The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas

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Title: Le capitaine Pamphile

Author: Alexandre Dumas

Release Date: June 26, 2006 [EBook #18697]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alexandre Dumas

LE CAPITAINE PAMPHILE

(1840)




Table des matires

PRFACE.

Chapitre I _Introduction  l'aide de laquelle le lecteur fera
connaissance avec les principaux personnages de cette histoire et
l'auteur qui l'a crite._

Chapitre II _Comment Jacques Ier voua une haine froce  Tom, et cela 
propos d'une carotte._

Chapitre III _Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M.
Decamps._

Chapitre IV _Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de
commerce la Roxelane fit, sur le bord de la rivire Bango, une meilleure
chasse que n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis._

Chapitre V _Comment Jacques Ier fut arrach des bras de sa mre
expirante et port  bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine
Pamphile)._

Chapitre VI _Comment Jacques Ier commena par plumer des poules et finit
par plumer un perroquet._

Chapitre VII _Comment Tom embrassa la fille de la portire, qui montait
de la crme, et quelle dcision fut prise  propos de cet vnement._

Chapitre VIII _Comment Tom dmit le poignet d'un garde municipal, et
d'o venait la frayeur que lui inspirait cette respectable milice._

Chapitre IX _Comment le capitaine Pamphile apaisa une sdition  bord du
brick la Roxelane, et de ce qui s'ensuivit._

Chapitre X _Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une le,
aborda sur une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir._

Chapitre XI _Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve
Saint-Laurent pendant cinq journes, et chappa au Serpent-Noir vers la
fin de la sixime._

Chapitre XII _Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort
agites, l'une sur un arbre, l'autre dans une hutte._

Chapitre XIII _Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la mre
de Tom sur les bords de la rivire Delawarre, et de ce qui s'ensuivit._

Chapitre XIV _Comment Jacques Ier, n'ayant pu digrer l'pingle du
papillon, fut atteint d'une perforation de la pritonite._

Chapitre XV _Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour
passer son hiver, se procura une chatte, et comment, cette chatte tant
morte, Jacques II eut la queue gele._

Chapitre XVI _Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux
mille francs et la croix de la Lgion d'honneur, afin de savoir si le
nom de Jeanne d'Arc s'crivait par un Q ou par un K._

Chapitre XVII _Comment le capitaine Pamphile, ayant abord sur la cte
d'Afrique, au lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut
forc de prendre une partie de bois d'bne._

Chapitre XVIII _Comment le capitaine Pamphile, s'tant dfait
avantageusement de sa cargaison de bois d'bne  la Martinique, et de
son alcool aux grandes Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir
cacique des Mosquitos, et acheta son caciquat pour une demi-pipe
d'eau-de-vie._

Chapitre XIX _Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution 
son peuple, pour se faciliter un emprunt de douze millions._

Conclusion.

Pices justificatives.




PRFACE

_Rsum:_


Ce rcit plein de fantaisie, crit en 1840, mle histoires d'animaux et
aventures maritimes. Avec une dose de satire sociale aux dpens du
rgime de Louis-Philippe.


_Commentaires:_


Ce roman trop oubli est un chef-d'oeuvre unique chez Dumas. Il aurait
pu tre sign de Sterne, ou de Swift: c'est dans leur ton qu'il voque
la traite des noirs. Le rcit est plein de gaiet et de verve, de
burlesque parodique: on y trouve les grandes scnes du roman
d'aventures, la prise du navire marchand, la mutinerie  bord,
l'Amrique de Fenimore Cooper. Les personnages sont emprunts  la
tradition comique: l'Anglais en proie au spleen, le trompeur, le
gourmand, le niais, le chef indien. C'est aussi une oeuvre sombre: une
suite de morts, animaux massacrs, esclaves tus en route, immigrants
anglais dcims par la maladie, indignes extermins. Le hros,
Pamphile, incarne la socit commerante et pharisienne dans laquelle
l'artiste est condamn  vivre. C'est le monde de Monte-Cristo sans le
comte.




Chapitre I

_Introduction  l'aide de laquelle le lecteur fera connaissance avec les
principaux personnages de cette histoire et l'auteur qui l'a crite._


Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque j'aperus, dans
la boutique, un Anglais qui tournait et retournait en tous sens une
tortue qu'il marchandait avec l'intention d'en faire, aussitt qu'elle
serait devenue sa proprit, une _turtle soup_.

L'air de rsignation profonde avec lequel le pauvre animal se laissait
examiner, sans mme essayer de se soustraire en rentrant dans son
caille, au regard cruellement gastronomique de son ennemi, me toucha.
Il me prit une envie soudaine de l'arracher  la marmite, dans laquelle
taient dj plonges ses pattes de derrire; j'entrai dans le magasin,
o j'tais fort connu  cette poque, et, faisant un signe de l'oeil 
madame Beauvais, je lui demandai si elle m'avait conserv la tortue que
j'avais retenue, la veille, en passant.

Madame Beauvais me comprit avec cette soudainet d'intelligence qui
distingue la classe marchande parisienne, et, faisant glisser poliment
la bte des mains du marchandeur, elle la remit entre les miennes, en
disant, avec un accent anglais trs prononc,  notre insulaire, qui la
regardait la bouche bante:

--Pardon, milord, la petite tortue, il tre vendue  monsieur depuis ce
matin.

--Ah! me dit en trs bon franais le milord improvis, c'est  vous,
monsieur, qu'appartient cette charmante bte?

--Yes, yes, milord, rpondit madame Beauvais.

--Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez l un petit animal qui
fera d'excellente soupe; je n'ai qu'un regret, c'est qu'il soit le seul
de son espce que possde en ce moment madame la marchande.

--Nous _have la espoir_ d'en recevoir d'autres demain matin, rpondit
madame Beauvais.

--Demain, il sera trop tard, rpondit froidement l'Anglais; j'ai arrang
toutes mes affaires pour me brler la cervelle cette nuit, et je
dsirais, auparavant, manger une soupe  la tortue.

En disant ces mots, il me salua et sortit.

--Pardieu! me dis-je aprs un moment de rflexion, c'est bien le moins
qu'un aussi galant homme se passe un dernier caprice.

Et je m'lanai hors du magasin en criant, comme madame Beauvais:

--Milord! milord!

Mais je ne savais pas o milord tait pass; il me fut impossible de
mettre la main dessus.

Je revins chez moi tout pensif: mon humanit envers une bte tait
devenue une inhumanit envers un homme. La singulire machine que ce
monde, o l'on ne peut faire le bien de l'un sans le mal de l'autre! Je
gagnai la rue de l'Universit, je montai mes trois tages, et je dposai
mon acquisition sur le tapis.

C'tait tout bonnement une tortue de l'espce la plus commune: _testudo
lutaria_, _sive aquarum dulcium_; ce qui veut dire, selon Linn chez les
anciens, et selon Ray chez les modernes, tortue de marais ou tortue
d'eau douce.

Or, la tortue de marais ou la tortue d'eau douce tient  peu prs, dans
l'ordre social des chloniens, le rang correspondant  celui que
tiennent chez nous, dans l'ordre civil, les piciers, et, dans l'ordre
militaire, la garde nationale.

C'tait bien, du reste, le plus singulier corps de tortue qui et jamais
pass les quatre pattes, la tte et la queue par les ouvertures d'une
carapace.  peine se sentit-elle sur le plancher, qu'elle me donna une
preuve de son originalit en piquant droit vers la chemine avec une
rapidit qui lui valut  l'instant mme le nom de Gazelle, en faisant
tous ses efforts pour passer entre les branches du garde-cendre, afin
d'arriver jusqu'au feu, dont la lueur l'attirait; enfin, voyant, au bout
d'une heure, que ce qu'elle dsirait tait impossible, elle prit le
parti de s'endormir, aprs avoir pralablement pass sa tte et ses
pattes par l'une des ouvertures les plus rapproches du foyer,
choisissant ainsi, pour son plaisir particulier, une temprature de
cinquante  cinquante-cinq degrs de chaleur,  peu prs; ce qui me fit
croire que, soit vocation, soit fatalit, elle tait destine  tre
rtie un jour ou l'autre, et que je n'avais fait que changer son mode de
cuisson en la retirant du pot-au-feu de mon Anglais pour la transporter
dans ma chambre. La suite de cette histoire prouvera que je ne m'tais
pas tromp.

Comme j'tais oblig de sortir et que je craignais qu'il n'arrivt
malheur  Gazelle, j'appelai mon domestique.

--Joseph, lui dis-je, lorsqu'il parut, vous prendrez garde  cette bte.

Il s'en approcha avec curiosit.

--Ah! tiens, dit-il, c'est une tortue... a porte une voiture.

--Oui, je le sais; mais je dsire qu'il ne vous en prenne jamais l'envie
d'en faire l'exprience.

--Oh! a ne lui ferait pas de mal, reprit Joseph, qui tenait  dployer
devant moi ses connaissances en histoire naturelle; la diligence de Laon
passerait sur son dos, qu'elle ne l'craserait pas.

Joseph citait la diligence de Laon, parce qu'il tait de Soissons.

--Oui, lui dis-je, je crois bien que la grande tortue de mer, la tortue
franche, _testudo mydas_, pourrait porter un pareil poids; mais je doute
que celle-ci, qui est de plus petite espce...

--a ne veut rien dire, reprit Joseph: c'est fort comme un Turc, ces
petites btes-l; et, voyez-vous, une charrette de roulier passerait...

--C'est bien, c'est bien; vous lui achterez de la salade et des
escargots.

--Tiens! des escargots?... Est-ce qu'elle a mal  la poitrine? Le matre
chez lequel j'tais avant d'entrer chez monsieur prenait du bouillon
d'escargots parce qu'il tait physique; eh bien, a ne l'a pas
empch...

Je sortis sans couter le reste de l'histoire; au milieu de l'escalier,
je m'aperus que j'avais oubli mon mouchoir de poche: je remontai
aussitt. Je trouvai Joseph, qui ne m'avait pas entendu rentrer, faisant
l'Apollon du Belvdre, un pied pos sur le dos de Gazelle et l'autre
suspendu en l'air, afin que pas un grain des cent trente livres que le
drle pesait ne ft perdu par la pauvre bte.

--Que faites-vous l, imbcile?

--Je vous l'avais bien dit, monsieur, rpondit Joseph tout fier de
m'avoir prouv en partie ce qu'il avanait.

--Donnez-moi un mouchoir, et ne touchez jamais  cette bte.

--Voil, monsieur, me dit Joseph en m'apportant l'objet demand... Mais
il n'y a aucune crainte  avoir pour elle... un wagon passerait
dessus...

Je m'enfuis au plus vite; mais je n'avais pas descendu vingt marches,
que j'entendis Joseph qui fermait ma porte en marmottant entre ses
dents:

--Pardieu! je sais ce que je dis... Et puis, d'ailleurs, on voit bien, 
la conformation de ces animaux, qu'un canon charg  mitraille
pourrait...

Heureusement, le bruit qu'on faisait dans la rue m'empcha d'entendre la
fin de la maudite phrase.

Le soir, je rentrai assez tard, comme c'est ma coutume. Aux premiers pas
que je fis dans ma chambre, je sentis que quelque chose craquait sous ma
botte. Je levai vitement le pied, rejetant tout le poids de mon corps
sur l'autre jambe: le mme craquement se fit entendre de nouveau; je
crus que je marchais sur des oeufs. Je baissai ma bougie... Mon tapis
tait couvert d'escargots.

Joseph m'avait ponctuellement obi: il avait achet de la salade et des
escargots, avait mis le tout dans un panier au milieu de ma chambre; dix
minutes aprs, soit que la temprature de l'appartement les et
dgourdis, soit que la peur d'tre croqus se ft empare d'eux, toute
la caravane s'tait mise en route, et elle avait mme dj fait
passablement de chemin; ce qui tait facile  juger par les traces
argentes qu'ils avaient laisses sur les tapis et sur les meubles.

Quant  Gazelle, elle tait reste au fond du panier, contre les parois
duquel elle n'avait pu grimper. Mais quelques coquilles vides me
prouvrent que la fuite des Isralites n'avait pas t si rapide,
qu'elle n'et mis la dent sur quelques-uns avant qu'ils eussent le temps
de traverser la mer Rouge.

Je commenai aussitt une revue exacte du bataillon qui manoeuvrait dans
ma chambre, et par lequel je me souciais peu d'tre charg pendant la
nuit; puis, prenant dlicatement de la main droite tous les promeneurs,
je les fis rentrer, les uns aprs les autres, dans leur corps de garde,
que je tenais de la main gauche, et dont je fermai le couvercle sur eux.

Au bout de cinq minutes, je m'aperus, que, si je laissais toute cette
mnagerie dans ma chambre, je courais le risque de ne pas dormir une
minute; c'tait un bruit, comme si on et enferm une douzaine de souris
dans un sac de noix: je pris donc le parti de transporter le tout  la
cuisine.

Chemin faisant, je songeai qu'au train dont allait Gazelle je la
trouverais morte d'indigestion le lendemain si je la laissais au milieu
d'un magasin de vivres aussi copieux; au mme moment et comme par
inspiration, j'avisai dans mon souvenir certain baquet plac dans la
cour et dans lequel le restaurateur du rez-de-chausse mettait dgorger
son poisson: cela me parut une si merveilleuse htellerie pour une
_testudo aquarum dulcium_, que je jugeai inutile de me casser la tte 
lui en chercher une autre, et que, la tirant de son rfectoire, je la
portai directement au lieu de sa destination.

Je remontai bien vite et m'endormis, persuad que j'tais l'homme de
France le plus ingnieux en expdients.

Le lendemain, Joseph me rveilla ds le matin.

--Oh! monsieur, en voil une farce! me dit-il en se plantant devant mon
lit.

--Quelle farce?

--Celle que votre tortue a faite.

--Comment?

--Eh bien, croiriez-vous qu'elle est sortie de votre appartement, a, je
ne sais pas comment... qu'elle a descendu les trois tages, et qu'elle a
t se mettre au frais dans le vivier du restaurateur?

--Imbcile! tu n'as pas devin que c'tait moi qui l'y avais porte?

--Ah bon!... Vous avez fait l un beau coup, alors!

--Pourquoi cela?

--Pourquoi? Parce qu'elle a mang la tanche, une tanche superbe qui
pesait trois livres.

--Allez me chercher Gazelle, et apportez-moi des balances.

Pendant que Joseph excutait cet ordre, j'allai  ma bibliothque,
j'ouvris mon Buffon  l'article tortue; car je tenais  m'assurer si ce
chlonien tait ichtyophage, et je lus ce qui suit:

Cette tortue d'eau douce, _testudo aquarum dulcium_ c'tait bien cela,
aime surtout les marais et les eaux dormantes; lorsqu'elle est dans une
rivire ou dans un tang, alors elle attaque tous les poissons
indistinctement, mme les plus gros: elle les mord sous le ventre, les y
blesse fortement, et, lorsqu'ils sont puiss par la perte du sang, elle
les dvore avec la plus grande avidit et ne laisse gure que les
artes, la tte des poissons, et mme leur vessie natatoire, qui remonte
quelquefois  la surface de l'eau.

--Diable! diable! dis-je; le restaurateur a pour lui M. de Buffon: ce
qu'il dit pourrait bien tre vrai.

J'tais en train de mditer sur la probabilit de l'accident, lorsque
Joseph rentra, tenant l'accuse d'une main et les balances de l'autre.

--Voyez-vous, me dit Joseph, a mange beaucoup, ces sortes d'animaux,
pour entretenir leurs forces, et du poisson surtout, parce que c'est
trs nourrissant; est-ce que vous croyez que, sans cela, a pourrait
porter une voiture?... Voyez, dans les ports de mer, comme les matelots
sont robustes; c'est parce qu'ils ne mangent que du poisson.

J'interrompis Joseph.

--Combien pesait la tanche?

--Trois livres: c'est neuf francs que le garon rclame.

--Et Gazelle l'a mange tout entire?

--Oh! elle n'a laiss que l'arte, la tte et la vessie.

--C'est bien cela! M. de Buffon est un grand naturaliste. Cependant,
continuai-je  demi-voix, trois livres... cela me parait fort.

Je mis Gazelle dans la balance; elle ne pesait que deux livres et demie
avec sa carapace.

Il rsultait de cette exprience, non point que Gazelle ft innocente du
fait dont elle tait accuse, mais qu'elle devait avoir commis le crime
sur un ctac d'un plus mdiocre volume.

Il parat que ce fut aussi l'avis du garon; car il parut fort content
de l'indemnit de cinq francs que je lui donnai.

L'aventure des limaons et l'accident de la tanche me rendirent moins
enthousiaste de ma nouvelle acquisition; et, comme le hasard fit que je
rencontrai, le mme jour, un de mes amis, homme original et peintre de
gnie, qui faisait  cette poque une mnagerie de son atelier, je le
prvins que j'augmenterais le lendemain sa collection d'un nouveau
sujet, appartenant  l'estimable catgorie des chloniens, ce qui parut
le rjouir beaucoup.

Gazelle coucha cette nuit dans ma chambre, o tout se passa fort
tranquillement, vu l'absence des escargots.

Le lendemain, Joseph entra chez moi, comme d'habitude, roula le tapis de
pied de mon lit, ouvrit la fentre, et se mit  le secouer pour en
extraire la poussire; mais tout  coup il poussa un grand cri et se
pencha hors de la fentre comme s'il et voulu se prcipiter.

--Qu'y a-t-il donc, Joseph? dis-je  moiti veill.

--Ah! monsieur, il y a que votre tortue tait couche sur le tapis, je
ne l'ai pas vue...

--Et...?

--Et, ma foi! sans le faire exprs, je l'ai secoue par la fentre.

--Imbcile!...

Je sautai  bas de mon lit.

--Tiens! dit Joseph, dont la figure et la voix reprenaient une
expression de srnit tout  fait rassurante, tiens! elle mange un
chou!

En effet, la bte, qui avait rentr par instinct tout son corps dans sa
cuirasse, tait tombe par hasard sur un tas d'cailles d'hutres, dont
la mobilit avait amorti le coup, et, trouvant  sa porte un lgume 
sa convenance, elle avait sorti tout doucement la tte hors de sa
carapace, et s'occupait de son djeuner aussi tranquillement que si elle
ne venait pas de tomber d'un troisime tage.

--Je vous le disais bien, monsieur! rptait Joseph dans la joie de son
me, je vous le disais bien, qu' ces animaux rien ne leur faisait. Eh
bien, pendant qu'elle mange, voyez-vous, une voiture passerait dessus...

--N'importe, descendez vite et allez me la chercher.

Joseph obit. Pendant ce temps, je m'habillai, occupation que j'eus
termine avant que Joseph repart; je descendis donc  sa rencontre et
le trouvai prorant au milieu d'un cercle de curieux, auxquels il
expliquait l'vnement qui venait d'arriver.

Je lui pris Gazelle des mains, sautai dans un cabriolet, qui me
descendit faubourg Saint-Denis, n 109; je montai cinq tages, et
j'entrai dans l'atelier de mon ami, qui tait en train de peindre.

Il y avait autour de lui un ours couch sur le dos, et jouant avec une
bche; un singe assis sur une chaise et arrachant, les uns aprs les
autres, les poils d'un pinceau; et, dans un bocal, une grenouille
accroupie sur la troisime traverse d'une petite chelle,  l'aide de
laquelle elle pouvait monter jusqu' la surface de l'eau.

Mon ami s'appelait Decamps, l'ours Tom, le singe Jacques Ier, et la
grenouille mademoiselle Camargo.




Chapitre II

_Comment Jacques Ier voua une haine froce  Tom, et cela  propos d'une
carotte._


Mon entre fit rvolution.

Decamps leva les yeux de dessus ce merveilleux petit tableau des _Chiens
savants_ que vous connaissez tous, et qu'il achevait alors.

Tom se laissa tomber sur le nez la bche avec laquelle il jouait, et
s'enfuit en grognant dans sa niche, btie entre les deux fentres.

Jacques Ier jeta vivement son pinceau derrire lui et ramassa une paille
qu'il porta innocemment  sa bouche avec sa main droite, tandis qu'il se
grattait la cuisse de la main gauche et levait batement les yeux au
ciel.

Enfin, mademoiselle Camargo monta languissamment un degr de son
chelle; ce qui, dans toute autre circonstance, aurait pu tre considr
comme un signe de pluie.

Et moi, je posai Gazelle  la porte de la chambre, sur le seuil de
laquelle je m'tais arrt en disant:

--Cher ami, voil la bte. Vous voyez que je suis de parole.

Gazelle n'tait pas dans un moment heureux: le mouvement du cabriolet
l'avait tellement dsoriente, que, pour rassembler probablement toutes
ses ides et rflchir  sa situation le long de la route, elle avait
rentr toute sa personne sous sa carapace; ce que je posais par terre
avait donc l'air tout bonnement d'une caille vide.

Nanmoins, lorsque Gazelle sentit, par la reprise de son centre de
gravit, qu'elle adhrait  un terrain solide, elle se hasarda de
montrer son nez  l'ouverture suprieure de son caille; pour plus de
sret, cependant, cette partie de sa personne tait prudemment
accompagne de ses deux pattes de devant; en mme temps, et comme si
tous les membres eussent unanimement obi  l'lasticit d'un ressort
intrieur, les deux pattes de derrire et la queue parurent 
l'extrmit infrieure de la carapace. Cinq minutes aprs, Gazelle avait
mis toutes voiles dehors.

Elle resta cependant encore un instant en panne, branlant la tte 
droite et  gauche comme pour s'orienter; puis tout  coup ses yeux
devinrent fixes, et elle s'avana, aussi rapidement que si elle et
disput le prix de la course au livre de la Fontaine, vers une carotte
gisant aux pieds de la chaise qui servait de pidestal  Jacques Ier.

Celui-ci regarda d'abord avec assez d'indiffrence la nouvelle arrive
s'avancer de son ct; mais, ds qu'il s'aperut du but qu'elle
paraissait se proposer, il donna des signes d'une inquitude relle,
qu'il manifesta par un grognement sourd, qui dgnra, au fur et 
mesure qu'elle gagnait du terrain, en cris aigus interrompus par des
craquements de dents. Enfin, lorsqu'elle ne fut plus qu' un pied de
distance du prcieux lgume, l'agitation de Jacques prit tout le
caractre d'un dsespoir rel; il saisit, d'une main, le dossier de son
sige, et, de l'autre, la traverse recouverte de paille, et,
probablement dans l'espoir d'effrayer la bte parasite qui venait lui
rogner son dner, il secoua la chaise de toute la force de ses poignets,
jetant ses deux pieds en arrire comme un cheval qui rue, et
accompagnant ses volutions de tous les gestes et de toutes les grimaces
qu'il croyait capables de dmonter l'impassibilit automatique de son
ennemi. Mais tout tait inutile; Gazelle n'en faisait pas pour cela un
pas moins vite que l'autre. Jacques Ier ne savait plus  quel saint se
vouer.

Heureusement pour Jacques qu'il lui arriva, en ce moment, un secours
inattendu. Tom, qui s'tait retir dans sa loge  mon arrive, avait
fini par se familiariser avec ma prsence, et prtait, comme nous tous,
une certaine attention  la scne qui se passait; tonn d'abord de voir
se remuer cet animal inconnu, devenu, grce  moi, commensal de son
logis, il l'avait suivi dans sa course vers la carotte avec une
curiosit croissante. Or, comme Tom ne mprisait pas non plus les
carottes, lorsqu'il vit Gazelle prs d'atteindre le prcieux lgume, il
fit trois pas en trottant et, levant sa grosse patte, il la posa
lourdement sur le dos de la pauvre bte, qui, frappant la terre du plat
de son caille, rentra incontinent dans sa carapace et resta immobile 
deux pouces de distance du comestible qui mettait en ce moment en jeu
une triple ambition. Tom parut fort tonn de voir disparatre, comme
par enchantement, tte, pattes et queue. Il approcha son nez de la
carapace, souffla bruyamment dans les ouvertures; enfin, et comme pour
se rendre plus parfaitement compte de la singulire organisation de
l'objet qu'il avait sous les yeux, il le prit, le tournant et le
retournant entre ses deux pattes; puis, comme convaincu qu'il s'tait
tromp en concevant l'absurde ide qu'une pareille chose ft doue de la
vie et pt marcher, il la laissa ngligemment retomber, prit la carotte
entre ses dents, et se mit en devoir de regagner sa niche.

Ce n'tait point l l'affaire de Jacques: il n'avait pas compt que le
service que lui rendait son ami Tom serait gt par un pareil trait
d'gosme; mais, comme il n'avait pas pour son camarade le mme respect
que pour l'trangre, il sauta vivement de la chaise o il tait
prudemment rest pendant la scne que nous venons de dcrire, et,
saisissant d'une main, par sa chevelure verte, la carotte que Tom tenait
par la racine, il se raidit de toutes ses forces, grimaant, jurant,
claquant des dents, tandis que, de la patte qui lui restait libre, il
allongeait force soufflets sur le nez de son pacifique antagoniste, qui,
sans riposter, mais aussi sans lcher l'objet en litige, se contentait
de coucher ses oreilles sur son cou, de fermer ses petits yeux noirs
chaque fois que la main agile de Jacques se mettait en contact avec sa
grosse figure; enfin la victoire resta, comme la chose arrive
ordinairement, non pas au plus fort, mais au plus effront. Tom desserra
les dents, et Jacques, possesseur de la bienheureuse carotte, s'lana
sur une chelle, emportant le prix du combat, qu'il alla cacher derrire
un pltre de Malagutti, sur un rayon fix  six pieds de terre; cette
opration finie, il descendit plus tranquillement, certain qu'il n'y
avait ni ours ni tortue capables de l'aller dnicher l.

Arriv au dernier chelon, et lorsqu'il s'agit de remettre pied  terre,
il s'arrta prudemment, et, jetant les yeux sur Gazelle, qu'il avait
oublie dans la chaleur de sa dispute avec Tom, il s'aperut qu'elle se
trouvait dans une position qui n'tait rien moins qu'offensive.

En effet, Tom, au lieu de la replacer avec soin dans la situation o il
l'avait prise, l'avait, comme nous l'avons dit, ngligemment laisse
tomber  tout hasard, de sorte qu'en reprenant ses sens, la malheureuse
bte, au lieu de se retrouver dans sa situation normale, c'est--dire
sur le ventre, s'tait retrouve sur le dos, position, comme chacun le
sait, antipathique au suprme degr  tout individu faisant partie de la
race des chloniens.

Il fut facile de voir  l'expression de confiance avec laquelle Jacques
s'approcha de Gazelle, qu'il avait jug au premier abord que son
accident la mettait hors d'tat de faire aucune dfense. Cependant,
arriv  un demi-pied du _monstrum horrendum_, il s'arrta un instant,
regarda dans l'ouverture tourne de son ct, et se mit, sous un air de
ngligence apparente,  en faire le tour avec prcaution, l'examinant 
peu prs comme un gnral fait d'une ville qu'il veut assiger. Cette
reconnaissance acheve, il allongea la main doucement, toucha du bout du
doigt l'extrmit de l'caille; puis aussitt, se rejetant lestement en
arrire, il se mit, sans perdre de vue l'objet qui le proccupait, 
danser joyeusement sur ses pieds et ses mains, accompagnant ce mouvement
d'une espce de chant de victoire qui lui tait habituel toutes les fois
que, par une difficult vaincue ou un pril affront, il croyait avoir 
se fliciter de son habilet ou de son courage.

Cependant cette danse et ce chant s'interrompirent soudainement; une
ide nouvelle traversa le cerveau de Jacques, et parut absorber toutes
ses facults pensantes. Il regarda attentivement la tortue,  laquelle
sa main, en la touchant, avait imprim un mouvement d'oscillation que
rendait plus prolong la forme sphrique de son caille, s'en approcha,
marchant de ct comme un crabe; puis, arriv prs d'elle, se leva sur
ses pieds de derrire, l'enjamba comme fait un cavalier de son cheval,
la regarda un instant se mouvoir entre ses deux jambes; enfin,
compltement rassur,  ce qu'il parat, par l'examen approfondi qu'il
venait d'en faire, il s'assit sur ce sige mobile, et lui imprimant,
sans cependant que ses pieds quittassent la terre, un mouvement rapide
d'oscillation, il se balana joyeusement, se grattant le ct et
clignant les yeux, gestes qui, pour ceux qui le connaissent, taient
l'expression d'une joie indfinissable.

Tout  coup Jacques poussa un cri perant, fit un bond perpendiculaire
de trois pieds, retomba sur les reins, et s'lanant sur son chelle,
alla se rfugier derrire la tte de Malagutti. Cette rvolution tait
cause par Gazelle, qui, fatigue d'un jeu dans lequel le plaisir
n'tait videmment pas pour elle, avait enfin donn signe de vie en
raflant de ses pattes froides et aigus les cuisses peles de Jacques
Ier, qui fut d'autant plus boulevers de cette agression, qu'il ne
s'attendait  rien moins qu'une attaque de ce ct.

En ce moment, un acheteur entra, et Decamps me fit signe qu'il dsirait
rester seul. Je pris mon chapeau et ma canne, et m'loignai.

J'tais sur le palier, lorsque Decamps me rappela.

-- propos, me dit-il, venez donc demain passer la soire avec nous.

--Que faites-vous donc demain?

--Nous avons souper et lecture.

--Bah!

--Oui, mademoiselle Camargo doit manger un cent de mouches, et Jadin
lire un manuscrit.




Chapitre III

_Comment mademoiselle Camargo tomba en la possession de M. Decamps._


Malgr l'invitation verbale que Decamps m'avait faite, je reus le
lendemain une lettre imprime. Ce double emploi avait pour but de me
rappeler la tenue de rigueur, les invits ne devant tre admis qu'en
robe de chambre et pantoufles. Je fus exact  l'heure et fidle 
l'uniforme.

C'est une curieuse chose  voir, que l'atelier d'un peintre, lorsqu'il a
coquettement pendu  ses quatre murailles, pour faire honneur aux
invits, ses joyaux des grands jours, fournis par les quatre parties du
monde. Vous croyez entrer dans la demeure d'un artiste, et vous vous
trouvez au milieu d'un muse qui ferait honneur  plus d'une ville
prfectorale de France. Ces armures, qui reprsentent l'Europe au Moyen
ge, datent de divers rgnes et trahissent, par leur forme, l'poque de
leur fabrication. Celle-ci, brunie sur les deux cts de la poitrine,
avec son arte aigu et brillante et son crucifix grav, aux pieds
duquel est une Vierge en prire avec cette lgende: _Mater Dei_, _ora
pro nobis_, a t forge en France et offerte au roi Louis XI, qui la
fit appendre aux murs de son vieux chteau de Plessis-les-Tours.
Celle-l, dont la poitrine bombe porte encore la marque des coups de
masse dont elle a garanti son matre, a t bossele dans les tournois
de l'empereur Maximilien, et nous arrive d'Allemagne. Cette autre, qui
reprsente en relief les robustes travaux d'Hercule, a peut-tre t
porte par le roi Franois Ier, et sort certainement des ateliers
florentins de Benvenuto Cellini. Ce tomahawk canadien et ce couteau 
scalper viennent d'Amrique: l'un a bris des ttes franaises et
l'autre enlev des chevelures parfumes. Ces flches et ce krid sont
indiens; le fer des unes et la lame de l'autre sont mortels, car ils ont
t empoisonns dans le suc des herbes de Java. Ce sabre recourb a t
tremp  Damas. Ce yatagan, qui porte sur sa lame autant de crans qu'il
a coup de ttes, a t arrach aux mains mourantes d'un Bdouin. Enfin,
ce long fusil  la crosse et aux capucines d'argent, a t rapport de
la Casaubah par Isabey peut-tre, qui l'aura troqu avec Yousouf contre
un croquis de la rade d'Alger ou un dessin du fort l'Empereur.

Maintenant que nous avons examin, les uns aprs les autres, ces
trophes dont chacun reprsente un monde, jetez les yeux sur ces tables
o sont pars, ple-mle, mille objets diffrents, tonns de se trouver
runis. Voici des porcelaines du Japon, des figurines gyptiennes, des
couteaux espagnols, des poignards turcs, des stylets italiens, des
pantoufles algriennes, des calottes de Circassie, des idoles du Gange,
des cristaux des Alpes. Regardez: il y en a pour un jour.

Sous vos pieds, ce sont des peaux de tigre, de lion, de lopard,
enleves  l'Asie et  l'Afrique; sur vos ttes, les ailes tendues et
comme doues de la vie, voil le goland, qui, au moment o la vague se
courbe pour retomber, passe sous sa vote comme sous une arche; le
margat, qui, lorsqu'il voit apparatre un poisson  la surface de l'eau,
plie ses ailes et se laisse tomber sur lui comme une pierre; le
guillemot, qui, au moment o le fusil du chasseur se dirige contre lui,
plonge, pour ne reparatre qu' une distance qui le met hors de sa
porte; enfin le martin-pcheur, cet alcyon des anciens, sur le plumage
duquel tincellent les couleurs les plus vives de l'aigue marine et du
lapis-lazuli.

Mais ce qui, un soir de rception chez un peintre, est surtout digne de
fixer l'attention d'un amateur, c'est la collection htrogne de pipes
toutes bourres qui attendent, comme l'homme de Promthe, qu'on drobe
pour elle le feu du ciel. Car, afin que vous le sachiez, rien n'est plus
fantasque et plus capricieux que l'esprit des fumeurs. L'un prfre la
simple pipe de terre,  laquelle nos vieux grognards ont donn le nom
expressif de brle-gueule; celle-l se charge tout simplement avec le
tabac de la rgie, dit tabac de caporal. L'autre ne peut approcher de
ses lvres dlicates que le bout ambr de la chibouque arabe, et
celle-l se bourre avec le tabac noir d'Alger ou le tabac vert de Tunis.
Celui-ci, grave comme un chef de Cooper, tire mthodiquement du calumet
pacifique des bouffes de maryland; celui-l, plus sensuel qu'un nabab,
tourne comme un serpent autour de son bras le tuyau flexible de son
hucca indien, qui ne laisse arriver  sa bouche la vapeur du latakieh
que refroidie et parfume de rose et de benjoin. Il y en a qui, dans
leurs habitudes, prfrent la pipe d'cume de l'tudiant allemand, et le
vigoureux cigare belge hach menu, au narghil turc, chant par
Lamartine, et au tabac du Sina, dont la rputation hausse et baisse
selon qu'il a t rcolt sur la montagne ou dans la plaine. D'autres
sont enfin qui, par originalit ou par caprice, se disloquent le cou
pour maintenir dans une position perpendiculaire le gourgouri des
ngres, tandis qu'un complaisant ami, mont sur une chaise, essaye, 
grand renfort de braise et de souffle pulmonique, de scher d'abord et
d'allumer ensuite l'herbe glaiseuse de Madagascar.

Lorsque j'entrai chez l'amphitryon, tous les choix taient faits et
toutes les places taient prises; mais chacun se serra  ma vue; et, par
un mouvement qui aurait fait honneur par sa prcision  une compagnie de
la garde nationale, tous les tuyaux, qu'ils fussent de bois ou de terre,
de corne ou d'ivoire, de jasmin ou d'ambre, se dtachrent des lvres
amoureuses qui les pressaient, et s'tendirent vers moi. Je fis, de la
main, un signe de remerciement, tirai de ma poche du papier rglisse, et
me mis  rouler entre mes doigts le cigarillo andalou avec toute la
patience et l'habilet d'un vieil Espagnol.

Cinq minutes aprs, nous nagions dans une atmosphre  faire marcher un
bateau  vapeur de la force de cent vingt chevaux.

Autant que cette fume pouvait le permettre, on distinguait, outre les
invits, les commensaux ordinaires de la maison, avec lesquels le
lecteur a dj fait connaissance. C'tait Gazelle, qui,  dater de ce
soir-l, avait t prise d'une proccupation singulire: c'tait celle
de monter le long de la chemine de marbre, afin d'aller se chauffer 
la lampe, et qui se livrait avec acharnement  cet incroyable exercice.
C'tait Tom, dont Alexandre Decamps s'tait fait un appui,  peu prs
comme on fait d'un coussin de divan, et qui, de temps en temps, dressait
tristement sa bonne tte sous le bras de son matre, soufflait
bruyamment pour repousser la fume qui lui entrait dans les narines,
puis se recouchait avec un gros soupir. C'tait Jacques Ier, assis sur
un tabouret  ct de son vieil ami Fau qui,  grands coups de cravache,
avait men son ducation au point de perfection o elle tait parvenue,
et pour lequel il avait la reconnaissance la plus grande et surtout
l'obissance la plus passive. Enfin, c'tait, au milieu du cercle, et de
son bocal, mademoiselle Camargo, dont les exercices gymnastiques et
gastronomiques devaient plus particulirement faire les dlices de la
soire.

Il est important, arrivs au point o nous en sommes, de jeter un coup
d'oeil en arrire, et d'apprendre  nos lecteurs par quel concours inou
de circonstances mademoiselle Camargo, qui tait ne dans la plaine
Saint-Denis, se trouvait runie  Tom, qui tait originaire du Canada, 
Jacques, qui avait vu le jour sur les ctes d'Angola, et  Gazelle, qui
avait t pche dans les marais de Hollande.

On sait quelle agitation se manifeste  Paris, dans les quartiers
Saint-Martin et Saint-Denis, lorsque le mois de septembre ramne le
retour de la chasse; on ne rencontre alors que bourgeois revenant du
canal, o ils ont t se faire la main en tirant des hirondelles,
tranant chiens en laisse, portant fusil sur l'paule, se promettant
d'tre cette anne moins mazettes que la dernire, et arrtant toutes
leurs connaissances pour leur dire: Aimez-vous les cailles, les
perdrix?--Oui.--Bon! je vous en enverrai le 3 ou le 4 du mois
prochain...--Merci.-- propos, j'ai tu cinq hirondelles sur huit
coups.--Trs bien.--C'est pas mal tir, n'est-ce
pas?--Parfaitement.--Adieu.--Bonsoir.

Or, vers la fin du mois d'aot 1829, un de ces chasseurs entra sous la
grande porte de la maison du faubourg Saint-Denis, n 109, demanda au
concierge si Decamps tait chez lui, et, sur sa rponse affirmative,
monta, tirant son chien, marche par marche, et cognant le canon de son
fusil  tous les angles du mur, les cinq tages qui conduisent 
l'atelier de notre clbre peintre.

Il n'y trouva que son frre Alexandre.

Alexandre est un de ces hommes spirituels et originaux qu'on reconnat
pour artiste rien qu'en les regardant passer; qui seraient bon  tout,
s'ils n'taient trop profondment paresseux pour jamais s'occuper
srieusement d'une chose; ayant en tout l'instinct du beau et du vrai,
le reconnaissant partout o ils le rencontrent, sans s'inquiter si
l'oeuvre qui cause leur enthousiasme est avoue d'une coterie ou signe
d'un nom; au reste, bon garon dans toute l'acception du mot, toujours
prt  retourner ses poches pour ses amis, et, comme tous les gens
proccups d'une ide qui en vaut la peine, facile  entraner non par
faiblesse de caractre, mais par ennui de la discussion et par crainte
de la fatigue.

Avec cette disposition d'esprit, Alexandre se laissa facilement
persuader par le nouvel arrivant qu'il trouverait grand plaisir  ouvrir
la chasse avec lui dans la plaine Saint-Denis, o il y avait, disait-on,
cette anne, des cailles par bandes, des perdrix par voles et des
livres par troupeaux.

En consquence de cette conversation, Alexandre commanda une veste de
chasse  Chevreuil, un fusil  Lepage et des gutres  Boivin: le tout
lui cota six cent soixante francs, sans compter le port d'armes, qui
lui fut dlivr  la prfecture de police, sur la prsentation du
certificat de bonnes vie et moeurs, que lui octroya sans conteste le
commissaire de son quartier.

Le 31 aot, Alexandre s'aperut qu'il ne lui manquait qu'une chose pour
tre chasseur achev: c'tait un chien. Il courut aussitt chez l'homme
qui, pour le tableau des _Chiens savants_, avait pos, avec sa meute,
devant son frre, et lui demanda s'il n'aurait pas ce qu'il lui fallait.

L'homme lui rpondit qu'il avait, sous ce rapport, des btes d'un
instinct merveilleux, et, passant de sa chambre dans le chenil, avec
lequel elle communiquait de plain-pied, il ta en un tour de main le
chapeau  trois cornes et l'habit qui dcoraient une espce de briquet
noir et blanc, rentra immdiatement avec lui, et le prsenta  Alexandre
comme un chien de pure race. Celui-ci fit observer que le chien de race
avait les oreilles droites, pointues, ce qui tait contraire  toutes
les habitudes reues; mais  ceci l'homme rpondit que Love tait
anglais, et qu'il tait du suprme bon ton chez les chiens anglais de
porter les oreilles ainsi. Comme,  tout prendre, la chose pouvait tre
vraie, Alexandre se contenta de l'explication et ramena Love chez lui.

Le lendemain,  cinq heures du matin, notre chasseur vint rveiller
Alexandre, qui dormait, comme un bienheureux, le tana violemment sur sa
paresse, et lui reprocha un retard, grce auquel il trouverait, en
arrivant, toute la plaine brle.

En effet, au fur et  mesure que l'on approchait de la barrire, les
dtonations devenaient plus vives et plus bruyantes. Nos chasseurs
doublrent le pas, dpassrent la douane, enfilrent la premire ruelle
qui conduisait  la plaine, se jetrent dans un carr de choux et
tombrent au milieu d'une vritable affaire d'avant-garde.

Il faut avoir vu la plaine Saint-Denis un jour d'ouverture, pour se
faire une ide du spectacle insens qu'elle prsente. Pas une alouette,
pas un moineau franc ne passe, qu'il ne soit salu d'un millier de coups
de fusil. S'il tombe, trente carnassires s'ouvrent, trente chasseurs se
disputent, trente chiens se mordent; s'il continue son chemin, tous les
yeux sont fixs sur lui; s'il se pose, tout le monde court; s'il se
relve, tout le monde tire. Il y a bien par-ci par-l quelques grains de
plomb adresss aux btes et qui arrivent aux gens: il n'y faut pas
regarder; d'ailleurs, il y a un vieux proverbe  l'usage des chasseurs
parisiens qui dit que le plomb est l'ami de l'homme.  ce titre, j'ai
pour mon compte trois amis qu'un quatrime m'a logs dans la cuisse.

L'odeur de la poudre et le bruit des coups de fusil produisirent leur
effet habituel.  peine notre chasseur eut-il flair l'une et entendu
l'autre, qu'il se prcipita dans la mle et commena immdiatement 
faire sa partie dans le sabbat infernal qui venait de l'envelopper dans
son cercle d'attraction.

Alexandre, moins impressionnable que lui, s'avana d'un pas plus modr,
religieusement suivi par Love, dont le nez ne quittait pas les talons de
son matre. Or, chacun sait que le mtier d'un chien de chasse est de
battre la plaine et non de regarder s'il manque des clous  nos bottes:
c'est la rflexion qui vint tout naturellement  Alexandre au bout d'une
demi-heure. En consquence, il fit un signe de la main  Love et lui
dit:

--Cherche!

Love se leva aussitt sur ses pattes de derrire et se mit  danser.

--Tiens! dit Alexandre en posant la crosse de son fusil  terre et
regardant son chien, il parat que Love, outre son ducation
universitaire, possde aussi des talents d'agrment. Je crois que j'ai
fait l une excellente acquisition.

Cependant, comme il avait achet Love pour chasser et non pour danser,
il profita du moment o celui-ci venait de retomber sur ses quatre
pattes pour lui faire un second signe plus expressif, et lui dire d'une
voix plus forte:

--Cherche!

Love se coucha de tout son long, ferma les yeux et fit le mort.

Alexandre prit son lorgnon, regarda Love. L'intelligent animal tait
d'une immobilit parfaite; pas un poil de son corps ne bougeait; on
l'eut cru trpass depuis vingt-quatre heures.

--Ceci est trs joli, reprit Alexandre; mais, mon cher ami, ce n'est
point ici le moment de nous livrer  ces sortes de plaisanteries; nous
sommes venus pour chasser, chassons. Allons, la bte, allons!

Love ne bougeait pas.

--Attends, attends! dit Alexandre tirant de terre un chalas qui avait
servi  ramer les pois, et s'avanant vers Love avec l'intention de lui
en caresser les paules, attends!

 peine Love avait-il vu le bton dans les mains de son matre, qu'il
s'tait remis sur ses pattes et avait suivi tous ses mouvements avec une
expression d'intelligence remarquable. Alexandre, qui s'en tait aperu,
diffra donc la correction, et pensant que, cette fois, il allait enfin
lui obir, il tendit l'chalas devant Love, et lui dit pour la
troisime fois:

--Cherche!

Love prit son lan et sauta par-dessus l'chalas.

Love savait admirablement trois choses: danser sur les pattes de
derrire, faire le mort et sauter pour le roi.

Alexandre, qui, pour le moment, n'apprciait pas plus ce dernier talent
que les autres, cassa l'chalas sur le dos de Love, qui se sauva en
hurlant du ct de notre chasseur.

Or, comme Love arrivait, notre chasseur tirait, et, par le plus grand
hasard, une malheureuse alouette, qui s'tait trouve sous le coup,
tombait dans la gueule de Love. Love remercia la Providence qui lui
envoyait une pareille bndiction; et sans s'inquiter si elle tait
rtie ou non, il n'en fit qu'une bouche.

Notre chasseur se prcipita sur le malheureux chien avec les
imprcations les plus terribles, le saisit  la gorge et la lui serra
avec tant de force, qu'il le fora d'ouvrir la gueule, quelque envie
qu'il et de n'en rien faire. Le chasseur y plongea frntiquement la
main jusqu'au gosier, et en tira trois plumes de la queue de l'alouette.
Quant au corps, il n'y fallait plus penser.

Le propritaire de l'alouette chercha dans sa poche un couteau pour
ventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession de son gibier;
mais, malheureusement pour lui, et heureusement pour Love, il avait
prt le sien, la veille au soir,  sa femme pour tailler d'avance les
brochettes qui devaient enfiler ses perdrix, et sa femme avait oubli de
le lui rendre. Forc, en consquence, de recourir  des moyens de
punition moins violents, il donna  Love un coup de pied  enfoncer une
porte cochre, mit soigneusement dans sa carnassire les trois plumes
qu'il avait sauves, et cria de toutes ses forces  Alexandre:

--Vous pouvez tre tranquille, mon cher ami, jamais je ne chasserai avec
vous,  l'avenir. Votre gredin de Love vient de me dvorer une caille
superbe! Ah! reviens-y, drle!...

Love n'avait garde d'y revenir. Il se sauvait, au contraire, tant qu'il
avait de jambes, du ct de son matre; ce qui prouvait qu' tout
prendre, il aimait encore mieux les coups d'chalas que les coups de
pied.

Cependant l'alouette avait mis Love en apptit, et, comme il voyait de
temps en temps se lever devant lui des individus qui paraissaient
appartenir  la mme espce, il se prit  courir en tous sens dans
l'espoir, sans doute, qu'il finirait par rencontrer une seconde aubaine
pareille  la premire.

Alexandre le suivait  grand-peine et se damnait en le suivant: c'est
que Love qutait d'une manire toute contraire  celle adopte par les
autres chiens, c'est--dire le nez en l'air et la queue en bas. Cela
dnotait qu'il avait une vue meilleure que l'odorat; mais ce dplacement
de facults physiques tait intolrable pour son matre,  cent pas
duquel il courait toujours, faisant lever le gibier  deux portes de
fusil de distance et le chassant  voix jusqu' la remise.

Ce mange dura toute la journe.

Vers les cinq heures du soir, Alexandre avait fait  peu prs quinze
lieues, et Love plus de cinquante: l'un tait extnu de crier et
l'autre d'aboyer; quant au chasseur, il avait accompli sa mission et
s'tait spar de tous deux pour aller tirer des bcassines dans les
marais de Pantin.

Tout  coup Love tomba en arrt.

Mais un arrt si ferme, si dur, qu'on aurait dit que, comme le chien de
Cphale, il tait chang en pierre.  cette vue, si nouvelle pour lui,
Alexandre oublia sa fatigue, courut comme un drat, tremblant toujours
que Love ne fort son arrt avant qu'il ft arriv  porte. Mais il
n'y avait pas de danger: Love avait les quatre pattes rives en terre.

Alexandre le rejoignit, examina la direction de ses yeux, vit qu'ils
taient fixs sur une touffe d'herbe, et, sous cette touffe d'herbe,
aperut quelque chose de gristre. Il crut que c'tait un jeune perdreau
spar de sa compagnie; et, se fiant plus  sa casquette qu' son fusil,
il coucha son arme  terre, prit sa casquette  sa main, et,
s'approchant  pas de loup comme un enfant qui veut attraper un
papillon, il abattit la susdite sur l'objet inconnu, fourra vivement la
main dessous, et retira une grenouille.

Un autre aurait jet la grenouille  trente pas: Alexandre, au
contraire, pensa que, puisque la Providence lui envoyait cette
intressante bte d'une manire si miraculeuse, c'est qu'elle avait sur
elle des vues caches et qu'elle la rservait  de grandes choses.

En consquence, il la mit soigneusement dans son carnier, la rapporta
religieusement chez lui, la transvasa, aussitt rentr, dans un bocal
dont nous avions mang, la veille, les dernires cerises, et lui versa
sur la tte tout ce qui restait d'eau dans la carafe.

Ces soins pour une grenouille auraient pu paratre extraordinaires de la
part d'un homme qui se la serait procure d'une manire moins complique
que ne l'avait fait Alexandre; mais Alexandre savait ce que cette
grenouille lui cotait, et il la traitait en consquence.

Elle lui cotait six cent soixante francs, sans compter le port d'armes.




Chapitre IV

_Comment le capitaine Pamphile, commandant le brick de commerce la
Roxelane fit, sur le bord de la rivire Bango, une meilleure chasse que
n'avait fait Alexandre Decamps, dans la plaine Saint-Denis._


--Ah! ah! fit le docteur Thierry en entrant, le lendemain, dans
l'atelier, vous avez un nouveau locataire.

Et, sans faire attention au grognement amical de Tom et aux grimaces
prvenantes de Jacques, il s'avana vers le bocal qui contenait
mademoiselle Camargo et y plongea la main.

Mademoiselle Camargo, qui ne connaissait pas Thierry pour un mdecin
trs savant et pour un homme fort spirituel, se mit  ramer
circulairement le plus vite qu'elle put; ce qui ne l'empcha pas d'tre
saisie, au bout d'un instant, par l'extrmit de la patte gauche, et de
sortir de son domicile la tte en bas.

--Tiens! dit Thierry en la faisant tourner  peu prs comme une bergre
fait tourner un fuseau, c'est la _rana temporaria_, voyez: ainsi nomme
 cause de ces deux taches noires qui vont de l'oeil au tympan; qui vit
galement dans les eaux courantes et dans les marais; que quelques
auteurs ont nomme la grenouille muette, parce qu'elle coasse au fond de
l'eau tandis que la grenouille verte ne peut coasser qu'au dehors. Si
vous en avez deux cents comme celle-ci, je vous donnerai le conseil de
leur couper les cuisses de derrire, de les assaisonner en fricasse de
poulet, d'envoyer chercher chez Corcelet deux bouteilles de
bordeaux-mouton, et de m'inviter  dner; mais, n'en ayant qu'une, nous
nous contenterons, avec votre permission, d'claircir sur elle un point
de science encore obscur, quoique soutenu par plusieurs naturalistes:
c'est que cette grenouille peut rester six mois sans manger.

 ces mots, il laissa retomber mademoiselle Camargo, qui se mit
incontinent  faire deux ou trois fois, avec la souplesse joyeuse dont
ses membres taient capables, le priple de son bocal; aprs quoi,
apercevant une mouche qui tait tombe dans son domaine elle s'lana 
la surface de l'eau et l'engloutit.

--Je te passe encore celle-l, dit Thierry; mais fais bien attention
qu'en voil pour cent quatre-vingt-trois jours.

Car, malheureusement pour mademoiselle Camargo, l'anne 1831 tait
bissextile: la science gagnait douze heures  cet accident solaire.

Mademoiselle Camargo ne parut nullement s'inquiter de cette menace et
resta gaillardement la tte hors de l'eau, les quatre pattes
nonchalamment tendues sans mouvement aucun, et avec le mme aplomb que
si elle et repos sur un terrain solide.

--Maintenant, dit Thierry faisant glisser un tiroir, pourvoyons 
l'ameublement de la prisonnire.

Il en tira deux cartouches, une vrille, un canif, deux pinceaux et
quatre allumettes. Decamps le regardait faire en silence et sans rien
comprendre  cette manoeuvre,  laquelle le docteur prtait autant de
soin qu'aux prparatifs d'une opration chirurgicale; puis il vida la
poudre dans un porte-mouchette, et garda les balles, jeta la plume et le
blaireau  Jacques, et garda les entes.

--Quelle diable de bricole faites-vous l? dit Decamps arrachant 
Jacques ses deux meilleurs pinceaux; mais vous ruinez mon tablissement!

--Je fais une chelle, dit gravement Thierry.

En effet, il venait de percer,  l'aide de la vrille, les deux balles de
plomb, avait assujetti dans les trous les entes des pinceaux, et, dans
ces entes, destines  faire les montants, il assujettissait
transversalement les allumettes qui devaient servir d'chelons. Au bout
de cinq minutes, l'chelle fut termine et descendue dans le bocal, au
fond duquel elle resta fixe par le poids des deux balles. Mademoiselle
Camargo fut  peine propritaire de ce meuble, qu'elle en fit l'essai,
comme pour s'assurer de sa solidit, en montant jusqu'au dernier
chelon.

--Nous aurons de la pluie, dit Thierry.

--Diable! fit Decamps, vous croyez? Et mon frre qui voulait retourner
aujourd'hui  la chasse!

--Mademoiselle Camargo ne lui donne pas ce conseil, rpondit le docteur.

--Comment?

--Je viens de vous conomiser un baromtre, cher ami. Toutes et quantes
fois mademoiselle Camargo grimpera  son chelle, ce sera signe de
pluie; lorsqu'elle en descendra, vous serez sr d'avoir du beau temps;
et, quand elle se tiendra au milieu, ne vous hasardez pas sans parasol
ou sans manteau: variable! variable!

--Tiens, tiens, tiens! dit Decamps.

--Maintenant, continua Thierry, nous allons boucher le bocal avec un
parchemin, comme s'il contenait encore ses cerises.

--Voici, dit Decamps en lui prsentant ce qu'il demandait.

--Nous allons l'assujettir avec une ficelle.

--Voil!

--Puis je vous demanderai de la cire! bon... une lumire! c'est a...
et, pour m'assurer de mon exprience--il alluma la cire, cacheta le
noeud et appuya le chaton de sa bague sur le cachet--l, en voil pour
un semestre. Maintenant, continua-t-il en perant,  l'aide du canif,
quelques trous dans le parchemin, maintenant, une plume et de l'encre?
Avez-vous jamais demand une plume et de l'encre  un peintre?

--Non.

--Eh bien, ne lui en demandez pas; car il ferait ce que fit Decamps: il
vous offrirait un crayon.

Thierry prit le crayon et crivit sur le parchemin:

                    _2 septembre 1830._

Or, le soir de la runion dont nous avons essay de donner une ide 
nos lecteurs, il y avait juste cent quatre-vingt-trois jours,
c'est--dire six mois et douze heures que mademoiselle Camargo indiquait
invariablement, et sans s'tre drange une minute, la pluie, le beau
temps et le variable: rgularit d'autant plus remarquable, que, pendant
ce laps de temps, elle n'avait pas ingurgit un atome de nourriture.

Aussi, lorsque Thierry, tirant sa montre, eut annonc que la dernire
seconde de la soixantime minute de la douzime heure tait coule, et
qu'on eut apport le bocal, un sentiment gnral de piti s'empara de
l'assemble en voyant  quel tat misrable tait rduite la pauvre bte
qui venait, aux dpens de son estomac, de jeter sur un point obscur de
la science une si grande et si importante lumire.

--Voyez, dit Thierry triomphant, Schneider et Roesel avaient raison!

--Raison, raison, dit Jadin en prenant le bocal et en le portant  la
hauteur de son oeil; il ne m'est pas bien prouv que mademoiselle
Camargo ne soit point dfunte.

--Il ne faut pas couter Jadin, dit Flers; il a toujours t trs mal
pour mademoiselle Camargo.

Thierry prit une lampe et la maintint derrire le bocal.

--Regardez, dit-il, et vous verrez battre le coeur.

En effet, mademoiselle Camargo tait devenue si maigre, qu'elle tait
transparente comme un cristal, et que l'on distinguait tout l'appareil
circulatoire; on pouvait mme remarquer que le coeur n'avait qu'un
ventricule et qu'une oreillette; mais ces organes faisaient leur office
si faiblement, et Jadin s'tait tromp de si peu, que ce n'tait
vraiment pas la peine de le dmentir, car on n'aurait pas donn  la
pauvre bte dix minutes  vivre. Ses jambes taient devenues grles
comme des fils, et le train de derrire ne tenait  la partie antrieure
du corps que par les os qui forment le ressort  l'aide duquel les
grenouilles sautent au lieu de marcher. Il lui tait pouss en outre,
sur le dos, une espce de mousse qui,  l'aide du microscope, devenait
une vritable vgtation marine, avec ses roseaux et ses fleurs.
Thierry, en sa qualit de botaniste, prtendit mme que cette
imperceptible pousse appartenait  la famille des lentisques et des
cressons. Personne n'entama de discussion l-dessus.

--Maintenant, dit Thierry, lorsque chacun  son tour eut bien examin
mademoiselle Camargo, il faut la laisser souper tranquillement.

--Et que va-t-elle manger? dit Flers.

--J'ai son repas dans cette bote.

Et Thierry, soulevant le parchemin, introduisit dans l'espace rserv 
l'air, une si grande quantit de mouches auxquelles il manquait une
aile, qu'il tait vident qu'il avait consacr sa matine  les prendre
et son aprs-midi  les mutiler. Nous crmes que Mademoiselle Camargo en
avait pour six autres mois: l'un de nous alla mme jusqu' mettre cette
opinion.

--Erreur, rpondit Thierry; dans un quart d'heure, il n'y en aura plus
une seule.

Le moins incrdule de nous laissa chapper un geste de doute. Thierry,
fort d'un premier succs, reporta mademoiselle Camargo  sa place
habituelle, sans mme daigner nous rpondre.

Il n'avait point encore repris sa place, lorsque la porte s'ouvrit, et
que le matre du caf voisin entra, portant un plateau sur lequel
taient un thire, un sucrier et des tasses. Il tait immdiatement
suivi de deux garons qui portaient, dans une manne d'osier, un pain de
munition, une brioche, une salade et une multitude de petits gteaux de
toutes les formes, de toutes les espces.

Ce pain de munition tait pour Tom, la brioche pour Jacques, la salade
pour Gazelle, et les petits gteaux pour nous. On commena par servir
les btes, puis on dit aux gens qu'ils taient libres de se servir
eux-mmes comme ils l'entendaient: ce qui me parat, sauf meilleur avis,
tre la meilleure manire de faire les honneurs de chez soi.

Il y eut un instant de dsordre apparent pendant lequel chacun
s'accommoda  sa fantaisie et selon sa convenance. Tom emporta en
grognant son pain dans sa niche; Jacques se rfugia, avec sa brioche,
derrire les bustes de Malagutti et de Rata; Gazelle tira lentement la
salade sous la table; quant  nous, nous primes, ainsi que cela se
pratique assez gnralement, une tasse de la main gauche et un gteau de
la main droite, et vice versa.

Au bout de dix minutes, il n'y avait plus ni th ni gteaux.

On sonna, en consquence, le matre du caf, qui reparut avec ses
acolytes.

--D'autres! dit Decamps.

Le matre de caf sortit  reculons et en s'inclinant pour obir  cette
injonction.

--Maintenant, messieurs, dit Flers en regardant Thierry d'un air
goguenard et Decamps d'un air respectueux, en attendant que mademoiselle
Camargo ait soup et que l'on nous apporte d'autres gteaux, je crois
qu'il serait bon de remplir l'intermde par la lecture du manuscrit de
Jadin. Il traite des premires annes de Jacques Ier, que nous avons
tous l'honneur de connatre assez particulirement, et auquel nous
portons un intrt trop cordial pour que les moindres dtails recueillis
sur lui n'acquirent pas une grande importance  nos yeux. _Dixit_.

Chacun s'inclina en signe de consentement; une ou deux personnes
battirent mme des mains.

--Jacques, mon ami, dit Fau, lequel, en sa qualit de prcepteur, tait
celui de nous tous qui tait le plus intime avec le hros de cette
histoire, vous voyez qu'on parle de vous: venez ici.

Et, immdiatement aprs ces deux mots, il fit entendre un sifflement
particulier si connu de Jacques, que l'intelligent animal ne fit qu'un
bond de sa planche sur l'paule de celui qui lui adressait la parole.

--Bien, Jacques; c'est trs beau d'tre obissant, surtout lorsqu'on a
ses bajoues pleines de brioches. Saluez ces messieurs.

Jacques porta la main  son front  la manire des militaires.

--Et, si votre ami Jadin, qui va lire votre histoire, tenait sur votre
compte quelques propos calomnieux, dites-lui que c'est un menteur.

Jacques hocha la tte de haut en bas, en signe d'intelligence parfaite.

C'est que Jacques et Fau taient vritablement lis d'une amiti
harmonique. C'tait, de la part de l'animal surtout, une affection comme
on n'en trouve plus chez les hommes; et  quoi cela tenait-il? Il faut
l'avouer,  la honte de l'espce simiane, ce n'tait pas en ornant son
esprit comme Fnelon avait fait pour le grand dauphin, c'tait en
flattant ses vices, comme l'avait fait Catherine  l'gard de Henri III,
que le prcepteur avait acquis sur l'lve cette dplorable influence.
Ainsi Jacques, en arrivant  Paris, n'tait qu'un amateur de bon vin:
Fau en avait fait un ivrogne; ce n'tait qu'un sybarite  la manire
d'Alcibiade: Fau en avait fait un cynique de l'cole de Diogne; il
n'tait que recherch, comme Lucullus: Fau l'avait rendu gourmand comme
Grimod de la Reynire. Il est vrai qu'il avait gagn  cette corruption
morale une foule d'agrments physiques qui en faisaient un animal trs
distingu. Il connaissait sa main droite de sa main gauche, faisait le
mort pendant dix minutes, dansait sur la corde comme madame Saqui,
allait  la chasse un fusil sous le bras et une carnassire sur le dos,
montrait son port d'armes au garde champtre et son derrire aux
gendarmes. Bref, c'tait un charmant mauvais sujet, qui n'avait eu que
le tort de natre sous la Restauration au lieu de natre sous la
Rgence.

Aussi, Fau frappait-il  la porte de la rue, Jacques tressaillait;
montait-il l'escalier, Jacques le sentait venir. Alors il jetait de
petits cris de joie, sautait sur ses pattes de derrire comme un
kangourou; et, quand Fau ouvrait la porte, il s'lanait dans ses bras,
comme on le fait encore au Thtre-Franais dans le drame des Deux
Frres. Bref, tout ce qui tait  Jacques tait  Fau, et il se serait
t la brioche de la bouche pour la lui offrir.

--Messieurs, dit Jadin, si vous voulez vous asseoir et allumer les pipes
et les cigares, je suis prt.

Chacun obit. Jadin toussa, ouvrit le manuscrit, et lut ce qui suit:




Chapitre V

_Comment Jacques Ier fut arrach des bras de sa mre expirante et port
 bord du brick de commerce la Roxelane (capitaine Pamphile)._


Le 24 juillet 1827, le brick la Roxelane faisait voile de Marseille, et
allait charger du caf  Moka, des piceries  Bombay, et du th 
Canton; il relcha, pour renouveler ses vivres, dans la baie de
Saint-Paul-de-Loanda, situe, comme chacun sait, au centre de la Guine
infrieure.

Pendant que les changes se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en
tait  son dixime voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une
chaleur de soixante et dix degrs, s'amusa  remonter les rives de la
rivire Bango. Le capitaine Pamphile tait, depuis Nemrod, le plus grand
chasseur devant Dieu qui et paru sur la terre.

Il n'avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le
fleuve, qu'il sentit que le pied lui tournait sur un objet rond et
glissant comme un troc d'un jeune arbre. Au mme instant, il entendit un
sifflement aigu, et,  dix pas devant lui, il vit se dresser la tte
d'un norme boa, sur la queue duquel il avait march.

Un autre que le capitaine Pamphile et certes ressenti quelque crainte,
en se voyant menac par cette tte monstrueuse dont les yeux sanglants
brillaient, en le regardant, comme deux escarboucles; mais le boa ne
connaissait pas le capitaine Pamphile.

Tron de Diou de rptile! ess qu tu crois me fair peur? dit le
capitaine.

Et, au moment o le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle
qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la tte. Le serpent
tomba mort.

Le capitaine commena par recharger tranquillement son fusil; puis,
tirant son couteau de sa poche, il alla vers l'animal, lui ouvrit le
ventre, spara le foie des entrailles, comme avait fait l'ange de Tobie,
et, aprs un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre
bleue de la grosseur d'une noisette.

--Bon! dit-il.

Et il mit la pierre dans une bourse o il y en avait dj une douzaine
d'autres pareilles. Le capitaine Pamphile tait lettr comme un
mandarin: il avait lu les _Mille et Une Nuits_ et cherchait le bzoard
enchant du prince Caram-al-aman.

Ds qu'il crut l'avoir trouv, il se remit en chasse.

Au bout d'un quart d'heure, il vit s'agiter les herbes  quarante pas
devant lui et entendit un rugissement terrible.  ce bruit, tous les
tres semblrent reconnatre le matre de la cration. Les oiseaux, qui
chantaient, se turent; deux gazelles, effarouches, bondirent et
s'lancrent dans la plaine; un lphant sauvage, qu'on apercevait  un
quart de lieue de l, sur une colline, leva sa trompe pour se prparer
au combat.

--Prrrou! prrrou! fit le capitaine Pamphile, comme s'il se ft agi de
faire envoler une compagnie de perdreaux.

 ce bruit, un tigre, qui tait rest couch jusqu'alors, se leva,
battant ses flancs de sa queue: c'tait un tigre royal de la plus grande
taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.

--Farceur! dit le capitaine Pamphile, tu crois qu j vais t tirer 
cett distance, pour t gter ta peau? Prrrou! prrrou!

Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore;
mais, au moment o il touchait la terre, le coup partit, et la balle
l'atteignit dans l'oeil gauche. Le tigre boula comme un livre, et
expira aussitt.

Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau
sous le ventre, et le dpouilla comme une cuisinire fait d'un lapin.
Ensuite il s'affubla de la fourrure de sa victime, comme l'avait fait,
quatre mille ans auparavant, l'Hercule nmen, dont, en sa qualit de
Marseillais, il avait la prtention de descendre; puis il se remit en
chasse.

Une demi-heure ne s'tait point coule, qu'il entendit une grande
rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les rives. Il courut
vivement sur le bord, et reconnut que c'tait un hippopotame qui allait
contre le cours de l'eau, et qui, de temps en temps, montait  la
surface pour souffler.

--Bagasse! dit le capitaine Pamphile, voil qui va t'pargner pour six
francs de verroteries.

C'tait le prix courant des boeufs  Saint-Paul-de-Loanda, et le
capitaine Pamphile passait pour tre conome.

En consquence, guid par les bulles d'air qui dnonaient
l'hippopotame en venant crever  la surface de la rivire, il suivit la
marche de l'animal, et, lorsque celui-ci sortit son norme tte, le
chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnrable, lui envoya une
balle dans l'oreille. Le capitaine Pamphile aurait,  cinq cents pas,
touch Achille au talon.

Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et
battant l'eau de ses pieds. Un instant, on et cru qu'il allait
s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie; mais bientt
ses forces s'puisrent, il roula comme un ballot; puis, peu  peu, la
peau blanchtre et lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire
et pleine de rugosits de son dos, et, dans son dernier effort, il vint
s'chouer, les quatre pattes en l'air, au milieu des herbes qui
poussaient au bord de la rivire.

Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son
couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d'un manche 
balai, l'aiguisa par le bout, le fendit par l'autre, planta le bout
aiguis dans le ventre de l'hippopotame, et introduisit, dans le bout
fendu, une feuille de son agenda, sur laquelle il crivit au crayon:

Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine
Pamphile, en chasse sur les rives de la rivire Bango.

Puis il poussa du pied l'animal, qui prit le fil de l'eau et descendit
tranquillement la rivire, tiquet comme le portemanteau d'un commis
voyageur.

--Ah! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit les provisions en bonne
route vers son btiment, je crois que j'ai bien gagn que je djeunasse.

Et, comme c'tait une vrit que lui seul avait besoin de reconnatre
pour que toutes ses consquences en fussent dduites  l'instant mme,
il tendit par terre sa peau de tigre, s'assit dessus, tira de sa poche
gauche une gourde de rhum qu'il posa  sa droite, de sa poche droite une
superbe goyave qu'il posa  sa gauche, et de sa gibecire un morceau de
biscuit qu'il plaa entre ses jambes, puis il se mit  charger sa pipe
pour n'avoir rien de fatigant  faire aprs son repas.

Vous avez vu parfois Debureau, faire avec grand soin les prparatifs de
son djeuner pour que Arlequin le mange? Vous vous rappelez sa tte,
n'est-ce pas, lorsqu'en se tournant, il voit son verre vide et sa pomme
chippe?--Oui.--Eh bien, regardez le capitaine Pamphile, qui trouve sa
gourde de rhum renverse, et sa goyave disparue.

Le capitaine Pamphile,  qui le privilge du ministre de l'intrieur
n'a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux Tron de
Diou! qui soit sorti d'une bouche provenale depuis la fondation de
Marseille; mais, comme il tait moins crdule que Debureau, qu'il avait
lu les philosophes anciens et modernes, et qu'il avait appris, dans
Diogne de Laerce et dans M. de Voltaire, qu'il n'est point d'effet sans
cause, il se mit immdiatement  chercher la cause dont l'effet lui
tait si prjudiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans
bouger de la place o il tait, et tout en ayant l'air de grignoter son
pain sec. Sa tte seule tourna, cinq minutes  peu prs, comme celle
d'un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout  coup un
objet quelconque lui tomba sur la tte et s'arrta dans ses cheveux. Le
capitaine porta la main  l'endroit percut et trouva la pelure de sa
goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aperut, directement
au-dessus de lui, un singe qui grimaait dans les branches d'un arbre.

Le capitaine Pamphile tendit la main vers son fusil, sans perdre de
vue son larron; puis, appuyant la crosse  son paule, il lcha le coup.
La guenon tomba  ct de lui.

--Pcare! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle
proie, j'ai tu un singe bicphale.

En effet, l'animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux
ttes bien spares, bien distinctes, et le phnomne tait d'autant
plus remarquable, que l'une des deux ttes tait morte et avait les yeux
ferms, tandis que l'autre tait vivante et avait les yeux ouverts.

Le capitaine Pamphile, qui voulait claircir ce point bizarre
d'histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l'examina avec
attention; mais,  sa premire inspection, tout tonnement disparut. Le
singe tait une guenon, et la seconde tte celle de son petit, qu'elle
portait sur son dos au moment o elle avait reu le coup, et qui tait
tomb de sa chute sans lcher le sein maternel.

Le capitaine Pamphile,  qui le dvouement de Clobis et de Biton
n'aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du
cou, l'arracha du cadavre qu'il tenait embrass, l'examina un instant
avec autant d'attention qu'aurait pu le faire M. de Buffon; et, pinant
les lvres d'un air de satisfaction intrieure:

--Bagasse! s'cria-t-il, c'est un callitriche; cela vaut cinquante
francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille.

Et il le mit dans sa gibecire.

Puis, comme le capitaine Pamphile tait  jeun par suite de l'incident
que nous avons racont, il se dcida  reprendre la route de la baie.
D'ailleurs, quoique sa chasse n'et dur que deux heures environ, il
avait tu, dans cet espace de temps, un serpent boa, un tigre, un
hippopotame, et rapportait vivant un callitriche. Il y a bien des
chasseurs parisiens qui se contenteraient d'une pareille chance pour
toute la journe.

En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l'quipage occup autour
de l'hippopotame, qui tait heureusement parvenu  son adresse. Le
chirurgien du navire lui arrachait les dents, afin d'en faire des
manches de couteau pour Villenave et de faux rteliers pour Dsirabode;
le contrematre lui enlevait le cuir et le dcoupait en lanires, afin
d'en confectionner des fouets  battre les chiens et des garcettes 
pousseter les mousses; enfin, le cuisinier lui taillait des bifteks
dans le filet et des grillades dans l'entre-ctes pour la table du
capitaine Pamphile: le reste de l'animal devait tre coup par quartiers
et sal  l'intention de l'quipage.

Le capitaine Pamphile fut si satisfait de cette activit, qu'il ordonna
une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de
garcette  un mousse qui tait condamn  en recevoir soixante et dix.

Le soir, on mit  la voile.

Vu ce surcrot de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de
relcher au cap de Bonne-Esprance, et laissant  droite les les du
prince douard, et  sa gauche la terre de Madagascar, il s'lana dans
la mer des Indes.

La Roxelane marchait donc bravement vent arrire, filant ses huit
noeuds  l'heure, ce qui, au dire des marins, est un fort joli train
pour un btiment de commerce, lorsqu'un matelot des vigies cria des
huniers:

--Une voile  l'avant!

Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le btiment
signal, regarda  l'oeil nu, rebraqua de nouveau sa lunette; puis
aprs, un instant d'examen attentif, il appela le second et lui remit
silencieusement l'instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussitt
 son oeil.

--Eh bien, Policar, dit le capitaine, lorsqu'il crut que celui auquel
il adressait la parole avait eu le temps d'examiner  son aise l'objet
en question, que dis-tu de cette patache?

--Ma foi, capitaine, je dis qu'elle a une drle de tournure. Quant 
son pavillon--il reporta la lunette  son oeil--le diable me brle si je
sais quelle puissance il reprsente: c'est un dragon vert et jaune, sur
un fond blanc.

--Eh bien, saluez jusqu' terre, mon ami; car vous avez devant vous un
btiment appartenant au fils du soleil, au pre et  la mre du genre
humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la
Cochinchine; et, de plus, je reconnais,  sa couronne arrondie et  sa
marche de tortue, qu'il ne rentre pas  Pkin le ventre vide.

--Diable! diable! fit Policar en se grattant l'oreille.

--Que penses-tu de la rencontre?

--Je pense que ce serait drle...

--N'est-ce pas?... Eh bien, moi aussi, mon enfant.

--Alors, il faut...?

--Monter la ferraille sur le pont et dployer jusqu'au dernier pouce de
toile.

--Ah! il nous a aperus  son tour.

--Alors, attendons la nuit, et, jusque-l, filons honntement notre
cble, afin qu'il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa
marche, avant cinq heures, nous serons dans ses eaux; toute la nuit,
nous naviguerons bord  bord, et, demain, ds le matin, nous lui dirons
bonjour.

Le capitaine Pamphile avait adopt un systme. Au lieu de lester son
btiment avec des pavs ou des gueuses, il mettait  fond de cale une
demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une
pice de huit allonge; puis,  tout hasard, il y ajoutait quelques
milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de
sabres d'abordage. Une occasion semblable  celle dans laquelle on se
trouvait se prsentait-elle, il faisait monter toutes ces bricoles sur
le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots,
tranait la pice de huit sur l'arrire, distribuait les fusils  ses
hommes, et commenait  tablir ce qu'il appelait son systme d'change.
Ce fut dans ces dispositions commerciales que le btiment chinois le
trouva le lendemain.

La stupfaction fut grande  bord du navire imprial. Le capitaine
avait reconnu, la veille, un navire marchand, et s'tait endormi
l-dessus en fumant sa pipe  opium; mais voil que, dans la nuit, le
chat tait devenu tigre, et qu'il montrait ses griffes de fer et ses
dents de bronze.

On alla prvenir le capitaine Kao-Kiou-Koan de la situation dans
laquelle on se trouvait. Il achevait un rve dlicieux: le fils du
soleil venait de lui donner une de ses soeurs en mariage, de sorte qu'il
se trouvait beau-frre de la lune.

Aussi eut-il beaucoup de peine  comprendre ce que lui voulait le
capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en provenal et
que le nouveau mari rpondait en chinois. Enfin, il se trouva,  bord
de la Roxelane, un Provenal qui savait un peu de chinois, et,  bord du
btiment du sublime empereur, un chinois qui parlait passablement
provenal, de sorte que les deux capitaines finirent par s'entendre.

Le rsultat du dialogue fut que la moiti de la cargaison du btiment
imprial capitaine Kao-Kiou-Koan passa immdiatement  bord du brick de
commerce la Roxelane capitaine Pamphile.

Et, comme cette cargaison se composait justement de caf, de riz et de
th, il en rsulta que le capitaine Pamphile n'eut besoin de relcher ni
 Moka, ni  Bombay, ni  Pkin; ce qui lui fit une grande conomie de
temps et d'argent.

Cela le rendit de si bonne humeur, qu'en passant  l'le Rodrigue, il
acheta un perroquet.

Arriv  la pointe de Madagascar, on s'aperut qu'on allait manquer
d'eau; mais, comme la relche du cap Sainte-Marie n'tait pas sre, pour
un btiment aussi charg que l'tait la Roxelane, le capitaine mit son
quipage  la demi-ration, et rsolut de ne s'arrter que dans la baie
d'Algoa. Comme il procdait au chargement des barriques, il vit
s'avancer vers lui un chef de Gonaquas, suivi de deux hommes qui
portaient sur leurs paules,  peu prs comme les envoys des Hbreux la
grappe de raisin de la terre promise, une magnifique dent d'lphant:
c'tait un chantillon que le chef Outavari, ce qui veut dire, dans la
langue gonaquas, fils de l'orient, apportait  la cte, esprant obtenir
une commande dans la partie.

Le capitaine Pamphile examina l'ivoire, le trouva de premire qualit,
et demanda au chef gonaquas ce que lui coteraient deux mille dents
d'lphant pareilles  celle qu'il lui montrait. Outavari rpondit que
cela lui coterait au juste trois mille bouteilles d'eau-de-vie. Le
capitaine voulut marchander; mais le fils de l'orient tint bon, en
soutenant qu'il n'avait point surfait; de sorte que le capitaine fut
oblig d'en venir o le ngre voulait l'amener; ce qui, au reste, ne lui
cota pas extrmement, attendu qu' ce prix il y avait  peu prs dix
mille pour cent  gagner. Le capitaine demanda quand pourrait se faire
la livraison; Outavari exigea deux ans; ce dlai cadrait admirablement
avec les engagements du capitaine Pamphile; aussi les deux dignes
ngociants se serrrent la main et se sparrent enchants l'un de
l'autre.

Cependant, ce march, tout avantageux qu'il tait, tourmentait la
conscience mercantile du digne capitaine; il rflchissait,  part lui,
que, s'il avait eu l'ivoire  si bon march  la pointe orientale de
l'Afrique, il devait le trouver  moiti prix  la pointe occidentale,
puisque c'tait surtout de ce ct que les lphants taient en si grand
nombre, qu'ils avaient donn leur nom  une rivire. Il voulut donc en
avoir le coeur net, et, arriv sous le 30e degr de latitude, il ordonna
de mettre le cap sur la terre; seulement, s'tant tromp de quatre ou
cinq degrs, il aborda  l'embouchure de la rivire d'Orange, au lieu de
celle des lphants.

Le capitaine Pamphile ne s'en inquita point autrement; les distances
taient si rapproches, qu'elles ne devaient produire aucune varit
dans le prix; en consquence, il fit mettre la chaloupe en mer et
remonta le fleuve jusqu' la ville capitale des petits Namaquois, situe
 deux journes dans l'intrieur des terres. Il trouva le chef Outavaro
revenant d'une grande chasse o il avait tu quinze lphants. Les
chantillons ne manquaient donc pas, et le capitaine put se convaincre
qu'ils taient encore suprieurs  ceux d'Outavari.

Il en rsulta entre Outavaro et le capitaine un march beaucoup plus
avantageux encore pour ce dernier que celui qu'il avait pass avec
Outavari. Le fils de l'occident donnait au capitaine Pamphile deux mille
dfenses pour quinze cents bouteilles d'eau-de-vie; c'tait un tiers
meilleur march que son confrre; mais, comme lui, il demandait deux ans
pour confectionner sa fourniture. Le capitaine Pamphile n'apporta point
de discussion  propos de ce dlai; au contraire, il y trouvait une
conomie, c'tait de ne faire qu'un voyage pour les deux chargements.
Outavaro et le capitaine se serrrent la main en signe de march fait,
et se quittrent les meilleurs amis du monde. Et le brick la Roxelane
reprit sa route vers l'Europe.

 ce moment de l'histoire de Jadin, la pendule sonna minuit, heure
militaire pour presque tous ceux qui logeaient au-dessus du cinquime
tage. Chacun se levait donc pour se retirer, lorsque Flers rappela au
docteur Thierry qu'il restait une dernire vrification  faire. Le
docteur prit le bocal, l'exposa  la vue de tous. Il n'y restait pas une
seule mouche; en revanche, mademoiselle Camargo avait acquis le volume
d'un oeuf de dinde, et semblait sortir d'un pot  cirage. Chacun
s'loigna en flicitant Thierry sur son immense rudition.

Le lendemain, nous remes une lettre ainsi conue:

MM. Eugne et Alexandre Decamps ont l'honneur de vous faire part de la
perte douloureuse qu'ils viennent de faire de mademoiselle Camargo,
morte d'indigestion, dans la nuit du 2 au 3 mars. Vous tes invit au
repas funbre qui aura lieu dans la maison mortuaire, le 6 du courant, 
cinq heures prcises du soir.




Chapitre VI

_Comment Jacques Ier commena par plumer des poules et finit par plumer
un perroquet._


Aussitt aprs le dner funraire, qui finit sur les sept ou huit heures
du soir, Jadin, dont le rcit dans la prcdente sance avait inspir le
plus vif intrt, fut invit  le continuer. Mademoiselle Camargo tout
intressante qu'elle tait, n'avait pu, vu l'existence claustrale
qu'elle avait mene pendant les six mois et un jour qu'elle avait habit
l'atelier de Decamps, laisser de profonds souvenirs ni dans l'esprit ni
dans le coeur des habitus. Thierry tait celui de nous avec lequel elle
avait eu le plus de relations: encore ces relations taient-elles
purement scientifiques; il en rsulta que les regrets causs par sa mort
furent de courte dure et effacs bientt par l'immense avantage qu'en
avait retir la science. On comprendra donc facilement ce retour rapide
 la curiosit que nous inspiraient les aventures de notre ami Jacques,
racontes par un narrateur aussi fidle, aussi consciencieux et aussi
habile que Jadin, dont la rputation tait dj faite comme peintre par
son beau tableau des _Vaches_ et, comme historien par son _Histoire du
prince Henry_, ouvrage compos en collaboration avec M. Dauzats, et qui
mme avant sa publication, jouit dj dans le monde de toute la
rputation qu'il mrite. Jadin tira donc sans se faire prier son
manuscrit de sa poche, et reprit l'histoire o il l'avait laisse.

Le perroquet qu'avait achet le capitaine Pamphile tait un cacatois de
la plus belle espce, au corps blanc comme la neige, au bec noir comme
l'bne, et  la crte jaune comme du safran, crte qui se relevait ou
s'abaissait selon qu'il tait de bonne ou de mauvaise humeur, et lui
donnait tantt l'air paterne d'un picier coiff de sa casquette, tantt
l'aspect formidable d'un garde national orn de son bonnet  poils.
Outre ces avantages physiques, Catacoua avait une foule de talents
d'agrment; il parlait galement bien l'anglais, l'espagnol et le
franais, chantait le _God save the king_ comme lord Wellington, le
_Pensativo estaba el cid_ comme don Carlos, et la _Marseillaise_ comme
le gnral La Fayette. On comprend qu'avec de pareilles dispositions
philologiques, il ne tarda point, tomb qu'il tait entre les mains de
l'quipage de la Roxelane,  tendre rapidement le cercle de ses
connaissances; si bien qu' peine se trouva-t-on, au bout de huit jours,
en vue de l'le Sainte-Hlne, qu'il commenait  jurer trs proprement
en provenal,  la grande jubilation du capitaine Pamphile, qui, comme
les anciens troubadours, ne parlait que la langue d'oc.

Aussi, quand le capitaine Pamphile avait pass en se rveillant
l'inspection de son btiment, regard si chaque homme tait  son poste
et chaque chose  sa place; lorsqu'il avait fait distribuer la ration
d'eau-de-vie aux matelots et les coups de garcette aux mousses;
lorsqu'il avait examin le ciel, tudi la mer et siffl le vent;
lorsqu'il arrivait enfin avec cette srnit de l'me que donne la
certitude d'avoir rempli ses devoirs, il allait  Catacoua, suivi de
Jacques, qui grossissait  vue d'oeil, et qui partageait avec son rival
emplum toute l'affection du capitaine Pamphile, et lui donnait sa leon
de provenal; puis, s'il tait content de son lve, il introduisait un
morceau de sucre entre les barreaux de la cage, rcompense  laquelle
Catacoua paraissait trs sensible, et dont Jacques se montrait fort
jaloux; aussi, ds qu'un incident imprvu attirait le capitaine Pamphile
d'un autre ct, Jacques s'approchait de la cage, et faisait si bien,
que le morceau de sucre changeait habituellement de destination, au
grand dsespoir de Catacoua, qui, la patte en l'air et la crte dresse,
faisait alors retentir l'air de ses chants les plus formidables ou de
ses jurons les plus terribles; quant  Jacques, il restait d'un air
innocent auprs de la prison o le vol faisait rage, fourrant,
lorsqu'il n'avait pas le temps de le croquer, dans les poches de ses
joues le corps du dlit, qui y fondait tout doucement, tandis qu'il se
grattait le ct, clignait batement les yeux, forc qu'il tait, pour
toute punition, de boire son sucre au lieu de le manger.

On comprend que cette atteinte  la proprit mobilire tait des plus
dsagrables  Catacoua, et, sitt que le capitaine Pamphile
s'approchait de lui, il dfilait tout son rpertoire. Malheureusement,
aucun de ses instituteurs ne lui avait appris  crier au voleur, de
sorte que son matre prenait cette sortie, qui n'tait autre chose
qu'une dnonciation en forme, pour le plaisir que lui causait sa
prsence, et, convaincu qu'il avait mang son dessert, se contentait de
lui gratter dlicatement la tte; ce que Catacoua apprciait jusqu' un
certain point, mais infiniment moins cependant que le morceau de sucre
en question. Catacoua comprit donc qu'il fallait qu'il s'en remt  lui
seul du soin de sa vengeance, et, un jour qu'aprs lui avoir vol le
morceau, Jacques repassait la main  travers la cage pour en ramasser
les miettes, Catacoua se laissa pendre par une patte, et, tout en ayant
l'air de s'occuper de gymnastique, attrapa le pouce de Jacques et le
mordit outrageusement. Jacques jeta un cri perant, s'accrocha aux
cordages, monta tant qu'il trouva du chanvre et du bois; puis,
s'arrtant sur le point le plus lev du navire, il resta l piteusement
cramponn de ses trois pattes au mt, et secouant la quatrime comme
s'il et tenu un goupillon.

 l'heure du dner, le capitaine Pamphile siffla Jacques: mais Jacques
ne rpondit pas; ce silence tait si contraire  ses habitudes
hyginiques, que le capitaine Pamphile commena  s'en inquiter; il
siffla derechef, et, cette fois, il entendit une espce de grondement
qui semblait lui rpondre des nuages; il leva les yeux et aperut
Jacques, qui donnait la bndiction _urbi et orbi_: alors il s'tablit
entre Jacques et le capitaine Pamphile un change de signaux, dont le
rsultat fut que Jacques refusait obstinment de descendre. Le capitaine
Pamphile, qui avait form son quipage  une obissance passive, et qui
ne voulait pas que ses mesures de discipline fussent fausses par un
singe, prit son porte-voix et appela Double Bouche. L'individu
interpell apparut incontinent, montant  reculons l'chelle de la
cuisine, et s'approcha du capitaine  peu prs comme le chien qu'on
dresse, s'approche du garde qui le chtie; le capitaine Pamphile, qui ne
se prodiguait pas avec ses infrieurs, montra au mousse le rcalcitrant
qui grimaait sur la pointe de son mtereau; Double-Bouche comprit 
l'instant mme ce qu'on demandait de lui, s'accrocha  l'chelle qui
conduisait aux haubans, et se mit  grimper avec une agilit qui
indiquait que le capitaine Pamphile, en honorant Double-Bouche de cette
mission hasardeuse, avait fait un choix des plus judicieux.

Un autre point, mais qui reposait tout entier, je ne dirai pas sur
l'tude du coeur, mais sur la connaissance de l'estomac, avait encore
influenc la dtermination du capitaine Pamphile; Double-Bouche tait
spcialement employ  la cuisine, fonctions honorables apprcies de
tout l'quipage, et notamment de Jacques, qui affectionnait surtout
cette partie du btiment; il s'tait donc li d'une amiti sympathique
avec le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scne, lequel
devait le nom expressif qui avait remplac son appellation patronymique,
 la facilit que lui donnait son poste de dner avant les autres; ce
qui ne l'empchait pas de dner encore aprs les autres. Jacques avait
donc compris Double-Bouche, de mme que Double-Bouche avait compris
Jacques, et il rsulta, de cette apprciation mutuelle, qu'au lieu de
chercher  fuir, ce qu'il n'et pas manqu de faire si tout autre que
Double-Bouche lui eut t envoy, Jacques fit la moiti du chemin, et
que les deux amis se rencontrrent sur la barre du grand perroquet, et
redescendirent immdiatement, l'un portant l'autre, sur le pont, o le
capitaine Pamphile les attendait.

Le capitaine Pamphile ne connaissait qu'un remde aux blessures, de
quelque nature qu'elles fussent: c'tait une compresse d'eau-de-vie, de
tafia ou de rhum; il trempa donc un linge dans le liquide prcit et en
enveloppa le doigt du bless; au contact de l'alcool et de la chair
vive, Jacques commena par faire une grimace atroce; mais, comme il vit,
pendant que le capitaine Pamphile avait le dos tourn, Double-Bouche
avaler vivement ce qui tait rest du liquide dans le verre o l'on
avait tremp le linge, il comprit que la liqueur, douloureuse comme
mdicament, pouvait tre bienfaisante comme boisson; en consquence, il
approcha la langue de l'appareil, lcha dlicatement la compresse, et,
peu  peu, prenant got  la chose, finit tout bonnement par sucer son
pouce; il en rsultat que, comme le capitaine Pamphile avait recommand
que l'on imbibt le bandage de dix minutes en dix minutes, et que l'on
excutait ponctuellement ses ordres, au bout de deux heures, Jacques
commena  cligner des yeux et  dodeliner la tte, et que, comme le
traitement allait toujours son train, et que Jacques apprciait de plus
en plus le traitement, il finit par tomber ivre-mort entre les bras de
son ami Double-Bouche, qui descendit le bless dans la cabine et le
coucha dans son propre lit.

Jacques dormit douze heures de suite: et, lorsqu'il se rveilla, la
premire chose qui frappa ses yeux fut son ami Double-Bouche occup 
plumer une poule. Ce spectacle n'tait pas nouveau pour Jacques;
cependant, il parut, cette fois, y donner une attention singulire; il
se leva doucement, s'approcha les yeux fixes, examina le mcanisme 
l'aide duquel le travailleur procdait, et demeura immobile et proccup
pendant tout le temps que dura l'opration; la poule plume, Jacques,
qui se sentait la tte encore un peu lourde, monta sur le pont afin de
prendre l'air.

Le vent continuait d'tre favorable le lendemain, de sorte que le
capitaine Pamphile, voyant que tout marchait au gr de ses voeux, et
jugeant inutile de transporter  Marseille les poules qui restaient 
bord et qu'il n'avait point d'ailleurs achetes dans un but de
spculation, donna ordre, sous prtexte que sa sant commenait  se
dranger, qu'on lui servt tous les jours, outre sa tranche
d'hippopotame et sa bouillabaisse, une volaille frache, bouillie ou
rtie. Cinq minutes aprs ces ordres donns, les cris d'un canard que
l'on gorgeait se firent entendre.

 ce bruit, Jacques descendit de la grande vergue si rapidement, que
quelqu'un qui n'aurait point connu son caractre goste, aurait cru
qu'il courait au secours de la victime, et se prcipita dans la cabine.
Il y trouva Double-Bouche, qui remplissait consciencieusement son office
de marmiton, en plumant la volaille jusqu' ce qu'il ne lui restt plus
le moindre duvet sur le corps; cette fois comme l'autre, Jacques parut
prendre le plus grand intrt  la chose; puis il remonta sur le pont,
lorsqu'elle fut finie, s'approcha pour la premire fois depuis son
accident de la cage de Catacoua, tourna plusieurs fois autour de lui,
tout en ayant soin de se tenir hors de la porte de son bec; puis enfin,
saisissant le moment favorable, il attrapa une plume de sa queue, et la
tira tant et si bien, malgr les battements d'ailes et les jurements de
Catacoua, qu'elle finit par lui rester dans les mains. Cette exprience,
si peu importante qu'elle parut au premier abord, sembla cependant faire
grand plaisir  Jacques; car il se mit  danser sur ses quatre pieds,
s'levant et retombant  la mme place, ce qui tait de sa part la
manifestation du plus suprme contentement.

Cependant on avait perdu de vue la terre, et l'on voguait  pleines
voiles dans l'ocan Atlantique; partout le ciel et l'eau, et, derrire
l'horizon, le sentiment de l'immensit. De temps en temps, des oiseaux
de mer au long vol, mais ceux-l seulement, passaient  perte de vue se
rendant d'un continent  l'autre; aussi le capitaine Pamphile, se fiant
 l'instinct animal qui devait apprendre  Catacoua que ses ailes
taient trop faibles pour se hasarder dans un long voyage, ouvrit-il la
prison de son pensionnaire et lui donna-t-il libert entire de voltiger
dans les cordages. Catacoua en profita aussitt pour monter jusqu'au mt
de perroquet, et, arriv l, joyeux jusqu'au ravissement, il se mit, 
la grande satisfaction de l'quipage,  dfiler tout son rpertoire,
faisant autant de bruit  lui tout seul que les vingt-cinq matelots qui
le regardaient.

Pendant que cette parade se passait sur le pont, une scne d'un autre
genre s'accomplissait dans la cabine. Jacques selon son habitude,
s'tait approch de Double-Bouche au moment de la plumaison; mais, cette
fois, le mousse, qui avait remarqu l'attention de son camarade  le
regarder faire, avait cru reconnatre en lui une vocation inconnue
jusqu'alors pour l'office qu'il exerait. Il en rsulta qu'une pense
des plus heureuses vint  l'esprit de Double-Bouche: c'tait d'employer
dsormais Jacques  plumer ses poules et ses canards, tandis que,
changeant de rle, lui se croiserait les bras et le regarderait faire.
Double-Bouche tait un de ces esprits dcids qui mettent le moins
d'intervalle possible entre l'ide et l'excution; aussi s'avana-t-il
doucement vers la porte qu'il ferma, se munit-il  tout hasard d'un
fouet qu'il passa dans la ceinture de sa culotte, en ayant soin d'en
laisser le manche parfaitement visible, et, revenant immdiatement 
Jacques, lui mit-il entre les mains le canard qui devait se dplumer
dans les siennes, lui montrant du bout de l'index le manche du fouet
qu'il comptait, en cas de discussion, prendre pour tiers arbitre.

Mais Jacques ne lui donna mme pas la peine de recourir  cette
extrmit; soit que Double-Bouche eut devin juste, soit que le nouveau
talent qu'il mettait Jacques  mme d'acqurir part  ce dernier le
complment oblig de toute ducation, il prit le canard entre ses deux
genoux, comme il avait vu faire  son instituteur, et il se mit  la
besogne avec une ardeur qui dispensa Double-Bouche de toute voie de fait
envers lui; vers la fin mme, et lorsqu'il vit que les plumes
disparaissaient, faisant place au duvet et le duvet  la chair, le
sentiment qui l'animait s'leva jusqu' l'enthousiasme; si bien que,
lorsque la besogne fut entirement termine, Jacques se mit  danser,
comme il avait fait la veille  ct de la cage de Catacoua.

De son ct, Double-Bouche tait dans la joie; il ne se faisait qu'un
reproche, c'tait de ne pas avoir profit plus tt des dispositions de
son acolyte; mais il se promit bien de ne pas les laisser refroidir;
aussi, le lendemain,  la mme heure, dans les mmes circonstances, et
les mmes prcautions prises, il recommena la seconde reprsentation de
la pice de la veille; elle eut le mme succs que la premire; de sorte
que, le troisime jour, Double-Bouche, reconnaissant Jacques comme son
gal, lui noua son tablier de cuisine  la ceinture et lui confia
entirement la partie des dindons, des poules et des canards; Jacques se
montra digne de sa confiance, et, au bout d'une semaine, il avait laiss
son professeur bien loin derrire lui en promptitude et en habilet.

Cependant le brick marchait comme un navire enchant: il avait dpass
la terre natale de Jacques, laiss  sa gauche et hors de vue les les
de Sainte-Hlne et de l'Ascension, et s'avanait  pleines voiles vers
l'quateur; c'tait pendant une de ces journes des tropiques o le ciel
pse sur la terre: le pilote seul tait  la barre, la vigie dans les
haubans, et Catacoua sur son mtereau: quant au reste de l'quipage, il
cherchait le frais partout o il croyait pouvoir le trouver, tandis que
le capitaine Pamphile lui-mme, tendu dans son hamac et fumant son
gourgouri, se faisait venter par Double-Bouche avec une queue de paon.
Cette fois, par extraordinaire, Jacques, au lieu de plumer sa poule,
l'avait repose intacte sur une chaise, s'tait dpouill de son tablier
de cuisine et paraissait comme tout le monde, ou accabl par la chaleur
ou perdu dans ses rflexions. Cependant cette atonie fut de courte
dure: il jeta autour de lui un regard rapide et intelligent; puis,
comme effray de sa hardiesse, il ramassa une plume, la porta  sa
gueule, la laissa retomber avec indiffrence, se gratta le ct en
clignant de l'oeil, et, d'un bond o l'observateur le plus mticuleux
n'aurait pu voir que l'effet d'un caprice, il sauta sur le premier bton
de l'chelle: l, il s'arrta encore un instant, regardant le soleil par
les coutilles, puis il se mit  monter nonchalamment sur le pont, comme
un flneur qui ne sait que faire, et qui s'en va cherchant des
distractions sur le boulevard des Italiens.

Arriv au dernier chelon, Jacques vit le pont abandonn: on et dit un
navire vide qui flottait au hasard. Cette solitude parut satisfaire
Jacques au dernier degr; il se gratta le ct, fit claquer ses dents,
cligna les yeux et excuta deux petits sauts perpendiculaires, tout en
ayant soin de chercher des yeux Catacoua, qu'il aperut enfin  sa place
accoutume, battant des ailes et chantant  plein bec le _God save the
king_. Alors Jacques parut ne plus s'occuper de lui; il monta sur les
bastingages les plus loigns du mt d'artimon, au haut duquel son
ennemi tait perch, gagna les vergues, s'arrta un instant dans les
huniers, grimpa au mt de misaine, se hasarda sur le cordage isol qui
conduit au mt d'artimon; arriv au milieu de ce chemin tremblant, il se
suspendit par la queue lcha les quatre pattes et se balana la tte en
bas, comme s'il ne ft venu que pour jouer  l'escarpolette. Puis,
convaincu que Catacoua ne faisait aucune attention  lui, il s'en
approcha doucement, tout en ayant l'air de penser  autre chose, et, au
moment o son rival tait au plus fort de sa chanson et de sa joie,
criant  tue-tte et battant l'air de ses bras emplums, comme un cocher
qui se rchauffe, Jacques rompit son ariette et sa jubilation, en le
saisissant vigoureusement de la main gauche par l'endroit o les ailes
s'attachent au corps. Catacoua jeta un cri de dtresse; mais personne
n'y fit attention, tant l'quipage entier tait accabl par la chaleur
touffante que versait  flots le soleil  son znith.

--Tron de l'air! dit tout  coup le capitaine Pamphile, en voil un de
phnomne, de la neige sous l'quateur...

--Eh non! dit Double-Bouche, a n'est pas de la neige; c'est... Ah!
bagasse!

Et il s'lana dans l'escalier.

--Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit le capitaine Pamphile se soulevant
de son hamac.

--Ce que c'est, cria Double-Bouche du haut de son chelle, c'est
Jacques qui plume Catacoua.

Le capitaine Pamphile fit retentir les chos de son btiment d'un des
plus magnifiques jurons qui aient jamais t entendus sous l'quateur,
et monta lui-mme sur le pont, tandis que tout l'quipage rveill en
sursaut comme par l'explosion de la sainte-barbe, grimpait  son tour
par tout ce que la carcasse du brick prsentait d'ouvertures.

--Eh bien, drle! cria le capitaine Pamphile saisissant un pissoir, et
s'adressant  Double-Bouche, qu'est-ce que tu fais donc? Alerte! alerte!

Double-Bouche s'accrocha aux cordages et grimpa comme un cureuil; mais
plus il mettait de promptitude, plus Jacques mettait d'activit: les
plumes de Catacoua formaient un vritable nuage et tombaient comme la
neige au mois de dcembre; de son ct, Catacoua, en voyant s'approcher
Double-Bouche, redoubla de cris; mais, au moment o son sauveur tendait
le bras vers lui, Jacques, qui n'avait, jusqu'alors, paru faire aucune
attention  ce qui se passait sur le navire, jugea que sa besogne
habituelle tait suffisamment faite, et lcha son ennemi, auquel il ne
restait plus que les plumes des ailes. Catacoua, troubl au plus haut
degr par la douleur et par la crainte, oublia que le contre-poids de sa
queue lui manquait, voleta un instant d'une manire grotesque, et finit
par tomber  la mer, o il se noya, n'ayant point les pieds palms.

--Flers, dit Decamps interrompant le lecteur, toi qui as une belle voix,
crie donc  la petite fille de la portire de nous monter de la crme,
nous n'en avons plus.




Chapitre VII

_Comment Tom embrassa la fille de la portire, qui montait de la crme,
et quelle dcision fut prise  propos de cet vnement._


Flers ouvrit la porte et s'avana sur l'escalier, afin de rclamer la
chose demande; puis il rentra sans s'apercevoir que Tom, qui l'avait
suivi, tait rest dehors; alors Jadin, qui s'tait interrompu  la mort
de Catacoua, fut pri de continuer sa lecture.

--Ici, messieurs, dit-il en montrant le manuscrit termin, la simple
narration va se substituer aux mmoires crits, en raison du peu
d'importance des vnements qu'il nous reste  raconter; l'offrande
faite par Jacques aux dieux de la mer les rendit favorables au btiment
du capitaine Pamphile, de sorte que le reste de la traverse s'accomplit
sans autres aventures que celles que nous avons rapportes; un seul
jour, on craignit un accident funeste pour Jacques. Voici  quelle
occasion:

Le capitaine Pamphile, en passant  la hauteur du cap des Palmes, en
vue de la Guine suprieure, avait attrap dans sa chambre un magnifique
papillon, vritable fleur volante des tropiques, aux ailes diapres et
tincelantes comme la gorge d'un colibri. Le capitaine, ainsi que nous
l'avons vu, ne ngligeait rien de ce qui pouvait avoir une valeur
quelconque  son retour en Europe; en consquence, il avait pris son
hte imprudent avec les plus grandes prcautions, afin de ne point
miroiter le velours de ses ailes, et l'avait clou avec une pingle
contre le lambris de l'appartement. Il n'y a pas un de vous qui n'ait vu
l'agonie d'un papillon, et qui, entran par le dsir de conserver, dans
une bote ou sous un verre, ce gracieux enfant de l't, n'ait touff
sous ce dsir la sensibilit de son coeur. Vous savez donc combien de
temps lutte, en tournant sur le pivot qui lui traverse le corps, la
pauvre victime qui meurt de sa beaut. Le papillon du capitaine Pamphile
vcut ainsi plusieurs jours, battant des ailes comme s'il et suc le
suc d'une fleur; ce mouvement attira l'attention de Jacques, qui le
regarda du coin de l'oeil sans faire semblant de rien voir, mais qui,
profitant d'un moment o le capitaine Pamphile avait le dos tourn,
sauta contre la boiserie, et, jugeant de la bont de l'animal par
l'excellence de ses couleurs, le dvora avec sa gloutonnerie accoutume.
Le capitaine Pamphile se retourna aux bonds et aux culbutes que faisait
Jacques; en avalant le papillon, il avait aval l'pingle; l'arte de
cuivre lui tait demeure dans la gorge; le malheureux tranglait.

Le capitaine, qui ne connaissait point la cause de ses grimaces et de
ses contorsions, le crut en gaiet, et s'amusa un instant de sa folie;
mais, voyant qu'elle se prolongeait indfiniment, que la voix du sauteur
imitait de plus en plus l'accent de Polichinelle, et qu'au lieu de sucer
son pouce comme il avait coutume de le faire depuis son traitement, il
se fourrait jusqu'au coude la main dans le gosier, il se douta qu'il y
avait dans toutes ces gambades quelque chose de plus pressant que le
dsir de lui tre agrable, et alla vers Jacques; le pauvre diable
roulait des yeux qui ne laissaient aucun doute sur la nature des
sensations qu'il prouvait, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant
que dcidment son singe bien-aim allait passer de vie  trpas, appela
le docteur de toute la force de ses poumons: non qu'il crt beaucoup 
la mdecine, mais afin de n'avoir rien  se reprocher.

La voix du capitaine Pamphile avait pris, en raison de l'intrt qu'il
portait  Jacques, un tel caractre de dtresse, que non seulement le
docteur, mais encore tous ceux qui l'entendirent, accoururent aussitt;
parmi les plus empresss se trouva Double-Bouche, qui, occup de ses
fonctions habituelles, en avait t tir par l'appel du capitaine et
tait accouru tenant  la main un poireau et une carotte qu'il tait en
train d'plucher; le capitaine n'eut pas besoin d'expliquer la cause de
ses cris; il n'eut qu' montrer Jacques, qui continuait de donner, au
milieu de la chambre, les mmes signes d'agitation et de douleur. Chacun
s'empressa autour du malade, le docteur dclara qu'il tait atteint
d'une congestion crbrale, maladie  laquelle tait particulirement
fort sujette l'espce des callitriches, qui, ayant pris l'habitude de se
suspendre par la queue, est naturellement expose  ce que le sang lui
porte  la tte, qu'il fallait, en consquence, saigner Jacques sans
retard, mais que, dans tous les cas, comme il n'avait pas t appel ds
les premiers symptmes de l'accident, il ne rpondait pas de le sauver;
aprs ce prambule, il tira sa trousse, apprta sa lancette, et
recommanda  Double-Bouche de maintenir le patient, pour qu'il ne lui
ouvrit pas une artre au lieu d'une veine.

Le capitaine et l'quipage avaient grande confiance dans le docteur;
aussi coutrent-ils avec un profond respect la dissertation
scientifique dont nous avons rapport le principal argument: il n'y eut
que Double-Bouche qui secoua la tte en signe de doute. Double-Bouche
avait une vieille haine contre le docteur: un jour que des prunes
confites dont le capitaine Pamphile faisait le plus grand cas, attendu
qu'elles lui venaient de son pouse, un jour donc que ces prunes,
renfermes dans une armoire particulire avaient visiblement diminu de
nombre, il avait rassembl son quipage pour connatre les voleurs
capables de porter la dent sur les provisions particulires du chef
suprme de la Roxelane: chacun avait ni, et Double-Bouche comme les
autres; cependant, comme celui-ci tait coutumier du fait, le capitaine
avait pris sa dngation pour ce qu'elle valait, et avait demand au
docteur s'il n'y avait pas quelque moyen d'arriver  la vrit. Le
docteur, dont la devise tait celle de Jean-Jacques, _vitam impendere
vero_, avait rpondu que rien n'tait plus facile, et qu'il y avait pour
cela deux moyens infaillibles: le premier et le plus prompt tait
d'ouvrir le ventre  Double-Bouche, opration qui pouvait se faire en
sept secondes; le second tait de lui donner un vomitif qui, selon son
gr de force entranerait un dlai plus ou moins long, mais qui, dans
tous les cas, ne dpasserait pas une heure; le capitaine Pamphile, qui
tait l'homme des moyens doux, opta pour le vomitif; sa mdecine fut
immdiatement et de force administre, puis le dlinquant remis aux
mains de deux matelots, qui eurent ordre prcis de le garder  vue.

Trente-neuf minutes aprs, montre en main, le docteur entra avec cinq
noyaux de prune, que, pour plus grande sret, Double-Bouche avait cru
devoir avaler avec le reste, et qu'il venait de restituer  son corps
dfendant. Les preuves du dlit taient palpables, Double-Bouche ayant
positivement dclar n'avoir mang depuis huit jours que des bananes et
des figues d'Inde; aussi la punition ne se fit pas attendre; le coupable
fut condamn  quinze jours de pain et d'eau, puis aprs chaque repas, 
recevoir,  titre de dessert, vingt-cinq coups de garcette qui lui
furent administrs rgulirement par le contrematre. Il tait rsult
de ce petit vnement que Double-Bouche, comme nous l'avons dit,
dtestait cordialement le docteur, et ne laissait jamais, depuis cette
poque, chapper une occasion de lui tre dsagrable.

Aussi Double-Bouche fut-il le seul qui ne crut pas un mot de ce que
disait le docteur: il y avait dans la maladie de Jacques des symptmes
que Double-Bouche connaissait parfaitement pour les avoir prouvs
lui-mme, lorsqu'il lui tait arriv, surpris au moment o il gotait 
la bouillabaisse du capitaine, d'avaler un morceau de poisson, sans
prendre le temps d'en extraire les artes. Ses yeux se portrent donc
instinctivement autour de lui pour chercher, par analogie, ce qui avait
pu tenter la gourmandise de Jacques. Le papillon et l'pingle avaient
disparu; il n'en fallut pas davantage  Double-Bouche pour lui rvler
la vrit tout entire: Jacques avait le papillon dans le ventre et
l'pingle dans le gosier.

Aussi, lorsque le docteur, la lancette  la main, s'approcha de
Jacques, que Double-Bouche tenait entre ses bras, celui-ci dclara-t-il,
 la grande stupfaction et au grand scandale du capitaine et de
l'quipage, que le docteur s'tait tromp; que Jacques n'tait pas le
moins du monde menac d'apoplexie, mais bien de strangulation, et qu'il
n'avait pas pour le moment le moindre panchement au cerveau, mais une
pingle qui lui barrait l'oesophage, employant pour Jacques le remde
qu'il pratiquait ordinairement sur lui-mme, lui enfona,  plusieurs
reprises, dans le gosier le poireau qu'il tenait par hasard  la main
lorsqu'il tait accouru aux cris du capitaine, de manire  faire
glisser vers des voies plus larges le corps tranger qui tait rest
dans les voies troites; puis, certain que l'opration avait russi 
son honneur, il posa au milieu de la chambre le moribond, qui, au lieu
de continuer les gambades exagres auxquelles tout l'quipage l'avait
vu se livrer cinq minutes auparavant, resta assis un instant dans une
tranquillit parfaite, comme pour s'assurer que la douleur avait bien
disparu; puis cligna des yeux, puis se mit  se gratter le ventre d'une
main, puis  danser sur ses pattes de derrire; ce qui tait, comme nos
lecteur le savent, le signe chez Jacques du parfait contentement. Mais
ce n'tait pas tout encore, Double-Bouche, pour porter le dernier coup 
la rputation du docteur, tendit au convalescent la carotte qu'il avait
apporte, de sorte que Jacques, qui tait on ne peut plus friand de ce
lgume, s'en empara immdiatement, et donna la preuve en le grignotant
sans retard et sans interruption, que les voies nutritives taient
parfaitement dbarrasses, et ne demandaient pas mieux que de reprendre
leur service. L'oprateur tait triomphant. Quant au docteur, il se
promit de prendre sa revanche, si Double-Bouche tombait malade; mais,
pendant le reste de la route, Double-Bouche n'eut malheureusement,  la
hauteur des Aores, qu'une petite indigestion qu'il traita lui-mme  la
manire des anciens Romains, en s'introduisant le doigt dans la bouche.

Le brick la Roxelane, capitaine Pamphile, aprs une heureuse traverse,
arriva donc, le 30 septembre, dans le port de Marseille, o il se dfit
avantageusement du caf, du th et des piceries qu'il avait changs,
dans l'archipel Indien, avec le capitaine Kao-Kiou-Koan; quant  Jacques
Ier, il fut vendu, pour la somme de soixante et quinze francs,  Eugne
Isabey, qui le cda pour une pipe turque  Flers, qui le troqua contre
un fusil grec avec Decamps.

Et voil comment Jacques passa des bords de la rivire Bango  la rue
du faubourg Saint-Denis, n 109 o son ducation acquit, grce aux soins
paternels de Fau, le degr de perfection que vous lui connaissez.

Jadin s'inclinait modestement au milieu des applaudissements de
l'assemble, lorsqu'un grand cri se fit entendre du ct de la porte:
nous nous prcipitmes vers l'escalier, et nous trouvmes la petite
fille de la portire  moiti vanouie entre les bras de Tom, qui,
effray de notre sortie inattendue, se mit  descendre l'escalier au
galop. Au mme instant, nous entendmes un second cri plus perant
encore que le premier; une vieille marquise, qui demeurait depuis
trente-cinq ans au troisime tage, attire par le bruit, tait sortie,
son bougeoir  la main, s'tait trouve face  face avec le fugitif et
s'tait vanouie tout  fait. Tom remonta quinze marches, trouva la
porte du quatrime ouverte, entra comme chez lui, et tomba au milieu
d'un repas de noces. Pour le coup, ce furent des hurlements; les
convives, maris en tte, se prcipitrent sur l'escalier. Toute la
maison, de la cave aux mansardes, se trouva en un instant chelonne de
palier en palier, chacun parlant  la fois, et, comme il arrive en
pareille circonstance, personne ne s'entendant plus.

Enfin, on remonta  la source: la petite fille qui avait donn l'alarme,
raconta qu'elle grimpait sans lumire, la crme demande  la main,
lorsqu'elle s'tait senti prendre la taille; croyant que c'tait quelque
locataire impertinent qui se permettait cette familiarit, elle avait
ripost  la dclaration par un vigoureux soufflet; Tom avait rpondu au
soufflet par un grognement qui avait  l'instant mme rvl son
incognito; la petite fille, pouvante de se trouver dans les griffes
d'un ours, quand elle se croyait saisie par les bras d'un homme, avait
jet le cri qui nous avait fait sortir; notre sortie, comme nous l'avons
dit avait effray Tom et l'effroi de Tom avait amen les vnements
subsquents, c'est--dire l'vanouissement de la marquise et la droute
de la noce.

Alexandre Decamps, qui tait plus particulirement li avec lui, se
chargea de l'excuser auprs de la socit, et, comme preuve de sa
sociabilit, il offrit d'aller chercher Tom partout o il serait et de
le ramener comme sainte Marthe avait ramen la tarasque avec une simple
faveur bleue ou rose: un petit drle de douze  quinze ans s'avana
alors et lui prsenta la jarretire de la marie, qu'il venait de
prendre sous la table pour en dcorer les convives lorsque l'alerte
avait t donne. Alexandre prit le ruban, entra dans la salle  manger,
et trouva Tom qui se promenait avec une adresse merveilleuse sur la
table toute servie: il en tait  son troisime baba.

Ce nouveau dlit le perdit: le mari avait malheureusement les mmes
gots que Tom; il fit appel aux amateurs de baba; de violents murmures
s'levrent aussitt, que ne put calmer la docilit avec laquelle le
pauvre Tom suivit Alexandre.  la porte, il rencontra le propritaire, 
qui la marquise venait de signifier qu'elle donnait cong; le mari, de
son ct, dclara qu'il ne resterait pas un quart d'heure de plus dans
la maison, si on ne lui faisait pas justice; le reste des locataires fit
chorus. Le propritaire plit en voyant d'avance sa maison vide; il
signifia, en consquence,  Decamps que, quel que ft son dsir de le
garder chez lui, cela devenait impossible, s'il ne se dfaisait
immdiatement d'un animal qui donnait,  pareille heure et dans une
maison honnte, de si graves sujets de scandale. De son ct, Decamps,
qui commenait  se dgoter de Tom, ne fit de rsistance que juste ce
qu'il en fallait pour qu'on lui st gr de cder. Il engagea sa parole
d'honneur que, le lendemain, Tom quitterait le logement, et, pour
rassurer les locataires qui demandaient que l'expropriation se ft 
l'heure mme, dclarant que, s'il y avait retard, ils ne coucheraient
pas chez eux, il descendit dans la cour, fit, bon gr mal gr, entrer
Tom dans une niche  chien, tourna l'ouverture contre une muraille, et
chargea la niche de pavs.

Cette promesse, qui venait de recevoir un commencement d'excution si
clatant, parut suffisante aux plaignants; la petite fille de la
portire essuya ses larmes, la marquise s'en tint  sa troisime attaque
de nerfs, et le mari dclara magnanimement qu' dfaut de baba, il
mangerait de la brioche. Chacun rentra chez soi, et, deux heures aprs,
la tranquillit se trouva parfaitement rtablie.

Quant  Tom, il essaya d'abord, comme Encelade, de se dbarrasser de la
montagne qui pesait sur lui; mais, voyant qu'il ne pouvait y russir, il
fit un trou au mur, et passa dans le jardin de la maison voisine.




Chapitre VIII

_Comment Tom dmit le poignet d'un garde municipal, et d'o venait la
frayeur que lui inspirait cette respectable milice._


Le locataire du rez-de-chausse du n 111 ne fut pas mdiocrement
surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses
plates-bandes: il referma vivement la porte de son perron, qu'il avait
ouverte  l'effet de se livrer au mme exercice, et essaya de
reconnatre,  travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur
d'horticulture avait pntr dans son jardin; malheureusement,
l'ouverture tait cache par un massif de lilas, de sorte que
l'inspection, si prolonge qu'elle ft, n'amena aucun rsultat
satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chausse du n 111
avait le bonheur d'tre abonn au Constitutionnel, il se rappela avoir
lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que
cette ville avait t le thtre d'un phnomne fort singulier: une
pluie de crapauds tait tombe avec accompagnement de tonnerre et
d'clairs, et cela en telle quantit, que les rues de la ville et les
toits des maisons en avaient t couverts. Immdiatement aprs, le ciel,
qui, deux heures auparavant, tait gris de cendre, tait devenu bleu
indigo. L'abonn du Constitutionnel leva les yeux en l'air, et, voyant
le ciel noir comme de l'encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se
rendre compte de la manire dont il tait entr, il commena  croire
qu'un phnomne pareil  celui de Valenciennes tait sur le point de se
renouveler, avec cette seule diffrence qu'au lieu de crapauds, il
allait pleuvoir des ours. L'un n'tait pas plus tonnant que l'autre; la
grle tait plus grosse et plus dangereuse: voil tout. Proccup de
cette ide, il se retourna vers son baromtre, l'aiguille indiquait
pluie et tempte; en ce moment, le roulement de la foudre se fit
entendre. La flamme bleutre d'un clair pntra dans l'appartement;
l'abonn du Constitutionnel jugea qu'il n'y avait pas un instant 
perdre, et, pensant qu'il allait y avoir concurrence, il envoya chercher
par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisinire
un caporal et neuf hommes, afin de se mettre  tout vnement sous la
protection de l'autorit civile et sous la garde de la force militaire.

Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n 111 la cuisinire et
le valet de chambre effars, s'taient assembls devant la grande porte
et se livraient aux conjectures les plus incohrentes; ils interrogrent
le portier; mais le portier,  son grand dsappointement, n'en savait
pas plus que les autres; tout ce qu'il put leur dire, c'est que
l'alerte, quelle qu'elle ft, venait du corps de logis situ entre cour
et jardin. En ce moment, l'abonn du Constitutionnel parut  la porte du
perron qui donnait sur la cour, ple, tremblant, et appelant  son aide;
Tom l'avait aperu  travers les carreaux, et, habitu  la socit des
hommes, il tait arriv en trottant, afin de faire connaissance avec
lui; mais l'abonn du _Constitutionnel_, se mprenant  ses intentions,
avait vu une dclaration de guerre dans ce qui n'tait qu'une dmarche
de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arriv  la porte
de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin;
alors la retraite s'tait change en vritable droute, et le fuyard
tait apparu, comme nous l'avons dit, aux yeux des curieux et des
badauds, donnant des signes visibles de la plus grande dtresse et
appelant au secours de toute la force de ses poumons.

Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c'est qu'au lieu de
rpondre  l'appel qui lui tait fait, la foule se dispersa; seul, un
garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste,
et, s'avanant vers l'abonn du _Constitutionnel_, il porta la main 
son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui tre agrable; mais
celui auquel il s'adressait n'avait plus ni voix ni parole: il montra la
porte qu'il venait d'ouvrir et le perron qu'il avait descendu avec tant
de prcipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de l,
tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se
trouva dans l'appartement.

La premire chose qu'il aperut en entrant dans le salon fut la figure
bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derrire, avait pass la
tte et les pattes de devant  travers une vitre, et qui, appuy sur la
traverse de bois, regardait curieusement l'intrieur de l'appartement
qui lui tait inconnu.

Le garde municipal s'arrta court, ne sachant, tout brave qu'il tait,
s'il devait avancer ou reculer; mais  peine Tom l'eut-il aperu, que,
fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle
effray, il retira prcipitamment sa tte du vasistas et se mit  fuir
de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus recul du
jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait
l'uniforme municipal.

Or, jusqu' cette heure, nous avons prsent  nos lecteurs notre ami
Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu'ils nous
permettent de nous interrompre un instant, malgr l'intrt de la
situation, pour leur raconter d'o lui venait cet effroi, que l'on
pourrait croire prmatur, puisqu'il n'avait encore t provoqu par
aucune dmonstration hostile, et qui, par consquent, pourrait nuire 
la rputation irrprochable qu'il a laisse aprs lui.

C'tait un soir de carnaval de l'an de grce 1831. Tom habitait Paris
depuis six mois  peine, et dj cependant la socit artistique au
milieu de laquelle il vivait l'avait civilis au point que c'tait un
des ours les plus aimables que l'on pt voir: il allait ouvrir la porte
quand on sonnait, montait la garde des heures entires debout sur ses
pieds de derrire, une hallebarde  la main, et dansait le _menuet_
d'Exaudet, en tenant, avec une grce infinie, un manche  balai derrire
sa tte. Il avait pass la journe  se livrer  ces exercices
innocents,  la grande satisfaction de l'atelier, et venait de
s'endormir du sommeil du juste dans l'armoire qui lui servait de niche,
lorsque l'on frappa  la porte de la rue. Au mme instant, Jacques donna
des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c'tait son
instituteur bien-aim qui lui venait faire visite.

En effet, la porte s'ouvrit: Fau parut, habill en paillasse, et
Jacques, selon son habitude, s'lana dans ses bras.

--C'est bien, c'est bien!... dit Fau en posant Jacques sur la table et
en lui mettant sa canne entre les mains: vous tes une charmante bte.
Portez armes! prsentez arme! en joue, feu!  merveille! Je vous ferai
faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde  ma
place. Mais ce n'est pas  vous que j'ai affaire dans ce moment-ci,
c'est  votre ami Tom. O est l'animal demand?

--Mais dans sa niche, je crois, rpondit Decamps.

--Tom, ici, Tom! cria Fau.

Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu'il avait
parfaitement compris que c'tait de lui qu'il s'agissait, mais qu'il
n'tait nullement press de se rendre  l'invitation.

--Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l'on obit quand je parle?
Tom, mon ami, ne me forcez pas d'employer des moyens violents.

Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu'on aperut
aucune autre partie de sa personne, et se mit  bailler d'une manire
plaintive et prolonge, comme un enfant qu'on rveille, et qui n'ose pas
protester autrement contre la tyrannie de son professeur.

--O est le manche  balai? dit Fau en donnant  sa voix l'accent de la
menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et
les lignes  pcher entasss derrire la porte.

--Prsent! cria Alexandre en montrant Tom, qui,  ce bruit bien connu,
s'tait vivement lev et s'approchait de Fau en se dandinant d'un air
innocent et paterne.

-- la bonne heure! dit Fau; soyez donc aimable, quand on vient exprs
pour vous du caf Procope au faubourg Saint-Denis.

Tom secoua la tte de haut en bas et de bas en haut.

--C'est cela. Maintenant, donnez une poigne de main  vos amis. 
merveille.

--Est-ce que tu l'emmnes? dit Decamps.

--Un peu, rpondit Fau, et que nous allons lui procurer de l'agrment
encore.

--Et o allez-vous ensemble?

--Au bal masqu, rien que cela... Allons, allons Tom, en route mon ami.
Nous avons un fiacre  l'heure.

Et comme si Tom et comprit la valeur de ce dernier argument, il
descendit les escaliers quatre  quatre, suivi de son introducteur.
Arriv au fiacre, le cocher ouvrit la portire, abaissa le marchepied,
et Tom, guid par Fau, monta dans l'quipage comme s'il n'avait pas fait
autre chose toute sa vie.

--Ah ben, en v'l un drle de dguisement! dit le cocher; c'est qu'on
dirait un ours tout de mme. O faut-il vous conduire, mes bourgeois?

-- l'Odon, rpondit Fau.

--Grooonnn! fit Tom.

--Allons, allons, ne nous fchons pas, dit le cocher; quoiqu'il y ait
une trotte, on y arrivera, c'est bon.

En effet, une demi-heure aprs, le fiacre s'arrtait  la porte du
thtre. Fau descendit le premier et paya le cocher; puis il donna la
main  Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que
le contrleur ft la moindre observation.

Au deuxime tour de foyer, on commena  suivre Tom. La vrit avec
laquelle le nouveau venu imitait l'allure de l'animal dont il portait la
peau avait frapp quelques amateurs d'histoire naturelle. Les curieux
s'approchrent donc de plus en plus, et, voulant s'assurer que son
talent d'observation s'tendait jusqu' la voix, il lui tirrent les
poils de la queue ou lui pincrent la peau de l'oreille.

--Grrrooon! fit Tom.

Un cri d'admiration s'leva dans la socit: c'tait  s'y mprendre.

Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits gteaux, dont il
tait trs friand, et qu'il absorba avec une voracit si bien imite,
que la galerie en pouffa de rire; puis il lui versa un verre d'eau que
Tom prit avec dlicatesse entre ses pattes, ainsi qu'il avait l'habitude
de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l'honneur de
l'admettre  sa table, et l'avala d'un trait. Alors l'enthousiasme fut 
son comble.

C'est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva
enferm dans un cercle si serr, qu'il commena  craindre qu'il ne prit
envie  Tom, pour en sortir, d'appeler  son secours ses dents et ses
griffes, ce qui aurait compliqu la chose; il le conduisit, en
consquence, dans un coin, lui appuya le dos dans l'angle et lui ordonna
de se tenir tranquille jusqu' nouvel ordre. C'tait, comme nous l'avons
dit, un genre d'exercice trs familier  Tom, que celui de monter sa
garde, en ce qu'il tait parfaitement appropri  l'indolence de son
caractre. Aussi, plus fidle observateur de sa consigne que beaucoup de
gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa
faction jusqu' ce qu'on vnt le relever. Un arlequin offrit alors sa
batte pour complter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte
sur son fusil de bois.

--Savez-vous, dit Fau  l'obligeant enfant de Bergame  qui vous venez
de prter votre batte?

--Non, rpondit l'arlequin.

--Vous ne devinez pas?

--Pas le moins du monde.

--Voyons, regardez bien.  la grce de ces mouvements,  son cou
systmatiquement pench sur l'paule gauche, comme celui d'Alexandre le
Grand,  l'imitation parfaite de l'organe... comment!... vous ne
reconnaissez pas?

--Parole d'honneur, non!

--Odry, dit mystrieusement Fau; Odry, avec son costume de l'ours et le
Pacha.

--Mais non, il joue l'ourse blanche.

--Justement! il a pris la peau de Vernet pour se dguiser.

--Oh! farceur! dit l'arlequin.

--Grrrooon! fit Tom.

--Maintenant, je reconnais sa voix, dit l'interlocuteur de Fau; oh!
c'est tonnant que je n'aie pas devin plus tt. Dites-lui de la
dguiser davantage.

--Oui, oui, rpondit Fau en se dirigeant vers la salle; mais il ne
faudrait pas trop l'ennuyer pour qu'il ft drle. Je tcherai qu'il
danse le menuet.

--Oh! vraiment?

--Il me l'a promis. Dites cela  vos amis, afin qu'on ne lui fasse pas
de mauvaises farces.

--Soyez tranquille.

Fau traversa le cercle, et l'arlequin, enchant, alla de masque en
masque annoncer la nouvelle et rpter les recommandations: alors chacun
s'loigna discrtement. En ce moment, le signal du galop se fit
entendre, et le foyer tout entier se prcipita dans la salle; mais,
avant de suivre ses compagnons, le factieux arlequin s'avana vers Tom,
sur la pointe du pied, et, se penchant  son oreille:

--Je te connais, beau masque, lui dit-il.

--Grooonnn! fit Tom.

--Oh! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet: n'est-ce pas
que tu danseras le menuet, Marcot de mon coeur?

Tom fit aller sa tte de haut en bas et de bas en haut, selon son
habitude lorsqu'on l'interrogeait, et l'arlequin, satisfait de cette
rponse affirmative, se mit en qute d'une Colombine pour danser
lui-mme le galop.

Pendant ce temps, Tom tait rest en tte--tte avec la limonadire,
immobile  son poste, mais les yeux invariablement fixs sur le
comptoir, o s'levaient en pyramides des piles de gteaux. La
limonadire remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de
placer sa marchandise, elle prit une assiette et avana la main: Tom
tendit la patte, prit dlicatement un gteau, puis un second, puis un
troisime; la limonadire ne se lassait pas d'offrir, Tom ne se lassait
pas d'accepter, et il rsulta de cet change de procds qu'il entamait
sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs
rentrrent dans le foyer. Arlequin avait recrut une bergre et une
pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet.

Alors, en sa qualit de vieille connaissance, il s'approcha de Tom, lui
dit quelques mots  l'oreille; Tom, que les gteaux avaient mis d'une
humeur charmante, rpondit par un de ses plus aimables grognements.
L'arlequin se tourna vers la galerie et annona que le seigneur Marcot
se rendait avec le plus grand plaisir  la demande de la socit.  ces
mots, les applaudissements clatrent, les cris Dans la salle! dans la
salle! se firent entendre; la pierrette et la bergre prirent Tom
chacune par une patte; Tom, de son ct, en cavalier galant, se laissa
conduire, regardant tour  tour et d'un air tonn ses deux danseuses,
avec lesquelles il se trouva bientt au milieu du parterre. Chacun prit
place, les uns dans les loges, les autres aux galeries; la plus grande
partie faisait cercle; l'orchestre commena.

Le menuet tait le triomphe de Tom, et le chef-d'oeuvre chorgraphique
de Fau. Aussi le succs se dclara-t-il ds les premires passes et
alla-t-il croissant; aux dernires figures, c'tait du dlire. Tom fut
emport en triomphe dans une avant-scne; puis la bergre dtacha sa
couronne de roses et la lui posa sur la tte; toute la salle battit des
mains et une voix alla jusqu' crier dans son enthousiasme:

--Vive Marcot Ier!

Tom s'appuya sur la balustrade de sa loge avec une grce toute
particulire; au mme instant, les premires mesures de la contredanse
se firent entendre, chacun se prcipita vers le parterre,  l'exception
de quelques courtisans du nouveau roi, qui restrent prs de lui, dans
l'esprance de lui accrocher un billet de spectacle; mais,  toutes
leurs demandes, Tom ne rpondit pas autre chose que son ternel
grooonnn.

Comme la plaisanterie commenait  devenir monotone, on s'loigna peu 
peu de l'obstin ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses
talents pour la danse de corde, mais en le dclarant fort insipide dans
la conversation. Bientt trois ou quatre personnes  peine s'occuprent
de lui; une heure aprs, il tait compltement oubli: ainsi passe la
gloire du monde.

Cependant l'heure de se retirer tait venue; le parterre
s'claircissait, les loges taient vides. Quelques rayons blafards de
jour se glissaient dans la salle  travers les fentres du foyer,
lorsque l'ouvreuse, en faisant sa tourne, entendit sortir de
l'avant-scne des premires un ronflement qui dnonait la prsence de
quelque masque attard; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigu
de la nuit orageuse qu'il avait passe, s'tait retir dans le fond de
sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point
est svre, et l'ouvreuse est esclave de la consigne; elle entra donc,
et, avec la politesse qui caractrise cette classe estimable de la
socit  laquelle elle avait l'honneur d'appartenir, elle fit observer
 Tom qu'il tait prs de six heures du matin, heure raisonnable pour
rentrer chez soi.

--Grooonnn! fit Tom.

--J'entends bien, rpondit l'ouvreuse: vous dormez, mon brave homme;
mais vous serez encore mieux dans votre lit; allez, allez. Votre femme
doit tre inquite. Il n'entend pas, ma parole d'honneur! A-t-il le
sommeil dur!

Elle lui frappa sur l'paule.

--Grooonnn!

--C'est bon, c'est bon. Ce n'est plus le moment d'intriguer; d'ailleurs,
on vous connat, beau masque. Tenez, voil qu'on baisse la rampe et
qu'on teint le lustre. Voulez-vous qu'on aille chercher un fiacre?

--Grooonnn!

--Allons, allons, allons, la salle de l'Odon n'est pas une auberge; en
route! Ah! c'est comme cela que vous le prenez? oh! monsieur Odry, fi
donc!  une ancienne artiste! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la
garde; le commissaire de police n'est pas couch encore. Ah! vous ne
voulez pas vous conformer aux rglements? vous me donnez des coups de
poing?... Vous battez une femme? Ah! nous allons voir. Monsieur le
commissaire! monsieur le commissaire!

--Qu'est-ce qu'il y a? rpondit le pompier de garde.

-- moi, monsieur le pompier!  moi! cria l'ouvreuse.

--Oh! les municipaux!...

--Qu'est-ce? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille.

--C'est la mre Chose qui appelle au secours,  l'avant-scne des
premires.

--On y va.

--Par ici, monsieur le sergent! par ici! cria l'ouvreuse.

--Voil, voil, voil. O tes-vous, l'amour?

--N'ayez pas peur, il n'y a pas de marches. Par ici l! par ici! Il est
dans le coin, contre la porte de communication du thtre. Oh! le
bandit! c'est qu'il est fort comme un Turc.

--Grooonnn! fit Tom.

--Tenez, l'entendez-vous? Je vous demande un peu si c'est une langue de
chrtien.

--Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitus  l'ombre
commenaient  distinguer Tom dans l'obscurit. Nous savons tous ce que
c'est d'tre jeune, et, tenez, moi comme un autre, j'aime  rire,
n'est-ce pas la petite mre? mais je suis esclave des rglements;
l'heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arrive;
pas acclr, en avant, marche! et vivement du pied gauche.

--Grooonnn!

--C'est trs joli, et nous imitons  merveille le cri des animaux; mais
passons  un autre genre d'exercice. Allons, allons, camarade, sortons
de bonne volont. Ah! nous ne voulons pas? nous faisons le mchant? Bon,
bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-l, et  la porte.

--Il ne veut pas marcher, sergent.

--Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses  nos fusils? Allons,
allons, dans les reins et dans le gras des jambes.

--Grooonnn! grooonnn! grooonnn!

--Tapez dessus, tapez dessus.

--Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m'est avis que c'est un
ours vritable: je viens de l'empoigner au collet et la peau tient  la
chair.

--Alors, si c'est un ours, les plus grands mnagements pour l'animal:
son propritaire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du
pompier.

--Grooonnn!

--C'est gal, ours ou non, dit un des soldats, il a reu une bonne
vole, et, s'il a de la mmoire, il se souviendra de la garde
municipale.

--Voil l'objet demand, dit un membre de la patrouille en apportant la
lanterne.

--Approchez la lumire du visage du prvenu.

Le soldat obit.

--C'est un museau, dit le sergent.

--Jsus, mon Dieu! dit l'ouvreuse en se sauvant, un vrai ours!

--Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s'il a des papiers, et le
reconduire  son domicile; il y aura probablement rcompense; cet animal
se sera gar, et, comme il aime la socit il sera entr au bal de
l'Odon.

--Grooonnn!

--Voyez-vous, il rpond  la chose.

--Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats.

--Qu'y a-t-il?

--Il a un petit sac pendu au cou.

--Ouvrez le sac.

--Une carte!

--Lisez la carte.

Le soldat prit et lut:

Je m'appelle Tom; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n 109; j'ai
cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs
pour ceux qui me reconduiront.

--En vrit Dieu, voil les cent sous! s'cria le municipal.

--Ce citoyen est parfaitement en rgle, dit le sergent. Deux hommes de
bonne volont pour le reconduire  son domicile politique.

--Voil, dirent en choeur les municipaux.

--Pas de passe-droit. Tout  l'anciennet. Que les deux plus chevronns
jouissent du bnfice de la chose. Allez, mes enfants.

Deux gardes municipaux s'avancrent vers Tom, lui passrent au cou une
corde  laquelle ils firent faire, pour plus grande prcaution, trois
tours autour du museau. Tom ne fit aucune rsistance: les coups de
crosse l'avaient rendu souple comme un gant. Arriv  quarante pas de
l'Odon:

--Bah! dit un des gardes, le temps est beau; si nous ne prenions pas le
fiacre, a promnerait le bourgeois.

--Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente.

--Une demi-heure aprs, ils taient  la porte du n 109. Au troisime
coup, la portire vint ouvrir elle-mme,  moiti endormie.

--Tenez, la mre l'veille, dit un des gardes municipaux, voil un de
vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de
votre mnagerie?

--Tiens, je crois bien, dit la portire; c'est l'ours de M. Decamps.

Le mme jour, on porta au domicile d'Odry une note de petits gteaux, se
montant  sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de
Schahabaham Ier prouva facilement son alibi; il tait de garde aux
Tuileries.

Quant  Tom, il avait gard,  compter de ce jour, une grande frayeur de
ce corps respectable qui lui avait donn des coups de crosse dans les
reins, et qui l'avait fait marcher  pied, quoiqu'il et pay son
fiacre.

On ne s'tonnera donc pas qu'en voyant apparatre,  la porte d'entre
du salon, la figure du municipal, il ait  l'instant battu en retraite
jusqu'au plus profond du jardin. Rien ne donne du coeur  un homme comme
de voir reculer son ennemi. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, le
garde municipal ne manquait pas de courage: il se mit donc  la
poursuite de Tom, qui, accul dans son coin, essaya d'abord de grimper
contre le mur, et, voyant, aprs deux ou trois essais, que la tentative
tait illusoire, il se dressa sur ses pattes de derrire et se prpara 
faire bonne dfense, utilisant en cette circonstance les leons de
boxing que lui avait donnes son ami Fau.

Le municipal, de son ct, se mit en garde et attaqua son adversaire
dans toutes les rgles de l'art.  la troisime passe, il fit feinte du
coup de tte et porta le coup de cuisse; Tom arriva  la parade de
seconde. Le municipal menaa Tom d'un coup droit; Tom revint en garde,
fit un coup sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing
la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main,
qu'il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se
trouva  la merci de son adversaire.

Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire
arrivait en ce moment; il vit l'acte de rbellion qui venait d'avoir
lieu contre la force arme, tira de sa poche son charpe, la roula trois
fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit
descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de
se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu.
Tom proccup de ces dispositions, laissa le municipal battre en
retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et
immobile contre le mur.

Alors l'interrogatoire commena: Tom, accus de s'tre introduit
nuitamment avec effraction dans une maison habite et d'avoir commis sur
la personne d'un agent public une tentative de meurtre qui n'avait
chou que par des circonstances indpendantes de sa volont, n'ayant pu
produire de tmoin  dcharge, fut condamn  la peine de mort; en
consquence, le caporal fut invit  procder  l'excution, et donna
l'ordre aux soldats de prparer leurs armes.

Alors il se rpandit dans la foule accourue  la suite de la patrouille
un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre: il
commanda les unes aprs les autres toutes les volutions de la charge en
douze temps. Cependant, aprs le mot en joue, il crut devoir se
retourner une dernire fois vers le commissaire; alors un murmure de
compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police,
qu'on avait drang au milieu de son djeuner, fut inexorable; il
tendit la main en signe de commandement.

--Feu! dit le caporal.

Les soldats obirent, et le malheureux Tom tomba perc de huit balles.

En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier,
qui ouvrait  Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait
la survivance de Martin.




Chapitre IX

_Comment le capitaine Pamphile apaisa une sdition  bord du brick la
Roxelane, et de ce qui s'ensuivit._


Tom tait originaire du Canada: il appartenait  cette race herbivore,
habituellement circonscrite dans les montagnes situes entre New-York et
le lac Ontario, et qui, l'hiver, lorsque la neige la chasse de ses pics
glacs, se hasarde  descendre parfois en bandes affames jusque dans
les faubourgs de Portland et de Boston.

Maintenant, si nos lecteurs tiennent  savoir comment, des bords du
fleuve Saint-Laurent, Tom tait pass sur les rives de la Seine, qu'ils
aient la bont de se reporter  la fin de l'anne 1829 et de nous suivre
jusqu' l'extrmit de l'ocan Atlantique, entre l'Islande et la pointe
du cap Farewell. L, nous leur montrerons, marchant avec cette allure
honnte qu'ils lui connaissent, le brick de notre ancien ami le
capitaine Pamphile, qui, drogeant cette fois  son got pour l'orient,
a remont vers le ple, non pas afin d'y chercher, comme Ross ou Parry,
un passage entre l'le Melvil et la terre de Banks, mais dans un but
plus utile et surtout plus lucratif: le capitaine Pamphile ayant deux
annes d'attente encore pour que son ivoire ft prt, en avait profit
pour essayer de naturaliser dans les mers du Nord le systme d'change
que nous lui avons vu pratiquer avec tant de succs vers l'archipel
Indien. Ce thtre de ses anciens exploits devenait plus strile,
attendu ses frquents colloques avec les navires en croisire sous cette
latitude, et, d'ailleurs, il avait besoin de changer d'air. Seulement,
cette fois, au lieu de chercher des piceries ou du th, c'tait 
l'huile de baleine que le capitaine Pamphile avait particulirement
affaire.

Avec le caractre donn de notre brave flibustier, on comprend qu'il ne
s'tait pas amus  recruter son quipage de matelots baleiniers, ni 
surcharger son btiment de chaloupes, de cordages et de harpons. Il
s'tait content de visiter, au moment de se mettre en mer, les
pierriers, les caronades et la pice de huit qui, comme nous l'avons
dit, lui servaient de lest; il avait pass l'inspection des fusils et
fait donner le fil aux sabres d'abordage, s'tait muni de vivres pour
six semaines, avait franchi le dtroit de Gibraltar, et, vers le mois de
septembre, c'est--dire au moment o la pche est en pleine activit il
tait arriv vers le 60e degr de latitude, et avait incontinent
commenc  exercer son industrie.

Comme nous l'avons vu, le capitaine Pamphile aimait fort la besogne
faite. Aussi c'tait particulirement aux btiments qu'il reconnaissait,
 leur marche, pour tre convenablement chargs, qu'il s'adressait de
prfrence. Nous savons quelle tait sa manire de traiter dans ces
circonstances dlicates; il n'y avait apport aucun changement, malgr
la diffrence des localits: il est donc inutile de la rappeler  nos
lecteurs; nous nous contenterons, en consquence, de leur faire part de
sa parfaite russite. Aussi revenait-il avec une cinquantaine, tout au
plus, de tonneaux vides, lorsqu'en passant  la hauteur du banc de
Terre-Neuve, le hasard fit qu'il rencontra un navire qui revenait de la
pche de la morue. Le capitaine Pamphile, tout en se livrant aux grandes
spculations, ne mprisait pas, comme nous l'avons vu, les petites. Il
ne ngligea donc point cette occasion de complter son chargement. Les
cinquante tonneaux vides passrent  bord du btiment pcheur, qui, en
change, se fit un plaisir d'envoyer au capitaine Pamphile cinquante
tonneaux pleins. Policar fit observer que les tonneaux pleins portaient
trois pouces de hauteur de moins que les tonneaux vides; mais le
capitaine Pamphile voulut bien passer sur cette irrgularit, en faveur
de ce que la morue venait d'tre sale la veille mme; seulement, il
examina les tonneaux les uns aprs les autres, pour s'assurer que le
poisson tait de bonne qualit; puis, les faisant clouer  mesure, il
ordonna qu'on les transportt  fond de cale,  l'exception d'un seul
qu'il garda pour son usage particulier.

Le soir, le docteur descendit prs de lui au moment o il allait se
mettre  table. Il venait, au nom de l'quipage, demander l'abandon de
trois ou quatre tonneaux de morue frache. Depuis prs d'un mois, les
vivres taient puiss, et les matelots ne mangeaient que des tranches
de baleine et des ctelettes de phoque. Le capitaine Pamphile demanda au
docteur si les provisions manquaient; le docteur rpondit qu'il y en
avait encore une certaine quantit de celles que nous venons de dire,
mais que cette sorte de nourriture, dj excrable tant frache, ne se
bonifiait aucunement par la salaison. Le capitaine Pamphile rpondit
qu'il tait bien dsol, mais qu'il avait justement, de la maison Beda
et compagnie, de Marseille, une commande de quarante-neuf tonneaux de
morue sale, et qu'il ne pouvait manquer de parole  une si bonne
pratique; d'ailleurs, que, si son quipage voulait de la morue frache,
il n'avait qu' en pcher, ce dont il tait parfaitement libre, lui,
capitaine Pamphile, ne s'y opposant aucunement.

Le docteur sortit.

Au bout de dix minutes, le capitaine Pamphile entendit un grand bruit
sur la Roxelane.

Plusieurs voix disaient:

--Aux piques! aux piques!

Et un matelot cria:

--Vive Policar!  bas le capitaine Pamphile!

Le capitaine Pamphile pensa qu'il tait temps de se montrer. Il se leva
de table, passa une paire de pistolets  sa ceinture, alluma son
brle-gueule, ce qu'il ne faisait que dans les grandes temptes, prit
une espce de martinet d'honneur, confectionn avec un soin tout
particulier, et duquel il ne se servait que dans les circonstances
mmorables, et monta sur le pont. Il y avait meute.

Le capitaine Pamphile s'avana au milieu de l'quipage, divis par
groupes, regardant  droite et  gauche pour voir s'il y aurait, parmi
tous ces hommes, un insolent qui ost lui adresser la parole. Pour un
tranger, le capitaine Pamphile aurait paru faire une ronde ordinaire;
mais, pour l'quipage de la Roxelane, qui le connaissait de longue main,
c'tait tout autre chose. On savait que le capitaine Pamphile n'tait
jamais si prs d'clater que lorsqu'il ne disait pas une parole; et,
pour le moment, il avait adopt un silence effrayant. Enfin, aprs avoir
fait deux ou trois tours, il s'arrta devant son lieutenant, qui
paraissait, comme les autres, n'tre pas tranger  la rvolte.

--Policar, mon brave, demanda-t-il, pouvez-vous me dire  quoi est le
vent?

--Mais, capitaine, dit Policar, le vent est ... Vous dites... le vent?

--Oui, le vent...  quoi est-il?

--Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.

--Eh bien, je vais vous le dire, moi!

Et le capitaine Pamphile examina avec un srieux imperturbable le ciel,
qui tait sombre; puis, tendant la main dans la direction de la brise,
il siffla selon l'habitude des matelots; en se tournant vers son
lieutenant:

--Eh bien, Policar, mon brave, je vais vous le dire, moi,  quoi est le
vent; il est  la schlague.

--Je m'en doutais, dit Policar.

--Et maintenant, Policar, mon brave, voulez-vous me faire l'amiti de me
dire ce qui va tomber?

--Ce qui va tomber?

--Oui, comme une grle.

--Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.

--Eh bien, des coups de garcette, mon brave, des coups de garcette.
Ainsi donc, Policar, mon camarade, si tu as peur de la pluie, rentre
vivement dans la cabine, et n'en sors pas que je ne te le dise,
entends-tu, Policar?

--J'entends, capitaine, dit Policar descendant l'escalier.

--Ce garon est plein d'intelligence, continua le capitaine Pamphile.

Puis il fit de nouveau deux ou trois tours sur le pont et s'arrta
devant le matre charpentier, qui tenait une pique.

--Bonjour, Georges, lui dit le capitaine; qu'est-ce que ce joujou, mon
ami?

--Mais, capitaine..., balbutia le charpentier.

--Dieu me pardonne, c'est mon jonc  pousseter.

Le charpentier laissa tomber la pique; le capitaine la ramassa et la
cassa en deux, comme il et fait d'une baguette de saule.

--Je vois ce que c'est, continua le capitaine Pamphile; tu voulais
battre tes habits. Bien, mon ami, bien! la propret est une demi-vertu,
comme disent les Italiens.

Il fit signe  deux aides de s'approcher.

--Venez ici, vous autres; prenez chacun cette badine, et tapez ferme sur
la veste de ce pauvre Georges, et, toi, Georges, mon enfant, laisse le
corps dessous, je te prie.

--Combien de coups, capitaine? dirent les aides.

--Mais vingt-cinq chacun.

L'excution commena, les deux aides oprant chacun  leur tour avec la
rgularit des bergers de Virgile; le capitaine comptait les coups. Au
treizime, Georges s'vanouit.

--C'est bien, dit le capitaine, emportez-le dans son hamac. On lui
donnera le reste demain:  chacun son d.

On obit au capitaine; il se remit  faire trois autres tours, puis il
s'arrta une dernire fois prs du matelot qui avait cri: Vive
Policar!  bas le capitaine Pamphile!

--Eh bien, lui dit-il, comment va cette jolie voix, Gaetano, mon enfant?

Gaetano voulut rpondre; mais, quelque effort qu'il ft, il ne sortit de
son gosier que des sons indistincts et inarticuls.

--Bagasse! dit le capitaine, nous avons une extinction. Gaetano, mon
enfant, ceci est dangereux, si l'on n'y porte pas remde. Docteur,
envoyez moi quatre carabins.

Le docteur dsigna quatre hommes qui s'approchrent de Gaetano.

--Venez ici, mes amours, dit le capitaine, et suivez bien mon
ordonnance: vous allez prendre une corde; vous l'assujettirez  une
poulie, vous en passerez un bout, en guise de cravate, autour du cou de
cet honnte garon, vous tirerez l'autre bout jusqu' ce que vous ayez
lev notre homme  une hauteur de trente pieds; vous l'y laisserez dix
minutes, et, quand vous le descendrez, il parlera comme un merle, et
sifflera comme un sansonnet. Faites vite, mes amours.

L'excution commena en silence et s'accomplit de point en point sans
qu'un seul murmure se ft entendre. Le capitaine Pamphile y donna une si
grande attention, qu'il laissa teindre son brle-gueule. Dix minutes
aprs, le cadavre du matelot rebelle retombait sur le pont sans
mouvement. Le docteur s'approcha de lui et s'assura qu'il tait bien
mort; alors on lui attacha un boulet au cou, deux aux pieds, et on le
jeta  la mer.

--Maintenant, dit le capitaine Pamphile en tirant son brle-gueule
teint de sa bouche, allez me rallumer ma pipe tous ensemble, et qu'il
n'y en ait qu'un qui me la rapporte.

Le matelot le plus proche du capitaine prit, avec les marques du plus
profond respect, la vnrable relique que lui prsentait son suprieur,
et descendit l'chelle de l'entrepont, suivi de tout l'quipage,
laissant le capitaine seul avec le docteur. Au bout d'un instant,
Double-Bouche parut, tenant le brle-gueule rallum.

--Ah! c'est toi, brigand! dit le capitaine. Et que faisais-tu pendant
que ces honntes gens se promenaient sur le pont en devisant de leurs
affaires? Rponds, petite canaille!

--Ma foi, dit Double-Bouche voyant  l'air du capitaine qu'il n'avait
rien  craindre, je trempais mon pain dans le pot-au-feu pour voir si le
potage serait bon, et mes doigts dans la casserole pour m'assurer que la
sauce tait bien sale.

--Eh bien, drle, prends le meilleur bouillon du pot-au-feu et le
meilleur morceau de la casserole, et fais avec le reste de la soupe 
mon chien; quant aux matelots, ils mangeront du pain et ils boiront de
l'eau pendant trois jours; cela les assurera contre le scorbut. Allons
dner, docteur.

Et le capitaine descendit dans sa chambre, fit apporter un couvert pour
son convive, et se remit  manger de la morue frache comme si rien ne
s'tait pass entre le premier et le second service.

En sortant de table, le capitaine remonta sur le pont pour faire son
inspection du soir; tout tait dans l'ordre le plus parfait: le matelot
de quart  son poste, le pilote  son gouvernail, et la vigie  son mt.
Le brick marchait sous toutes ses voiles, et filait bravement ses huit
noeuds  l'heure, ayant  sa gauche le banc de Terre-Neuve et  sa
droite le golfe Saint-Laurent; le vent soufflait ouest-nord-ouest, et
promettait de tenir; de sorte que le capitaine Pamphile, aprs un jour
orageux, comptant sur une nuit tranquille, descendit dans sa cabine, ta
son habit, alluma sa pipe et se mit  sa fentre, suivant des yeux
tantt la fume du tabac, tantt le sillage du vaisseau.

Le capitaine Pamphile, comme on a pu en juger, avait plus d'originalit
dans l'esprit que de posie et de pittoresque dans l'imagination;
cependant, en vritable marin qu'il tait, il ne pouvait voir la lune
brillante, au milieu d'une belle nuit, argenter les flots de l'ocan
sans se laisser aller  cette rverie sympathique qu'prouvent tous les
hommes de mer pour l'lment sur lequel ils vivent; il tait donc pench
ainsi depuis deux heures  peu prs, le corps  moiti sorti de sa
fentre, n'entendant rien que le clapotement des vagues, ne voyant rien
que la pointe de Saint-Jean, qui disparaissait  l'horizon comme une
vapeur marine, lorsqu'il se sentit saisir vigoureusement par le collet
de sa chemise et par le fond de sa culotte; en mme temps, les deux
mains qui se permettaient cette familiarit agirent en oprant un
mouvement de bascule, l'une pesant, l'autre levant, de sorte que les
pieds du capitaine Pamphile, quittant la terre, se trouvrent
immdiatement plus levs que sa tte. Le capitaine voulut appeler au
secours, mais il n'tait plus temps; au moment o il ouvrait la bouche,
la personne qui faisait sur lui cette trange exprience, ayant vu que
le corps tait arriv au degr d'inclinaison qu'elle dsirait lui
donner, lcha  la fois la culotte et le collet de l'habit, de sorte que
le capitaine Pamphile, obissant malgr lui aux lois de l'quilibre et
de la pesanteur, piqua une tte presque verticale et disparut dans le
sillage de la Roxelane, qui continua sa route, gracieuse et rapide, sans
se douter qu'elle ft veuve de son capitaine.

Le lendemain,  dix heures du matin, comme le capitaine Pamphile, contre
son habitude, n'avait point encore fait sa tourne sur le pont, le
docteur entra dans sa chambre et la trouva vide;  l'instant, le bruit
se rpandit dans l'quipage que le patron avait disparu; le commandement
du navire revenait de droit au lieutenant; on alla, en consquence,
tirer Policar de la cabine o il gardait religieusement ses arrts, et
on le proclama capitaine.

Le premier acte de pouvoir du nouveau chef fut de faire distribuer 
chaque homme une portion de morue, deux rations d'eau-de-vie, et de
remettre  Georges les vingt coups de bton qui lui restaient 
recevoir.

Trois jours aprs l'vnement que nous venons de rapporter, il n'tait
plus question du capitaine Pamphile,  bord du brick la Roxelane, que si
ce digne marin n'eut jamais exist.




Chapitre X

_Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une le, aborda sur
une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir._


Lorsque le capitaine Pamphile revint sur l'eau, le brick la Roxelane
tait dj hors de la porte de la voix; aussi ne jugea-t-il pas 
propos de se fatiguer en cris inutiles: il commena par s'orienter pour
voir quelle terre tait la plus proche, et, ayant avis que ce devait
tre le cap Breton, il se dirigea vers lui au moyen de l'toile polaire,
qu'il maintint soigneusement  sa droite.

Le capitaine Pamphile nageait comme un phoque; cependant, au bout de
quatre ou cinq heures de cet exercice, il commenait  tre un peu
fatigu; d'ailleurs, le ciel se couvrait, et le fanal qui dirigeait sa
marche avait disparu; il pensa donc qu'il ne ferait pas mal de prendre
quelque repos; en consquence, il cessa de tirer sa marinire, et
commena  faire la planche.

Il resta  peu prs une heure dans cette position, ne faisant que le
mouvement strictement ncessaire pour se maintenir  fleur d'eau, et
voyant s'effacer les unes aprs les autres toutes les toiles du ciel.

De quelque philosophie que ft dou le capitaine Pamphile, on comprend
que la situation tait peu rcrative; il connaissait  merveille le
gisement des ctes, et il savait qu'il devait tre encore  trois ou
quatre lieues de toute terre. Sentant ses forces revenues par le repos
momentan qu'il avait pris, il venait de se remettre  nager avec une
nouvelle ardeur, lorsqu'il aperut,  quelques pas devant lui, une
surface noire qu'il n'avait pu remarquer plus tt, tant la nuit tait
sombre. Le capitaine Pamphile crut que c'tait quelque lot ou quelque
rocher oubli par les navigateurs et les gographes, et se dirigea de ce
ct. Il l'atteignit bientt; mais il eut peine  prendre terre, tant la
surface du sol, lave incessamment par les vagues, tait devenue
glissante; il y parvint cependant aprs quelques efforts, et se trouva
sur une petite le bombe, de vingt  vingt-cinq pas de longueur et
leve de six pieds  peu prs au-dessus de la surface de l'eau; elle
tait compltement inhabite.

Le capitaine Pamphile eut bientt fait le tour de son nouveau domaine;
il tait nu et strile,  l'exception d'une espce d'arbre de la
grosseur d'un manche  balai, long de huit  dix pieds et entirement
dpourvu de branches et de feuilles, et de quelques herbes mouilles
encore, qui indiquaient que, dans les grosses mers, la vague devait
couvrir entirement le rocher. Le capitaine Pamphile attribua cette
circonstance  l'oubli incroyable des gographes, et se promit bien, une
fois de retour en France, d'adresser  la Socit des voyages un mmoire
scientifique dans lequel il relverait l'erreur de ses devanciers.

Il en tait l de ses plans et de ses projets, lorsqu'il crut entendre
parler  quelque distance de lui. Il regarda de tous cts; mais, comme
nous l'avons dit, la nuit tait si sombre, qu'il ne put rien apercevoir.
Il couta de nouveau, et, cette fois, il distingua parfaitement le son
de plusieurs voix; quoique les paroles lui demeurassent inintelligibles,
le capitaine Pamphile eut d'abord l'ide d'appeler  lui; mais, ne
sachant si ceux qui s'approchaient dans l'obscurit taient amis ou
ennemis, il rsolut d'attendre l'vnement. En tout cas, l'le o il
avait abord n'tait pas tellement loigne de la terre, que, dans le
golfe si frquent du Saint-Laurent, il et la crainte de mourir de
faim. Il rsolut donc de se tenir coi jusqu'au jour,  moins qu'il ne
ft dcouvert lui-mme; en consquence de cette rsolution, il gagna
l'extrmit de son le la plus loigne du point o il avait cru
entendre ces paroles humaines que, dans certaines circonstances, l'homme
craint plus encore que le rugissement des btes froces.

Le silence s'tait rtabli, et le capitaine Pamphile commenait  croire
que tout se passerait sans encombre, lorsqu'il sentit le sol se mouvoir
sous ses pieds. Sa premire ide fut celle d'un tremblement de terre;
mais, dans toute l'tendue de son le, il n'avait point aperu la
moindre montagne ayant l'apparence d'un volcan; il se rappela alors ce
qu'il avait entendu souvent raconter de ces formations sous-marines qui
apparaissent tout  coup  la surface de l'eau, y demeuraient
quelquefois des jours, des mois, des annes, donnaient  des colonies le
temps de s'y tablir, d'y semer leurs moissons, d'y btir leurs cabanes,
puis qui,  un moment,  une heure donns, dtruites comme elles
s'taient formes, sans cause apparente, disparaissaient tout  coup,
entranant avec elles la trop confiante population qui s'tait tablie
sur elles. En tous cas, comme le capitaine Pamphile n'avait eu le temps
ni de semer ni de btir, et qu'il n'avait  regretter ni son bl ni ses
maisons, il se prpara  continuer son excursion  la nage, trop heureux
encore que son le miraculeuse et apparu  la surface de la mer assez
de temps pour qu'il s'y repost. Il tait donc parfaitement rsign  la
volont de Dieu, lorsqu' son grand tonnement, il s'aperut que le
terrain, au lieu de s'enfoncer, semblait marcher en avant traant
derrire lui un sillage  la manire de la poupe d'un vaisseau. Le
capitaine Pamphile tait sur une le flottante; le prodige de Latone se
renouvelait pour lui et il voguait, sur quelque Dlos inconnue, vers les
rivages du nouveau monde.

Le capitaine Pamphile avait vu tant de choses dans le cours de sa vie
nomade si aventureuse, qu'il n'tait pas homme  s'tonner de si peu; il
remarqua seulement que son le, avec une intelligence qu'il n'aurait pas
os exiger d'elle, se dirigeait directement vers la pointe
septentrionale du cap Breton. Comme il n'avait pas de prdilection pour
un point plutt que pour un autre, il rsolut de ne pas la contrarier et
de la laisser aller tranquillement o elle avait affaire, et de profiter
de la circonstance pour cheminer avec elle. Mais, comme la nature
glissante du terrain tait rendue plus dangereuse encore par le
mouvement, le capitaine Pamphile, quoiqu'il et le pied marin, n'en
remonta pas moins vers la rgion leve de son le; et, se soutenant 
l'arbre isol et sans feuillage qui semblait en marquer le centre, il
attendit les vnements avec patience et rsignation.

Cependant le capitaine Pamphile, qui tait, comme on le comprendra
facilement, devenu tout yeux et tout oreilles, dans les intervalles
moins sombres o le vent chassant un nuage laissait briller quelque
toile comme un diamant de la parure cleste, croyait apercevoir,
pareille  un point noir, une petite le qui servait de guide  la
grande, marchant  la distance de cinquante pas d'elle,  peu prs; et,
quand la vague qui venait battre les flancs de son domaine tait moins
bruyante, ces mmes voix qu'il avait entendues passaient de nouveau 
ses oreilles emportes sur un souffle de brise, incertaines et
inintelligibles comme le murmure des esprits de la mer.

Ce fut lorsque le crpuscule commena de paratre  l'orient, que le
capitaine Pamphile parvint  s'orienter compltement, et s'tonna, avec
l'intelligence qu'il s'accordait  lui-mme, de ne s'tre pas rendu
compte plus tt de sa situation. La petite le qui marchait la premire
tait une barque monte par six sauvages canadiens; la grande le o il
se trouvait, une baleine que les anciens allis de la France tranaient
 la remorque; et l'arbre priv de branches et de feuilles contre lequel
il tait appuy, le harpon qui avait donn la mort au gant de la mer,
et qui entr dans la blessure  la profondeur de quatre ou cinq pieds,
en sortait encore de huit ou neuf.

Les Hurons, de leur ct, en voyant la double capture qu'ils avaient
faite, laissrent chapper une exclamation de surprise. Mais, jugeant
aussitt qu'il tait au-dessous de la dignit de l'homme de paratre
tonn de quelque chose, ils continurent  ramer silencieusement vers
la terre sans s'occuper davantage du capitaine Pamphile, qui, voyant que
les sauvages, malgr leur insouciance apparente, ne le perdaient pas de
vue, affecta la plus grande tranquillit d'esprit, quelle que ft la
proccupation relle que lui inspirait son trange situation.

Lorsque la baleine fut arrive  un quart de lieue  peu prs de
l'extrmit nord du cap Breton, la chaloupe s'arrta; mais l'norme
ctac, continuant  suivre le mouvement d'impulsion qui lui tait
donn, s'approcha insensiblement du petit bateau, qu'il finit par
joindre. Alors celui qui paraissait le matre de l'quipage, grand
gaillard de cinq pieds huit pouces, peint en bleu et en rouge, avec un
serpent noir tatou sur la poitrine, et qui portait sur sa tte rase
une queue d'oiseau de paradis, implante dans la seule mche qu'il et
conserve de sa chevelure, passa un grand couteau dans son pagne, prit
son tomahawk dans sa main droite, et s'avana lentement et avec dignit
vers le capitaine Pamphile.

Le capitaine Pamphile, qui de son ct avait vu tous les sauvages du
monde connu, depuis ceux qui descendent de la Courtille le matin du
mercredi des cendres, jusqu' ceux des les Sandwich, qui turent
tratreusement le capitaine Cook, le laissa tranquillement approcher
sans paratre faire la moindre attention  lui.

Arriv  trois pas de distance de l'Europen, le Huron s'arrta et
regarda le capitaine Pamphile; le capitaine Pamphile, dcid  ne pas
reculer d'une semelle, regarda alors le Huron avec le mme calme et la
mme tranquillit que celui-ci affectait; enfin, aprs dix minutes
d'inspection rciproque:

--Le Serpent-Noir est un grand chef, dit le Huron.

--Pamphile, de Marseille, est un grand capitaine, dit le Provenal.

--Et pourquoi mon frre, continua le Huron, a-t-il quitt son vaisseau
pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir?

--Parce que, rpondit le capitaine Pamphile, son quipage l'a jet  la
mer, et que, fatigu de nager, il s'est repos sur le premier objet venu
sans s'inquiter de savoir  qui il appartenait.

--C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le
capitaine Pamphile sera son serviteur.

--Rpte un peu ce que tu dis l, interrompit le capitaine d'un air
goguenard.

--Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la
barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente
d'corce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand
il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera
ses mocassins quand ils seront uss; en change de quoi, le Serpent-Noir
donnera au capitaine Pamphile les restes de son dner et les vieilles
peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir.

--Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas 
Pamphile et que Pamphile les refuse?

--Alors le Serpent-Noir enlvera la chevelure de Pamphile et la pendra
devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de
onze Franais qui y sont dj.

--C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'tait pas le plus fort:
le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur.

 ces mots, le Serpent-Noir fit un signe  son quipage, qui dbarqua 
son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit
quelques mots  ses hommes, qui transportrent aussitt sur l'animal
plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils
avaient tus  coup de flche, et tout ce qu'il fallait pour faire du
feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de
chaque main, et se mit  ramer dans la direction de la terre.

Le capitaine tait occup  regarder avec la plus grande attention
s'loigner le grand chef, admirant avec quelle rapidit la petite barque
glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approchrent de lui; l'un lui
dtacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisime le
dbarrassa de son pantalon, dans lequel tait sa montre; puis deux
autres lui succdrent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une
espce de palette compose de petites coquilles remplies de couleur
jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se
coucher, et, tandis que le reste de l'quipage allumait le feu comme il
aurait pu le faire sur une le vritable, plumait les oiseaux et
dpouillait le castor, ils procdrent  la toilette de leur nouveau
camarade: l'un lui rasa la tte,  l'exception de la mche que les
sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau
imprgn de diffrentes couleurs par tout le corps et le peignit  la
dernire mode adopte par les fashionables de la rivire Outava et du
lac Huron.

Cette premire prparation termine, les deux valets de chambre du
capitaine Pamphile allrent ramasser, l'un un bouquet de plumes arrach
 la queue du _wipp-poor-will_ que l'on flambait en ce moment, et
l'autre la peau de castor qui commenait  rtir, et revinrent  leur
victime; ils lui fixrent le bouquet de plumes  l'unique mche qui
restait de son ancienne chevelure, et lui attachrent la peau de castor
autour des reins. Cette opration termine, un des Hurons prsenta un
miroir au capitaine Pamphile: il tait hideux!

Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagn la terre et s'tait
achemin vers une habitation assez considrable que l'on voyait de loin
s'lever blanchissante au bord de la mer; puis bientt il en tait sorti
accompagn d'un homme vtu  l'europenne, et l'on avait pu juger  ses
gestes que l'enfant du dsert montrait  l'homme de la civilisation la
capture qu'il avait faite en pleine mer et amene pendant la nuit  la
vue des ctes.

Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta  son tour dans une
barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de
la reconnatre, mais sans cependant y aborder; puis, aprs avoir
probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vrit, il reprit le
chemin du cap, o le chef l'avait attendu assis et immobile.

Un instant aprs, les esclaves de l'homme blanc portrent diffrents
objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer,  cause de la
distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses
pagaies et se mit  ramer de nouveau vers l'le provisoire o
l'attendaient son quipage et le capitaine Pamphile.

Il y aborda au moment o le castor et les _wipp-poor-will_ taient cuits
 point, mangea la queue du castor et les ailes des _wipp-poor-will_,
et, selon les conventions arrtes, donna le reste de son repas  ses
serviteurs au nombre desquels il parut enchant de retrouver le
capitaine Pamphile.

Alors les Hurons apportrent le butin fait sur leur prisonnier, afin
qu'il choist comme chef, parmi les dpouilles opimes, celles qui lui
plairaient le mieux.

Le Serpent-Noir examina avec assez de ddain la cravate, la chemise et
le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute
particulire  la montre, dont il est vident qu'il ne connaissait pas
l'usage; cependant, aprs l'avoir tourne et retourne en tous sens,
suspendue par la petite chane, balance par la grande, convaincu qu'il
avait affaire  un tre anim, il la porta  son oreille, couta avec
attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tcher d'en
dcouvrir le mcanisme, mit une main sur son coeur, tandis que, de
l'autre, il reportait une seconde fois le chronomtre  son oreille; et,
convaincu que c'tait un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait 
l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprs d'une
petite tortue large comme une pice de cinq francs et grosse comme la
moiti d'une noix, qu'il conservait prcieusement dans une bote qu' la
richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement
avoir fait partie de son trsor particulier; puis, comme satisfait de la
part qu'il s'tait approprie, il poussa du pied la cravate, la chemise
et le pantalon, les laissant gnreusement  la disposition de son
quipage.

Le djeuner termin, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier
passrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors
que les objets apports par les Hurons taient deux carabines anglaises,
quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir,
jugeant au-dessous de sa dignit d'exploiter lui-mme la baleine qu'il
avait tue, l'avait troque avec un colon contre de l'alcool, des
munitions et des armes.

En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagn
de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui
qu'il avait choisi pour sa premire course, et se mit de nouveau en mer.
Au moment o il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son ct, donna
l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte  son
nouveau propritaire. Alors commena l'apprentissage du capitaine
Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les
mains; mais, comme il avait pass par tous les grades, depuis celui de
mousse jusqu' celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec
tant de force, de prcision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui
tmoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude  baiser.

Le mme soir, le chef huron et son quipage s'arrtrent sur un grand
rocher qui s'tend  quelque distance d'un plus petit, au milieu du
golfe Saint-Laurent. Les uns s'occuprent aussitt  dresser la tente
d'corce de bouleau que les sauvages de l'Amrique septentrionale
portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en
chasse; les autres se rpandirent autour du roc et se mirent  chercher,
dans les anfractuosits, des hutres, des moules, des oursins et autres
fruits de mer, dont ils apportrent une telle quantit, que, le
Grand-Serpent rassasi, il en resta encore pour tout le monde.

Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la bote o il avait
renferm la montre, afin de voir s'il ne lui tait arriv aucun
accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande dlicatesse;
mais  peine l'et-il entre les mains, qu'il s'aperut que son coeur
avait cess de battre; il la porta  son oreille, et n'entendit aucun
mouvement; alors il essaya de la rchauffer avec son souffle; mais,
voyant que toute tentative tait inutile:

--Tiens, dit-il la rendant  son propritaire avec une expression de
profond ddain, voil ta bte, elle est morte.

Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup  sa montre, attendu que
c'tait un cadeau de son pouse, ne se le fit pas dire deux fois, et
passa la chane  son cou, enchant de rentrer en possession de son
brguet, qu'il se garda bien de remonter.

Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers
l'occident; le soir, ils dbarqurent dans une petite anse isole de
l'le Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'aprs-midi,
aprs avoir doubl le cap Gasoe, ils s'engagrent dans le fleuve
Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'o le
grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel tait
situ son _wigwam_.




Chapitre XI

_Comment le capitaine Pamphile remonta le fleuve Saint-Laurent pendant
cinq journes, et chappa au Serpent-Noir vers la fin de la sixime._


Le capitaine Pamphile avait, comme nous l'avons vu, pris son parti avec
plus de promptitude et de rsignation qu'on aurait d l'attendre d'un
homme aussi violent et aussi absolu. C'est que, grce aux diffrentes
situations dans lesquelles il s'tait trouv pendant le cours d'une vie
des plus orageuses, et dont nous n'avons montr  nos lecteurs que le
ct brillant, il avait pris l'habitude de rsolutions promptes et
dcisives; or, comme nous l'avons dit, voyant qu'il n'tait pas le plus
fort, il avait  l'instant mme puis, dans un vieux fond de philosophie
qu'il tenait toujours en rserve pour les occasions semblables, une
rsignation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rus qu'il ft,
avait t la dupe.

Il est vrai d'ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il
l'tait du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain
plaisir  mme d'tudier le degr o cet art tait arriv chez les
nations sauvages du haut Canada.

La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile tait embarqu,
lui sixime, tait faite d'un bois trs fort mais pliant, uni par des
pices d'corce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes
sur leurs coutures d'une forte couche de goudron. Quant  l'intrieur,
il tait doubl de planches de sapin trs minces, places l'une sur
l'autre, comme les tuiles d'un toit.

Notre observateur tait trop impartial pour ne pas rendre justice aux
ouvriers qui avaient construit le vhicule, grce auquel il tait
transport, bien malgr lui, du septentrion au sud; il avait donc, d'un
seul signe, mais d'un signe d'amateur, indiqu qu'il tait satisfait de
la lgret du canot; cette lgret, en effet, lui donnait deux
avantages immenses: le premier de dpasser, en supposant un nombre de
rameurs gal, en moins de cinq minutes et d'une distance considrable,
le canot anglais le plus fin et le mieux construit; le second, et qui
tait tout local, d'tre facilement tir  terre et transport  l'aise
par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est sem forcent les
navigateurs  suivre la rive, quelquefois pendant l'espace de deux ou
trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compenss par un
inconvnient: un seul mouvement faux le fait chavirer  l'instant mme.
Mais cet inconvnient cesse d'en tre un pour des hommes qui, comme les
Canadiens, vivent autant dans l'eau que sur terre; quant au capitaine
Pamphile, nous avons vu qu'il tait de la famille des phoques, des
lamentins et autres amphibies.

Le soir du premier jour de navigation intrieure, la barque s'arrta
dans une petite anse de la rive droite: l'quipage la tira aussitt 
terre, et se prpara  passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.

Le Serpent-Noir avait t si content de l'intelligence et de la docilit
de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu'ils avaient
passes ensemble, qu'aprs lui avoir laiss, comme la veille, une part
trs confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle 
laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas.
Quant  la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s'en priver.
Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s'ils ont bonne mmoire, qu'il
n'avait pour tout vtement qu'une peau de castor qui lui prenait au bas
des ctes et lui retombait jusqu' moiti des jambes, ils ne
s'tonneront pas que ce digne ngociant, habitu comme il l'tait  la
temprature de la Sngambie et du Congo, ait pass la nuit presque
entire  changer de place sa peau de castor, afin de rchauffer
successivement les diffrentes parties de son individu; cependant, comme
toute chose a son bon ct, son insomnie servit  lui prouver qu'il
tait, de la part de ses compagnons, l'objet d'une dfiance assidue; 
chaque mouvement, si lger qu'il ft, il voyait une tte se soulever et
deux yeux brillant dans l'obscurit comme ceux d'un loup se fixer 
l'instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu'il tait observ, et
sa prudence en redoubla.

Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route; ils
taient encore dans cette partie de l'embouchure du fleuve si large
qu'elle semble un lac se rendant  la mer. Rien ne s'opposait donc 
leur marche, le courant tait presque insensible; le vent, favorable au
contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque
ct se droulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon
bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points
blancs; de temps en temps, dans les profondeurs o le regard perdu
cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques
montagnes appartenant  cette chane qui s'tend du cap Gapsi aux
sources de l'Ohio; mais la distance tait si grande, qu'il tait
impossible de reconnatre si cette fugitive apparition appartenait au
ciel ou  la terre.

La journe se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine
Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration
parfaite; cependant ce double sentiment, si puissant qu'il part, ne le
dtourna pas un instant de ses devoirs comme matelot; de sorte que le
Serpent-Noir, doublement flatt de son bon got et de son bon service,
lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourre, faveur que
le capitaine Pamphile apprcia d'autant mieux, qu'il tait priv de ce
plaisir depuis le moment o Double-Bouche avait t rallumer son
brle-gueule teint pendant la rvolte de la Roxelane. Aussi
s'inclina-t-il aussitt en disant:

--Le Serpent-Noir est un grand chef!

Politesse  laquelle le Serpent-Noir rpondit en disant  son tour:

--Le capitaine Pamphile est un fidle serviteur.

La conversation en resta l, et chacun se mit  fumer.

Le soir, on aborda dans une le; la crmonie du souper se passa, comme
d'habitude,  la satisfaction gnrale. Mais la nuit prcdente ne
laissait pas le capitaine Pamphile sans inquitude sur la manire dont
il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les
les  fleur d'eau que sur un continent bois, lorsqu'en droulant sa
peau de buffle, il y trouva une couverture de laine; dcidment, le
Serpent-Noir tait un assez bon diable de matre, et, si le capitaine
Pamphile n'avait eu d'autres projets d'avenir, il serait probablement
rest  son service; mais si bien qu'il se trouvt sur une le du fleuve
Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de
laine, il avait la faiblesse de prfrer son lit  bord de la Roxelane;
cependant, quelque infrieure que ft sa couche momentane, le capitaine
n'en dormit pas moins tout d'un trait jusqu'au jour.

Vers les onze heures de la troisime journe, on commena d'apercevoir
Qubec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir
relcherait dans cette ville; aussi, du moment qu'il l'aperut, se
mit-il  ramer avec une ardeur qui lui valut un supplment notable de
considration dans l'esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas
d'accorder  la cascade de Montmorency toute l'attention qu'elle mrite.
Mais il se trompait dans ses conjectures; la barque passa devant le
port, doubla le cap du Diamant, et s'en alla aborder en face de la
cascade de la Chaudire.

Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer
alors cette magnifique chute d'eau qui tombe d'une hauteur de cent
cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se dployant
comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et,  travers des
rives merveilleusement boises, au milieu desquelles, de place en place,
des masses de rochers s'lvent, montrant leurs ttes chauves et
blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se
passrent comme d'habitude.

Le lendemain, la barque fut remise  flot au point du jour; malgr sa
philosophie, le capitaine Pamphile commenait  prouver quelque
inquitude. Il ne se dissimulait pas qu' mesure qu'il s'enfonait dans
l'intrieur des terres, il s'loignait de Marseille, et que son vasion
devenait plus difficile: il ramait donc avec une nonchalance que le
grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu'il lui pardonnait en
faveur de ses antcdents, lorsque tout  coup ses yeux se fixrent sur
l'horizon, sa pagaie resta immobile; de sorte que, comme le matelot qui
lui tait oppos, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur
lui-mme.

--Qu'y a-t-il? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque o
il tait couch, et tant son calumet de sa bouche.

--Il y a, rpondit le capitaine Pamphile en tendant la main vers le
sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons
avoir un orage un peu drle.

--Et o mon frre voit-il quelque signe que Dieu ait dit  la tempte:
Souffle et dtruis?

--Pardieu! rpondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir
comme de l'encre.

--Mon frre a des yeux de taupe, reprit le chef; ce qu'il aperoit n'est
point un nuage.

--Farceur! dit le capitaine Pamphile.

--Le Serpent-Noir a des yeux d'aigle, rpondit le chef; que l'homme
blanc attende, et il jugera.

En effet, ce prtendu nuage s'avanait avec une promptitude et une
intensit que le capitaine n'avait jamais remarque dans aucun nuage
vritable, quel que ft le vent qui le pousst; au bout de trois
secondes, notre digne marin, si confiant dans son exprience, en tait
venu  douter de lui-mme. Enfin, une minute ne s'tait pas coule, que
tous ses doutes furent fixs et qu'il reconnut que le Serpent Noir avait
eu raison: ce nuage n'tait rien autre chose qu'une bande innombrable de
pigeons qui migraient vers le nord.

D'abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux:
les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse,
qu'il tait impossible de croire que tous les pigeons du monde runis
pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore
d'un bleu azur, tait entirement couvert au sud, et aussi loin que le
regard pouvait s'tendre, d'une espce de nappe grise dont on ne voyait
pas les extrmits; bientt cette nappe, s'tant rpandue sur le soleil,
en intercepta les rayons  l'instant mme; de sorte qu'on eut dit un
crpuscule qui s'avanait au-devant des navigateurs.  l'instant, une
espce d'avant-garde, compose de quelques milliers de ces animaux,
passa au-dessus de la barque, emporte avec une rapidit magique; puis,
presque aussitt, le corps d'arme la suivit, et le jour disparut comme
si l'aile de la tempte se ft dploye entre le ciel et la terre.

Le capitaine Pamphile regardait ce phnomne avec un tonnement qui
tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitus 
ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans,
poussaient des cris de joie et prparaient leurs flches afin de
profiter de la manne aile que le Seigneur leur envoyait. De son ct,
le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillit et une lenteur
qui prouvaient une conviction profonde dans l'tendue du nuage vivant
qui passait sur sa tte; enfin, il le porta  son paule, et, sans se
donner la peine de viser, il lcha le coup;  l'instant mme, une espce
d'ouverture pareille  celle d'un puits laissa passer un rayon de jour
qui disparut aussitt; une cinquantaine de pigeons, compris dans la
circonfrence embrasse par le plomb, tomba comme une pluie dans la
barque et autour de la barque; les Indiens les ramassrent jusqu'au
dernier, au grand tonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune
raison de se donner tant de mal, tandis qu'avec un ou deux coups de
fusil encore, et sans prendre la peine de s'carter  droite ou 
gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant 
l'approvisionnement de l'quipage; mais, en se retournant, il vit que le
chef s'tait recouch, avait pos son arme  ct de lui et repris son
calumet.

--Le Serpent-Noir a-t-il dj fini sa chasse? dit le capitaine Pamphile.

--Le Serpent-Noir a tu d'un seul coup tout ce qu'il lui fallait de
pigeons pour son souper et celui de sa suite; un Huron n'est point un
homme blanc pour dtruire inutilement les cratures du Grand Esprit.

--Ah! ah! fit le capitaine Pamphile se parlant  lui-mme, ceci n'est
pas mal raisonn pour un sauvage; mais je n'aurais pas t fch de voir
faire encore trois ou quatre troues dans ce linceul emplum qui est
tendu sur notre tte, ne ft-ce que pour tre sr que le soleil est
encore  sa place.

--Regarde et tranquillise-toi, rpondit le chef en tendant la main vers
le sud.

En effet,  l'horizon mridional, une lumire dore commenait  se
rpandre, tandis qu'au contraire, en se retournant vers le nord, on
apercevait tout le paysage plong dans l'obscurit; alors la tte de la
colonne devait tre au moins parvenue  l'embouchure de la rivire
Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d'heure le chemin que la
barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise
continuait de passer comme si les gnies du ple l'eussent tire  eux,
tandis que le jour, rapide  son tour, ainsi que l'avait t la nuit,
venait  grande course, descendant  flots sur les montagnes, ruisselant
dans les valles et s'tendant  la surface des prairies. Enfin,
l'arrire-garde volante passa ainsi qu'une vapeur sur le visage du
soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire  la terre.

Si brave que ft le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu'il y
et dans les phnomnes qu'il venait de voir s'accomplir, il n'en avait
pas moins t mal  l'aise tout le temps qu'avait dur cette nuit
factice. Ce fut donc avec une joie vritable qu'il salua la lumire,
reprit sa pagaie et se mit  ramer, tandis que les autres serviteurs du
Serpent-Noir plumaient les pigeons qu'il avait abattu avec son fusil et
eux avec leurs flches.

Le lendemain, la barque passa devant Montral comme elle avait pass
devant Qubec, sans que le Serpent-Noir manifestt le moins du monde
l'intention de s'arrter dans cette ville; il fit, au contraire, un
signe aux rameurs, et ils s'avancrent vers la rive droite du fleuve;
elle tait habite par une tribu d'Indiens Cochenonegas, dont le chef,
accroupi et fumant sur la rive, changea avec le Serpent-Noir quelques
paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart
d'heure aprs, on rencontra les premiers rapides; mais, au lieu
d'essayer de les franchir  l'aide des crochets placs  cet effet au
fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d'aborder, et sauta  terre;
le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur
leurs paules, l'quipage se fit caravane, et, au lieu de remonter
laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux
heures, et les rapides tant franchis, la barque fut remise  flot et
vola de nouveau sur la surface de la rivire.

Elle voguait ainsi depuis trois heures,  peu prs, lorsque le capitaine
Pamphile fut tir de ses rflexions par un cri de joie qu' l'exception
du chef poussrent en mme temps ses compagnons de voyage. Cette
exclamation tait produite par la vue d'un nouveau spectacle presque
aussi curieux que celui de la veille; seulement, cette fois, le miracle,
au lieu de se passer en l'air, s'accomplissait sur l'eau. Une bande
d'cureuils noirs migrait  son tour de l'est  l'ouest, comme les
pigeons avaient migr l'avant-veille du sud au nord, et traversait le
Saint-Laurent dans toute sa largeur; sans doute, depuis plusieurs jours,
elle tait runie sur la rive et attendait un vent favorable, car le
courant ayant en cet endroit prs de quatre milles de large, si bons
nageurs que soient ces animaux, ils n'auraient pu le franchir sans
l'aide que Dieu venait de leur envoyer: en effet, une charmante brise
soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de
sorte que toute la flottille s'tait mise  l'eau, tendant sa queue en
guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arrire, ne
se servant de ses pattes qu'autant qu'il lui tait strictement
ncessaire pour se maintenir dans sa direction.

Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des cureuils
que de celle des pigeons, l'quipage du canot s'apprta aussitt 
donner la chasse aux migrants; le grand chef lui-mme ne parut pas
mpriser ce genre de dlassement. En consquence, il prit une sarbacane,
ouvrit une petite bote d'corce de bouleau merveilleusement brode avec
des poils d'lan, et en tira une vingtaine de petites flches longues de
deux pouces  peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des
extrmits tait arme d'une pointe et l'autre garnie de duvet de
chardon de manire  remplir la capacit du tube au moyen duquel elle
devait tre lance. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent
dsigns comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le
dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres
les petits instruments  l'aide desquels les Indiens comptaient les
faire passer de vie  trpas. Au bout de dix minutes, la barque se
trouva  porte et la chasse commena.

Le capitaine Pamphile tait stupfait, il n'avait jamais vu une adresse
pareille.  trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal
qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manire qu'au
bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonfrence assez tendue, se
trouva couvert de morts et de blesss; lorsqu'il y en eut une
soixantaine,  peu prs, couchs sur le champ de bataille, le
Serpent-Noir, fidle  ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il
fut obi par ses hommes avec une soumission qui et fait honneur  la
discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne
croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combines,
gagnrent htivement la terre sans que les Indiens songeassent  les
poursuivre.

Cependant, si peu de temps qu'et dur cette chasse, elle avait suffi
pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqu, s'amasst au
ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en tait encore qu' moiti
de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la
manoeuvre; elle tait on ne peut plus simple, et consistait  ramer, lui
quatrime, vers la terre o le Serpent-Noir esprait aborder avant que
l'ouragan et clat; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent
soufflait de la rive mme qu'il fallait atteindre, et les vagues se
soulevaient avec tant de rapidit, qu'au bout d'un instant on et pu se
croire en pleine mer.

Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus clair
que par la lueur de la foudre; la petite barque tait emporte comme une
coquille de noix, tantt au sommet d'une vague, et tantt prcipite
dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu' chaque instant elle tait
sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et dj,
malgr l'obscurit de la nuit, on commenait  l'apercevoir, pareille 
une ligne sombre, lorsque tout  coup le canot, lanc avec la rapidit
d'une flche, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme
s'il et t de verre.

Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira
vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier;
aussitt, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et
alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette
prcaution ne fut pas inutile, et, dix minutes aprs, guid par le phare
sauveur, tout l'quipage-- l'exception du capitaine Pamphile--tait
runi autour du grand chef.




Chapitre XII

_Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agites, l'une sur
un arbre, l'autre dans une hutte._


_Premire nuit:_

Grce au soin que nous avons pris de prsenter  nos lecteurs le
capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous esprons
qu'ils n'auront pas conu une trop vive inquitude en le voyant tomber 
l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons
de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe
acharne il gagna sain et sauf le rivage.

 peine s'tait-il secou, opration qui ne fut pas longue vu l'exigut
du costume auquel il tait rduit, qu'il aperut la flamme que le
Serpent-Noir avait allume pour rallier ses camarades. Son premier soin
fut de tourner le dos  ce signal et de s'en loigner au plus vite.

Malgr les soins dlicats que le grand chef avait eus de lui pendant les
six journes qu'ils taient rests ensemble, le capitaine Pamphile avait
constamment nourri l'espoir qu'une occasion se prsenterait un jour ou
l'autre de s'en sparer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyt
pas une seconde il rsolut de profiter de la premire; et, malgr
l'obscurit et la tempte, il s'enfona dans les forts qui s'tendent
des rives du fleuve  la base des montagnes.

Aprs deux heures de marche  peu prs, le capitaine Pamphile, pensant
qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se
dcida  faire une pause et  songer aux moyens de passer la meilleure
nuit possible.

La position n'tait rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait
avec sa peau de castor pour vtement, et il fallait qu'elle lui tnt
lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait
d'avance  l'ide de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de
trois ou quatre cts diffrents, des hurlements lointains qui
dtournrent sa pense de cette premire proccupation pour la reporter
sur une autre perspective bien autrement inquitante; dans ces
hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et
affam des loups, si communs dans les forts du Canada, qu'ils
descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les
rues de Portland et de Boston.

Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une rsolution, lorsque de
nouveaux hurlements retentirent plus rapprochs; il n'y avait pas un
instant  perdre: le capitaine Pamphile, dont l'ducation gymnastique
avait t soigneusement dveloppe, comptait parmi ses talents les plus
distingus celui de monter aux arbres comme un cureuil; il avisa donc
un chne d'une grosseur tout  fait raisonnable, l'empoigna corps 
corps, comme s'il et voulu le draciner, et atteignit les premires
branches au moment o les cris qui lui avaient donn l'veil
retentissaient pour la troisime fois,  cinquante pas  peine de lui;
le capitaine Pamphile ne s'tait pas tromp, une bande de loups
disperss dans la circonfrence d'une lieue  peu prs l'avaient vent,
et revenaient au grand galop vers le centre o ils espraient trouver 
souper. Ils arrivrent trop tard: le capitaine Pamphile tait perch.

Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est entt
comme un estomac vide; ils se rassemblrent au pied de l'arbre et
commencrent  se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile,
tout brave qu'il tait, ne fut pas, en entendant ce cri triste et
prolong,  l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il ft  l'abri
de tout danger.

La nuit tait sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'apert dans
l'obscurit, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de
ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la tte, le
capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et,
comme le dsappointement tait gnral, il y avait des moments o ces
ttes se dressant  la fois, la terre semblait seme d'escarboucles
mouvantes qui, en se croisant, enlaaient des chiffres tranges et
diaboliques...

Mais bientt,  force de regarder fixement le mme point, ses yeux se
troublrent; aux formes relles succdrent des formes fantastiques; son
intelligence elle-mme, tant soit peu brouille par l'effet d'un trouble
qui lui avait t jusqu'alors  peu prs inconnu, cessa de se rendre
compte du danger rel pour rver des dangers surhumains. Une foule
d'tres qui n'taient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des
quadrupdes bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla
voir surgir des dmons aux regards de flamme, qui se tenaient par la
main et dansaient autour de lui la danse satanique;  cheval sur sa
branche comme une sorcire sur son manche  balai, il se voyait le
centre d'un sabbat infernal o il tait appel  jouer son rle.

Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et
que, s'il obissait  cette attraction, il tait perdu; il rassembla
toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte
d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui
maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de
ses deux mains  la branche suprieure, il renversa la tte en arrire
et ferma les yeux.

Alors la folie et le dlire triomphrent compltement; le capitaine
Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant
comme les mts d'un vaisseau pendant la tempte; puis il lui sembla
qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils 
ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncs dans un marais;
aprs quelques instants de lutte, le chne russit, et, de cette
blessure qu'il avait faite  la terre sortirent des flots de sang que
les loups se mirent  boire; l'arbre profita de leur avidit pour
s'loigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un
invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientt, leur pture
puise, les loups, les dmons, les vampires, dont croyait tre
dbarrass le brave capitaine, se mirent  sa poursuite; ils taient
conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure,
et qui tenait un couteau  la main; et tout cela courait d'une course
insense.

Enfin l'arbre, lass, haletant, essouffl, parut manquer de force, et se
coucha comme un homme perdu; alors, les loups, les dmons, toujours
conduits par la vieille femme, s'approchrent avec leurs yeux brlants
et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut tendre
les bras, mais aussitt un sifflement aigu se fit entendre derrire sa
tte, une impression glace courut par tout son corps: il lui sembla
sentir que de froids anneaux l'touffaient en l'enlaant; puis cette
impression diminua graduellement, les fantmes disparurent, les
hurlements s'teignirent, l'arbre prouva encore quelques secousses, et
tout rentra dans le silence et l'obscurit.

Peu  peu, grce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se
calmrent; son sang, qui bouillonnait, enflamm par le dlire, se
refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrrent des domaines
fantastiques o ils s'taient gars dans la nature positive et relle;
il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa fort
sombre, solitaire et silencieuse. Il se tta pour voir si c'tait bien
lui-mme, et finit par reconnatre sa situation telle qu'elle tait;
attach  son arbre,  cheval sur sa branche, il tait, non pas aussi
bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du
grand chef, mais au moins en sret contre les attaques des loups, qui,
au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chne,
le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante
qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bientt
les plaintes qu'il avait cru entendre cessrent, et comme l'objet sur
lequel il avait les yeux fixs devint immobile, le capitaine Pamphile
crut que c'tait un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et,
haletant, couvert de sueur, cras de fatigue, il finit par s'endormir
d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la
situation prcaire dans laquelle il se livrait au repos.

Le capitaine Pamphile fut veill au commencement du jour par le
caquetage de mille oiseaux de diffrentes espces qui voltigeaient
joyeusement sous le dme touffu de la fort. Il ouvrit les yeux, et la
premire chose qu'il aperut fut l'immense vote de verdure qui
s'tendait au-dessus de sa tte, et  travers les intervalles de
laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le
capitaine Pamphile n'tait pas dvot de sa nature; cependant, comme tous
les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de
Dieu que dveloppe la vue ternelle de l'ocan au fond de l'me de ceux
qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement
fut donc une action de grces  celui qui tient le monde dans sa main,
que le monde s'endorme ou s'veille: puis, aprs un instant de
contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre,
et, au premier coup d'oeil, toutes les impressions de la nuit lui furent
expliques.

 vingt pas autour du chne, la terre tait corche par les griffes
impatientes des loups, comme si une charrue y et pass, tandis qu'au
pied de l'arbre, un de ces animaux, bris et sans forme, sortait aux
deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait
autour du tronc de l'arbre,  la hauteur de sept ou huit pieds. Le
capitaine Pamphile s'tait trouv entre deux dangers qui s'taient
dtruits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa tte un
serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait
ressenti, ces anneaux qui l'avaient touff, c'tait le sifflement, le
froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les
animaux carnassiers qui l'assigeaient; un seul, arrt par les
treintes mortelles du monstre, avait t broy dans ses replis; ce
mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'taient les
secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commenc
d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles
constricteurs, il en digrait une moiti, tandis que l'autre expose
encore  l'air, attendait son tour d'tre engloutie.

Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixs sur
le spectacle qu'il avait  ses pieds; plusieurs fois, en Amrique et
dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des
circonstances aussi propres  l'impressionner: aussi, quoiqu'il st
parfaitement que, dans la position o il tait, le reptile tait
incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre
autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en consquence, il
commena par dnouer la corde qui l'attachait; puis, avanant  reculons
sur la branche, jusqu' ce qu'il la sentit plier, il se confia  sa
flexibilit, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par
les deux mains et se trouva si prs du sol, qu'il pensa qu'il pouvait
sans inconvnient abandonner son soutien. L'vnement seconda ses
esprances: le capitaine lcha sa branche et se trouva  terre sans
accident.

Il s'loigna aussitt, non sans regarder plus d'une fois derrire lui;
il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'tait trace dans la
fort; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut
qu' jeter un coup d'oeil sur la terre et le ciel pour s'orienter 
l'instant; il s'avana donc sans hsitation, comme s'il et t familier
avec cette immense solitude; plus il pntrait dans la fort, plus elle
prenait un caractre grandiose et sauvage. Peu  peu la vote feuille
s'paissit au point que le soleil cessa d'y pntrer; les arbres
poussaient rapprochs les uns des autres, droits et lancs comme des
colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impntrable  la
lumire. Le vent lui-mme passait sur ce dme de verdure, mais sans se
glisser dans ce sjour des ombres: on et dit que, depuis la cration,
toute cette partie de la fort avait sommeill dans un crpuscule
ternel.

 la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de
grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'espce,
des cureuils ails sauter lgrement et voler en silence d'une branche
 l'autre; dans ces espces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa
couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendre des
papillons nocturnes; un daim, un livre et un renard qui se levrent au
bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des
formes diffrentes, semblaient avoir revtu la livre monotone et
uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.

De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arrtait les yeux fixes: des
champignons fauves et gigantesques, appuys les uns aux autres comme des
boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et
leur dimension  des lions couchs, que, quoiqu'il st parfaitement que
ce roi de la cration n'habitait pas cette partie de son empire, il
tressaillait au tmoignage de ses yeux.

De grandes plantes grimpantes et parasites,  qui la respiration
semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux,
s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une 
l'autre, jusqu' ce qu'elles arrivassent  la vote; l, elles se
glissaient comme des serpents pour aller panouir au soleil leurs
corolles carlates et parfumes, tandis que celles qui taient forces
de s'ouvrir en chemin fleurissaient ples, inodores, maladives et comme
jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'chauffaient  la clart du
jour et sous le sourire de Dieu.

Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la rgion de
l'estomac des tiraillements qui lui annoncrent qu'il n'avait pas soup
la veille, et que l'heure de son djeuner tait passe depuis longtemps.
Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en
arbre, des cureuils ails sautaient incessamment de branche en branche,
comme s'ils eussent fait la mme route que lui; mais il n'avait ni fusil
ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques
pierres; mais il comprit bientt que cet exercice ajouterait encore 
son apptit sans amener de rsultat propre  le calmer; en consquence,
il rsolut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les
vgtaux. Cette fois, sa qute fut plus heureuse: aprs quelques
instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette
demi-obscurit, il trouva deux ou trois racines de la famille des
souchets, et quelques-unes de ces plantes appeles vulgairement choux
carabes.

C'tait  peu prs tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais
le capitaine Pamphile tait homme de prcaution: il pensa qu'il n'aurait
pas plus tt calm sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un
ruisseau comme il avait cherch des racines. Par malheur, la chose tait
plus rare.

Il couta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu' lui; il aspira
l'air pour tcher d'y saisir quelque faible manation; mais il n'y avait
pas d'air sous cette vote, toute gigantesque qu'elle tait: il n'y
rgnait qu'une atmosphre lourde et paisse, que les animaux et les
plantes condamns  ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui
semblait insuffisante  la vie.

Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu;
puis, au lieu de continuer une qute inutile, il s'en alla d'arbre en
arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouv
ce qu'il cherchait: c'tait un magnifique rable, jeune, lisse et
vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main
droite, il lui enfona le caillou aigu dans l'corce; quelques gouttes
de ce sang vgtal et prcieux avec lequel les Canadiens font un sucre
plus beau que celui de la canne s'en chappa aussitt comme d'une
blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'exprience, s'assit
tranquillement au pied de sa victime et commena son djeuner; puis,
lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche altre  la plaie dont la
sve sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus
frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.

Vers les cinq heures du soir,  peu prs, le capitaine Pamphile crut
voir quelques rayons du jour se glisser  travers les tnbres: sa
marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette
fort pareille  celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni  la vie
ni  la mort, mais  une puissance intermdiaire et sans nom. Alors il
lui sembla entrer dans un ocan de lumire; il se prcipita au milieu de
ses vagues dores par les rayons du soleil couchant, pareil  un
plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroch  quelque
branche de corail, ou enlac par quelque polype, se dgage de l'obstacle
mortel, remonte  la surface de l'eau et respire.

Il tait arriv  un de ces vastes steppes jets comme des lacs de
verdure et de lumire au milieu des immenses forts du nouveau monde; de
l'autre ct de cette clairire, une nouvelle ligne d'arbres s'tendait
comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on
voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet
neigeux des montagnes dont la chane tortueuse spare toute la
presqu'le.

Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il
voyait qu'il ne s'tait pas cart de sa route.

Enfin ses yeux s'arrtrent sur une colonne blanchtre et tortueuse qui
se dtachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui
fallut pas une longue inspection pour reconnatre la fume d'une hutte,
et presque aussitt, amie ou ennemie, il se dtermina  marcher vers
elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influ d'une
manire prompte et dcisive sur sa dtermination.

_Seconde nuit:_

Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de
la fort  la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque
inquitude des boquiros et des serpents cuivrs, si communs dans ces
cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.

 mesure qu'il approchait de la fume qui lui servait de guide, il
voyait s'lever la hutte, situe  la lisire de la plaine et de la
fort; la nuit vint avant qu'il l'et jointe, mais sa route n'en fut que
plus facile et mieux trace.

La porte s'ouvrait du ct du voyageur, et, en face de la porte, au fond
de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allum tout exprs
pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme
passait et repassait une figure qui se dtachait en noir sur le foyer.

Parvenu  quelque distance, il reconnut que c'tait une femme, et en
reprit une nouvelle confiance; enfin, arriv sur le seuil, il s'arrta
et demanda s'il y avait place pour lui au foyer qu'il voyait briller de
si loin, et qu'il dsirait depuis si longtemps.

Une espce de grognement, que le capitaine interprta  sa guise, lui
rpondit. En consquence, il entra sans hsiter, et alla s'asseoir sur
un vieil escabeau qui semblait l'attendre  une distance convenable de
la flamme.

De l'autre ct du foyer, les coudes sur les genoux et la tte dans ses
mains, immobile et sans souffle comme une statue, tait accroupi un
jeune Indien rouge de la tribu des Sioux; son grand arc de bois d'rable
tait prs de lui et  ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l'espce
des colombes et quelques petits quadrupdes percs de flches. Ni
l'arrive ni l'action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie
apparente sous laquelle les sauvages cachent la dfiance ternelle
qu'ils prouvent  l'approche de l'homme civilis; car, au seul bruit de
ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Europen. Le
capitaine Pamphile, de son ct, le regarda avec l'attention profonde
d'un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a
dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien
autre chose que ce qu'il voyait, et que ce qu'il voyait le laissait dans
son incertitude, il se dcida  lui adresser la parole.

--Mon frre est-il endormi, demanda-t-il, qu'il ne lve mme pas la tte
 l'arrive d'un ami?

L'Indien tressaillit; et, sans rpondre que par l'action mme, il
souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti
de son orbite, et pendant  un nerf, tandis que de la cavit qu'il avait
occupe coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de
sang; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte,
il laissa retomber sa tte dans ses mains.

Une flche s'tait casse au moment o la corde de son arc tait tendue,
et un des fragments du roseau bris tait revenu crever l'oeil de
l'Indien; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et
ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d'me de ce
sauvage hros du dsert. Alors il se retourna vers la femme.

--Le voyageur est las et a faim; sa mre peut-elle lui donner un repas
et un lit?

--Il y a sous les cendres un gteau et dans ce coin une peau d'ours, dit
la vieille; mon fils peut manger l'un et se coucher sur l'autre.

--N'avez-vous donc rien autre chose? continua le capitaine Pamphile,
qui, aprs le dner frugal qu'il avait fait dans la fort, n'et pas t
fch de trouver un souper plus substantiel.

--Si fait, j'ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d'un
mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la chane d'or qui
soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue
le grand chef. J'ai... Mon fils a une bien belle chane!... J'ai de la
chair de buffle sal et de bonne venaison. Je serais bien heureuse
d'avoir une chane pareille.

--Eh bien, apportez votre buffle sal et votre pt de daim, rpondit le
capitaine Pamphile vitant de rpondre au dsir de la vieille, ni par
une promesse, ni par un refus; puis, si vous aviez, dans quelque coin,
une bouteille d'eau-de-vie d'rable, elle ne serait pas dplace, je
crois, en si bonne compagnie.

La vieille s'loigna, tournant de temps en temps la tte pour regarder
encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie; puis enfin,
soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la
hutte.  peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la
tte.

--Mon frre sait-il o il est? dit-il  voix basse au capitaine.

--Ma foi, non, rpondit celui-ci avec insouciance.

--Mon frre a-t-il quelque arme pour se dfendre? continua-t-il en
baissant encore la voix.

--Aucune, rpondit le capitaine.

--En ce cas, que mon frre prenne ce couteau et ne s'endorme pas.

--Et toi? dit le capitaine Pamphile hsitant  accepter l'arme qu'on lui
offrait.

--Moi, j'ai mon tomahawk. Silence!

 ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa tte dans ses mains et
rentra dans son immobilit, la vieille soulevant la natte: elle
apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau  sa
ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.

--Mon fil, dit-elle, a rencontr un homme blanc sur le sentier de la
guerre; il a tu l'homme blanc et lui a pris cette chane, puis il l'a
frotte pour en effacer le sang. Voil pourquoi elle est si brillante.

--Ma mre se trompe, dit le capitaine Pamphile commenant  souponner
le danger inconnu dont l'avait prvenu l'Indien: j'ai remont la rivire
Outava jusqu'au lac Suprieur, pour chasser le buffle et le castor;
puis, quand j'ai eu beaucoup de peaux, j'ai t  la ville, et j'en ai
chang la moiti contre de l'eau-de-feu, et l'autre moiti contre cette
montre.

--J'ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et
l'eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le
castor, et jamais ils n'ont port assez de peaux  la ville pour revenir
avec une chane pareille. Mon fils a dit qu'il avait faim et soif,
continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.

--Mon frre des prairies ne soupe-t-il pas? dit le capitaine Pamphile
s'adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.

--La douleur nourrit, rpondit le jeune chasseur sans faire un seul
mouvement; je n'ai ni faim ni soif; j'ai sommeil et je vais dormir; que
le Grand Esprit garde mon frre!

--Combien mon fils a-t-il donn de peaux de castors pour cette montre?
interrompit la vieille revenant  son sujet favori.

--Cinquante, rpondit  tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant
bravement un filet de buffle.

--J'ai ici dix peaux d'ours et vingt peaux de castor; je les donne  mon
fils rien que pour la chane.

--La chane tient  la montre, rpondit le capitaine, on ne peut pas les
sparer; d'ailleurs, je dsire ne me dfaire ni de l'une ni de l'autre.

--C'est bien, dit la vieille avec un sourire de sorcire, que mon fils
les garde!... Tout homme vivant est matre de son bien. Il n'y a que les
morts qui n'ont rien  eux.

Le capitaine Pamphile jeta un coup d'oeil rapide sur le jeune Indien;
mais il paraissait profondment endormi; il revint donc  son souper,
auquel il fit  tout hasard le mme honneur que s'il se ft trouv dans
une situation moins prcaire; puis, le repas fini, il jeta une brasse
de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle tendue dans
un coin de la hutte, non pas dans l'intention de dormir, mais pour ne
donner aucun soupon  la vieille, qui tait rentre dans le second
compartiment et avait disparu.

Un instant aprs que le capitaine Pamphile fut couch, la natte se
souleva doucement, et l'horrible tte de la mgre reparut, fixant tour
 tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs; ne leur voyant
faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla  la porte de la
hutte qui donnait  l'extrieur, et couta comme si elle attendait
quelqu'un; mais, aucun bruit n'tant parvenu  son oreille, elle se
retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla dtacher des
parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant  cheval
sur une meule  repasser, elle la fit tourner avec le pied et commena
d'aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l'eau
tomber goutte  goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces
mouvements qu'clairait la lueur tremblante du foyer; les prparatifs
taient parlants; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture,
l'ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le
tranchant, et, satisfait de l'examen, il attendit l'vnement, immobile
et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.

La vieille continuait toujours son opration infernale; cependant elle
s'interrompit tout  coup et prta l'oreille. Le bruit qu'elle avait
entendu se renouvela plus rapproch; elle se leva vivement comme si
l'ardeur du meurtre et rendu  ses membres toute leur souplesse,
replaa le couteau  la muraille et alla de nouveau  la porte; cette
fois, ceux qu'elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de
la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour
jeter encore un coup d'oeil sur ses htes. Pas un d'eux n'avait fait un
mouvement, et ils paraissaient toujours plongs dans le plus profond
sommeil.

Presque aussitt deux jeunes gens de haute taille et de forte stature
parurent sur le seuil de la hutte: ils portaient sur leurs paules un
daim qu'ils venaient de tuer. Ils s'arrtrent pour regarder
silencieusement et d'un air sinistre les htes qu'ils trouvaient dans
leur chaumire, puis l'un d'eux demanda en anglais  sa mre pourquoi
elle avait reu chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit
signe du doigt de se taire: les chasseurs vinrent alors jeter le daim
mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derrire la natte;
la vieille les suivit, emportant la bouteille d'eau-de-vie d'rable 
laquelle avait  peine touch son hte, et la hutte ne se trouva plus
occupe que par les deux dormeurs.

Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement; on
entendait pour tout bruit la respiration calme et gale de l'Indien; ce
sommeil tait si parfaitement simul, que le capitaine Pamphile commena
 croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s'tait endormi
rellement. Alors, tchant d'imiter le modle qu'il avait sous les yeux,
il se retourna, comme agit par un de ces mouvements capricieux
communiqus au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette
manire, au lieu d'avoir le visage tourn contre le mur, il se trouva en
face de l'Indien.

Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il
entrouvrit ses paupires: il vit alors le jeune Sioux dans la mme
position o il l'avait laiss; seulement, sa tte n'tait plus supporte
que par sa main gauche; l'autre tait retombe pendante auprs de lui et
reposait prs de son tomahawk.

En ce moment, on entendit un lger bruit; les doigts de l'Indien se
crisprent aussitt autour du manche de sa massue, et le capitaine vit
que, comme lui, il veillait et s'apprtait  faire face au danger
commun.

Bientt la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui
se glissrent dessous, l'un aprs l'autre, rampant sans bruit comme des
serpents, derrire eux et aprs eux apparut la tte de la vieille, dont
le corps resta cach dans l'obscurit de l'autre chambre, et qui,
pensant qu'il tait inutile qu'elle prt part  la scne qui allait se
passer, voulait du moins, si besoin tait, exciter les assassins de la
voix et du geste.

Les jeunes gens se relevrent lentement en silence, et sans perdre de
vue l'Indien et le capitaine Pamphile; l'un d'eux tenait  la main une
espce de serpe recourbe et tranchante en dedans: il voulut s'avancer
immdiatement vers l'Indien, mais son frre lui fit signe d'attendre
qu'il se ft arm  son tour. En effet, il s'approcha de la muraille sur
la pointe du pied et dtacha le couteau; alors ils changrent un
dernier regard d'intelligence, puis reportrent les yeux sur leur mre
comme pour l'interroger.

--Ils dorment, dit la vieille  voix basse, allez.

Les deux jeunes gens obirent, s'approchant chacun de la victime qu'il
avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se
pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.

Au mme instant, les deux assassins reculrent poussant chacun un cri:
le capitaine avait plong  l'un son couteau jusqu'au manche dans la
poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tte de l'autre avec son
tomahawk. Tous deux restrent encore debout un instant, oscillant sur
leurs jambes comme s'ils taient ivres, tandis que les voyageurs, d'un
mouvement instinctif et spontan, s'taient rapprochs l'un de l'autre;
puis les deux jeunes gens tombrent, pareils  des arbres dracins par
une tempte. Alors la vieille poussa une imprcation et le jeune Sioux
un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'lana dans
le second compartiment, en ressortit bientt tranant la vieille par les
cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter  un jeune
bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra
bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins
avait laiss tomber, tta de la pointe s'ils taient encore vivants;
mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au
capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut obi
machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout
enflamme, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche 
la main, et commena d'excuter autour de la hutte une danse trange
accompagne d'un chant de victoire.

Quelque habitu que ft le capitaine Pamphile aux scnes violentes, il
ne put s'empcher de donner  celle-ci son attention tout entire. En
effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout
donnait  l'acte de justice qui s'accomplissait un caractre de
vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du
Niagara aux rives de l'Atlantique, c'tait une vieille lgislation
tablie que de brler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait
jamais assist  une excution de ce genre.

Appuy contre un arbre et immobile comme s'il et t garrott lui-mme,
il vit d'abord une fume noire et paisse sortir par toutes les
ouvertures, puis des langues de flamme traversrent le toit, pareilles 
des fers de lance rouges; bientt de tous cts, des colonnes de feu
surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantt se tordant comme
des serpents, tantt flottant comme des banderoles.

Pendant ce temps, et pareil au dmon de l'incendie, le jeune Indien
tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces
flammes se runirent et formrent un immense foyer qui jeta sa lueur 
une demi-lieue  la ronde, s'tendant d'un ct sur l'immense steppe de
verdure, plongeant de l'autre sous le dme sombre de la fort; enfin, la
chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu' dix pas de
l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout  coup le toit s'abma, une
colonne de flammes s'leva, comme lance par le cratre d'un volcan,
poussant au ciel des milliers d'tincelles; puis successivement chaque
paroi s'abattit, et,  chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de
lumire. L'obscurit reconquit peu  peu le terrain qu'elle avait perdu;
enfin il ne resta bientt de la hutte maudite qu'un amas de charbons
brlants amoncels sur les cadavres des meurtriers.

Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma  sa torche une
seconde branche de sapin, et la prsenta au capitaine.

--Maintenant, dit-il, de quel ct va mon frre?

-- Philadelphie, rpondit le capitaine.

--Eh bien, que mon frre me suive, et je vais lui servir de guide
jusqu' ce qu'il ait atteint l'autre ct de la fort.

 ces mots, le jeune Sioux s'enfona dans les profondeurs du bois,
laissant la vieille  moiti brle prs des dbris fumants de sa
cabane.

Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette scne de
dsolation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au
point du jour, ils arrivrent  la lisire de la fort et au pied des
montagnes; l, le Sioux s'arrta.

--Mon frre est arriv, dit-il; du haut de ces montagnes, il verra
Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon frre!

Le capitaine Pamphile chercha ce qu'il pouvait donner au sauvage pour le
rcompenser du dvouement qu'il lui avait montr; et, ne possdant rien
que sa montre, il s'apprta  la dtacher, mais son compagnon l'arrta.

--Mon frre ne me doit rien, dit-il: aprs un combat avec les Hurons, le
jeune lan fut fait prisonnier et emmen sur les bords du lac Suprieur.
Il tait dj attach au poteau: les hommes apprtaient leurs couteaux 
scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en
chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui taient ns comme
mon frre de l'autre ct de la rivire sale dispersrent les Hurons et
dlivrrent le jeune lan. Je leur devais ma vie, j'ai sauv la tienne.
Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes
quittes.

 ces mots, le jeune sauvage s'enfona dans la fort; le capitaine
Pamphile le suivit des yeux tant qu'il pt le voir; puis, lorsqu'il eut
disparu, notre digne marin cassa un jeune bnier, qui pouvait lui
servir  la fois de canne et de dfense, et commena  escalader la
montagne.

Le jeune lan n'avait point menti: arriv au sommet il aperut
Philadelphie s'levant, pareille  une reine entre les eaux vertes de la
Delawarre et les flots bleus de l'ocan.




Chapitre XIII

_Comment le capitaine Pamphile fit la rencontre de la mre de Tom sur
les bords de la rivire Delawarre, et de ce qui s'ensuivit._


Quoiqu'il y et  vue d'oeil deux bonnes journes de chemin de l'endroit
o tait parvenu le capitaine Pamphile jusqu' Philadelphie, il n'en
continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arrtant
que pour chercher des oeufs d'oiseau ou des racines; quant  l'eau, il
avait bientt rencontr les sources de la Delawarre, et la rivire, qui
coulait  plein bord, lui avait enlev toute inquitude  cet gard.

Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de
fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se droulait  sa vue, et
dans cette heureuse disposition d'esprit o le voyageur solitaire ne
regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon  qui
communiquer le trop plein de ses penses; lorsqu'en arrivant au sommet
d'une petite montagne, il crut apercevoir,  une demi-lieue devant lui
un point noir qui s'avanait  sa rencontre. Il chercha un instant 
reconnatre quelle chose ce pouvait tre; mais, la distance tant trop
grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inquiter
davantage de l'objet, qu'il perdit bientt de vue, le terrain sur lequel
il marchait tant trs accident. Il allait donc devant lui, sifflotant
un air fort en vogue sur la Cannebire et faisant le moulinet avec son
bton, lorsque le mme objet s'offrit de nouveau  ses yeux, rapproch
de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine tait, de la part
du nouveau personnage que nous introduisons sur la scne, l'objet du
mme examen que celui-ci tait occup  faire; le capitaine Pamphile se
fit une espce de longue-vue avec sa main, regarda un instant  travers
le tube improvis et reconnut que c'tait un ngre.

Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu
curieux de passer une troisime nuit pareille aux deux nuits
prcdentes, comptait lui demander des renseignements sur la couche: il
doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le
forassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de
si prcieux renseignements, mais qu'il esprait retrouver sur la cime
d'un petit monticule qui formait  peu prs le milieu du chemin 
parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'tait pas tromp dans ses calculs
stratgiques: au sommet de la montagne, il se trouva face  face avec ce
qu'il cherchait; seulement, la couleur avait tromp le capitaine: ce
n'tait pas un ngre. C'tait un ours.

Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'oeil l'tendue du danger
qui le menaait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau  nos lecteurs
en leur disant que, en pareil cas, le digne marin tait homme de
ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie
du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'viter l'animal. 
gauche, le fleuve encaiss dans ses rives profondes, et trop rapide pour
tre travers  la nage, sans que l'on s'expost  un pril plus grand
peut-tre que celui qu'on fuyait;  droite, des rochers  pic,
praticables pour les lzards, mais inaccessibles  tout autre animal;
derrire et devant soi, une route ou plutt un sentier large comme celui
o Oedipe rencontra Laus.

De son ct, l'animal avait fait halte  une dizaine de pas du capitaine
Pamphile, paraissant tout examiner lui-mme avec une attention trs
particulire.

Le capitaine Pamphile, qui avait rencontr dans sa vie une foule de
poltrons dguiss en braves, en augura que l'ours avait peut-tre aussi
peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc  sa rencontre,
l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commena  croire qu'il
s'tait tromp dans ses conjectures, et s'arrta; l'ours continua de
marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'tait pas l'ours
qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de
manire  laisser le passage libre  son adversaire, et commena 
battre en retraite. Il n'avait pas recul de trois pas, qu'il trouva les
rochers  pic; il s'y adossa pour n'tre pas surpris par derrire, et
attendit l'vnement.

L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui tait de la plus grosse espce,
s'avana sur la route jusqu' l'endroit o l'avait quitte le capitaine
Pamphile; puis, arriv l, il dessina le mme angle qu'avait trac
l'habile stratgiste auquel il avait affaire, et s'avana droit sur lui.
La situation tait critique; le lieu tait dsert; le capitaine Pamphile
n'avait de secours  attendre de personne; il ne possdait pour toute
arme que son bton, moyen de dfense assez mdiocre: l'ours n'tait qu'
deux pas de lui, il leva son bton...  ce geste, l'ours se dressa sur
ses pattes de derrire et se mit  danser.

C'tait un ours apprivois, qui avait rompu sa chane et s'tait sauv
de New-York, o il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M.
Jackson, prsident des tats-unis.

Le capitaine Pamphile, rassur par les dispositions chorgraphiques de
son ennemi, s'aperut alors que celui-ci tait musel, et qu'un bout de
chane brise pendait  son cou: il calcula aussitt le parti que
pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme rduit  la pnurie dans
laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son ducation ne
lui avaient donn ces fausses ides aristocratiques dont tout autre  sa
place eut t peut-tre proccup, il pensa que le mtier de conducteur
d'ours tait fort honorable, relativement  une foule d'autres mtiers
qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France
et  l'tranger. En consquence, il prit le bout de la corde du danseur,
lui appliqua un coup de bton sur le museau pour lui expliquer qu'il
tait temps de terminer son menuet, et continua sa route vers
Philadelphie, le conduisant en laisse comme il et fait d'un chien de
chasse.

Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aperut que son ours
s'arrtait devant certaines plantes qui lui taient inconnues; la vie
nomade qu'il avait mene l'avait mis  mme de faire de profondes tudes
sur l'instinct des animaux. Il prsuma que ces haltes renouveles,
quoique sans succs, avaient un motif quelconque; en effet,  la
premire dmonstration du mme genre que fit l'animal, le capitaine
Pamphile s'arrta et lui donna tout le temps de dvelopper son
attention. Les rsultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la
terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit  nu un groupe de
tubercules tout  fait apptissants  voir; le capitaine Pamphile y
gota; ils tenaient  la fois de la truffe et de la patate.

La dcouverte tait prcieuse; aussi laissa-t-il toute libert  son
ours d'en chercher de nouvelles; au bout d'une heure, il y en avait une
moisson suffisante au souper de l'homme et de l'animal. Le repas
termin, le capitaine Pamphile avisa un arbre isol, et, aprs s'tre
assur que son feuillage ne reclait point le plus petit reptile, il
attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte chelle
pour atteindre les premires branches. Arriv l, il s'y tablit comme
il avait dj fait dans la fort; seulement, sa nuit fut parfaitement
tranquille, les loups ayant t tenus  distance par l'odeur de l'ours.

Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se rveilla tout  fait calme
et repos. Son premier coup d'oeil fut pour son ours: il dormait
tranquillement au pied de l'arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le
rveilla; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de
Philadelphie, o ils arrivrent  onze heures du soir.

Le capitaine Pamphile avait march comme l'ogre du petit Poucet.

Il se mit en qute d'une auberge; mais il ne trouva pas un seul htelier
qui voult loger  pareille heure un ours et un sauvage; il commenait
donc  tre plus embarrass au milieu de la capitale de la Pensylvanie
qu'il ne l'avait t au centre des forts du fleuve Saint-Laurent,
lorsqu'il vit une taverne chaudement claire, et d'o sortait un tel
mlange de bruits de verres, d'clats de rire et d'imprcations, qu'il
tait vident qu'il y avait l quelque quipage qui venait de toucher sa
paye. L'espoir revint aussitt au capitaine: ou il avait oubli ce que
c'est qu'un marin, ou il y avait l pour lui du vin, de l'argent et un
lit, trois choses de premire ncessit dans sa situation; il
s'approchait donc avec confiance, lorsque tout  coup il s'arrta comme
s'il tait clou  sa place.

Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconnatre
un air provenal chant par un des buveurs: il demeura donc le cou tendu
et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait
invraisemblable; mais bientt,  un refrain repris en choeur, il ne lui
resta plus aucune incertitude: il avait l des compatriotes. Il fit
alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arrta encore; mais,
cette fois, sa figure prit une expression d'tonnement qui tenait de la
stupidit: non seulement ces hommes taient des compatriotes non
seulement cette chanson, c'tait une chanson provenale, mais encore
celui qui la chantait, c'tait Policar! L'quipage de la Roxelane
mangeait son chargement  Philadelphie.

Le capitaine Pamphile n'hsita pas un instant sur le parti qui lui
restait  prendre; grce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il
tait dguis de manire  ne pas tre reconnu de son meilleur ami; il
ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un
hourra gnral accueillit les nouveaux venus.

Un doute restait au capitaine Pamphile: il avait oubli de faire faire
une rptition  son ours, de sorte qu'il ignorait absolument ce dont il
tait capable; mais l'intelligent animal se chargea lui-mme de son
prospectus.  peine entr dans le cabaret, il commena de trotter en
rond pour faire former le cercle; les matelots montrent sur les chaises
et sur les bancs; Policar s'assit sur le pole, et le spectacle
commena.

Tout ce qu'il est possible d'apprendre  un ours, l'ours du capitaine
Pamphile le savait; il dansait le menuet comme Vestris, montait  cheval
sur un manche  balai ni plus ni moins qu'un sorcier, et dsignait le
plus ivrogne de la compagnie,  rendre jaloux l'ne savant; aussi, la
sance termine, il n'y eut qu'un cri tellement unanime, que Policar
dclara que, quelque prix que le matre de l'ours demandt de son lve,
il le lui achetait pour en faire cadeau  l'quipage; cette dcision fut
accueillie par un vivat gnral. L'offre fut donc renouvele d'une
manire formelle; le capitaine Pamphile demanda dix cus de sa bte.
Policar, qui tait en gnrosit, lui en offrit quinze; moyennant quoi,
il entra immdiatement en possession de l'animal. Quant au capitaine
Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde reprsentation,
sans que personne ft attention  lui, sans qu'aucun des matelots et
conu le moindre soupon.

Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas devin la cause de
la disparition du capitaine Pamphile; cependant, comme quelques-uns
pourraient n'tre pas certains du fait, nous donnerons une explication
courte et prcise  l'usage des esprits paresseux ou ennemis des
conjectures.

Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps; une fois entr dans
la taverne, il avait suivi d'un oeil les exercices de son ours, et, de
l'autre, il avait compt les matelots; tous taient au cabaret depuis le
premier jusqu'au dernier; il tait donc vident que pas un n'tait 
bord. Double-Bouche seul manquait  la runion; le capitaine Pamphile en
augura qu'on l'avait laiss sur la Roxelane, de peur qu'il ne prt au
btiment l'envie de retourner tout seul  Marseille. En consquence de
ce raisonnement tout mathmatique, le capitaine Pamphile se dirigea vers
la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge paralllement aux
quais.

Arriv sur le port, il jeta un coup d'oeil rapide sur tous les btiments
au mouillage, et, malgr l'obscurit, il reconnut  cinq cents pas de
lui la Roxelane, qui se balanait gracieusement, berce par la mare
montante. Au reste, pas une lumire  bord, rien qui indiqut que le
btiment ft habit: le capitaine Pamphile avait devin juste. Sans
perdre un instant, il piqua une tte dans la rivire et se mit  nager
en silence vers le navire.

Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour
s'assurer que personne ne veillait  bord; puis, satisfait de son
examen, il se glissa sous le beaupr, gagna l'chelle de corde, et
commena son ascension, s'arrtant  chaque degr pour couter s'il
n'entendait aucun bruit. Tout resta muet; le capitaine fit une dernire
enjambe et se trouva sur le pont de son navire; l, il commena de
respirer, il tait enfin chez lui.

Le premier besoin du capitaine Pamphile tait de changer de costume:
celui qu'il portait tait trop rapproch de la nature, et pouvait nier
son identit. Il descendit donc  son ancienne cabine et retrouva tout 
la mme place, comme si rien ne s'tait pass. Le seul changement opr,
c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme
soigneux, avait rang ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce
respect du mobilier avait t port  un tel point, que le capitaine
Pamphile n'eut qu' tendre la main vers l'endroit o il plaait
ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver  la mme
place, de sorte que, la neuvime allumette essaye, le capitaine
Pamphile avait de la lumire.

Il procda aussitt  sa toilette; c'tait beaucoup d'avoir repris
possession de son btiment, mais ce n'tait pas assez: il lui fallait
encore rentrer dans sa figure; la chose fut plus difficile. Le peintre
du grand chef avait fait les choses en conscience; le capitaine Pamphile
faillit laisser  sa serviette la peau de son visage. Enfin les
ornements trangers disparurent, et,  force de frotter, notre digne
marin se trouva rduit  ses ornements personnels; il se regarda alors
dans une petite glace, et, si peu amoureux qu'il ft de sa personne, il
prouva un certain plaisir  se revoir tel qu'il s'tait toujours connu.

Cette premire transformation accomplie, le reste devint la chose la
plus facile du monde: le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son
pantalon ray en long, passa son gilet ray en travers, endossa sa
redingote de bouracan raye en croix, dcrocha son chapeau de paille du
champignon o il tait suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son
corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, teignit
la lumire, et remonta sur le pont; il le retrouva dans la mme solitude
et le mme silence. Double-Bouche tait toujours invisible, comme s'il
et possd l'anneau de Gigs, et qu'il en et tourn le chaton en
dedans.

Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son
subordonn, et qu'il savait o le trouver lorsqu'il n'tait pas o il
devait tre. En effet, il s'avana sans hsitation vers l'escalier de la
cuisine, descendit avec prcaution les marches criardes, et,  travers
la porte entrouverte, aperut Double-Bouche occup des prparatifs de
son souper, et se faisant cuire un morceau de morue frache  la matre
d'htel.

Il parat qu'au moment o le capitaine arriva, le poisson tait arriv 
un degr de cuisson convenable; car Double-Bouche acheva de mettre son
couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa
l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aperut qu'il tait entam,
et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui
donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un supplment de liquide;
le souper tait tout dress, le capitaine Pamphile avait faim, il entra
et se mit  table.

Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'et pas got de cuisine
europenne, soit qu'effectivement Double-Bouche possdt un talent
distingu dans un art qu'il exerait cependant comme amateur, celui qui
profitait du souper, quoiqu'il n'eut pas t fait pour lui, le trouva
excellent et procda en consquence. Il tait au moment le plus brillant
de son excution, lorsqu'il entendit un cri; il retourna aussitt la
tte et aperut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stupfait, ple
et immobile: il prenait le capitaine Pamphile pour un fantme, quoique
ledit capitaine se livrt  une occupation qui appartient exclusivement
aux habitants de ce monde.

--Eh bien, petit drle, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons,
qu'est-ce que tu fais l? ne vois-tu pas bien que j'trangle de soif?
Allons, vite  boire!

Les genoux de Double-Bouche commencrent  trembler et ses dents
claqurent.

-- qui est-ce que je parle? continua le capitaine Pamphile tendant son
verre. Eh bien, un peu, nous dcidons-nous?

Double-Bouche s'approcha avec la mme rpugnance que s'il s'avanait
vers un gibet, et essaya d'obir; mais, dans sa terreur, il versa le vin
moiti dans le verre, moiti  ct. Le capitaine ne fit pas semblant de
s'apercevoir de cette maladresse, et porta son verre  ses lvres. Puis,
aprs avoir got au contenu, il fit claquer sa langue.

--Bagasse! dit-il, il parat que tu connais le bon endroit. Et d'o
avez-vous tir ce vin, dites-moi un peu, monsieur le sommelier?

--Mais, rpondit Double-Bouche arriv au dernier degr de la terreur,
mais au troisime tonneau  gauche.

--Ah! ah! du bordeaux-laffitte. Tu aimes le bordeaux-laffitte?... Je
demande si tu aimes le bordeaux-laffitte. Rponds un peu, voyons!

--Certainement, rpondit Double-Bouche, certainement, capitaine...
Seulement...

--Seulement, il ne supporte pas l'eau, n'est-ce pas? Eh bien, bois-le
pur, mon enfant.

Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de
vin et le lui prsenta. Double-Bouche le prit, hsita encore un instant;
puis, adoptant enfin une rsolution dsespre:

-- votre sant, capitaine! dit le mousse.

Et il avala la rasade sans perdre de vue celui qui la lui avait verse;
l'effet du tonique fut rapide; Double-Bouche commena  se rassurer.

--Eh bien, dit le capitaine,  qui cette amlioration dans les facults
physiques et morales de Double-Bouche n'avait point chapp, maintenant
que je sais ton got pour la morue  la matre d'htel et ta prfrence
pour le bordeaux-laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que
s'est-il pass depuis que j'ai quitt le btiment?

--Eh bien, capitaine, ils ont nomm Policar  votre place.

--Voyez-vous!

--Puis ils ont dcid de faire voile pour Philadelphie, au lieu de
revenir directement  Marseille, et d'y vendre la moiti de la
cargaison.

--Je m'en doutais.

--De sorte qu'ils l'ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent
ce qu'ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu'ils ne peuvent
pas manger.

--Oui, oui, rpondit le capitaine, je les ai vus  l'oeuvre.

--Voil tout, capitaine.

--Bagasse! mais il me semble que c'est bien assez. Et quand doivent-ils
partir?

--Demain.

--Demain? oh! oh! il tait un peu temps que je revinsse! coute, Double
Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe?

--Oui, capitaine.

--Le bon boeuf?

--Encore.

--La bonne volaille?

--Toujours.

--Et le bon bordeaux-laffitte?

-- mort!

--Eh bien, Double-Bouche mon ami, je te nomme matre coq de la Roxelane,
avec cent cus de fixe par an et un vingtime dans les prises.

--Vraiment? dit Double-Bouche, en vrit Dieu?

--Parole d'honneur.

--C'est dit, j'accepte; que faut-il que je fasse pour cela?

--Il faut te taire.

--Facile.

--Ne dire  personne que je ne suis pas mort.

--Bon!

--Et, dans le cas o ils ne partiraient pas demain, m'apporter o je
serai cach un peu de bonne morue et de cet excellent laffitte.

-- merveille! Et o serez-vous cach, capitaine?

--Dans la sainte-barbe, afin d'tre  mme de vous faire sauter tous, si
cela ne va pas  ma guise.

--C'est bien, capitaine, on tchera que vous ne soyez pas trop
mcontent.

--Ainsi, c'est chose dite?

--Oui capitaine.

--Et tu m'apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue?

--Oui, capitaine.

--Eh donc, bonsoir.

--Bonsoir, capitaine! bonne nuit, capitaine! dormez bien, capitaine!

Ces trois souhaits taient  peu prs inutiles; notre digne marin, tout
robuste qu'il tait, tombait de sommeil; aussi, une fois entr dans la
sainte-barbe, et la porte ferme en dedans,  peine se donna-t-il le
temps de se faire une espce de lit entre deux tonneaux et de rouler un
baril sous sa tte pour lui servir de traversin; aprs quoi, il tomba
dans un sommeil aussi profond que s'il n'avait pas t oblig de quitter
momentanment son navire par les circonstances que nous avons dites: le
capitaine dormit douze heures tout d'un trait et les poings ferms.

Lorsqu'il se rveilla, il sentit, au mouvement de la Roxelane, qu'elle
s'tait remise en marche; pendant son sommeil, le navire avait
effectivement lev l'ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas
du surcrot d'quipage qu'il avait  bord. Au milieu du bruit et de la
confusion qui accompagnent toujours un dpart, le capitaine entendit
gratter  la porte de sa cachette: c'tait Double-Bouche qui lui
apportait sa ration.

--Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voil donc partis?

--Vous voyez, cela marche.

--Et o allons-nous?

-- Nantes.

--Et o sommes-nous?

-- la hauteur de Reedy-Island.

--Bon! ils sont tous  bord?

--Oui, tous.

--Et ils n'ont recrut personne?

--Si fait, un ours.

--Bon! et quand serons-nous en mer?

--Oh! ce soir; nous avons pour nous la brise et le courant, et,  Bombay
Hook, nous trouverons la mare.

--Bon! et quelle heure est-il?

--Dix heures.

--Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton
exactitude, et j'ajoute cent livres  tes appointements.

--Merci, capitaine.

--Et maintenant file vivement et apporte-moi mon dner  six heures.

Double-Bouche fit signe qu'il serait exact et sortit enchant des
manires du capitaine. Dix minutes aprs, et comme le capitaine venait
de finir son djeuner, il entendit les cris de Double-Bouche; il
reconnut aussitt  leur rgularit qu'ils taient occasionns par des
coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine
inquitude; car il avait le pressentiment qu'il n'tait pas tranger 
la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris
cessrent, que rien n'indiqua un vnement quelconque  bord, et que la
Roxelane continua de marcher avec la mme rapidit, son inquitude fut
bientt calme. Une heure aprs, il sentit au roulis du navire qu'il
devait tre  la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la mare ayant
succd  celui du courant. La journe se passa ainsi. Sur les sept
heures du soir, on gratta de nouveau  la porte de la sainte-barbe, le
capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois.

--Ah! ah! mon enfant, dit le capitaine, qu'y a-t-il de nouveau  bord?

--Rien, capitaine.

--Il me semble que je t'ai entendu chanter un air que je connais.

--Ah! ce matin?

--Eh! oui.

--Ils m'ont donn vingt-cinq coups de garcette.

--Et pourquoi cela? Conte-moi la chose.

--Pourquoi? Parce qu'ils m'ont vu entrer dans la sainte-barbe, et qu'ils
m'ont demand ce que j'y allais faire.

--Ils sont bien curieux! Et que leur as-tu rpondu,  ces indiscrets?

--Ah! que j'allais voler de la poudre pour faire des fuses.

--Et ils t'ont donn pour cela vingt-cinq coups de garcette?

--Bah! a n'est rien; il fait du vent, c'est dj sch.

--Cent livres de plus par an pour les coups de garcette.

--Merci, capitaine.

--Et maintenant, fais-toi une petite friction intrieure et extrieure
avec du rhum, et va te coucher. Je n'ai pas besoin de te dire o est le
rhum?

--Non, capitaine.

--Bonsoir, mon brave.

--Bonne nuit, capitaine.

-- propos, o sommes-nous?

--Nous passons entre le cap May et le cap Heulopin.

--Bon! bon! murmura le capitaine, dans trois heures nous serons en mer.

Et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette esprance.

Quatre heures s'coulrent encore sans apporter de changement dans la
situation respective des diffrents individus qui formaient l'quipage
de la Roxelane; seulement, les dernires s'coulrent plus lentes et
remplies d'anxit pour le capitaine Pamphile. Il couta avec une
attention croissante les diffrents bruits qui lui annonaient ce qui se
passait autour et au-dessus de lui; il entendit les matelots se coucher
dans leurs hamacs, il vit  travers les fentes de la porte les lumires
s'teindre; peu  peu le silence s'tablit; puis les ronflements
commencrent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu'il pouvait se
hasarder  sortir de sa cachette, entrouvrit la porte de la sainte-barbe
et passa la tte dans l'entrepont: il tait tranquille comme un dortoir
de religieuses.

Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient  la
cabine, et s'avana sur la pointe du pied jusqu' la porte; il la trouva
entrouverte, s'arrta un instant pour respirer, puis jeta un coup d'oeil
dans l'intrieur. Il n'tait clair que par quelques rayons obliques de
la lune, qui glissaient par la fentre de l'arrire: ils tombaient sur
un homme accroupi  cette fentre et regardant si attentivement un objet
qui paraissait absorber toute son attention, qu'il n'entendit pas le
capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou
derrire lui. Cette proccupation de celui  qui il avait affaire et
qu'il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu'il lui tournt le
dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine; il
repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu'il en avait dj  moiti
tir, s'approcha lentement et silencieusement de Policar, s'arrtant 
chaque pas, et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire; puis
enfin, lorsqu'il se trouva  porte, instruit de la manoeuvre dont
lui-mme avait t victime en pareille circonstance, il saisit Policar
d'une main par le collet de l'habit, de l'autre par le fond de la
culotte, opra le mme mouvement de bascule qu'il avait senti excuter
sur lui-mme, et l'envoya, avant qu'il et eu temps de faire la moindre
rsistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus prs
l'objet qu'il regardait avec une si grande attention.

Alors, voyant que l'vnement qui venait de s'accomplir n'avait troubl
en rien le sommeil de l'quipage, et que la Roxelane continuait de filer
ses dix noeuds  l'heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son
hamac, dont il sentit d'autant mieux le prix, qu'il en avait t
momentanment dpossd, et s'y endormit bientt du sommeil du juste.

Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c'tait un
requin affam qui suivait le sillage du vaisseau, dans l'esprance qu'il
en tomberait quelque chose.

Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma
son brle-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui tait de quart, et
qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit
sortir successivement sa tte, ses paules, sa poitrine et ses jambes de
l'escalier, et s'arrta, croyant qu'il rvait; c'tait justement
Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine
de jours, pousseter les habits avec le manche d'une pique.

Le capitaine passa prs de lui sans avoir l'air de remarquer son
tonnement, et alla s'asseoir, selon son habitude, sur le capot du
gaillard d'arrire. Il y tait depuis une demi-heure  peu prs,
lorsqu'un autre matelot monta pour relever celui qui tait de garde;
mais  peine fut-il sorti de l'coutille, qu'il s'arrta  son tour en
apercevant le capitaine: on et dit que le brave marin possdait, comme
Perse, la tte de Mduse.

--Eh bien, dit le capitaine Pamphile aprs un moment de silence,
qu'est-ce que tu fais donc, Baptiste? Tu ne relves pas ce brave
Georges, qui est tout gel de froid, depuis trois grandes heures qu'il
est de quart. Qu'est-ce que c'est que cela? Allons, dpchons-nous un
peu!

Le matelot obit machinalement, alla prendre la place de son camarade.

-- la bonne heure! continua le capitaine Pamphile; chacun son tour,
c'est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami; prends
ma pipe, qui est teinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la
rapporte!

Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un
homme ivre, l'escalier de l'entrepont, et reparut un instant aprs, le
brle-gueule allum  la main. Il tait suivi par tout le reste de
l'quipage, silencieux et stupfait: les matelots se rangrent sur le
tillac sans prononcer une seule parole.

Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d'une extrmit 
l'autre du btiment, tantt en long, tantt en large, comme si rien ne
s'tait pass;  chaque aller et retour, les matelots s'cartaient
devant lui comme si son seul contact et t mortel, et cependant il
n'avait aucune arme; il tait seul, tandis que ces hommes taient
soixante et dix et avaient  leur disposition tout l'arsenal de la
Roxelane.

Au bout d'un quart d'heure de cette inspection, le capitaine s'arrta 
la rampe du commandant, jeta un regard autour de lui, descendit
l'escalier, rentra dans sa cabine et demanda son djeuner.

Double-Bouche lui apporta une tranche de morue  la matre d'htel et
une bouteille de bordeaux-laffitte. Il tait entr en fonctions de
matre coq.

Ce fut le seul changement qui fut fait  bord de la Roxelane pendant la
traverse de Philadelphie au Havre, o elle aborda aprs trente-sept
jours d'une heureuse navigation, ramenant un homme de moins et un ours
de plus.

Or, comme, par hasard, cet ours tait une femelle, et que, par miracle,
cette femelle se trouva pleine au moment o le capitaine Pamphile la
rencontra sur les bords de la Delawarre, elle mit bas en arrivant 
Paris, o son matre l'avait conduite pour en faire hommage  M. Cuvier.

Aussitt, le capitaine Pamphile songea  tirer parti de cet vnement,
et, malgr le peu de dfaite de sa marchandise, il finit par vendre un
de ses oursons au propritaire de l'htel de Montmorency, sur le balcon
duquel nos lecteurs ont pu le voir se promener jusqu'au moment o un
Anglais l'acheta et l'emmena  Londres; et l'autre  Alexandre Decamps,
qui le baptisa du nom de Tom, et le confia  Fau, lequel, comme nous
l'avons dit, lui donna une ducation qui et fini par en faire un ours
suprieur, mme  la grande ourse de la mer Glaciale, sans l'vnement
malheureux que nous avons racont, et auquel il succomba  la fleur de
l'ge.

Et voil comment Tom tait pass des bords du fleuve Saint-Laurent sur
les rives de la Seine.




Chapitre XIV

_Comment Jacques Ier, n'ayant pu digrer l'pingle du papillon, fut
atteint d'une perforation de la pritonite._


Les malheurs vont par troupe, dit un proverbe russe qui mrite de
devenir franais tant il est juste: quelques jours  peine s'taient
couls depuis la mort de Tom, que Jacques Ier donna des signes
d'indisposition auxquels il n'y avait point  se tromper, et qui
alarmrent toute la colonie,  l'exception de Gazelle, qui, retire dans
sa carapace les trois quarts de la journe, paraissait fort insouciante
 tout ce qui ne la touchait pas personnellement, et qui, d'ailleurs,
nous le savons, n'tait pas des plus intimes amies de Jacques.

Les premiers symptmes de la maladie furent une somnolence continue,
accompagne de lourdeurs de tte; en deux jours, l'apptit disparut
entirement et fit place  une soif qui devint de plus en plus ardente;
vers le troisime jour, les coliques lgres qu'il avait prouves
jusque-l prirent une intensit si grande et amenrent une douleur
tellement permanente, qu'Alexandre Decamps monta en cabriolet et alla
chercher le docteur Thierry. Celui-ci reconnut  l'instant mme la
gravit de la maladie, sans cependant pouvoir la caractriser
positivement, flottant qu'il tait entre une invagination d'entrailles,
une paralysie d'intestins, ou une inflammation de la pritonite. En tout
cas, il pratiqua une saigne de deux palettes de sang, promit de revenir
le mme soir en pratiquer une seconde, et ordonna, dans l'intervalle qui
devait s'couler entre elles, l'application de trente sangsues sur la
rgion abdominale; de plus, Jacques devait tre mis aux boissons
dlayantes et  tout ce que le traitement antiphlogistique peut offrir
de plus nergique. Jacques se prta  tout avec une complaisance
indiquant qu'il comprenait lui-mme la gravit de la maladie.

Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de
cder au traitement, avait fait de nouveaux progrs; il y avait
augmentation de soif, inapptence complte, ballonnement du ventre et
rougeur de la langue; le pouls tait petit, serr, concentr et
frquent, et les yeux enfoncs dans leur orbite dnotaient la souffrance
que le pauvre Jacques prouvait.

Thierry pratiqua une seconde saigne de deux autres palettes,  laquelle
Jacques se prta avec rsignation; car le matin, aprs pareille
opration, il s'tait senti momentanment soulag. Le docteur ordonna de
continuer les boissons dlayantes pendant toute la nuit; on envoya
chercher une garde pour les lui administrer d'heure en heure; bientt
vint une petite vieille qui avait l'air de la femelle de Jacques, et qui
demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu'on lui
donnait ordinairement, sous le vain prtexte qu'elle tait habitue 
soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle drogeait,
il fallait l'indemniser de sa complaisance: cela s'arrangea comme avec
tout ce qui droge, en payant le double.

La nuit fut mauvaise: Jacques empcha la vieille de dormir, et la
vieille battit Jacques; le bruit de la lutte parvint jusqu' Alexandre,
qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exaspr de la
conduite dloyale de la vieille  son gard, avait rappel toutes ses
forces, et, au moment o elle se baissait vers lui pour le frapper, il
lui avait arrach son bonnet et le mettait en morceaux.

Alexandre arrivait  temps pour mettre le hol; la vieille exposa ses
raisons, Jacques mima les siennes; Alexandre comprit que les torts
taient du ct de la vieille; elle voulut se dfendre, mais la
bouteille presque pleine, quoique la nuit ft aux deux tiers coule,
emporta sa condamnation.

La vieille fut paye et renvoye malgr l'heure indue, et Alexandre, 
la grande joie de Jacques, continua auprs du lit la veille commence
par la sorcire infme qu'il venait de renvoyer. Alors  l'nergie
qu'avait un instant dploye le malade, succda une prostration
complte. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment
fatal tait arriv; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que
c'tait de l'accablement et non de l'agonie.

Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa
couche, donnant quelques signes de joie; aussitt on entendit des pas,
et la sonnette fut agite;  l'instant, Jacques tenta de se lever, mais
il retomba sans force; aussitt la porte s'ouvrit et Fau parut. Il avait
t prvenu  l'instant mme par le docteur Thierry de la maladie de
Jacques, et il venait faire une visite  son lve.

Ce fut un moment d'motion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier
ses douleurs; mais bientt la force morale cda aux accidents physiques;
des nauses affreuses se dclarrent, qui furent, au bout d'une
demi-heure, suivies de vomissements.

Le docteur arriva sur ces entrefaites: il trouva le malade couch sur le
dos, ayant la langue blanchtre, sche et couverte d'un enduit muqueux.
La respiration tait frquente et saccade; la scne entre Jacques et la
vieille avait fait faire des progrs effrayants  la maladie. Thierry
crivit aussitt  un de ses confrres, le docteur Blasy, et fit porter
la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation tait devenue
ncessaire: Thierry ne rpondait pas du malade.

Vers midi, le docteur Blasy arriva; Thierry l'introduisit prs de
Jacques, lui dtailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le
docteur Blasy reconnut la sagesse et l'aptitude du traitement; puis,
ayant examin  son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de
Thierry, fut qu'il tait atteint d'une paralysie d'intestins occasionne
par la quantit de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait
dvore.

Le malade tait si faible, que l'on n'osa point pratiquer une nouvelle
saigne, et que les hommes de la science s'en remirent aux ressources de
la nature. La journe se passa ainsi, accidente  tout moment par des
crises; le soir, Thierry revint et n'eut besoin que de jeter un seul
coup d'oeil sur Jacques pour s'apercevoir que la maladie avait fait
encore de nouveaux progrs. Il secoua tristement la tte, ne prescrivit
rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice,
on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait: mme chose arrive pour
les condamns, la veille du jour o on les mne  la guillotine. Cette
dclaration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.

Le soir, Fau arriva, dclarant que personne autre que lui ne veillerait
Jacques. En consquence de la dcision du docteur, il avait bourr ses
poches de drages, de pralines et d'amandes fraches; ne pouvant sauver
Jacques, il voulait au moins adoucir ses derniers moments.

Jacques le reut avec une suprme expression de joie: lorsqu'il le vit
s'tablir  la place o s'tait assise la vieille, il comprit le
dvouement de son matre, et l'en remercia par un petit grognement
amical. Fau commena  lui donner un verre de la potion commande par
Thierry; Jacques, visiblement pour ne pas contrarier Fau, fit des
efforts inous pour l'avaler; mais presque aussitt il la rendit avec
des efforts si violents, que Fau crut qu'il allait lui passer entre les
bras; cependant, au bout de quelques minutes, les contractions de
l'estomac cessrent, et Jacques, quoique tremblotant encore de tous ses
membres, tant la crise avait t forte, retrouva un instant non pas de
repos, mais d'accablement.

Vers les deux heures du matin, les premiers accidents crbraux se
manifestrent; ne sachant que donner  Jacques pour le calmer, on lui
prsenta des pralines et des amandes: le malade reconnut aussitt ces
objets, qui tenaient un rang des plus distingus parmi ses souvenirs
gastronomiques. Huit jours auparavant, il se serait fait fouetter et
pendre pour des pralines et des amandes. Mais la maladie est une dure
correction. Elle avait laiss  Jacques le dsir et lui avait enlev la
possibilit: Jacques choisit tristement les pralines qui contenaient des
amandes et qui avaient le sucre en plus, et, ne pouvant avaler, il les
fourra dans les poches que la nature lui avait octroyes de chaque ct
de la mchoire: de sorte qu'au bout d'un instant ses joues s'abaissrent
sur sa poitrine, comme faisaient les favoris de Charlet avant qu'il ne
les et coups.

Cependant, quoique Jacques ne pt,  son grand regret, avaler les
pralines, il prouva un certain plaisir dans l'opration intermdiaire
qu'il venait d'accomplir: humect par la salive, le sucre qui
enveloppait les amandes fondait doucement, ce qui n'tait pas sans
douceur pour le moribond; et,  mesure que le sucre fondait, le volume
des provisions diminuait et laissa bientt place dans les poches pour
introduire de nouvelles pralines. Jacques tendit la main; Fau comprit
Jacques, lui prsenta une pleine poigne de drages parmi lesquelles le
malade choisit celles qu'il trouvait le plus  sa convenance, et les
poches reprirent une rotondit tout  fait respectable; quant  Fau, il
retrouva quelque espoir  ce dsir, car, ayant vu les poches diminuer,
il avait attribu  la mastication le phnomne de la fusion, et en
avait augur un mieux sensible dans l'tat du malade, qui mangeait
maintenant et qui tout  l'heure ne pouvait mme pas boire.

Malheureusement, Fau se trompait: vers les sept heures du matin, les
accidents crbraux devinrent effrayants; c'est ce qu'avait prvu
Thierry; car, lorsqu'il entra, il ne s'informa point comment allait
Jacques, mais demanda si Jacques tait mort. Sur la rponse ngative, il
parut fort tonn, et entra dans la chambre o taient dj runis Fau,
Jadin, Alexandre et Eugne Decamps: le malade tait  l'agonie. Alors,
ne pouvant plus rien pour le sauver, et voyant que dans les deux heures
il aurait cess d'exister, il envoya le domestique chez Tony Johannot
avec injonction de ramener Jacques II, afin que Jacques Ier mourant
entre les bras d'un individu de son espce, pt au moins lui communiquer
ses suprmes volonts et ses derniers dsirs.

Le spectacle tait dchirant; tout le monde aimait Jacques, qui,  part
les dfauts inhrents  son espce, tait ce qu'on appelle entre garons
un bon vivant: il n'y avait que Gazelle qui, comme pour insulter au
moribond, tait passe de l'atelier dans la chambre, tranant une
carotte qu'elle se mit  manger sous une table avec une impassibilit
qui indiquait un excellent estomac, mais un fort mauvais coeur; Jacques
la regarda plusieurs fois de ct avec une expression qui peut-tre eut
fait peu d'honneur  un chrtien, mais qui tait tout  fait excusable
chez un singe. Sur ces entrefaites, le domestique rentra: il apportait
Jacques II.

Jacques II n'tait aucunement prvenu du spectacle qui l'attendait, de
sorte que son premier mouvement fut tout  la crainte. Cette couche
mortuaire sur laquelle tait tendu un de ses semblables, ces animaux
d'une autre espce que la sienne qui entouraient le moribond, et dans
lesquels il reconnut des hommes, c'est--dire une race habitue 
perscuter la sienne, tout cela l'impressionna de telle faon, qu'il se
mit  trembler de tous ses membres.

Mais aussitt Fau alla vers lui, une praline  la main; Jacques II prit
le bonbon, le tourna et le retourna pour voir s'il n'y avait pas de
surprise, le gota du bout des dents, puis, convaincu par le tmoignage
de ses sens qu'on ne lui voulait aucun mal, revint peu  peu de son
effroi.

Alors le domestique le dposa prs de la couche de son compatriote, qui,
faisant un dernier effort, se retourna de son ct, la mort empreinte
sur le visage. Jacques II comprit alors ou du moins parut comprendre la
mission qu'il tait appel  remplir; il s'approcha du moribond, que les
poches de ses bajoues pleines d'amandes rendaient mconnaissable; puis
enfin, lui prenant la patte et le plaignant doucement, il parut
l'inviter  lui confier ses dernires penses. Le malade fit un effort
visible pour rappeler toute son nergie, parvint  se mettre sur son
sant; puis, marmottant dans sa langue maternelle quelques paroles 
l'oreille de son ami, il lui montra Gazelle toujours impassible, avec un
geste pareil  celui que faisait, dans le beau drame d'Alfred de Vigny,
la marchale d'Ancre montrant  son fils, au moment de mourir, Albert de
Luynes, le meurtrier de son pre. Jacques II fit un signe de tte,
indiquant qu'il avait compris, et Jacques Ier retomba sans mouvement.

Dix minutes aprs, il porta les deux mains  sa tte, regarda encore une
fois ceux qui l'entouraient, comme pour leur adresser un dernier adieu,
se souleva par un effort suprme, jeta un cri et retomba entre les bras
de Jacques II.

Jacques Ier tait mort.

Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut
d'abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui
venait de trpasser, immobile comme le cadavre lui-mme; puis, lorsque,
aprs cinq minutes d'examen, il se fut bien assur qu'il ne restait plus
l'ombre d'existence dans le corps qu'il avait sous les yeux, il porta
les deux mains  la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les
mchoires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira
les amandes des pralines et les fourra immdiatement dans les siennes;
ce que l'on avait pris pour le dvouement d'un ami n'tait rien autre
chose que la cupidit d'un hritier!...

Fau arracha le cadavre de Jacques Ier des bras de son indigne excuteur
testamentaire, et le remit  Thierry et  Jadin, qui le rclamaient, le
premier au nom de la science, le second au nom de l'art: Thierry voulait
ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il tait mort; Jadin voulait
mouler la tte afin de conserver son masque et d'enrichir la collection
des masques clbres: la priorit fut accorde  Jadin, afin qu'il
accomplit son opration avant que la mort et altr les traits du
visage, puis il fut convenu qu'il remettrait le cadavre  Thierry, qui
procderait  l'autopsie.

Comme l'opration du moulage donnait une bonne heure  Thierry, il en
profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez
Fontaine, o le corps allait tre transport, et serait remis  la
disposition des deux docteurs.

Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eugne Decamps
montrent aussitt en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant
Jacques Ier avec eux et laissant Jacques II et Gazelle matres absolus
de la maison.

L'opration, faite avec le plus grand soin, russit  merveille, et
l'empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la
consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.

Ils venaient de remplir cette triste et dernire fonction lorsque les
deux docteurs entrrent: l'art avait fait son oeuvre, la science
demandait  commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester 
cette seconde opration; Fau, Alexandre et Eugne Decamps se retirrent,
ne pouvant prendre sur eux d'assister  ce triste spectacle.

Autopsie faite, on trouva le pritoine fortement enflamm, prsentant 
et l de lgres taches blanches, puis panchement d'un liquide
sroso-sanguinolent; tout cela tait l'effet et non la cause. Les deux
docteurs poursuivirent donc leur investigation; enfin, vers le milieu 
peu prs de l'intestin grle, ils dcouvrirent une lgre ulcration
livrant passage  la pointe d'une pingle, dont la tte tait reste
cache dans l'intestin; ils se rappelrent alors la fatale circonstance
du papillon, et tout leur fut expliqu. La mort tait donc invitable,
et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu'ils
eussent commis une lgre erreur sur la cause de la maladie, celle de
Jacques tait mortelle, et que toutes les ressources de l'art ne
pouvaient le sauver de l'accident caus par la gourmandise.

Quant  Fau,  Alexandre et  Eugne Decamps, ils remontaient fort
tristes l'escalier du n 109, lorsque, arrivs au second tage, ils
commencrent  sentir une odeur de friture singulire;  mesure qu'ils
montaient, l'odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur
appartement, ils s'aperurent que cette exhalaison venait de chez eux:
ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n'ayant pas laiss la
cuisinire au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces
prparatifs culinaires; l'odeur venait de l'atelier.

Ils y entrrent vivement; on entendait frire quelque chose dans le pole
et une grande fume en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et
trouva sur la tle rougie Gazelle retourne sur le dos, et cuisant 
l'touffe dans sa carapace.

La vengeance de Jacques Ier avait t accomplie par Jacques II.

On lui pardonna en faveur de l'intention, et on le renvoya chez son
matre.




Chapitre XV

_Comment Tony Johannot, n'ayant pas assez de bois pour passer son hiver,
se procura une chatte, et comment, cette chatte tant morte, Jacques II
eut la queue gele._


Quelque temps aprs les vnements que nous venons de raconter, l'hiver
tait survenu, et chacun avait fait, selon sa fortune ou ses prvisions,
des arrangements pour le passer le plus confortablement possible;
cependant, comme Matthieu Laensberg annonait pour l'anne un hiver peu
rigoureux, beaucoup de personnes avaient assez mdiocrement garni leur
bcher, et du nombre de ces personnes tait Tony Johannot, soit qu'il
et confiance dans les prdictions de Matthieu Laensberg, soit par toute
autre raison que nous avons t assez discret pour ne pas approfondir.
Il rsultait de cette ngligence que, vers le 15 janvier, le spirituel
illustrateur du Roi de Bohme et ses sept chteaux, allant chercher
lui-mme une bche pour mettre dans son pole, s'aperut que, s'il
continuait  faire du feu  la fois dans son atelier et dans sa chambre
 coucher, il n'aurait plus de combustible que pour une quinzaine de
jours  peine.

Or, depuis une semaine, on patinait sur le canal, la rivire charriait
comme au temps de Julien l'Apostat, et M. Arago, mal d'accord avec le
chanoine de Saint-Barthlemy, annonait, du haut de l'observatoire, que
le froid, qui tait arriv  15 degrs, continuerait de monter ainsi
jusqu' 23; c'tait,  six degrs prs, le froid qu'il fit pendant la
retraite de Moscou. Et, comme le pass servait d'exemple  l'avenir,
tout le monde commenait  croire que c'tait M. Arago qui avait raison,
et qu'une fois par hasard Matthieu Laensberg avait bien pu se tromper.

Tony sortit du bcher, trs proccup de la certitude douloureuse qu'il
venait d'acqurir: c'tait  choisir, de geler le jour ou de geler la
nuit. Cependant, aprs avoir profondment rflchi, tout en blreautant
un tableau de l'Amiral de Coligny pendu  Montfaucon, il crut avoir
trouv un moyen d'arranger la chose: c'tait de transporter son lit de
sa chambre dans son atelier. Quant  Jacques II, une peau d'ours plie
en quatre ferait l'affaire. En effet, le mme soir, le double
dmnagement fut accomplit; et Tony s'endormit caress par une douce
chaleur et se flicitant d'avoir reu du ciel une imagination aussi
fertile en ressources.

Le lendemain, en se rveillant, il chercha un instant o il tait, puis,
reconnaissant son atelier, ses yeux, dirigs par la proccupation
paternelle qu'prouve l'artiste pour son oeuvre, se tournrent vers son
chevalet; Jacques II tait assis sur le dossier d'une chaise, juste  la
hauteur et  la porte du tableau. Tony crut, au premier coup d'oeil,
que l'intelligent animal,  force de voir la peinture, tait dcidment
devenu connaisseur, et que, comme il paraissait regarder la toile de
trs prs, il admirait le fini de l'excution. Mais bientt Tony
s'aperut qu'il tait tomb dans une erreur profonde: Jacques II adorait
le blanc de plomb, et, comme le tableau de Coligny tait  peu prs
termin, et que Tony avait fait toutes ses lumires avec cet ingrdient,
Jacques passait sa langue partout o il en pouvait trouver.

Tony sauta  bas de son lit, et Jacques  bas de sa chaise; mais il
tait trop tard, tous les nus excuts au moyen de cette couleur avaient
t lchs jusqu' la toile, de sorte que le cadavre de l'amiral tait
dj aval; il y avait encore la potence et la corde, mais il n'y avait
plus de pendu. C'tait une excution  refaire.

Tony commena par se mettre dans une atroce colre contre Jacques; puis,
rflchissant qu' tout prendre, c'tait sa faute, puisqu'il n'aurait eu
qu' l'attacher, il alla chercher une chane et un crampon, scella le
crampon dans le mur, y fixa un bout de la chane, et, ayant ainsi tout
prpar pour la nuit suivante il se remit d'ardeur  son Coligny, qui se
retrouva  peu prs rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant
que c'tait bien assez de besogne comme cela pour une journe, il alla
faire un tour sur le boulevard, revint dner  la taverne anglaise, puis
s'en alla au spectacle, o il resta jusqu' onze heures et demie.

En entrant dans son atelier, qu'il trouva tide encore de la chaleur de
la journe, Tony vit avec satisfaction que rien n'avait t drang en
son absence et que Jacques dormait sur son coussin: il se coucha donc 
son tour dans une quitude parfaite et s'endormit bientt du sommeil du
juste.

Vers minuit, il fut rveill par un bruit de vieilles ferrailles: on et
dit que tous les revenants d'Anne Radcliffe tranaient leurs chanes
dans l'atelier; Tony croyait peu aux fantmes, et, pensant qu'on venait
lui voler le reste de son bois, il tendit sa main vers une vieille
hallebarde damasquine, et orne d'une houppe qui faisait partie d'un
trophe pendu au mur.

Son erreur fut courte.

Au bout d'un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et
enjoignit  Jacques de se recoucher. Jacques obit, et Tony reprit, avec
l'ardeur d'un homme qui a bien travaill toute la journe, son sommeil
momentanment interrompu. Au bout d'une demi-heure, il fut rveill par
des plaintes touffes.

Comme Tony demeurait dans une rue carte, il crut qu'on assassinait
quelqu'un sous ses fentres, sauta  bas de son lit, prit une paire de
pistolets et courut ouvrir la croise. La nuit tait calme, la rue
tranquille; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce
n'est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de
Paris, et qui semble la respiration d'un gant endormi. Alors il referma
sa fentre et s'aperut que les plaintes venaient de la chambre mme.

Comme il n'y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n'avait
d'autre raison de se plaindre que d'tre rveill, il alla  Jacques;
Jacques ne sachant que faire, s'tait amus  tourner au pied de la
table sous laquelle il tait couch; mais, au bout de cinq ou six tours,
sa chane s'tait rtrcie; Jacques n'en avait tenu compte et avait
continu son mange; de sorte qu'il avait fini par se trouver arrt par
le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser 
retourner en arrire, il s'tranglait davantage  chaque effort qu'il
faisait pour se dgager. De l les plaintes que Tony avait entendues.

Tony, pour punir Jacques de sa stupidit, l'et volontiers laiss dans
la situation o il s'tait plac; mais, en condamnant Jacques  la
strangulation, il se vouait  l'insomnie: il dtourna donc la corde
autant de fois que Jacques l'avait tourne, et Jacques, satisfait de se
trouver les voies respiratoires dgages, se recoucha humblement et sans
bruit. Tony, de son ct, en fit autant, esprant que rien ne
troublerait son sommeil jusqu'au lendemain matin; Tony se trompait,
Jacques avait t drang dans ses habitudes de sommeil et avait empit
sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu'il avait dormi ses huit heures,
c'tait le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l'oeil; il en
rsulta qu'au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisime fois  bas
de son lit; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un
pistolet qu'il prit, mais une cravache.

Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son
coussin; mais il tait trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reut
une correction consciencieusement mesure au dlit. Cela le calma pour
le reste de la nuit, mais alors ce fut  Tony qu'il fut impossible de se
rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne
pouvant peindre  la lumire, il commena un de ces bois dlicieux qui
l'ont fait le roi des illustrations.

On comprend que, malgr le bnfice pcuniaire que Tony trouvait  son
insomnie, cela ne pouvait durer dans les mmes conditions; aussi, le
jour venu, pensa-t-il srieusement  trouver un moyen qui concilit les
exigences de son sommeil et les intrts de sa bourse: il tait au plus
abstrait de ses mditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une
jolie chatte de gouttire, nomme Michette, que Jacques aimait parce
qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son ct, aimait
Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.

Tony ne se fut pas plus tt rappel cette douce intimit, qu'il pensa 
en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait
parfaitement remplacer le pole. En consquence, il mit la main sur la
chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre  son
gard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche
grille de Jacques, y poussa Jacques derrire elle, et rentra dans
l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses
allaient se passer.

D'abord les deux captifs cherchrent tous les moyens de sortir de leur
prison, employant ceux qui leur taient suggrs par leurs diffrents
caractres: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa
niche, et revint secouer les barreaux, puis recommena vingt fois le
mme mange sans s'apercevoir qu'il tait parfaitement inutile; quant 
Michette, elle resta o on l'avait mise, regarda autour d'elle sans
remuer autre chose que la tte, puis, revenant aux barreaux, elle les
caressa doucement avec un ct, ensuite avec l'autre, en faisant le gros
dos et en pliant sa queue en arc; puis,  la troisime fois, elle
essaya, tout en ronronnant, de passer la tte entre chaque barreau;
enfin, lorsque la chose lui fut dmontre impossible, elle fit entendre
deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils
demeuraient sans rsultat, elle alla faire son nid dans un coin de la
niche, se roula dans le foin, et prsenta bientt l'apparence d'un
manchon d'hermine vu par l'une de ses extrmits.

Quant  Jacques, il demeura un quart d'heure,  peu prs, sautant,
cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades taient
inutiles, il alla se blottir dans le coin oppos  celui de la chatte:
anim par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant
accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bientt, le froid le
gagnant, il se mit  grelotter de tous ses membres.

Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roule dans sa fourrure, et
que son instinct goste lui donna le secret du parti qu'il pouvait
tirer de sa cohabitation force avec sa nouvelle compagne; en
consquence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha prs d'elle,
lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans
l'ouverture suprieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa
queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena
complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitt parfaitement
rassur sur son avenir.

Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira
son oeil de la serrure, sonna sa mnagre et lui ordonna, outre les
carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pte pour
Michette.

La mnagre suivit  la lettre cette injonction; et tout se serait
honorablement pass pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce
dernier, par sa gourmandise, ne ft venu tout bouleverser. Ds le
premier jour, il avait remarqu, dans les deux repas qu'on lui servait
rgulirement, l'un  neuf heures du matin, l'autre  cinq heures du
soir, et qui, grce  la complaisance de ses voies digestives, durait
toute la journe, l'introduction d'un nouveau mets. Quant  Michette,
elle avait parfaitement reconnu le matin sa pte au lait, et le soir sa
pte  la viande, de sorte qu'elle s'tait mise  manger l'une et
l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette
dlicatesse ddaigneuse que tous les observateurs ont remarque chez les
chattes de bonne maison.

D'abord, proccup de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regarde
faire; puis, comme Michette, en chatte bien leve, avait laiss de la
pte au lait dans son assiette, Jacques tait venu derrire elle,
l'avait gote, et, la trouvant excellente avait achev le plat. 
dner, il avait fait la mme exprience et, trouvant la pte  la
viande galement  son got, il avait, toujours chaudement accol 
Michette, pass la nuit  se demander pourquoi on lui donnait,  lui,
commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et
autres lgumes crus, qui lui agaaient les dents, tandis qu'on offrait 
une trangre tout ce qu'il y avait de plus velout et de plus dlicat
en pte.

Le rsultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony
souverainement injuste et rsolut de rtablir les choses dans leur ordre
naturel en mangeant la pte, et en laissant  Michette les carottes,
les noix et les pommes de terre.

En consquence, le lendemain matin, au moment o la femme de charge
venait de servir le double djeuner de Jacques et de Michette, et o
Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous
son bras, la tte tourne du ct oppos  la soucoupe, et la maintint
dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose  manger;
puis, la pte acheve, et Jacques satisfait de son repas, il lcha
Michette, la laissant libre de djeuner  son tour avec les lgumes;
Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre;
puis, mcontente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse,
se coucher prs de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni,
s'occupa immdiatement d'tendre la douce chaleur qu'il ressentait vers
la rgion abdominale,  ses pattes et  sa queue, extrmits beaucoup
plus sensibles au froid que tout le reste du corps.

Au dner, la mme manoeuvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques
se flicita davantage encore de son changement de rgime, et la pte 
la viande lui parut aussi suprieure  la pte au lait que la pte au
lait l'tait elle-mme aux carottes, aux noix et aux pommes de terre.
Grce  cette nourriture plus confortable et  la fourrure de Michette,
Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire
attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et
affam, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que
Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rves d'or: cela dura
trois jours ainsi,  la grande satisfaction de Jacques et au dtriment
de Michette.

Enfin, le quatrime jour, lorsqu'on apporta le dner, Michette n'et
plus mme la force de faire sa dmonstration accoutume, et elle resta
couch dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses
mouvements, depuis qu'il n'tait plus oblig de comprimer ceux de
Michette, dna mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son dner fini, il
alla, selon son habitude, se coucher prs de sa chatte, et, la sentant
plus froide qu' l'ordinaire, l'enlaa plus troitement que d'habitude
de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son
calorifre se refroidissait.

Le lendemain, Michette tait morte et Jacques avait la queue gele.

Ce jour-l, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla
visiter en se rveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime
de son gosme et enchan  un cadavre; il prit la morte et le vivant,
 peu prs aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les
transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur
capable de rchauffer Michette; quant  Jacques, comme il n'tait
qu'engourdi, peu  peu le mouvement lui revint dans tout le corps,
except vers la rgion de la queue, qui demeura gele, et qui, ayant t
gele pendant qu'elle tait roule en spirale autour de celle de
Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inoue et inusite
jusqu' ce jour dans l'espce simiane, et qui donna ds lors  Jacques
la tournure la plus fabuleusement chimrique qui se puisse imaginer.

Trois jours aprs, le dgel arriva; or, le dgel amena un vnement que
nous ne pouvons passer sous silence, non pas  cause de son importance
elle-mme, mais  cause des suites dsastreuses qu'il eut pour la queue
de Jacques, dj passablement hypothque par l'accident que nous venons
de raconter.

Tony avait reu, pendant la gele, deux peaux de lion qu'un de ses amis,
qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoyes d'Alger.
Ces deux peaux de lion, frachement corches, avaient t saisies par
le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur
odeur, et attendaient, dposes dans la chambre de Tony, qui comptait
les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme,
le dgel tait arriv, toute chose dgela, except la queue de Jacques,
les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur cre et fauve qui
annonce de loin aux animaux pouvants la prsence du lion. Il rsultat
de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui tait
arriv, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, venta,
avec cette subtilit d'odorat particulire  sa race, l'odeur terrible
qui se rpandait peu  peu dans l'appartement, et donna des signes
d'inquitude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionn
par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.

Cette inquitude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques,
ternellement proccup d'une mme ide, aspirait tous les courants
d'air qui arrivaient jusqu' lui, sautait des chaises sur les tables et
des tables sur les rayons, mangeait  la hte et en regardant avec
crainte autour de lui, buvait  grande gorge et s'tranglait en buvant,
enfin menait une vie des plus agites, lorsque par hasard je vins faire
une visite  Tony.

Comme j'tais un des bons amis de Jacques, et que je ne me prsentais
jamais  l'atelier sans lui apporter quelques friandises, ds que
Jacques m'aperut, il accourut  moi pour s'assurer que je ne perdais
pas mes bonnes habitudes; or, la premire chose qui me frappa, en
offrant  Jacques un cigare de la Havane dont il tait fort friand--non
pas pour le fumer  la manire de nos lgants, mais pour le chiquer
tout bonnement,  l'imitation des matelots de la Roxelane--la premire
chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui
avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette
agitation fbrile que je n'avais point encore remarque en lui. Tony me
donna l'explication du premier phnomne, mais il tait aussi ignorant
que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour
le consulter  ce sujet.

Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en
traversant la chambre  coucher je fus frapp de l'odeur sauvagine que
l'on y respirait. J'en demandai la cause  Tony, qui me montra les deux
peaux de lion. Tout me fut expliqu par ce seul geste: il tait vident
que c'taient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en
voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques tait
srieusement indispos, je lui proposai de tenter une exprience qui lui
dmontrerait jusqu' l'vidence que, si Jacques tait malade, c'tait de
peur. Cette exprience tait des plus simples et des plus faciles 
excuter; elle consistait purement et simplement  appeler ses deux
rapins, qui profitaient de notre sortie momentane pour jouer aux
billes,  leur mettre  chacun un peau de lion sur les paules, et  les
faire entrer dans l'atelier  quatre pattes et vtus en Hercules
Nmens.

Dj, depuis que la porte de la chambre  coucher tait ouverte et que
l'odeur des lions pntrait plus forte et plus directe jusqu' lui,
l'inquitude de Jacques avait sensiblement augment: il s'tait lanc
sur une chelle double, et, mont sur le dernier chelon, tournait la
tte de notre ct, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi,
indiquant qu'il sentait le pril s'approcher et qu'il devinait de quel
ct il devait venir.

En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment caparaonn,
se mit  quatre pattes et marcha vers l'atelier, immdiatement suivi de
son camarade; l'agitation de Jacques fut  son comble. Enfin il vit
apparatre  la porte la tte du premier lion, et cette agitation devint
de la terreur; mais une terreur insense, sans calcul, sans esprance;
cette terreur de l'oiseau qui se dbat sous le regard du serpent; cette
terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facults morales;
cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effrays le ciel tourne
et la terre vacille, et que, toutes les forces s'anantissant  la fois,
on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voil ce
qu'avait produit le seul aspect des lions.

Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son chelle.

Nous courmes  lui, il tait vanoui; nous le relevmes: il n'avait
plus de queue! la gele l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte
que, dans sa chute, elle s'tait brise.

Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi
renvoymes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes aprs,
les rapins rentrrent sous leur figure naturelle. Quant  Jacques, au
bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites
plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et
se cacha la tte dans sa poitrine.

Pendant ce temps, je prparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre 
Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le coeur ni 
boire ni  manger: au moindre bruit, il frmissait de tous ses membres,
et cependant, petit  petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait
que le danger s'tait loign.

En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras
de Tony sur l'chelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait
par cette porte, Jacques vit paratre sa vieille amie la cuisinire;
cette vue lui rendit un peu de scurit. Je profitai de ce moment pour
lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la
regarda un instant avec dfiance, reporta les yeux sur moi pour
s'assurer que c'tait bien un ami qui lui prsentait le breuvage
tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche
comme pour me faire plaisir; mais, s'tant aperu, avec la finesse de
dgustation qui le caractrisait, que le liquide inconnu avait un arme
des plus estimables, il y revint de lui-mme;  la troisime ou
quatrime lape, ses yeux se ranimrent, il fit entendre de petits
grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations
plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de
derrire, regarda autour de lui pour voir o tait la bouteille,
l'aperut sur une table, s'lana prs d'elle avec une lgret qui
prouvait que ses muscles commenaient  reprendre leur lasticit
premire, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur
de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le
goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte
pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut piti
de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.

Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si
vivement les lvres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la
bouche, et qu'il fut oblig de s'arrter pour ternuer. Mais cette
interruption fut rapide comme la pense. Jacques se remit immdiatement
 l'oeuvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe tait nette comme si
on l'et essuye avec une serviette; Jacques, en change, commenait 
tre singulirement avin; toute trace de frayeur avait disparu pour
faire place  un air crne et vainqueur: il regarda de nouveau la
bouteille, que Tony avait change de place et qui se trouvait sur un
autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller  elle; mais,
presque aussitt, sentant qu'il y avait plus de scurit pour lui en
doublant ses points d'appui, il se remit  quatre pattes et s'achemina,
avec la fixit de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait;
il avait parcouru dj les deux tiers,  peu prs, de l'espace qui
sparait son point de dpart de la bouteille, lorsque, sur la route, il
rencontra sa queue.

Ce spectacle le tira momentanment de sa proccupation. Il s'arrta
devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait;
et, aprs quelques secondes d'immobilit, il en fit le tour pour
l'examiner plus en dtail; l'examen fini, il la ramassa ngligemment, la
tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une
assez mdiocre curiosit, la flaira une dernire fois, y gota du bout
des dents, et, la trouvant d'un got assez insipide, il la laissa tomber
avec un profond ddain, et reprit sa route vers la bouteille.

C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et
je le livre  l'admiration des amateurs.

Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa
point un jour qu'il ne demandt sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui,
ce dernier hros de notre histoire est non seulement affaibli par l'ge,
mais encore abruti par la boisson.




Chapitre XVI

_Comment le capitaine Pamphile proposa un prix de deux mille francs et
la croix de la Lgion d'honneur, afin de savoir si le nom de Jeanne
d'Arc s'crivait par un Q ou par un K._


Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif intrt
qu'ils ont d prendre  la mort de Jacques Ier, la mmoire des
vnements antrieurs  ceux que nous venons de raconter, ils se
rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzime voyage dans l'Inde
aprs avoir fait son chargement de th, d'pices et d'indigo aux dpens
du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir achet un perroquet aux les
Rodrigue, le respectable marin dont nous dcrivons la vridique histoire
avait successivement relch dans la baie d'Algoa et  l'embouchure de
la rivire orange.

Sur chacune de ces deux ctes, il avait, on se le rappelle encore, fait
march, d'abord avec un chef cafre nomm Outavaro, et ensuite avec un
chef namaquois nomm Outavari, pour quatre mille dfenses d'lphant.
Or, c'tait, comme nous l'avons dit, pour donner le temps  ses deux
estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur  leur
engagement, que le capitaine avait tent cette fameuse spculation de la
pche  la morue pendant laquelle il avait t soumis  de si terribles
tribulations, et qui cependant s'tait termine  sa plus grande gloire,
grce  son courage et  sa prsence d'esprit, second par le dvouement
de Double-Bouche, qui avait t,  cette occasion, comme on se le
rappelle, lev au grade minent de matre coq du brick de commerce la
Roxelane.

Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, aprs s'tre dfait
avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons  Paris, avait-il
t de recommencer ses apprts pour un treizime voyage qui lui
prsentait des chances non moins sres que les douze premiers. En
consquence, fidle  ses antcdents dont il avait pu apprcier les
bons rsultats, il avait pris la voiture d'Orlans, rue de
Grenelle-Saint-Honor, tait descendu  l'htel du Commerce, et, aux
questions habituelles de l'aubergiste, il avait rpondu qu'il tait un
membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait
dans le chef-lieu du dpartement du Loiret faire des recherches sur la
vritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns crivent par
un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi,
l'crivent avec un C.

Dans un moment o tous les esprits graves sont tourns vers les tudes
historiques, un semblable prtexte devait paratre parfaitement
plausible aux habitants d'Orlans, la discussion tait assez importante,
en effet, pour que l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres s'en
occupt srieusement, et envoyt un de ses membres les plus distingus
pour approfondir cette importante question; en consquence, le jour mme
de son arrive, l'illustre voyageur fut prsent par son hte  un
membre du conseil municipal, qui le prsenta le lendemain  l'adjoint,
qui le prsenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la
semaine, le prsenta  son tour au prfet; celui-ci, flatt de l'honneur
que recevait en sa personne la ville tout entire, invita le capitaine 
dner afin d'arriver plus vite et plus srement  la solution de ce
grand problme, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge,
lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrmy 
Chinon, et de Chinon  Orlans, o, ayant pris femme, sa race s'tait
perptue jusqu' nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la
personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du
Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des
acadmies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant  la suppression
du de qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'tait un
sacrifice que M. de Pelonge pre avait fait  la cause du peuple pendant
la fameuse nuit o M. de Montmorency brla ses lettres de noblesse, et
o M. de la Fayette renona  son titre de marquis.

Le hasard servait le digne capitaine au del de ses souhaits: ce qu'il
estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas
Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros,
c'tait, non pas l'illustration qu'il tenait de ses anctres, mais celle
qu'il s'tait acquise par lui-mme: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge
tant connu pour faire, non seulement en France, mais encore 
l'tranger, des envois considrables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or,
on sait le besoin qu'prouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez
considrable d'alcool, engag qu'il tait, avec Outavari et Outavaro, 
leur en livrer,  l'un quinze cents, et  l'autre deux mille cinq cents
bouteilles en change d'un nombre gal de dfenses d'lphant; aussi
accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le
prfet.

Le dner fut vritablement acadmique. Les convives, qui savaient  quel
homme ils avaient affaire, taient arrivs avec tous les trsors de
l'rudition locale, et chacun possdait une telle masse de preuves
irrcusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert,
les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour
Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement  la
tte, si le capitaine Pamphile n'avait concili toutes les opinions, en
invitant leurs reprsentants  envoyer chacun un mmoire  l'Institut,
promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une
croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les
accorder  celui dont l'opinion prvaudrait.

Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le prfet, se levant,
proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait  la
ville d'Orlans cette grce, de lui envoyer un de ses membres les plus
distingus pour puiser aux sources locales un des rayons de cette
lumire dont le soleil parisien claire le monde.

Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui
trahissait son motion, rpondit, au nom du corps dont il faisait
partie, que, si Paris tait le soleil de la science, Orlans, grce aux
renseignements qui venaient de lui tre donns et qu'il s'empresserait
de transmettre  ses illustres collgues, ne pouvait manquer avant peu
d'en tre dclar la lune. Les convives jurrent en choeur que c'tait
l toute leur ambition, et que le jour o cette ambition serait comble,
le dpartement du Loiret serait le dpartement le plus fier des
quatre-vingt-six dpartements; sur quoi, le prfet mit la main sur sa
poitrine, dit  ses convives qu'il les portait tous dans son coeur, et
les invita  passer au salon pour prendre le caf.

C'tait le moment que chacun attendait pour sduire le capitaine
Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingu, et
qui avait fait preuve, pendant le dner, d'une si vaste rudition,
devait avoir sur les dcisions de ses collgues; d'ailleurs, il avait
adroitement insinu qu'il serait probablement nomm rapporteur de la
commission, et,  ce titre, sa voix tait d'un grand poids; aussi, son
voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte
du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle  manger, et,
l, il lui demanda comment il avait trouv le raisin sec. Le capitaine,
qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand loge;
en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en
signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant
rpondit que son domicile scientifique tait  l'Institut, mais que sa
rsidence relle tait au Havre, o il l'avait transporte pour tre
plus  mme de faire des observations sur le dpart et le retour des
mares, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles,
 l'adresse du capitaine Pamphile, son frre, commandant le brick de
commerce la Roxelane.

Mme chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment o le
rapporteur de la commission serait libre; celui-l tait un confiseur
fort estimable, lequel s'informa avec le mme intrt qu'avait fait son
voisin l'picier, du got qu'avait le capitaine Pamphile pour les
sucreries et les confitures. Le capitaine rpondit qu'il tait
gnralement reconnu que l'Acadmie tait un corps trs friand, et qu'en
preuve de ce qu'il avanait, il voulait bien lui avouer que cette
honorable assemble, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prtexte
ostensible de discuter des questions de science ou de littrature
n'avait d'autre but dans ces runions  huis clos que de s'assurer, en
mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des
progrs que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis
quelque temps, au reste, elle s'tait aperue de l'abus de la
centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les ptes
d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient t reconnus dignes des
encouragements acadmiques; quant  lui, il tait heureux d'avoir appris
par exprience que les confitures d'Orlans, dont il n'avait jamais
entendu parler jusqu' ce jour, ne le cdaient en rien  celles de Bar
et de Chlons: c'tait une dcouverte dont il ne manquerait pas de faire
part  l'Acadmie dans une de ses plus prochaines sances. Le voisin de
gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse,
et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la mme rponse qu'au voisin de
droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, o le prfet
l'attendait pour prendre le caf.

Quoique le capitaine ft un digne apprciateur de la fve d'Arabie, et
que celle dont il savourait la flamme liquide lui part venir
directement de Moka, il rserva tous ses loges pour le petit verre
d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac
qu'il et jamais dgust.  cet loge, le descendant de Bertrand de
Pelonge s'inclina: c'tait le fournisseur ordinaire de la prfecture, et
la flche de la flatterie, dcoche par le capitaine Pamphile, tait
alle frapper en plein but.

Il s'ensuivit une longue confrence, entre le citoyen Ignace Nicolas
Pelonge et le capitaine Amable Dsir Pamphile, dans laquelle le
liquoriste montra une grande habitude pratique et l'acadmicien une
profonde connaissance de la thorie. Le rsultat de cette conversation,
dans laquelle la question des liquides avait t profondment dbattue,
fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir,
c'est--dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge tait sur le point
d'envoyer cinquante pipes de cette mme eau-de-vie, contenant cinq cents
bouteilles,  la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle
il tait en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en
charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'
Nantes, o il serait plac  bord du trois-mts le Zphir, capitaine
Malvilain, en partance pour l'Amrique du Nord: le tout dans le dlai de
quinze  vingt jours.

Il n'y avait pas une minute  perdre, si le capitaine Pamphile voulait
arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le mme soir, cong des
autorits d'Orlans, sous le prtexte que la lucidit des
claircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long sjour
dans la capitale du dpartement du Loiret: il serra donc encore une fois
la main  l'picier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta
la mme nuit Orlans, laissant les esprits les plus prvenus contre
l'Acadmie entirement revenus sur le compte de cet estimable corps.




Chapitre XVII

_Comment le capitaine Pamphile, ayant abord sur la cte d'Afrique, au
lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forc de
prendre une partie de bois d'bne._


Le lendemain de son arrive au Havre, le capitaine Pamphile reut un
demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture,
qu'il ordonna  Double-Bouche de faire amarrer dans son office
particulier; puis il s'occupa des prparatifs d'appareillage qui ne
furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours
sur son lest, et, comme on l'a dj vu, ne faisait ordinairement ses
chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il
doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait
entre le 47e et le 48e degr latitude, juste en travers de la route que
devait suivre le trois-mts le Zphir pour se rendre de Nantes 
New-York. Il rsulta de cette savante manoeuvre qu'un beau matin que le
capitaine Pamphile, moiti assoupi, moiti veill, rvait
paresseusement dans son hamac, il fut tir tout  coup de ce
demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.

Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue,
et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son
btiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paratre
inconvenante, peut-tre,  bord d'un navire plus rgulier que ne l'tait
la Roxelane; mais il faut avouer,  la honte de l'quipage, que pas un
de ses membres ne fit la moindre attention  cette notable infraction
aux rgles de la pudeur, tant ils taient habitus aux bizarreries du
capitaine; quant  celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa
sur le bastingage, enjamba quelques enflchures des haubans, et, avec le
mme flegme que s'il et t couvert d'un vtement plus rgulier, il se
mit  examiner le navire en vue.

Au bout d'un instant, il n'avait plus de doute: c'tait bien celui qu'il
attendait; aussi les ordres furent-ils immdiatement donns pour placer
les caronades sur leurs pivots et la pice de huit sur son afft; puis,
voyant que ses recommandations allaient tre excutes avec la
promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de
tenir toujours la mme route, et descendit dans sa cabine, afin de se
prsenter devant son confrre le capitaine Malvilain d'une manire plus
dcente.

Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux btiments taient 
peu prs  une lieue l'un de l'autre, et l'on pouvait reconnatre dans
le nouvel arrivant l'honnte et grave dmarche d'un navire marchand,
qui, charg, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file dcemment
ses cinq ou six noeuds  l'heure; il en rsultait que mme et-il tent
de prendre chasse, le Zphir eut t rejoint au bout de deux heures par
la vive et coquette Roxelane; mais il ne l'essaya mme pas, confiant
qu'il tait dans la paix jure par la Sainte-Alliance et dans
l'extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant
son dpart, la ncrologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de
s'avancer sur la foi des traits, et il n'tait plus qu' une
demi-porte de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent
 bord de la Roxelane, et, ports par le vent, allrent frapper les
oreilles tonnes du capitaine du Zphir:

--Oh! du trois-mts! mettez une embarcation  la mer, et envoyez-nous
le capitaine.

Il y eut une pose d'un instant, puis ces mots, partis du bord du
trois-mts, parvinrent  leur tour jusqu' la Roxelane:

--Nous sommes le btiment de commerce le Zphir, capitaine Malvilain,
charg d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes  New-York.

--Feu! dit le capitaine Pamphile.

Un sillon de lumire accompagn d'un tourbillon de fume, et suivi d'une
dtonation violente, partit aussitt de l'avant de la Roxelane, et en
mme temps, on aperut l'azur du ciel par un trou de la voile de misaine
de l'innocent et inoffensif trois-mts, qui, croyant que le btiment qui
tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, rpta de nouveau et
plus distinctement encore que la premire fois:

--Nous sommes le btiment de commerce le Zphir, capitaine Malvilain,
charg d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes  New-York.

--Oh! du trois-mts! rpondit la Roxelane, mettez une embarcation  la
mer, et envoyez-nous le capitaine.

Puis, voyant que le trois-mts hsitait encore  obir, et que la pice
de huit tait recharge:

--Feu! dit une seconde fois le capitaine.

Et l'on vit le boulet gratigner le sommet des vagues et aller se loger
en plein bois,  dix-huit pouces au-dessus de l'eau.

--Au nom du ciel, qui tes-vous et que demandez-vous donc? cria une voix
rendue encore plus lamentable par l'effet du porte-voix.

--Oh! du trois-mts! rpondit l'impassible Roxelane, mettez une
embarcation  la mer, et envoyez-nous le capitaine.

Cette fois, que le brick et bien ou mal compris, qu'il ft rellement
sourd, ou qu'il ft semblant de l'tre, il n'y avait pas moyen de ne pas
obir: un troisime boulet au-dessous de la flottaison, et le Zphir
tait coul; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le
temps de rpondre, mais il fut visible  tout oeil un peu exerc que son
quipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe  la mer.

Au bout d'un instant, six matelots se laissrent glisser les uns aprs
les autres par un cordage; le capitaine les suivit, s'assit sur
l'arrire, et la chaloupe, se dtachant des flancs du trois-mts, comme
un enfant qui quitte sa mre, fit force de rames pour franchir la
distance qui sparait le Zphir de la Roxelane, et s'avana vers
tribord; mais un matelot mont sur la muraille fit signe aux rameurs de
passer  bbord, c'est--dire du ct d'honneur. Le capitaine Malvilain
n'avait rien  dire, il tait reu avec les gards dus  son rang.

Au bout de l'chelle, le capitaine Pamphile attendait son confrre; or,
comme notre digne marin tait un homme qui savait vivre, il commena par
s'excuser auprs du capitaine Malvilain, sur la manire dont il l'avait
pri de lui rendre visite; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme
et de ses enfants, et, une fois rassur sur leur sant, il invita le
commandant du Zphir  entrer dans sa cabine, o il avait, disait-il, 
traiter avec lui d'une affaire importante.

Les invitations du capitaine Pamphile taient toujours faites d'une
manire si irrsistible, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Le
capitaine Malvilain se rendit donc de bonne grce aux dsirs de son
confrre, qui, aprs l'avoir fait passer le premier, malgr les
difficults de politesse qu'il opposa  cet honneur, referma la porte
derrire lui, en ordonnant  Double-Bouche de se distinguer, afin que le
capitaine Malvilain emportt une ide honnte de la chre que l'on
faisait  bord de la Roxelane.

Au bout d'une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et
remit  Georges, qui tait de planton dans la salle  manger, une lettre
adresse par le capitaine Malvilain  son lieutenant: cette lettre
contenait l'ordre de faire passer  bord de la Roxelane douze des
cinquante pipes d'eau-de-vie enregistres  bord du Zphir, sous la
raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C'tait juste deux mille
bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n'en avait strictement
besoin; mais, en homme de prcaution, le digne marin avait pens au
dchet qu'une navigation de deux mois pouvait apporter  sa cargaison;
d'ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant  part lui  cette
omnipotence dont son hte usait si sobrement, le capitaine Malvilain
rendit grce  Notre-Dame de Guerrande de ce qu'il en tait quitte  si
bon march.

Au bout de deux heures, le transport tait achev, et le capitaine
Pamphile, fidle  son systme de civilit, avait eu la politesse de
faire excuter son emmnagement pendant le dner, de manire  ce que
son collgue ne vt rien de ce qui se passait. On en tait aux
confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s'tait
surpass dans l'excution du repas, vint dire un mot  l'oreille du
capitaine: celui-ci fit de la tte un signe de satisfaction et demanda
le caf. On le lui apporta aussitt, accompagn de deux bouteilles
d'eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour
tre la mme qu'il avait dguste chez le prfet d'Orlans; cela lui
donna une haute ide de la probit du citoyen Ignace Nicolas Pelonge,
qui faisait ses envois si fidles aux chantillons.

Le caf pris et les douze pipes d'eau-de-vie arrimes, le capitaine
Pamphile n'ayant plus aucun motif de retenir son collgue  bord de la
Roxelane, le reconduisit avec la mme politesse qu'il l'avait reu
jusqu' l'escalier de bbord, o l'attendait sa chaloupe, et o il prit
cong de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu'au Zphir, avec
tout l'intrt d'une amiti naissante; puis, lorsqu'il le vit remonter
sur son pont et qu' la manoeuvre il reconnut qu'il allait se remettre
en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour
lui souhaiter bon voyage.

Le Zphir, comme s'il n'et attendu que cette permission, tendit alors
toutes ses voiles, et le navire, cdant  l'action du vent, s'loigna
aussitt dans la direction de l'ouest, tandis que la Roxelane mettait le
cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n'en continua pas moins de faire
des signaux d'amiti, auxquels rpondit le commandant Malvilain, et il
n'y eut que la nuit qui, en succdant au jour, interrompit cet change
de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires
taient hors de la vue l'un de l'autre.

Deux mois aprs l'vnement que nous venons de raconter le capitaine
Pamphile mouillait  l'embouchure de la rivire Orange et remontait le
fleuve, accompagn de vingt matelots bien arms, pour faire sa visite 
Outavari.

Le capitaine Pamphile, qui tait observateur, remarqua avec tonnement
le changement qui s'tait opr dans le pays depuis qu'il l'avait
quitt. Au lieu de ces belles plaines de riz et de mas qui trempaient
leurs racines jusque dans la rivire au lieu des troupeaux nombreux qui
venaient, en blant et en mugissant, se dsaltrer sur ses bords, il n'y
avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un
instant s'tre tromp et avoir pris la rivire des Poissons pour la
rivire Orange; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime tait
juste: en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue
de la capitale des Petits-Namaquois.

La capitale des Petits-Namaquois n'tait peuple que de femmes,
d'enfants et de vieillards, lesquels taient dans la plus profonde
dsolation, car voici ce qui tait arriv:

Aussitt aprs le dpart du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari
allchs, l'un par les deux mille cinq cents et l'autre par les quinze
cents bouteilles d'eau-de-vie qu'ils devaient toucher en change de leur
fourniture d'ivoire, s'taient mis chacun de son ct en chasse;
malheureusement, les lphants se tenaient dans une grande fort qui
sparait les tats des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, espce de
terrain neutre qui n'appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel
les deux chefs ne se furent pas plus tt rencontrs, que, voyant qu'ils
venaient pour la mme cause et que la spculation de l'un nuirait
ncessairement  celle de l'autre, les levains de vieille haine, qui ne
s'taient jamais bien teints entre le fils de l'orient et le fils de
l'occident se rallumrent. Chacun tait parti pour une chasse; tous, par
consquent, se trouvaient arms pour un combat, de sorte qu'au lieu de
travailler de concert  runir les quatre mille dfenses, et de partager
 l'amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards  tte blanche le
proposaient, ils en vinrent aux mains, et, ds le premier jour, quinze
Cafres et dix-sept Petits-Namaquois restrent sur le champ de bataille.

Ds lors, il y eut entre les hordes une guerre acharne et
inextinguible, dans laquelle Outavaro avait t tu et Outavari bless;
mais les Cafres avaient nomm un nouveau chef, et Outavari s'tait
refait; de sorte que, se trouvant sur le mme pied qu'auparavant, la
lutte avait recommenc de plus belle, chaque pays s'puisant de
guerriers pour renforcer son parti; enfin un dernier effort avait t
tent par les deux peuples pour soutenir chacun son chef: tous les
jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de
soixante, avaient rejoint leur arme respective, et les deux forces
runies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face,
une bataille gnrale allait dcider du sort de la guerre.

Voil pourquoi il n'y avait plus que des femmes, des enfants et des
vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois; encore taient-ils,
comme nous l'avons dit, dans la dsolation la plus profonde; quant aux
lphants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et
profitaient de ce que personne ne s'occupait d'eux pour venir jusqu'aux
portes des villages manger le riz et le mas.

Le capitaine Pamphile vit  l'instant mme le parti qu'il pouvait tirer
de sa position; il avait trait avec Outavaro et non avec son
successeur; il tait donc dli avec celui-ci de tout engagement, et son
alli naturel tait Outavari. Il recommanda  sa troupe de faire une
visite svre des fusils et des pistolets, afin de s'assurer que le tout
tait en bon tat; puis, ayant ordonn  chaque homme de se munir de
quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez
intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de manire 
ce qu'il arrivt au camp en pleine nuit.

Tout cela fut excut avec la plus grande intelligence, et, le
surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile tait
introduit sous la tente d'Outavari, au moment o, ayant dcid de livrer
le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les
plus sages de la nation.

Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette
rapidit de souvenirs qui distinguent les nations sauvages; aussi, 
peine l'et-il aperu, qu'il se leva, vint au-devant de lui, en mettant
une main sur son coeur et l'autre sur sa bouche, pour lui exprimer que
sa pense et sa parole taient d'accord dans ce qu'il allait dire; or,
ce qu'il allait dire et ce qu'il lui dit en mauvais hollandais tait
qu'ayant manqu  l'engagement pris avec le capitaine Pamphile,
puisqu'il ne pouvait tenir le march convenu, sa langue qui avait menti
et son coeur qui avait tromp taient  sa disposition, et qu'il n'avait
qu' couper l'une et arracher l'autre, pour les donner  manger  ses
chiens, comme on doit faire de la langue et du coeur d'un homme qui ne
tient pas sa parole.

Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d'orange,
rpondit qu'il n'avait que faire du coeur et de la langue d'Outavari,
que ses chiens taient rassasis, ayant trouv la route seme de
cadavres de Cafres, et qu'il venait offrir un march bien autrement
avantageux  l'un et  l'autre que celui que lui proposait avec tant de
loyaut et de dsintressement son fidle ami et alli Outavari: c'tait
de le seconder dans sa guerre contre les Cafres,  la condition que tous
les prisonniers faits aprs la bataille lui appartiendraient en toute
proprit, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur
semblerait: le capitaine Pamphile, comme on le voit  son style, avait
t clerc d'avou avant que d'tre corsaire.

La proposition tait trop belle pour tre refuse; aussi fut-elle reue
avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil
tout entier; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira mme sa
chique de sa bouche et sa coupe de ses lvres, pour offrir l'une et
l'autre au chef blanc; mais le chef blanc dit majestueusement que
c'tait  lui de rgaler le conseil, et il ordonna  Georges d'aller
chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre
bouteilles d'eau-de-vie d'Orlans, qui furent reues et dgustes avec
une profonde reconnaissance.

Cette collation acheve, et comme il tait une heure du matin, Outavari
envoya chacun se coucher  son poste, et resta seul avec le capitaine
Pamphile, afin d'arrter avec lui le plan de la bataille du lendemain.

Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d'un gnral est
de prendre une parfaite connaissance des localits sur lesquelles il
doit oprer, et n'ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays,
invita Outavari  le conduire sur le point le plus lev des environs,
la lune jetant une lumire assez vive pour que l'on pt distinguer les
objets avec autant de lucidit que par un crpuscule d'occident.
Justement, une petite colline s'levait sur la lisire de la fort, 
laquelle tait appuye l'aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit
signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le
premier, il le conduisit par des chemins o tantt ils taient obligs
de bondir comme des tigres, tantt forcs de ramper comme des serpents.
Heureusement que le capitaine Pamphile avait pass, dans le courant de
sa vie, par bien d'autres difficults, tant dans les marais que dans les
forts vierges de l'Amrique; de sorte qu'il bondit et rampa si bien,
qu'au bout d'une demi-heure de marche, il tait arriv avec son guide au
sommet de la colline.

L, si habitu que ft le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la
nature, il ne put s'empcher de s'arrter un instant et de contempler
avec admiration celui qui se droulait sous ses yeux. La fort formait
un immense demi-cercle dans lequel tait enferm le reste des deux
peuples: c'tait une masse noire qui projetait son ombre sur les deux
camps, et dans laquelle l'oeil et cherch en vain  pntrer, tandis
qu'au del de cette ombre, runissant un bout du demi-cercle  l'autre,
et formant la corde de l'arc, la rivire orange brillait comme un
ruisseau d'argent liquide, en mme temps qu'au fond le paysage se
perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au del duquel s'tend
le pays des Grands-Namaquois.

Toute cette immense tendue, qui conservait, mme pendant la nuit, ses
teintes chaudes et tranches, tait claire par cette lune brillante
des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes
solitudes du continent africain; de temps en temps, le silence tait
troubl par les rugissements des hynes et des chacals qui suivaient les
deux armes, et au-dessus desquels s'levait, comme le roulement du
tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait,
comme si l'univers et reconnu la voix du matre, depuis le chant du
bengali qui racontait ses amours, balanc dans le calice d'une fleur,
jusqu'au sifflement du serpent qui, dress sur sa queue, appelait sa
femelle en levant sa tte bleutre au-dessus de la bruyre; puis le
lion se taisait  son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient
cd l'espace s'emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.

Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l'avons dit, sous le
poids de l'impression que devait produire un pareil spectacle; mais,
comme on le sait, le digne marin n'tait pas homme  se laisser
longtemps dtourner par des influences bucoliques d'une affaire aussi
srieuse que celle qui l'avait amen l. Sa seconde pense le reporta
donc de plein saut au milieu de ses intrts matriels; alors il vit, de
l'autre ct d'un petit ruisseau qui s'chappait de la fort et allait
se jeter dans l'orange, toute l'arme des Cafres campe et endormie,
sous la garde de quelques hommes qu' leur immobilit on et pris pour
des statues: comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient tre dcids 
livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs
ennemis.

D'un coup d'oeil, le capitaine Pamphile eut mesur leur position et
calcul les chances d'une surprise; et, comme son plan tait
suffisamment arrt, il fit signe  son compagnon qu'il tait temps de
regagner le camp; ce qu'ils firent avec les mmes prcautions qu'ils
l'avaient quitt.

 peine de retour, le capitaine rveilla ses hommes, en prit douze avec
lui, en laissa huit  Outavari, et, accompagn d'une centaine de
Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine
blanc, il s'enfona dans la fort, fit un grand dtour circulaire, et
vint s'embusquer, avec sa troupe, sur la lisire de la fort qui
longeait le camp des Cafres.

Arriv l, il plaa quelques-uns de ses matelots de distance en
distance, de manire  ce qu'entre deux marins il y et dix ou douze
Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'vnement.

L'vnement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris
annoncrent au capitaine Pamphile et  sa troupe que les deux armes en
venaient aux mains. Bientt une fusillade activement nourrie se mla 
ces clameurs; aux mme instant, toute l'arme ennemie fit volte-face
dans le plus grand dsordre, et essaya de regagner la fort. C'tait ce
qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu' se montrer, lui et
ses hommes, pour complter la dfaite.

Les malheureux Cafres, cerns en tte et en queue, enferms, d'un ct,
par la rivire, et, de l'autre, par la fort, n'essayrent mme plus de
fuir: ils tombrent  genoux, croyant que leur dernire heure tait
arrive, et, en effet, pas un seul n'en et probablement rchapp,  la
manire dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile
n'avait rappel  Outavari que ce n'taient point l leurs conventions.
Le chef interposa son autorit, et, au lieu de frapper de la massue et
du couteau, les vainqueurs se contentrent de lier les mains et les
pieds aux vaincus; puis, cette opration termine, on ramassa, non pas
les morts, mais les vivants. On donna du jeu  la corde qui leur
entravait les jambes, et on les fit, de gr ou de force, marcher vers la
capitale des Petits-Namaquois. Quant  ceux qui s'taient chapps, on
ne s'en inquita pas davantage, leur nombre tant trop faible pour
causer dsormais la moindre inquitude.

Comme cette grande et dernire victoire tait due  l'intervention du
capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes
vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles
effeuillrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui dcernrent le
titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnrent un grand repas;
puis, ces rjouissances termines, le capitaine, aprs avoir remerci
les Petits-Namaquois de leur hospitalit, dclara que le temps qu'il
pouvait accorder aux plaisirs tait coul, et qu'il fallait maintenant
revenir aux affaires; en consquence, il pria Outavari de lui faire
dlivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette
prtention, et le conduisit dans le grand hangar o on les avait
entasss, le jour mme de leur arrive, et o on les avait oublis
depuis ce moment: or, trois jours s'taient couls; les uns taient
morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si
bien qu'il tait temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile
penst  sa marchandise, car elle commenait  s'avarier.

Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagn du
docteur, touchant lui-mme les malades, examinant les blessures,
assistant au pansement, sparant les mauvais des bons, comme fera l'ange
au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au
recensement: il restait deux cent trente ngres en excellent tat.

Et ceux-l, on pouvait le dire, c'taient des hommes prouvs: ils
avaient rsist au combat,  la marche et  la faim. On pouvait les
vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de dchet 
craindre: aussi le capitaine fut si content de son march, qu'il fit
cadeau  Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en
carotte. En change de cette civilit, le chef des Petits-Namaquois lui
prta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et,
montant lui-mme avec sa famille et les plus grands de son royaume dans
la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu' son btiment.

Le capitaine fut reu par les matelots rests  bord avec une joie qui
donna au chef des Petits-Namaquois une haute ide de l'amour
qu'inspirait le digne marin  ses subordonns; puis, comme le capitaine
tait, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune motion ne pouvait
distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire
les honneurs de la Roxelane  ses htes, et descendit avec les
charpentiers dans la cale.

C'est que l se prsentait une grave difficult qui ne demandait rien
moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour tre rsolue. En
partant du Havre, le capitaine avait compt sur un change; or, les
objets changs prenaient tout naturellement la place les uns des
autres. Mais voil que, par un concours de circonstances inattendues,
non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait.
Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire
dj passablement charg, deux cent trente ngres.

Heureusement que c'tait des hommes; si c'et t des marchandises, la
chose tait physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine
que la machine humaine, elle est doue d'articulations si flexibles,
elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tte, sur le ct
droit ou sur le ct gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait
tre bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine
Pamphile eut bientt trouv moyen de tout concilier: il fit transporter
ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux
voiles; car il tenait  ne pas mler ses marchandises, prtendant avec
raison, ou que les ngres feraient tort  l'eau-de-vie, ou que
l'eau-de-vie ferait tort aux ngres; puis il mesura la longueur de la
cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'tait plus qu'il n'en fallait.
Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface
sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore
une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'tait du luxe, et le
capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.

Or, le matre charpentier, d'aprs les ordres du capitaine, procda de
la manire suivante.

Il tablit  tribord et  bbord une planche de dix pouces de hauteur,
qui formait un angle avec la carne du btiment et qui devait servir 
appuyer les pieds; de cette manire et grce  ce soutien,
soixante-dix-sept ngres pouvaient fort bien tenir adosss de chaque
ct du navire, d'autant plus que, pour les empcher de rouler les uns
sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n'aurait pas manqu
d'arriver, on plaa entre chacun un anneau de fer qui devait servir 
les amarrer. Il est vrai que l'anneau prenait un peu de la place sur
laquelle avait compt le capitaine Pamphile, et qu'au lieu d'avoir une
ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de
moins; mais qu'est-ce que trois lignes pour un homme! trois lignes! il
faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes,
surtout lorsqu'il vous en reste cent quarante-deux.

Mme opration avait t tablie pour le fond: les ngres, ainsi
disposs sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le
capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une espce de
lit de camp de la mme largeur que les adossoirs; mais, comme il ne
devait y avoir que soixante-seize ngres pour le remplir, chaque homme
gagnait une demi-ligne trois douzimes: aussi le matre charpentier
appela-t-il trs judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.

Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque ct un
intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C'tait,
comme on le voit, plus qu'il n'en fallait; d'ailleurs, le capitaine ne
dissimulait pas qu'en passant deux fois sous les tropiques, le bois
d'bne ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement,
ferait de la place pour les plus difficiles; mais toute spculation a
ses chances, et un ngociant qui est dou de quelque prvoyance doit
toujours compter sur le dchet.

Ces mesures une fois prises, leur excution regardait le matre
charpentier; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en
philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait
les honneurs  ses htes.

Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume  mme d'un
magnifique festin prsid par le docteur. Le capitaine prit sa place au
haut bout de la table, certain qu'il tait de pouvoir entirement se
reposer sur l'adresse de son fond de pouvoirs; en effet,  peine le
repas tait-il fini et avait-on report dans leur pirogue le chef des
Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que
le matre charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout tait
fini  fond de cale, et qu'il pouvait y descendre pour visiter
l'arrimage; ce que fit aussitt le digne capitaine.

On ne l'avait pas tromp: tout tait merveilleusement en ordre, et
chaque ngre, fix  la membrure de manire  croire qu'il faisait
partie du btiment, semblait une momie qui n'attendait plus que l'heure
d'tre mise dans son coffre; on avait mme sur ceux du fond gagn
quelques pouces, de manire qu'on pouvait circuler autour de l'espce de
gril gigantesque sur lequel ils taient tendus, si bien que le
capitaine Pamphile eut un instant l'ide d'ajouter  sa collection le
chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son
royaume. Heureusement pour Outavari qu' peine avait-il t report dans
la pirogue royale, que ses sujets, qui n'avaient pas dans le Lion blanc
la mme confiance que leur roi, avaient profit de la libert qui leur
tait laisse pour ramer de toutes leurs forces; de sorte que, lorsque
le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pense qui
lui tait venue dans la cale, la pirogue disparaissait  un angle de la
rivire orange.

 cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir: c'tait quinze 
vingt mille francs qu'il perdait l par sa faute.




Chapitre XVIII

_Comment le capitaine Pamphile, s'tant dfait avantageusement de sa
cargaison de bois d'bne  la Martinique, et de son alcool aux grandes
Antilles, retrouva son ancien ami le Serpent-Noir cacique des Mosquitos,
et acheta son caciquat pour une demi-pipe d'eau-de-vie._


Aprs deux mois et demi d'une heureuse traverse pendant laquelle, grce
aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne
perdit que trente-deux ngres, la Roxelane entra dans le port de la
Martinique.

C'tait un excellent moment pour se dfaire de sa cargaison; grce aux
mesures philanthropiques prises d'un commun accord par les gouvernements
civiliss, la traite, expose aujourd'hui  des dangers ridicules,
laisse manquer les colonies.

La marchandise du capitaine Pamphile tait donc en grande hausse
lorsqu'il aborda  Saint-Pierre-Martinique: aussi n'y en eut-il que pour
les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu'apportait le
capitaine tait de vritables chantillons de choix. Tous ces hommes
pris sur un champ de bataille taient les plus braves et les plus
robustes de leur nation; puis ils n'avaient pas la face stupide et
l'apathie animale des ngres du Congo; leurs relations avec le Cap les
avait presque civiliss; ce n'taient que des demi sauvages.

Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l'un dans l'autre, ce
qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs; or, en
sa qualit de capitaine, comme il avait moiti part, il encaissa  lui
seul, tous frais prlevs, quatre cent vingt-deux mille francs; ce qui,
comme on le voit, tait un assez joli denier.

Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine
Pamphile de tirer avantageusement parti d'une autre portion de son
chargement. Au lieu de cinquante pipes d'eau-de-vie qu'elle attendait de
la maison Ignace Nicolas Pelonge, d'Orlans, la maison Jackson et
compagnie, de New-York, n'en ayant reu que trente-huit, elle avait t,
malgr sa fidlit ordinaire  remplir ses engagements, force de
manquer de parole  quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine
Pamphile apprit,  Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient
entirement d'alcool, et, comme il lui restait, si l'on se souvient,
onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n'avait pas trouv
l'emploi, il rsolut de faire voile pour la Jamaque.

On n'avait pas tromp le capitaine Pamphile; les Jamaquois tiraient
effroyablement la langue  l'endroit de l'eau-de-vie, dont ils
manquaient depuis trois mois; aussi le digne capitaine fut-il reu comme
une vritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la
providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la
bouteille; ce qui ajouta  son premier dividende de quatre cent
vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres,
laquelle additionne au-dessous de la premire, donna un total de quatre
cent soixante et douze mille francs; aussi le capitaine Pamphile, qui,
jusque-l, n'avait jamais dsir que _l'aurea mediocritas_ d'Horace,
rsolut-il de mettre immdiatement  la voile pour Marseille, o, en
runissant tous les fonds qu'il avait pars sur les diffrentes parties
du globe, il pouvait raliser une petite fortune de soixante et quinze 
quatre-vingt mille livres de rente.

L'homme propose et Dieu dispose.  peine le capitaine Pamphile tait-il
sorti de la baie de Kinston, qu'un coup de vent le poussa vers la cte
des Mosquitos, situe au fond du golfe du Mexique, entre la baie de
Honduras et la rivire Saint-Jean.

Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu'elle avait
besoin d'un mt de perroquet et d'un boute-hors de clinfoc, le capitaine
rsolut de descendre  terre, quoique les naturels du pays fussent
accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, arms de fusils,
parussent disposs  faire rsistance: aussi, ayant fait appareiller la
chaloupe, et ordonn qu'on y transportt  tout hasard une petite
caronade de douze qui avait son pivot sur l'avant, il y descendit avec
vingt hommes, et, sans s'inquiter des dmonstrations hostiles des
indignes, il rama vigoureusement vers la cte, rsolu  se procurer un
mt de perroquet et un boute-hors de clinfoc,  quelque prix que ce ft.

Le capitaine avait calcul juste en comptant sur cette dmonstration
franche et prcise de sa volont; car,  mesure qu'il avanait vers le
rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer  l'oeil nu
les dispositions guerrires du capitaine, reculaient dans l'intrieur
des terres, au fond desquelles on apercevait quelques chtives cabanes,
dont la plus haute tait surmonte d'un drapeau trop loign pour qu'on
pt en reconnatre les armes. Il en rsulta qu'au moment o le capitaine
aborda, les deux troupes, toujours spares par le mme espace, se
trouvaient  mille pas,  peu prs, l'une de l'autre, distance 
laquelle il tait difficile de se parler autrement que par signes; c'est
ce que fit, au reste, immdiatement le capitaine Pamphile, qui,  peine
dbarqu, planta en terre un bton au bout duquel flottait une serviette
blanche; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu'on se
prsente avec des dispositions amies.

Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos; car,  peine
l'eurent-ils aperu, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en
cette qualit, tait revtu d'un vieil habit d'uniforme, qu'il portait
sans chemise et sans pantalon, probablement  cause de la chaleur,
dposa  terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, levant les
deux mains en l'air pour indiquer qu'il tait sans armes, s'avana vers
le rivage. Cette dmonstration apparut  l'instant mme au capitaine
dans toute sa clart; car, ne voulant pas rester en arrire, il dposa
de son ct son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, leva
les mains en l'air  son tour, et s'avana vers le sauvage avec la mme
confiance que celui-ci montrait.

Arriv  cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile
s'arrta pour le regarder avec une plus grande attention; il lui
semblait que cette figure ne lui tait pas inconnue, et que ce n'tait
pas la premire fois qu'il avait l'honneur de la contempler. De son
ct, le sauvage semblait faire des rflexions  peu prs pareilles, et
le capitaine paraissait veiller aussi dans sa mmoire quelques
souvenirs confus et incertains; enfin, comme ils ne pouvaient se
regarder ternellement, ils se remirent en route; puis, arrivs  dix
pas l'un de l'autre, ils s'arrtrent de nouveau en poussant chacun une
exclamation de surprise.

--Heng! dit gravement le Mosquitos.

--Sacredi! s'cria en riant le capitaine.

--Le Serpent-Noir est un grand chef! continua le Huron.

--Pamphile est un grand capitaine! reprit le marin.

--Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du
Serpent-Noir?

--Deux misrables baguettes de saule, l'une pour faire un mt de
perroquet et l'autre pour faire un boute-hors de clinfoc.

--Et que donnera en change le capitaine Pamphile au Serpent-Noir?

--Une bouteille d'eau-de-feu.

--Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron aprs un moment
de silence en tendant la main en signe d'adhsion.

Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de manire  la lui
broyer en signe que c'tait un march fait. Le Serpent-Noir supporta la
torture en vritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur
les lvres; ce que voyant les marins d'un ct et les Mosquitos de
l'autre, ils poussrent trois grandes exclamations en signe de joie.

--Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l'eau-de-feu? demanda le
Huron en dgageant ses doigts.

-- l'instant mme, rpondit le marin.

--Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s'inclinant.

--Le Serpent-Noir est un grand chef, rpondit le marin en lui rendant
son salut.

Puis tous deux, se tournant le dos avec la mme gravit, retournrent
d'un pas gal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui
s'tait pass.

Une heure aprs, le Serpent-Noir tenait la bouteille d'eau-de-feu. Le
mme soir, le capitaine Pamphile avait avis deux palmiers qui faisaient
justement son affaire.

Cependant, comme le matre charpentier demandait huit jours pour mettre
son mtereau et son boute-hors en tat, le capitaine, jugeant que la
bonne intelligence pouvait tre interrompue pendant cet intervalle entre
son quipage et les indignes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne
pouvaient sous aucun prtexte dpasser les matelots. Le Serpent-Noir, de
son ct, fixa aussi certaines limites que ses gens reurent l'ordre de
ne point franchir, puis, au milieu de l'espace qui sparait les deux
camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de confrence aux
deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu'ils
s'abouchassent.

Le lendemain, le Serpent-Noir s'achemina vers la tente, le calumet  la
main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef
des Mosquitos, s'avana de son ct, le brle-gueule  la bouche.

Le Serpent-Noir avait aval sa bouteille d'eau-de-feu, et il en dsirait
une autre. Le capitaine Pamphile, sans tre autrement curieux, n'tait
point fch d'apprendre comment il retrouvait  l'isthme de Panama, et
chef des Mosquitos, un homme qu'il avait quitt sur le fleuve
Saint-Laurent, et chef des Hurons.

Or, comme tous deux taient disposs  faire quelques concessions pour
obtenir ce qu'ils dsiraient, ils s'abordrent ainsi que deux amis
enchants de se revoir; puis, comme preuve de fraternit complte, le
Serpent-Noir prit le brle-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine
Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se poussrent
gravement des bouffes de fume au visage; puis, aprs un instant de
silence:

--Le tabac de mon frre le visage ple est bien fort, dit le
Serpent-Noir.

--Ce qui veut dire que mon frre la peau rouge dsire se rafrachir la
bouche avec de l'eau-de-feu, rpondit le capitaine Pamphile.

--L'eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignit
mprisante qui prouvait qu'il sentait, de ce ct-l, toute sa
supriorit sur les Europens.

--Que mon frre boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une
gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.

Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta  sa bouche, et, de la premire
gorge, en but  peu prs le tiers.

Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer  peu prs le
dficit, et, la portant  ses lvres, il lui donna une accolade qui ne
le cdait en rien  celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre 
son tour.

--Un instant, dit le capitaine en plaant entre ses jambes la gourde
vide aux deux tiers; causons un peu de ce qui s'est pass depuis que
nous nous sommes vus.

--Que dsire savoir mon frre? demanda le chef.

--Ton frre dsire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu
ici par mer ou par terre.

--Par mer, rpondit laconiquement le Huron.

--Et qui t'y a conduit?

--Le chef des habits rouges.

--Que le Serpent-Noir dlie sa langue et raconte son histoire  son
frre le visage ple, reprit le capitaine Pamphile en prsentant de
nouveau la gourde au Huron, qui la vida d'un trait.

--Mon frre coute-t-il? demanda le chef, dont les yeux commenaient 
s'animer.

--Il coute, rpondit le capitaine employant pour la rponse le mme
laconisme qui avait dict la demande.

--Quand mon frre m'eut quitt au milieu de la tempte, dit le chef, le
Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus
dans sa barque, qui tait brise, mais en suivant  pied les rives. Il
marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac
Ontario; puis, le traversant  York, il eut bientt gagn le lac Huron,
o tait son wigwam; mais, en son absence, de grands vnements taient
arrivs.

Les Anglais,  force de repousser devant eux les peaux rouges, taient
parvenus peu  peu jusqu'aux bords du lac Suprieur: le Serpent-Noir
trouva son village habit par des visages ples et sa place prise par
des trangers au foyer de ses anctres.

Alors il se retira dans les montagnes o l'Otalawa prend sa source, et
appela ses jeunes guerriers: ils dterrrent le tomahawk et accoururent
autour de lui, aussi nombreux que l'taient les lans et les daims avant
que les visages ples eussent paru aux sources de la Delawarre et du
Susquehennah. Alors les visages ples eurent peur, et ils envoyrent au
nom du gouverneur une ambassade au Serpent-Noir. On lui offrait six
fusils, deux barils de poudre et cinquante bouteilles d'eau-de-feu, s'il
voulait vendre le toit de ses pres et le champ de ses aeux; et en
change de ce toit et de ces champs, on lui donnait la terre des
Mosquitos, qui venait d'tre cde par la rpublique de Guatimala aux
visages ples. Le Serpent-Noir rsista longtemps, quelque tentantes que
fussent ces offres; mais il eut le malheur de goter  l'eau-de-feu, et
ds lors tout fut perdu: il consentit au trait et l'change fut fait.
Le Serpent-Noir jeta une pierre derrire son dos, en disant:

--Que le Manitou me jette loin de lui comme je fais de cette pierre, si
jamais je remets le pied dans les forts, dans les prairies ou sur les
montagnes qui s'tendent du lac ri  la mer d'Hudson, et du lac
Ontario au lac Suprieur.

Aussitt on le conduisit  Philadelphie, on le fit monter sur un
vaisseau et on le transporta  Mosquitos; alors le Serpent-Noir et les
jeunes guerriers qui l'avaient accompagn btirent les huttes que mon
frre peut voir d'ici. Lorsqu'elles furent acheves, le chef des visages
ples planta sur la plus grande le drapeau de l'Angleterre, et remonta
sur son vaisseau, en laissant au Serpent-Noir un papier crit dans une
langue inconnue.

 ces mots, le Serpent-Noir tira en soupirant un parchemin de sa
poitrine et le droula devant les yeux du capitaine Pamphile: c'tait
l'acte de cession qui lui tait fait de tous les terrains situs entre
la baie de Honduras et le lac de Nicaragua, sous la protection de
l'Angleterre, et avec le titre de cacique des Mosquitos.

Le gouvernement britannique se rservait la facult de faire btir un ou
plusieurs forts, en tels endroits qu'il lui plairait de choisir, sur les
terres du caciquat.

L'Angleterre est la nation de prvoyance par excellence: prsumant qu'un
jour ou l'autre on percerait l'isthme de Panama, soit  Chiapa, soit 
Carthago, elle avait rv d'avance entre l'ocan Atlantique et l'ocan
Boral un Gibraltar amricain.

En lisant cet acte, il vint au capitaine Pamphile une singulire ide;
il avait spcul sur tout, th, indigo, caf, morue, singes, ours,
eau-de-vie et Cafres; il lui restait  acheter un royaume.

Seulement, celui-l lui cota plus cher qu'il ne s'y tait attendu
d'abord, non pas  cause de la mer poissonneuse qui en baignait les
ctes, non point  cause des hauts cocotiers qui en ombrageaient le
rivage, non point encore  cause des vastes forts qui couvraient la
chane de montagnes qui coupe l'isthme en deux et spare les Guatimalais
des Mosquitos: non, tout cela tait assez indiffrent au Serpent-Noir;
mais, en revanche, il tenait normment au cachet rouge qui dcorait le
bas de son parchemin. Malheureusement, il n'y avait pas d'acte sans
cachet, car ce cachet tait celui de la chancellerie de Londres.

Le cachet cota au capitaine cent cinquante bouteilles d'eau-de-feu;
mais il eut le parchemin par-dessus le march.




Chapitre XIX

_Comment le cacique des Mosquitos donna une constitution  son peuple,
pour se faciliter un emprunt de douze millions._


Quatre mois environ aprs les vnements que nous venons de raconter, un
joli brick, portant un pavillon tierc en fasce de sinople, d'argent et
d'azur, abaiss au-dessous du pavillon royal d'Angleterre, qui se
dployait firement au-dessus de lui en signe de suzerainet, saluait de
vingt coups de canon la forteresse de Portsmouth, qui lui rendait sa
politesse par un nombre de coups gal!

C'tait le Soliman, navire fin voilier, dtach de la nombreuse marine
militaire du cacique des Mosquitos, et qui amenait  Londres et 
dimbourg les consuls de Son Altesse, lesquels venaient, munis de l'acte
de cession fait par le gouvernement anglais  leur matre, se faire
reconnatre de Sa Majest Guillaume IV.

La curiosit avait t grande ds qu'on avait signal dans la rade de
Portsmouth un pavillon inconnu; mais cette curiosit augmenta encore
lorsque l'on sut quels importants personnages il annonait. Chacun se
prcipita aussitt sur le port pour voir descendre les deux illustres
envoys du nouveau souverain que la Grande-Bretagne venait de ranger au
nombre de ses vassaux. Il semblait aux Anglais, si avides de choses
nouvelles, que les deux consuls devaient avoir quelque chose d'trange,
et qui sentit l'tat sauvage dont allait les tirer le bienfaisant
patronage de l'Angleterre. Mais, sur ce point, les prvisions des
curieux furent compltement trompes: la chaloupe mit  terre deux
hommes, dont l'un, dj g de cinquante  cinquante-cinq ans, court,
replet et haut en couleur, tait le consul d'Angleterre; l'autre, g de
vingt-deux  vingt-trois ans, grand et sec, tait le consul d'dimbourg;
tous deux taient revtus d'un uniforme de fantaisie qui tenait le
milieu entre le costume militaire et l'habit civil. Au reste, leur teint
bruni par le soleil, leur accent mridional fortement accentu,
indiquaient du premier coup,  l'oeil et  l'oreille, des enfants de
l'quateur.

Les nouveaux dbarqus s'informrent de la demeure du commandant de
place, auquel ils firent leur visite, qui dura une heure,  peu prs;
puis ils retournrent  bord du Soliman, toujours accompagns de la mme
affluence. Le mme soir, le btiment remit  la voile, et, huit jours
aprs, on apprit par le Times, le Standard et le Sun leur heureuse
arrive  Londres, o ils avaient produit, disaient ces journaux, une
grande sensation. Cela ne surprit point le gouverneur de Portsmouth, qui
avait t tonn, disait-il  qui voulait l'entendre, de l'instruction
varie des deux envoys du cacique des Mosquitos, qui tous deux
parlaient un franais fort passable, et dont l'un, le consul
d'Angleterre, possdait d'excellentes ides commerciales et mme une
lgre teinte de mdecine, tandis que l'autre, le consul d'dimbourg,
brillait surtout par un esprit trs vif et une connaissance approfondie
de la science culinaire des diffrents peuples du monde, que, tout jeune
qu'il tait, ses parents lui avaient fait parcourir, dans la prvision,
sans doute, des hautes charges auxquelles la Providence l'avait appel.

Les deux consuls mosquitos avaient eu le mme succs auprs des
autorits de Londres qu'auprs du gouverneur de Portsmouth. Les
ministres auxquels ils s'taient prsents avaient remarqu en eux, il
est vrai, une ignorance complte des usages du monde; mais cette absence
de fashion, qu'on ne pouvait consciencieusement pas exiger d'hommes ns
sous le 10e degr de latitude, tait bien rachete par les connaissances
diverses qu'ils possdaient, et qui sont quelques fois parfaitement
trangres aux agents des nations les plus civilises.

Par exemple, le lord chancelier tant revenu, un soir, trs enrou d'une
sance de la chambre basse, o il avait t oblig de discuter contre
O'Connell un nouveau projet d'impts sur l'Irlande, le consul de
Londres, qui se trouvait l par hasard  son retour, demanda  milady un
jaune d'oeuf, un citron, un petit verre de rhum et quelques clous de
girofle, prpara de ses propres mains une boisson agrable au got et
fort en usage, dit-il,  Comayagua pour ces sortes d'indispositions,
boisson qu'ayant aval de confiance le lord chancelier, il se trouva
radicalement guri le lendemain. Cette aventure fit, du reste, tant de
bruit dans le monde diplomatique, que, depuis ce temps, on n'appelle
plus le consul de Londres que le docteur.

Une autre chose, non moins extraordinaire, arriva  M. le consul
d'dimbourg, sir douard Twomouth. Un jour que l'on causait chez le
ministre de l'instruction publique des diffrents mets des diffrentes
nations, sir douard Twomouth dploya une si vaste connaissance de la
matire, depuis la carrick  l'indienne, fort en usage  Calcutta,
jusqu'au pt de bosse de bison, si gnralement apprci 
Philadelphie, qu'il en fit venir l'eau  la bouche  toute l'honorable
assemble; ce que voyant le consul, il offrit avec une obligeance sans
gale  M. le ministre de l'instruction publique de diriger un de ces
prochains dners dans lequel on ne servirait aux convives que des plats
parfaitement inconnus en Europe. Le ministre de l'instruction publique,
confus de tant de bont, refusa longtemps d'accepter une pareille offre;
mais sir douard Twomouth insista de telle faon et avec une si grande
franchise, que Son Excellence finit par cder et invita tous ses
collgues  cette solennit culinaire. En effet, au jour dit, le consul
d'dimbourg, qui avait donn la surveille  ses ordres pour les achats,
arriva ds le matin, et, sans morgue, sans fiert, descendant  la
cuisine, il se mit en chemise, au milieu des cuisiniers et des
marmitons, qu'il dirigea comme s'il n'avait pas fait autre chose de
toute sa vie. Puis, une demi-heure avant le dner, il dtacha la
serviette qu'il avait noue autour de ses reins, reprit son habit de
consul, et, avec la simplicit du mrite rel, il entra au salon avec la
mme tranquillit que s'il descendait de son quipage.

C'est ce dner, lequel fit rvolution dans le cabinet anglais, qui fut
compar au festin de Balthasar par le Constitutionnel, dans un article
foudroyant intitul Perfide Albion.

Aussi, sir douard Twomouth souleva-t-il les plus vifs regrets dans le
club gastronomique de Piccadilly, lorsque, imprieusement appel par son
devoir, il fut forc de quitter Londres pour dimbourg. Le docteur resta
donc seul  Londres. Au bout de quelque temps, il notifia au corps
diplomatique l'arrive prochaine de son auguste matre, Son Altesse don
Gusman y Pamphilos, ce qui produisit une grande sensation dans le monde
aristocratique.

En effet, un matin, on signala un btiment tranger qui remontait la
Tamise, portant  sa corne le pavillon mosquitos, et,  son mt
d'artimon, l'tendard de la Grande-Bretagne; c'tait le brick le
Mosquitos, du mme port et de la mme force que le Soliman, mais tout
clatant de dorures, et, le mme jour, il mouilla dans les Docks. Il
amenait  Londres Son Altesse le cacique en personne.

Si l'affluence avait t dj considrable au dbarquement des consuls,
on comprend ce qu'elle dut tre au dbarquement du matre. Londres tout
entier tait dans ses rues, et ce fut  grand-peine si le corps
diplomatique parvint  se faire place, tant la foule tait presse, pour
venir recevoir le nouveau souverain.

C'tait un homme de quarante-cinq  quarante-huit ans, chez lequel on
reconnut  l'instant mme le vritable type mexicain, avec ses yeux
vifs, son teint hl, ses favoris noirs, son nez aquilin et ses dents de
chacal. Il tait vtu d'un habit de gnral mosquitos, et portait pour
tout ornement la plaque de son ordre; il parlait passablement l'anglais,
mais avec un accent provenal trs prononc. Cela tenait  ce que le
franais tait la premire langue qu'il et apprise, et qu'il l'avait
apprise d'un matre marseillais; au reste, il rpondit aux compliments
avec aisance, parla  chaque ministre et  chaque charg d'affaires dans
sa langue: Son Altesse le cacique tant polyglotte au premier degr.

Le lendemain, Son Altesse fut reue par Sa Majest Guillaume IV.

Huit jours aprs, les murs de Londres se tapissrent de lithographies
reprsentant les diffrents uniformes de l'arme de terre et de mer du
cacique des Mosquitos; puis de paysages reprsentant la baie de Carthago
et le cap Garcias  Dios,  l'endroit o la rivire d'or se jette  la
mer.

Enfin parut une vue exacte de la place publique de la ville capitale,
avec le palais du cacique au fond, le thtre sur un ct et la bourse
sur l'autre.

Tous les soldats taient gras et bien portants, et l'on expliquait ce
phnomne par une note place au bas des gravures et qui indiquait la
paye que recevait chaque militaire; c'tait trois francs par jour pour
les simples soldats, cinq francs pour les caporaux, huit francs pour les
sergents, quinze francs pour les sous-officiers, vingt-cinq francs pour
les lieutenants et cinquante francs pour les capitaines. Quant  la
cavalerie, elle touchait double paye, parce qu'elle tait oblige de
nourrir ses chevaux; cette magnificence, qu'on et traite de
prodigalit  Londres et  Paris, tait toute simple  Mosquitos, l'or
roulant dans les fleuves et germant littralement sous terre; de sorte
qu'on n'avait qu' se baisser et  le prendre.

Quant aux paysages, c'taient bien les plus riches points de vue qui se
pussent voir: l'ancienne Sicile qui nourrissait Rome et l'Italie du
superflu de ses douze millions d'habitants n'tait qu'un dsert auprs
des plaines de Panamakas, de Caribania et de Tinto; c'taient des champs
de mas, de riz, de cannes  sucre et de caf, au milieu desquels les
chemins taient  peine tracs pour la circulation des exploitants;
toutes ces terres rapportaient naturellement, et sans que l'homme s'en
occupt le moins du monde. Cependant les naturels les labouraient, parce
qu'il arrivait souvent qu'avec le soc de leur charrue, ils dcouvraient
des lingots d'or de deux ou trois livres, et des diamants de trente 
trente-cinq carats.

Enfin, autant qu'on pouvait en juger par les trois magnifiques palais
qui s'levaient sur la place principale des Mosquitos, la ville tait
btie dans un style mlang, qui participait  la fois de l'antique
simplicit grecque, de la capricieuse ornementation du moyen ge et de
la noble impuissance moderne; ainsi le palais du cacique tait fait sur
le modle du Parthnon, le thtre avait une faade dans le got de
celle du dme de Milan, et la bourse ressemblant  l'glise Notre-Dame
de Lorette. Quant  la population, elle tait vtue d'habits
magnifiques, tout resplendissants d'or et de pierreries. Des ngresses
suivaient les femmes avec des parasols de plumes de toucan et de
colibri; les laquais faisaient l'aumne avec des pices d'or, et il y
avait dans un coin du tableau un pauvre qui nourrissait son chien avec
des saucisses.

Quinze jours aprs l'arrive du cacique  Londres, il n'tait bruit,
depuis Dublin jusqu' dimbourg, que de l'Eldorado mosquitos; le peuple
s'arrtait devant ces magnifiques prospectus en telle affluence, que la
baguette du constable devint insuffisante pour dissiper les
attroupements: ce que voyant le cacique, il alla trouver le lord maire,
en le priant de dfendre l'exposition d'aucune gravure ou gouache
reprsentant quoi que ce soit de son royaume. Le lord maire, qui,
jusqu' prsent, ne l'avait pas fait dans la seule crainte de dsobliger
Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ordonna, le jour mme, la saisie des
objets dsigns chez tous les marchands de gravures; mais, s'ils taient
loin de la vue, ils n'taient pas hors de la mmoire, et, le lendemain
de cette excution sans exemple dans un pays aussi libre que l'est la
Grande-Bretagne, plus de cinquante personnes se prsentrent chez le
consul, dclarant qu'elles taient prtes  migrer, si les
renseignements qu'elles venaient chercher taient en harmonie avec ce
qu'elles attendaient.

Le consul leur rpondit qu'il y avait aussi loin de l'ide qu'elles
avaient pu prendre de cette bienheureuse terre,  ce qu'elle tait en
effet, qu'il y a loin de la nuit au jour et de la tempte au beau temps;
que la lithographie tait, comme chacun sait, un moyen trs impuissant
de traduire la nature, puisqu'elle n'avait qu'un ton gris et terne pour
rendre non seulement toutes les couleurs, mais encore les milliers de
nuances qui font le charme et l'harmonie de la cration; que, par
exemple, les oiseaux qui voltigeaient dans les paysages et qui avaient
sur ceux de l'Europe l'avantage inapprciable de se nourrir d'insectes
malfaisants, et de ne pas sentir le grain, semblaient tous sous les
crayons du lithographe des moineaux francs ou des alouettes, tandis
qu'ils brillaient en ralit de couleurs si fraches et si vives, qu'ils
semblaient des rubis anims et des topazes vivantes; que, d'ailleurs,
s'ils voulaient se donner la peine de passer dans son cabinet, il leur
montrerait ces mmes oiseaux, qu'ils reconnatraient, non pas  leur
plumage, mais  la forme de leur bec et  la longueur de leur queue, et
qu'en les comparant  l'ignoble ressemblance que le peintre avait cru
atteindre, ils pourraient juger de tout le reste sur un seul
chantillon.

Les braves gens entrrent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand
amateur d'histoire naturelle, avait, dans ses diffrentes courses, runi
une collection prcieuse de toutes les fleurs volantes qu'on appelle des
colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent
parfaitement convaincus.

Le lendemain, un bottier se prsenta chez le consul et demanda si, 
Mosquitos, les industries taient libres. Le consul rpondit que le
gouvernement y tait si paternel, que l'on n'y payait mme pas de
patente; ce qui tablissait une concurrence qui tournait  la fois au
profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les
peuples environnants venaient s'approvisionner dans la capitale du
caciquat, o ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours
de leur paye, que rien que par cette diffrence ils taient dfrays et
au del des dpenses de leur voyage; que les seuls privilges qui
dussent exister, car ils n'existaient pas encore, et c'tait ce qu'il
avait vu en Angleterre qui en avait donn l'ide au cacique, tait la
fourniture spciale de sa personne srnissime et de sa maison. Le
bottier demanda aussitt s'il y avait  Mosquitos un bottier de la
couronne. Le consul rpondit que beaucoup de demandes avaient t
faites, mais qu'aucune n'avait encore t distingue; que d'ailleurs, le
cacique comptait soumissionner les charges, ce qui pargnerait toujours
un grand embarras, attendu que cette mesure djouait toutes les brigues
et tuait la vnalit, ce vice fondamental des gouvernements europens.
Le bottier demanda  quel taux tait cote la charge de bottier de la
couronne. Le docteur consulta ses registres et rpondit que la charge de
bottier de la couronne tait cote  deux cent cinquante livres
sterling. Le bottier bondit de joie: c'tait pour rien! puis, tirant de
sa poche cinq billets de banque qu'il prsenta au consul, il le pria ds
ce moment de le considrer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui
tait d'autant plus juste qu'il y avait rempli la condition demande,
c'est--dire le paiement comptant et intgral de la soumission. Le
consul trouva la demande si minemment raisonnable, qu'il n'y rpondit
qu'en remplissant un brevet qu'il remit sance tenante au ptitionnaire,
sign de sa main et revtu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du
consulat sr de sa fortune et enchant d'avoir fait pour l'assurer un si
mince sacrifice.

Ds lors il y eut queue au bureau du consulat; au bottier succda un
tailleur, au tailleur un pharmacien; au bout de huit jours, chaque
branche de l'industrie, du commerce ou de l'art eut son reprsentant
brevet. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres; le
cacique fit des colonels et cra des barons, vendit des titres de
noblesse personnelle et de la noblesse hrditaire. Un monsieur, qui
avait dj l'peron d'or et l'ordre d'Hohenlohe, lui fit mme des
propositions pour acheter l'toile de l'quateur, qu'il avait fonde
pour rcompenser le mrite civil et le courage militaire; mais le
cacique rpondit que, sur ce point seulement, il s'carterait de
l'exemple donn par les gouvernements europens, et qu'il faudrait
gagner sa croix pour l'obtenir. Malgr ce refus, qui lui fit, au reste,
le plus grand honneur dans l'esprit des radicaux anglais, le cacique
encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.

Vers ce temps, et aprs un dner  la cour, le cacique se hasarda 
parler d'un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui
tait un juif prtant de l'argent  tous les souverains, sourit de piti
 cette demande et rpondit au cacique qu'il ne trouverait pas 
emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous
de ce chiffre tant abandonne aux carotteurs et aux courtiers marrons.
Le cacique rpondit que ce n'tait pas cela qui empcherait la chose de
se faire, et que, quant  lui, il prendrait aussi bien douze millions
que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et
qu'il y trouverait son commis qui tait charg des emprunts au-dessous
de cinquante millions; qu'il aurait reu des ordres, et qu'il pourrait
traiter avec ce jeune homme; que, quant  lui, il ne s'occupait que des
spculations qui dpassaient un milliard.

Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier; tout avait t
prpar comme celui-ci l'avait dit. L'emprunt se faisait  six pour
cent; M. Samuel mettait d'abord tous les fonds; puis il se chargeait
ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c'tait  une
condition sine qua non. Le cacique frmit et demanda quelle tait cette
condition. Le commis rpondit que cette condition tait de donner une
constitution  son peuple.

Le cacique resta tourdi de la demande, non pas qu'il rechignt le moins
du monde sur la constitution; il connaissait la valeur de ces sortes
d'crits et en aurait donn douze pour mille cus,  plus forte raison
une pour douze millions; mais il ne savait pas que M. Samuel entreprt
la libert des peuples en partie double: il lui avait mme entendu
professer dans son patois, moiti allemand, moiti franais, une
profession de foi politique qui tait si peu en harmonie avec la demande
qu'il lui faisait faire  cette heure, qu'il ne put s'empcher d'en
manifester son tonnement au troisime commis.

Celui-ci rpondit au cacique que Son Altesse ne s'tait point trompe 
l'endroit des opinions de son patron; mais que, dans les gouvernements
absolus, c'tait le prince qui rpondait des dettes de l'tat, tandis
que, dans les gouvernements constitutionnels, c'tait l'tat qui
rpondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel
sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les
engagements des peuples.

Le cacique, qui tait un homme de jugement, fut forc d'avouer que ce
que lui disait ce troisime commis ne manquait pas de raison, et que M.
Samuel, qu'il avait pris pour un turcaret, tait, au contraire, un homme
fort sens: il promit, en consquence, de rapporter le lendemain une
constitution aussi librale que celles qui avaient cours en Europe, et
dont le principal article serait conu en ces termes:

                    _De la dette publique_

Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
ont t contractes par Son Altesse le cacique, sont dclares dettes de
l'tat, et garanties par tous les revenus et toutes les proprits de
l'tat.

Une loi sera prsente  la prochaine cession du parlement, pour
dterminer la portion des revenus publics qui sera affecte au service
des intrts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.

C'tait la rdaction mme de M. Samuel.

Le cacique n'y changea point une virgule, et, le lendemain, il rapporta
la constitution entire, telle qu'on peut la voir aux pices
justificatives: elle tait signe de sa main et scelle de son sceau. Le
troisime commis la jugea convenable et la porta  M. Samuel. M. Samuel
mit au bas: Bon  tirer, dchira un feuillet de son agenda, crivit
au-dessous: Bon pour douze millions payables fin courant, et signa
Samuel.

Huit jours aprs, la constitution de la nation mosquitos avait paru dans
tous les journaux anglais, et tait reproduite par tous les journaux
europens; ce fut  cette occasion que le Constitutionnel fit cet
article remarquable qui est encore dans tous les souvenirs, intitul
Noble Angleterre.

On comprend qu'une pareille largesse de la part d'un prince  qui on ne
la demandait pas, redoubla la confiance qu'on avait en lui et tripla le
nombre des migrants. Le nombre s'leva  seize mille six cent
trente-neuf, et le consul signait le seize mille six cent
trente-neuvime passeport, lorsque, remettant le susdit papier au seize
mille six cent trente-neuvime migrant, le consul lui demanda quel
argent lui et ses compagnons emportaient. L'migrant rpondit qu'ils
emportaient des billets de banque et des guines.  ceci le consul
rpondit qu'il croyait devoir prvenir l'migrant que les bank-notes
perdaient  la banque mosquitos six pour cent, et l'or deux schellings
par guine, et cette perte tait une chose qui se devait comprendre, 
cause de l'loignement des deux pays et de la raret des relations, tout
le commerce se faisant en gnral  Cuba, Hati, la Jamaque, l'Amrique
du Nord et l'Amrique du Sud.

L'migrant, qui tait un homme de sens, comprit parfaitement cette
raison; mais, dsol du dficit que devait produire dans sa petite
fortune le change qu'il serait oblig de subir une fois arriv au lieu
de sa destination, il demanda  Son Excellence le consul si, par faveur
spciale, il ne pourrait pas lui donner de l'argent ou de l'or mosquitos
en change de ses guines et de ses bank-note. Le consul rpondit qu'il
gardait son or et son argent, parce qu'tant purs de tout alliage, ils
gagnaient sur l'argent et sur l'or anglais, mais qu'il pouvait lui
donner, moyennant une simple commission d'un demi pour cent, des billets
de la banque du cacique, qui, une fois arriv  Mosquitos, lui seraient
changs sans retenue contre de l'or et de l'argent du pays. L'migrant
demanda  embrasser les pieds du consul; mais celui-ci lui rpondait
avec une dignit vraiment rpublicaine que tous les hommes taient
gaux, et lui donna sa main  baiser.

Ds ce jour, le change commena. Il dura une semaine. Au bout d'une
semaine, le change avait produit quatre-vingt mille livres sterling,
sans compter l'escompte.

Vers le mme temps, sir douard Twomouth, consul  dimbourg, prvint
son collgue de Londres qu'il avait encaiss, par des moyens  peu prs
analogues  ceux qui avaient t mis en usage dans la capitale des trois
royaumes, une somme de cinquante mille livres sterling. Le docteur
trouva d'abord que c'tait bien peu; mais il rflchit que l'cosse
tait un pays pauvre qui ne pouvait pas rendre comme l'Angleterre.

De son ct, Son Altesse le cacique don Gusman y Pamphilos, toucha, fin
courant, les douze millions du banquier Samuel.




Conclusion

Les migrants partirent sur huit btiments frts  frais communs, et,
aprs trois mois de navigation, arrivrent en vue de la cte que vous
savez, et jetrent l'ancre dans la baie de Carthago.

Ils y trouvrent, pour toute ville, les cabanes que nous avons dcrites,
et, pour toute population, les gens du Serpent-Noir, qui les
conduisirent  leur chef, lequel leur demanda s'ils lui apportaient de
l'eau-de-feu.

Une partie de ces malheureux, n'ayant plus aucune ressource en
Angleterre, prirent le parti de rester  Mosquitos; les autres
rsolurent de revenir en Angleterre. En route, la moiti de cette moiti
mourut de faim et de misre.

Le quart qui revint  Londres n'eut pas plus tt mis pied  terre, qu'il
courut au palais du cacique et  l'htel du consul. Le cacique et le
consul avaient disparu depuis huit jours, et l'on ignorait compltement
ce qu'ils taient devenus.

Quant  nous, nous croyons que le cacique est incognito  Paris, et nous
avons des raisons de penser qu'il n'est pas tranger  une grande partie
des entreprises industrielles qui s'y font depuis quelque temps.

Si nous en apprenons quelque nouvelle plus positive, nous nous
empresserons d'en faire part  nos lecteurs.

Au moment o nous mettons sous presse, nous lisons dans la Gazette
mdicale:

Jusqu' prsent, on n'avait constat le fait de combustion instantane
que sur les hommes; un cas pareil vient, pour la premire fois, d'tre
signal par le docteur Thierry sur un animal appartenant  l'espce
simiane. Depuis cinq ou six ans, cet individu, par suite de la perte
douloureuse qu'il avait faite de l'un de ses amis, avait pris l'habitude
de se livrer  une intemprance journalire  l'endroit du vin et des
liqueurs fortes; le jour mme de l'accident, il avait bu trois petits
verres de rhum et s'tait retir, selon son habitude, dans un coin de
l'appartement, lorsque, tout  coup, on entendit de son ct un
ptillement pareil  celui que produisent les tincelles qui s'chappent
d'un foyer. La mnagre, qui faisait sa chambre, se retourna vivement du
ct d'o venait le bruit, et vit l'animal envelopp d'une flamme
bleutre pareille  celle de l'esprit-de-vin, sans que cependant il ft
le moindre mouvement pour chapper  l'incendie. La stupfaction dans
laquelle la plongea ce spectacle lui ta la force d'aller  son secours,
et ce ne fut que lorsque le feu fut teint qu'elle osa s'approcher de
l'endroit o il avait apparu; mais alors il tait trop tard, l'animal
tait compltement mort.

Le singe sur lequel s'est accompli cet trange phnomne appartenait 
notre clbre peintre, M. Tony Johannot.




Pices justificatives

Constitution de la nation des Mosquitos dans l'Amrique centrale:

Don Gusman y Pamphilos, par la grce de Dieu, cacique des Mosquitos,
etc.

Le peuple hroque de cette contre, ayant dans tous les temps conserv
son indpendance par son courage et ses sacrifices, en jouissait
paisiblement  l'poque o toutes les autres parties de l'Amrique
gmissaient encore sous le joug du gouvernement espagnol.  la grande et
mmorable poque de l'mancipation du nouvel hmisphre, les peuples de
cette vaste rgion n'avaient t soumis par aucun peuple europen;
l'Espagne n'avait exerc sur eux aucune autorit relle, et avait t
force de se borner  de chimriques prtentions contre lesquelles la
bravoure et la constance des indignes n'avaient cess de protester. La
nation des Mosquitos avait conserv intacte cette libert primitive
qu'elle tenait de son Crateur.

Dans la vue de consolider son existence, pour dfendre sa libert, le
premier de tous les biens d'un peuple, et pour guider ses progrs vers
le bonheur de l'tat social, cette contre a bien voulu nous choisir
pour la gouverner dj, dans cette immortelle lutte de la libert
amricaine, nous avions montr aux peuples de ce continent que nous
n'tions pas indigne de contribuer  l'affranchissement de cette noble
moiti de l'espce humaine.

Pntr des devoirs que la Providence nous imposait en nous appelant,
par le choix d'un peuple libre, au gouvernement de cette belle contre,
nous avions cru devoir diffrer, jusqu' ce jour, la cration des
institutions qui doivent hter son bonheur; nous jugions ncessaire de
bien connatre auparavant les besoins de la nation  laquelle ces
institutions devaient s'appliquer.

Cette poque est enfin venue. Nous sommes heureux de pouvoir nous
acquitter de ce devoir, dans un temps o la victoire vient de consacrer
 jamais les destines de ce continent, et de terminer, aprs quinze
annes, une lutte o nous avons, parmi les premiers, arbor l'tendard
de l'indpendance et scell de notre sang les droits imprescriptibles
des peuples amricains.  ces causes, nous avons dcrt et ordonn,
dcrtons et ordonnons ce qui suit:

Au nom de Dieu tout-puissant et misricordieux:

_Article premier:_

Toutes les portions de ce pays, quelles que soient actuellement leurs
dnominations, ne composeront  l'avenir qu'un seul tat qui restera 
jamais indivisible, sous la dnomination de l'tat de Poyais.

Les titres divers sous lesquels nous avons jusqu' ce jour exerc notre
autorit seront,  l'avenir, confondus et runis dans celui de cacique
de Poyais.

_Art. 2:_

Tous les habitants actuels de ce pays, et tous ceux qui,  l'avenir,
recevront des lettres de naturalisation, ne feront qu'une seule nation,
sous le nom de Poyaisiens, sans distinction d'origine, de naissance et
de couleur.

_Art. 3:_

Tous les Poyaisiens sont gaux en devoirs et en droits.

_Art. 4:_

L'tat de Poyais se divisera en douze provinces, savoir:

                    L'le de Boatan,
                    L'le de Guanaja,
                    Province de Caribania,
                    Province de Romanie,
                    Province de Tinto,
                    Province de Carthago,
                    Province de Neustrie,
                    Province de Panamakar,
                    Province de Towkas,
                    Province de Cacheras,
                    Province de Wolwas,
                    Province de Ramas.

Chaque province se divise en districts, chaque district en paroisses;
les limites de chaque province sont rgles par la loi.

Dans chaque province, il y a un intendant nomm par le cacique.

L'intendant s'occupera de l'administration particulire de la province;
il sera assist par un conseil de notables, choisi et organis par une
loi.

Dans chaque district, il y a un sous-intendant, et dans chaque paroisse
un maire.

La nomination des sous-intendants et des maires, et leurs attributions,
seront rgles par une loi.

_Du cacique:_

Le cacique est le commandant en chef de toutes les forces de terre et de
mer.

Il est charg de les lever, armer, organiser, suivant ce qui sera
dispos par la loi.

Il nomme  tous les emplois civils et militaires que la constitution n'a
pas rservs  la nomination du peuple.

Il est administrateur gnral de tous les revenus de l'tat, en se
conformant aux lois, sur la nature, l'assiette, le recouvrement et la
comptabilit.

Il est charg spcialement du maintien de l'ordre intrieur, fait les
traits de paix, dclare la guerre. Toutefois, les traits sont soumis 
l'approbation du snat.

Il envoie et reoit les ambassadeurs et toute sorte d'agents
diplomatiques.

Il a seul le droit de proposer les lois au parlement et de les approuver
ou de les rejeter, aprs la sanction du parlement.

Les lois ne sont excutoires qu'aprs sa sanction et sa promulgation.

Il peut faire des rglements pour l'excution des lois.

Sont dclars domaines du cacique toutes les terres qui n'appartiennent
pas  des particuliers.

Leur revenu et le produit de leur vente sont affects  l'entretien de
Son Altesse le cacique, de sa famille et de sa maison civile et
militaire.

Le cacique pourra, en consquence, disposer desdits domaines,  tel
titre qu'il avisera.

 son avnement, le cacique prte serment  la constitution, entre les
mains du parlement.

Le cacique a le droit de grce.

La personne du cacique est inviolable; ses ministres sont seuls
responsables.

En cas de mauvaise sant, ou dans le cas d'absence, pour quelque raison
grave, le cacique pourra choisir un ou plusieurs commissaires qui
gouverneront en son nom.

Notre fils an, issu de notre mariage avec dona Josepha-Antonia-Andrea
de Xrs de Aristequicta y Lobera, n  Carracas, dans la rpublique de
Colombie, est dclar hritier prsomptif de la dignit de cacique des
Mosquitos.

Dans une des prochaines cessions du parlement, il sera pourvu par une
loi au cas de la minorit du cacique.

_Du parlement:_

Le parlement exerce le pouvoir lgislatif, concurremment avec le
cacique.

Aucun emprunt ne pourra tre fait  l'avenir, aucun impt direct ni
indirect ne peut tre lev, sans avoir t dcrt par le parlement.

 l'ouverture de chaque session, les membres des deux chambres du
parlement prtent serment de fidlit au cacique et  la constitution.

Le parlement dtermine la valeur, le poids, le type et le titre des
monnaies; fixe les poids et les mesures.

Chaque chambre du parlement fait un rglement pour l'ordre de ses
travaux, et a la police de ses sances.

Chacune des deux chambres du parlement peut supplier le cacique de
prsenter un projet de loi sur tel ou tel objet dtermin.

Le parlement se compose de deux chambres: le snat et la chambre des
reprsentants.

_Du snat:_

Le snat se compose de cinquante snateurs.

Quatre ans aprs la promulgation de la prsente constitution, ce nombre
pourra tre augment par une loi.

Les cinquante snateurs qui vont composer le snat seront nomms par le
cacique, pour la premire fois seulement.

Les snateurs sont nomms  vie.

 l'avenir, lorsqu'il viendra  vaquer quelque place dans le sein du
snat, le snat nommera  la place vacante, parmi les trois candidats
qui lui seront prsents par le cacique.

Pour tre snateur, il faudra tre g de trente et un ans au moins,
avoir rsid au moins trois ans dans le pays, et possder une proprit
foncire de trois mille acres d'tendue.

Le snat est prsid par le chancelier.

L'vque ou les vques de Poyais seront de droit membres du snat.

Les sances du snat sont publiques.

_Chambre des reprsentants:_

La chambre des reprsentants se composera de soixante dputs cinq par
province, jusqu' ce qu'une loi ultrieure en ait augment le nombre.

Pour tre reprsentant du peuple de Poyais, il faut avoir vingt-cinq
ans, et possder une proprit foncire de mille acres d'tendue.

La chambre des reprsentants vrifie les pouvoirs de ses membres.

Chaque province nommera cinq dputs, pour former la premire session de
la chambre.

Dans la prochaine session du parlement, il sera pourvu par une loi  la
rpartition dudit nombre de soixante dputs, entre les diverses
provinces, suivant la force de leur population.

De plus, dans la mme prochaine session, le parlement pourra attribuer
le droit d'avoir une reprsentation spciale  celles des villes de
notre tat qu'il croira,  raison de leur importance, devoir lever  la
dignit de cit.

Pour l'lection des dputs des districts, tous les habitants, ns ou
naturaliss citoyens de cet tat, qui payeront une contribution directe
quelconque, et qui, tant gs de vingt et un ans, ne seront ni
domestiques, ni esclaves, ni interdits, ni faillis, ni repris de
justice, se runiront au chef-lieu du district, au jour qui sera indiqu
par nos lettres patentes, et nommeront les dputs parmi les personnes
ayant les qualits ncessaires  cet effet.

Les dputs sont nomms pour quatre ans, et la chambre se renouvelle en
entier.

Le cacique nomme le prsident de la chambre des dputs, sur une liste
de trois candidats, qui lui est prsente par cette chambre.

Les assembles lectorales sont prsides par un de leurs membres,
choisi dans leur sein par le cacique.

Les lois sur les douanes et les autres impts directs ou indirects ne
peuvent tre proposes que dans le sein de la chambre des reprsentants,
et ce n'est qu' son approbation qu'elles peuvent tre portes au snat.

Le cacique dtermine, par une ordonnance, l'ouverture et la clture de
la session du parlement, qui doit tre convoqu au moins une fois par
an.

Le cacique peut dissoudre la chambre des reprsentants,  la charge par
lui d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois.

La chambre des reprsentants a le droit d'accuser les ministres devant
le snat, pour cause de concussion ou de trahison, malversation,
mauvaise conduite ou usurpation de pouvoirs.

Les sances de la chambre des reprsentants sont publiques.

_De la religion:_

La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de
l'tat.

Ses ministres sont dots, et le territoire o ils doivent exercer leur
ministre est dtermin par la loi.

Toutes les religions sont protges par l'tat.

La diffrence de croyance ne peut servir de motif ni de prtexte
d'admission ou d'exclusion d'aucune charge ou emploi public.

Les personnes professant une religion autre que la religion catholique,
qui voudront lever un temple  leur usage, seront tenues d'en faire la
dclaration  l'autorit civile, en assignant en mme temps un fonds
pour entretenir le ministre qui devra tre attach au service de ce
temple.

_De la dette publique:_

Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement,
ont t contractes par Son Altesse le cacique, sont dclares dettes de
l'tat et garanties par tous les revenus et toutes les proprits de
l'tat.

Une loi sera prsente  la prochaine session du parlement, pour
dterminer la portion des revenus publics qui sera affecte au service
des intrts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.

_Pouvoir judiciaire:_

Les juges sont nomms par le cacique, sur la prsentation de trois
candidats par snat.

Il y aura six juges de l'tat, lesquels parcourront successivement les
provinces, pour y tenir des assises o s'administrera la justice civile
et criminelle.

Une loi ultrieure organisera l'application du jury en matire
criminelle.

Il sera tabli, dans chaque district, un juge de paix charg de
concilier les procs, et,  dfaut de conciliation, de mettre les procs
en mesure d'tre jugs par le juge de l'tat, dans la tenue des assises.

Les appels de jugements rendus par les assises de chaque province seront
jugs par le snat.

Les recours en cassation contre les arrts de la cour suprme seront
ports devant le parlement.

Aucun habitant ne peut tre arrt qu'en vertu d'un ordre d'un juge,
portant implicitement la mention du motif, lequel ne pourra tre qu'une
accusation d'un crime ou dlit qualifi par la loi.

Aucun gelier ne pourra, sous peine d'tre poursuivi pour dtention
arbitraire, recevoir ou dtenir un prisonnier sans mandat d'arrestation,
dans la forme ci-dessus.

Il sera procd, le plus prochainement possible,  la rdaction d'un
code de lois civiles et d'un code de lois criminelles, uniformes pour le
pays.

La prsente constitution sera soumise  l'acceptation du parlement, qui
est convoqu  cet effet le 1er septembre prochain.

Fait  Londres, le 20 mars de l'an de grce 1837, et de notre rgne le
premier.

_Sign: Don Gusman y Pamphilos._

_Lettre de M. Alphonse Karr:_

Mon cher Alexandre,

Permettez-moi de vous adresser une rclamation.

Il y a en France trente-deux millions d'habitants; si chacun occupe
l'attention publique pendant un temps gal, c'est--dire si la gloire
leur est quitablement partage, ils auront chacun une minute et un
tiers de minute en toute leur vie, que je suppose de quatre-vingts ans,
 tre l'objet de cette prcieuse attention.

C'est ce qui fait que l'on s'accroche de son mieux  tout ce qui fait du
bruit et que l'on veut tre quelque chose dans ce qui parat, que bien
des gens portent un peu envie au criminel que l'on guillotine, et n'ont
de consolation qu'en disant: _Je l'ai beaucoup connu_ ou _J'ai pass
dans la rue le lendemain de l'assassinat_.

Je ne connais rien de plus amusant que ces livres si pleins d'humour et
de malicieuse navet que vous publiez quelquefois quand vous ne faites
pas de beaux drames ou de spirituelles comdies.

En voil un qui va absorber l'attention universelle pendant quinze
jours, ici o on fait une rvolution en trois jours; c'est donc, au
compte que je faisais tout  l'heure,  peu prs treize mille personnes
dont on ne parlera jamais.

J'ai le droit d'tre dans votre livre, et j'en use: Jacques II m'a
appartenu avant d'tre  Tony Johannot. Notre bon et spirituel Tony
pourrait vous dire comment un jour, il me montra un singe et comment ce
singe me sauta au cou, me prit par la tte et m'embrassa sur les deux
joues de la faon la plus attendrissante.

Jacques II avait vcu un an avec moi quand je le perdis; je craignais 
chaque instant de le rencontrer sur les boulevards, habill en
troubadour d'opra-comique, devenu savant et se livrant au mtier
ignominieux de bateleur. Je fus bien heureux de le retrouver chez Tony,
qui a beaucoup trop d'esprit pour en vouloir donner aux btes.

Donc, mon cher Alexandre, je vous prie et au besoin vous somme, comme
disent les journaux, d'insrer la prsente rclamation dans vos pices
justificatives.

Tout  vous.

                    Alphonse Karr.






End of Project Gutenberg's Le capitaine Pamphile, by Alexandre Dumas

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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