
Becket. Le pape renonait ainsi  son ancien rle de dfenseur des
liberts politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
sanctionnait  cette poque une foule de chartes communales. Il
prenait part  la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il
fallait pour constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position
forte et simple;  lui seul tait l'avenir.




CHAPITRE VIII                                                      (p. 116)

PREMIRE MOITI DU XIIIe SICLE--MYSTICISME--LOUIS IX--SAINTET
DU ROI DE FRANCE


1218-1270


Cette lutte immense, dont nous avons prsent le tableau dans le
chapitre prcdent, s'est termine, ce semble,  l'avantage du pape.
Il a triomph partout, et de l'Empereur, et du roi Jean, et des
Albigeois hrtiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et
Naples sont devenus deux fiefs du saint-sige, et la mort tragique du
roi d'Aragon a t un grand enseignement pour tous les rois. Cependant,
ces succs divers ont si peu fortifi le pape, que nous le verrons,
au milieu du XIIIe sicle, abandonn d'une grande partie de        (p. 117)
l'Europe, mendiant  Lyon la protection franaise; au commencement du
sicle suivant, outrag, battu, soufflet par son bon ami le roi de
France, oblig enfin de venir se mettre sous sa main,  Avignon. C'est
au profit de la France qu'auront succomb les vaincus et les
vainqueurs, les ennemis de l'glise et l'glise elle-mme.

Comment expliquer cette dcadence prcipite d'Innocent III  Boniface
VIII, une telle chute aprs une telle victoire? D'abord c'est que la
victoire a t plus apparente que relle. Le fer est impuissant contre
la pense; c'est plutt sa nature,  cette plante vivace, de crotre
sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
c'est la main pacifique, la main du prtre; si l'agneau mord et
dchire, si le pre assassine!... L'glise perdant ainsi son caractre
de saintet, ce caractre va tout  l'heure passer  un laque,  un
roi, au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au
sacerdoce laque,  la royaut. Le pieux Louis IX porte ainsi,  son
insu, un coup terrible  l'glise.

Les remdes mmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
mysticisme indpendant qu'en ouvrant lui-mme de grandes coles de
mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par
le mal mme; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire
entre toutes, vouloir rgler l'inspiration, dterminer l'illumination,
constituer le dlire! On ne joue pas ainsi avec la libert, c'est une
lame  deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et     (p. 118)
veut s'en faire un instrument.

Les ordres de saint Dominique et de saint Franois, sur lesquels le
pape essaya de soutenir l'glise en ruine, eurent une mission commune,
la prdication. Le premier ge des monastres, l'ge du travail et de
la culture, o les bndictins avaient dfrich la terre et l'esprit
des barbares, cet ge tait pass. Celui des prdicateurs de la
croisade, des moines de Cteaux et de Clairvaux, avait fini avec la
croisade. Au temps de Grgoire VII, l'glise avait dj t sauve par
les moines auxiliaires de la papaut. Mais les moines sdentaires et
reclus ne servaient plus gure, lorsque les hrtiques couraient le
monde pour rpandre leurs doctrines. Contre de tels prcheurs,
l'glise eut ses _prcheurs_, c'est le nom mme de l'ordre de saint
Dominique. Le monde venant moins  elle, elle alla  lui[118]. Le
tiers ordre de saint Dominique et de saint Franois reut une foule
d'hommes qui ne pouvaient quitter le sicle, et cherchaient  accorder
les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa
mre appartenaient au tiers ordre de saint Franois.

                   [Note 118: Les universits venaient de quitter
                   saint Augustin pour Aristote: les Mendiants
                   remontrent  saint Augustin.]

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois, ils eurent,
dans cette ressemblance, un caractre divers. Celui de saint Dominique,
fond par un esprit austre, par un gentilhomme espagnol, n sous
l'inspiration sanguinaire de Cteaux, au milieu de la croisade de
Languedoc, s'arrta de bonne heure dans la carrire mystique, et   (p. 119)
n'eut ni la fougue ni les carts de l'ordre de saint Franois. Il fut
le principal auxiliaire des papes jusqu' la fondation des jsuites.
Les dominicains furent chargs de rgler et de rprimer. Ils eurent
l'inquisition et l'enseignement de la thologie dans l'enceinte mme
du palais pontifical[119]. Pendant que les franciscains couraient le
monde dans le dvergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de
l'obissance  la libert, de l'hrsie  l'orthodoxie, embrassant le
monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre
esprit de saint Dominique s'enferma au sacr palais de Latran, aux
votes granitiques de l'Escurial[120].

                   [Note 119: Honorius III approuva la rgle de
                   saint Dominique, en 1216, et cra en sa faveur
                   l'office de Matre du Sacr Palais.]

                   [Note 120: Fond par Philippe II.]

L'ordre de saint Franois fut moins embarrass; il se lana tte
baisse dans l'amour de Dieu[121]; il s'cria, comme plus tard Luther:
Prisse la loi, vive la grce! Le fondateur de cet ordre vagabond
fut un marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien
_Franois_, parce qu'en effet il ne parlait gure que franais.
C'tait, dit son biographe, dans sa premire jeunesse, un homme de
vanit, un bouffon, un farceur, un chanteur; lger, prodigue,      (p. 120)
hardi... Tte ronde, front petit, yeux noirs et sans malice, sourcils
droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dresses, langue
aigu et ardente, voix vhmente et douce; dents serres, blanches,
gales; lvres minces, barbe rare, col grle, bras courts, doigts
longs, ongles longs, jambe maigre, pied petit, de chair peu ou
point[122]. Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une vision le convertit.
Il monte  cheval, va vendre ses toffes  Foligno, en rapporte le
prix  un vieux prtre, et sur son refus jette l'argent par la
croise. Il veut du moins rester avec le prtre, mais son pre le
poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son pre le rattrape,
le charge de coups; le peuple le poursuit  coups de pierres. Les
siens l'obligent de renoncer juridiquement  tout son bien en prsence
de l'vque. C'tait sa plus grande joie; il rend  son pre tous ses
habits, sans garder mme un caleon: l'vque lui jette son manteau.

                   [Note 121: Cet nervant mysticisme ne fit pas
                   le salut de l'glise. Le franciscain Eude Rigaud,
                   devenu archevque de Rouen (1249-1269), enregistre
                   chaque soir dans son journal les tmoignages les
                   plus accablants contre l'pouvantable corruption
                   des couvents et des glises de son diocse. Ce
                   journal a t publi en 1845. D'autre part la
                   publication du cartulaire de saint Bertin jette le
                   plus triste jour sur la vie des moines aux XIe et
                   XIIe sicles (1860). Voy. Renaissance,
                   Introduction.]

                   [Note 122: Vie de saint Franois, par Thomas
                   Cellano. (Thomas de Cellano fut son disciple, et
                   crivit deux fois sa vie, par ordre de Grgoire
                   IX.)]

Le voil lanc sur la terre; il parcourt les forts en chantant les
louanges du Crateur. Des voleurs l'arrtent et lui demandent qui il
est: Je suis, dit-il, le hraut qui proclame le grand roi. Ils le
plongent dans une fondrire pleine de neige; nouvelle joie pour le
saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec
lui; ils les prche, ils coutent: Oiseaux, mes frres, disait-il,
n'aimez-vous pas votre Crateur, qui vous donne ailes et plumes    (p. 121)
et tout ce qu'il vous faut? Puis, satisfait de leur docilit, il les
bnit et leur permet de s'envoler[123]. Il exhortait ainsi toutes les
cratures  louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec
elles; il sauvait, quand il pouvait, le livre poursuivi par les
chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la
boucherie. La nature morte elle-mme, il l'embrassait dans son immense
charit. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux
tous et les appelait tous  l'amour divin[124].

                   [Note 123: Th. Cellan.: Fratres mei aves,
                   multum debetis laudare creatorem, etc... Un jour
                   que des hirondelles l'empchaient de prcher par
                   leur ramage, il les pria de se taire: Sorores me
                   hirundines, etc. Elles obirent aussitt.]

                   [Note 124: Th. Cellan.: Segetes, vineas,
                   lapides et silvas, et omnia speciosa camporum...
                   terramque et ignem, arem et ventum ad divinum
                   monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_
                   nomine nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca,
                   etc.]

Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha  lui, puis un riche
marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
qui se joignirent  eux, donnrent d'abord dans des austrits
forcenes, comparables  celles des faquirs de l'Inde, se pendant 
des cordes, se serrant de chanes de fer et d'entraves de bois. Puis,
quand ils eurent un peu calm cette soif de douleur, saint Franois
chercha longtemps en lui-mme lequel valait mieux de la prire ou de
la prdication[125]. Il y serait encore, s'il ne se ft avis de
consulter sainte Claire et le frre Sylvestre; ils le dcidrent pour
la prdication. Ds lors, il n'hsita plus, se ceignit les reins   (p. 122)
d'une corde et partit pour Rome. Tel tait son transport, dit
le biographe, quand il parut devant le pape, qu'il pouvait  peine
contenir ses pieds, et tressaillait comme s'il et dans[126]. Les
politiques de la cour de Rome le rebutrent d'abord; puis le pape
rflchit et l'autorisa. Il demandait pour grce unique de prcher, de
mendier, de n'avoir rien au monde, sauf une pauvre glise de
Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit champ de la _Portioncule_, qu'il
rebtit de ce qu'on lui donnait. Cela fait, il partagea le monde  ses
compagnons, gardant pour lui l'gypte o il esprait le martyre; mais
il eut beau faire, le sultan s'obstina  le renvoyer.

                   [Note 125: _Vie de saint Franois_, par saint
                   Bonaventure.]

                   [Note 126: _Vie de saint Franois_, par saint
                   Bonaventure.]

Tels furent les progrs du nouvel ordre, qu'en 1219 saint Franois
runit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout
le monde. Ces aptres effrns de la grce couraient partout pieds
nus, jouant tous les mystres dans leurs sermons, tranant aprs eux
les femmes et les enfants, riant  Nol, pleurant le Vendredi saint,
dveloppant sans retenue tout ce que le christianisme a d'lments
dramatiques. Le systme de la grce, o l'homme n'est plus rien qu'un
jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignit personnelle; c'est
pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
cts honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une
sensualit de dvotion. L'homme immole avec dlices sa fiert et sa
pudeur  l'objet aim.

C'tait une grande joie pour saint Franois d'Assise de faire      (p. 123)
pnitence dans les rues pour avoir rompu le jene et mang un peu de
volaille par ncessit. Il se faisait traner tout nu, frapper de
coups de corde, et l'on criait: Voici le glouton qui s'est gorg de
poulet  votre insu!  Nol il se prparait, pour prcher, une table
comme celle o naquit le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'ne, le
foin; pour que rien n'y manqut, lui-mme il blait comme un mouton,
en prononant Bethlem, et quand il en venait  nommer le doux Jsus,
il passait la langue sur les lvres et les lchait comme s'il et
mang du miel[127].

                   [Note 127: Le foin de l'table fit des
                   miracles; il gurissait les animaux malades.]

Ces folles reprsentations, ces courses furieuses,  travers l'Europe,
qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
prtres de Cyble, donnaient lieu, on peut le croire,  bien des
excs. Elles ne furent mme pas exemptes du caractre sanguinaire qui
avait marqu les reprsentations orgiastiques de l'antiquit. Le
tout-puissant gnie dramatique qui poussait saint Franois 
l'imitation complte de Jsus, ne se contenta pas de le jouer dans sa
vie et sa naissance; il lui fallut aussi la passion. Dans ses
dernires annes on le portait sur une charrette, par les rues et les
carrefours, versant le sang par le ct, et imitant, par ses
stigmates, celles du Seigneur.

Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et, en
revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
grce. Sainte Clara d'Assise commena les Clarisses[128]. Le dogme (p. 124)
de l'immacule conception devint de plus en plus populaire[129]. Ce
fut le point principal de la religion, la thse favorite que soutinrent
les thologiens, la croyance chre et sacre pour laquelle les
Franciscains, chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une
dvotion sensuelle embrassa la chrtient. Le monde entier apparut 
saint Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu
dans la bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du
lotus. La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique,
qui tait tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle
capacit et immensit qu'il contenait et embrassait doucement toute la
cleste patrie.

                   [Note 128: Cet ordre obtint de saint Franois,
                   en 1224, une rgle particulire. Agns de Bohme
                   l'tablit en Allemagne.]

                   [Note 129: L'glise de Lyon l'avait institue
                   en 1134. Saint Bernard lui crivit une longue
                   lettre pour la tancer de cette nouveaut (Epist.
                   174). Elle fut approuve par Alain de Lille et par
                   Petrus Cellensis (L. VI, epist. 23; IX, 9 et 10).
                   Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les
                   Dominicains se dclarrent pour saint Bernard,
                   l'Universit pour l'glise de Lyon. Bulus, Hist
                   Univers. Paris, II, 138, IV, 618, 964. Voyez Duns
                   Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et
                   dist. 18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour
                   l'immacule conception, contre deux cents
                   Dominicains, et amena l'Universit  dcider: Ne
                   ad ullos gradus scholasticos admitteretur ullus,
                   qui prius non juraret se defensurum B. Virginem a
                   noxa originaria. Wadding., Ann. Minorum, ann.
                   1394. Bulus, IV, p. 71.

                   Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. Totam
                   coelestem patriam amplexando dulciter
                   continebat.--Pierre Damiani disait que Dieu
                   lui-mme avait t enflamm d'amour pour la Vierge.
                   Il s'crie dans un sermon (Sermo XI, de Annunt B.
                   Mar., p. 171): O venter diffusior coelis, terris
                   amplior, capacior elementis! etc.--Dans un sermon
                   sur la Vierge, de l'archevque de Kenterbury,
                   tienne Langton, on trouve ces vers:

                         Bele Aliz matin leva,
                         Sun cors vesti et para,
                         Ens un vergier s'en entra,
                         Cink fleurettes y truva;
                         Un chapelet fit en a
                         De bele rose flurie.
                         Pur Dieu trahez vus en l,
                         Vus ki ne amez mie!

                   Ensuite il applique mystiquement chaque vers  la
                   mre du Sauveur, et s'crie avec enthousiasme:

                         Ceste est la belle Aliz,
                         Ceste est la flur,
                         Ceste est le lys.

                   Roquefort, Posie du XIIe et du XIIIe sicles.

                   On a attribu au franciscain saint Bonaventure le
                   Psalterium minus et le Psalterium majus B. Mari
                   Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie
                   srieuse o chaque verset est appliqu  la Vierge.
                   Psalm. I: ... Universas enim foeminas vincis
                   pulchritudine carnis!]

Nous avons remarqu dj  l'occasion d'Hlose, d'lonore de Guienne
et des Cours d'amour que, ds le XIIe sicle, la femme prit sur la
terre une place proportionne  l'importance nouvelle qu'elle      (p. 125)
avait acquise dans la hirarchie cleste. Au XIIIe, elle se trouve,
au moins comme mre et rgente, assise sur plusieurs des trnes
d'Occident. Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant,
comme la comtesse de Champagne pour le jeune Thibaut, comme celle de
Flandre pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi
la plus grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre.
Jeanne de Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les
honneurs et les insignes virils; elle rclama au sacre de saint    (p. 126)
Louis le droit du comte de Flandre, celui de porter l'pe nue,
l'pe de la France[130].

                   [Note 130: Par une singulire concidence, en
                   1250, une femme succdait, pour la premire fois, 
                   un sultan (Chegger-Eddour  Almoadan).]

Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la
force fodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien
toute circonstance favorisait alors les progrs du pouvoir royal. La
royaut n'avait qu' se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La
mort de Philippe-Auguste n'y avait rien chang (1218). Son fils, le
faible et maladif Louis VIII, nomm, ce semble ironiquement, Louis le
Lion, ne joua pas moins le rle d'un conqurant. Il choua en
Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En
Flandre, il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de
garder son mari prisonnier  la tour du Louvre. Cette Jeanne tait
fille de Baudouin, le premier empereur de Constantinople, qu'on
croyait tu par les Bulgares. Un jour, le voil qui reparat en
Flandre; sa fille refuse de le reconnatre, mais le peuple
l'accueille, et elle est oblige de fuir prs de Louis VIII, qui la
ramne avec une arme. Le vieillard ne pouvait rpondre  certaines
questions; et vingt ans d'une dure captivit pouvaient bien avoir
altr sa mmoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
prir. Tout le peuple la regarda comme parricide.

La Flandre se trouvait ainsi soumise  l'influence franaise; il en
fut bientt de mme du Languedoc. Louis VIII y tait appel par    (p. 127)
l'glise contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond
VII[131]. D'autre part, une bonne partie des mridionaux dsiraient
finir  tout prix, par l'intervention de la France, cette guerre de
tigres, qui se faisait chez eux depuis si longtemps. Louis avait
prouv sa douceur et sa loyaut au sige de Marmande, o il essaya en
vain de sauver les assigs. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept
archevques et vques dclaraient qu'ils conseillaient au roi de se
charger de l'affaire des Albigeois. Louis VIII se mit en effet en
marche  la tte de toute la France du Nord; les cavaliers seuls
taient dans cette arme au nombre de cinquante mille. L'alarme fut
grande dans le Midi. Une foule de seigneurs et de grandes villes
s'empressrent d'envoyer au-devant, et de faire hommage. Les
rpubliques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice, espraient
pourtant que le torrent passerait  ct. Avignon offrit passage hors
de ses murs; mais en mme temps, elle s'entendait, avec le comte de
Toulouse, pour dtruire tous les fourrages  l'approche de la
cavalerie franaise. Cette ville tait troitement unie avec Raymond;
elle tait reste douze ans excommunie pour l'amour de lui. Les
podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du
comte de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville mme,
et sur son refus, il l'assigea. Les rclamations de Frdric II, en
faveur de cette ville impriale, ne furent point coutes. Il      (p. 128)
fallut qu'elle payt ranon, donnt des otages et abattit ses
murailles. Tout ce qu'on trouva dans la ville, de Franais et de
Flamands, fut gorg par les assigeants. Une grande partie du
Languedoc s'effraya; Nmes, Albi, Carcassonne, se livrrent, et Louis
VIII tablit des snchaux dans cette dernire ville et  Beaucaire.
Il semblait qu'il dt accomplir dans cette campagne toute la conqute
du Midi. Mais le sige d'Avignon avait t un retard fatal; les
chaleurs occasionnrent une pidmie meurtrire dans son arme.
Lui-mme il languissait, lorsque le duc de Bretagne et les comtes de
Lusignan, de la Marche, d'Angoulme et de Champagne s'entendirent pour
se retirer; ils se repentaient tous d'avoir aid au succs du roi; le
comte de Champagne, amant de la reine (telle est du moins la
tradition), fut accus d'avoir empoisonn Louis, qui mourut peu aprs
son dpart (1226).

                   [Note 131: Voy. la lettre des vques du Midi 
                   Louis VIII. Preuves de l'Histoire du Lang., p. 289,
                   et les lettres d'Honorius III, ap. Ser. fr. XIX,
                   699-723.]

La rgence et la tutelle du jeune Louis IX et appartenu, d'aprs les
lois fodales,  son oncle Philippe le Hurepel (le grossier), comte de
Boulogne. Le lgat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
galement favoriss de la reine mre, Blanche de Castille, lui
assurrent la rgence. C'tait une grande nouveaut qu'une femme
commandt  tant d'hommes; c'tait sortir d'une manire clatante du
systme militaire et barbare qui avait prvalu jusque-l, pour entrer
dans la vie pacifique de l'esprit moderne. L'glise y aida. Outre le
lgat, l'archevque de Sens et l'vque de Beauvais voulurent bien
attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nomm sa veuve
rgente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune    (p. 129)
mention[132]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il et confi le royaume
 une Espagnole,  la nice du roi Jean,  une femme que le comte de
Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
potiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royaut
aprs la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre
part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles
de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le
pouvoir pacifique et rgulier du roi, plus qu'avec la turbulence
militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'tait le parti de la paix,
de l'ordre, de la sret des routes. Quiconque voyageait, marchand ou
plerin, tait,  coup sr, pour le roi. Ceci explique encore la haine
furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne
heure abandonn leur ligue. La jalousie de la fodalit contre
l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de Flandre
et de Languedoc, ne fut point certainement trangre aux affreux
ravages que les seigneurs firent dans la Champagne pendant la minorit
de saint Louis.

                   [Note 132: _Archives du royaume_, J., carton
                   401, Lettre et tmoignage de l'archevque de Sens
                   et de l'vque de Beauvais.--J. carton 403,
                   _Testament de Louis VIII_.]

Le chef de la ligue fodale, ce n'tait point Philippe, oncle du jeune
roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-pre et frre du
roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
d'un fils de Louis le Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, (p. 130)
et par consquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
entre les deux couronnes. Le duc tait d'ailleurs l'homme le plus
propre  profiter d'une telle position. lev aux coles de Paris,
grand dialecticien, destin d'abord  la prtrise, mais de coeur
lgiste, chevalier, ennemi des prtres, il en fut surnomm _Mauclerc_.

Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
bien des choses  la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
d'abaisser la royaut; en Bretagne, d'tre absolu, malgr les prtres
et les seigneurs. Il s'attacha les paysans; leur accorda des droits de
pture, d'usage du bois mort, des exemptions du page. Il eut encore
pour lui les seigneurs de l'intrieur du pays, surtout ceux de la
Bretagne franaise (Avaugour, Vitr, Fougres, Chteaubriant, Dol,
Chteaugiron); mais il tcha de dpouiller ceux des ctes (Lon,
Rohan, le Faou, etc.). Il leur disputa ce prcieux droit de _bris_,
qui leur donnait des vaisseaux naufrags. Il luttait aussi contre
l'glise, l'accusait de simonie par-devant les barons, employait
contre les prtres la science du droit canonique qu'il avait apprise
d'eux-mmes. Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un
cur refusant d'enterrer un excommuni, il ordonna qu'on l'enterrt
lui-mme avec le corps[133].

                   [Note 133: Elle lui crivit, dit-on: Sire
                   Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que vous avez
                   convenance et promis  prendre  femme la fille au
                   comte Perron de Bretaigne. Partant vous mande que
                   si ne voulez perdre quan que vous avez au
                   royaume de France, que vous ne le faites. Si cher
                   que avez tout tant qua amez au dit royaume, ne le
                   faites pas. La raison pourquoy vous savez bien. Je
                   n'ai jamais trouv pis qui mal m'ait voulu faire
                   que luy. D. Morice, I. 158.]

Cette lutte intrieure ne permit gure  Mauclerc d'agir           (p. 131)
vigoureusement contre la France. Il et fallu du moins tre bien
appuy de l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et
volaient le jeune Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une
guerre honorable. Il devait passer la mer en 1226; une rvolte le
retint. Mauclerc l'attendait encore en 1229, mais le favori de Henri
III fut corrompu par la rgente, et rien ne se trouva prt. Elle et
encore l'adresse d'empcher le comte de Champagne d'pouser la fille
de Mauclerc. Les barons, sentant la faiblesse de la ligue, n'osaient,
malgr toute leur mauvaise volont, dsobir formellement au roi
enfant, dont la rgente employait le nom. En 1228, somms par elle
d'amener leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux
chevaliers seulement.

L'impuissance de la ligue du Nord permit  Blanche et au lgat qui la
conseillait d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle
croisade fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps,
mais les croiss se mirent  dtruire mthodiquement toutes les vignes
qui faisaient la richesse du pays. Les indignes avaient rsist tant
qu'il n'en cotait que du sang. Ils obligrent leur comte  cder. Il
fallut qu'il rast les murs de sa ville, y reut garnison franaise, y
autorist l'tablissement de l'inquisition, confirmt  la France la
possession du bas Languedoc, promt Toulouse aprs sa mort,        (p. 132)
comme dot de sa fille Jeanne, qu'un frre du roi devait pouser[134].
Quant  la haute Provence, il l'a donnait  l'glise: c'est l'origine
du droit des papes sur le comtat d'Avignon. Lui-mme il vint  Paris,
s'humilia, reut la discipline dans l'glise de Notre-Dame, et se
constitua, pour six semaines, prisonnier  la tour du Louvre. Cette
tour, o six comtes avaient t enferms aprs Bouvines, d'o le comte
de Flandre venait  peine de sortir, o l'ancien comte de Boulogne se
tua de dsespoir, tait devenu le chteau, la maison de plaisance, o
les grands barons logeaient chacun  son tour.

                   [Note 134: Voyez les articles du Trait, insr
                   au tome III des Preuves de l'Histoire du Languedoc,
                   p. 329, sqq., et au tome XIX du recueil des
                   Historiens de France, p. 219, sqq.]

La rgente osa alors dfier le comte de Bretagne et le somma de
comparatre devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqu sur
le nombre mystique des douze aptres, et sur les traditions potiques
des romans carlovingiens, n'tait point une institution fixe et
rgulire. Rien n'tait plus commode pour les rois. Cette fois, les
pairs se trouvrent l'archevque de Sens, les vques de Chartres et
de Paris, les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de
Chartres, de Montfort, de Vendme, les seigneurs de Coucy et de
Montmorency, et beaucoup d'autres barons et chevaliers.

Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc et t mieux
soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitrent sparment
avec la rgente. Toute la haine des seigneurs, forcs de cder     (p. 133)
 Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut oblig de se
rfugier  Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de
prendre la croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'tait
s'avouer coupable.

Tout le mouvement qui avait troubl la France du Nord s'coula pour
ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposs, Thibaut
et Mauclerc, furent loigns par des circonstances nouvelles, et
laissrent le royaume en paix. Thibaut se trouva roi de Navarre par la
mort du pre de sa femme; il vendit  la rgente Chartres, Blois,
Sancerre et Chteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi
d'Aragon, qui,  la mme poque, commenait sa croisade contre
Majorque et Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un
grand nombre de _faidits_ provenaux et languedociens; c'taient les
proscrits de la guerre des Albigeois. Peu aprs, Pierre Mauclerc, qui
n'tait comte de Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comt,
le laissa  son fils, et fut nomm par le pape Grgoire IX, gnral en
chef de la nouvelle croisade d'Orient.

Telle tait la favorable situation du royaume  l'poque de la
majorit de saint Louis (1236). La royaut n'avait rien perdu depuis
Philippe-Auguste. Arrtons-nous un instant ici, et rcapitulons les
progrs de l'autorit royale et du pouvoir central depuis l'avnement
du grand-pre de saint Louis.

Philippe-Auguste avait,  vrai dire, fond ce royaume en runissant la
Normandie  la Picardie. Il avait, en quelque sorte, fond Paris,  (p. 134)
en lui donnant sa cathdrale, sa halle, son pav, des hpitaux, des
aqueducs, une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en
autorisant et soutenant son universit. Il avait fond la juridiction
royale en inaugurant l'assemble des pairs par un acte populaire et
humain, la condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur.
Les grandes puissances fodales s'affaissaient; la Flandre, la
Champagne, le Languedoc, taient soumis  l'influence royale. Le roi
s'tait form un grand parti dans la noblesse, si je puis dire: je
parle des cadets; il fit consacrer en principe qu'ils ne dpendraient
plus de leurs ans.

Le prince dans les mains duquel tombait ce grand hritage, Louis IX,
avait vingt et un ans en 1236. Il fut dclar majeur, mais dans la
ralit il resta longtemps encore dpendant de sa mre, la fire
Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualits de Louis
n'taient pas de celles qui clatent de bonne heure; la principale fut
un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps
le devoir lui apparut comme la volont de sa mre. Espagnol du ct de
Blanche[135], Flamand par son aeule Isabelle, le jeune prince     (p. 135)
sua avec le lait une pit ardente, qui semble avoir t trangre 
la plupart de ses prdcesseurs, et que ses successeurs n'ont gure
connue davantage.

                   [Note 135: Il tait parent par sa mre
                   d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui avait
                   promis des secours pour la croisade; mais il mourut
                   en 1252, et saint Louis en fut fort afflig.
                   Matth. Pris, p. 565.-- son retour, il fit
                   frapper, dit Villani, des monnaies o les uns
                   voient des menottes, en mmoire de sa captivit;
                   les autres, les tours de Castille. Ce qui vient 
                   l'appui de cette dernire opinion, c'est que les
                   frres de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent
                   les tours de Castille dans leurs armes. Michaud,
                   IV, 445.]

Cet homme, qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
prcisment au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
taient branles. Ces belles images d'ordre que le moyen ge avait
rves, le saint pontificat et le saint empire, qu'taient-elles
devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le
dernier degr de violence, et les deux partis inspiraient presque une
gale horreur. D'un ct, c'tait l'Empereur[136], au milieu de son
cortge de lgistes bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi,
charmant pote et mauvais croyant. Il avait des gardes sarrasines, une
universit sarrasine, des concubines arabes. Le sultan d'gypte tait
son meilleur ami[137]. Il avait, disait-on, crit ce livre horrible
dont on parlait tant: _De Tribus impostoribus_, Mose, Mahomet et  (p. 136)
Jsus, qui n'a jamais t crit. Beaucoup de gens souponnaient que
Frdric pouvait fort bien tre l'Antchrist.

                   [Note 136: L'empereur d'Allemagne tait alors
                   Frdric II de Hohenstaufen, petit-fils de Frdric
                   Barberousse. (_N. de l'd._)]

                   [Note 137: Extraits d'historiens arabes, par
                   Reinaud (Bibl. des Croisades IV, 417, sqq.) L'mir
                   Fakr-Eddin tait entr fort avant, dit Yafi, dans
                   la confiance de l'empereur; ils avaient de
                   frquents entretiens sur la philosophie, et leurs
                   opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup de
                   points.--Ces troites relations scandalisrent
                   beaucoup les chrtiens... Je n'aurais pas tant
                   insist, dit-il  Fakr-Eddin, pour qu'on me remt
                   Jrusalem, si je n'avais craint de perdre tout
                   crdit en Occident; mon but n'a pas t de dlivrer
                   la ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu
                   conserver l'estime des Francs.--L'empereur tait
                   roux et chauve; il avait la vue faible; s'il avait
                   t esclave, on n'en aurait pas donn deux cents
                   drachmes. Ses discours montraient assez qu'il ne
                   croyait pas  la religion chrtienne; quand il en
                   parlait, c'tait pour s'en railler... etc... Un
                   muezzin rcita prs de lui un verset de l'Alcoran
                   qui nie la divinit de Jsus-Christ. Le sultan le
                   voulut punir; Frdric s'y opposa.--Il se fcha
                   contre un prtre qui tait entr dans une mosque
                   l'vangile  la main, et jura de punir svrement
                   tout chrtien qui y entrerait sans une permission
                   spciale.--On a vu plus haut quelles relations
                   amicales Richard entretenait avec Salaheddin et
                   Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut assig
                   dans son camp (en 1221), il fut combl par le
                   sultan de tmoignages de bienveillance: Ds lors,
                   dit un auteur arabe (Makrizi), il s'tablit entre
                   eux une liaison sincre et durable, et tant qu'ils
                   vcurent, ils ne cessrent de s'envoyer des
                   prsents et d'entretenir un commerce d'amiti.
                   Dans une guerre contre les Kharismiens, les
                   chrtiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous
                   les ordres des infidles. On voyait les chrtiens
                   marcher leurs croix leves; les prtres se mlaient
                   dans les rangs, donnaient des bndictions, et
                   offraient  boire aux musulmans dans leurs calices.
                   Ibid., 445, d'aprs Ibn-Giouzi, tmoin oculaire.]

Le Pape n'inspirait gure plus de confiance que l'Empereur. La foi
manquait  l'un, mais  l'autre la charit. Quelque dsir, quelque
besoin qu'on et de rvrer encore le successeur des aptres, il tait
difficile de le reconnatre sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
revtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
meurtre ft devenue le gnie mme du prtre. Ces hommes de paix ne
demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de
leur bouche. Ils s'adressaient  tous les peuples,  tous les princes,
ils prenaient tour  tour le ton de la menace ou de la plainte: ils
demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
tant d'ardeur? la dlivrance de Jrusalem? Aucunement.             (p. 137)
L'amlioration des Chrtiens, la conversion des Gentils? Rien de tout
cela. Eh! quoi donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir
embras le leur, depuis qu'une fois ils avaient got de celui des
Albigeois.

La destine de ce jeune et innocent Louis IX fut d'tre hritier des
Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'glise. C'tait pour lui
que Jean, condamn sans tre entendu, avait perdu la Normandie, et son
fils Henri le Poitou; c'tait pour lui que Montfort avait gorg vingt
mille hommes dans Bziers, et Folquet dix mille dans Toulouse. Ceux
qui avaient pri taient, il est vrai, des hrtiques, des mcrants,
des ennemis de Dieu; il y avait pourtant, dans tout cela, bien des
morts; et dans cette magnifique dpouille, une triste odeur de sang.
Voil, sans doute, ce qui fit l'inquitude et l'indcision de saint
Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher  l'glise,
pour se justifier  lui-mme son pre et son aeul, qui avaient
accept de tels dons. Position critique pour une me timore; il ne
pouvait restituer sans dshonorer son pre et indigner la France.
D'autre part, il ne pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce
qui s'tait fait, sans accepter tous les excs, toutes les violences
de l'glise.

Le seul objet vers lequel une telle me pouvait se tourner encore,
c'tait la croisade, la dlivrance de Jrusalem. Cette grande
puissance, bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains,
c'tait l, sans doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce
ct, il y avait tout au moins la chance d'une mort sainte.

Jamais la croisade n'avait t plus ncessaire et plus lgitime.   (p. 138)
Agressive jusque-l, elle allait devenir dfensive. On attendait dans
tout l'Orient un grand et terrible vnement; c'tait comme le bruit
des grandes eaux avant le dluge, comme le craquement des digues,
comme le premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'taient
branls du Nord, et peu  peu descendaient par toute l'Asie. Ces
pasteurs, entranant les nations, chassant devant eux l'humanit avec
leurs troupeaux, semblaient dcids  effacer de la terre toute ville,
toute construction, toute trace de culture,  refaire du globe un
dsert, une libre prairie, o l'on pt dsormais errer sans obstacle.
Ils dlibrrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine
septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de
cent villes et l'gorgement de plusieurs millions d'hommes,  cette
beaut primitive des solitudes du monde naissant. O ils ne pouvaient
dtruire les villes sans grand travail, ils se ddommageaient du moins
par le massacre des habitants; tmoin ces pyramides de ttes de morts
qu'ils firent lever dans la plaine de Bagdad[138].

                   [Note 138: Tamerlan, aprs avoir ruin Damas de
                   fond en comble, fit frapper des monnaies portant un
                   mot arabe dont le sens tait: DESTRUCTION.]

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
avaient galement  craindre ces barbares, et nulle chance de les
arrter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le
calife du Caire, les Assassins, les chrtiens de Terre sainte,
attendaient le Jugement. Toute dispute allait tre finie, toute    (p. 139)
haine rconcilie; les Mongols s'en chargeaient. De l, sans doute,
ils passeraient en Europe, pour accorder le pape et l'Empereur, le roi
d'Angleterre et le roi de France. Alors, ils n'auraient plus qu'
faire manger l'avoine  leurs chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de
Rome, et le rgne de l'Antchrist allait commencer.

Ils avanaient, lents et irrsistibles, comme la vengeance de Dieu;
dj ils taient partout prsents par l'effroi qu'ils inspiraient. En
l'an 1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osrent pas quitter
leurs femmes pouvantes pour aller pcher le hareng, selon leur
usage, sur les ctes d'Angleterre[139]. En Syrie, on s'attendait   (p. 140)
d'un moment  l'autre  voir apparatre les grosses ttes jaunes et
les petits chevaux chevels. Tout l'Orient tait rconcili. Les
princes mahomtans, entre autres le Vieux de la Montagne, avaient
envoy une ambassade suppliante au roi de France, et l'un des
ambassadeurs passa en Angleterre.

                   [Note 139: Ils avaient, dit Matthieu Pris,
                   ravag et dpeupl la grande Hongrie; ils avaient
                   envoy des ambassadeurs avec des lettres menaantes
                    tous les peuples. Leur gnral se disait envoy
                   du Dieu trs-haut pour dompter les nations qui lui
                   taient rebelles. Les ttes de ces barbares sont
                   grosses et disproportionnes avec leurs corps, ils
                   se nourrissent de chairs crues et mme de chair
                   humaine; ce sont des archers incomparables; ils
                   portent avec eux des barques de cuir, avec
                   lesquelles ils passent tous les fleuves; ils sont
                   robustes, impies, inexorables; leur langue est
                   inconnue  tous les peuples qui ont quelque rapport
                   avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont
                   riches en troupeaux de moutons, de boeufs, de
                   chevaux si rapides qu'ils font trois jours de
                   marche en un jour. Ils portent par devant une bonne
                   armure, mais aucune par derrire, pour n'tre
                   jamais tents de fuir. Ils nomment khan leur chef,
                   dont la frocit est extrme. Habitant la plage
                   borale, les Caspiennes, et celles qui leur
                   confinent, ils sont nomms Tartares, du nom du
                   fleuve Tar. Leur nombre est si grand, qu'ils
                   semblent menacer le genre humain de sa destruction.
                   Quoiqu'on et dj prouv d'autres invasions de la
                   part des Tartares, la terreur tait plus grande
                   cette anne, parce qu'ils semblaient plus furieux
                   que de coutume; aussi les habitants de la Gothie et
                   de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent
                   point cette anne, comme ils le faisaient
                   d'ordinaire, sur les ctes d'Angleterre, pour
                   charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs se
                   trouvrent en consquence tellement abondants en
                   Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien:
                   mme dans les endroits loigns de la mer, on en
                   donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une
                   petite pice de monnaie. Un messager sarrasin,
                   puissant et illustre par sa naissance, qui tait
                   venu en ambassade solennelle auprs du roi de
                   France, principalement de la part du Vieux de la
                   Montagne, annonait ces vnements au nom de tous
                   les Orientaux, et il demandait du secours aux
                   Occidentaux, pour rprimer la fureur des Tartares.
                   Il envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi
                   d'Angleterre pour lui exposer les mmes choses, et
                   lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir
                   le choc de ces ennemis, rien ne les empcherait
                   d'envahir tout l'Occident. L'vque de Winchester,
                   qui tait prsent  cette audience (c'tait le
                   favori d'Henri III), et qui avait dj revtu la
                   croix, prit d'abord la parole en plaisantant.
                   Laissons, dit-il, ces chiens se dvorer les uns
                   les autres, pour qu'ils prissent plus tt. Quand
                   ensuite nous arriverons sur les ennemis du Christ
                   qui resteront en vie, nous les gorgerons plus
                   facilement, et nous en purgerons la surface de la
                   terre. Alors le monde entier sera soumis  l'glise
                   catholique, et il ne restera plus qu'un seul
                   pasteur et une seule bergerie. Matth. Pris, p.
                   318.]

D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer 
saint Louis son danger, son dnment et sa misre. Ce pauvre Empereur
s'tait vu oblig de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer
amiti, la main sur un chien mort. Il en tait  n'avoir plus pour (p. 141)
se chauffer que les poutres de son palais. Quand l'impratrice vint,
plus tard, implorer de nouveau la piti de saint Louis, Joinville fut
oblig, pour la prsenter, de lui donner une robe. L'Empereur offrait
 saint Louis de lui cder  bon compte un inestimable trsor, la
vraie couronne d'pines qui avait ceint le front du Sauveur. La seule
chose qui embarrassait le roi de France, c'est que le commerce de
reliques avait bien l'air d'tre un cas de simonie; mais il n'tait
pas dfendu pourtant de faire un prsent  celui qui faisait un tel
don  la France. Le prsent fut de cent soixante mille livres, et de
plus, saint Louis donna le produit d'une confiscation faite sur les
Juifs, dont il se faisait scrupule de profiter lui-mme. Il alla pieds
nus recevoir les saintes reliques jusqu' Vincennes, et plus tard
fonda pour elles la Sainte-Chapelle de Paris.

La croisade de 1235 n'tait pas faite pour rtablir les affaires d'Orient.
Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de Montfort,
se firent battre. Le frre du roi d'Angleterre n'eut d'autre gloire
que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna quelque
chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter encore son
royaume et rparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait contre
lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait pous le frre du roi,
Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder ses
tats, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'tait alli aux rois
d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait      (p. 142)
pouser ou Marguerite de la Marche, soeur utrine d'Henri III, ou
Batrix de Provence. Par ce dernier mariage, il et runi la Provence
au Languedoc, dshrit sa fille au profit des enfants qu'il et eus
de Batrix, et runi tout le Midi. La prcipitation fit avorter ce
grand projet. Ds 1242, les inquisiteurs furent massacrs  Avignon;
l'hritier lgitime de Nmes, Bziers et Carcassonne, le jeune
Trencavel, se hasarda  reparatre. Les confdrs agirent l'un aprs
l'autre. Raymond tait rduit quand les Anglais prirent les armes.
Leur campagne en France fut pitoyable; Henri III avait compt sur son
beau-pre, le comte de la Marche, et les autres seigneurs qui
l'avaient appel. Quand ils se virent et se comptrent, alors
commencrent les reproches et les altercations. Les Franais
n'avanaient pas moins; ils auraient tourn et pris l'arme anglaise
au pont de Taillebourg, sur la Charente, si Henri n'et obtenu une
trve par l'intercession de son frre Richard, en qui Louis rvra le
hros de la dernire croisade, celui qui avait rachet et rendu 
l'Europe tant de chrtiens[140]. Henri profita de ce rpit pour
dcamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de prs; un combat
acharn eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit par
s'enfuir dans la ville, et de l vers Bordeaux (1242).

                   [Note 140: Matth. Pris.]

Une pidmie, dont le roi et l'arme languirent galement, l'empcha
de poursuivre ses succs. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas
moins le coup mortel pour ses ennemis, et en gnral pour la fodalit.
Le comte de Toulouse n'obtint grce que comme cousin de la mre    (p. 143)
de saint Louis. Son vassal, le comte de Foix, dclara qu'il voulait
dpendre immdiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme,
l'orgueilleuse Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mre d'Henri
III, furent obligs de cder. Ce vieux comte, faisant hommage au frre
du roi, Alphonse, nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui
se disait mortellement offens par lui, et demandait  le combattre
par-devant son suzerain. Alphonse insistait durement pour que le
vieillard fit raison au jeune homme. L'vnement n'tait pas douteux,
et dj Isabelle, craignant de prir aprs son mari, s'tait rfugie
au couvent de Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point
ce combat ingal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la
Marche, que son ennemi, qui avait jur de laisser pousser ses cheveux
jusqu' ce qu'il et veng son outrage, se les fit couper solennellement
devant tous les barons, et dclara qu'il en avait assez.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modration d'un
saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'aprs en
avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre,
Louis lui en sut gr, et lui remit son chteau sans autre garantie que
son serment[141]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux
qui tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur dclara, aux termes
de l'vangile, qu'on ne pouvait servir deux matres, et leur permit
d'opter librement[142]. Il et voulu, pour ter toute cause de     (p. 144)
guerre, obtenir d'Henri la cession expresse de la Normandie;  ce
prix, il lui et rendu le Poitou.

                   [Note 141: Matth. Pris.]

                   [Note 142: Matth. Pris.]

Telle tait la prudence et la modration du roi. Il n'imposa pas 
Raymond d'autres conditions que celles du trait de Paris, qu'il avait
sign quatorze ans auparavant.

Cependant la catastrophe tant redoute avait lieu en Orient. Une aile
de la prodigieuse arme des Mongols avait pouss vers Bagdad (1258);
une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
prcurseurs des Mongols, avaient envahi la Terre sainte; ils avaient
remport  Gaza, malgr l'union des chrtiens et des musulmans, une
sanglante victoire. Cinq cents templiers y taient rests; c'tait
tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers  la Terre sainte; puis
les Mongols avaient pris Jrusalem abandonne de ses habitants; ces
barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs;
les habitants, trop crdules, revinrent et furent massacrs.

Saint Louis tait malade, alit, et presque mourant, quand ces tristes
nouvelles parvinrent en Europe. Il tait si mal qu'on dsesprait de
sa vie, et dj une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le
drap sur le visage, croyant qu'il avait pass. Ds qu'il alla un peu
mieux, au grand tonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la
croix rouge sur son lit et sur ses vtements. Sa mre et autant aim
le voir mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin,
outre-mer, sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des  (p. 145)
siens dans cette inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un
sicle. Sa mre, les prtres eux-mmes le pressaient d'y renoncer. Il
fut inflexible; cette ide, qu'on lui croyait si fatale, fut, selon
toute apparence, ce qui le sauva; il espra, il voulut vivre, et vcut
en effet. Ds qu'il fut convalescent, il appela sa mre, l'vque de
Paris, et leur dit: Puisque vous croyez que je n'tais pas
parfaitement en moi-mme quand j'ai prononc mes voeux, voil ma croix
que j'arrache de mes paules, je vous la rends... Mais  prsent,
continua-t-il, vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine
jouissance de toutes mes facults; rendez-moi donc ma croix; car celui
qui sait toute chose sait aussi qu'aucun aliment n'entrera dans ma
bouche jusqu' ce que j'aie t marqu de nouveau de son
signe.--C'est le doigt de Dieu, s'crirent tous les assistants; ne
nous opposons plus  sa volont. Et personne, ds ce jour, ne
contredit son projet.

Le seul obstacle qui restt  vaincre, chose triste et contre nature,
c'tait le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
Frdric II. Chass de l'Italie, il assembla contre lui un grand
concile  Lyon[143]. Cette ville impriale tenait pourtant  la
France, sur le territoire de laquelle elle avait son faubourg au del
du Rhne. Saint Louis, qui s'tait inutilement port pour mdiateur,
ne consentit pas sans rpugnance  recevoir le pape. Il fallut     (p. 146)
que tous les moines de Cteaux vinssent se jeter aux pieds du roi; et
il laissa attendre le pape quinze jours pour savoir sa dtermination.
Innocent, dans sa violence, contrariait de tout son pouvoir la
croisade d'Orient; il et voulu tourner les armes du roi de France
contre l'Empereur ou contre le roi d'Angleterre, qui tait sorti un
moment de sa servilit  l'gard du saint-sige. Dj, en 1239, il
avait offert la couronne impriale  saint Louis pour son frre,
Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la couronne d'Angleterre.
trange spectacle, un pape n'oubliant rien pour entraver la dlivrance
de Jrusalem, offrant tout  un crois pour lui faire violer son
voeu[144].

                   [Note 143: Matth. Pris.--crasons d'abord le
                   dragon, disait-il, et nous craserons bientt ces
                   vipres de roitelets.]

                   [Note 144: Les barons anglais n'osaient passer
                    la Terre sainte, craignant les piges de la cour
                   de Rome (muscipulas Roman formidantes). Matth.
                   Pris.]

Louis ne songeait gure  acqurir. Il s'occupait bien plutt 
lgitimer les acquisitions de ses pres. Il essaya inutilement de se
rconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
mme les vques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
pouvait avoir  la possession de cette province. Il ddommagea par une
somme d'argent le vicomte Trencavel, hritier de Nmes et de Bziers.
Il l'emmena  la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
guerre des Albigeois, tous ceux que l'tablissement des compagnons de
Montfort avait privs de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la
guerre sainte une expiation, une rconciliation universelle.

Ce n'tait pas une simple guerre, une expdition, que saint Louis  (p. 147)
projetait, mais la fondation d'une grande colonie en gypte. On
pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conqurir et possder
la Terre sainte, il fallait avoir l'gypte pour point d'appui. Aussi
il avait emport une grande quantit d'instruments de labourage et
d'outils de toute espce[145]. Pour faciliter les communications
rgulires, il voulut avoir un port  lui sur la Mditerrane; ceux de
Provence taient  son frre Charles d'Anjou: il fit creuser celui
d'Aigues-Mortes.

                   [Note 145: Ligones, tridentes, trahas,
                   vomeres, aratra, etc. Matth. Pris.]

Il cingla d'abord vers Chypre, o l'attendaient d'immenses
approvisionnements[146]. L il s'arrta, et longtemps, soit pour
attendre son frre Alphonse qui lui amenait sa rserve, soit peut-tre
pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amus par les
ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi
des Francs. Les chrtiens vinrent d'abord de Constantinople, d'Armnie,
de Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoys de ce Vieux
de la Montagne dont on faisait tant de rcits[147]. Les Mongols mme
parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme    (p. 148)
d'aprs leur haine pour les autres mahomtans, se ligua avec eux
contre les deux papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du
Caire.

                   [Note 146: Joinville: Et quand on les voit il
                   sembloit que ce fussent moutaingnes; car la pluie
                   qui avoit battu les blez de lonc-temps, les avoit
                   fait germer par dessus, si que il n'i paroit que
                   l'erbe vert.]

                   [Note 147: Il envoya demander au roi
                   l'exemption du tribut qu'il payait aux hospitaliers
                   et aux templiers. Darire l'amiral avait un
                   Bacheler bien atourn, qui tenoit trois coutiaus en
                   son poing, dont l'un entroit ou manche de l'autre;
                   pour ce que se l'amiral eust t refus, il eust
                   prsent au roy ces trois coutiaus, pour li
                   deffier. Darire celi qui tenoit les trois
                   coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran
                   (pice de toile de coton) entorteill entour son
                   bras, que il eut aussi prsent au roi pour li
                   ensevelire se il eust refuse la requeste au Vieil
                   de la Montaigne. Joinville, p. 93.--Quand le viex
                   chevauchoit, dit encore Joinville, il avait un
                   crieur devant li qui portoit une hache danoise 
                   lonc manche tout couvert d'argent,  tout pleins de
                   coutiaus ferus ou manche et crioit: Tourns-vous de
                   devant celi qui porte la mort des rois entre ses
                   mains. P. 97.

                   Joinville, p. 37: Le commun peuple se prist aus
                   foles femmes, dont il avint que le roy donna congi
                    tout plein de ses gens, quand nous revinmes de
                   prison; et je li demand pourquoy il avoit ce fait;
                   et il me dit que il avoit trouv de certein, que au
                   giet d'une pierre menue, entour son paveillon
                   tenoient cil leur bordiaus  qui il avoit donn
                   congi, et ou temps du plus grand meschief que
                   l'ost eust onques t.--Les barons qui deussent
                   garder le leur pour bien emploier en lieu et en
                   tens, se pristrent  donner les grans mangers et
                   les outrageuses viandes.]

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premires craintes, ils
se familiarisaient avec l'ide de la grande invasion des Francs.
Ceux-ci, dans l'abondance, s'nervaient sous la sduction d'un climat
corrupteur. Les prostitues venaient placer leurs tentes autour mme
de la tente du roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui
l'avait suivi.

Il se dcida enfin  partir pour l'gypte. Il avait  choisir entre
Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant pouss vers la premire
ville[148], il eut hte d'attaquer; lui-mme il se jeta dans l'eau (p. 149)
l'pe  la main. Les troupes lgres des Sarrasins, qui taient
en bataille sur le rivage, tentrent une ou deux charges, et voyant
les Francs inbranlables, ils s'enfuirent  toute bride. La forte
ville de Damiette, qui pouvait rsister, se rendit dans le premier
effroi. Matre d'une telle place, il fallait se hter de saisir
Alexandrie ou le Caire. Mais la mme foi qui inspirait la croisade,
faisait ngliger les moyens humains qui en auraient assur le succs.
Le roi d'ailleurs, roi fodal, n'tait sans doute pas assez matre
pour arracher ses gens au pillage d'une riche ville; il en fut comme
en Chypre, ils ne se laissrent emmener que lorsqu'ils furent las
eux-mmes de leurs excs. Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse
et la rserve se faisaient attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc,
dj expriment dans la guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurt
d'abord d'Alexandrie; le roi insista pour le Caire. Il fallait donc
s'engager dans ce pays coup de canaux, et suivre la route qui avait
t si fatale  Jean de Brienne. La marche fut d'une singulire
lenteur; les chrtiens, au lieu de jeter des ponts, faisaient une
leve dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois pour franchir les
dix lieues qui sont de Damiette  Mansourah[149]. Pour atteindre   (p. 150)
cette dernire ville, ils entreprirent une digue qui devait soutenir
le Nil, et leur livrer passage. Cependant ils souffraient horriblement
des feux grgeois que leur lanaient les Sarrasins, et qui les
brlaient sans remde enferms dans leurs armures[150]. Ils restrent
ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils auraient
pu s'pargner tant de peine et de travail. Un Bdouin leur indiqua un
gu (8 fvrier).

                   [Note 148: Il est vraisemblable que saint
                   Louis aurait opr sa descente sur le mme point
                   que Bonaparte ( une demi-lieue d'Alexandrie), si
                   la tempte qu'il avait essuye en sortant de
                   Limisso, et les vents contraires peut-tre, ne
                   l'avaient port sur la cte de Damiette. Les
                   auteurs arabes disent que le Soudan du Caire,
                   instruit des dispositions de saint Louis, avait
                   envoy des troupes  Alexandrie comme  Damiette,
                   pour s'opposer au dbarquement. Michaud, IV, 236.]

                   [Note 149: Bonaparte pensait que si saint Louis
                   avait manoeuvr comme les Franais en 1798, il
                   aurait pu, en partant de Damiette le 8 juin,
                   arriver le 12  Mansourah, et le 26 au Caire.]

                   [Note 150: Toutes les fois que nostre saint
                   roi ooit que il nous getoient le feu grejois, il se
                   vestoit en son lit, et tendoit ses mains vers notre
                   Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex,
                   gardez-moy ma gent. Joinville.]

L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
difficult. Les templiers qui se trouvaient avec lui, l'engageaient 
attendre que son frre le rejoignt. Le bouillant jeune homme les
traita de lches, et se lana, tte baisse, dans la ville dont les
portes taient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave
chevalier, qui tait sourd, et qui criait  tue-tte: Sus! sus! 
l'ennemi[151]! Les templiers n'osrent rester derrire: tous
entrrent, tous prirent. Les mameluks, revenus de leur tonnement,
barrrent les rues de pices de bois, et des fentres ils crasrent
les assaillants.

                   [Note 151: Joinville: Le bon comte de Soissons
                   se moquoit  moy, et me disoit; Seneschal, lessons
                   huer cette chiennaille, que, par la quoife Dieu,
                   encore en parlerons nous de ceste journe es
                   chambres des dames.]

Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; (p. 151)
il combattit vaillamment. L, o j'tois  pied avec mes chevaliers,
dit Joinville, aussi bless vint le roi avec toute sa bataille, avec
grand bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrta
sur un chemin lev; mais oncques si bel homme arm ne vis, car il
paroissoit dessus toute sa gent des paules en haut, un haume d'or 
son chef, une pe d'Allemagne en sa main. Le soir on lui annona la
mort du comte d'Artois, et le roi rpondit: Que Dieu en feust ador
de ce que il li donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult
grosses. Quelqu'un vint lui demander des nouvelles de son frre:
Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il est en paradis[152].

                   [Note 152: Joinville.]

Les mameluks revenant de tous cts  la charge, les Franais
dfendirent leurs retranchements jusqu' la fin de la journe. Le
comte d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, tait
 pied au milieu de ses chevaliers; il fut attaqu en mme temps par
deux troupes de Sarrasins, l'une  pied, l'autre  cheval; il tait
accabl par le feu grgeois, et on le tenait dj pour dconfit. Le
roi le sauva en s'lanant lui-mme  travers les musulmans. La
crinire de son cheval fut toute couverte de feu grgeois. Le comte de
Poitiers fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le
bonheur d'tre dlivr par les bouchers, les vivandiers et les femmes
de l'arme. Le sire de Brianon ne put conserver son terrain qu'
l'aide des machines du duc de Bourgogne, qui tiraient au travers de
la rivire. Gui de Mauvoisin, couvert de feu grgeois, n'chappa   (p. 152)
qu'avec peine aux flammes. Les bataillons du comte de Flandre, des
barons d'outre-mer que commandait Gui d'Ibelin, et de Gauthier de
Chtillon, conservrent presque toujours l'avantage sur les ennemis.
Ceux-ci sonnrent enfin la retraite, et Louis rendit grce  Dieu, au
milieu de toute l'arme, de l'assistance qu'il en avait reue:
c'tait, en effet, un miracle d'avoir pu dfendre, avec des gens 
pied et presque tous blesss, un camp attaqu par une redoutable
cavalerie.

Il devait bien voir que le succs tait impossible, et se hter de
retourner vers Damiette, mais il ne pouvait s'y dcider. Sans doute,
le grand nombre de blesss qui se trouvaient dans le camp rendait la
chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette
arme, campant sur les vases de l'gypte, nourrie principalement des
barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avaient contract
d'tranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait
autour de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on tait oblig
de la leur couper; ce n'tait par tout le camp que des cris douloureux
comme de femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des
morts. Un jour, pendant l'pidmie, Joinville malade, et entendant la
messe de son lit, fut oblig de se lever et de soutenir son aumnier
prt  s'vanouir. Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta
la messe tout entirement: ne oncques plus ne chanta.

Ces morts faisaient horreur, chacun craignait de les toucher et de
leur donner la spulture; en vain le roi, plein de respect pour    (p. 153)
ces martyrs, donnait l'exemple et aidait  les enterrer de ses propres
mains. Tant de corps abandonns augmentaient le mal chaque jour; il
fallut songer  la retraite pour sauver au moins ce qui restait.
Triste et incertaine retraite d'une arme amoindrie, affaiblie,
dcourage. Le roi, qui avait fini par tre malade comme les autres,
et pu se mettre en sret, mais il ne voulut jamais abandonner son
peuple[153]. Tout mourant qu'il tait, il entreprit d'excuter sa
retraite par terre, tandis que les malades taient embarqus sur le
Nil. Sa faiblesse tait telle, qu'on fut bientt oblig de le faire
entrer dans une petite maison, et de le dposer sur les genoux _d'une
bourgeoise de Paris_, qui se trouvait l.

                   [Note 153: Le roi de France et pu chapper
                   aux mains des gyptiens, soit  cheval, soit dans
                   un bateau, mais ce prince gnreux ne voulut jamais
                   abandonner ses troupes. Aboul-Mahassen.--En
                   revenant de l'le de Chypre, le vaisseau de saint
                   Louis toucha sur un rocher, et trois toises de la
                   quille furent emportes. On conseilla au roi de le
                   quitter.  ce respondi le roy: Seigneurs, je vois
                   que se je descens de ceste nef, que elle sera de
                   refus, et voy que il a cans huit cents personnes
                   et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa
                   vie comme je fais la moie, n'oseroit nulz demourez
                   en ceste nef, ainois demourroient en Cypre;
                   parquoy, se Dieu plat, je ne mettrai ja tant de
                   gent comme il a cans en pril de mort; ainois
                   demourrai cans pour mon peuple sauver.
                   Joinville.]

Cependant, les chrtiens s'taient vus bientt arrts par les Sarrasins
qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un immense
massacre commena, ils dclarrent en vain qu'ils voulaient se rendre;
les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des
prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur      (p. 154)
demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obit,
entre autres tous les mariniers de Joinville.

Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient t rservs. Le
sultan ne voulait pas les dlivrer,  moins qu'ils ne rendissent
Jrusalem; ils objectrent que cette ville tait  l'empereur d'Allemagne,
et offrirent Damiette avec quatre cent mille besants d'or. Le sultan
avait consenti lorsque les mameluks, auxquels il devait sa victoire,
se rvoltent et l'gorgent au pied des galres o les Franais taient
dtenus. Le danger tait grand pour ceux-ci; les meurtriers pntrrent
en effet jusqu'auprs du roi. Celui mme qui avait arrach le coeur au
soudan vint au roi, sa main tout ensanglante, et lui dit: Que me
donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'et fait mourir s'il
et vcu? Et le roi ne lui rpondit oncques rien. Il en vint bien
trente, les pes toutes nues et les haches danoises aux mains dans
notre galre, continue Joinville: Je demandai  monseigneur Baudoin
d'Ibelin, qui savait bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient; et
il me rpondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les ttes
trancher. Il y avoir tout plein de gens qui se confessoient  un frre
de la Trinit, qui toit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant 
moi, je ne me souvins oncques de pch que j'eusse fait. Ainois me
pensai que plus je me dfendrois ou plus je me gauchirois, pis me
vaudroit. Et lors me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux
qui tenoit une hache danoise  charpentier, et dis: Ainsi mourut
sainte Agns. Messire Gui d'Ibelin, conntable de Chypre,         (p. 155)
s'agenouilla  ct de moi, et je lui dis: Je vous absous de tel
pouvoir comme Dieu m'a donn. Mais quand je me levai d'illec, il ne me
souvint oncques de choses qu'il m'et dite ni raconte[154].

                   [Note 154: Joinville. On dit au roi que les
                   amiraux avaient dlibr de le faire soudan de
                   Babylone... Et il me dit qu'il ne l'eust mie
                   refus. Et sachiez que il ne demoura (que ce
                   dessein n'choua) pour autre chose que pour ce que
                   ils disoient que le Roy estoit le plus ferme
                   crestien que en peust trouver; et cest exemple en
                   monstroient,  ce que quant ils se partoient de la
                   hberge, il prenoit sa croiz  terre et seignoit
                   tout son cors; et disoient que se celle gent
                   fesoient soudane de li, il les occiroit tous, o
                   ils devendroient crestiens. Joinville, p. 78.

                   Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut compose 
                   cette occasion, se chante encore aujourd'hui.
                   Reinaud, extraits d'historiens arabes (Biblioth.
                   des croisades, IV, 475).--Suivant Villani,
                   Florence, o dominaient les Gibelins, clbra par
                   des ftes le revers des croiss. Michaud, IV, 373.

                   Joinville, p. 126:  Sayette vindrent les
                   nouvelles au Roy que sa mre estoit morte. Si grand
                   deuil en mena, que de deux jours on ne pot onques
                   parler  li. Aprs ce m'envoia querre par un vallet
                   de sa chambre. Quant je ving devant li en sa
                   chambre, l o il estoit tout seul, et il me vit et
                   estandi ses bras, et me dit: A! Seneschal! j'ai
                   perdu ma mre.--Lorsque saint Louis traitait avec
                   le soudan pour sa ranon, il lui dit que s'il
                   voulait dsigner une somme raisonnable, il
                   manderait  sa mre qu'elle la payt. Et ils
                   distrent: Comment est-ce que vous ne nous voulez
                   dire que vous ferez ces choses? et le roy respondi
                   que il ne savoit se la reine le vourroit faire,
                   pour ce que elle estoit sa dame. Ibid., 73.]

Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivit de son
mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nomm Jean, et qu'elle surnomma
Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
vieux chevalier g de quatre-vingts ans. Peu de temps avant       (p. 156)
d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: Je vous
demande, par la foi que vous m'avez baille, que si les Sarrasins
prennent cette ville, que vous me coupiez la tte avant qu'ils me
prennent; et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je le ferai
volontiers, car je l'avois bien pens que je vous occirois avant
qu'ils vous eussent pris[155].

                   [Note 155: Joinville.]

Rien ne manquait au malheur et  l'humiliation de saint Louis. Les
Arabes chantrent sa dfaite, et plus d'un peuple chrtien en fit des
feux de joie. Il resta pourtant un an  la Terre sainte pour aider 
la dfendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors
de l'gypte. Il releva les murs des villes, fortifia Csare, Jaffa,
Sidon, Saint-Jean-d'Acre et ne se spara de ce triste pays que lorsque
les barons de la Terre sainte lui eurent eux-mmes assur que son
sjour ne pouvait plus leur tre utile. Il venait d'ailleurs de recevoir
une nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tt en
France. Sa mre tait morte; malheur immense pour un tel fils qui,
pendant si longtemps, n'avait pens que par elle, qui l'avait quitte
malgr elle pour cette dsastreuse expdition, o il devait laisser
sur la terre infidle un de ses frres, tant de loyaux serviteurs, les
os de tant de martyrs. La vue de la France elle-mme ne put le
consoler. Si j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il  un
vque, si mes pchs n'avaient pas tourn au prjudice de l'glise
universelle, je me rsignerais. Mais, hlas! toute la chrtient   (p. 157)
est tombe par moi dans l'opprobre et la confusion[156].

                   [Note 156: Matth. Pris.]

L'tat o il retrouvait l'Europe n'tait pas propre  le consoler. Le
revers qu'il dplorait tait encore le moindre des maux de l'glise;
c'en tait un bien autre que cette inquitude extraordinaire qu'on
remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, rpandu dans le
peuple par l'esprit des croisades, avait dj port son fruit,
l'enthousiasme sauvage de la libert politique et religieuse. Ce
caractre rvolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire
nettement dans les jacqueries des sicles suivants, particulirement
dans la rvolte des paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes,
en 1538, il apparut dj dans l'insurrection des _Pastoureaux_[157],
qui clata pendant l'absence de saint Louis. C'taient les plus
misrables habitants des campagnes, des bergers surtout, qui, entendant
dire que le roi tait prisonnier, s'armrent, s'attrouprent, formrent
une grande arme, dclarrent qu'ils voulaient aller le dlivrer.  (p. 158)
Peut-tre fut-ce un simple prtexte, peut-tre l'opinion que le pauvre
peuple s'tait dj forme de Louis, lui avait-elle donn un immense
et vague espoir de soulagement et de dlivrance. Ce qui est certain,
c'est que ces bergers se montraient partout ennemis des prtres et les
massacraient; ils confraient eux-mmes les sacrements. Ils
reconnaissaient pour chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le grand
matre de Hongrie[158]. Ils traversrent impunment Paris, Orlans,
une grande partie de la France. On parvint cependant  dissiper et
dtruire ces bandes[159].

                   [Note 157: Matth. Pris, p. 550, sqq.--Aux
                   premiers soulvements du peuple de Sens, les
                   rebelles se crrent un clerg, des vques, un
                   pape avec ses cardinaux. Continuateur de Nangis,
                   1315.--Les pastoureaux avaient aussi une espce de
                   tribunal ecclsiastique. Ibid., 1320.--Les Flamands
                   s'taient soumis  une hirarchie,  laquelle ils
                   durent de pouvoir prolonger longtemps leur
                   opinitre rsistance. Grande Chron. de Flandres,
                   XIVe sicle.--Les plus fameux routiers avaient
                   pris le titre d'archiprtres. Froissart, vol. I,
                   ch. CLXXVII.--Les Jacques eux-mmes avaient form
                   une monarchie. Ibid., ch. CLXXXIV.--Les Maillotins
                   s'taient de mme classs en dizaines,
                   cinquantaines et centaines. Ibid., ch.
                   CLXXXII-III-IV. Juvn. des Ursins, ann. 1382, et
                   Anon. de Saint-Denis. hist. de Ch. VI. Monteil, t.
                   I, p. 286.]

                   [Note 158: Il prtendait avoir  la main une
                   lettre de la Vierge Marie, qui appelait les bergers
                    la Terre sainte, et pour accrditer cette fable
                   il tenait cette main constamment ferme.]

                   [Note 159: Quasi canes rabidi passim
                   detruncati. Matthieu Pris.]

Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pense, toute
ambition trangre; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
devoir de chrtien, comprenant toutes les vertus de la royaut dans
les pratiques de la dvotion, et s'imputant  lui-mme comme pch
tout dsordre public. Les sacrifices ne lui cotrent rien pour
satisfaire cette conscience timore et inquite. Malgr ses frres,
ses enfants, ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre
le Prigord, le Limousin, l'Agnois, et ce qu'il avait en Quercy et en
Saintonge,  condition que Henri renont  ses droits sur la
Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les
provinces cdes ne lui pardonnrent jamais, et quand il fut canonis,
elles refusrent de clbrer sa fte.

Cette proccupation excessive des choses de la conscience aurait   (p. 159)
t  la France toute action extrieure. Mais la France n'tait pas
encore dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi.
La France dbordait au dehors.

D'une part, l'Angleterre, gouverne par des Poitevins, par des
Franais du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Franais du
Nord, Simon de Monfort, comte de Leicester, second fils du fameux
Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre ct, les
Provenaux, sous Charles d'Anjou, frre de saint Louis, conquirent le
royaume des Deux-Siciles, et consommrent en Italie la ruine de la
maison de Souabe.

Le roi d'Angleterre, Henri III, avait port la peine des fautes de
Jean. Son pre lui avait lgu l'humiliation et la ruine. Il n'avait
pu se relever qu'en se mettant sans rserve entre les mains de
l'glise; autrement les Franais lui prenaient l'Angleterre, comme ils
avaient pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il
donna  des Italiens tous les bnfices d'Angleterre, ceux mme que
les barons normands avaient fonds pour les ecclsiastiques de leur
famille. Les barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de
l'glise, et s'en prenaient au roi, qu'ils accusaient de faiblesse.
Serr entre ces deux partis, et recevant tous les coups qu'ils
portaient,  qui le roi pouvait-il se fier?  nul autre qu' nos
Franais du Midi, aux Poitevins surtout, compatriotes de sa mre.

Ces mridionaux, levs dans les maximes du droit romain, taient
favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des    (p. 160)
barons. C'tait l'poque o saint Louis accueillait les traditions
du droit imprial, et introduisait, bon gr, mal gr, l'esprit de
Justinien dans la loi fodale. En Allemagne, Frdric II s'efforait
de faire prvaloir les mmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort
diffrent; elles contriburent  l'lvation de la royaut en France,
et la ruinrent en Angleterre et en Allemagne.

Pour imposer  l'Angleterre l'esprit du Midi, il et fallu des armes
permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III
ne savait o en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se
trouvait ncessairement alors entre les besoins et les ressources. Les
besoins taient dj grands; l'ordre administratif commenait  se
constituer; on essayait des armes permanentes. Les ressources taient
faibles ou nulles; la production industrielle, qui alimente la
prodigieuse consommation du fisc dans les temps modernes, avait 
peine commenc. C'tait encore l'ge du privilge; les barons, le
clerg, tout le monde, avaient  allguer tel ou tel droit pour ne
rien payer. Depuis la Grande Charte surtout, une foule d'abus
lucratifs ayant t supprims, le gouvernement anglais semblait n'tre
plus qu'une mthode pour faire mourir le roi de faim.

La Grande Charte ayant pos l'insurrection en principe et constitu
l'anarchie, une seconde crise tait ncessaire pour asseoir un ordre
rgulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
lment nouveau, le peuple, qui peu  peu les mit d'accord.  une  (p. 161)
rvolution, il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
conqurant du Languedoc tait destin  poursuivre sur les ministres
poitevins d'Henri III la guerre hrditaire de sa famille contre les
hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, hassait
ces Montfort, qui avaient fait tant de mal  son pays. Simon pensa
qu'il ne gagnerait rien  rester  la cour de France, et passa en
Angleterre. Les Monfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux
pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en
Guienne rprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec
tant de duret qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le
roi. Ce roi n'avait jamais t plus puissant en apparence, ni plus
faible en ralit. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pice  pice
les dpouilles de la maison de Souabe. Son frre, Richard de
Cornouailles, venait d'acqurir, argent comptant, le titre d'Empereur,
et le pape avait concd  son fils celui de roi de Naples. Cependant
toute l'Angleterre tait pleine de troubles. On n'avait su d'autre
remde  la tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les
agents du pape; une association s'tait forme dans ce but[160]. En
1258, un _Parlement_ fut assembl  Oxford; c'est la premire fois (p. 162)
que les assembles prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau jur
la Grande Charte, et s'tait mis en tutelle entre les mains de
vingt-quatre barons. Au bout de six ans de guerres, les deux partis
invoqurent l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, galement
inspir de la Bible et du droit romain, dcida qu'_il fallait obir
aux puissances_, et annula les statuts d'Oxford, dj casss par le
pape. Le roi Henri devait rentrer en possession de toute sa puissance,
sauf les chartes et louables coutumes du royaume d'Angleterre
antrieures aux statuts d'Oxford (1264).

                   [Note 160:  la tte se trouvait Robert
                   Thwinge, chevalier de Yorkshire, qu'une provision
                   papale avait priv du droit d'lire  un bnfice
                   provenant de sa famille. Ces associs, bien qu'ils
                   ne fussent que quatre-vingts, parvinrent, par la
                   clrit et le mystre de leurs mouvements, 
                   persuader au peuple qu'ils taient en bien plus
                   grand nombre. Ils assassinrent les courriers du
                   pape, crivirent des lettres menaantes aux
                   ecclsiastiques trangers, etc. Au bout de huit
                   mois, le roi interposa son autorit; Thwinge se
                   rendit  Rome, o il gagna son procs, et confra
                   le bnfice, etc. Lingard, II, 161.]

Aussi les confdrs ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
signal de guerre. Simon de Montfort eut recours  un moyen extrme. Il
intressa les villes  la guerre, en introduisant leurs reprsentants
dans le Parlement. trange destine de cette famille! Au XIIe sicle,
un des anctres de Montfort avait conseill  Louis le Gros, aprs la
bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son pre,
l'exterminateur des Albigeois, avait dtruit les municipes du midi de
la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre  la participation
des droits politiques, essayant toutefois d'associer la religion  ses
projets, et de faire de cette guerre une croisade[161].

                   [Note 161: La veille de la bataille de Lewes,
                   il ordonna  chaque soldat de s'attacher une croix
                   blanche sur la poitrine et sur l'paule, et
                   d'employer le soir suivant  des actes de
                   religion.]

Quelque consciencieuse et impartiale que ft la dcision de saint  (p. 163)
Louis, elle tait tmraire, ce semble; l'avenir devait juger ce
jugement. C'tait la premire fois qu'il sortait de cette rserve
qu'il s'tait jusqu'alors impose. Sans doute,  cette poque,
l'influence du clerg d'une part, de l'autre celle des lgistes, le
proccupaient de l'ide du droit absolu de la royaut. Cette grande et
subite puissance de la France, pendant les discordes et l'abaissement
de l'Angleterre et de l'Empire, tait une tentation. Elle portait
Louis  quitter peu  peu le rle de mdiateur pacifique qu'il s'tait
content autrefois de jouer entre le pape et l'Empereur. L'illustre et
infortune maison de Souabe tait abattue; le pape mettait  l'encan
ses dpouilles. Il les offrait  qui en voudrait, au roi d'Angleterre,
au roi de France. Louis refusa d'abord pour lui-mme, mais il permit 
son frre Charles d'accepter. C'tait mettre un royaume de plus dans
sa maison, mais aussi sur sa conscience le poids d'un royaume.
L'glise, il est vrai, rpondait de tout. Le fils du grand Frdric
II, Conrad et le btard Manfred, taient, disait-on, des impies, des
ennemis du pape, des princes plus mahomtans que chrtiens. Cependant,
tout cela suffisait-il pour qu'on leur prt leur hritage? et si
Manfred tait coupable, qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre
petit Corradino, le dernier rejeton de tant d'Empereurs? Il avait 
peine trois ans.

Ce frre de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
a laiss un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
peu_[162], fut un dmon tentateur pour saint Louis. Il avait       (p. 164)
pous Batrix, la dernire des quatre filles du comte de Provence.
Les trois anes taient reines[163] et faisaient asseoir Batrix sur
un escabeau  leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'me violente et
avide de son mari; il lui fallait aussi un trne  elle, et n'importe
 quel prix. La Provence, comme l'hritire de Provence, devait
souhaiter une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux
Franais; si les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le
pavillon de la France, il fallait qu'au moins ce pavillon triompht
sur les mers, et humilit ceux des Italiens.

                   [Note 162: Ce Charles fut sage et prudent dans
                   les conseils, preux dans les armes, svre, et fort
                   redout de tous les rois du monde, magnanime, et de
                   hautes penses qui l'galaient aux plus grandes
                   entreprises; inbranlable dans l'adversit, ferme
                   et fidle dans toutes ses promesses, parlant peu et
                   agissant beaucoup, ne riant presque jamais, dcent
                   comme un religieux, zl catholique, pre  rendre
                   justice, froce dans ses regards. Sa taille tait
                   grande et nerveuse, sa couleur olivtre, son nez
                   fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun autre
                   seigneur pour la majest royale. Il ne dormait
                   presque point. Il fut prodigue d'armes envers ses
                   chevaliers; mais avide d'acqurir, de quelque part
                   que ce fut, des terres, des seigneuries et de
                   l'argent pour fournir  ses entreprises. Jamais il
                   ne prit de plaisir aux mimes, aux troubadours et
                   aux gens de cour. Villani.]

                   [Note 163: Femmes des rois de France et
                   d'Angleterre, et de l'empereur Richard de
                   Cornouailles.]

Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
Souabe, sans revenir sur ses destines, qui ne sont autres que la
lutte du sacerdoce et de l'Empire. Qu'on m'excuse de cette digression.
Cette famille prit; c'est la dernire fois que nous devons en parler.

La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV  Frdric         (p. 165)
Barberousse, de celui-ci  Frdric II, et jusqu' Corradino, en qui
elle devait s'teindre, prsenta, au milieu d'une foule d'actes violents
et tyranniques, un caractre qui ne permet pas de rester indiffrent 
son sort: ce caractre est l'hrosme des affections prives. C'tait
le trait commun de tout le parti gibelin: le dvouement de l'homme 
l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manqurent
d'amis prts  combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
mritaient par leur magnanimit. C'est  Godefroi de Bouillon, au fils
des ennemis hrditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frdric d'Autriche,
enfants hroques que le vainqueur ne spara pas dans la mort. La
patrie elle-mme, que les Gibelins d'Italie troublrent tant de fois,
elle leur tait chre, alors mme qu'ils l'immolaient. Dante a plac
dans l'enfer le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti.
Mais, de la faon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui
ne voudrait place  ct d'un tel homme sur la couche de feu. Hlas!
dit l'ombre hroque, je n'tais pas seul  la bataille o nous
vainqumes Florence, mais au conseil o les vainqueurs proposaient de
la dtruire, je parlai seul et la sauvai.

Un tout autre esprit semble avoir domin chez les Guelfes. Ceux-ci,
vrais Italiens, amis de l'glise tant qu'elle le fut de la libert,
sombres niveleurs, vous au raisonnement svre, et prts  immoler le
genre humain  une ide. Pour juger ce parti, il faut l'observer,  (p. 166)
soit dans l'ternelle tempte qui fut la vie de Gnes, soit dans
l'puration successive, par o Florence descendit comme dans les
cercles d'un autre enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des
Guelfes blancs aux Guelfes noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de
la _Socit guelfe_. L, elle demanda, comme remde, le mal mme qui
lui avait fait horreur dans les Gibelins, la tyrannie; tyrannie
violente, et puis tyrannie douce, quand le sentiment s'moussa.

Ce dur esprit guelfe, qui n'pargna pas mme Dante, qui fit sa route
et par l'alliance de l'glise, et par celle de la France, crut
atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs
chteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons
fortes; on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gnes,
que, dans cette dernire ville, on anoblissait pour dgrader, et que
pour rcompenser un noble, on l'levait  la dignit de plbien.
Alors les marchands furent contents et se crurent forts. Ils
dominrent les campagnes  leur tour, comme avaient fait les citoyens
des villes antiques. Toutefois, que substiturent-ils  la noblesse,
au principe militaire qu'ils avaient dtruit? des soldats de louage
qui les tromprent, les ranonnrent et devinrent leurs matres,
jusqu' ce que les uns et les autres furent accabls par l'invasion
des trangers.

Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il prit ou changea de
forme ds qu'il ne fut plus allemand et fodal. Il subit une mtamorphose
hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et       (p. 167)
Galeas Visconti, tout ce que l'antiquit avait racont ou invent des
Phalaris et des Agathocle.

L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, levait si haut
la maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
former le plus bizarre mlange d'lments ennemis, d'unir et de mler
les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci  la
porte de l'glise; et par ses colonies mahomtanes de Luceria et de
Nocera[164], elle constitua la papaut en tat de sige. Alors devait
commencer un duel  mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prvaloir chez elle
le droit romain, c'est--dire le nivellement de l'ancien Empire; la
seule loi de succession, en rendant les partages gaux entre les
frres, et divis et abaiss toutes les grandes maisons. La dynastie
de Souabe fut hae en Allemagne comme italienne, en Italie comme
allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frdric II vit son
beau-pre, Jean de Brienne, saisir le temps o il tait  la Terre
sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait
dsign son hritier, renouvela contre lui la rvolte d'Henri V contre
son pre, tandis que son autre fils, le bel Enzio, tait enseveli pour
toujours dans les prisons de Bologne[165]. Enfin, son chancelier,  (p. 168)
son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Aprs
ce dernier coup, il ne restait plus qu' se voiler la tte, comme
Csar aux Ides de Mars. Frdric abjura toute ambition, demanda 
rsigner tout pour se retirer  la terre sainte; il voulait, du moins,
mourir en paix. Le pape ne le permit pas.

                   [Note 164: 1223, 1247. Nocra fut surnomme
                   _Nocera de Pagani_.]

                   [Note 165:  la mort de Corradino il voulut
                   s'chapper, enferm dans un tonneau; mais une
                   boucle de ses cheveux le trahit. Ah! il n'y a que
                   le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux
                   blonds!...]

Alors le vieux lion s'enfona dans la cruaut; au sige de Parme, il
faisait chaque jour dcapiter quatre de ses prisonniers. Il protgea
l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit
par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutils,
qui racontaient les vengeances du vicaire imprial.

Frdric mourut  la peine[166], et le pape en poussa des cris de  (p. 169)
joie. Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[167].
Alors l'Empire chappa  cette maison; le frre du roi d'Angleterre et
le roi de Castille se crurent tous deux Empereurs. Le fils de Conrad,
le petit Corradino, n'tait pas en ge de disputer rien  personne;
mais le royaume de Naples resta au btard Manfred, au vrai fils de
Frdric II, brillant, spirituel, dbauch, impie comme son pre,
homme  part, que personne n'aima ni ne hat  demi. Il se faisait
gloire d'tre btard, comme tant de hros et de dieux paens[168].
Tout son appui tait dans les Sarrasins, qui lui gardaient les     (p. 170)
places et les trsors de son pre. Il ne se fiait gure qu' eux;
il en avait appel neuf mille encore de Sicile, et dans sa dernire
bataille, c'est  leur tte qu'il chargeait l'ennemi[169].

                   [Note 166: Frdric, dit Villani (I. VI, c.
                   I), fut un homme dou d'une grande valeur et de
                   rares talents; il dut sa sagesse autant aux tudes
                   qu' sa prudence naturelle. Vers en toute chose,
                   il parlait la langue latine, notre langue vulgaire
                   (l'italien), l'allemand, le franais, le grec et
                   l'arabe. Abondant en vertus, il tait gnreux, et
                    ses dons il joignait encore la courtoisie;
                   guerrier vaillant et sage, il fut aussi fort
                   redout. Mais il fut dissolu dans la recherche des
                   plaisirs; il avait un grand nombre de concubines,
                   selon l'usage des Sarrasins; comme eux, il tait
                   servi par des mamelucs; il s'abandonnait  tous les
                   plaisirs des sens et menait une vie picurienne,
                   n'estimant pas qu'aucune autre vie dut venir aprs
                   celle-ci... Aussi ce fut la raison principale pour
                   laquelle il devint l'ennemi de la sainte
                   glise...

                   Frdric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et
                   Manfredi, t. VIII, p. 495) fut un homme d'un grand
                   coeur, mais la sagesse, qui ne fut pas moins
                   grande en lui, temprait sa magnanimit, en sorte
                   qu'une passion imptueuse ne dterminait jamais ses
                   actions, mais qu'il procdait toujours avec la
                   maturit de la raison... Il tait zl pour la
                   philosophie; il la cultiva pour lui-mme, il la
                   rpandit dans ses tats. Avant les temps heureux de
                   son rgne, on n'aurait trouv en Sicile que peu ou
                   point de gens de lettres; mais l'Empereur ouvrit
                   dans son royaume des coles pour les arts libraux
                   et pour toutes les sciences: il appela des
                   professeurs de diffrentes parties du monde, et
                   leur offrit des rcompenses librales. Il ne se
                   contenta pas de leur accorder un salaire; il prit
                   sur son propre trsor de quoi payer une pension aux
                   coliers les plus pauvres afin que dans toutes les
                   conditions les hommes ne fussent point carts par
                   l'indigence de l'tude de la philosophie. Il donna
                   lui-mme une preuve de ses talents littraires,
                   qu'il avait surtout dirigs vers l'histoire
                   naturelle, en crivant un livre sur la nature et le
                   soin des oiseaux, o l'on peut voir combien
                   l'Empereur avait fait de progrs dans la
                   philosophie. Il chrissait la justice, et la
                   respectait si fort, qu'il tait permis  tout homme
                   de plaider contre l'empereur, sans que le rang du
                   monarque lui donnt aucune faveur auprs des
                   tribunaux, ou qu'aucun avocat hsitt  se charger
                   contre lui de la cause du dernier de ses sujets.
                   Mais, malgr cet amour pour la justice, il en
                   temprait quelquefois la rigueur par sa clmence.
                   (Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est
                   guelfe, et Jamsila gibelin.)]

                   [Note 167: Au printemps de l'an 1254. Il
                   n'avait que vingt-six ans.]

                   [Note 168: Voici le portrait qu'en font les
                   contemporains, Math. Spinelli, Ricordon, Summonte,
                   Collonucio, etc. Il tait dou d'un grand courage,
                   aimait les arts, tait gnreux et avait beaucoup
                   d'urbanit. Il tait bien fait, et beau de visage;
                   mais il menait une vie dissolue; il dshonora sa
                   soeur, marie au comte de Caserte; il ne
                   craignait ni Dieu ni les saints; il se lia avec les
                   Sarrasins, dont il se servit pour tyranniser les
                   ecclsiastiques, et s'adonna  l'astrologie
                   superstitieuse des Arabes.--Il se vantait de sa
                   naissance illgitime, et disait que les grands
                   naissaient d'ordinaire d'unions dfendues. Michaud,
                   V. 43.]

                   [Note 169: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva
                   de refuge qu' Luceria. Les Sarrasins l'y
                   accueillirent avec des transports de joie. Avant la
                   bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour
                   ngocier. Charles rpondit: Va dire au sultan de
                   Nocra que je ne veux que bataille, et
                   qu'aujourd'hui mme je le mettrai en enfer, ou il
                   me mettra en paradis.]

On prtend que Charles d'Anjou dut sa victoire  l'ordre dloyal qu'il
donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'tait agir contre toute
chevalerie. Au reste, ce moyen tait peu ncessaire; la gendarmerie
franaise avait trop d'avantage sur une arme compose principalement
de troupes lgres. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
signum Dei_, dit-il; il se jeta  travers les Franais et y trouva la
mort. Charles d'Anjou voulait refuser la spulture au pauvre excommuni;
mais les Franais eux-mmes apportrent chacun une pierre, et lui
dressrent un tombeau[170].

                   [Note 170: Le lgat du pape le fit dterrer, et
                   jeter sur les confins du royaume de Naples et de la
                   campagne de Rome.]

Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche          (p. 171)
conqurant de Naples. Il lana par tout le pays une nue d'agents
avides, qui, fondant comme des sauterelles, mangrent le fruit,
l'arbre et presque la terre[171]. Les choses allrent si loin que le
pape lui-mme, qui avait appel le flau, se repentit, et fit des
remontrances  Charles d'Anjou. Les plaintes retentissaient dans toute
l'Italie, et au del des Alpes. Tout le parti gibelin de Naples, de
Toscane, Pise surtout, implorait le secours du jeune Corradino. La
mre de l'hroque enfant le retint longtemps, inquite de le voir si
jeune encore entrer dans cette funbre Italie, o toute sa famille
avait trouv son tombeau. Mais ds qu'il eut quinze ans, il n'y eut
plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frdric d'Autriche,
dpouill comme lui de son hritage, s'associa  sa fortune. Ils
passrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus  peine
dans la Lombardie, le duc de Bavire s'alarma, et laissa le jeune fils
des Empereurs poursuivre son prilleux voyage, avec trois ou quatre
mille hommes d'armes seulement. Quand ils passrent devant Rome, le
pape qu'on en avertit dit seulement: Laissons aller ces victimes.

                   [Note 171:  tous les emplois qui existaient
                   dans l'ancienne administration, Charles avait joint
                   tous les emplois correspondants qu'il connaissait
                   en France, en sorte que le nombre des
                   fonctionnaires tait plus que doubl.]

Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
des nobles espagnols rfugis  Rome avaient pris parti pour lui, comme
dans un duel ils auraient tir l'pe pour le plus faible. Il y avait
une grande ardeur dans cette arme. Lorsqu'ils rencontrrent,      (p. 172)
derrire le Tagliacozzo, l'arme de Charles d'Anjou, ils passrent
hardiment le fleuve et dispersrent tout ce qu'ils trouvrent devant
eux. Ils croyaient la victoire gagne, lorsque Charles, qui, sur
l'avis d'un vieux et rus chevalier, s'tait retir derrire une
colline avec ses meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs
fatigus et disperss. Les Espagnols seuls se rallirent et furent
crass.

Corradino tait pris, l'hritier lgitime, le dernier rejeton de cette
race formidable; grande tentation pour le froce vainqueur. Il se
persuada, sans doute par une interprtation force du droit romain,
qu'un ennemi vaincu pouvait tre trait comme criminel de lse-majest;
et d'ailleurs l'ennemi de l'glise n'tait-il pas hors de tout droit?
On prtend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui crivit:
_Vita Corradini mors Caroli_[172]. Charles nomma parmi ses cratures
des juges pour faire le procs  son prisonnier. Mais la chose tait
si inoue qu'entre ses juges mmes il s'en trouva pour dfendre
Corradino; les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de
lire la sentence sur l'chafaud. Ce ne fut pas impunment. Le propre
gendre de Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'chafaud, et
tua le juge d'un coup d'pe, en disant: Il ne t'appartient pas,
misrable, de condamner  mort si noble et si gentil seigneur!

                   [Note 172: Giannone.]

Le malheureux enfant n'en fut pas moins dcapit avec son insparable
ami, Frdric d'Autriche. Il ne laissa chapper aucune plainte:    (p. 173)
 ma mre, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi! Puis il
jeta son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidlement ramass, fut
port  la soeur de Corradino  son beau-frre le roi d'Aragon. On
sait les Vpres siciliennes.

Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
restait, qui avait t marie au duc de Saxe, quand toute l'Europe
tait aux pieds de Frdric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque
les papes poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette
race de vipres_[173], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la
fille de l'Empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la
blessa au coeur en plaant  ct d'elle dans son propre chteau et
 sa table une odieuse concubine,  laquelle il voulait la forcer de
rendre hommage. L'infortune, jugeant bien que bientt il voudrait son
sang, rsolut de fuir. Un fidle serviteur de sa maison lui amena un
bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le chteau. Elle
devait descendre par une corde, au pril de sa vie. Ce n'tait pas le
pril qui l'arrtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de
partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son
berceau. Ce fut l un dchirement!... Dans le transport de la douleur
maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vcut;
il est connu dans l'histoire sous le nom de Frdric-_le-Mordu_; ce
fut le plus implacable ennemi de son pre.

                   [Note 173: De Vipereo semine Frederici
                   secundi.]

Jusqu' quel point saint Louis eut-il part  cette barbare         (p. 174)
conqute de Charles d'Anjou, il est difficile de le dterminer. C'est
 lui que le pape s'tait adress pour avoir vengeance de la maison de
Souabe, comme  son dfenseur, comme  son bras droit[174]. Nul
doute qu'il n'ait du moins autoris l'entreprise de son frre. Le
dernier et le plus sincre reprsentant du moyen ge devait en pouser
aveuglment la violence religieuse. Cette guerre de Sicile tait
encore une croisade. Faire la guerre aux Hohenstaufen, allis des
Arabes, c'tait encore combattre les infidles; c'tait une oeuvre
pieuse d'enlever  la maison de Souabe cette Italie du Midi qu'elle
livrait aux Arabes de Sicile, de fermer l'Europe  l'Afrique, la
chrtient au mahomtisme. Ajoutez que le principe du moyen ge, dj
attaqu de tout ct, devenait plus pre et plus violent dans les mes
qui lui restaient fidles. Personne ne veut mourir, pas plus les
systmes que les individus. Ce vieux monde, qui sentait la vie lui
chapper tout  l'heure, se contractait et devenait plus farouche.
Commenant lui-mme  douter de soi, il n'en tait que plus cruel pour
ceux qui doutaient. Les mes les plus douces prouvaient sans se
l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par l'intolrance.

                   [Note 174: Nangis.]

Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
fermer les yeux pour anantir la lumire, combattre  ttons, telle tait
la pense enfantine du moyen ge. C'est le principe commun des
perscutions religieuses et des croisades. Cette ide s'affaiblissait
singulirement dans les mes au XIIIe sicle. L'horreur pour les   (p. 175)
Sarrasins avait diminu[175]; le dcouragement tait venu et la
lassitude. L'Europe sentait confusment qu'elle avait peu de prise sur
cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux sicles, d'apprendre
 fond ce que c'tait que ces effroyables guerres. Les croiss qui,
sur la foi de nos pomes chevaleresques, avaient t chercher des
empires de Trbisonde, des paradis de Jricho, de Jrusalem, d'meraude
et de saphir, n'avaient trouv qu'pres valles, cavalerie de
vautours, tranchant acier de Damas, dsert aride, et la soif sous le
maigre ombrage du palmier. La croisade avait t ce fruit perfide des
bords de la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la
bouche n'tait plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins
vers l'Orient. On crut avoir assez fait, on ngligea la Terre sainte,
et quand elle fut perdue, c'est  Dieu qu'on s'en prit de sa perte:
Dieu a donc jur, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun    (p. 176)
chrtien, et de faire une mosque de Sainte-Marie de Jrusalem? Et
puisque son fils, qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait
de la folie  s'y opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait clater
son pouvoir. Je voudrais qu'il ne fut plus question de croisade contre
les Sarrasins, puisque Dieu les protge contre les chrtiens[176].

                   [Note 175: Saint Louis montra pour les
                   Sarrasins une grande douceur. Il fesait riches
                   mout de Sarrasins que il avait ft baptizer, et les
                   assembloit par mariages avecque crestiennes...
                   Quand il estoit outre mer, il commanda et fist
                   commander  sa gent que ils n'occissent pas les
                   femmes ne les enfans des Sarrasins; ainois les
                   preissent vis et les amenassent pour fre les
                   baptisier. Ausinc il commandoit en tant comme il
                   pooit, que les Sarrasins ne fussent pas ocis, ms
                   fussent pris et tenuz en prison. Et aucune foiz
                   forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou
                   d'autres choses de telle manire; et donques li
                   benoiez rois le soufroit dbonnrement, et donnoit
                   as larrons aucune somme d'argent, et les envoit
                   outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut
                   tosjors  autrui mout plein de misricorde et
                   piteus. Le Confesseur, p. 302, 388.]

                   [Note 176: Le Chevalier du Temple, ap.
                   Raynouard. Choix des posies des Troubadours.]

Cependant la Syrie nageait dans le sang. Aprs les Mongols, et contre
eux, arrivrent les mameluks d'gypte; cette froce milice, recrute
d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrtiens les dernires
places qu'ils eussent alors en Syrie: Csare, Arzuf, Saphet, Japha,
Belfort, enfin la grande Antioche tombrent successivement. Il y eut
je ne sais combien d'hommes gorgs pour n'avoir pas voulu renier leur
foi; plusieurs furent corchs vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept
mille furent passs au fil de l'pe, cent mille vendus en esclavage.

 ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur,
mais aucun lan. Saint Louis seul reut la plaie dans son coeur. Il
ne dit rien, mais il crivit au pape qu'il allait prendre la croix.
Clment IV, qui tait un habile homme et plus lgiste que prtre
essaya de l'en dtourner; il semblait qu'il juget la croisade de
notre point de vue moderne, qu'il comprt que cette dernire
entreprise ne produirait rien encore. Mais il tait impossible que
l'homme du moyen ge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnt le
service de Dieu, qu'il renit ses pres, les hros des croisades,  (p. 177)
qu'il laisst au vent les os des martyrs, sans entreprendre de les
inhumer. Il ne pouvait rester assis dans son palais de Vincennes,
pendant que le mameluk gorgeait les chrtiens, ou tuait leurs mes en
leur arrachant leur foi. Saint Louis entendait de la Sainte-Chapelle
les gmissements des mourants de la Palestine, et les cris des vierges
chrtiennes. Dieu reni en Asie, maudit en Europe, pour les triomphes
de l'infidle, tout cela pesait sur l'me du pieux roi. Il n'tait
d'ailleurs revenu qu' regret de la Terre sainte. Il en avait emport
un trop poignant souvenir; la dsolation d'gypte, les merveilleuses
tristesses du dsert, l'occasion perdue du martyre, c'taient l des
regrets pour l'me chrtienne.

Le 25 mai 1267, ayant convoqu ses barons dans la grande salle du
Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
couronne d'pines. Tout faible qu'il tait et maladif par suite de ses
austrits, il prit la croix, il la fit prendre  ses trois fils, et
personne n'osa faire autrement. Ses frres, Alphonse de Poitiers,
Charles d'Anjou l'imitrent bientt, ainsi que le roi de Navarre,
comte de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils
du comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de
Castille, d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre.
Saint Louis s'efforait d'entraner tous ses voisins  la croisade, il
se portait pour arbitre de leur diffrends, il les aidait  s'quiper.
Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi
d'Angleterre. En mme temps pour s'attacher le Midi, il appelait   (p. 178)
pour la premire fois les reprsentants des bourgeois aux assembles
de snchausses de Carcassonne et de Beaucaire; c'est le commencement
des tats de Languedoc.

La croisade tait si peu populaire que le snchal de Champagne,
Joinville, malgr son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
suivre. Ses paroles,  ce sujet, peuvent tre donnes comme
l'expression de la pense du temps:

Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis  Matines, et me fu
avis en dormant que je voie le roy devant un autel  genoillons, et
m'estoit avis que pluseurs prlas revestus le vestoient d'une chesuble
vermeille de sarge de Reins. Le chapelain de Joinville lui expliqua
que ce rve signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de
Reims voulait dire que la croisade serait de petit esploit.--Je
entendi que touz ceulz firent pch mortel, qui li lorent l'alle.--De
la voie que il fist  Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource
que je n'i fu pas, la merci Dieu[177].

                   [Note 177: Joinville.]

Cette grande arme, lentement rassemble, dcourage d'avance et
partant  regret, trana deux mois dans les environs malsains
d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel ct elle allait se
diriger. L'effroi tait grand en gypte. On ferma la bouche plusiaque
du Nil, et depuis elle est reste comble. L'empereur grec, qui
craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la runion des
deux glises.

Cependant l'arme s'embarqua sur des vaisseaux gnois. Les         (p. 179)
Pisans, Gibelins et ennemis de Gnes, craignirent pour la Sardaigne,
et fermrent leurs ports. Saint Louis obtint  grand'peine que ses
malades, dj fort nombreux, fussent reus  terre. Il y avait plus de
vingt jours qu'on tait en mer. Il tait impossible, avec cette
lenteur, d'atteindre l'gypte ou la Terre sainte. On persuada au roi
de cingler vers Tunis. C'tait l'intrt de Charles d'Anjou, souverain
de la Sicile. Il fit croire  son frre que l'gypte tirait de grands
secours de Tunis[178]; peut-tre s'imagina-t-il, dans son ignorance,
que de l'une il tait facile de passer dans l'autre. Il croyait
d'abord que l'apparition d'une arme chrtienne dciderait le soudan
de Tunis  se convertir. Ce pays tait en relation amicale avec la
Castille et la France. Nagure saint Louis faisant baptiser 
Saint-Denis un juif converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis
assistassent  la crmonie, et il leur dit ensuite: Rapportez 
votre matre que je dsire si fort le salut de son me, que je
voudrais tre dans les prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie
et ne jamais revoir la lumire du jour si je pouvais,  ce prix,
rendre votre roi et son peuple chrtiens comme cet homme.

                   [Note 178: De plus, les pirates de Tunis
                   nuisaient beaucoup aux navires chrtiens.]

Une expdition pacifique qui et seulement intimid le roi de Tunis et
l'et dcid  se convertir, n'tait pas ce qu'il fallait aux Gnois,
sur les vaisseaux desquels saint Louis avait pass; la plupart des
croiss aimaient mieux la violence. On disait que Tunis tait une  (p. 180)
riche ville, dont le pillage pouvait les ddommager de cette
dangereuse expdition. Les Gnois, sans gard aux vues de saint Louis,
commencrent les hostilits en s'emparant des vaisseaux qu'ils
rencontrrent devant Carthage. Le dbarquement eut lieu sans obstacle;
les Maures ne paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et
fatiguer les chrtiens. Aprs avoir langui quelques jours sur la plage
brlante, les chrtiens s'avancrent vers le chteau de Carthage. Ce
qui restait de la grande rivale de Rome se rduisait  un fort gard
par deux cents soldats. Les Gnois s'en emparrent; les Sarrasins,
rfugis dans les votes ou les souterrains, furent gorgs ou
suffoqus par la fume ou la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines
de cadavres, qu'il fit ter pour y loger avec les siens[179]. Il
devait attendre  Carthage son frre, Charles d'Anjou, avant de
marcher sur Tunis. La plus grande partie de l'arme resta sous le
soleil d'Afrique, dans la profonde poussire du sable soulev par les
vents, au milieu des cadavres et de la puanteur des morts. Tout autour
rdaient les Maures qui enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres,
point de nourriture vgtale; pour eau, des mares infectes, des
citernes pleines d'insectes rebutants. En huit jours, la peste avait
clat; les comtes de Vendme, de la Marche, de Viane, Gaultier de
Nemours, marchal de France, les sires de Montmorency, de Piennes, de
Brissac, de Saint-Brion, d'Apremont, taient dj morts. Le lgat
les suivit bientt. N'ayant plus la force de les ensevelir, on     (p. 181)
les jetait dans le canal, et les eaux en taient couvertes. Cependant
le roi et ses fils taient eux-mmes malades: le plus jeune mourut sur
son vaisseau, et ce ne fut que huit jours aprs que le confesseur de
saint Louis prit sur lui de le lui apprendre. C'tait le plus chri de
ses enfants; sa mort, annonce  un pre mourant, tait pour celui-ci
une attache de moins  la terre, un appel de Dieu, une tentation de
mourir. Aussi, sans trouble et sans regret, accomplit-il cette
dernire oeuvre de la vie chrtienne, rpondant les litanies et les
psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante instruction,
accueillant mme les ambassadeurs des Grecs, qui venaient le prier
d'intervenir en leur faveur auprs de son frre Charles d'Anjou, dont
l'ambition les menaait. Il leur parla avec bont, il leur promit de
s'employer avec zle, s'il vivait pour leur conserver la paix; mais,
ds le lendemain, il entra lui-mme dans la paix de Dieu.

                   [Note 179: Joinville.]

Dans cette dernire nuit, il voulut tre tir de son lit et tendu sur
la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. Et el jour
le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui
en son pais, que il ne chie en la main de ses anemis, et que il ne
soit contreint renier ton saint non.

En la nuit devant le jour que il trpassast, endementires (tandis)
que il se reposoit il soupira et dit bassement:  Jrusalem! 
Jrusalem[180]!

                   [Note 180: Petri de Condeto epist.]

La croisade de saint Louis fut la dernire croisade. Le moyen ge  (p. 182)
avait donn son idal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
modernes; le moyen ge est soufflet en Boniface VIII, la croisade
brle dans la personne des templiers.

L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent rpt:
c'est un mot sonore, efficace pour lever des dcimes et des impts.
Mais les grands et les papes savent trs-bien entre eux ce qu'ils
doivent en penser[181]. Quelque temps aprs (1327), nous voyons le
Vnitien Sanuto proposer au pape une croisade commerciale: Il ne
suffisait pas, disait-il, d'envahir l'gypte, il fallait la ruiner.
Le moyen qu'il proposait, c'tait de rouvrir au commerce de l'Inde la
route de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus
par Alexandrie et Damiette. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne;
le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expditions
lointaines.

                   [Note 181: Ptrarque raconte qu'une fois on
                   dlibrait  Rome sur le chef que l'on donnerait 
                   une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi de
                   Castille, fut choisi. Il vint  Rome, et fut admis
                   au consistoire, o l'lection devait se faire.
                   Comme il ignorait le latin, il fit entrer avec lui
                   un de ses courtisans pour lui servir d'interprte.
                   Don Sanche ayant t proclam roi d'gypte, tout le
                   monde applaudit  ce choix. Le prince, au bruit des
                   applaudissements, demanda  son interprte de quoi
                   il tait question. Le pape, lui dit l'interprte,
                   vient de vous crer roi d'gypte.--Il ne faut pas
                   tre ingrat, rpondit don Sanche, lve-toi et
                   proclame le saint-pre calife de Bagdad.]

Que l'ge chrtien du monde ait eu sa dernire expression en un    (p. 183)
roi de France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie.
C'est l ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre
le clerg. La royaut avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorit
religieuse et l'ide de la saintet. Le vrai roi, juste et pieux,
quitable juge du peuple, s'tait rencontr. Quelle put tre sur les
consciencieuses dterminations de cette me pure et candide,
l'influence des lgistes, des modestes et russ conseillers qui, plus
tard, se firent si bien connatre? c'est ce que personne ne pouvait
apprcier encore.

L'intrt de la royaut n'tant alors que celui de l'ordre, le pieux
roi se voyait sans cesse conduit  lui sacrifier les droits fodaux,
que par conscience et dsintressement il et voulu respecter. Tout ce
que ses habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du
pouvoir royal, il le prononait pour le bien de la justice. Les
subtiles penses des lgistes taient acceptes, promulgues par la
simplicit d'un saint. Leurs dcisions, en passant par une bouche si
pure, prenaient l'autorit d'un jugement de Dieu.

Maintes foiz avint que en est, il aloit seoir au bois de Vinciennes
aprs sa messe, et se acostoioit  un chesne et nous fesoit seoir
entour li; et tout ceulz qui avoient  faire venoient parler  li:
sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de
sa bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui
partie avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous
dliverra l'un aprs l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre
des Fontaines et monseigneur Geffroy de Villette, et disoit  l'un
d'eulx: Dlivrez-moi ceste partie. Et quant il voit aucune chose  (p. 184)
 amender en la parole de ceulz qui parloient pour autrui, il meisme
l'amendoit de sa bouche. Je le vi aucune fois en est, que pour
dlivrer sa gent, il venoit ou jardin de Paris, une cote de chamelot
vestue, un seurcot de tyreteinne sanz manches, un mentel de cendal
noir entour son col, moult bien pign et sanz coife, et un chapel de
paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre tapis pour seoir entour
li. Et tout le peuple qui avoit  faire par devant li, estoit entour
lui en estant (debout), et lors il les faisoit dlivrer, en la manire
que je vous ai dit devant du bois de Vinciennes[182].

                   [Note 182: Joinville.]

En 1256 ou 1257, il rendit un arrt contre le seigneur de Vesnon, par
lequel il le condamna  ddommager un marchand, qui en plein jour
avait t vol dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs taient
obligs de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au
soleil couch.

Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui
chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les
grands vassaux rclamrent et appuyrent la demande qu'il faisait du
combat. Le roi dit: Que aux fz des povres, des glises, ne des
personnes dont on doit avoir piti, l'on ne devoit pas ainsi aler
avant par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier
(facilement) aucun qui se vousissent combatre pour teles manires de
persones contre barons du royaume...

Quant les barons (dit-il  Jean de Bretagne), qui de vous         (p. 185)
tenoient tout nu  nu sanz autre moien, aportrent devant nos lor
compleinte de vos mesmes, et ils offroient  prouver lor entencion en
certains cas par bataille contre vos; ainois respondistes devant nos,
que vos ne deviez pas aler avant par bataille, ms par enquestes en
tele besoigne; et disiez encore _que bataille n'est pas voie de
droit_[183]. Jean Thourot, qui avait pris vivement la dfense
d'Enguerrand de Coucy, s'cria ironiquement: Si j'avais t le roi,
j'aurais fait pendre tous les barons; car un premier pas fait, le
second ne cote plus rien. Le roi qui entendit ce propos le rappela:
Comment, Jean, vous dites que je devrais faire pendre mes barons?
Certainement je ne les ferai pas pendre, mais je les chtierai s'ils
mfont.

                   [Note 183: Le Confesseur.--Entre autres peines
                   que saint Louis infligea  Enguerrand, il lui ta
                   toute haute justice de bois et de viviers, et le
                   droit de faire emprisonner ou mettre  mort.]

Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne
se vouloit chastier_, demandrent  Simon de Nielle, leur seigneur, et
qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
qu'il ne ft pris de justice et pendu  la honte de la famille, Simon
refusa, mais en rfra au roi; le roi ne le voulut pas permettre; car
il voloit que toute justice fust fte des malfteurs par tout son
royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fust fte
en report (secret)[184].

                   [Note 184: Le Confesseur.]

Un homme tant venu se plaindre  saint Louis de son frre Charles (p. 186)
d'Anjou, qui voulait le forcer  lui vendre une proprit qu'il
possdait dans son comt, le roi fit appeler Charles devant son
conseil: et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust
rendue, et que il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la
possession puisque il ne la voloit vendre ne eschangier[185].

                   [Note 185: Le Confesseur.]

Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent galement que,
pour se soumettre volontiers aux avis des prtres ou des lgistes
cette me admirable conservait un sens lev de l'quit qui, dans les
circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre  l'esprit.

Regnault de Trie apporta une fois  saint Louis une lettre par
laquelle le roi avait donn aux hritiers de la comtesse de Boulogne
le comt de Dammartin. Le sceau tait bris, et il ne restait que les
jambes de l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui
dirent qu'il n'tait pas tenu  l'excution de sa promesse. Mais il
rpondit: Seigneurs, veez ci sel, de quoi je usoy avant que je
alasse outremer, et voit-on cler par ce sel que l'empreinte du sel
bris est semblable au sel entier; par quoy je n'oseroie en bonne
conscience ladite conte retenir[186].

                   [Note 186: Joinville.]

Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
parents d'un gentilhomme dtenu au Chtelet vinrent lui demander sa
grce, lui reprsentant que ce jour tait un jour de pardon.

Le roi posa le doigt sur le verset o il en tait: _Beati qui     (p. 187)
custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore_. Puis
il ordonna de faire venir le prvt de Paris, et continua sa lecture.
Le prvt lui apprit que les crimes du dtenu taient normes. Sur
cela saint Louis ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au
gibet.

Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
questions pineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
mendiants pour surveiller les provinces,  l'imitation des _missi
dominici_ de Charlemagne[187]. Cette glise mystique le rendait fort
contre l'glise piscopale et pontificale; elle lui donna le courage
de rsister au pape en faveur des vques, et aux vques eux-mmes.

                   [Note 187: Matth. Pris, ad ann. 1247, p.
                   493.--Par son testament (1269), il leur lgua ses
                   livres et de fortes sommes d'argent, et institua
                   pour nommer aux bnfices vacants un conseil
                   compos de l'vque de Paris, du chancelier, du
                   prieur des Dominicains, et du gardien des
                   Franciscains. Bulus, III, 1269.--Aprs la premire
                   croisade, il eut toujours deux confesseurs, l'un
                   dominicain, l'autre franciscain. Gaufr., de Bell,
                   loc, ap. Duchesne, V. 451.--Le confesseur de la
                   reine Marguerite rapporte qu'il eut la pense de se
                   faire dominicain, et que ce ne fut qu'avec peine
                   que sa femme l'en empcha.--Il eut soin de faire
                   transmettre au pape le livre de Guillaume de
                   Saint-Amour. Le pape l'en remercia, en le priant de
                   continuer aux moines sa protection. Bulus, III,
                   313.]

Les prlats du royaume s'assemblrent un jour, et l'vque d'Auxerre
dit en leur nom  saint Louis: Sire, ces seigneurs qui ci sont,
arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestient
se prit entre vos mains. Le roi se seigna et dist: Or me dites  (p. 188)
comment ce est? Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les
excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir
excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction
 l'Esglise. Si vous requirent, sire, pour Dieu et pour ce que faire
le devez, que vous commandez  vos prvoz et  vos baillifs, que touz
ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les
contreingne par la prise de leurs biens  ce que il se facent
absoudre.  ce respondi le roys que il leur commanderoit volentiers
de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent tort... Et le
roy dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit contre Dieu et
contre raison, se il contreignoit la gent  eulz absoudre, quant les
clercs leur feroient tort[188].

                   [Note 188: Joinville.]

La France, si longtemps dvoue au pouvoir ecclsiastique, prenait au
XIIIe sicle un esprit plus libre. Ce royaume, alli du pape et
guelfe contre les Empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
toujours nanmoins une grande diffrence. Ce fut par les formes
lgales qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus
redoutable. Ds le commencement du XIIIe sicle, les seigneurs
avaient vivement soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les
vques. En 1225, ils dclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou
prendront les armes si le roi ne remdie aux empitements du pouvoir
ecclsiastique; l'glise, acqurant toujours et ne lchant rien, et
en effet tout absorb  la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc
forme, avec le duc de Bourgogne, et les comtes d'Angoulme et de   (p. 189)
Saint-Pol, une ligue  laquelle accde une grande partie de la
noblesse. Les termes de cet acte sont d'une extraordinaire nergie. La
main des lgistes est visible; on croirait lire dj les paroles de
Guillaume de Nogaret[189].

                   [Note 189: Attendu que la superstition des
                   clercs (oubliant que c'est par la guerre et le sang
                   rpandu, sous Charlemagne et d'autres, que le
                   royaume de France a t converti de l'erreur des
                   gentils  la foi catholique), absorbe tellement la
                   juridiction des princes sculiers, que ces fils de
                   serfs jugent selon leur loi les libres et fils de
                   libres, bien que, suivant la loi des premiers
                   conqurants, ce soient eux plutt que nous devrions
                   juger... Nous tous grands du royaume, considrant
                   attentivement que ce n'est pas par le droit crit,
                   ni par l'arrogance clricale, mais par les sueurs
                   guerrires qu'a t conquis le royaume... nous
                   statuons que personne, clerc ou lac, ne trane 
                   l'avenir qui que ce soit devant le juge ordinaire
                   ou dlgu, sinon pour hrsie, pour mariage et
                   pour usure,  peine pour l'infracteur de la perte
                   de tous ses biens, et de la mutilation d'un membre;
                   nous avons envoy  cet effet nos mandataires, afin
                   que notre juridiction revive et respire enfin, et
                   que ces hommes enrichis de nos dpouilles soient
                   rduits  l'tat de l'glise primitive, qu'ils
                   vivent dans la contemplation, tandis que nous
                   mnerons, comme nous le devons, la vie active, et
                   qu'ils nous fassent voir des miracles que depuis si
                   longtemps notre sicle ne connat plus. _Trsor
                   des chartes, Champagne_, VI, n 84; et ap. Preuves
                   des liberts de l'glise gallicane, I, 29.

                   1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc, avec son
                   fils le duc Jean, le comte d'Angoulme et le comte
                   de St-Pol, et beaucoup d'autres seigneurs, contre
                   le clerg.-- tous ceux qui ces lettres verront,
                   nous tuit, de qui le seel pendent en cet prsent
                   escript, faisons  savoir que nous, par la foy de
                   nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et notre
                   hoir,  tous siours  aider li uns  l'autre, et 
                   tous ceux de nos terres et d'autres terres qui
                   voudront estre de cette compagnie,  pourchacier, 
                   requerre et  dfendre nos droits et les leurs en
                   bonne foy envers le clergi. Et pour ce que
                   friesfve chose seroit, nous tous assembler pour
                   ceste besogne, nous avons eleu, par le commun
                   assent et octroy de nous tous, le duc de Bourgogne,
                   le comte Perron de Bretaigne, le comte d'Angolesme
                   et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de
                   cette compagnie estoient excommuniez, par tort
                   conneu par ces quatre, que le clergi li feist, il
                   ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour
                   l'excommuniement, ne pour autre chose que on li
                   face, etc. Preuv. des lib. de l'gl. gallic, I,
                   99. Voyez aussi p. 95, 97, 98.]

Saint Louis s'associa, dans la simplicit de son coeur,  cette    (p. 190)
lutte des lgistes et des seigneurs contre les prtres, qui devait
tourner  son profit[190]; il s'associait avec la mme bonne foi 
celle des juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le
droit de retirer une terre donne  l'glise.

                   [Note 190: En 1240, le pape ayant manifest le
                   projet de rompre les trves conclues entre lui et
                   Frdric II, saint Louis, pour l'en empcher, fait
                   arrter les subsides qu'il avait fait lever sur le
                   clerg de France par son lgat.]

Plong  cette poque dans le mysticisme, il lui en cotait moins,
sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle  l'autorit
ecclsiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le
sicle abondait, les doutes qui s'levaient de toutes parts,
l'enfonaient d'autant plus dans la vie intrieure. Cette me tendre
et pieuse, blesse au dehors dans tous ses amours[191], se         (p. 191)
retirait au dedans et cherchait en soi. La lecture et la contemplation
devinrent toute sa vie. Il se mit  lire l'criture et les Pres,
surtout saint Augustin. Il fit copier des manuscrits[192], se forma
une bibliothque: c'est de ce faible commencement que la Bibliothque
Royale devait sortir. Il se faisait faire des lectures pieuses pendant
le repas, et le soir au moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier
son coeur d'oraisons et de prires. Il restait souvent si longtemps
prostern, qu'en se relevant, dit l'historien, il tait saisi de
vertige et disait tout bas aux chambellans: O suis-je? Il craignait
d'tre entendu de ses chevaliers[193].

                   [Note 191: Lorsque saint Louis eut rsolu de
                   retourner en France! Lors me dit robe entre ly et
                   moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les
                   seues, et le lgat que je le convoiasse jusques 
                   son hostel. Lors s'enclost en sa garde, commensa 
                   plorer moult durement; et quand il pot parler, si
                   me dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent
                   graces  Dieu, de ce que le Roy et les autres
                   plerins eschapent du grand pril l o vous avez
                   est en celle terre; et moult sui  msaise de
                   crier de ce que il me convendra lessier vos saintes
                   compaingnies, et aler  la court de Rome, entre cel
                   desloial gent qui y sont.]

                   [Note 192: Il aimait mieux faire copier les
                   manuscrits que de se les faire donner par les
                   couvents, afin de multiplier les livres.. Gaufred.
                   de Bello loco.--Les manuscrits palimpsestes
                   (c'est--dire gratts et regratts par les moines
                   copistes) furent comme une Saint-Barthlmy des
                   chefs-d'oeuvre de l'antiquit. Voir Renaiss.
                   Introd.]

                   [Note 193: Le Confesseur.]

Mais la prire ne pouvait suffire au besoin de son coeur.

Li beneoiz rois dsirroit merveilleusement grce de lermes, et se
compleignoit  son confesseur de ce que lermes li dfailloient, et li
disoit dbonnrement, humblement et privement, que quant l'en disoit
en la ltanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous
doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dvotement:  sire
Diex, je n'ose requerre fontaines de lermes ainois me souffisissent
petites goustes de lermes  arouser la secherce de mon cuer... Et
aucune foiz reconnut-il  son confesseur privement, que aucune foiz
li donna  notre sires lermes en oroison: lesquels, quand li les   (p. 192)
sentoit courre par sa face souef (doucement), et entrer dans sa
bouche, eles li sembloient si savoureuses et trs-douces, non pas
seulement au cuer, ms  la bouche[194].

                   [Note 194: Le Confesseur.]

Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystres de l'amour
divin, tout cela est dans la merveilleuse petite glise de saint
Louis, dans la Sainte-Chapelle. glise toute mystique, tout arabe
d'architecture, qu'il fit btir au retour de la croisade par Eudes de
Montreuil, qu'il y avait men avec lui. Un monde de religion et de
posie, tout un Orient chrtien est en ces vitraux, dans cette fragile
et prcieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'tait pas encore
assez retire, et pas mme Vincennes, dans ses bois alors si profonds.
Il lui fallait la Thbade de Fontainebleau, ses dserts de grs et de
silex, cette dure et pnitente nature, ces rocs retentissants, pleins
d'apparitions et de lgendes. Il y btit un ermitage dont les murs ont
servi de base  ce bizarre labyrinthe,  ce sombre palais de volupt,
de crime et de caprice, o triomphe encore la fantaisie italienne des
Valois.

Saint Louis avait lev la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
couronne d'pines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
tirait lui-mme de la chsse et la montrait au peuple.  son insu, il
habituait le peuple  voir le roi se passer des prtres. Ainsi David
prenait lui-mme sur la table les pains de proposition. On montre
encore, au midi de la petite glise, une troite cellule qu'on     (p. 193)
croit avoir t l'oratoire de saint Louis.

Ds le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicit,
s'taient douts qu'_il tait dj saint_, et plus saint que les
prtres. Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui
est escrite de sainte Hylaire:  quant trs parft homme lai, duquel
les prestres mesmes dsirrent  s'ensivre la vie! Car mout de
prestres et de prlaz dsirroient estre semblables au beneoit roi en
ses vertuz et en ses moeurs; car l'on croit mesmement que il fust
saint ds que il vivoit[195].

                   [Note 195: Le Confesseur.--Il fesoit fre le
                   service de Dieu si solempnellement et si par
                   loisir, que il ennuioit ausi comme  touz les
                   autres pour la longueur de l'ofice.]

Tandis que saint Louis enterrait les morts, iluecques estoient
prsens tous revestu, li arcevesques de Sur et li vesque de Damite,
et leur clergi, qui disoient le service des mors; ms ils estoupoient
leur nez pour la puour; mais oncques ne fu veu au bon roy Loys
estouper le sien, tant le faisoit fermement et dvotement[196].

                   [Note 196: Guill. de Nangis.]

Joinville raconte qu'un grand nombre d'Armniens qui allaient en
plerinage  Jrusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
_saint roy_:--Je alai au roy l o il se soit en un paveillon, apui
 l'estache (colonne) du paveillon, et soit ou sablon sanz tapiz et
sanz nulle autre chose dezouz li. Je li dis: Sire, il  l hors un
grant peuple de la grant Hermnie qui vont en Jrusalem, et me     (p. 194)
proient, sire, que je leur face monstrer le _saint roy_; ms je ne
be j  baisier vos os (cependant je ne dsire pas encore avoir 
baiser vos reliques). Et il rist moult clrement, et me dit que je
les alasse querre; et si fis-je. Et quant ils orent veu le roy, ils le
commandrent  Dieu et le roy eulz[197].

                   [Note 197: Joinville.]

Cette saintet apparat d'une manire bien touchante dans les
dernires paroles qu'il crivit pour sa fille. Chire fille, la
mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz
mesure[198].

                   [Note 198: Le Confesseur.]

Et dans l'instruction  son fils Philippe:

Se il avient que aucune querele qui soit meu entre riche et povre
viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques  tant que tu
connoisses la vrit, car cil de ton conseil pourroient estre cremeteus
(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se
tu entens que tu tiegnes nule chose  tort, ou de ton tens, ou du tens
 tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit
grant, ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[199].--L'amour
qu'il avoit  son peuple parut  ce qu'il dit  son aisn filz en une
moult grant maladie que il ot  Fontene Bliaut. Biau fils, fit-il, je
te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je
aimeraie miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le       (p. 195)
peuple du royaume bien et loalement, que tu le gouvernasses mal
apertement[200].

                   [Note 199: Le Confesseur.]

                   [Note 200: Joinville.]

Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans tre
mu.




CLAIRCISSEMENTS                                                   (p. 196)

LUTTE DES MENDIANTS DE L'UNIVERSIT--SAINT THOMAS--DOUTES
DE SAINT LOUIS--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN GE.


L'ternel combat de la grce et de la loi fut encore combattu au temps
de saint Louis, entre l'Universit et les ordres Mendiants. Voici
l'histoire de l'Universit: au XIIe sicle, elle se dtache de son
berceau de l'cole du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'vque de
Paris; au XIIIe, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;
au XVe contre le pape lui-mme. Ce corps formait une rude et forte
dmagogie, o quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
formaient aux exercices dialectiques, cit sauvage dans la cit qu'ils
troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[201].
C'tait l toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique
intellectuelle du monde. Dans le XIIIe sicle seulement, il en sortit
sept papes[202] et une foule de cardinaux et d'vques. Les plus
illustres trangers, l'espagnol Raymond Lulle et l'italien Dante,
venaient  trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de
Duns Scot. Ils tenaient  honneur d'avoir disput  Paris. Ptrarque
fut aussi fier de la couronne que lui dcerna notre Universit que de
celle du Capitole. Au XVIe sicle encore, lorsque Ramus rendait
quelque vie  l'Universit en attendant la Saint-Barthlmy, nos
coles de la rue du Fouarre furent visites de Torquato Tasso.     (p. 197)
Par raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et strile
chicane[203], nos _artistes_ (les dialecticiens de l'Universit se
donnaient ce nom) devaient tre bientt prims.

                   [Note 201: Jacques de Vitri: Meretrices public
                   ubique cleros transeuntes quasi per violentiam
                   pertrahebant. In una autem et eadem domo schol
                   erant superius, prostibula inferius.]

                   [Note 202: L'antipape Anaclet, Innocent II,
                   Clestin II (disciple d'Abailard), Adrien IV,
                   Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]

                   [Note 203: Pierre le Chantre et d'autres
                   crivains contemporains rapportent le trait
                   suivant: En 1171, matre Silo, professeur de
                   philosophie, pria un de ses disciples mourant de
                   revenir lui faire part de l'tat o il se
                   trouverait dans l'autre monde. Quelques jours aprs
                   sa mort, l'colier lui apparut revtu d'une chape
                   toute couverte de thses, de sophismatibus
                   descripta et flamma ignis tota confecta. Il lui
                   dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape
                   lui pesait plus qu'une tour: Et est mihi data ut
                   eam portem pro gloria quam in sophismatibus habui.
                   En mme temps il laissa tomber une goutte de sa
                   sueur sur la main du matre; elle la pera d'outre
                   en outre. Le lendemain Silo dit  ses coliers:

                         Linquo conx rania, eras corvis, vanaque vanis;
                         Ad logicem pergo, qu mortis non timet ergo.

                   et il alla s'enfermer dans un monastre de
                   Cteaux. Bulus.]

Les vrais artistes du XIIIe sicle, orateurs, comdiens, mimes,
bateleurs enthousiastes, c'taient les Mendiants. Ceux-ci parlaient
d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de saint
Augustin: Aimez et faites ce que vous voudrez. La logique, qui avait
eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
monde, fatigu dans ce rude sentier, et mieux aim se reposer avec
saint Franois et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
Cantique des Cantiques, ou rver avec un autre saint Jean une foi
nouvelle et un nouvel vangile.

Ce titre formidable, _Introduction  l'vangile ternel_, fut mis en
effet en tte d'un livre par Jean de Parme[204], gnral des
Franciscains. Dj l'abb Joachim de Flores, le matre des mystiques,
avait annonc que la fin des temps tait venue. Jean professa que, de
mme que l'ancien Testament avait cd la place au nouveau, celui-ci
avait aussi fait son temps; que l'vangile ne suffisait pas  la
perfection, qu'il avait encore six ans  vivre mais qu'alors un    (p. 198)
vangile plus durable allait commencer, un vangile d'intelligence
et d'esprit; jusque-l l'glise n'avait que la lettre[205].

                   [Note 204: Le pape avait crit  l'vque de
                   Paris de faire dtruire ce livre sans bruit. Mais
                   l'Universit, dj en querelle avec les ordres
                   Mendiants, le fit brler publiquement au parvis
                   Notre-Dame. Jean de Parme se dmit du gnralat;
                   saint Bonaventure, qui lui succda, commena une
                   enqute contre lui, et fit jeter en prison deux de
                   ses adhrents. L'un y passa dix-huit ans; l'autre y
                   mourut.]

                   [Note 205: Hermann Cornerus.]

Ces doctrines, communes  un grand nombre de Franciscains, furent
acceptes aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
C'est alors que l'Universit clata. Le plus distingu de ses docteurs
tait un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrpide champion de
l'Universit s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[206]. Il
publia contre les Mendiants une suite de pamphlets loquents et
spirituels, o il s'efforait de les confondre avec les Bghards et
autres hrtiques, dont les prdicateurs taient de mme vagabonds et
mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
mesure de l'aumne et sur le mendiant valide; Trait sur les prils
prdits  l'glise pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans
l'criture, qu'il possde et dont il fait un usage admirable; ajoutez
le piquant d'une satire, qui s'exprime  demi-mot. Il est trop visible
que l'auteur a un autre motif que l'intrt de l'glise. Il y avait
entre les Universitaires et les Mendiants concurrence littraire et
jalousie de mtier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire  Paris,
en 1230, poque o l'Universit, blesse de la duret de la rgente,
se retira  Orlans et  Angers. Ils l'avaient garde cette chaire, et
l'Universit se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant
tait Albert le Grand, et le logicien saint Thomas[207].

                   [Note 206: Ce portrait a t grav en tte de
                   ses oeuvres. (Constance, 1632, in-4.)]

                   [Note 207: MM. Jourdain et Haureau ont dmontr
                   sur quel terrain peu solide nos deux grands
                   scolastiques ont chemin (1860). Voir Renaissance,
                   Introduction.]

Ce grand procs fut dbattu  Anagni par-devant le pape. Guillaume de
Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert le Grand, archevque
de Mayence, et saint Bonaventure gnral des Franciscains[208]. Saint
Thomas recueillit de mmoire toute la discussion, et en fit un     (p. 199)
livre. Le pape condamna Guillaume de Saint-Amour, mais en mme temps
il censura le livre de Jean de Parme, frappant galement les raisonneurs
et les mystiques, les partisans de la lettre et ceux de l'esprit[209].

                   [Note 208: Les ordres Mendiants taient fort
                   effrays. Cum prdicto volumini respondere fuisset
                   prdicto doctori (Thom), non sine singultu et
                   lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna
                   adversariorum tam gravium dubitabant, Fr. Thomas
                   ipsum volumen accipiens et se fratrum orationibus
                   recommendans... Guill. de Thoco, vit S. Thom,
                   ap. Acta SS. Martis, I.]

                   [Note 209: Il condamna publiquement Guillaume
                   de Saint-Amour, et Jean de Parme avec moins
                   d'clat. (Bulus.)]

Ce milieu si difficile  tenir, o l'glise essaya de s'tablir et de
s'arrter sans glisser  droite ni  gauche, il fut cherch par saint
Thomas. Venu  la fin du moyen ge, comme Aristote  la fin du monde
grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la lgislation,
essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
hrsie. Le colossal monument qu'il a lev ravit le sicle en
admiration. Albert le Grand dclara que saint Thomas avait fix la
rgle qui durerait jusqu' la consommation des temps[210]. Cet homme
extraordinaire fut absorb par cette tche terrible, rien autre ne
s'est plac dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls vnements
sont des ides. Ds l'ge de cinq ans, il prit en main l'criture, et
ne cessa plus de mditer. Il tait du pays de l'idalisme, du pays o
fleurirent l'cole de Pythagore et l'cole d'le, du pays de Bruno et
de Vico. Aux coles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet
de Sicile[211]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand
le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'me restaient ouverts,
et il continuait de dicter encore. Un jour, tant sur mer, il ne
s'aperut pas d'une horrible tempte; une autre fois, sa proccupation
tait si forte qu'il ne lcha point une chandelle allume qui brlait
dans ses doigts. Saisi du danger de l'glise, il y rvait toujours et
mme  la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un
grand coup sur la table, et de s'crier: Voici un argument invincible
contre les Manichens. Le roi ordonna qu' l'instant cet argument ft
crit. Dans sa lutte avec le manichisme, saint Thomas tait soutenu
par saint Augustin; mais dans la grce, il s'carte visiblement de (p. 200)
ce docteur; il fait part au libre arbitre. Thologien de l'glise, il
fallait qu'il soutnt l'difice de la hirarchie et du gouvernement
ecclsiastique. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est
incapable d'obissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et
pourtant, s'carter de saint Augustin, c'tait ouvrir une large porte
 celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'glise.

                   [Note 210: Processus de S. Thom. Aquin., ap.
                   SS. Martis, I, p. 714: Concludit quod Fr. Thomas
                   in scripturis suis imposuit finem omnibus
                   laborantibus usque ad finem sculi, et quod omnes
                   deinceps frustra laborarent.--Fuit (S. Thomas)
                   magnus in corpore et rect statur... coloris
                   triticei... magnum habens caput... aliquantulum
                   calvus, Fuit tenerrim complexionis in carne. Acta
                   SS., p. 672.--Fuit grossus. Processus de S.
                   Thom., ibid.]

                   [Note 211: Ce mot est significatif pour qui a
                   prsente la figure rveuse et monumentale des
                   grands boeufs de l'Italie du sud.]

Tel est donc l'aspect du monde au XIIIe sicle. Au sommet, _le grand
boeuf muet de Sicile_ ruminant la question. Ici, l'homme et la libert;
l, Dieu, la grce, la prescience divine, la fatalit;  droite
l'observation qui proteste de la libert humaine,  gauche la logique
qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la
logique identifie, si on laisse faire celle-ci, elle rsoudra l'homme
en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une
indivisible unit, o se perdent la libert, la moralit, la vie
pratique elle-mme. Aussi le lgislateur ecclsiastique se roidit sur
la pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l'et
emport. Il s'arrta, ce ferme gnie, sur le tranchant du rasoir entre
les deux abmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de
l'glise, il tint la balance, chercha l'quilibre, et mourut  la
peine. Le monde qui le vit d'en bas, distinguant, raisonnant,
calculant dans une rgion suprieure, n'a pas su tous les combats qui
purent avoir lieu au fond de cette abstraite existence.

Au-dessous de cette rgion sublime battaient le vent et l'orage.
Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la mtaphysique,
sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le XIIIe sicle a sa
Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les sicles
antrieurs avaient  peine souponne. Je parle du premier dchirement
que le doute naissant fit dans les mes; quand toute l'harmonie du
moyen ge se troubla, quand le grand difice dans lequel on s'tait
tabli commena  branler, quand les saints criant contre les saints,
le droit se dressant contre le droit, les mes les plus dociles se
virent condamnes  juger,  examiner elles-mmes. Le pieux roi de
France, qui ne demandait qu' se soumettre et croire, fut de bonne
heure forc de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble
qu'il tait et dfiant de soi, rsister d'abord  sa mre; puis se
porter pour arbitre entre le pape et l'Empereur, juger le juge
spirituel de la chrtient, rappeler  la modration celui qu'il et
voulu pouvoir prendre pour rgle de saintet. Les Mendiants        (p. 201)
l'avaient ensuite attir par leur mysticisme; il entra dans le
tiers-ordre de Saint-Franois, il prit parti contre l'Universit.
Toutefois le livre de Jean de Parme, accept d'un grand nombre de
Franciscains, dut lui donner d'tranges dfiances. On aperoit dans
les questions naves qu'il adressait  Joinville toute l'inquitude
qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut tre pris
pour le type de l'_honnte homme_ au XIIIe sicle. C'est un curieux
dialogue entre le mondain loyal et sincre, et l'me pieuse et candide,
qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et s'obstine dans la
foi.

Le roi faisait manger  sa table Robert de Sorbonne et Joinville:
Quant le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les
raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dvot). Lors si
encommenoit la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions
grant pice desput, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: Maistre
Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, ms que je le feusse,
et tout le remenant vous demourast; car _preudhomme_ est si grant
chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la
bouche.[212]

                   [Note 212: Joinville.]

Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler a vous pour le soutil
sens dont vous estes, de chose qui touche  Dieu; et pour ce ai-je
appel ces frres qui ci sont, que je vous weil faire une demande; la
demande fut tele: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[213]

                   [Note 213: Joinville. Il demanda ensuite 
                   Joinville lequel il aimerait mieux d'avoir commis
                   un pch mortel ou d'tre lpreux. Joinville rpond
                   qu'il aimerait mieux avoir fait trente pchs
                   mortels.--Et quand les frres s'en furent partis,
                   il m'appela tout seul, et me fit seoir  ses piez,
                   et me dit: Comment me distes vous hier ce? Et je
                   lis dis que encore li disoie-je, et il me dit:
                   Vous deistes comme hastiz musarz; car nulle si
                   laide mezelerie n'est comme d'estre en pch
                   mortel, etc.]

Saint Louis raconte  Joinville qu'un chevalier assistant  une discussion
entre des moines et des juifs, posa une question  un des docteurs
juifs, et sur sa rponse lui donna sur la tte un coup de son bton
qui le renversa.--Aussi vous dis-je, fist li roys, que nul, se il
n'est trs bon cler, ne doit desputer  eulz; ms l'omme lay, quant il
ot mesdire de la loy crestienne ne doit pas dfendre la loy crestienne,
sinon de l'pe, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens,    (p. 202)
tant comme elle y peut entrer[214].

                   [Note 214: Joinville. En la doctrine que il
                   lessa au roi Phelipe, son fiuz... il y avoit une
                   clause contenue, qui est tele: Fai  ton pooir les
                   bougres et les autres mal genz chacier de ton
                   royaume, si que la terre soit de ce bien purge.
                   Le Confesseur.]

Saint Louis disait  Joinville qu'au moment de la mort, le diable
s'efforce d'branler la foi de l'agonisant: Et pour ce se doit en
garder et en tele manire deffendre de cest agait (pige), que en dire
 l'ennemie quand il envoie tele temptacion, va t'en, doit on dire 
l'ennemi: Tu ne me tempteras j  ce que je ne croie fermement touz
les articles de la foy, etc...[215]

                   [Note 215: Joinville.]

Il disoit que foy et crance estoit une chose o nous devions bien
croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
dire[216].

                   [Note 216: Id.--Villani. On vint un jour lui
                   dire que la figure du Christ avait apparu dans une
                   hostie: Que ceux qui doutent aillent le voir,
                   dit-il; pour moi, je le vois dans mon coeur.]

Il raconta  Joinville qu'un docteur en thologie vint trouver un jour
l'vque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne
pouvait son coeur ahurter  croire au sacrement de l'autel.
L'vque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette
tentation, il s'y complaisait: le thologien rpondit qu'elle le
chagrinait fort, et qu'il se ferait hacher plutt que de rejeter
l'Eucharistie. L'vque alors le consola en lui assurant qu'il avait
plus de mrite que celui qui n'a point de doutes[217].

                   [Note 217: Joinville.]

       *       *       *       *       *

Quelque lgers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils mritent
attention. Lorsque saint Louis lui-mme tait troubl, combien d'mes
devaient douter et souffrir en silence! Ce qu'il y avait de cruel, de
poignant dans cette premire dfaillance de la foi, c'est qu'on hsitait
 se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitus, endurcis aux tourments
du doute, les pointes en sont mousses. Mais il faut se reporter au
premier moment o l'me, tide de foi et d'amour, sentit glisser en
soi le froid acier. Il y eut dchirement, mais il y eut surtout
horreur et surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle prouva, cette  (p. 203)
me candide et croyante? Rappelez-vous vous-mme le moment o la
foi vous manqua dans l'amour, o s'leva en vous le premier doute sur
l'objet aim.

Placer sa vie sur une ide, la suspendre  un amour infini, et voir
que cela vous chappe! Aimer, douter, se sentir ha pour ce doute,
sentir que le sol fuit, qu'on s'abme dans son impit, dans cet enfer
de glace o l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher
aux branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on
croit encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si
le doute est incertain, si la pense n'est pas sre de la pense, cela
n'ouvre-t-il pas au doute une rgion nouvelle, un enfer sous l'enfer!...
Voil la tentation des tentations; les autres ne sont rien  ct.
Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-mme, jusqu'au XVe et au
XVIe sicles. Luther est l-dessus un grand matre; personne n'a eu
une plus horrible exprience de ces tortures de l'me: Ah! si saint
Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-mme quel genre
de tentation il a prouv. Ce n'tait pas l'aiguillon de la chair, ce
n'tait point la bonne Thcla, comme le rvent les papistes... Jrme
et les autres Pres n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils
n'en ont senti que de puriles, celles de la chair, qui pourtant ont
bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont
trembl devant le glaive_... Celle-l, c'est quelque chose de plus
haut que le dsespoir caus par les pchs... lorsqu'il est dit: Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu dlaiss; c'est comme s'il disait: Tu
m'es ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.

Le Christ lui-mme a connu cette angoisse du doute, cette nuit de
l'me, o pas une toile n'apparat plus sur l'horizon. C'est le
dernier terme de la Passion, le sommet de la croix.

Dans cet abme est la pense du moyen ge. Cet ge est contenu tout
entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
littrature, l'art, les divers dveloppements de l'esprit humain, du
IIIe sicle au XVe, tout est suspendu  ce mystre.

ternel mystre, qui pour avoir eu au moyen ge son idal au Calvaire,
n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la
croix, et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde
a la sienne, et l'humanit dans sa longue vie historique, et       (p. 204)
chaque coeur d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat.  chacun sa
croix et ses stigmates.

Toutes les mes hroques, qui osrent de grandes choses pour le genre
humain, ont connu ces preuves; toutes ont approch plus ou moins de
cet idal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'criait:
Vertu, tu n'es qu'un nom. C'est alors que Grgoire VII disait: J'ai
suivi la justice et fui l'iniquit. Voil pourquoi je meurs dans
l'exil.

Mais d'tre dlaiss de Dieu, d'tre abandonn  soi,  sa force, 
l'ide du devoir contre le choc du monde, c'tait l une redoutable
grandeur. C'tait l apprendre le vrai mot de l'homme, c'tait goter
cette divine amertume du fruit de la science, dont il tait dit au
commencement du monde: Vous saurez que vous tes des dieux, vous
deviendrez des dieux.

Voil tout le mystre du moyen ge, le secret de ses larmes
intarissables, et son gnie profond. Larmes prcieuses, elles ont
coul en limpides lgendes, en merveilleux pomes, et s'amoncelant
vers le ciel, elles se sont cristallises en gigantesques cathdrales
qui voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve potique du moyen ge, j'y distingue
deux sources diverses  la couleur de leurs eaux. Le torrent pique,
chapp jadis des profondeurs de la nature paenne, pour traverser
l'hrosme grec et romain, roule ml et trouble des eaux du monde
confondues.  ct coule plus pur le flot chrtien qui jaillit du pied
de la croix.

Deux posies, deux littratures: l'une chevaleresque, guerrire,
amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique, l'autre
religieuse et populaire.

La premire aussi est populaire  sa naissance. Elle s'ouvre par la
guerre contre les infidles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait
exist chez nous, ds lors et mme avant, des pomes d'origine celtique
o les dernires luttes de l'Occident contre les Romains et les
Allemands aient t clbres par les noms de Fingal ou d'Arthur, je
le crois volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagrer l'importance
du principe indigne, de l'lment celtique. Ce qui est propre  la
France, c'est d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier
tout, d'tre la France, et d'tre le monde. Notre nationalit est bien
puissamment attractive, tout y vient bon gr mal gr; c'est la
nationalit la moins exclusivement nationale, la plus humaine. Le
fonds indigne a t plusieurs fois submerg, fcond par les      (p. 205)
alluvions trangres. Toutes les posies du monde ont coul chez
nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de Galles et
de Bretagne distillaient les traditions celtiques, comme la pluie
murmurante dans les chnes verts de mes Ardennes, la cataracte des
romans carlovingiens tombait des Pyrnes. Il n'est pas jusqu'aux
monts de la Souabe et de l'Alsace qui ne nous aient vers par l'Ostrasie
un flot des Niebelungen. La posie rudite d'Alexandre et de Troie
dbordait, malgr les Alpes, du vieux monde classique. Et cependant du
lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers nous, en
fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvs du paradis.

L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de l Homre
et Hrodote; de l nos pomes carlovingiens, avec les guerres saintes
d'Espagne, la victoire de Charles Martel et la mort de Roland[218]. La
littrature est d'abord la conscience d'une nationalit. Le peuple est
unifi en un monde. Roland meurt aux passages solennels des montagnes
qui sparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philnes
diviniss  Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la
patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'hrosme, est la tombe du
hros, son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrnes elles-mmes.
Mais le hros qui meurt pour la chrtient est un hros chrtien, un
Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze
compagnons; comme Christ, il se voit abandonn, dlaiss. De son
calvaire pyrnen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de
Toulouse  Saragosse. Il sonne, et le tratre Ganelon de Mayence, et
l'insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la
chrtient pour laquelle il meurt s'obstine  ne pas rpondre. Alors
il brise son pe, il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer
sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les
veines de son col se gonflent, elles crvent, son noble sang s'coule:
il meurt de son indignation, de l'injuste abandon du monde.

                   [Note 218: Voyez sur la Chanson de Roland, par
                   Gnin, Renaissance, Introd.]

Le retentissement de cette grande posie devait aller s'affaiblissant
de bonne heure, comme le son du cor de Roland,  mesure que la
croisade, s'loignant des Pyrnes, fut transfre des montagnes au
centre de la Pninsule,  mesure que le dmembrement fodal fit
oublier l'unit chrtienne et impriale qui domine encore les pomes
carlovingiens. La posie chevaleresque, prise de la force         (p. 206)
individuelle, de l'orgueil hroque, qui fut l'me du monde fodal,
prit en haine la royaut, la loi, l'unit. La dissolution de l'Empire,
la rsistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles le Chauve
et les derniers Carlovingiens, fut clbre dans Grard de Roussillon,
dans les Quatre fils Aymon, galopant  quatre sur un mme coursier;
pluralit significative. Mais l'idal ne se pluralise pas; il est
plac dans un seul, dans Renaud; Renaud de _Montauban_[219], le hros
sur sa montagne, sur sa tour; dans la plaine, les assigeants, roi et
peuple, innombrables contre un seul, et  peine rassurs. Le roi, cet
homme-peuple, fort par le nombre, et reprsentant l'ide du nombre, ne
peut tre compris de cette posie fodale; il lui apparat comme un
lche[220]. Dj Charlemagne a fait une triste figure dans l'autre
cycle; il a laiss prir Roland. Ici, il poursuit lchement Renaud,
Grard de Roussillon, il prvaut sur eux par la ruse. Il joue le rle
du lgitime et indigne Eurysthe, perscutant Hercule et le soumettant
 de rudes travaux.

                   [Note 219: _Alban_, _Alp_., mont.]

                   [Note 220: Passage de Guill. au court nez
                   (Paris, introd. de Berte aux grands pieds), cit
                   dans _Grard de Nevers_.

                         Grant fut la cort en la sale  Loon,
                         Moult ot as tables oiseax et venoison.
                         Qui que manjast la char et le poisson.
                         Oncques Guillaume n'en passa le menton:
                         Ains menja tourte, et but aigue  foison.
                         Quant mengier orent li chevalier baron,
                         Les napes otent escuier et garon.
                         Li quens Guillaume mist le roi  raison:
                        --Qu'as en pens, dit-il, li fis Charlon?
                         Secores-moi vers la geste Mahon.
                         Dist Lois: Nous en consillerons,
                         Et le matin savoir le vous ferons
                         Ma volont, si je irai o non.
                         Guillaume l'ot, si taint come charbon;
                         Il s'abaissa, si a pris un baston.
                         Puis dit au roi: Vostre fiez vos rendon,
                         N'en tenrai ms vaillant une esperon,
                         Ne vostre ami ne serai ne voste hom,
                         Et si venrez, o vous voillez o non.

                   Ms. de GRARD de NEVERS, n 7498, XIIIe sicle,
                   corrig sur le texte le plus ancien du ms. de
                   GUILLAUME AU CORNS, n 6995.]

Cette contradiction apparente entre l'autorit et l'quit, qui n'est
ici, aprs tout, que la haine de la loi, la rvolte de l'individuel
contre le gnral, elle est mal soutenue par Renaud, par Grard, par
l'pe fodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus lgitime; il
reprsente une ide plus gnrale, plus divine. Il ne peut tre
dpossd que par une ide plus gnrale encore. Le roi prvaudra  (p. 207)
sur le baron, et sur le roi le peuple. Cette dernire ide est dj
implicitement dans un drame satirique, qui, de l'Asie  la France, a
t accueilli, traduit de toute nation: je parle du dialogue de
Salomon et de Morolf. Morolf est un sope, un bouffon grossier, un
rustre, un _vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses
subtilits, il humilie sur son trne le bon roi Salomon. Celui-ci,
dot  plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout
savant et sage, se voit vaincu par ce rustre malin[221]. Contre
l'autorit, contre le roi et la loi crite, l'arme du fodal Renaud,
c'est l'pe, c'est la force; celle du bouffon populaire, tout
autrement perante, c'est le raisonnement et l'ironie.

                   [Note 221: Le Dit Marcoul et Salomon, n 7218,
                   et _fonds de Notre-Dame_ N. n 2.]

Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en
popularit. L'pope des rsistances fodales doit perdre de bonne
heure tout caractre populaire, et se confiner dans la sphre borne
de l'aristocratie. Elle doit plir surtout dans le Midi, o la
fodalit ne fut jamais qu'une importation odieuse, o domina toujours
dans les cits l'existence municipale, reste vivace de l'antiquit.

La pense commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
guerre, l'hrosme: la guerre extrieure, la guerre intrieure. Mais
l'ide de l'hrosme veut se complter, elle tend  l'infini. Elle
tend son horizon; l'inconnu potique qui flottait d'abord aux deux
frontires, aux Ardennes, aux Pyrnes, recule vers l'Orient, comme
celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hesprie, de l'Italie
 l'Espagne, et de l'Espagne  l'Atlantide. Aprs les Iliades viennent
les Odysses. La posie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que
cherche-t-elle? L'infini, la beaut infinie, la conqute infinie. On
se souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais
l'Occident n'adopte Alexandre et Csar qu' condition qu'ils
deviennent Occidentaux. On leur confre l'ordre de chevalerie.
Alexandre devient un paladin; les Macdoniens, les Troyens sont aeux
des Franais; les Saxons descendent des soldats de Csar, les Bretons
de Brutus. La parent des peuples indo-germaniques que la science
devait dmontrer de nos jours, la posie l'entrevoit dans sa divine
prescience.

Cependant, le hros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,
le moyen ge s'est exhauss sur l'antiquit. En vain, pour         (p. 208)
complter la conqute du monde, Aristote devenu magicien a conduit par
l'air et l'Ocan l'Alexandre chevaleresque[222]. L'lment tranger ne
suffisant pas, on remonte au vieil lment indigne, jusqu'au dolmen
celtique, jusqu'au tombeau d'Arthur[223]. Arthur revient, non plus ce
petit chef de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non
un Arthur pur par la chevalerie. Il est bien ple, il est vrai, ce
roi des preux, avec sa reine Genevive et ses douze paladins autour de
la Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, aprs ce long
sommeil o la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la
femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui
tient le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants,
dans les forts  l'aventure, faibles et agits, tournant dans leur
interminable pope, comme dans ce cercle de Dante o flottent les
victimes de l'amour au gr d'un vent ternel.

                   [Note 222: Voyez le pome d'Alexandre, par
                   Lambert le Court et Alexandre de Paris, n 
                   Bernay.]

                   [Note 223: Le principal dpt des traditions
                   bretonnes du moyen ge est l'ouvrage du fameux
                   Geoffroy de Monmouth. Sur la vracit de cet auteur
                   et les sources o il a puis, voyez Ellis, Intr.
                   metrical romances; Turner, Quarterly review,
                   janvier 1820; Delarue, Bardes armoricains; et
                   surtout la dernire dition de Warton (1834), avec
                   notes de Douce et de Park: voyez aussi les
                   critiques de Riston, quelques passages de Marie de
                   France, publis par M. de Roquefort, 1820, etc.]

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette table des
douze, ces agapes chevaleresques  l'image de la Cne? Un effort est
tent pour transfigurer tout cela, pour corriger cette posie mondaine,
et l'amener  la pnitence.  ct de la chevalerie profane qui
cherchait la femme et la gloire, une autre est rige. On lui permet 
celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est
chang. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils
s'amendent. La nouvelle posie les achemine, dvots plerins, au
mystrieux Temple o se garde le trsor sacr. Ce trsor, ce n'est
point la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid,
d'Hyperion, d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de
Salomon, la coupe o Notre-Seigneur fit la Cne, o Joseph d'Arimathie
recueillit son prcieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal,
prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents annes. Les gardiens de
la coupe et du temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni     (p. 209)
Arthur, ni Parceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir
approch, l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant
trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est confre par
des prtres; c'est un vque qui fait Titurel chevalier. Cette posie
sacerdotale place si haut son idal, qu'il en est strile et
impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste
solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvain, peuvent
seuls en approcher. Et quand on veut enfin raliser le vrai chevalier,
le digne gardien du Graal, on est oblig de prendre un sir Galahad,
parfait de tout point, saint ds son vivant, mais fort ignor. Ce
hros obscur, mis au monde tout exprs, n'a pas grande influence.

Telle fut l'impuissance de la posie chevaleresque. Chaque jour plus
sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique,
une scolastique d'amour comme de dvotion. Dans le Midi, o les
jongleurs la colportaient en petits pomes par les cours et les
chteaux, elle s'teignit dans les raffinements de la forme, dans les
entraves de la versification la plus artificielle et la plus
laborieuse qui fut jamais. Au Nord, elle tomba de l'pope au roman,
du symbole  l'allgorie, c'est--dire au vide. Dcrpite, elle
grimaa encore pendant le XIVe sicle dans les tristes imitations du
triste roman de la Rose, tandis que par-dessus s'levait peu  peu la
voix de la drision populaire dans les contes et les fabliaux.

La posie chevaleresque devait se rsigner  mourir. Qu'avait-elle
fait de l'humanit pendant tant de sicles? L'homme qu'elle s'tait
plu dans sa confiance  prendre simple, ignorant encore, muet comme
Parceval, brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener
par les degrs de l'initiation chevaleresque  la dignit de hros
chrtien, et elle le laissait faible, dcourag, misrable. Du cycle
de Roland  celui de Graal, sa tristesse a toujours augment. Elle l'a
men errant par les forts,  la poursuite des gants et des monstres,
 la recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique,
et aussi ses faiblesses.

La posie chevaleresque a peu dvelopp son hros; elle l'a retenu 
l'tat d'enfant, comme la mre imprvoyante de Parceval qui prolonge
pour son fils l'imbcillit du premier ge. Aussi la laisse-t-il l,
cette mre. De mme que Grard de Roussillon a quitt la chevalerie,
et s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maon, et   (p. 210)
porte des pierres sur son dos pour aider  la construction de la
cathdrale de Cologne.

L'pope chevaleresque, aristocratique, tait la posie de l'amour, de
la Passion humaine, des prtendus heureux du monde. Le drame
ecclsiastique, autrement dit le culte, est la posie du peuple, la
posie de ceux qui ptissent, des patients, la Passion divine.

L'glise tait alors le domicile du peuple. La maison de l'homme,
cette misrable masure o il revenait le soir, n'tait qu'un abri
momentan. Il n'y avait qu'une maison,  vrai dire, la maison de Dieu.
Ce n'est pas en vain que l'glise avait droit d'asile[224]; c'tait
alors l'asile universel, la vie sociale s'y tait rfugie tout
entire. L'homme y priait, la commune y dlibrait, la cloche tait la
voix de la cit. Elle appelait aux travaux des champs[225], aux
affaires civiles, quelquefois aux batailles de la libert. En Italie,
c'est dans les glises que le peuple souverain s'assemblait. C'est 
Saint-Marc que les dputs de l'Europe vinrent demander une flotte
pour la quatrime croisade. Le commerce se faisait autour des glises:
les plerinages taient des foires. Les marchandises taient bnies.
Les animaux, comme aujourd'hui encore  Naples, taient amens  la
bndiction; l'glise ne la refusait point; elle laissait _approcher
ces petits_. Nagure  Paris, les jambons de Pques taient vendus au
parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bnir.
Autrefois, on faisait mieux; on mangeait dans l'glise mme, et aprs
le repas venait la danse. L'glise se prtait  ses joies enfantines.

... Pandentemque sinus et tota veste vocantem
     Cruleum in gremium.

                   [Note 224: Ainsi  Paris,
                   Saint-Jacques-la-Boucherie et Sainte-Genevive,
                   etc. L'abb Leboeuf a remarqu sur la faade de
                   cette dernire glise un norme anneau de fer o
                   passaient leur bras ceux qui venaient demander
                   asile.--C'tait encore dans l'glise qu'on venait
                   dposer les malades, en particulier ceux qui
                   taient atteints du _mal des ardents_.]

                   [Note 225: La cloche d'_argent_,  Reims,
                   sonnait le 1er mars, pour annoncer la reprise
                   des travaux agricoles.]

Le culte tait un dialogue tendre entre Dieu, l'glise et le peuple,
exprimant la mme pense. Elle et lui, sur un ton grave et passionn
tour  tour, mlaient la vieille langue sacre et la langue du     (p. 211)
peuple. La solennit des prires tait rompue, dramatise de chants
pathtiques, comme ce dialogue des vierges folles et des vierges sages
qui nous a t conserv. Le peuple levait la voix, non pas le peuple
fictif qui parle dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors,
lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de
la cathdrale, avec sa grande voix confuse, gant enfant, comme le
saint Christophe de la lgende, brut, ignorant, passionn, mais docile,
implorant l'initiation, demandant  porter le Christ sur ses paules
colossales. Il entrait, amenant dans l'glise le hideux dragon du
pch; il le tranait, sol de victuailles, aux pieds du Sauveur,
sous le coup de la prire qui doit l'immoler[226]. Quelquefois aussi,
reconnaissant que la bestialit tait en lui-mme, il exposait dans
des extravagances symboliques sa misre, son infirmit. C'est ce qu'on
appelait la fte des Fous, _fatuorum_[227]. Cette imitation de l'orgie
paenne, tolre par le christianisme, comme l'adieu de l'homme  la
sensualit qu'il abjurait, se reproduisait aux ftes de l'enfance du
Christ,  la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents, et aussi
aux jours o l'humanit, sauve du dmon, tombait dans l'ivresse de la
joie,  Nol et  Pques. Le clerg lui-mme y prenait part. Ici les
chanoines jouaient  la balle dans l'glise, l on tranait outrageusement
l'odieux hareng du carme[228]. La bte comme l'homme tait rhabilite.
L'humble tmoin de la naissance du Sauveur, le fidle animal qui de
son haleine le rchauffa tout petit dans la crche, qui le porta avec
sa mre en gypte, qui l'amena triomphant dans Jrusalem, il avait sa
part de la joie[229]. Sobrit, patience, ferme rsignation, le moyen
ge distinguait en l'ne je ne sais combien de vertus chrtiennes.
Pourquoi et-on rougi de lui? le Sauveur n'en avait pas            (p. 212)
rougi[230]. Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis  l'enfant?
Plus tard, l'glise imposa silence au peuple, l'loigna, le tint 
distance. Mais aux premiers sicles du moyen ge, l'glise s'effarouchait
si peu de ces drames populaires qu'elle en reproduisait sur ses
murailles les traits les plus hardis.  Rouen[231], un cochon joue du
violon,  Chartres, c'est un ne[232];  Essone, un vque tient une
marotte[233]. Ailleurs, ce sont les images des vices et des pchs
sculptes dans la licence d'un pieux cynisme[234]. L'artiste n'a   (p. 213)
pas recul devant l'inceste de Loth, ni les infamies de Sodome[235].

                   [Note 226: Voyez vol. II, note pag. 157.]

                   [Note 227: Le lgat, Pierre de Capoue, dfendit
                   en 1198 la clbration de cette fte dans le
                   diocse de Paris. Mais elle ne cessa gure en
                   France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en
                   1530.--En 1671, les enfants de choeur de la
                   Sainte-Chapelle prtendaient encore commander le
                   jour des Saints-Innocents, et occupaient les
                   premires stalles, avec la chape et le bton
                   cantoral.-- Bayeux, le jour des Innocents, les
                   enfants de choeur, ayant  leur tte un petit
                   vque qui faisait l'office, occupaient les stalles
                   hautes et les chanoines les basses.]

                   [Note 228: Voyez vol. II, note pag. 165.]

                   [Note 229:  Beauvais,  Autun, etc., on
                   clbrait la fte de l'ne.--Ducange: In fine
                   miss sacerdos versus ad populum vice: Ite, missa
                   est, ter hinhannabit; populos vero vice: Deo
                   gratias, ter respondebit: _Hinham_, _hinham_, _hinham_.
                   On chantait la prose suivante:

                           Orientis partibus
                         Adventavit asinus
                         Pulcher et fortissimus
                         Sarcinis aptissimus.
                         Hez, sire asnes, car chantez
                         Belle bouche rechignez,
                         Vous aurez du foin assez
                         Et de l'avoine  plantez.

                           Lentus erat pedibus
                         Nisi foret baculus
                         Et eum in clunibus
                         Pungeret acculeus
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Hic in collibus Sichem
                         Jam nutritus sub Ruben,
                         Transiit per Jordanem,
                         Salliit in Bethleem.
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Ecce magnis auribus
                         Subjugalis filius
                         Asinus egregius
                         Asinorum dominus.
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Saltu vincit hinnulos
                         Damas et capreolos,
                         Super dromedarios
                         Velox Madianeos.
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Aurum de Arabia
                         Thus et myrrham de Saba.
                         Tulit in ecclesia
                         Virtus asinaria,
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Dum trahit vehicula
                         Multa cum sarcinula,
                         Illius mandibula
                         Dura terit pabula
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Cum aristis hordeum
                         Comedit et carduum;
                         Triticum e palea
                         Segregat in aera.
                         Hez, sire asnes, etc.

                           Amen dicas Asine (hic genuflectebatur.)
                         Jam satur de gramine:
                         Amen, amen itera
                         Aspernare vetera.
                         Hez va! hez va! hez va hez
                         Biax sire asnes car allez
                         Belle bouche car chantez.

                   Ms. du XIIIe sicle, ap. Ducange, Glossar.]



                   [Note 230:

                         Nostri nec poenitet illas,
                         Nec te poeniteat pecoris, divina poeta.

                                                          (Virg.)]

                   [Note 231: Au portail septentrional de la
                   cathdrale (portail des Libraires).]

                   [Note 232: Sur un contrefort du clocher vieux.]

                   [Note 233:  l'glise de Saint-Guenault, des
                   rats rongent le globe du monde.--Aristote n'chappe
                   pas  ce rire universel.  Rouen, il est reprsent
                   courb, les mains  terre, et portant une femme sur
                   son dos.]

                   [Note 234: Voyez les stalles de Notre-Dame de
                   Rouen, de Notre-Dame d'Amiens, de Saint-Guenault
                   d'Essone, etc, Dans l'glise de l'pine, petit
                   village prs Chlons, il se trouve des sculptures
                   trs-remarquables, mais aussi trs-obscnes. Saint
                   Bernard crit vers 1123  Guillaume de
                   Saint-Thierry:  quoi bon tous ces monstres
                   grotesques en peinture ou en bosse qu'on met dans
                   les clotres  la vue des gens qui pleurent leurs
                   pchs?  quoi sert cette belle difformit, ou
                   cette beaut difforme? Que signifient ces singes
                   immondes, ces lions furieux, ces centaures
                   monstrueux?]

                   [Note 235: C'tait le sujet d'un bas-relief
                   extrieur de la cathdrale de Reims, que l'on a
                   fait effacer.]

Il y avait alors un merveilleux gnie dramatique, plein de hardiesse
et de bonhomie, souvent empreint d'une purilit touchante. Personne
ne riait en Allemagne quand le nouveau cur, au milieu de sa messe
d'installation, allait prendre sa mre par la main et dansait avec
elle. Si elle tait morte, elle tait sauve sans difficult, il
mettait _sous le chandelier l'me de sa mre_. L'amour de la mre et
du fils, de Marie et de Jsus, tait pour l'glise une riche source de
pathtique. Aujourd'hui encore  Messine, le jour de l'Assomption, la
vierge porte par toute la ville, cherche son fils comme la Crs de
la Sicile antique cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au
moment d'entrer dans la grande place, on lui prsente tout  coup
l'image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze
oiseaux, qui s'envolent de son sein, portent  Dieu l'effusion de la
joie maternelle.

 la Pentecte, des pigeons blancs taient lchs dans l'glise parmi
les langues de feu, les fleurs pleuvaient, les galeries intrieures
taient illumines[236].  d'autres ftes, l'illumination tait au
dehors[237]. Qu'on se reprsente l'effet des lumires sur ces
prodigieux monuments, lorsque le clerg, circulant par les rampes
ariennes, animait de ses processions fantastiques les masses      (p. 214)
tnbreuses, passant et repassant le long des balustrades, ces ponts
dentels, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque
la lumire et la voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas,
dans l'ombre, rpondait l'ocan du peuple. C'tait l pour ce temps le
vrai drame, le vrai mystre, la reprsentation du voyage de l'humanit
 travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reut de
la ralit passagre pour la fixer et l'terniser dans la _Divina
Commedia_.

                   [Note 236:  la Sainte-Chapelle, on voyait
                   descendre de la vote la figure d'un ange tenant un
                   biberon d'argent, avec lequel il envoyait de l'eau
                   sur les mains du clbrant.-- Reims, le jour de la
                   Ddicace on plaait un cierge allum entre chaque
                   arcade.]

                   [Note 237: Sur la galerie de la Vierge, 
                   Notre-Dame de Paris, tait une vierge et deux anges
                   portant des chandeliers; aprs Laudes de la
                   Sexagsime, le chevecier y mettait deux cierges.
                   Gilbert.--Dans certaines glises, le prtre
                   reprsentait au portail l'Ascension de
                   Notre-Seigneur.--Quelquefois mme le clerg devait
                   tre oblig d'accomplir la crmonie dans les
                   parties les plus leves de l'glise; par exemple,
                   lorsqu'on scellait des reliques sous la flche,
                   comme on l'avait fait  celle de Notre-Dame de
                   Paris.]

Ce colossal thtre du drame sacr est rentr, aprs sa longue fte du
moyen ge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
entend, celle du prtre, est impuissante  remplir des votes dont
l'ampleur tait faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la
voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'glise. Son profond
symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
maintenant un objet de curiosit scientifique, d'explications
philosophiques, d'interprtations alexandrines. L'glise est un muse
gothique que visitent les habiles; ils tournent autour, regardent
irrvrencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils
bien ce qu'ils louent? Ce qui trouve grce devant eux, ce qui leur
plat dans l'glise, ce n'est pas l'glise elle-mme, ce sera le
travail dlicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa
dentelle de pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en
dcadence.

Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
pierres avec prcaution, marchons lgrement sur ces dalles. Un grand
mystre s'est pass ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis
tent de pleurer. Le moyen ge, la France du moyen ge, ont exprim
dans l'architecture leur plus intime pense. Les cathdrales de Paris,
de Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs rcits. La
pierre s'anime et se spiritualise sous l'ardente et svre main de
l'artiste. L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nomm au
moyen ge Le matre des pierres vives, _Magister de vivis
lapidibus_[238].

                   [Note 238: Surnom d'un des architectes que
                   Ludovic Sforza fit venir d'Allemagne pour fermer
                   les votes de la cathdrale de Milan. (Gaet.
                   Franchetti.)]

On sait que l'glise chrtienne n'est primitivement que la basilique
du tribunal romain. L'glise s'empare du prtoire mme o Rome     (p. 215)
l'a condamne. Le tribunal s'largit, s'arrondit et forme le choeur.
Cette glise, comme la cit romaine, est encore restreinte, exclusive,
elle ne s'ouvre pas  tous. Elle prtend au mystre, elle veut une
initiation. Elle aime encore les tnbres des catacombes o elle
naquit; elle se creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son
berceau. Les catchumnes ne sont pas admis dans l'enceinte sacre,
ils attendent encore  la porte. Le baptistre est au dehors, au
dehors le cimetire; la tour elle-mme, l'organe et la voix de
l'glise, s'lve  ct. La pesante arcade romane scelle de son poids
l'glise souterraine, ensevelie dans ses mystres. Il en va ainsi,
tant que le christianisme est en lutte, tant que dure la tempte des
invasions, tant que le monde ne croit pas  sa dure. Mais lorsque
l're fatale de l'an 1000 a pass, lorsque la hirarchie
ecclsiastique se trouve avoir conquis le monde, qu'elle s'est
complte, couronne, ferme dans le pape, lorsque la chrtient,
enrle dans l'arme de la croisade, s'est aperue de son unit, alors
l'glise secoue son troit vtement, elle se dilate pour embrasser le
monde, elle sort des cryptes tnbreuses. Elle monte, elle soulve ses
votes, elle les dresse en crtes hardies, et dans l'arcade romaine
reparat l'ogive orientale.

Voil un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour
soulever ces rocs  quatre,  cinq cents pieds dans les airs[239], les
gants, ce semble, ont su... Ossa sur Plion, Olympe sur Ossa... Mais
non, ce n'est pas l une oeuvre de gants, ce n'est pas un confus
amas de choses normes, une agrgation inorganique... Il y a eu l
quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le
souffle de l'esprit. Ce lger souffle qui passa devant la face de
Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui
encore qui a gonfl les votes, qui a souffl les tours au ciel. Il a
pntr d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce
grand corps, il a suscit d'un grain de snev la vgtation du
prodigieux arbre. L'esprit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il
travaille la figure humaine dans laquelle il est enferm, comme    (p. 216)
il imprime la physionomie, comme il en forme et dforme les traits; il
creuse l'oeil de mditations, d'exprience et de douleurs, il laboure
le front de rides et de penses, les os mmes, la puissante charpente
du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intrieure.
De mme, il fut l'artisan de son enveloppe de pierre, il la faonna 
son usage, il la marqua au dehors, au dedans de la diversit de ses
penses; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y
manqut de la longue vie qu'il avait vcue, il y grava tous ses
souvenirs, toutes ses esprances, tous ses regrets, tous ses amours.
Il y mit, sur cette froide pierre, son rve, sa pense intime. Ds
qu'une fois il eut chapp des catacombes, de la crypte mystrieuse o
le monde paen l'avait tenu[240], il la lana au ciel cette crypte;
d'autant plus profondment elle descendit, d'autant plus haut elle
monta; la flche flamboyante chappa comme le profond soupir d'une
poitrine oppresse depuis mille ans. Et si puissante tait la
respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit
jour de toutes parts dans son enveloppe; elle clata d'amour pour
recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la
croise gothique, de cet _oeil ogival_[241], quand il fait effort pour
s'ouvrir, au XIIe sicle. Cet oeil de la croise gothique est le signe
par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien, adorateur
de la matire, se classait par l'appui matriel du temple, par la
colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de
l'me et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la
physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croise; non le
plein, mais le vide.

                   [Note 239: Cette hauteur de cinq cents pieds
                   semblerait avoir t l'idal auquel aspirait
                   l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
                   cathdrale de Cologne devaient, d'aprs les plans
                   qui subsistent encore, s'lever  cinq cents pieds
                   allemands (quatre cent quarante-trois pieds de
                   Paris); la flche de Strasbourg est haute de cinq
                   cents pieds de Strasbourg (quatre cent
                   quarante-cinq pieds de Paris.)]

                   [Note 240:  peine pourrait-on citer quelques
                   exemples de cryptes postrieures au XIIe sicle.
                   (Caumont.) C'est au XIIe et au XIIIe sicles qu'a
                   lieu le grand lan de l'architecture ogivale.]

                   [Note 241: On donne pour racine au mot _ogive_
                   le mot allemand _aug_, oeil; les angles
                   curvilignes ressemblent au coin de l'oeil.
                   (Gilbert.)]

Au XIIe et au XIIIe sicles, la croise enfonce dans la profondeur
des murs, comme le solitaire de la Thbade dans une grotte de granit,
est toute retire en soi: elle mdite et rve. Peu  peu elle avance
du dedans au dehors, elle arrive  la superficie extrieure du mur.
Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire
cleste. Mais le XIVe sicle est  peine pass que ces roses s'altrent;
elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce des flammes,    (p. 217)
des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-tre  la fois.

Mme progrs dans l'agrandissement successif de l'glise. L'esprit,
quoi qu'il fasse, est toujours mal  l'aise dans sa demeure; il a beau
l'tendre[242], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il touffe.
Non, tant belle soyez-vous, merveilleuse cathdrale, avec vos tours,
vos saints, vos fleurs de pierres, vos forts de marbre, vos grands
christs dans leurs auroles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut
qu'autour de l'glise nous btissions de petites glises, qu'elle
rayonne de chapelles[243]. Au del de l'autel, dressons un autel, un
sanctuaire derrire le sanctuaire; cachons derrire le choeur la
chapelle de la Vierge, il me semble que l nous respirerons mieux; l
il y aura des genoux de femme pour que l'homme y pose sa tte qu'il ne
peut plus soutenir, un voluptueux repos par del la croix, l'amour par
del la mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces
murs font obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire chappe du
sanctuaire, que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon
du ciel?

                   [Note 242: Au XIIIe sicle, le choeur devint
                   plus long qu'il n'tait comparativement  la nef.
                   On prolongea les collatraux autour du sanctuaire,
                   et ils furent toujours bords de chapelles.]

                   [Note 243: Ce fut surtout au XIe sicle qu'on
                   employa gnralement cette disposition.]

Le miracle, c'est que cette vgtation passionne de l'esprit, qui
semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux,
elle se dveloppa dans une loi rgulire. Elle dompta son exubrante
fcondit au nombre, au rhythme d'une gomtrie savante. La gomtrie
de l'art, le vrai et le beau se rencontrrent. C'est ainsi qu'on a
calcul dans les premiers temps que la courbe la plus propre  faire
une vote solide tait justement celle que Michel-Ange avait choisie
comme la plus belle, pour le dme de Saint-Pierre.

Cette gomtrie de la beaut clate dans le type de l'architecture
gothique, dans la cathdrale de Cologne[244]; c'est un corps rgulier
qui a cr dans la proportion qui lui tait propre, avec la         (p. 218)
rgularit des cristaux.

                   [Note 244: Les matres de cette ville ont bti
                   beaucoup d'autres glises. Jean Hultz, de Cologne,
                   continue le clocher de Strasbourg.--Jean de
                   Cologne, en 1369, btit les deux glises de Campen,
                   au bord du Zuyderzee, sur le plan de la cathdrale
                   de Cologne.--Celle de Prague s'lve sur le mme
                   plan.--Celle de Metz y ressemble
                   beaucoup.--L'vque de Burgos, en 1442, emmne deux
                   tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les
                   tours de sa cathdrale. Ils font les flches sur le
                   plan de celle de Cologne.--Des artistes de Cologne
                   btissent Notre-Dame de l'pine, 
                   Chlons-sur-Marne. Boissere, p. 15.]

La croix de l'glise normale est strictement dduite de la figure par
laquelle Euclide construit le triangle quilatral[245]. Ce triangle,
principe de l'ogive normale, peut s'inscrire  l'arc des votes; il
tient ainsi l'ogive galement loigne et de la disgracieuse maigreur
des fentres aigus du Nord, et du lourd aplatissement des arcades
byzantines.

                   [Note 245: Nous empruntons cette observation,
                   et gnralement tous les dtails qui suivent,  la
                   description de la cathdrale de Cologne, par
                   Boissere (fran. et allem.) 1823.]

Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs
multiples, dominent tout l'difice. Dix est le nombre humain, celui
des doigts; douze le nombre divin, le nombre astronomique; ajoutez-y
sept, en l'honneur des sept plantes. Dans les tours[246], et dans
tout l'difice, les parties infrieures drivent du carr et se
subdivisent en octogone; les suprieures, domines par le triangle,
s'exfolient en hexagone, en dodcagone[247]. La colonne a dans le
rapport de son diamtre les proportions de l'ordre dorique[248]. La
hauteur gale  la largeur de l'arcade, conformment au principe de
Vitruve et de Pline.

                   [Note 246: Les glises mtropolitaines avaient
                   des tours, les glises infrieures seulement des
                   clochers. Ainsi la hirarchie se conservait jusque
                   dans la forme extrieure de l'glise.]

                   [Note 247: De plus, le choeur est termin par
                   cinq cts d'un dodcagone, et chaque chapelle par
                   trois cts d'un octogone.]

                   [Note 248: Ce rapport est celui de 1  6, et de
                   1  7.]

Ainsi dans ce pays de l'architecture gothique, subsistent les
traditions de l'antiquit.

L'arcade jete d'un pilier  l'autre est large de cinquante pieds. Ce
nombre se rpte dans tout l'difice. C'est la mesure de la hauteur des
colonnes. Les bas cts ont la moiti de la largeur de l'arcade, la
faade en a le triple. La longueur totale de l'difice a trois fois la
largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
largeur du tout est gale  la longueur du choeur et de la         (p. 219)
nef[249], gale  la hauteur du milieu de la vote[250]. La longueur
est  la hauteur, comme deux est  cinq. Enfin l'arcade, les bas cts,
se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants
qui soutiennent l'difice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
choeur; deux fois sept celui des colonnes qui le soutiennent.

                   [Note 249: Le porche, le carr et la
                   transversale, les chapelles avec le bas-ct qui
                   les spare du choeur, sont chacun gaux  la
                   largeur de l'arcade principale, et en somme gaux 
                   la largeur totale. La largeur de la transversale,
                   ou croise, est, avec sa longueur totale, dans le
                   rapport de 2  5, et avec la largeur du choeur et
                   de la nef, dans le rapport de 2  3.]

                   [Note 250: La hauteur des votes latrales
                   gale 2/5 de la largeur totale, c'est--dire 2 fois
                   150/5 ou 60 pieds. Pour la vote du milieu, la
                   largeur dans oeuvre est  la hauteur dans le
                   rapport de 2  7, et pour les votes latrales,
                   dans le rapport de 1  3.-- l'extrieur, la
                   largeur principale de l'glise gale la hauteur
                   totale. La longueur est  la hauteur dans le
                   rapport de 2  5. Mme rapport entre la hauteur de
                   chaque tage et celle de l'ensemble.]

Cette prdilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
les glises. Celle de Reims a sept entres; celles de Reims et de
Chartres sept chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame
de Paris a sept arcades. La croise est longue de 144 pieds (16 fois 9),
large de 42 (6 fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours et
le diamtre d'une des grandes roses; les tours de la mme glise ont
216 pieds (17 fois 12). On y compte 297 colonnes (297  3 = 99, qui,
divis par 3 = 33, qui, divis par 3 = 11), et 45 chapelles (5  9).
Le clocher qui en surmontait la croise avait 104 pieds comme la vote
principale. Notre-Dame de Reims a dans son oeuvre 408 pieds ( 2 donne
204, hauteur des tours de Notre-Dame de Paris; 204  17 = 12)[251].
Chartres 396 pieds ( 6 = 66, qui, divis par 2 = 33 = 3  11). Les nefs
de Saint-Ouen de Rouen, et des cathdrales de Strasbourg et de
Chartres, sont toutes les trois de longueur gale (244 pieds). La
Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110  10 = 11),   (p. 220)
longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[252].

                   [Note 251: La longueur extrieure est de 438 p.
                   8 p.; 438 est divisible par 3, par 2, par 4, par
                   12; divis par 12, il donne 365,5, le nombre des
                   jours de l'anne plus une fraction, ce qui est un
                   degr encore d'exactitude.--Il y a 36
                   piliers-butants extrieurs, 34
                   intrieurs.--L'arcade du milieu est large de 35
                   pieds; 35 statues, 21 arcades latrales.]

                   [Note 252: Nous sommes revenus sur ce point de
                   vue dans l'Introduction du volume sur la
                   Renaissance.]

       *       *       *       *       *

 qui appartenait cette science des nombres, cette mathmatique
sacre? Au clerg seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux rcents
(Visit. glise de Noyon, etc.) ont tabli ce fait trs-important, que
l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est
due tout entire aux laques, au gnie mystique des maons.
L'_architecture romane_, celle des prtres, finit au XIIe sicle.

Les maons, cette vaste et obscure association partout rpandue,
eurent leurs loges principales  Cologne et  Strasbourg. Leur signe,
aussi ancien que la Germanie, c'tait le marteau de Thor. Du marteau
paen, sanctifi dans leurs mains chrtiennes, ils continuaient par le
monde le grand ouvrage du Temple nouveau, renouvel du Temple de
Salomon. Avec quel soin ils ont travaill, obscurs qu'ils taient et
perdus dans l'association, avec quelle abngation d'eux-mmes; il
faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus recules, les
plus inaccessibles des cathdrales. levez-vous dans ces dserts
ariens, aux dernires pointes de ces flches o le couvreur ne se
hasarde qu'en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous
l'oeil de Dieu, aux coups du vent ternel, quelque ouvrage dlicat,
quelque chef-d'oeuvre d'art et de sculpture, o le pieux ouvrier a
us sa vie. Pas un nom, pas un signe, une lettre: il et cru voler sa
gloire  Dieu. Il a travaill pour Dieu seul, _pour le remde de son
me_. Un nom qu'ils ont pourtant conserv par une gracieuse
prfrence, c'est celui d'une vierge qui travailla pour Notre-Dame de
Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse
flche y fut place par sa faible main[253]. Ainsi, dans la lgende,
le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu branler, roule
sous le pied d'un enfant[254]. C'est aussi une vierge que la patronne
des _maons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue gomtrique,
sa rose mystrieuse, sur le plan de la cathdrale de Cologne. Une
autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, perce d'une   (p. 221)
trinit de fentres.

                   [Note 253: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin
                   de Steinbach qui commena les tours en 1277.
                   (1833.) Il est tabli maintenant que la flche est
                   de 1439. (1860.)]

                   [Note 254: C'est la lgende du mont
                   Saint-Michel.]

Sorti du libre lan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
s'en ft tenu au mme type[255], s'il ft rest assujetti par
l'harmonie gomtrique, il et pri de langueur. En diverses parties
de l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins domin par le calcul
et l'idalisme religieux, il a reu davantage l'empreinte varie de
l'histoire. Nos artistes ont marqu nos glises de leur ardente
personnalit[256]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de
Paris, sur les tombeaux de Rouen[257], sur les pierres tumulaires et
les mandres de l'glise de Reims[258]. L'inquitude du nom et de la
gloire, la rivalit des efforts, poussa ces artistes  des actes
dsesprs.  Caen,  Rouen, on retrouve l'histoire de Ddale tuant
son neveu par envie. Vous voyez dans une glise de cette dernire
ville, sur la mme pierre, les figures hostiles et menaantes
d'Alexandre de Berneval et de son disciple poignard par lui. Leurs
chiens, couchs  leurs pieds, se menacent encore. L'infortun jeune
homme, dans la tristesse d'un destin inaccompli, porte sur sa poitrine
l'incomparable rose o il eut le malheur de surpasser son matre[259].

                   [Note 255: La vote du choeur est seule
                   acheve; elle a deux cents pieds de hauteur. M.
                   Boissere a ajout  sa Description un projet de
                   restauration et d'achvement, d'aprs les plans
                   primitifs des architectes, qui ont t retrouvs il
                   y a peu d'annes.]

                   [Note 256: On voit Ingelramme diriger les
                   travaux de Notre-Dame de Rouen, et construire le
                   Bec en 1214: Robert de Lusarche btir, en 1220, la
                   cathdrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye
                   de Long-Pont, en 1227; Hugues Lebergier,
                   Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
                   portail latral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]

                   [Note 257: Le tombeau de Marcdargent 
                   Saint-Ouen.]

                   [Note 258: On voyait dans plusieurs glises,
                   entre autres  Chartres et  Reims, une spirale de
                   mosaque, ou labyrinthe, _ddalus_, plac au centre
                   de la croise. On y venait en plerinage; c'tait
                   l'emblme de l'intrieur du temple de Jrusalem. Le
                   labyrinthe de Reims portait le nom des quatre
                   architectes de l'glise. Povillon-Pierard,
                   Description de Notre-Dame de Reims.--Celui de
                   Chartres est surnomm _la lieue_; il a sept cent
                   soixante-huit pieds de dveloppement. Gilbert,
                   Description de Notre-Dame de Chartres, p. 44.]

                   [Note 259: Berneval acheva, vers le
                   commencement du XVe sicle, la croise de
                   Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
                   lve fit celle du nord, et surpassa son matre.
                   Berneval le tua, et fut pendu.]

Comment compter nos belles glises au XIIIe sicle? Je voulais du  (p. 222)
moins parler de Notre-Dame de Paris[260]. Mais quelqu'un a marqu ce
monument d'une telle griffe de lion, que personne dsormais ne se
hasardera d'y toucher. C'est sa chose dsormais, c'est son fief, c'est
le majorat de Quasimodo. Il a bti,  ct de la vieille cathdrale de
posie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi haute que ses
tours. Si je regardais cette glise ce serait comme livre d'histoire,
comme le grand registre des destines de la monarchie. On sait que son
portail, autrefois charg des images de tous les rois de France, est
l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint Louis[261];
le septentrional de Philippe le Bel[262]; celui-ci fut fond de la
dpouille des Templiers, pour dtourner sans doute la maldiction de
Jacques Molay[263]. Ce portail funbre a dans sa porte rouge le
monument de Jean sans Peur[264], l'assassin du duc d'Orlans. La
grande et lourde glise, toute fleurdelise, appartient  l'histoire
plus qu' la religion. Elle a peu d'lan, peu de ce mouvement
d'ascension si frappant dans les glises de Strasbourg et de Cologne.
Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris arrtent
l'lan; ce sont plutt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de
prier.

                   [Note 260: Alexandre III posa la premire
                   pierre de Notre-Dame de Paris, en 1163. La faade
                   principale fut acheve au plus tard en 1223. La nef
                   est galement du commencement du XIIIe sicle.]

                   [Note 261: Il fut commenc en 1257.]

                   [Note 262: Il fut commenc en 1312 ou 1313.]

                   [Note 263: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le
                   brla.]

                   [Note 264: 1404-19.]

Notre-Dame de Paris est l'glise de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
celle du sacre. Celle-ci est acheve, contre l'ordinaire des cathdrales.
Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie colossale, elle
semble attendre une fte; elle n'en est que plus triste, la fte ne
revient plus. Charge et surcharge de sculptures, couverte plus
qu'aucune autre des emblmes du sacerdoce, elle symbolise l'alliance
du roi et du prtre. Sur les rampes extrieures de la croise
batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides,
ils font la moue  la ville, tandis qu'au pied du Clocher--l'Ange le
peuple est pilori.

Saint-Denis est l'glise des tombeaux; non pas une sombre et       (p. 223)
triste ncropole paenne, mais glorieuse et triomphante, toute
brillante de foi et d'espoir, large et sans ombre, comme l'me de
saint Louis qui l'a btie; simple au dehors, belle au dedans; lance
et lgre, comme pour moins peser sur les morts. La nef s'lve au
choeur par un escalier qui semble attendre le cortge des gnrations
qui doivent monter, descendre, avec la dpouille des rois.

 l'poque o nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
atteint sa plnitude, elle tait dans la beaut svre de la virginit,
moment court, moment adorable, o rien ne peut rester ici-bas. Au
moment de la beaut pure, il en succde un autre que nous connaissons
bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a dj
pes, quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire,
qu'un pntrant regard s'chappe des longues paupires; alors ce n'est
pas trop de toutes les ftes pour donner le change aux troubles du
coeur. C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut
l'glise gothique  ce second ge; elle porta dans sa parure une
dlicieuse coquetterie. Riches croises coiffes de triangles
imposants[265], charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours,
comme des chatons de diamants, fine et transparente dentelle de pierre
file au fuseau des fes; elle alla ainsi de plus en plus orne et
triomphante,  mesure qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau
faire, souffrante beaut, le bracelet flotte autour d'un bras amaigri;
vous savez trop, la pense vous brle, vous languissez d'amour
impuissant.

                   [Note 265: Ces triangles sont l'ornement de
                   prdilection du XIVe sicle. On les ajouta alors 
                   beaucoup de portes et de croises du XIIIe. Voyez
                   celles de Notre-Dame de Paris.]

L'art s'enfona chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
s'acharna sur la pierre, s'en prit  elle de la vie qui tarissait, il
la creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint
la soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procd
fut aristotlique, sa mthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une
srie de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion.
On trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
subtilits de la scolastique, dans la scolastique d'amour des troubadours
et de Ptrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la passion,  (p. 224)
combien elle est ingnieuse, opinitre, acharne, subtile et aigu
dans ses poursuites ardentes. Altre de l'infini dont elle a entrevu
la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacit extraordinaire,
elle devient un verre grossissant, qui distingue et exagre les
moindres dtails. Elle le poursuit, cet infini, dans l'imperceptible
bulle d'air o flotte un rayon du ciel, elle le cherche dans
l'paisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernire fibre d'un coeur
palpitant. Divise, divise, scalpel acr, tu peux percer, dchirer, tu
peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras pas ton
Dieu.

En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
l'homme rencontra, ce fut l'homme mme. La partie humaine et naturelle
du christianisme se dveloppa de plus en plus et envahit l'glise. La
vgtation gothique, lasse de monter en vain, s'tendit sur la terre
et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
reprsentations peintes et sculptes du christianisme, des saints, des
aptres. La peinture et la sculpture, les arts matrialistes qui
reproduisent le fini, touffrent peu  peu l'architecture[266];
celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia,      (p. 225)
peupla la sainte nudit des murs. Sous prtexte de pit, l'homme mit
partout son image; elle y entra comme Christ, comme aptre ou prophte;
puis en son propre nom, humblement couche sur les tombeaux; qui et
refus l'asile du temple  ces pauvres morts? Ils se contentrent
d'abord d'une simple dalle, o l'image tait grave; puis la dalle se
souleva; la tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe
fut un mausole, un catafalque de pierres qui emplit l'glise, que
dis-je? ce fut une glise elle-mme. Dieu, resserr dans sa maison,
fut heureux de garder lui-mme une chapelle[267].

                   [Note 266: La peinture sur vitres commence au
                   XIe sicle. Les Romains se servaient depuis Nron
                   des vitres colories, surtout en bleu. Le beau
                   rouge est plus frquent dans les anciens vitraux;
                   on disait proverbialement: _Vin couleur des vitraux
                   de la Sainte-Chapelle_. Ceux de cette glise sont
                   du premier ge: ceux de Saint-Gervais, du deuxime
                   et du troisime, et de la main de Vinaigrier et de
                   Jean Cousin. Au deuxime ge, les figures devenant
                   gigantesques, sont coupes par les vitres carres.
                    cette poque appartiennent encore les beaux
                   vitraux des grandes fentres de Cologne, qui
                   portent la date de 1509, apoge de l'cole
                   allemande; ils sont traits dans une manire
                   monumentale et symtrique.--Angelico de Fiesole est
                   le patron des peintres sur verre. On cite encore
                   Guillaume de Cologne et Jacques Allemand. Jean de
                   Bruges inventa les maux ou verres  deux
                   couches.--La rforme rduisit cet art en Allemagne
                    un usage purement hraldique. Il fleurit en
                   Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant
                   de rputation en ce genre, que Guillaume de
                   Marseille fut appel  Rome, par Jules II, pour
                   dcorer les fentres du Vatican.  l'poque de
                   l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de
                   clair-obscur fait employer la grisaille pour les
                   fentres d'Anet et d'Ecouen; c'est le
                   protestantisme entrant dans la peinture. En
                   Flandre, l'poque des grands coloristes (Rubens,
                   etc.) amne le dgot de la peinture sur verre.
                   Voyez dans la Revue franaise un extrait du rapport
                   de M. Brougniart  l'Acadmie des sciences sur la
                   peinture sur verre; voyez aussi la notice de M.
                   Langlois sur les vitraux de Rouen.]

                   [Note 267: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un
                   seul temple, un seul autel, une seule image du Ier
                   au XIIe sicle? Il s'agit, bien entendu, de Dieu
                   le Pre, du Crateur. Le moindre moine qui passait
                   saint avait son culte, sa fte, son glise. Dieu
                   apparat pour la premire fois  ct du fils au
                   commencement du XIIIe sicle et ne sige  la
                   premire place qu'en 1360. Voir _Renaissance_.
                   Introd. (1860.)]

La puissante colonne grecque, galement groupe, porte  son aise un
lger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et
humain. L'art gothique est surhumain. Il est n de la croyance au
miraculeux, au potique,  l'absurde. Ceci n'est pas une drision;
j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes
colonnes; si elle accepte un appui matriel, c'est pure condescendance;
il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les rduira 
rien, s'il est possible. Elle aimera  placer des masses normes sur
de fines colonnettes. Le miracle est vident. L est pour l'architecture
gothique le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais
c'est aussi son principe de mort. Le jour o l'amour manquera,
l'tranget, la bizarrerie des formes, ressortiront  loisir, et le
sentiment du beau sera choqu, tout aussi bien que la logique[268].

                   [Note 268: L'architecture tomba de la posie au
                   roman, du merveilleux  l'absurde, lorsqu'elle
                   adopta les culs-de-lampe au XVe sicle, lorsque
                   les formes pyramidales dirigrent leurs pointes de
                   haut en bas. Voyez ceux de Saint-Pierre de Caen,
                   qui semblent prts  vous craser.]

L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chrir le laid. La  (p. 226)
laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
d'humilit. La pnitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du
pch, le hideux dragon, le diable, est dans l'glise, vaincu, humili,
mais il y est. Le genre grec divinise souvent la bte; les lions de
Rome, les coursiers du Parthnon sont rests des dieux. Le gothique
bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-mme, avant de le
diviniser. Voil la laideur chrtienne. O est la beaut chrtienne?
Elle est dans cette tragique image de macrations et de douleur, dans
ce pathtique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde.
Beaut effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas
craint d'offrir  l'me sanctifie.

Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait,
avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pnible. La masse
norme de l'glise s'appuie sur d'innombrables contre-forts[269],
laborieusement dresse et soutenue, comme le Christ sur la croix. On
fatigue  la voir entoure d'tais innombrables qui donnent l'ide
d'une vieille maison qui menace, ou d'un btiment inachev.

                   [Note 269: Ces bquilles architecturales
                   exigent un continuel raccommodage. Ces cathdrales
                   sont d'immenses dcorations qu'on ne soutient
                   debout que par des efforts constamment renouvels.
                   Elles durent parce qu'elles changent pice  pice.
                   C'est le vaisseau de Thse. Voir _Renaissance_,
                   Introduction. (1860.)]

Oui, la maison menaait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
dans sa forme, dfaillait aussi dans son principe social. La socit
d'o il est sorti tait trop ingale et trop injuste. Le rgime de
castes, si peu attnu qu'il tait par le christianisme[270], subsistait
encore. L'glise sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
elle s'en loigna, elle fit alliance avec la fodalit, sa vieille
ennemie, puis avec la royaut victorieuse de la fodalit. Elle s'associa
aux tristes victoires de la royaut sur les communes qu'elle-mme
avait aides  leur naissance. La cathdrale de Reims porte au     (p. 227)
pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du XVe sicle, punis
d'avoir rsist  l'tablissement d'un impt[271]. Cette figure du
peuple pilori est un stigmate pour l'glise elle-mme. La voix des
supplicis s'levait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des glises bties par
corves, leves des dmes d'un peuple affam, toutes blasonnes de
l'orgueil des vques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
pierres il y avait trop de pleurs.

                   [Note 270: Qui a supprim l'esclavage?
                   Personne, car il dure encore. Le christianisme
                   a-t-il transform l'esclave en serf  la chute de
                   l'empire romain? Non, puisque le servage existait
                   dans l'empire mme sous le nom de colonat. Les
                   chrtiens eurent des esclaves tant que cette forme
                   de travail resta la plus productive. Ils en ont
                   encore dans les colonies. Le christianisme prche
                   la rsignation  l'esclave et est l'alli du
                   matre. Voir la _Renaissance_, Introduction.
                   (1860.)]

                   [Note 271: Ce sont huit figures de taille
                   gigantesque servant de cariatides. L'un des
                   bourgeois tient une bourse d'o il tire de
                   l'argent, un autre porte des marques de
                   fltrissure; d'autres, percs de coups, prsentent
                   des rles d'impts lacrs.]

Le moyen ge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
sa prtention orgueilleuse d'tre le dernier mot du monde, la
_Consommation_. Le temple devait s'largir. L'humanit devait
reconnatre le Christ en soi-mme. Cette intuition mystique d'un
Christ ternel, renouvel sans cesse dans l'humanit, elle se
reprsente partout au moyen ge, confuse, il est vrai, et obscure,
mais chaque jour acqurant un nouveau degr de clart. Elle y est
spontane et populaire, trangre, souvent contraire  l'influence
ecclsiastique. Le peuple, tout en obissant au prtre, distingue fort
bien du prtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d'ge en ge,
il lve, il pure cet idal dans la ralit historique. Ce Christ de
douceur et de patience, il apparat dans Louis le Dbonnaire conspu
par les vques; dans le bon roi Robert, excommuni par le pape; dans
Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt
vierge  Jrusalem, simple _baron_ du Saint-Spulcre. L'idal grandit
encore dans Thomas de Kenterbury, dlaiss de l'glise et mourant pour
elle. Il atteint un nouveau degr de puret en saint Louis, roi prtre
et roi homme. Tout  l'heure l'idal gnralis va s'tendre dans le
peuple; il va se raliser au XVe sicle, non-seulement dans l'homme
du peuple, mais dans la femme, dans Jeanne la Pucelle. Celle-ci, en
qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernire figure du Christ
au moyen ge.

Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
en soi, qui gnralisa ce qui avait t individuel, qui fixa dans un
prsent ternel ce qu'on avait cru temporaire et pass, qui mit    (p. 228)
sur la terre un ciel; elle fut la rdemption du monde moderne, mais elle
parut la mort du christianisme et de l'art chrtien. Satan poussa sur
l'glise inacheve un rire d'immense drision; ce rire est dans les
grotesques du XVe et du XVIe sicles. Il crut avoir vaincu; il n'a
jamais pu apprendre, l'insens, que son triomphe apparent n'est jamais
qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour
s'tre fait humanit; que le temple n'est pas dtruit, pour tre
devenu grand comme le monde.

En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
ge achve de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre pre et
notre mre, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est
en vain que la vieille glise gothique lve toujours au ciel ses
tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses
saints font pnitence dans leurs niches de pierre... Quand le torrent
des grandes eaux dborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au
Seigneur. Ce monde condamn s'en ira avec le monde romain, le monde
grec, le monde oriental. Il mettra sa dpouille  ct de leur
dpouille. Dieu lui accorde tout au plus, comme  zchias, un tour de
cadran. 1833.

J'ai tir ce volume, en grande partie, des Archives nationales.    (p. 229)
Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait 
l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquits, sur le
paisible thtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirs. Son
livre, c'est sa vie.

Le noyau des archives est le Trsor des chartes et la collection des
registres du Parlement. Le Trsor des chartes, et la partie de
beaucoup la plus considrable des Archives (sections historiques,
domaniale et topographique, lgislative et administrative), occupent
au Marais le triple htel de Clisson, Guise et Soubise; antiquit dans
l'antiquit, l'histoire dans l'histoire. Une tour du XIVe sicle
garde l'entre de la royale colonnade du palais des Soubise. On
s'explique en entrant la fire devise des Rohan, leurs aeux: Roi ne
puis, prince ne daigne, Rohan suis.

Le _Trsor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
du gouvernement depuis le XIIIe sicle, dans ses chartes les actes
diplomatiques du moyen ge, entre autres ceux qui ont amen la runion
des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce
qui constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'tait le
vieil arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en
brche la fodalit. Fix  Paris par Philippe-Auguste, ce dpt fut
confi tantt au garde des sceaux, tantt  un simple clerc du roi, 
un chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur
gnral. Parmi ces _trsoriers des chartes_, il faut citer un Bud,
deux de Thou[272]. Les destines de ce prcieux dpt ne furent    (p. 230)
autres que celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorit royale
prit plus de nerf et de ressort, on s'inquita du Trsor des chartes;
vritable trsor en effet o l'on trouvait des titres  exploiter, o
l'on pchait des terres, des chteaux, maintes fois des provinces. Les
fils de Philippe le Bel, cette gnration avide, firent faire le
premier inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la
France, aprs les guerres des Anglais, se cherchait elle-mme, visita
le trsor, et s'affligea de la confusion qui s'y tait mise (1371); le
trsor tait comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre
sous Charles VIII. Sous Henri III, le dsordre est au comble. De
savants hommes y aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour
le roi_, emportent et dissipent les pices. Du Tillet crivait alors
son grand ouvrage de la _France ancienne_, dont il a imprim diverses
parties. Mais cet inventaire des droits de la monarchie ne fut fait
que sous Richelieu. Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter
les archives: par toute la France il rasait les chteaux et il
rassemblait les titres; ce fut un grand et admirable collecteur
d'antiquits en ce genre. Les limiers qu'il employa  cette chasse de
diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, les Galand, les Marca,
poursuivirent infatigablement son oeuvre, runissant, cataloguant,
interprtant. Un des principaux fruits de ce travail est le livre des
_Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un savant et curieux livre,
tonnant d'rudition et de servilisme intrpide. Vous verrez l que
nos rois sont lgitimes souverains de l'Angleterre, qu'ils ont
toujours possd la Bretagne, que la Lorraine, dpendance originaire
du royaume _franais_ d'Austrasie et de Lotharingie, n'a pass aux
empereurs que par usurpation, etc. Une telle rudition tait prcieuse
pour le ministre dtermin  complter la centralisation de la France.
Du Puy allait, fouillant les archives, trouvant des titres inconnus,
colorant les acquisitions plus ou moins lgitimes; l'archiviste
conqurant marchait devant les armes. Ainsi, quand on voulut mettre
la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoy aux archives des
Trois-vchs; puis le duc fut somm de montrer ses titres. Le
Languedoc fut de mme dfi par Galand de prouver par crit son droit
de franc-alleu, de proprit libre. On allguait en vain les droits
des anciens, la tradition, la possession immmoriale; nos archivistes
voulaient des crits.

                   [Note 272: Voir la notice de Du Puy, sur
                   l'histoire du Trsor des chartes, manuscrit in-4
                   de la bibliothque du Roi; imprim  la fin de son
                   livre sur les Droits du Roy (1655). Voyez aussi
                   Bonamy, dans les Mmoires de l'Acadmie des
                   Inscriptions.]

Ce magasin de procs politiques, ce dpt de tant de droits douteux,
notre Trsor des chartes tait environn d'un formidable mystre.  (p. 231)
Il fallait une lettre de cachet au trsorier des chartes pour avoir
droit de le consulter, et cette charge de trsorier finit par tre
runie  celle de procureur gnral au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
provoqua le bannissement  trente lieues de Paris contre un homme qui
tait parvenu  se procurer quelques copies de pices dposes au
Trsor des chartes, et qui en faisait trafic[273].

                   [Note 273: Voir les lettres originales de
                   d'Aguesseau, en tte d'une copie de l'inventaire du
                   Trsor des chartes,  la bibliothque du Roi, fonds
                   de Clairambault.]

La confiscation monarchique avait fait le Trsor des chartes; la
confiscation rvolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
avons aujourd'hui. Au vieux Trsor des chartes, prescrit dsormais,
sont venus se joindre ses frres, les trsors de Saint-Denis, de
Saint-Germain-des-Prs et de tant d'autres monastres. Les vnrables
et fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de
Clotaire, sont sortis de leur asile ecclsiastique, et sont venus
comparatre  cette grande revue des morts.

Si la Rvolution servit peu la science par l'examen et la critique des
monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
opra. Elle secoua vivement toute cette poussire: monastres,
chteaux, dpts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le
plancher, runit tout. Le dpt du Louvre, par exemple, tait comble
de papiers, les fentres mme taient obstrues, tandis que
l'archiviste louait plusieurs pices  l'Acadmie. Si l'on voulait
faire des recherches, il fallait de la chandelle en plein midi. La
Rvolution, une fois pour toutes, y porta le jour.

Les Du Puy, les Marca de cette seconde poque (je parle seulement de
la science), furent deux dputs de la Convention, MM. Camus et
Daunou. M. Camus, gallican comme son prdcesseur Du Puy, servit la
rpublique avec la mme passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou,
successeur de M. Camus, fut,  proprement parler, le fondateur des
Archives, et  cette poque les Archives de France devenaient celles
du monde. Cette prodigieuse classification lui appartient. C'tait
alors un glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait,
pour la premire fois, les mystrieux dpts de Venise, M. Daunou
recevait les dpouilles du Vatican. D'autre part, du Nord et du    (p. 232)
Midi arrivaient  l'htel de Soubise les archives d'Allemagne,
d'Espagne et de Belgique. Deux de nos collgues taient alls chercher
celles de Hollande.

Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
Toutefois il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
Quoique les provinces refusent de laisser runir leurs archives,
quoique mme plusieurs ministres continuent de garder les leurs,
l'encombrement finira par les dcider  se dessaisir. Nous vaincrons,
car nous sommes la mort, nous en avons l'attraction puissante: toute
rvolution se fait  notre profit. Il nous suffit d'attendre:
Patiens, quia ternus.

Nous recevons tt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
monarchie bel et bien enclose de l'alpha  l'omga, la charte de
Childebert  ct du testament de Louis XVI; nous avons la Rpublique
dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[274], minute des
droits de l'homme, urne des dputs, et la grande machine
rpublicaine, le coin des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat
qui ne nous ait laiss quelque chose; le pape nous a repris ses
archives, mais nous avons gard par reprsailles les brancards sur
lesquels il fut port au sacre de l'empereur.  ct de ces jouets
sanglants de la Providence, est plac l'immuable talon des mesures
que chaque anne l'on vient consulter. La temprature est invariable
aux Archives.

                   [Note 274: Ces divers objets ont t dposs
                   aux archives en vertu des dcrets de nos Assembles
                   rpublicaines.]

Pour moi, lorsque j'entrai la premire fois dans ces catacombes
manuscrites, dans cette ncropole des monuments nationaux, j'aurais
dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastre de
Saint-Vannes: Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
sicles des sicles!

Toutefois je ne tardai pas  m'apercevoir dans le silence apparent de
ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'tait pas
de la mort. Ces papiers, ces parchemins laisss l depuis longtemps ne
demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples.     (p. 233)
D'abord, les familles et les fiefs, blasonns dans leur poussire,
rclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, allguant
qu' tort la centralisation avait cru les anantir. Les ordonnances de
nos rois prtendaient n'avoir pas t effaces par la multitude des
lois modernes. Si on et voulu les couter tous, comme disait ce
fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort.
Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une arme 
cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la
Rpublique et de l'Empire.

Doucement, messieurs les morts, procdons par ordre, s'il vous plat.
Tous vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
individuel, le gnral comme gnral. Le Fief a raison, la Monarchie
davantage, encore plus la Rpublique!... La province doit revivre;
l'ancienne diversit de la France sera caractrise par une forte
gographie. Elle doit reparatre, mais  condition de permettre que,
la diversit s'effaant peu  peu, l'identification du pays succde 
son tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
systmatisation servira, quoique imparfaite. Dt la tte s'emboter
mal aux paules, la jambe s'agencer mal  la cuisse, c'est quelque
chose de revivre.

Et  mesure que je soufflais sur leur poussire, je les voyais se
soulever. Ils tiraient du spulcre qui la main, qui la tte, comme
dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des morts.
Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essay de
la reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-tre ne trouveront cela
ni beau ni vrai; ils seront choqus surtout de la duret des
oppositions provinciales que j'ai signales. Il me suffit de faire
observer aux critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne
reconnaissent point leurs aeux, que nous avons entre tous les
peuples, nous autres Franais, ce don que souhaitait un ancien, le don
d'oublier. Les chants de Roland et de Renaud, etc., ont certainement
t populaires; les fabliaux leur ont succd; et tout cela tait dj
si loin au XVIe sicle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes:
Il n'y a, dans notre vieille littrature, que le roman de la Rose.
Du temps de Du Bellay, la France a t Rabelais, plus tard Voltaire.
Rabelais est maintenant dans le domaine de l'rudition, Voltaire est
dj moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant
lui-mme.

La France une et identifie aujourd'hui peut fort bien renier cette
vieille France htrogne que j'ai dcrite. Le Gascon ne voudra    (p. 234)
pas reconnatre la Gascogne, ni le Provenal la Provence.  quoi je
rpondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France.
Je la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversit de ses
vieilles originalits de provinces. Les derniers volumes de cette
histoire la prsenteront dans son unit. (1833.)




LIVRE V                                                            (p. 235)




CHAPITRE PREMIER

VPRES SICILIENNES


1270-1299


Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste
croisade de Tunis, dposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.
Faible et mourant lui-mme, il se trouvait hritier de presque toute
sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son
frre Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume
dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,
Albigeois, Quercy, Agnois, Comtat). Enfin, la mort du comte de    (p. 236)
Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche
hritire entre les mains de Philippe, qui lui fit pouser son fils.

Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance
regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout
puissant qu'il tait, le fils de saint Louis n'tait pas le chef
vritable de la maison de France. La tte de cette maison, c'tait le
frre de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France,  cette
poque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,
Philippe III, n'en est qu'une dpendance.

Charles avait us, abus d'une fortune inoue. Cadet de France, il
s'tait fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de
Jrusalem, plus que roi, matre et dominateur des papes. On pouvait
lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin. Que me manque-t-il?
demandait le tyran de Pise.--Rien que la colre de Dieu.

On a vu comment il avait tromp la pieuse simplicit de son frre,
pour dtourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique
et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expdition
faite par ses conseils et pour lui; il se trouva  temps pour profiter
de la tempte qui brisa les vaisseaux des croiss, pour saisir leurs
dpouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les
provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frres de
la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'cueil
tout ce que la mer lui jetait.

C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire    (p. 237)
et de l'glise. Pendant prs de trois ans, il fut comme pape en
Italie, ne souffrant pas que l'on nommt un pape aprs Clment IV.
Clment, pour vingt mille pices d'or que le Franais lui promettait
de revenus, se trouvait avoir livr, non-seulement les Deux-Siciles,
mais l'Italie entire. Charles s'tait fait nommer par lui snateur de
Rome et vicaire imprial en Toscane. Plaisance, Crmone, Parme,
Modne, Ferrare et Reggio, plus tard mme Milan, l'avaient accept
pour seigneur, ainsi que plusieurs villes du Pimont et de la Romagne.
Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. Tuez-les tous,
disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce
qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[275].

                   [Note 275: On n'pargna qu'un enfant qu'on
                   envoya au roi de Naples, et qui mourut en prison
                   dans la tour de Capoue.]

Mais l'Italie tait trop petite. Il ne s'y trouvait pas  l'aise. De
Syracuse, il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Dj il
avait donn sa fille au prtendant latin de Constantinople, au jeune
Philippe, empereur sans empire.

Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la
maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, tait tabli chez eux
et sur eux. Il s'agissait dsormais de savoir comment ils pourraient
chapper  cette terrible amiti. Ils sentaient avec effroi
l'irrsistible force, l'attraction maligne que la France exerait sur
eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grgoire X
essayait d'assoupir les factions que ses prdcesseurs avaient     (p. 238)
nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimt les noms de
Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les
empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grgoire se dclara l'ami
des deux empires. Il proclama la rconciliation de l'glise grecque.
Il vint  bout de terminer le grand interrgne d'Allemagne, faisant du
moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre
et chauve figure, dont les coudes percs, rassuraient les princes
lecteurs contre ce nom d'Empereur nagure si formidable. Ce pauvre
empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison
d'Autriche, fonde ainsi par les papes contre celle de France[276].

                   [Note 276: Schmidt.]

Le plan de Grgoire X tait de mener lui-mme l'Europe  la croisade
avec son nouvel Empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papaut.
Nicolas III, romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il
voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il
saisit le moment o Rodolphe venait de remporter sa grande victoire
sur le roi de Bohme. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de
Naples, qui ne rvait que Constantinople, sacrifia le titre de
snateur de Rome et de vicaire imprial. Et cependant Nicolas signait
secrtement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.

Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient
matres en ce genre. Ils ont toujours conspir, rarement russi; mais,
pour ce peuple artiste, une telle entreprise tait une oeuvre      (p. 239)
d'art o il se complaisait, un drame sans fiction, une tragdie relle.
Ils y cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,
une occasion solennelle, une grande fte, par exemple; le thtre
tait souvent un temple, le moment celui de l'lvation[277].

                   [Note 277: Ce fut en effet ce moment que
                   prirent les Pazzi pour assassiner les Mdicis, et
                   Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]

La conjuration dont nous allons parler tait bien autre chose que
celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup
de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs
ne sert jamais  rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,
conspirer et ngocier, encourager l'une par l'autre la ligue et
l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,
organiser toute une guerre, sans qu'il y part. Cette entreprise, si
difficile, tait aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de
chasser l'tranger.

La forte tte qui conut cette grande chose et la mena  bout, une tte
froidement ardente, durement opinitre et astucieuse, comme on en trouve
dans le Midi, ce fut un Calabrois, un mdecin[278]. Ce mdecin tait un
seigneur de la cour de Frdric II. Il tait seigneur de l'le de
Prochyta, et, comme mdecin, il avait t l'ami, le confident de
Frdric et de Manfred. Pour plaire  ces _libres penseurs_ du XIIIe
sicle, il fallait tre mdecin, arabe ou juif. On entrait chez eux
par l'cole de Salerne plutt que par l'glise. Vraisemblablement, (p. 240)
cette cole apprenait  ses adeptes quelque chose de plus que les
innocentes prescriptions qu'elle nous a laisses dans ses vers
lonins.

                   [Note 278: Procida tait tellement distingu
                   comme mdecin, qu'un noble napolitain demanda 
                   Charles II d'aller trouver Procida en Sicile, pour
                   se faire gurir d'une maladie.]

Aprs la ruine de Manfred, Procida se rfugia en Espagne. Examinons
quelle tait la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on
pouvait attendre d'eux contre la maison de France.

D'abord, la Navarre, le petit et vnrable berceau de l'Espagne
chrtienne, tait sous la main de Philippe III. Le dernier roi
national avait appel contre les Castillans les Maures, puis les
Franais. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,
remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous
l'avons dit, la donna  son fils. Philippe III, qui venait d'hriter
de Toulouse, se trouvait bien prs de l'Espagne. Il n'avait, ce
semble, qu' descendre des pors des Pyrnes dans sa ville de
Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.

Mais l'exprience a prouv qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle
garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de
Castille, Alphonse X, beau-pre et beau-frre du roi de France, voulut
en vain laisser son royaume aux fils de son an, qui, par leur mre,
taient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne rputation
chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrtien. Grand clerc,
livr aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il
s'enfermait toujours avec ses juifs[279], pour faire de la fausse
monnaie[280] ou de fausses lois, pour altrer d'un mlange romain  (p. 241)
le droit gothique[281]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie tait de
se faire Empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se
donnrent eux-mmes pour roi, conformment au droit des Goths, le
second fils d'Alphonse, Sanche le Brave, le Cid de ce temps-l[282].
Dshrit par son pre, menac  la fois par les Franais et par les
Maures, de plus excommuni par le pape pour avoir pous sa parente,
Sanche fit tte  tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de
France fit de grandes menaces, rassembla une grande arme, prit
l'oriflamme, entra en Espagne jusqu' Salvatierra. L, il s'aperut
qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.

                   [Note 279: Les rois d'Espagne les employaient
                   de prfrence aux XIIIe et XIVe sicles. Les
                   Aragonais se plaignaient aussi  la mme poque des
                   trsoriers et receveurs que eran judios. Curita.]

                   [Note 280: Ferreras.]

                   [Note 281: Je ne prtends pas dprcier ici le
                   code des _Siete Partidas_, j'espre que mon ami M.
                   Rossew Saint-Hilaire nous le fera bientt connatre
                   dans le second volume de son Histoire d'Espagne,
                   que nous attendons impatiemment. Je n'ai prtendu
                   exprimer sur les lois d'Alphonse, que le jugement
                   plus patriotique qu'clair de l'Espagne d'alors.
                   Il est juste de reconnatre d'ailleurs que ce
                   prince, tout clerc et savant qu'il tait, aima la
                   langue espagnole. Il fut le premier des rois
                   d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les
                   autres actes publics se fissent dsormais en
                   espagnol. Il fit faire une traduction des livres
                   sacrs en castillan... Il ouvrit la porte  une
                   ignorance profonde des lettres humaines et des
                   autres sciences, que les ecclsiastiques aussi bien
                   que les sculiers ne cultivrent plus, par l'oubli
                   de la langue latine. Mariana, III, p. 188 de la
                   traduction (note de 1837).]

                   [Note 282: C'est ce Sanche qui rpondait aux
                   menaces de Miramolin: Je tiens le gteau d'une
                   main et le bton de l'autre; tu peux choisir.
                   Ferreras.--Il se sentit assez populaire pour ter
                   toute exemption d'impt aux nobles et aux ordres
                   militaires.]

C'tait une glorieuse poque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon,      (p. 242)
D. Jayme, fils du roi troubadour qui prit  Muret en dfendant le
comte de Toulouse, venait de conqurir sur les Maures les royaumes de
Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,
gagn trente-trois batailles, fond ou repris deux mille glises. Mais
il avait, dit-on, encore plus de matresses que d'glises. Il refusait
au pape le tribut promis par ses prdcesseurs. Il avait os faire
pouser  son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier
rejeton de la maison de Souabe.

Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrtiens,
avaient besoin d'tre aims de leurs hommes, et l'taient. Lisez le
portrait qu'en a trac le brave et naf Ramon Muntaner, l'historien
soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les
invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant
tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou
autre chose, et ne faisant pas difficult d'en goter[283]. Muntaner
oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'taient pas   (p. 243)
renomms par leur loyaut. C'taient de russ montagnards d'Aragon, de
vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.

                   [Note 283: Si les sujets de nos rois savaient
                   combien les autres rois sont durs et cruels envers
                   leurs peuples, ils baiseraient la terre foule par
                   leurs seigneurs. Si l'on me demande: Muntaner,
                   quelles faveurs font les rois d'Aragon  leurs
                   sujets, plus que les autres rois? Je rpondrai,
                   premirement; qu'ils font observer aux nobles,
                   prlats, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens
                   des campagnes, la justice et la bonne foi, mieux
                   qu'aucun autre seigneur de la terre; chacun peut
                   devenir riche sans qu'il ait  craindre qu'il lui
                   soit rien demand au del de la raison et de la
                   justice, ce qui n'est pas ainsi chez les autres
                   seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais ont
                   des sentiments plus levs, parce qu'ils ne sont
                   point contraints dans leurs actions, et nul ne peut
                   tre bon homme de guerre, s'il n'a des sentiments
                   levs. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que
                   chacun d'eux peut parler  son seigneur autant
                   qu'il le dsire, tant bien sr d'tre toujours
                   cout avec bienveillance, et d'en recevoir des
                   rponses satisfaisantes. D'un autre ct, si un
                   homme riche, un chevalier, un citoyen honnte, veut
                   marier sa fille, et les prie d'honorer la crmonie
                   de leur prsence, ces seigneurs se rendront, soit 
                   l'glise, soit ailleurs; ils se rendraient de mme
                   au convoi ou  l'anniversaire de tout homme, comme
                   s'il tait de leurs parents, ce que ne font pas
                   assurment les autres seigneurs, quels qu'ils
                   soient. De plus, dans les grandes ftes, ils
                   invitent nombre de braves gens, et ne font pas
                   difficult de prendre leur repas en public; et tous
                   les invits y mangent, ce qui n'arrive nulle part
                   ailleurs. Ensuite, si des hommes riches, des
                   chevaliers, prlats, citoyens, bourgeois,
                   laboureurs ou autres, leur offrent en prsent des
                   fruits, du vin ou autres objets, ils ne feront pas
                   difficult d'en manger; et dans les chteaux,
                   villes, hameaux et mtairies, ils acceptent les
                   invitations qui leur sont faites, mangent ce qu'on
                   leur prsente, et couchent dans les chambres qu'on
                   leur a destines; ils vont aussi  cheval dans les
                   villes, lieux et cits, et se montrent  leurs
                   peuples; et si de pauvres gens, hommes ou femmes,
                   les invoquent, ils s'arrtent, ils les coutent, et
                   les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je
                   enfin? ils sont si bons et si affectueux envers
                   leurs sujets, qu'on ne saurait le raconter, tant il
                   y aurait  faire; aussi leurs sujets sont pleins
                   d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir
                   pour lever leur honneur et leur puissance, et rien
                   ne peut les arrter quand il faut supporter le
                   froid et le chaud, et courir tous les dangers.
                   Ramon Muntaner, I, ch. XX, p, 60, trad. de M.
                   Buchon.]

Ce fut prs du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidle
serviteur de la maison de Souabe, prs de la fille de ses matres, la
reine Constance. L'Aragonais le reut bien, lui donna des terres   (p. 244)
et des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils
belliqueux contre la maison de France; les forces taient trop
disproportionnes. La haine de la chrtient contre cette maison avait
besoin d'augmenter encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il
laissa l'aventurier agir, sans se compromettre. Pour viter tout
soupon de connivence, Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut.
On ne sut ce qu'il tait devenu.

Il tait parti secrtement en habit de franciscain. Cet humble
dguisement tait aussi le plus sr. Ces moines allaient partout: ils
demandaient, mais vivaient de peu, et partout, taient bien reus.
Gens d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrtement
de maintes commissions mondaines. L'Europe tait remplie de leur
activit. Messagers et prdicateurs, diplomates parfois, ils taient
alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc
la sale robe des Mendiants, et s'en alla, humblement et pieds nus,
chercher par le monde des ennemis  Charles d'Anjou.

Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile tait de les accorder et
de les faire agir de concert et  temps. D'abord il se rend en Sicile,
au volcan mme de la rvolution, voit, coute et observe. Les signes
de l'ruption prochaine taient visibles, rage concentre, sourd
bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles puisait ce
malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout tait plein de
prparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe 
Constantinople, il avertit Palologue, lui donne des renseignements
prcis. Le roi de Naples avait dj fait passer trois mille hommes (p. 245)
 Durazzo. Il allait suivre avec cent galres et cinq cents btiments
de transport. Le succs de l'affaire tait sr, puisque Venise ne
craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galres avec son
doge, qui tait encore un Dandolo. La quatrime croisade allait se
renouveler. Palologue perdu ne savait que faire. Que faire?
Donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un dfenseur qui n'a pas
d'argent mais qui a des armes.

Procida emmena avec lui un secrtaire de Palologue, le conduisit en
Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit
secrtement au chteau de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout
la signature du pape, avec lequel il tait nouvellement rconcili.
Mais Nicolas hsitait  s'embarquer dans une si grande affaire.
Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit de
rappeler  ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de
Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nice Orsini au fils
de Charles d'Anjou, Charles avait dit: Croit-il, parce qu'il a des
bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mler au sang de
France?

Nicolas signa, mais mourut bientt. Tout l'ouvrage semblait rompu et
dtruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il russit 
avoir un pape  lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et
fit nommer un Franais, un ancien chanoine de Tours, servile et
tremblante crature de sa maison. C'tait se faire pape soi-mme. Il
redevint snateur de Rome; il mit garnison dans tous les tats de
l'glise. Cette fois le pape ne pouvait lui chapper. Il le        (p. 246)
gardait avec lui  Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les
malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprs de
leur roi, ils virent leur ennemi auprs de leur juge, le roi sigeant
 ct du pape. Les dputs, qui taient pourtant un vque et un
moine, furent, pour toute rponse, jets dans un cul de basse-fosse.

La Sicile n'avait pas de piti  attendre de Charles d'Anjou. Cette
le,  moiti arabe, avait tenu opinitrement pour les amis des
Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs
pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que reprsailles.
On connat la ptulance des Provenaux, leur brutale jovialit. S'il
n'y et eu encore que l'antipathie nationale, et l'insolence de la
conqute, le mal et pu diminuer. Mais ce qui menaait d'augmenter, de
peser chaque jour davantage, c'tait un premier, un inhabile essai
d'administration, l'invasion de la fiscalit, l'apparition de la
finance dans le monde de l'Odysse et de l'nide. Ce peuple de
laboureurs et de pasteurs avait gard sous toute domination quelque
chose de l'indpendance antique. Il y avait eu jusque-l des solitudes
dans la montagne, des liberts dans le dsert. Mais voil que le fisc
explore toute l'le. Curieux voyageur, il mesure la valle, escalade
le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau
sous le chtaignier de la montagne, ou poursuit, enregistre le
chevrier errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.

Tchons de dmler la plainte de la Sicile  travers cette fort   (p. 247)
de barbarismes et de solcismes, par laquelle cume et se prcipite la
torrentueuse loquence de Barthlemi de Ncocastro: Que dire de leurs
inventions inoues? de leurs dcrets sur les forts? de l'absurde
interdiction du rivage? de l'exagration inconcevable du produit des
troupeaux? Lorsque tout prissait de langueur sous les lourdes
chaleurs de l'automne, n'importe, l'anne tait toujours bonne, la
moisson abondante..... Il frappait tout  coup une monnaie d'argent
pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente.....
Nous avions cru recevoir un roi du Pre des Pres, nous avions reu
l'Anti-Christ[284].

                   [Note 284: Regni Siculi Antichristum. Bart 
                   Neocastro, ap. Muratori, XIII, 1026. Bartolomeo et
                   Ramon Muntaner ne font nulle mention de Procida.
                   L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens,
                   l'autre au roi d'Aragon, D. Pedro.]

Il fallait, dit un autre, reprsenter chaque troupeau au bout de
l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait
produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'tait une terreur
universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.
On les rendait responsables de leurs abeilles, mme de l'essaim que le
vent emporte. On leur dfendait la chasse, et puis on allait en
cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims, pour
avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de
frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les
rues; et de porte en porte, il fallait livrer l'argent[285]...

                   [Note 285: Nic. Specialis.]

Voil le sort de la Sicile depuis tant de sicles. C'est toujours  (p. 248)
la vache nourrice, puise de lait et de sang par un matre tranger.
Elle n'a eu d'indpendance, de vie forte que sous ses tyrans, les
Denys, les Glon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis
toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont dcides
toutes les grandes querelles du monde antique: Athnes et Syracuse, la
Grce et Carthage, Carthage et Rome; enfin, les guerres serviles.
Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont t combattues en
vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis
viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la
Sicile espre et dsire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se
retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, dsharmonie
incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pse si lourdement une
double fatalit d'histoire et de climat.

Tout cela ne parat que trop bien dans la belle et molle lamentation
par laquelle Falcando commence son histoire[286]: Je voulais, mon
ami, maintenant que l'pre hiver a cd sous un souffle plus doux, je
voulais t'crire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prmices
du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prvoir de nouveaux
orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en
vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et
le concert renouvel des oiseaux m'engage  reprendre le mien.     (p. 249)
Je ne puis voir sans larmes la prochaine dsolation de ma bonne
nourrice, la Sicile.--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur!
Je cherche en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le
dsordre d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprims. Ne vont-ils pas
seconder l'ennemi?... Oh! si tous, Chrtiens et Sarrasins, s'accordaient
pour lire un roi!...--Qu' l'orient de l'le, nos brigands siciliens
combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves,  la
bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais
l'intrieur de la Sicile, mais la contre qu'honore notre belle
Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle ft souille de
l'aspect des barbares... Je n'espre rien des Apuliens, qui n'aiment
que nouveaut. Mais toi, Messine, cit puissante et noble, songes-tu
donc  te dfendre,  repousser l'tranger du dtroit? Malheur  toi,
Catane! Jamais,  force de calamits, tu n'as pu satisfaire et flchir
la fortune. Guerre, peste, torrents enflamms de l'Etna, tremblement
de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,
Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette loquence dont tu te
pares, emploie-la  relever le courage des tiens. Que te sert de
t'tre affranchie des Denys!... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...
J'en viens maintenant  toi,  Palerme, tte de la Sicile! Comment te
passer sous silence, et comment te louer dignement!... Mais ds que
Falcando a nomm la belle Palerme, il ne pense plus  autre chose, il
oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voil qui dcrit
insatiablement la voluptueuse cit, ses palais fantastiques, son   (p. 250)
port, ses merveilleux jardins, soyeux mriers, orangers, citronniers,
cannes  sucre. Le voil perdu dans les fruits et les fleurs. La
nature l'absorbe, il rve, il a tout oubli. Je crois entendre dans sa
prose l'cho de la posie paresseuse, sensuelle et mlancolique de
l'idylle grecque: Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes
bras, et regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords
de la mer de Sicile[287].

                   [Note 286: Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII,
                   252. La latinit de ce grand historien du XIIe
                   sicle est singulirement pure, si on la compare 
                   celle de Bartolomeo, qui crit pourtant cent ans
                   plus tard.]

                   [Note 287: Thocrite.]

C'tait le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pques. En Sicile, c'est
dj l't, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur
est dj lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparat sous
l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pques est un voluptueux moment dans
ces contres. Le carme finit; l'abstinence aussi; la sensualit
s'veille ardente et pre, aiguise de dvotion. Dieu a eu sa part,
les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur
perce la terre, toute beaut brille. C'est une triomphante ruption de
vie, une revanche de la sensualit, une insurrection de la nature.

Ce jour donc, ce lundi de Pques, tous et toutes montaient, selon la
coutume, de Palerme  Monrale, pour entendre vpres, par la belle
colline. Les trangers taient l pour gter la fte. Un si grand
rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiter. Le vice-roi
avait dfendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'tait
l'usage dans ces jours-l. Peut-tre avait-il remarqu l'affluence (p. 251)
des nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les runir 
Palerme; mais il fallait l'occasion. Un Franais la donna mieux que
Procida n'et souhait. Cet homme, nomm Drouet, arrte une belle
fille de la noblesse que son fianc et toute sa famille menaient 
l'glise. Il fouille le fianc et ne trouve pas d'armes; puis il
prtend que la fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa
robe. Elle s'vanouit. Le Franais est  l'instant dsarm, tu de son
pe. Un cri s'lve:  mort,  mort les Franais[288]! Partout on
les gorge. Les maisons franaises taient, dit-on, marques
d'avance[289]. Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien
(_ceci, ciceri_) tait tu  l'instant[290]. On ventra des femmes
siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant franais.

                   [Note 288: Moriantur Galli. Bartolomeo.]

                   [Note 289: Ceulx de Palerme et de Meschines,
                   et des autres bonnes villes, signrent les huys de
                   Francoys de nuyt; et quant ce vint au point du jour
                   qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous
                   ceulx qu'ils peurent trouver, et ne furent pargns
                   ne vieulx ne jeunes que tous ne fussent occis.
                   Chroniques de S. Denis. Anno 1282.]

                   [Note 290: Simple tradition.]

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassures par
l'impunit de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pes
ingalement. Ingale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut
dans le peuple une capricieuse magnanimit[291].  Palerme mme,   (p. 252)
le vice-roi, surpris dans sa maison, avait t outrag, mais non tu;
on voulait le renvoyer  Aigues-Mortes.  Calatafimi, les habitants
pargnrent leur gouverneur, l'honnte Porcelet, et le laissrent
aller avec sa famille. Peut-tre tait-ce crainte des vengeances de
Charles d'Anjou. Le peuple tait dj refroidi et dcourag, telle est
la mobilit mridionale. Les habitants de Palerme envoyrent au pape
deux religieux pour demander grce. Ces dputs n'osrent dire autre
chose que ces paroles des litanies: Agnus Dei, qui tollis peccata
mundi, miserere nobis. Et ils rptrent ces mots trois fois. Le pape
rpondit en prononant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:
Ave, rex Judorum, et dabant ei alapam. Messine ne russit pas mieux
auprs de Charles d'Anjou. Il rpondit  ses envoys qu'ils taient
tous des tratres  l'glise et  la couronne, et leur conseilla de se
bien dfendre, comme ils pourraient[292].

                   [Note 291: Fazello assure que Sperlinga fut la
                   seule ville qui ne massacrt pas les Francs. De l
                   le dicton sicilien: Quod Siculis placuit, sola
                   Sperlinga negavit.]

                   [Note 292: Villani ajoute avec une prudence
                   toute machiavlique: Onde fue, et sera sempre
                   grande esempio a quelli, che sono et che saranno,
                   di prendere i patti, che si possono havere de
                   nimici, potendo havere la terra assediata. Vill.,
                   l. VII, c. LXV, p. 281-282.--Le lgat engageait
                   Charles  accepter les conditions des habitants:
                   Pero che, poi che fossino indurati, ognidi
                   peggiorerebbono i patti; ma riavendo egli la terra,
                   con volont de' cittadini medesimi ogni di li
                   potrebbe alargare; il quale era sano et buono
                   consiglio. Id., l. VII, c. LXV, p. 281.]

Les gens de Messine se htrent de profiter de l'avis. Tout fut prpar
pour faire une rsistance dsespre. Hommes, femmes et enfants, tous
portaient des pierres. Ils levrent un mur en trois jours, et
repoussrent bravement les premires attaques. Il en resta une petite
chanson: Ah! n'est-ce pas grand'piti des femmes de Messine, de   (p. 253)
les voir cheveles et portant pierre et chaux?... Qui veut gter
Messine, Dieu lui donne trouble et travail.

Il tait temps toutefois que l'Aragonais arrivt. Le prince rus s'tait
tenu d'abord en observation, laissant les risques aux Siciliens.
Ceux-ci s'taient irrvocablement compromis par le massacre; mais
comment allaient-ils soutenir cet acte irrflchi, c'est ce que D.
Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une arme,
et faisait mollement la guerre aux infidles. Cet armement avait
inquit le roi de France et le pape. Il rassura le premier en
prtextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper il lui
emprunta de l'argent; il en emprunta mme  Charles d'Anjou[293]. Ses
barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachets qu'il leur avait
donns, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[294]. Ce ne fut
qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reu deux dputations
des Siciliens, qu'il se dcida, et passa dans l'le[295].

                   [Note 293: Villani.]

                   [Note 294: Muntaner.]

                   [Note 295: Rien de plus romanesque et toutefois
                   de plus vraisemblable que le tableau du chroniqueur
                   sicilien, lorsque le froid Aragonais se hasarda 
                   descendre sur cette terre ardente, o tout tait
                   passion et pril. Il allait entrer sur le
                   territoire de Messine, et dj il tait parvenu 
                   une glise de Notre-Dame, ancien temple situ sur
                   un promontoire d'o l'on voit la mer et la fume
                   lointaine des les de Lipari. Il ne put s'empcher
                   d'admirer cette vue, et alla camper dans la valle
                   voisine. C'tait le soir, et dj tout le monde
                   reposait. Un vieux mendiant s'approche et demande
                   humblement  parler au roi des choses qui touchent
                   l'honneur du royaume: Excellent prince, dit-il, ne
                   ddaignez pas d'couter cet homme couvert de la
                   cape des chevriers de l'Etna. J'aimais votre
                   beau-frre, le roi Manfred, d'ternelle mmoire.
                   Proscrit et dpouill pour lui, j'ai visit les
                   royaumes chrtiens et barbares. Mais je voulais
                   revoir la Sicile, je me suis hasard  y revenir;
                   j'y ai vcu avec les bergers, changeant de retraite
                   dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas
                   les Siciliens sur lesquels vous allez rgner, vous
                   ignorez leur duplicit. Comment vous fier, par
                   exemple, au lontin Alayme, et  sa femme Machalda,
                   qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a t
                   proscrit par Manfred? ramen, enrichi par Charles
                   d'Anjou? Sa femme saura bien encore le tourner
                   contre vous-mme.--Qui es-tu, mon ami, toi qui veux
                   nous mettre en dfiance de nos nouveaux sujets?--Je
                   suis Vitalis de Vitali. Je suis de Messine...--
                   l'instant mme arrive Machalda, vtue en amazone;
                   elle venait hardiment prendre possession du jeune
                   roi: Seigneur, dit-elle avec la vivacit
                   sicilienne, j'arrive la dernire. Tous les logis
                   sont pris, je viens vous demander l'hospitalit
                   d'une nuit. Le roi lui cda le logis o il devait
                   reposer. Mais ce n'tait pas son affaire, elle ne
                   partait pas. Vainement dit-il  son majordome: Il
                   est temps de prendre du repos. Elle resta
                   immobile. Alors le roi prend son parti: Eh bien,
                   dit-il, causons jusqu'au jour. Madame, que
                   craignez-vous le plus?--La mort de mon
                   mari.--Qu'aimez-vous le plus?--Ce que j'aime n'est
                   point  moi.--Le roi, prenant alors un ton plus
                   grave, raconte les phnomnes tranges qui ont,
                   dit-il, accompagn sa naissance: il est venu au
                   monde pendant un tremblement de terre; dsign
                   ainsi par la Providence, il n'a pris les armes que
                   pour accomplir le saint devoir de venger Manfred.
                   Machalda, ainsi conduite, devint l'ennemie
                   implacable du roi. Plt au ciel, dit navement
                   l'historien patriote, qu'elle et sduit le roi!
                   Elle n'et pas troubl le royaume. Barthol. 
                   Neoc, apud Muratori, XIII, 1060-63.]

L'Aragonais envoya son dfi devant Messine  Charles d'Anjou, mais (p. 254)
il ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi.
En bon toreador, il piqua, mais luda le taureau. Seulement il expdia
au secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares,   (p. 255)
lestes et sobres pitons qui firent en trois jours les six journes
qu'il y a de Palerme  Messine[296]. La flotte catalane, sous le
Calabrois Roger de Loria, tait un secours plus efficace encore. Elle
devait occuper le dtroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le
retour. Le roi de Naples se dfiait avec raison de ses forces de mer.
Il repassa le dtroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses
tentes, ni ses provisions. Au matin, les Messinois merveills ne
virent plus d'ennemis. Ils n'eurent plus qu' piller le camp.

                   [Note 296: Ce que les autres ne pouvaient
                   supporter tait pour eux comme rgal et
                   passe-temps... Leur extrieur tait trange et
                   sauvage, et comme ils taient trs-noirs, maigres
                   et mal peigns, les Siciliens taient en grande
                   admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour
                   dfenseurs... Curita.]

Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux
galres contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,
il y en avait dix de Pise, qui s'enfuirent les premires, quinze de
Gnes qui les suivirent. Les Provenaux, sujets de Charles, en avaient
vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restrent
taient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se
jetrent  la cte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,
y turent six mille hommes. Les vainqueurs, carts par la tempte, se
trouvrent  la pointe du jour devant le phare de Messine.

Quand le jour fut arriv, ils se prsentrent  la tourelle. Les gens
de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'crirent:     (p. 256)
Ah! Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voil la flotte du roi
Charles qui, aprs s'tre empare des galres du roi d'Aragon, revient
sur nous.

Le roi tait lev, car il se levait constamment  l'aube du jour,
soit l't, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la
cause. Pourquoi ces cris dans toute la cit?--Seigneur, c'est la
flotte du roi Charles qui revient bien plus considrable, et qui s'est
empare de nos galres.

Le roi demanda un cheval, et sortit du palais suivi  peine de dix
personnes. Il courut le long de la cte, o il rencontra un grand
nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au dsespoir. Il les
encouragea, en leur disant: Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont
nos galres qui amnent la flotte du roi Charles. Il rptait ces
mots en courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'criaient:
Dieu veuille que cela soit ainsi! Que vous dirai-je, enfin? Tous les
hommes, les femmes et enfants de Messine couraient aprs lui, et
l'arme de Messine le suivait aussi. Arriv  la Fontaine d'Or, le
roi, voyant approcher une si grande quantit de voiles pousses par le
vent des montagnes, rflchit un moment, et dit  part soi: Dieu, qui
m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux
peuple; grces lui en soient rendues!

Tandis qu'il tait dans ces penses, un vaisseau arm, pavois des
armes du seigneur roi d'Aragon, et mont par En Cortada, vint devers
le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes
dployes,  la tte de la cavalerie. Si tous ceux qui taient     (p. 257)
l avec le roi furent transports de joie, en apercevant ce vaisseau
avec sa bannire, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau
prit terre. En Cortada, dbarqua et dit au roi: Seigneur, voil vos
galres; elles vous amnent celles de vos ennemis. Nicotera est prise,
brle et dtruite, et il a pri plus de deux cents chevaliers
franais.  ces mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla.
Tout le monde suivit son exemple. Ils commencrent  entonner tous
ensemble le _Salve regina_. Ils lourent Dieu, et lui rendirent grces
de cette victoire, car ils ne la rapportaient point  eux, mais  Dieu
seul. Enfin, le roi rpondit  En Cortada: Soyez le bien venu. Il
lui dit ensuite de retourner sur ses pas, et de dire  tous ceux qui
se trouvaient devant la douane de s'approcher en louant Dieu; il obit,
et les vingt-deux galres entrrent les premires, tranant aprs
elles chacune plus de quinze galres, barques ou btiments; ainsi
elles firent leur entre  Messine, pavoises, l'tendard dploy, et
tranant sur la mer les enseignes ennemies. Jamais on ne fut tmoin
d'une telle allgresse. On et dit que le ciel et la terre taient
confondus; et au milieu de tous ces cris, on entendait les louanges de
Dieu, de madame Sainte Marie et de toute la cour cleste... Quand on
fut  la douane, devant le palais du roi, on poussa des cris de joie;
et les gens de mer et les gens de terre y rpondirent, mais d'une
telle force, vous pouvez m'en croire, qu'on les entendait de la
Calabre[297].

                   [Note 297: Muntaner.]

Charles d'Anjou vit du rivage le dsastre de sa flotte. Il vit     (p. 258)
incendier sans pouvoir les dfendre ces vaisseaux, construits nagure
pour la conqute de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le
sceptre qu'il tenait  la main, et qu'il rptait le mot qu'il avait
dj dit en apprenant le massacre: Ah, sire Dieu, moult m'avez offert
 surmonter! Puisqu'il vous plat de me faire fortune mauvaise, qu'il
vous plaise aussi que la descente se fasse  petits pas et
doucement[298].

                   [Note 298: ...Piacciati, che'l mio calare sia
                   _a petit passi_. Villani.]

Mais l'orgueil l'emporta bientt sur cette rsignation. Charles d'Anjou,
dj vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de dcider leur
querelle par un combat singulier, auquel auraient pris part cent
chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une proposition si
favorable au plus faible, et qui lui donnait du temps[299]. Les deux
rois s'engagrent  se trouver  Bordeaux le 15 mai 1283, et  combattre
dans cette ville sous la protection du roi d'Angleterre.  l'poque
indique, D. Pedro bien mont, voyageant de nuit, et guid par un
marchand de chevaux qui connaissait toutes les routes, tous les pors
des Pyrnes, se rendit, lui troisime,  Bordeaux. Il y arriva le
jour mme de la bataille, protesta devant un notaire que le roi de
France tant prs de Bordeaux avec ses troupes, il n'y avait pas de
sret pour lui. Pendant que le notaire crivait, le roi fit le    (p. 259)
tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans s'arrter
prs de cent milles sur la route d'Aragon.

                   [Note 299: Cio fece per grande sagacit di
                   guerra et per suo gran senno, conciosia cosa
                   ch'egli era molto povero di moneta et da non potere
                   respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani...
                   Onde timea che... non si arrendessono... per che
                   non li sentiva constanti ne fermi... et cosi el
                   savio suo provedimento venne bene adoperato.
                   Villani, c. LXXXV, p. 296.]

Charles d'Anjou, ainsi jou, prpara une nouvelle arme en Provence.
Mais avant qu'il ft de retour  Naples, l'amiral Roger de Loria lui
avait port le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq
galres parader devant le port de Naples, et braver Charles le
Boiteux, le fils de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers
ne tinrent pas  un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq
galres qu'ils avaient dans le port.

Au premier choc, ils furent dfaits et pris. Charles d'Anjou arriva le
lendemain. Que n'est-il mort! s'cria-t-il, quand on lui apprit la
captivit de son fils[300]. Il se donna la consolation de faire pendre
cent cinquante Napolitains.

                   [Note 300: Lo re Carlo... disse con irato
                   animo: _Or fost il mort, porse qu'il a fali nostre
                   mandement._ Villani.]

Le roi de Naples avait t rudement frapp de ce dernier coup. Son
activit l'abandonnait. Il perdit l't  ngocier par l'entremise du
pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux
prparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui
chappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la pit
et la scurit d'un saint, se rendant ce tmoignage, qu'il n'avait
fait la conqute du royaume de Sicile que pour le service de l'glise.
(7 janvier 1285).

Cependant le pape, tout Franais de naissance et de coeur, avait   (p. 260)
dclar D. Pedro dchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les
indulgences de la croisade  quiconque lui courrait sus. L'anne
suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles de Valois, second fils
de Philippe le Hardi, et frre de Philippe le Bel.

Ce fut en effet une vraie croisade. La France n'avait point guerroy
depuis longtemps. Tout le monde voulut en tre, la reine elle-mme et
beaucoup de nobles dames. L'arme se trouva la plus forte qui ft
jamais sortie de France depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la
portent  vingt mille chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes
de Gnes, de Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne, devaient
suivre les rivages de Catalogne, et seconder les troupes de terre.
Tout promettait un succs facile. D. Pedro se trouvait abandonn de
son alli, le roi de Castille, et de son frre mme, le roi de
Majorque[301]. Ses sujets venaient de former une hermandad contre lui.
Il se trouva rduit  quelques Almogavares, avec lesquels il occupait
les positions inattaquables, observant et inquitant l'ennemi.

                   [Note 301: Don Jayme. (_Note de l'diteur._)]

Elna fit quelque rsistance, et tout y fut cruellement massacr.
Gironne rsista davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de
la prendre, s'y obstina, et y perdit un temps prcieux. Peu  peu le
climat commena  faire sentir son influence malfaisante. Des fivres
se mirent dans l'arme. Le dcouragement augmenta par la dfaite   (p. 261)
de l'arme navale; l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exera sur les
prisonniers d'effroyables cruauts. Il fallut songer  la retraite,
mais tout le monde tait malade; les soldats se croyaient poursuivis
par les saints dont ils avaient viol les tombeaux. Tous les passages
taient occups.

Les Almogavares, attirs par le butin, croissaient en nombre  vue
d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses
chevaliers languissants. La pluie tombait  torrents sur cette arme
de malades. La plupart restrent en route. Le roi atteignit Perpignan,
mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en
Espagne.

Le nouveau roi, Philippe le Bel, trouva moyen d'armer le roi de
Castille contre son alli d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint
sa libert avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de
la maison d'Aragon, se virent abandonns de la branche ane, qui prit
mme les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,
fils de Charles le Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son pre
l'avait t. Un trait suivit (1299), d'aprs lequel le roi Frdric[302]
devait garder l'le sa vie durant. Mais ses descendants l'ont garde
pendant plus d'un sicle.

                   [Note 302: Il est question ici de Frdric
                   d'Aragon, frre de don Pedro d'Aragon, et qui
                   pendant quelque temps avait t vicaire de son
                   frre en Sicile. (_Note de l'diteur._)]

Cette royaut de Naples, si mal acquise, ne fut pas renverse entirement,
mais du moins mutile et humilie. Il y eut quelque rparation     (p. 262)
pour les morts. Le pieux Charles, aujourd'hui rgnant (le fils de
Charles d'Anjou), dit un chroniqueur, qui mourut vers l'an 1300, a
construit une glise de Carmes sur les tombeaux de Conradin et de ceux
qui prirent avec lui[303].

                   [Note 303: Ricobald. Ferrar.]




CHAPITRE II                                                        (p. 263)

PHILIPPE LE BEL--BONIFACE VIII


1285-1304


Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrtient
de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...

J'eus nom Hugues Capet. De moi sont ns ces Louis, ces Philippe, qui
depuis peu rgnent en France.

J'tais fils d'un boucher de Paris[304], mais quand les anciens   (p. 264)
rois manqurent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir
les rnes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve
retomba  mon fils[305]. De lui sort cette race o les morts font
reliques[306].

                   [Note 304: Cette tradition populaire n'est
                   confirme par aucun texte bien ancien, non plus
                   qu'une bonne partie des traits satiriques qui
                   suivent.]

                   [Note 305: On sait que Hugues Capet ne voulut
                   jamais porter la couronne. Robert est le premier
                   des Captiens qui la porta.]

                   [Note 306: Allusion  la canonisation rcente
                   de saint Louis.]

Tant que la grande dot provenale ne leur ta toute vergogne, peu
valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal. Mais ds lors ils
poussrent par force et par mensonge, et puis par pnitence ils
prirent Normandie et Gascogne.

Charles passe en Italie, et puis, par pnitence, gorge
Conradin.--Par pnitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.

Un autre Charles sortira tantt de France. Sans armes, il sort, sauf
la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au
ventre[307].

                   [Note 307: Il s'agit de Charles de Valois.]

L'autre, captif en mer, fait traite et march de sa fille: le
corsaire du moins ne vend que l'tranger.

Mais voici qui efface le mal fait et  faire... Je le vois entrer
dans Anagni, le fleurdelis!... Je vois le Christ captif en son
vicaire; je le vois moqu une seconde fois; il est de nouveau abreuv
de fiel et de vinaigre. Il est mis  mort entre les brigands[308].

                   [Note 308: Dante, Purgat.]

Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vrits et de
calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid
jeune monde qui lui succde. Celui-ci commence vers 1300; il       (p. 265)
s'ouvre par la France, par l'odieuse figure de Philippe le Bel.

Au moins quand la monarchie franaise, fonde par Philippe-Auguste et
Philippe le Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une
consolation. Elle prit dans la gloire immense d'une jeune rpublique
qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais ce
pauvre moyen ge, papaut, chevalerie, fodalit, sous quelle main
prissent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du
faux-monnayeur. La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid.
S'il est plus lgitime que celui qu'il remplace, quel oeil, ft-ce
celui de Dante, pourrait le dcouvrir  cette poque? Il nat sous les
rides du vieux droit romain, de la vieille fiscalit impriale. Il
nat avocat, usurier; il nat gascon, lombard et juif.

Ce qui irrite le plus contre ce systme moderne, contre la France, son
premier reprsentant, c'est sa contradiction perptuelle, sa duplicit
d'instinct, l'hypocrisie nave, si je puis dire, avec laquelle il va
attestant tour  tour et alternant ses deux principes, romain et
fodal. La France est alors un lgiste en cuirasse, un procureur bard
de fer; elle emploie la force fodale  excuter les sentences du
droit romain et canonique.

Fille obissante de l'glise, elle s'empare de l'Italie et de l'glise
mme; si elle bat l'glise, c'est comme sa fille, comme oblige en
conscience de corriger sa mre.

Le premier acte du petit-fils de saint-Louis avait t d'exclure les
prtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout  (p. 266)
tribunal, non-seulement au parlement du roi et dans ses domaines,
mais dans ceux des seigneurs (1287). Il a t ordonn par le conseil
du seigneur roi, que les ducs, comtes, barons, archevques et vques,
abbs, chapitres, collges, gentilshommes (milites), et en gnral,
tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des
laques pour baillis, prvts et officiers de justice; qu'ils
n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils
manquent (dlinquant) en quelque chose, leurs suprieurs puissent
svir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils
en soient loigns.--Item, il a t ordonn que tous ceux qui, aprs
le prsent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,
et devant les juges sculiers du royaume, constituent des procureurs
laques. Enregistr ce jour, au parlement, de la Toussaint, l'an du
Seigneur 1287.

Philippe le Bel rendit le parlement tout laque. C'est la premire
sparation expresse de l'ordre civil et ecclsiastique; disons mieux,
c'est la fondation de l'ordre civil.

Les prtres ne se rsignrent pas. Il semble qu'ils aient essay de
forcer le parlement et d'y reprendre leur sige. En 1289, le roi
dfend  Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer
nully des prlats en la chambre sans le consentement des maistres
(prsidents)[309].

                   [Note 309: D. Vaissette.]

Constitu par l'exclusion de l'lment tranger, ce corps          (p. 267)
s'organisa (1291), par la division du travail, par la rpartition des
fonctions diverses. Les uns durent recevoir les requtes et les expdier,
les autres eurent la charge des enqutes. Les jours de sance furent
fixs, les rcusations dtermines, ainsi que les fonctions des
officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation
judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprim, les appels du
Languedoc furent dsormais ports  Paris[310]; les grandes affaires
devaient se dcider avec plus de calme loin de cette terre passionne,
qui portait la trace de tant de rvolutions.

                   [Note 310: Ordonnances.]

Le parlement a rejet les prtres. Il ne tarde pas  agir contre eux.
En 1288, le roi dfend qu'aucun juif ne soit arrt  la rquisition
d'un prtre ou moine, sans qu'on ait inform le snchal ou bailli du
motif de l'arrestation, et sans qu'on lui ait prsent copie du mandat
qui l'ordonne. Il modre la tyrannie religieuse sous laquelle gmissait
le Midi: il dfend au snchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce
soit sur la seule demande des inquisiteurs[311]. Sans doute, ces
concessions taient intresses. Le juif tait chose du roi;
l'hrtique, son sujet, son _taillable_, n'et pu tre ranonn par
lui, s'il l'et t par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du
motif. L'ordonnance parat honorable  celui qui la signa. On y    (p. 268)
entrevoit la premire lueur de la tolrance et de l'quit religieuse.

                   [Note 311: Dictum fuit (in parliamento) quod
                   prlati aut eorum officialis non possunt poenas
                   pecuniarias Judis infligere nec exigere per
                   ecclesiasticam censuram, sed solum modo poenam a
                   canone statutam, scilicet communionem fidelium sibi
                   substrahere. (Liberts de l'glise gallicane, II,
                   148.)--On serait tent de voir ici une ironie amre
                   de l'excommunication.]

La mme anne 1291, le roi frappa sur l'glise un coup plus hardi. Il
limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu  peu,
et fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.
Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prtre, du moine,
tait ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porte  trois,
quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acqureur
ecclsiastique, en compensation des droits sur mutations que l'tat
perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux glises profita
dsormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en
partage dans les dons de la pit avec Jsus-Christ, avec Notre-Dame
et les saints.

Voil pour l'glise. La fodalit, tout arme et guerrire qu'elle
est, n'est pas moins attaque. D'elle-mme se dgage le principe qui
doit la ruiner. Ce principe est la royaut comme suzerainet fodale.
Saint Louis dit expressment dans ses tablissements (liv. II, c. XXVII):
Se aucun se plaint en la cour le roy de son saignieur de dete que son
saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il li ait
fetes, li sires n'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre juges,
ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en Code. Ne
quis in sua causa judicet, en la loi unique qui commence _Generali_,
el rouge, et el noir, etc. Les tablissements de saint Louis taient
faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la Coutume de
Beauvoisis, dans un livre fait pour les domaines d'un fils         (p. 269)
de saint Louis, de Robert de Clermont, anctre de la maison de
Bourbon, crit sous Philippe le Bel que le roi a droit de faire des
tablissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le
royaume. Il faut voir dans le texte mme avec quelle adresse il
prsente cette opinion scandaleuse et paradoxale[312].

                   [Note 312: Beaumanoir.]

Philippe le Hardi avait facilit aux roturiers l'acquisition des biens
fodaux. Il enjoignit aux gens de justice de ne pas molester les
non-nobles qui acquerront des choses fodales. Le non-noble, ne
pouvant s'acquitter des services nobles qui taient attachs au fief,
il fallait le consentement de tous les seigneurs mdiats, de degr en
degr jusqu'au roi. Philippe III rduisit  trois le nombre des
seigneurs mdiats dont le consentement tait requis.

       *       *       *       *       *

La tendance de cette lgislation s'explique aisment quand on sait
quels furent les conseillers des rois aux XIIIe et XIVe sicles,
quand on connat la classe  laquelle ils appartenaient.

Le chambellan, le conseiller de Philippe le Hardi, fut le barbier ou
chirurgien de saint Louis, le tourangeau Pierre La Brosse. Son frre,
vque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse
avait accus la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonn un
fils du premier lit. Le parti des seigneurs,  la tte duquel tait le
comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de
plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse dcida
le roi  interroger une _bguine_, ou mystique de Flandre. Le      (p. 270)
parti des seigneurs opposa  la _bguine_ les dominicains, gnralement
ennemis des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette o
l'on vit ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son
procs fut instruit secrtement. On ne manqua pas de le trouver
coupable. Les chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une
foule de seigneurs, voulurent assister  son excution.

En tte des conseillers de saint Louis, plaons Pierre de Fontaines,
l'auteur du Conseil  mon ami, livre en grande partie traduit des lois
romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en tait bailli l'an
1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.
En cette qualit, il prononce un jugement en faveur du roi contre
l'abb de Saint-Benot sur Loire, puis un autre, et toujours favorable
au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,
nous le trouvons nomm aprs le chancelier de France[313]. Il s'intitule
chevalier. Ce qui, ds cette poque, ne prouve pas grand'chose. Ces
gens de robe longue prirent de bonne heure le titre de chevaliers s
lois.

                   [Note 313: Dupuy, Diffrend de Boniface VIII.]

Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,
l'auteur de ce grand livre des Coutumes de Vermandois, ait t de bien
grande noblesse. La maison du mme nom est une famille bretonne, et
non picarde, qui apparat dans les guerres des Anglais au XIVe sicle,
mais qui ne fait pas remonter rgulirement sa filiation plus haut que
le XVe.

Les deux frres Marigni, si puissants sous Philippe le Bel,        (p. 271)
s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[314]. Ils taient
Normands, et achetrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus
clbre des deux, chambellan et trsorier du roi, capitaine de la Tour
du Louvre, est appel _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de
France_. C'tait, dit un contemporain, comme un second roi, et tout
se faisait  sa volont[315]. On n'est pas tent de souponner ce
tmoignage d'exagration lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au
Palais de Justice  ct de celle du roi[316].

                   [Note 314: Dupuy, Templiers.]

                   [Note 315: Ita ut secundus regulus videretur,
                   ad cujus nutum regni negotia gerebantur. Bern.
                   Guidonis, Vita Clem. V.]

                   [Note 316: Flibien.]

Au nombre des ministres de Philippe le Bel, il faut placer deux
banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande
partie les violences fiscales de ce rgne. Ceux qui dirigrent les
grands et cruels procs de Philippe le Bel furent le chancelier Pierre
Flotte, qui eut l'honneur d'tre tu, tout comme un chevalier,  la
bataille de Courtrai. Il eut pour collgues ou successeurs Plasian et
Nogaret. Celui-ci, qui acquit une clbrit si tragique, tait n 
Caraman en Lauraguais. Son aeul, si l'on en croit les invectives de
ses ennemis, avait t brl comme hrtique. Nogaret fut d'abord
professeur de droit  Montpellier, puis juge-mage de Nmes. La famille
Nogaret, si fire au XVIe sicle, sous le nom d'pernon, n'tait pas
encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu aprs  (p. 272)
cette expdition hardie o Guillaume Nogaret alla mettre la main
sur le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe le
Long rvoqua les dons qui lui avaient t faits par Philippe le Bel;
mais il ne fut pas envelopp dans la proscription de Marigni. On et
craint sans doute de porter atteinte  ses actes judiciaires, qui
avaient une si grande importance pour la royaut.

Ces lgistes, qui avaient gouvern les rois anglais ds le XIIe sicle,
au XIIIe saint Louis, Alphonse X et Frdric II, furent, sous le
petit-fils de saint Louis, les tyrans de la France. Ces _chevaliers en
droit_, ces mes de plomb et de fer, les Plasian, les Nogaret, les
Marigni procdrent avec une horrible froideur dans leur imitation
servile du droit romain et de la fiscalit impriale. Les Pandectes
taient leur Bible, leur vangile. Rien ne les troublait ds qu'ils
pouvaient rpondre  tort ou  droit: _Scriptum est..._ Avec des
textes, des citations, ils dmolirent le moyen ge, pontificat,
fodalit, chevalerie. Ils allrent hardiment _apprhender au corps_
le pape Boniface VIII; ils brlrent la croisade elle-mme dans la
personne des Templiers.

Ces cruels dmolisseurs du moyen ge sont, il cote de l'avouer, les
fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la
centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des baillis,
des snchaux, des prvts, des procureurs du roi, des matres et
peseurs de monnaie. Les forts sont envahies par les _verdiers_, les
_gruiers_ royaux. Tous ces gens vont chicaner, dcourager, dtruire
les juridictions fodales. Au centre de cette vaste toile d'araigne,
sige le conseil des lgistes sous le nom de Parlement (fix      (p. 273)
Paris en 1302). L, tout viendra peu  peu se perdre, s'amortir sous
l'autorit royale. Au besoin, les lgistes appelleront  eux les
bourgeois. Eux-mmes ne sont pas autre chose, quoiqu'ils mendient
l'anoblissement, tout en perscutant la noblesse.

Cette cration du gouvernement cotait certainement fort cher. Nous
n'avons pas ici de dtails suffisants; mais nous savons que les sergents
des prvts, c'est--dire les excuteurs, les agents de cette
administration si tyrannique  sa naissance, avaient d'abord, le
sergent  cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent
 pied dix-huit deniers, etc. Voil une arme judiciaire et
administrative. Tout  l'heure vont venir des troupes mercenaires.
Philippe de Valois aura  la fois plusieurs milliers d'arbaltriers
gnois. D'o tirer les sommes normes que tout cela doit coter?
L'industrie n'est pas ne encore. Cette socit nouvelle se trouve
dj atteinte du mal dont mourut la socit antique. Elle consomme
sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir  la longue
de l'ordre et de la scurit. Mais cet ordre est si coteux  tablir,
qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misres
qu'il devait gurir.

Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen ge
payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et
petits, ils avaient place  sa table. La solde, c'tait le repas du
jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son
mouvement compliqu aux mille mouvements naturels et simples du    (p. 274)
gouvernement fodal, cette machine, l'argent seul peut lui donner
l'impulsion. Si cet lment vital manque  la nouvelle royaut, elle
va prir, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont
dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement fodal.

Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et
affam. La faim est sa nature, sa ncessit, le fond mme de son
temprament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour  tour la
ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux
roman, matre Renard et matre Isengrin.

Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le
reconnatre; il prfre tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.
D'abord, il trafique, il change, il achte; le fort peut dpouiller
ainsi honntement des amis faibles. Par exemple, ds qu'il dsespre
de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achte du moins le
patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de Montpellier,
la seule qui restt au roi Jacques. Le prince, avis et bien instruit
en lois, ne se fit pas scrupule d'acqurir ainsi le dernier vtement
de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui vendait son bien pice
 pice, et auquel sans doute il crut devoir en ter le maniement en
vertu de la loi romaine: _Prodigus et furiosus_[317].....

                   [Note 317: Montpellier tait en mme temps un
                   fief de l'vch de Maguelone. L'vque, fatigu de
                   la rsistance des bourgeois et de l'appui qu'ils
                   trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses
                   droits  ce dernier. Ces droits, jusque-l jugs
                   invalides, parurent assez bons pour servir 
                   dpouiller le vieux Jacques.]

Au nord, il acquit Valenciennes, qui se donna  lui (1293). Et     (p. 275)
sans doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait
de la riche Flandre, si bonne  prendre, et comme riche, et comme
allie des Anglais. Du ct de la France anglaise, il avait achet au
ncessiteux douard Ier le Quercy, terre mdiocre, sche et montagneuse,
mais d'o l'on descend en Guyenne. douard tait alors emptr dans
les guerres de Galles et d'cosse, o il ne gagnait que de la gloire.
C'et t beaucoup, il est vrai, de fonder l'unit britannique, de se
fermer dans l'le. douard y fit d'hroques efforts, et commit aussi
d'incroyables barbaries. Mais il eut beau briser les harpes de Galles,
tuer les bardes, il eut beau faire prir le roi David du supplice des
tratres, et transporter  Westminster le palladium de l'cosse, la
fameuse pierre de Scone, il ne put rien finir ni dans l'le ni sur le
continent. Chaque fois qu'il regardait vers la France et voulait y
passer, il apprenait quelque mauvaise nouvelle du Border cossais ou
des Marches de Galles, quelque nouveau tour de Leolyn ou de Wallace.
Wallace tait encourag par Philippe le Bel, le chef hroque des
clans par le roi-procureur. Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il
lui suffisait de relancer douard par ses limiers d'cosse. Il le
laissait volontiers s'immortaliser dans les dserts de Galles et de
Northumberland, procdait contre lui  son aise, et le condamnait par
dfaut.

Ainsi, quand il le vit occup  contenir l'cosse sous Baillol, il le
somma de rpondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il
ajourna ce roi, ce conqurant  venir s'expliquer par-devant ce qu'il
appelait le tribunal des pairs. Il le menaa, puis il l'amusa,     (p. 276)
lui offrit une princesse de France, pour prix d'une soumission fictive,
d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que
l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses
offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamot.

douard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance
du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et
de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il crivit
humblement  ses sujets de Guienne, leur demandant pardon d'avoir
consenti  la saisie[318]. Mais, trop occup en cosse, il ne vint pas
lui-mme en Guienne, et son parti n'prouva que des revers. Philippe
eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,
pour lui donner un alli, dlia le roi d'cosse des serments qu'il
avait prts au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien, que les
Flamands, mcontents de leur comte, l'appelrent  leur secours.   (p. 277)
Pour soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La
grasse Flandre tait la tentation naturelle de ces gouvernements
voraces. Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de
France sevraient de croisades et de guerres prives, la Flandre tait
leur rve, leur posie, leur Jrusalem. Tous taient prts  faire un
joyeux plerinage aux magasins de Flandre, aux pices de Bruges, aux
fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.

                   [Note 318: Nous avions un trait avec le roi
                   de France, d'aprs lequel nous avons fait de vous
                   et de notre duch certaines obissances  ce Roi,
                   que nous avons cru tre pour le bien de la paix et
                   l'avantage de la chrtient. Mais, par l, nous
                   nous sommes rendus coupables envers vous, puisque
                   nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant
                   plus que vous tiez bien prpars  garder et 
                   dfendre votre terre. Toutefois, nous vous
                   demandons de vouloir bien nous tenir pour excuss;
                   car nous avons t circonvenus et sduits dans
                   cette conjoncture. Nous en souffrons plus que
                   personne, comme pourront vous l'assurer Hugues de
                   Vres, Raymond de Ferrers, qui conduisaient en
                   notre nom ce trait  la cour de France. Mais, avec
                   l'aide de Dieu, nous ne ferons plus rien
                   d'important dsormais relativement  ce duch sans
                   votre conseil et votre assentiment. Ap. Rymer, t.
                   II, p. 644. Sismondi, VIII, 480.]

Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait place
entre tous pour tre mange des uns et des autres. Avant que l'Angleterre
ft cette chose colossale que nous voyons, la Flandre tait une
Angleterre, mais de combien dj infrieure et plus incomplte!
Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerants sans marine.
Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux, marine, c'est
justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matire, le vhicule, la
dfense de son industrie.

Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais
une runion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et
de villes. Rien n'est moins homogne. Sans parler de la diffrence de
race et de langue, il y a toujours eu haine de ville  ville, haine
entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de mtiers,
haine entre le souverain et le peuple[319]. Dans un pays o la femme
hritait et transfrait la souverainet, le souverain tait        (p. 278)
souvent un mari tranger. La sensualit flamande, la matrialit de ce
peuple de chair, apparat dans la prcoce indulgence de la Coutume de
Flandre pour la femme et pour le btard[320]. La femme flamande amena
ainsi par mariage des matres de toute nation, un Danois, un Alsacien;
puis un voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des
Franais de diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mle
(Capet), Philippe le Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche
encore. Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

                   [Note 319: Quis Flandri posset nocere, si du
                   ill civitates (Bruges et Gand) concordes inter se
                   forent. Meyer.]

                   [Note 320: In Flandria jam inde ab initio
                   observatum constat, neminem ibi nothum esse ex
                   matre. Meyer, folio 75. Le privilge fut tendu
                   aux hommes de Bruges par Louis de Nevers: Il les
                   affranchit de bastardise, sy avant que le bastard
                   soit bourgeois ou fils de bourgeois, sans fraude.
                   (1331) Oudegherst. Chron. de Flandres.--Origines du
                   droit, page 67, l. Ier, chap. III. Les btards
                   hritaient des biens de leurs mres. Car on n'est
                   pas l'enfant illgitime de sa mre. Miroir de
                   Saxe.--Diverses lois anciennes donnent mme aux
                   enfants naturels des droits sur les biens de leur
                   pre. Grimm. 476.--J'ai parl ailleurs du droit des
                   btards en France. Selon Olivier de la Marche, il
                   n'y avait en Europe que les Allemands chez qui les
                   btards fussent gnralement mpriss. Guillaume
                   le Conqurant s'intitule dans une lettre: Moi,
                   Guillaume, surnomm le Btard.]

La Flandre se plaignait du comte franais, Gui Dampierre, Philippe
s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et
voulut donner sa fille Philippa au fils d'douard. Ce mariage contre
le roi de France ne pouvait, selon la loi fodale, se faire sans
l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe
cependant ne rclama pas; il dclara hypocritement qu'tant        (p. 279)
parrain de la jeune fille il ne pouvait lui laisser passer le dtroit
sans l'embrasser[321]. Refuser, c'tait dclarer la guerre, et trop
tt. Venir, c'tait risquer de rester  Paris. Gui vint en effet et
resta. Le pre et la fille furent retenus  la tour du Louvre.
Philippe enleva  douard son alli et sa femme, comme il avait fait
de la Guienne. Le comte s'chappa, il est vrai, dans la suite. La
jeune fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intrt 
garder un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

                   [Note 321: Oudegherst.]

douard croyait avoir ameut tout le monde contre son dloyal ennemi.
L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgr son titre,
et volontiers guerroy aux gages d'douard, comme autrefois Othon de
Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII  cent
cus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbliard, Neufchtel,
ceux du Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les vques de
Lige et d'Utrecht, l'archevque de Cologne, tous promettaient
d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et tous
restrent tranquilles, except le comte de Bar. douard les payait
pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'tait une lutte
de corruption, une bataille d'argent,  qui serait le premier ruin.
Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misrables
taient les ressources des rois d'alors pour suffire  de telles dpenses.
douard et Philippe chassrent, il est vrai, les juifs, en gardant (p. 280)
leurs biens[322]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse pas
prendre. Il coulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le roi
de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres, s'avisa,
sans doute par leur conseil, de ranonner les Italiens, les Lombards,
qui exploitaient la France, et qui taient comme une varit de
l'espce juive. Puis, pour atteindre plus srement encore tout ce qui
achetait et vendait, le roi essaya pour la premire fois de ce triste
moyen si employ dans le XIVe sicle, l'altration de la monnaie.
C'tait un impt facile et tacite, une banqueroute secrte au moins
dans les premiers moments. Mais bientt tous en profitaient; chacun
payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins que la
foule des dbiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours  un moyen plus
direct, l'impt universel de la maltte[323].

                   [Note 322: douard, en 1289, Philippe, en
                   1290.]

                   [Note 323: Guillaume de Nangis.]

Ce vilain nom, trouv par le peuple, fut accept hardiment du roi
mme. C'tait un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il
restait encore quelque substance, quelque peu  sucer dans la moelle
du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.
Le patient tait si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer
presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.
Sa dtresse le dsesprait; dans l'un de ses parlements, on le vit
pleurer.

Entre ce roi affam et ce peuple tique, il y avait pourtant       (p. 281)
quelqu'un de riche. Ce quelqu'un, c'tait l'glise. Archevques et
vques, chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benot, moines
nouveaux, dits Mendiants, tous taient riches et luttaient d'opulence.
Tout ce monde tonsur croissait des bndictions du ciel et de la graisse
de la terre. C'tait un petit peuple heureux, obse et reluisant, au
milieu du grand peuple affam qui commenait  le regarder de travers.

Les vques allemands taient des princes, et levaient des armes.
L'glise d'Angleterre possdait, dit-on, la moiti des terres de
l'le. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.
Aujourd'hui, il est vrai, l'archevque de Cantorbery ne reoit par an
que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque
la Restauration prparait l'expdition d'Espagne, en 1822, l'on apprit
que l'archevque de Tolde faisait distribuer chaque jour  la porte
de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de Sville
six mille[324].

                   [Note 324: J'aurais peine  croire ce chiffre,
                   s'il n'avait t affirm en ma prsence par le
                   ministre mme qui avait fait prendre ces
                   informations.--Ajoutons que l'un des couvents
                   rcemment supprims  Madrid (San Salvador), avait
                   deux millions de biens et un seul religieux.]

La confiscation de l'glise fut la pense des rois depuis le XIIIe
sicle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la
diffrence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques
se firent donner. Henri VIII employa le schisme, Franois Ier le
Concordat.

Qui donc, au XIVe sicle, du roi ou de l'glise, devait dsormais  (p. 282)
exploiter la France? telle tait la question. Dj, lorsque Philippe
mit sur le peuple le terrible impt de la maltte, lorsqu'il altra
les monnaies, lorsqu'il dpouilla les Lombards, sujets ou banquiers du
saint-sige, il frappait Rome directement ou indirectement, il la
ruinait, il lui coupait les vivres[325].

                   [Note 325: douard Ier s'y tait pris plus
                   rudement encore; sur le refus du clerg de payer un
                   impt, il le mit en quelque sorte hors la loi,
                   lchant les soldats contre les prtres, et
                   dfendant aux juges de recevoir les plaintes de
                   ceux-ci (Knygthon).--Philippe le Bel, au moins, y
                   mettait des formes: Comme ce qui est donn vaut
                   mieux et est plus agrable  Dieu et aux hommes que
                   ce qui est exig, nous exhortons votre charit 
                   nous donner cet aide de la double dme ou
                   cinquime.]

Boniface usa enfin de reprsailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis
laicos_, il dclare excommunis de fait tout prtre qui payera, tout
laque qui exigera subvention, prt ou don, sans l'autorisation du
saint-sige; et cela, sans qu'aucun rang, aucun privilge puisse les
excepter. Il annulait ainsi un privilge important de nos rois, qui,
tout excommunis qu'ils taient comme rois, pouvaient toujours, dans
leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.

Au mme moment, sous prtexte de la guerre d'Angleterre, Philippe
dfendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'tait
frapper Rome bien plus que l'Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que
la bulle en rponse: Dans la douceur d'un ineffable amour         (p. 283)
(Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo), l'glise, unie au Christ,
son poux, en a reu les dons, les grces les plus amples, spcialement
le don de libert. Il a voulu que l'adorable pouse rgnt, comme
mre, sur les peuples fidles. Qui donc ne redoutera de l'offenser, de
la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'poux dans l'pouse? Qui
osera porter atteinte aux liberts ecclsiastiques, contre son Dieu et
son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il, pour que le marteau
de la puissance d'en haut ne le rduise en poudre et en cendre?... 
mon fils, ne dtourne point l'oreille de la voix paternelle, etc.

Il engage ensuite le roi  bien examiner sa situation: Tu n'as point
considr avec prudence les rgions et les royaumes qui entourent le
tien, les volonts de ceux qui les gouvernent, ni peut-tre les
sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes tats. Lve
les yeux autour de toi, et regarde, et rflchis. Songe que les royaumes
des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes parts;
songe  leur puissance,  la bravoure,  la multitude de leurs habitants,
et tu reconnatras aisment que ce n'tait pas le temps, que ce
n'tait pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'glise par de
telles piqres... Juge toi-mme quelles ont d tre les penses du
sige apostolique, lorsque dans ces jours mme o nous tions occups
de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue 
l'invocation de ton aeul de glorieuse mmoire, tu nous as envoy de
tels dons qui provoquent la colre de Dieu, et mritent, je ne dis (p. 284)
pas seulement notre indignation, mais celle de l'glise elle-mme...

Dans quel temps tes anctres et toi-mme avez-vous eu recours  ce
sige, sans que votre ptition ft coute? Et si une grave ncessit
menaait de nouveau ton royaume, non-seulement le saint-sige
t'accorderait les subventions des prlats et des personnes
ecclsiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il tendrait ses mains
jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrs, plutt que de ne pas
dfendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au saint-sige,
et qui lui a t si longtemps dvou... Nous exhortons donc ta
Srnit royale, la prions et l'engageons  recevoir avec respect les
mdicaments que t'offre une main paternelle,  acquiescer  des avis
salutaires pour toi et pour ton royaume,  corriger tes erreurs, et 
ne point laisser sduire ton me par une fausse contagion. Conserve
notre bienveillance et celle du Saint-Sige, conserve notre bonne
renomme parmi les hommes, et ne nous force point  recourir 
d'autres remdes,  des remdes inusits, lors mme que la justice
nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions
qu' regret et malgr nous[326].

                   [Note 326: Dupuy, Diffr.]

Ces graves paroles, mles de douceur et de menaces, devaient faire
impression. Aucun pontife n'avait t jusque-l plus partial pour nos
rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;
mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il tait en lui. Il
avait appel en Italie Charles de Valois, et, en attendant         (p. 285)
l'empire latin de Constantinople, il l'avait cr comte de Romagne,
capitaine du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la Marche d'Ancne.
Il obtint aux princes franais le trne de Hongrie; il fit ce qu'il
put pour leur procurer le trne imprial et celui de Castille. En
1298, pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il
essaya de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence
provisoire, il ajourna les restitutions que Philippe devait 
l'Anglais.

La papaut, toute vieillie qu'elle tait dj apparaissait encore
comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait t appel  juger entre
la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'cosse, entre
Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert
d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion
sur ses forces relles?

L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300, Boniface promit
rmission des pchs  tous ceux qui viendraient visiter pendant
trente jours les glises des Saints-Aptres. Ce Jubil rappelait tout
 la fois celui des Juifs et les ftes sculaires de Rome paenne. On
sait que le Jubil mosaque, revenant tous les cinquante ans, devait
rendre la libert aux esclaves, les terres alines  leur premier
possesseur; il devait annuler l'histoire, dfaire le temps, pour ainsi
dire, au nom du seul ternel. La vieille Rome, dans un tout autre point
de vue, emprunta des trusques la doctrine des ges[327]; mais ce ne
fut point pour y reconnatre la mobilit de ce monde, la mortalit des
empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme    (p. 286)
invincible, et, au retour de chaque sicle, solennisait son ternit.

                   [Note 327: Voy. mon _Histoire romaine_.]

En l'an 1300, la foi tait grande encore. La foule fut prodigieuse 
Rome[328]. On compta les plerins par cent mille, et bientt il n'y
eut plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les glises ne suffirent
 les recevoir; ils camprent par les rues et les places, sous des
abris construits  la hte, sous des toiles, sous des tentes et sous
la vote du ciel. On et dit que, les temps tant accomplis, la
chrtient venait par-devant son juge dans la valle de Josaphat.

                   [Note 328: Au point qu'il y eut famine. Voyez
                   le livre du cardinal de Saint-George, neveu de
                   Boniface: _De Jubilo_.]

Pour se reprsenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore
voir Rome, toute dchue qu'elle est, il faut la voir pendant les ftes
de Pques. On oublierait presque que c'est bien l la triste Rome, la
veuve de deux antiquits.

Quel qu'ait t le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne
lui en veux pas pour cet invention du Jubil. Des milliers d'hommes
l'en ont, j'en suis sr, remerci du coeur. C'tait mettre une
pierre sur la route du temps, placer un point d'arrt dans sa vie,
entre les regrets du pass et les esprances d'un meilleur, d'un moins
regrettable avenir; c'tait s'arrter en montant cette rude pente,
souffler un peu  midi. _Nel mezzo cammin di nostra vita._

Ces ges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de
lieu, voyager du pch  la saintet, laisser le diable avec       (p. 287)
l'habit qu'on dpose pour prendre celui du plerin. N'est-ce donc pas
quelque chose d'chapper  l'influence des lieux, des habitudes, de se
dpayser, de s'orienter  une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une mauvaise
puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux o le coeur se
prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la pinada de
Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,
Charlemagne fut ensorcel?

Ne nous tonnons pas si nos aeux aimrent tant les plerinages, s'ils
attriburent  la visite des lointains sanctuaires une vertu de
rgnration. Le vieillard, tout blanc, et chenu, se spare des lieux
o il a fourni sa carrire, et de sa famille alarme qui se voit
prive d'un pre chri.--Vieux, faible, et sans haleine, il se trane
comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les
ans, par la fatigue du chemin.--Il vient  Rome pour y voir la
semblance de Celui que, l-haut encore, il espre bien revoir au
ciel[329]...

                   [Note 329: Ptrarque.]

Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart
de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la
plerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses
pieds ensanglants, ni son nourrisson sur ces genoux, altr et
haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bnie qui plane au loin 
l'horizon: _Monte di gioja!_...

Et quand le but du voyage, c'tait Rome! quand au renouvellement du
sicle, au moment solennel o sonnait une heure de la vie du monde, on
atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux        (p. 288)
tombeaux, jusque-l seulement ous et clbrs, on les voyait, on les
touchait; alors, se retrouvant contemporain de tous les sicles, et
des consuls et des martyrs, ayant de station en station, du Colise au
Capitole et du Panthon  Saint-Pierre, revcu toute l'histoire, ayant
vu toute mort et ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers
la patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et
d'avance tout consol de mourir.

L'glise, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva
dans ce Jubil de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.
La descente commena ds-lors. Dans cette foule mme se trouvaient les
hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,
froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les
autres chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se
faire son Jubil. Le pape avait appel  Rome tous les vivants; le
pote convoqua dans sa comdie tous les morts; il fit la revue du
monde fini, le classa, le jugea. Le moyen ge, comme l'antiquit,
comparut devant lui. Rien ne lui fut cach. Le mot du sanctuaire fut
dit et profan. Le sceau fut enlev, bris: on ne l'a pas retrouv
depuis. Le moyen ge avait vcu; la vie est un mystre, qui prit
lorsqu'il achve de se rvler. La rvlation, ce fut la Divina
Commedia, la cathdrale de Cologne, les peintures du Campo-Santo de
Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la
couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

N'accusons pas le pape, si cet octognaire, vieil avocat, et       (p. 289)
nourri dans les ruses et les plus prosaques intrigues[330], se laissa
gagner lui-mme  la grandeur,  la posie de ce moment, o il vit le
genre humain runi  Rome et  genoux devant lui... Il est d'ailleurs
une sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les
souverains de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et
mme au XIVe sicle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu
tribun de Rome, ne tournait-il pas son pe vers les trois parties du
globe, en disant: Ceci et ceci, cela encore, est  moi.

                   [Note 330: Hic longo tempore experientiam
                   habuit curi, quia primo advocatus ibidem, inde
                   factus postea notarius pap, postea cardinalis, et
                   inde in cardinalatu expeditor ad casus Collegii
                   declarandos, seu ad exteros respondendos.
                   Muratori, XI, 1103.]

 plus forte raison, le pape se croyait-il le matre du monde. Lorsque
Albert d'Autriche se fit Empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,
Boniface, indign, mit la couronne sur sa tte, saisit une pe, et
s'cria: C'est moi qui suis Csar, c'est moi qui suis l'Empereur,
c'est moi qui dfendrai les droits de l'Empire. Au Jubil de 1300, il
parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les insignes
impriaux; il fit porter devant lui l'pe et le sceptre sur la boule
du monde, et un hraut allait criant: Il y a ici deux pes; Pierre,
tu vois ici ton successeur; et vous,  Christ! regardez votre vicaire.
Il expliquait ainsi les deux pes qui se trouvrent dans le lieu o
Jsus-Christ fit la Cne avec ses aptres.

Cette outrecuidance pontificale devait perptuer la guerre des     (p. 290)
deux puissances ecclsiastique et civile. La lutte, qui semblait
finie avec la maison de Souabe, est reprise par celle de France.
Guerre d'ides, non de personnes, de ncessit, non de volont. Le
pieux Louis IX la commence, le sacrilge Philippe IV la continue.

Reconnatre deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa
bulle _Unam sanctam_, c'est tre hrtique et manichen... Mais le
monde du moyen ge est manichen, il mourra tel; toujours il sentira
en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?--la paix_.
C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur[331].

                   [Note 331: Cum omnis natura ad ultimum quemdam
                   finem ordinetur, consequitur ut hominis duplex
                   finis existat: ut sicut inter omnia entia solus
                   incorruptibilitatem et corruptibilitatem
                   participat, sic... Propter quod opus fuit homini
                   duplici directivo, secundum duplicem finem:
                   scilicet summo pontifice, qui secundum revelata
                   humanum genus produceret ad vitam ternam; et
                   imperatore, qui secundum philosophica documenta
                   genus humanum ad temporalem felicitatem dirigeret.
                   Dante, De Monarchi, p. 78, dit. Zatta.]

La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'ge en ge, on
l'a cherche dans l'unit. Ds le IIe sicle, saint Irne crit
contre les Gnostiques son livre: De l'unit du principe du monde: _De
Monarchi_. C'est encore le titre du Dante: _De Monarchi_, De l'unit
du monde social[332].

                   [Note 332: Dante (De Monarchia, t. IV, p. 2.
                   a). L'diteur a mis au frontispice l'aigle de
                   l'Empire avec cette pigraphe:

                         E sotto l'ombra delle sacrepenne,
                         Governo l'mondo li di mano in mano.

                                             Paradis, c. VI, v, 7.]

Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme    (p. 291)
condition du dveloppement, la paix sous un monarque unique. Ce
monarque, possdant tout, ne peut rien dsirer, et partant, il est
impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; o il n'y a
plus de limite, que dsirer? quelle concupiscence peut natre[333]?
tel est le raisonnement de Dante. Reste  prouver que cet idal peut
tre rel, que ce rel est le peuple romain[334]; qu'enfin le peuple
romain a transmis sa souverainet  l'empereur d'Allemagne.

                   [Note 333: Notandum quod justiti maxime
                   contrariatur cupiditas... Ubi non est quod possit
                   optari, impossibile est ibi cupiditatem esse...
                   Sed monarchia non habet quod possit optare. Sua
                   namque juridictio terminatur Oceano solum, p.
                   17.--Il prouve ensuite que la charit, la libert
                   universelle, sont  la condition de cette
                   monarchie.--O genus humanum, quantis procellis et
                   jacturis quantisque naufragiis agitari te necesse
                   est, dum bellua multorum capitum factum in diversa
                   conaris, intellectu grotas utroque similiter et
                   affectu... cum per tubam sancti spiritus tibi
                   effletur: Ecce quam bonum et quam jucundum habitare
                   fratres in unum! Dante, De monarchia, p. 27.]

                   [Note 334: Il le prouve: 1 par l'origine de
                   Romulus, descendant tout  la fois d'Europe et
                   d'Atlas (l'Afrique); 2 par les miracles que Dieu a
                   faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les
                   oies du Capitole, etc.; 3 par la bont que Rome a
                   montre au monde, en voulant bien le conqurir,
                   etc.]

Ce livre est une belle pitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne; c'est
dsormais tout empire, toute royaut; c'est le pouvoir civil en tout
pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'glise
et le fils an de l'glise. Des deux cts, prtentions sans bornes;
deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le roi seul, est du   (p. 292)
moins le plus grand roi du monde; le plus rvr encore, depuis saint
Louis. Fils an de l'glise, il veut tre plus g que sa mre:
Avant qu'il n'y et des clercs, dit-il, le roi avait en garde le
royaume de France[335].

                   [Note 335: Antequam essent clerici, rex
                   Franci habebat custodiam regni sui, et poterat
                   statuta facere.]

La querelle s'tait dj mue  l'occasion des biens d'glise; mais il
y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait dcid entre
Philippe et douard, non comme ami et personne prive, mais comme
pape. Le comte d'Artois, indign de la partialit du pontife pour les
Flamands, arracha la bulle au lgat et la jeta au feu. En
reprsailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre Charles de
Valois, qui prtendait  la couronne impriale. De son ct, Philippe
mit la main sur les rgates de Laon, de Poitiers et de Reims. Il
accueillait les ennemis de Boniface, les Colonna, ces rudes Gibelins,
ces chefs de brigands romains contre les papes.

L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un sicle
se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante dpouille
du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III. L'hommage de
Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, tait vivement
rclam par l'archevque (1300). L'archevque et voulut s'arranger.
Le pape le menaa d'excommunication, s'il traitait sans la permission
du saint-sige. Il cita  Rome l'homme du roi, et, de plus, menaa
Philippe, s'il ne se dsistait du comt de Melgueil, dont ses      (p. 293)
officiers dpouillaient l'glise de Maguelone.

Ce n'est pas tout: le pape avait, malgr Philippe, cr dans ce
dangereux Languedoc,  la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
un nouvel vch pris sur le diocse de Toulouse, l'vch de Pamiers.
Il avait fait vque un homme  lui, Bernard de Saisset. Ce fut
justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa promesse
d'aller  la croisade, et le sommer de mettre en libert le comte de
Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas impunment 
Philippe le Bel.

Ce Saisset, qui parlait si hardiment, tait dj dsign au roi, par
l'vque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui et enlev
tout le Midi aux Franais. Saisset appartenait  la famille des anciens
vicomtes de Toulouse. Il tait l'ami de tous les hommes distingus, de
toute la noblesse municipale de cette grande cit. Il rvait la
fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de Foix, ou du
comte de Comminges, qui descendait des Raimond de Toulouse, tant
regretts de leurs anciens sujets[336].

                   [Note 336: Quod antiquitus erat Comes et
                   Vicecomes Tholos et quia ipse erat de genere
                   Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in
                   certa parte civitatis Tholos. Dupuy. Diff., p. 640.

                   Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de
                   parentela nostra, et facient quidquid nos
                   voluerimus. Ibid., p. 643.

                   Audivit dictum Episcopum Appam Comiti Fuxi
                   dicentem: Faciatis Pacem mecum, et vos habebitis
                   civitatem Appam, et eritis rex, quia antiquitus
                   solebat ibi esse Regnum adeo nobile sicut Regnum
                   Franci, et postea ego faciam quod vos eritis Comes
                   Tholos, quia in civitate Tholos, et in terra
                   habeo multos amicos, valde nobiles et valde
                   potentes... Ibid., 645, V. encore le Ier tmoin,
                   p. 633, et le XIVe tmoin, p. 640.

                   Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum
                   et totum genus suum, et specialiter quia erat ex
                   parte una de recta linea comitis Tholosani, et quod
                   gentes totius terr diligebant dictum comitem ex
                   causa prdicta. Ibid., XVIIe tmoin, p. 642.]

Ces grands seigneurs de Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour   (p. 294)
du pays, ni la hauteur du courage, qu'une telle entreprise et demands.
Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si
hardies: Ce Saisset est un diable, dit-il, plutt qu'un homme[337].
Le comte de Foix joua un rle plus odieux. Il reut les confidences de
Saisset, pour les transmettre au roi par l'vque de Toulouse[338].

                   [Note 337: Iste non est homo, sed diabolus,
                   tmoignage du comte lui-mme.]

                   [Note 338: Cet vque de Toulouse tait dtest
                   dans son diocse comme Franais, comme tranger 
                   la langue du pays.]

On sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du
comte de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, tait son ami.
Il avait dit encore: Les Franais ne feront jamais de bien, mais
plutt du mal au pays. Il ne voulait pas terminer avec le comte de
Foix les dmls de son vch,  moins que ce seigneur ne s'arranget
avec les comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne runt ainsi tout le
pays sous son influence.

On attribuait  Saisset des mots piquants contre le roi: Votre roi de
France, disait-il, est un faux-monnayeur. Son argent n'est que de
l'ordure... Ce Philippe _le Bel_ n'est ni un homme, ni mme une bte;
c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se  (p. 295)
donnrent pour roi le _duc_ grand et bel oiseau, il est vrai, mais le
plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de l'pervier,
et le roi ne rpondit rien (_nisi quod flevit_). Voil votre roi de
France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais il ne sait que
regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme mort et dtruit, 
cause de la malice de cette cour... Mais saint Louis m'a dit plus
d'une fois que la royaut de France prirait en celui qui est le
dixime roi,  partir d'Hugues Capet.

Deux commissaires de Philippe, un laque et un prtre, tant venus en
Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
voulut se sauver  Rome. Les hommes du roi ne lui en laissrent pas le
temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevrent  Paris,
avec ses serviteurs, qui furent mis  la torture.

Cependant le roi envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir viol
les privilges de l'glise, mais pour demander la dgradation de l'vque,
avant de le mettre  mort. La lettre du roi respire une trange soif
de sang: Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remde,
d'exercer le d de son office, de telle sorte que cet homme de mort
(dictus vir mortis), dont la vie souille mme le lieu qu'il habite, il
le prive de tout ordre, le dpouille de tout privilge clrical, et
que le seigneur roi puisse, de ce tratre  Dieu et aux hommes, de cet
homme enfonc dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de
correction, que le roi en puisse par voie de justice faire  Dieu un
excellent sacrifice. Il est si pervers, que tous les lments      (p. 296)
doivent lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute
crature[339].

                   [Note 339: Imitation pdantesque d'un passage
                   du discours de Cicron _Pro Roscio Amerino_, sur le
                   supplice du parricide.]

Le pape rclama l'vque, dclara suspendre le privilge qu'avaient
les rois de France de ne pouvoir tre excommunis, et convoqua le
clerg de France  Rome pour le 1er novembre de l'anne suivante.
Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: coute, mon fils,
les conseils d'un pre tendre. Le pape commenait par ces paroles
irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: Dieu nous a
constitu, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, dtruire,
disperser, dissiper, et pour difier et planter sous son nom et par sa
doctrine... Du reste, la bulle tait, sous forme paternelle, une
rcapitulation de tous les griefs du pape et de l'glise.

Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la rponse au pape.
La rponse, c'tait que le roi ne lchait pas son prisonnier, qu'il le
remettait seulement  garder  l'archevque de Narbonne, que l'or et
l'argent ne sortiraient plus de France, que les prlats n'iraient
point  Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
de son Jubil, quand ce petit avocat borgne[340] vint lui parler si
librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: Mon
pouvoir, dit-il, renferme les deux. Pierre Flotte rpondit par    (p. 297)
un aigre distinguo: Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du
roi rel. Le gascon Nogaret, qui tait venu avec Pierre Flotte, ne
put se contenir; il parla avec la violence et l'emportement mridional
sur les abus de la cour pontificale, sur la conduite mme du pape. Ils
sortirent ainsi de Rome enrags dans leur haine d'avocats contre les
prtres, ayant outrag le pape, et srs de prir s'ils ne le
prvenaient.

                   [Note 340: Belial ille, Petrus Flote,
                   semivivens corpore, menteque totaliter exccatus.
                   Bulle de Boniface aux prlats de France.]

Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage o
la cour de Rome aimait  noyer sa pense. Ils arrangrent donc entre
eux une brutale petite bulle o le pape exprimait crment toutes ses
prtentions. En mme temps, ils faisaient courir une fausse rponse 
la fausse bulle, o le roi parlait au pape avec une violence et une
grossiret populacire. Cette rponse, bien entendu, n'tait pas
destine  tre envoye, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunment
cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
est le moyen de l'tre en effet.

Boniface, vque, serviteur des serviteurs de Dieu,  Philippe, roi
des Francs, crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le spirituel;
que la collation des bnfices et des prbendes ne t'appartient point;
que si tu as la garde des bnfices vacants, c'est pour en rserver
les fruits aux successeurs. Que si tu en as confr quelqu'un, nous
dclarons cette collation invalide, et nous la rvoquons si elle   (p. 298)
a t excute, dclarant hrtiques tous ceux qui pensent autrement.
Donn au Latran, aux nones de dcembre, l'an 7 de notre pontificat.
C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.

Philippe, par la grce de Dieu, roi des Franais,  Boniface qui se
donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta trs-grande fatuit
sache que nous ne sommes soumis  personne pour le temporel; que la
collation des glises et des prbendes vacantes nous appartient par le
droit royal; que les fruits en sont  nous; que les collations faites
et  faire par nous sont valides au pass et  l'avenir; que nous
maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
tenons pour fous et insenss ceux qui croiront autrement.

Ces tranges paroles qui eussent, un sicle plus tt, arm tout le
royaume contre le roi, furent bien reues de la noblesse et du peuple
des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
noblesse avec le pape. Le 11 fvrier 1302, en prsence du roi et d'une
foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
petite bulle fut brle, et cette excution fut ensuite crie  son de
trompe par toute la ville[341]. Encore deux cents ans, un moine
allemand fera de son autorit prive ce que Pierre Flotte et       (p. 299)
Nogaret font maintenant au nom du roi de France.

                   [Note 341: Dupuy, Preuves du Diff., p.
                   59.--Fuerunt litter ejus (pap) in regno Franci
                   coram pluribus concremat, et sine honore remissi
                   nuntii. Chron. Rothomagense, ann. 1302; et
                   Appendix annalium H. Steronis Althahensis.--Le ms.
                   cit par Dupuy (Preuv. du Diff., 59), et que lui
                   seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de
                   Sismondi, la seule autorit pour ce fait. (V.
                   Sism., IX, 88.)]

Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
avait convoqu les prlats  Rome pour le 1er novembre; le roi
convoqua les tats pour le 10 avril; non plus les tats du clerg et
de la noblesse, non plus les tats du Midi, comme saint Louis les
avait rassembls; mais les tats du Midi et du Nord, les tats des
trois ordres, clerg, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces tats
gnraux de Philippe le Bel sont l're nationale de la France, son
acte de naissance. Elle a t ainsi baptise dans la basilique de
Notre-Dame, o s'assemblrent ces premiers tats[342]. De mme que le
Saint-Sige, au temps de Grgoire VII et d'Alexandre III, s'tait
appuy sur le peuple, l'ennemi du Saint-Sige appelle maintenant le
peuple  lui. Ces bourgeois, maires, chevins, consuls des villes,
sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord rpter
les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la premire
apparition du peuple.

                   [Note 342: Ont-ils t les premiers? M. de
                   Stadier signale des assembles partielles en 1294,
                   et une assemble gnrale  Paris en 1295. Philippe
                   le Bel avait dj plus d'une fois demand des
                   subsides  des assembles de dputs des trois
                   ordres, soit sous la forme d'tats provinciaux,
                   soit sous la forme d'tats gnraux.]

Pierre Flotte ouvrit les tats (10 avril 1302) d'une manire habile et
hardie. Il attaqua les premires paroles de la bulle _Ausculta, fili_:
Dieu nous a constitu au-dessus des rois et des royaumes... Puis il
demanda si les Franais pouvaient sans lchet se soumettre  ce que
leur royaume, toujours libre et indpendant, ft ainsi plac       (p. 300)
dans le vasselage du pape. C'tait confondre adroitement la dpendance
morale et religieuse avec la dpendance politique, toucher la fibre
fodale, rveiller le mpris de l'homme d'armes contre le prtre. Le
bouillant comte d'Artois, qui dj avait arrach au lgat et dchir
la bulle _Ausculta_, prit la parole, et dit que, s'il convenait au roi
d'endurer ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne
les souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de libert
et de hardiesse, fut applaudie des nobles. En mme temps, on leur fit
signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
cardinaux. La lettre tait probablement tout crite d'avance par les
soins du chancelier, car elle est date du 10 avril, du jour mme o
les tats furent assembls. Dans cette longue ptre, les seigneurs,
aprs avoir souhait aux cardinaux continuel accroissement de charit,
d'amour et de toutes bonnes aventures  leur dsir, dclarent que,
quant aux dommages celuy qui en prsent siet ou sige du gouvernement
de l'glise, dit tre faits par le roi, ils ne veulent, ne eux, ne
les universits, ne li peuple du royaume, avoir ne correction ne
amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le Roi. Ils accusent
Cil qui  prsent siet ou sige du gouvernement de l'glise de tirer
beaucoup d'argent de la confrence et collation des archevques,
vques et autres bnficiers. Si que li mmes peuples, qui leur est
soubgez, soient grevez et ranonnez. Ne li prlas ne poent donner leur
bnfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et bien lettrez de
leurs diocses, _de qui antecessours les glises sont fondes._   (p. 301)
Les seigneurs signrent certainement de grand coeur ce dernier mot o
l'habile rdacteur insinuait que les bnfices, fonds pour la plupart
par leurs anctres, devaient tre donns  leurs cadets, ou  leurs
cratures, ainsi que cela se fait en Angleterre, surtout depuis la
Rforme. C'tait attacher  la dfaite du pape le retour des biens
immenses dont les seigneurs s'taient dpouills pour l'glise dans
les ges de faveur religieuse[343].

                   [Note 343: La lettre ajoutait au nom des
                   nobles: Et se ainsi estoit que nous, ou aucuns de
                   nous le vousissions souffrir, ne les souferroit mie
                   lidicts nostre sire li roys, ne li commun peuples
                   dudit royaume: et  grand douleur, et  grand
                   meschief, nous vous faisons  savoir par la teneur
                   de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent
                    Dieu, ne doivent plaire  nul homme de bonne
                   voulent, ne oncques mes telles choses ne
                   descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne
                   attendus advenir, fors avecques Antechrist...
                   Pourquoi nous vous prions et requerons tant
                   affectueusement comme nous pouvons... que li
                   malices qui est esmeus, soit arrire mis et
                   anientis, et que de ces excs qu'il a accoustum 
                   faire, il soit chastiez en telle manire, que li
                   estat de la Chrestient soit et demeure en son bon
                   point et en son bon estat, et de ces choses nous
                   faites  savoir par le porteur de ses lettres
                   vostre volent et vostre entention: car pour ce
                   nous l'envoyons espciaument  vous, et bien
                   voulons que vous soyez certain que ne pour vie, ne
                   pour mort, nous ne dpartirons, ne veons 
                   dpartir de ce procez, et feust ores, ainsi que li
                   Roys nostre Sire le voulust bien... Et pource que
                   trop longue chose, et chargeans seroit, se chacun
                   de nous metteroit seel en ces prsentes lettres,
                   faites de nostre commun assentement, nos Loys fils
                   le roi de France, cuens de vreux; Robert cuens
                   d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean Dux de
                   Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de
                   Hainaut et de Hollande; Henry cuens de Luxembourg;
                   Guis cuens de S. Pol; Jean cuens de Dreux; Huges
                   cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys
                   cuens de Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu;
                   Bernard cuens de Comminges; Jean cuens d'Aubmarle;
                   Jean cuens de Fores; Valeran cuens de Prigors;
                   Jean cuens de Joigny; J. cuens d'Auxerre; Aymars de
                   Poitiers, cuens de Valentinois; Estennes cuens de
                   Sancerre; Renault cuens de Montbeliart; Enjorrant
                   sire de Coucy; Godefroy de Breban; Raoul de
                   Clermont connestable de France; Jean sire de
                   Chastiauvilain; Jourdain sire de Lille; Jean de
                   Chalon sire Darlay; Guillaume de Chaveigny sire de
                   Chastiau Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry
                   vicuens de Narbonne, avons mis  la requeste, et en
                   nom de nous, et pour tous les autres, nos seaus en
                   ces prsentes lettres. Donn  Paris, le 10e jour
                   d'avril, l'an de grce 1302.]

La lettre des bourgeois fut calque sur celle des nobles, si nous  (p. 302)
en jugeons par la rponse des cardinaux. Mais elle n'a pas t conserve,
soit qu'on n'ait daign en tenir compte, soit qu'on ait craint que le
dernier des trois ordres ne tirt plus tard avantage du langage hardi
qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.

La lettre des membres du clerg est tout autrement modre et douce.
D'abord elle est adresse au pape: Sanctissimo patri ac domino suo
carissimo... Ils exposent les griefs du roi et rclament son indpendance
quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour l'adoucir;
ils l'ont suppli de permettre qu'ils allassent aux pieds de la
batitude apostolique. Mais la rponse est venue du roi et des barons
qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume. Ils sont
tenus au roi par leur serment de fidlit,  la conservation de sa
personne, de ses honneurs et liberts,  celle des droits du royaume,
_d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchs, comts,
baronnies et autres fiefs_. Enfin, dans cette ncessit extrme, ils
ont recours  la providence de sa saintet, avec des paroles      (p. 303)
pleines de larmes et des sanglots mls de pleurs, implorant sa clmence
paternelle, etc.

Cette lettre, si diffrente de l'autre, contient pourtant galement le
grand grief de la noblesse: Les prlats n'ont plus de quoi donner,
pas mme de quoi rendre, aux nobles _dont les anctres ont fond les
glises_[344].

                   [Note 344: ... Prout quidam nostrum qui
                   ducatus, comitatus, baronias, feoda et alia membra
                   dicti Regni tenemus... adessemus eidem debitis
                   consiliis et auxiliis opportunis... Cognoscentes
                   quod excrescunt angusti cum jam abhorreant laci
                   et prorsus effugiant consortia clericorum, Dupuy,
                   Preuves, p. 70.--La lettre est date de mars,
                   c'est--dire probablement antidate: Datum
                   Parisiis die Martis prdcta. Le susdit jour de
                   mars. Et ils n'ont indiqu auparavant aucun jour.
                   Mais ils ne voulaient point dater de l'assemble du
                   roi, ne s'tant pas rendus  celle du pape.

                   Et prlati dum non habent quid pro meritis
                   tribuant, imo retribuant nobilibus, quorum
                   progeniteres ecclesias fundaverunt, et aliis
                   litteratis personis, non inveniunt servitores.
                   Dup., Preuves, p. 69.]

Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
terrible nouvelle avait compliqu l'embarras. Les tats s'taient
assembls le 10 avril. Mais le 21 mars, le massacre des Vpres
siciliennes s'tait renouvel  Bruges. Quatre mille Franais avaient
t gorgs dans cette ville.

La noblesse tait runie aux tats. Il ne s'agissait que de la faire
chevaucher vers la Flandre, tout anime de colre qu'elle tait dj,
toute gonfle d'orgueil fodal, et de lui faire gagner une belle
bataille sur les Flamands, qui et t une victoire sur le pape.
Pierre Flotte, si engag dans cette cause, ne pouvait perdre le    (p. 304)
roi de vue. Tout chancelier qu'il tait et homme de robe longue, il
monta  cheval avec les hommes d'armes.

Les Flamands, qui avaient appel les Franais, en taient cruellement
punis. La malveillance mutuelle avait clat ds le premier jour.
douard ayant laiss le comte  ses propres forces pour faire tte 
Wallace, les Franais le poussrent de place en place et lui
persuadrent de se livrer  Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, o dj sa fille
tait morte.

Le roi des Franais n'avait eu qu' prendre paisiblement possession
des Flandres. Il ne souponnait pas lui-mme l'importance de sa
conqute. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
villes de Gand et de Bruges, ils en furent blouis, effrays. Les
Flamands allrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
roi. Ils vinrent bien vtus[345], gros et gras, chargs de lourdes
chanes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir  leur nouveau
seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
d'tre si braves, aux femmes encore moins: Ici, dit-elle avec dpit,
je n'aperois que des reines.

                   [Note 345: Tricolori vestitu... Primates
                   inter se dissidentes duos habebant colores,
                   multitudo addidit tertium. Meyer.]

Le royal gouverneur Chtillon s'attacha  les gurir de cet orgueil,
de cette richesse insolente. Il leur ta leurs lections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'tait mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impt d'un quart sur le  (p. 305)
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Franais, habitu  vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait  mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilires, ces formidables gupiers de
Flandre. Le lion couronn de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[346], dormait mal et s'veillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'meute plus frquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! vole, c'est soulvement[347]!_

                   [Note 346: Hodie quoque pro symbolo urbis.
                   Virgo sepimento ligneo clausa, cujus in sinu Leo
                   cum Flandri lababo cubat... Sanderus, Gandav.
                   Rer., l. I, p. 51.]

                   [Note 347: C'tait l'inscription de la cloche:

                      Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,
                      Als ick luve, dan ist storn in Vlaenderlandt.

                                                (Sanderus, t. II, p. 115.)]

Il n'tait pas difficile de prvoir. Le peuple commenait  parler
bas,  s'assembler  la tombe du jour[348]. Il n'y avait pas vingt
ans qu'avaient eu lieu les Vpres siciliennes.

                   [Note 348: Convenire, conferre, colloqui inter
                   se sub crepusculum noctis multitudo. Meyer.]

D'abord trente chefs de mtiers vinrent se plaindre  Chtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commands pour le roi. Le grand seigneur,
habitu aux droits de corve et de pourvoirie, trouva la rclamation
insolente et les fit arrter. Le peuple en armes les dlivra et tua
quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se dclarrent pour
les gens du roi. L'affaire fut porte au Parlement. Voil le Parlement
de Paris qui juge la Flandre, comme tout  l'heure il jugeait le   (p. 306)
roi d'Angleterre.

Le Parlement dcida que les chefs de mtiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aims du peuple, le
doyen des bouchers, et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre le Roi), tait un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tte, un rude harangueur de carrefour[349].
Il entrana les gens de mtiers hors de Bruges, leur fit massacrer
tous les Franais dans les villes et chteaux voisins. Puis ils
rentrrent de nuit. Des chanes taient tendues pour empcher les
Franais de _courir la ville_; chaque bourgeois s'tait charg de
drober au cavalier log chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars
1302, tous les gens du peuple se mettent  battre leurs chaudrons; un
boucher frappe le premier, les Franais sont partout attaqus,
massacrs. Les femmes taient les plus furieuses  les jeter par les
fentres; ou bien on les menait aux halles, o ils taient gorgs. Le
massacre dura trois jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents
 pieds y prirent.

                   [Note 349: Primus ausus est Gallorum obsistere
                   tyrannidi Petrus cognomento Rex, homo plebeius,
                   unoculus, tate sexagenarius, opificio textor
                   pannorum, brevi vir statura nec facie admodum
                   liberali, animo tamen magno et feroci, consilio
                   bonus, manu promptus, flandrica quidem lingua
                   comprimis facundus, gallico ignarus. Meyer, p. 91.

                   Cumque ad campanam civitatis, non auderent
                   accedere, pelves suas pulsantes... omnem
                   multitudinem concitarunt. Ibid., p. 90.]

Aprs cela, il fallait vaincre. Les gens de Bruges marchrent      (p. 307)
d'abord sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait 
eux. Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[350],
peut-tre aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'cluse,
Newport, Berghes, Furnes, et Gravelines, qui les suivirent de gr ou
de force. Ils avaient mis  la tte de leurs milices un fils du comte
de Flandre, et un de ses petits-fils, qui tait clerc, et qui se
dfroqua pour se battre avec eux.

                   [Note 350: Primores civitatis, quique dignate
                   aliqua aut opibus valebant. Liliatorum sequebantur
                   partes, formidantes Regis potentiam, suisque
                   timentes facultatibus. Ibid., p. 91.]

Ils taient dans Courtrai, lorsque l'arme franaise vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient gure combattu en rase campagne,
auraient peut-tre recul volontiers. Mais la retraite tait trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui  terre
son _guttentag_ ou pieu ferr. Leur devise tait belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[351]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les   (p. 308)
encourager, renvoyrent leurs chevaux; et en mme temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
mtiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grce  attendre.
On rptait que Chtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les trangler. La reine avait, disait-on, recommand aux Franais
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'pargnassent pas les
truies flamandes[352].

                   [Note 351:  la bataille de Courtrai, les
                   Flamands firent venir un prtre sur le champ de
                   bataille avec le corps de Christ, de sorte qu'ils
                   pouvaient tous le voir. En guise de communion,
                   chacun d'eux prit de la terre  ses pieds et se la
                   mit dans la bouche. G. Villani, t. VIII, c. LV, p.
                   335.--V. d'autres exemples de cette communion par
                   la terre dans mes Origines du droit, livre III, ch.
                   IV.]

                   [Note 352: Vasa vinaria portasse restibus
                   plena, ut plebeios strangularet. Meyer.

                   Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues
                   verutis confoderent, infesta admodum mulieribus,
                   quas sues vocabat, ob fastum illum femineum visum a
                   se Brugis. Ibid., p. 93.--V. ci-dessus page 68:
                   La reine avait dit en voyant les Flamandes: Ego
                   rata sum me esse Reginam; at hic sexcentas
                   conspicio. Ibid., p. 89.]

Le conntable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'arme, lui dit brutalement: Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil? Le conntable, qui avait
pous une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage, et rpondit
firement: Sire, si vous venez o j'irai, vous irez bien avant! En
mme temps il se lana en aveugle  la tte des cavaliers dans une
poussire de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforant de le
suivre et craignant de rester  la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands trouvrent, ce qu'on trouve
partout dans ce pays coup de fosss et de canaux, un foss de cinq
brasses de large[353], ils y tombrent, s'y entassrent; le foss  (p. 309)
tant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'couler par les
cts. Toute la chevalerie de France vint s'enterrer l, Artois,
Chtillon, Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons,
Tancarville, Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi,
qui sans doute ne comptait pas prir en si glorieuse compagnie.

                   [Note 353: Oudegherst ne parle pas du foss,
                   sans doute pour rehausser la gloire des Flamands.]

Les Flamands tuaient  leur aise ces cavaliers dsaronns; ils les
choisissaient dans le foss. Quand les cuirasses rsistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[354]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[355], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prtendit
avoir assomm quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
videmment le moine se vantait. Quatre mille perons dors (un autre
dit sept cents) furent pendus dans la cathdrale de Courtrai. Triste
dpouille qui porta malheur  la ville. Quatre-vingts ans aprs,
Charles VI vit les perons, et fit massacrer tous les habitants.

                   [Note 354: Incredibile narratu est quanto
                   robore, quantaque ferocia, colluctantem secum in
                   fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis
                   plumbeisque mactaverint. Meyer, 94.--Guillelmus
                   cognomento _ab Saltinga_... tantis viribus
                   dimicavit, ut equites 40 prostravisse, hostesque
                   alios 1400 se jugulsse gloriatus sit. Ibid., 93.]

                   [Note 355: Meyer.]

Cette terrible dfaite, qui avait extermin toute l'avant-garde de
l'arme de France, c'est--dire la plupart des grands seigneurs,   (p. 310)
cette bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber
tant de fiefs  des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un
moment sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ta rien de
sa vigueur contre le pape. En un sens, la royaut en tait plutt
fortifie. Qui sait si le pape n'et trouv moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient sign, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royaut?

Il renonait  confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-l. Mais lorsqu'on eut appris  Rome la
dfaite de Philippe  Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal crivit au duc de Bourgogne que le roi tait
excommuni pour avoir dfendu aux prlats de venir  Rome, que le pape
ne pouvait crire  un excommuni, qu'il fallait avant tout qu'il ft
pnitence. Cependant les prlats, rallis au pape par la dfaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'tait comme une
dsertion en masse de l'glise gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses vques, de mme qu'il venait de perdre presque tous ses
barons  Courtrai[356].

                   [Note 356: Quinze jours avant la bataille de
                   Courtrai, le pape tint dans l'assemble des
                   cardinaux un discours dont la conciliation semblait
                   le but. Il y dit, entre autres choses, que sous
                   Philippe-Auguste, le roi de France avait dix-huit
                   mille livres de revenus, et que maintenant, grce 
                   la munificence de l'glise, il en avait plus de
                   quarante mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est
                   aveugle de corps et d'esprit, Dieu l'a ainsi puni
                   en son corps; cet homme de fiel, cet homme du
                   diable, cet Architophel, a pour appui les comtes
                   d'Artois et de Saint-Pol; il a falsifi ou suppos
                   une lettre du pape; il lui fait dire au roi qu'il
                   ait  reconnatre qu'il tient son royaume de lui.
                   Le pape ajoute: Voil quarante ans que nous sommes
                   docteur en droit, et que nous savons que les deux
                   puissances sont ordonnes de Dieu. Qui peut donc
                   croire qu'une telle folie nous soit tombe dans
                   l'esprit?... Mais on ne peut nier que le roi ou
                   tout autre fidle ne nous soit soumis sous _le
                   rapport du pch_... Ce que le roi a fait
                   illicitement, nous voulons dsormais qu'il le fasse
                   licitement. Nous ne lui refuserons aucune grce.
                   Qu'il nous envoie des gens de bien, comme le duc de
                   Bourgogne et le comte de Bretagne; qu'ils disent en
                   quoi nous avons manqu, nous nous amenderons. Tant
                   que j'ai t cardinal, j'ai t Franais; depuis,
                   nous avons beaucoup aim le roi. Sans nous, il ne
                   tiendrait pas d'un pied dans son sige royal; les
                   Anglais et les Allemands s'lveraient contre lui.
                   Nous connaissons tous les secrets du royaume; nous
                   savons comme les Allemands, les Bourguignons et
                   ceux du Languedoc aiment les Franais. Amantes
                   neminem amat vos nemo, comme dit Bernard. Nos
                   prdcesseurs ont dpos trois rois de France;
                   aprs tout ce que celui-ci a fait, nous le
                   dposerions _comme un pauvre gars_ (sicut unum
                   garcionem), avec douleur toutefois, avec grande
                   tristesse, s'il fallait en venir  cette
                   ncessit. Dupuy, Pr., p. 77-8.--Malgr
                   l'insolence de la finale, ce discours tait une
                   concession du pape, un pas en arrire.]

Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activit  (p. 311)
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance trs-populaire fut
proclame pour la rformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice gale, rpression de la vnalit, protection
aux ecclsiastiques, gards aux privilges des barons, garanties des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Chtelet et sa police arme, ses
sergents; sergents  pied, sergents  cheval, sergents  la        (p. 312)
douzaine, sergents du guet.

Les deux adversaires, prs de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrire eux. Ils sacrifirent tout  l'intrt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
Empereur. Il lui fallait quelqu'un  opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'norme sacrifice de la Guyenne (20 mai).
Quelle dut tre sa douleur, quand il lui fallut rendre  son ennemi ce
riche pays, ce royaume de Bordeaux!

Mais c'est qu'il fallait vaincre ou prir[357]. Le 12 mars, l'homme
mme du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon,      (p. 313)
Nogaret lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[358].

                   [Note 357: Dj on avait mis en avant un
                   Normand, matre Pierre Dubois, avocat au bailliage
                   de Coutances, qui donna contre le pape une
                   consultation triplement bizarre pour le style,
                   l'rudition et la logique.

                   Voici en substance ce pamphlet du XIVe
                   sicle.--Aprs avoir tabli l'impossibilit d'une
                   suprmatie universelle et rfut les prtendus
                   exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et
                   des Romains, il cite la loi de Mose qui dfend la
                   convoitise et le vol. Or le pape convoite et ravit
                   la suprme libert du roi, qui est et a toujours
                   t, de n'tre soumis  personne, et de commander
                   par tout son royaume sans crainte de contrle
                   humain. De plus, on ne peut nier que depuis la
                   distinction des _domaines_, l'usurpation des choses
                   possdes, de celles surtout qui sont prescrites
                   par une possession immmoriale, ne soit pch
                   mortel. Or le roi de France possde la suprme
                   juridiction et la franchise de son temporel, depuis
                   plus de mille ans. Item, le mme roi, depuis le
                   temps de Charlemagne dont il descend, comme on le
                   voit dans le canon _Antecessores possede_, et a
                   prescrit la collation des prbendes et les fruits
                   de la garde des glises, non sans titre et par
                   occupation, mais par donation du pape Adrien, qui,
                   du consentement du concile gnral, a confr 
                   Charlemagne ces droits et bien d'autres presque
                   incomparablement plus grands, savoir que lui et ses
                   successeurs pourraient choisir et nommer qui ils
                   voudraient papes, cardinaux, patriarches, prlats,
                   etc... D'ailleurs, le pape ne peut rclamer la
                   suprmatie du royaume de France que comme souverain
                   Pontife: mais si c'tait rellement un droit de la
                   papaut, il et appartenu  saint Pierre et  ses
                   successeurs qui ne l'ont point rclam. Le roi de
                   France a pour lui une prescription de douze cent
                   soixante-dix ans. Or, la possession centenaire mme
                   sans titre suffit, d'aprs une nouvelle
                   constitution dudit pape, pour prescrire contre lui
                   et contre l'glise romaine, et mme contre
                   l'Empire, selon les lois impriales. Donc, si le
                   pape ou l'empereur avaient eu quelque servitude sur
                   le royaume, ce qui n'est pas vrai, leur droit
                   serait teint... En outre, si le pape statuait que
                   la prescription ne court pas contre lui, elle ne
                   courra donc pas non plus contre les autres, et
                   surtout contre les princes, qui ne reconnaissent
                   pas de suprieurs. Donc, l'empereur de
                   Constantinople qui lui a donn tout son patrimoine
                   (la donation tant excessive, comme faite par un
                   simple administrateur des biens de l'empire), peut,
                   comme donateur (ou l'empereur d'Allemagne, comme
                   subrog en sa place), rvoquer cette donation...
                   Et ainsi la papaut serait rduite  sa pauvret
                   primitive des temps antrieurs  Constantin,
                   puisque cette donation, nulle en droit ds le
                   principe, pourrait tre rvoque sous la
                   prescription _longissimi temporis_, Dupuy, p.
                   15-7.]

                   [Note 358: Dans la suscription, il se fait
                   appeler: _Chevalier et vnrable professeur en
                   droit_. Il s'tait fait faire chevalier, en effet,
                   par le roi, en 1297. Mais il n'a pas os ici, dans
                   une assemble de la noblesse, signer lui-mme cette
                   qualit.]

Le glorieux prince des aptres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de mme dans
l'avenir, il viendra de faux prophtes, qui souilleront la voix de la
vrit, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mmes,  l'exemple de ce Balaam qui aime le   (p. 314)
salaire de l'iniquit. Balaam eut pour correction et avertissement,
une bte qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophte... Ces choses annonces par le pre et patriarche de l'glise,
nous les voyons de nos yeux ralises  la lettre. En effet, dans la
chaire du bienheureux Pierre, sige ce matre de mensonges, qui,
quoique _Malfaisant_ de toute manire, se fait appeler _Boniface_[359].
Il n'est pas entr par la porte dans le bercail du Seigneur, ni comme
pasteur et ouvrier, mais plutt comme voleur et brigand... Le
vritable poux vivant encore (Clestin V), il n'a pas craint de
violer l'pouse d'un criminel embrassement. Le vritable poux,
Clestin, n'a pas consenti  ce divorce. En effet, comme disent les
lois humaines: _rien de plus contraire au consentement que l'erreur..._
Celui-l ne peut pouser, qui, du vivant d'un premier mari non
indigne, a souill le mariage d'adultre. Or, comme ce qui se commet
contre Dieu fait tort et injure  tous, et que dans un si grand crime
on admet  tmoigner le premier venu, _mme la femme, mme une
personne infme_; moi donc, ainsi que la bte qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie     (p. 315)
du faux prophte prt  maudire le peuple bni, j'adresse  vous
ma supplique, trs-excellent Prince, seigneur Philippe, par la grce
de Dieu, roi de France, pour qu' l'exemple de l'ange qui prsenta
l'pe nue  ce maudisseur du peuple de Dieu, vous qui tes oint pour
l'excution de la justice, vous opposiez l'pe  cet autre, et plus
funeste Balaam, et l'empchiez de consommer le mal qu'il prpare au
peuple.

                   [Note 359: Sedet in cathedra beati Petri
                   mendaciorum magister, faciens se, cum sit omnifario
                   maleficus, Bonifacium nominari, Ibid... Nec ad
                   ejus excusationem... quod ab aliquibus dicitur
                   post mortem dicti Coelestini... Cardinales in
                   eum denuo consensisse: cum _ejus esse conjux non
                   potuerit quam, primo viro vivente, fide digno
                   conjugii, constat per adulterium polluisse_. Ibid.,
                   57... Ut sicut angelus Domini prophet Balaam...
                   occurrit gladio evaginato in via, sic dicto
                   pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis,
                   ne possit malum perficere populo quod intendit.
                   Ibid.]

Rien ne fut dcid. Le roi louvoyait encore. Il permit  trois vques
d'excuser la dfense qu'il avait faite aux prlats.

Le pape envoya un lgat, sans doute pour tter le clerg de France, et
voir s'il voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au lgat
qu'il prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne;
c'tait flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cdait
rien.

Alors le pape adressa au lgat un bref dans lequel il dclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empch les prlats
de se rendre  Rome.

Le lgat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prtres qui
l'avaient apport avec le lgat et les ecclsiastiques qui le copiaient.
Le bref tait du 13 avril. Deux mois aprs (jour pour jour), les deux
avocats qui succdaient  Pierre Flotte, agirent contre Boniface.
Plasian accusa, Nogaret excuta. Le premier, en prsence des barons
assembls en tats au Louvre, pronona un rquisitoire contre Boniface,
et un appel au prochain concile. Aux accusations prcdentes, Plasian
ajoutait celle d'hrsie[360]. Le roi souscrivit  l'appel, et     (p. 316)
Nogaret partit pour l'Italie.

                   [Note 360: Moi Guillaume de Plasian,
                   chevalier, je dis, j'avance et j'affirme que
                   Boniface qui occupe maintenant le sige apostolique
                   sera trouv parfait hrtique, en hrsies, faits
                   normes et dogmes pervers ci-dessus mentionns: 1
                   Il ne croit pas  l'immortalit de l'me; 2 il ne
                   croit pas  la vie ternelle, car il dit qu'il
                   aimerait mieux tre chien, ne ou quelque autre
                   brute que Franais, ce qu'il ne dirait pas s'il
                   croyait qu'un Franais a une me ternelle.--Il ne
                   croit point  la prsence relle, car il orne plus
                   magnifiquement son trne que l'autel.--Il a dit que
                   pour abaisser le roi et les Franais, il
                   bouleverserait tout le monde.--Il a approuv le
                   livre d'Arnaud de Villeneuve, condamn par l'vque
                   et l'universit de Paris.--Il s'est fait lever des
                   statues d'argent dans les glises.--Il a un dmon
                   familier; car il a dit que si tous les hommes
                   taient d'un ct et lui seul de l'autre, il ne
                   pourrait se tromper ni en fait ni en droit: cela
                   suppose un art diabolique.--Il a prch
                   publiquement que le pontife romain ne pouvait
                   commettre de simonie: ce qui est hrtique 
                   dire.--En parfait hrtique qui veut avoir la vraie
                   foi  lui seul, il a appel Patrins les Franais,
                   nation notoirement trs-chrtienne.--Il est
                   sodomite.--Il a fait tuer plusieurs clercs devant
                   lui, disant  ses gardes s'ils ne les tuaient pas
                   du premier coup: Frappe, frappe; Dali, Dali.--Il a
                   forc des prtres  violer le secret de la
                   confession...--Il n'observe ni vigiles ni
                   carme.--Il dprcie le collge des cardinaux, les
                   ordres des moines noirs et blancs, des frres
                   prcheurs et mineurs, rptant souvent que le monde
                   se perdait par eux, que c'taient de faux
                   hypocrites, et que rien de bon n'arriverait  qui
                   se confesserait  eux.--Voulant dtruire la foi, il
                   a conu une vieille aversion contre le roi de
                   France, en haine de la foi, parce qu'en la France
                   est et fut toujours la splendeur de la foi, le
                   grand appui et l'exemple de la chrtient.--Il a
                   tout soulev contre la maison de France,
                   l'Angleterre, l'Allemagne, confirmant au roi
                   d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il
                   le faisait pour dtruire la superbe des Franais,
                   qui disaient n'tre soumis  personne
                   temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti
                   par la gorge (per gulam), et dclarant, que si un
                   ange descendait du ciel et disait qu'ils ne sont
                   soumis ni  lui ni  l'empereur, il serait
                   anathme.--Il a laiss perdre la Terre Sainte...
                   dtournant l'argent destin  la dfendre.--Il est
                   publiquement reconnu simoniaque, bien plus, la
                   source et la base de la simonie, vendant au plus
                   offrant les bnfices, imposant  l'glise et aux
                   prlats le servage et la taille pour enrichir les
                   siens du patrimoine du Crucifi, en faire marquis,
                   comtes, barons.--Il rompt les mariages.--Il rompt
                   les voeux des religieuses.--Il a dit que dans peu
                   il ferait de tous les Franais des martyrs ou des
                   apostats, etc. Dupuy, Diff... Preuves, p. 102-7,
                   cf. 326-346, 350-362.]

Pour soutenir cette dmarche dfinitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des tats. Il adressa des lettres individuelles
aux prlats, aux glises, aux villes, aux universits; ces         (p. 317)
lettres furent portes de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur mme, Plasian[361]. Le roi prie et requiert
de consentir au concile: _Nos requirentes consentire_. Il n'et pas
t sr de refuser en face de l'accusateur. Il rapporta plus de sept
cents adhsions. Tout le monde avait souscrit, ceux mme qui, l'anne
prcdente, aprs la dfaite du roi  Courtrai, s'taient malgr lui
rendus prs du pape. La saisie du temporel des quarante-cinq avait
suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf Cteaux, que le pape
avait gagn par une faveur rcente et qui se partagea, tous donnrent
 Plasian des lettres d'adhsion au concile.

                   [Note 361: Le prieur et le couvent des Frres
                   Prcheurs de Montpellier ayant rpondu qu'ils ne
                   pouvaient adhrer sans l'ordre exprs de leur
                   prieur gnral qui tait  Paris, les agents du roi
                   dirent qu'ils voulaient savoir l'intention de
                   chacun _en particulier et en secret_. Les religieux
                   persistant, les agents leur enjoignirent l'ordre de
                   sortir sous trois jours du royaume. Ils en
                   dressrent acte.]

Les corps les plus favoriss des papes se dclarrent pour le roi, (p. 318)
l'universit de Paris, les dominicains de la mme ville, les mineurs[362]
de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un templier,
adhrent, mais _sub protestationibus_[363].

                   [Note 362: En 1295, Boniface les avait
                   affranchis de toute juridiction ecclsiastique,
                   sans craindre le mcontentement du clerg de
                   France. Bulus, III, p. 511. Il n'avait point cess
                   d'ajouter  leurs privilges. Ibid., p. 516,
                   543.--Quant  l'Universit, Philippe le Bel l'avait
                   gagne par mille prvenances. Bulus, III, p. 542,
                   544. Aussi elle le soutint dans toutes ses mesures
                   fiscales contre le clerg. Ds le commencement de
                   la lutte, elle se trouvait associe  sa cause par
                   le pape lui-mme: Universitates qu in his
                   culpabiles fuerint, ecclesiastico supponimus
                   interdicto. (Bulle _Clericis laicos_.) Aussi
                   l'Universit se dclare hautement pour le roi:
                   Appellationi Regis adhremus supponentes nos...
                   et universitatem nostram protectioni divin et
                   prdicti concilii generalis ac futuri veri et
                   legitimi summi pontificis. Dupuy, Pr., p. 117-118.]

                   [Note 363: Dupuy.]

Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnt des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient  dfendre tel ou tel qui avait adhr au
concile[364]. C'tait comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce pril[365].

                   [Note 364: Id.]

                   [Note 365: V. tous ces actes dans Dupuy.]

Le 15 aot, Boniface dclara par une bulle qu'au pape seul il appartenait
de convoquer un concile. Il rpondit aux accusations de Plasian et de
Nogaret, particulirement au reproche d'hrsie.  cette occasion, il
disait: Qui a jamais ou dire que, je ne dis pas dans notre famille,
mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait jamais eu   (p. 319)
un hrtique? C'tait attaquer indirectement Plasian et Nogaret, qui
taient justement des pays albigeois. On disait mme que le grand-pre
de Nogaret avait t brl.

Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient  craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les clairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux cardinaux,
tout rejet sur celui-ci, annonant qu'il se rservait de le punir
spirituellement et temporellement[366]. C'tait ouvrir au roi un moyen
de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il prit 
Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient-ils pas plus 
craindre, aprs leurs audacieuses accusations! Aussi ds le 7 mars,
cinq jours avant la premire requte, Nogaret s'tait fait donner des
pouvoirs illimits du roi, un vritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait  propos_[367]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intress  s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste  Florence prs du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme vou et damn pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'tait (p. 320)
un homme prcieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape et
fait de lui, qu'tant tomb dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs annes, plutt que de dire son nom et de risquer
d'tre vendu  Boniface[368].

                   [Note 366: Et volumus quod hic Achitophel iste
                   Petrus puniatur _temporaliter et spiritualiter_,
                   sed rogamus Deum quod reservet eum nobis
                   puniendum, sicut justum est. Dupuy.]

                   [Note 367: Philippus, Dei gratia.., Guillelmo
                   de Nogareto... plenam et liberam tenore prsentium
                   commitimus potestatem, ratum habituri et gratum,
                   quidquid factum fuerit in prmissis, et _ea
                   tangentibus, seu dependentibus ex eisdem_...
                   Dupuy., Pr., 175.]

                   [Note 368: Ptrarque.]

Aprs la bulle du 15 aot, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trne, et dclarer les
sujets de Philippe dlis de leur serment envers lui. Rconcili avec
l'empereur Albert, il savait  qui donner la France. Il allait
peut-tre renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle tait prte, en effet, ds le 5 septembre.
Il fallait la prvenir, mousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
 Anagni, dans sa ville natale, o il s'tait rfugi au milieu de ses
parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traner dans
la boue les lis et le drapeau de France[369]. Nogaret n'tait pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se mnagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[370]), il s'assura de Suppino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. Suppino s'engagea pour la vie ou la mort dudit  (p. 321)
Boniface[371]. Colonna donc et Suppino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens  pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[372]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[373], qui donne la main
aux assaillants, et se met  piller les palais des cardinaux; ils se
sauvrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empcher le
pillage, se mettent  piller de compagnie. Le pape, prs d'tre forc
dans son palais, obtient un moment de trve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa 
Colonna lui-mme. Mais celui-ci voulait qu'il abdiqut et se rendt 
discrtion. Hlas! dit Boniface, voil de dures paroles[374]!
Cependant ses ennemis avaient brl une glise qui dfendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle, et traita pour lui-mme.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit  pleurer[375]. Cependant les portes craquent, les fentres
se brisent, la foule pntre. On menace, on outrage le vieillard.  (p. 322)
Il ne rpond rien. On le somme d'abdiquer. Voil mon cou, voil ma tte,
dit-il.

                   [Note 369: Ut proditionem fecerint eidem
                   domino Guillelmo et sequacibus suis, ac trascinare
                   fecissent per Anagniam vexillum ac insignia dicti
                   domini Regis, favore et adjutorio illius
                   Bonifacii. Dupuy, Pr., p. 175.]

                   [Note 370: Dupuy.]

                   [Note 371: Guillelmus prdictus asseruit
                   dictum dominum Raynaldum (de Supino), esse
                   benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita
                   ipsius Bonifacii quam in morte... et ipsum dominum
                   Guillelmum receptasse tam in vita _quam in morte
                   Bonifacii prdicti_. Dup., Pr., p. 175.]

                   [Note 372: Muoia papa Bonifacio, e viva il Re
                   di Francia. Villani.]

                   [Note 373: Pulsata communi campana, et
                   tractatu habito, elegerunt sibi capitaneum quemdam
                   Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
                   domini pap exstitit capitalis inimicus.
                   Walsingham.]

                   [Note 374: Heu me! durus est hic sermo!]

                   [Note 375: Flevit amare.]

Selon Villani, il aurait dit  l'approche de ses ennemis: Trahi comme
Jsus, je mourrai, mais je mourrai pape. Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tte, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.

On dit que Colonna frappa le vieillard  la joue de son gantelet de
fer[376]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: 
toi, chtif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bont qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
dfend[377]. Le pape rpondit avec courage: Tu es de famille     (p. 323)
hrtique, c'est de toi que j'attends le martyre[378].

                   [Note 376: Ruptis ostiis et fenestris palatii
                   pap, et pluribus locis igne supposito, per vim ad
                   papam exercitus est ingressus; quem tunc permulti
                   verbis contumeliosis sunt agressi: min etiam ei a
                   pluribus sunt illat. Sed papa nulli respondit.
                   Enimvero cum ad rationem positus esset, an vellet
                   renunciare papatui, constanter respondit non, imo
                   citius vellet perdere caput suum, dicens in suo
                   vulgari: Ecco il collo, ecco il capo. Walsingham,
                   apud Dupuy, Pr.--Da che per tradimento come Jesu
                   Christo voglio essere preso, convienmi morire,
                   almeno voglio morire come papa. Et di presente si
                   fece parare dell' amanto di san Piero, et con la
                   corona di Constantino in capo, et con la chiavi et
                   croce in mano, et posesi a sedere suso la sedia
                   papale. Villani, VIII, 63.--Et eust t fru deux
                   fois d'un des chevaliers de la Colonne, n'eust t
                   un chevalier de France qui le contesta... Chron.
                   de Saint-Denis. Dup., Pr., p. 191. Nicolas Gilles
                   (1492) y ajoute: Par deux fois cuida le pape estre
                   tu par un chevalier de ceulx de la Coulonne, si ne
                   fust qu'on le dtourna: toutefois il le frappa de
                   la main arme d'un gantelet sur le visage jusques 
                   grande effusion de sang. Ap. Dup., Pr., p. 199.]

                   [Note 377: Chron. de S. Denis.]

                   [Note 378: Dupuy.]

Colonna aurait volontiers tu Boniface; l'homme de loi l'en empcha[379].
Cette brusque mort l'et trop compromis. Il ne fallait pas que le
prisonnier mourt entre ses mains. Mais, d'autre part, il n'tait
gure possible de le mener jusqu'en France[380]. Boniface refusait de
rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois jours, au bout
desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit nombre d'trangers,
s'ameuta, chassa les Franais et dlivra son pape.

                   [Note 379: Lettres justificatives de
                   Nogaret.--Dupuy.]

                   [Note 380: Nogaret l'avait menac de le faire
                   conduire li et garrott  Lyon, o il serait jug
                   et dpos par le concile gnral. (Villani.)]

On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
rcit passionn de Walsingham, il remercia Dieu et le peuple de sa
dlivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comment mes ennemis ont
enlev tous mes biens et ceux de l'glise. Me voil pauvre comme Job.
Je vous dis en vrit que je n'ai rien  manger, ni  boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumne de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au dfaut de vin, je lui donnerai la bndiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir  mes besoins, je l'absoudrai de tout pch... Tout le peuple
se mit  crier: Vive le saint-pre! Les femmes coururent en foule au
palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant point de
vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait entrer,    (p. 324)
et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[381].

                   [Note 381: Tunc populus fecit papam deportari
                   in magnam plateam, ubi papa lacrymando populo
                   prdicavit, inter omnia gratias agens Duo et populo
                   Anagni de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit:
                   Boni homines et mulieres, constat vobis qualiter
                   inimici mei venerunt et abstulerunt omnia bona mea,
                   et non tantum mea, sed et omnia bona Ecclesi, et
                   me ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt.
                   Propter quod dico vobis veraciter, quod nihil habeo
                   ad comedendum vel bibendum, et jejunus remansi
                   usque ad prsens. Et si sit aliqua bona mulier qu
                   me velit de sua juvare eleemosyna, in pane vel
                   vino; et si vinum non habuerit, de aqua permodica,
                   dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc omnes
                   hc ex ore pap clamabant: Vivas, Pater sancte. Et
                   nunc cerneres mulieres currere certatim ad
                   palatium, ad offerendum sibi panem, vinum vel
                   aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum
                   allata, fundebant vinum et aquam in arca camer
                   pap, in magna quantitate. Et tunc potuit quisque
                   ingredi et cum papa loqui, sicut cum alio paupere.
                   Walsingh, apud Dupuy, Pr., 196.]

Le pape donna au peuple l'absolution de tout pch sauf le pillage
des biens de l'glise et des cardinaux. Pour ce qui tait  lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
arms. Mais lorsqu'il arriva  Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du pril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint  la fois; sa tte octognaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.

Il s'tait confi aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il   (p. 325)
fut ou crut tre encore arrt par eux. Soit qu'ils voulussent cacher
au peuple le scandale d'un pape hrtique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se rfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et ds lors il repoussa tout aliment. Il cumait et grinait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise lui ayant dit: Saint
Pre, recommandez-vous  Dieu,  la Vierge Marie, et recevez le corps
du Christ, Boniface lui donna un soufflet, et cria en mlant les deux
langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il chassa
deux frres mineurs qui lui apportaient le viatique, et il expira au
bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se serait vrifi
le mot que son prdcesseur Clestin avait dit de lui: Tu as mont
comme un renard; tu rgneras comme un lion; tu mourras comme un
chien[382].

                   [Note 382: Dupuy.]

On trouve d'autres dtails, mais plus suspects encore, dans une pice
o respire une haine furieuse, et qui semble avoir t fabrique par
les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
immdiatement aprs l'vnement: La vie, tat et condition du pape
Malface, racont par des gens dignes de foi.

Le 9 novembre, le Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa
qu'il avait eu des dmons familiers, qui lui avaient fait faire tous
ses crimes. Le jour et la nuit qui suivirent, on entendit tant de  (p. 326)
tonnerres, tant d'horribles temptes, on vit une telle multitude
d'oiseaux noirs aux effroyables cris, que tout le peuple constern
criait: Seigneur Jsus, ayez piti, ayez piti, ayez piti de nous!
Tous affirmaient que c'taient bien les dmons d'enfer qui venaient
chercher l'me de ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce
qui s'tait pass, et l'avertissaient de songer  son me... lui,
envelopp du dmon, furieux et grinant des dents, il se jeta sur le
prtre comme pour le dvorer. Le prtre s'enfuit  toutes jambes
jusqu' l'glise... Puis, sans mot dire, il se tourna de l'autre
ct...

Comme on le portait  sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre
de son anneau et s'crier:  vous, malins esprits enferms dans cette
pierre, vous qui m'avez sduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant?
Et il jeta au loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci
dans son iniquit, il confirma tous ses actes contre le roi de France
et ses serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer
ses douleurs, lui avaient amen le fils de Jacques de Pise, qu'il
aimait auparavant  tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans
le pch... mais  la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on
ne l'et enlev, il lui aurait arrach le nez avec les dents.
Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,
mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut
tant de tonnerres, de tempte, de dragons dans l'air, vomissant la
flamme, tant d'clairs et de prodiges, que le peuple romain        (p. 327)
croyait que la ville entire allait descendre dans l'abme[383].

                   [Note 383: Dupuy, Preuves. Walsingham, qui
                   crit sous une influence contraire, exagre plutt
                   le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
                   Colonna, Supino et le snchal du roi de France,
                   ayant saisi le pape, le mirent sur un cheval sans
                   frein, la face tourne vers la queue, et le firent
                   courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils
                   l'auraient fait mourir de faim sans le peuple
                   d'Anagni.]

Dante, malgr sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas
III, plong la tte en bas dans les flammes, entend parler et s'crie:
Est-ce donc dj toi debout l-haut? est-ce donc dj toi, Boniface?
L'arrt m'a donc menti de plusieurs annes. Es-tu donc sitt rassasi
de ce pourquoi, tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
pouse, pour en faire ravage et ruine?

Le successeur de Boniface, Benot XI, homme de bas lieu, mais d'un
grand mrite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
fort  son avnement. Il reut de bonne grce les flicitations du roi
de France, apportes par Plasian, par l'accusateur mme du dernier
pape. Philippe sentait que son ennemi n'tait pas tellement mort,
qu'il ne pt frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre 
outrance; il envoya au pape un mmoire contre Boniface, qui pouvait
passer pour une amre satire de la cour de Rome[384]. Il s'crivit
lui-mme par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de       (p. 328)
France au Roy contre Boniface_. Cet acte important, rdig en langue
vulgaire, tait plutt un appel du roi au peuple, qu'une supplique du
peuple au roi.

                   [Note 384: La forme de cet acte est bizarre; 
                   chaque titre d'accusation, il y a un loge pour la
                   cour de Rome. Ainsi: Les saints Pres avaient
                   coutume de ne point thsauriser; ils distribuaient
                   aux pauvres les biens des glises. Boniface, tout
                   au contraire, etc. C'est la forme invariable de
                   chaque article. On pouvait douter si c'tait bien
                   srieusement que le roi attribuait ainsi  un seul
                   pape tous les abus de la papaut. Dupuy, Preuves,
                   p. 209-210.

                    vous, trs-noble prince, nostre Sire, par la
                   grce de Dieu Roy de France, supplie et require le
                   pueuble de vostre royaume, pour ce que il
                   appartient que ce soit faict, que vous gardiez la
                   souveraine franchise de vostre royaume, qui est
                   telle que vous ne recognissiez de vostre temporel
                   souverain en terre fors que Dieu, et que vous
                   faciez dclarer que le pape Boniface erra
                   manifestement et fit pch mortel, notoirement en
                   vous mandant par lettres bulles que il estoit
                   vostre souverain de vostre temporel... Item...
                   que l'on doit tenir ledit Pape pour herge... L'on
                   peut prouver par vive force sans ce que nul n'y
                   pusse par raison rpondre que le pape n'eut oncques
                   seigneurie de vostre temporel... Qand Dieu le Pre
                   eut cr le ciel et les quatre lments, eut form
                   Adam et ve, il dit  eux et  leur succession:
                   _Quod calcaverit pes tuus, tuum erit_...
                   C'est--dire qu'il vouloit que chascun homme fust
                   le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre. Ainsi
                   dpartirent les fils d'Adam la terre et en furent
                   seigneurs trois mil ans et plus, avant le temps.
                   Melchisedech qui fut le premier Prtre qui fut Roy,
                   si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de
                   tout le monde: et obissant la gent  li comme a
                   Roy temporel et non pas a Prestre si fut autant Roy
                   que Prestre. Emprs sa mort fut grands temps, 600
                   ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et
                   Dieu le Pre qui donna la Loy  Mose, l'establit
                   Prince de son peuple d'Isral et li commanda que il
                   fist Aaron son frre souverain Prestre et son fils
                   aprs li. Et Mose bailla et commist quand il deust
                   mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du
                   temporel non pas au souverain Prestre son frre,
                   mais  Josu sans dbat que Aaron et son fils aprs
                   li y missent: mais gardoient le tabernacle... et
                   se aidoient au temporel dfendre... Celuy Dieu qui
                   toutes choses prsentes et avenir savoit, commanda
                    Josu leur Prince qu'il partist la terre entre
                   ces onze lignies; et que la lignie des Prestres
                   eussent en lieu de leur partie les diesmes et les
                   prmisses de tout, et en resquissent sans terre, si
                   que eux peussent plus profitablement Dieu servir et
                   prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple
                   d'Isral demanda Roy a nostre Seigneur, ou fit
                   demander par le prophte Samuel, il ne leur eslit
                   pas ce souverain Prestre, mais Sal qui surmontoit
                   de grandeur tout le pueuble de tout le col et de la
                   teste... (_allusion  Philippe le Bel?_) Si que il
                   not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble de Dieu
                   qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain
                   Prestres en diverses personnes et avoit l'un assez
                    faire de gouverner le temporel et le autre
                   l'espirituel du petit pueuble et si obissoient
                   tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprs
                   Notre-Seigneur Jsus-Christ fut souverain Prestre,
                   et ne trouve l'en point crit qu'il eust oncques
                   nulle possession de temporel... Aprs ce, sainct
                   Pre (_Pierre_)... Ce fust grande abomination 
                   ouir que c'est Boniface, pour ce que Dieu dit 
                   sainct Pre: Ce que tu lieras en terre sera li au
                   ciel, cette parole d'espiritualit entendit
                   mallement comme bougre, quant au temporel, il
                   estoit greigneur besoin qu'il sceust arabic,
                   caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages
                   desqueulx il est moult de chrtiens qui ne croient
                   pas, comme l'glise de Rome... Vous noble Roy...
                   herge defendeour de la foy, destruiteur de bougres
                   povs et devs et estes tenus requerre et procurer
                   que ledit Boniface soit tenus et jugez pour herge
                   et punis en la manire que l'on le pourra et devra
                   et doit faire emprs sa mort. Dupuy, Diffr., p.
                   214-218.]

Benot, au contraire, avait paru vouloir d'abord touffer cette    (p. 329)
grande affaire, en pardonnant  tous ceux qui y avaient tremp; il
n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'tait les dclarer
coupables. Il atteignit de cette clmence offensante le roi, les
Colonna, les prlats qui ne s'taient pas rendus  la sommation de
Boniface.

Philippe, alors accabl par la guerre de Flandre, avait beaucoup 
craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhrer  son
appel au concile. Le pape devenait menaant. Le roi en tait      (p. 330)
dsirer l'absolution, qu'il avait d'abord ddaigne. La demanda-t-il
srieusement, on serait tent d'en douter quand on voit que la demande
fut porte au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'tait probablement
donn cette mission, pour rompre un arrangement qui ne pouvait se
faire qu' ses dpens. Le choix seul d'un tel ambassadeur tait
sinistre. Le pape clata, et lana une furieuse bulle d'excommunication:
Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod quidam sceleratissimi
viri, summum audentes nefas in personam bon memori Bonifacii P.
VIII[385]...

                   [Note 385: Dupuy.]

Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
(1304). Le 4 juillet, Benot tait mort. On dit qu'une jeune femme
voile, qui se donnait pour converse de sainte Ptronille  Prousse,
vint lui prsenter  table une corbeille de _figues-fleurs_[386]. Il
en mangea sans dfiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
Les cardinaux, craignant de dcouvrir trop aisment le coupable, ne
firent aucune poursuite.

                   [Note 386: C'est--dire de la premire
                   rcolte.]

Cette mort vint  point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
mis  bout. Il n'avait pu, en 1303, empcher les Flamands d'entrer en
France, de brler Trouanne et d'assiger Tournai[387]. Il n'avait
sauv cette ville qu'en demandant une trve, en mettant en libert le
vieux Guy, qui devait rentrer en prison, si la paix ne se faisait  (p. 331)
pas. Le vieillard remercia ses braves Flamands, bnit ses fils, et
revint mourir  quatre-vingts ans dans sa prison de Compigne.

                   [Note 387: Cette terrible anne 1303 est
                   caractrise par le silence des registres du
                   Parlement. On y lit en 1304: Anno prcedente
                   propter guerram Flandri non fuit parliamentum.
                   _Olim, III, folio CVII. Archives du royaume,
                   Section judiciaire_.]

En 1304, au moment mme o le pape mourait si  propos, Philippe fit
un effort dsespr pour finir la guerre. Il avait extorqu quelque
argent en vendant des privilges, surtout en Languedoc, favorisant
ainsi les communes du midi pour craser celles du nord. Il loua des
Gnois, et avec leurs galres il gagna une bataille navale devant
Zirikse (aot). Les Flamands n'en taient pas plus abattus. Ils se
croyaient soixante mille. C'tait la Flandre au complet pour la
premire fois; toutes les milices des villes taient runies, celles
de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai.  leur
tte taient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe
ayant forc le passage de la Lys, les trouva  Mons-en-Puelle, dans
une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
eux, non plus sa gendarmerie comme  Courtrai, mais des pitons
Gascons, qui, toute la journe, sous un soleil ardent, les tinrent en
alerte, sans manger ni boire; les vivres taient sur les chariots. Ce
jene les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
portes se lancrent tous ensemble sur les Franais. Ceux-ci ne
songeaient plus  eux; le roi tait dsarm et allait se mettre 
table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
Flamands entrrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
bonnes  prendre, il n'y et pas moyen de les retenir ensemble,    (p. 332)
chacun voulut faire sa main. Cependant les Franais se rallirent; la
cavalerie crasa les pillards; ils laissrent six mille hommes sur la
place.

Le roi alla mettre le sige devant Lille, ne doutant pas de la
soumission des Flamands. Il fut bien tonn quand il les vit revenir
soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
souciaient pas de se battre avec ces dsesprs, conseillrent au roi
de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
Guy, et promettre au petit-fils le comt de Rethel, hritage de sa
femme. Philippe gardait la Flandre franaise et devait recevoir deux
cent mille livres.

Rien n'tait fini. Il n'tait pas spcifi s'il gardait cette
province, comme gage ou comme acquisition; quant  l'argent, il ne le
tenait pas. D'autre part, l'affaire du pape tait gte plus
qu'arrange. C'tait un triste bonheur que la mort subite de Benot
XI[388].

                   [Note 388: Baillet tablit un rapprochement
                   entre les dmls de Philippe le Bel et ceux de
                   Louis XIV avec le Saint-Sige: L'un et l'autre
                   diffrend s'est pass sous trois papes, dont le
                   premier ayant vu natre le diffrend, est mort au
                   fort de la querelle (Boniface VIII, Innocent XI).
                   Le second (Benot XI, successeur de Boniface, et
                   Alexandre VIII, successeur d'Innocent), ayant t
                   prvenu de soumissions par la France, s'est
                   raccommod en usant nanmoins de dissimulation pour
                   sauver les prtentions de la cour de Rome. Le
                   troisime (Clment V, et Innocent XII) a termin
                   toute affaire. De la part de la France, il n'y a eu
                   dans chaque dml qu'un roi (Philippe le Bel,
                   Louis XIV). Un vque de Pamiers semble avoir donn
                   occasion  la querelle dans l'un comme dans l'autre
                   diffrend. Le droit de rgale est entr dans tous
                   les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre,
                   appel au futur Concile... l'attachement des
                   membres de l'glise gallicane pour leur roi y a t
                   presque gal. Le clerg, les universits, les
                   moines et les mendiants se sont jets partout dans
                   les intrts du roi et ont adhr  l'appel. Il y a
                   eu excommunication d'ambassadeurs, et menaces pour
                   leurs matres. Les juifs chasss du royaume par
                   Philippe le Bel, et les Templiers dtruits,
                   semblent fournir aussi quelque rapport avec
                   l'extirpation des huguenots et la destruction des
                   religieuses de l'Enfance. (Baillet, Hist. des
                   dmls, etc.)]

Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des bls, tout (p. 333)
cela animait le peuple. On commenait  parler. Un clerc de l'Universit
parla haut et fut pendu. Une pauvre bguine de Metz, qui avait fond
un ordre de religieuses, eut rvlation des chtiments que le ciel
rservait aux mauvais rois. Charles de Valois la fit prendre et, pour
lui faire dire que ces prophties taient souffles par le diable, il
lui fit brler les pieds. Mais chacun crut  la prdiction, quand on
vit l'anne suivante une comte apparatre avec un clat
horrible[389].

                   [Note 389: C'est la comte de Halley, qui
                   reparat  des intervalles de 75  76 ans. On
                   prsume qu'elle parut la premire fois  la
                   naissance de Mithridate, 130 ans avant l're
                   chrtienne. Justin (lib. XXXVII) dit que pendant 80
                   jours, elle clipsait presque le soleil. Elle
                   reparut en 339 et en 550, poque de la prise de
                   Rome par Totila. En 1305, elle avait un clat
                   extraordinaire. En 1456, elle tranait une queue
                   qui embrassait les deux tiers de l'intervalle
                   compris entre l'horizon et le znith; en 1682, la
                   queue avait encore 30 degrs; en 1750, elle
                   semblait ne devoir attirer l'attention que des
                   astronomes. Ces faits sembleraient tablir que les
                   comtes vont s'affaiblissant. Celle de Halley a
                   reparu en octobre 1835. Annuaire du Bureau des
                   longitudes pour 1835. Voyez aussi une notice sur
                   cette comte, par M. de Pontcoulant.]

Philippe le Bel tait revenu vainqueur et ruin. Il se rendit
solennellement  Notre-Dame, parmi le peuple affam et les         (p. 334)
maldictions  voix basse. Il entra  cheval dans l'glise, et, pour
remercier Dieu d'avoir chapp quand les Flamands l'avaient surpris,
il y voua dvotement son effigie questre et arme de toutes pices.
On la voyait encore  Notre-Dame, peu de temps avant la Rvolution, 
ct du colossal saint Christophe.

Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi  sa manire. Nous avons
quittance de lui, prouvant que ses appointements furent ports de cinq
cents  huit cents livres[390].

                   [Note 390: D. Vaissette.]



FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES                                                 (p. 335)




CHAPITRE VI


 INNOCENT III.--Le Pape Prvaut Par Les Armes Des Franais
 Du Nord, Sur Le Roi D'Angleterre Et L'empereur D'Allemagne,
 Sur L'Empire Grec Et Sur Les Albigeois.--Grandeur Du Roi De
 France........................................................ 1
      Situation du monde  la fin du XIIe sicle............... 1
      Rvolte contre l'glise.................................. 3
      Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas................... 5
      En Flandre, mysticisme industriel........................ 7
      Rationalisme dans les Alpes.............................. 9
      Vaudois................................................. 10
      Albigeois............................................... 11
      Liaison du Midi avec les Juifs et les musulmans......... 11
      Incrdulit et corruption............................... 12
      Littrature. Troubadours................................ 13
      Situation politique du Midi............................. 15
      Doctrines albigeoises, croyances manichennes........... 16
      Danger de l'glise...................................... 18
      Innocent III............................................ 23
      Prtentions croissantes du saint-sige.................. 26
      Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre......... 27
      Philippe-Auguste........................................ 29
      Richard Coeur-de-Lion................................... 30

1187. Prise de Jrusalem...................................... 31
      Rgne des Atabeks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin......... 32
      Saladin................................................. 34
      Troisime croisade. Frdric Barberousse meurt en chemin 35
      Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de
        mer................................................... 36
      Leurs querelles en Sicile............................... 36
      Sige de Saint-Jean-d'Acre.............................. 37
      Divisions des croiss. Philippe retourne en France...... 40
      L'empereur retient Richard prisonnier................... 43

1199. Retour et mort de Richard............................... 44
      Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'glise 45

1202-1204. Quatrime croisade................................. 46
      Les croiss empruntent des vaisseaux  Venise........... 47
      L'empereur grec implore leur secours.................... 48
      Haines mutuelles des Grecs et des Latins................ 49
      Sige et prise de Constantinople........................ 52
      Soulvement du peuple. Murzuphle........................ 54
      Seconde prise de Constantinople......................... 54
      Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur.. 56




CHAPITRE VII


 Ruine De Jean. Dfaite De L'Empereur. Guerre Des Albigeois.
 Grandeur Du Roi De France. 1204-1222......................... 58
      L'glise frappe d'abord le roi d'Angleterre............. 59
      Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires
        et fiscalit.......................................... 60
      Dsharmonie croissante de l'empire anglais.............. 61
      Rivalit de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne..... 62

1204. Meurtre d'Arthur........................................ 63
      Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour............... 64
      Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse... 65
      Situation prcaire de l'glise dans le Languedoc........ 66
      Antipathie du Nord pour le Midi......................... 66
      Ravage des routiers..................................... 67
      Opposition des deux races dans les croisades............ 68
      La croisade est prche par l'ordre de Cteaux. Sa
        splendeur............................................. 69
      Durando d'Huesca........................................ 71
      Saint Dominique......................................... 71
      Le comte de Toulouse favorise les hrtiques............ 73

1208. Assassinat du lgat Pierre de Castelnau................. 76
      Innocent III fait prcher la croisade dans le nord de
        la France............................................. 77
       la tte des croiss, Simon de Montfort. Destine
        de cette famille...................................... 80
      Sige et massacre de Bziers............................ 83
      Prise de Carcassonne.................................... 84
      Montfort accepte la dpouille du vicomte de Bziers..... 85
      Sige des chteaux de Minerve et de Termes.............. 86
      Le comte de Toulouse se soumet  des conditions
        humiliantes........................................... 88
      Sige de Toulouse....................................... 90
      Tous les seigneurs des Pyrnes se dclarent pour
        Raymond............................................... 91
      Le roi d'Aragon fait dfier Montfort.................... 92
      Opposition des armes de Montfort et de don Pedro....... 93

1213. Bataille de Muret....................................... 94
      Querelle de Jean et des moines de Kenterbury............ 94
      Le pape se dclare contre Jean et l'excommunie.......... 95
      Le pape arme la France. Jean se soumet.................. 97
      Guerre de Philippe contre les Flamands.................. 98
      Jean se ligue avec l'empereur Othon..................... 99

1214. Bataille de Bouvines................................... 100

1215. Soulvement des barons d'Angleterre. Grande Charte..... 102
      Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre......... 104

1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III...................... 105
      Doutes, et peut-tre remords du pape................... 106

1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France........ 106
      Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France... 114




CHAPITRE VIII


 Premire Moiti Du XIIIe Sicle. Mysticisme De Louis IX.
 Saintet Du Roi De France................................... 116
      Dcadence de la papaut................................ 117
      Ordres mendiants, dominicains et franciscains.......... 118
      Esprit austre des Dominicains......................... 118
      Mysticisme des Franciscains............................ 119
      Lgende de saint Franois.............................. 120
      Drames et farces mystiques............................. 122
      Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes.
        Clarisses. Dvotion  la Vierge...................... 123
      Influence des femmes au XIIIe sicle................... 124

1218. Louis VIII s'empare du Poitou et tend son influence
        en Flandre........................................... 126
      Il reprend la croisade contre les Albigeois............ 127

1226. Il meurt. Rgence de Blanche de Castille............... 128
      Elle s'appuie sur le comte de Champagne................ 129
      Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne..... 129
      Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de
        Toulouse............................................. 131
      Soumission des barons.................................. 132

1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume............ 133
      Discrdit de l'empereur et du pape..................... 135
      Saint Louis hrite des dpouilles des ennemis de
        l'glise............................................. 137
      Ravages des Mongols en Asie............................ 138
      L'empereur grec implore le secours de la France........ 140
      Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III...... 141

1241. Bataille de Taillebourg et de Saintes.................. 142

1288. Prise de Jrusalem par les Mongols..................... 144
      Saint Louis, malade, prend la croix.................... 145
      Sjour des croiss en Chypre........................... 147
      Sige de Damiette...................................... 148
      Dfaite de Mansourah................................... 150
      Maladies dans le camp.................................. 152
      Prise du roi et d'une foule de croiss................. 154
      Il fortifie les places de la Terre sainte et revient en
        France............................................... 156
      Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux... 157
      Saint Louis restitue des provinces  l'Angleterre...... 158
      Situation de l'Angleterre sous Henri III............... 159
      Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi............... 159
      Insurrection des barons. Montfort...................... 161

1258. Statuts d'Oxford....................................... 162

1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts...... 162
      Montfort appelle les communes au Parlement............. 162
      Charles d'Anjou accepte la dpouille de la maison
        de Souabe............................................ 163
      Caractre hroque de cette maison gibeline............ 165
      Dur esprit des Guelfes................................. 166
      La maison de Souabe se rend odieuse.................... 167
      Conqute des Deux-Siciles par Charles d'Anjou.......... 170

1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX................. 178
      Saintet de Louis IX. Son quit dans les jugements.... 183




CLAIRCISSEMENTS.


 Lutte des Mendiants de l'Universit.--Saint-Thomas.--Doutes
 de Saint-Louis.--La Passion comme principe d'art au moyen
 ge......................................................... 196




LIVRE V




CHAPITRE PREMIER


 Vpres Siciliennes.......................................... 235

1270-1282. Philippe le Hardi................................. 235
      Charles d'Anjou chef de la maison de France............ 236
      Efforts des papes pour secouer le joug franais........ 238
      Jean de Procida........................................ 239
      Il passe d'Espagne en Sicile et  Constantinople....... 244

1282. Massacre des Franais en Sicile........................ 250
      D. Pedro, roi d'Aragon, secourt les Siciliens.......... 253

1285. Mort de Charles d'Anjou................................ 259
      Philippe le Hardi meurt en Espagne..................... 261

1299. La Sicile reste au roi Frdric, Naples aux
        descendants de Charles d'Anjou....................... 261




CHAPITRE II


 Philippe Le Bel.--Boniface VIII. 1285-1304.................. 263

1285. Philippe le Bel........................................ 265
      Administration......................................... 266

1288-1291. Parlement......................................... 267
      Centralisation monarchique. Lgistes................... 269
      Fiscalit.............................................. 272

1293-1300. L'argent et la ruse............................... 273
      Philippe appel par les Flamands....................... 276
      Le comte de Flandre et sa fille retenus  Paris........ 279
      Expulsion des Juifs, altration des monnaies; maltte.. 280

1295-1304. Dmls entre Boniface VIII et Philippe le Bel.... 282

1300. Le Jubil.............................................. 285
      Le pape favorise les ennemis de la France; reprsailles
        de Philippe.......................................... 292
      Rupture au sujet de Languedoc.......................... 292

1301. Philippe fait enlever l'vque de Pamiers.............. 295

1302. Bulle suppose; brle  Paris......................... 297
      Philippe appuy par les tats gnraux................. 299
      Rvolte des Flamands................................... 303
      Dfaite de Courtrai.................................... 307

1302. Suite de la lutte contre le pape....................... 310
      Nogaret  Anagni....................................... 320
      Retour du pape  Rome; sa mort......................... 324
      Benot XI meurt subitement............................. 326

1304. Victoires de Zirikse et de Mons-en-Puelle............. 331
      Misre du peuple....................................... 332



PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr.), rue J.-J. Rousseau, 61.





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throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
