Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by mile Chevalier

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Title: La fille des indiens rouges

Author: mile Chevalier

Release Date: April 26, 2006 [EBook #18263]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DES INDIENS ROUGES ***




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                              LA FILLE
                                 DES
                           INDIENS ROUGES


                         H. EMILE CHEVALIER



                                PARIS
                       CALMANN-LVI, DITEURS
                           3, RUE AUBER, 3




A MON AMI

CH. DUBOIS DE GENNES

Te souviens-tu, Charles, de nos dbuts littraires? t'en souviens-tu,
dis-moi? C'est  Maubeuge. Nous tions simples dragons, aprs avoir
aspir,  Saint-Cyr,  l'paulette d'or. Grand dsenchantement! Mais 
cette poque d'esprances, d'illusions, que nous importait une corve
de litire! N'avions-nous pas dans notre giberne plusieurs btons de
marchal? Ah! mon ami, le bon, le beau temps! Cependant, toi tu t'en
allais cultivant la Muse, entre une garde de police et une garde
d'curie, et moi j'osais,-- Mars, l'eussiez-vous cru?--ruminer un
roman  l'cole de peloton ou  l'exercice  cheval! T'en souviens-tu,
Charles? dis-moi, t'en souviens-tu? Oui, c'tait  Maubeuge. Certain
matin, aprs la soupe, suprieurement brosss, astiqus, cirs  l'ail,
en veste et pantalon de petite tenue, nous montmes les marches de
l'escalier d'un journaliste. Comme nous tremblions! T'en souviens-tu,
Charles? Ne s'appelait-il pas Meurs, ce brave homme? Il nous reut
gracieusement, et cependant nous avions la chair de poule. Timidement
tu lui tendis tes vers, moi ma prose. T'en souviens-tu, ami? t'en
souviens-tu? Puis avec quelle anxit nous attendmes l'apparition de
la petite feuille de Maubeuge! N'est-ce pas que la perspective de nos
premiers galons ne nous causa point fivre plus brlante!

O sont-ils ces jours, cher ami? Notre coeur s'est rid depuis. Nous
avons blanchi, laiss bien des joies, bien des amours, bien des caresses
aux pines de la vie! Et pourtant aujourd'hui, aprs vingt ans de
sparation, nous nous retrouvons au mme point; une plume  la main.
Laisse-moi donc me rappeler avec bonheur la matine de Maubeuge, en te
ddiant ce livre, qui le prouvera une fois de plus que l'homme n'chappe
gure  sa vocation.

H.-E. CHEVALIER.

_Paris, 7 fvrier 1865._





                              LA FILLE
                                 DES
                           INDIENS ROUGES




                                  I

                           L'INSURRECTION


--Je vous rpte, matre, que les hommes sont mcontents. Ils menacent
de se rvolter.

--Est-ce pour cela que tu es venu me troubler?

--Mais...

--Mais... qu'on donne la cale sche aux plus mutins et qu'on fasse
courir la bouline aux autres! Par Notre-Dame de Bon-Secours, c'est moi
qui commande  bord, et je veux tre obi, entends-tu, Louison?

--Sans doute, sans doute, matre. Cependant, si j'osais...

--Quoi?

--Vous tes plus savant que moi, matre, plus savant que nous tous, oh!
nous le savons bien!...

--Au but!

--C'est, rpondit timidement Louison, que les vivres commencent 
manquer sur le _Saint-Rmi_. L'eau est  moiti gte, et encore ai-je
t oblig de diminuer les rations ce matin.

Puis, s'enhardissant, il ajouta d'un ton plus dcid:

--Nos gens crient, voyez-vous, matre Guillaume. Ils disent, comme a,
que depuis trop longtemps nous tenons la mer; que ce n'tait point pour
un voyage de dcouvertes, mais bien pour faire la pche des _molues_
qu'ils se sont embarqus; qu'il n'existe aucune terre dans ces parages;
que, s'ils cdent davantage  votre obstination, une mort affreuse les
attend au milieu des glaces qui nous environnent, et...

--Et tu partages leurs apprhensions! interrompit matre Guillaume en
haussant les paules.

--Oh! essaya Louison avec un air de dignit blesse.

--Ne nie point, par Notre-Dame de Bon-Secours, ne nie point; je te
connais, mon gars, tu es aussi couard que le dernier de nos novices.
Mais, sois tranquille, je ferai,  mon retour  Dieppe, un bon rapport
de ta conduite!

--Je ne croyais pas, matre, avoir manqu  mes devoirs, repartit
Louison avec une humilit feinte, car il accompagna ces paroles d'un
regard haineux, quoique habilement dissimul sous la paupire.

--Assez sur ce sujet! s'cria Guillaume en frappant du pied. Comment
nommes-tu les rebelles?

--Il y a d'abord: Cabochard, Brl-Tout, Gignoux Loup-de-Mer, puis...

--Ce sont les meneurs, ceux-l, n'est-ce point?

--Je le prsume, matre.

--Alors, qu'on leur inflige la grand'cale!

--J'avais pens que la cale sche...

--J'ai dit la grand'cale, et sur-le-champ. Cet exemple assouplira
les autres. Sinon, je brle la cervelle au premier qui grogne! Par
Notre-Dame de Bon-Secours, un pareil ramas de coquins me dicter des
lois! Ignorent-ils qui je suis, aprs trois mois de navigation ensemble!
Ignorent-ils que le capitaine Guillaume Dubreuil a servi sur les
vaisseaux du roi, avant de commander cette coquille de noix, et qu'il
n'est pas homme  se laisser imposer par des pleutres de leur espce!

--Et s'ils se rvoltaient? hasarda Louison.

--S'ils se rvoltaient! rpta, avec un accent plein de mpris, le
patron du Saint-Rmi, en mettant la main sur la crosse d'un pistolet
pendu  sa ceinture.

--Ils en parlent! insista l'autre.

--Allons, va! et la route toujours au nord-ouest, dit Guillaume d'une
voix souriante, comme si la frayeur n'avait aucune prise sur son me.

C'est qu'il n'avait pas une nature vulgaire, Guillaume Dubreuil, patron
du bateau pcheur le Saint-Remi. N, en 1465, d'une famille bourgeoise,
habitant la petite ville de Dieppe, il avait t vou  la clricature.
Ses progrs dans les sciences et l'tude des langues anciennes et
modernes furent rapides. Et, quoiqu'il tmoignt plus de got pour
l'histoire et la gographie que pour la scholastique religieuse, on
esprait que le jeune lve deviendrait une des gloires de l'ordre de
saint Benot, auquel ses parents l'avaient destin. Mais s'il tait
intelligent, studieux, pre au travail, Guillaume n'avait pas l'humeur
facile. De brlantes passions fermentaient dans son coeur: passions
en opposition complte avec les rserves, les austrits et les
mortifications du clotre.

Un jour, le frre gardien du monastre o il aurait d s'apprter 
recevoir les ordres vint, tout benot, tout contrit, annoncer au
pre Dubreuil que son fils avait pris la clef des champs, aprs avoir
escalad les murs de la sainte retraite.

Je vous laisse  penser le courroux et le chagrin qu'prouva le
bon bourgeois. Vainement fit-il courir aprs son fugitif, vainement
promit-il une forte rcompense  quiconque lui en donnerait des
nouvelles. Durant plusieurs annes, on n'en entendit plus parler.

Cependant, aprs avoir jet le froc aux orties, le jeune Guillaume
s'tait engag dans un rgiment au service d'Anne de France, dame de
Beaujeu, alors en hostilits avec les ducs d'Orlans, de Bourbon et
divers grands seigneurs qui lui disputaient la rgence de Charles VIII.

Notre chapp du couvent se signala dans plusieurs occasions, notamment
 la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, en 1488, o il contribua  la
capture du duc d'Orlans, depuis Louis XII.

A cette poque, Guillaume Dubreuil avait vingt-trois ans. Du rang de
piquier  pique simple, par lequel il avait dbut dans l'arme, il
tait parvenu au grade d'enseigne, aprs avoir pass tour  tour
par ceux de piquier  pique sche, piquier  corselet, arquebusier,
mousquetaire, lampassade, caporal et sergent. Mais pour le rcompenser
de sa valeur dans l'affaire de Saint-Aubin-du-Cormier, Anne lui fit
donner le commandement d'une bande.

Dcidment, la fortune prsentait elle-mme au jeune officier sa main
si recherche. Il n'avait qu' se laisser conduire, et bientt on le
verrait mestre-de-camp d'un rgiment, puis colonel-gnral, et pourquoi
pas marchal plus tard? En ces temps de troubles, de ligues, de
rvolutions, un homme de coeur ne pouvait-il viser aux plus hautes
dignits? Il ne s'tait gure coul plus d'un sicle depuis la mort
de Bertrand Du Guesclin. La mmoire de ses brillants succs enflammait
encore l'esprit chevaleresque du sicle.

Mais dj Guillaume tait fatigu de l'tat militaire, qui n'offrait
plus d'motions  son me ardente, avide de nouveaut. La paix, qui
suivit le trait de Sabl, acheva de le dgoter d'une carrire o
l'avait jet le hasard, bien plutt qu'une vocation srieuse.

La profession de marin, les combats en mer, les temptes, les
expditions lointaines, avaient t, dans le jeune ge, l'objet de
ses rves. Il rsolut de raliser enfin des aspirations si souvent, si
chaudement caresses. Grce  la protection du sire de La Trmoille,
qui s'tait intress  lui depuis la glorieuse journe de Saint-Aubin,
Dubreuil obtint de passer comme officier sur un des navires du roi. Il
y apprit rapidement l'art nautique, et, ds 1494 il pouvait esprer
d'arriver promptement au commandement d'une galasse, quand le bruit des
merveilleuses dcouvertes de Christophe Colomb vint allumer de nouveaux
dsirs dans sa fougueuse imagination.

Dubreuil demanda  la cour l'autorisation d'aller tenter les mers. Il
prtendait trouver, par le nord-ouest, un passage au Cathay (la Chine),
assurant que cette voie, infiniment plus courte que celle de la mer
Rouge ou du cap de Bonne-Esprance,--tout dernirement reconnu par les
Portugais,--serait pour la France une source de richesses incalculables.
Sa requte fut appuye par La Trmoille. Mais Charles VIII, qui venait
de s'affranchir de la tutelle de sa soeur, et qui, stimul par Louis
d'Orlans, briguait le royaume de Naples, Charles VIII se souciait plus
du tournois militaires que de commerce, de victoires clatantes sous le
doux ciel de l'Italie que de problmatiques conqutes maritimes.

Patientez, crivit La Trmoille  son protg, jusqu' ce que le roy,
nostre sire, ait termin la guerre, et il vous octroyera cette faveur
que sollicitez.

Patienter! Est-ce que la poudre attend pour faire explosion, aprs que
l'tincelle a t mise en contact avec elle?

Guillaume Dubreuil n'tait pas homme  ajourner l'excution d'une
ide, quand une fois elle avait jailli dans son cerveau. Rtif  la
contradiction, son caractre ne savait supporter les retards. Ce qu'il
voulait, il le voulait tout de suite, et il se serait fait briser plutt
que de ployer, lorsqu'il s'tait mis en tte d'accomplir une chose,
bonne ou mauvaise.

Aussi donna-t-il immdiatement sa dmission; puis il revint  Dieppe, o
ses parents l'accueillirent comme l'Enfant Prodigue; et, sans perdre un
instant, se fit nommer capitaine ou patron d'un des bateaux qui, depuis
de nombreuses annes, allaient faire la pche de la morue et du hareng
sur les bancs que nous nommons aujourd'hui bancs de Terre-Neuve.

D'o lui tait venue cette rsolution? Pourquoi,  la fleur de l'ge,
avait-il chang un poste magnifique contre l'emploi assez peu considr
de pcheur? Le pre Dubreuil, ses amis, ses compres n'y comprenaient
rien. Pour eux, il tait fou, possd du diable, il finirait
certainement mal. Le vulgaire est ainsi fait: ce qu'il ne conoit pas,
il l'interprte toujours de mchante faon. Mais que ces braves gens
eussent encore jug bien plus svrement le pauvre Guillaume, s'ils
eussent connu ses desseins!

Inutile de rapporter toutes les tentatives mises en oeuvre pour
l'empcher de partir. Par bonheur, il avait affaire  des armateurs
intelligents et discrets,  qui il avait communiqu son plan et qui
l'approuvaient.

Pour lui, ils affrtrent le Saint-Remi, joli brick de cent vingt
tonneaux, mont par trente hommes d'quipage et pourvu de provisions
pour un an.

Guillaume leva l'ancre au commencement de mars de l'anne 1494, et,
aprs une pnible traverse de plus de trois mois, atteignit le 55 de
latitude nord et le 40 de longitude ouest, sans avoir aperu aucune
terre.

Malheureusement, les vivres tant de mauvaise qualit, on avait d en
jeter la plus grande partie par-dessus bord, et une voie d'eau s'tant
dclare dans la cale, plusieurs barriques avaient t avaries. De l,
murmures parmi l'quipage, ignorant que bientt les montagnes de glace
lui fourniraient de l'eau douce  discrtion, et qui et prfr
la pche  un voyage dont il ne voyait pas la fin et dont le but
l'intressait mdiocrement. Si la diminution force des rations avait
donn lieu  ces murmures, les rigueurs de la temprature, au point o
tait parvenu le navire, ne tendaient pas  les faire cesser.

La mer tait continuellement houleuse, couverte de montagnes de glace
normes, entre lesquelles le vaisseau avait souvent peine  se frayer
passage; le vent soufflait avec une pret qui gelait les doigts des
matelots employs  la manoeuvre, et le ciel, toujours voil, toujours
sombre, ou bien roulait d'pais nuages noirs, prcurseurs de temptes
effroyables, menaant  chaque minute d'engloutir le misrable brick,
ou bien il s'ouvrait pour laisser chapper des tourbillons de neige,
si presss que l'air en devenait compact, si aveuglants que les plus
intrpides gabiers hsitaient  monter alors dans les hunes.

Encore, si le commandant du Saint-Remi et t un de ces patrons doux et
familiers, comme le sont habituellement ceux des bateaux-pcheurs! Lui
doux! Jour de Dieu! jamais une punition n'tait assez dure, jamais la
moindre infraction  la discipline n'tait pardonne! Lui familier! Il
ne parlait qu'a son second, Louison, surnomm le Borgne, parce qu'il
avait perdu l'oeil droit dans une rixe, et il ne lui parlait que pour
les affaires du service. Aussi, Louison dtestait-il Guillaume.

Accoutum  traiter en gaux les patrons des navires o il tait
employ, le second n'avait pu se faire  la fiert du capitaine. Sans
instruction, il jalousait celle de son suprieur; sans tenue vis--vis
de ses subalternes, il ne s'expliquait pas la hauteur de Dubreuil, bien
qu'elle l'irritt et le portt  des hostilits contre lui.

Sourdes d'abord, ces hostilits prirent un caractre moins secret
quelques jours avant l'poque de notre rcit. Dubreuil tait trop occup
ou trop altier pour y prter attention. Sa ngligence ou son orgueil
lui fut funeste, car Louison, exaspr contre ce despotisme tout  fait
inusit sur les bateaux-pcheurs, attisa, au lieu de les rprimer, les
dispositions des matelots  la rvolte.

Les plaintes dont il se faisait l'cho officieux taient autant
les siennes que celles de l'quipage; et en sortant de la cabine de
Dubreuil, aprs la conversation rapporte plus haut, furieux du mpris
qui avait accueilli ses dclarations, il jura de tirer, sans plus
tarder, de son capitaine une vengeance terrible.

Les ttes taient montes, le complot prt, rien de plus facile que de
le faire clater.

Louison le Borgne ordonna au clairon du bord de sonner l'appel.

Bientt, les matelots furent aligns sur le pont. Ce matin-l, le
temps tait assez clair; mais le froid avait doubl d'intensit, et les
pauvres marins, exposs  cette atmosphre glaciale, sentirent le
sang se figer dans leurs veines. Ils grelottaient et avaient peine 
conserver l'immobilit rglementaire. Quelques rcriminations furent
chuchotes.

Louison feignit de ne pas entendre.

Aprs avoir lentement fait l'appel, il cria:

--Le Cabochard, quittez les rangs!

Un gros gaillard, au visage renfrogn, sournois, s'avana vers le
second.

--Par ordre du patron, continua celui-ci, vous tes condamn  la
grand'cale.

--A la grand'cale! fit le matelot frissonnant de terreur.

--Oui, poursuivit impitoyablement Louison, vous tes condamn  la
grand'cale _par ordre, du patron_.

Et il appuya avec force sur ces derniers mots.

--Mais il veut donc me faire mourir, le capitaine! A la grand'cale par
une froidure pareille! Et qu'est-ce que j'ai fait, dites-moi?

--Ah! rpondit Louison, avec une apparente commisration, tu as dsobi,
tu as clabaud, dit le capitaine. Allons, dshabille-toi.

Cabochard tourna les yeux sur ses camarades comme pour leur demander
conseil.

--Non non! crirent  la fois plusieurs d'entre eux; non, non! ne te
dshabille pas. C'est une monstruosit de vouloir plonger maintenant un
homme dans l'eau. Nous ne le souffrirons pas. A bas le patron!  bas!

Un imperceptible sourire de satisfaction plissa les lvres de Louison.

--Le fait est, insinua-t-il  mi-voix, que c'est un rude chtiment. Le
capitaine n'aura pas rflchi. Je vais, si vous le voulez, intercder
auprs de lui pour que la cale sche soit substitue...

--Point de cale, point de punition! hurlrent les matelots.

--Silence dans les rangs! enjoignit Louison.

Puis il ajouta:

--Brl-Tout, Gignoux, Loup-de-Mer, recevront la mme peine, par ordre
spcial du capitaine.

Mais un concert d'imprcations formidables couvrit aussitt ces paroles.

On et dit que l'quipage n'attendait que cet instant pour exprimer
ouvertement, violemment, sa haine contre Guillaume Dubreuil. Les rangs
furent rompus, et les matelots furieux, vocifrant, rugissant comme
des btes froces qui viennent de briser les barreaux de leur cage, se
prcipitrent en tumulte vers la poupe du navire.

C'est que, s'il est cruel dans toutes les saisons et sous tous les
climats, le supplice de la grand'cale est particulirement affreux dans
les mers borales, car on sait qu'il consiste  hisser le patient, par
une corde,  l'extrmit de la grand'vergue, puis  le laisser tomber
dans l'eau, du ct droit du navire, par exemple, et  le ramener 
gauche du btiment, en le passant par-dessous la quille.

Sans doute, en prononant cette terrible sentence contre les mutins,
Dubreuil avait oubli la latitude sous laquelle il naviguait. Sa
svrit n'allait pas jusqu' l'inhumanit, son amour-propre jusqu' la
tyrannie. Mais, lasss de ses procds, s'exagrant  l'envi la rigueur
de ses intentions, les hommes du Saint-Remi profitrent avidement d'une
circonstance qui semblait justifier, en quelque sorte, la conjuration
qu'ils avaient ourdie contre lui.

L'hypocrite Louison fit mine de vouloir les arrter. Dans le fond, il
tait enchant de la russite de ses intrigues.

--Qu'allez-vous faire, camarades! qu'allez-vous faire? disait-il de sa
voix mielleuse, en se plantant devant le capot d'chelle.

--A mort!  mort!  mort le patron! beuglaient les forcens.

Et, cartant Louison, qui n'opposa aucune rsistance, ils se
prcipitrent dans la cabine du capitaine.

Assis devant une table charge de manuscrits, de cartes et d'instruments
de mathmatiques, Dubreuil tait si absorb par son travail que les
clameurs de la rvolte n'taient point arrives  ses oreilles. Il avait
les yeux fixs sur une mappemonde de parchemin, crite en lettres rouges
et enlumine de riches couleurs, suivant la mode du temps. Conformment
 l'opinion reue, dans cette carte, Jrusalem se trouvait place au
centre de la terre. En haut de la feuille on lisait le mot; Orient, au
bas, celui d'Occident;  droite, Midi,  Gauche, Septentrion. Entre deux
lignes, se coupant  angles droits au point dsign pour reprsenter
Jrusalem, les profils des trois parties du monde connu, Europe, Asie,
Afrique, taient dessins assez exactement. Mais les limites des rgions
n'offraient que des lignes droites ou lgrement courbes, sans angles
saillants et rentrants. De petites enceintes figuraient les montagnes.
Les les se montraient sous la forme d'un o, et deux lignes parallles,
d'une inexorable rigidit, annonaient les fleuves. Sur la gauche,
un pointillage, frachement excut, indiquait les terres dcouvertes
depuis peu par Christophe Colomb.

--Sans nul doute, pensait Dubreuil, le passage que je cherche existe;
sans nul doute, il se doit trouver, l-haut, vers le 70 de latitude,
aux confins de quelque vaste continent. Si la raison, si les
connaissances modernes ne nous en donnaient la certitude, les
historiens, les gographes, et jusqu'aux potes de l'antiquit,
surgiraient de leurs tombes pour nous l'apprendre. Hrodote parle d'une
mer qui se glace par la rigueur du froid, Onomacrite n'affirme-t-il pas
que, pour revenir dans leur patrie, les Argonautes ont franchi l'Ocan
de Saturne? Qu'est-ce que l'Ocan de Saturne? Qu'est-ce, sinon la mer
du Septentrion? Plus tard, trois sicles aprs, Antoine Diogne ne
compose-t-il pas un roman dont les hros voyagent aussi sous le cercle
arctique? Pline le Naturaliste raconte que le clbre Pythoeas de
Marseille, qui vivait en 338 avant Notre-Seigneur Jsus-Christ, a abord
 Thul, c'est--dire en Islande, puisque pendant vingt-quatre heures il
a vu le soleil sur l'horizon. Et, ajouta-t-il  voix haute, en plaant
la main sur un manuscrit ouvert devant lui, voici Snque qui, dans sa
_Mde_ lance une prdiction dont un insens seul oserait contester la
valeur:

..... Venient annis Scula seris, quibus Oceanus Vincula rerum laxet,
et ingens Pateat tellus, Tiphysque novos Detegat orbes, ne sit terris
Ultima Thule.[1]

[Note 1: Luc, ANN. SENEC. Trag., p. 159.]

Cette Thul signifie-t-elle autre chose que les rgions polaires? On
rapporte que, ds le IXe sicle, les Norwgiens se sont levs jusqu'au
68 de latitude, qu'ils y ont colonis une le place sous le 65, et
qu'un de leurs navigateurs, Oshu, envoy par Alfred le Grand, tenta, en
873, de traverser le ple. Ne peut-on, par cette voie, se rendre dans le
puissant et luxueux empire du Cathay, dont le livre de Marco Polo,
que voil l sur ma table, fait de si feriques rcits? Oh! trouver ce
passage! le trouver! Quelle gloire! Mais je le trouverai, je le veux, et
rien ne saurait branler ma volont. Plutt prir que d'abandonner mon
entreprise!...

En achevant ces mots, Guillaume s'tait lev le visage rayonnant des
feux du gnie. Il allait monter sur le pont pour prendre le mridien,
quand, soudain, une douzaine de matelots frntiques envahirent sa
cabine, fondirent sur lui et le dsarmrent avant qu'il et pu faire un
mouvement pour se dfendre.

Des accusations sauvages, des menaces plus sauvages encore lui taient
jetes  la face. Mais Dubreuil avait trop de superbe pour essayer de
se justifier, ou implorer la compassion des rebelles. L'expression de
misrables! fut la seule qui lui chappa. Aussitt qu'il eut compris
l'impossibilit de faire rentrer les mutins dans le devoir, il se
retrancha dans une hautaine impassibilit.

On le garrotta, puis on le transporta sur le tillac, on il fut attach
solidement au pied du grand mt.

Les insurgs dlibrrent ensuite sur son sort. Les uns demandaient sa
mort immdiate, d'autres se bornaient  dsirer son emprisonnement dans
la fosse aux lions. Pour concilier les deux partis, Louison le Borgne,
qui s'tait alors tout  fait rang du ct des perturbateurs, proposa
de descendre le patron avec une chaloupe  la mer, et de l'y abandonner.
Cet avis runit  l'instant tous les suffrages.

Bientt un canot flotte  l'arrire du _Saint-Remi_. On y dpose
quelques morceaux de biscuit, quelques livres de lard, et on y jette le
malheureux Dubreuil, aprs avoir tranch ses entraves.

Alors, pour la premire fois, il daigne ouvrir la bouche.

--Donnez-moi au moins une carte marine, un compas, une boussole, dit-il.

--Non, brigand, tu n'auras rien, rpond Cabochard, en lui montrant le
poing du haut de la dunette.

Et d'un coup de hache, il largue la corde qui amarrait la chaloupe au
vaisseau.

Au mme moment, Guillaume vit son second, qui, mont sur le gaillard
d'arrire, avait dj pris le commandement et ordonnait d'une voix
retentissante!

--Pare  virer!




                                  II

                             LES SAUVAGES


Qui,--au sein d'un rve charmant, o la gloire et la fortune
s'unissaient pour lui faire cortge,--n'a t rveill en sursaut par le
ricanement amer de la fatalit. Combien plus lourdement alors psent sur
les paules les afflictions qui suivent, qui assaillent le pauvre mortel
dans sa pnible marche  travers la vie! combien plus vivement les
pointes acres de l'incertitude pntrent ses chairs! combien alors
aussi, quand son me n'est pas barde du triple airain dont parle le
pote, le dsespoir y a facile accs!

En moins d'une heure, Guillaume Dubreuil avait d tomber du pinacle
des plus brillantes esprances dans un tat voisin de la misre la plus
complte, la plus irrmdiable. Quel homme n'aurait perdu la tte, ne se
serait abandonn  l'abattement!

Voyez-vous ce mince canot, ce fragile esquif dlaiss au milieu d'un
ocan courrouc, dont les vagues vert-sombre ne montrent  l'oeil qu'un
gouffre sans fond, et rugissent, comme des tigresses dchanes, contre
les montagnes de glaces, aux tranchantes artes, qu'elles bercent avec
une amoureuse fureur, en les couvrant de baisers dvorants!

La voyez-vous danser  la pointe des lames, la frle embarcation! Ne
tremblez-vous pas qu'elle soit, tout  l'heure, brise comme verre ou
engloutie dans les flots inexorables!

Et cet homme, ce malheureux, il va prir aussi! Qui le pourrait sauver?
Qui pourrait l'arracher aux fatals embrassements de l'abme jaloux de sa
proie? Car loin, loin s'en est all le navire o nagure commandait en
souverain matre cette victime des passions humaines. De son canot il ne
distingue plus, hlas! que les perroquets du vaillant _Saint-Remi_,
si ferme  la mer, si docile  la brise, si propre  captiver les
tendresses d'un vrai marin.

Encore quelques moments, elle hardi vaisseau disparatra tout 
fait, Guillaume Dubreuil restera seul, seul avec sa pense en face de
l'immensit, de l'ternit.

Rassurez-vous pourtant. Notre capitaine n'a pas t ptri de la mme
argile que le commun des hommes. Ainsi que sa charpente physique, son
moral est un compos de bronze et d'acier, et le sang qui coule dans ses
artres a les proprits du vif-argent.

Ds que l'amarre qui retenait le canot au _Saint-Remi_ eut t coupe,
Guillaume arrima rapidement ses provisions, puis il fixa dans la
carlingue un petit mt oubli au fond de l'esquif, avec une voile, et
envergua cette voile, qu'il dploya, aprs avoir reconnu l'aire de vent.

Il soufflait grand frais du nord-est.

Guillaume savait qu'il ne devait pas tre loign de plus le deux
degrs de la cte du Gronland, o les Danois avaient autrefois form un
tablissement. Ce fut vers ce point qu'il essaya de diriger sa course.

Heureusement, il tait chaudement couvert; car il faisait un froid des
plus vifs. Mais, sans boussole, sans instruments propres  dterminer
exactement sa position, l'infortun ne pouvait compter que sur un hasard
bien douteux pour arriver  un port de salut.

La journe fut triste, la nuit plus triste encore. Cependant le courage
du capitaine demeurait indomptable, quoique dans la soire prcdente,
il et remarqu qu'il n'avait pas une goutte d'eau abord. Pour remdier
autant que possible  ce mal, il s'tait approch d'une banquise, y
avait assujetti son canot, et, grimpant sur le banc de glace, avait
dtach les conglations suprieures, qui, formes par les pluies et les
neiges fondues, produisent, on le sait, une eau assez potable.[2]

[Note 2: Les expriences chimiques ont dmontr aujourd'hui que
la conglation de l'eau a des effets assez analogues  ceux de son
bullition. Le rsultat est presque le mme. Par exemple, l'eau de mer
bouillie se dpouille presque entirement, par vaporation, des sels
qu'elle tient en combinaison. Si l'on condense la vapeur ainsi leve,
la quantit d'eau dgage de sel galera environ les deux tiers du
tout. Or, ceux qui ont eu l'occasion de s'assurer du fait savent
qu'indpendamment des parties qui reoivent les neiges et la pluie du
ciel, la substance des icebergs se composa de deux tiers d'eau pure.
Cela est si vrai que les baleiniers, destins  la pche dans le dtroit
de Davis ou sur les ctes du Gronland, n'emportent qu'une faible
provision d'eau, certains qu'ils sont d'en trouver en abondance dans
les icebergs, ou les les de glace, comme ils les appellent. Beaucoup de
glaons, de dimensions relativement mdiocres, sont mme traverss par
des veines bleues, remplies d'eau de neige congele, trs-potable.]

Ayant tanch sa soif et recueilli une certaine quantit de ces glaons
pour les besoins  venir, il reprit sa prilleuse navigation.

Le lendemain et jours suivants n'apportrent aucun changement  la
terrible situation du capitaine, sinon que le temps s'adoucit et devint
peu  peu supportable. Rappelons-nous, au surplus, qu'on touchait  la
fin de juin. Alors, mme  une grande lvation dans la mer polaire,
l'atmosphre arrive souvent  un degr de chaleur extrme, sans que
les glaces qui obstruent l'Ocan septentrional subissent d'altrations
sensibles.

Quoique Guillaume mnaget ses minces provisions, autant qu'il pouvait
sans puiser ses forces, elles diminurent trop vite. Bientt, il
entrevit l'heure o elles lui feraient entirement dfaut. Parfois, ses
yeux avides interrogeaient l'espace, cherchant  discerner un cap, une
voile  l'horizon. Et rien! rien que des icebergs ou montagnes de
glaces bleutres, une mer galement bleue, un ciel gris d'une dsolante
monotonie. Parfois aussi un mirage dcevant lui faisait prendre pour
la terre une de ces masses cristallises; mais, peu aprs, la ralit
cruelle lui montrait son erreur.

La faim commenait  le tourmenter. Sans succs il avait essay de
pcher avec une ligne faite des fils de sa chemise et d'un morceau
de fer pour hameon; sans succs il avait essay d'attraper un de ces
golands qui voletaient frquemment autour de son esquif et par leurs
cris perants semblaient insulter  sa dtresse.

Pour comble de misre, l'eau douce allait lui manquer aussi, car l'Ocan
se dgageait, et les collines flottantes o Dubreuil allait la chercher
se faisaient plus rares.

Un matin, aprs un jene de vingt-quatre heures, il s'veilla aux
torturantes injonctions de son estomac, qui rclamait imprieusement de
la nourriture. Sa langue tait sche, ses lvres eu feu. Pour apaiser la
soif ardente dont il tait consum, Dubreuil se mit  laper le givre que
la fracheur de la nuit, jointe  la chaleur de son corps, avait fait
clore, en blanches toiles, sur ses vtements.

Pauvre et insuffisante ressource!

A midi, il se sentait puis, lorsqu'une forte brise chassa son canot
vers un immense champ de glace qui s'tendait  perte de vue  tribord.
On et dit la cte d'une vaste terre. A mesure qu'il en approcha,
Guillaume prouva une indicible sensation de plaisir. tait-ce une le?
tait-ce le rivage qu'il demandait  Dieu avec tant d'instance?

Pour la premire fois, depuis une semaine, le soleil s'tait lev. En
clatant sur la ligne de glace, ses rayons lui imprimaient les couleurs
les plus chatoyantes, les formes les plus fantastiques, les plus
varies. C'taient des pics sveltes comme des campaniles, des tours
aussi majestueuses que celles de nos basiliques, les unes rondes,
d'autres carres, celles-ci coiffes d'un chapiteau gothique, celles-l
munies de crneaux et mchicoulis. Ailleurs, on remarquait une vote,
une arche de pont; ailleurs une ville avec ses remparts, ses glises,
ses monuments publics. Dominant le tout, sur une hauteur, se dressait le
royal palais, avec ses murailles de granit, sa colonnade, sa terrasse
italienne, et le soleil qui la colorait la rendait blouissante, comme
un de ces temples d'or o demeuraient les dieux Scandinaves.

Spectacle enchanteur, unique, que l'on admire dans cette partie du
monde seulement, comme si la nature et voulu la consoler, par des
magnificences sans rivales, des durets si grandes qu'elle a eues,
d'ailleurs, pour elle,  tous autres gards!

Malgr sa faiblesse, malgr les besoins pressants qui le tenaillaient,
Dubreuil contemplait, bloui, ravi, du fond de son esquif, le magique
panorama droul sous ses regards.

Mais il fallait songer  aborder; car, en supposant que ce ne ft pas la
rive d'une terre, cette barrire de glace devait procurer au capitaine
l'eau qui lui tait si ncessaire et peut-tre quelque chose  manger!

L'opration prsentait de grandes difficults, notre marin tant fort
dbile; il n'avait  sa disposition d'autre outil qu'un croc  lance,
trouv dans le canot, et la muraille se dressait perpendiculairement 
des hauteurs extraordinaires.

Mais elles taient dchiquetes en anses, baies, fiords; et Guillaume
espra trouver une entre o son canot serait  l'abri des coups de mer
et o lui-mme pourrait dbarquer.

Cette fois, son attente ne fut pas trompe.

Dans un goulet profond, creus entre deux promontoires de glace, dont le
sommet surplombait  plus de trois cents pieds d'lvation, il dcouvrit
une sorte d'escalier naturel, conduisant, par une pente douce,  la
crte de ces falaises.

La brise le poussait droit dans le goulet. Il n'eut donc besoin de se
servir du croc que pour empcher le canot de heurter trop violemment,
quand il loucha au rivage.

Aprs l'avoir amarr  une saillie de glace, Dubreuil, s'appuyant au ft
de son croc, descendit sur la plage et se mit  genoux, pour remercier
Dieu de l'assistance inespre qu'il venait de lui accorder.

Il n'y a point d'athes dans les grandes infortunes. Jamais l'tre
Suprme ne manque de se rvler  elles avec sa sublime loquence.

Pour courte qu'elle eut t, la prire de Guillaume n'en fut pas moins
fervente.

Montant ensuite quelques marches de l'escalier, il but  longs traits,
avec cette volupt inexprimable que seuls connaissent ceux qui ont
souffert les atroces brlements de la soif, il but l'eau frache
qui, sous l'ardeur du soleil, coulait par des rigoles du faite de la
banquise.

L'apaisement de ce premier besoin lui rendit une partie de ses forces.
Pour surcrot de bonheur, au bout de cinq minutes, et en arrivant 
la cime de l'iceberg, il aperut, dans une crevasse, un nid d'oiseau
aquatique, contenant cinq oeufs gros comme ceux du canard. Je laisse 
penser si cet aliment sain et nourrissant fut vite aval!

Un peu restaur, le capitaine examina alors le lieu o il tait parvenu.

C'tait une plaine de glace sans bornes,--glace  droite, glace 
gauche, glace en avant,--qui allait se fondre dans un incalculable
lointain, avec la dgradation progressive de l'azur cleste. Pourtant,
a et l, des monticules tincelant au soleil, et,  une longue
distance, quelques vapeurs lgres, se tordant en spirales dans
l'espace, rompaient l'uniformit de ce champ d'albtre.

Les vapeurs taient-elles produites par la fume d'un feu ou par l'un
de ces vastes lacs qui, en t, se forment frquemment au-dessus des
banquises? Question bien intressante pour notre marin! Il tchait de
la rsoudre, quand un grondement sourd et caverneux attira son attention
d'un autre ct.

Guillaume se tourne avec vivacit et voit,  cinquante pas de lui, un
monstre qui s'bat amoureusement sur la glace.

De couleur gristre mouchet de brun, mont sur deux pattes fort
courtes, qu'on jugerait incapables de porter le poids de son corps,
l'animal avait vingt pieds de longueur, autant de grosseur et la figure
gnrale d'un poisson, sauf la tte, ovale; garnie aux coins de la
gueule de soies piquantes et arme de deux dfenses, comme celles d'un
lphant.

Son mufle hideux tait clair par des yeux rouge-vif, qui lui donnaient
un air de cruaut sanglante.

C'tait une vache marine, morse, walrus ou hippopotame septentrional.

Dubreuil n'en avait pas encore vu; mais il avait lu assez de
descriptions de ce gigantesque amphibie pour le reconnatre, il savait
aussi que, inoffensif si on le laisse en repos, le morse devient
terrible lorsqu'il est attaqu, surtout en mer, o, plus d'une fois, il
a renvers et fait chavirer, avec ses redoutables dents crochues, des
embarcations charges d'hommes.

Sans tre un mets dlicat, sa chair est mangeable. Plusieurs tribus
sauvages en font leurs dlices, et les pcheurs europens ne la
ddaignent pas.

Guillaume savait encore cela, et il avait faim!

C'est la pire des conseillres que la faim! Mais aussi elle donne de la
vigueur  l'impotent, du courage au poltron, de l'habilet au niais.
Que ne fait-elle-pas pour celui qui possde naturellement ces qualits!
Dubreuil les possdait, les deux dernires du moins,  un degr
suprieur:--avec celles-l, on supple aisment  la premire, quand
elle ne fait pas absolument dfaut.

Mais, pour se risquer  demander sa nourriture  une pareille bte,
pesant deux  trois mille livres, il faut avoir des armes, tre-en
nombre; Dubreuil tait seul, il n'avait pas d'armes. Devait-il imposer
silence  son apptit? devait-il fermer impitoyablement l'oreille aux
gmissements de son estomac? devait-il dtourner les yeux de cette
masse, de graisse luisante; fascinatrice, j'allais dire parfume, qui
l'entretiendrait dans l'abondance durant des mois entiers! car prs
du ple les mnagres ont un avantage trs-apprciable: les vivres ne
craignent gure la corruption; ils s'y conservent indfiniment. J'en
appelle au mammouth trouv, vers 1806,  l'embouchure de la Lena,
dans une masse de glace o il gisait depuis... le dluge... et avant
peut-tre!--sans que ses chairs se fussent gtes, puisque les chiens du
XIXe sicle en dvorrent une bonne partie!

Oui, en y rflchissant bien, il et t dur, trop dur d'abandonner
semblable magasin de comestibles sans tenter de s'en emparer. Le moyen?
Dubreuil ft sonner sur la glace la hampe de son croc  lance, et,
vaillamment, prudemment, il marcha droit au morse.

L'animal le vit venir sans trop s'mouvoir, il paraissait plus surpris
qu'intimid.

Dubreuil s'en put approcher assez prs pour tenter de lui porter un
coup. Tenant ferme la lance par le milieu, il l'leva  la hauteur de
sa tte et la darda de toute sa force contre l'norme amphibie. Il
s'imaginait que le fer allait disparatre tout entier dans son flanc.
Point. L'arme rebondit, sans avoir entam l'paisse carapace.

Cependant l'hippopotame pousse un grognement de colre. Ses prunelles
enflammes flamboient; il dresse son mufle affreux, et, s'affermissant
sur la queue, il s'lance, fond contre l'ennemi avec un effroyable
fracas. Guillaume a prvu ce mouvement; il est sur ses gardes. Comme le
colosse ne se peut mouvoir que tout d'une pice, Guillaume s'est jet de
ct, et le walrus retombe lourdement, en soufflant comme un boeuf.

De nouveau, le harpon de l'homme est prt; de nouveau il siffle dans
l'air et frappe l'animal. Cette fois il l'atteint  la poitrine, au
moment o le morse tournait la tte pour se rejeter sur son agresseur,
en consquence la peau, tendue comme celle d'un tambour, est facile 
percer. La lance y plonge jusqu'au crochet. Mais l elle s'arrte; les
efforts de Dubreuil ne russissent pas  la faire pntrer plus avant.

Le morse se dbat; il halte; il rugit. Sous ses griffes la glace vole
en mille clats, et sa queue la fait sonner comme le marteau sur
une enclume. Bientt, nanmoins, par un brusque soubresaut, il s'est
dbarrass du fer, et Dubreuil, pris  l'improviste, s'en va rouler 
quelques pas, son croc dans la main.

Avant qu'il ait eu le temps de se relever, l'animal a couru sur lui. De
ses pieds pesants il lui crase les jambes. Guillaume sent la bouillante
baleine du monstre passer sur-son visage, et ses tranchantes canines lui
labourer la cuisse. La mort est l, livide, dcharne, affreuse. Elle
rclame une victime. Quelques secondes encore, et c'en sera fait.
Du malheureux aventurier il ne restera rien, plus rien que quelques
lambeaux de chairs informes. Pas une voix n'ira conter  ses amis son
pouvantable destin!

Mais,  cet instant critique, Dubreuil n'a perdu ni son sang-froid, ni
la sret de son regard.

tendu sur la glace, le buste  demi redress, la lance en arrt, il
recueille et thsaurise, pour ainsi dire, dans son oeil et son bras
droit, tout ce qui lui reste de vitalit; il vise  la tte et enfonce
profondment son arme dans la gueule bante du morse.

Des flots de sang s'chappent, avec un rauque mugissement, de la
blessure. Le mammifre recule, par bonds et par sauts, en battant, comme
avec un flau, la glace, du manche du croc demeur dans la plaie.

Aveugl, tourdi, mais fou de douleur, fou de rage, il cherche son
adversaire, il respire la vengeance.

Dubreuil s'est remis sur pied, rfugi derrire un glaon, et il essaie
de le soulever pour en broyer le corps de l'animal, qui, dans ses
convulsions, vient de casser en deux la hampe de la lance.

Malgr sa bravoure, malgr son flegme, le jeune homme frmit en songeant
au danger qu'il a couru. Ses mains tremblantes se refusent  le servir,
et tout pril n'a point cess pour lui, lorsque des cris tranges
partent derrire,  sa droite.

Guillaume tourna la tte et aperut une douzaine de bipdes, si
grotesques d'apparence, qu'il se demanda aussitt si c'taient des
singes ou des tres humains. Ils n'taient que poil des talons  la
tte, et, de leur visage, on distinguait seulement les yeux, les
traits tant masqus par une pelleterie ou par un cuir naturellement et
trs-paissement velu.

Hommes ou animaux, ces cratures criaient et gesticulaient  l'envi.

Guillaume aurait t fort embarrass de se prononcer sur leur espce,
quand l'un de ces individus banda tout  coup un arc qu'il tenait 
la main, comme un bton, y plaa une flche et la dcocha  la vache
marine.

Touche au coeur, elle expira presque immdiatement.

Sa mort fut signale par un redoublement de clameurs.

Cependant, les sauvages avaient dcouvert l'homme blanc, et ils
s'taient arrts, ne sachant s'ils devaient avancer ou reculer.

La dlibration fut courte.

Ils taient en nombre: plus que suffisant pour avoir peu du chose 
craindre de cet tranger.

Celui d'entre eux, qui avait achev le morse, fit quatre ou cinq pas
vers Dubreuil, et, par des signes, l'invita  les joindre.

Il n'y avait pas  hsiter. Le capitaine se rendit  l'invitation.

S'tant approch, il remarqua, tout d'abord, que c'taient des hommes
comme lui, mais un peu moins grands, un peu plus trapus et couverts,
de peaux de bte. Ils portaient des arcs, des flches, des lances,
des harpons, le tout paraissant fait avec de la corne ou des fanons de
baleine.

L'un de ces indignes,--une femme probablement,--avait, derrire le cou,
un capuchon dans lequel s'agitait un enfant en bas ge.

Ils rptaient frquemment le mot:

--Uskim! Uskim!

Leur langue tait d'une douceur particulire, quoique gutturale.

Si Dubreuil tait tonn, de la rencontre, ils ne l'taient pas moins.
Timides au dbut, ils s'enhardirent promptement et se mirent  palper le
capitaine, comme s'il et t un objet curieux dont ils ignoraient le
mcanisme ou la structure. Cependant leurs intentions ne semblaient pas
mal veillantes.

Observant que les boutons de cuivre de son habit faisaient
principalement leur admiration, Guillaume arracha six de ces boutons
et les distribua  la bande, dont la joie se manifesta par des
vocifrations, des transports inimaginables.

--Angekkok! Angekkok (sorcier! sorcier!) criaient-ils sur tous les tons,
en dansant autour du marin, qui, s'il ne comprenait pas la signification
de ce terme, devinait nanmoins qu'il s'appliquait  un tre ou une
chose tenue en profond respect par ces gens.

Mais ces tmoignages d'amiti et de vnration ne rassasiaient pas
Dubreuil. Portant les doigts  sa bouche, il leur fit entendre qu'il
avait faim. Toute la troupe se prcipita sur le cadavre du morse et le
dpea avec rapidit.

Le sang, l'huile et la graisse coulrent  torrents. La langue de
l'animal fut solennellement offerte au capitaine. Comme elle tait crue,
il exprima par gestes le dsir d'avoir du feu.

Ce dsir excita la surprise et les rires des sauvages. Et, pour montrer
qu'ils n'en avaient pas ou s'en passaient volontiers, ils s'accroupirent
devant les dbris de la vache marine et commencrent  les dvorer, tout
pantelants, avec une prodigieuse gloutonnerie, aprs avoir enlev le
masque de fourrure qui leur cachait le visage.

Ils ne mchaient pas, ils engloutissaient les morceaux. Que dis-je?
empoignant  deux mains un quartier de viande pesant cinq ou six livres,
ils le portaient  leur bouche et semblaient l'avaler par aspiration.
L'opration ne leur demandait pas plus de quelques minutes, et, ds
qu'un quartier avait ainsi disparu, un autre reprenait sa place.

Quel que ft son apptit, Dubreuil ne pouvait se rsigner  manger
la langue qu'on lui avait donne. Son coeur se soulevait ds qu'il
l'approchait de ses lvres.

La femme qui accompagnait les Indiens et qui se repaissait  l'cart,
s'en aperut. Lchant d'une main un cuissot auquel elle tait
nergiquement attele, mais le retenant avec les dents, elle tira de
dessous son vtement un poisson fum, et le prsenta  l'tranger.

Le poisson n'tait gure plus ragotant que la langue; mais, ventre
affam...

Dubreuil ferma les yeux, pour ne point voir la trace sanglante dont les
doigts de la charitable dame avaient marqu le cadeau, et il accorda
enfin satisfaction  son estomac, en dpit des loquentes protestations
de son palais.

Leur repas fini, les sauvages se partagrent la carcasse du morse;
chacun chargea sur son dos la portion qui lui revenait et ils engagrent
le capitaine  les suivre. Guillaume y consentit volontiers. Mais, avant
de s'loigner, il voulut s'assurer que son canot tait solidement amarr
au rivage.

C'est pourquoi, en indiquant qu'il allait les rejoindre, il se prit 
descendre rapidement les degrs qui menaient au bas de la falaise.

Arriv au pied, Dubreuil entra dans l'embarcation pour ferler la voile
et abattre le mt.

Il y tait  peine, qu'un bruit assourdissant, comme la dcharge de cent
pices d'artillerie, branle l'air, le sol et les ondes. De toutes
parts des chos rpercutent longuement ce son formidable, et l'un des
promontoires de glace qui dominaient le canot de Dubreuil, s'effondre
dans l'Ocan, au milieu d'un dluge d'eau et d'un tourbillon de neige et
de glace pulvrise.




                                 III

                            LE GRONLAND


Comment, envelopp et entran par le cataclysme, Guillaume Dubreuil ne
fut pas hach en morceaux, comment il ne, prit pas au fond des ondes,
et comment il se trouva subitement transport de son canot sur un glaon
 l'entre du goulet, telles sont les questions que, souvent depuis, le
capitaine se posa sans les pouvoir rsoudre d'une faon satisfaisante.
N'tant pas mieux renseign que lui, nous nous bornons  constater qu'il
tait alors mouill jusqu'aux os et puis de fatigue.

Probablement, dans la catastrophe, il avait t renvers  l'eau; puis,
tourdi, il avait, pouss par l'instinct de la conservation, nag,
s'tait accroch  ce glaon flottant sur lequel il se tenait tout
transi, et tait parvenu  s'tablir au sommet.

Qu'il en soit ou non ainsi, le remous des vagues, aprs l'accident,
charriait le fragment de glace vers la haute mer. La chaloupe avait t
submerge: on n'en voyait plus aucun vestige.

S'il n'et t puis, Dubreuil se serait remis  la nage pour gagner la
rive. Mais ses forces l'avaient abandonn.

Le glaon fuyait toujours.

Guillaume leva les bras vers les sauvages, groups  la pointe du
promontoire faisant face  celui qui venait de s'bouler. Mais, de la
hauteur o ils se trouvaient,  peine pouvait-on distinguer ses signes.
L'un des Indiens, cependant, saisit une lance et mira le glaon.
Dubreuil, qui guettait tous leurs mouvements, crut d'abord qu'ils en
voulaient  sa vie. Il se roula dans une crevasse, pour se drober  la
vise du sauvage, et l'arme tomba  quelques pieds de lui.

Il s'attendait  recevoir une grle de traits. Mais remarquant que les
Indiens restaient maintenant immobiles, il comprit leur intention. La
lance lui avait t envoye comme un instrument capable de l'aider dans
sa prilleuse situation.

En effet, quand il se releva pour la ramasser, les indignes
manifestrent, par une pantomime expressive leur joie d'avoir t
devins. Longue de douze pieds, cette lance se composait d'une dent de
narval fixe  un manche de frne.

Le capitaine s'en servit tantt comme d'une gaffe, tantt comme d'une
rame, pour empcher son radeau de driver davantage, puis pour le
ramener dans la petite anse. Sa lassitude et le retrait de la mare
rendaient la besogne ardue. Heureusement, deux sauvages descendirent la
cte et vinrent lui prter leur assistance, en se jetant  la mer et en
remorquant le glaon jusqu'au rivage.

Dubreuil grelottait; quant  ses librateurs, ils paraissaient aussi
 l'aise, dans leurs vtements ruisselants d'eau, que si de chaudes et
sches fourrures les eussent envelopps.

Tous trois remontrent la cte, et la petite troupe se mit en marche,
aprs avoir tmoign le plaisir qu'elle avait de revoir l'homme blanc.

Ces gens taient d'une taille au-dessous de la moyenne; ils avaient
les yeux noirs, petits, perants, inclins comme ceux des Tartares; les
pommettes des joues saillantes, le teint cuivr; point de barbe. Les
traits de la femme diffraient peu de ceux des hommes, mais ils taient
moins rudes; elle portait les cheveux relevs et retombant en arrire.

Son costume et celui de ses compagnons avaient une grande ressemblance,
 l'exception d'un pan descendant de sa pelisse sur les talons, comme
les basques d'un habit, et du capuchon, qui tait beaucoup plus ample,
car, ainsi que nous l'avons dit, il servait de berceau  un nourrisson.

Ce costume tait une jaquette en double peau de renne ou de phoque, poil
en dedans, poil en dehors, garni, comme le froc d'un moine, d'un capuce,
pour couvrir la tte et les paules. Le vtement descend jusqu'aux
genoux. Les culottes, de mme matire, sont trs-courtes. Elles ne
montent pas au-dessus des reins, afin de ne point gner la libert des
mouvements.

Sur leur jaquette, ils portaient une chemise fabrique avec des
intestins de phoque, et, sur le tout, quelques-uns avaient une camisole
de peau tanne. De grandes bottes fourres sans talons, avec plis devant
et derrire, galement en peau de renne ou de veau marin, compltaient
l'habillement, cousu avec des boyaux de poisson, artistement taill et
orn de bandelettes de pelleteries de couleurs varies.

Les couteaux, arcs, flches, lances dont ils taient arms, avaient t
tirs des ossements de la baleine, des dents du morse ou du narval et
des branches du pin ou du frne.

Tout en marchant pniblement, Dubreuil faisait ces observations, au bout
d'une heure, ses yeux, irrits par la constante rflexion des glaces,
purent enfin se reposer sur un paysage moins monotone et plus anim,
bien propre  rjouir le coeur du capitaine, aprs les preuves qu'il
venait de subir.

C'tait une plaine ou plutt un vallon verdoyant, enferm dans de
hautes montagnes, plaques de neiges ternelles. Dpeindre les richesses
relatives de ce vallon serait impossible. Je ne saurais le comparer qu'
une oasis dans le dsert africain: au fait, n'tait-ce pas une des oasis
du dsert hyperboren? On n'y voyait pas de majestueux palmiers, sans
doute, pas de cocotiers gigantesques, aucun des monarques du rgne
vgtal; mais les bouquets de saules nains aux feuilles d'meraude,
les quinconces de pins, les massifs de petits frnes tremblotant et
murmurant  la brise, charmaient le regard dj sduit par les fleurs
chatoyantes qui maillaient le sol:--l'anglique avec ses ombelles
charges d'or, le romarin, talant des gueules d'un ple azur, la
cochlaria, penche sous ses grappes d'albtre, le thym aux apptissants
parfums, et la tormentille, et l'herbe jaune dont la racine a l'odeur
des roses, et cent autres plantes communes avec les contres plus
mridionales ou particulires  ce climat.

La scne enchantait Dubreuil, quoique ce ft une faible miniature des
riches paysages europens, et comme le dernier effort de la fconde
nature expirante. Mais ce qui flattait surtout notre homme, c'tait la
vue d'une dizaine de cabanes, dans l'une desquelles il esprait pouvoir
bientt reposer ses membres harasss par les labeurs de la journe.

Ces huttes taient de deux sortes: celles-ci avaient la forme d'un four,
celles-l d'un pain de sucre. Les premires paraissaient des demeures
stables. Un mur de trois pieds d'lvation, recouvert avec des peaux et
des mottes de terre, en composait l'enceinte. On y pntrait par un trou
troit semi-circulaire. Les secondes ressemblaient  des tentes: pour
charpente, elles avaient de longues perches, runies au sommet comme les
branches d'un compas, pour revtement, des peaux de phoque ou de renne,
huiles afin de les rendre impermables  la pluie.

Le capitaine fut introduit, dans une des loges en pierre.

Comme elle tait assez bien claire par des fentres garnies de boyaux
de veau marin en guise de vitres, d'un seul coup d'oeil il embrassa
l'intrieur.

La demeure tait  moiti creuse dans le sol. Elle pouvait avoir vingt
pieds de long, quinze de large. Deux ranges de poteaux, plants 
distance gale les uns des autres, en soutenaient la toiture. Plusieurs
familles occupaient cette habitation. Les poteaux indiquaient leur place
respective. Au bas de chacun brlait, sur un trpied, une grande lampe
de pierre ollaire ovale, avec une mche en mousse. Chaque lampe tait
dispose de faon  s'alimenter elle-mme. A cet effet, une branche
mince et longue de graisse de baleine ou de phoque tait place prs de
la flamme, dont la chaleur faisait tomber l'huile goutte  goutte dans
le vase. Au-dessus de la lampe pendait encore une espce de chaudire,
aussi en pierre, destine  cuire les vivres; au-dessus enfin s'tendait
un chafaud avec un filet nomm _muctat_, o schaient des vtements.
Des bancs ou des claies tapisss de peaux, et poss entre les poteaux, 
deux pieds du sol, tenaient  la fois lieu de lits et de siges.

Au moment o Dubreuil entra dans la loge, quelques femmes causaient et
caquetaient  une extrmit de ces lits; des hommes, tournant le dos aux
femmes, fabriquaient des armes,  l'autre extrmit.

Dans la hutte, la chaleur tait extrme, mais, malgr la grande quantit
de lampes, il n'y avait pas le plus lger nuage de fume. En revanche,
une puanteur coeurante de graisse, d'huile, d'immondices de toute
nature provoquait, chez l'tranger, d'insurmontables nauses, et lui
faisait maudire la dlicatesse de ses nerfs olfactifs.

Quoique le capitaine ft plus habitu aux ftides exhalaisons d'un
bateau-pcheur qu'aux parfums d'un boudoir, il ne put s'empcher de
reculer.

On lui fit signe de se dshabiller. Il pensait que c'tait pour scher
ses vtements; mais c'tait pour lui faire honneur, car telle est la
coutume de ces peuples. Ancien mousquetaire, marin d'aventure, Dubreuil
ne comptait pas la chastet parmi ses qualits cardinales; cependant
il prouvait une certaine rpugnance  se montrer dans l'tat adamique
devant ces femmes, dont quelques-unes n'taient vraiment pas laides du
tout.

Ses htes, qui ne comprenaient rien  son hsitation, crurent lui rendre
service en se constituant ses valets de chambre. Eux-mmes s'taient
dj mis dans le plus primitif appareil. Il n'eut bientt rien  leur
envier  cet gard.

On lui offrit  manger; mais Dubreuil avait plus sommeil que faim; et il
se jeta sur un lit, o sa pudeur offense put enfin calmer ses alarmes
sous une soyeuse peau de renne.

Le lendemain, Guillaume, convenablement repos et remis de ses fatigues,
commena  tudier la langue et les moeurs des gens au milieu desquels
la destine l'avait envoy.

Ds qu'il connut le mot _kina_, signifiant qu'est-ce que cela? il apprit
le nom de tous les objets qui se prsentaient  ses sens, et l'crivit,
avec un os pointu pour plume et du sang de phoque pour encre, sur une
peau de cet animal passe  la pierre ponce.

Tout d'abord, il remarqua que beaucoup de termes ont une analogie
frappante avec le latin, comme _kun_, femme, _kutte_, goutte, _igneh_,
feu, _asqua_ (prononcez _esqu_), eau, et, en peu de temps, il entendit
les indignes et sut s'en faire entendre.

Alors, Dubreuil apprit qu'il se trouvait  la pointe orientale du
Gronland, pays plus proprement nomm par les naturels Succanunga
ou Terre du Soleil, et plus tard par les Celtes _Grianland_, Terre
d'Apollon ou du Soleil, ce qui tait conforme au nom indigne et au
bon sens, car appeler, comme le firent ensuite les navigateurs danois,
Gronland ou Terre Verte, une rgion relativement aussi dpourvue
de produits vgtaux, est une drision, une absurdit qu'explique
toutefois, jusqu' un certain point, la similitude qu'il y a entre
l'expression celtique Grianland et l'expression danoise Gronland.
Terre du Soleil est bien plus admissible, puisque, pendant les deux
mois d't, la rflexion de cet astre sur les glaciers rend,  certaines
heures, la chaleur insupportable et donne  la contre l'aspect d'une
vaste fournaise chauffe  blanc.

Dubreuil apprit aussi que les aborignes taient des Uskim: par
abrviation, Uski, baptiss par nous Esquimaux, Mangeurs-de-viande-crue,
suivant le pre Charlevoix. Cette traduction, adopte avec trop de
facilit, est errone: Uskim, corruption d'_esqu_, plus l'adjonctif
_m_, se doit rendre par Gens-des-Eaux.

Quoi qu'il en soit, les Gronlandais traitaient parfaitement notre
ami, qui s'accoutumait peu  peu  leur genre de vie, sauf pourtant 
l'abominable malpropret dont ils se font une gloire; car, pour exprimer
leur odeur de prdilection, ils disent,--le vocable n'est pas plus
barbare que l'ide qu'il comporte,--_niviarsiarsuanerks_, cela
sent un parfum de vierge. Or, qu'est-ce, pour eux, qu'un parfum du
vierge?--Chaste muse, viens  mon secours, inspire-moi une priphrase
assez voile pour ne point blesser les oreilles trop pudiques.--Le
parfum des vierges esquimaues, c'est le parfum de l'eau que toutes les
femmes,--voire les hommes,--sauvages ou civilises, blanches ou rouges,
noires ou jaunes, distillent naturellement, quand un prosaque besoin se
fait sentir, et dont les lgantes du Gronland se lavent le visage et
s'oignent les cheveux, comme nous ferions avec de l'huile antique ou de
l'eau de Cologne[3]. Mais ne nous moquons pas trop de ces simplesses. Le
temps n'est pas loin o nos grands-pres faisaient  peu prs de mme,
et,  la campagne comme  la ville, plus d'un contemporain formaliste
pratique encore sans s'en flatter des usages d'un got aussi quivoque.

[Note 3: Le missionnaire danois Hans Egde, qui est rest vingt-cinq
annes au Gronland, et qui confirme ce curieux dtail de moeurs,
ajoute:

Ainsi laves, elles s'exposent  l'air froid, et laissent geler leur
chevelure mouille, pour en montrer la longueur.]

Guillaume Dubreuil essaya, par des remontrances, de corriger les
Uskim de leur salet sordide; tous rirent au nez de l'_Innuit-Ili_,
l'Homme-Blanc, comme ils l'appelaient, tous, except sa charmante
institutrice, la douce _Toutou-Mak_, la Biche-Agile, fille de son hte,
_Tri-u-ni-ak_, le Renard.

C'tait elle qui lui donnait obligeamment des leons dans l'idiome
succanunga; c'tait pour elle qu'il avait le plus de penchant; et,
certes, son affection tait largement paye de retour.

Afin de lui plaire, Toutou-Mak avait renonc  beaucoup des modes de
son pays. L'eau de neige fondue servait maintenant  ses ablutions
journalires; elle rinait les vases o elle mangeait, et
s'abstenait--devant le capitaine au moins--de cette friandise animale
qu'on trouve d'ordinaire prs du cuir chevelu, et dont tous les Indiens
sont si gourmands! Elle avait encore apport d'autres modifications
notables dans ses manires et sa toilette. Aussi, par moquerie, ses
compagnes l'avaient-elles sobriquetise _Innuit-ilioun_, la femme de
l'Homme-Blanc.

Sa femme! oh! elle et bien voulu l'tre! Mais Dubreuil tait loin alors
de songer au mariage. Sa tendresse pour la jeune fille n'allait point
jusque-l. Il ne souponnait mme pas l'amour qu'il avait allum dans le
coeur de Toutou-Mak.

Un jour, il la surprit pleurant derrire un pais buisson de genivre.

--Qu'a donc ma petite soeur? dit-il en s'asseyant prs d'elle.

La Biche-Agile rougit, cacha sa tte dans ses mains, et rpondit par une
explosion de sanglots.

Guillaume reprit doucement avec intrt:

--Toutou-Mak ne veut-elle se confier  son ami? Peut-tre trouvera-t-il
en son coeur des consolations pour elle. Toutou-Mak sait que
l'Homme-Blanc connat beaucoup de secrets ignors des Uski.

--Ah! murmura-t-elle, je suis bien malheureuse!

--Pourquoi, malheureuse! A-t-on fait de la peine  ma soeur? S'il est
en mon pouvoir de la soulager, je la soulagerai, dit-il en cartant les
mains que l'Indienne tenait encore sur ses yeux.

Elle tait vraiment gracieuse, la jeune Toutou-Mak, malgr les
larmes qui coulaient en ruisseaux le long de ses joues, et malgr un
matachiage[4] figurant deux menues lignes noires au-dessus des sourcils,
et trois ou quatre semblables  chaque coin de la bouche, comme les
barbes d'un chat.

[Note 4: Sorte de peinture usite parmi les Amricains du Nord.]

Elle avait l'oeil bleu, brillant, bien fendu, le nez lgrement aquilin,
les lvres petites, d'un aimable contour, le teint clair, presque rose,
et une merveilleuse chevelure aussi noire que des fanons de baleine,
qui, dploye, tombait sur ses talons.

Le tatouage lui donnait une physionomie fline, nullement messeyante.

Cette jolie tte tait encadre par de magnifiques _rogigla_, tresses de
cheveux flottant de chaque ct et attaches par des lanires de peau de
daim roules en spirale; elle reposait sur de larges paules noues 
un buste svelte, dont une casaque de peau de renne, borde de duvet
de cygne et troitement serre  la naissance de la taille, faisait
admirablement ressortir la cambrure. Le pantalon tait en cuir d'lan,
couleur chamois, brod aux coutures et agrment avec des bandes de
vison. Des bottes, doubles en peau de livre aussi blanche que la
neige, emprisonnaient son pied mignon.

A ses oreilles pendaient deux de ces grosses perles qu'on trouve en
abondance dans les criques de la cte gronlandaise.

--Ah! jamais mon frre n'y pourra rien, dit-elle en dtournant le visage
pour essuyer ses pleurs.

--Toutou-Mak doute-t-elle de mon pouvoir?

--_Nme! nme_ (non, non)! Je sais qu'Innuit-Ili est puissant, bien
puissant, que sa force et son adresse dpassent celles des Uski; mais il
ne peut rien pour la pauvre Toutou-Mak.

Aprs ces mots, les gmissements recommencrent.

--Toutou-Mak ne connat pas encore son frre, dit avec fiert
le capitaine qui, par diverses preuves de sa science, surtout en
astronomie, avait dj conquis un grand ascendant sur les Gronlandais.

--_Ep! ep_ (oui, oui)! je les connais, rpondit avec vivacit la jeune
fille; mais rien ne rsiste  Pum.

--A Pum! rpta Dubreuil, haussant les paules.

--Oh! Pum jette la maladie et la mort o il lui plat, continua la
Biche-Agile d'un ton terrifi.

--Ma soeur le croit-elle?

Et Dubreuil se mit  rire de bon coeur.

--J'en suis sre, dit gravement Toutou-Mak.

--Ma soeur l'a vu?

--Oui, je l'ai vu.

Le capitaine fit un geste d'incrdulit.

--La langue de Toutou-Mak ne ment pas, dit-elle. Pum a voulu que ma
mre mourt, parce qu'elle refusait de lui laisser pouser sa fille, ma
soeur, et elle est morte.

--Et la soeur de Toutou-Mak a pous alors le meurtrier de sa mre?

--Oui.

--Elle l'aimait donc bien!

--Non, elle ne l'aimait point.

--Je ne comprends pas, dit Guillaume tout surpris.

--Ma soeur tait force de devenir la femme de Pum; sans cela, il
l'aurait fait prir avec mon pre et moi.

--Mais comment?

--Par ses charmes.

--Ses charmes! On ne punit donc pas les assassins, au Succanunga?

--Punir un angekkok (sorcier)! mon frre y songe-t-il? Mais si c'tait
sa volont, Pum engloutirait notre tribu entire sous les glaces de ces
montagnes! s'cria-t-elle avec une profonde pouvante, en dsignant du
doigt la chane de glaciers qui les entourait.

--Alors, reprit Dubreuil, aprs un instant de silence, c'est ce mariage
qui afflige Toutou-Mak.

--Ce mariage? oh! non! fut-il rpondu avec ingnuit. Ce qui m'afflige,
ajouta-t-elle d'une voix altre, c'est que...

--Eh bien?

--Ma soeur n'a pas d'enfants.

--Toutou-Mak dsirerait avoir des neveux ou des nices? dit Dubreuil en
souriant.

--Oh! oui.

--Si elle aime tant les enfants, que ne se marie-t-elle  son tour?
Toutou-Mak a la beaut de l'aurore naissante, l'agilit du renne,
l'industrie du castor, il ne lui serait pas difficile de trouver un
poux.

Pendant qu'il prononait ces paroles, l'indienne rougissait et
plissait.

Tout  coup, elle se leva, comme pour s'enfuir.

Le capitaine l'arrta par la manche de son vtement.

--D'o vient, dit-il, que ma soeur me quitte?

--Ah! mon coeur est gros. Innuit-Ili, laisse-moi.

--Quand Toutou-Mak m'aura appris le motif de sa douleur, dit-il en la
faisant rasseoir.

--Le motif de ma douleur...

--Oui, parle... Aimerais-tu quelqu'un?

La Biche-Agile tressaillit, lana  son interlocuteur un regard de
reproche, puis tristement baissa les yeux.

Ce regard, il avait pass inaperu. Dubreuil avait l'esprit ailleurs. Il
lui avait sembl our un lger bruit prs d'eux.

--Je me suis tromp, ce n'est rien, murmura-t-il, tandis que la
Gronlandaise disait:

--Oui, j'aime quelqu'un, mais ce n'est pas Pum...

--Assurment s'il a provoqu la mort de ta mre...

Toutou-Mak l'interrompit avec violence:

--Oh! non, je ne l'aime pas, je le dteste!... il me fait horreur!

--Mais, tu disais, ma soeur, que tu aimais quelqu'un? fit Guillaume en
caressant la main de la jeune fille dans la sienne.

La Biche-Agile devint pourpre  cette question, et Dubreuil sentit ses
doigts frmir.

--C'est donc un secret? insinua-t-il tendrement.

--C'est le secret de mon coeur.

--Oh! s'cria Guillaume, le sourire aux lvres, je n'exige pas une
confession de ma soeur. Ce que je dsire savoir, c'est la cause de son
chagrin, afin de l'adoucir s'il est possible.

--La cause de mon chagrin, je te l'ai dite, mon frre, repartit la
sauvagesse avec un profond soupir.

--Tu me l'as dite? je ne me rappelle pas...

--Ma soeur n'a pas d'enfants.

--N'est-ce que cela?

--Tu es cruel, Innuit-Ili!

--Cruel! moi! s'cria-t-il, en se penchant pour lui donner un chaste
baiser, qui rpandit de voluptueux, frissons dans les veines de la jeune
fille.

Un froissement de branchages se fit entendre.

Dubreuil se leva et regarda autour de lui.

Mais il ne vit d'autres personnes que cinq ou six indignes, causant
devant les cabanes,  une centaine de pas de distance.

--Enfin, dit-il, aprs s'tre replac  ct de Toutou-Mak, explique-moi
pourquoi je te parais cruel.

--Parce que tu te railles de moi. Je t'ai dit que je hassais Pum
et que sa femme, ma soeur n'avait pas d'enfants, et tu as rpondu:
Qu'est-ce que cela fait?

--Je le rpondrais encore, rpliqua Dubreuil fort tonn.

--Ignores-tu donc, mon frre, que les hommes ont coutume chez nous de
rpudier une femme strile?

--Je l'ignorais en effet. Je conois ta tristesse...

--Ce n'est pas tout, hlas! profra-t-elle avec l'accent du dsespoir.

--Pas tout?

--Quand la femme rpudie a une soeur, poursuivit la Gronlandaise d'une
voix tremblante, le mari a droit de prendre cette soeur pour pouse.

En achevant, elle se remit  sangloter amrement.

--Alors, Pum...

--Pum veut que je l'pouse!

--Quoi! ce misrable jongleur! ce vieux barbon  cheveux blancs! cet
invalide dcrpit, pouser une crature aussi frache, aussi ravissante!
Les glaces de l'hiver prtendre touffer les fleurs du printemps! oh!
cela ne sera pas, pensa le capitaine.

Et, tout haut, il dit:

--Rassure-toi, ma soeur. Pum, l'odieux Pum, ne fltrira point tes
charmes. Je parlerai  ton pre. Il m'coutera...


La Biche-Agile secoua mlancoliquement la tte, d'un air ngatif, en
disant:

--Il n'coutera pas Innuit-Ili. Pum peut ce qu'il veut. Toutou-Mak
mourra ou sera sa femme.

--Jamais! s'cria Dubreuil, saisissant la jeune fille entre ses bras et
la serrant contre sa poitrine.

--Ce soir, elle sera l'pouse aime de Pum, dit  ce moment derrire
eux une voix chevrotante et moqueuse.




                                 IV

                         L'ANGEKKOK-POGLIT


Dissmins sur le littoral des mers polaires, les Esquimaux ont t
diviss en cinq groupes: les Aloutes, dans les les de ce nom, entre
l'Amrique septentrionale et l'Asie, les Tchoutches, aux limites des
deux continents; les Grands-Esquimaux, depuis la rivire Mac-Kenzie
jusque et y compris l'archipel Baffin; les Petits-Esquimaux ou
Labradoriens; les Gronlandais, qui s'tendent du 59 de latitude nord
au 70.

Vers le quinzime sicle, ils comptaient plus de cent mille individus.
Aujourd'hui, on aurait de la peine  en trouver dix mille.

Toutes ces tribus ont assurment une origine tartare. Les traits de leur
visage, leurs habitudes mfiantes, rserves, et surtout leur invincible
disposition  la vie nomade, prouvent la vracit de cette assertion. Il
est prsumable que les uns se sont avancs  l'ouest, et se sont
jets sur la Laponie, o l'on trouve des canots semblables, par leur
construction,  ceux des Gronlandais et des Esquimaux de la baie
d'Hudson. Les autres, se portant au nord et  l'est, peuplrent le pays
des Samoides, puis, par accident ou intentionnellement, se risqurent
 travers le dtroit de Behring, atterrirent en Amrique, d'o ils
se rpandirent jusqu' l'embouchure du golfe Saint-Laurent. Ils
tentrent mme d'envahir l'le de Terre-Neuve; mais ils furent
constamment repousss par les Mic-Macs et les Indiens Rouges, comme nous
le verrons dans le cours de ce rcit.

Les belliqueux indignes mridionaux n'aimaient pas ces gens du nord,
timides, tristes,  qui ils attribuaient leurs insuccs  la chasse. De
l des rivalits terribles qui n'ont pas encore cess. Il en devait
tre ainsi: l'extrieur de l'Uski, vtu de ses peaux adipeuses, la
tte encapuchonne, le corps dprim, contrastait d'une faon trop
remarquable avec la taille leve, gracieuse, et l'air martial de
l'homme rouge, rompu  la guerre et furieux des tendances usurpatrices
des nouveaux venus.

Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se relgurent
sur les parties les moins favorises du continent. Le nord, ses glaces
et ses froids noirs furent pour eux,--l'ouest avec ses splendides
prairies, ses forts giboyeuses, pour leurs adversaires.

Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il
s subissent le joug du despotisme religieux, reprsent par le corps des
_angekkut_ ou jongleurs.

Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes,
appeles _illirsut_, et sont commands, dans chaque tribu, par un
_Angekkok-poglit_, jongleur en chef, premier vicaire, de _Torngarsuk_,
l'tre-Suprme.

Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinits de second
ordre qui lui font cortge, je citerai _Innerterrirsok_, le Modrateur,
parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains
actes ou de les commettre; _Erloersortuk_, littralement le Videur parce
qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, les _Innuoe_, ou
habitants des mers; les _Ingnersoits_ qui cabanent sur les rochers, les
_Tunnersoits_, esprits du feu: les _Innuarolits_, pygmes vivant sur la
cte orientale du Gronland, les _Erkiglits_, gants, par opposition,
qui rsident aux mmes lieux, _Sillagiksortok_, gnie du temps, il
demeure au fate des montagnes; _Nerrim Innua_, prpos aux rgles du
jene; enfin les _Tornguk_, sortes d'anges gardiens chargs d'inspirer
les Angekkut et de les protger.

Chaque Angekkok a le sien qui accourt  son appel, aprs des invocations
dans les tnbres, lui enseigne l'art de gurir les affligs, de rendre
fcondes les femmes striles, de faire des conjurations; des excursions
au Ciel, etc.

N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le
clerg de tous les pays a tabli autour de lui un inviolable rempart. Si
quelque Uski aspire  la dignit d'Angekkok, s'il veut tre initi aux
saints mystres, il lui faut d'abord faire une retraite, s'loigner de
ses compagnons. (Toujours et partout la mme pratique.)

Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a
trouve, s'assied auprs, et prie Torngarsuk de lui tre propice. Le
dieu apparat aussitt. Effray  sa vue, le nophyte s'vanouit et
meurt. Mort il demeure trois jours entiers; aprs quoi il ressuscite, et
revient, anim d'une ardeur nouvelle,  sa cabane.

Le voil reu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des
maladies, communications avec Torngarsuk; prvision de l'avenir; soin
des affaires de la tribu; connaissance des poques favorables pour
chasser ou pcher; ascension au Ciel: il est apte  tout, mme 
descendre, comme feu Orphe: aux Enfers, c'est--dire aux plus profondes
rgions de la Terre, o le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune
Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par
la raison qu'alors le Ciel le plus bas,--l'arc-en-ciel, d'aprs les
Esquimaux,--est plus prs de la Terre.

Le voyage n'est pas aussi prilleux qu'il parat tout d'abord.

Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied;
l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tte entre les jambes, les
mains derrire le dos. A ct de lui, un tambourin est plac. Les
fentres, les portes sont hermtiquement fermes, toutes les lumires
teintes. L'assemble entonne un chant traditionnel. Ensuite, le
jongleur se met  faire des incantations: il prie, crie, se dmne. Une
voix formidable ne tarde pas  lui rpondre. C'est celle de Torngarsuk,
ou plutt celle de notre sorcier, ventriloque de premire force. Les
assistants n'en sont pas moins frapps de stupeur. Nul n'oserait douter
que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments 
profit, ce dernier se dbarrasse des liens, monte  travers le toit
de la cabane, et franchit les airs, jusqu' ce qu'il parvienne au plus
lev des Cieux, o rsident les mes des bienheureux angekkut-poglit,
qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute
suffit  toutes ces oprations. N'tes-vous pas convaincu, allez vous en
assurer!

C'est l le premier degr de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au
rang d'angekkok-poglit, il est ncessaire de traverser plus d'un grade
infrieur, de subir de nombreuses et dures preuves.

Le candidat  ce haut office est garrott, comme nous venons de dire,
dans une loge tnbreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri
dchirant, puis des gmissements mls  des grondements froces, un
rle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe.

Bravo, ami angekkok!

On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte 
l'auditoire merveill qu'un ours blanc est entr dans la pice, qu'il
l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, tran au bord de la mer,
o il s'est prcipit avec lui. L, un morse les a reus, attraps par
une partie dont on tait le nom chez les civiliss, et dvors en deux
bouches, ni plus, ni moins. Un  un, ses ossements sont revenus dans la
hutte, son me s'est alors leve du sol, et a de nouveau insuffl le feu
de vie dans son corps.

Ds que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent
des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et
notre homme est pass Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Matre de
l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortune tribu,
par la grce indniable de Torngarsuk.

Le principe du droit divin reconnu au Gronland!

Or, c'tait un honorable angekkok-poglit que Pum, la Baleine, qui avait
daign abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak.

Jugez si les rpugnances de la jeune fille taient supportables! Et
c'tait ce mme angekkok-poglit, Pum, la Baleine, qui, tapi dans le
buisson de genvrier,--l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton,
l-bas, au Succanunga--avait cout l'difiante conversation de sa
future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux!

Cet Homme-Blanc, Pum ne l'aimait gure; disons mieux, il l'abhorrait.
En pouvait-il tre autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect
gnral pour sa rvrende personne, il tournait ses mmeries en
ridicule; il affichait des connaissances que Pum n'avait pas, lui
le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu' nier positivement
l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur!  calamit! l'inquisition tait
chose encore ignore au Gronland! Cependant, avec quelle suave volupt
l'angekkok-poglit et assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les
Esquimaux sont-ils des sauvages bnins et hospitaliers? Que ne sont-ils
plutt initis aux raffinements de la civilisation! Leurs prtres
sauraient comment on traite les irrligieux, les mcrants! Et la gloire
du vrai Dieu y trouverait  s'exalter!

Au dfaut de torture physique, Pum essaya bien la torture morale contre
le misrable tranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que
l'Homme-Blanc avait t envoy au Succanunga par l'Esprit du mal, en
ajoutant qu'il fallait le chasser pour prserver la contre d'une ruine
totale. Fidles au mot d'ordre, les sorcires se firent les chos de
l'angekkok.

Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet.

Dubreuil s'tait conquis la sympathie gnrale. Il rendait aux Esquimaux
une foule de petits services. Il leur enseignait  fabriquer des
instruments nouveaux,  simplifier,  perfectionner les anciens, il
tait adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le
chrissait.

Ne russissant pas  le renvoyer, Pum se vit oblig de le tolrer,
jusqu' ce que se prsentt une occasion de le faire disparatre.

--Ce soir, rpta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soir
Toutou-Mak sera l'pouse de l'angekkok-poglit.

--Et moi, je dis que non! s'cria Dubreuil furieux en faisant un
mouvement pour se jeter sur le vieillard.

--Tais-toi! tais-toi, mon frre! il te tuerait par ses enchantements!
intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'tait cramponne au
jeune homme afin de l'arrter.

--Oui, nasilla pour la troisime fois, de sa voix raille, Pum, en
s'loignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche.

--Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur!
repartit Dubreuil en franais, oubliant dans son indignation que
l'angekkok ne pouvait l'entendre.

--Laisse-le aller, mon frre, dit Toutou-Mak.

--Oui, qu'il aille au diable! s'cria le capitaine, toujours dans sa
langue maternelle.

--Que dis-tu donc, Innuit-Ili?

--Je dis, rpliqua le capitaine en gronlandais, que tu n'pouseras
point ce vieux sclrat.

L'Indienne secoua dsesprment la tte.

--Il le faut, murmura-t-elle.

--Il le faut? Qui peut t'y forcer?

--Lui!

--Pum?

--Oui, Pum.

--Allons donc!

--Mon frre, ses charmes sont infaillibles.

--Ses charmes! une duperie!

Et Dubreuil haussa les paules.

--Je t'ai dit, reprit srieusement la Biche-Agile, que sa puissance
tait surhumaine.

--Je n'y crois pas.

--Il a dj tu ma pauvre mre.

--Alors, ma soeur, tu es dispose  te soumettre au caprice de cet
insigne mystificateur!

--Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille.

--Cela ne me parat pas difficile.

--Mon frre se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski,
il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reu de Torngarsuk un
pouvoir illimit sur eux.

--Peuh! profra le capitaine du bout des lvres.

Puis, aprs un moment de rflexion, il ajouta:

--Mais ne m'as-tu pas confi que tu aimes quelqu'un?

L'Indienne tressaillit, pencha la tte, et de l'extrmit de sa botte
tracassa le gazon.

--Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la
regardant avec une curiosit malicieuse.

Toutou-Mak releva son visage. Il tait baign de larmes.

--Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi!
s'exclama le jeune homme d'un ton attendri.

--Non, mon frre, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine  la
fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un.

--Qui l'aime bien aussi, assurment, se hta d'avancer Dubreuil.

Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne,  son tour, fixa les
yeux sur son interlocuteur.

Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troubl.

--Eh bien, reprit-il avec vivacit, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir
avec lui?

--Fuir! la vengeance de Pum retomberait sur mon pre et ma famille.
Toutou-Mak, n'est point lche.

Le capitaine admirait ce singulier mlange de superstition aveugle et de
noblesse de caractre.

--Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien
l'engager  te dterminer.

--Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui
ni d'autres ne me dcideront  sacrifier mes parents  mon amour,
s'cria-t-elle, en se prcipitant vers Dubreuil avec une expression et
un geste qui clairrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments
qu'il avait inspirs  la Gronlandaise.

Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit
d'une voix vibrante d'motion:

--Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes,
je te sauverai, ou je prirai avec toi!

Et en prononant ces mots, il dposa un baiser passionn, sur les lvres
de la jeune fille.

L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme,
jeune, impressionnable et vigoureux, peut rsister au doux aveu de
tendresse d'une jeune, frache et belle jeune fille?

Dubreuil tait sincre ou croyait l'tre. Certainement rien alors,
pas mme sa vie, ne lui et cot pour arracher Toutou-Mak au sort que
semblaient lui rserver ses terreurs religieuses.

--Fuyons! s'cria-t-il, fuyons!... il y a, dans un lieu que je
sais... prs de la cte, un canot... viens! nous gagnerons quelque le
voisine...

--Jamais, mon frre, je te le rpte...

--Folle!

--Non, poursuivit-elle rsolument, je n'abandonnerai pas mon pre au
courroux de l'angekkok.

Dubreuil voulut l'enlever, l'entraner. Mais elle glissa entre ses bras
et courut de toute sa vitesse vers les cabanes.

Notre aventurier la suivit  petits pas, en rflchissant  cette scne
bizarre.

Le soleil s'tait couch derrire les glaciers, et le crpuscule jetait
sur le vallon son voile de gaze lgre.

Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle
qu'il cherchait, ni son pre. Il sortit de nouveau. On roulement de
tambourin l'attira prs de la loge habite par l'angekkok-poglit.
Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que
Toutou-Mak pouvait tre  l'intrieur.

Mais l tout tait tnbres.

La voix de Pum se faisait, entendre. Il annonait avec emphase qu'il
venait de soustraire  Leorugolu son _aglerutit_, lequel lui avait
ordonn de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.

Vous plat-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle,
divinit de la mythologie, esquimaue?

Oyez:

Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est mari comme un simple
mortel. Il a pous Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au dtroit
de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, parat-il, pas
le mme got que nous. L'empire du couple divin est fix au centre de la
Terre. Leorugolu rgne sur tous les animaux marins, comme les narvals,
les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entre
de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbre antique! Un angekkok se
prsente-t-il  la porte, le molosse annonce le visiteur par des
aboiements qui mettent les mers en furie. Voil tout le secret des
temptes. Si l'on veut pntrer dans le palais, il faut attendre le
moment o le mtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un
angekkok-poglit connat cet instant. A force de patience et de ruse, il
russit  tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre
angekkok parvenu en une salle immense, o l'on remarque, avec Leorugolu,
et plac sous une lampe, dont l'huile dgoutte par-dessus les bords, un
vaste bassin, dans lequel nagent et s'battent toutes sortes d'oiseaux
aquatiques.

Vraiment l'optimiste le plus enrag fermerait les yeux devant la
matresse de cans. Elle a, dclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse
comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme
un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers  eux. Mais le
lecteur me saura gr de ne pas pousser-plus loin la description.

A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisment que
l'abord de cette _forte_ femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient
cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.

Le voyage aussi est long et pnible.

D'abord, on passe par le pays des mes des dfunts, qui ont, dit la
chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent
de rien. Heureuse contre! De l,--je suppose que vous ayez l'avantage
d'tre angekkok-poglit,--vous arrivez  un affreux tourbillon d'eau
qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une
vlocit vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de
trs-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre insparable
Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller mme la cheville du pied.
Aprs cet exploit, on aperoit une grande chaudire o mijotent des
phoques,--destins sans doute  la bouche auguste de Torngarsuk et de
damoiselle son pouse. Aprs, c'est la niche du cerbre, dont nous
avons parl plus haut; aprs, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un
accueil dtestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout
humide, la fait flamber et vous la promne sous le nez.

Il est dans le crmonial alors d'avoir une syncope, provoque
peut-tre, mais bien justifie, du reste, par la puanteur de l'preuve.
Leorugolu profite de la pmoison de son visiteur pour le faire
prisonnier. Dcidment, elle a une trange faon d'interprter les lois
de l'hospitalit.

Par bonheur le Tornguk est l,  son poste, toujours fidle, toujours
prt  tirer son protg d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre
respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la
bat comme pltre, jusqu' ce qu'elle tombe puise. Ce n'est peut-tre
pas d'une dlicatesse acheve, mais entre divinits! Enfin, Leorugolu
a cd  corps dfendant. Les deux compres lui drobent son
_aglerutit_,--objet fminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en
pudique compagnie,--avec lequel elle attire dans son domaine tous les
poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable
proprit de donner  son possesseur les meilleurs conseils pour
se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volonts. Prcieux
talisman! que vous en semble? Une fois prive dudit aglerutit, tous
les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait
transports, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et
retournent  leurs baies accoutumes, o les gronlandais les prennent
et les croquent  bouche que veux-tu.

Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk
rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus
agrable qui se puisse imaginer.[5]

[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forg cette fable 
plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Gronland, et
entre autres  celle de Hans Egde.]

Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit
Pum et pu excuter cette brillante expdition et en revenir en trois
minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutrent
une foi absolue aux paroles de Pum, qui avait ramen  foison la gent
poissonnire dans les pcheries, sans mme demander  voir le magique
aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire
aprs cette vie!

--L'angekkok-poglit pousera Toutou-Mak, se mirent-ils  crier sur tous
les tons de la gamme.

Ensuite, chacun courut chez soi pour y qurir son meilleur morceau de
phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial.

La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivrent profusment chez
Pum.

Les lampes furent rallumes, non pour clairer la loge, car, dans ces
contres, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire
les aliments.

Le repas fut bientt servi. Il tait splendide et se composait,
indpendamment des mets habituels, de racines, appeles _tugloronit_,
bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la
bouse de renne tire des intestins; entrailles de perdrix, gteaux,
confectionns avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de
caribous, tus avant qu'ils aient digr leur pture[6]; le plat par
excellence: un couple de foetus de daim, rtis, aussitt aprs avoir t
arrachs du ventre de la mre, et enfin un dessert de mres de ronces
nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout
arros d'eau  la glace, car les Esquimaux-Gronlandais ne boivent pas
l'huile, comme on le croit trop gnralement.

[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en gnral, la plupart des
Indiens de l'Amrique Septentrionale ont un got trs-vif pour ce genre
de mets.--Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien de
Wied Neuwied dans l'Amrique du Nord,--Je renverrai galement aux
Chippiouais, sixime volume des BRAMES DE L'AMRIQUE DU NORD.]

[Note 7: Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, prpars dans
l'huile frache de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous
la bcasse et le coq de bruyre, dit avec raison M. L.-E. Haton, dans
son _Histoire pittoresque des voyages_.]

Il y avait de quoi faire fte complte.

Quand le banquet fut prs de sa fin, deux illirsut, dpches par Pum,
se rendirent  la loge de Triuniak et enjoignirent  Toutou-Mak de les
suivre.

Elle refusa, moins pour se conformer  la coutume du pays que pousse
par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire
attention  ses refus, les deux sorcires se jetrent sur elle, afin de
la soumettre  leur dsir.

Tmoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser,
quoiqu'il connt bien l'usage gronlandais de procder ainsi au mariage.

--Que mon frre demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant.

--Mais ta fille dteste ce vieillard!

--La volont de l'angekkok-poglit est la volont de Torngarsuk, rpondit
tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait
avec le stocisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y et au
monde une puissance capable de l'empcher.

Les illirsut emportrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant
en convulsions et faisant des efforts inous pour leur chapper.

Malgr sa rsistance, ses cris, ses morsures, elles la dposrent dans
la cabane de Pum, alors dbarrasse de ses convives.

L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique  l'arrive de la
victime.

--Qu'on la mette l, dit-il en indiquant un lit aux sorcires, qui se
retirrent aussitt.

Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se prcipita sur la
jeune fille.

Chez les Esquimaux la dcence exige qu'une nouvelle marie ne se rende 
son poux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement
du privilge pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en rsulta
une lutte furieuse des deux cts,--ignoble de l'un, pitoyable de
l'autre,--sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau.

Tout  coup, Pum, qui tait debout sur le lit, o il s'puisait 
treindre la jeune fille, tomba lourdement  la renverse, en lchant une
exclamation de douleur.

Sa tte avait port contre un des poteaux de la hutte, et il s'tait
fracass le crne.




                                   V

                                KOUGIB


La nouvelle de la mort de Pum se rpandit de proche en proche jusqu'
la cabane de Triuniak. Elle y arriva grossie de force commentaires. Les
mauvaises langues,--o n'y en a-t-il pas?--insinuaient que Toutou-Mak
avait fait prir son mari, au moyen de sortilges dont Innuit-Ili
lui avait communiqu le secret. Le cas tait grave. Les parents de
l'angekkok pouvaient exiger une rparation sanglante. Triuniak, pre
de la Biche-Agile, courut  la loge du jongleur pour prendre des
informations sur ce grave vnement.

Dubreuil avait voulu l'accompagner, dans l'esprance de voir Toutou-Mak,
mais il s'y tait oppos, craignant avec raison que les Uski,
irrits par les bruits qui circulaient sur la mort subite de leur
angekkok-poglit, ne se livrassent  des violences contre l'tranger.

L'accident avait heureusement eu des tmoins, deux premires femmes de
Pum, qui s'empressrent de proclamer l'innocence de Toutou-Mak.

Triuniak revint  sa cabane doublement satisfait, car sa fille tait
dgage d'une alliance  laquelle il s'tait soumis contre son gr et
il caressait, dans son esprit, l'ide de la marier, aprs son deuil, 
Innuit-Ili, que depuis longtemps il souhaitait d'avoir pour gendre.

Celui-ci ne se possdait pas de joie. Sa nature mobile, ardente, s'tait
enflamme comme la poudre  l'tincelle jete sur ses sentiments par la
dclaration de Toutou-Mak. Et, plus d'une fois, tandis que les illirsut
enlevaient la jeune fille, il tenta de s'chapper de la hutte de son
hte, sans but bien dfini peut-tre, mais en proie  une fivre de
colore qui aurait pu le pousser au crime.

Sa nuit, cependant, fut berce par des rves charmants.

Le lendemain, il suivit Triuniak aux funrailles de Pum.

Tous les membres de la tribu, runis autour de la cabane de
l'angekkok-poglit, dans leurs vtements les plus sales, faisaient
entendre des cris lugubres, s'arrachaient; les cheveux et dchiraient
leurs habits, en signe de douleur. Cette scne, moins attendrissante que
grotesque, dura environ une heure.

Alors, par une fentre de la hutte, sortit un parent de Pum, portant
sur son dos le cadavre du jongleur, envelopp et cousu dans sa plus
belle pelisse.

Il fut suivi de l'une des veuves du dfunt, si hermtiquement
encapuchonne qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Mais par sa
taille et sa dmarche, Dubreuil jugea que ce n'tait point la fille de
Triuniak.

Cette femme tenait  la main un morceau de bois allum. Elle fit le tour
de la loge, en disant:

--Piklesrukpok (il n'y a plus rien  faire ici pour toi)!

Ensuite, les assistants recommencrent leurs gmissements et se mirent
en marche derrire le corps.

Au bout d'un quart d'heure, le cortge arriva dans un petit vallon
jonch de tertres et d'amas de pierres. C'tait le cimetire des
Gronlandais. Une fosse de deux pieds de profondeur et de vingt
de longueur tait creuse dans le sol  peine dgel  la surface,
ternellement glac au-dessous. Le cadavre y fut descendu et pos sur
une couche de mousse, les jambes ployes sous le dos. A ses cts on
plaa, son canot, ses flches, ses ustensiles et ses instruments de
pche et de chasse: non parce que les Uskim croient que le trpass
aura besoin de tout cela dans le pays des mes, mais afin que la vue
des objets dont il se servait ne renouvelle plus leur chagrin, car ils
disent que, s'ils pleuraient trop un mort, celui-ci ptirait cruellement
du froid dans le Ciel.

Cette crmonie termine, l'angekkok qui se proposait de succder  Pum
dans son office, prit la parole, en dansant autour de la tombe et en
frappant, avec un bton, sur un tambourin fait; d'une cte de baleine
tourne en cerceau, et recouverte d'une peau amincie.

--L'ami chri de Torngarsuk s'en est all, dit-il, sur le territoire
des mes, o il jouit d'un grand bonheur, j'en ai eu la rvlation. Le
soleil brille sans cesse d'un pur clat dans le pays qu'il habite.
Les rennes, les poissons de toutes sortes, les phoques et les morses
abondent. La chasse et la pche y sont faciles et agrables. Jamais les
aliments ne manquent. Des chaudires, toujours bouillantes et toutes
remplies de chair et de viande, sont constamment  la disposition de
ceux qui ont faim, et les femmes les plus belles y prparent la couche
de ceux qui veulent dormir.

C'est dans cette dlicieuse contre qu'a t transport Pum; c'est l
qu'iront aussi les Uski qui se montreront laborieux, adroits, dociles et
surtout obissants aux ordres des angekkut, ministres de Torngarsuk!

Ayant dit, le jongleur donna, par un hurlement, le signal d'une nouvelle
explosion de sanglots.

Le corps fut ensuite couvert d'une peau, avec un peu de gazon, sur
lequel on entassa de grosses pierres, pour le prserver des oiseaux de
proie et de btes fauves.

L'inhumation tant finie, les Uskim reprirent le chemin de la loge du
dfunt, o les attendait le banquet des funrailles.

En entrant, les veuves de l'angekkok-poglit, voiles de leur capuce, les
accueillirent par ces mots:

--Pum que vous cherchez n'y est plus, hlas! il est all trop loin!

Dans celle qui pronona  son oreille la formule de rigueur, Dubreuil
crut reconnatre Toutou-Mak.

Il tendit le bras pour lui prendre la main; mais soit qu'il se ft
tromp, soit que la jeune femme craignt de manquer  son devoir, les
avances du capitaine restrent sans rponse.

Tous les effets ayant appartenu  Pum avaient t enlevs de la hutte
comme impurs et dposs sur une pelouse voisine. Pour le repas, les
convives se servirent de plats de bois et de chaudires de pierre ou
d'argile emprunts a et l. Cependant, comme on allait se mettre 
table, c'est--dire s'accroupir  terre, Dubreuil remarqua, pendu au
mur, un couteau de fabrique europenne, et qui tait apparemment rest
inaperu dans le dmnagement.

Aprs l'avoir examin de prs, il ne douta pas que ce ne ft son couteau
perdu ou drob depuis quelque temps.

Sans plus de rflexion, il le dcrocha, dclara que c'tait sa proprit
et le mit dans sa poche.

Cet acte souleva un moment d'horreur. Tous les assistants s'loignrent
aussitt de lui, comme d'un pestifr.

Et l'angekkok, qui avait prsid aux obsques, se levant, dit d'un ton
prophtique:

--Innuit-Ili, tu as touch  un instrument souill; va te purifier, ou
tu mourras avant que douze lunes soient coules.

Pour ne pas froisser les sauvages par une violation publique de leurs
coutumes, Dubreuil sortit de la cabane, mais non, on le pense bien,
avec l'intention d'aller se dshabiller et se rouler nu sur les glaons,
considrs par les Gronlandais comme eau lustrale.

Il se posta derrire la hutte, et tcha de voir, par quelque crevasse du
mur, ce que faisait Toutou-Mak  l'intrieur.

Les dsirs du jeune homme furent exaucs, car il dcouvrit la
Biche-Agile prs du lit d'une des veuves de feu Pum. Cette femme venait
d'accoucher. Prs d'elle on dcouvrait encore certain vase qu'on a
coutume de poser sur la tte des Esquimaues en mal d'enfant, pour
faciliter leur dlivrance.

La jeune mre saisit et coupa avec ses dents l'ombilic; puis elle
plongea ses doigts dans un pot d'eau, que lui prsenta Toutou-Mak, et
les frotta sur les lvres du marmot, en disant:

--_Imekautet_ (tu as bu beaucoup).

Aprs cela, on lui offrit du poisson  manger. Elle le prit, y gota,
en barbouilla la bouche de son nourrisson, et lui secouant lgrement la
main:

--_Aiparpotet_ (tu as mang en ma compagnie), pronona-t-elle.

Au bout de peu d'instants, elle se leva, s'habilla et vaqua  ses
travaux, comme si rien d'insolite ne lui ft arriv.

Dubreuil ne s'occupait plus d'elle, car Toutou-Mak avait pass dans
une autre partie de la pice. Bientt, elle s'avana, capuchonne de
nouveau, vers la porte de la loge qu'elle quitta seule.

Guillaume sentit son coeur bondir de joie. Le soleil tait couch depuis
quelques instants. Il n'y avait personne aux environs. Le capitaine
courut  la rencontre de Toutou-Mak.

D'un mot, elle l'arrta et glaa son enthousiasme.

--As-tu fait la purification, mon frre?

Dubreuil ne voulut pas mentir.

--Pas encore; mais  quoi bon ces crmonies vaines autant que
ridicules? rpondit-il en faisant un pas vers elle.

--Non, non, dit la jeune fille pouvante, retire-toi, mon frre, si tu
m'aimes, retire-toi, et garde-toi d'approcher crature humaine vivante
avant d'avoir accompli le rite oblig!

--O va ma soeur? dit-il pour changer la conversation.

--Toutou-Mak, repartit l'Indienne, va chercher ses ustensiles.

Et elle indiqua le mobilier du dfunt.

--Qu'en veut-elle faire?

--Le rapporter dans la loge de l'angekkok-poglit, o il ne saurait nuire
maintenant que l'odeur du mort est dissipe.

--Ma soeur souhaite-t-elle que je l'aide?

--Oh! non; Innuit-Ili, va te purifier, je t'en conjure.

--Je voudrais causer avec toi, Toutou-Mak, ma bien-aime, dit Guillaume
avec une chaleur communicative.

--Eh! s'cria-t-elle, la fille de Triuniak a le coeur gros aussi de ce
dsir...

--Eh bien! ce soir...

Elle secoua la tte avec mlancolie.

--Pourquoi pas ce soir?

--Innuit-Ili, cela est dfendu.

--Dfendu!

--Oui. Toutou-Mak ne doit point quitter avant trois lunes la loge de
celui qui l'avait pouse. En parlant  un homme autre que son pre,
pendant son deuil, elle s'expose...

--Elle ne s'expose  rien. Tes jongleurs sont des misrables!

Et, du pied, le capitaine frappa le sol avec impatience.

--Elle s'expose au courroux de Torngarsuk, continua gravement la
Gronlandaise.

--Ah! je me moque de ce...

--Mon frre! mon frre, va te purifier!

--Plus tard. Un mot encore.

--Je n'coute plus.

--Un seul mot, un seul, ma belle, ma bonne Toutou-Mak? supplia Dubreuil.

--On vient, voici quelqu'un. Va te purifier, Innuit-Ili!

Et la Biche-Agile, qui avait ramass  la hte quelques pelleteries et
ustensiles tendus sur le gazon, rentra brusquement dans la loge.

Le capitaine tait dpit,--dpit contre le fanatisme de la jeune
femme, dpit contre l'inconcevable timidit dont il avait fait preuve
en cette circonstance.

--Lui avoir obi comme un enfant! murmurait-il. tre rest l, immobile,
 cinq pas d'elle, parce qu'elle me l'avait ordonn, au lieu de
l'enlacer dans mes bras... Par Notre-Dame de Bon-Secours, suis-je un
fou, un imbcile, un idiot, ou le capitaine Guillaume Dubreuil?...
Est-ce que par hasard...

Une flche sifflant  son oreille interrompit ce monologue.

Guillaume, qui,  ce moment, avait, par bonheur, fait un mouvement, se
retourna et vit un homme fondant sur lui.

Cet individu brandissait une massue. Le capitaine n'avait pas d'arme.
Pour lutter contre l'agresseur, il fallait recourir  toute son adresse.
Avec la rapidit de l'clair, le Franais se fit cette rflexion, et, au
lieu d'attendre son adversaire, se jeta, tte basse, dans ses jambes.

L'Uskim ne prvoyait pas cette attaque, aussi soudainement excute que
conue. Il chancela et tomba tout de son long, en laissant chapper son
casse-tte.

Guillaume le ramassa en un clin d'oeil, se prcipita sur l'assaillant,
et le menaant du tomahawk:

--Pourquoi voulais-tu m'assassiner?

Le sauvage ne rpondit point.

--Si tu ne parles, je t'assomme, reprit Dubreuil.

Mme silence.

--Pour la dernire fois, je te prviens!

L'Uskim poussa un sifflement aigu.

Aussitt les gens rassembls dans la loge de Pum sortirent en dsordre.

Dubreuil lcha alors le sauvage, en disant:

--Ce misrable a voulu m'gorger!...

Les Esquimaux se mirent  ricaner, et l'antagoniste du capitaine
s'esquiva.

--T'es-tu purifi, mon fils? lui demanda Triuniak.

--Oui, rpondit-il, aussi irrit par cette question importune que par
l'attentat dont il venait d'tre l'objet.

--C'est bon; alors suis-moi.

--On allons-nous?

--Au logis. Mais laisse cette massue.

--C'est celle du vil meurtrier...

--Justement, mon fils; elle est impure.

--Encore!

Et le capitaine, malgr son exaspration, ne put s'empcher de rire.

--Oui, elle est impure, repartit tranquillement Triuniak, car c'est la
hache de Kougib.

--Kougib, le parent de Pum?

--Lui. Et sa hache est impure comme toute sa personne, parce qu'il a ce
matin port un cadavre humain sur ses paules.

--Je croyais cependant tre son ami? fit Dubreuil en manire de
rflexion.

--Si tu tais le sien, il n'est plus le tien, mon fils.

--Quel mal lui ai-je fait?

--Ah! il t'accuse d'avoir complot avec Toutou-Mak la mort de Pum.

--La mort de Pum! nous! Tu m'avais pourtant dit que cette absurde
calomnie tait retombe sur ceux qui s'en taient faits les fauteurs.

--Tu as des ennemis, mon fils, qui n'en a pas? dit sentencieusement
Triuniak.

Puis il ajouta d'un ton mditatif:

--Ceux-l t'accusent encore. La preuve, Kougib te l'a donne. Il veut
sans doute venger l'angekkok-poglit, comme son plus proche parent. Il
faut, mon fils, te mettre  l'abri de ses coups. Demain, nous partirons
pour la chasse.

--Penses-tu, Triuniak, que je fuirai devant une inculpation aussi lche
que celui qui l'a faite? rpondit firement le capitaine.

--Quand s'abat l'orage, il vaut mieux l'viter, si on le peut, que de
l'affronter. Innuit-Ili, demain, nous irons chasser le phoque.

--Mais Toutou-Mak? interrogea Dubreuil.

--Toutou-Mak n'a rien  craindre tant que durera son deuil, car elle est
sous la protection de Leorugolu.

Tout en causant, ils taient revenus  leur hutte.

Guillaume se coucha, assez mal impressionn par les vnements de la
journe.

Depuis quatre mois qu'il vivait au milieu des Esquimaux, l'ide de
retourner dans son paya natal lui avait souvent fatigu l'esprit. Mais
le moyen? Suivant toute probabilit, le malheureux jeune homme tait
condamn  vgter dsormais et  rendre le dernier soupir dans ces
glaciales contres, vritable tombeau pour un Europen, parmi des
sauvages d'une bienveillance quivoque, d'une brutalit trs-franche,
menant  l'excs, et toujours prts  rendre l'tranger responsable de
leurs mcomptes.

Dubreuil dormit peu. L'avenir lui apparut sous de noires couleurs. La
pense de Toutou-Mak, la certitude d'tre aim de cet tre charmant,
de la possder bientt tout entire, ne put mme lui procurer un songe
agrable.

A la pointe du jour, il se leva pour aider Triuniak  prparer ses
kaiaks.

Le _kaiak_ est le canot ordinaire des Esquimaux mles; les femmes ont
aussi le leur, appel _ommiah_. L'un et l'autre sont faits de peaux
d'animaux marins tendues sur des ctes de bois ou de baleine, comme les
anciens _vitilia navigia_ des Bretons. Je ne saurais mieux, comparer le
kaiak qu' une navette de tisserand, mais  une navette longue de dix 
douze pieds, large de deux et demi  trois. Lgre comme une corce
de lige, et glissant sur l'eau comme un patin sur la glace, cette
embarcation est toute couverte,  l'exception d'un trou rond au milieu.
L'Uskim s'assied dedans par cette ouverture, les pieds tendus vers l'un
ou l'autre bout. Avec le bas de sa camisole, sangle au rebord du trou,
de manire que l'eau n'y peut pntrer, avec ses manches troitement
serres au poignet, sa jaquette autour du col, embguin dans sa coiffe,
il s'identifie tout entier avec la machine. Ce n'est plus un batelier
ordinaire, ce n'est plus le pcheur dans sa barque, c'est l'homme avec
des nageoires, l'homme devenu poisson.

La casaque de mer du Gronlandais,--celle dont il se sert pour la pche
 la baleine,--complte d'ailleurs la transformation. C'est une espce
de chemise o l'habit, les culottes, les chaussures, ne constituent
qu'une seule pice. Elle est en peau de phoque cousue  points si serrs
que l'eau n'y peut pntrer. Sur la poitrine on remarque un petit tube
en os, par lequel on fait pntrer, en soufflant, autant d'air qu'il est
jug  propos pour que l'homme se soutienne sans aller au fond. Ce trou
est ensuite bouch avec une cheville. A mesure que la quantit d'air est
augmente ou diminue  l'intrieur du vtement, l'on peut descendre ou
remonter  volont. Vtu de ce scaphandre, l'Esquimau devient ainsi un
vrai ballon qui court impunment sur l'eau sans y enfoncer.

Que la tempte gronde, il la brave! Que la mer furieuse renverse le
frle canot, il reviendra  la surface d'un seul coup de son aviron,
plat aux deux bouts comme une spatule, qu'il tient par le milieu, et
avec lequel il excute dextrement les volutions les plus rapides, les
mouvements les plus tranges.

Dubreuil avait dj appris  manoeuvrer un kaiak. Grce  son adresse
naturelle, il tait devenu  cet exercice aussi habile qu'un Esquimau.

Triuniak et lui, munis de javelots et de harpons, mirent chacun un canot
sur leurs ttes et s'acheminrent vers l'Ocan.

Le temps tait lourd, brumeux. On touchait au mois d'octobre, le froid
se faisait dj sentir avec vivacit, et, pour une journe sereine,
on en avait trois ou quatre que les brouillards, la gele et la neige
rendaient insupportables.

En arrivant  la cte, ils se dbarrassrent de leur kaiaks et
cherchrent une baie abordable pour les lancer  l'eau.

Tandis qu'ils rdaient sur les hautes banquises, Triuniak aperut, au
fond d'un fiord, un pin de forte dimension que les vagues roulaient sur
la grve.

Grande fut la joie de l'Esquimau, car il n'y avait pas d'arbres de cette
taille au Gronland, lequel ne produit, on le sait, que des arbustes
rabougris.

Tout le bois de consommation est ainsi apport de lointaines contres
aux habitants par les temptes.

--Mon fils, dit Triuniak  Dubreuil, attends-moi ici. A nous deux, nous
ne serions pas assez robustes pour traner cet arbre au village, je vais
y courir et je ramnerai nos chiens. Pendant mon absence, tu iras 
la crique de l'ours, nous en sommes tout prs. Je suis sr que tu y
trouveras les _pusi_[8].

[Note 8: Phoque, veau marin.]

--Ne t'inquite pas, mon pre, j'en aurai une provision  ton retour,
cria le capitaine  l'Uskim, qui rebroussait chemin  grands pas.

Aprs avoir lutt longtemps avec des chances diverses de victoire ou de
dfaite, le soleil perait enfin le voile de brume qui le cachait dans
la matine.

L'blouissement caus par sa rfraction sur l'immense plaine de glace
qui entourait Dubreuil, le fit songer  ajuster ses yeux  neige, sortes
de besicles faites avec un morceau d'ivoire, dont les Esquimaux se
servent pour temprer la lumire intense rflchie par leurs blanches
campagnes, et se prserver ainsi de cette horrible affection que les
Canadiens Franais appellent _aveuglement de neige_.

L'ivoire ou le bois employ  leur confection est vid intrieurement,
pour recevoir le revers du nez et la partie saillante du globe des yeux.
Vis--vis de chaque oeil s'tend une fente transversale, trs-troite,
longue d'environ un pouce et demi. En dehors, l'instrument est vas
sur les deux cts,  angle oblique, en haut se trouve un petit rebord
horizontal, qui se projette d'environ un pouce.

On assujettit ces lunettes par derrire, avec une lanire de peau de
veau marin: les Uskim en font encore usage, comme nous du tlescope,
pour voir  de grandes distances.

Aide de cet appareil, Dubreuil distingua,  un mille de lui, une troupe
de phoques qui s'battaient gaiement  la tide chaleur de l'astre
diurne.

Le capitaine replaa son canot sur sa tte et se glissa, avec
prcaution, vers la crique  l'Ours, lieu o taient rassembls les
veaux marins.

Quand il n'en fut plus loign que d'une centaine de pas, il descendit
la cte, mit son kaiak  flot et nagea avec une vitesse incroyable, mais
sans faire le plus lger bruit.

Il allait dans un tel silence qu'il passa inobserv par une troupe de
lourds cormorans, occups  pcher dans une anse.

Arriv  la hauteur de la crique, Dubreuil donna deux vigoureux coups de
pagaie pour en doubler la pointe, saisit un _reineinek_ ou grand harpon
auquel tait fixe une longue ligne, et darda la pointe de l'arme dans
le flanc d'un gros phoque qui venait de s'veiller, au bruyant dsordre
de ses compagnons, frapps de panique par l'apparition du kaiak bien
connu.[9]

[Note 9: Les pcheurs, eu plutt chasseurs de phoques, savent que cet
amphibie est dou d'une certaine intelligence, et que, quand un troupeau
a t chass quelquefois par le mme homme, il reconnat cet homme et
s'en dfie plus que des autres chasseurs.]

Perc d'outre en outre, l'animal ne s'en roula pas moins dans l'eau et
plongea.

Dubreuil laissa filer la ligne, attache par l'autre extrmit  une
peau de veau marin remplie d'air, destine  servir de boue pour suivre
les traces du bless.

Le phoque fuyant vers la haute mer, Guillaume lana son kaiak hors de
la crique, pour lui donner la chasse, mais, en dbouquant, une pierre
dcoche avec force l'atteignit au visage, il perdit l'quilibre et
capota.




                                  VI

                              DISPARITION


Dans la matine de ce jour-l, en allant puiser de l'eau  la source
commune, Toutou-Mak remarqua que Kougib et le futur angekkok-poglit
passaient et repassaient frquemment devant la cabane de son pre. Ils
la regardaient avec un air et des gestes qui inspirrent des soupons 
la jeune fille. videmment, ils tramaient quelque perfidie. Toutou-Mak
les suivit en cachette.

Les deux hommes prirent la route d'un petit bois de cormiers, distant
de cinq ou six portes de flche du village uskim. Le chemin qui y
conduisait tait encaiss entre des rochers et tortueux. Bien de plus
facile que de s'y glisser sans tre aperu. La jeune fille marcha sur
leurs pas.

Arrivs dans le bois, ils s'arrtrent.

Toutou-Mak se coula derrire un buisson et couta.

--Oui, disait Kougib, ils ont assassin Pum. J'en suis sr. Comment
expliquer autrement sa mort?

--Tu as bien raison, mon frre, rpondit l'angekkok.

--Aussi, je vengerai la mort de Pum.

--Torngarsuk l'ordonne. Ton empressement  devancer ses dsirs lui sera
agrable.

--Ah! si je n'avais pas manqu mon coup, hier! Il faut que ce blanc ait
un charme pour dtourner les traits.

--Sans doute, il connat des choses que tu ne connais pas. Mais celui
que dirige la main toute-puissante de Torngarsuk saura bien triompher de
son ennemi. J'approuve ton dessein.

--Depuis longtemps on aurait d en purger le pays.

--C'tait aussi l'avis de Pum.

--Ah! je le sais bien, rpliqua Kougib. Sans Triuniak qui le protge,
pour Le malheur de la tribu, il n'aurait pas fait long sjour parmi
nous.

--On dit qu'il aime sa fille, fit l'angekkok insidieusement.

--Crois-tu, mon frre? demanda l'autre avec une expression haineuse.

--Et qu'elle l'aime aussi, ajouta le jongleur d'un ton ngligent, mais
qui cachait l'intention d'irriter son compagnon.

En effet, celui-ci avait t un des prtendants  la main de Toutou-Mak,
et l'angekkok le savait fort bien.

--Tu dis qu'elle l'aime! s'cria. Kougib en fronant les sourcils.

--Cela doit tre. Pum me l'a dit. Et, d'ailleurs, ne les a-t-on pas vus
souvent ensemble? Qu'est-ce qu'ils allaient faire seuls, tantt d'un
ct, tantt de l'autre, dis? On en a assez caus, dans la tribu.

Chaque parole du sorcier tombait comme une goutte d'huile bouillante sur
le coeur de Kougib.

Il poussa un rugissement sourd et brisa dans ses mains un os de baleine
qui lui servait de bton.

--Et puis, ajouta l'angekkok, n'est-ce pas  ce misrable amour qu'il
faut attribuer le meurtre de Pum?

--Tu dis juste, trop juste, mon frre!

--Oh! continua le premier, enfonant  plaisir le poignard dans la
blessure, Toutou-Mak n'attendra pas la fin de son deuil pour pouser
Innuit-Ili.

--Ne prononce plus son nom! il m'exaspre!

--Triuniak est dcid  la lui donner en mariage.

--Jamais! exclama Kougib.

--Si tu veux, certainement.

--Je le tuerai! fut-il rpondu d'une voix rauque.

--Tous les angekkut te loueront de cet acte ncessaire, car Innuit-Ili
est leur ennemi jur. Seulement, frappe bien et fort. Voici un
_oriosi_[10] qui doublera la prcision de ton oeil, la vigueur de ton
bras.

[Note 10: Sorte de talisman.]

--Je remercie mon frre de sa bont pour moi, dit Kougib en recevant du
jongleur un sachet en peau, qu'il fourra dans sa botte.

--Tu dois te presser, dit le sorcier.

--Si je savais o il est, j'irais immdiatement.

--Torngarsuk m'a rvl qu'il tait parti, ce matin, avec Triuniak, pour
chasser.

--O? dis-le moi.

--A la crique  l'Ours.

--Il y est avec Triuniak, fit Kougib en rflchissant

--Est-ce que dj mon frre aurait peur?

--Non, non, je n'ai pas peur. Mais ce Triuniak le dfendra.

--Tant mieux!

Kougib fixa sur l'angekkok un regard inquisiteur.

--Mon frre a dit tant mieux; je ne comprends pas. Mon frre
prtendrait-il me tromper?

--Les ministres de Torngarsuk ne trompent point, rpondit svrement
l'angekkok. Triuniak chasse avec Innuit-Ili. J'ai dit: tant mieux! parce
que je pensais que Kougib avait la vue longue.

--Kougib n'a pas la vue longue, dit l'Esquimau en branlant la tte. Que
mon frre ouvre donc encore son coeur.

L'angekkok jeta autour d'eux un regard rapide, et, croyant qu'ils
taient seuls, il reprit  voix basse, tandis que Toutou-Mak redoublait
d'attention:

--Si Kougib attaque Innuit-Ili, Triuniak courra au secours de son ami,
et Kougib les tuera tous les deux.

La Biche-Agile arrta sur ses lvres un cri d'horreur.

--Kougib comprend-il? poursuivit le jongleur.

--Pourquoi tuer aussi Triuniak?

--O l'aveugle! le sourd! profra l'angekkok en levant les paules. Mais
tu ne vois donc pas que Triuniak mort, sa fille est  toi?

Kougib bondit d'admiration.

--Mon frre est grand, dit-il. Son oeil distingue dans le ciel, son
oreille entend du fond de la terre.

--Va donc! et fie-toi toujours au serviteur de Torngarsuk! fit
superbement le sorcier, dont la vanit avait t flatte par cet loge
naf.

--Je pars tout de suite, mon frre.

--As-tu des armes?

--J'ai ma fronde et mon couteau. Mon arc a du mon attente. Je l'ai
bris.

--Songe que Torngarsuk veille sur toi!

L'angekkok, aprs ces mots, quitta son complice, qui prit aussitt la
direction de la crique  l'Ours.

Toutou-Mak sortit de son nid, ds qu'ils eurent disparu. Que
d'agitation, que de trouble dans sa jeune me! Son pre et celui qu'elle
aimait exposs  une mort qu'elle ne pouvait prvenir que par un acte
condamn d'une manire absolue par les rgles religieuses de son pays.
Car les Esquimaux s'imaginent qu'une veuve qui,  partir du lendemain du
dcs de son mari, entre, durant les trois premiers mois de son deuil,
en communication quelconque avec un homme, est destine  prir dans le
courant de l'anne, ainsi que celui ou ceux  qui elle a parl.

Si courte que ft la lutte des terreurs superstitieuses de la jeune
femme avec ses tendresses, elle fut affreuse, de celles qui laissent sur
le coeur des cicatrices indlbiles.

L'amour l'emporta.

Toutou-Mak s'lana sur la trace de Kougib. Puis craignant d'tre
surprise, elle prit une autre piste, qui devait la mener galement  la
crique  l'Ours.

Elle volait plutt qu'elle ne courait sur la glace et sur la neige. Il
fallait devancer l'assassin. Par malheur, dans son trouble, l'Indienne
s'gara un peu. Elle perdit un temps prcieux, et, quand elle atteignit
le sommet d'un cap qui d'un ct dominait la crique, elle dcouvrit
Kougib faisant dj tourner une fronde autour de sa tte.

A cette vue, Toutou-Mak voulut crier, avertir son amant, dont elle
n'tait plus loigne que de quelques pas. Ses organes refusrent de la
servir.

Elle s'affaissa, hors d'haleine, derrire un amas de conglations.

Ni Kougib, ni Dubreuil ne l'avait aperue.

Aprs avoir lance sa pierre, constat qu'elle avait frapp le but, et
que le kaiak chavir ne se redressait pas, le meurtrier dtala au plus
vite. Quoique bless lgrement, Guillaume risquait de se noyer, car,
tourdi par le coup, il ne faisait aucun effort pour remonter  la
surface de l'eau.

Mais la faiblesse de Toutou-Mak ne fut que passagre.

Elle se relve, franchit la courte distance qui la spare de la crique,
se jette  la nage, et remorque le kaiak  la rive.

Peindre ses motions dans ce moment serait impossible. Innuit-Ili
vivait-il encore? avait-il succomb?

Aussitt qu'elle a pu prendre pied, la Gronlandaise plonge sous le
canot; elle le retient d'une main, et de l'autre dfait le noeud qui
lie la jaquette du batelier  la couverture de l'embarcation. Saisissant
alors l'homme par les cheveux, elle l'arrache du kaiak et le trane sur
la grve.

Dubreuil n'tait qu'vanoui. Il revint bien vite  lui, et grande fut
sa surprise en voyant Toutou-Mak agenouille, penche sur son visage,
qu'elle schait sous ses baisers.

--Est-ce un rve? Ah! puisse-t-il se prolonger! durer toujours!
murmura-t-il.

Mais elle:

--Il est sauv! il est sauv!

Puis, elle s'loigne vivement, et reparat au bout de quelques minutes
avec un habillement sec complet.

--Change tes vtements mouills contre ceux-ci, mon frre, dit-elle.

--Et toi, ma soeur?'

--Il y a dans la cache de notre pre un autre accoutrement. Je vais
aller le mettre. Dois-je t'aider?

--Non, je mie sens assez fort. Retire-toi, ma bonne soeur, car tu
frissonnes.

Toutou-Mak retourna  une petite grotte naturelle, forme par les
glaons, dans laquelle Triuniak avait l'habitude de serrer des
provisions et de chaudes fourrures pour parer aux accidents, assez
nombreux, qui arrivent  la chasse des amphibies.

Sa toilette tait termine lorsque Dubreuil la rejoignit dans la grotte.
Il avait  la tte une blessure large, mais nullement dangereuse.

Toutou-Mak y appliqua une espce de charpie, faite avec l'amiante[11],
afin que l'impression de l'eau froide ne l'envenimt point, et,
s'asseyant prs du jeune homme qui l'interroge avec les yeux plus encore
qu'avec les lvres, elle lui conte l'incident du matin.

[Note 11: Plusieurs montagnes (du Gronland) sont remplies d'amiante,
ou pierre de lin incombustible, semblable  des clats de bois. Lorsque
l'amiante est battue, amollie dans l'eau chaude, on la peigne comme de
la laine. Sa qualit singulire est que le feu, lui tenant lieu de savon
et de lessive, blanchit ce linge, loin de le consumer. Les Gronlandais
en font des allumettes pour leurs lampes. Tant qu'elles sont imbibes
d'huile, elles brlent sans se consumer comme le coton.--_Collection
abrge des Voyages_, par Bancarel.]

En entendant le rcit de cet infme complot, Dubreuil avait peine 
modrer sa colre.

--Oh! dit-il, en la pressant avec transport dans ses bras, que ne
puis-je fuir avec toi, ma bien-aime, joie de mon me, soleil de ma vie!
Que ne puis-je t'emporter dans ma belle patrie!

--Oui, soupira la Gronlandaise, tu songes  partir,  me quitter!

--Te quitter! oh! non, je le jure! Non, jamais je ne t'abandonnerai!
j'en prends  tmoin tes dieux et le mien!

--Vrai, tu m'aimes ainsi? fit-elle avec une candeur charmante, en
cachant sa tte dans le sein de Guillaume.

Ils taient profondment mus l'un et l'autre. Dubreuil sentait son
cerveau s'enflammer, son coeur battre  rompre sa poitrine, ses doigts
frmissants se nourent  la taille souple de la jeune femme, dont les
douces caresses l'avaient embras d'un feu irrsistible.

Mais elle comprit le pril de la situation, se rejeta soudain en
arrire, et s'cria d'une voix vibrante, qui calma l'imptuosit du
capitaine:

--Mon pre! malheureux, nous oublions Triuniak!

--Triuniak! je t'ai dit, ma soeur, qu'il tait all au village chercher
des chiens.

--Kougib le rencontrera!

--Je te devine, Toutou-Mak!

--Oh! cours  sa dfense.

--Tu m'accompagneras.

--Non, non, cela ne se peut. J'ai enfreint la loi du Succanunga, pour
toi...

--Quelle loi? que veux-tu dire?

--Rien, mon frre, rien, rpliqua-t-elle en plissant, vole au secours
de Triuniak! mais promets-moi de lui cacher l'entrevue que tu as eue
avec sa fille.

--Comment?

--Je t'expliquerai cela... plus tard... Sois prompt,  mon bien-aim!

En renouvelant cette recommandation, Toutou-Mak chargeait sur sa tte le
costume dj glac dont elle s'tait dpouille, et quittait la grotte
par le sentier qui l'avait amene.

Dubreuil prit l'autre piste.

A moiti route du village esquimau, il rencontra Triuniak arrivant avec
un attelage de chiens aux oreilles courtes et droites, au poil rude
comme celui des loups.

--Quel motif t'a donc fait abandonner la chasse, mon frre? Tu es tout
essouffl! Du sang sur ton visage!

--Ce n'est rien, une gratignure. Mon pre ne s'est-il pas crois avec
Kougib?

--Non. C'est lui qui t'a mis dans cet tat?

--Je le crains.

--Tu ne l'as donc pas vu Innuit-Ili? fit Triuniak avec quelque surprise.

--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai lieu de supposer que c'est lui qui m'a
lanc une pierre, tandis que je harponnais un phoque.

--Nul autre ne l'aurait os, dit l'Uskim d'un air rveur.

--Enfin, je suis heureux que le sclrat n'ait pas attaqu aussi mon
pre.

--Pourquoi m'aurait-il attaqu?

--Je ne sais, je ne sais, balbutia le capitaine... Un pressentiment...
Mais allons chercher l'arbre!

--La blessure n'est pas profonde? demanda Triuniak avec intrt.

--Oh! non, une simple corchure.

--Mon fils, reprit l'Esquimau avec gravit, il est ncessaire que
tu t'loignes de la tribu, pendant quelques lunes. Sans cela, ta vie
courrait les plus grands risques.

--Mais o veux-tu que j'aille, pre?

--Je rflchirai. En attendant, comme voici notre arbre, aide-moi  le
tirer de l'eau.

Aussitt, ils attachrent le pin avec des cordes de peau, et, s'attelant
 ces cordes en mme temps que les chiens, ils le halrent sur la berge.

L, Triuniak en abattit les branches avec une hache de silex, aussi
tranchante que l'acier, et, aprs l'avoir lagu du fate  la racine,
il enfouit prcieusement les rameaux sous des glaons.

De nouveau, les mtins furent attels  l'arbre. Le Gronlandais les
siffla d'une faon particulire, et ils partirent au galop, en tranant
derrire eux l'norme pice de bois.

Le convoi rentra au village sur le tard. Les deux hommes n'avaient
chang que de rares paroles; l'un et l'autre taient proccups par
d'absorbantes rflexions.

Le jour suivant, Dubreuil, en se levant, trouva Triuniak en train de
mettre en ordre son traneau d'expdition, charpente en os de baleine,
que recouvrait un lger, mais solide plancher de frne.

--Nous allons chasser le caribou, lui dit son hte. Fais un paquet de
tes vtements et prends toute les armes, car nous demeurerons plusieurs
jours dehors.

Sur le traneau, on chargea une tente, du poisson fum, un pot d'huile,
des effets de campement, et Triuniak donna le signal du dpart.

Ce voyage prcipit contrariait fort Dubreuil. Malgr l'assurance
que lui avait ritre l'Uski que Toutou-Mak n'aurait rien  redouter
pendant leur absence, il se sentait le coeur lourd, oppress, comme  la
veille de quelque vnement sinistre. Que deviendrait-elle? qui serait
l pour la protger, si, mprisant la loi du deuil, Kougib tentait de
lui faire violence? Qui la soignerait si une maladie imprvue fondait
sur elle? La quitter! la quitter sans la voir, sans lui presser la main!
Cette ide seule ne suffisait-elle pas  bouleverser l'esprit du
capitaine? Prier Triuniak de retarder, d'ajourner son entreprise, et
t inutile. Jamais le sauvage ne revenait sur un plan arrt. Long  se
dterminer, prudent dans ses actes, il tait inbranlable quand il avait
une fois pris une rsolution.

Dubreuil avait bien la ressource d'une indisposition feinte. Mais outre
que le mensonge prmdit lui rpugnait, il tenait  prouver  son
misrable agresseur qu'il avait encore manqu son coup.

C'tait peut-tre le meilleur moyen de l'empcher de recommencer ses
entreprises homicides, car notre Franais savait parfaitement que la
superstition agissait plus sur les Uskim que la morale ou la raison. En
le voyant sain et dispos, Kougib se figurerait qu'il tait invulnrable.

Sous l'empire de ces considrations, le capitaine s'abstint donc de
toute observation et suivit Triuniak qui se dirigeait vers l'ouest.

Le pays qu'ils parcoururent ce jour-l tait montueux, sem  de longs
intervalles de petits bouquets de peupliers et de saules nains, jonch
de cailloux de jaspe et de marcassites jaunes comme l'or. La solitude
tait grande: elle effrayait par son silence mortel. A peine, parfois,
un livre blanc dboulant d'un genvrier, ou un faucon gris traversant
les airs  tire d'ailes, donnait-il une courte animation au paysage.
Au reste, partout une affreuse dsolation, des rocs noirs et nus, des
abmes insondables, des ravins lacrant le sol, des glaciers dchirant
la nue.

Au soleil couch, les voyageurs camprent sur le bord d'une source et
allumrent du feu avec deux morceaux de bois sec vigoureusement frotts
l'un contre l'autre.

Aprs leur repas, Triuniak, qui s'tait montr taciturne dans la
journe, dit brusquement  Dubreuil:

--Innuit-Ili, ton coeur ne s'est-il pas attendri pour celui de
Toutou-Mak? Rponds-moi ouvertement.

tonn de cette question soudaine, Guillaume eut un moment d'hsitation.

--Si je me suis tromp, reprit l'Esquimau, rponds toujours, ce qui a
t dit n'aura pas t dit.

--Tu me parles comme un pre, Triuniak, je te parlerai comme un fils,
dit le capitaine en regardant franchement son hte  la lueur de leur
lampe.

--Mes oreilles sont prtes  t'entendre, Innuit-Ili.

--Eh bien, oui, j'aime ta fille, je la dsire pour pouse.

L'Esquimau s'inclina vers lui et lui lcha le visage, marque de la plus
vive affection ou considration chez les Uski.

--Ton dsir sera satisfait, car, moi aussi, je t'aime, dit Triuniak;
mais avant de t'engager, coute mon discours.

--Laisse couler les paroles de ta bouche, mon pre; ce sont celles d'un
sage, leur son est doux comme le murmure du ruisseau, leur sens est fort
et pntrant comme la lance du narval.

--Apprends, dit gravement Triuniak, que Toutou-Mak n'est pas la fille de
mon sang. C'est l'enfant d'une race dgnre, ennemie de la ntre, qui
habite, dans une le, l-bas vers le soleil levant. Toute jeune, elle
fut prise dans une guerre et je l'adoptai pour lui sauver la vie mais
Toutou-Mak a t engendre par une nation maudite, les Indiens-Rouges.
J'ai dit.

--Mon pre, s'cria Dubreuil, j'aime Toutou-Mak telle qu'elle est.
L'pouser sera pour moi un bonheur, car elle est bonne autant que belle,
et je lui dois...

Il allait ajouter la vie. Mais le souvenir de la dfense qui lui avait
tait faite fit expirer le mot au bord de ses lvres.

Heureusement Triuniak n'insiste point. Ils causrent encore un instant,
et, rouls dans des peaux de morse, ils s'endormirent d'un profond
sommeil.

Le lendemain, ils continurent leur route sans apercevoir de gibier.
Mais le troisime jour, les chiens lancrent tout  coup un renne d'une
taille superbe. Il avait au moins cinq pieds de la sole au garrot, et
ses magnifiques andouillers,  large empaumure, dpassaient le sommet
des plus grands arbres.

Aussitt, les deux chasseurs se mirent  sa poursuite:  la furie muette
des chiens, car dans l'Amrique du Nord ces animaux n'aboient pas,
le renne rpondit d'abord par un cri de dfi. Leste sur ses jarrets
d'aciers, il bondissait avec une merveilleuse agilit, faisait deux ou
trois cents pas, puis s'arrtait, se retournait firement et avait l'air
de provoquer la meute. Mais, au bout d'une heure de ce mange, comme les
molosses ne quittaient pas ses brises, il se dcida  prendre un grand
parti.

En ce moment, la chasse parcourait les rampes d'une montagne escarpe
qui s'levait par gradins  pic.

Triuniak, mont sur un des degrs suprieurs, tchait de devancer le
renne pour le tirer du haut d'une pointe de rocher, tandis que Guillaume
Dubreuil suivait et appuyait les chiens.

Ce qu'avait prvu l'Uski arriva. La bte vint se heurter contre un mur
de granit. Il fallait ou sauter plus bas, ou faire tte  la meute.
Le renne se retourna pour juger de la force de ses ennemis, et pendant
qu'il calculait ses chances d'vasion, en fouillant avec fureur la terre
de son sabot, Triuniak lui dcocha un flche qui le pera au dfaut de
l'paule.

Le noble quadrupde tomba, et les chiens se rurent sur lui comme des
loups affams.

--Prends garde  toi, mon frre, il n'est pas encore mort, cria le
Gronlandais  Dubreuil, accourant  toutes jambes.

Mais, dj, il tait trop tard; le renne s'tait relev, comme mu par
un ressort, et s'tait jet, en poussant une plainte dchirante, sur le
capitaine, qu'il renversa d'un coup de sa terrible ramure.

Triuniak s'lana vers le jeune homme qui gisait horriblement mutil
prs du corps expirant du monarque des montagnes gronlandaises.

Tant bien que mal il pansa ses blessures, l'installa sur son traneau et
revint  marches forces au village.

En y arrivant, le pauvre pre apprit que Toutou-Mak, sa fille chrie,
avait disparu depuis la nuit de son dpart.




                                 VII

                              LA FUITE


L'hiver tait venu, le long, le terrible, hiver des rgions borales,
avec ses froids pouvantables qui font fendre les arbres, clater les
rochers, avec ses pais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12],
qui brlent, enlvent la peau de quiconque s'expose  leur contact, avec
ses tourmentes de neige, qui rpandent la dsolation et la mort partout
o elles tranent leur livide linceul.

[Note 12: Les Canadiens-Franais leur ont donn le nom de fume de
glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace
marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un rseau
transparent et solide, sont souvent pousses par le vent, rasent le sol,
dvastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux
qu'elles atteignent.]

Alors se lamentent les tres vivants: l'homme murmure dans sa hutte
souterraine, le renard glapit aigrement  la recherche d'une maigre
proie, l'ours grogne en sa tanire, les lourds ctacs mugissent dans
les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un
ciel de plomb.

Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitt son lit de
souffrances depuis trois mois. Cependant l'tat du malade s'amliorait,
au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protg avait bien
failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne.
Et, plus d'une fois, le patient s'tait rappel le proverbe franais:
_Au cerf la bire, au sanglier le mire_. Accabl par les douleurs
physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.

Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant  son
esprit abattu,  son coeur fltri! Toutou-Mak n'avait pas t retrouve,
malgr les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'tait pas probable
qu'elle repart au village. N'tait-il mme pas prfrable qu'elle n'y
revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infme Kougib l'avait
enleve. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge tait vide depuis
la nuit o l'on avait cess de voir Toutou-Mak!

Cependant,  mesure qu'il renaissait  la sant, Dubreuil reprenait
quelque got aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner
dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les
informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des
contres avoisinantes.

C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga o il se trouvait
tait spare au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par
un bras de mer que les Uskim avaient travers jadis en une demi-lune
pour aller s'tablir au sud, sur une le trs-rapproche de cette terre,
et o la nuit tait gale au jour.

--C'est l, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est
l qu'Ajut a reconnu son frre Anningait dans son amant.

Guillaume savait que les Gronlandais appellent de ces noms le soleil
et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le
soleil est une jolie femme (Ajut).

--Comment cela? demanda-t-il.

--Je vais te le dire, mon frre.

Un soir, Ajut et Anningait taient runis avec plusieurs amis, dans une
loge de cette le o ils se rgalaient de chair d'ours et de graisse de
phoque. On avait allum des lampes, quoique ce ft en t, car, l-bas,
ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait
une passion pour sa soeur  l'insu de celle-ci. Aprs le banquet,
il voulut lui faire des caresses sans tre vu, et par consquent il
teignit les lumires. Mais elle, trs-curieuse comme la plupart des
femmes, n'aimait pas ces caresses drobes. Alors, elle noircit ses
mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les
vtements de l'amant inconnu qui s'adressait  elle. Telle est la
raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette
circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout macul de
suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mche de mousse. Anningait
en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut teinte. C'est pourquoi
Anningait (la lune) ressemble  un charbon ardent et ne brille pas comme
Ajut (le soleil). Tous deux rentrrent dans la maison, Anningait se mit
 poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses
pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la
carrire d'Ajut soit bien plus leve que celle d'Anningait.

--Revenons  ce que tu me disais, mon pre, reprit Dubreuil, aprs cette
explication. Cette le est situe au sud?

--Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.

--Son climat est moins rigoureux que celui-ci?

--Beaucoup moins. On y voit de grandes forts d'arbres comme celui que
tu as ramen de la cte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et
les rivires ne restent gels que pendant cinq lunes, et la mer, tout
autour, est poissonneuse.

--L'le est-elle habite?

--Elle est peuple par des hommes rouges, appels Boethics.

--Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'cria Dubreuil, se rappelant que
Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak tait originaire de cette tribu.

Les paroles du vieillard l'intressaient vivement, car, si elles taient
exactes, cette le devait merger de l'Ocan atlantique, sur la route de
France, vers la mer polaire, par les 47 de latitude nord environ. Mais,
en apprenant qu'elle avait t la patrie de l'infortune Toutou-Mak,
l'intrt du capitaine augmenta encore, sans qu'il st vraiment
pourquoi.

--Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrs, rpondit son
interlocuteur.

--Tu les as vus, mon pre?

--Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont alls
vers l'Orient, pour y tablir leur rsidence. Nous comptions alors une
foule d'hommes braves et dtermins. Mais la maladie, le scorbut, les
a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de
l'le nous ont repousss.

--Je croyais que vous aviez t les plus forts!

--Les plus forts! Si nous l'eussions t, mon fils, est-ce que nous
habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitt cette le
aprs l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux
rsider sous un ciel doux o l'hiver ne dure que sept mois, o l't
fait mrir toute sorte de fruits savoureux, o les cours d'eau
sont obstrus par le saumon, les bois encombrs par les rennes, que
d'arracher une maigre subsistance  cette ingrate et dtestable contre!
De mon temps les jeunes gens taient plus courageux! Ah! ils ne se
seraient pas laiss ainsi endormir dans la misre et le dnuement,
tandis qu' quelques journes d'eux rgnent l'abondance et la fertilit!

Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tte blanchie par les
ans.

--Cette le, mon pre en connat-il le nom?

--Les Boethics l'appellent Baccalos.[13]

[Note 13: C'est  cette le qu'on donne  prsent le nom de
Terre-Neuve.]

--Baccalos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son
front, comme pour voquer des souvenirs; j'ai dj entendu prononcer ce
nom... oui... par des pcheurs normands, ajouta-t-il en apart.

--Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapport avoir vu des
hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient chang du poisson contre
des ustensiles de mme matire que les boutons de l'habit que tu avais
en arrivant chez nous. Des hommes blancs taient, disaient-ils, monts
sur des _kon_[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands
qu'une baleine.

[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la
pche de la baleine.]

--Mais baccalos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le
capitaine Guillaume, prtant une attention de plus en plus vive  ces
renseignements.

--Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flche,  grosse tte,
couvert d'cailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des
taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.

--La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.

[Note 15: Nom donn autrefois  la morue.]

--On le prend sur le bord de la mer, en quantits si considrables
qu'une seule pche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une
saison.

--Mais l'le est-elle vaste?

--Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son tendue. Je me rappelle,
cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune  un kaiak pour en
faire le tour.

--Mon pre y est demeur longtemps?

--Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis
rest en captivit jusqu' ce que j'aie pu m'chapper.

--As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton
mlancolique.

--Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adopte par Triuniak.
Je sais seulement que son pre commandait les hommes rouges. Elle tomba
entre les mains des Uski le jour de notre dbarquement dans l'le. Mais
comme je fus pris moi-mme ce jour-l, je ne savais pas ce qu'elle tait
devenue, quand,  mon retour, je la retrouvai ici.

--Mon frre pourrait-il me dire quel est le caractre de ces Indiens?

--Je les dteste et je les mprise. Ce sont les enfants d'une chienne et
d'un loup, s'cria le vieillard avec autant de ddain que de dgot.

Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet,
il n'en put tirer une rponse satisfaisante.

Avec les donnes et les notions qu'il avait acquises, le capitaine
dressa, sur une peau de renne bien passe, une carte des ctes du pays
o il supposait tre, avec le bras de mer dsign par le vieillard, et
l'le de Baccalos, par rapport  leur position prsume sur le globe.

Tout grossirement esquisse qu'elle ft, cette carte ne manquait pas
d'exactitude.

Sa confection, loin de dcourager Guillaume par la vue de la grande
distance o il tait de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit
qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Ocan,
ou tout au moins le dtroit dont lui avait pari le Gronlandais, de l
gagner Baccalos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-tre
que, tandis qu'on serait sur l'le, un vaisseau europen y viendrait
faire la traite!

Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond
de la mer que de prir lentement sur les glaces du Succanunga.

Mais le bateau, o le trouver? Partir en kaiak et t un suicide?
L'ommiah ou le kon n'offrent gure plus de chance! quoique l'un et
l'autre soient une embarcation assez spacieuse, o les Esquimaux logent
leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent
quelque lointaine expdition, et quoique ce ft assurment sur ces
bateaux qu'ils avaient d passer  Baccalos. Mais ils connaissaient la
route, taient en nombre, et rompus  ce genre de navigation.

Dubreuil, pourtant, avait fini par se dcider  fuir,  tout hasard, sur
un kon, ds que l'hiver serait fini, quand il lui vint une ide.

Il appela Triuniak;

--Mon pre, lui dit-il, voudrait-il me faire un prsent?

--Tout ce que j'ai est  toi, Innuit-Ili, rpondit cordialement
l'Esquimau.

--Je dsire avoir l'arbre que nous avons trouv prs de la crique 
l'Ours.

--Le pin? dit Triuniak:, presque fch d'avoir engag sa parole.

--Ce pin?

--Que veut en faire mon fils?

--Je veux faire un grand canot.

--Le Gronlandais se mit  rire.

--Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.

--Tu verras que non, mon pre.

La torche de l'esprance tait rallume dans son cerveau. Le capitaine
recouvra promptement ses forces, son activit, son intelligence. Donnez
un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles
feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car
vous ne feriez plus de lui qu'un tre faible, mou, sans utilit pour les
autres,  charge  lui-mme. La passion, c'est le mobile et l'expression
de la vitalit.

Que vos efforts tendent donc toujours  lui imprimer une direction
utile, jamais  l'touffer.

Ds qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre,
enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le
fit exhumer. C'tait un pin de la grande espce, dont le tronc mesurait
dix toises en longueur et quatre de circonfrence.

Sur son emplacement mme, le capitaine btit une cabane vote, avec des
moellons taills dans un banc de neige durcie, sur lesquels on rpandit
de l'eau chaude pour cimenter la maonnerie par la gele. Des disques
de glace, placs de distance en distance, clairaient l'intrieur de la
hutte.

Enferm chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une
bisaigu en dent de narval, il quarrit le gigantesque pin, lui donna
la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait
emprunt le tranchant  une dfense de morse, il le creusa, l'vida
et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de
cinq.

Les Uskim taient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil
navire.

Leur surprise ne devait pas en rester l.

Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver
aux environs. Malgr l'imperfection de ses instruments et la mauvaise
qualit du bois, il russit  fabriquer des planches, dont il fit une
quille, des bordages et des prceintes pour son vaisseau. Le tout
fut recouvert de peaux, afin de le rendre tanche autant que pour le
consolider.

Avec ses oeuvres mortes, le btiment eut alors sept pieds d'lvation,
et une largeur de cinq.

Enchant d'une construction dont il esprait tant, Guillaume songea 
la ponter sur toute son tendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut
se contenter d'lever deux demi-ponts  la proue et  la poupe, avec une
passerelle au-dessus du matre-bau, passerelle destine  soutenir le
mt principal du btiment.

On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aid par Triuniak et
plusieurs Uskim, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant
toutefois que le navire leur servirait un jour pour oprer une descente
sur l'le des Indiens-Rouges.

Seul, Triuniak souponnait peut-tre les intentions de son hte. Mais il
tait trop prudent pour laisser percer ses conjectures.

La coque du bateau termine, Guillaume s'occupa du grement. Il eut
grand'peine  se procurer l'arbre ncessaire pour son mt principal.
Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent
les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingniosit du capitaine
y suppla. Dans une lourde pierre, faonne en croissant, il ficha
solidement des dfenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de
narval, plante au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de
baleine, les jas et l'arganeau.

A la fin de mai, l'oeuvre tait termine: mais Dubreuil avait plus d'une
fois besogn sans relche pendant quinze heures.

Restait une opration d'excution difficile: le lancement, car on tait
 plus d'une lieue de la cte.

Tous les traneaux du village sont rassembls. Le btiment est assujetti
sur les uns. Sur les autres, on place ses mts, ses agrs.

Cinquante chiens sont attels  la pesante machine, qui s'branle et
suit bientt un chenan de glace uni, dispos  cet effet.

On arrive  la cte.

L, Dubreuil, qui songe  tout, qui veille  tout, a prpar un plan
inclin, et un bti latral de glaons, avec un bassin d'eau entirement
libre au-dessous.

Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est pouss dans le
coulisseau, des Uskim placs derrire, avec des cbles fixs  la
poupe, l'empchent de plonger trop prcipitamment dans les flots.

Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes,
et la _Toutou-Mak_ (ainsi Guillaume avait-il baptis le bateau) glisse
doucement et arrive sans accident  la mer, o elle se balance avec
grce, aux acclamations de tous les spectateurs.

Le coeur de Dubreuil tait trop plein. Oubliant la compagnie qui
l'entourait, il tomba  genoux, leva ses mains vers le ciel, et
remercia celui qui avait inspir son entreprise et lui avait prt le
courage et l'adresse pour la mener  bien.

Ensuite, il tablit le gouvernail, le mat de beaupr et le grand mt au
sommet duquel furent arbores les couleurs de France, sous forme d'un
pavillon blanc, en duvet de cygne, tiss, hlas! pour un autre usage,
par la pauvre Toutou-Mak.

La journe ne pouvait se terminer sans une fte.

Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak prsida aux prparatifs;
tous ceux qui avaient concouru  la construction de la _Toutou-Mak_ y
assistrent avec leurs femmes.

Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dpens des
troupeaux amphibies de la cte.

Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le
travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskim se livrrent fort
amicalement  l'change de leurs huileuses cun. Un simple rideau de
pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystres
des Gronlandais, qui,  tour de rle, allaient s'battre dans la
voluptueuse retraite.

De bonne heure, Dubreuil avait quitt ses convives et il s'tait retir
 bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque
ennemi ne dtruist, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait
cot tant de patience, il avait rsolu d'en faire sa demeure, jusqu'au
jour de son dpart.

Le brave capitaine, rflchissant  ce dpart, le dsirait et
l'apprhendait en mme temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un
criminel, de dlaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il
s'tait sincrement attach. Si l'Esquimau et voulu l'accompagner,
avec quelle satisfaction il l'aurait associ  sa fortune! Mais Triuniak
aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu natre pour se risquer
dans un voyage d'aventure. Le prvenir de ce voyage? Non. Il chercherait
 arrter Dubreuil par telle ou telle considration. Peut-tre son dpit
de n'tre pas cout le pousserait-il  anantir le vaisseau!

--Non, non, s'cria Guillaume, je dois mettre  la voile brusquement,
sans souffler mot de mon projet, et  la grce de Dieu!

Cette exclamation venait de lui chapper, le lendemain matin, alors
qu'il arrimait diffrents objets dans sa cabine, quand un kaiak se
prsenta  la poupe de la _Toutou-Mak_.

Ce canot amenait Triuniak.

Le Gronlandais monta lestement  bord. Son visage tait soucieux.
Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement
part du motif de sa gravit inaccoutume.

--Mon fils, dit-il, aprs s'tre accroupi sur le plancher, tu ne m'as
jamais dit dans quelles intentions tu btissais ce grand kun. J'ai
respect ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom
de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te
proposes pas de me quitter.

La question tait faite carrment. Impossible de s'y soustraire. Le
capitaine prit un parti dcisif. Le mensonge lui tait odieux. Il
rpondit donc nettement:

--Je ne te cacherai pas davantage, mon pre, que le souvenir de
ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bont, ni ta sollicitude
incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en
songeant  mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altre, si ta
fille, si Toutou-Mak ft devenue mon pouse, je me serais fix  jamais
dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue
des lieux o elle passa sa jeunesse afflige mon me. J'ai rsolu; de
m'en loigner, de regagner la France, ou de prir dans l'abme.

--Triuniak le savait, dit l'Uskim; il comprend, tes chagrins,
Innuit-Ili; il n'est point irrit contre toi. Mais pourquoi as-tu dout
de sa tendresse?

--O mon pre, je n'en ai jamais dout, le ciel m'est tmoin! s'cria
Dubreuil.

--Tu t'abuses toi-mme, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes
lvres taient muettes.

Le capitaine baissa la tte, et l'Uski continua;

--Si tu russis, reviendras-tu nous voir?

--Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que
celui-ci, et des instruments, des provisions pour rcompenser les
Gronlandais de leur gnreuse hospitalit.

--Tu reviendras! rpta Triuniak, d'un air songeur.

--Je te le jure, mon pre.

--Si je t'accompagnais, tu me ramnerais avec toi?

Et l'Indien plongea ses yeux perants dans ceux du jeune homme.

--Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!

--Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chrissais. J'prouve
peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'tant plus, toutes mes
tendresses se sont portes sur toi. Je ne puis te laisser partir seul.
Dans un rve, Torngarsuk m'a conseill d'unir ma destine  la tienne,
si tu t'obstinais  quitter le Succanunga, mais  une condition, c'est
de ne point laisser mes ossements sur une terre trangre!

Le capitaine leva la main en disant:

--Au nom du Dieu des chrtiens, moi Guillaume Dubreuil, naufrag sur
cette cte, je prend l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma
patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait
respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au
Succanunga ds que tu en manifesteras la volont.

--Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant.
A prsent, nous devons nous hter de faire nos apprts, car je crains
que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton btiment, qu'il prtend
tre une invention du diable.

--Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous
voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre  moi. Si tu
savais, Triuniak, comme mon coeur saignait  la pense de me sparer de
toi.

--Des provisions, dit l'Uskim! j'ai tout le train de derrire d'un
renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois
carcasses de morse, et les cinq phoques tus avant hier; n'est-ce pas
suffisant?

--Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas
de vases assez grands pour en mettre la quantit indispensable! voil ce
qui m'inquite.

--Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons
comme de...

--Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'cria le
capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.

Le soir mme, les vivres et l'eau taient  bord de la _Toutou-Mak_.
Durant la journe suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs
armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possdaient, ainsi que deux kaiaks
et un ommiah, pour servir de chaloupe.

Et le lendemain, aprs avoir remorqu le navire hors de l'anse o il
tait mouill, les deux hardis aventuriers dployaient leurs voiles 
une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Gronland, escorts
par les sinistres prdictions des habitants du village, que la nouvelle
de leur dpart avait attirs sur la cte.




                                 VIII

                             LA TRAVERSE


La Toutou-Mak prsentait certainement un aspect des plus pittoresques,
avec ses varangues garnies de peaux, et ses voiles de basane huiles 
fond, pour les prserver de l'action de l'eau et du soleil.

Dans son ensemble, elle avait, il est vrai,  peu prs la physionomie
d'un vaisseau ordinaire; en y mettant beaucoup de bonne volont, on
l'aurait prise de loin pour une golette. Mais, de prs, c'tait autre
chose. Elle n'appartenait  aucun ordre de l'architecture navale; et,
sans doute, si elle et touch  quelque port civilis, les habitants
l'auraient considre avec la mme surprise qui frappa les Indiens
quand, pour la premire fois, ils aperurent des vaisseaux europens.
J'ai mme lieu de croire que la figure place au-dessus de l'peron
n'aurait pas du tout rassur nos braves riverains. Dieu sait, cependant,
quel soin le capitaine Dubreuil avait apport  la sculpture de cette
figure, le portrait intentionn de la fille de Triuniak, on l'a devin.
Il avait pourtant soulev l'enthousiasme des Gronlandais, ce portrait,
voyez un peu! Aucun qui n'et reconnu la jeune et charmante Toutou-Mak.
Et c'est ainsi que varient les gots, la manire d'apprcier, djuger
les objets!

Quant aux marins qui montaient l'trange bateau,  cette poque, vous
et moi nous eussions cri qu'ils descendaient de la lune; peut-tre mme
nous serions-nous signs! Le diable prenait tant et de si grotesques
masques au XVe sicle. Vite! un prtre, un moine, de l'eau bnite!
Prions, mes frres, la fin du monde approche! Souvenez-vous que ce n'est
que par notre intercession que la ralisation des funestes prdictions
de l'an Mil a t retarde. Un exorcisme! un exorcisme!

Le fait est que les deux bateliers le disputaient par leur extrieur
et par leur contraste personnel, en singularit avec le btiment. Tout
velus de la tte aux pieds, l'un porteur d'une longue barbe noire,
encadrant des joues d'une blancheur de marbre, l'autre la face glabre,
d'un rouge de batterie de cuisine, ils avaient un faux air de l'Esprit
malin, sous deux de ses mtamorphoses favorites: le beau sducteur qui
enlev les jeunes filles, abuse des jeunes femmes, et le vilain dmon
qui s'introduit le soir, par la chemine, au foyer du proltaire pour
lui acheter son me.

Sans grand effort d'imagination, leurs bottes fourres auraient recel
le pied fourchu, sous leur capuchon, plus d'un oeil perant aurait
distingu les indispensables cornes.

Assis  la poupe de son btiment, Guillaume Dubreuil tenait la barre du
gouvernail; Triuniak, post tantt sur la passerelle, tantt sur le pont
de l'avant, manoeuvrait les voiles sous ces ordres.

Et la _Toutou-Mak_ marchait  merveille, la coquette! elle et lutt
avec le plus fort voilier qui ft encore sorti du havre de Dieppe.
Suivant le calcul de Dubreuil, elle filait sept  huit noeuds. Depuis
leur dpart du Succanunga, c'est--dire depuis trois jours, ils avaient
bien fait soixante lieues.

Triuniak ne se possdait pas de ravissement.

--Mon fils est le premier des angekkok-poglit, dit-il en s'approchant,
une aprs-midi, du capitaine.

--Ah! si j'avais seulement une boussole! fit Dubreuil.

L'Esquimau ne savait, comme de raison, ce que c'tait que la boussole.
Dubreuil essaya, en vain, de lui expliquer le mcanisme de cet
instrument.

--Si je le possdais, fit-il, et si le vent ne nous tait pas trop
contraire, avant deux lunes nous serions en France!

--Mais, repartit le sauvage, puisque ton pays est au soleil levant, nous
irons bien sans le secours de ce que tu appelles une boussole.

--Oui, si les nuits sont claires et le temps toujours serein. Alors je
pourrai m'orienter.

--Je croyais t'avoir entendu dire qu' l'est, il faisait, dans cette
saison, une chaleur qui ne cessait qu' la lune des neiges.

--Oui, je t'ai dit cela, et c'est vrai.

--S'il fait chaud, le soleil brille alors, s'cria l'Uskim, enchant de
sa logique, car, suivant ses ides gronlandaises, il n'y avait gure de
chaleur possible sans soleil.

--Non, lui rpondit Guillaume. Dans ma patrie, la chaleur est souvent
excessive, et le ciel couvert. Mais c'est moins cela que je redoute que
les brouillards.

--S'il fait du brouillard, on aborde, et on attend dans les les qu'il
soit pass, repartit Triuniak, qui ne concevait pas qu'on pt tre
loign de plus d'une journe de la terre.

Sans rpondre  cette navet, Guillaume lui demanda:

--Es-tu certain, mon pre, qu'il existe devant nous,  peu de journes,
un pays habit?

--J'en suis sr, car je l'ai travers.

--Combien de temps es-tu rest en chemin?

--L'Uskim compta sur ses doigts.

--Un quart de lune, dit-il ensuite.

--Tu as donc trouv des les sur la route?

--Sans doute, mon fils. Ou eussions-nous camp? Mais aurais-tu le dsir
de t'arrter chez les Indiens-Rouges? ajouta-t-il d'un ton mfiant.

--Je ne sais, dit le capitaine. O le vent me poussera, j'irai, j'avoue
nanmoins que, si je le puis, je jetterai l'ancre  Baccalos.

--Pour t'y faire gorger! les Boethics mangent les autres hommes.

--On m'a appris que ces gens trafiquent avec les blancs. Je le crois,
car j'ai dj entendu parler de leur le par nos pcheurs. Aussi, ai-je
confiance que, reconnaissant en moi un Blanc, ils ne me feront aucun
mal. Quant  toi, mon bon pre, je saurai bien te dfendre... Ah!
qu'est-ce que cela?

Un choc violent avait branl le navire dans toute sa charpente.

--Aurions-nous touch? pensa Dubreuil. Mais quoi? en pleine mer. C'est
impossible...  moins d'un cueil sous-marin, ou un glaon!...

Et il cria  Triuniak;

--Mon frre, abats les voiles.

Cependant le bateau recevait des secousses alarmantes; il roulait de
bbord  tribord d'une faon inconcevable, car l'Ocan tait calme et la
brise rgulire, quoique forte.

Laissant le gouvernail, Guillaume s'lana  l'avant du navire, qui
formait leur soute aux provisions.

Quelle fut la stupfaction du capitaine, en apercevant une longue corne
de narval passe  travers la joue de tribord. Elle ressortait de plus
de deux pieds sous le pont. Un de ces dangereux ctacs avait rencontr
le vaisseau, et s'tait pris par son arme dans la carne: il n'y avait
pas  en douter. Le cas tait d'une gravit extrme; car, en doublant
d'efforts pour se dgager, l'norme poisson menaait de faire chavirer
l'embarcation De plus, le bois se fendait l o il l'avait trou, et
l'eau commenait  ruisseler dans la cale.

Dubreuil appela:

--Triuniak! Triuniak!

L'Esquimau accourut.

--Que me veux-tu, mon fils?

--Tiens! lui dit Guillaume.

--Le poisson  la longue corne!

--Oui, c'est un narval; mais n'y a-t-il aucun remde?

Attends, Innuit-Ili.

En disant cela, Triuniak se dpouillait de sa casaque et de ses bottes.
Aussitt dshabill, il saisit un harpon, et sauta  la mer. Le vaisseau
tait en panne. Triuniak plongea sous la quille.

Peu  peu, Dubreuil, qui se tenait sur le beaupr, vit la mer se teindre
en rouge, son btiment oscilla avec violence pendant une minute, puis
les mouvements diminurent et cessrent tout  fait.

Triuniak reparut  la surface des vagues.

Il tendit son harpon au capitaine, en prononant ces mots:

--Il est mort. Innuit-Ili, donne moi une corde avec un crochet.

Quant il eut ce qu'il avait demand, l'Esquimau replongea, demeura
quelques secondes sous l'eau, remonta au-dessous et dit:

--Mets un kaiak  la mer.

Dubreuil lui obit  l'instant.

Triuniak s'aidant des liures de beaupr, grimpa dans le canot, fixa  sa
ceinture la corda que lui avait remise Guillaume, et lana, de toute
sa vigueur, l'esquif en avant de la _Toutou-Mak_, aprs avoir dit, au
capitaine:

--Mon frre va presser sur la corne.

Ses instructions furent excutes, et, au bout d'un quart d'heure 
peine, le poisson, auquel Triuniak avait li son crochet, cdant  la
traction du canot d'un ct,  la pousse du capitaine de l'autre,
quitta le bois dans lequel il s'tait enchevill, et flotta  la
remorque du kaiak.

Quand Dubreuil eut ferm la voie d'eau, on hissa le narval  bord de la
Toutou-Mak.

Il avait vingt pieds de long.

Les aventuriers, ayant autant de provisions qu'il leur en fallait,
se contentrent de dchausser sa magnifique lance d'ivoire, et
abandonnrent la carcasse aux golands, aprs avoir lev quelques filets
pour leur repas du jour.

On avait retendu les voiles, et le navire cinglait admirablement, en
faisant route vers l'est-nord-ouest.

Dans la soire, Dubreuil, qui avait tabli son domicile prs du
gouvernail, ne remarqua pas sans apprhension un point noir courant au
ciel, du septentrion en orient.

C'tait le prcurseur trop fidle d'une tempte.

Elle clata au milieu de la nuit. D'abord, le vent s'leva par degrs:
l'Ocan grossit, cuma. Ensuite retentirent de longs mugissements.
Quelques paquets de mer balayrent le gaillard d'avant. Pour empcher
que l'eau n'emplt l'espace libre compris entre les deux ponts, ce qui
aurait dtermin la submersion du navire, Guillaume fit couvrir cet
intervalle de peaux huiles.

Le vent augmentait.

Aux flancs de la _Toutou-Mak_, il fouettait furieusement les vagues,
tordait son grand mat comme un roseau, jouait avec le frle, btiment,
qu'il lanait de la cime d'une montagne liquide dans le fond d'un
gouffre, le rattrapait au moment o il semblait devoir tre englouti,
le renvoyait au sommet d'une lame gante, et le traitait enfin comme le
volant d'une raquette.

Jusque-l, pour un marin expriment, le danger n'tait pas extrme.

Mais les rafales sches, stridentes, ne tardrent pas  fondre sur le
malheureux navire. Elles le martelaient  droite,  gauche, en avant, en
arrire, partout. On et dit qu'elles voulaient le fracasser, le rduire
en pices. Avec elles, l'Ocan se prit  pousser des rugissements
atroces, et  dferler sur la poupe et la proue de la _Toutou-Mak_ avec
une rage telle que Dubreuil fut oblig de quitter sa place, de peur
d'tre emport par l'ouragan.

Du reste, le gouvernail ne fonctionnait plus. La nuit tait si noire
qu'on ne voyait pas d'un bout du vaisseau  l'autre; le naufrage, la
mort paraissaient invitables.

Dans la cabine rgnait une obscurit profonde, et il y avait dj un
demi-pied d'eau.

Triuniak chantait au milieu des tnbres, mais son chant tait lugubre.
C'tait comme la prire des agonisants.

--Torngarsuk n'a pas voulu protger le voyage d'Innuit-Ili, dit-il au
capitaine.

--Implore plutt le Dieu des blancs et laisse l ton idole! rpondit
schement Dubreuil.

Alors, il s'aperut que l'eau haussait dans la cabine.

--Vais-je me laisser abattre? s'cria-t-il, vais-je prir faute
d'essayer de me sauver? Non. Je ne serais plus moi. Aide-toi, te ciel
t'aidera!

L'Esquimau continuait son antienne.

--Triuniak, lui dit-il, cherche un vase et imite-moi.

--Pourquoi faire? dit insoucieusement le Gronlandais.

--Vider l'eau qui envahit notre bateau.

--Ce sera un travail sans fruit, mon fils.

--Non, non, s'cria Guillaume, frappant du pied avec impatience; fais
comme moi, il y a encore de l'espoir!

Le capitaine s'empara d'un vaisseau de bois, et courageusement se mit 
rejeter dans la mer l'eau qui,  tout instant, envahissait son navire.
Ce travail tait pire que celui de Pnlope, car Dubreuil ne parvenait
pas  arrter le flot qui montait de plus en plus.

Triuniak s'tait difficilement dcid  le seconder. Il l'assistait de
mauvaise grce, avec la tideur d'un homme convaincu que sa mort est
proche et que nul effort ne le pourrait sauver.

D'ailleurs, il ne se plaignait ni ne murmurait; il attendait froidement
l'accomplissement de sa destine. Bien qu'il paralyst l'activit
habituelle de son compagnon, ce stocisme obligeait Dubreuil  une
secrte admiration.

La Toutou-Mak commenait  enfoncer; le capitaine jeta la meilleure
partie des provisions par-dessous bord. Ce moyen suprme lui russit.
Le bateau se maintint  fleur d'eau, jusqu' ce que, vers le matin, la
tourmente s'apaisa tout  coup.

Un beau et joyeux rayon de soleil jaillit  l'horizon comme pour saluer
la trve que venaient de signer les lments.

Sa brillante clart rconforta le capitaine.

Cependant ils n'taient point encore sauvs.. L'Ocan moutonnait autour
d'eux. Leur bateau, fatigu, dfonc, ouvert en vingt places, menaait
de sombrer. Nulle part on ne distinguait une cte, et les deux
navigateurs avaient de l'eau jusqu' la ceinture.

--Allons, hardi, mon pre! criait Dubreuil, vidons notre kon.

L'Esquimau, lui aussi, s'tait senti ranim par l'apparition de
l'aurore.

Il lutta d'ardeur avec le capitaine, et, aprs un travail opinitre qui
dura jusqu' midi, ils eurent la satisfaction de voir leur embarcation
 peu prs assche, et leurs voies d'eau aveugles avec des morceaux de
peau de phoque.

Le grand mt avait t cass. On le raccommoda du mieux possible, ainsi
que le gouvernail, et le navire reprit assez lgrement sa route.

--Innuit-Ili, dit Triuniak au Franais, tandis qu'ils mangeaient une
tranche de morse  demi avari par l'eau de la mer, je veux apprendre 
connatre le Dieu de ta race, car il est plus fort que celui des Uski.
Il a battu Torngarsuk: tu m'enseigneras  le remercier.

--Mets-toi  genoux, joins tes mains, et rpte avec moi les paroles que
je vais prononcer, rpondit aussitt Dubreuil.

Ils se prosternrent tous deux sur le pont, et, d'une voix profondment
mue, Guillaume rcita le Credo, cette loquente reconnaissance de la
divinit par les chrtiens.

--Tu m'instruiras dans ta religion, mon fils, dit l'Uski, quand ils
eurent lev  l'ternel l'hymne de leur gratitude.

--Oui, mon pre, ds que nous serons en France.

Et,  part lui, il ajouta:

--Seigneur, faites que nous y arrivions un jour! Si ce n'est pour
moi, que ce soit pour la conversion de ce bon sauvage, et pour la
glorification de votre saint nom!

--Un oiseau! cria tout  coup le Gronlandais, en montrant un guillemet
noir qui venait de se percher au haut du mt.

--Mon pre, nous approchons de la terre. Ce volatile en est le messager.
Tu vois que le Dieu que j'adore a exauc nos prires, dit Dubreuil plein
de joie.

Bientt, des ptrels se mirent  croiser dans le sillage de la
_Toutou-Mak_. Ces jolis habitants de l'air, planant gracieusement sur
leurs ailes dployes, se balanaient, une minute, puis rasaient
le navire avec la rapidit de la flche. Ils allaient, partaient,
revenaient, dcrivaient cent volutions, et finissaient par s'abattre
pour faire une course pdestre  la cime des flots.

--Voici la cte! dit Dubreuil.

Et son doigt indiqua une ligne blanche, vivement incidente, qui
dcoupait le ciel droit devant eux.

Elle avait avec celle du Gronland une frappante ressemblance.

Triuniak mit ses yeux  neige pour l'examiner.

Au bout d'un moment, il dit  Dubreuil:

--Innuit-Ili, je reconnais ce rivage. C'est celui o nous avons abord,
il y a quinze hivers, quand nous sommes alls faire la guerre aux
Irkili[16].

[Note 16: C'est ainsi que les Esquimaux nomment quelquefois les
Indiens-Rouges.]

--Quoi! ce n'est pas Baccalos! fit le capitaine d'un ton dsappoint.

--Heureusement, mon fils, car ici nous trouverons des amis et tout ce
dont nous aurons besoin, tandis qu' Baccalos, nous serions accueillis
par les flches et la fureur de l'ennemi, plus cruel que la tempte 
laquelle nous venons d'chapper.

--Est-ce une le?

--Non, c'est une terre ferme, comme le Succanunga. Elle est peuple par
des gens de notre race. Ils furent nos allis autrefois. J'espre qu'ils
feront bonne rception  Triuniak et  son ami.

--Mais l'le de Baccalos, o est-elle?

--A l'orient de cette terre, dont elle n'est spare que par un troit
canal.

Sur cette indication, le capitaine eut, une seconde, l'ide de mettre le
cap plus  l'est, quoique le vent le portt directement  la cte. Mais
le dlabrement de son embarcation l'en empcha.

A la nuit tombante, ils entrrent dans une baie, o Dubreuil jeta
l'ancre.

Le lendemain, ds l'aube, ils lancrent leurs kaiaks  la mer et
gagnrent le rivage. Il tait encore jonch de glaons, mais les
approches de l't se manifestaient de toutes parts. L'air avait plus de
chaleur qu'au Gronland, la brise moins de vivacit.

Au sommet de la cte, l'oeil se reposait,  un mille de distance au
plus, sur de vertes pelouses, ornes de jolis arbres, dont les boutons
d'meraude commenaient  s'ouvrir aux haleines bienfaisantes de la
saison nouvelle.

Ce rjouissant spectacle rappelait trop au capitaine une scne de la fin
de fvrier, dans sa patrie, pour ne pas l'mouvoir doucement. Mais la
comparaison ne se pouvait longtemps soutenir. Ces montagnes de
glace, ces amas de neige fondante, cette absence d'tres humains,
la _sauvagerie_ de ces lieux vous ramenaient bien vite et bien
douloureusement au milieu de la mer septentrionale. Et-il voulu
caresser davantage ses illusions, Dubreuil y aurait t enlev, tout
d'un coup, par un grondement que les chasseurs les plus intrpides
n'entendent jamais sans moi.

--Les ours! les ours blancs! s'cria Triuniak.

Le capitaine, levant la tte, aperut une douzaine de ces froces
animaux  la crte d'un cap glac.

Ils taient grands, maigres, dcharns. Leurs prunelles tincelaient
de cruaut, et leur langue rouge, pendant d'une gueule arme de crocs
aigus, semblait avoir soif de sang.

Ils coururent hardiment, deux par deux, sur nos voyageurs. Leurs
intentions taient trs-claires. Il n'y avait pas  s'y tromper.

Dubreuil et Triuniak avaient des armes, plus une bravoure  toute
preuve. Mais quelle bravoure, quelles armes opposer  une bande de
cette espce! Le meilleur parti  prendre, le plus sage, c'tait de
battre en retraite. O aller? la question se dressait redoutable,
pressante! Les ours ne quitteraient cas aisment leur proie.

--Retournons  nos Canots, fit le capitaine  Triuniak.

Aussitt ils se laissrent glisser en bas de la cte. La troupe ennemie
y arriva au moment o ils venaient de se jeter dans leurs embarcations.

--Au navire! c'est au navire qu'il faut nous rendre! dit Dubreuil.

--Les ours nous y suivront!

--N'importe! Nous nous dfendrons. Partout ailleurs ils nous
atteindraient, ou le reflux nous emporterait vers la haute mer, ce qui
serait tomber d'un pril dans un autre.

La _Toutou-Mak_ tait mouille  un demi mille de la plage. On n'avait
pu l'approcher plus prs,  cause des glaons dont le fond de la baie
tait encombr.

Le chemin tait difficultueux pour un canot entre ces glaons. Les
ours, qui s'taient prcipits  la mer sans hsiter, gagnrent sur les
kaiaks. Peu s'en fallut mme que celui de Dubreuil ne ft rejoint et
coul par un des carnassiers.

Il levait dj sa lourde patte, aux griffes acres, sur le mince
esquif, quand Triuniak le frappa  la tte d'un coup de pagaie, qui
tourna contre l'Esquimau la fureur de l'animal.

Pour s'y soustraire, le Gronlandais quitta son canot et sauta sur un
glaon. Stupidement, comme l'avait devin Triuniak, l'ours passa sa rage
sur le kaiak qu'il dchira en morceaux.

Pendant ce temps, l'indien, se faisant un radeau du glaon, arrive au
navire o Dubreuil l'a prcd, monte sur le pont, et prend position
prs de son ami.

--Voil, dit gaiement le capitaine, une compagnie dont nous nous serions
volontiers privs.

--Si tu n'as pas peur, mon fils, nous nous en tirerons, dit l'Indien.

--Peur! dit Dubreuil en riant. Ah! pre, tu ne me connais donc pas
encore! Tiens, juge si j'ai peur!

Et, brandissant une angovikak ou lance non barbele, il la planta dans
l'oeil d'un ours qui cherchait  escalader le vaisseau.

La douleur fit malheureusement lcher soudain prise  l'animal; il
retomba dans l'eau, et Guillaume, qui tenait la lance  deux mains,
perdant son point d'appui, fut entran dans cette chute.




                                 IX

                               LA RIXE


Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante clrit.

Pour secourir son ami, s'il chappait aux griffes de l'animal bless,
Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa.

Sautant  la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq
ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard
d'avant.

Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire.

Triuniak leur lana la pture, morceau par morceau. Les btes affames
se prcipitrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et,
pour un moment au moins s'cartrent de la _Toutou-Mak_.

Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plong sous
le vaisseau et reparaissait  la poupe.

--Mon frre, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as
le loisir. J'amuse nos ennemis.

Une minute aprs, la toilette du capitaine tait faite.

Muni d'une nouvelle lance, il se remettait  son poste  ct de
Triuniak.

A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tte
longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume
avait bless. Pniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge,
il gravit sur un glaon. On le vit ensuite arracher, avec ses normes
griffes, l'arme fiche dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de
la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il et eu
connaissance des effets styptiques du froid.

Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un
grognement et revint  la charge.

Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui dcocha une agliguk, flche
volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses
compagnons alors se rurent sur son cadavre, le tirrent sur la plage et
le dchiquetrent  belles dents.

Repus par ce banquet _fratriphage_, ils s'loignrent enfin, dlivrant
nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causes.

Cependant le retour de ces redoutables carnassiers tait  craindre;
c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que
l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles  tuer.
Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak,
ils retournrent  la cte sur leur ommiah.

En arrivant au sommet, ils dcouvrirent les ours fuyant vers le nord,
ardemment presss par une bande d'Esquimaux.

--Voil nos allis, dit Triuniak, en montrant les Indiens.

--Penses-tu, mon pre, que nous devions nous montrer  eux? demanda
Dubreuil.

--Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frres.

--Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-tre leurs
dispositions ont-elles chang depuis lors.

--Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, rpondit Triuniak
l'un ton convaincu.

--Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les viter. Nous n'avons
pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la rsine, le gibier parat
abondant. Si tu tais de mon avis, nous ferions  notre navire les
rparations qu'il exige, et nous repartirions immdiatement.

Cette proposition ne paraissait pas sourire au Gronlandais. Peut-tre
les dangers qu'il avait courus le dgotaient-ils dj de son projet,
peut-tre le dsir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son
esprit sur toute autre considration. Quoi qu'il en soit, il rpondit 
Dubreuil:

--Mon fils, nous ne poumons viter tes Uski de ce pays.

--Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons  la voile!

--Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions
l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis,
portons-leur des prsents.

--Des prsente! nous n'en avons pas.

--Mon fils a oubli qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les
inviterons  le partager avec nous.

--Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en
refoulant le dpit que lui causait l'obstination du Gronlandais.

Ils marchrent donc  la rencontre des Esquimaux. Au surplus,
eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il tait trop tard. On les avait
aperus, et les chasseurs avaient dtach deux de leurs hommes pour
reconnatre les trangers.

Parvenus  quelques pas d'eux, les missaires firent une halte et
prparrent leurs armes avec des intentions hostiles.

Ils taient vtus  peu prs comme les Esquimaux du Gronland, mais ils
en diffraient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En
leur prsence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur
jalouse.

--Dpose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur
la neige son arc, ses flches et sa lance.

Dubreuil lui obit  contre-coeur.

Triuniak s'avana paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci
restrent arms.

--Mon frre, dit le Gronlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai
fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe
avec nous?

--Pourquoi mon frre a-t-il quitt le Succanunga? s'cria l'un des
Indiens, dans la mme langue que Triuniak, mais avec un accent que
Dubreuil eut quelque peine  saisir.

--Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitt le pays pour visiter les
braves guerriers d'Itteblinik,[17] rpondit-il.

[Note 17: Mot  mot: _contre des marais glacs_ (Labrador).]

--Est-ce bien l la raison? fit le sauvage d'un ton souponneux.

--La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit,
rpliqua firement le Gronlandais. Que mes frres demandent  mon fils!

Dubreuil s'approcha alors.

A sa vue, les nouveaux venus poussrent un cri de surprise.

--Heigh-yaou!

--C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopt.

--Heigh-yaou! heigh-yaou! rptaient les autres.

--Nos frres feront-ils amiti avec nous?

Mais les Uskim, aprs avoir chang un regard d'intelligence,
tournrent les talons et coururent  toutes jambes rejoindre leurs
compagnons qui disparaissaient dans le lointain.

Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son
front, il mchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre
ses armes, qu'il examina avec soin.

--Mon pre n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant.

--Non; mais attendons.

--Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? L, nous pourrions
nous dfendre, en cas d'attaque.

--Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous tmoignions de la
crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les
plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un
homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se
cache.

--Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, pre.
Nanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au
retour des Uski. Qui sait mme s'ils reviendront?

--Ils reviendront, sois-en sr, mon fils.

--Pas avant qu'ils aient termin leur chasse! fit Guillaume avec une
teinte d'impatience.

--Peut-tre, rpondit le Gronlandais d'un air rveur.

--Dressons alors notre tente.

--Oui. J'irai au kon pendant que tu prpareras un emplacement. Je
rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous
fassions chaudire lorsque les Uski arriveront.

Ils se trouvaient  un demi-mille environ de la baie o tait mouille
la _Toutou-Mak_. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir,  cause
de la grande lvation des falaises de glace qui bastionnaient la rade.

Triuniak s'tant loign, Dubreuil se mit  creuser des trous pour y
ficher les pieux de leur tente.

Tout occup  sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se
glissait, en rampant, derrire les glaons pars sur la cte, et
avanait doucement, en prenant toutes les prcautions possibles pour
n'tre pas dcouvert.

Parvenu, de la sorte,  une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea
sa tte au-dessus d'un banc de neige, regarda le Franais, comme pour
s'assurer de l'identit de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec
le doigt la corde de son arc, y mit une flche et ajusta.

Une seconde de plus, c'en tait fait de Guillaume.

Mais  ce moment il leva les yeux, et ses regards tombrent droit sur
l'ennemi.

Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait
mortel, dviant du but, passa  quelques lignes du capitaine.

--Kougib! s'cria Dubreuil, se prcipitant en trois bonds sur
l'assassin.

L'Esquimau se sauva. Mais le Franais avait le jarret solide, il attrapa
son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort
de Kougib mit en deux le vtement, dont une partie resta entre les mains
du capitaine, qui tomba  la renverse.

--Ah! sclrat, tu ne m'chapperas pas! profrait-il en se relevant
lestement.

Mais le Gronlandais avait gagn du terrain.

Dubreuil n'aurait pas russi  l'atteindre de nouveau; il eut recours
 son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait
l'oeil aussi sr que le poignet. Sa flche frappa Kougib entre les
paules.

La douleur arracha un cri au sauvage.

Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de
sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientt le frisson circula dans ses
veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrta, tourna la tte. Innuit-Ili
fondait sur lui.

Kougib pensa que sa dernire heure tait proche; mais il avait encore
assez de vigueur pour vendre chrement son existence, sinon pour
perptrer enfin l'horrible vengeance qu'il mditait depuis la mort de
Pum.

Se laissant choir sur le dos, comme s'il tait puis, sous lui il
cacha une flche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ter toute
mfiance  son adversaire.

Cette perfidie fut djoue.

Dubreuil avait trop appris  le connatre pour ne pas rester sur ses
gardes.

Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula  deux pas, et le
menaant de sa lance:

--Misrable! lui cria-t-il, voil trois fois que tu attentes  mes
jours! La premire, je t'avais pardonn, mais aujourd'hui tu expieras
tes forfaits.

Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage.

--Ris encore, car c'est ton dernier rire.... Cependant, ajouta-t-il en
se reprenant, je me laisserai aller  la piti, car je te mprise plus
que je ne te crains, mais  une condition: tu me diras ce que tu as fait
de la fille de Triuniak.

Kougib ne rpondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le
visage tincelant d'animation, il narguait le capitaine.

--Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance.

--L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de
louve blanche.

--O est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible  cette injure.

--Kougib le sait.

--Et Kougib me le dira!

--Kougib est libre d'ouvrir ses lvres ou de les fermer, rpliqua
l'Indien avec hauteur.

--Si tu refuses, je te tuerai comme un chien.

--Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux.

Cette audace, ce ddain de la mort merveillrent le capitaine Dubreuil.
L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut 
la douceur, car il lui importait bien plus de connatre le sort
de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute
superstitieuse. C'tait l o l'attendait Kougib.

--Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai
mme ta blessure, si tu consens  rpondre un mot, un seul! La fille de
Triuniak vit-elle?

--Ah! fit le Gronlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait
expirer, ah! je meurs... soulve-moi, mon frre... soulve...

Ses paupires se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres
grelottaient.

Dubreuil tomba dans le pige. Croyant que Kougib tait sous l'empire du
froid qui prcde le trpas, il oublia ses ressentiments, sa prudence
habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son sant.

L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie.

D'un lan il fut sur pied, sa flche serre dans la main droite; d'un
autre, l'arme fut plante sur la poitrine du Franais. Mais celui-ci
avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les
ctes, et Dubreuil, treignant le sauvage par la taille, le renversa 
terre.

Un moment ils roulrent comme deux serpents entrelacs.

Baigns de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des
pieds, de la tte, ils luttrent pendant plus de cinq minutes, sans
que la victoire part tourner d'un ct plutt que d'un autre. Si le
capitaine tait plus robuste le Gronlandais tait plus agile; si le
premier tait moins grivement bless, l'autre avait l'habitude de ces
combat corps  corps, et peut-tre aurait-il fini par triompher de son
antagoniste; mais une ide le proccupait: c'tait de retirer de sa
botte un couteau plac dans une gaine cousue  la tige, suivant la
coutume esquimaue.

Cette pense le perdit: car, ayant dgag une de ses mains, il n'eut
plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous
lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre
connaissance.

Aussitt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un
des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre
arc lui attacha solidement les poignets derrire le dos.

Aprs cette double opration, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa
blessure.

Elle tait sans gravit.

Laissant Kougib, toujours insensible, derrire le monticule de glace et
de neige fondante o cette scne s'tait passe, il reprit le chemin du
campement, dont il tait  une distance assez grande.

A son arrive, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le
cherchait aux environs.

--Kougib! lui cria-t-il de loin.

--Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili?

--Kougib est ici... Je l'ai vu!

--Ah! mon fils, dis-tu vrai? O est-il? rpliqua Triuniak, avec une
agitation qui devait tre intrieurement bien puissante, puisqu'elle
s'exprimait dans tout son maintien.

--Il est l,  demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du
thtre du drame.

--Mais, Toutou-Mak? fut-il demand d'une voix altre.

--Nous saurons ce qu'elle est devenue.

--Il ne l'a point tue!

--J'espre que non.

--Oh! s'cria le Gronlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour
moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur
bon, qu'il lui fera tous les prsents...

--Viens vite! viens vite, mon pre! Allons chercher Kougib. Nous le
tranerons ici. C'est lui qui nous apprendra o est Toutou-Mak, et,
ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y
contraindre.

--Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en
proie  une motion inexprimable.

Et il se jeta dans les bras du jeune homme.

De pareilles effusions sont si contraires  la rserve habituelle
des Esquimaux, que, peu aprs, Triuniak en rougit comme d'une action
mauvaise.

--Il faut me pardonner, mon fils, dit-il  Dubreuil, qui ne songeait,
certes, gure  lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma
fille... ma belle Toutou-Mak:

--Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te
prierais de recommencer, pre, rpondit le capitaine en souriant.

Acclrant le pas, ils furent bientt transports sur la lieu du combat.

Mais,  leur profond mcompte, ils ne trouvrent que des traces de sang
et des dbris de cordes, le corps de Kougib n'y tait plus.




                                  X

                               CAPTIF


L'vanouissement de l'Esquimau n'avait t que momentan.

Bien vite il reprit ses sens. Ne voyant plus son adversaire, Kougib
essaya de se lever. Ses liens l'en empchrent. Il se mit sur son sant,
il regarda autour de lui. Il tait seul. Le Gronlandais porta les
yeux sur ses bottes; un sourire de satisfaction claira son visage tout
meurtri. Il avait aperu son couteau. Ds lors, sa dlivrance n'tait
plus une question.

Kougib se plie en deux, saisit le couteau avec ses dents et tranche
aisment les lgres cordes qui lui attachent les pieds. Restaient les
mains, mais l'Esquimau tait libre de marcher, de courir; c'tait le
principal.

Le voici debout, conservant toujours son couteau entre les dents. Grande
est sa faiblesse. Cependant, il fait un pas, deux, il peut se soutenir,
se traner: une poigne de neige rafrachit sa bouche brlante. Il
s'loigne tout  fait du lieu o il a failli perdre la vie, et chemine
pniblement jusqu' un village,  cinq ou six milles dans l'intrieur
des terres.

L, Kougib s'arrta, s'assit sur un tronc d'arbre, le visage pench sur
la poitrine, et se mit  pousser des hurlements. Une troupe d'hommes, de
femmes et d'enfants ne tarda pas  se former autour de lui. Tous
taient extraordinairement tonns de l'tat dans lequel ils le
voyaient,--couvert de sang, et les mains attaches derrire le dos.

Longtemps il conserva la position qu'il avait choisie en arrivant, sans
faire autre chose que de jeter,  des intervalles rguliers, un cri
lamentable. La consternation se peignait sur toutes les physionomies.

Enfin, dans l'aprs-midi, rentra au village une troupe de gens arms,
qui portaient sur leurs paules les dpouilles de deux ours blancs.
C'taient les chasseurs que nos aventuriers avaient aperus le matin sur
la cte. Ils firent halte devant le bless, s'informant avec intrt de
ce qui tait advenu.

Kougib semblait n'avoir attendu que ce moment pour clater, car il
se releva lentement, se tourna vers le couchant et dit d'une voix
courrouce:

--Les Uski du soleil levant ne sentent-ils plus le sang couler dans
leurs veines? Est-ce que leur coeur s'est glac, cet hiver, comme l'onde
de nos lacs? Eux qui se montraient si fiers d'une victoire remporte sur
les Indiens-Rouges, eux qui avaient si justement des mots de mpris pour
les Yak [18], rests comme des lches dans les rgions maudites du nord,
tandis que les contres mridionales sont si belles et si giboyeuses;
eux qui se vantaient de l'excellence de leurs armes, veulent-ils
passer maintenant pour des livres timides? se laisseront-ils insulter,
dpouiller? verront ils froidement violer leurs filles, souiller leurs
femmes et disparatre l'abondance de leurs forts et de leurs rivires?
Ne se souviennent-ils donc plus des paroles de Kougib, quand le puissant
Torngarsuk leur a accord la faveur de le transporter du ciel sur cette
cte! Faut-il les leur rappeler ces paroles? Quoi! ils me verront li,
et ils ne briseront pas mes liens! Quoi! je suis bless, et ils ne
panseront pas mes blessures! Quoi! je souffre pour eux, et ils ne me
demandent pas d'o vient ma souffrance! Quoi! c'est un sorcier blanc qui
voulait les accabler de ses malfices, et ils sont l, muets, inertes,
ils ne songent pas  me venger, moi leur angekkok-poglit, le pontife de
Torngarsuk! Ne suis-je pas venu chez eux pour les sauver de la famine,
pour leur donner le triomphe sur leurs ennemis? Eh! ne savent-ils pas
que, si je le voulais, ces liens je les romprais; que ces blessures
je les gurirais, par ma seule volont. Mais il m'a plu d'prouver les
Uski, il m'a plu de leur laisser l'honneur d'immoler l'enchanteur blanc.
Leur courage sera-t-il au-dessous de l'ide que je m'en suis faite! Non,
non, les Uski mridionaux sont braves et puissants; ils se chargeront
d'excuter les desseins de Torngarsuk; ils amneront ici celui que
j'ai dsign  leurs coups pour le faire prir dans le feu. Armez-vous
frres, courez  la mer, et emparez-vous du magicien blanc. Nous
l'immolerons le jour de la grande fte du Soleil.

[Note 18: Les Esquimaux du nord-est sont ainsi nomms par mpris.]

En achevant ce discours, Kougib, afin de montrer son pouvoir, fit sauter
la corde qui lui serrait les poignets opration assez facile pour un
homme d'une certaine vigueur.

La foule n'en tmoigna pas moins son admiration par un cri quivalent 
miracle! miracle! La foi au surnaturel existe, chaude, fanatique, en
tous lieux, et l'on sait que la foi est aveugle.

Leurs esprits tant bien disposs, il ne s'agissait plus que de diriger
les Esquimaux sur ce magicien blanc.

--Ou est-il? o est-il? nous le ramnerons, sois-en sr Kougib,
disait-on de toutes parts. Oui, nous le lapiderons, nous le brlerons 
petit feu...

A ces protestations de dvouement, l'angekkok ne rpondit pas. Son but
tait atteint; il se retira dans une cabane, qu'il occupait  l'autre
extrmit du village. Mais les deux chasseurs, qui avaient caus avec
Triuniak, donnrent les indications ncessaires.

Aussitt on s'arma, et une cinquantaine d'hommes furieux partirent pour
attaquer les infortuns navigateurs.

Ceux-ci taient retourns  leur navire et y dlibraient sur le parti 
prendre. Le bouillant capitaine voulait qu'on marcht sur-le-champ 
la recherche de Kougib. Mais Triuniak, plus circonspect, pensait qu'il
fallait attendre le retour des chasseurs. D'aprs son opinion, ils ne
manqueraient pas de venir les visiter dans la journe. On leur ferait
des prsents, et, en les sondant adroitement, on apprendrait sans doute
tout ce qu'il importait de savoir.

--Vois-tu, mon fils, dit le Gronlandais en terminant, si nous
poursuivons ce sclrat, il est capable de tuer la pauvre Toutou-Mak ou
de la faire disparatre encore une fois; tandis que, ne nous apercevant
plus, sa mfiance aura moins sujet de s'alarmer. Nous nous concilierons
les Uski, et ils nous aideront dans notre entreprise.

Ce raisonnement avait sa valeur. Dubreuil s'y rendit, malgr
l'impatience qui le dvorait.

Pour tromper le temps, il arrima de nouveau la cargaison de leur
vaisseau et rpara ses armes.

Au moment o le soleil allait se coucher, nos hommes n'avaient rien vu
paratre. Le capitaine, en proie  une vive irritation, se promenait
fivreusement dans son navire, et Triuniak, accroupi sur le pont,
contemplait le dclin de l'astre du jour, avec cet air mlancolique et
rveur particulier aux peuplades qui passent dans la solitude une partie
de leur existence.

Tout  coup, ce dernier se dressa  demi et tendit l'oreille.

--Qu'y a-t-il, mon pre? demanda Dubreuil.

--coute!

--Je n'entends que le grondement des flots, qui se brisent contre le
rivage.

Et moi, j'entends des voix d'hommes, dit le Gronlandais, en se levant
tout  fait.

--Seraient-ce enfin les chasseurs?

--Mon fils, ce ne sont point lus chasseurs. Les voix que j'entends sont
plus nombreuses.

--Je t'avoue que je ne perois rien que les bruits de la mer.

--Regarde maintenant au sommet de la cte.

Les yeux du capitaine se portrent vers le fate de la falaise qui
bordait la baie, et il dcouvrit une troupe d'hommes considrable.

--Pourvu, murmura-t-il, qu'ils ne soient pas anims d'intentions
hostiles. Nous serions perdus, car les glaces se sont accumules autour
de notre btiment, et toute retraite nous est coupe.

--Innuit-Ili, dit Triuniak d'un ton grave, il faut apprter tes armes,
mon fils.

--Pourquoi ce conseil? As-tu quelques craintes, pre?

--Oui, car les Uski sont en expdition guerrire. Je me rappelle bien
leurs usages dans ces occasions. Vois, comme ils brandissent leurs
lances, comme ils agitent ces larges boucliers qu'ils ont invents pour
s'abriter contre les flches empoisonnes des Indiens-Rouges. Pourquoi
viennent-ils en si grande foule? Il sont deux hommes et demi.[19]

[Note 19: L'arithmtique des Gronlandais est trs-borne. S'il est vrai
qu'ils peuvent compter jusqu' vingt par le nombre des doigts de leurs
mains et de leurs pieds, leur langue n'a point de terme pour exprimer
les nombres au-del de cinq. Quand donc ils veulent calculer jusqu'
vingt, ils rptent quatre fois cette nomenclature. Comme chaque homme a
vingt doigts, ils disent cinq hommes pour exprimer le nombre cent, deux
hommes pour quarante, deux hommes et demi pour cinquante, etc.]

--Oui, une cinquantaine environ, fit Dubreuil en lui-mme.

--Entends-tu maintenant leur cri de guerre, emprunt aux Indiens-Rouges?
continua Triuniak.

En effet, des clameurs dchiraient l'air, et l'cho des glaciers les
rpercutait avec des vibrations assourdissantes.

--Hou-hou-hou-houp! vocifraient les Esquimaux, de toute la force de
leurs poumons en se prcipitant confusment sur la grve.

L, ils remarqurent qu'ils n'avaient point, de canots et qu'une
distance de plusieurs portes du flches les sparait du navire.
Ils tinrent conseil. Pendant la consultation, Dubreuil et Triuniak
apportrent sur les deux ponts toutes les flches, toutes les lances et
tous les harpons dont ils pouvaient disposer.

Le Gronlandais avait eu, un instant, le dessein de se rendre sans coup
frir, mais Guillaume s'y refusa net.

--Plutt mourir cent fois, dit-il hardiment, que de se livrer  la merci
de cette horde de coquins, commands probablement par Kougib, qui les
aura ameuts contre nous. Ah! j'ai t un sot de ne pas l'achever, quand
je le tenais entre mes mains. Triuniak, si tu dsires me quitter, il en
est temps encore. Mais moi je me dfendrai jusqu' mon dernier soupir.

--Te quitter, mon fils! rpondit l'Uski indign; imagines-tu que
j'abandonnerai jamais un ami dans le danger? Mais pourrons-nous rsister
 cette bande? Elle nous crasera!

--Nous ne succomberons pas sans lui avoir laiss des gages mortels de
notre valeur! rpondit le capitaine d'un ton fier. Ah! ajouta-t-il
 mi-voix, si j'avais seulement une arquebuse, je me moquerais d'une
centaine de ces gredins...

--Si nous leur faisions des signes de paix? objecta encore le
Gronlandais.

--Cela ne servirait de rien. N'est-il pas vident, Triuniak, qu'ils en
veulent  notre vie? Tiens, ils se sont jets  l'eau et nagent vers
nous. Tout  l'heure, ils se hisseront sur ce glaon qui touche notre
btiment et tenteront d'en escalader les bords.

--Ce u'est pas encore fait, mon fils! s'cria l'Indien.

--Comment s'y opposer?

--Suis mon exemple.

Il prit, en mme temps, une forte lance, en appuya un bout sur le
glaon, et, pressant sur l'autre extrmit, parvint  repousser le
vaisseau  cinq ou six pieds, dans l'eau libre.

La _Toutou-Mak_ se trouvait ainsi entoure d'une sorte de foss naturel
qui augmentait les difficults de l'approche.

--Je veux, reprit Triuniak, ne rien tenter contre ces gens, avant d'tre
bien certain qu'ils sont nos ennemis.

Dubreuil haussa les paules.

Fichant alors un morceau de phoque  la pointe de sa lance, le
Gronlandais l'leva devant les Esquimaux, qui n'taient plus gure qu'
une encablure du btiment.

Le plus avanc mettait le pied sur le glaon. A cette proposition de
faire chaudire, c'est--dire de venir banqueter en bons amis, il
rpondit en lanant une flche  Triuniak.

L'arme retomba  cinquante pas du but. Mais ce fut le signal du
combat. Tour  tour les Esquimaux abordrent le glaon, en lchant des
hurlements affreux, et, ple-mle, ils coururent  la golette.

--Mon fils, dit froidement alors le Gronlandais, nous pouvons
commencer. Tuons! tuons! car, quand nous serons pris, il n'y aura pas de
piti pour nous. Mais, avant tout, cache un couteau dans ton capuchon.

--Qu'en ferai-je?

--J'ai t  la guerre, mon fils,  la guerre contre les Indiens-Rouges,
rpliqua Triuniak avec orgueil; je connais les ruses du mtier. Un
couteau trouve toujours son emploi. Si nous sommes faits prisonniers, tu
t'applaudiras peut-tre d'avoir obi  ma recommandation.

--J'admire dj ta prudence, pre, rpondit Dubreuil en souriant, et il
jeta dans le capuce de sa casaque un petit couteau d'ivoire enferm dans
une gaine.

--Attrape, chien! cria Triuniak.

Et une flche, dcoche par son arc, coucha sur la glace l'Esquimau qui
prcdait la bande.

Une grle de dards s'abattit  l'instant autour du navire. Par bonheur,
aucun n'atteignit les aventuriers. Ils ripostrent, et deux des
assaillants furent renverss.

--Gare  toi, mon fils! fit Triuniak, en repoussant vivement Dubreuil,
menac par un trait qui siffla  ses oreilles.

--A mort, le magicien blanc!  mort! beuglaient les sauvages, dont les
coups semblaient tre dirigs particulirement contre lui.

Debout sur la proue, son arc  la main, il les bravait sans sourciller,
et chacune de ses flches portait le dsordre dans leur bande.

--Ne reste pas l, Innuit-Ili, lui dit Triuniak; tu offres trop de vise
 ces louveteaux; descends plutt entre les ponts.

--Non! non! je suis bien ici. Mais attention, pre! en voici un qui
arrive sur toi.

--Je le guette, sois tranquille, rpondit le Gronlandais.

Puis, il se baissa, ramassa une hache de silex, et trancha en deux la
main d'un Esquimau qui cherchait  se cramponner au bordage.

Le malheureux lcha prise en hurlant et tcha de remonter sur le glaon.
Mais, personne ne lui venant en aide, chacun tant occup ailleurs, il
finit par s'puiser et se noyer.

La lutte continuait avec acharnement, au milieu des cris et de
l'obscurit naissante.

--Ah! sans la nuit, nous aurions beau jeu de ces bandits, disait le
capitaine, en perant de sa lance le corps d'un autre Esquimau qui
tentait l'abordage.

--Au contraire, rpondit Triuniak; au contraire, car la nuit leur fait
peur. Ils ne combattent jamais dans les tnbres. Que nous puissions
tenir jusqu' ce que l'obscurit soit complte...

--Ah!... je suis mort, pre! exclama douloureusement Dubreuil, en
roulant aux pieds de son brave compagnon.

Il avait t frapp  la tte par la massue d'un Uskim qui avait russi
 nager inaperu jusque sous l'peron du vaisseau, d'o il s'tait
lanc soudainement sur le pont.

--Oh! mon fils! je te vengerai! profra Triuniak avec un accent
terrible.

Puis, il bondit sur l'agresseur, et lui fendit le crne d'un coup de sa
hache.

--A mort!  mort! acclamaient les Esquimaux, se pressant en foule 
l'abordage.

--Oui,  mort!  mort! je vengerai mon fils, Innuit-Ili! leur cria
le Gronlandais, en sautant dans la mer o il disparut, sans que les
efforts que firent ensuite les vainqueurs pour le retrouver aboutissent
 un succs.

Ils salurent leur triomphe par la plus excrable dbauche de gosier qui
se puisse imaginer. Ensuite, les uns se rpandirent sur le vaisseau
pour le piller, d'autres entourrent le corps de Dubreuil, sans oser le
toucher, dans la crainte qu'il ne leur jett un sort.

Le capitaine n'avait t qu'tourdi, malgr une large blessure  la
tte. Il reprit connaissance. Ses ennemis l'avaient cru mort. Ils se
rjouirent grandement de sa rsurrection, que quelques-uns attriburent
 un miracle. Pour qu'il ne leur chappt point, ils le garrottrent
solidement, et l'expdirent aussitt  leur angekkok-poglit, sous la
garde d'une demi-douzaine d'entre eux.

Les autres achevrent de saccager le vaisseau, auquel ils mirent le feu,
quand ils l'eurent compltement dpouill.

Dubreuil, qui avait t men au rivage sur l'ommiah, tait  peine
au-dessus de la cte, lorsque l'incendie clata, embrasant de lueurs
rouges les ombres du crpuscule,  travers des tourbillons de fume
blanchtre.

Pntr d'une amre tristesse, le capitaine se retourna, et de grosses
larmes s'amassrent sous ses paupires,  la vue de l'inflexible flau,
qui consumait ce navire auquel il avait travaill avec tant d'ardeur, et
auquel il avait confi ses plus vives, ses dernires esprances. Il lui
sembla que c'tait une partie de lui-mme, un ami qu'on lui enlevait,
qu'on torturait par la flamme. C'est ainsi qu'en raison de ce qu'elles
nous ont cot, de ce que nous attendons d'elles, nous attachons souvent
aux choses le mme prix qu'aux tres anims.

Une brutale gourmade d'un de ses conducteurs le fora  reprendre sa
marche.

--Ha! ha! ricana le sauvage, si tu aimes le feu, fils de Hafguf[20],
nous te rgalerons bientt.

[Note 20: Sorte de dmon trs-redout des Esquimaux.]

--_Ap, ap_ (oui, oui), on te fera rtir, grand magicien, appuyrent les
autres, en battant cruellement le pauvre captif.

Dubreuil ddaigna de rpondre  ces violences; bien plutt il songeait 
s'vader. Ses mains taient lies l'une contre l'autre, mais  ses
pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins
paraissant assez fourr. Que risquait-il de faire une tentative? Elle
pouvait russir, et, s'il chouait, son sort n'empirerait pas.

Le projet arrt, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre
Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrire. En entrant dans
le bois, comme la piste se rtrcissait, ils se mirent en file.

Sous prtexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais
d'une faon assez insensible pour ne point soulever les soupons de ses
gardiens. Peu  peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que
les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des
invectives et des bourrades, leur prisonnier  marcher plus vite. Une
certaine distance s'tait progressivement ainsi tablie entre les deux
groupes.

Tout  coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant,
donne tte basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproch.
Celui-ci tombe; l'autre,  qui l'obscurit ne permet pas de voir, le
heurte, tombe  son tour, et Dubreuil file, comme une flche, dans la
fort. Il ne sait o il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidit
possible, sans se proccuper des branchages qui labourent son front,
des pines qui dchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce
moment! Qu'il djouerait aisment tous les efforts de ses ennemis
pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est
embarrasse, il trbuche  chaque minute; cent obstacles insignifiants
pour un homme qui jouit de la facult de tous ses membres, mais
considrables dans sa position, cent obstacles retardent sa course.

On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les
imprcations sur les imprcations, on le presse comme une bte fauve.
Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mle le glapissement des
animaux sauvages troubls dans leur retraite.

Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un ct, d'un
autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle,
il descend un vallon, franchit une colline, contourne une claircie,
escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrte  la
fin, meurtri, lacr, essouffl, pour respirer, pour couter.

D'abord, il n'entend que les battements prcipits de son coeur: puis,
son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent,
ils s'loignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les
tnbres. Il cherche un endroit convenable et drob pour s'asseoir,
lorsque les feuilles sches crient sous un pied lger, mais rapide.
Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes
flageolent sous lui. Il est tout entier baign d'une sueur froide.
Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un
mouvement.

--Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix prs de lui.

--Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altr.

--Chut! ne parle pas si haut.

--Comment es-tu venu ici?

--Nous causerons de cela plus tard. A prsent, il faut se donner des
ailes.

--Ah! je n'en ai plus la force.

--Si tu n'en as plus la force, je te porterai. Mais ne restons pas
davantage ici.

--O aller?

--Tu as les mains attaches, mon fils. Attends que je te dlivre, reprit
Triuniak en coupant les lanires de peau de phoque avec lesquelles les
Esquimaux avaient garrotte Dubreuil.

--Merci! fit celui-ci.

--Allons, essaie de te soulever, appuie-toi sur moi; et, s'il est
ncessaire, monte sur mon dos.

--Ah! maldiction! rpliqua le capitaine, j'ai les bras et les jambes
paralyss. Pars, Triuniak, laisse-moi! Si ma destine est de mourir,
je mourrai. Mais toi, pense  Toutou-Mak, ta fille bien-aime. Vis pour
elle, c'est ton devoir.

--Je t'ai dit que je ne te dlaisserais jamais!

--Tiens! entends-tu? ils se rapprochent. Sauve-toi, mon pre; je t'en
conjure...

--Non, dit vivement le Gronlandais, en chargeant Dubreuil sur son
paule.




                                  XI

                          LA FTE DU SOLEIL


Dubreuil et Triuniak se trouvaient alors dans une sorte de clairire,
au fond d'un troit vallon, faiblement claire par la lumire sidrale.
Des pins, des genvriers, mls de bouleaux et de quelques chnes
rabougris, enseignaient cette claircie, que traversait un ruisseau,
produit sans doute par la fonte des neiges. On l'entendait sourdre sur
les rochers, dans les hauteurs voisines.

--Pre, dit le capitaine  son ami, quand ils furent arrivs au bord,
laisse-moi boire. Peut-tre l'apaisement de ma soif me rendra-t-il
quelque force.

--Bois, mon fils, mais hte-toi, car l'ennemi est sur nos talons.

Disant ces mots, Triuniak dposait le jeune homme sur la rive du petit
cours d'eau.

Telle tait, cependant, la prostration physique de

Guillaume, que Triuniak dut l'aider  rafrachir ses lvres brlantes.

--Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil.

--Peux-tu marcher?

--Non, pre, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskim a
cess.

--C'est--dire qu'il est domin par celui du ruisseau. Non, il ne faut
pas demeurer ici. L'endroit est frquent. Je distingue sur la neige des
traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se dsaltrer
 cette onde. Allons, en route!

Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfona de nouveau
dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaons
pars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart
d'heure, le Gronlandais fat oblig de faire une halte.

--Je te fatigue trop, pre, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et,
s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et
plus que tu ne devais faire.

--Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au
jour, et Triuniak veillera sur loi.

--Tu ne veux donc pas m'couter? tu ne penses donc plus  ta fille qui
aura besoin de tes services?

--Je pense  mon fils que je tiens, que je possde, avant de penser  ma
fille dont j'ignore la destine, rpondit l'Indien.

--Ah! tu es pour moi le meilleur des pres! Comment pourrai-je jamais
m'acquitter de toutes les obligations...

--Je te l'ai dit, tu m'apprendras  connatre et  honorer le Dieu de ta
race, Innuit-Ili, rpliqua Triuniak en l'tendant doucement sur un tapis
de gazon.

Accabl par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil
s'endormit aussitt, sous la garde vigilante de son librateur, qui,
assis prs de lui, les coudes appuys sur tes genoux, la tte dans les
mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets.

Un peu avant le point du jour, le Gronlandais veilla Dubreuil.

--Mon fis se sent-il moins affaibli?

--Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses
membres engourdis.

--Eh bien, attends-moi en ce lieu.

--O vas-tu, pre?

--Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, rpliqua
Triuniak, en descendant vers le vallon.

Parvenu  l'ore de la clairire, il s'arrta, couta et examina les
environs  la faveur de l'aube naissante. Ne dcouvrant personne, il
tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanires, en fit de
menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du
ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint  l'afft.

La nature s'animait. La brise frmissait harmonieusement  la cime des
arbres, les oiseaux printaniers commenaient leur chant matinal, et
de frquents frlements dans le feuillage annonaient que le gibier
revenait de son viandis. Des livres, des lapins, des marmottes et
jusqu' de beaux caribous passaient et repassaient,  chaque instant,
sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient
et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer,  qui mieux
mieux, de ses piges. Impatient par leur nargue, il allaita la fin se
prcipiter, le couteau  la main, sur deux magnifiques lans eu train
de s'battre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils taient
accompagns, dvala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le
cou dans un des engins. La pauvre bte poussa un cri plaintif et chercha
 se dbarrasser du fatal collet.

Mais dj Triuniak s'tait jet sur elle, au grand moi de toute la
bande des fauves, et l'avait trangle.

Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement
vers le capitaine, en effaant soigneusement sur son chemin les
empreintes de ses pieds.

L, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit  son ami, en
approchant l'animal de sa bouche:

--Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces.

Guillaume connaissait par exprience l'efficacit de ce traitement,
fort usit chez toutes les peuplades incivilises de l'Amrique
septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopt.
Il s'abreuva largement  cette source restauratrice. Quand il eut fini,
Triuniak appliqua,  son tour, les lvres  la blessure de l'animal et
se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction.

Le soleil levant clairait maintenant le paysage. C'tait une succession
de montagnes arides, parsemes d'arbres brouis, de petite taille, sur
leurs rampes infrieures, et couronnes par des roches gigantesques.

Il n'y avait rien l pour gayer l'esprit. Tout, au contraire,
contribuait  l'attrister.

--Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard
mlancolique sur ces crtes peles, qui ne pouvaient servir que de
repaires aux ours et aux animaux froces. Qu'allons-nous faire? Sans
armes, sans provisions, saurons-nous longtemps chapper  nos ennemis?

--Mon fils, dit froidement Triuniak, le dsespoir est d'un coeur mou.
Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je tromp? Allons,
debout! et gagnons le fate de ce pic. L-haut, nous trouverons quelque
caverne et nous tiendrons conseil.

--Tu as raison, pre, s'cria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour
pleurer. Marche, je te suivrai.

--Donne-moi la main, car le terrain est glissant... Ah! j'aperois, il
me semble, ce que nous cherchons.

--O a?

--Tes yeux ne sont pas assez perants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais
nous y serons bientt.

Aprs ces mots, ils gravirent pendant prs d'une demi-heure en silence
et atteignirent un troit plateau, au pied d'une masse de granit
norme. De ce point, on devait dcouvrir la campagne  une distance
considrable. Mais un pais brouillard, qui s'tait lev, empchait
alors de distinguer au-del des bords de la plate-forme.

--Voil une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pntrant dans
une caverne creuse dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais
ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas dcouvert, grce
au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en scurit de
nos affaires.

Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.

Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'tait une vote assez
leve, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un
asile temporaire. Cependant, la densit des vapeurs qui flottaient 
l'extrieur permettait d'esprer qu'ils y seraient pour le moment, 
l'abri des investigations de leurs ennemis.

Guillaume dpea la pice de gibier, prpara un foyer, et Triuniak
tant de retour, une flamme ptillante jaillit bientt dans la grotte,
rflchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapisses de cristaux
et de stalactites aux formes bizarres.

Tandis que, pass  une brochette de bois, le train de derrire du
chevreuil rtissait, en grsillant et rpandant d'apptissants parfums,
le capitaine interrogeait son ami.

--Quelle a t l'issue du combat? Comment as-tu pu chapper? Je ne me
rappelle rien,  partir de ce coup qui m'a renvers sur le pont. Voyons,
parle, mon pre.

--J'ai cru que mon fils tait mort, rpondit le Gronlandais.

--Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumire du jour.

--Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue rsistance
serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de
la vie, mais pour te venger... et aussi me venger de Kougib.

--Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!

--Je sautai  l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaon qui
s'tendait, tu dois t'en souvenir, entre notre kon et le rivage, du
ct oppos  celui par o les Yaks nous assaillaient.

--Oui, je comprends.

--Arriv  l'autre bout de ce glaon, je sortis ma tte de l'eau. Il
tait temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer tait l
peu profonde. Je pris pied et me dirigeai  la cte, en me dissimulant
autant que possible. La tombe de la nuit me protgeait. Sur le rivage,
je me blottis derrire un banc de neige, prs de l'endroit o nous
avions dbarqu, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton
pre, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande
qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire
connatre sa prsence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es
chapp.

--Je n'esprais gure russir, et sans toi...

--Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Gronlandais en
souriant. Mais ce n'tait pas si facile, aprs tout, car tu courais
plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes
traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-tre ne t'aurais-je pas
rejoint.

--A prsent, dit Dubreuil en rflchissant, songeons un peu  notre
position future.

--Songeons plutt  manger, rpondit Triuniak, qui retirait la broche du
feu.

Le morceau tait  moiti cuit. Ils ne le dvorrent pas moins avec
avidit.

Lorsque leur modeste repas fut achev, le Gronlandais reprit, en
s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:

--Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne
bouge pas de celle caverne et teins le feu, ds que tu remarqueras que
le temps s'claircit, car la fume pourrait te trahir.

--Sois tranquille, rpondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour
achever de reposer ses membres courbatus.

--Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je
t'ai appris  imiter. En tout cas, que ton couteau soit  ta porte.

--Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.

--Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me dcideront. Quand je
vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amiti avec un grand
chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi
prvaudra contre toutes les intrigues du misrable Kougib.

--Et s'il n'existait plus?

--Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du
soleil, fit Triuniak sans rpondre  la question du capitaine.

Rjoui  l'aspect de la flamme, qui tordait  la vote de la grotte ses
spirales capricieuses, et rconfort par le repas qu'il venait de faire,
celui-ci cda peu  peu au doux empire de la digestion, et, sans plus
penser  touffer le brasier, se laissa bercer par une caressante
somnolence ds que son compagnon eut quitt la caverne. Des songes
charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouv
sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Gronland, mais une dlicieuse
Franaise, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la
joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le prsent tait ravissant: la
Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons
les plus prcieux; la Flicit s'tait assise  leur foyer, sous forme
de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se droulait en un
sentier jonch de fleurs, ombrag d'arbres odorifrants; tout enfin
souriait aux yeux enchants des jeunes poux.

Ah! qu'il fait bon rver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si
souvent au bord d'un abme!

Ce feu qui avait rjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tide chaleur, lui
avait procur des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.

Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas
abandonne. L'eussent-ils os? Kougib, furieux, quand ils revinrent
conter leur msaventure, Kougib dclara solennellement que, si le
magicien blanc chappait, c'en tait fait de la tribu entire: le gibier
disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'corce mme scherait aux
arbres; on serait rduit  mourir de faim.

Torngarsuk le lui avait annonc. Torngarsuk ne mentait pas.

Effroyable prophtie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et
lanait dans les bois toute la population du village.

Les traces de l'homme blanc se retrouvrent aisment jusqu'au lieu o
il s'tait affaiss la veille; mais l elles cessaient. Vainement les
buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau
explors, on ne dcouvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes
qui avaient servi  attacher Dubreuil.

Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient dj,  leur
inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque
sortilge, quand, le voile humide qui couvrait la fort s'tant dchir,
on distingua un filet de fume au sommet des rochers.

Celui qui, le premier, l'avait aperu, poussa une exclamation, aussitt
rprime par un chef.

--Mon frre est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche.
Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?

Puis il ordonna  la troupe de rester en place, prit deux hommes bien
arms avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.

Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondment, que
notre aventurier fut entour, saisi et li avant d'avoir pu faire un
mouvement pour se dfendre.

Port en triomphe au village,  travers les hues d'une foule barbare,
il eut  subir les outrages les plus cruels.

Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes
dployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux
captif. Il n'chappa que difficilement aux griffes de ces mgres, qui
le voulaient mettre en pices.

On le dposa, tout sanglant, les vtements en lambeaux, le corps
meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib.
La vue de ce sclrat fit oublier  Dubreuil les souffrances qu'il
endurait.

--Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais
Triuniak me vengera!

--Kougib, rpondit froidement le jongleur, couch sur son lit, Kougib
ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de
Pum...

--C'est un odieux mensonge!

L'angekkok-poglit se prit  rire.

--Toutou-Mak me l'a avou! dit-il.

--Toutou-Mak! s'cria vivement Dubreuil.

--Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle
que tu as rendue criminelle, afin de l'pouser...

--Imposteur!

--L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! rpliqua Kougib d'un ton
aigre.

--Oh! fit le capitaine en haussant les paules, je sais bien que je
n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espce, mais, dis-moi,
qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?

--Elle a expi son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un
air railleur.

--C'est--dire que tu l'as tue, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y
attendre!

--Et t'attendais-tu aussi  ce qui t'arrive?

--Que t'importe?

--T'attends-tu  ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible
ricanement.

--De toi, oui. Tu m'gorgeras, rpondit Dubreuil sans sourciller.

--Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. L-bas,
on se dbarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est
diffrent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agrable
au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu
verras demain, Innuit-Ili.

--Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.

--Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des
larmes de sang. Ah! tu as pens qu'on me pouvait braver!...

--Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.

--Toutou-Mak est morte!

--Massacre par toi! s'cria le capitaine, chappant aux mains qui le
retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.

Mais, ayant les pieds et les poignets attachs, il tomba lourdement sur
le sol.

Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tu
sans l'intervention de Kougib.

--Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le rserve pour la fte de demain.
Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il
s'vade, la colre de Torngarsuk s'appesantira tout entire sur vous.

[Note 21: La Bouche.]

--Redoutez plutt celle de Triuniak! s'cria Dubreuil exaspr par la
douleur.

--A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rle 
un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on
l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.

Il fut tran dans une cabane voisine et confi  la garde de deux
Esquimaux.

Nous n'entreprendrons pas dpeindre les sombres images qui assigrent
son esprit, pendant le reste de la journe et de la nuit suivante. S'il
avait pu se mprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les
hurlements des femmes et des enfants, rdant autour de sa loge, durent
lui apprendre, avec des dtails atroces, le supplice auquel il tait
destin.

On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord
clbrent la fte au solstice d'hiver, tandis que les mridionaux
la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue
lthargie annuelle.

On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont
encore des ftes  la fin, ou plutt au renouvellement de l'anne, et
que ces ftes dsignent communment une naissance. Chez les Orientaux,
c'tait la naissance du soleil qui remonte sur l'hmisphre. En Perse,
 Rome, le solstice d'hiver tait principalement clbr. Il faudrait
savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants
de la zone tempre australe ont de semblables ftes au temps de notre
solstice d't. On verrait alors que le soleil a fait partout les mmes
impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les ftes des Gronlandais
au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions
qui auront voyag vers les ples ne doivent-elles pas tre un effet de
l'inaction o se trouvent les humains durant le repos de l'anne? Quand
le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au dfaut
des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne
sont-ils pas obligs d'imaginer des jeux et des exercices, des festins
et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans
leurs veines jusqu'aux extrmits du corps?

Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador
ont choisi pour fter l'astre bienfaisant qui nous claire; et, ds que
l'aurore eut teint de roses les confins de l'orient, on se prpara 
cette importante solennit dans le village on Dubreuil tait prisonnier.

Pars de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en
dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.

Ensuite, ils s'assemblrent sur une grande place, au milieu de laquelle
on avait dress deux poteaux et allum des feux.

Devant l'un taient placs, debout sur leurs pattes de derrire, les
deux ours tus l'avant-veille; et devant l'autre s'levait un bcher,
entour de femmes, vritables furies, les cheveux pars, les vtements
en dsordre, l'air farouche, armes de haches, de couteaux, de lances
et de javelots. C'taient les mres, les soeurs ou les femmes des
Uskim qui avaient pri  l'attaque du navire. Elles poussaient des cris
insenss en agitant leurs armes meurtrires.

On amena le prisonnier.

Il tait ple, mais ple des suites de ses blessures. La sret de son
regard, la fermet de son maintien ne permettait pas de souponner que
la mort lui fit peur.

Aussitt qu'il parut, les Esquimaues cherchrent  se ruer sur lui.
Kougib les en empcha. Incapable de marcher, il s'tait fait porter sur
la place.

Dubreuil fut attach sur le bcher.

Puis autour de lui et des ours commencrent des danses de caractre.
L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces
terribles animaux. L'autre reprsentait, avec non moins d'loquence et
de vrit, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement images, taient
encore releves par la musique et les chants, auxquels, par intervalle,
l'assemble rpondait en choeur.

--Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!

Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il
tait facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque
chose de mieux, l'autorit de Kougib n'arrivait pas toujours  les
contenir. Dj, plusieurs avaient lanc des pierres au pauvre Dubreuil,
une femme lui avait jet  la face un tison embras. On en voyait une
autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisime essayait de
se glisser derrire le poteau pour planter ses dents dans les chairs de
la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui
arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.

Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:

--Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a t tu par
l'homme blanc!

--Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflamme
autour de l'infortun capitaine.

Et invoquant l'ombre de son enfant:

--Approche, lui dit-elle. Ta mre va t'apaiser. Elle te prpare un
festin.

Puis elle saisit un vase de pierre et continua:

--Bois  longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reois
le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brl et mis
dans la chaudire. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlvera
la chevelure, on boira dans son crne. Tu ne feras donc plus entendre
de gmissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble
fruit de mes entrailles, ta mre te venge!

Sa main droite avanait en mme temps la torche vers les yeux de
Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.

Mais cette plainte fut touffe sous une explosion de cris soulevs par
la terreur:

--Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!




                                 XII

                          LE CHANT DE MORT


Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent  fuir dans
toutes les directions. Nanmoins, avant de se sauver, l'Indienne 
la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bcher
commena  s'enflammer.

--Ah! tu mourras, et les mnes de Pum seront vengs! marmottait Kougib
en couvant sa victime de regards implacables.

La blessure que le capitaine lui avait faite l'empchait d'imiter
l'exemple des Uskim, mais telle tait sa haine contre Dubreuil qu'il
semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette
haine. Craignant sans doute que le captif ne lui chappt encore
une fois, il se tranait sur les mains et les pieds, s'approchait du
patient, cherchant  ramasser une hache pour l'en frapper.

La fume et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier
 la pense de l'ternit, avait  peine remarqu ces incidents. Mais
alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais,
retentirent autour de lui. En mme temps, la place tait envahie par une
troupe d'individus qu'on et dits sortis des rgions de l'enfer.

Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils
taient compltement nus,  l'exception de mocassins  leurs pieds et
d'un court jupon en peau ou en corce, attach au dessus des hanches.

Un carquois, un arc sur le dos,  la main un casse-tte ou une hache,
entre les dents un couteau, voil leurs armes.

Mais quelles tailles de gants! quelles charpentes solides! quelles
vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on
comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages.
Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur
rsister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus
haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique;
l'autre, la plus basse, la plus chtive. videmment, si les Uskim
avaient un jour ou un autre remport quelque avantage guerrier sur les
Indiens Rouges, ils en taient redevables au nombre ou  la surprise,
mais,  armes gales, dix de ceux-ci auraient drout vingt-cinq de
ceux-l.

A leur tte marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignit,
on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure
orne, et plus encore  l'air de commandement empreint sur son visage.

Il aperut, en mme temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient dj,
et Kougib, qui rampait vers lui en le menaant d'une hache.

--Ouah! fit-il en se jetant vers le bcher, dont il parpilla les
arbres embrass d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait
l'angekkok-poglit.

Kougib mchonna une imprcation entre ses dents et lana violemment sa
hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas.

--Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les
liens de Guillaume.

--Ah! je l'ai manqu! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit,
tchant de retrouver une autre arme.

--Mon frre, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le
librateur en langue esquimaue.

Et il reut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir
 cause du gonflement de ses pieds.

--Tu me connais, mon frre? balbutia-t-il avec autant de surprise que de
joie.

--Oui, Kouckedaoui connat l'ami de Toutou-Mak.

--Toutou-Mak!... mon frre l'a vue?... il sait o elle est?

--Kouckedaoui est son pre! rpondit l'Indien avec un mlange d'amour et
d'orgueil.

Fatigu par tant d'motions diverses, stupfait d'une rvulsion si
subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'tait
pas le jouet d'un rve, et il portait des yeux hagards tantt sur
l'Indien Rouge, tantt sur les dbris fumants du bcher, tantt sur
Kougib.

--Attends, mon frre, dit Kouckedaoui en le posant doucement  terre.

Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou
sur la poitrine et tira un couteau.

--Non! non! mon frre, pargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak,
pargne-le; je t'en supplie, pargne ce misrable! implora Dubreuil,
incapable de voir froidement commettre un homicide.

--L'pargner! est-ce ainsi que tu procdes  l'gard de tes ennemis?
N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout  l'heure?

--Tu es un lche, plus lche qu'une femme! Je te mprise! rlait Kougib
sous la pression du genou qui lui crasait le thorax.

--Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil.

--Qu'il me laisse vivre, pour que j'achve de te tuer! reprit l'Esquimau
d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tu ta Toutou-Mak!

--Que dit ce chien? s'cria l'Indien Bouge.

--Il prtend, le sclrat, qu'il a fait prir ta fille, rpondit
Dubreuil.

--Toutou-Mak est la fille.....

--C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui.

--Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il
mourra content, car si l'enchanteur blanc lui chappe, il peut donner au
pre de Toutou-Mak de nouvelles de son enfant.

--Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic tonn.

--Des nouvelles bien intressantes, fut-il rpliqu avec un accent
sarcastique.

--Parle.

--Kougib a t la cause de la mort de Toutou-Mak.

--Oh! l'infme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever.

--Tu mens! tu mens! repartit vhmentement l'Indien Rouge.

--Kougib n'est pas un Boethic pour mentir.

--Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? profra
Kouckedaoui avec une surprise mle de colre.

--Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de
ddaigneuse fiert, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est,
je viens du Succanunga. Si tu es le pre de Toutou-Mak, sache que je
l'ai enleve, et que, comme elle refusait de se donner  moi, Torngarsuk
l'a engloutie dans les flots,  ma requte.

--Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver
enfin!... Je te cherchais, Kougib...je te cherchais... Pour te trouver,
pour te punir, pour te punir comme tu le mrites, je serais all
jusqu'au Succanunga... Tu vois que j'avais envie de te connatre, de te
possder!

--Ta fureur ne m'effraie gure! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es
trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les
veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur  leurs ennemis parce qu'ils
se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est
dbile comme celui des vieillards. Moi, si je n'tais pas bless, je les
chasserais tous comme une troupe de lapins.

Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'tait occup  lui
lier les poignets.

--Nous verrons bientt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi
brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipre.
Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te dlivrer. Je l'en dfie!

--Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a dj commenc. Tu la porteras
avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc!
Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est
remplie. Il a jet la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges!

En prononant ces paroles d'un ton prophtique, l'angekkok-poglit avait
les yeux tourns vers le capitaine Guillaume Dubreuil.

Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit:

--Comment, mon fils, es-tu tomb au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak
m'avait appris que tu tais rest...

--Toutou-Mak! s'cria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais
elle vit donc encore?

--Elle vit! rpondit simplement l'Indien.

--C'est faux! hurla Kougib.

--O mon Dieu! je vous remercie! s'cria dans sa langue maternelle
Guillaume en levant les yeux au ciel.

--C'est faux! faux! rptait l'angekkok avec rage.

--Mais, o est-elle? demanda vivement le Franais.

--Elle est  Baccalos.

--Quoi! vrai, mon frre? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas?
faisait Dubreuil avec une agitation indicible.

--La langue de Kouckedaoui a toujours t droite. Il te dit que
Toutou-Mak est  Baccalos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend,
Innuit-Ili. J'tais parti avec mes guerriers pour aller te chercher au
Succanunga. Te voici, je te ramnerai, je ferai le bonheur de celle que
tu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici.

--Le hasard, rpondit Dubreuil. Croyant que ta fille tait morte,
Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon
pays. Triuniak, le pre adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait...

--Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! O est-il?
Mon coeur se gonfle  l'ide de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon
pour toi, je l'aime. Montre-le-moi.

--Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitt, quand j'ai t saisi et
conduit ici par les Esquimaux. Il doit rder autour de ce village, sans
doute les guerriers de mon frre' l'auront pouvant.

--Pourquoi n'tes-vous pas dbarqu  Baccalos?

--Une tempte nous a forcs d'aborder sur cette cte; mais mon intention
tait de me rendre  l'le que tu habites, mon frre.

--Tu esprais donc y retrouver Toutou-Mak?

--Hlas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y
atterrissaient quelquefois.

--On t'avait dit juste, mon frre.

Un rayon de joie colora le visage pli de Dubreuil. Il allait adresser
une foule de questions  Kouckedaoui, quand arrivrent quelques
Indiens Rouges tranant  leur suite une dizaine de femmes et d'enfants
esquimaux.

A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un
cri.

--Kouckedaoui! mon poux! mon poux bien-aim!

Et elle vola vers le chef, qui tressaillit aprs avoir lev les yeux.

--Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutt froid qu'anim, en trange
opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrache  la
femme.

Cependant, Kouckedaoui tait profondment mu, aussi mu que peut l'tre
l'homme le plus sensible qui retrouve, aprs l'avoir perdue depuis
quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chrie, la mre
d'un enfant ador. Mais la dignit indienne lui commandait de refouler
ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient
intrieurement.

--Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnatrais-tu plus?

--Mon coeur se serait dessch plutt que d'oublier Shanandithit,
rpondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a
toujours t celle qu'il a le plus aime.

--Moi aussi, dit-elle, je n'ai cess: de t'aimer. Le jour et la nuit
je pensais  toi; je soupirais pour le moment o tu me tirerais de
l'esclavage, et quoique le guerrier uskim qui m'avait choisi comme
pouse ft bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir
du vaillant Kouckedaoui.

--Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la libert
s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paratre fch que
sa femme et accept un autre mari durant sa captivit.

A cette poque, la jalousie tait un sentiment presque ignor des
Indiens de l'Amrique septentrionale; ils se prtaient volontiers leurs
femmes, les offraient aux trangers, et refuser leur prsent et t
le comble de l'impolitesse. Ce sont les Europens, c'est nous qui avons
import ce vice chez eux, avec bien d'autres flaux, malheureusement.

--Kouckedaoui est aussi gnreux que brave! rpondit la sauvagesse, que
ne puis-je, en rcompense, lui rendre sa fille!

Et elle baissa douloureusement la tte.

--Notre fille nous est revenue, dit le chef.

--Toutou-Mak! s'cria Shanandithit, en relevant ses yeux mouills sur
ceux de son mari.

--Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau.

--O est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, o elle est. Je n'ose croire  tant
de bonheur.

--Toutou-Mak est au fond du grand lac sal, dit alors Kougib d'un ton
moqueur.

Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention
de l'Indien Rouge.

--Je vais, dit il avec emportement, mettre fia  tes criailleries de
hibou.

Et appelant quelques-uns de ses compagnons:

--Reconstruisez le bcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prt,
rtissez ce chien hargneux.

Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain.
Kouckedaoui ne voulut pas cder. L'et-il voulu, que sa bande ne l'et
pas cout. Il lui fallait une victime humaine pour immoler  Agreskoui,
sa divinit de la guerre; cette victime tait l. Le sacrifice devait
tre consomm. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative
pour apaiser les vainqueurs. Loin de l, il provoquait  plaisir leur
ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait.

Pendant qu'on redressait le bcher et que Kouckedaoui causait un peu 
l'cart avec Shanandithit, un _bouhinne_, magicien, qui accompagnait les
Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis 
l'endroit o le chef l'avait plac.

Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas,
mais dont il devina  moiti le sens;--le bouhinne lui dclarait qu'il
tait sa proprit.

Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crne un casque
fait avec la tte d'un ours, et  son cou pendait un sac, en peau de
caribou, orn de verroteries et de poils de porc-pic. Ce sac renfermait
les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, tait nu et vermillonn, de
l'occiput  la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges.

Pour imprimer plus de force  son discours, il fit un signe  deux
Boethics, ceux-ci accoururent, empoignrent Dubreuil par les bras et
les jambes, et se disposrent  l'aller porter sur le bcher o l'on
attachait Kougib. Ne souponnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume
n'opposa aucune rsistance; mais en dcouvrant le but que se proposaient
les sauvages, il se dbattit si vigoureusement que, malgr son tat de
faiblesse, les Boethics avaient d le lcher et demander du secours,
quand Kouckedaoui arriva, attir par le bruit de la lutte.

Une violente discussion s'engagea aussitt entre lui et le bouhinne.
Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas.
Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur
prtendait le brler, et que Kouckedaoui repoussait cette prtention,
en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris
lui-mme, et qu'il tait matre d'en faire ce qu'il voulait.

Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agrable 
Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intrt Kouckedaoui avait-il  la
conservation de cet homme blanc?

Les Indiens Rouges, rassembls autour d'eux, penchaient manifestement
pour leur bouhinne. Le chef rsolut de couper court au diffrend.

--Si, s'cria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si
quelqu'un de vous fait la plus lgre gratignure  ce guerrier blanc,
je lui casserai la tte avec mon tomahawk.

Cette dclaration, accentue par un mouvement significatif, imposa
aussitt silence aux murmures qui commenaient  s'lever. Et le
bouhinne se retira en lanant  Dubreuil un regard courrouc.

Kouckedaoui baisa ensuite le Franais sur le front et le menton, pour
indiquer qu'il l'adoptait, et que dsormais sa personne tait sacre.

En mme temps il lui dit:

--Ne rclame plus la grce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne
pourrais te soustraire  la fureur de mes guerriers; car, comme dans
chacune de nos expditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier
un prisonnier mle, et qu'il n'en a pas t fait d'autre que toi et
le Gronlandais dans celle-ci, s'il chappait  la mort, ma protection
serait peut-tre insuffisante pour t'en prserver.

--Au moins, mon frre, rends-moi un service: loigne-moi de ce
spectacle, qui m'afflige trop cruellement.

--Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc
et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la dfaite de ton
ennemi, fit le chef en souriant.

--Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! rpondit
Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine,
et que, debout sur le bcher, harcel par ses tourmenteurs, qui lui
appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient
les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire
passs sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses
des lambeaux de chair qu'ils dvoraient crus, Kougib bravait, du regard
et de la voix, les Boethics, en chantant firement son chant de mort:

--Qui tes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous
ne savez pas vous battre, vous ne savez mme pas tirer une larme d'un
ennemi terrass!

--Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous
vanter, prs de vos filles et de vos pouses, d'avoir pris un homme
bless, impuissant  se dfendre!

O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en
parlera chez vos arrire-neveux. Ils rpteront vos louanges et sur
vos tombeaux dposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des
ciseaux!

Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai
ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez mme pas comment on torture un
ennemi. Faut-il vous l'apprendre?

Montez ici, dracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes
membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous
mieux encore? corchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du
sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil.

Voil comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un
Uski du Sud. Je dfie  votre lchet d'imaginer un supplice capable
d'arracher un gmissement  un Uski du Sud.

Parce que je venais du Nord, vous m'avez jug timide comme vous,
amolli comme vous, sensible aux plus petites piqres comme vous.
Dtrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme.

Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa
prdiction dernire. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son
courage, Indiens Rouges, ils possderaient maintenant votre le.

Allumez le feu de votre bcher! il est temps. Je vous le rpte,  vil
troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi
bien que celui du guerrier.

Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lche, une caresse,
m'treint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec
amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents!

Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de
Kougib. Vous avez repouss les invasions des Uski septentrionaux, mais
vous tomberez sous les coups de la race blanche!

Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu
maudite, vous vous souviendrez de Kougib!...

L'angekkok-poglit jeta cette imprcation avec la sombre nergie d'un
prophte inspir, en agitant,  travers les flammes qui l'enveloppaient
de toutes parts, un bras dj carbonis, mais dont la terrible menace
fit reculer les Boethics d'pouvante.




                                XIII

                            KOUCKEDAOUI


Les Indiens Rouges demeurrent huit jours au village esquimau:--huit
jours de festins continuels, o furent dvores toutes les provisions
abandonnes par les vaincus.

Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour
retrouver Triuniak. Fort afflig de la nouvelle disparition de son
ami, Dubreuil prtextait de ses souffrances pour retarder le dpart des
Boethics, qui dsiraient retourner dans leur le. Mais ses forces tant
revenues, et voyant l'insuccs des recherches, il cessa de retenir
le chef, qui, pour l'obliger, avait prolong son sjour, au risque de
soulever le mcontentement de ses guerriers.

La veille du dpart, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un
entretien confidentiel. Le chef promit au Franais de lui donner sa
fille en mariage, mais  condition qu'il s'tablirait dfinitivement
au milieu des Indiens Rouges et lui succderait dans son commandement.
Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa
vie.

Kouckedaoui, ou le Faucon, tait n  Baccalos, il y avait
cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que
soutenaient,  cette poque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs.
Quand il revenait de ces longues et dangereuses expditions, tout
couvert de gloire, c'est--dire de chevelures pendues  sa ceinture, les
anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs
fils  manier la lance,  tirer de l'arc et  frapper l'ennemi, comme le
Faucon.

Il pousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges
boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait corcher un caribou, passer,
blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et prparer la moelle des
os d'lan? Shanandithit n'avait pas apport dans sa loge un coeur
indiffrent. Non; comme tmoignage irrcusable de son amour, elle avait
teint le tison ardent que Kouckedaoui avait allum dans la tente de
son pre; et, aprs leur mariage, l'affection de la jeune femme s'tait
accrue encore.

Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui
ter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il
fallait les scher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien
plus cependant que toute autre chose, la docilit de Shanandithit aux
ordres de sa belle-mre prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui.
Aussi, quoique rserves pour les heures secrtes, les tendresses de son
mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait
montrer plus de ouampums et d'ornements que l'pouse du jeune guerrier.
Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aide  rapporter au logis le
gibier abattu par ses flches, fait inou dans les annales conjugales
des Indiens Rouges.

Elle lui donna une fille, puis un fils, et put ds lors tre assure
que, quel que ft le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il
ne la rpudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs
parents, surtout de la grand'mre, qui prdit que le fils deviendrait le
plus brave guerrier de sa race.

Les enfants commenaient  marcher, quand le Faucon rsolut d'aller
chasser  l'extrmit septentrionale de l'le. Il partit avec sa femme,
laissant son fils et sa fille  la garde de la grand'mre, qui s'tait
blesse au pied. Dans les cantons o ils arrivrent, le gibier abondait.
Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en
consquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitt
levrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du dsespoir de
celui-ci! en arrivant au lieu o il avait laiss son pouse, il ne la
trouva plus!

Son wigwam avait t pill, dtruit. Tout autour se faisaient remarquer
les traces des Mic-Macs.

Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien
doit cacher sa douleur. Le chef tait bon, brave, habile. Il et trouv,
s'il et voulu, cent pouses pour succder  celle qu'il avait perdue.
Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit?

Le Faucon fit voeu qu'il ne mnerait pas une autre femme  sa couche et
ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tu et scalp cinq Mic-Macs.
Il remplit son carquois, mit  son arc une corde nouvelle, aiguisa son
couteau, monta dans son agile canot d'corce, et entonna son chant de
guerre.

 Son absence dura une saison entire. Au retour, il possdait les cinq
scalpes. Elles furent pendues prs du foyer de sa loge. On crut qu'il
allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui tait plus triste
encore qu'avant son dpart; il fermait les oreilles  toutes les
paroles de mariage. Ses amis pensrent qu'il ne reviendrait point de sa
dtermination. Sa mre fut d'un avis diffrent. Elle l'importuna tant,
avec sa tnacit fminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les
surmonter, qu' la fin le Faucon cda  ses dsirs.

La vieille avait port son choix sur une charmante jeune fille nomme
Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchants d'un tel
honneur. La fiance ne montrait pas un grand empressement; mais c'tait
chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit,
et Avolalia fut installe dans la loge de Kouckedaoui.

La nature ne l'avait pas form pour vivre seul. Malgr le mpris qu'une
ducation indienne soulve contre le beau sexe, Kouckedaoui avait
un faible pour les sductions des femmes. Si Avolalia n'tait pas,
 beaucoup prs, aussi aimante que la regrette Shanandithit, elle
semblait s'acquitter de ses devoirs d'une faon si convenable, que le
jeune homme commena  s'attacher  elle. Sa sant dbilite s'amliora.
De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne
vigueur.

Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait
quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale,
Kouckedaoui songeait  Shanandithit et refoulait dans son coeur un
soupir.

En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherch
Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme
Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses
visites mauvaises. Mais et-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il et
ddaign de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouv que son
coeur tait fort. Elle ne tarda pas  le prouver.

Un matin, sa mre tant alle avec les enfants voir des amis  quelque
distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait t dcouverte  une
demi-journe de marche du village.

--Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'puisent. Si
le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne
reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches
d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose 
ct.

Aprs ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutume, et il
partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux
sous ses flches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le
chemin de sa loge.

Il fallait remonter le courant de la rivire. Kouckedaoui n'arriva
qu'au milieu de la nuit. Tout tait silencieux autour de la cabane. Les
chiens, flairant leur matre, ne donnrent point l'alarme. Le Faucon
ramassa une poigne de roseaux, pntra sans bruit chez lui, et alluma
ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte.

La flamme aussitt claira un spectacle qui fit jaillir le sang
au visage du chef. Cte  cte avec Avolalia dormait son prtendant
d'autrefois! Le Faucon dgaina son couteau. Un moment son esprit
flotta dans l'indcision. Le fier et noble orgueil dont il tait anim
l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la
loge sans veiller les imprudents.

Mais quand une zone gristre apparut  l'orient, il se rapprocha de son
wigwam. Le favori d'Avolalia en cartait le rideau de cuir: il s'arrta,
clou au sol.

--Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courrouce.

Le tratre obit. Il fut suivi du mari outrag. Avolalia, pouvante,
se voil la face avec les mains.

--Allume du feu et prpare  manger, lui dit le Faucon.

Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant
d'effroi:

--Mange mon bien, toi qui as dvor mon honneur.

L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa  les
affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea
en silence, et sans manifester d'inquitude.

Le repas termin, Kouckedaoui ordonna  sa femme de faire un paquet de
ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme:

--Si un autre,  ma place, t'avait dcouvert comme je l'ai fait, la
nuit dernire, il l'aurait perc d'une flche avant que tu ne
fusses veill. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur
d'Avolalia. Avant moi tu l'as dsire, et Je vois qu'elle te prfre,
elle est ta compagne plutt que la mienne. Elle est  toi; et, pour que
tu puisses fournir  sa subsistance, je te donne mon arc, mes flches et
mon canot. Partez, et vivez en paix!

La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours,
s'loignrent immdiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du
Faucon, mais il avait l'me noye de chagrin.

[Note 22: C'est une coutume gnralement rpandue parmi les Indiens de
l'Amrique septentrionale de couper le nez aux femmes adultres. Voir
_les Chippiouais_.]

Malgr la fermet de sa rsolution, le coup avait branl son esprit.
Son coeur, il l'avait d'abord donn entirement  Shanandithit, et quand
la blessure cause par sa perte fut cicatrise, il avait aim Avolalia
de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'tre indiffrent aux
trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stocisme n'tait
qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait plant ses
racines indestructibles.

Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il tait accessible aux
motions comme une femme, malgr le prcepte, malgr l'exemple. Il tomba
dans une noire mlancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevrent
de le persuader qu'il tait devenu un objet de dplaisir pour ses
Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais.

Plein de cette ide, il prit l'trange dtermination d'aller se livrer
 ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colre du Grand-Esprit.

Parvenu  leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge,
o deux femmes causaient. Elles lui demandrent ce qu'il voulait. Sans
rpondre, il s'assit en un coin, la tte dans les mains, attendant
l'arrive de quelque guerrier, par les armes duquel il pt mourir
honorablement.

Les femmes lui ritrrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher
une parole de ses lvres. Voyant qu'il tait impntrable, elles
l'abandonnrent  lui-mme et poursuivirent leur conversation. Ah! avec
quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su  quelle
tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il tait Mic-Mac, elles n'en
eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du
village taient alls  la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils
ne reviendraient que le lendemain.

Kouckedaoui avait l une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs
qui lui avaient ravi son pouse aime, sa chre Shanandithit. Cependant,
il dompta les impulsions de son temprament indien. Il n'tait pas venu
pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidle  sa rsolution.

Ds le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge.
Les femmes lui montrrent leur hte silencieux et l'informrent de sa
conduite trange.

--Qui es-tu? demanda le nouveau venu.

--Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, rpondit le Faucon. Je suis
Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les
flches des tiens ont perc plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien
vengs. Vois, je porte sur ma tte dix plumes d'aigle. Maintenant, le
Matre de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici.
Frappe donc, et dlivre ta tribu, de son plus grand ennemi.

Le courage parmi les sauvages, comme la charit par les civiliss, fait
pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien
Rouge avec une admiration mle de respect. Il leva sa massue comme
pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne
trembla, ses paupires ne vacillrent pas. L'arme tomba de la main qui
la tenait, et le Mic-Mac s'cria, en dchirant son vtement:

--Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes
gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpass en gnrosit.
Frappe-moi toi-mme, et sauve-toi.

Le Faucon dclina l'offre et insista pour tre la victime. Ils firent
ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimit, puis changrent
une poigne de main en signe d'alliance.

--Tu es surpris que je parle ta langue, dit le Mic-Mac; mais apprends
que ma mre tait de ta race et que moi-mme j'ai pous ta propre
femme!

--C'est toi qui m'as enlev Shanandithit!

--Oui, et je te la rendrai.

--Mon frre, je n'aurai pas de prsent assez grand pour te rcompenser!
s'cria le Faucon vaincu par cet excs de libralit.

--Tiens! la voici qui arrive. Reprends-la. Je te la donne, quoique je
l'aime. Mais je veux que nous demeurions frres.

A ce moment, Shanandithit, qui revenait avec la bande des Mic-Macs, se
jeta dans les bras de Kouckedaoui.

D'abord les Mic-Macs le voulurent arrter, retenir en captivit. Mais
son nouvel ami raconta comment il tait venu au village, avait pargn
les femmes et les enfants, quand il pouvait les massacrer impunment, et
ajouta qu'il offrait de ngocier la paix entre les deux tribus.

Cette dclaration fut favorable au Faucon. On loua sa vaillance et on le
convia  un grand banquet.

Les preuves de Kouckedaoui n'taient malheureusement pas termines.
De nouvelles calamits l'attendaient  son retour chez les Boethics. Une
maladie contagieuse avait emport son fils, g alors de trois ans, et
les Esquimaux du Nord, unis  ceux du Sud, avaient dbarqu  Baccalos
et cherchaient  s'emparer de l'le.

--O Manitou, ne cesseras-tu de me poursuivre! s'cria l'infortun.

Nanmoins, il fait bonne contenance, rassemble ses guerriers et marche
contre les Uskim. Cette fois, Shanandithit a refus de le quitter. Elle
le suit, portant sa fille sur son dos.

Les Indiens Rouges sont vainqueurs. Refouls avec perte, leurs ennemis
repassent le dtroit, et Kouckedaoui cherche des yeux les tres chers 
son coeur, qu'il a laisss non loin du thtre du combat.

Hlas! ils n'y sont plus. En fuyant, les Esquimaux les lui ont ravis!

Le Faucon s'enfona dans les bois. Pendant deux ans, il y vcut seul.

Une nuit, Ouache, le Dieu des songes, lui enjoignit de se remarier,
de renoncer des rapports avec les hommes de sa tribu. Il obit aux
injonctions d'Ouache.

La rentre de Kouckedaoui dans la vie commune fut salue comme une
fte. Il reprit son rang, ses dignits aux acclamations gnrales,
et pousa une jeune et jolie femme qu'il aimait sincrement, tout en
regrettant Shanandithit et leur enfant. Mais le temps, qui porte remde
 tout, gurissait peu  peu les blessures de son coeur, il ne songeait
plus gure qu' donner une compagne  sa troisime femme, parce qu'elle
tait brhaigne, lorsque le hasard lui ramena sa fille Toutou-Mak, et
quelques lunes aprs Shanandithit, un peu vieillie, sans doute, un peu
dfrachie par son odysse extra-conjugale, mais toujours tellement
aimante! toujours tellement dvoue!...

--Enfin je vais donc jouir d bonheur que j'ai entrevu si souvent et
qui si souvent m'a chapp au moment o je croyais le tenir! dit le
brave Faucon en terminant le rcit de son aventureuse carrire.




                                  XIV

                      L'ILE DES GRANDES CASCADES


Cependant, aprs tre sorti de la caverne, Triuniak avait grimp
jusqu'aux crtes les plus leves de la montagne. Son but tait de
dcouvrir, si faire se pouvait, le village des Esquimaux et le chemin
le moins frquent qui y conduisait, afin d'approcher  la drobe de ce
village, et d'avoir, comme il l'avait dit  Dubreuil, un entretien avec
le chef, qu'il avait connu quinze ans auparavant.

Quand il fut parvenu au terme de son ascension, le soleil avait chass
 l'est les vapeurs panches sur la campagne, et, de ce ct, la vue
embrassait un vaste paysage. L'ouest tait encore  demi voil par le
brouillard.

En plongeant ses regards devant lui, Triuniak aperut, dans une profonde
valle, des animaux qui paissaient le gazon. Du point culminant o se
trouvait l'Indien, ils paraissaient  peine gros comme des chiens. Mais,
 leurs larges andouillers, on les reconnaissait pour des cerfs de la
plus forte espce.

Tandis qu'ils broutaient paisiblement l'herbe naissante, un aigle se
montra  l'horizon. Sa taille tait prodigieuse. Du bout d'une aile 
l'autre, il mesurait au moins deux longueurs de flche. Triuniak le vit
s'avancer, planer majestueusement, traverser l'espace, revenir, dcrire
d'immenses spirales, s'abaisser quelque peu, recommencer son cercle en
faisant briller au soleil ses plumes luisantes, remonter ensuite,
pour s'arrter immobile, fixe au milieu de l'ther, et fondre, avec la
rapidit de la foudre, sur la harde qui pturait dans le vallon.

Un instant il disparut. Mais la dispersion du troupeau, fuyant pouvant
dans toutes les directions, annona  Triuniak que le royal oiseau avait
attaqu un des lans.

Bientt notre sauvage vit une tache noire qui s'levait... en
grossissant, en prenant des formes,  mille pieds au-dessous de lui.
C'tait le monarque des airs charg d'une proie. A mesure qu'il se
haussait, Triuniak distingua cette proie, un faon qu'il emportait,
accroch  ses griffes puissantes. L'animal semblait paralys par la
terreur. L'aigle dirigea son vol vers un des rochers de la montagne,
non loin de l'Esquimau, et y dposa sa victime, que d'un coup de bec,
il saigna avec une merveilleuse dextrit. L'lan pouvait tre une bonne
aubaine pour des gens qui manquaient  peu prs de provisions. Cette
ide vint  l'esprit de Triuniak. Il rsolut d'en disputer la possession
au terrible chasseur. Il n'avait ni arc ni flches; mais avec son
couteau il coupa une grosse branche, y attacha une corde munie d'un
noeud coulant  un bout, d'une lourde pierre  l'autre, et s'avana
rsolument  la conqute du butin. Tout occup de sa capture, l'aigle
n'avait pas encore remarqu l'homme. Quand son oeil perant tomba sur
lui, il poussa un cri aigu et se disposa firement au combat.

Perch sur le cadavre du faon, se battant bruyamment les flancs avec ses
ailes  demi dployes, le cou tendu, les prunelles ardentes, les plumes
hrisses, il attendit l'attaque de cet air imposant et redoutable qui
est la plus loquente expression de la force et de la vaillance.

A armes gales, le succs de la lutte n'et gure t douteux pour
l'auguste despote. Mais il comptait sans les ruses de son ennemi. Elles
devaient triompher.

Triuniak, arriv  porte de l'aigle, allongea sa perche et fit mine de
l'en frapper. Celui-ci ouvrit le bec pour saisir la branche, qu'il et
mise en morceaux. Son adversaire la retira vivement  lui. L'oiseau,
alors, se dressa de toute sa hauteur sur ses ergots, tala tout 
fait ses ailes comme s'il allait se jeter sur le tmraire. Triuniak
attendait ce moment. Par une manoeuvre habile, il rechassa la perche en
avant, coula le noeud au col de l'aigle et tira brusquement.

L'oiseau, qui s'tait juch sur une roche  dix pieds au-dessus de
l'homme, avait, pour prendre son lan, dgag ses griffes du corps du
faon. Cdant  cette violente et soudaine traction, il perdit pied,
tomba  moiti trangl dans le vide et fut aussitt lanc du pic vers
la valle. Il n'tait pas mort, mais aveugl et presque touff par la
strangulation, et agitait, ses pennes avec un fracas formidable, dont
retentissaient les chos de la montagne. C'tait un spectacle singulier
que celui du colossal oiseau se dbattant au-dessus du gouffre, en
faisant siffler, comme un flau, la longue perche et la pierre pendues
 son cou. A la fin, puis par la corde, que ses efforts mme serraient
de plus en plus, il s'abaissa lourdement et se perdit sur les rampes
boises de la montagne.

Mais il pouvait arriver qu'il coupt le lien et se dbarrasst, ds
qu'il aurait rencontr un point d'appui. Aussi Triuniak se hta-t-il
d'escalader les masses rocheuses o tait le faon pour s'en emparer et
se mettre en sret. Par malheur, dans sa vivacit, il fit une chute et
se foula le pied.

A grand'peine le Gronlandais put regagner la grotte, en tranant
son gibier derrire lui. On comprend sa douleur de n'y plus trouver
Innuit-Ili, d'tre incapable de le secourir! car son sort n'tait pas
douteux: les Esquimaux avaient laiss assez de traces de leur passage
pour l'apprendre  Triuniak.

La caverne elle-mme ne lui offrait plus de scurit. Il chercha une
autre retraite dans le voisinage et demeura une huitaine de jours cach,
dvor de douleur et d'inquitude. L'entorse ayant alors  peu prs cd
 des frictions de graisse et  l'application de plantes mdicinales,
abondantes dans ces rgions, Triuniak se mit, une nuit, en marche vers
l'endroit o il supposait que devait tre situ le village esquimau.

Son plan tait arrt: sauver Innuit-Ili s'il vivait encore, ou mourir.
Parvenu  sa destination avant le jour, il se tapit sur la lisire du
bois, pour reconnatre le terrain quand l'aube serait leve. Il
avait t tonn que les chiens, qui rdent ordinairement autour des
campements indiens, n'eussent pas dnonc son approche, mais il le fut
bien plus de voir que rien ne bougeait dans le village aprs que le
soleil eut fait son apparition. Les Esquimaux avaient-ils chang de
territoire ou taient-ils partis  la chasse?

Triuniak s'approcha de la cabane la plus proche: elle tait dvaste, la
suivante, de mme; ainsi des autres. Au milieu de la place gisaient les
dbris d'un bcher et des fragments d'os humains. Le Gronlandais sent
son coeur saigner.

Mais, en recueillant avec un pieux respect ces ossements, qu'il croyait
tre ceux de son ami, il discerna sur le sol de nombreuses empreintes de
pas. Elles ne ressemblaient pas aux larges et molles impressions faites
par les bottes des Esquimaux. Leur forme mieux dfinie, leur profondeur
plus grande vers les doigts que vers le talon, trahissaient une jambe
habitue  la course,--le mocassin des Indiens Rouges. La dsertion
du village, fut aussitt explique  Triuniak. Puis, tout  coup, il
tressaillit, laissa chapper le crne noirci qu'il tenait  la main, et
se pencha pour examiner plus attentivement les empreintes.

--Mon ami n'est pas mort, pensa-t-il avec joie. Son Dieu l'a protg
encore, car voici assurment la marque de ses pieds, je les reconnais
 leur pointe tourne en dehors, tandis que nous les portons en
dedans.[23] Les Indiens Rouges l'ont emmen captif. Il n'y a pas plus
d'un flux[24], car les traces sont toutes fraches.

[Note 23: Tous les sauvages de l'Amrique septentrionale ont la pointe
du pied tourne en dedans. L'habitude de se tenir ainsi, en canot a d
donner  leurs pieds cette inflexion.]

[Note 24: Les Gronlandais divisent les jours par le flux et le reflux
de la mer.]

Cette dcouverte rendit  Triuniak son activit. Il fouilla les cabanes
pour y chercher des armes, se munit d'un arc, d'un carquois bien garni;
oubli par les vaincus ou nglig par les vainqueurs, et entra vivement
sur la piste des Indiens Rouges.

Mais, aprs avoir fait quelques pas, une rflexion le ramena au village.
Cette piste devait aboutir  un cours d'eau, les Boethics n'tant
probablement pas venus  pied depuis la cte du dtroit[25] qui spare
leur le de la terre ferme.

[Note 25: i.e. dtroit de Belle-Isle, situ entre le Labrador et l'le
de Terre-Neuve.]

Triuniak se chargea d'un kaiak esquimau et reprit son chemin. Il
avait eu raison. Sur le soir, il arriva prs d'une rivire, au bord
de laquelle cessait la piste. Il lana son esquif, s'embarqua et nagea
vigoureusement toute la nuit.

Le lendemain et le jour suivant, l'Uski poursuivit sa route avec la mme
ardeur.

Dj l'vasement de la rivire indiquait qu'il approchait de son
embouchure, quand, au dtour d'un promontoire escarp, il se trouva
subitement  une porte de trait d'un camp considrable. Surpris et
craignant de tomber entre les mains d'un ennemi, Triuniak essaya de se
cacher avec son canot dans une anfractuosit du rivage. Mais on l'avait
aperu. Dix embarcations lui donnrent aussitt la chasse. Rsister, se
dfendre, c'et t se jeter au devant de la mort. Triuniak prfra se
rendre, dans l'espoir qu'on se contenterait de le faire prisonnier,
et qu'il aurait occasion de voir Dubreuil, de prparer avec lui leur
vasion.

En consquence, il laissa couler sa pagaie, et, la tte baisse, les
bras croiss sur la poitrine, s'abandonna au fil de l'eau.

Les Indiens Rouges fondirent sur lui comme des vautours, en profrant
leur cri de guerre:

--Hou! hou! hou! houp.

Et l'un d'eux leva sa massue pour l'assommer, mais un autre dtourna le
coup et dit  ses compagnons:

--C'est l'homme que nous avons cherch: Voyez, il a le costume des
Uskim du nord.

Triuniak ne savait pas la langue des Boethics. C'est pourquoi il
fut trs-tonn qu'au lieu de le maltraiter, les Indiens Rouges lui
tmoignrent une sorte de dfrence et le conduisirent au camp avec
allgresse.

Leurs clameurs avaient attir tout le parti sur la grve. En dbarquant,
Triuniak tomba dans les bras de Dubreuil, qui manifesta par cent
caresses le plaisir qu'il avait de le retrouver, et, avec une volubilit
toute franaise, lui conta, en quelques mots, son heureuse aventure.

--Et toi, mon pre? s'cria l'imptueux jeune homme.

--Moi, dit le Gronlandais, qui se serait cru dshonor s'il et montr
quelque motion, moi je te pensais en danger...

--Nullement! nullement! au contraire! les Indiens Rouges, que tu m'avais
peints si farouches, sont excellents... Mais tu ne demandes pas des
nouvelles de Toutou-Mak? Elle vit, je te l'ai dit. Demain, nous l'aurons
rejointe... Ah! il me tarde... Tiens, voici mon pre, Kouckedaoui, dont
je te parlais...

--Triuniak, tu es le bienvenu! dit Kouckedaoui en approchant. Celui qui
a nourri ma fille est mon frre. Veux-tu bien que nous fassions alliance
ensemble?

--Oui, car j'aime ceux qui aiment mes enfants, rpondit le Gronlandais.
Toutou-Mak est ta fille par le corps, mais elle est la mienne par le
coeur. Triuniak te remercie d'avoir t bon pour Innuit-Ili.

En disant ces mots, il appuya ses mains sur les paules du chef boethic
et lui lcha les joues.

En retour de politesse, Kouckedaoui bourra une pipe en cuivre[26], 
long tuyau orn de plumes et de coquilles, l'alluma et la prsenta au
Gronlandais.

[Note 26: On trouve  Terre-Neuve des gisements d'un cuivre
trs-mallable, dont les Indiens se fabriquent des instruments, depuis
un temps immmorial.]

Celui-ci n'avais jamais fum, cette coutume ne s'tant pas encore
introduite dans son pays, qui ne produit ni tabac, ni _sakkakomi_,
plante avec laquelle les Indiens remplacent cette substance. Cependant
la biensance exigeait qu'il prit la pipe et en tirt quelques bouffes.

Il s'excuta de bonne grce, mais avec une gaucherie et une grimace dont
rirent trs-fort les Indiens Rouges prsents  cette scne.

Ensuite, Kouckedaoui conduisit ses htes  sa tente, o on leur servit
un festin d'esturgeon et de queues de castor grilles sur des charbons
ardents.

Aprs le repas, Shanandithit, la mre de Toutou-Mak, fut prsente 
Triuniak. Pour exprimer au Gronlandais sa reconnaissance des soins
qu'il avait si tendrement donns  sa fille, Shanandithit, avec
l'agrment de son poux, lui fit le prsent le plus prcieux que puisse
offrir une femme boethique: elle coupa sa longue chevelure et la noua 
celle de Triuniak, qui, en l'acceptant, la devait porter ainsi, tranant
sur ses talons, dans toutes les circonstances solennelles.

--Si mon fils et mon frre dsirent rejoindre immdiatement Toutou-Mak,
ils sont libres, dit alors Kouckedaoui. Mais moi et mes hommes nous
demeurerons quelques jours ici, parce que la chasse et la pche y sont
abondantes.

Triuniak aurait craint de paratre impatient, en rpondant
affirmativement, ce qui, dans ses ides, et bless toute convenance.
Mais Dubreuil n'avait pas les mmes scrupules. Les et-il eus que son
amour l'aurait emport.

--Que mon pre me prte un canot, et j'y volerai! s'cria-t-il.

--Triuniak ne veut-il t'accompagner? demanda le chef rouge.

--Triuniak accompagnera son frre  la chasse, rpondit froidement
celui-ci. Et quand il plaira  Kouckedaoui qu'il revoie sa fille, il
la reverra, Triuniak sait qu'elle vit, qu'elle est en sret; cela lui
suffit.

--Soit! j'irai bien seul! dit Dubreuil, d'un ton un peu piqu.

--Non, mon fils. Quoiqu'il n'y ait pas loin d'ici au lieu o nous avons
laiss nos femmes et nos enfants, tu n'iras pas seul. La rivire est
dangereuse, le courant rapide; deux de nos hommes t'escorteront.

--Ce n'est qu' une journe de distance? demanda Guillaume.

--A une journe et demie.

--Qu'ai-je besoin d'escorte?

--J'aime la vivacit et la hardiesse, jeune homme, dit l'indien Rouge,
mais souviens-toi que la prudence est prfrable. Prs du campement
des femmes, la rivire se partage a deux canaux, dont l'un est sem de
chutes et de cascades o tu trouverais certainement la mort si tu les
confondais.

--J'obirai  tes volonts, dit Dubreuil.

Kouckedaoui donna quelques instructions  deux de ses guerriers, et
Guillaume s'embarqua avec eux dans un grand canot, dont la proue et la
poupe taient couvertes de peintures hiroglyphiques  l'ocre rouge,
reprsentant des batailles.

Ce canot, appel chiman, diffrait entirement du kaiak ou de l'ommiah
des Uskim; il avait dix pieds de long sur trois de large et deux de
profondeur. Mais les Indiens Bouges en possdaient de beaucoup plus
grands, de mme forme et de mme matire. Cette matire, c'tait
l'corce de bouleau leve en hiver, au moyen d'eau chaude, et cousue
trs-proprement sur des clisses ou varangues de bois de cdre,
enchsses dans une double prceinte.

Les _chimans_ sont si lgers que deux hommes suffisent  porter les plus
spacieux; mais leur fragilit est extrme aussi. Le moindre frottement
contre un caillou ou le sable en dchire le fond. A tout instant on est
oblig de dbarquer pour rparer les avaries avec de la gomme. Il va
sans dire qu'on ne peut s'en servir que dans les eaux calmes, par des
brises rgulires, car ils ne sauraient braver la tempte.

Les Indiens les manoeuvrent avec une seule pagaie  pelle unique, ou
avec une perche quand il s'agit de piquer le fond, c'est--dire de
refouler un courant. D'ordinaire, ils se tiennent accroupis ou  genoux
 l'avant ou  l'arrire du canot, dont le milieu est occup par des
approvisionnements, les armes et les engins de pche.

Mont, sur son chiman, le sauvage, mridional est loin d'galer en
clrit l'Esquimau du nord incorpor  son kaiak. Mais il a l'avantage
d'y pouvoir embarquer sa famille ou ses amis, de voiturer ce dont il a
besoin, tandis que l'autre doit aller seul, avec un trs-petit nombre
d'instruments de pche ou de chasse, et expos, mme s'il voyage en
compagnie d'autres kaiaks,  prir misrablement, dans le cas o il
chavirerait, car personne ne lui porterait secours, chacun n'ayant place
que pour soi en son embarcation.

Quoiqu'il ne ft que depuis quelques jours avec les

Boethics, Dubreuil tait dj au fait de leur manire de naviguer.

Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le
relvement de la cte septentrionale de la rivire, nomme par
les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est--dire rivire
des Grandes-Cascades, nom qui lui a t conserv, sur les cartes
labradoriennes modernes [27].

[Note 27: Situe par 42 de lat. et 55 de long.]

Depuis son arrive sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil
n'avait cess de prendre des notes et de dresser les plans
topographiques, aussi fidles que possible, des lieux qu'il parcourait.
Tracs d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des
plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais.
Il les avait rouls dans une poche impermable faite avec une vessie de
phoque. Des peaux de renne ou d'lan composaient, nous l'avons dit, son
parchemin.

En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent
atterrir pour camper. Mais ce n'tait pas l'affaire de Dubreuil. Il
brlait d'tre arriv, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak
en le reconnaissant, il brlait de la presser sur son coeur, de
l'inonder de baisers!

Les Boethics, que n'animait pas sa fivre d'amour, se sentaient peu
disposs  l'couter, mais il les menaa de la colre de Kouckedaoui, et
ils consentirent  poursuivre leur route, aprs une heure de repos.

Dubreuil s'tendit, envelopp de chaudes pelleteries,  l'arrire
du chiman, et, mollement berc par le beau fleuve, il eut une nuit
dlicieuse que se plurent  embellir les rves les plus enchanteurs. De
grand matin, le jeune homme fut veill par des sourds mugissements.

Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la
Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide
miroir.

--Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait
quelque peu l'esquimau.

--C'est l que les femmes des Boethics ont plant leurs tentes, n'est-ce
pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards  l'est.

--Oui, mon frre, c'est l que nous les avons laisses, en partant
pour combattre les Yak, rpondit-il d'un ton mprisant, car il croyait
Dubreuil Uskim d'origine.

--Pourquoi les avez-vous laisses l?

--Imagines-tu que nous menions les femmes  la guerre? rpartit-il avec
ddain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons
conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protgions en
nous jetant en avant. Regarde! on aperoit leurs wigwams  la pointe de
l'le.

Dubreuil leva la tte et dcouvrit effectivement,  un mille du canot,
une le verdoyante, mergeant du sein du fleuve, et dont les bords
taient pittoresquement dentels de tentes coniques, sur lesquelles
s'battaient les premiers rayons du soleil naissant.

Le tableau,  cette heure matinale, thsaurisait des charmes tels que
peu d'mes tendres y eussent pu rsister. La nature l'avait diapr de
ses plus riches couleurs. L'meraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent
rivalisaient de lustre et d'clat pour en orner tous les plans.
Cependant, le capitaine Dubreuil tait insensible  ces potiques
sductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour
Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur,
en ses sens, il n'y avait,  ce moment, place que pour elle. Toutes les
forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'taient
accumules dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, peraient,
dchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune
Indienne ou,  son dfaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le
canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers taient mous et
maladroits! Que Dubreuil et volontiers donn tant de jours de son
existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage!
Mais il fallait faire un long circuit, pour viter un courant d'une
violence inoue battant la pointe de l'le et se prcipitant
furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal mridional,
lanaient au ciel des tourbillons de poussire diamante.

A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord.
Une centaine des femmes taient accourues  son arrive; mais Toutou-Mak
n'tait point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du
capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussrent des cris
d'horreur  son aspect, n'tait pas propre  le rassurer. Il dbarqua,
et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient  l'envoi
de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelrent les squaws,
causrent avec elles, et, une  une, en tremblant, elles osrent revenir
prs de l'tranger.

Leur panique dissipe, ces Indiennes importunrent Dubreuil par
une foule de questions auxquelles il n'entendait rien, et par des
attouchements pour savoir si la blancheur de sa peau n'tait, pas le
produit d'une peinture particulire.

Il demanda Toutou-Mak. On lui rit au nez: la fille de Kouckedaoui
n'tant plus connue sous ce nom chez les Boethics. Mais sa belle-mre,
la troisime femme du chef, arriva. C'tait une superbe crature 
l'oeil noir expressif,  la physionomie passionne; elle-avait le teint
d'un beau brun olivtre, et portait un chapeau en fibres d'corce. Sa
taille fine, admirablement proportionne, s'accusait avec lgance, dans
une robe de peau de daim, dont la jupe tait enjolive de dessins faits
de poils de porc-pic. Des mocassins, galement orns, chaussaient ses
pieds.

La vue du capitaine fit sur elle une impression semblable  celle qu'il
avait cause  ses compagnes. Les conducteurs de Dubreuil lui fournirent
quelques explications, elle parut se rassurer et dit au jeune homme, en
idiome esquimau:

--C'est Kouckedaoui qui t'envoie?

--Oui, il m'a envoy vers sa fille Toutou-Mak; mais je ne la vois pas.

--Ah! tu es l'homme blanc que Toutou-Mak a connu au Succanunga? Elle
n'est plus ici.

--Plus ici? rpta Dubreuil inquiet.

--Non, mon frre, la fille de Kouckedaoui est partie depuis deux nuits.

--Partie! o?... o?

--A Baccalos, avec un de nos canots charg de poisson.

--Reviendra-t-elle bientt, dis, ma soeur? s'cria Guillaume, du ton de
la plus vive contrarit.

--Non, mon frre; elle ne reviendra pas ici maintenant; mais quand
l'expdition de Kouckedaoui sera termine, nous la rejoindrons tous 
notre village au lac de l'Indien Rouge, dit la jeune femme avec une
voix mlodieuse et sympathique, comme si elle devinait et partageait le
chagrin que ses paroles infligeaient  l'amant de Toutou-Mak.

--Alors, fit l'impatient Dubreuil, je vais partir tout de suite, me
rendre au lac de l'Indien-Rouge.

L'pouse de Kouckedaoui sourit et secoua ngativement la tte.




                                 XV

                          LE TERRE-NEUVE


Malachiteche--la Malicieuse, tel tait le nom de la troisime pouse de
Kouckedaoui--apprit alors  Dubreuil qu'elle ne pouvait condescendre
 son dsir sans l'autorisation du chef, et elle l'engagea  patienter
jusqu'au retour de celui-ci, de qui elle lui demanda des nouvelles
avec une expression d'intrt assez rare chez les Indiens et dont le
capitaine n'avait pas vu d'exemple chez les flegmatiques Esquimaux.

--Je l'ai laiss, dit-il, en force de corps et d'esprit.

--Ramne-t-il beaucoup de captifs?

--Non, ma soeur; Kouckedaoui ne ramne que quelques femmes. Plus occup
de me sauver la vie que de poursuivre ses ennemis, il n'a pas fait de
prisonniers.

--Il ramne des femmes, dis-tu?... sont-elles jeunes? fit Malachiteche
en jetant sur Dubreuil un regard scrutateur.


--La plupart portent la neige sur leur tte.

La physionomie de la Malicieuse s'tait un peu assombrie, elle se
rassrna, mais pour se couvrir aussitt d'un nuage, alors que Guillaume
ajoutait:

--Le chef est bien heureux, car, parmi les captives, il a retrouv sa
femme.

--Quelle femme? s'cria l'Indienne.

--Celle qu'il avait perdue depuis quinze ans, la mre de Toutou-Mak.

--Shanandithit! Mon frre ne dit-il pas qu'il a retrouv Shanandithit?
profra-t-elle avec des efforts impuissants pour rprimer un tremblement
nerveux.

L'altration subite des traits et de la voix de Malachiteche surprit
trangement Dubreuil.

--Ma soeur ne s'en rjouit-elle point? hasarda-t-il, en attachant ses
regards sur elle.

Mais la Malicieuse poussa un cri aigu, paraissant en proie  un accs de
dmence et rptant:

--Kouckedaoui a retrouv Shanandithit. Malachiteche le savait. Ouache
le lui avait appris dans un songe. Malachiteche mourra. Ah! malheureuse!
malheureuse! malheureuse!

Au contraire, les autres squaws, averties de la nouvelle, faisaient
entendre des chants de joie.

Guillaume fut conduit  une tente, ainsi que ses bateliers.

Elle tait forme avec de longues perches, cartes d'une vingtaine
de pieds par le bas et runies par le faite autour d'un cercle troit.
Cette charpente avait pour couverture des peaux d'orignaux, ornes de
dessins  l'ocre rouge. Un rideau de parchemin tenait lieu de porte.

L'intrieur du wigwam tait tapiss de pelleteries. Au centre, trois
grosses pierres composaient le foyer.

Aprs s'tre restaur et repos, Dubreuil sortit pour examiner le
campement. Mais il ne remarqua d'abord que des enfants, qui prirent la
fuite  son approche, et des chiens d'une espce magnifique. Ils avaient
au moins quatre pieds de long, non compris la queue soyeuse en panache,
trois de haut, le pelage onduleux noir ou blanc, ou mouchet de ces deux
couleurs. Leur noble tte respirait l'intelligence, quoique le museau,
d'un rouge sanglant, annont des instincts cruels. Une poitrine large,
des membres vigoureux donnaient une haute ide de leur force, et leurs
doigts palms indiquaient qu'ils taient aussi propres  nager, 
pcher, qu' courir et  chasser.

C'tait cette belle espce de chiens qui, sous le nom de Terre-Neuve, a
t introduite en Europe depuis un sicle et y a rendu tant de services.
Il serait mme  souhaiter qu'elle y ft multiplie. Nous n'en voyons
aucun individu sur les bords de la mer, de nos grandes rivires, de
nos lacs et de nos tangs, o cependant, chaque anne, il prit tant
d'enfants et de bateaux, les secours ordinaires y tant toujours
tardifs et souvent impossibles, dit judicieusement l'auteur du _Nouveau
Dictionnaire classique d'histoire naturelle_[28].

[Note 28: Ce mme auteur pense que le chien de Terre-Neuve est le
produit d'un dogue anglais ( poil ras!) et d'une louve indigne (
poil court et rude!). Quelle erreur! L'on assure, ajoute-t-il, qu'il
n'existait point lors des premiers tablissements de l'Europe moderne!
Autre erreur, non moins grossire. L'espce canine a, de toute mmoire,
t nombreuse en Amrique, o elle pullule depuis l'Ocan glacial
jusqu'au Pacifique, et depuis l'Atlantique jusqu'au cercle polaire. Les
premiers explorateurs europens l'y ont trouve, et le terre-neuve n'est
et ne peut tre considr que comme une varit du chien esquimau.

Le terre-neuve, crit John Mac-Gregor, dans sa _British America_, est
un animal clbre et utile bien connu. Ces chiens sont remarquablement
dociles et obissants  leurs matres; ils rendent de grands services
dans tous les tablissements de pcherie; on les attel par paire et on
les emploie  charrier les provisions de combustible pour l'hiver. Ils
se montrent doux, fidles, caressants, amis sincres de l'homme; au
commandement ils sauteront du plus haut prcipice dans l'eau et par le
temps le plus froid. Leur voracit est remarquable, mais ils peuvent
endurer (comme les aborignes du pays) la faim pendant un espace de
temps considrable. On les nourrit ordinairement avec les rebuts du
poisson sal. _La race vritable est devenue rare; on la rencontre
difficilement_. Ils atteignent  une taille suprieure  celle d'un
mtin anglais, ont une fourrure paisse, fine, et de couleur varie;
mais la noire, qui est la plus recherche, domine. Le chien,  poil
soyeux et court, si admir en Angleterre comme chien de Terre-Neuve,
quoiqu'il soit un animal utile et sagace, hardi et fort amoureux de
l'eau, est un crois. Il semble cependant avoir hrit de toute les
qualits de l'espce vritable. Convenablement domestiqu et duqu,
un chien de Terre-Neuve dfendra son matre, grognera quand une autre
personne parlera durement  celui-ci, et ne l'abandonnera jamais dans
le danger. A l'tat sauvage, cet animal chasse en meute. Alors, il est
froce et semblable au loup par ses habitudes. Il aime beaucoup les
enfants et s'attache aux membres de la maison  laquelle il appartient.
Mais il nourrit souvent une forte antipathie pour un tranger ou ceux
qui, en badinant, lui lancent des btons ou des pierres. Il n'attaquera
pas un chien de taille infrieure, ne se battra pas avec lui; mais
il gronde aprs les roquets hargneux et les jette de ct. Les chats
peuvent jouer avec lui, et mme se coucher et dormir sur son dos. Mais
il est l'ennemi des moutons et n'hsite jamais  les tuer, pour en
boira le sang, non pour les manger. Quand il a faim, il ne se fera
aucun scrupule de drober une volaille, un saumon, un morceau de viande.
Cependant, il gardera une carcasse de boeuf ou de mouton appartenant 
son matre, en loignera les autres chiens et n'y touchera jamais.

Les terre-neuve se battent courageusement avec les chiens de leur
taille et de leur force. Ils s'lanceront aussitt dans un combat
d'autres chiens pour rtablir la paix. Ces animaux sont vraiment si
sagaces qu'il ne leur manque que la parole pour se faire tout  fait
comprendre, et ils sont susceptibles d'tre dresss aux exercices
auxquels sont employes presque toutes les autres varit de l'espce
canine.]

Ces superbes animaux commencrent  gronder  la vue de l'tranger.

Sans s'effrayer de leur dmonstration hostile, Dubreuil s'avana vers
eux et caressa les moins farouches.

L'un avait au cou un collier en peau de renne, agrment de broderies,
dans lequel le capitaine reconnut, avec une joie d'enfant ou d'amoureux,
une ceinture qu'il avait jadis aperue  la taille de Toutou-Mak.

Ce devait tre le favori de la jeune fille; aussi fut-il choy  rendre
jaloux tout le reste de la meute. Le chien paraissait heureux et fier
de ces marques de prdilection. Il regardait affectueusement le jeune
homme, se courbait avec volupt sous la main qui lissait ses longs poils
friss, gambadait, jappait, agitait doucement sa queue, appuyait
son ventre sur le sol, et se tranait  petits pas vers Dubreuil, en
sollicitant, des yeux et de la tte, de nouvelles flatteries, qui lui
taient aussitt prodigues sans marchander.

Tout de suite, Guillaume le baptisa Dieppe, du nom de sa ville natale.

Au bout d'un quart d'heure de ces jeux, Dieppe rpondait  son appel.

Dubreuil, suivi de l'animal, continua sa promenade vers la branche
mridionale de la rivire.

Il faisait un temps dlicieux. Au ciel, d'un bleu azur, foltraient
quelques petits nuages cotonneux, et le soleil, resplendissant dans
la cleste coupole, plaquait d'or les larges battures arnaces de
la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont les vagues cumeuses, bouillonnantes,
tincelaient de feux blouissants sur les rochers auxquels se brisait
leur aveugle colre.

L commencent les cascades. Sorte de herses en granit, elles s'tendent
dans toute la largeur du fleuve et descendent,  travers mille cueils,
mille pointes acres,  plus d'une lieue vers son embouchure. Tantt
elles se prsentent sous forme de rcif nu, tantt sous forme d'lot o
verdoient des plantes aquatiques, un pin isol,  moiti dracin, en
haut duquel le martin-pcheur lance sa note stridente qui, comme un coup
de sifflet dans un concert, perce le grondement harmonieux des eaux;
et tantt elles offrent l'aspect de dalles de marbre poli, du sommet
desquelles la nappe liquide se prcipite  cinquante ou soixante pieds
de profondeur, en soulevant des nuages iriss, semblables  des trombes
de poussire de rubis. A quelques pouces du gouffre, ainsi que par
magie, cesse l'imptuosit des eaux. Elles s'coulent limpides, sur
un plateau gristre. On croirait les voir s'chapper de la source
originelle. N'tait le fracas assourdissant de la cataracte voisine,
vous entendriez leur chant cristallin. Mais avancez un peu: le
courant se resserre; de nouveau il se hrisse; il se dbat, se tord en
convulsions, se lamente aux angles des rochers. Quelquefois, vous le
verrez jaillir avec rage contre une arte, s'lever en colonnes de
vapeur qui, telle qu'une pluie continue, arrose incessamment les rives
abruptes du fleuve, et quelquefois il s'vase, allonge ses plis et ses
replis, les courbe par un immense et vertigineux mouvement rotatoire,
s'enroule sur lui-mme, tourne en rtrcissant progressivement et
mthodiquement les spirales, et tout d'un coup plonge, disparat, se
perd dans un trou bant, au centre de ses girations. C'est un pas de
vis, un cylindre fluide, mais plus terrible cent fois qu'un cylindre
d'acier, car s'il broie impitoyablement ce qu'il saisit, celui-ci en
rend les dbris, l'autre, rien! il touffe, il absorbe sa proie tout
entire! Et pourtant, au-del, baisant le cercle le plus excentrique
de l'effroyable siphon, l'onde se remet  glisser avec une placidit
charmante, qui invite  se bercer,  s'endormir dans son sein! Gaiement
elle s'enfuit ainsi, jusqu' ce qu'elle se heurte, se plaigne encore 
d'autres brisants, roule en d'autres abmes et finisse par reprendre
son cours rgulier, au pied d'une chute considrable derrire l'le des
Grandes-Cascades.

Au point o confluent les deux branches de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, les
Esquimaux possdaient un tablissement de pche pour le saumon, lequel
quitte la mer et remonte les grands fleuves pour frayer vers le milieu
de juin.

Cette pcherie leur tait vivement dispute par les Indiens Rouges, qui
les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient
de poisson  leurs dpens.

En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva 
l'tablissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes runies. Les
unes appendaient, pour les faire scher, des saumons  de vastes hangars
en branches de cdre; d'autres en boucanaient  la fume, sur des claies
supportes par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement
des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le
poisson,  l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu mme de la
cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardes,  nos nasses.
On les assujettissait  des pointes de rocher, pour les lever quand on
les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine
de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient  la rivire
l'apparence d'un champ de nacre de perle.

Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mles
 la suite, les jeunes  l'arrire-garde, tous cherchant  surmonter
l'obstacle, quoiqu'il et bien cinquante pieds d'lvation. On
les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps
l'extrmit de leur queue, en faire une espce de ressort, dbander tout
d'un coup l'arc ainsi form, frapper l'eau vigoureusement et franchir la
cataracte par une srie de sauts successifs.

Entrans par le flot ou repousss par les pcheuses munies de
longues perches, ceux qui manquaient leur coup,--et c'tait la
majorit,--retombaient dans les filets disposs  cet effet.[29]

[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un mme procd pour
pcher le saumon.--Voir les Nez-Percs et la Tte-Plate, premire partie
des DRAMES DE L'AMRIQUE du NORD.]

Dubreuil s'amusa longtemps  suivre des yeux le travail des
Indiennes, qui dployaient dans leur tche une activit et une adresse
surprenantes.

Vers midi, il djeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement
de saumon rti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionns en gteau.
Pour faire ce gteau, les oeufs sont broys entre deux pierres plates et
tremps  l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts
dans une poigne d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, o
on les cuit avec des cailloux chauds plongs dans ce vase, en ayant
soin de remuer la pte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pte
parvenue  l'tat de consistance dsir, on en fait une galette, qui
se mange sche ou trempe dans l'huile de phoque. Les Indiens la
considrent comme un grand rgal.

Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau 
Dubreuil s'il tait vrai que Kouckedaoui et retrouv Shanandithit.

--Oui, dit-il.

--La ramne-t-il avec lui? continua la questionneuse.

--Sans doute.

--Ah! la pauvre Malachiteche! s'cria-t-elle avec un geste de
compassion.

Et les autres squaws,  qui elle avait traduit les rponses de l'homme
blanc, rptrent aprs elle:

--Ah! la pauvre Malachiteche!

Curieux de connatre la cause de leurs gmissements, Dubreuil dit a son
interlocutrice:

--Pourquoi plaignez-vous Malachiteche? Est-ce que les Indiens-Rouges
n'ont pas pour habitude de prendre plusieurs femmes?

--Assurment. Mais elle est perdue...

--Ma soeur veut-elle s'expliquer?

--Malachiteche n'a point d'enfants, et Kouckedaoui la rpudiera.

--Je ne pense pas. Cette femme est jeune, belle. Elle exercera, ce me
semble, plus d'empire sur le chef que Shanandithit.

--Mon frre se trompe. Il ne connat pas le coeur de Kouckedaoui,
repartit l'Indienne, en secouant la tte d'un air convaincu de
l'exactitude de ce qu'elle avanait.

--Dans quel but la rpudierait-il? fit Dubreuil: Shanandithit
serait-elle jalouse?--Certes, elle n'en aurait pas tout  fait le droit,
ajouta-t-il intrieurement.

Et, songeant aux nombreux accrocs que la premire pouse du chef avait
d faire  la fidlit conjugale, durant sa vie passablement risque, le
capitaine se mit  sourire.

--Shanandithit n'est pas jalouse, mais Kouckedaoui a dclar que s'il
avait le bonheur de la possder encore, il ne voudrait plus qu'elle
pour pouse,  moins qu'une autre femme ne lui et donn un fils, et
Kouckedaoui tiendra sa parole.

La cause du dsespoir de Malachiteche, en apprenant le retour de
Shanandithit, tait maintenant assez vidente et assez plausible.

Dubreuil retourna rveur  sa tente. Il ne pouvait s'empcher de
dplorer le sort de la belle sauvagesse, que les prjugs de sa race
condamnaient dsormais au dshonneur.

Huit jours s'coulrent, sans ramener les Indiens-Rouges, et sans que le
capitaine revt Malachiteche.

Elle restait enferme dans sa tente, n'y voulant admettre personne,
et l'on disait, au camp, que la pauvre femme ne prenait plus aucune
nourriture.

Enfin, un messager annona l'approche des Boethics, qui dbarqurent
effectivement, le lendemain, sur l'le des Grandes-Cascades.

Toutes les femmes, pares de leurs plus beaux atours, allrent, sur la
grve les recevoir:--toutes,  l'exception de Malachiteche. Vtue
aussi de ses plus riches pelleteries, de ses magnifiques bracelets de
coquillages, et d'un collier de rassade (verroterie), prsent de noces
de son mari,  qui des blancs t'avaient chang contre des fourrures, la
jeune femme attendit devant sa tente la venue de Kouckedaoui.

En ce peu de temps, ses traits avaient subi une altration profonde.
Ses joues, si fraches nagure, taient ples, creuses, ses yeux caves,
cerns d'un cercle noir, sa figure macie, allonge; sa taille s'tait
incline comme s'incline la fleur sous la tempte; tout en la pauvre
afflige exprimait la souffrance morale et physique porte  son point
extrme.

Ses yeux ne quittaient pas le rivage oppos  celui o les guerriers
avaient atterri. Ils contemplaient avec une passion fivreuse les
cataractes mugissantes, et un lger canot, qui se balanait  une porte
de flche en amont.

Cependant, les acclamations, les cris d'allgresse retentissaient au
lieu du dbarquement.

Kouckedaoui se dirigea immdiatement vers sa tente, suivi de Triuniak,
de Shanandithit, et de Dubreuil accouru  sa rencontre. Une nombreuse
troupe d'hommes et de femmes les accompagnait, en remplissant l'air de
leurs chants de triomphe.

Seul le chef tait triste. Un nuage couvrait son front.

Toutefois, il marcha d'un pas ferme  Malachiteche, et lui toucha
l'paule.

La jeune squaw se retourna. Elle avait les paupires humides de larmes.

--Ah! je sais, dit-elle d'une voix entrecoupe et en baissant la tte.

--Malachiteche, tu fus ma femme, tu ne l'es plus, pronona Kouckedaoui
d'un ton brusque.

--Pourquoi mon mari la renvoie-t-il? intervint Shanandithit. Je le prie
de la garder. L'en aimerons-nous moins parce que nous serons deux? Non,
au contraire. Il sera mieux soign, son festin sera plus tt prt, et
jamais sa couche ne sera solitaire.

--Malachiteche n'est plus ma femme! dit froidement le chef.

--Mon matre, je t'en supplie, ne me chasse pas! implora-t-elle.

--Non, ma soeur, non, il ne te renverra point, s'cria la gnreuse
Shanandithit en se jetant dans les bras de Malachiteche.

Kouckedaoui frona le sourcil.

--Que cette femme parte! qu'elle quitte la tribu! J'ai promis au
Grand-Esprit de n'avoir d'autre pouse que Shanandithit, s'il me la
rendait et que je n'eusse point d'enfant mle de ma troisime femme. Le
Grand-Esprit a entendu ma voix. Je n'offrirai pas un honteux spectacle
en montrant que Kouckedaoui a une double langue. Que Malachiteche
s'loigne! Ma volont le commande.

Shanandithit voulut encore intercder, mais il lui ferma durement la
bouche par ces mots:

--Femme, es-tu revenue ici pour discuter les ordres de ton poux?

--Ah! s'cria Malachiteche d'une voix vibrante, Manitou me l'a vit
prdit. Que ma destine s'accomplisse!

Et, d'un bond, avant qu'on et pu deviner ce qu'elle allait faire, la
jeune femme s'lana dans le canot, qu'elle poussa du rivage vers les
terribles chutes.

Impossible de s'opposer  son funeste dessein. Il n'y avait pas d'autre
embarcation sur ce bord du fleuve, le courant tait irrsistible, et les
cataractes  deux cents pas  peine.

Debout dans le canot, le dos tourn au gouffre, la Malicieuse se mit
 chanter d'un ton mlancolique, en fixant ses yeux sombres sur
Kouckedaoui:

Une nue a couvert mes jours. Mes joies se sont changes en chagrins.

La vie m'est devenue un fardeau trop lourd  porter, il ne me reste
plus qu'a mourir.

Le Grand-Esprit m'appelle; j'entends sa voix dans les eaux rugissantes.
Bientt, bientt, elles se refermeront sur ma tte, et mon chant n'aura
plus d'cho.

Tourne ici tes regards, chef orgueilleux. Tu es intrpide au combat, et
tous font silence quand tu parles dans les conseils. De prs tu as vu la
mort, et tu n'as pas eu peur.

Tu as brav le couteau et la hache, et le trait de ton ennemi a pass
prs de toi sans te faire trembler.

Tu as vu tomber le guerrier. Tu l'as entendu prononcer des paroles
amres en exhalant son dernier soupir.

Tu l'as vu scalper, encore vivant, par son ennemi, brler  petit feu
sans profrer une plainte.

Mais l'as-tu jamais vu oser plus que ce que va faire une femme?

On vante beaucoup tes exploits. Vieux et jeunes rptent tes louanges.
Tu es l'toile qu'admirent les jeunes gens, et ton nom rsonnera
longtemps sur la terre.

Mais, en racontant tes prouesses, les hommes diront: Il a aussi tu sa
femme! La honte jaillira sur ta mmoire.

Un jour, pendant ton sommeil, une bte froce allait t'gorger, je
l'ai mise  mort. J'ai rcolt pour toi les fruits des forts, je t'ai
fabriqu des vtements et des mocassins.

Quand tu as eu faim, je t'ai donn  manger, et quand tu as eu soif, je
t'ai apport de l'eau frache.

Si tu m'as command quelque chose, ne t'ai-je pas obi sans murmurer?
Kouckedaoui, qu'as-tu  me reprocher?

Je n'ai point d'enfant. Ah! est-ce l la raison? Kouckedaoui, tu es
ingrat. Mais, va, j'aime mieux mourir... mme que de vivre sous ta
tente, avec une femme que tu me prfrerais...

La voix, qui avait t en s'affaiblissant par degrs, s'teignit
entirement dans le fracas des eaux.

Les Boethics, hommes et femmes, demeuraient impassibles sur la rive.

Mais le bouillant, l'imprudent Dubreuil n'avait pu assister avec
indiffrence  ce suicide affreux. Sans rflchir, sans calculer
le danger, il s'tait jet dans le fleuve et nageait vers le canot,
c'est--dire vers l'abme!




                                 XVI

                         MORT DE KOUCKEDAOUI


Essayer de sauver Malachiteche, c'tait folie! Les Indiens-Rouges
le savaient bien. Tous jugeaient Dubreuil un homme perdu. Cependant
Kouckedaoui, qui l'avait pris en une sincre affection, voulut voler 
son secours. Shanandithit se cramponna  lui et l'en empcha, malgr les
efforts du chef pour se dbarrasser de son treinte, mais il y avait
l un homme que rien, rien que la paralysie complte de ses membres,
n'aurait pu arrter en cette circonstance. Triuniak se prcipita dans le
fleuve.

Dubreuil approchait dj du canot, et en mme temps, il approchait du
gouffre. Le Gronlandais nagea  lui de toutes ses forces. Par malheur,
il avait manqu le fil de l'eau qui l'emportait, par un remous, 
droite, tandis que le capitaine et l'embarcation taient entrans 
gauche.

Toute l'habilet de l'Indien tendait  couper obliquement l'intervalle
qui le sparait de son ami, mais il tait  craindre que, dans le
trajet--si court qu'il ft--Triuniak ne ft pousse au-del de son but,
et n'arrivt le premier dans l'abme.

Spectacle pantelant d'motion!

Les Boethics, clous au rivage, le contemplaient toujours avec un flegme
profond, quand un quatrime acteur se jeta,  son tour, sur le thtre
du drame:--Dieppe, le chien de Terre-Neuve, devenu le compagnon dvou
du Franais.

Ces pripties diverses s'taient joues en une minute  peine, tandis
que Malachiteche chantait son chant de mort.

Guillaume atteint le canot, il allonge le bras pour le saisir; les
rapides sont tout prs,  quelques brasses au plus! Mais la Malicieuse,
dont la voix est couverte par le mugissement de la cataracte, la
Malicieuse se baisse, ramasse une pagaie et repousse le librateur, en
lui imprimant le bout de cette pagaie sur l'paule, et en doublant, par
cet acte mme, la clrit de l'esquif qui disparut presque aussitt 
travers un tourbillon d'cume.

C'en est fait. Plus de remde. Perdue, l'infortune!

Dubreuil s'est retourn, pour remonter, gagner la rive. Plus puissante
que lui, la vague qui bat sa poitrine, fouette son visage. Va-t-il
succomber aussi? Sa bravoure, sa gnreuse ardeur, les paiera-t-il de la
vie? Guillaume sent que sa vigueur l'abandonne. Le dsespoir entre en
son me. Du rivage, on le hle, on l'encourage. Que sont ces faibles
voix! elles se noient dans les formidables grondements de la chute. Mais
voici une aide, un ami! en voici deux! Au moment de fermer les yeux pour
s'abandonner au flot, Dubreuil les a remarqus. Il se ranime, s'accroche
d'une main aux longues soies du chien qui lui lance un regard
d'intelligence, pivote sur lui-mme et refoule le courant en se
dirigeant par une ligne diagonale vers le rivage.

Triuniak avait aussi fait une volution pour prter son assistance au
capitaine, mais ses forces le trahirent; repouss par le remous dans
lequel il s'tait engag, il fut en un clin d'oeil charri sur les
rcifs, au moment mme o Dubreuil venait de l'apercevoir.

Le Gronlandais est envelopp dans le linceul liquide, tandis que, plus
heureux, Guillaume arrive  la grve, remorqu par son chien fidle.

Il tait puis, Kouckedaoui le porta dans sa tente, o il le changea de
vtements et lui fit avaler quelques cuilleres de bouillon de saumon.

--O est Triuniak s'cria Guillaume, ds qu'il fut un peu remis de ses
fatigues.

--Mon coeur est lourd, Innuit-Ili, rpondit le chef en inclinant la tte
sur sa poitrine.

--Que vas-tu m'apprendre? dit Dubreuil inquiet.

--Triuniak tait un brave. Je l'aurais aim comme mon frre, rpondit
Kouckedaoui.

--Il est donc...

La voix expira sur les lvres du capitaine; mais son regard complta
douloureusement sa question.

--Quoi! reprit soudain Guillaume avec amertume, pas Un de vous ne s'est
risqu pour aller  son secours!

--Les Boethics sont vaillants au combat, adroits  la chasse, habiles
 la pche, mais ils ne sont pas tmraires, rpliqua Kouckedaoui, d'un
ton piqu.

--Ah! s'cria Dubreuil, en caressant le terre-neuve qui lui lchait les
mains, ah! je ne puis cependant croire que Triuniak ait pri. Il nage
mieux qu'un phoque. Je veux examiner le lieu de l'accident. Peut-tre
retrouverai-je son corps.

--Non, dit l'Indien: ce que prend la chute, elle ne le rend jamais.

--M'accompagnes-tu? demanda le Franais.

--Je t'accompagnerai, Innuit-Ili; mais nous ferons une course inutile.

Dubreuil siffla son chien, et ils sortirent.

Comme ils laissaient retomber le rideau de la tente, une femme se
prsenta  eux tout essouffle.

--Le Yak a chapp!... il a chapp! criait-elle d'une voix haletante.

--Que veut cette pie babillarde? fit Kouckedaoui, en cartant la squaw.

Mais d'autres Indiennes arrivaient sur ses pas. Elles racontrent que,
s'tant rendues  la tte de la cataracte pour contempler plus  leur
aise l'engloutissement de la malheureuse Malachiteche, elles avaient
vu Triuniak se dbattre dans les rapides et s'accrocher  un rocher sur
lequel il se tenait sans pouvoir bouger.

A l'audition de cette nouvelle, Dubreuil et Kouckedaoui s'lancrent
vers la cte. Parvenus au sommet, devant la premire range d'cueils,
ils distingurent effectivement le Gronlandais sur un rcif que des
vagues battaient de partout,  coups redoubls.

Avec ses bras, avec ses jambes, il enlaait fivreusement la roche,
recevant  chaque seconde d'normes paquets d'eau qui le submergeaient
des pieds  la tte et menaaient de l'touffer ou de l'emporter. Sa
position ne laissait gure d'espoir, car il tait aussi impossible
d'envoyer un canot qu'un homme pour le dlivrer. Devant lui, une chute
de trente pieds, tout autour des vagues courrouces qui se disputaient
avec acharnement son corps.

--Ah! il est perdu! murmura Dubreuil.

--Non, s'il peut nous apercevoir, dit Kouckedaoui.

Et se tournant vers une troupe d'individus qui les avait suivis:

--Criez haut, leur ordonna-t-il.

Les Boethics tirrent de leur gosier une srie de notes suraigus, qui,
en toute autre place, eussent dchir les oreilles des auditeurs, mais
ne dominrent pas sensiblement alors le fracas des eaux.

Par bonheur, toutefois, l'attention de Triuniak en fut veille.

Il leva les yeux vers le rivage, distant de lui de quinze  vingt
brasses.

Va me chercher mon grand arc et la corde de mon harpon  baleine, dit
Kouckedaoui  son plus proche voisin.

Un des Boethics se dtacha de la foule des spectateurs et revint, au
bout de quelques moments, avec les objets demands.

L'arc tait une arme de sige, aux proportions colossales.

Un frne, garni de nerfs d'animaux sauvages pour augmenter sa force et
son lasticit, en formait le bois, et la corde avait t tresse avec
des barbes de baleine. Il fallut six hommes pour bander ce gigantesque
instrument.[30]

[Note 30: Recherches sur les antiquits de l'Amrique, par D.-B.
WARDEN.]

Quand il fut prt, Kouckedaoui prit une flche, y attacha la corde
qu'on lui avait apporte, et fit  Triuniak un signe que le Gronlandais
comprit sans doute, car il lcha un moment le rocher du bras droit, et
agita ce bras en l'air, pour montrer qu'il en pouvait disposer.

La longue et forte ligne, en filaments d'corce et tendons de btes
fauves, fut convenablement leve sur le sol, Kouckedaoui ajusta sa
flche et la dcocha.

Dirig par une main sre, le trait alla tomber  quelques pieds derrire
Triuniak, en entranant la corde, que les flots chassrent aussitt
contre le Gronlandais.

--Il est sauv! s'cria Dubreuil, enchant de la russite de cet
expdient, auquel il n'aurait probablement pas song.

--Mon frre a trop de feu dans le sang, fit le chef indien de son ton
froidement railleur.

--Eh! repartit Guillaume avec vivacit, ce que je ressens, joie ou
douleur, je le montre!

--Mauvais! mauvais! marmotta le sauvage, en roulant  son poignet
l'extrmit de la ligne.

Triuniak s'tait attach l'autre extrmit autour de la ceinture, et de
la flche s'tait fait une pique.

Kouckedaoui lui adressa un nouveau signal, puis il commena  remonter
lentement le fleuve, suivi de Dubreuil et de quelques hommes pour le
seconder, s'il tait besoin. Le cble se tendit. Triuniak planta sa
pique au fond de l'eau qui n'avait, sur les rapides, qu'une demi-toise
environ de hauteur. Ensuite, il quitta la dangereuse attitude qu'il
occupait contre le rocher; et, se soutenant  la pique, s'avana de
profil, contre le courant, en lui offrant le moins de prise possible. A
cet endroit, la surface relle de la rivire atteignait tout au plus
 sa poitrine. Mais telle tait la violence des vagues, qu'elles
bondissaient,  chaque instant, par-dessus sa tte, sans lui laisser le
temps de respirer. Si le passage et t long, il ne s'en serait jamais
tir vivant. Mais il n'avait qu'une vingtaine de pieds, aprs quoi l'eau
redevenait profonde, on laissait les brisants derrire soi, et il n'y
avait plus qu' lutter contre un courant puissant, mais calme, pour
gagner la plage.

Sorti de ce mortel dfil, Triuniak tait hors de pril. Il se mit 
nager, et, avec la corde, il fut hal sur la grve. Quelques minutes de
plus, et l'on n'aurait ramen qu'un cadavre, car le pauvre homme,  bout
de forces, avait le corps labour des blessures qu'il s'tait faites en
se cramponnant aux angles du rocher.

On le transporta dans une tente, o Dubreuil pansa ses plaies et lui
donna tous les soins que rclamait sa pitoyable condition, pendant
que les Indiens-Rouges se reposaient, par un brillant assaut de
gloutonnerie, des fatigues ou des motions que leur avait produites
cette mmorable matine.

Sur le soir, le bouhinne des Boethics vint avec Kouckedaoui visiter le
malade.

--Mon frre, dit le chef, servant d'introducteur et d'interprte au
premier, voici notre mdecin qui te gurira.

--Je n'ai aucun prsent  lui faire, rpondit Triuniak.

--Moi, je lui donnerai pour toi ce qu'il demandera.

--Mon frre, tu es bon.

--O sens-tu le mal? continua Kouckedaoui.

Triuniak montra son ct. Le bouhinne alors s'approcha du malade en
psalmodiant et en faisant des grimaces et des contorsions. Il souffla 
plusieurs reprises sur la partie affecte, recula, et ficha en terre un
bton auquel pendait une cordelette, avec un noeud coulant dans lequel
il passa sa tte, comme s'il se voulait trangler.

Les grimaces, les contorsions, les incantations recommencrent de plus
belle, le jongleur, cumant et tout en eau, s'cria:

--L'Esprit malin est descendu! je le tiens!

Kouckedaoui s'empressa de traduire ces paroles  Triuniak.

--Oui, j'ai surpris Tchougis! il est l, enchan, poursuivit le
magicien en montrant sa corde.

Et il donna l'ordre de faire entrer les Boethics qui entouraient la
tente et attendaient avec anxit le rsultat de l'opration.

Ils accoururent en foule. Le sorcier coupa un bout de sa corde,
dclarant que c'tait le diable en personne. On se serait bien gard de
le contredire. Il jeta dans le feu le morceau de corde et annona que
Triuniak gurirait. Chacun des assistants fit alors des offrandes au
bouhinne pour lui tmoigner sa reconnaissance. Cependant, avant de se
retirer, il tala les amulettes qui emplissaient son sac  mdecine,
parut les consulter trs-srieusement et ordonna au patient un bain de
vapeur.

Le contenu de ce sac  mdecine excita la curiosit de Dubreuil, qui
avait remarqu que ceux des angekkok gronlandais ne renfermaient
gnralement que des griffes d'oiseaux et des dents de requin.

En voici l'inventaire:

1 Une pierre noire de la grosseur d'une noix, place dans une bote que
le bouhinne appelait la maison de son Tchougis.

2 Une feuille d'corce roule, reprsentant une figure hideuse,
dessine au moyen de petits coquillages,--le portrait du Matre Diable.

3 Un arc d'un pied de longueur, avec une corde en poil de porc-pic.

(Dubreuil apprit plus tard que c'est de cet arc fatal que les jongleurs
boethics se servent pour faire mourir les enfants dans le sein de leur
mre!)

4 Une deuxime bande d'corce, enveloppe d'une peau dlicate et fort
mince, sur laquelle taient peints divers animaux.

5 Un bton, long d'un pied, garni de porc-pic blanc et rouge, au bout
duquel taient attaches plusieurs courroies.

6 Deux douzaines d'ergots d'orignal, en guise de sonnettes.

7 Un oiseau de bois, destin  favoriser la chasse.

8 Deux ttes de saumon dessches, jouissant de la prcieuse proprit
de faire abonder le poisson sur les cours d'eau o elles sont exposes.

Jamais ftiches n'inspirrent plus de vnration  des brahmines que ces
amulettes aux Indiens-Rouges. Quand le bouhinne les eut rentres dans
leur chsse de peau de caribou, les Boethics prirent Triuniak et le
portrent  la _cabane aux sueries_.

C'tait une tente hermtiquement ferme, dans laquelle on plaa
plusieurs cailloux rougis au feu et de grands vases remplis d'eau. Le
malade devait verser l'eau sur ces pierres et obtenir ainsi la vapeur
ncessaire  la balnation. On connat les excellents effets de cette
mdication, usite depuis un temps immmorial dans le nord de l'Asie et
de l'Amrique.

En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le
fleuve, et, ds le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges,
qui avaient lev les tentes, embarqu le poisson, et retournaient  leur
oudenanc (village) de Baccalos.

La troupe tait monte sur une vingtaine de grands canots, dont une
partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les
femmes.

Kouckedaoui avait install Dubreuil et Triuniak dans sa propre
embarcation, que dcoraient de nombreux et horribles trophes de
guerre:--des chevelures enleves soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux.

Le troisime jour aprs leur dpart de l'le des Grandes-Cascades, les
Indiens-Rouges tablirent des mts dans leurs chimans, et y fixrent
de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godille 
l'arrire, tenait lieu de gouvernail.

La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve,
dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui dtroit de Belle-Isle.
Ces parages, constells d'lots, de rochers  fleur d'eau et de bancs de
sable, offrent beaucoup de dangers  la navigation.

On y arriva dans la soire, et Kouckedaoui se proposait de camper sur
quelque lot, ds que le soleil serait couch, pour traverser le dtroit
de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tte. Il le pilotait
lui-mme, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel,
aux pittoresques dcoupures, aux opulentes frondaisons, qui se
droulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre  inspirer de
l'inquitude. Le firmament avait cette srnit, cette profondeur qui,
sous le rigoureux climat de l'Amrique septentrionale, rappellent le
beau ciel d'Italie, la brise, toute parfume, de senteurs marines,
ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit
que le frou-frou du canard noir labradorien s'levant de son nid 
l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perche  la
cime d'un arbre, au bord de la mer, et lanant avec extase quelques
sons rares, mais si prcis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de
rapports avec les sons d'une flte ou avec le tintement d'une clochette
d'argent![31]

[Note 31: Voyez l'_Ornithologie d'Amrique_, par A. WILSON.]

Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il
sujet de rpandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant
Kouckedaoui tait soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper
autour du sien et  ses gens d'apprter leurs armes. C'est qu'en
ctoyant le rivage d'une le, son oeil avait vu ce que l'oeil de
Guillaume n'aurait certainement pas dcouvert,--la trace du glissement
d'un kaiak sur un banc de sable que la mare avait maintenant recouvert
de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphre qui semblait si pure,
cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fume.

--Mon frre redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant
vainement ce qui excitait la dfiance du chef boethic.

--L'homme doit tre comme le renard, toujours veiller, dit
sentencieusement Kouckedaoui.

--Mais quel danger courons-nous ici?

--Le danger, mon frre, est ton plus fidle compagnon. Ne le quitte
jamais du regard, car lui ne cesse jamais de te guetter.

Et s'adressant  Triuniak, qui respirait l'air comme un chien flairant
une pice de gibier, il ajouta:

--Mon frre ne fume pas d'habitude?

--Non, dit le Gronlandais.

--Alors mon frre doit plus qu'un autre tre sensible  l'odeur du
sema[32].

[Note 32: Tabac.]

--Je sens une odeur acre, mais je ne sais pas ce que c'est que le sema,
repartit Triuniak.

Kouckedaoui prit son calumet, puis la bourse o il serrait son tabac, et
les montra  l'Esquimau.

--Oui, dit celui-ci, l'odeur que je respire est celle de la plante que
tu m'as fait fumer  notre premire entrevue.

--Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des
varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil.

--Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en
ai distingu la fume, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette
le,  notre-droite. Ce ne peut tre un ami, car il se cache, c'est donc
un ennemi.

Comme il achevait cette rflexion avec l'inflexible logique particulire
aux races nomades, une grle de flches assaillit la flotte  bbord.
En mme temps, une escadrille de kaiaks et de kons dbouquait des les
situes  tribord.

Aussitt, par une manoeuvre adroite et trs-prompte, les canots des
femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui
abattirent leurs voiles et prsentrent un double front de bataille.
Ces mouvements furent excuts au milieu de cris affreux, mais sans
confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en
avaient la grande habitude. On et dit que l'archipel avait t
soudainement envahi par une lgion chappe de l'enfer.

--Les flches enflammes! aux flches enflammes! ordonna Kouckedaoui 
ses gens, qui avaient dj vaillamment ripost.

Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes
un trait garni prs de la pointe d'une touffe de mousse imbibe d'huile,
puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mche
et dcocha le trait contre un kon  dix pas de lui. Couverte de peaux
grasses, l'embarcation prit feu avant mme que ceux qui la montaient
eussent eu le temps d'teindre la flche. Les vocifrations
redoublrent. Aux naissantes ombres du crpuscule, la mer ressembla
bientt  une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant port l'incendie
dans l'arme navale de leurs ennemis, et jusque dans l'le d'o tait
partie l'attaque.

Le grsillement des matires olagineuses, le craquement des pins
auxquels la flamme s'lanait en girandoles immenses; les torrents
de fume montant par pais tourbillons vers le ciel, ces tranges
silhouettes, si fortement accuses, d'un ct d'hommes nus, de l'autre
d'hommes emprisonns dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect
d'animaux d'une espce singulire; ces bateaux plus tranges encore,
cette animation, ces clameurs, les gmissements des blesss, le rle des
mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illumine par les
fulgurantes clarts de la conflagration, ressemblaient bien plutt  une
scne surnaturelle qu'humaine, bien plutt au cauchemar d'un hallucin
du moyen-ge qu' une terrestre ralit.

Le canot de Kouckedaoui tait au premier rang; le chef, Triuniak
et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux
Esquimaux. Telle tait leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention  un
petit kaiak qui paraissait chavir et naturellement pouss vers eux
par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se
redressa, comme mu par un ressort.

Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskim,
faisant corps avec l'esquif, parut arm d'un trait dont il frappa
Kouckedaoui.

--Ah! le tratre m'a tu! dit le chef en s'affaissant.

--Nous te vengerons, mon frre! s'cria Triuniak, assnant  l'Esquimau
un coup de hache qui lui fendit le crne.

--Je meurs, dit Kouckedaoui! mais la victoire est  nous!... Cependant,
faites que ma mort soit ignore jusqu' ce que nos ennemis aient pris
la fuite... Innuit-Ili, ne laisse pas enlever ma chevelure par ces
vautours... tu m'entends...

Sa voix s'affaissait de plus en plus.

--Ta main, Innuit-Ili... ajouta-t-il, donne-moi ta main...

--La voici! s'cria Dubreuil, agenouill prs de lui dans le canot.

--Je ne la sens pas... La mort arrive.... mes yeux se brouillent...
Innuit-Ili!...

--Je suis l, mon pre, fit le jeune homme d'un ton mu.

--Innuit-Ili, tu ramneras mon cadavre  l'oudenanc...

--Je te le jure!

--Et... tu pouseras...

Un accs de suffocation lui coupa la parole.

--Tu peux en emporter la conviction! rpondit Guillaume, comprenant la
pense du moribond.

Celui-ci s'agita deux ou trois fois dans un tremblement convulsif, puis,
se levant soudain sur son sant, il s'cria aprs avoir jet un regard
sur les Esquimaux en droute et vivement presss par les Indiens-Rouges:

--Nous sommes vainqueurs! On dira que Kouckedaoui tait un brave
guerrier!

Et son corps retomba comme une masse de plomb dans le canot.




                                 XVII

                              RETROUVE


La chute de la nuit ramena les Indiens-Rouges de leur poursuite. Ils
revinrent chargs de prisonniers et de dpouilles hideuses. La mort
de Kouckedaoui changea en lamentations les clats de leurs voix
triomphantes. Dans l'excs de sa douleur, Shanandithit voulait se
suicider. Ou arrta sur son sein la javeline meurtrire.

Les Boethics dbarqurent sur une le o ils allumrent de grands feux,
autant pour scher et faire boucaner leurs horribles trophes humains,
que pour se chauffer, car le froid tait assez vif. Des sentinelles
furent postes tout autour du camp; on attacha les captifs  des
poteaux, sous une bonne garde, et le premier accs de chagrin caus par
la mort du chef s'tant calm, chacun conta ses rcents exploits.
Les sensations des Indiens ont une mobilit gale  leur vivacit. Un
philosophe clbre l'a justement dit: ils vivent tout en sensations,
peu en souvenir, point en esprance. Ils pleurent et rient avec une
gale facilit, sautant de la joie la plus bruyante,  la tristesse la
plus silencieuse, et quoi qu'en aient certains candides partisans de
l'homme  l'tat de nature, ils sont, en gnral, de fieffs hypocrites.

Dubreuil avait dj eu occasion de faire plus d'une fois cette
observation chez les Gronlandais; mais les Boethics l'emportent de
beaucoup sur ceux-ci en fausset. Vantards, menteurs, froces,
ils mettent toutes leurs facults au service de ces trois vices.
L'ostentation, le dsir de briller aux dpens des autres composent le
fond de leur caractre. Aussi fallait-il les entendre renchrir sur
leurs prouesses personnelles durant la lutte et se flatter d'craser
bientt, d'annihiler ces perfides et pusillanimes Esquimaux dont tout
le courage consistait  dresser des embuscades, et qu'ils auraient
scalps jusqu'au dernier, sans la trop prompte arrive des tnbres.

Leurs discours, leurs chants se prolongrent fort avant dans la nuit.
Insensiblement toutefois ils cdrent au sommeil.

Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les motions, une affliction
profonde le tenaient veill prs du cadavre de Kouckedaoui. Comme il
contemplait avec une mlancolie rveuse le sombre azur du firmament, les
signes prcurseurs d'une aurore borale y firent leur apparition.

Au sud se dploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli,
tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques,
toutes coupes en deux parties exactement semblables par le plan du
mridien magntique, et inondant la vote cleste de torrents de clart.
A chaque moment, des lueurs brillamment colores traversaient l'espace
sombre entour par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de ct et
d'autre, une fulguration blouissante, vacillant dans sa course et
multipliant  l'infini ses zones capricieuses. Peu  peu les rayons
augmentrent, s'approchrent du znith avec un redoublement de
vitesse, et se runirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup
l'hmisphre entier on fut sillonn, et, comme le bouquet dans un feu
d'artifice, apparut la _couronne de l'aurore borale_, spectacle qui
dfie toute description. L'intensit de la lumire, le sombre prodigieux
et la volatilit de ces traits de feu, le mlange grandiose de toutes
les couleurs du prisme  leur plus haute magnificence, diapraient le
dais clatant des cieux et offraient une scne  la fois effrayante,
enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beaut de cette scne ne
dura qu'une minute. L'mail des tons se dgrada, les rayons cessrent
leur mouvement latral et se transformrent en scintillante irradiation,
avec un ptillement pareil  celui d'une fuse. Malgr la soudainet de
l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur  la dissolution
de l'aurore, qui s'accomplit avec une rgularit extraordinaire.

Dubreuil tait dans l'extase; il avait remarqu une boule igne qui
courut apparemment de l'est  l'ouest et rciproquement, avec une telle
rapidit, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un aprs
l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils taient rangs
dans l'ordre le plus rgulier, en sorte que la base des chacun d'eux
composait un cercle croisant le mridien magntique  angles droits.
Les diffrents cercles s'levrent successivement, de faon que les plus
voisins du znith paraissaient spars par un intervalle plus grand que
ceux proches de l'horizon, indice  peu prs certain que leur distance
relle tait tout  fait la mme.

Ravi par le mtore, le plus beau en ce genre qu'il et jamais
admir, mme au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oubli
l'tranget de sa situation. Shanandithit, qui veillait  ct de lui
prs du corps de son mari, la lui rappela.

--Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a clair son _spimia
kakoum_ [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai sch mes
larmes. Je puis reposer. Que mon frre fasse comme moi!

[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]

Et l'Indienne s'endormit, le coeur allg par la satisfaction de ses
sentiments superstitieux.

Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du dsespoir
s'levrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun
hurlait ou gmissait. Le bouhinne trouva mme mauvais que Dubreuil ne
suivt pas l'exemple gnral, il lui reprocha vertement sa froideur.

Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'tranger tait la
cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande
affection pour le dfunt,  qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlev
l'homme blanc.

Guillaume se moqua des rcriminations du sorcier; mais Triuniak
l'engagea  plus de modration, de crainte qu'il ne leur advint malheur.

--Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flche qui part
d'un arc. Cela nuit  ton courage. Ici, nous devons nous comporter
avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous
gorgeraient sur le moindre soupon. Notre ami et notre dfenseur mort,
il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs  leur
village.

--Ah! s'cria Dubreuil, la ruse, la fausset ne me conviennent pas.

--Quand on est le moins fort, on tche d'tre le plus habile.

--O veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatient.

--Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des
Indiens-Rouges, mais, tant avec eux, j'ai l'air de le connatre et de
l'aimer.

Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler
avec eux, reprit Dubreuil en souriant.

--C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer.

A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques,
qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut
lav dans la mer, peint de couleurs fraches et plac nu dans une sorte
de cercueil en corce, fabriqu expressment pour cet usage.

Pendant que leurs squaws vaquaient  ces occupations, les hommes
recueillaient et faisaient fondre de grandes quantits de rsine. La
bire et son contenu furent poss gros du feu, et on la remplit de
rsine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des
obsques, qui devaient avoir lieu au village, loign de plus de dix
journes.

Inutile de rpter que ces crmonies s'accomplirent, au milieu des
chants et des gmissements.

Le liquide refroidi, fig, on porta le cercueil dans le canot du chef,
et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil.

--Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci  l'homme qui leur
servait d'interprte.

--Non, cde, mon fils, intervint Triuniak.

--Moi, cder  ce charlatan! jamais!

--Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne.

--Non, je ne sortirai pas.

--Tu nous exposes, dit Triuniak...

--Kouckedaoui m'a command avant de mourir de le ramener  l'oudenanc;
je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un
ton ferme.

Ces paroles ayant t traduites au magicien, il se mit en fureur:

--L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il.

--Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine
bouillant de colre.

--Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne
vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prtexte pour te frapper?

Dubreuil tait trop irrit pour couter la voix de la raison. La
discussion allait dgnrer en une rixe, qui aurait pu tre fatale aux
deux adversaires, quand le chef appel  succder au dfunt s'interposa.

Il s'avana entre eux et dit:

Kouckedaoui a-t-il confi  Innuit-Ili le soin de son corps?

--Oui, dit Triuniak, j'tais prsent, j'ai entendu.

--Quelle valeur a l'affirmation d'un tranger, d'un Yak! fit le bouhinne
d'un air mprisant.

Triuniak reut l'insulte avec un flegme imperturbable.

--Cette affirmation peut tre vraie, et je la crois telle: je sais
combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef.

--Oui, elle est vraie, s'cria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui
faire la recommandation  Innuit-Ili, car mon canot tait proche du
sien.

--La parole de ma soeur est dcisive! dit le chef.

--Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot.
Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux
funrailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur
les Boethics.

Cela dit, il se retira firement et s'embarqua dans son propre chiman.

La flotte remit  la voile. Favorise par une belle brise nord-est,
elle traversa le dtroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux
Sauvages, sur la cte occidentale de Baccalos ou Terre-Neuve[34].

[Note 34: Pour la clart de mon rcit, on me permettra de donner
dsormais aux localits les noms sous lesquels les dsignrent, un peu
plus tard, les navigateurs europens.--Voyez les cartes de l'le de
Terre-Neuve par Champlain (dition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor,
Montgomery Martin, Bru, etc.]

Possdant un tablissement de pche au fond de cette anse, les Boethics
y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.

Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil rsolut
d'explorer le littoral. Il s'loigna, muni de ses armes et accompagn de
son chien. Le temps tait sombre, brumeux. Tout en levant des plans et
en prenant des notes, notre Franais s'amusait  tuer des outardes,
si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et
retournait au camp, lorsque son chien donna tout  coup de la voix et
mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux
du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient
au-dessus de toute autre pelleterie.

Quoique la nuit approcht, Dubreuil ne put rsister au dsir de
poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une paisse futaie
d'pinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfona, pour chercher
une claircie et y attendre la bte que Dieppe ne manquerait pas de lui
ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse
tant partie au loin, il s'aperut, non sans moi, qu'il s'tait gar.
Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des
arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposes
au nord, tandis que celle du sud restent sches et lisses. Mais ce moyen
mme lui fit bientt dfaut; les tnbres tombrent avec rapidit et le
forcrent de suspendre sa marche.

Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin,
rsolu d'y demeurer jusqu' ce que l'apparition des toiles ou le retour
de Dieppe lui permt de reprendre sa course:--l'un ou l'autre pouvant
lui servir de guide. Mais les toiles ne se montrrent pas et Dieppe ne
revint que le lendemain matin, au moment o le capitaine se remettait en
route, harass par une nuit que le hurlement des loups et le grognement
des ours avaient tout autant trouble que l'inquitude.

Grce au chien, il retrouva aisment sa piste. Il acclra le pas
pour arriver  la pcherie avant le dpart des Boethics; des craintes
srieuses assigeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se
ralisrent que trop, l'tablissement tait libre lorsqu'il l'atteignit.

Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutt
entour d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilit
mdiocre, et sans autres ressources pour se protger, pour le nourrir,
qu'un arc, quelques flches et une hache de pierre!

Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit tait souple
comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position
avec son sang-froid ordinaire. D'aprs les informations qu'il avait
recueillies, et d'aprs ses calculs, l'le pouvait avoir cent cinquante
lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge
tait, en ligne directe, situ environ au tiers de sa longueur, ou 
une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic
s'levait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'et donc pas
t une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais
Dubreuil n'en avait pas. Derrire les Indiens il n'tait rest aucune
embarcation. Ils avaient tout emmen. Tenter le voyage par terre,
c'tait une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si
fourrs, ces marais, ces fleuves dont l'le paraissait couverte?

--Restaurons-nous d'abord, et nous rflchirons ensuite  notre aise,
car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur
quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allums la
veille.

Si rien n'est propre  ragaillardir un homme abattu, affam, comme la
flamme ptillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui
le rconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie
grasse, rtie  la chaleur de cette flamme.

Aprs avoir apais sa faim et repos ses membres, Dubreuil se leva. Il
avait pris la dtermination de suivre  pied le bord de la mer, comme
devant lui offrir plus de ressources pour subsister.

La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardrent pas  modifier
son itinraire. Il pntra dans l'intrieur de l'le, passant tantt 
travers des halliers pais de genvriers, tantt des marcages ou des
prairies basses, tantt escaladant des collines, et tantt franchissant
des rivires  la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile
venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme;
l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de
maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni
la fume de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se
couchant, ne le mettaient  l'abri de leurs irritantes obsessions. Il
avait le visage et les mains boursoufles de pustules, qui le faisaient
cruellement souffrir.

Un soir, le hardi pionnier avait tabli sa hutte sous une haute
montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau
torrentueux. Au pied, comme une coupe d'meraude, s'arrondissait un
petit lac, encaiss dans une pelouse du plus beau vert.

Dubreuil s'vertuait  harponner, avec une flche, de superbes truites,
qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout  coup, ses
yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras
et retire une ppite d'un jaune clatant et de la grosseur d'une noix.
Il la frotte sur son vtement, l'examine... c'est de l'or, de l'or
pur! Le ruisseau en charrie des quantits soit en grains, soit en
paillettes, Dubreuil est enchant, merveill, bloui. Il en ramasse, en
ramasse encore; des rves insenss enflamment son cerveau, enfivrent
son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tte!

Mais le voici qui rejette ces trsors et s'crie dans un rire
ironique:--Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces
richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites
ferait assurment bien mieux ton affaire!

Et tout l'or retourna sur le lit du torrent,  l'exception de quelques
parcelles, que le jeune homme garda par curiosit. Pourtant, son sommeil
fut agit, la nuit suivante. Il eut des rves fantastiques de palais
merveilleux, de ftes feriques, de femmes mille fois belles et
voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans
adresser un coup d'oeil de regret  cette mine prcieuse.

--Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut.

--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prdit: ils
reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrire lui.

Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bndictins.
Tremblant de surprise et de joie, il leva la tte en disant:

--Un Europen! o tes-vous?

Et la mme voix rpta;

--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prdit: ils
reviennent!

Tournant les yeux du ct d'o partait Je son, Dubreuil aperut alors
une espce de singe,  longue Barbe, perch au sommet d'un arbre.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

Mais, pour la troisime fois, la voix redit:

--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prdit: ils
reviennent!

Puis, l'tre bizarre qui profrait ces paroles se laissa glisser du haut
de l'arbre  terre, avec l'agilit d'un chat, jeta un regard curieux au
Franais, et s'enfuit dans le bois, en recommenant son cri.

--Voil, se dit Dubreuil, une trange aventure et une crature plus
trange encore. Que peut tre cet individu?

--Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurment, car les uns et les autres
n'ont point de barbe. Ils s'pilent avec des coquilles.--Un Europen?
ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un
corbeau. Serait-ce une espce d'animal que je ne connais pas? une sorte
de perroquet rptant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastre,
tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que
j'ai interrogs sur les productions de cette le m'en auraient parl.
Voyons cet arbre; peut-tre me renseignera-t-il.

Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc tait perc de
plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets poss au
pied, une sve jauntre et visqueuse.

Dubreuil y trempa son doigt et le porta  ses lvres.

--Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le
gaillard n'est pas dgot. Je conserverai bon souvenir de cet arbre,
qui ressemble,  s'y mprendre,  notre rable franais.[35]

[Note 35: C'tait l'_acer saccharinum_ de l'Amrique septentrionale. On
le trouve  Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]

En prononant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec
dlices.

--Dcidment, ce n'est pas, ce ne peut pas tre un animal que celui
qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agrable boisson,
reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut
que je rattrape mon homme!

Plein de cette ide, Dubreuil s'lana sur les pas du fugitif, en
animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement
 ses habitudes, n'avait ni grond, ni paru surpris  la voix de
l'tranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son matre.

--Ah! une piste, s'cria celui-ci, en tombant sur un sentier fray, qui
dbouchait prs du petit lac.

Il s'y enfila, et toute la journe redoubla d'ardeur, sans toutefois
pouvoir parvenir  rejoindre l'tre qu'il poursuivait.

Le lendemain, il tait debout avant l'aurore et continuait sa route avec
la certitude qu'il ne tarderait pas  arriver  un lieu habit, car
la piste s'largissait et se montrait de plus en plus battue,  mesure
qu'il avanait.

Enfin, vers midi, il dcouvrit un lac auquel des mamelons verdoyants
formaient une charmante ceinture, et sur le bord mridional de hautes
palissades entourant un amas considrable de cabanes.

Peu de minutes aprs, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras
Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millime fois,
murmurait  son oreille enivre le doux mot:

_Nisakia-kia_ (je t'aime).





                                XVIII

                               LE FOU


Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus
de cent maisons, chacune occupe par quinze ou vingt habitants. Ces
maisons, appeles _mumatiks_ par des indignes, taient construites
en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapisse
intrieurement et extrieurement d'corces de bouleau. Des trous mnags
dans la vote livraient passage  la fume. Elles avaient deux portes,
une  chaque extrmit, et plusieurs fentres avec des carreaux de
parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient
des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre
pieds de profondeur; doubl d'corce, lequel servait de garde-manger.

Ce village prsentait une figure circulaire, les cabanes y taient
groupes en ordre, et spares par des intervalles de huit  dix pas. Au
centre se dployait une vaste place, borde d'habitations plus grandes
que leurs autres. C'taient les demeures des chefs. Un pin, de haute
taille, s'levait vers le milieu de la place. On en avait lagu les
branches,  huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus
rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.

Un corridor longitudinal, partag lui-mme par des cloisons en peaux
ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons,
semblables  des cellules ou plutt des stalles pour les chevaux,
vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries,
des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'corce, des arcs,
des flches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de
marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus,
composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait a et l,
chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre
qui annonaient une provenance europenne.

Une palissade enfermait compltement l'oudenanc, sauf du ct de
l'orient, o, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-mme, on
avait pratiqu une double porte dans l'espace embrass par le retour.
De plus, la porte externe tait protge par une sorte de corps-de-garde
perc de meurtrires.

La fortification consistait en gros pieux, de cinq  six pieds en
terre, de vingt en dehors[36], aiguiss en fer de lance, par le haut,
et appuys en dedans par une banquette, que soutenaient  l'intrieur
d'autres piquets. Au-dessus de la banquette rgnait un chemin de ronde,
du sommet duquel les assigs pouvaient lancer sur leurs ennemis des
flches, des pierres, des tisons enflamms, de l'huile bouillante.

[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard,
Charlevoix, Dupratz, etc.]

Cette fortification tait flanque encore de demi-tours,  trente pas de
distance l'une de l'autre, afin d'empcher l'escalade. Par surcrot de
prcaution, tous les arbres avaient t coups aux environs, dans un
rayon de quarante  cinquante toises.

Le village tait bti sur un promontoire, qui s'avanait dans le lac, et
un foss, domin par un bastion en argile et en bois, dfendait le point
o ce promontoire, tait accessible par la terre ferme. Les remparts
avaient vraiment t construits avec une certaine habilet. Imprenables
pour des gens peu disciplins et mal arms, ils eussent pu soutenir
l'assaut d'un corps d'arme rgulire.

Une flotte innombrable de canots  voile et  rame se balanaient dans
la rade, au-dessous du cap.

Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil  son
arrive au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement
il en examina, il en admira les dtails. Alors, il tait bien trop
proccup, bien trop press!

Son entre dans l'oudenanc n'et pas t facile, si, attire par le
tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'et vol
 sa rencontre. Elle l'arracha aux importunits des Indiens-Rouges et
l'entrana dans la cabane de son pre, o elle vivait maintenant avec
Shanandithit, sa mre, et Triuniak, son pre adoptif, dbarqus depuis
deux jours seulement.

Aprs d'ineffables et trop rapides instants consacrs au bonheur de
se revoir, de ces instants o les yeux, les menues syllabes ont une si
mouvante loquence, o cent questions commences sont interrompues par
cent autres, o l'abondance du coeur porte, coupe, arrte et prcipite
la parole sur les lvres, Dubreuil, assis bien prs de Toutou-Mak, ses
mains caressant la main frmissante de la jeune Indienne, lui demanda:

--Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?

Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'et t victime de
la brutalit de Kougib.

--Tu te souviens, rpondit-elle, sans hsiter, que vous parttes pour la
chasse avec Triuniak?

--Oh! oui. Je n'aurais jamais d te quitter. Un pressentiment me le
commandait. Maudit soit ce jour!

--Peu aprs, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher
des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et
m'enveloppa la tte dans une peau de renne, pour touffer mes cris.

--Le sclrat!...

--Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses paules et m'emporta vers
la cte.

--Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.

--L, il me dposa sur la glace, m'enleva le billon qui me suffoquait,
et me menaa de mort si je bougeais.

--Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.

--Je veux faire de toi ma femme! rpondit-il.

--Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!

--Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.

--Oh! non, tu ne pouvais tre la femme d'un pareil monstre! s'cria
Dubreuil, enlaant la jeune femme dans ses bras et la baisant
passionnment.

--Tout en causant, continua-t-elle, il prparait un kon pour partir. Je
ne pouvais fuir, car il m'avait attach les pieds. Mais je songeais 
me dlivrer de ce lche ravisseur. Il me plaa dans l'embarcation et
se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du
moment et le poussai si rudement qu'il tomba  la mer. Ramassant alors
la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir o j'allais.

--Pauvre aime! fit Dubreuil.

--Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me
poursuivait... Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.

--Il a expi ses crimes! mais toi! toit!...

--Moi, je le perdis bientt de vue...

--Heureusement!...

--J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner
une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entrana. Le
lendemain, j'errai au milieu des glaces...

--Et la faim...

--Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantit. Kougib avait
tout dispos pour un long voyage.

--C'tait un homme de prcaution, dit le capitaine avec un sourire.

--Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir.
Cependant, je pchai des bois flotts et fis du feu sur des glaons.

--Quelle terrible position!

--Souvent je songe  toi, Innuit-Ili...

--Ah! nos penses ont d se croiser plus d'une fois! Mais enfin,
comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation!

J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours
je m'loignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatigue de voguer
ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une le de glace 
laquelle j'amarrai solidement mon kon. Comme j'avais suffisamment de
vivres, j'tais dcide  attendre...

--C'et t attendre la mort.

--Peut-tre!

--Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres!

Mais une nuit clata une violente tempte. Le glaon o je campais fut
rduit en morceaux, j'eus  peine le temps de m'lancer dans mon kon...

--Que d'infortunes,  pauvre Toutou-Mak!

--Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette
tempte, je ne t'aurais jamais revu, doux aim de mon coeur.

Dubreuil la couvrit de caresses.

--Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif  la cime des
flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois
nuits je fus le jouet des lments. Il ne me restait plus aucun espoir
d'chapper  l'abme, quand l'ouragan me jeta vanouie sur cette le.
Les habitants s'emparrent de moi, et je repris mes sens entre les bras
d'un chef... de mon malheureux pre...

En prononant ces paroles, Toutou-Mak clata en sanglots.

--Kouckedaoui tait un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui
assistait  l'entretien.

Shanandithit se mit  pousser des hurlements dans un coin de la hutte.

Lorsque cette explosion de douleur se fut calme, Dubreuil dit doucement
 Toutou-Mak:

--Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris,  ce poisson grav sur
ton bras.

--Oui, le baccalos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu,
rpondit-elle, en lui montrant une plaque d'corce rendue au fond de la
cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, quatre poissons de
sable, cantonns et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de
gravier en coeur.[39]

[Note 37: Baccalos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a
fait _cabelliau_, puis _cabillaud_, qui veut dire, on le sait, morue
frache.]

[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en
franais, rendra l'ide implique par a terme indien.]

[Note 39: Ces armes ressemblaient  celles des Outaouais. Seulement,
chez ces derniers, les quatre poissons taient remplacs par quatre
lans.--_Mmoires de l'Amrique septentrionale_, par le baron de
LAHONTAN.]

--Mais, ajouta-t-elle, mon pre me reconnut surtout  une marque
particulire qu'il m'avait faite sur l'paule.

Aprs ces explications, entremles de soupirs et des plus tendres
baisers, vinrent celles de Triuniak.

Il raconta que le bouhinne avait profit de l'absence de Dubreuil pour
indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hter le dpart des
Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaa de le tuer, et on
l'entrana malgr lui, aprs l'avoir attach dans un canot. Il ne devait
mme la vie qu' l'intercession de Shanandithit, qui avait dclar
l'adopter, comme il avait adopt sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour
mari.

--Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'pouser Shanandithit
 l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils,  cette
poque, tu clbreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui.

La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil
s'cria:

--Quoi! pas avant un an?

--Non, mon fils, rpondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne
pourrons prendre un mari avant deux saisons rvolues. Pendant ce temps,
tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai lever au rang
qu'occupait Kouckedaoui.

--Au moins, ma mre me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour?
insista Guillaume en couvrant du regard son amante.

--Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? rpondit Shanandithit, tonne
de cette question.

Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la rponse
Toutou-Mak l'informa que, diffremment des coutumes des Esquimaux, chez
les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le mme toit que
leurs fiancs, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient,
mme pendant leur deuil.

Pour dure que ft l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y
rsigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui.
Son costume esquimau fut chang contre un lgant vtement, compos
d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brods avec
art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vrit, fort bonne mine
dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en t,
hormis dans leurs expditions de guerre, o ils vont nus et peinturs de
la tte aux pieds.

Pour faire du capitaine franais un chef boethic complet, il ne lui
manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les
orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupt sa
longue barbe. Mais il refusa avec opinitret, et au grand dsespoir de
Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette
insigne distinction.

[Note 40: ... On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais
indompts et sauvages. Ils portent les cheveux attachs au sommet de
la tte et treints comme une poigne de foin, y mettant au travers
un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble
quelques plumes d'oiseaux,--_Premier voyage de_ JACQUES CARTIER.]

Sa charmante institutrice lui eut promptement enseign la langue du
pays. En retour, Dubreuil lui apprit le franais et l'instruisit dans
les principes du christianisme. L'indienne tait intelligente, elle
aimait. C'est dire que ses progrs furent aussi rapides que ceux de son
lve et matre.

Adroit  tous les exercices, dou d'une force musculaire peu commune,
Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'tait gagn
celle des Gronlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais
celui-ci n'avait qu'une influence mdiocre. Il craignait trop l'homme
blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics taient loin,
d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A
Baccalos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles
se bornaient  la reconnaissance de quatre ou cinq divinits:
_Matchi-Manitou_, le Grand-Esprit, _Tchougis_, le Diable, _Ouache_,
dieu des songes, _Agreskoui_, desse de la guerre. Les insulaires
tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait crs en plantant
des flches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire
loign, o ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie,
que pour se livrer aux plaisirs de la pche et de la chasse; aussi
ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les
dfunts.

Dans leur cimetire, loign d'un mille du village et ombrag par de
beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de spulture. Les
unes taient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois
grossirement sculpte, qui reprsentait, tant bien que mal, le dcd;
d'autres taient tablies sur des claies, portes par quatre pieux, et
le corps envelopp dans une couverture d'corce, les plus nombreuses
avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se
faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de
large et cinq de hauteur au milieu. L'intrieur de ces huttes tait
parfaitement  l'abri des intempries, et le cadavre reposait dans
un cercueil rempli de gomme de pin (_pinus balsamifer_), o il se
conservait ainsi durant de longues annes. Des canots en miniature,
des poupes,[41] flches, carquois, harpons, lances, etc., avaient t
dposs sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et
d'ornements d'espces diverses.

[Note 41: Sur les tombes des enfants.]

Plac sur une minence, le cimetire commandait la vue du lac, dont les
rives capricieuses festonnes de vignes sauvages, de groseillers, de
framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetes par des
myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et
autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agrable perspective.

La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses
dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le mas, qu'il
mangeaient rti avec de la graisse d'ours, ou broy entre deux pierres,
l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou
 ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons
dlicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le
_nihog_, perche fendue  un bout et qui renferme un dard. En frappant
l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard
jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empchent de
s'chapper.

Mais le saumon et la morue pchs sur les ctes de leur le taient,
avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation
des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de
phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage o ces
amphibies s'battaient au soleil, soit  travers des trous pratiqus
dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous
pour respirer.

Absorb par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas
fuir le temps. Les leons qu'il donnait  l'Indienne la lui rendaient
plus chre mme que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons
souvent mieux  ceux que nous favorisons qu' ceux qui nous favorisent.
Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit
auquel on donne tous ses soins, tous les dveloppements de son gnie
artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, rserve, scrupuleuse.
Elle ressemblait  celle de la mre pour l'enfant.

Se sentait-il trop mu, troubl par le brlant contact de cette ardente
et nave crature, Dubreuil s'loignait, et, lorsqu'il et pu la
possder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui
flairent un fruit parfum avant d'y porter leurs lvres, ou plutt comme
ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trsors, des plaisirs
qu'ils se pourraient procurer.

Peut-tre, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel
exauant ses voeux secrets, il la ramnerait dans sa patrie, ou un
ministre de Jsus-Christ bnirait leur union. Car il songeait toujours
 sa France adore! Il se disait que si un navire europen abordait 
la cte, comme cela tait arriv dj, au rapport des Indiens, il
dterminerait bien Toutou-Mak,  l'y suivre et  l'accompagner par-del
les mers!

Guillaume dsirait vivement aussi retrouver le singulier personnage
qu'il avait entrevu prs du petit lac. Mais ds qu'il eu avait parl, on
lui avait rpondu avec terreur:--C'est le fou! nul ne sait o il habite.

Les Boethics redoutaient cet tre bizarre, comme le plus terribles des
flaux. Toutou-Mak elle-mme avait suppli Dubreuil de ne pas en ouvrir
la bouche. Et il en tait plus contrari que surpris, car il avait
antrieurement observ que les gens frapps de dmence inspiraient aux
Uskim un effroi superstitieux.[42]

[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui  bon nombre d'habitants
de nos campagnes europennes.]

L't et l'hiver s'coulrent avec une grande rapidit.

Ds que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que
l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics
dcidrent de faire une grande chasse, pour clbrer dignement le
double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux
trangers.

Aprs un jene qui dura deux jours, Ouache ayant dclare aux
Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire
oriental, ils traversrent le lac et se rendirent  la tte de la
rivire Machigonis,[43] par laquelle il se dcharge dans la mer. Femmes,
enfants, chiens, ils avaient emmen avec eux une troupe considrable.

L commenait une double range de cltures, de dix pieds de haut, en
branches de sapin, dont l'incroyable tendue tait bien propre 
exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de
longueur[44].

[Note 43: La rivire des Exploits.]

[Note 44: De pareilles cltures existaient encore en 1821, quoique,
dcims par la petite-vrole et chasss par les Europens, les Boethics
eussent disparu depuis plusieurs annes. M. Cormak les vit lorsqu'il fit
son expdition dans l'intrieur de l'le de Terre-Neuve. Elles avaient
encore trente mille anglais d'un ct du lacet dix de l'autre. En 1852,
j'en ai moi-mme aperu les dbris.]

Elles formaient deux lignes se dveloppant en un angle tronqu, dont le
sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la
base plusieurs milles.

Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long
du fleuve; celle-ci tait, de distance en distance, perce par des
ouvertures; mais l'autre tait pleine d'un bout  l'autre.

Ces barrires avaient t construites par les Boethics, pour faciliter
la chasse. A l'afft dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle,
les autres aux ouvertures sur la rivire, ils attendaient et tuaient 
coups de flche ou de lance les animaux que leur rabattaient,  grands
cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant
vers le lac en poussant le gibier entre les barrires.

La quantit dtruite de cette manire est souvent fabuleuse.

Aussitt arrivs, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dpch
 l'extrmit infrieure de la clture.

Il tait  son poste depuis quelques jours, se flicitant de ses
succs, car il avait port bas une douzaine d'orignaux pour sa part,
et attendant avec impatience le moment de retourner prs de Toutou-Mak,
lorsque retentit prs de lui un cri qui avait frquemment rsonn dans
ses rves, agit ses penses:

--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prdit, ils
reviennent.

Le capitaine se retourna.

C'est le sauvage qu'il a aperu l'anne prcdente prs du lac aurifre,
et qui dtale  toutes jambes.

Dubreuil se met  la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait
le serment.

Le soleil tait  peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la
journe sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord
du fleuve, dtermin  recommencer le lendemain, car il n'avait pas
cess de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperut
que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au
bord de l'eau. Le Machigonis tait fort large  cet endroit, et la mare
y montait  plus de dix pieds de haut.

Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la
subtilit d'un Indien, le flot se retira et il dcouvrit de nombreuses
substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions,
aux maisons de l'Europe septentrionale[45].

[Note 45: Des ruines semblables ont encore t dernirement retrouves
 Terre-Neuve, prs de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes
monnaies d'or.--Voyez la _British North America_, par MARTIN.]

Cette dcouverte l'intressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir
lu que, vers le XIe sicle, les Norwgiens avaient jet, par le 49 de
latitude, une colonie sur une le qu'ils avaient nomme Winland[46], 
cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil
se doutait que Baccalos tait cette le. Une inscription grave sur la
face d'un rocher vint tout  coup corroborer ses prsomptions.

[Note 46: Terre de la vigne. La dcouverte et la colonisation de
Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilits, en 1001, par
un Islandais, Herjolf, aussitt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou
Rauda, lequel avait dj reconnu les ctes du Gronland, avec Gunbiorn,
en 983.

Non-seulement l'Islande et le littoral de Gronland possdaient de
puissantes colonies europennes bien avant la dcouverte de Christophe
Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitrent la Friesland,
cette le populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond
de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et
l'Estotitland, autre le disparue, inconnue, o cependant le roi avait
un interprte qui parlait latin) visitrent une partie de la cte
amricaine vers le milieu du XIVe sicle, tandis que les hardis
navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe.

Du reste, on a trouv aux tats-Unis de nombreux monuments attestant
une civilisation ancienne et fort avance. Rien d'tonnant que nos
missionnaires aient remarqu au XVIe sicle des croix dans l'Acadie
et la Gaspsie. Elles ont pu y tre plantes par les Esquimaux du
Gronland, dont beaucoup taient convertis au christianisme ds l'an
1000, mais qui finirent par massacrer leurs prdicateurs et par
retomber dans l'idoltrie. Du reste, on a mme trouv dans une cave, 
Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a d tre frappe vers
l'anne 150 de l're chrtienne.

Elle porte d'un ct:

              Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos.

Et de l'autre:

              Aurelius Csar Aug. P. III. Cos.

On peut consulter  ce sujet ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.
--Librairie Tross. Paris, 1866.]

Elle portait cette, inscription latine:

                         HIC STETIT ERICUS

                      NORWEGIANORUM PONTIFEX

                              M.CXXI

Dubreuil en tait l de ses observations, quand une flamme brilla  la
cime d'un cap au-dessus de sa tte, et,  la pointe du rocher, il vit
apparatre le sauvage qui gambadait, dansait, se dmenait et paraissait
en proie  une exaltation extraordinaire.

--Ils sont revenus, criait-il en langue danoise, ils sont revenus
les hommes blancs. Ma prdiction s'est accomplie. Et moi, le dernier
descendant d'Erick Rauda, moi  qui il tait donn de conserver intact
et vierge de toute souillure le sang des blancs sur ce rivage, je
vais monter au sjour de mes aeux. La mission du petit neveu du
grand navigateur est remplie. C'est ici qu'ont dbarqu les premiers
Norwgiens; c'est ici qu'ils auraient d se tenir. S'ils n'avaient
fltri leur race en s'alliant, en se mlant, en se fondant avec les
sauvages habitants du Winland, ils vivraient heureux et prospres dans
de fertiles contres. Mais ils se sont bestialement jets sur les femmes
rouge? comme des cerfs chauffs; et ils ont perdu leur esprit, ils ont
perdu leur coeur, ils ont perdu leur couleur. Seule, la famille d'Erick
s'est prserve de la contagion. Elle a fidlement demeur sur ce roc,
sans se corrompre, sans se gter. Elle attendait le retour des blancs,
et les blancs reviennent; ils sont revenus, les hommes blancs! Gloire 
eux! ils dtruiront les hommes rouges et leurs mtis!

La prdiction du dernier fils d'Erick Rauda s'accomplira!

En prononant ces mots avec une frnsie indescriptible, l'insens se
prcipita dans le fleuve, o il disparut  jamais.

Guillaume Dubreuil s'tait ht de grimper sur le promontoire, pensant
surprendre son homme: mais en arrivant, il ne trouva plus que les
dcombres fumants d'une cabane.




                                 XIX

                               BRISTOL


Un des faits qui m'ont le plus frapp en mes voyages, c'est
l'loignement des peuples, appels primitifs, pour la ligne anguleuse
dans le groupement de leurs habitations, et mme dans la construction
de ces habitations elles-mmes. La figure circulaire, par contre, est
adopte presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands,
nos anctres procdrent de mme. A l'origine, leurs huttes et leurs
bourgades furent gnralement rondes, ou ovales, carres trs-rarement.
Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette rpugnance
pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes,
vous sautera aux yeux. J'ai l, devant moi, entre autres, une vue de
Bristol, ou Brightstowe[47], dessine en 1574; eh bien! on peut compter
les dveloppements successifs de cette ville, comme on peut compter
l'ge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette poque, elle
avait dj quatre enceintes, les deux premires d'une rotondit presque
parfaite, chacune des deux autres s'cartant de plus en plus de la
courbure sphrique. Le rempart dtruit, soit par les guerres, soit par
l'afflux de la population, avait combl le foss, sur lequel s'tait
tabli un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait t
reporte au-del. Sans doute la cit fit maintes fois encore clater son
corset de pierres avant de s'parpiller sur le vaste promontoire o elle
s'levait, entre l'Avon et la Frome, avant de dborder son berceau, se
jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de
briques, de fume et de boue, dont parle un voyageur moderne.

[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut dire _lieu considrable_).
_Vulgo: quondam Venta florentissimum Angli emporium._--G. Bruin,
Bruxelles, 1574.--Les Saxons l'avaient appele _Caer Oder naut Badon_,
ou _ville d'Oder dans la valle de Badon_.]

A la fin du XVe sicle, ses cent quatre-vingt mille mes actuelles se
rduisaient  douze ou quinze; alors elle ne possdait ni sa Bourse, ni
ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment
claires par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais
alors, cependant l'antique cit jouissait d'une clbrit beaucoup
plus grande qu'aujourd'hui. Elle tait la plus renomme et marchande
d'Angleterre, except Londres, disait un contemporain. Les bords de
l'Avon, si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une
navire[48].

[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants taient faux,
comme eaux qu'on trouve prs d'Alenon. Aux XVe et XVIe sicles le
commerce en tirait toutefois un grand profit. A un mille au-dessous
de la rive orientale de l'Aron est borde d'un rocher lev, nomm
Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantit de pierres carres et
 six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont
vritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas
la duret.--_Les Dlices de la Grande-Bretagne_, etc., par James
DEEVERELL.]

Les cures miraculeuses opres par saint Vincent, dont la demeure se
voyait encore entaille au bas bord, du ct dextre du rivaige, au
pied mme des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout
sa marine, qui dj sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui
avaient conquis cette enviable rputation.

[Note 49: En grande rputation pour la goutte et les affection
vsicales.]

A prsent, elle se compose de deux villes,--Bristol proprement dit, et
Clifton: galement jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive
droite du fleuve, tandis que les deux autres taient, celle-ci,--la
plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-l,--le
produit, la fille,--sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le
poids des btiments dont il est charg, les mettait en communication. La
seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra dsigner, tait
fortifie par une muraille crnele,--perce de deux portes et flanque
de tours, tantt rondes, tantt quadrangulaires,--qui, s'appuyant sur le
fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait t la corde violemment
tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement  un ciboire: Bristol
figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied.
Une grande voie traversait en droite ligne toute la cit, depuis le
sommet jusqu' la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours
elle prenait diffrents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas
Street. Dans le quartier nord, cette voie tait coupe  angles droits
par une rue nomme Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait  l'est
 un chteau trs-fort, bti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et
dont nous aurons bientt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait
 une muraille leve pour la protection de la pointe du promontoire, et
entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'tendait un marcage.

On pense bien que Bristol avait,  cette poque une physionomie toute
fodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en dfendaient
l'approche extrieure, des monastres entours de murs pais, des
habitations munies de crneaux et mchicoulis, des quartiers tout
entiers renferms dans leurs propres fortifications, des chanes tendues
en travers des rues aussitt le couvre-feu sonn, des hommes d'armes
faisant bruyamment rsonner les dalles sous leurs perons, tout 
l'intrieur parlait de ces temps dsastreux o rgnait despotiquement la
loi brutale du plus fort, du plus froce, et que, par une aberration qui
serait inqualifiable si elle n'tait un calcul de la politique, on
s'est plus  nous peindre sous les couleurs les plus potiques, les plus
dlicates! Ah! qu'elle avait t effroyable, qu'elle tait hideuse
au peuple anglais cette posie qui, pour s'inspirer, pour crire ses
chants, s'tait plonge et avait tremp sa plume dans les flots de sang
des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge!

Aussi comme il bnissait cet hypocrite fieff, cet insatiable de
richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la
saluait de toutes parts avec une indicible allgresse. Les fautes,
les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun
s'estimait bien trop heureux d'une trve qui lui permettait de respirer
enfin, de vaquer un peu plus tranquillement  ses occupations.

[Note 50: Voir l'_Histoire d'Henri VII_, par F. BACON.]

Une des villes les plus cruellement prouves par la guerre civile.
Bristol, rparait ses difice religieux, ses monastres tant de fois
pills, tant de fois ravags. Les magnifiques basiliques relevaient
firement leurs clochers aigus comme des flches, leurs pyramides, leurs
campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait
pas moins de vingt temples, non compris les couvents.--C'tait, pour
n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a
impos la Rforme: d'abord, sur la place Centrale,  l'intersection des
quatre rues principales, marque par une belle croix gothique, l'glise
de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides
autels; celle du Christ, fonde en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens,
aux quatre angles de cette place; Saint-Lonard et Saint-Warbugh,
dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, prs de la porte
septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne
proprit des abbs de Glastonbury, une des plus admirables crations du
gothique fleuri; en franchissant le pont, les glises des Grands et des
Petits-Augustins, dont la premire est devenue, depuis la
Rformation, cathdrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville,
Sainte-Marie-du-Port, leve par le comte de Glocester en 1170; la
vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte  la conqute; au
pied du chteau, Saint-Philippe, de la mme poque que la prcdente, et
dans laquelle on voit le buste de Robert, fils an de Guillaume,  qui
son frre Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge
sur les yeux; Saint-Nicholas, vis--vis du pont jet sur l'Avon, rige,
en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui
de Saint-Jean, en face, s'lanant d'une vote sous laquelle passait la
route; au-del du pont, la somptueuse glise consacre  saint Thomas,
surpasse seulement, dit la chronique, par celle ddie  Nostre-Dame,
laquelle ilz appellt RADCEL [51]: situe au rivaige de la rivire, pas
loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre
de merveilleuse haulteur, par dedans  tous cotez vaulse de pierres
tailles artificiellement et bigarres. Ayant plus haulte une aultre
vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de
place qu'ung hme s'y poeult tenir droict.

[Note 51: Pour _Redcliff_, rocher rouge.]

Mais, nonobstant leurs beauts respectives, aucun de ces monuments
n'galait en magnificence et en faste celui du Temple, ou glise de la
Sainte-Croix, laquelle les bourgeois croyt estre difie sur laine. Et
combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de
telle grandeur se polrait tenir sur telle matire molle: toutesfois,
il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte
et belle, de la faon en grosseur et haulteur de celle de l'glise de
Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne. Cette tour tremblait tellement ds
le XVIe sicle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il parat nanmoins
qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mmes craintes, car un voyageur
crit: Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une
fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par
laquelle il est comme spar du reste de l'difice, et cela s'ouvre et
se ferme  mesure que l'on sonne. Cette tour existe encore, et on la
juge solide, malgr son aspect menaant, car, leve sur un marais, elle
s'est enfonce d'un ct et dvie de son sommet de prs de quatre pieds
de la perpendiculaire.

Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple tait orn, on
remarquait la statue en argent de saint Sbastien. Cette prcieuse
statue tait un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vnitien d'origine,
tabli depuis longues annes  Bristol, o il exerait la profession
d'armateur. Il avait fait ce riche prsent  l'glise pour clbrer la
naissance de son second fils Sbastien Cabot. Et c'tait ce fils qu'on
voyait, par une belle journe du mois de mai de l'an de grce 1497,
pieusement agenouill devant l'image du saint martyr.

--Bienheureux lu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry
le septime, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres
Patentes qu'il nous a octroyes le 5 mars de l'anne dernire, car je
vous jure que tout mon dsir c'est d'aller convertir les infidles,
paens, hrtiques et idoltres qui habitent les bords de la mer
glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, misricordieux patron, que
la gente sauvagesse, ramene par notre nef, coute enfin, d'un oreille
complaisante, ma requte amoureuse: je la ferai,  doux dpositaire de
mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation!
De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de
diamants, et une nappe brode en point d'Angleterre pour votre autel;
item, brlerai cent livres de bougie et dix d'encens  votre intention,
item, vous passerai au col mon grand chapelet d'meraudes et de rubis,
item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles;
item...

--Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien,
derrire Sbastien, un vieillard qui s'tait approch silencieusement.

--Je termine, mon pre, rpondit-il.

Et, aprs avoir achev mentalement sa prire, Sbastien fit un signe de
croix, une respectueuse rvrence  la statue, et suivit le vieillard
hors de l'glise.

Celui-ci tait un homme de grande taille, robuste, dont le poids des
ans semblait n'avoir en rien altr la vigoureuse constitution. Il avait
l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur
sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la
neige, et brillait une lourde chane d'or massif. Il tait coiff d'une
toque en velours noir et vtu d'une robe de mme toffe, serre  la
ceinture par une cordelire, costume des opulents armateurs du Levant.

Son fils, Sbastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'tait le mme
regard, la mme dlicatesse nerveuse, le teint olivtre des mridionaux;
mais avec l'expression plus ardente, plus passionne que comportait
son ge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits,
hardiment accentus, annonaient l'nergie, l'impressionnabilit,
l'esprit d'aventure.

[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831,
dans une galerie particulire,  Bristol. Au-dessous on lit:

_Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis
Aurati, Primi Inventoris Terr-Nov, sub Henrieco VII, Angli Rege_.]

Il portait l'lgant habillement des jeunes gens riches de cette poque;
chapeau de feutre, ombrag d'une plume d'autruche; large fraise
tuyaute en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonn d'argent,
haut-de-chausses bouffants, jaunes,  ctes rouges, et attachs au
milieu de la cuisse par une jarretire d'or, bas de soie montant sous le
haut-de-chausses et souliers  la poulaine. Une pe au ct, des gants
de chevreau aux mains, et un lger manteau sur l'paule, compltaient
son ajustement, dans lequel Sbastien montrait une aisance, une
distinction et une bonne mine qui avaient tourn la tte  plus d'une
bachelette et damoiselle bristolienne.

Mais ni leurs grces, ni leurs provocantes oeillades, pas mme le
dsespoir de l'une d'elles, n'avaient trouv le chemin de son coeur.

Entirement livr  l'tude, et particulirement  celle de la sphre
terrestre, le jeune homme tait rest longtemps insensible aux charmes
de l'amour. La tendresse de son pre, l'affection de ses deux frres,
Louis et Sanchez avaient presque suffi--sa mre tant morte avant qu'il
et pu la connatre--aux besoins de son me, jusqu' la fin du mois qui
prcde ce rcit.

Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversrent le
pont, et entrrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High
street). Cette rue, fort troite et trs-ancienne, tait borde de
chaque ct par des boutiques, non point de ces vastes magasins crass
d'or et ruisselants de lumire, comme ceux d'aujourd'hui, mais de
petites choppes, bien noires, bien enfumes, o l'air et le jour ne
semblaient pntrer qu' regret, et o les ventes se faisaient plutt
sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des
denres.

Ces boutiques occupaient invariablement la premire pice du
rez-de-chausse: derrire se trouvait la salle commune  la famille
du ngociant,  demi claire par une petite cour. Le premier tage
avanait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chausse; le second,
d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon 
angle aigu, surmont d'une boule ou d'un ornement sculpt, projetait ses
corniches, comme pour abriter le reste.

Le bois, le pltras et les moellons avaient t les matriaux employs
 la construction des maisons, les fentres suprieures faisant saillie,
suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchsss
dans des lamelles de plomb, et les enchevtrures losanges, croises en
X ou en carr, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargs
de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cits
du moyen ge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue,
seulement des brouettes et des traneaux. Un dit municipal, souvent
renouvel, interdisait les premiers, de peur qu'ils n'effondrassent
les canaux et _gouttes_[53] souterrains creuss, vers 1450, pour
l'assainissement de la ville.

[Note 53: Ce mot tait employ par les Bristoliens dans le sens
d'gout.]

Aussi tait-elle relativement peu bruyante, malgr le grand nombre de
gens de toutes conditions qui encombraient les voies publiques.

--Avez-vous demand conseil  votre patron, et tes-vous toujours dans
l'intention de partir? dit Jean Cabot  son fils, en dbouchant de la
porte Saint-Nicolas.

--Vous savez, mon pre, que c'est mon dsir le plus cher. Si nous avions
la confirmation de nos Lettres Patentes, j'aurais dj, avec votre
autorisation, mis  la voile.

--Oh! dit le vieillard, ces Lettres, nous les conserverons malgr les
mchants. Trop occup de repousser l'imposteur Perkin Waerbeck, Sa Grce
le roi nous a sans doute ngligs. Mais je suis assur qu'il ne manquera
pas  la parole qu'il m'a positivement donne de mettre un de ses
navires  notre disposition. Par malheur, nous ne pouvons diffrer.
La capture de cette femme sauvage et de ce Franais, par un de nos
vaisseaux, cause quelque sensation. Si l'on apprenait qu'il y a des
mines d'or dans les pays d'o ils viennent, les ambitieux et les
intrigants nous raviraient la faveur qui nous attend... Car ce sont bien
des ppites d'or et du meilleur qu'on a trouves sur cet homme... je les
ai examines. Ma conviction est forme... _Corpo di dio_, ajouta-t-il,
avec un regard enflamm, si tu abordes jamais dans cette contre, mon
enfant, nous deviendrons les plus riches seigneurs de la terre...

--Ah! fit Sbastien en levant les yeux au ciel, si on avait pu aussi
retrouver ces cartes dont a parl la jeune fille!

--Tu dis vrai, mon fils. Mais je ne crois pas qu'elles soient gares.
Le Franais les aura enfouies quelque part...

--Vous pensez?

--J'en suis sr. J'interrogerai encore cette fille, car il faut se
presser. Nous avons fait passer l'homme pour un Flamand, et nous avons
pu obtenir qu'on l'enfermt au chteau, parce que Henri VII est en
guerre avec la duchesse de Bourgogne, qui soutient le prtendant, mais
nous ne saurions dissimuler longtemps sa nationalit. On apprendra
qu'il est Franais, et adieu pour nous l'honneur et le profit de cette
dcouverte  laquelle nous avons dj sacrifi tant de travaux et
d'argent. Mieux que tes frres et moi, tu connais la science de
la navigation, il est donc urgent, Sbastien, que tu te lances
immdiatement dans cette entreprise... mme si nous ne russissons pas
 nous procurer les cartes! L'trangre te sera, d'ailleurs, d'un grand
secours, ne ft-ce que pour communiquer avec les peuplades sauvages.
Moi, je resterai ici, pour attendre la confirmation des Lettres Patentes
et empcher nos ennemis de nous nuire dans l'esprit du roi[54], pendant
ton absence.

[Note 54: Je m'empresse de dclarer, que, pour ce qui concerne la
dcouverte historique de Terre-Neuve, j'ai scrupuleusement, aprs avoir
parcouru les principales relations traitant ce sujet, suivi l'oeuvre
critique de D.-B. Warden (_A Memoir of Sbastian Cabot_. London, 1831),
le seul,  mon avis, qui ait parfaitement et compltement lucid la
matire.

Ce Mmoire me parat avoir fort bien rsolu plusieurs questions
longtemps controverses.

1 La dcouverte officielle de Terre-Neuve est due  Sbastien et non 
Jean Cabot.

2 Sebastien naquit  Bristol  la fin du XVe sicle. Il fit,  l'ge du
quatre ans, un voyage  Venise, leur patrie, avec son pre.

3 La dcouverte eut lieu le 24 juin 1497.

4 Les premires Lettres-Patentes de Henri VII furent octroyes aux
Cabot, le 5 mars 1496, et on ne les dlivra au nom de Jean Cabot que
parce que, sans doute, il prsentait  l'avare monarque plus de garantie
que son fils Sbastien, Henri VII s'tant rserv une partie des
bnfices futurs de l'entreprise.]

Ils arrivaient alors devant une grande et belle maison qui fait encore
le coin des rues Haute et du Vin, et dont la faade est un chef-d'oeuvre
de sculpture gothique.

Au-dessus de la porte, les drapeaux de Venise et de la Grande-Bretagne
mariaient leurs couleurs.

Jean Cabot souleva un lourd marteau de bronze curieusement orn, une
jeune et accorte servante ouvrit la porte, et les deux hommes entrrent
dans un _store_, encombr de caisses, ballots, barriques de toute
espce, de toute provenance. L, Sbastien quitta son pre, pour monter
 son appartement par un spacieux escalier en chne bruni par le temps,
tandis que le vieillard pntrait dans une chambre, au fond du magasin.
Cette pice lui servait de salle  manger, de bureau et de chambre
 coucher. Son mobilier tait, de la plus grande simplicit, car le
prudent armateur cachait avec soin ses richesses, de crainte d'attirer
la convoitise du roi ou de ses rapaces ministres. On n'y remarquait
qu'un lit  baldaquin et colonnes torses de dimension colossale, avec
un Christ en ivoire, accroch, dans la ruelle, quelques cartes jaunies
colles au mur, quatre chaises pesantes, une table plus pesante encore,
une horloge allemande et un bahut, bard d'acier, scell dans la
muraille.

Aprs avoir ferm sa porte par un verrou intrieur, Jean Cabot ouvrit ce
bahut, en pressant un ressort secret, puis en introduisant une cl
dans la serrure. Le coffre s'ouvrit. Au dedans, il y en avait plusieurs
autres, tous fixs au bahut principal, par des crampons d'acier. Leur
serrure tait perce dans leur propre couvercle.

Cabot pesa de nouveau sur un ressort, et, avec une petite cl pendue 
sa chane d'or, ouvrit un des coffrets. Il se divisait en compartiments
remplis de monnaies trangres et de pierres prcieuses. Dans l'une des
cases, le vieillard prit plusieurs menus morceaux de minerai d'un jaune
tincelant; ensuite il renferma minutieusement ses coffres, se plaa
sous un rayon de lumire, et essaya le minerai avec la pierre de touche
et l'acide nitrique.

--De l'or! murmurait-il en rptant ses expriences, c'est de l'or pur!
Et cette fille dclare que, dans son le, on le trouve ml au sable
des rivires! Ah! trouvons, trouvons vite cette le merveilleuse! et ma
fortune dpassera celle des doges, celle des plus fastueux souverains
du globe! Oui, Sbastien fera le voyage. Ses connaissances, son
intrpidit, me rpondent du succs. Si le Franais voulait nous livrer
ses plans! car cette femme (sa matresse, je suppose) m'a dit qu'il
possdait un plan de l'le! Mais il ne le veut cder  aucun prix! La
gloire de la France l'intresse par-dessus tout. C'est  elle,  elle
qui ravage en ce moment l'Italie, qu'il prtend assurer l'honneur et le
profit de sa dcouverte. Il refuse mme des associs! Mais non; ni lui,
ni la France ne jouiront de ces avantages. Ce sera Jean Cabot, ce sera
Venise auxquels ils appartiendront!

Le vieillard avait prononc ces paroles avec une vivacit qui le fit
sourire.

--Voyons, reprit-il, du calme. J'ai une ide. La sauvagesse aime le
Franais, je n'en puis douter. Si je lui promettais la libert de son
amant,  condition qu'il m'abandonnera ses plans, ou qu'il les refera
pour nous, s'ils sont perdus!... Oui... oui... c'est cela.

Il mit les ppites dans sa poche, rouvrit la porte de la chambre et
frappa sur un timbre.

La jolie servante accourut  l'appel.

--Mima, lui dit son matre, va me chercher l'trangre.

Bientt Toutou-Mak parut devant Jean Cabot.

Vtue d'un costume europen,  la mode du temps, la jeune Boethique
tait ravissante, quoique ses joues fussent plies par le chagrin et ses
yeux rougis par des larmes brillant encore sous ses longs cils au moment
o elle entra.

Le vieillard prit un air et un ton paternels.

--Asseyez-vous, mon enfant, lui dit-il en franais, mais avec un accent
tranger fortement prononc; asseyez-vous, et laissez-moi vous parler
dans votre intrt... rien que dans votre intrt. Nous nous connaissons
 peine, et, cependant, je sens que je vous aime comme si vous tiez ma
propre fille. Je veux votre bonheur. Vous l'obtiendrez par moi, soyez-en
persuade. Seulement, il faut m'aider, ne point vous perdre par une
imprudence. Le navire sur lequel vous tiez, quand mon vaisseau
le Mathieu s'en empara, est un navire appartenant aux Flamands,
c'est--dire aux ennemis de ce pays. Vous comprenez pourquoi nous avons
faits captifs ceux qui le montaient.

--Mais mon ami est Franais! s'cria Toutou-Mak, en schant ses pleurs.

--Cela n'est pas prouv, ma chre fille. Nous avons nos habitudes, nos
moeurs, comme vous avez les vtres. Si j'tais assur que votre ami,--il
souligna le mot--ft Franais, j'insisterais vivement pour qu'il ft
remis tout de suite en libert!...

--Ah! faites-le! faites-le! dit-elle.

--Volontiers, reprit le rus Vnitien avec un ton de plus en plus
doucereux; trs-volontiers, mais il faut me seconder. Suivant mes
ordres, vous n'tes point sortie de ma demeure: vous n'avez dit 
personne qui vous tes, d'o vous venez. C'est bien. Aussi l'on ne vous
a point inquite. Vous vivez au milieu de gens qui vous affectionnent,
tandis que peut-tre voue seriez en prison...

--Que n'importerait la captivit, si c'tait avec lui!

--Certainement; mais ce ne serait pas avec lui, rpliqua Cabot, en
souriant. Il est cependant un moyen de vous le rendre...

--Dites! oh! dites!

--Vous le connaissez ce moyen, ma fille. Que notre captif nous dise ce
qu'il a fait de ses plans, et je vous jure qu'aussitt il sortira de son
cachot.

Toutou-Mak secoua la tte d'un air triste.

--N'est-ce pus vous-mme qui nous en avez parl, de ces cartes? continua
Cabot, n'est-ce pas vous qui m'avez dit qu'tant dans votre le,
il faisait des dessins comme celui-ci ajouta-t-il, en dsignant une
mappemonde sur la muraille, et n'est-ce pas vous qui nous avez avou
qu'il possdait assurment ces parchemins avec lui, au moment o vous
ftes capturs, car ils ne le quittaient jamais?

--Toutou-Mak a dit vrai, fit la jeune fille avec mlancolie.

--Eh bien, mon enfant, tchez de savoir o il les a mis, o il les a
cachs, rpliqua Jean Cabot, en fixant sur elle un regard scrutateur.

--Et s'ils sont perdus?

--S'ils sont perdus!... Mais non, ils ne le sont pas.....

--Ah! pourquoi, s'cria-t-elle en pleurant, ai-je parl de ces dessins!

--Croyez-vous que nous n'en aurions pas eu connaissance? dit Cabot en
cherchant  lui en imposer par son geste.

--Pourquoi donc alors ignorez-vous o ils sont? riposta-t-elle avec une
navet qui mit en dfaut l'astucieux vieillard.

Il se mordit les lvres et repartit:

--Enfin, ma chre enfant, je ne discuterai pas avec vous; mais faites en
sorte de nous procurer ce que je vous demande. Dites  votre ami qu'il y
va de sa vie... et aussi de la votre...

--Oh! la mienne n'est rien!

--Et la sienne? reprit vivement Cabot, comprenant qu'il avait mis le
doigt sur la corde sensible.

--La vie de mon ami! dit-elle en plissant affreusement; oh! si elle est
en danger, pour le sauver je ferai tout ce que vous voudrez.

--Ah! je savais bien que nous finirions par nous entendre, dit
joyeusement le Vnitien. Je vais, ma fille chrie, vous faire donner une
permission pour voir le prisonnier. Vous aurez une heure de tte  tte
avec lui, ajouta-t-il en dcochant  Toutou-Mak un coup-d'oeil gaillard;
dans une heure, une jolie femme peut tout obtenir d'un homme, mais
souvenez-vous que si, au bout de ce temps, vous ne me rapportez pas les
plans, je ne rponds plus de ses jours ni des vtres!




                                  XX

                LE CHTEAU.--LE MATTHEW.--BACCALOS.

                              CONCLUSION


Nous l'avons dit, lev au XIe sicle par le comte de Glocester et
dtruit au XVIIe par Cromwell, le chteau de Bristol tait situ 
l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin,
auxquelles il servait de protection. C'tait un amas considrable
de tours, tourelles et courtines, que commandait un norme donjon,
semblable, par la forme et la dimension,  la Tour de Londres (_White
Tower_). Un large foss, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour,
 quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis--vis
de la cit.

Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant,
voile, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles
noircies, les crneaux menaants rappelaient les plus sombres rochers de
la cte gronlandaise.

Un hallebardier,  la mine farouche, l'arrta sur le pont-levis.

Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot,
et on l'introduisit dans un corps de garde extrieur, vot, enfum,
o quelques soldats dormaient tendus sur un lit de camp, tandis que
d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux ds sur une table graisseuse,
grossirement quarrie. Une lampe de fer, fiche dans la muraille, les
clairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clart de
la profonde meurtrire qui lui tenait lieu de fentre.

Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif
et prompt de sa race. Elle songeait  l'vasion de Dubreuil, en cas
d'insuccs. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les
moyens.

Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu  des
plaisanteries grossires,  des gestes obscnes, mais elle tait bien
trop proccupe pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, mme
si elle et compris l'anglais.

Aprs une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son
permis, un homme vint la prendre. C'tait le gardien en chef. Il avait
le costume qui a t maintenu pour les _warders_ actuels [55] de la
Tour de Londres: toque de velours noir, taillade, tunique de drap rouge
galonne sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brode sur la
poitrine, la fraise plisse au col; une forte ceinture de cuir, d'o
pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs.

[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.]

Cet homme fit signe  la jeune femme qui le suivit en silence.

Ils traversrent une vote, que dentelait au sommet une herse de fer,
sous laquelle une sentinelle tait en faction; puis ils arrivrent 
une porte ferme. Le conducteur changea un mot d'ordre. La porte fut
ouverte. Elle prcdait une seconde vote arme et forme comme la
premire. L'change d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accs. Ils
pntrrent enfin dans la grande cour du chteau, dont quatre caronades
dfendaient encore l'entre.

Malgr son tendue, cette cour tait sombre, triste comme sa clture. Le
manque d'air, le manque de lumire se faisait sentir mme sur le chtif
et souffreteux jardinet tabli au milieu. On y touffait. Des casernes,
des magasins, des arsenaux taient rangs autour des murailles. Sous la
tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute
sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon.

Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, leve de cinquante
pieds,  laquelle on en avait annex extrieurement une autre, haute du
double.

Un foss en protgeait le pied, au dedans du chteau comme au dehors.

Parvenu devant ce foss, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet  ses
lvres et en tira un son aigu.

Aussitt un soldat parut  une embrasure, reconnut le gardien, et
un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrtrent 
l'extrmit dans une salle basse, o une vieille femme fouilla les
vtements de Toutou-Mak; puis, prcde du gelier, celle-ci passa dans
un corps de garde plac derrire cette pice; le gelier ouvrit
une porte, et ils gravirent un escalier  vis, dans lequel le vent
s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en tait si
troite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si
obscure que Toutou-Mak se heurtait  chaque palier contre les marches.

L'ascension se termina enfin par une srie de petits escaliers
s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrire les clairait.
Chacun n'avait que cinq ou six degrs.

Le taciturne gelier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la
serrure; un lourd panneau grina prement sur ses gonds, un autre
encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante
dans une cellule o un vif rayon de soleil, flambant  travers la grille
d'une ouverture carre, lui blouit tout  coup les yeux.

Et la porte se referma avec fracas derrire elle.

L'motion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya  la muraille.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? dit en franais une voix bien
connue, dont le son la ranima aussitt.

Elle se prcipita vers un homme en haillons, tendu sur une misrable
litire, en un coin du cachot.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? rpta-t-il.

Puis son coeur bondit, s'chappa tout entier dans un cri

--Toutou-Mak!

La jeune femme venait de relever son voile.

Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient
chang! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant
ses trois annes d'preuves, pouvantables bien souvent, passes au
milieu des sauvages du Succanunga et de Baccalos!

--Je t'apporte la libert! lui murmura son amante entre deux baisers
mouills de larmes.

--La libert! les Anglais, nos ennemis jurs, me rendraient ma libert!
Ah! je ne puis croire...

--N'es-tu pas Franais?

--Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle
ne me fait plus rien la libert! puisque je te revois; que je te presse
sur mon sein. Ce n'est pas un rve!... J'ai besoin d'tre rassur! Mes
sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi,
amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe
dcevant...

--Non, mon bien-aim, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce
n'est pas un songe. Je suis l, je t'aime! Nous serons libres tout 
l'heure...

--Libres! fit-il avec un mlancolique sourire. Tu as confiance aux
Anglais, toi!

--Mais on m'a promis...

--Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons l. Embrasse-moi!
encore! encore! Je puis mourir maintenant..

--Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!...

--Je ne complais plus sur une flicit pareille. Depuis six semaines je
ne t'avais pas vue. Plong dans le fond du navire qui avait enlev celui
qui nous ramenait en Europe, enferm ensuite dans cette tour, sachant
combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait
aucun espoir. Hlas! je me disais: Que je la revoie un moment, un
seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort,
comprends-tu mon anxit, mes angoisses?... Que t'est-il arriv, dis?

--Plus tard, ami, je te conterai cela. coute...

--Non, non, rien avant que tu ne m'aies cont...

--Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre o
je fus convenablement traite par le chef...

--Cela m'tonne.

--Il empcha ses guerriers de me brutaliser, et en dbarquant dans ce
grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaa dans une grande
cabane dont le matre me fit bon accueil. Mais il me dfendit de sortir,
m'ordonna de mettre ces vtements, et m'interrogea...

--Ah! il t'a interroge?

--Oui, sur toi, sur l'le...

--Et, s'cria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres
jaunes, comme celles qu'on m'a voles en m'enlevant mes habits...

--Il me l'a demand: j'ai rpondu oui.

--Imprudente!... Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas.

--Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu
avais fait des dessins...

--Tu lui as dit cela? profra Dubreuil en la repoussant avec vivacit.

L'Indienne se mit  pleurer.

--Mon ami ne m'aime plus, il est irrit contre moi, sanglota-t-elle.

--Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec
la main. Vois-tu, le chagrin m'a troubl le cerveau. Sois indulgente.
Dis-moi que tu n'es pas fche de ma brusquerie...

--Fche? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable.

--Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs
cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela!
Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut
profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle...

--Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak.

--Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachs, bien cachs.

La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie prs
d'clater sur ses lvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil,
lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuye sur la joue brlante
du jeune homme:

--Mon bien-aim les a donc serrs sur le vaisseau? dit-elle d'un ton
ngligent.

--Du tout: oh! je n'tais pas si sot, je connais les Anglais, rpondit
Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs,
j'avais reu une leon. Tu te souviens de notre dpart de Baccalos, mon
adore, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis,  la suite
de la grande chasse, d'o je revins avec une fivre qui me retint dix
lunes au lit.

--Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant
faible encore, aprs l'hiver, je voulus, malgr toi, t'accompagner  la
pche ordonne par le bouhinne,  la saison des oiseaux de neige[56],
afin, disait-il, de clbrer notre mariage par un grand banquet. Nous
partmes, emportant nos chimans  la cte. Il y avait beaucoup de
phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaons, trop loin du
rivage. Je te priais de ne pas nous carter autant. Mais tes oreilles
taient alors closes  ma voix. Et un jour, un coup de vent nous
entrana vers la haute mer. Nous tions seuls dans notre canot. Je
n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappe avec toi...

[Note 56: Le mois de mars.]

--Ah! je t'aime! s'cria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.

Toutou-Mak reprit aprs un doux moment de silence:

--La tempte nous chassait toujours  l'est, quand le soir nous
apermes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu
apprhendais que ce ft un ennemi.

--Non, non, ce n'tait pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui
pchait la morue dans ces parages. Il nous reut bienveillamment  son
bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes dcouvertes,
de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les
lui montrer; ds lors, il en dsira la possession, me tourmenta pour
l'obtenir, et peut-tre aurait-il us de violence envers moi, si nous
n'avions t capturs par le navire anglais. Cette leon, comme je te
le disais tout  l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la
cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna  son tour.
Je simulai la dmence. Il me laissa tranquille. Mais, prvoyant ce
qui arriva, au moment de dbarquer dans cette ville, vers le soir, je
profitai de la confusion et de la foule pour m'vader du navire, courus
cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me
mler aux captifs.

--Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'cria Toutou-Mak.

--T'aurais-je laisse seule aux mains de nos ennemis? rpondit-il avec
un doux accent de reproche.

--Oh! tu es bon!

--Je plaai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du
rocher,  deux cents pas du vaisseau, et je traai avec un caillou
une croix pour reconnatre l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient!
M'ont-ils interrog, tortur, les lches! Cet or, qu'ils avaient
dcouvert dans mes vtements, et que j'avais nglig d'enfouir, cet or
leur tenait en tte! O l'as-tu eu? d'o viens-tu? Non, non, ils ne
le sauront pas! Plutt prir mille fois que de le leur rvler! Si le
capitaine du navire flamand n'avait pas t tu dans l'abordage, ils
m'eussent gorg pour me faire parler!... Mais oublions ces souvenirs;
causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chrie...

--Ah! que j'ai hte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir  livrer
ces parchemins?

--Ces parchemins!... les livrer... aux Anglais... Jamais! oh! non,
jamais! s'cria-t-il avec un rire mtallique qui fit frmir l'Indienne.

Puis il ajouta d'un ton imprieux:

--J'espre que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret.

Et ses yeux perants, rivs sur elle, exigeaient une rponse.

--Toutou-Mak sauvera son bien-aim! dit-elle en l'embrassant avec une
ardeur qui lui fit tout oublier.

Le grincement d'une cl dans la serrure de la cellule les arracha  leur
extase.

--A bientt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui
secouait la tte d'un air de doute.

Toutou-Mak aimait trop pour s'arrter aux nobles considrations
qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle tait trop crdule pour
suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot.

Elle vola  la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui
indiqua le lieu o il trouverait les cartes, en rclamant la libert
immdiate du prisonnier, pour prix de ce service.

Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses
protestations d'amiti. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques
jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'largissement.

Toutou-Mak crut  tout cela. Pourquoi aurait-elle suspect la sincrit
de ce vieillard, qui dj trbuchait aux portes de la tombe?[57] Il
avait l'air si vnrable, si digne!

[Note 57: Il mourut, croit-on, l'anne suivante.]

Une heure aprs, les Cabot avaient en leurs mains les prcieux
documents.

Le soir, sous un prtexte futile, la jeune fille fut conduite  bord du
_Matthew_, amarr au quai de la Frome, prs de l'glise Saint-tienne.
Mais l, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit
alors seulement la perfidie dont elle avait t la complice involontaire
et le jouet.

Dans la matine du lendemain, le navire appareilla et, bni par
le clerg catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule
nombreuse, accompagn de trois ou quatre petits btiments que les
marchands de Bristol envoyrent avec lui, chargs de gros drap, de
bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].

[Note 58: _Histoire des dcouvertes_, etc., par J.-B. FORSTER.]

Quand on fut hors du canal de Bristol, Sbastien Cabot, qui commandait
la flottille, ouvrit lui-mme la cabine o tait emprisonne Toutou-Mak.
Il se jeta  ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son pre et
de prter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspir.
Sbastien aimait pour la premire fois, il aimait avec la violence d'un
homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge  un ge o chez les
autres il est souvent puis. Il aimait furieusement, comme aiment ceux
qu'une passion trangre, soudaine, a dtourns de leur concentration
habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'loquence. Le feu
tincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brlante de ses lvres,
jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide
que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un ddain suprme,
fut sa rponse unique. Sbastien sortit dsespr et plus amoureux que
jamais. Maintes fois il revint  la charge, sans plus de succs. Une
nuit, emport par la flamme qui le dvorait, il se lve, fou de passion;
il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime
qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs
du navire. Sbastien, les jambes flageolantes, la sueur au front,
s'approche du hamac o repose l'Indienne, il y porte la main.

Toutou-Mak bondit, saute  terre, et d'une voix vibrante:

--coute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un
mouvement vers moi, je me tue.

Au fond, Sbastien n'tait point pervers. Le dlire avait pu un instant
triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit
horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destine qui avait
jet cette crature sur ses pas. Ds lors, il chercha  vaincre sa
funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais
ses efforts mme n'eurent pour effet que d'attiser la fivre dont il
tait consum. Le succs de son voyage avait cess d'tre le but unique
de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu' son habilet
le soin de diriger la flotte; ses matelots commenaient  murmurer;
il ne les entendait mme pas, quand un matin, alors qu'il se promenait
rveur sur le tillac, la vigie cria:

--Terre!

Ce mot magique tira Sbastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous
les marins, profrant des cris d'allgresse.

--_Bona Vista_,[59] murmura en italien le capitaine, en dcouvrant un
promontoire rocheux qui s'avanait dans la mer.

[Note 59: Ici je me suis conform  la version la plus accrdite,
quoique contraire  l'opinion de Warden.]

Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il
rangea,  huit ou dix milles du rivage, une Cte, qui paraissait peu
fertile et profondment indente.

Sur le soir, le vent tant tomb, le _Matthew_ mouilla dans une
baie qu'on nomma Saint-Jean, en mmoire de l'aptre dont on ftait
l'anniversaire ce jour-l, 24 juin.

Sbastien Cabot tudia les cartes drobes  Dubreuil et y observa, 
sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de dcouvrir, assez
fidlement dessin. C'tait la cte orientale d'une le triangulaire,
situe par le 49 de latitude et 55 de longitude.

Une note indiquait que l, mais  peu prs  la hauteur du 50 de
latitude, on trouverait le petit lac aurifre. Sbastien Cabot, ravi,
consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus rserv, consentait maintenant
 causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si
c'tait rellement l'le dsigne sous le nom de Baccalos sur la carte
de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie.

Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla  l'est, puis  l'ouest et
au nord sans perdre l'le de vue. Il arriva ainsi dans un dtroit si
correctement trac sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes
cessrent.

Plusieurs jours s'taient couls depuis la premire dcouverte.
L'quipage voulait descendre  terre. Sbastien permit  quelques hommes
de s'y rendre. Ils revinrent bientt tranant avec eux trois indignes,
couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskim mridionaux.

Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son ide qu'il avait
la terre ferme  sa gauche, l'le de Baccalos  sa droite.

Les Esquimaux furent retenus sur le _Matthew_, et l'on vira de bord pour
aller ancrer dans la baie de Higourmachat, trs-rapproche du lieu o
Dubreuil avait recueilli ses ppites.

Toutou-Mak pria Sbastien de la laisser aborder, pour visiter sa mre
et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac.
Mais le capitaine en tait trop pris pour s'exposer  ce qu'elle lui
chappt. Loin d'acquiescer  son dsir, il la renferma de nouveau, et
envoya  terre un dtachement.

A leur retour, ses gens lui annoncrent qu'ils avaient t assaillis et
repousss par une forte troupe d'hommes arms, avec une perte de six de
leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sbastien, que le
scorbut ravageait son quipage, et qu'on avait laiss en arrire les
petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le _Matthew_.

Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de
franais, et qui s'tait donn  eux en les prenant pour des Franais.
Sbastien le fit venir en sa prsence. Le sauvage paraissait enchant
de voir des Innuit-Ili. Il tmoignait d'une joie si excessive que le
capitaine, ne comprenant rien  ses gestes et  son jargon entreml de
termes franais, le conduisit  Toutou-Mak.

Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se prcipita
dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-mme tait dj
prisonnier avec sa fille adoptive.

Cabot, satisfait de cette dcouverte, dcida qu'il reviendrait, l'anne
suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'le, il reprit
sa route vers le nord, en esprant rejoindre la flottille et trouver un
passage au Cathay.

Toujours guid par les plans de Dubreuil, il s'leva ainsi jusqu'au
cinquante-sixime degr de latitude nord. Mais  ce point, il dut se
soumettre aux reprsentations de ses officiers et  la mutinerie de
l'quipage, qui considraient cette tentative comme un chec, parce que
non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu
qu'un pays nu, dsol, o le froid svissait cruellement.

C'tait  la fin d'aot, Sbastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre
et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol.

Par une sombre soire, le _Matthew_ essaya de franchir la barre du
fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne russissant pas 
s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupr, des bordes dans le
canal en attendant le retour de la mare.

Il tait neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de
quart, tout semblait dormir  bord. Nanmoins, dans une cabine, au pied
du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient.

--Ma fille est-elle prte? dit  voix basse le Gronlandais, vtu et
arm comme pour une expdition.

--Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer,
que j'ai pris  celui qu'ils nomment un charpentier?

--Je les ai. Mais es-tu sre de bien retrouver ta piste?

--Toutou-Mak reconnatrait partout l'endroit o elle a pos une fois le
pied.

--Viens, ma fille.

Ils sortirent de la cabine, montrent sur le pont en portant un lourd
paquet, et, se coulant vers la prceinte, l'escaladrent pour glisser
sans bruit dans la mer.

Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigrent 
sa lueur, tranant derrire eux une boue de lige sur laquelle tait
assujetti un gros rouleau de cordes. La traverse tait longue, plus
d'une lieue.

Qu'tait-ce pour de tels nageurs? De la cte  Bristol, huit milles
environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectu le
double trajet.

Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive
droite de la Frome. Les voici devant le donjon du chteau. Le talus du
foss est plant d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon
dchire l'air; il est rpt trois fois  intervalles rguliers, avec
des cadences particulires. Un objet blanc, un chiffon flotte  l'une
des fentres du donjon. On distingue cet objet  travers les profondeurs
de la nuit.

--Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a pouss les trois
cris, il est l, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons
Innuit-Ili.

Je n'entreprendrai pas de peindre les motions de Toutou-Mak.

Le Gronlandais dvide un peloton de ficelle, en attache le bout 
une flche et dcroche cette flche vers la fentre. Elle pntre.
La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette  l'eau, en emportant
l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le foss
et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout  la fois la
corde, quelques limes, un ciseau  froid et un couteau de matelot.

De nouveau le faucon exhale son cri.

La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure
s'coule, heure de poignante anxit pour Toutou-Mak. Le ciel est
compltement voil. Il tombe une pluie fine. A peine aperoit-on la
sombre silhouette du chteau. Nul autre son que le sifflement de la bise
et le clapotement monotones de l'eau contre la berge.

Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont
le noir plus opaque tranche,  soixante pieds au-dessus de lui, sur la
masse gnrale des ombres.

La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est
dans les bras de Triuniak; un moment aprs dans ceux de Toutou-Mak.

Mais il faut fuir. Pas une minute  perdre. O? comment? L'Indienne
a tout prvu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqu un
bateau-pcheur isol; on s'en empare, on hisse la voile, la brise
est bonne; l'embouchure de la Severn est bientt franchie. On passe
forcment sous le vent du _Matthew_, qui hle le bateau; celui-ci ne
s'empresse gure de rpondre; et, le lendemain, nos amis dbarquent sur
les ctes de France.

Le 12 dcembre de cette mme anne, au milieu d'un concours immense, on
clbrait avec toute la pompe catholique, dans l'glise Saint-Remi, de
Dieppe, le baptme de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne
du jour, et aussitt aprs le mariage de Constance avec le capitaine
Guillaume Dubreuil.

--Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me
ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?... Quoique
j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent prs de
ceux de mes anctres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre
chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis...

--Hlas! oui, rpondit tristement Dubreuil, je t'y ramnerai puisque tu
le dsires, pre, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai
sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie!

FIN



              TABLE

  A mon ami Ch. Dubois de Gennes.
  I--L'Insurrection.
  II--Les Sauvages.
  III--Le Gronland.
  IV--L'Angekkok-poglit.
  V--Kougib.
  VI--Disparition.
  VII--La Fuite.
  VIII--La Traverse.
  IX--La Rixe.
  X--Captif.
  XI--La Fte du soleil.
  XII--Le Chant de mort.
  XIII--Kouckedaoui.
  XIV--L'le des grandes cascades.
  XV--Le Terre-neuve.
  XVI--Monde Kouckedaoui.
  XVII--Retrouve.
  XVIII--Le Fou.
  XIX--Bristol.
  XX--Le Chteau.--Le Matthew.--Baccalos.
  Conclusion.

_______________________________
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.





End of Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by mile Chevalier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DES INDIENS ROUGES ***

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