Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas

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Title: Le Collier de la Reine, Tome II

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 18, 2006 [EBook #18200]

Language: French

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Alexandre Dumas

LE COLLIER DE LA REINE

Tome II

(1849-1850)




Table des matires


Chapitre XLVIII Jeanne protge.
Chapitre XLIX Le portefeuille de la reine.
Chapitre L O l'on retrouve le docteur Louis.
Chapitre LI _Aegri somnia_.
Chapitre LII O il est dmontr que l'autopsie du coeur est plus
  difficile que celle du corps.
Chapitre LIII Dlire.
Chapitre LIV Convalescence.
Chapitre LV Deux coeurs saignants.
Chapitre LVI Un ministre des finances.
Chapitre LVII Illusions retrouves. Secret perdu.
Chapitre LVIII Le dbiteur et le crancier.
Chapitre LIX Comptes de mnage.
Chapitre LX Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme.
Chapitre LXI Le reu de Boehmer et la reconnaissance de la reine.
Chapitre LXII La prisonnire.
Chapitre LXIII L'observatoire.
Chapitre LXIV Les deux voisines.
Chapitre LXV Le rendez-vous.
Chapitre LXVI La main de la reine.
Chapitre LXVII Femme et reine.
Chapitre LXVIII Femme et dmon.
Chapitre LXIX La nuit.
Chapitre LXX Le cong.
Chapitre LXXI La jalousie du cardinal
Chapitre LXXII La fuite.
Chapitre LXXIII La lettre et le reu.
Chapitre LXXIV Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.
Chapitre LXXV Escrime et diplomatie.
Chapitre LXXVI Gentilhomme, cardinal et reine.
Chapitre LXXVII Explications.
Chapitre LXXVIII L'arrestation.
Chapitre LXXIX Les procs-verbaux.
Chapitre LXXX Une dernire accusation.
Chapitre LXXXI La demande en mariage.
Chapitre LXXXII Saint-Denis.
Chapitre LXXXIII Un coeur mort.
Chapitre LXXXIV O il est expliqu pourquoi le baron engraissait.
Chapitre LXXXV Le pre et la fiance.
Chapitre LXXXVI Aprs le dragon, la vipre.
Chapitre LXXXVII Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant
  chasser le livre fut chass lui-mme par les agents de monsieur de
  Crosne.
Chapitre LXXXVIII Les tourtereaux sont mis en cage.
Chapitre LXXXIX La bibliothque de la reine.
Chapitre XC Le cabinet du lieutenant de police.
Chapitre XCI Les interrogatoires.
Chapitre XCII Dernier espoir perdu.
Chapitre XCIII Le baptme du petit Beausire.
Chapitre XCIV La sellette.
Chapitre XCV D'une grille et d'un abb.
Chapitre XCVI L'arrt.
Chapitre XCVII L'excution.
Chapitre XCVIII Le mariage.




Chapitre XLVIII

Jeanne protge


Matresse d'un pareil secret, riche d'un pareil avenir, taye de deux
appuis si considrables, Jeanne se sentit forte  lever le monde. Elle
se donna quinze jours de dlai pour commencer de mordre pleinement  la
grappe savoureuse que la fortune suspendait au-dessus de son front.

Paratre  la cour non plus comme une solliciteuse, non plus comme la
pauvre mendiante retire par madame de Boulainvilliers, mais comme une
descendante des Valois, riche de cent mille livres de rente, avoir un
mari duc et pair, s'appeler la favorite de la reine, et, par ce temps
d'intrigues et d'orages, gouverner l'tat en gouvernant le roi par
Marie-Antoinette, voil tout simplement le panorama qui se droula
devant l'inpuisable imagination de la comtesse de La Motte.

Le jour venu, elle ne fit qu'un bond jusqu' Versailles. Elle n'avait
pas de lettre d'audience; mais sa foi en sa fortune tait devenue telle
que Jeanne ne doutait plus de voir flchir l'tiquette devant son dsir.

Et elle avait raison.

Tous ces officieux de cour, si fort empresss de deviner les gots du
matre, avaient remarqu dj combien Marie-Antoinette prenait de
plaisir dans la socit de la jolie comtesse.

C'en fut assez pour qu' son arrive un huissier intelligent, jaloux de
se faire bien venir, allt se placer sur le passage de la reine qui
venait de la chapelle, et l, comme par hasard, pronont devant le
gentilhomme de service ces mots:

--Monsieur, comment faire pour madame la comtesse de La Motte-Valois,
qui n'a pas de lettre d'audience?

La reine causait bas avec madame de Lamballe. Le nom de Jeanne,
adroitement lanc par cet homme, l'arrta dans sa conversation.

Elle se retourna.

--Ne dit-on pas, demanda-t-elle, qu'il y a l madame de La Motte-Valois?

--Je crois que oui, Votre Majest, rpliqua le gentilhomme.

--Qui dit cela?

--Cet huissier, madame.

L'huissier s'inclina modestement.

--Je recevrai madame de La Motte-Valois, fit la reine qui continua sa
route.

Puis en se retirant:

--Vous la conduirez dans le cabinet des bains, dit-elle.

Et elle passa.

Jeanne,  qui cet homme raconta simplement ce qu'il venait de faire,
porta tout de suite la main  sa bourse, mais l'huissier l'arrta par un
sourire.

--Madame la comtesse, veuillez, je vous prie, dit-il, accumuler cette
dette; vous pourrez bientt me la payer avec de meilleurs intrts.

Jeanne remit l'argent dans sa poche.

--Vous avez raison, mon ami, merci.

Pourquoi, se dit-elle, ne protgerais-je pas un huissier qui m'a
protge? J'en fais autant pour un cardinal.

Jeanne se trouva bientt en prsence de sa souveraine.

Marie-Antoinette tait srieuse, peu dispose en apparence, peut-tre
mme par cela qu'elle avait trop favoris la comtesse avec une rception
inespre.

Au fond, pensa l'amie de monsieur de Rohan, la reine se figure que je
vais encore mendier.... Avant que j'aie prononc vingt mots, elle se sera
dride ou m'aura fait jeter  la porte.

--Madame, dit la reine, je n'ai pas encore trouv l'occasion de parler
au roi.

--Ah! madame, Votre Majest n'a t que trop bonne dj pour moi, et je
n'attends rien de plus. Je venais....

--Pourquoi venez-vous? dit la reine habile  saisir les transitions.
Vous n'aviez pas demand audience. Il y a urgence peut-tre... pour
vous?

--Urgence... oui, madame; mais pour moi... non.

--Pour moi, alors.... Voyons, parlez, comtesse.

Et la reine conduisit Jeanne dans la salle des bains, o ses femmes
l'attendaient.

La comtesse, voyant autour de la reine tout ce monde, ne commenait pas
la conversation.

La reine, une fois au bain, renvoya ses femmes.

--Madame, dit Jeanne, Votre Majest me voit bien embarrasse.

--Comment cela? Je vous le disais bien.

--Votre Majest sait, je crois le lui avoir dit, toute la grce que met
monsieur le cardinal de Rohan  m'obliger?

La reine frona le sourcil.

--Je ne sais, dit-elle.

--Je croyais....

--N'importe... dites.

--Eh bien! madame, Son minence me fit l'honneur avant-hier de me rendre
visite.

--Ah!

--C'tait pour une bonne oeuvre que je prside.

--Trs bien, comtesse, trs bien. Je donnerai aussi...  votre bonne
oeuvre.

--Votre Majest se mprend. J'ai eu l'honneur de lui dire que je ne
demandais rien. Monsieur le cardinal, selon sa coutume, me parla de la
bont de la reine, de sa grce inpuisable.

--Et demanda que je protgeasse ses protgs?

--D'abord! Oui, Votre Majest.

--Je le ferai, non pour monsieur le cardinal, mais pour les malheureux
que j'accueille toujours bien, de quelque part qu'ils viennent.
Seulement, dites  Son minence que je suis fort gne.

--Hlas! madame, voil bien ce que je lui dis, et de l vient l'embarras
que je signalais  la reine.

--Ah! ah!

--J'exprimai  monsieur le cardinal toute la charit si ardente dont
s'emplit le coeur de Votre Majest  l'annonce d'une infortune
quelconque, toute la gnrosit qui fait vider incessamment la bourse de
la reine, trop troite toujours.

--Bien! bien!

--Tenez, monseigneur, lui dis-je, comme exemple, Sa Majest se rend
esclave de ses propres bonts. Elle se sacrifie  ses pauvres. Le bien
qu'elle fait lui tourne  mal, et l-dessus je m'accusai moi-mme.

--Comment cela, comtesse, dit la reine, qui coutait, soit que Jeanne
et su la prendre par son faible, soit que l'esprit distingu de
Marie-Antoinette sentt sous la longueur de ce prambule un vif intrt,
rsultant pour elle de la prparation.

--Je dis, madame, que Votre Majest m'avait donn une forte somme
quelques jours avant; que mille fois, au moins, cela tait arriv depuis
deux ans  la reine, et que si la reine et t moins sensible, moins
gnreuse, elle aurait deux millions en caisse, grce auxquels nulle
considration ne l'empcherait de se donner ce beau collier de diamants,
si noblement, si courageusement, mais, permettez-moi de le dire, madame,
si injustement repouss.

La reine rougit et se remit  regarder Jeanne. videmment la conclusion
se renfermait dans la dernire phrase. Y avait-il pige? Y avait-il
seulement flagornerie? Certes, la question tant ainsi pose, il ne
pouvait manquer d'y avoir danger pour une reine. Mais Sa Majest
rencontra sur le visage de Jeanne tant de douceur, de candide
bienveillance, tant de vrit pure, que rien n'accusait une pareille
physionomie d'tre perfide ou adulatrice.

Et comme la reine elle-mme avait une me pleine de vraie gnrosit, et
que dans la gnrosit, il y a toujours la force, dans la force toujours
la solide vrit, alors Marie-Antoinette, poussant un soupir:

--Oui, dit-elle, le collier est beau; il tait beau, veux-je dire, et je
suis bien aise qu'une femme de got me loue de l'avoir repouss.

--Si vous saviez, madame, s'cria Jeanne, coupant  propos la phrase,
comme on finit par connatre les sentiments des gens lorsqu'on porte
intrt  ceux que ces gens aiment!

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, madame, qu'en apprenant votre hroque sacrifice du
collier, je vis monsieur de Rohan plir.

--Plir!

--En un moment ses yeux se remplirent de larmes. Je ne sais, madame,
s'il est vrai que monsieur de Rohan soit un bel homme et un seigneur
accompli, ainsi que beaucoup le prtendent; ce que je sais, c'est qu'en
ce moment, sa figure, claire par le feu de son me, et toute sillonne
de larmes provoques par votre gnreux dsintressement, que dis-je?
par votre privation sublime, cette figure-l ne sortira jamais de mon
souvenir.

La reine s'arrta un moment  faire tomber l'eau du bec de cygne dor
qui plongeait sur sa baignoire de marbre.

--Eh bien! comtesse, dit-elle, puisque monsieur de Rohan vous a paru si
beau et si accompli que vous venez de le dire, je ne vous engage pas 
le lui laisser voir. C'est un prlat mondain, un pasteur qui prend la
brebis autant pour lui-mme que pour le Seigneur.

--Oh! madame.

--Eh bien! quoi? Est-ce que je le calomnie? N'est-ce pas l sa
rputation? Ne s'en fait-il pas une sorte de gloire? Ne le voyez-vous
pas, aux jours de crmonie, agiter ses belles mains en l'air, elles
sont belles, c'est vrai, pour les rendre plus blanches, et sur ses
mains, tincelant de la bague pastorale, les dvotes fixant des yeux
plus brillants que le diamant du cardinal?

Jeanne s'inclina.

--Les trophes du cardinal, poursuivit la reine, emporte, sont
nombreux. Quelques-uns ont fait scandale. Le prlat est un amoureux
comme ceux de la Fronde. Le loue qui voudra pour cela, je me rcuse,
allez.

--Eh bien! madame, fit Jeanne mise  l'aise par cette familiarit, comme
aussi par la situation toute physique de son interlocutrice, je ne sais
pas si monsieur le cardinal pensait aux dvotes quand il me parlait si
ardemment des vertus de Votre Majest; mais tout ce que je sais, c'est
que ses belles mains, au lieu d'tre en l'air, s'appuyaient sur son
coeur.

La reine secoua la tte en riant forcment.

Oui-da! pensa Jeanne, est-ce que les choses iraient mieux que nous ne
le croyions? Est-ce que le dpit serait notre auxiliaire? Oh! nous
aurions trop de facilits alors.

La reine reprit vite son air noble et indiffrent.

--Continuez, dit-elle.

--Votre Majest me glace; cette modestie qui lui fait repousser mme la
louange....

--Du cardinal! Oh! oui.

--Mais pourquoi, madame?

--Parce qu'elle m'est suspecte, comtesse.

--Il ne m'appartient pas, rpliqua Jeanne avec le plus profond respect,
de dfendre celui qui a t assez malheureux pour tre tomb dans la
disgrce de Votre Majest; n'en doutons pas un moment, celui-l est bien
coupable, puisqu'il a dplu  la reine.

--Monsieur de Rohan ne m'a pas dplu; il m'a offense. Mais je suis
reine et chrtienne; et doublement porte, par consquent,  oublier les
offenses.

Et la reine dit ces paroles avec cette majestueuse bont qui
n'appartient qu' elle.

Jeanne se tut.

--Vous ne dites plus rien?

--Je serais suspecte  Votre Majest, j'encourrais sa disgrce, son
blme, en exprimant une opinion qui froisserait la sienne.

--Vous pensez le contraire de ce que je pense  l'gard du cardinal?

--Diamtralement, madame.

--Vous ne parleriez pas ainsi le jour o vous sauriez ce que le prince
Louis a fait contre moi.

--Je sais seulement ce que je l'ai vu faire pour le service de Votre
Majest.

--Des galanteries?

Jeanne s'inclina.

--Des politesses, des souhaits, des compliments? continua la reine.

Jeanne se tut.

--Vous avez pour monsieur de Rohan une amiti vive, comtesse; je ne
l'attaquerai plus devant vous.

Et la reine se mit  rire.

--Madame, rpondit Jeanne, j'aimais mieux votre colre que votre
raillerie. Ce que ressent monsieur le cardinal pour Votre Majest est un
sentiment tellement respectueux, que, j'en suis sre, s'il voyait la
reine rire de lui, il mourrait.

--Oh! oh! il a donc bien chang.

--Mais Votre Majest me faisait l'honneur de me dire l'autre jour que,
depuis dix ans dj, monsieur de Rohan tait passionnment....

--Je plaisantais, comtesse, dit svrement la reine.

Jeanne, rduite au silence, parut  la reine rsigne  ne plus lutter,
mais Marie-Antoinette se trompait bien. Pour ces femmes, nature de tigre
et de serpent, le moment o elles se replient est toujours le prlude de
l'attaque; le repos concentr prcde l'lan.

--Vous parlez de ces diamants, fit imprudemment la reine. Avouez que
vous y avez pens.

--Jour et nuit, madame, dit Jeanne avec la joie d'un gnral qui voit
faire sur le champ de bataille une faute dcisive  son ennemi. Ils sont
si beaux, ils iront si bien  Votre Majest.

--Comment cela?

--Oui, madame, oui,  Votre Majest.

--Mais ils sont vendus?

--Oui, ils sont vendus.

-- l'ambassadeur de Portugal?

Jeanne secoua doucement la tte.

--Non? fit la reine avec joie.

--Non, madame.

-- qui donc?

--Monsieur de Rohan les a achets.

La reine fit un bond, et, tout  coup refroidie:

--Ah! fit-elle.

--Tenez, madame, dit Jeanne avec une loquence pleine de fougue et
d'entranement, ce que fait monsieur de Rohan est superbe; c'est un
moment de gnrosit, de bon coeur; c'est un beau mouvement; une me
comme celle de Votre Majest ne peut s'empcher de sympathiser avec tout
ce qui est bon et sensible.  peine monsieur de Rohan a-t-il su par moi,
je l'avoue, la gne momentane de Votre Majest:

--Comment! s'est-il cri, la reine de France se refuse ce que n'oserait
se refuser une femme de fermier gnral? Comment! la reine peut
s'exposer  voir un jour madame Necker pare de ces diamants?

Monsieur de Rohan ignorait encore que l'ambassadeur de Portugal les et
marchands. Je le lui appris. Son indignation redoubla.

--Ce n'est plus, dit-il, une question de plaisir  faire  la reine,
c'est une question de dignit royale. Je connais l'esprit des cours
trangres--vanit, ostentation--, on y rira de la reine de France, qui
n'a plus d'argent pour satisfaire un got lgitime; et moi, je
souffrirais qu'on raillt la reine de France! Non, jamais.

Et il m'a quitte brusquement. Une heure aprs, je sus qu'il avait
achet les diamants.

--Quinze cent mille livres?

--Seize cent mille livres.

--Et quelle a t son intention en les achetant?

--Que, puisqu'ils ne pouvaient tre  Votre Majest, ils ne fussent pas
du moins  une autre femme.

--Et vous tes sre que ce n'est pas pour en faire hommage  quelque
matresse que monsieur de Rohan a achet ce collier?

--Je suis sre que c'est pour l'anantir plutt que de le voir briller 
un autre col qu' celui de la reine.

Marie-Antoinette rflchit, et sa noble physionomie laissa voir sans
nuage tout ce qui se passait dans son me.

--Ce qu'a fait l monsieur de Rohan est bien, dit-elle; c'est un trait
noble et d'un dvouement dlicat.

Jeanne absorbait ardemment ces paroles.

--Vous remercierez donc monsieur de Rohan, continua la reine.

--Oh! oui, madame.

--Vous ajouterez que l'amiti de monsieur de Rohan m'est prouve, et que
moi, en honnte homme, ainsi que le dit Catherine[1], j'accepte tout de
l'amiti,  charge de revanche. Aussi, j'accepte, non pas le don de
monsieur de Rohan....

   [Note 1: Catherine II de Russie.]

--Quoi donc, alors?

--Mais son avance.... Monsieur de Rohan a bien voulu avancer son argent
ou son crdit, pour me faire plaisir. Je le rembourserai. Boehmer avait
demand du comptant, je crois?

--Oui, madame.

--Combien, deux cent mille livres?

--Deux cent cinquante mille livres.

--C'est le trimestre de la pension que me fait le roi. On me l'a envoy
ce matin, d'avance, je le sais, mais enfin on me l'a envoy.

La reine sonna rapidement ses femmes qui l'habillrent, aprs l'avoir
enveloppe de fines batistes chauffes.

Reste seule avec Jeanne, et rinstalle dans sa chambre, elle dit  la
comtesse:

--Ouvrez, je vous prie, ce tiroir.

--Le premier?

--Non, le second. Vous voyez un portefeuille?

--Le voici, madame.

--Il renferme deux cent cinquante mille livres. Comptez-les.

Jeanne obit.

--Portez-les au cardinal. Remerciez-le encore. Dites-lui que chaque mois
je m'arrangerai pour payer ainsi. On rglera les intrts. De cette
faon, j'aurai le collier qui me plaisait tant, et si je me gne pour le
payer, au moins je ne gnerai point le roi.

Elle se recueillit une minute.

--Et j'aurai gagn  cela, continua-t-elle, d'apprendre que j'ai un ami
dlicat qui m'a servie....

Elle attendit encore.

--Et une amie qui m'a devine, fit-elle, en offrant  Jeanne sa main,
sur laquelle se prcipita la comtesse.

Puis, comme elle allait sortir, aprs avoir encore hsit: Comtesse,
dit-elle tout bas, comme si elle avait peur de ce qu'elle disait, vous
instruirez monsieur de Rohan qu'il sera bien venu  Versailles, et que
j'ai des remerciements  lui faire.

Jeanne s'lana hors de l'appartement, non pas ivre, mais insense de
joie et d'orgueil satisfait.

Elle serrait les billets de caisse comme un vautour sa proie vole.




Chapitre XLIX

Le portefeuille de la reine


Cette fortune, au propre et au figur, que portait Jeanne de Valois, nul
n'en sentit l'importance plus que les chevaux, qui la ramenrent de
Versailles.

Si jamais chevaux presss de gagner un prix volrent dans la carrire,
ce furent ces deux pauvres chevaux de carrosse de louage.

Leur cocher, stimul par la comtesse, leur fit croire qu'ils taient les
lgers quadrupdes du pays d'lis, et qu'il y avait  gagner deux
talents d'or pour le matre, triple ration d'orge mond pour eux.

Le cardinal n'tait pas encore sorti, quand madame de La Motte arriva
chez lui, tout au milieu de son htel et de son monde.

Elle se fit annoncer plus crmonieusement qu'elle n'avait fait chez la
reine.

--Vous venez de Versailles? dit-il.

--Oui, monseigneur.

Il la regardait, elle tait impntrable.

Elle vit son frisson, sa tristesse, son malaise: elle n'eut piti de
rien.

--Eh bien? fit-il.

--Eh bien! voyons, monseigneur, que dsirez-vous? Parlez un peu, afin
que je ne me fasse pas trop de reproches.

--Ah! comtesse, vous me dites cela d'un air!...

--Attristant, n'est-ce pas?

--Tuant.

--Vous vouliez que je visse la reine?

--Oui.

--Je l'ai vue.

--Vous vouliez qu'elle me laisst parler de vous, elle qui, plusieurs
fois, avait tmoign son loignement pour vous et son mcontentement en
entendant prononcer votre nom?

--Je vois qu'il faut, si j'ai eu ce dsir, renoncer  le voir exauc.

--Non, la reine m'a parl de vous.

--Ou plutt vous avez t assez bonne pour lui parler de moi?

--Il est vrai.

--Et Sa Majest a cout?

--Cela mrite explication.

--Ne me dites pas un mot de plus, comtesse, je vois combien Sa Majest a
eu de rpugnance....

--Non, pas trop.... J'ai os parler du collier.

--Os dire que j'ai pens....

-- l'acheter pour elle, oui.

--Oh! comtesse, c'est sublime! Et elle a cout?

--Mais oui.

--Vous lui avez dit que je lui offrais ces diamants?

--Elle a refus net.

--Je suis perdu.

--Refus d'accepter le don, oui; mais le prt....

--Le prt!... Vous auriez tourn si dlicatement l'offre?

--Si dlicatement, qu'elle a accept.

--Je prte  la reine, moi!... Comtesse, est-il possible?

--C'est plus que si vous donniez, n'est-ce pas?

--Mille fois.

--Je le pensais bien. Toutefois Sa Majest accepte.

Le cardinal se leva, puis se rassit. Il vint encore jusqu' Jeanne, et,
lui prenant les mains:

--Ne me trompez pas, dit-il, songez qu'avec un mot, vous pouvez faire de
moi le dernier des hommes.

--On ne joue pas avec des passions, monseigneur; c'est bon avec le
ridicule; et les hommes de votre rang et de votre mrite ne peuvent
jamais tre ridicules.

--C'est vrai. Alors ce que vous me dites....

--Est l'exacte vrit.

--J'ai un secret avec la reine?

--Un secret... mortel.

Le cardinal courut  Jeanne, et lui serra la main tendrement.

--J'aime cette poigne de main, dit la comtesse, elle est d'un homme 
un homme.

--Elle est d'un homme heureux  un ange protecteur.

--Monseigneur, n'exagrez rien.

--Oh! si fait, ma joie, ma reconnaissance... jamais....

--Mais vous exagrez l'une et l'autre. Prter un million et demi  la
reine, n'est-ce pas cela qu'il vous fallait?

Le cardinal soupira.

--Buckingham et demand autre chose  Anne d'Autriche, monseigneur,
aprs ses perles semes sur le parquet de la chambre royale.

--Ce que Buckingham a eu, comtesse, je ne veux pas mme le souhaiter,
ft-ce en rve.

--Vous vous expliquerez de cela, monseigneur, avec la reine, car elle
m'a donn ordre de vous avertir qu'elle vous verrait avec plaisir 
Versailles.

L'imprudente n'eut pas plutt laiss chapper ces mots, que le cardinal
blanchit comme un adolescent sous le premier baiser d'amour.

Le fauteuil qui se trouvait  sa porte, il le prit en ttonnant comme
un homme ivre.

--Ah! ah! pensa Jeanne, c'est encore plus srieux que je ne croyais;
j'avais rv le duch, la pairie, cent mille livres de rente, j'irai
jusqu' la principaut, jusqu'au demi million de rente; car monsieur de
Rohan ne travaille ni par ambition, ni par avarice, il travaille par
amour!

Monsieur de Rohan se remit vite. La joie n'est pas une maladie qui dure
longtemps, et comme c'tait un esprit solide, il jugea convenable de
parler affaire avec Jeanne, afin de lui faire oublier qu'il venait de
parler amour.

Elle le laissa faire.

--Mon amie, dit-il en serrant Jeanne dans ses bras, que prtend faire la
reine de ce prt que vous lui avez suppos?

--Vous me demandez cela parce que la reine est cense n'avoir pas
d'argent?

--Tout juste.

--Eh bien! elle prtend vous payer comme si elle payait Boehmer, avec
cette diffrence que si elle avait achet de Boehmer, tout Paris le
saurait, chose impossible depuis le fameux mot du vaisseau, et que si
elle faisait faire la moue au roi, toute la France ferait la grimace. La
reine veut donc avoir en dtail les diamants, et les payer en dtail.
Vous lui en fournirez l'occasion; vous tes pour elle un caissier
discret, un caissier solvable, dans le cas o elle se trouverait
embarrasse, voil tout; elle est heureuse et elle paie, n'en demandez
pas davantage.

--Elle paie. Comment?

--La reine, femme qui comprend tout, sait bien que vous avez des dettes,
monseigneur; et puis elle est fire, ce n'est pas une amie qui reoive
des prsents.... Quand je lui ai dit que vous aviez avanc deux cent
cinquante mille livres....

--Vous le lui avez dit?

--Pourquoi pas?

--C'tait lui rendre tout de suite l'affaire impossible.

--C'tait lui procurer le moyen, la raison de l'accepter. Rien pour
rien, voil la devise de la reine.

--Mon Dieu!

Jeanne fouilla tranquillement dans sa poche et en tira le portefeuille
de Sa Majest.

--Qu'est cela? dit monsieur de Rohan.

--Un portefeuille qui renferme des billets de caisse pour deux cent
cinquante mille livres.

--Mais....

--Et la reine vous les adresse avec un beau merci.

--Oh!

--Le compte y est. J'ai compt.

--Il s'agit bien de cela.

--Mais que regardez-vous?

--Je regarde ce portefeuille, que je ne vous connaissais pas.

--Il vous plat. Cependant il n'est ni beau ni riche.

--Il me plat, je ne sais pourquoi.

--Vous avez bon got.

--Vous me raillez? En quoi dites-vous que j'ai bon got?

--Sans doute, puisque vous avez le mme got que la reine.

--Ce portefeuille....

--tait  la reine, monseigneur....

--Y tenez-vous?

--Oh! beaucoup.

Monsieur de Rohan soupira.

--Cela se conoit, dit-il.

--Cependant, s'il vous faisait plaisir, dit la comtesse avec ce sourire
qui perd les saints.

--Vous n'en doutez pas, comtesse; mais je ne veux pas vous en priver.

--Prenez-le.

--Comtesse! s'cria le cardinal entran par sa joie, vous tes l'amie
la plus prcieuse, la plus spirituelle, la plus....

--Oui, oui.

--Et c'est entre nous....

-- la vie,  la mort! on dit toujours cela. Non, je n'ai qu'un mrite.

--Lequel donc?

--Celui d'avoir fait vos affaires avec assez de bonheur et avec beaucoup
de zle.

--Si vous n'aviez que ce bonheur-l, mon amie, je dirais que je vous
vaux presque, attendu que moi, tandis que vous alliez  Versailles,
pauvre chre, j'ai aussi travaill pour vous.

Jeanne regarda le cardinal avec surprise.

--Oui, une misre, fit-il. Un homme est venu, mon banquier, me proposer
des actions sur je ne sais quelle affaire de marais  desscher ou 
exploiter.

--Ah!

--C'tait un profit certain; j'ai accept.

--Et bien vous ftes.

--Oh! vous allez voir que je vous place toujours dans ma pense au
premier rang.

--Au deuxime, c'est encore plus que je ne mrite. Mais voyons.

--Mon banquier m'a donn deux cents actions, j'en ai pris le quart pour
vous, les dernires.

--Oh! monseigneur.

--Laissez-moi donc faire. Deux heures aprs il est revenu. Le fait seul
du placement de ces actions en ce jour avait dtermin une hausse de
cent pour cent. Il me donna cent mille livres.

--Belle spculation.

--Dont voici votre part, chre comtesse, je veux dire chre amie.

Et du paquet de deux cent cinquante mille livres donnes par la reine,
il glissa vingt-cinq mille livres dans la main de Jeanne.

--C'est bien, monseigneur, donnant donnant. Ce qui me flatte le plus,
c'est que vous avez pens  moi.

--Il en sera toujours de mme, rpliqua le cardinal en lui baisant la
main.

--Attendez-vous  la pareille, dit Jeanne.... Monseigneur,  bientt, 
Versailles.

Et elle partit, aprs avoir donn au cardinal la liste des chances
choisies par la reine, et dont la premire,  un mois de date, faisait
une somme de cinq cent mille livres.




Chapitre L

O l'on retrouve le docteur Louis


Peut-tre nos lecteurs, en se rappelant dans quelle position difficile
nous avons laiss monsieur de Charny, nous sauront-ils quelque gr de
les ramener dans cette antichambre des petits appartements de
Versailles, dans laquelle le brave marin, que ni les hommes ni les
lments n'avaient jamais intimid, avait fui de peur de se trouver mal
devant trois femmes: la reine, Andre, madame de La Motte.

Arriv au milieu de l'antichambre, monsieur de Charny avait en effet
compris qu'il lui tait impossible d'aller plus loin. Il avait, tout
chancelant, tendu les bras. On s'tait aperu que les forces lui
manquaient, et l'on tait venu  son secours.

C'tait alors que le jeune officier s'tait vanoui, et au bout de
quelques instants tait revenu  lui, sans se douter que la reine
l'avait vu, et peut-tre ft accourue  lui dans un premier mouvement
d'inquitude, si Andre ne l'et arrte, bien plus encore par une
jalousie ardente que par un froid sentiment des convenances.

Au reste, bien avait pris  la reine de rentrer dans sa chambre  l'avis
donn par Andre, quel que ft le sentiment qui et dict cet avis, car
 peine la porte s'tait-elle referme sur elle, qu' travers son
paisseur elle entendit le cri de l'huissier:

--Le roi!

C'tait en effet le roi qui allait de ses appartements  la terrasse, et
qui voulait, avant le conseil, visiter ses quipages de chasse, qu'il
trouvait un peu ngligs depuis quelque temps.

En entrant dans l'antichambre, le roi, qui tait suivi de quelques
officiers de sa maison, s'arrta; il voyait un homme renvers sur
l'appui d'une fentre, et dans une position  alarmer les deux gardes du
corps qui lui portaient secours, et qui n'avaient pas l'habitude de voir
s'vanouir pour rien des officiers.

Aussi, tout en soutenant monsieur de Charny, criaient-ils:

--Monsieur! monsieur! qu'avez-vous donc?

Mais la voix manquait au malade, et il lui tait impossible de rpondre.

Le roi, comprenant  ce silence la gravit du mal, acclra sa marche.

--Mais oui, dit-il, oui, c'est quelqu'un qui perd connaissance.

 la voix du roi, les deux gardes se retournrent, et par un mouvement
machinal, lchrent monsieur de Charny qui, soutenu par un reste de
force, tomba ou plutt se laissa aller sur les dalles avec un
gmissement.

--Oh! messieurs, dit le roi, que faites-vous donc?

On se prcipita. On releva doucement monsieur de Charny qui avait
compltement perdu connaissance, et on l'tendit sur un fauteuil.

--Oh! mais, s'cria le roi tout  coup en reconnaissant le jeune
officier, c'est monsieur de Charny!

--Monsieur de Charny? s'crirent les assistants.

--Oui, le neveu de monsieur de Suffren.

Ces mots firent un effet magique. Charny fut en un moment inond d'eaux
de senteurs ni plus ni moins que s'il se ft trouv au milieu de dix
femmes. Un mdecin avait t mand, il examina vivement le malade.

Le roi, curieux de toute science et compatissant  tous les maux, ne
voulut pas s'loigner; il assistait  la consultation.

Le premier soin du mdecin fut d'carter la veste et la chemise du jeune
homme, afin que l'air toucht sa poitrine; mais, en accomplissant cet
acte, il trouva ce qu'il ne cherchait point.

--Une blessure! dit le roi redoublant d'intrt et s'approchant de
manire  voir de ses propres yeux.

--Oui, oui, murmura monsieur de Charny en essayant de se soulever, et en
promenant autour de lui des yeux affaiblis, une blessure ancienne qui
s'est rouverte. Ce n'est rien... rien....

Et sa main serrait imperceptiblement les doigts du mdecin.

Un mdecin comprend et doit comprendre tout. Celui-l n'tait pas un
mdecin de cour, mais un chirurgien des communs de Versailles. Il voulut
se donner de l'importance.

--Oh! ancienne... cela vous plat  dire, monsieur; les lvres sont trop
fraches, le sang est trop vermeil: cette blessure n'a pas vingt-quatre
heures.

Charny,  qui cette contradiction rendit ses forces, se remit sur ses
pieds et dit:

--Je ne suppose pas que vous m'appreniez  quel moment j'ai reu ma
blessure, monsieur; je vous dis et je vous rpte qu'elle est ancienne.

Alors, en ce moment, il aperut et reconnut le roi. Il boutonna sa
veste, comme honteux d'avoir eu un aussi illustre spectateur de sa
faiblesse.

--Le roi, dit-il.

--Oui, monsieur de Charny, oui, moi-mme, qui bnis le ciel d'tre venu
ici pour vous apporter un peu de soulagement.

--Une gratignure, sire, balbutia Charny; une ancienne blessure, sire,
voil tout.

--Ancienne ou nouvelle, dit Louis XVI, la blessure m'a fait voir votre
sang, sang prcieux d'un brave gentilhomme.

-- qui deux heures dans son lit rendront la sant, ajouta Charny, et il
voulut se lever encore; mais il avait compt sans ses forces. Le cerveau
embarrass, les jambes vacillantes, il ne se souleva que pour retomber
aussitt dans le fauteuil.

--Allons, dit le roi, il est bien malade.

--Oh! oui, fit le mdecin d'un air fin et diplomate, qui sentait sa
ptition d'avancement; mais cependant on peut le sauver.

Le roi tait honnte homme; il avait devin que Charny cachait quelque
chose. Ce secret lui tait sacr. Tout autre l'et t cueillir aux
lvres du mdecin qui l'offrait si obligeamment; mais Louis XVI prfra
laisser le secret  son propritaire.

--Je ne veux pas, dit-il, que monsieur de Charny coure aucun risque en
retournant chez lui. On soignera monsieur de Charny  Versailles; on
appellera vite son oncle, monsieur de Suffren, et quand on aura remerci
monsieur de ses soins, et il dsignait l'officieux mdecin, on ira
chercher le chirurgien de ma maison, le docteur Louis. Il est, je crois,
de quartier.

Un officier courut excuter les ordres du roi. Deux autres s'emparrent
de Charny et le transportrent au bout de la galerie, dans la chambre de
l'officier des gardes.

Cette scne se passa plus vite que celle de la reine et de monsieur de
Crosne.

Monsieur de Suffren fut mand, le docteur Louis appel en remplacement
du surnumraire.

Nous connaissons cet honnte homme, sage et modeste, intelligence moins
brillante qu'utile, courageux laboureur de ce champ immense de la
science, o celui-l est plus honor qui rcolte le grain, o celui-l
n'est pas moins honorable qui ouvre le sillon.

Derrire le chirurgien, pench dj sur son client, s'empressait le
bailli de Suffren,  qui une estafette venait d'apporter la nouvelle.

L'illustre marin ne comprenait rien  cette syncope,  ce malaise subit.

Lorsqu'il eut pris la main de Charny et regard ses yeux ternes:

--trange! dit-il, trange! Savez-vous, docteur, que jamais mon neveu
n'a t malade.

--Cela ne prouve rien, monsieur le bailli, dit le docteur.

--L'air de Versailles est donc bien lourd, car, je vous le rpte, j'ai
vu Olivier en mer pendant dix ans, et toujours vigoureux, droit comme un
mt.

--C'est sa blessure, dit un des officiers prsents.

--Comment sa blessure! s'cria l'amiral; Olivier n'a jamais t bless
de sa vie.

--Oh! pardon, rpliqua l'officier en montrant la batiste rougie; mais je
croyais....

Monsieur de Suffren vit du sang.

--C'est bon, c'est bon, fit avec une brusquerie familire le docteur,
qui venait de sentir le pouls de son malade, n'allons-nous pas discuter
l'origine du mal? Nous avons le mal, contentons-nous-en, et
gurissons-le si c'est possible.

Le bailli aimait les propos sans rplique; il n'avait pas accoutum les
chirurgiens de ses quipages  ouater leurs paroles.

--Est-ce bien dangereux, docteur? demanda-t-il avec plus d'motion qu'il
n'en voulait montrer.

-- peu prs comme une coupure de rasoir au menton.

--Bien. Remerciez le roi, messieurs. Olivier, je te reviendrai voir.

Olivier remua les yeux et les doigts, comme pour remercier  la fois son
oncle qui le quittait, et le docteur qui lui faisait lcher prise.

Puis, heureux d'tre dans un lit, heureux de se voir abandonn  un
homme plein d'intelligence et de douceur, il feignit de s'endormir.

Le docteur renvoya tout le monde.

Le fait est qu'Olivier s'endormit, non sans avoir remerci le ciel de
tout ce qui lui tait arriv, ou plutt de ce qui ne lui tait pas
advenu de mal en des circonstances si graves.

La fivre s'tait empare de lui, cette fivre rgnratrice
merveilleuse de l'humanit, sve ternelle qui fleurit dans le sang de
l'homme, et servant les desseins de Dieu, c'est--dire de l'humanit,
fait germer la sant dans le malade, ou emporte le vivant au milieu de
la sant.

Quand Olivier eut bien rumin, avec cette ardeur des fivreux, sa scne
avec Philippe, sa scne avec la reine, sa scne avec le roi, il tomba
dans un cercle terrible que le sang furieux vient jeter comme un filet
sur l'intelligence.... Il dlira.

Trois heures aprs, on et pu l'entendre de la galerie o se promenaient
quelques gardes; ce que remarquant le docteur, il appela son laquais et
lui commanda de prendre Olivier dans ses bras. Olivier poussa quelques
cris plaintifs.

--Roule-lui la couverture sur la tte.

--Et qu'en ferai-je? dit le valet. Il est trop lourd et se dfend trop.
Je vais demander assistance  l'un de messieurs les gardes.

--Vous tes une poule mouille, si vous avez peur d'un malade, dit le
vieux docteur.

--Monsieur....

--Et si vous le trouvez trop lourd, c'est que vous n'tes pas fort comme
je l'avais cru. Je vous renverrai donc en Auvergne.

La menace fit son effet. Charny, criant, hurlant, dlirant et
gesticulant, fut enlev comme une plume par l'Auvergnat  la vue des
gardes du corps.

Ceux-ci questionnaient Louis et l'entouraient.

--Messieurs, dit le docteur en criant plus fort que Charny pour couvrir
ses cris, vous entendez bien que je n'irai pas faire une lieue toutes
les heures pour visiter ce malade que le roi m'a confi. Votre galerie
est au bout du monde.

--O le conduisez-vous, alors, docteur?

--Chez moi, comme un paresseux que je suis. J'ai ici, vous le savez,
deux chambres; je le coucherai dans l'une d'elles, et aprs-demain, si
personne ne se mle de lui, je vous en rendrai compte.

--Mais, docteur, dit l'officier, je vous assure qu'ici le malade est
trs bien; nous aimons tous monsieur de Suffren, et....

--Oui, oui, je connais ces soins-l de camarade  camarade. Le bless a
soif, on est bon pour lui; on lui donne  boire et il meurt. Au diable
les bons soins de messieurs les gardes! On m'a tu ainsi dix malades.

Le docteur parlait encore que dj Olivier ne pouvait plus tre entendu.

--Oui-da! poursuivit le digne mdecin, c'est fort bien fait, c'est
puissamment raisonn. Il n'y a qu'un malheur  cela, c'est que le roi
voudra voir le malade.... Et s'il le voit... il l'entendra.... Diable! il
n'y a pas  hsiter. Je vais prvenir la reine, elle me donnera un
conseil.

Le bon docteur ayant pris cette rsolution avec cette promptitude
d'homme  qui la nature compte les secondes, inonda d'eau frache le
visage du bless, le plaa dans un lit de faon qu'il ne se tut pas en
remuant ou en tombant. Il mit un cadenas aux volets, ferma la porte de
la chambre  double tour, et, la clef dans sa poche, se rendit chez la
reine, aprs s'tre assur, en coutant au dehors, que pas un des cris
d'Olivier ne pouvait tre peru ou compris.

Il va sans dire que, pour plus de prcaution, l'Auvergnat tait enferm
avec le malade.

Il trouva juste  cette porte madame de Misery, que la reine expdiait
pour prendre des nouvelles du bless.

Elle insistait pour entrer.

--Venez, venez, madame, dit-il, je sors.

--Mais, docteur, la reine attend!

--Je vais chez la reine, madame.

--La reine dsire....

--La reine en saura tout autant qu'elle en dsire savoir, c'est moi qui
vous le dis, madame. Allons.

Et il fit si bien, qu'il fora la dame de Marie-Antoinette  courir pour
arriver en mme temps que lui.




Chapitre LI

_Aegri somnia_[2]

   [Note 2: Rve douloureux.]


La reine attendait la rponse de madame de Misery, elle n'attendait pas
le docteur.

Celui-ci entra avec sa familiarit accoutume.

--Madame, dit-il tout haut, le malade, auquel le roi et Votre Majest
s'intressent, va aussi bien qu'on va quand on a la fivre.

La reine connaissait le docteur; elle savait toute son horreur pour les
gens qui, disait-il, poussent des cris entiers quand ils ressentent des
demi-souffrances.

Elle se figura que monsieur de Charny avait un peu outr sa position.
Les femmes fortes sont disposes  trouver faibles les hommes forts.

--Le bless, dit-elle, est un bless pour rire.

--Eh! eh! fit le docteur.

--Une gratignure.

--Mais non, non, madame; enfin, gratignure ou blessure, tout ce que je
sais, c'est qu'il a la fivre.

--Pauvre garon! Une fivre assez forte?

--Une fivre terrible.

--Bah! fit la reine avec effroi; je ne pensais pas que, comme cela...
tout de suite... la fivre....

Le docteur regarda un moment la reine.

--Il y a fivre et fivre, rpliqua-t-il.

--Mon cher Louis, tenez, vous m'effrayez. Vous qui d'ordinaire tes si
rassurant, je ne sais vraiment ce que vous avez ce soir.

--Rien d'extraordinaire.

--Ah! par exemple! Vous vous retournez, et vous regardez de droite et de
gauche, vous avez l'air d'un homme qui voudrait me confier un grand
secret.

--Eh! qui dit non?

--Vous voyez bien; un secret  propos de fivre!

--Mais oui.

--De la fivre de monsieur de Charny.

--Mais oui.

--Et vous me cherchez pour ce secret?

--Mais oui.

--Vite au fait. Vous savez que je suis curieuse. Tenez commenons par le
commencement.

--Comme Petit-Jean, n'est-ce pas?

--Oui, mon cher docteur.

--Eh bien! madame....

--Eh bien! j'attends, docteur.

--Non, c'est moi qui attends.

--Quoi?

--Que vous me questionniez, madame. Je ne raconte pas bien, mais si on
me fait des demandes, je rponds comme un livre.

--Eh bien! je vous ai demand comment va la fivre de monsieur de
Charny.

--Non, c'est mal dbut. Demandez-moi d'abord comment il se fait que
monsieur de Charny soit chez moi, dans une de mes deux petites chambres,
au lieu d'tre dans la galerie ou dans le poste de l'officier des
gardes.

--Soit, je vous le demande. En effet, c'est tonnant.

--Eh bien! madame, je n'ai pas voulu laisser monsieur de Charny dans
cette galerie, dans ce poste, comme vous voudrez, parce que monsieur de
Charny n'est pas un fivreux ordinaire.

La reine fit un geste de surprise.

--Que voulez-vous dire?

--Monsieur de Charny, quand il a la fivre, dlire tout de suite.

--Oh! fit la reine, en joignant les mains.

--Et, poursuivit Louis en se rapprochant de la reine, lorsqu'il dlire,
le pauvre jeune homme! il dit une foule de choses extrmement dlicates
 entendre pour messieurs les gardes du roi ou toute autre personne.

--Docteur!

--Ah! dame! il ne fallait pas me questionner, si vous ne vouliez pas que
je rpondisse.

--Dites toujours, cher docteur.

Et la reine prit la main du bon savant.

--Ce jeune homme est un athe, peut-tre, et, dans son dlire, il
blasphme.

--Non pas, non pas. Il a, au contraire, une religion trs profonde.

--Il y aurait exaltation peut-tre dans ses ides?

--Exaltation, c'est le mot.

La reine composa son visage, et prenant ce superbe sang-froid qui
accompagne toujours les actes des princes habitus au respect des autres
et  l'estime d'eux-mmes, facult indispensable aux grands de la terre
pour dominer et ne pas se trahir:

--Monsieur de Charny, dit-elle, m'est recommand. Il est le neveu de
monsieur de Suffren, notre hros. Il m'a rendu des services; je veux
tre  son gard comme serait une parente, une amie. Dites-moi donc la
vrit; je dois et je veux l'entendre.

--Mais, moi, je ne puis vous la dire, rpliqua Louis, et puisque Votre
Majest tient si fort  la connatre, je ne sais qu'un moyen, c'est que
Votre Majest entende elle-mme. De cette faon, si quelque chose est
dit  tort par ce jeune homme, la reine n'en voudra ni  l'indiscret qui
aura laiss pntrer le secret, ni  l'imprudent qui l'aura touff.

--J'aime votre amiti, s'cria la reine, et crois ds  prsent que
monsieur de Charny dit des choses tranges dans son dlire....

--Des choses qu'il est urgent que Votre Majest entende pour les
apprcier, fit le bon docteur.

Et il prit doucement la main mue de la reine.

--Mais d'abord, prenez garde, s'cria la reine, je ne fais point ici un
pas sans avoir quelque charitable espion derrire moi.

--Vous n'aurez que moi, ce soir. Il s'agit de traverser mon corridor,
qui a une porte  chaque extrmit. Je fermerai celle par laquelle nous
entrerons, et nul ne sera prs de nous, madame.

--Je m'abandonne  mon cher docteur, fit la reine.

Et prenant le bras de Louis, elle se glissa hors des appartements toute
palpitante de curiosit.

Le docteur tint sa promesse. Jamais roi, marchant au combat ou faisant
une reconnaissance dans une ville de guerre; jamais reine, escorte en
aventure, ne fut plus vulgairement claire par un capitaine des gardes
ou un grand-officier du palais.

Le docteur ferma la premire porte, s'approcha de la deuxime, 
laquelle il colla son oreille.

--Eh bien! dit la reine, c'est donc l qu'est votre malade?

--Non pas, madame, il est dans la seconde pice. Oh! s'il tait dans
celle-ci, vous l'eussiez entendu du bout du corridor. coutez dj de
cette porte.

On entendait, en effet, le murmure inarticul de quelques plaintes.

--Il gmit, il souffre, docteur.

--Non pas, non pas, il ne gmit pas du tout. Il parle bel et bien.
Tenez, je vais ouvrir cette porte.

--Mais je ne veux pas entrer prs de lui, s'cria la reine en se
rejetant en arrire.

--Ce n'est pas non plus cela que je vous propose, dit le docteur. Je
vous parle seulement d'entrer dans la premire chambre, et de l, sans
crainte d'tre vue ou de voir, vous entendrez tout ce qui se dira chez
le bless.

--Tous ces mystres, toutes ces prparations me font peur, murmura la
reine.

--Que sera-ce donc lorsque vous aurez entendu! rpliqua le docteur.

Et il entra seul prs de Charny.

Vtu de sa culotte d'uniforme, dont le bon docteur avait dnou les
boucles, sa jambe nerveuse et fine prise dans un bas de soie aux
spirales d'opale et de nacre, ses bras tendus comme ceux d'un cadavre,
et tout raides dans les manches de batiste froisse, Charny essayait de
soulever sur l'oreiller sa tte plus lourde que si elle et t de
plomb.

Une sueur bouillante ruisselait en perles sur son front, et collait 
ses tempes les boucles dnoues de ses cheveux.

Abattu, cras, inerte, il n'tait plus qu'une pense, qu'un sentiment,
qu'un reflet; son corps ne vivait plus que sur cette flamme, toujours
anime et s'irritant elle-mme dans son cerveau, comme le lumignon dans
la veilleuse d'albtre.

Ce n'est pas une vaine comparaison que nous avons choisie, car cette
flamme, seule existence de Charny, clairait fantastiquement et d'une
faon adoucie certains dtails que la mmoire seule n'et pas traduits
en longs pomes.

Charny en tait  se raconter lui-mme son entrevue dans le fiacre avec
la dame allemande rencontre de Paris  Versailles.

--Allemande! allemande! rptait-il toujours.

--Oui, allemande, nous savons cela, dit le docteur, route de Versailles.

--Reine de France, s'cria-t-il tout  coup.

--Eh! fit Louis en regardant dans la chambre de la reine. Rien que cela.
Qu'en dites-vous, madame?

--Voil ce qu'il y a d'affreux, murmura Charny; c'est d'aimer un ange,
une femme, de l'aimer follement, de donner sa vie pour elle, et de
n'avoir plus en face, quand on s'approche, qu'une reine de velours et
d'or, un mtal ou une toffe, pas de coeur!

--Oh! fit le docteur en riant d'un rire forc.

Charny ne fit pas attention  l'interruption.

--J'aimerais, dit-il, une femme marie. Je l'aimerais avec cet amour
sauvage qui fait que l'on oublie tout. Eh bien!... je dirais  cette
femme: Il nous reste quelques beaux jours sur cette terre; ceux qui
nous attendent en dehors de l'amour vaudront-ils ces jours-l? Viens,
ma bien-aime, tant que tu m'aimeras et que je t'aimerai, ce sera la
vie des lus. Aprs, eh bien! aprs, ce sera la mort, c'est--dire la
vie que nous avons en ce moment.

Donc gagnons les bnfices de l'amour.

--Pas mal raisonn pour un fivreux, murmura le docteur, bien que cette
morale ft des moins serres.

--Mais ses enfants!... s'cria tout  coup Charny avec rage; elle ne
laissera pas ses deux enfants.

--Voil l'obstacle, _hic nodus_[3], fit Louis en tanchant la sueur du
front de Charny, avec un sublime mlange de raillerie et de charit.

   [Note 3: Ici est la difficult.]

--Oh! reprit le jeune homme insensible  tout, des enfants, cela
s'emportera bien dans le pan d'un manteau de voyage, des enfants....

Voyons, Charny, puisque tu emportes la mre, elle, plus lgre qu'une
plume de fauvette, dans tes bras; puisque tu la soulves sans rien
sentir qu'un frisson d'amour au lieu d'un fardeau, est-ce que tu
n'emporterais pas aussi les enfants de Marie.... Ah!...

Il poussa un cri terrible.

--Les enfants d'un roi, c'est si lourd qu'on en sentirait le vide dans
une moiti du monde.

Louis quitta son malade et s'approcha de la reine.

Il la trouva debout, froide et tremblante; il lui prit la main; elle
avait aussi le frisson.

--Vous aviez raison, dit-elle. C'est plus que du dlire, c'est un danger
rel que court ce jeune homme si on l'entendait.

--coutez! coutez! poursuivit le docteur.

--Non, plus un mot.

--Il s'adoucit. Tenez, le voil qui prie.

En effet, Charny venait de se soulever et joignait les mains; il fixait
de grands yeux tonns dans le vague et le chimrique infini.

--Marie, dit-il d'une voix vibrante et douce, Marie, j'ai bien senti que
vous m'aimiez. Oh! je n'en dirai rien. Votre pied, Marie, s'est approch
du mien dans le fiacre, et je me suis senti mourir. Votre main a
descendu sur la mienne... l... l... je n'en dirai rien, c'est le
secret de ma vie. Mon sang a beau couler, Marie, de ma blessure, le
secret ne sortira pas avec lui.

Mon ennemi a tremp son pe dans mon sang; mais s'il a un peu de mon
secret  moi, il n'a rien du vtre. Ne craignez donc rien, Marie; ne me
dites mme pas que vous m'aimez; c'est inutile; puisque vous rougissez,
vous n'avez rien  m'apprendre.

--Oh! oh! fit le docteur. Ce n'est plus seulement de la fivre alors;
voyez comme il est calme... c'est....

--C'est?... fit la reine avec inquitude.

--C'est une extase, madame: l'extase ressemble  la mmoire. C'est en
effet la mmoire d'une me lorsqu'elle se souvient du ciel.

--J'en ai entendu assez, murmura la reine si trouble qu'elle essaya de
fuir.

Le docteur l'arrta violemment par la main.

--Madame, madame, dit-il, que voulez-vous?

--Rien, docteur; rien.

--Mais si le roi veut voir son protg.

--Ah! oui. Oh! ce serait un malheur.

--Que dirai-je?

--Docteur, je n'ai pas une ide, je n'ai pas une parole; ce spectacle
affreux m'a navre.

--Et vous lui avez pris sa fivre  cet extatique, dit tout bas le
docteur: il y a l cent pulsations au moins.

La reine ne rpondit pas, dgagea sa main et disparut.




Chapitre LII

O il est dmontr que l'autopsie du coeur est plus difficile que celle
du corps


Le docteur demeura pensif, regardant s'loigner la reine.

Puis  lui-mme en secouant la tte:

--Il y a dans ce chteau, murmura-t-il, des mystres qui ne sont pas du
ressort de la science. Contre les uns, je m'arme de la lancette et je
leur perce la veine pour les gurir; contre les autres, je m'arme du
reproche et leur perce le coeur: les gurirai-je?

Puis comme l'accs tait pass, il ferma les yeux de Charny, rests
ouverts et hagards, lui rafrachit les tempes avec de l'eau et du
vinaigre, et disposa autour de lui ces soins qui changent l'atmosphre
brlante du malade en un paradis de dlices.

Alors ayant vu le calme revenir sur les traits du bless, remarquant que
ses sanglots se changeaient tout doucement en soupirs, que de vagues
syllabes s'chappaient de sa bouche au lieu de furieuses paroles:

Oui, oui, il y avait non seulement sympathie, mais encore influence,
dit-il; ce dlire s'tait lev comme pour venir au-devant de la visite
que le malade a reue; oui, les atomes humains se dplacent comme dans
le rgne vgtal les poussires fcondantes; oui, la pense a des
communications invisibles, les cours ont des rapports secrets.

Tout  coup il tressaillit, et se retourna  moiti, coutant  la fois
de l'oreille et de l'oeil.

--Voyons, qui est encore l? murmura-t-il.

En effet, il venait d'entendre comme un murmure et un frlement de robe
 l'extrmit du corridor.

--Il est impossible que ce soit la reine, murmura-t-il; elle ne
reviendrait pas sur une rsolution probablement invariable. Voyons.

Et il alla doucement ouvrir une autre porte donnant aussi sur le
corridor, et avanant la tte sans bruit, il vit  dix pas de lui une
femme vtue de longs habits aux plis immobiles, et pareille  la statue
froide et inerte du dsespoir.

Il faisait nuit, la faible lumire place dans le corridor ne pouvait
l'clairer d'un bout  l'autre; mais par une fentre passait un rayon de
lune qui portait sur elle, et qui la faisait visible jusqu'au moment o
un nuage passerait entre elle et le rayon.

Le docteur rentra doucement, franchit l'espace qui sparait une porte de
l'autre; puis sans bruit, mais rapidement, il ouvrit celle derrire
laquelle cette femme tait cache.

Elle poussa un cri, tendit les mains, et rencontra les mains du docteur
Louis.

--Qui est l? demanda-t-il avec une voix o il y avait plus de piti que
de menace; car il devinait,  l'immobilit mme de cette ombre, qu'elle
coutait plus encore avec le coeur qu'avec l'oreille.

--Moi, docteur, moi, rpondit une voix douce et triste.

Quoique cette voix ne ft pas inconnue au docteur, elle n'veilla en lui
qu'un vague et lointain souvenir.

--Moi, Andre de Taverney, docteur.

--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il? s'cria le docteur, est-ce qu'elle s'est
trouve mal?

--_Elle_! s'cria Andre, _Elle_! Qui donc _Elle_?

Le docteur sentit qu'il venait de commettre une imprudence.

--Pardon, mais j'ai vu tout  l'heure une femme s'loigner. Peut-tre
tait-ce vous?

--Ah! oui, dit Andre, il est venu une femme avant moi ici, n'est-ce
pas?

Et Andre pronona ces paroles avec une ardente curiosit, qui ne laissa
aucun doute au docteur sur le sentiment qui les avait dictes.

--Ma chre enfant, dit le docteur, il me semble que nous jouons aux
propos interrompus. De qui me parlez-vous? Que me voulez-vous?
expliquez-vous!

--Docteur, reprit Andre avec une voix si triste, qu'elle alla jusqu'au
fond du coeur de celui qu'elle interrogeait, bon docteur, n'essayez pas
de me tromper, vous qui avez pris l'habitude de me dire la vrit;
avouez qu'une femme tait ici tout  l'heure, avouez-le moi, aussi bien
je l'ai vue.

--Eh! qui vous dit qu'il n'est venu personne?

--Oui; mais une femme, une femme, docteur.

--Sans doute, une femme;  moins que vous ne comptiez soutenir cette
thse qu'une femme n'est femme que jusqu' l'ge de quarante ans.

--Celle qui est venue avait quarante ans, docteur, s'cria Andre,
respirant pour la premire fois; ah!

--Quand je dis quarante ans, je lui fais grce encore de cinq ou six
bonnes annes; mais il faut tre galant avec ses amies, et madame de
Misery est de mes amies, et mme de mes bonnes amies.

--Madame de Misery?

--Sans doute.

--C'est bien elle qui est venue?

--Et pourquoi diable! ne vous le dirais-je pas si c'tait une autre?

--Oh! c'est que....

--En vrit, les femmes sont toutes les mmes, inexplicables; je croyais
cependant vous connatre, vous particulirement. Eh bien! non, je ne
vous connais pas plus que les autres. C'est  se damner.

--Bon et cher docteur!

--Assez. Venons au fait.

Andre le regarda avec inquitude.

--Est-ce qu'elle s'est trouve plus mal? demanda-t-il.

--Qui cela?

--Pardieu! la reine.

--La reine!

--Oui, la reine, pour qui madame de Misery est venue me chercher tout 
l'heure; la reine, qui a ses suffocations, ses palpitations. Triste
maladie, ma chre demoiselle, incurable. Donnez-moi donc de ses
nouvelles si vous tes venue de sa part, et retournons auprs d'elle.

Et le docteur Louis fit un mouvement qui indiquait son intention de
quitter la place o il se trouvait.

Mais Andre l'arrta doucement, et respirant plus  l'aise.

--Non, cher docteur, dit-elle. Je ne viens point de la part de la reine.
J'ignorais mme qu'elle ft souffrante. Pauvre reine! si je l'eusse
su.... Tenez, pardonnez-moi, docteur, mais je ne sais plus ce que je dis.

--Je le vois bien.

--Non seulement je ne sais plus ce que je dis, mais ce que je fais.

--Oh! ce que vous faites, moi je le sais: vous vous trouvez mal.

Et, en effet, Andre avait lch le bras du docteur; sa main froide
retombait tout le long de son corps; elle s'inclinait, livide et froide.

Le docteur la redressa, la ranima, l'encouragea.

Andre alors fit sur elle-mme un violent effort. Cette me vigoureuse,
qui ne s'tait jamais laisse abattre, ni par la douleur physique, ni
par la douleur morale, tendit ses ressorts d'acier.

--Docteur, dit-elle, vous savez que je suis nerveuse, et que l'obscurit
me cause d'affreuses terreurs? Je me suis gare dans l'obscurit, de l
l'tat trange o je me trouve.

--Et pourquoi diable! vous y exposez-vous,  l'obscurit? Qui vous y
force? Puisque personne ne vous envoyait ici, puisque rien ne vous y
amenait.

--Je n'ai pas dit _rien_, docteur, j'ai dit _personne_.

--Ah! ah! des subtilits, ma chre malade. Nous sommes mal ici pour en
faire. Allons ailleurs, surtout si vous en avez pour longtemps.

--Dix minutes, docteur, c'est tout ce que je vous demande.

--Dix minutes, soit, mais pas debout; mes jambes se refusent
positivement  ce mode de dialogue; allons nous asseoir.

--O cela?

--Sur la banquette du corridor, si vous voulez.

--Et l personne ne nous entendra, vous croyez, docteur? demanda Andre
avec effroi.

--Personne.

--Pas mme le bless qui est l? continua-t-elle du mme ton, en
indiquant au docteur cette chambre claire par un doux reflet bleutre,
dans laquelle son regard plongeait.

--Non, dit le docteur, pas mme ce pauvre garon, et j'ajouterai que si
quelqu'un nous entend,  coup sr, ce ne sera point celui-l.

Andre joignit les mains.

-- mon Dieu! il est donc bien mal? dit-elle.

--Le fait est qu'il n'est pas bien. Mais parlons de ce qui vous amne;
vite, mon enfant, vite; vous savez que la reine m'attend.

--Eh bien! docteur, dit Andre en poussant un soupir. Nous en parlons,
ce me semble.

--Quoi! monsieur de Charny?

--C'est de lui qu'il s'agit, docteur, et je venais vous demander de ses
nouvelles.

Le silence avec lequel le docteur Louis accueillit les paroles
auxquelles il devait s'attendre cependant fut glacial. En effet, le
docteur rapprochait en ce moment la dmarche d'Andre de la dmarche de
la reine; il voyait ces deux femmes mues par un mme sentiment, et aux
symptmes il croyait reconnatre que ce sentiment c'tait un violent
amour.

Andre, qui ignorait la visite de la reine, et qui ne pouvait lire dans
l'esprit du docteur tout ce qu'il y avait de triste bienveillance et de
misricordieuse piti, prit le silence du docteur pour un blme,
peut-tre un peu durement formul, et elle se redressa comme d'habitude
sous cette pression, toute muette qu'elle ft.

--Cette dmarche, vous pouvez l'excuser, ce me semble docteur, dit elle,
car monsieur de Charny est malade d'une blessure reue dans un duel, et
cette blessure c'est mon frre qui la lui a faite.

--Votre frre! s'cria le docteur Louis; c'est monsieur Philippe de
Taverney qui a bless monsieur de Charny?

--Sans doute.

--Oh! mais j'ignorais cette circonstance.

--Mais maintenant que vous le savez, ne comprenez-vous pas que je doive
m'enqurir de l'tat dans lequel il se trouve?

--Oh! si fait, mon enfant, dit le bon docteur, enchant de trouver une
occasion d'tre indulgent. J'ignorais, moi, je ne pouvais deviner la
vritable cause.

Et il appuya sur ces derniers mots de manire  prouver  Andre qu'il
n'adoptait ses conclusions que sous toutes rserves.

--Voyons, docteur, dit Andre en s'appuyant des deux mains au bras du
son interlocuteur, et en le regardant en face, voyons, dites toute votre
pense.

--Mais, je l'ai dite. Pourquoi ferais-je des restrictions mentales?

--Un duel entre gentilshommes c'est chose banale, c'est un vnement de
tous les jours.

--La seule chose qui pourrait donner de l'importance  ce duel, ce
serait le cas o nos deux jeunes gens se seraient battus pour une femme.

--Pour une femme, docteur?

--Oui. Pour vous, par exemple.

--Pour moi! Andre poussa un profond soupir. Non, docteur, ce n'est pas
pour moi que monsieur de Charny s'est battu.

Le docteur eut l'air de se contenter de la rponse, mais, d'une faon ou
de l'autre, il voulut avoir l'explication du soupir.

--Alors, dit-il, je comprends, c'est votre frre qui vous a envoye pour
avoir un bulletin exact de la sant du bless.

--Oui! c'est mon frre! oui, docteur, s'cria Andre.

Le docteur la regarda  son tour en face.

Oh! ce que tu as dans le coeur, me inflexible, je vais bien le
savoir, murmura-t-il.

Puis, tout haut:

--Eh bien donc! dit-il, je vais vous dire toute la vrit, comme on la
doit  toute personne intresse  la connatre. Reportez-la  votre
frre, et qu'il prenne ses arrangements en consquence.... Vous
comprenez.

--Non, docteur, car je cherche ce que vous voulez dire par ces mots:
Qu'il prenne ses arrangements en consquence.

--Voici.... Un duel, mme  prsent, n'est pas chose agrable au roi. Le
roi ne fait plus observer les dits, c'est vrai; mais quand un duel a
fait scandale, Sa Majest bannit ou emprisonne.

--C'est vrai, docteur.

--Et quand, par malheur, il y a eu mort d'homme; oh! alors, le roi est
impitoyable. Eh bien! conseillez  votre cher frre de se mettre 
couvert pour un temps donn.

--Docteur, s'cria Andre, docteur, monsieur de Charny est donc bien
mal?

--coutez, chre demoiselle, je vous ai promis la vrit; la voici: vous
voyez bien ce pauvre garon qui sort l-bas ou plutt qui rle dans
cette chambre?

--Docteur, oui, repartit Andre d'une voix trangle; eh bien?...

--Eh bien! s'il n'est pas sauv demain  pareille heure, si la fivre
qui vient de natre et qui le dvore n'a pas cess, monsieur de Charny,
demain  pareille heure, sera un homme mort.

Andre sentit qu'elle allait pousser un cri, elle se serra la gorge,
elle s'enfona les ongles dans les chairs, pour teindre dans la douleur
physique un peu de cette angoisse qui lui dchirait le coeur.

Louis ne put voir sur ses traits l'effrayant ravage que cette lutte
avait produit.

Andre se donnait comme une femme spartiate.

--Mon frre, dit-elle, ne fuira pas; il a combattu monsieur de Charny en
homme de coeur; s'il a eu le malheur de le frapper, c'tait  son corps
dfendant; s'il l'a tu, Dieu le jugera.

--Elle n'tait pas venue pour son compte, se dit le docteur; c'est donc
pour la reine, alors. Voyons si Sa Majest a pouss la lgret
jusque-l.

--Comment la reine a-t-elle pris ce duel? demanda-t-il.

--La reine? je ne sais pas, repartit Andre. Qu'importe  la reine?

--Mais monsieur de Taverney lui est agrable, je suppose?

--Eh bien! monsieur de Taverney est sauf; esprons que Sa Majest
dfendra elle-mme mon frre, si on l'accusait.

Louis, battu des deux cts dans sa double hypothse, abandonna la
partie.

--Je ne suis pas un physiologiste, dit-il, je ne suis qu'un chirurgien.
Pourquoi, diable! quand je sais si bien le jeu des muscles et des nerfs,
vais-je me mler du jeu des caprices et des passions des femmes?

Mademoiselle, vous avez appris ce que vous dsirez savoir. Faites, ou
ne faites pas fuir monsieur de Taverney, cela vous regarde. Quant  moi,
mon devoir est d'essayer  sauver le bless... cette nuit, sans quoi la
mort qui continue tranquillement son oeuvre me l'enlverait dans les
vingt-quatre heures. Adieu.

Et il lui ferma doucement, mais net, la porte sur les talons.

Andre passa une main convulsive sur son front, se vit seule, seule avec
cette pouvantable ralit. Il lui sembla que dj la mort, dont venait
de parler si froidement le docteur, descendait sur cette chambre, et
passait en blanc suaire dans le corridor obscur.

Le vent de la funbre apparition glaa ses membres, elle s'enfuit
jusqu' son appartement, s'enferma sous un triple tour de clef, et
tombant  deux genoux sur le tapis de son lit:

--Mon Dieu! s'cria-t-elle avec une nergie sauvage, avec des torrents
de larmes brlantes, mon Dieu! vous n'tes pas injuste, vous n'tes pas
insens; vous n'tes pas cruel, mon Dieu! Vous pouvez tout, vous ne
laisserez pas mourir ce jeune homme, qui n'a pas fait de mal, et qui est
aim en ce monde. Mon Dieu! nous autres, pauvres humains, nous ne
croyons vraiment qu'au pouvoir de votre bienfaisance, bien qu'en toute
occasion nous tremblions devant le pouvoir de votre colre. Mais moi!...
moi... qui vous supplie, j'ai t assez prouve en ce monde, j'ai assez
souffert sans avoir commis de crime. Eh bien! je ne me suis jamais
plainte, mme  vous; je n'ai jamais dout de vous. Si, aujourd'hui que
je vous prie; si, aujourd'hui que je conjure; si, aujourd'hui que je
demande, que je veux la vie d'un jeune homme... si aujourd'hui vous me
refusiez,  mon Dieu! je dirais que vous avez abus contre moi de toutes
vos forces, et que vous tes un dieu de sombres colres, de vengeances
inconnues; je dirais.... Oh! je blasphme, pardon! je blasphme!... et
vous ne me frappez pas! Pardon, pardon! vous tes bien le Dieu de la
clmence et de la misricorde.

Andre sentit sa vue s'teindre, ses muscles plier; elle se renversa
inanime, les cheveux pars, et resta comme un cadavre sur le parquet.

Lorsqu'elle se rveilla de ce froid sommeil, et que tout lui vint 
l'esprit, fantmes et douleurs:

--Mon Dieu! murmura-t-elle avec un accent sinistre, vous avez t
immisricordieux; vous m'avez punie, je l'aime!... Oh! oui, je l'aime,
c'est assez, n'est-ce pas? Maintenant, me le tuerez-vous?




Chapitre LIII

Dlire


Dieu avait sans doute entendu la prire d'Andre. Monsieur de Charny ne
succomba pas  son accs de fivre.

Le lendemain, tandis qu'elle absorbait avec avidit toutes les nouvelles
qui lui arrivaient du bless, celui-ci, grce aux soins du bon docteur
Louis, passait de la mort  la vie. L'inflammation avait cd 
l'nergie et au remde. La gurison commenait.

Charny une fois sauv, le docteur Louis s'en occupa moiti moins; le
sujet cessait d'tre intressant. Pour le mdecin le vivant est bien peu
de chose, surtout lorsqu'il est convalescent ou qu'il se porte bien.

Seulement, au bout de huit jours, pendant lesquels Andre se rassura
tout  fait, Louis, qui avait sur le coeur toutes les manifestations de
son malade pendant la crise, jugea bon de faire transporter Charny dans
un endroit loign. Il voulait dpayser le dlire.

Mais Charny, aux premires tentatives qui furent faites, se rvolta. Il
leva sur le docteur des yeux tincelants de colre, lui dit qu'il tait
chez le roi, et que nul n'avait le droit de chasser un homme  qui Sa
Majest donnait un asile.

Le docteur, qui n'tait pas patient envers les convalescences revches,
fit entrer purement et simplement quatre valets en leur ordonnant
d'enlever le bless.

Mais Charny se cramponna au bois de son lit, et frappa rudement un des
hommes en menaant les autres comme Charles XII  Bender.

Le docteur Louis essaya du raisonnement. Charny fut d'abord assez
logique, mais comme les valets insistaient, il fit un tel effort que la
plaie se rouvrit, et avec son sang sa raison se mit  s'enfuir. Il tait
rentr dans un accs de dlire plus violent que le premier.

Alors il commena de crier qu'on voulait l'loigner pour le priver des
visions qu'il avait eues dans son sommeil, mais que c'tait en vain, que
les visions lui souriraient toujours, qu'on l'aimait et qu'on viendrait
le voir malgr le docteur: celle qui l'aimait tant d'un rang  ne
craindre les refus de personne.

 ces mots, le docteur tremblant se hta de congdier les valets, reprit
la blessure en sous-oeuvre, et dcid  soigner la raison aprs le
corps, il remit la matire en un tat satisfaisant, mais il n'arrta
point le dlire, ce qui commena  l'effrayer, attendu que de
l'garement ce malade pouvait passer  la folie.

Tout empira en un jour de telle sorte que le docteur Louis songea aux
remdes hroques. Le malade, non seulement se perdait, mais il perdait
la reine;  force de parler il criait,  force de se souvenir il
inventait; le pis tait que dans ses moments lucides, et il en avait
beaucoup, Charny tait plus fou que dans sa folie.

Embarrass au suprme degr, Louis, ne pouvant s'tayer de l'autorit du
roi, car le malade s'en tayait aussi, rsolut d'aller tout dire  la
reine, et il profita pour faire cette dmarche d'un moment o Charny
dormait, fatigu d'avoir cont ses rves et d'avoir appel sa vision.

Il trouva Marie-Antoinette toute pensive et toute radieuse  la fois,
car elle supposait que le docteur allait lui rendre bon compte de son
malade.

Mais elle fut bien surprise; ds sa premire question, Louis rpondit
vertement que le malade tait trs malade.

--Comment! s'cria la reine, hier il allait fort bien.

--Non, madame, il allait fort mal.

--Cependant j'ai envoy Misery, et vous avez rpondu par un bon
bulletin.

--Je me leurrais et voulais vous leurrer.

--Qu'est-ce  dire, rpliqua la reine fort ple, s'il est mal, pourquoi
me le cacher? Qu'ai-je  craindre, docteur, sinon un malheur, trop
commun, hlas!

--Madame....

--Et s'il va bien, pourquoi me donner une inquitude toute naturelle
quand il s'agit d'un bon serviteur du roi?... Ainsi donc, rpondez
franchement par oui ou par non. Quoi sur la maladie? Quoi sur le malade?
Y a-t-il danger?

--Pour lui, moins encore que pour d'autres, madame.

--Voil o commencent les nigmes, docteur, fit la reine impatiente.
Expliquez-vous.

--C'est malais, madame, rpondit le docteur. Qu'il vous suffise de
savoir que le mal du comte de Charny est tout moral. La blessure n'est
qu'un accessoire dans les souffrances, un prtexte pour le dlire.

--Un mal moral! monsieur de Charny!

--Oui, madame; et j'appelle moral tout ce qui ne s'analyse point avec le
scalpel. pargnez-moi d'en dire plus long  Votre Majest.

--Vous voulez dire que le comte... insista la reine.

--Vous le voulez? fit le docteur.

--Mais sans doute, je le veux.

--Eh bien! je veux dire que le comte est amoureux, voil ce que je veux
dire. Votre Majest demande une explication, je m'explique.

La reine fit un mouvement d'paules qui signifiait: la belle affaire!

--Et vous croyez qu'on gurit comme cela d'une blessure, madame? reprit
le docteur; non, le mal empire, et du dlire passager, monsieur de
Charny tombera dans une monomanie mortelle. Alors....

--Alors, docteur?

--Vous aurez perdu ce jeune homme, madame.

--En vrit, docteur, vous tes surprenant avec vos faons. J'aurai
perdu ce jeune homme! Est-ce que je suis cause, moi, s'il est fou?

--Sans doute.

--Mais vous me rvoltez, docteur.

--Si vous n'en tes pas cause en ce moment, poursuivit l'inflexible
docteur en haussant les paules, vous le serez plus tard.

--Donnez des conseils alors, puisque c'est votre tat, dit la reine un
peu radoucie.

--C'est--dire que je fasse une ordonnance?

--Si vous voulez.

--La voici. Que le jeune homme soit guri par le baume ou par le fer;
que la femme dont il invoque le nom  chaque instant le tue ou le
gurisse.

--Voil bien de vos extrmes, interrompit la reine reprenant son
impatience. Tuer... gurir... grands mots! Est-ce qu'on tue un homme
avec une duret? Est-ce qu'on gurit un pauvre fou avec un sourire?

--Ah! si vous tes incrdule, vous aussi, dit le docteur, je n'ai plus
rien  faire qu' prsenter mes trs humbles respects  Votre Majest.

--Mais, voyons, s'agit-il de moi, d'abord?

--Je n'en sais rien, et n'en veux rien savoir; je vous rpte seulement
que monsieur de Charny est un fou raisonnable, que la raison peut  la
fois rendre insens et tuer, que la folie peut rendre raisonnable et
gurir. Ainsi quand vous voudrez dbarrasser ce palais de cris, de rves
et de scandale, vous prendrez un parti.

--Lequel?

--Ah! voil, lequel? Moi, je ne fais que des ordonnances et je ne
conseille pas. Suis-je bien sr d'avoir entendu ce que j'ai entendu,
d'avoir vu ce que mes yeux ont vu?

--Allons, supposez que je vous comprenne, qu'en rsultera-t-il?

--Deux bonheurs: l'un, le meilleur pour vous comme pour nous tous, c'est
que le malade, frapp au coeur par ce stylet infaillible qu'on nomme la
raison, voie finir son agonie qui commence; l'autre... eh bien!
l'autre.... Ah! madame, excusez-moi, j'ai eu le tort de voir deux issues
au labyrinthe. Il n'y en a qu'une pour Marie-Antoinette, pour la reine
de France.

--Je vous comprends; vous avez parl avec franchise, docteur. Il faut
que la femme pour laquelle monsieur de Charny a perdu la raison lui
rende cette raison de gr ou de force.

--Trs bien! C'est cela.

--Il faut qu'elle ait le courage d'aller lui arracher ses rves,
c'est--dire le serpent rongeur qui vit repli au plus profond de son
me.

--Oui, Votre Majest.

--Faites prvenir quelqu'un; mademoiselle de Taverney, par exemple.

--Mademoiselle de Taverney? dit le docteur.

--Oui, vous disposerez toutes choses pour que le bless nous reoive
convenablement.

--C'est fait, madame.

--Sans mnagement aucun.

--Il le faut bien.

--Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d'aller
ainsi chercher la vie ou la mort d'un homme.

--C'est ce que je fais tous les jours quand j'aborde une maladie
inconnue. L'attaquerai-je par le remde qui tue le mal ou par le remde
qui tue le malade?

--Vous, vous tes bien sr de tuer le malade, n'est-ce pas? fit la reine
en frissonnant.

--Eh! dit le docteur d'un air sombre, quand bien mme il mourrait un
homme pour l'honneur d'une reine, combien n'en meurt-il pas tous les
jours pour le caprice d'un roi? Allons, madame, allons!

La reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver
Andre.

Il tait onze heures du matin; Charny, tout habill, dormait sur un
fauteuil aprs l'agitation d'une nuit terrible. Les volets de la
chambre, ferms avec soin, ne laissaient passer qu'un reflet affaibli du
jour. Tout mnageait pour le malade cette sensibilit nerveuse cause
premire de sa souffrance.

Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait
habilement  tous les prtextes d'une recrudescence, et cependant,
dcid  frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui
pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver.

La reine vtue d'un habit du matin, coiffe avec une lgance tout
abandonne, entra brusquement dans le corridor qui menait  la chambre
de Charny. Le docteur lui avait recommand de ne pas hsiter, de ne pas
essayer, mais de se prsenter sur-le-champ, avec rsolution, pour
produire un violent effet.

Elle tourna donc si vivement le bouton cisel de la premire porte de
l'antichambre, qu'une personne penche sur la porte de la chambre de
Charny, une femme enveloppe de sa mante, n'eut que le temps de se
redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleverse,
ses mains tremblantes, dmentaient la tranquillit.

--Andre! s'cria la reine surprise.... Vous, ici?

--Moi! rpliqua Andre ple et trouble, moi! oui, Votre Majest. Moi!
mais Votre Majest n'y est-elle pas elle-mme?

Oh! oh! complication, murmura le docteur.

--Je vous cherchais partout, dit la reine; o tiez-vous donc?

Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'tait pas celui
de sa bont ordinaire. C'tait comme le prlude d'un interrogatoire,
c'tait comme le symptme d'un soupon.

Andre eut peur, elle craignait surtout que sa dmarche inconsidre ne
donnt la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-mme. Aussi,
toute fire qu'elle ft, se dcida-t-elle  mentir pour la seconde fois.

--Ici, vous le voyez.

--Sans doute; mais comment ici?

--Madame, rpliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majest me faisait
chercher; je suis venue.

La reine n'tait pas au bout de sa dfiance, elle insista.

--Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner o j'allais?

--C'tait facile, madame; vous tiez avec monsieur le docteur Louis, et
l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, ds
lors, d'autre but que ce pavillon.

--Bien devin, reprit la reine encore indcise mais sans duret, bien
devin.

Andre fit un dernier effort.

--Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majest avait l'intention de se
cacher, il n'et pas fallu se montrer sur les galeries dcouvertes,
comme elle l'a fait tout  l'heure pour venir ici. Quand la reine
traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son
appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de prcder
quelqu'un qu'on a vu de loin.

--Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse
habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, rflchissant peu, je ne
crois pas aux rflexions des autres.

La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-tre,
puisqu'elle avait besoin de confidente.

Son me, d'ailleurs, n'tant pas un compos de coquetterie et de
dfiance, comme l'me des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses
amitis, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se dfient
d'elles se dfient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui
punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimes de leurs
amants.

Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite
mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main
d'Andre, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la premire
avec une rapidit extrme, elle pntra dans la chambre du malade
pendant que le docteur restait dehors avec Andre.

 peine celle-ci eut-elle vu disparatre la reine qu'elle leva vers le
ciel un regard plein de colre et de douleur, dont l'expression
ressemblait  une imprcation furieuse.

Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui
disant:

--Croyez-vous qu'elle russira?

--Russir, et  quoi? mon Dieu! dit Andre.

-- faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu
que sa fivre dure.

--Il gurirait donc ailleurs? s'cria Andre.

Le docteur la regarda, surpris, inquiet.

--Je crois que oui, dit-il.

--Oh! qu'elle russisse alors! fit la pauvre fille.




Chapitre LIV

Convalescence


Cependant la reine avait march droit au fauteuil de Charny.

Celui-ci leva la tte au bruit des mules qui criaient sur le parquet.

--La reine! murmura-t-il en essayant de se lever.

--La reine, oui, monsieur, se hta de dire Marie-Antoinette, la reine
qui sait comment vous travaillez  perdre la raison et la vie, la reine
que vous offensez dans vos rves, la reine que vous offensez veill, la
reine qui a soin de son honneur et de votre sret! Voici pourquoi elle
vient  vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la
recevoir.

Charny s'tait lev tremblant, perdu, puis aux derniers mots il s'tait
laiss glisser sur ses genoux, tellement cras par la douleur physique
et la douleur morale, que, courb ainsi en coupable, il ne voulait ni ne
pouvait se relever.

--Est-il possible, continua la reine touche de ce respect et de ce
silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renomm autrefois parmi les
plus loyaux, s'attache comme un ennemi  la rputation d'une femme? Car
notez ceci, monsieur de Charny, ds notre premire entrevue, ce n'est
pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montre, c'tait une
femme, et vous n'eussiez jamais d oublier.

Charny, entran par ces paroles sorties du coeur, voulut essayer
d'articuler un mot pour sa dfense: Marie-Antoinette ne lui en laissa
pas le temps.

--Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la
trahison?

--La trahison... balbutia Charny.

--Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous tes un insens, et je vais
vous ter le moyen de faire le mal; ou vous tes un tratre, et je vais
vous punir.

--Madame, ne dites pas que je suis un tratre. Dans la bouche des rois
cette accusation prcde l'arrt de mort, dans la bouche d'une femme
elle dshonore. Reine, tuez-moi; femme, pargnez-moi.

--tes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une
voix altre.

--Oui, madame.

--Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers...
le roi?

--Mon Dieu! murmura l'infortun.

--Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le
roi est l'poux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux
sur elle; le roi est le pre de votre matre futur, mon dauphin. Le roi,
c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je
vnre et que j'aime.

--Oh! murmura Charny en poussant un sourd gmissement, et pour se
soutenir, il fut oblig d'appuyer une de ses mains sur le parquet.

Son cri traversa le coeur de la reine. Elle lut dans le regard teint du
jeune homme qu'il venait d'tre frapp  mort, si elle ne tirait
promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfonc.

C'est pourquoi, misricordieuse et douce, elle s'effraya de la pleur et
de la faiblesse du coupable, et fut prs un moment d'appeler au secours.

Mais elle rflchit que le docteur, qu'Andre, interprteraient mal
cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.

--Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a
essay de vous gurir; cette blessure, qui n'tait rien, empire par les
extravagances de votre cerveau. Quand sera-t--elle gurie, cette
blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle
scandaleux d'une folie qui l'inquite? Quand partirez-vous du chteau?

--Madame, balbutia Charny, Votre Majest me chasse.... Je pars, je pars.

Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lanc hors de son
quilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui
lui barrait le passage.

 peine eut-il senti le contact de cette poitrine brlante qui le
retenait,  peine eut-il pli sous l'treinte involontaire du bras qui
le portait, que sa raison l'abandonna entirement, sa bouche s'ouvrit
pour laisser passer un souffle dvorant qui n'tait point une parole et
n'osait tre un baiser.

La reine elle-mme, brle par ce contact, flchie par cette faiblesse,
n'eut pas le temps de pousser le corps inanim sur son fauteuil, et elle
voulut s'enfuir; mais la tte de Charny tait retombe en arrire. Elle
battait le bois du fauteuil, une lgre nuance rose colorait l'cume de
ses lvres, une goutte rose et tide tait tombe de son front sur la
main de Marie-Antoinette.

--Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tu par vous.

La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le
releva, pressa sa tte morte sur son sein, appuya une main glace sur le
coeur du jeune homme.

L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision
disparut. La femme s'pouvantait d'avoir laiss un souvenir l o elle
ne croyait donner qu'un dernier adieu.

Elle fit trois pas vers la porte avec une telle prcipitation, que
Charny eut  peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'criant:

--Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que
le respect que j'ai pour vous....

--Adieu! adieu! dit la reine.

--Madame! oh! pardonnez-moi!

--Je vous pardonne, monsieur de Charny.

--Madame, un dernier regard!

--Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'motion et de colre,
si vous n'tes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez
mort ou parti du chteau.

Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les
mains avec ivresse, se trana agenouill jusqu'aux pieds de
Marie-Antoinette.

Celle-ci avait dj ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.

Andre, dont les yeux dvoraient cette porte depuis le commencement de
l'entretien, vit ce jeune homme prostern, la reine dfaillante; elle
vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards
de celle-l pencher teints vers le sol.

Frappe au coeur, dsespre, gonfle de haine et de mpris, elle ne
courba point la tte. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que
Dieu avait trop donn  cette femme, en lui donnant comme superflu un
trne et la beaut, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec
monsieur de Charny.

Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.

Tout entier au succs de la ngociation entame par la reine, il se
contenta de dire:

--Eh bien, madame?

La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix touffe
par les battements de son coeur.

--Que fera-t-il? rpta le docteur.

--Il partira, murmura la reine.

Et, sans faire attention  Andre, qui fronait le sourcil, et  Louis,
qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de
la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante  ruche de dentelle,
et rentra dans son appartement.

Andre serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis,
d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis
 elle, la tte baisse, l'oeil fixe et la pense absente.

Elle n'avait pas mme song  demander les ordres de la reine. Pour une
nature comme celle d'Andre, la reine n'est rien: la rivale est tout.

Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus tre le mme homme que
la veille.

Fort jusqu' l'exagration, hardi jusqu' la fanfaronnade, il adressa au
bon docteur des questions si presses, si nergiques, au sujet de sa
prochaine convalescence, sur le rgime  suivre, sur les moyens de
transport, que Louis crut  une rechute plus dangereuse, produite par
une manie d'un autre ordre.

Charny le dtrompa bientt; il ressemblait  ces fers rougis au feu dont
la teinte s'affaiblit  l'oeil  mesure que la chaleur diminue
d'intensit. Le fer est noir et ne parle plus  la vue, mais il est
encore assez brlant pour dvorer tout ce qu'on lui prsentera.

Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons
jours. Charny fut rellement si raisonnable qu'il se crut oblig
d'expliquer au mdecin le brusque changement de sa rsolution.

--La reine, dit-il, m'a plus guri en me faisant honte, que votre
science, cher docteur, ne l'et fait avec d'excellents remdes; me
prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte
un cheval avec un mors.

--Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur.

--Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait
un jour pour me prouver sa force de volont, qu'il lui avait suffi, dans
un duel o il tait bless, de vouloir retenir son sang, pour que le
sang ne coult pas et ne rjout pas l'oeil de l'adversaire. J'ai ri de
cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fivre, si ce
dlire que vous me reprochez voulaient reparatre, je les chasserais, je
gage, en disant: dlire et fivre, vous ne reparatrez plus.

--Nous avons des exemples de ce phnomne, dit gravement le docteur.
Toutefois, permettez-moi de vous fliciter. Vous voil guri moralement?

--Oh! oui.

--Eh bien! vous ne tarderez pas  voir tout le rapport qu'il y a entre
le moral et le physique de l'homme. C'est une belle thorie que je
rdigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain
de corps en huit jours.

--Cher docteur, merci.

--Et pour commencer vous allez donc partir?

--Quand il vous plaira. Tout de suite.

--Attendons ce soir. Modrons-nous. Procder par les extrmes, c'est
risquer toujours.

--Attendons au soir, docteur.

--Irez-vous loin?

--Au bout du monde, s'il le faut.

--C'est trop loin pour une premire sortie, dit le docteur avec le mme
flegme. Contentons--nous de Versailles d'abord, hein?

--Versailles soit, puisque vous le voulez.

--Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous
expatrier, que d'tre guri de votre blessure.

Ce sang-froid tudi acheva de mettre Charny sur ses gardes.

--C'est vrai, docteur, j'ai une maison  Versailles.

--Eh bien! voil notre affaire: on vous y portera ce soir.

--C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je dsirais faire
un tour dans mes terres.

--Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont
pas au bout du monde.

--Elles sont sur les frontires de Picardie,  quinze ou dix-huit lieues
d'ici.

--Vous voyez bien!

Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses
dlicatesses.

Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement conduits lors de
leur premire tentative emportrent Charny jusqu' son carrosse, qui
l'attendait au guichet des communs.

Le roi, ayant chass toute la journe, venait de souper et dormait.
Charny, un peu proccup de partir sans prendre cong, fut pleinement
rassur par le docteur, qui promit d'excuser le dpart en le motivant
par un besoin de changement.

Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse
satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fentres de
l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais,
portant un flambeau  la main, clairait le chemin, sans clairer la
physionomie.

Charny ne rencontra sur les degrs que plusieurs officiers, ses amis,
prvenus assez  temps pour que le dpart n'et pas l'air d'une fuite.

Escort jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put
permettre  ses yeux d'errer sur les fentres: celles de la reine
resplendissaient de lumire. Sa Majest, un peu souffrante, avait reu
les dames dans sa chambre  coucher.

Celles d'Andre, mornes et noires, cachaient derrire le pli des rideaux
de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans
tre aperue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte.

Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer
des chevaux sur le pav sonore.

--S'il n'est pas  moi, murmura Andre, il n'est plus  personne, du
moins.

--S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez
lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit
des maladies de l'me! On n'est pas le mdecin d'Antiochus et de
Stratonice pour gurir ces maladies-l.

Charny arriva sain et sauf  sa maison. Le docteur lui vint rendre
visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hta d'annoncer que ce
serait la dernire visite qu'il lui ferait.

Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillere de confitures
d'Orlans.

Le lendemain, il reut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la
visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoy du roi. Il en fut 
peu prs de mme le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui.

Il se levait et marchait dans son jardin.

Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure;
ses forces taient revenues. Sa maison n'tant pas encore assez
dlaisse, il demanda au mdecin de son oncle et fit demander au docteur
Louis l'autorisation de partir pour ses terres.

Louis rpondit de confiance que la locomotion tait le dernier degr de
la mdication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne
chaise, et que la route de Picardie tait unie comme un miroir, et que
demeurer  Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement
voyager, serait folie.

Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au
roi, qui le combla de bonts, pria monsieur de Suffren de prsenter ses
respects  la reine, ce soir-l malade, et qui ne recevait pas. Puis,
montant dans sa chaise  la porte mme du chteau royal, il partit pour
la petite ville de Villers-Cotterts, d'o il devait gagner le chteau
de Boursonnes, situ  une lieue de cette petite ville qu'illustraient
dj les premires posies de Demoustier.




Chapitre LV

Deux coeurs saignants


Le lendemain du jour o la reine avait t surprise par Andre fuyant
Charny, agenouill devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant
son habitude dans la chambre royale,  l'heure de la petite toilette,
avant la messe.

La reine n'avait pas encore reu de visite. Elle venait seulement de
lire un billet de madame de La Motte, et son humeur tait riante.

Andre, plus ple encore que la veille, avait dans toute sa personne ce
srieux et cette froide rserve qui appelle l'attention, et force les
plus grands  compter avec les plus petits.

Simple, austre pour ainsi dire dans sa toilette, Andre ressemblait 
une messagre de malheur, ce malheur ft-il pour elle ou pour d'autres.

La reine tait dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point
garde  cette dmarche lente et grave d'Andre,  ses yeux rougis,  la
blancheur de ses tempes et de ses mains.

Elle tourna la tte tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre
son salut amical.

--Bonjour, petite.

Andre attendit que la reine lui donnt une occasion de partir. Elle
attendit, bien sre que son silence, que son immobilit, finiraient par
attirer les yeux de Marie-Antoinette.

Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de rponse autre qu'une grande
rvrence, la reine se tourna, et obliquement, aperut ce visage frapp
de douleur et de rigidit.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andre? fit-elle en se retournant tout  fait;
est-ce qu'il t'arrive malheur?

--Un grand malheur, oui, madame, rpondit la jeune femme.

--Quoi donc?

--Je vais quitter Votre Majest.

--Me quitter! Tu pars?

--Oui, madame.

--O vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce dpart prcipit?

--Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections....

La reine leva la tte.

--De famille, ajouta Andre en rougissant.

La reine rougit  son tour, et l'clair de leurs deux regards se croisa
en brillant comme un choc d'pes.

La reine se remit la premire.

--Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous tiez heureuse, hier, ce
me semble?

--Non, madame, rpondit fermement Andre; hier fut encore un des jours
infortuns de ma vie.

--Ah! fit la reine devenue rveuse.

Et elle ajouta:

--Expliquez-vous.

--Il faudrait me rsigner  fatiguer Votre Majest de dtails au-dessous
d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien 
attendre des biens de la terre, et je viens demander un cong  Votre
Majest pour m'occuper de mon salut.

La reine se leva, et bien que cette demande part coter  son orgueil,
elle vint prendre la main d'Andre.

--Que signifie cette rsolution de mauvaise tte? dit-elle; n'aviez vous
pas hier un frre, un pre, comme aujourd'hui? taient-ils moins gnants
et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous
laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mre de famille qui rend
une famille  ceux qui n'en ont pas?

Andre se mit  trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la
reine, elle dit:

--Madame, votre bont me pntre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai
rsolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne
m'exposez pas  trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation
que je me sens.

--Depuis hier alors?

--Veuille Votre Majest ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet.

--Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de
confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais  celui qui
ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets,
mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez t ici.
Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amiti ne dlaisse pas
les gens malgr leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'tre pour
moi une amie. Maintenant, Andre, allez, vous tes libre.

Andre fit une rvrence de cour et sortit.  la porte, la reine la
rappela.

--O allez-vous, Andre?

-- l'abbaye de Saint-Denis, madame, rpondit mademoiselle de Taverney.

--Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-tre rien 
vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est
trop encore! Vous tes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de
Taverney; allez.

Il rsulta de l que, sans donner d'autres explications sur lesquelles
comptait le bon coeur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir,
Andre prit au bond la permission de la reine et disparut.

Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperut que mademoiselle de
Taverney quittait sur-le-champ le chteau.

En effet, elle se rendait dans la maison de son pre, o, selon qu'elle
s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frre rvait; la soeur
agissait.

 l'aspect d'Andre, que son service devait  une pareille heure retenir
au chteau, Philippe s'avana surpris, presque effray.

Effray surtout de cette sombre mine, lui que sa soeur n'abordait jamais
qu'avec un sourire d'amiti tendre, il commena comme avait fait la
reine: il questionna.

Andre lui annona qu'elle venait de quitter le service de la reine; que
son cong tait accept, qu'elle allait entrer au couvent.

Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reoit un
coup inattendu.

--Quoi! dit-il, vous aussi, ma soeur?

--Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire?

--C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des
Bourbons? s'cria-t-il; vous vous croyez force de faire des voeux!
vous! religieuse par got, par me; vous, la moins mondaine des femmes
et la moins capable d'obissance ternelle aux lois de l'asctisme!
Voyons, que reprochez-vous  la reine?

--On n'a rien  reprocher  la reine, Philippe, rpondit froidement la
jeune femme; vous qui avez tant compt sur la faveur des cours; vous
qui, plus que personne, y dtes compter, pourquoi n'avez-vous pu
demeurer? Pourquoi n'y resttes-vous pas trois jours? Moi, j'y suis
reste trois ans.

--La reine est capricieuse parfois, Andre.

--Si cela est, Philippe, vous pouviez le souffrir, vous, un homme; moi,
femme, je ne le dois pas, je ne le veux pas; si elle a des caprices, eh
bien! ses servantes sont l.

--Cela, ma soeur, fit le jeune homme avec contrainte, ne m'apprend pas
comment vous avez eu des dmls avec la reine.

--Aucun, je vous jure; en etes-vous, Philippe, vous qui l'avez quitte?
Oh! elle est ingrate, cette femme!

--Il lui faut pardonner, Andre. La flatterie l'a un peu gte, elle est
bonne au fond.

--Tmoin ce qu'elle a fait pour vous, Philippe.

--Qu'a-t-elle fait?

--Vous l'avez oubli dj? Oh! moi, j'ai meilleure mmoire. Aussi dans
un seul et mme jour, avec une seule et mme rsolution, je paie votre
dette et la mienne, Philippe.

--Trop cher, ce me semble, Andre; ce n'est pas  votre ge, avec votre
beaut, qu'on renonce au monde. Prenez garde, chre amie, vous le
quittez jeune, vous le regretterez vieille, et, quand il ne sera plus
temps, vous y rentrerez alors, dsobligeant tous vos amis, dont une
folie vous aura spare.

--Vous ne raisonniez pas ainsi, vous, un brave officier tout ptri
d'honneur et de sentiment, mais peu soucieux de sa renomme ou de sa
fortune, que l o cent autres ont amass titres et or vous n'avez su
faire que des dettes et vous amoindrir, vous ne raisonniez pas ainsi
quand vous me disiez: _elle_ est capricieuse, Andre, _elle_ est
coquette, _elle_ est perfide; j'aime mieux ne la point servir. Comme
pratique de cette thorie, vous avez renonc au monde, quoique vous ne
vous soyez pas fait religieux, et de nous deux, celui qui est le plus
prs des voeux irrvocables, ce n'est pas moi qui vais les faire, c'est
vous qui les avez dj faits.

--Vous avez raison, ma soeur, et sans notre pre....

--Notre pre! ah! Philippe ne parlez pas ainsi, reprit Andre avec
amertume, un pre ne doit il pas tre le soutien de ses enfants ou
accepter leur appui? C'est  ces conditions seulement qu'il est le pre.
Que fait le ntre, je vous le demande? Avez-vous jamais eu l'ide de
confier un secret  monsieur de Taverney? Et le croyez-vous capable de
vous appeler pour vous dire un de ses secrets  lui! Non, continua
Andre avec une expression de chagrin, non, monsieur de Taverney est
fait pour vivre seul en ce monde.

--Je le veux bien, Andre, mais il n'est pas fait pour mourir seul.

Ces mots, dits avec une svrit douce, rappelaient  la jeune femme
qu'elle laissait  ses colres,  ses aigreurs,  ses rancunes contre le
monde, une trop grande place dans son coeur.

--Je ne voudrais pas, rpondit-elle, que vous me prissiez pour une fille
sans entrailles; vous savez si je suis une soeur tendre; mais ici-bas
chacun a voulu tuer en moi l'instinct sympathique qui lui correspondait.
Dieu m'avait donn en naissant, comme  toute crature, une me et un
corps; de cette me et de ce corps toute crature humaine peut disposer,
pour son bonheur, en ce monde et dans l'autre. Un homme que je ne
connaissais pas  pris mon me, Balsamo. Un homme que je connaissais 
peine, et qui n'tait pas un homme pour moi, a pris mon corps, Gilbert.
Je vous le rpte, Philippe, pour tre une bonne et pieuse fille, il ne
me manque qu'un pre. Passons  vous, examinons ce que vous a rapport
le service des grands de la terre,  vous qui les aimiez.

Philippe baissa la tte.

--pargnez-moi, dit-il; les grands de la terre n'taient pour moi que
des cratures semblables  moi; je les aimais; Dieu nous a dit de nous
aimer les uns les autres.

--Oh! Philippe, dit-elle, il n'arrive jamais sur cette terre que le
coeur aimant rponde directement  qui l'aime; ceux que nous avons
choisis en choisissent d'autres.

Philippe leva son front ple et considra longtemps sa soeur, sans autre
expression que celle de l'tonnement.

--Pourquoi me dites-vous cela? O voulez-vous en venir? demanda-t-il.

-- rien,  rien, rpondit gnreusement Andre, qui recula devant
l'ide de descendre  des rapports ou  des confidences. Je suis
frappe, mon frre. Je crois que ma raison souffre; ne donnez  mes
paroles aucune attention.

--Cependant....

Andre s'approcha de Philippe et lui prit la main.

--Assez sur ce sujet, mon bien-aim frre. Je suis venue vous prier de
me conduire  un couvent: j'ai choisi Saint-Denis; je n'y veux pas faire
de voeux, soyez tranquille. Cela viendra plus tard, s'il est ncessaire.
Au lieu de chercher dans un asile ce que la plupart des femmes y veulent
trouver, l'oubli, moi j'y vais demander la mmoire. Il me semble que
j'ai trop oubli le Seigneur. Il est le seul roi, le seul matre,
l'unique consolation, comme l'unique rel afflicteur. En me rapprochant
de lui, aujourd'hui que je le comprends, j'aurai plus fait pour mon
bonheur que si tout ce qu'il y a de riche, de fort, de puissant et
d'aimable dans ce monde avait conspir pour me faire une vie heureuse. 
la solitude, mon frre,  la solitude, ce vestibule de la batitude
ternelle!... Dans la solitude, Dieu parle au coeur de l'homme; dans la
solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.

Philippe arrta Andre du geste.

--Souvenez-vous, dit-il, que je m'oppose moralement  ce dessein
dsespr: vous ne m'avez pas fait juge des causes de votre dsespoir.

--Dsespoir! fit-elle avec un souverain mpris, vous dites dsespoir!
Ah! Dieu merci! je ne pars point dsespre, moi! Regretter avec
dsespoir! Non! non! mille fois non!

Et d'un mouvement plein d'une fiert sauvage, elle jeta sur ses paules
la mante de soie qui reposait prs d'elle sur un fauteuil.

--Cet excs mme de ddain manifeste en vous un tat qui ne peut durer,
reprit Philippe; vous ne voulez pas du mot dsespoir, Andre, acceptez
le mot dpit.

--Dpit! rpliqua la jeune femme, en modifiant son sourire sardonique
par un sourire plein de fiert. Vous ne croyez pas, mon frre, que
mademoiselle de Taverney soit si peu forte que de cder sa place en ce
monde pour un mouvement de dpit. Le dpit, c'est la faiblesse des
coquettes ou des sottes. L'oeil qui s'est allum par le dpit se mouille
bientt de pleurs, et l'incendie est teint. Je n'ai pas de dpit,
Philippe. Je voudrais bien que vous me crussiez, et pour cela, il ne
s'agirait que de vous interroger vous-mme, quand vous avez quelque
grief  formuler. Rpondez, Philippe, si demain vous vous retiriez  la
Trappe, si vous vous faisiez chartreux, comment appelleriez-vous la
cause qui vous aurait pouss  cette rsolution?

--J'appellerais cette cause un incurable chagrin, ma soeur, dit Philippe
avec la douce majest du malheur.

-- la bonne heure, Philippe, voil un mot qui me convient et que
j'adopte. Soit, c'est donc un incurable chagrin qui me pousse vers la
solitude.

--Bien! rpondit Philippe, et le frre et la soeur n'auront pas eu de
dissemblance dans leur vie. Heureux bien galement, ils auront toujours
t malheureux au mme degr. Cela fait la bonne famille, Andre.

Andre crut que Philippe, emport par son motion, lui faisait une
question nouvelle, et peut-tre son coeur inflexible se ft-il bris
sous l'treinte de l'amiti fraternelle.

Mais Philippe savait par exprience que les grandes mes se suffisent 
elles seules: il n'inquita pas celle d'Andre dans le retranchement
qu'elle s'tait choisi.

-- quelle heure et quel jour comptez-vous partir? demanda-t-il.

--Demain; aujourd'hui mme, s'il tait temps encore.

--Ne ferez-vous pas un dernier tour de promenade avec moi dans le parc?

--Non, dit-elle.

Il comprit bien au serrement de main qui accompagna ce refus que la
jeune femme refusait seulement une occasion de se laisser attendrir.

--Je serai prt quand vous me ferez avertir, rpliqua-t-il.

Et il lui baisa la main, sans ajouter un mot, qui et fait dborder
l'amertume de leur coeur.

Andre, aprs avoir fait les premiers prparatifs, se retira chez elle
o elle reut ce billet de Philippe:

Vous pouvez voir notre pre  cinq heures ce soir. L'adieu est
indispensable. Monsieur de Taverney crierait  l'abandon, aux mauvais
procds.

Elle rpondit:

 cinq heures, je serai chez monsieur de Taverney en habit de voyage. 
sept heures nous pouvons tre rendus  Saint-Denis. M'accorderez-vous
votre soire?

Pour toute rponse, Philippe cria par la fentre, assez proche de
l'appartement d'Andre pour qu'Andre pt l'entendre:

-- cinq heures, les chevaux  la chaise.




Chapitre LVI

Un ministre des finances


Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andre, avait lu un billet
de madame de La Motte, et qu'elle avait souri.

Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules
possibles de respect:

Et Votre Majest peut tre assure qu'il lui sera fait crdit, et que
la marchandise sera livre de confiance.

Donc, la reine avait souri, et brl le petit billet de Jeanne.

Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la socit de mademoiselle de
Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne
attendait l'honneur d'tre admis auprs d'elle.

Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au
lecteur. L'histoire le lui a assez fait connatre, mais le roman, qui
dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne
peut-tre un dtail plus satisfaisant  l'imagination.

Monsieur de Calonne tait un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit mme,
qui, sortant de cette gnration de la dernire moiti du sicle, peu
habitue aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du
malheur suspendu sur la France, mlait son intrt  l'intrt commun,
disait comme Louis XV: Aprs nous la fin du monde; et cherchait
partout des fleurs pour parer son dernier jour.

Il savait les affaires, tait homme de cour. Tout ce qu'il y eut de
femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beaut, il
l'avait cultiv par des hommages pareils  ceux que l'abeille rend aux
plantes charges d'armes et de sucs.

C'tait alors le rsum de toutes les connaissances que la conversation
de sept  huit hommes et de dix  douze femmes. Monsieur de Calonne
avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec
Voltaire, rver avec Rousseau. Enfin il avait t assez fort pour rire
au nez de la popularit de monsieur Necker.

Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru
clairer toute la France; Calonne l'ayant bien observ sur toutes ses
faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux mme de ceux qui le
craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait
tressaillir, ne s'taient accoutums qu'en tremblant  l'entendre
bafouer par un homme d'tat lgant, de bonne humeur, qui, pour rpondre
 tant de beaux chiffres, se contentait de dire:  quoi bon prouver
qu'on ne peut rien prouver.

En effet, Necker n'avait prouv qu'une chose, l'impossibilit o il se
trouvait de continuer  grer les finances. Monsieur de Calonne, lui,
les accepta comme un fardeau trop lger pour ses paules, et ds les
premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix.

Que voulait monsieur Necker? Des rformes. Ces rformes partielles
pouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y
gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient
et y perdaient trop. Quand Necker voulait oprer une juste rpartition
de l'impt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les
revenus du clerg, Necker indiquait brutalement une rvolution possible.
Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il et fallu
concentrer toutes ses forces pour l'amener  un rsultat gnral de
rnovation.

Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible  atteindre, par
cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une rforme d'abus  ceux
qui ne veulent point que ces abus soient rforms, n'est-ce pas
s'exposer  l'opposition des intresss? Faut-il prvenir l'ennemi de
l'heure  laquelle on donnera l'assaut  une place?

C'est ce que Calonne avait compris, plus rellement ami de la nation, en
cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits
accomplis, car, au lieu de prvenir un mal invitable, Galonne
acclrait l'invasion du flau.

Son plan tait hardi, gigantesque, sr; il s'agissait d'entraner en
deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent
retarde de dix ans; puis la banqueroute tant faite, de dire:
Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et
dvoreront ceux qui ne les nourriront pas.

Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les consquences de ce plan ou
ce plan lui-mme? Comment lui, qui avait frmi de rage en lisant le
compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne
choisit-il pas entre les deux systmes, et prfra-t-il se laisser aller
 l'aventure? C'est le seul compte rel que Louis XVI, homme politique,
ait  rgler avec la postrit. C'tait ce fameux principe auquel
s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le
mal alors qu'il est invtr.

Mais pour que le bandeau se soit paissi de la sorte aux yeux du roi;
pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperus, se soit
montre aussi aveugle que son poux sur la conduite du ministre,
l'histoire, on devrait plutt dire le roman, c'est ici qu'il est le
bienvenu, va donner quelques dtails indispensables.

Monsieur de Calonne entra chez la reine.

Il tait beau, grand de taille et noble de manires; il savait faire
rire les reines et pleurer ses matresses. Bien assur que
Marie-Antoinette l'avait mand pour un besoin urgent, il arrivait le
sourire sur les lvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine
renfrogne pour doubler plus tard le mrite de leur consentement!

La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla
d'abord de mille choses qui n'taient rien.

--Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de
Calonne?

--De l'argent? s'cria monsieur de Calonne, mais certainement, madame,
que nous en avons, nous en avons toujours.

--Voil qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que
vous pour rpondre ainsi  des demandes d'argent; comme financier vous
tes incomparable.

--Quelle somme faut-il  Votre Majest? rpliqua Calonne.

--Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour
trouver de l'argent l o monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en
avait pas?

--Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans
les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avnement au
ministre, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-l, madame, en
cherchant le trsor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs
de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins.

La reine se mit  rire.

--Eh bien! dit-elle.

--Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: Il n'y a plus
d'argent, se ft mis  emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la
premire anne, et cent vingt-cinq la seconde; s'il tait sr, comme je
le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisime,
monsieur Necker et t un vrai financier; tout le monde peut dire: Il
n'y a plus d'argent dans la caisse; mais tout le monde ne sait pas
rpondre: Il y en a.

--C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous flicitais,
monsieur. Comment paiera-t--on? voil la difficult.

--Oh! madame, rpondit Calonne avec un sourire dont nul oeil humain ne
pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous rponds
bien qu'on paiera.

--Je m'en rapporte  vous, dit la reine, mais causons toujours finances;
avec vous, c'est une science pleine d'intrt; ronce chez les autres,
elle est un arbre  fruits chez vous.

Calonne s'inclina.

--Avez-vous quelques nouvelles ides? demanda la reine; donnez m'en la
primeur, je vous en prie.

--J'ai une ide, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des
Franais, et sept ou huit millions dans la vtre; pardon, dans la caisse
de Sa Majest.

--Ces millions seront les bienvenus ici et l. Par o arriveront-ils?

--Votre Majest n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la mme
valeur dans tous les tats de l'Europe?

--Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France.

--Votre Majest a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer
finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq  six ans,
dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en rsulte que les
exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en
Espagne la valeur de quatorze onces d'argent  peu prs.

--C'est considrable! dit la reine.

--Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes
savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis
d'or.

--Vous allez empcher cela?

--Immdiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or  quinze
marcs quatre onces, un quinzime de bnfice. Votre Majest comprend que
pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu' la Monnaie
ce bnfice est donn aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se
fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis,
nous en trouverons trente-deux.

--Bnfice prsent, bnfice futur, s'cria la reine. C'est une ide
charmante et qui fera fureur.

--Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si
compltement obtenu votre approbation.

--Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous
paierez toutes nos dettes.

--Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir  ce que vous
dsirez de moi.

--Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment....

--Quelle somme?

--Oh! beaucoup trop forte peut-tre.

Calonne sourit d'une manire qui encouragea la reine.

--Cinq cent mille livres, dit-elle.

--Ah! madame, s'cria-t-il, quelle peur Votre Majest m'a faite; j'ai
cru qu'il s'agissait d'une vraie somme.

--Vous pouvez donc?

--Assurment.

--Sans que le roi....

--Ah! madame, voil qui est impossible; tous mes comptes sont chaque
mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus,
et je m'en honore.

--Quand pourrai-je compter sur cette somme?

--Quel jour Votre Majest en a-t-elle besoin?

--Au cinq du mois prochain seulement.

--Les comptes seront ordonnancs le deux; vous aurez votre argent le
trois, madame.

--Monsieur de Calonne, merci.

--Mon plus grand bonheur est de plaire  Votre Majest. Je la supplie de
ne jamais se gner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout
d'amour-propre pour son contrleur-gnral des finances.

Il s'tait lev, avait salu gracieusement; la reine lui donna sa main 
baiser.

--Un mot encore, dit-elle.

--J'coute, madame.

--Cet argent me cote un remords.

--Un remords... dit-il.

--Oui. C'est pour satisfaire un caprice.

--Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins
moiti de vrais bnfices pour notre industrie, notre commerce ou nos
plaisirs.

--Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une faon
charmante de me consoler, monsieur.

--Dieu soit lou! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de
Votre Majest, et nous irons droit au paradis.

--C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour
moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple.

--Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur
chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je
vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera.

--Pourquoi? dit la reine surprise.

--Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, rpondit imperturbablement
le ministre, et que l o il n'y a rien le roi perd ses droits.

Il salua et sortit.




Chapitre LVII

Illusions retrouves. Secret perdu


 peine monsieur de Calonne traversait-il la galerie pour retourner chez
lui, que l'ongle d'une main presse gratta la porte du boudoir de la
reine.

Jeanne parut.

--Madame, dit-elle, il est l.

--Le cardinal? demanda la reine, un peu tonne du mot il, qui signifie
tant de choses prononc par une femme.

Elle n'acheva pas, Jeanne avait dj introduit monsieur de Rohan et pris
cong, en serrant  la drobe la main du protecteur protg.

Le prince se trouva seul  trois pas de la reine,  laquelle il fit bien
respectueusement les saluts obligs.

La reine, voyant cette rserve pleine de tact, fut touche; elle tendit
sa main au cardinal, qui n'avait pas encore lev les yeux sur elle.

--Monsieur, dit-elle, on m'a rapport de vous un trait qui efface bien
des torts.

--Permettez-moi, dit le prince en tremblant d'une motion qui n'tait
pas affecte, permettez-moi, madame, de vous affirmer que les torts dont
parle Votre Majest seraient bien attnus par un mot d'explication
entre elle et moi.

--Je ne vous dfends point de vous justifier, rpliqua la reine avec
dignit, mais ce que vous me diriez jetterait une ombre sur l'amour et
le respect que j'ai pour mon pays et ma famille. Vous ne pouvez vous
disculper qu'en me blessant, monsieur le cardinal. Mais tenez, ne
touchons pas  ce feu mal teint, peut-tre il brlerait encore vos
doigts ou les miens; vous voir sous le nouveau jour qui vous a rvl 
moi, obligeant, respectueux, dvou....

--Dvou jusqu' la mort, interrompit le cardinal.

-- la bonne heure. Mais, fit Marie-Antoinette en souriant, jusqu'
prsent, il ne s'agit que de la ruine. Vous me seriez dvou jusqu' la
ruine, monsieur le cardinal? C'est fort beau, bien assez beau.
Heureusement, j'y mets bon ordre. Vous vivrez et vous ne serez pas
ruin,  moins que, comme on le dit, vous ne vous ruiniez vous-mme.

--Madame....

--Ce sont vos affaires. Toutefois, en amie, puisque nous voil bons
amis, je vous donnerai un conseil: soyez conome, c'est une vertu
pastorale; le roi vous aimera mieux conome que prodigue.

--Je deviendrai avare pour plaire  Votre Majest.

--Le roi, reprit la reine avec une nuance dlicate, n'aime pas non plus
les avares.

--Je deviendrai ce que Votre Majest voudra, interrompit le cardinal
avec une passion mal dguise.

--Je vous disais donc, coupa brusquement la reine, que vous ne seriez
pas ruin par mon fait. Vous avez rpondu pour moi, je vous en remercie,
mais j'ai de quoi faire honneur  mes engagements; ne vous occupez donc
plus de ces affaires qui,  partir du premier paiement, ne regarderont
que moi.

--Pour que l'affaire soit termine, madame, dit alors le cardinal en
s'inclinant, il me reste  offrir le collier  Votre Majest.

En mme temps, il tira de sa poche l'crin, qu'il prsenta  la reine.

Elle ne le regarda mme pas, ce qui accusait chez elle un bien grand
dsir de le voir, et tremblante de joie elle le dposa sur un
chiffonnier, mais sous sa main.

Le cardinal essaya ensuite quelques propos de politesse qui furent trs
bien reus, puis revint sur ce qu'avait dit la reine  propos de leur
rconciliation.

Mais, comme elle s'tait promis de ne pas regarder les diamants devant
lui, et qu'elle brlait de les voir, elle ne l'couta plus qu'avec
distraction.

Par distraction aussi elle lui abandonna sa main, qu'il baisa d'un air
transport. Alors il prit cong croyant gner, ce qui le combla de joie.
Un simple ami ne gne jamais, un indiffrent moins encore.

Ainsi se passa cette entrevue, qui ferma toutes les plaies du coeur du
cardinal. Il sortit de chez la reine, enthousiasm, ivre d'esprance, et
prt  prouver  madame de La Motte une reconnaissance sans bornes pour
la ngociation qu'elle avait si heureusement mene  bien.

Jeanne l'attendait dans son carrosse, cent pas en avant de la barrire;
elle reut la protestation ardente de son amiti.

--Eh bien! dit-elle, aprs la premire explosion de cette gratitude,
serez-vous Richelieu ou Mazarin? La lvre autrichienne vous a-t-elle
donn des encouragements d'ambition ou de tendresse? tes-vous lanc
dans la politique ou dans l'intrigue?

--Ne riez pas, chre comtesse, dit le prince; je suis fou de bonheur.

--Dj!

--Assistez-moi, et dans trois semaines je puis tenir un ministre.

--Peste! dans trois semaines; comme c'est long; l'chance des premiers
engagements est fixe  quinze jours d'ici.

--Oh! tous les bonheurs arrivent  la fois: la reine a de l'argent, elle
paiera; j'aurai eu le mrite de l'intention, seulement. C'est trop peu,
comtesse, d'honneur! c'est trop peu. Dieu m'est tmoin que j'eusse pay
bien volontiers cette rconciliation au prix de cinq cent mille livres.

--Soyez tranquille, interrompit la comtesse en souriant, vous aurez ce
mrite-l par-dessus les autres. Y tenez-vous beaucoup?

--J'avoue que je le prfrerais; la reine devenue mon oblige....

--Monseigneur, quelque chose me dit que vous jouirez de cette
satisfaction. Vous y tes-vous prpar?

--J'ai fait vendre mes derniers biens et engag pour l'anne prochaine
mes revenus et mes bnfices.

--Vous avez les cinq cent mille livres, alors?

--Je les ai; seulement, aprs ce paiement fait, je ne saurai plus
comment faire.

--Ce paiement, s'cria Jeanne, nous donne un trimestre de tranquillit.
En trois mois, que d'vnements, bon Dieu!

--C'est vrai; mais le roi me fait dire de ne plus faire de dettes.

--Un sjour de deux mois au ministre vous mettra tous vos comptes au
net.

--Oh! comtesse....

--Ne vous rvoltez pas. Si vous ne le faisiez pas, vos cousins le
feraient.

--Vous avez toujours raison. O allez-vous?

--Retrouver la reine, savoir l'effet qu'a produit votre prsence.

--Trs bien. Moi je retourne  Paris.

--Pourquoi? Vous seriez revenu au jeu ce soir. C'est d'une bonne
tactique; n'abandonnez pas le terrain.

--Il faut malheureusement que je me trouve  un rendez-vous que j'ai
reu ce matin avant de partir.

--Un rendez-vous?

--Assez srieux, si j'en juge par le contenu du billet qu'on m'a fait
tenir. Voyez....

--Une criture d'homme! dit la comtesse.

Et elle lut:

Monseigneur, quelqu'un veut vous entretenir du recouvrement d'une somme
importante. Cette personne se prsentera ce soir chez vous,  Paris,
pour obtenir l'honneur d'une audience.

--Anonyme.... Un mendiant.

--Non, comtesse, on ne s'expose pas de gaiet de coeur  tre btonn
par mes gens pour s'tre jou de moi.

--Vous croyez?

--Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je connais cette criture.

--Allez donc, monseigneur; d'ailleurs, on ne risque jamais grand-chose
avec les gens qui promettent de l'argent. Ce qu'il y aurait de pis, ce
serait qu'ils ne payassent pas. Adieu, monseigneur.

--Comtesse, au bonheur de vous revoir.

-- propos, monseigneur, deux choses.

--Lesquelles?

--Si, par hasard, il allait vous rentrer inopinment une grosse somme?

--Eh bien! comtesse?

--Quelque chose de perdu; une trouvaille! un trsor!

--Je vous entends, espigle, part  deux, voulez-vous dire?

--Ma foi! monseigneur....

--Vous me portez bonheur, comtesse; pourquoi ne vous en tiendrais je pas
compte? Ce sera fait. L'autre chose  prsent?

--La voici. Ne vous mettez pas  entamer les cinq cent mille livres.

--Oh! ne craignez rien.

Et ils se sparrent. Puis le cardinal revint  Paris dans une
atmosphre de flicits clestes.

La vie changeait de face pour lui en effet depuis deux heures. S'il
n'tait qu'amoureux, la reine venait de lui donner plus qu'il n'aurait
os esprer d'elle; s'il tait ambitieux, elle lui faisait esprer plus
encore.

Le roi, habilement conduit par sa femme, devenait l'instrument d'une
fortune que dsormais rien ne pourrait arrter. Le prince Louis se
sentait plein d'ides; il avait autant de gnie politique que pas un de
ses rivaux, il entendait la question d'amlioration, il ralliait le
clerg au peuple pour former une de ces solides majorits qui gouvernent
longtemps par la force et par le droit.

Mettre  la tte de ce mouvement de rforme la reine, qu'il adorait, et
dont il et chang la dsaffection toujours croissante en une popularit
sans gale: tel tait le rve du prlat, et ce rve, un seul mot tendre
de la reine Marie-Antoinette pouvait le changer en une ralit.

Alors, l'tourdi renonait  ses faciles triomphes, le mondain se
faisait philosophe, l'oisif devenait un travailleur infatigable. C'est
une tche aise pour les grands caractres que de changer la pleur des
dbauchs contre la fatigue de l'tude. Monsieur de Rohan ft all loin,
tran par cet attelage ardent que l'on nomme l'amour et l'ambition.

Il se crut  l'oeuvre ds son retour  Paris, brla d'un coup une caisse
de billets amoureux, appela son intendant pour ordonner des rformes,
fit tailler des plumes par un secrtaire pour crire des mmoires sur la
politique de l'Angleterre, qu'il comprenait  merveille, et, depuis une
heure au travail, il commenait  rentrer dans la possession de
lui-mme, lorsqu'un coup de sonnette l'avertit, dans son cabinet, qu'une
visite importante lui arrivait.

Un huissier parut.

--Qui est l? demanda le prlat.

--La personne qui a crit ce matin  monseigneur.

--Sans signer?

--Oui, monseigneur.

--Mais cette personne a un nom. Demandez-le-lui.

L'huissier revint le moment d'aprs:

--Monsieur le comte de Cagliostro, dit-il.

Le prince tressaillit.

--Qu'il entre.

Le comte entra, les portes se refermrent derrire lui.

--Grand Dieu! s'cria le cardinal, qu'est-ce que je vois?

--N'est-ce pas, monseigneur, dit Cagliostro avec un sourire, que je ne
suis gure chang?

--Est-il possible... murmura monsieur de Rohan, Joseph Balsamo vivant,
lui qu'on disait mort dans cet incendie. Joseph Balsamo....

--Comte de Foenix, vivant, oui, monseigneur, et vivant plus que jamais.

--Mais, monsieur, sous quel nom vous prsentez-vous alors... et pourquoi
n'avoir pas gard l'ancien?

--Prcisment, monseigneur, parce qu'il est ancien et qu'il rappelle, 
moi d'abord, aux autres ensuite, trop de souvenirs tristes ou gnants.
Je ne parle que de vous, monseigneur; dites-moi, n'eussiez-vous pas
refus la porte  Joseph Balsamo?

--Moi! mais, non, monsieur, non.

Et le cardinal, encore stupfait, n'offrait pas mme un sige 
Cagliostro.

--C'est qu'alors, reprit celui-ci, Votre minence a plus de mmoire et
de probit que tous les autres hommes ensemble.

--Monsieur, vous m'avez autrefois rendu un tel service....

--N'est-ce pas, monseigneur, interrompit Balsamo, que je n'ai pas chang
d'ge, et que je suis un bien bel chantillon des rsultats de mes
gouttes de vie.

--Je le confesse, monsieur, mais vous tes au-dessus de l'humanit, vous
qui dispensez libralement l'or et la sant  tous.

--La sant, je ne dis pas, monseigneur; mais l'or... non, oh! non pas....

--Vous ne faites plus d'or?

--Non, monseigneur!

--Et mais pourquoi?

--Parce que j'ai perdu la dernire parcelle d'un ingrdient
indispensable que mon matre, le sage Althotas, m'avait donn aprs sa
sortie d'gypte. La seule recette que je n'aie jamais eue en propre.

--Il l'a garde?

--Non... c'est--dire oui, garde ou emporte dans le tombeau, comme
vous voudrez.

--Il est mort.

--Je l'ai perdu.

--Comment n'avez-vous pas prolong la vie de cet homme, indispensable
receleur de l'indispensable recette, vous qui vous tes gard vivant et
jeune depuis des sicles,  ce que vous dites?

--Parce que je puis tout contre la maladie, contre la blessure, mais
rien contre l'accident qui tue sans qu'on m'appelle.

--Et c'est un accident qui a termin les jours d'Althotas!

--Vous avez d l'apprendre, puisque vous saviez ma mort,  moi.

--Cet incendie de la rue Saint-Claude, dans lequel vous avez disparu....

--A tu Althotas tout seul, ou plutt le sage, fatigu de la vie, a
voulu mourir.

--C'est trange.

--Non, c'est naturel. Moi, j'ai song cent fois  en finir de vivre 
mon tour.

--Oui, mais vous y avez persist, cependant.

--Parce que j'ai choisi un tat de jeunesse dans lequel la belle sant,
les passions, les plaisirs du corps me procurent encore quelque
distraction; Althotas, au contraire, avait choisi l'tat de vieillesse.

--Il fallait qu'Althotas ft comme vous.

--Non pas, il tait un homme profond et suprieur, lui; de toutes les
choses de ce monde, il ne voulait que la science. Et cette jeunesse au
sang imprieux, ces passions, ces plaisirs, l'eussent dtourn de
l'ternelle contemplation; monseigneur, il importe d'tre exempt
toujours de fivre; pour bien penser, il faut pouvoir s'absorber dans
une somnolence imperturbable.

Le vieillard mdite mieux que le jeune homme, aussi quand la tristesse
le prend, n'y a-t-il plus de remde. Althotas est mort victime de son
dvouement  la science. Moi, je vis comme un mondain, je perds mon
temps et ne fais absolument rien. Je suis une plante... je n'ose dire
une fleur; je ne vis pas, je respire.

--Oh! murmura le cardinal, avec l'homme ressuscit, voil tous mes
tonnements qui renaissent. Vous me rendez, monsieur,  ce temps o la
magie de vos paroles, o le merveilleux de vos actions doublaient toutes
mes facults, et rehaussaient  mes yeux la valeur d'une crature. Vous
me rappelez les vieux rves de ma jeunesse. Il y a dix ans, savez--vous,
que vous m'ayez apparu.

--Je le sais, nous avons bien baiss tous deux, allez. Monseigneur, moi
je ne suis plus un sage, mais un savant. Vous, vous n'tes plus un beau
jeune homme, mais un beau prince. Vous souvient-il, monseigneur, de ce
jour o dans mon cabinet, rajeuni aujourd'hui par les tapisseries, je
vous promettais l'amour d'une femme dont ma voyante avait consult les
blonds cheveux?

Le cardinal plit, puis rougit tout  coup. La terreur et la joie
venaient de suspendre successivement les battements de son coeur.

--Je me souviens, dit-il, mais avec confusion....

--Voyons, fit Cagliostro en souriant, voyons si je pourrais encore
passer pour un magicien. Attendez que je me fixe sur cette ide.

Il rflchit.

--Cette blonde enfant de vos rves amoureux, dit-il aprs un silence, o
est-elle? Que fait-elle? Ah! parbleu! je la vois; oui... et vous-mme
l'avez vue aujourd'hui. Il y a plus encore, vous sortez d'auprs d'elle.

Le cardinal appuya une main glace sur son coeur palpitant.

--Monsieur, dit-il si bas que Cagliostro l'entendit  peine, par
grce....

--Voulez-vous que nous parlions d'autre chose? fit le devin avec
courtoisie. Oh! je suis bien  vos ordres, monseigneur. Disposez de moi,
je vous prie.

Et il s'tendit assez librement sur un sofa que le cardinal avait oubli
de lui indiquer depuis le commencement de cette intressante
conversation.




Chapitre LVIII

Le dbiteur et le crancier


Le cardinal regardait faire son hte d'un air presque hbt.

--Eh bien! fit celui-ci, maintenant que nous avons renouvel
connaissance, monseigneur, causons si vous voulez.

--Oui, reprit le prlat se remettant peu  peu, oui, causons de ce
recouvrement, que... que....

--Que je vous indiquais dans ma lettre, n'est-ce pas? Votre minence a
hte de savoir....

--Oh! c'tait un prtexte, n'est-ce pas,  ce que je prsume, du moins.

--Non, monseigneur, pas le moins du monde, c'tait une ralit, et des
plus srieuses, je vous assure. Ce recouvrement vaut tout  fait la
peine d'tre effectu, attendu qu'il s'agit de cinq cent mille livres,
et que cinq cent mille livres c'est une somme.

--Et une somme que vous m'avez gracieusement prte, mme, s'cria le
cardinal en laissant apparatre sur son visage une lgre pleur.

--Oui, monseigneur, que je vous ai prte, dit Balsamo; j'aime  voir
dans un grand prince comme vous une si bonne mmoire.

Le cardinal avait reu le coup, il sentait une sueur froide descendre de
son front  ses joues.

--J'ai cru un moment, dit-il en essayant de sourire, que Joseph Balsamo,
l'homme surnaturel, avait emport sa crance dans la tombe, comme il
avait jet mon reu dans le feu.

--Monseigneur, rpondit gravement le comte, la vie de Joseph Balsamo est
indestructible, comme l'est cette feuille de papier que vous croyiez
anantie.

La mort ne peut rien contre l'lixir de vie, le feu ne peut rien contre
l'amiante.

--Je ne comprends pas, dit le cardinal,  qui un blouissement passait
devant les yeux.

--Vous allez comprendre, monseigneur, j'en suis sr, dit Cagliostro.

--Comment cela?

--En reconnaissant votre signature.

Et il offrit un papier pli au prince, qui, mme avant de l'ouvrir,
s'cria:

--Mon reu!

--Oui, monseigneur, votre reu, rpondit Cagliostro, avec un lger
sourire, mitig encore par une froide rvrence.

--Vous l'avez brl cependant, monsieur, j'en ai vu la flamme.

--J'ai jet ce papier dans le feu, c'est vrai, dit le comte, mais comme
je vous l'ai dit, monseigneur, le hasard a voulu que vous ayez crit sur
un morceau d'amiante, au lieu d'crire sur un papier ordinaire, de sorte
que j'ai retrouv le reu intact sur les charbons consums.

--Monsieur, dit le cardinal avec une certaine hauteur, car il croyait
voir dans la reprsentation de ce reu une marque de dfiance, monsieur,
croyez bien que je n'eusse pas plus reni ma dette sans ce papier, que
je ne la renie avec ce papier; ainsi vous avez eu tort de me tromper.

--Moi, vous tromper, monseigneur, je n'en ai pas eu un instant
l'intention, je vous jure.

Le cardinal fit un signe de tte.

--Vous m'avez fait croire, monsieur, dit-il, que le gage tait ananti.

--Pour vous laisser la jouissance calme et heureuse des cinq cent mille
livres, rpondit  son tour Balsamo, avec un lger mouvement d'paules.

--Mais enfin, monsieur, continua le cardinal, comment, pendant dix
annes, avez-vous laiss une pareille somme en souffrance?

--Je savais, monseigneur, chez qui elle tait place. Les vnements, le
jeu, les voleurs, m'ont successivement dpouill de tous mes biens. Mais
sachant que j'avais cet argent en sret, j'ai patient et attendu
jusqu'au dernier moment.

--Et le dernier moment est arriv?

--Hlas! oui, monseigneur!

--De sorte que vous ne pouvez plus patienter ni attendre.

--C'est, en effet, chose impossible pour moi, rpondit Cagliostro.

--Ainsi vous me redemandez votre argent?

--Oui, monseigneur.

--Ds aujourd'hui.

--S'il vous plat?

Le cardinal garda un silence tout palpitant de dsespoir.

Puis, d'une voix altre:

--Monsieur le comte, dit-il, les malheureux princes de la terre
n'improvisent point des fortunes aussi rapides que vous autres
enchanteurs, qui commandez aux esprits de tnbres et de lumires.

--Oh! monseigneur, dit Cagliostro, croyez bien que je ne vous eusse pas
demand cette somme si je n'avais su d'avance que vous l'aviez.

--J'ai cinq cent mille livres, moi! s'cria le cardinal.

--Trente mille livres en or, dix mille en argent, et le reste en bons de
caisse.

Le cardinal plit.

--Lesquels sont l dans cette armoire de Boule, continua Cagliostro

--Oh! monsieur, vous savez cela?

--Oui, monseigneur, et je sais aussi tout ce qu'il vous a fallu faire de
sacrifices pour vous procurer cette somme. J'ai ou dire mme que vous
avez achet cet argent deux fois sa valeur.

--Oh! c'est bien vrai, cela.

--Mais....

--Mais?... s'cria le malheureux prince.

--Mais moi, monseigneur, continua Cagliostro, depuis dix ans, j'ai vingt
fois failli mourir de faim ou d'embarras  ct de ce papier, qui
reprsentait pour moi un demi-million; et cependant, pour ne point vous
troubler, j'ai attendu. Je crois donc que nous sommes  peu prs
quittes, monseigneur.

--Quittes, monsieur! s'cria le prince; oh! ne dites pas que nous sommes
quittes, puisqu'il vous reste l'avantage de m'avoir si gnreusement
prt une somme de cette importance; quittes! oh! non! non! je suis et
demeurerai ternellement votre oblig. Seulement, monsieur le comte, je
vous demande pourquoi vous, qui pouviez depuis dix ans me redemander
cette somme, vous avez gard le silence? Pendant ces dix ans, j'eusse eu
vingt occasions de vous rendre cet argent sans me gner.

--Tandis qu'aujourd'hui?... demanda Cagliostro.

--Oh! aujourd'hui je ne vous cache point, s'cria le prince, que cette
restitution que vous exigez, car vous l'exigez, n'est-ce pas?

--Hlas! monseigneur.

--Eh bien! me gne horriblement.

Cagliostro fit de la tte et des paules un petit mouvement qui
signifiait. Que voulez-vous, monseigneur, cela est ainsi et ne peut
tre autrement.

--Mais vous qui devinez tout, s'cria le prince; vous qui savez lire au
fond des coeurs, et mme au fond des armoires, ce qui est quelquefois
bien pis, vous n'en tes probablement pas  apprendre pourquoi je tiens
tant  cet argent, et quel est l'usage mystrieux et sacr auquel je le
destine?

--Vous vous trompez, monseigneur, dit Cagliostro d'un ton glacial; non,
je ne m'en doute pas, et mes secrets,  moi, m'ont rapport assez de
chagrins, de dceptions et de misres, pour que je n'aille point
m'occuper des secrets d'autrui,  moins qu'ils ne m'intressent. Il
m'intressait de savoir si vous aviez de l'argent ou si vous n'en aviez
pas, attendu que j'avais de l'argent  rclamer de vous. Mais sachant
une fois que vous aviez cet argent, peu m'importait de savoir  quoi
vous le destiniez. D'ailleurs, monseigneur, si je savais en ce moment la
cause de votre embarras, elle me paratrait peut-tre fort grave et
tellement respectable que j'aurais la faiblesse de temporiser encore, ce
qui, dans les circonstances prsentes, je vous le rpte,
m'occasionnerait le plus grand prjudice. Je prfre donc ignorer.

--Oh! monsieur, s'cria le cardinal dont ces dernires paroles venaient
de rveiller l'orgueil et la susceptibilit, ne croyez pas au moins que
je veuille vous apitoyer sur mes embarras personnels; vous avez vos
intrts: ils sont reprsents et garantis par ce billet; ce billet est
sign de ma main, c'est assez. Vous allez avoir vos cinq cent mille
livres.

Cagliostro s'inclina.

--Je sais bien, continua le cardinal dvor par la douleur de perdre en
une minute tant d'argent, pniblement amass, je sais, monsieur, que ce
papier n'est qu'une reconnaissance de la dette, et ne fixe pas
d'chance au paiement.

--Votre minence veut-elle m'excuser, rpliqua le comte; mais je m'en
rapporte  la lettre de ce reu, et j'y vois crit:

Je reconnais avoir reu de monsieur Joseph Balsamo la somme de 500 000
livres, que je lui paierai sur sa premire demande.

                                                Sign, Louis DE ROHAN

Le cardinal frissonna de tous ses membres; il avait oubli non seulement
la dette, mais encore les termes dans lesquels elle tait reconnue.

--Vous voyez, monseigneur, continua Balsamo, que je ne demande pas
l'impossible, moi. Vous ne pouvez pas soit. Seulement, je regrette que
Votre minence paraisse oublier que la somme a t donne par Joseph
Balsamo spontanment, dans une heure suprme; et cela  qui,  monsieur
de Rohan, qu'il ne connaissait pas. Voil, ce me semble, un de ces
procds de grand seigneur que monsieur de Rohan, si grand seigneur de
toute manire, et pu imiter pour la restitution. Mais vous avez jug
que cela ne devait point se faire ainsi, n'en parlons plus; je reprends
mon billet. Adieu, monseigneur.

Et Cagliostro ploya froidement le papier et s'apprta  le remettre dans
sa poche.

Le cardinal l'arrta.

--Monsieur le comte, dit-il, un Rohan ne souffre pas que personne au
monde lui donne des leons de gnrosit. D'ailleurs, ici, ce serait
tout simplement une leon de probit. Donnez--moi ce billet, monsieur,
je vous prie, afin que je le paie.

Ce fut Cagliostro alors qui,  son tour, parut hsiter.

En effet, le visage ple, les yeux gonfls, la main vacillante du
cardinal semblaient mouvoir en lui une compassion trs vive.

Le cardinal, tout fier qu'il ft, comprit cette bonne pense de
Cagliostro. Un moment il espra qu'elle serait suivie d'un bon rsultat.

Mais soudain l'oeil du comte s'endurcit, un nuage courut entre ses
sourcils froncs, et il tendit la main et le billet au cardinal.

Monsieur de Rohan, frapp au coeur, ne perdit pas un instant; il se
dirigea vers l'armoire qu'avait signale Cagliostro, et en tira une
liasse de billets sur la caisse des eaux et forts; puis il indiqua du
doigt plusieurs sacs d'argent, et tira un tiroir plein d'or.

--Monsieur le comte, dit-il, voici vos cinq cent mille livres;
seulement, je vous dois encore  cette heure deux cent cinquante autres
mille livres pour les intrts, en admettant que vous refusiez l'intrt
compos, qui ferait une somme plus considrable encore. Je vais faire
faire les comptes par mon intendant, et vous donner des srets pour ce
paiement en vous priant de vouloir bien m'accorder du temps.

--Monseigneur, rpondit Cagliostro, j'ai prt cinq cent mille livres 
monsieur de Rohan. Monsieur de Rohan me doit cinq cent mille livres, et
pas autre chose. Si j'eusse dsir toucher des intrts, je les eusse
stipuls dans le reu. Mandataire ou hritier de Joseph Balsamo, comme
il vous plaira, car Joseph Balsamo est bien mort, je ne dois accepter
que les sommes nonces dans la reconnaissance; vous me les payez, je
les reois et vous remercie, en vous priant d'accepter mes respectueuses
rvrences. Je prends donc les billets, monseigneur, et comme j'ai
instamment besoin de la somme tout entire dans la journe, j'enverrai
prendre l'or et l'argent que je vous prie de me tenir prts.

Et sur ces mots, auxquels le cardinal ne trouvait rien  rpondre,
Cagliostro mit la liasse de billets dans sa poche, salua
respectueusement le prince, aux mains duquel il laissa le billet, et
sortit.

--Le malheur n'est que pour moi, soupira monsieur de Rohan, aprs le
dpart de Cagliostro, puisque la reine est en mesure de payer, et qu'
elle, au moins, un Joseph Balsamo inattendu ne viendra pas rclamer un
arrir de cinq cent mille livres.




Chapitre LIX

Comptes de mnage


C'tait l'avant-veille du premier paiement indiqu par la reine.
Monsieur de Calonne n'avait pas encore tenu ses promesses. Ses comptes
n'taient point signs du roi.

C'est que le ministre avait eu beaucoup de choses  faire. Il avait un
peu oubli la reine. Elle, de son ct, ne pensait pas qu'il ft de sa
dignit de rafrachir la mmoire au contrleur des finances. Ayant reu
sa promesse, elle attendait.

Cependant, elle commenait  s'inquiter et  s'informer,  chercher les
moyens de parler  monsieur de Calonne sans compromettre la reine, quand
un billet lui vint du ministre.

Ce soir, disait-il, l'affaire dont Votre Majest m'a fait l'honneur de
me charger sera signe au Conseil, et les fonds seront chez la reine
demain matin.

Toute sa gaiet revint aux lvres de Marie-Antoinette. Elle ne songea
plus  rien, pas mme  ce lendemain si lourd.

On la vit mme chercher dans ses promenades les plus secrtes alles,
comme pour isoler ses penses de tout contact matriel et mondain.

Elle se promenait encore avec madame de Lamballe et le comte d'Artois
qui l'avaient rejointe quand le roi entra au Conseil aprs son dner.

Le roi tait d'une humeur difficile. Les nouvelles de Russie se
prsentaient mauvaises. Un vaisseau s'tait perdu dans le golfe de Lion.
Quelques provinces refusaient l'impt. Une belle mappemonde, polie et
vernie par le roi lui-mme, avait clat de chaleur, et l'Europe se
trouvait coupe en deux parties,  la jonction du 30e degr de latitude
avec le 55e de longitude. Sa Majest boudait tout le monde, mme
monsieur de Calonne.

En vain, celui-ci offrit-il son beau portefeuille parfum avec sa mine
riante. Le roi se mit, silencieux et morose,  griffonner sur un morceau
de papier blanc des hachures qui signifiaient: tempte--comme les
bonshommes et les chevaux signifiaient: beau temps.

Car la manie du roi tait de dessiner pendant les conseils. Louis XVI
n'aimait pas  regarder les gens en face, il tait timide; une plume 
sa main lui donnait assurance et maintien. Pendant qu'il s'occupait
ainsi, l'orateur pouvait dvelopper ses arguments; le roi, levant un
oeil furtif, prenait  et l un peu du feu de ses regards, tout juste
autant qu'il en fallait pour ne pas oublier l'homme en jugeant l'ide.

Parlait-il lui-mme, et il parlait bien, son dessin tait tout air de
prtention  son discours, il n'avait plus de geste  faire; il pouvait
s'interrompre ou s'chauffer  loisir, le trait sur le papier remplaait
au besoin les ornements de la parole.

Le roi prit donc la plume, selon son habitude, et les ministres
commencrent la lecture des projets ou des notes diplomatiques.

Le roi ne souffla pas le mot, il laissa passer la correspondance
trangre, comme s'il ne comprenait pas une parole  ce genre de
travail.

Mais on en vint au dtail des comptes du mois; il leva la tte.

Monsieur de Calonne venait d'ouvrir un mmoire relatif  l'emprunt
projet pour l'anne suivante.

Le roi se mit  faire des hachures avec fureur.

--Toujours emprunter, dit-il, sans savoir comment on rendra; c'est
pourtant un problme cela, monsieur de Calonne.

--Sire, un emprunt, c'est la saigne faite  une source, l'eau disparat
d'ici pour abonder l. Il y a plus, elle se voit double par les
aspirations souterraines. Et d'abord, au lieu de dire comment
paierons-nous, il faudrait dire: comment et sur quoi emprunterons-nous?
car le problme dont parlait Votre Majest n'est pas: avec quoi
rendra-t-on? mais bien: trouvera--t-on des cranciers?

Le roi poussa les hachures jusqu'au noir le plus opaque; mais il
n'ajouta pas un mot: ses traits parlaient d'eux-mmes.

Monsieur de Calonne ayant expos son plan, avec l'approbation de ses
collgues, le roi prit le projet et le signa, bien qu'en soupirant.

--Maintenant que nous avons de l'argent, dit monsieur de Calonne en
riant, dpensons.

Le roi regarda son ministre avec une grimace, et de la hachure fit un
norme pt d'encre.

Monsieur de Calonne lui passa un tat, compos de pensions, de
gratifications, d'encouragements, de dons et de soldes.

Le travail tait court, bien dtaill. Le roi tourna les pages et courut
au total.

--Un million cent mille livres pour si peu! Comment cela se fait-il?

Et il laissa reposer la plume.

--Lisez, sire, lisez, et veuillez remarquer que, sur les onze cent mille
livres, un seul article est port  cinq cent mille livres.

--Quel article, monsieur le contrleur gnral?

--L'avance faite  Sa Majest la reine, sire.

-- la reine! s'cria Louis XVI.... Cinq cent mille livres  la reine!
Eh! monsieur, ce n'est pas possible.

--Pardon, sire; mais le chiffre est exact.

--Cinq cent mille livres  la reine! rpta le roi. Il faut qu'il y ait
erreur. La semaine dernire... non, la quinzaine, j'ai fait payer le
trimestre  Sa Majest.

--Sire, si la reine a eu besoin d'argent--et l'on sait comment Sa
Majest en use--, il n'est point extraordinaire....

--Non, non! s'cria le roi, qui prouva le besoin de faire parler de son
conomie et de concilier quelques applaudissements  la reine quand elle
irait  l'Opra; la reine ne veut pas de cette somme-l, monsieur de
Calonne. La reine m'a dit qu'un vaisseau vaut mieux que des joyaux. La
reine pense que si la France emprunte pour nourrir ses pauvres, nous
autres riches nous devons prter  la France. Donc, si la reine a besoin
de cet argent, son mrite sera plus grand de l'attendre; et je vous
garantis, moi, qu'elle l'attendra.

Les ministres applaudirent beaucoup cet lan patriotique du roi, que le
divin Horace n'et pas appel _Uxorius_ en ce moment.

Seul, monsieur de Calonne, qui savait l'embarras de la reine, insista
sur l'allocation.

--Vraiment, dit le roi, vous tes plus intress pour nous que
nous-mmes. Calmez-vous, monsieur de Calonne.

--La reine, sire, m'accusera d'avoir t bien peu zl pour son service.

--Je plaiderai votre cause auprs d'elle.

--La reine, sire, ne demande jamais que force par la ncessit.

--Si la reine a des besoins, ils sont moins imprieux, je l'espre, que
ceux des pauvres, et elle en conviendra toute la premire.

--Sire....

--Article entendu, fit le roi rsolument.

Et il prit la plume aux hachures.

--Vous biffez ce crdit, sire? fit monsieur de Calonne constern.

--Je le biffe, rpondit majestueusement Louis XVI. Et il me semble
entendre d'ici la voix gnreuse de la reine me remercier d'avoir si
bien compris son coeur.

Monsieur de Calonne se mordit les lvres; Louis, content de ce sacrifice
personnel hroque, signa tout le reste avec une bonne foi aveugle.

Et il dessina un beau zbre, entour de zros, en rptant:

--J'ai gagn ce soir cinq cent mille livres: une jolie journe de roi,
Calonne; vous donnerez cette bonne nouvelle  la reine; vous verrez,
vous verrez.

--Ah! mon Dieu! sire, murmura le ministre, je serais au dsespoir de
vous ter la joie de cet aveu.  chacun selon ses mrites.

--Soit, rpliqua le roi. Levons la sance. Assez de besogne quand la
besogne est bonne. Ah! voil la reine qui revient; allons-nous au-devant
d'elle, Calonne?

--Sire, je demande pardon  Votre Majest, mais j'ai ma signature.

Et il s'esquiva le plus promptement possible par le corridor.

Le roi alla bravement et tout panoui au-devant de Marie-Antoinette, qui
chantait dans le vestibule, en appuyant son bras sur celui du comte
d'Artois.

--Madame, dit-il, vous avez fait une bonne promenade, n'est-ce pas?

--Excellente, sire, et vous, avez-vous fait un bon travail?

--Jugez-en, je vous ai gagn cinq cent mille livres.

Calonne a tenu parole, pensa la reine.

--Figurez-vous, ajouta Louis XVI, que Calonne vous avait port sur le
crdit pour un demi million.

--Oh! fit Marie-Antoinette en souriant.

--Et moi... j'ai biff. Voil cinq cent mille livres de gagnes d'un
revers de plume.

--Comment, biff? dit la reine en plissant.

--Tout net; cela va vous faire un bien norme. Bonsoir, madame, bonsoir.

--Sire! Sire!

--J'ai grand-faim. Je rentre. N'est-ce pas que j'ai bien gagn mon
souper?

--Sire! coutez donc.

Mais Louis XVI sautilla et s'enfuit, radieux de sa plaisanterie,
laissant la reine bahie, muette et consterne.

--Mon frre, faites-moi chercher monsieur de Calonne, dit-elle enfin au
comte d'Artois, il y a quelque mauvais tour l-dessous.

Justement on apportait  la reine le billet suivant du ministre:

Votre Majest aura su que le roi avait refus le crdit. C'est
incomprhensible, madame, et je me suis retir du Conseil, malade et
pntr de douleur.

--Lisez, fit-elle en passant le billet au comte d'Artois.

--Et il y a des gens qui disent que nous dilapidons les finances, ma
soeur! s'cria le prince. C'est l un procd....

--De mari, murmura la reine. Adieu, mon frre.

--Recevez mes compliments de condolance, chre soeur; me voil averti,
moi qui voulais demander demain.

--Qu'on m'aille qurir madame de La Motte, dit la reine  madame de
Misery, aprs une longue mditation, partout o elle sera, et sur le
champ.




Chapitre LX

Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme


Le courrier qu'on expdia  Paris,  madame de La Motte, trouva la
comtesse, ou plutt ne la trouva pas chez le cardinal de Rohan.

Jeanne tait alle rendre visite  Son minence; elle y avait dn, elle
y soupait, et s'entretenait avec lui de cette restitution
malencontreuse, quand le courrier vint demander si la comtesse se
trouvait chez monsieur de Rohan.

Le suisse, en habile homme, rpondit que Son minence tait sortie, et
que madame de La Motte n'tait pas  l'htel, mais que rien n'tait plus
ais que de lui faire dire ce dont la reine avait charg son messager,
attendu qu'elle viendrait probablement le soir  l'htel.

--Qu'elle se rende  Versailles le plus vite qu'il se pourra, dit le
coureur, et il partit ayant sem le mme avis dans tous les domiciles
prsums de la nomade comtesse.

Mais  peine le messager fut-il parti, que le suisse, faisant sa
commission sans aller bien loin, envoya sa femme prvenir madame de La
Motte chez monsieur de Rohan, o les deux associs philosophaient 
loisir sur l'instabilit des grosses sommes d'argent.

La comtesse,  l'avertissement, comprit qu'il y avait urgence  partir.
Elle demanda deux bons chevaux au cardinal, qui l'installa lui-mme dans
une berline sans armoiries, et tandis qu'il faisait force commentaires
sur ce message, la comtesse roulait si bien qu'en une heure elle
arrivait devant le chteau.

Quelqu'un l'attendait qui l'introduisit sans retard auprs de
Marie-Antoinette.

La reine tait retire dans sa chambre. Le service de nuit tout fait:
plus une femme dans l'appartement, except madame de Misery, qui lisait
dans le petit boudoir.

Marie-Antoinette brodait ou feignait de broder, prtant une oreille
inquite  tous les bruits du dehors, lorsque Jeanne se prcipita
au-devant d'elle.

--Ah! s'cria la reine, vous voici, tant mieux. Une nouvelle...
comtesse.

--Bonne! madame?

--Jugez-en. Le roi a refus les cinq cent mille livres.

-- monsieur de Calonne?

-- tout le monde. Le roi ne veut plus me donner d'argent. Ces choses l
n'arrivent qu' moi.

--Mon Dieu! murmura la comtesse.

--C'est  ne pas croire, n'est-ce pas, comtesse? Refuser, biffer
l'ordonnance dj faite. Enfin, ne parlons plus de ce qui est mort. Vous
allez vite retourner  Paris.

--Oui, madame.

--Et dire au cardinal, puisqu'il a mis tant de dvouement  me faire
plaisir, que j'accepte ses cinq cent mille livres jusqu'au prochain
trimestre. C'est goste de ma part, comtesse! mais il le faut...
j'abuse.

--Eh! madame, murmura Jeanne, nous sommes perdues, monsieur le cardinal
n'a plus d'argent.

La reine fit un bond, comme si elle venait d'tre blesse ou insulte.

--Plus... d'argent... balbutia-t-elle.

--Madame, une crance sur laquelle ne comptait plus monsieur de Rohan
lui est revenue. C'tait une dette d'honneur, il a pay.

--Cinq cent mille livres?

--Oui, madame.

--Mais....

--Son dernier argent.... Plus de ressources!

La reine s'arrta comme tourdie par ce malheur.

--Je suis bien veille, n'est-ce pas? dit-elle. C'est bien  moi
qu'arrivent tous ces mcomptes? Comment savez-vous cela, comtesse, que
monsieur de Rohan n'a plus d'argent?

--Il me contait ce dsastre, il y a une heure et demie, madame. Ce
dsastre est d'autant moins rparable que les cinq cent mille livres
taient ce qu'on appelle le fond du tiroir.

La reine appuya son front sur ses deux mains.

--Il faut prendre un parti, dit-elle.

Que va faire la reine? pensa Jeanne.

--Voyez-vous, comtesse, c'est une leon terrible, qui me punira d'avoir
fait en cachette du roi une action de mdiocre importance, de mdiocre
ambition ou de mesquine coquetterie. Je n'avais aucun besoin de ce
collier, avouez-le?

--C'est vrai, madame, mais si une reine ne consultait que ses besoins et
ses gots....

--Je veux consulter avant tout ma tranquillit, le bonheur de ma maison.
Il ne fallait rien moins que ce premier chec pour me prouver  combien
d'ennuis j'allais m'exposer, combien tait fconde en disgrces la route
que j'avais choisie, j'y renonce. Allons franchement, allons librement,
allons simplement.

--Madame!

--Et pour commencer, sacrifions notre vanit sur l'autel du devoir,
comme dirait monsieur Dorat.

Puis, avec un soupir:

--Ah! ce collier tait bien beau, cependant, murmura-t-elle.

--Il l'est encore, madame, et c'est de l'argent vivant, ce collier.

--Ds  prsent, il n'est plus qu'un tas de pierres pour moi. Les
pierres, on en fait, quand on a jou avec elles, ce que font les enfants
aprs la partie de marelle, on les jette, on les oublie.

--Que veut dire la reine?

--La reine veut dire, chre comtesse, que vous allez reprendre l'crin
apport... par monsieur de Rohan... le reporter aux joailliers Boehmer
et Bossange.

--Le leur rendre?

--Prcisment.

--Mais, madame, Votre Majest a donn deux cent cinquante mille livres
d'arrhes.

--C'est encore deux cent cinquante mille livres que je gagne, comtesse;
me voil d'accord avec les comptes du roi.

--Madame! madame! s'cria la comtesse, perdre ainsi un quart de million!
Car il peut arriver que les joailliers fassent des difficults pour
rendre des fonds dont ils auraient dispos.

--J'y compte et leur abandonne les arrhes,  condition que le march
sera rompu. Depuis que j'entrevois ce but, comtesse, je me sens plus
lgre. Avec ce collier sont venus s'installer ici les soucis, les
chagrins, les craintes, les soupons. Jamais ces diamants n'auraient eu
assez de feux pour scher toutes les larmes que je sens peser en nuages
sur moi. Comtesse, emportez-moi cet crin tout de suite. Les joailliers
font l une bonne affaire. Deux cent cinquante mille livres de
pot-de-vin, c'est un bnfice; c'est le bnfice qu'ils faisaient sur
moi, et, de plus, ils ont le collier. Je pense qu'ils ne se plaindront
pas, et que nul n'en saura rien.

Le cardinal n'a agi qu'en vue de me faire plaisir. Vous lui direz que
mon plaisir est de n'avoir plus ce collier, et s'il est homme d'esprit,
il me comprendra; s'il est bon prtre, il m'approuvera et m'affermira
dans mon sacrifice.

En disant ces mots, la reine tendait  Jeanne l'crin ferm. Celle-ci le
repoussa doucement.

--Madame, dit-elle, pourquoi ne pas essayer d'obtenir encore un dlai?

--Demander... non!

--J'ai dit obtenir, madame.

--Demander, c'est s'humilier, comtesse; obtenir, c'est tre humilie. Je
concevrais peut-tre qu'on s'humilit pour une personne aime, pour
sauver une crature vivante, ft-ce son chien; mais pour avoir le droit
de garder ces pierres qui brlent comme le charbon allum sans tre plus
lumineuses et aussi durables, oh! comtesse, voil ce que nul conseil ne
pourra jamais me dcider  accepter. Jamais! Emportez l'crin, ma chre,
emportez!

--Mais songez, madame, au bruit que ces joailliers vont faire, par
politesse, au moins, et pour vous plaindre. Votre refus sera aussi
compromettant que l'et t votre acquiescement. Tout le public saura
que vous avez eu les diamants en votre pouvoir.

--Nul ne saura rien. Je ne dois plus rien  ces joailliers; je ne les
recevrai plus; c'est bien le moins qu'ils se taisent pour mes deux cent
cinquante mille livres; et mes ennemis, au lieu de dire que j'achte des
diamants un million et demi, diront seulement que je jette mon argent
dans le commerce. C'est moins dsagrable. Emportez, comtesse, emportez,
et remerciez bien monsieur de Rohan pour sa bonne grce et sa bonne
volont.

Et par un mouvement imprieux, la reine remit l'crin  Jeanne, qui ne
sentit pas ce poids entre ses mains sans une certaine motion.

--Vous n'avez pas de temps  perdre, poursuivit la reine; moins les
joailliers auront d'inquitude, plus nous serons assures du secret;
repartez vite, et que nul ne voie l'crin. Touchez d'abord chez vous,
dans la crainte qu'une visite chez Boehmer  cette heure n'veille les
soupons de la police, qui certainement s'occupe de ce qu'on fait chez
moi; puis, quand votre retour aura dpist les espions, rendez-vous chez
les joailliers, et rapportez-moi un reu d'eux.

--Oui, madame, il en sera fait ainsi, puisque vous le voulez.

Elle serra l'crin sous son mantelet, ayant soin que rien ne traht le
volume de la bote, et monta en carrosse avec tout le zle que rclamait
l'auguste complice de son action.

D'abord, pour obir, elle se fit conduire chez elle, et renvoya le
carrosse chez monsieur de Rohan, afin de ne rien dvoiler du secret au
cocher qui l'avait conduite. Ensuite, elle se fit dshabiller pour
prendre un costume moins lgant, plus propre  cette course nocturne.

Sa femme de chambre l'habilla rapidement et observa qu'elle tait
pensive et distraite durant cette opration, ordinairement honore de
toute l'attention d'une femme de cour.

Jeanne rellement ne songeait pas  sa toilette, elle se laissait faire,
elle tendait sa rflexion vers une ide trange inspire par l'occasion.

Elle se demandait si le cardinal ne commettait pas une grande faute en
laissant la reine rendre cette parure, et si la faute commise n'allait
pas devenir un amoindrissement pour la fortune que monsieur de Rohan
rvait et pouvait se flatter d'atteindre, participant aux petits secrets
de la reine.

Agir selon l'ordre de Marie-Antoinette sans consulter monsieur de Rohan,
n'tait-ce pas manquer aux premiers devoirs de l'association? Ft-il 
bout de toutes ressources, le cardinal n'aimerait-il pas mieux se vendre
lui-mme que de laisser la reine prive d'un objet qu'elle avait
convoit?

Je ne puis faire autrement, se dit Jeanne, que de consulter le
cardinal.

Quatorze cent mille livres! ajouta-t-elle dans sa pense; jamais il
n'aura quatorze cent mille livres!

Puis, tout  coup, se tournant vers sa femme de chambre:

--Sortez, Rose, dit-elle.

La femme de chambre obit et madame de La Motte continua son monologue
mental.

Quelle somme! quelle fortune! quelle radieuse vie, et comme toute la
flicit, tout l'clat que procure une pareille somme sont bien
reprsents par ce petit serpent en pierres qui flamboie dans l'crin
que voici.

Elle ouvrit l'crin et se brla les yeux au contact de ces ruisselantes
flammes. Elle tira le collier du satin, le roula dans ses doigts,
l'enferma dans ses deux petites mains en disant:

--Quatorze cent mille livres qui tiennent l-dedans, car ce collier vaut
quatorze cent mille livres argent rel, et les joailliers le paieraient
ce prix encore aujourd'hui.

trange destine qui permet  la petite Jeanne de Valois, mendiante et
obscure, de toucher de sa main la main d'une reine, la premire du
monde, et de possder dans ses mains aussi, pour une heure il est vrai,
quatorze cent mille livres, une somme qui ne marche jamais seule en ce
monde, et que l'on fait toujours escorter par des gardiens arms ou par
des garanties qui ne peuvent tre moindres en France que celles d'un
cardinal et d'une reine.

Tout cela dans mes dix doigts!... Comme c'est lourd et comme c'est
lger!

Pour emporter en or, prcieux mtal, l'quivalent de cet crin,
j'aurais besoin de deux chevaux; pour l'emporter en billets de caisse...
et les billets de caisse sont-ils toujours pays? ne faut-il pas signer,
contrler? Et puis un billet, c'est du papier: le feu, l'air, l'eau le
dtruisent. Un billet de caisse n'a pas de cours dans tous les pays; il
trahit son origine, il dcle le nom de son auteur, le nom de son
porteur. Un billet de caisse aprs un certain temps perd une partie de
sa valeur ou sa valeur entire. Les diamants, au contraire, sont la dure
matire qui rsiste  tout, et que tout homme connat, apprcie, admire
et achte,  Londres,  Berlin,  Madrid, au Brsil mme. Tous
comprennent un diamant, un diamant surtout de la taille et de l'eau
qu'on trouve dans ceux-ci! Qu'ils sont beaux! Qu'ils sont admirables!
Quel ensemble et quel dtail! Chacun d'eux dtach vaut peut-tre plus,
proportions gardes, qu'ils ne valent tous ensemble!

Mais  quoi vais-je penser, dit-elle, tout  coup; vite prenons le
parti soit d'aller trouver le cardinal, soit de rendre le collier 
Boehmer, ainsi que m'en a charg la reine.

Elle se leva, tenant toujours dans sa main les diamants qui
s'chauffaient et resplendissaient.

Ils vont donc rentrer chez le froid bijoutier, qui les psera et les
polira de sa brosse. Eux qui pouvaient briller sur le sein de
Marie-Antoinette.... Boehmer se rcriera d'abord, puis se rassurera en
songeant qu'il a le bnfice et conserve la marchandise. Ah! j'oubliais!
dans quelle forme faut-il que je fasse rdiger le reu du joaillier?
C'est grave; oui, il y a dans cette rdaction beaucoup de diplomatie 
faire. Il faut que l'crit n'engage, ni Boehmer, ni la reine, ni le
cardinal, ni moi.

Je ne rdigerai jamais seule un pareil acte. J'ai besoin d'un conseil.

Le cardinal.... Oh! non. Si le cardinal m'aimait plus ou s'il tait plus
riche et qu'il me donnt les diamants...

Elle s'assit sur son sofa, les diamants rouls autour de sa main, la
tte brlante, pleine de penses confuses et qui parfois l'pouvantaient
et qu'elle repoussait avec une nergie fivreuse.

Soudain son oeil devint plus calme, plus fixe, plus arrt sur une image
de pense uniforme; elle ne s'aperut pas que les minutes passaient, que
tout prenait en elle un aplomb dsormais inbranlable; que pareille 
ces nageurs qui ont pos le pied dans la vase des fleuves, chaque
mouvement qu'elle faisait pour se dgager la plongeait plus avant. Une
heure se passa dans cette muette et profonde contemplation d'un but
mystrieux.

Aprs quoi elle se leva lentement, plie comme la prtresse par
l'inspiration, et sonna sa femme de chambre.

Il tait deux heures du matin.

--Trouvez-moi un fiacre, dit-elle, ou une brouette s'il n'y a plus de
voiture.

La servante trouva un fiacre qui dormait dans la vieille rue du Temple.

Madame de La Motte monta seule et renvoya sa camriste.

Dix minutes aprs, le fiacre s'arrtait  la porte du pamphltaire
Rteau de Villette.




Chapitre LXI

Le reu de Boehmer et la reconnaissance de la reine


Le rsultat de cette visite nocturne faite au pamphltaire Rteau de
Villette apparut seulement le lendemain, et voici de quelle faon:

 sept heures du matin, madame de La Motte fit parvenir  la reine une
lettre qui contenait le reu des joailliers. Cette pice importante
tait ainsi conue:

Nous soussigns, reconnaissons avoir repris en possession le collier de
diamants primitivement vendu  la reine moyennant une somme de seize
cent mille livres, les diamants n'ayant pas agr  Sa Majest, qui nous
a ddommags de nos dmarches et de nos dbourss par l'abandon d'une
somme de deux cent cinquante mille livres, verse en nos mains.

                                            Sign: BOEHMER ET BOSSANGE

La reine, alors tranquille sur l'affaire qui l'avait tourmente trop
longtemps, enferma le reu dans son chiffonnier et n'y pensa plus.

Mais, par une trange contradiction, avec ce billet, les joailliers
Boehmer et Bossange reurent deux jours aprs la visite du cardinal de
Rohan, qui avait conserv, lui, quelques inquitudes sur le paiement du
premier solde convenu entre les vendeurs et la reine.

Monsieur de Rohan trouva Boehmer dans sa maison du quai de l'cole.
Depuis le matin, chance de ce premier terme, s'il y et eu retard ou
refus, l'alarme devait tre au camp des joailliers.

Mais tout, au contraire, dans la maison de Boehmer, respirait le calme,
et monsieur de Rohan fut heureux de trouver bon visage aux valets, dos
rond et queue frtillante au chien du logis. Boehmer reut son client
illustre avec l'panchement de la satisfaction.

--Eh bien! dit le premier, c'tait aujourd'hui le terme du paiement. La
reine a donc pay?

--Monseigneur, non, rpondit Boehmer. Sa Majest n'a pu donner d'argent.
Vous savez que monsieur de Calonne s'est vu refuser par le roi. Tout le
monde en parle.

--Oui, tout le monde en parle, Boehmer, et c'est justement ce refus qui
m'amne.

--Mais, continua le joaillier, Sa Majest est excellente et de bonne
volont. N'ayant pu payer, elle a garanti la dette, et nous n'en
demandons pas davantage.

--Ah! tant mieux, s'cria le cardinal; garanti la dette, dites-vous?
c'est trs bien; mais... comment?

--De la faon la plus simple et la plus dlicate, rpliqua le joaillier,
d'une faon toute royale.

--Par l'entremise de cette spirituelle comtesse, peut-tre?

--Non, monseigneur, non. Madame de La Motte n'a pas mme paru, et voil
ce qui nous a beaucoup flatts, monsieur Bossange et moi.

--Pas paru! la comtesse n'a pas paru?... Croyez bien qu'elle est pour
quelque chose cependant dans ceci, monsieur Boehmer. Toute bonne
inspiration doit maner de la comtesse. Je n'te rien  Sa Majest, vous
comprenez.

--Monseigneur va juger si Sa Majest a t dlicate et bonne pour nous.
Des bruits s'taient rpandus sur le refus du roi pour l'ordonnancement
des cinq cent mille livres; nous autres nous crivmes  madame de La
Motte.

--Quand cela?

--Hier, monseigneur.

--Que rpondit-elle?

--Votre minence n'en sait rien? dit Boehmer avec une imperceptible
nuance de respectueuse familiarit.

--Non, voil trois jours que je n'ai eu l'honneur de voir madame la
comtesse, repartit le prince en vrai prince.

--Eh bien! monseigneur, madame de La Motte rpondit ce seul mot:
_Attendez_!

--Par crit?

--Non, monseigneur, de vive voix. Notre lettre priait madame de La Motte
de vous demander une audience, et de prvenir la reine que le paiement
approchait.

--Le mot _attendez_ tait tout naturel, repartit le cardinal.

--Nous attendmes donc, monseigneur, et hier au soir nous remes de la
reine, par un courrier trs mystrieux, une lettre.

--Une lettre?  vous, Boehmer?

--Ou plutt une reconnaissance en bonne forme, monseigneur.

--Voyons! fit le cardinal.

--Oh! je vous la montrerais, si nous ne nous tions jur, mon associ et
moi, de ne la faire voir  personne.

--Et pourquoi?

--Parce que cette rserve nous est impose par la reine elle-mme,
monseigneur; jugez-en, Sa Majest nous recommande le secret.

--Ah! c'est diffrent, vous tes trs heureux, vous messieurs les
bijoutiers, d'avoir des lettres de la reine.

--Pour treize cent cinquante mille livres, monseigneur, dit le joaillier
en ricanant, on peut avoir....

--Dix millions, et cent millions ne paient pas de certaines choses,
monsieur, repartit svrement le prlat. Enfin, vous tes bien garantis?

--Autant que possible, monseigneur.

--La reine reconnat la dette?

--Bien et dment.

--Et s'engage  payer....

--Dans trois mois cinq cent mille livres; le reste dans le semestre.

--Et... les intrts?

--Oh! monseigneur, un mot de Sa Majest les garantit. _Faisons_, ajoute
Sa Majest avec bont, _faisons cette affaire entre nous_; _entre nous_,
Votre Excellence comprend bien la recommandation; _vous n'aurez pas lieu
de vous en repentir_. Et elle signe! Ds  prsent, voyez-vous,
monseigneur, c'est pour mon associ comme pour moi une affaire
d'honneur.

--Me voil quitte envers vous, monsieur Boehmer, dit le cardinal charm;
 bientt une autre affaire.

--Quand Votre Excellence daignera nous honorer de sa confiance.

--Mais remarquez encore en ceci la main de cette aimable comtesse....

--Nous sommes bien reconnaissants  madame de La Motte, monseigneur, et
nous sommes convenus, monsieur Bossange et moi, de reconnatre ses
bonts, quand le collier, pay intgralement, nous aura t remis en
argent comptant.

--Chut! chut! fit le cardinal, vous ne m'avez pas compris.

Et il regagna son carrosse, escort par les respects de toute la maison.

On peut maintenant lever le masque. Pour personne le voile n'est rest
sur la statue. Ce que Jeanne de La Motte a fait contre sa bienfaitrice,
chacun l'a compris en la voyant emprunter la plume du pamphltaire
Rteau de Villette. Plus d'inquitude chez les joailliers, plus de
scrupules chez la reine, plus de doute chez le cardinal. Trois mois sont
donns  la perptration du vol et du crime; dans ces trois mois, les
fruits sinistres auront mri assez pour que la main sclrate les
cueille.

Jeanne retourna chez monsieur de Rohan, qui lui demanda comment s'y
tait prise la reine pour assoupir ainsi les exigences des joailliers.

Madame de La Motte rpondit que la reine avait fait aux joailliers une
confidence; que le secret tait recommand; qu'une reine qui paie a dj
trop besoin de se cacher, mais qu'elle s'y trouve bien autrement force
encore quand elle demande du crdit.

Le cardinal convint qu'elle avait raison, et en mme temps il demanda si
on se souvenait encore de ses bonnes intentions.

Jeanne fit un tel tableau de la reconnaissance de la reine, que monsieur
de Rohan fut enthousiasm bien plus comme galant que comme sujet; bien
plus dans son orgueil que dans son dvouement.

Jeanne, en menant cette conversation  son but, avait rsolu de rentrer
paisiblement chez elle, de s'aboucher avec un marchand de pierreries, de
vendre pour cent mille cus de diamants, et de gagner l'Angleterre ou la
Russie, pays libres, dans lesquels elle vivrait richement avec cette
somme pendant cinq  six annes, au bout desquelles, sans pouvoir tre
inquite, elle commencerait  vendre avantageusement, en dtail, le
reste des diamants.

Mais tout ne russit pas  ses souhaits. Aux premiers diamants qu'elle
fit voir  deux experts, la surprise des Argus et leurs rserves
effrayrent la vendeuse. L'un offrait des sommes mprisables, l'autre
s'extasiait devant les pierres en disant qu'il n'en avait jamais vu de
semblables, sinon dans le collier de Boehmer.

Jeanne s'arrta. Un pas de plus elle tait trahie. Elle comprit que
l'imprudence en pareil cas, c'tait la ruine, que la ruine c'tait un
pilori et une prison perptuelle. Serrant les diamants dans la plus
profonde de ses cachettes, elle rsolut de se munir d'armes dfensives
si solides, d'armes offensives si acres, qu'en cas de guerre, ceux-l
fussent vaincus d'avance qui se prsenteraient au combat.

Louvoyer entre les dsirs du cardinal, qui chercherait toujours 
savoir, entre les indiscrtions de la reine, qui se vanterait toujours
d'avoir refus, c'tait un danger terrible. Un mot chang entre la
reine et le cardinal, et tout se dcouvrait. Jeanne se rconforta en
songeant que le cardinal, amoureux de la reine, avait comme tous les
amoureux un bandeau sur le front, et par consquent tomberait dans tous
les piges que la ruse lui tendrait sous une ombre d'amour.

Mais ce pige, il fallait qu'une main habile le prsentt de faon  y
prendre les deux intresss. Il fallait que si la reine dcouvrait le
vol, elle n'ost se plaindre, que si le cardinal dcouvrait la fourbe,
il se sentt perdu. C'tait un coup de matre  jouer contre deux
adversaires qui, d'avance, avaient toute la galerie pour eux.

Jeanne ne recula pas. Elle tait de ces natures intrpides qui poussent
le mal jusqu' l'hrosme, le bien jusqu'au mal. Une seule pense la
proccupa ds ce moment, celle d'empcher une entrevue du cardinal et de
la reine.

Tant qu'elle, Jeanne, serait entre eux, rien n'tait perdu; si, en
arrire d'elle, ils changeaient un mot, ce mot ruinait chez Jeanne la
fortune de l'avenir, chafaude sur l'innocuit du pass.

Ils ne se verront plus, dit-elle. Jamais.

Cependant, objectait-elle, le cardinal voudra revoir la reine; il y
tentera.

N'attendons pas, pensa la ruse, qu'il y tente; inspirons-lui-en
l'ide. Qu'il veuille la voir; qu'il la demande; qu'il se compromette en
le demandant.

Oui, mais s'il n'y a que lui de compromis?

Et cette pense la jetait dans une perplexit douloureuse.

Lui seul tant compromis, la reine avait son recours; elle parle si
haut, la reine; elle sait si bien arracher un masque aux fourbes!

Que faire? Pour que la reine ne puisse accuser, il faut qu'elle ne
puisse ouvrir la bouche; pour fermer cette bouche noble et courageuse,
il faut en comprimer les ressorts par l'initiative d'une accusation.

Celui-l n'ose, devant un tribunal, accuser son valet d'avoir vol, qui
peut tre convaincu par son valet d'un crime aussi dshonorant que le
vol. Que monsieur de Rohan soit compromis par rapport  la reine, il est
presque sr que la reine sera compromise quant  monsieur de Rohan.

Mais que le hasard n'aille pas rapprocher ces deux tres intresss 
dcouvrir le secret.

Jeanne recula tout d'abord devant l'normit du rocher qu'elle
suspendait sur sa tte. Vivre ainsi, haletante, effare, sous la menace
d'une pareille chute.

Oui, mais comment chapper  cette angoisse? Par la fuite! par l'exil,
par le transport en pays tranger des diamants du collier de la reine.

S'enfuir! chose aise. Une bonne chaise se procure en dix heures;
l'espace d'un de ces bons sommeils de Marie-Antoinette; l'intervalle que
met le cardinal entre un souper avec des amis et son lever du lendemain.
Que la grande route se dveloppe devant Jeanne; qu'elle offre ses pavs
infinis aux pieds brlants des chevaux, cela suffit. Jeanne sera libre,
saine, sauve en dix heures.

Mais quel scandale! quelle honte! Disparue quoique libre; en sret
quoique proscrite; Jeanne n'est plus une femme de qualit, c'est une
voleuse, une contumace, que la justice n'atteint pas, mais qu'elle
dsigne, que le fer du bourreau ne brle pas, elle est trop loin, mais
que l'opinion dvore et broie.

Non. Elle ne s'enfuira pas. Le comble de l'audace et le comble de
l'habilet sont comme les deux sommets de l'Atlas, qui ressemblent aux
jumeaux de la terre. L'un mne  l'autre; l'un vaut l'autre. Qui voit
l'un, voit l'autre.

Jeanne rsolut de payer d'audace et de rester. Elle rsolut cela surtout
quand elle eut entrevu la possibilit de crer, entre le cardinal et la
reine, une solidarit de terreur pour le jour o l'un ou l'autre
voudrait s'apercevoir qu'un vol avait t commis dans leur intimit.

Jeanne s'tait demand combien, en deux ans, rapporterait la faveur de
la reine et l'amour du cardinal; elle avait valu le revenu de ces deux
bonheurs  cinq ou six cent mille livres, aprs lesquelles le dgot, la
disgrce, l'abandon, viendraient faire expier la faveur, la vogue et
l'engouement.

Je gagne  mon plan sept  huit cent mille livres, se dit la comtesse.

On verra comment cette me profonde fraya la route tortueuse qui devait
aboutir  la honte pour elle, au dsespoir pour les autres.

Rester  Paris, rsuma la comtesse, faire ferme en assistant  tout le
jeu des deux acteurs; ne leur laisser jouer que le rle utile  mes
intrts; choisir parmi les bons moments un moment favorable pour la
fuite; que ce soit une commission donne par la reine; que ce soit une
vritable disgrce qu'on saisirait au bond.

Empcher le cardinal de jamais communiquer avec Marie-Antoinette.

Voil surtout la difficult, puisque monsieur de Rohan est amoureux,
qu'il est prince, qu'il a droit d'entrer chez Sa Majest plusieurs fois
l'anne, et que la reine, coquette, avide d'hommages, reconnaissante
d'ailleurs envers le cardinal, ne se sauvera pas si on la recherche.

Ce moyen de sparer les deux augustes personnages, les vnements le
fourniront. On aidera les vnements.

Rien ne serait aussi bon, aussi adroit que d'exciter chez la reine
l'orgueil qui couronne la chastet. Nul doute qu'une avance un peu vive
du cardinal ne blesse la femme fine et susceptible. Les natures
semblables  celles de la reine aiment les hommages, mais redoutent et
repoussent les attaques.

Oui, le moyen est infaillible. En conseillant  monsieur de Rohan de se
dclarer librement, on oprera sur l'esprit de Marie-Antoinette un
mouvement de dgot, d'antipathie, qui loignera pour jamais, non pas le
prince de la princesse, mais l'homme de la femme, le mle de la femelle.
Par cette raison, l'on aura pris des armes contre le cardinal, dont on
paralysera toutes les manoeuvres au grand jour des hostilits.

Soit. Mais encore une fois, si l'on rend le cardinal antipathique  la
reine, on n'agit que sur le cardinal: on laisse rayonner la vertu de la
reine, c'est--dire qu'on affranchit cette princesse, et qu'on lui donne
cette libert de langage qui facilite toute accusation et lui donne le
poids de l'autorit.

Ce qu'il faut, c'est une preuve contre monsieur de Rohan et contre la
reine; c'est une pe  double tranchant qui blesse  droite et 
gauche, qui blesse en sortant du fourreau, qui blesse en coupant le
fourreau lui-mme.

Ce qu'il faut, c'est une accusation qui fasse plir la reine, qui fasse
rougir le cardinal, qui, accrdite, lave de tout soupon tranger
Jeanne, confidente des deux principaux coupables. Ce qu'il faut, c'est
une combinaison derrire laquelle, retranche en temps et lieu, Jeanne
puisse dire: Ne m'accusez pas ou je vous accuse, ne me perdez pas ou je
vous perds. Laissez-moi la fortune, je vous laisserai l'honneur.

Cela vaut qu'on le cherche, pensa la perfide comtesse, et je le
chercherai. Mon temps m'est pay  partir d'aujourd'hui.

En effet, madame de La Motte s'enfona dans de bons coussins, s'approcha
de sa fentre, brle par le doux soleil, et en prsence de Dieu, avec
le flambeau de Dieu, elle chercha.




Chapitre LXII

La prisonnire


Pendant ces agitations de la comtesse, pendant sa rverie, une scne
d'un autre ordre se passait dans la rue Saint-Claude, en face de la
maison habite par Jeanne.

Monsieur de Cagliostro, on se le rappelle, avait log dans l'ancien
htel de Balsamo la fugitive Oliva, poursuivie par la police de monsieur
de Crosne.

Mademoiselle Oliva, fort inquite, avait accept avec joie cette
occasion de fuir  la fois la police et Beausire; elle vivait donc,
retire, cache, tremblante, dans cette demeure mystrieuse, qui avait
abrit tant de drames terribles, plus terribles, hlas! que l'aventure
tragi-comique de mademoiselle Nicole Legay.

Cagliostro l'avait comble de soins et de prvenances: il semblait doux
 la jeune femme d'tre protge par ce grand seigneur, qui ne demandait
rien, mais qui semblait esprer beaucoup.

Seulement qu'esprait-il? voil ce que se demandait inutilement la
recluse.

Pour mademoiselle Oliva, monsieur de Cagliostro, cet homme qui avait
dompt Beausire, et triomph des agents de police, tait un dieu
sauveur. C'tait aussi un amant bien pris, puisqu'il respectait.

Car l'amour-propre d'Oliva ne lui permettait pas de croire que
Cagliostro et sur elle d'autre vue que d'en faire un jour sa matresse.

C'est une vertu, pour les femmes qui n'en ont plus, que de croire qu'on
puisse les aimer respectueusement. Ce coeur est bien fltri, bien aride,
bien mort, qui ne compte plus sur l'amour et sur le respect qui suit
l'amour.

Oliva se mit donc  faire des chteaux en Espagne du fond de son manoir
de la rue Saint-Claude, chteaux chimriques o ce pauvre Beausire,
faut-il l'avouer, trouvait bien rarement sa place.

Quand le matin, pare de tous les agrments dont Cagliostro avait meubl
ses cabinets de toilette, elle jouait  la grande dame, et repassait les
nuances du rle de Climne, elle ne vivait que pour cette heure du jour
 laquelle Cagliostro venait deux fois la semaine s'informer si elle
supportait facilement la vie.

Alors, dans son beau salon, au milieu d'un luxe rel et d'un luxe
intelligent, la petite crature enivre s'avouait  elle-mme que tout
dans sa vie passe avait t dception, erreur, que contrairement 
l'assertion du moraliste: La vertu fait le bonheur, c'tait le bonheur
qui fait immanquablement la vertu.

Malheureusement il manquait dans la composition de ce bonheur un lment
indispensable, pour que le bonheur durt.

Oliva tait heureuse, mais Oliva s'ennuyait.

Livres, tableaux, instruments de musique ne l'avaient pas distraite
suffisamment. Les livres n'taient pas assez libres, ou ceux qui
l'taient avaient t lus trop vite. Les tableaux sont toujours la mme
chose quand on les a regards une fois--c'est Oliva qui juge et non pas
nous--, et les instruments de musique n'ont qu'un cri, et jamais une
voix pour la main ignorante qui les sollicite.

Il faut le dire, Oliva ne tarda pas  s'ennuyer cruellement de son
bonheur, et souvent elle eut des regrets mouills de larmes pour ces
bonnes petites matines passes  la fentre de la rue Dauphine, alors
que, magntisant la rue de ses regards, elle faisait lever la tte 
tous les passants.

Et quelles douces promenades dans le quartier Saint-Germain, quand la
mule coquette, levant sur ses talons de deux pouces un pied d'une
cambrure voluptueuse, chaque pas de la belle marcheuse tait un
triomphe, et arrachait aux admirateurs un petit cri, soit de crainte
lorsqu'elle glissait, soit de dsir quand aprs le pied se montrait la
jambe.

Voil ce que pensait Nicole enferme. Il est vrai que les agents de
monsieur le lieutenant de police taient gens redoutables, il est vrai
que l'hpital, dans lequel les femmes s'teignent dans une captivit
sordide, ne valait pas l'emprisonnement phmre et splendide de la rue
Saint-Claude. Mais  quoi servirait-il d'tre femme et d'avoir le droit
de caprice, si l'on ne s'insurgeait pas parfois contre le bien, pour le
changer en mal, au moins en rve?

Et puis tout devient bientt noir  qui s'ennuie. Nicole regretta
Beausire, aprs avoir regrett sa libert. Avouons que rien ne change
dans le monde des femmes, depuis le temps o les filles de Judas s'en
allaient, la veille d'un mariage d'amour, pleurer leur virginit sur la
montagne.

Nous en sommes arriv  un jour de deuil et d'agacement dans lequel
Oliva, prive de toute socit, de toute vue, depuis deux semaines,
entrait dans la plus triste priode du mal d'ennui.

Ayant tout puis, n'osant se montrer aux fentres ni sortir, elle
commenait  perdre l'apptit de l'estomac, mais non celui de
l'imagination, lequel redoublait, au contraire, au fur et  mesure que
l'autre diminuait.

C'est  ce moment d'agitation morale, qu'elle reut la visite,
inattendue ce jour-l, de Cagliostro.

Il entra comme il en avait l'habitude, par la porte basse de l'htel, et
vint, par le petit jardin nouvellement trac dans les cours, heurter aux
volets de l'appartement occup par Oliva.

Quatre coups, frapps  intervalles convenus entre eux, taient le
signal arrt d'avance pour que la jeune femme tirt le verrou qu'elle
avait cru devoir demander comme sret entre elle et un visiteur muni de
clefs.

Oliva ne pensait pas que les prcautions fussent inutiles pour bien
conserver une vertu qu'en certaines occasions elle trouvait pesante.

Au signal donn par Cagliostro, elle ouvrit ses verrous avec une
rapidit qui tmoignait de son besoin d'avoir une confrence.

Vive comme une grisette parisienne, elle s'lana au-devant des pas du
noble gelier, pour le caresser, et d'une voix irrite, rauque,
saccade:

--Monsieur, s'cria-t-elle, je m'ennuie, sachez cela.

Cagliostro la regarda avec un lger mouvement de tte.

--Vous vous ennuyez, dit-il en refermant la porte, hlas! ma chre
enfant, c'est un vilain mal.

--Je me dplais ici. J'y meurs.

--Vraiment!

--Oui, j'ai de mauvaises penses.

--L! l! fit le comte, en la calmant comme il et calm un pagneul, si
vous n'tes pas bien chez moi, ne m'en veuillez pas trop. Gardez toute
votre colre pour monsieur le lieutenant de police, qui est votre
ennemi.

--Vous m'exasprez avec votre sang-froid, monsieur, dit Oliva. J'aime
mieux de bonnes colres que des douceurs pareilles; vous trouvez le
moyen de me calmer, et cela me rend folle de rage.

--Avouez, mademoiselle, que vous tes injuste, rpondit Cagliostro en
s'asseyant loin d'elle, avec cette affectation de respect ou
d'indiffrence qui lui russissait si bien auprs d'Oliva.

--Vous en parlez bien  votre aise, vous, dit-elle; vous allez, vous
venez, vous respirez; votre vie se compose d'une quantit de plaisirs
que vous choisissez; moi, je vgte dans l'espace que vous m'avez
limit; je ne respire pas, je tremble. Je vous prviens, monsieur, que
votre assistance m'est inutile, si elle ne m'empche pas de mourir.

--Mourir! vous! dit le comte en souriant, allons donc!

--Je vous dis que vous vous conduisez fort mal envers moi, vous oubliez
que j'aime profondment, passionnment quelqu'un.

--Monsieur Beausire?

--Oui, Beausire. Je l'aime, vous dis-je. Je ne vous l'ai jamais cach,
je suppose. Vous n'avez pas t vous figurer que j'oublierais mon cher
Beausire?

--Je l'ai si peu suppos, mademoiselle, que je me suis mis en quatre
pour avoir de ses nouvelles, et que je vous en apporte.

--Ah! fit Oliva.

--Monsieur de Beausire, continua Cagliostro, est un charmant garon.

--Parbleu! fit Oliva qui ne voyait pas o on la menait.

--Jeune et joli.

--N'est-ce pas?

--Plein d'imagination.

--De feu... un peu brutal pour moi. Mais... qui aime bien, chtie bien.

--Vous parlez d'or. Vous avez autant de coeur que d'esprit, et d'esprit
que de beaut: et moi qui sais cela, moi qui m'intresse  tout amour de
ce monde--c'est une manie--, j'ai song  vous rapprocher de monsieur de
Beausire.

--Ce n'tait pas votre ide, il y a un mois, dit Oliva en souriant d'un
air contraint.

--coutez donc, ma chre enfant, tout galant homme qui voit une jolie
personne cherche  lui plaire quand il est libre comme je le suis.
Cependant, vous m'avouerez que si je vous ai fait un doigt de cour, cela
n'a pas dur longtemps, hein?

--C'est vrai, rpliqua Oliva du mme ton; un quart d'heure au plus.

--C'tait bien naturel que je me dsistasse, voyant combien vous aimiez
monsieur de Beausire.

--Oh! ne vous moquez pas de moi.

--Non, sur l'honneur! vous m'avez rsist si bien.

--Oh! n'est-ce pas? s'cria Oliva, enchante d'avoir t prise en
flagrant dlit de rsistance. Oui, avouez que j'ai rsist.

--C'tait la suite de votre amour, dit flegmatiquement Cagliostro.

--Mais le vtre,  vous, riposta Oliva, il n'tait gure tenace, alors.

--Je ne suis ni assez vieux, ni assez laid, ni assez sot, ni assez
pauvre, pour supporter ou les refus, ou les chances d'une dfaite,
mademoiselle; vous eussiez toujours prfr monsieur de Beausire  moi,
je l'ai senti et j'ai pris mon parti.

--Oh! que non pas, dit la coquette; non pas! Cette fameuse association
que vous m'avez propose, vous savez bien, ce droit de me donner le
bras, de me visiter, de me courtiser en tout bien tout honneur, est-ce
que ce n'tait point un petit reste d'espoir?

Et en disant ces mots, la perfide brlait de ses yeux trop longtemps
oisifs le visiteur, qui tait venu se prendre au pige.

--Je l'avoue, rpondit Cagliostro, vous tes d'une pntration 
laquelle rien ne rsiste.

Et il feignit de baisser les yeux pour n'tre pas dvor par le double
jet de flamme qui jaillissait des regards d'Oliva.

--Revenons  Beausire, dit-elle, pique de l'immobilit du comte; que
fait-il, o est-il, ce cher ami?

Alors Cagliostro, la regardant avec un reste de timidit:

--Je disais que j'eusse voulu vous runir  lui, continua-t-il.

--Non, vous ne disiez pas cela, murmura-t-elle avec ddain; mais puisque
vous me le dites, je le prends pour dit. Continuez. Pourquoi ne
l'avez-vous pas amen, c'et t charitable. Il est libre, lui....

--Parce que, rpondit Cagliostro, sans s'tonner de cette ironie,
monsieur de Beausire, qui est comme vous, qui a trop d'esprit, s'est
fait aussi une petite affaire avec la police.

--Aussi! s'cria Oliva en plissant; car cette fois elle sentait le tuf
de la vrit.

--Aussi, rpta poliment Cagliostro.

--Qu'a-t-il fait?... balbutia la jeune femme.

--Une charmante espiglerie, un tour de passe infiniment ingnieux;
j'appelle cela une drlerie; mais les gens moroses, monsieur de Crosne,
par exemple, vous savez combien il est lourd, ce monsieur de Crosne; eh
bien! ils appellent cela un vol.

--Un vol! s'cria Oliva pouvante; mon Dieu!

--Un joli vol, par exemple; ce qui prouve combien ce pauvre Beausire a
le got des belles choses.

--Monsieur... monsieur... il est arrt?

--Non, mais il est signal.

--Vous me jurez qu'il n'est point arrt, qu'il ne court aucun risque?

--Je puis bien vous jurer qu'il n'est point arrt; mais, quant au
second point, vous n'aurez pas ma parole. Vous sentez bien, ma chre
enfant, que lorsqu'on est signal, on est suivi, ou recherch du moins,
et qu'avec sa figure, avec sa tournure, avec toutes ses qualits bien
connues, monsieur de Beausire, s'il se montrait, serait tout de suite
dpist par les limiers. Songez donc un peu  ce coup de filet que
ferait monsieur de Crosne. Prendre vous par monsieur de Beausire, et
monsieur de Beausire par vous.

--Oh! oui, oui, il faut qu'il se cache! Pauvre garon! Je vais me cacher
aussi. Faites-moi fuir hors de France, monsieur. Tchez de me rendre ce
service; parce qu'ici, voyez-vous, enferme, touffe, je ne rsisterais
pas au dsir de faire un jour o l'autre quelque imprudence.

--Qu'appelez-vous imprudence, ma chre demoiselle?

--Mais... me montrer, me donner un peu d'air.

--N'exagrez pas, ma bonne amie; vous tes dj toute ple, et vous
finiriez par perdre votre belle sant. Monsieur de Beausire ne vous
aimerait plus. Non; prenez autant d'air que vous voudrez, rgalez-vous
de voir passer quelques figures humaines.

--Allons! s'cria Oliva, voici que vous tes dpit contre moi, et que
vous allez aussi m'abandonner. Je vous gne peut-tre?

--Moi? vous tes folle? Pourquoi me gneriez-vous? dit-il d'un srieux
de glace.

--Parce que... un homme qui a du got pour une femme, un homme aussi
considrable que vous, un seigneur aussi beau que vous l'tes, a le
droit de s'irriter, de se dgoter mme, si une folle comme moi le
rebute. Oh! ne me quittez pas, ne me perdez pas, ne me prenez pas en
haine, monsieur!

Et la jeune femme, aussi effraye qu'elle avait t coquette, vint
passer son bras autour du cou de Cagliostro.

--Pauvre petite! dit celui-ci en dposant un chaste baiser sur le front
d'Oliva; comme elle a peur. N'ayez pas de moi si mchante opinion, ma
fille. Vous couriez un danger, je vous ai rendu service; j'avais des
ides sur vous, j'en suis revenu, mais voil tout. Je n'ai pas plus de
haine  vous tmoigner que vous n'avez de reconnaissance  m'offrir.
J'ai agi pour moi, vous avez agi pour vous, nous sommes quittes.

--Oh! monsieur, que de bont, quelle gnreuse personne vous faites!

Et Oliva mit deux bras au lieu d'un sur les paules de Cagliostro.

Mais celui-ci la regardant avec sa tranquillit habituelle:

--Vous voyez bien, Oliva, dit-il, maintenant vous m'offririez votre
amour, je....

--Eh bien! fit-elle toute rouge.

--Vous m'offririez votre adorable personne, je refuserais, tant j'aime 
n'inspirer que des sentiments vrais, purs et dgags de tout intrt.
Vous m'avez cru intress, vous tes tombe en ma dpendance. Vous vous
croyez engage; je vous croirais plus reconnaissante que sensible, plus
effraye qu'amoureuse: restons comme nous sommes. J'accomplis en cela
votre dsir. Je prviens toutes vos dlicatesses.

Oliva laissa tomber ses beaux bras et s'loigna honteuse, humilie, dupe
de cette gnrosit de Cagliostro sur laquelle elle n'avait pas compt.

--Ainsi, dit le comte, ainsi ma chre Oliva, c'est convenu, vous me
garderez comme un ami, vous aurez toute confiance en moi; vous userez de
ma maison, de ma bourse et de mon crdit, et....

--Et je me dirai, fit Oliva, qu'il y a des hommes en ce monde bien
suprieurs  tous ceux que j'ai connus.

Elle pronona ces mots avec un charme et une dignit qui gravrent un
trait sur cette me de bronze dont le corps s'tait autrefois appel
Balsamo.

Toute femme est bonne, pensa-t-il, quand on a touch en elle la corde
qui correspond au coeur.

Puis se rapprochant de Nicole:

-- partir de ce soir, vous habiterez le dernier tage de l'htel. C'est
un appartement compos de trois pices places en observatoire au-dessus
du boulevard et de la rue Saint-Claude. Les fentres donnent sur
Mnilmontant et sur Belleville. Quelques personnes pourront vous y voir.
Ce sont des voisins paisibles, ne les craignez pas. Braves gens sans
relations, sans soupons de ce que vous pouvez tre. Laissez-vous voir
par eux, sans vous exposer toutefois, et surtout sans jamais vous
montrer aux passants, car la rue Saint-Claude est parfois explore par
les agents de monsieur de Crosne; au moins l vous aurez du soleil.

Oliva frappa joyeusement dans ses mains.

--Voulez-vous que je vous y conduise? dit Cagliostro.

--Ce soir?

--Mais sans doute, ce soir. Est-ce que cela vous gne?

Oliva regarda profondment Cagliostro. Un vague espoir rentra dans son
coeur, ou plutt dans sa tte vaine et pervertie.

--Allons, dit-elle.

Le comte prit une lanterne dans l'antichambre, ouvrit lui-mme plusieurs
portes, et gravissant un escalier, parvint, suivit d'Oliva, au troisime
tage, dans l'appartement qu'il avait dsign.

Elle trouva le logis tout meubl, tout fleuri, tout habitable.

--On dirait que j'tais attendue ici, s'cria-t-elle.

--Non pas vous, dit le comte, mais moi, qui aime la vue de ce pavillon
et qui souvent y couche.

Le regard d'Oliva prit les teintes fauves et fulgurantes qui viennent
iriser parfois les prunelles des chats.

Un mot naissait sur ses lvres; Cagliostro l'arrta par ces paroles:

--Rien ne vous manquera ici, votre femme de chambre sera prs de vous
dans un quart d'heure. Bonsoir, mademoiselle.

Et il disparut, aprs avoir fait une grande rvrence mitige par un
gracieux sourire.

La pauvre prisonnire tomba assise, consterne, anantie sur le lit,
tout prt, qui attendait dans une lgante alcve.

--Je ne comprends absolument rien  ce qui m'arrive, murmura-t-elle en
suivant des yeux cet homme rellement incomprhensible pour elle.




Chapitre LXIII

L'observatoire


Oliva se mit au lit aprs le dpart de la femme de chambre que lui
envoyait Cagliostro.

Elle dormit peu, les penses de toute nature qui naissaient de son
entretien avec le comte ne lui donnrent que rves veills, inquitudes
somnolentes; on n'est plus heureux de longtemps quand on est trop riche
ou trop tranquille, aprs avoir t trop pauvre ou trop agit.

Oliva plaignit Beausire, elle admira le comte qu'elle ne comprenait pas,
elle ne le croyait plus timide, elle ne le souponnait pas insensible.
Elle eut fort peur d'tre trouble par quelque sylphe durant son
sommeil, et les moindres bruits du parquet lui causrent l'agitation
connue de toute hrone de roman, qui couche dans la _tour du Nord_.

Avec l'aube s'enfuirent ces terreurs qui n'taient pas sans charme....
Nous qui ne craignons pas d'inspirer des soupons  monsieur Beausire,
nous pouvons hasarder que Nicole n'entrevit pas l'heure de la parfaite
scurit sans un petit reste de dpit coquet. Nuance intraduisible pour
tout pinceau qui n'a pas sign: Watteau--pour toute plume qui n'a pas
sign: Marivaux ou Crbillon fils.

Au jour, elle se permit de dormir, savourant la volupt d'absorber dans
sa chambre fleurie les rayons pourprs du soleil levant, de voir les
oiseaux courir sur la petite terrasse de cette fentre, o leurs ailes
frlaient avec des bruits charmants les feuilles des rosiers et les
fleurs des jasmins d'Espagne.

Et ce fut tard, bien tard, qu'elle se leva, quand deux ou trois heures
d'un sommeil suave eurent pos sur ses paupires, quand berce entre les
bruits de la rue et les engourdissements velouts du repos, elle se
sentit assez forte pour rechercher le mouvement, trop forte pour
demeurer gisante et oisive.

Alors, elle courut tous les coins de cet appartement nouveau, dans
lequel cet incomprhensible sylphe n'avait pas mme, l'ignorant qu'il
tait, pu trouver une trappe, pour venir glisser autour du lit en
battant des ailes, et cependant les sylphes en ce temps-l, grce au_
Comte de Gabalis_, n'avaient rien perdu de leur innocente rputation.

Oliva surprit les richesses de son logis dans la simplicit de
l'imprvu. Ce mnage de femme avait commenc par tre un mobilier
d'homme. On y trouvait tout ce qui peut faire aimer la vie, on y
trouvait surtout le grand jour et le grand air, qui changeraient les
cachots en jardins, si jamais l'air et le jour pntraient dans une
prison.

Dire la joie enfantine, c'est--dire parfaite, avec laquelle Oliva
courut  la terrasse, se coucha sur les dalles, au milieu des fleurs et
des mousses, semblable  une couleuvre qui sort du nid, nous le ferions
certainement si nous n'avions pas  peindre ses tonnements chaque fois
qu'un mouvement lui dcouvrait un nouveau spectacle.

D'abord couche comme nous venons de le dire, afin de ne pas tre vue du
dehors, elle regarda entre les barreaux du balcon les cimes des arbres
des boulevards, les maisons du quartier Popincourt et les chemines,
ocan brumeux dont les vagues ingales s'tageaient  sa droite.

Inonde de soleil, l'oreille tendue au bruit des carrosses roulant, un
peu rares il est vrai, mais enfin roulant sur le boulevard, elle demeura
ainsi trs heureuse pendant deux heures. Elle djeuna mme du chocolat
que lui servit sa femme de chambre et lut une gazette avant d'avoir
song  regarder dans la rue.

C'tait un dangereux plaisir.

Les limiers de monsieur de Crosne, ces chiens humains qui chassent le
nez en l'air, pouvaient la voir. Quel pouvantable rveil aprs un
sommeil si doux!

Mais cette position horizontale ne pouvait durer, toute bonne qu'elle
ft. Nicole se haussa sur un coude.

Et alors elle vit les noyers de Mnilmontant, les grands arbres du
cimetire, les myriades de maisons de toutes couleurs qui montaient au
revers du coteau depuis Charonne jusqu'aux buttes Chaumont, dans des
bouquets de verdure, ou sur les tranches gypseuses des falaises,
revtues de bruyres et de chardons.

 et l, dans les chemins, grles rubans ondulant au col de ces
montagnettes, dans les sentes des vignes, sur les routes blanches, se
dessinaient de petits tres vivants, paysans trottant sur leurs nes,
enfants penchs sur le champ que l'on sarcle, vigneronnes dcouvrant le
raisin au soleil. Cette rusticit charma Nicole, qui avait toujours
soupir aprs la belle campagne de Taverney, depuis qu'elle avait quitt
cette campagne pour ce Paris tant dsir.

Elle finit pourtant par se rassasier de la campagne, et comme elle avait
pris une position commode et sre dans ses fleurs, comme elle savait
voir sans risquer d'tre vue, elle abaissa ses regards de la montagne 
la valle, de l'horizon lointain aux maisons d'en face.

Partout, c'est--dire dans l'espace que peuvent embrasser trois maisons,
Oliva trouva les fentres closes ou peu avenantes. Ici trois tages
habits par de vieux rentiers accrochant des cages au-dehors, ou
nourrissant des chats  l'intrieur; l, quatre tages dont l'Auvergnat,
suprieur habitant, arrivait seul  porte de la vue, les autres
locataires paraissant tre absents, partis pour une campagne quelconque.
Enfin, un peu sur la gauche,  la troisime maison, des rideaux de soie
jaune, des fleurs, et comme pour meubler ce bien-tre, un fauteuil
moelleux, qui semblait prs de la fentre attendre son rveur ou sa
rveuse.

Oliva crut distinguer dans cette chambre, dont le soleil faisait
ressortir la noire obscurit, comme une ombre ambulante  mouvements
rguliers.

Elle borna l son impatience, se cacha mieux encore qu'elle n'avait fait
jusque-l, et appelant sa femme de chambre, entama une conversation avec
elle pour varier les plaisirs de la solitude par ceux de la socit
d'une crature pensante et parlante surtout.

Mais la femme de chambre fut rserve, contre toutes les traditions.
Elle voulut bien expliquer  sa matresse Belleville, Charonne et le
Pre-Lachaise. Elle dit le nom des glises de Saint-Ambroise et de
Saint-Laurent; elle dmontra la courbe du boulevard et son inclinaison
vers la rive droite de la Seine; mais quand la question tomba sur les
voisins, la femme de chambre ne trouva pas une parole: elle ne les
connaissait pas plus que sa matresse.

L'appartement clair-obscur, aux rideaux de soie jaune, ne fut pas
expliqu  Oliva. Rien sur l'ombre ambulante, rien sur le fauteuil.

Si Oliva n'eut pas la satisfaction de connatre sa voisine d'avance, au
moins put-elle se promettre de faire sa connaissance par elle-mme. Elle
renvoya la trop discrte servante pour se livrer sans tmoin  son
exploration.

L'occasion ne tarda pas  se prsenter. Les voisins commencrent 
ouvrir leurs portes,  faire leur sieste aprs le repas,  s'habiller
pour la promenade de la Place-Royale ou du Chemin-Vert.

Oliva les compta. Ils taient six, bien assortis dans leur dissemblance,
comme il convient  des gens qui ont choisi la rue Saint-Claude pour
leur demeure.

Oliva passa une partie de la journe  voir leurs gestes,  tudier
leurs habitudes. Elle les passa tous en revue,  l'exception de cette
ombre agite qui, sans montrer son visage, tait venue s'ensevelir dans
le fauteuil prs de la fentre, et s'absorbait dans une immobile
rverie.

C'tait une femme. Elle avait abandonn sa tte  sa coiffeuse, qui,
pendant une heure et demie, avait bti sur le crne et les tempes un de
ces difices babyloniens dans lesquels entraient les minraux, les
vgtaux, dans lesquels fussent entrs des animaux, si Lonard s'en ft
ml, et si une femme de cette poque et consenti  faire de sa tte
une arche de No avec ses habitants.

Puis, cette femme coiffe, poudre, blanche d'ajustements et de
dentelles, s'tait rinstalle dans son fauteuil, le col tag par des
oreillers assez durs pour que cette partie du corps soutnt l'quilibre
du corps entier, et permt au monument de la chevelure de demeurer
intact, sans souci des tremblements de terre qui pouvaient agiter la
base.

Cette femme immobile ressemblait  ces dieux indiens cals sur leurs
siges, l'oeil fixe, grce  la fixit de la pense, roulant seul dans
son orbite. Selon les besoins du corps ou les caprices de l'esprit,
sentinelle et bon serviteur actif, il faisait  lui seul tout le service
de l'idole.

Oliva remarqua combien cette dame, ainsi coiffe, tait jolie. Combien
son pied, pos sur le bord de la fentre et balanc dans une petite mule
de satin rose, tait dlicat et spirituel. Elle admira le tour du bras,
et celui de la gorge qui repoussait le corset et le peignoir.

Mais ce qui la frappa par-dessus tout, ce fut cette profondeur de la
pense toujours tendue vers un but invisible et vague, pense tellement
imprieuse, qu'elle condamnait le corps tout entier  l'immobilit,
qu'elle l'annihilait par sa volont.

Cette femme, que nous avons reconnue et qu'Oliva ne pouvait reconnatre,
ne souponnait pas qu'on pt la voir. En face de ses fentres, jamais
fentre ne s'tait ouverte. L'htel de monsieur de Cagliostro n'avait
jamais, en dpit des fleurs que Nicole avait trouves, des oiseaux
qu'elle avait vus voler, dcouvert ses secrets  sa personne, et  part
les peintres qui l'avaient restaur, nul vivant ne s'tait fait voir 
la fentre.

Pour expliquer ce phnomne contredit par la prtendue habitation de
Cagliostro dans le pavillon, un mot suffira. Le comte avait, pendant la
soire, fait prparer ce logement pour Oliva, comme il l'et fait
disposer pour lui. Il s'tait pour ainsi dire menti  lui-mme, tant ses
ordres avaient t bien excuts.

La dame  la belle coiffure restait donc ensevelie dans ses penses;
Oliva se figura que cette belle personne, rvant ainsi, rvait  ses
amours traverses.

Sympathie dans la beaut, sympathie dans la solitude, dans l'ge, dans
l'ennui, que de liens pour attacher l'une  l'autre deux mes qui
peut-tre se cherchaient, grce aux combinaisons mystrieuses,
irrsistibles et intraduisibles du Destin.

Ds qu'elle eut vu cette solitaire pensive, Oliva n'en put dtacher ses
yeux.

Il y avait une sorte de puret morale dans cette attraction de la femme
vers la femme. Ces dlicatesses sont plus communes qu'on ne croit
gnralement parmi ces malheureuses cratures dont le corps est devenu
l'agent principal dans les fonctions de la vie.

Pauvres exiles du paradis spirituel, elles regrettent les jardins
perdus et les anges souriants qui se cachent sous les mystiques
ombrages.

Oliva crut voir une soeur de son me dans la belle recluse. Elle
construisit un roman pareil  son roman, se figurant, la nave fille,
qu'on ne pouvait tre jolie, lgante, et demeurer perdue rue
Saint-Claude sans avoir quelque grave inquitude au fond de son coeur.

Quand elle eut bien forg d'airain et de diamant sa fable romanesque,
Oliva, comme toutes les natures exceptionnelles, se laissa enlever par
sa ferie; elle prit des ailes pour courir dans l'espace au-devant de sa
compagne,  qui, dans son impatience, elle et voulu voir pousser des
ailes pareilles aux siennes.

Mais la dame au monument ne bougeait pas, elle semblait sommeiller sur
son sige. Deux heures s'taient coules sans qu'elle et oscill d'un
degr.

Oliva se dsesprait. Elle n'et pas fait pour Adonis ou pour Beausire
le quart des avances qu'elle fit pour l'inconnue.

De guerre lasse, et passant de la tendresse  la haine, elle ouvrit et
referma dix fois sa croise; dix fois elle effaroucha les oiseaux dans
les feuillages, et fit des gestes tlgraphiques tellement
compromettants, que le plus obtus des instruments de monsieur de Crosne,
s'il et pass sur le boulevard ou dans le bout de la rue Saint-Claude,
n'et pas manqu de les apercevoir et de s'en proccuper.

Enfin, Nicole arriva  se persuader que la dame aux belles nattes avait
bien vu tous ses gestes, compris tous ses signaux, mais qu'elle les
mprisait; qu'elle tait vaine ou qu'elle tait idiote. Idiote! avec des
yeux si fins, si spirituels, avec un pied si mobile, une main si
inquite! Impossible.

Vaine, oui; vaine comme pouvait l'tre  cette poque une femme de la
grande noblesse envers une bourgeoise.

Oliva, dmlant dans la physionomie de la jeune femme tous les
caractres de l'aristocratie, conclut qu'elle tait orgueilleuse et
impossible  mouvoir.

Elle renona.

Tournant le dos avec une bouderie charmante, elle se remit au soleil,
cette fois le soleil couchant, pour reprendre la socit de ses fleurs,
complaisantes compagnes qui, nobles aussi, lgantes aussi, poudres
aussi, coquettes aussi comme les plus grandes dames, se laissent
cependant toucher, respirer, et rendent en parfum, en fracheur et en
frissonnants contacts, le baiser d'ami ou le baiser d'amour.

Nicole ne rflchissait pas que cette prtendue orgueilleuse tait
Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, qui, depuis la veille, cherchait
une ide.

Que cette ide avait pour but d'empcher Marie-Antoinette et le cardinal
de Rohan de se voir.

Qu'un intrt plus grand encore exigeait que le cardinal, tout en ne
voyant plus la reine dans le particulier, crt fermement qu'il la voyait
toujours et que, par consquent, il se contentt de cette vision et
cesst de rclamer la vue relle.

Ides graves, bien lgitimes excuses de cette proccupation d'une jeune
femme  ne pas remuer la tte pendant deux mortelles heures.

Si Nicole et su tout cela, elle ne se ft pas, de colre, rfugie au
milieu de ses fleurs.

Et elle n'et pas, en s'y plaant, chass hors du balcon un pot de
fraxinelles qui alla tomber dans la rue dserte avec un fracas
pouvantable.

Oliva, effraye, regarda vite quel dgt elle avait pu causer.

La dame proccupe se rveilla au bruit, vit le pot sur le pav, remonta
de l'effet  la cause, c'est--dire que ses yeux remontrent du pav de
la rue  la terrasse de l'htel.

Et elle vit Oliva.

En la voyant, elle poussa un cri sauvage, un cri de terreur, un cri qui
se termina par un mouvement rapide de tout ce corps si raide et si glac
nagure.

Les yeux d'Oliva et ceux de cette dame se rencontrrent enfin,
s'interrogrent, se pntrrent les uns les autres.

Jeanne s'cria d'abord:

--La reine!

Puis, tout  coup, joignant les mains et fronant le sourcil sans oser
remuer, de peur de faire fuir la vision trange:

--Oh! murmura-t-elle, je cherchais un moyen, le voil!

En ce moment, Oliva entendit du bruit derrire elle, et se retourna
vivement.

Le comte tait dans sa chambre; il avait remarqu l'change des
reconnaissances.

--Elles se sont vues! dit-il.

Oliva quitta brusquement le balcon.




Chapitre LXIV

Les deux voisines


 partir de ce moment o les deux femmes s'taient aperues, Oliva, dj
fascine par la grce de sa voisine, n'affecta plus de la ddaigner; et,
se tournant avec prcaution au milieu de ses fleurs, elle rpondit par
des sourires aux sourires qu'on lui adressait.

Cagliostro, en la visitant, n'avait pas manqu de lui recommander la
circonspection la plus grande.

--Surtout, avait-il dit, ne voisinez pas.

Ce mot tait tomb comme un grlon sinistre sur la tte d'Oliva, qui
dj se faisait une douce occupation des gestes et des saluts de la
voisine.

Ne pas voisiner, c'tait tourner le dos  cette charmante femme, dont
l'oeil tait si brillant et si doux, dont chaque mouvement renfermait
une sduction, c'tait renoncer  entretenir un commerce tlgraphique
sur la pluie et le beau temps, c'tait rompre avec une amie. Car
l'imagination d'Oliva courait  ce point, que Jeanne tait dj pour
elle un objet curieux et cher.

La sournoise rpondit  son protecteur qu'elle se garderait bien de lui
dsobir, et qu'elle n'entreprendrait aucun commerce avec le voisinage.
Mais il ne fut pas sitt parti, qu'elle s'arrangea sur le balcon de
manire  absorber toute l'attention de sa voisine.

Celle-ci, on peut le croire, ne demandait pas mieux, car aux premires
avances qui lui furent faites, elle rpondit par des saluts et par des
baisers jets du doigt.

Oliva correspondit de son mieux  ces aimables avances; elle remarqua
que l'inconnue ne quittait plus la fentre; et que toujours attentive 
envoyer soit un adieu quand elle sortait, soit un bonjour quand elle
rentrait, elle semblait avoir concentr toutes ses facults aimantes sur
le balcon d'Oliva.

Un pareil tat de choses devait tre suivi promptement d'une tentative
de rapprochement.

Voici ce qui arriva:

Cagliostro, en venant voir Oliva deux jours aprs, se plaignit d'une
visite qui aurait t rendue  l'htel par une personne inconnue.

--Comment cela? fit Oliva un peu rougissante.

--Oui, rpondit le comte, une dame trs jolie, jeune, lgante, s'est
prsente, a parl  un valet attir par son insistance  sonner. Elle a
demand  cet homme qui pouvait tre une jeune personne habitant le
pavillon du troisime, votre appartement, ma chre. Cette femme vous
dsignait assurment. Elle voulait vous voir. Elle vous connat donc;
elle a donc sur vous des vues; vous tes donc dcouverte? Prenez garde,
la police a des espions femmes comme des agents hommes, et je vous
prviens que je ne pourrai refuser de vous rendre si monsieur de Crosne
vous demande  moi.

Oliva, au lieu de s'effrayer, reconnut vite le portrait de sa voisine,
elle lui sut un gr infini de sa prvenance, et bien rsolue de l'en
remercier par tous les moyens en son pouvoir, elle dissimula au comte.

--Vous ne tremblez pas? dit Cagliostro.

--Personne ne m'a vue, rpliqua Nicole.

--Alors ce n'est pas vous qu'on voulait voir?

--Je ne le pense pas.

--Cependant, pour deviner qu'il y a une femme dans ce pavillon.... Ah!
prenez garde, prenez garde.

--Eh! monsieur le comte, dit Oliva, comment pourrais-je craindre? Si
l'on m'a vue, ce que je ne crois pas, on ne me verra plus, et si l'on me
revoyait, ce serait de loin, car la maison est impntrable, n'est-ce
pas?

--Impntrable, c'est le mot, rpondit le comte, car  moins d'escalader
la muraille, ce qui n'est pas ais, ou bien d'ouvrir la petite porte
d'entre avec une clef comme la mienne, ce qui n'est pas trs facile,
attendu que je ne la quitte pas....

En disant ces mots, il montrait la clef qui lui servait  entrer par la
porte basse.

--Or, continua-t-il, comme je n'ai pas d'intrt  vous perdre, je ne
prterai la clef  personne; et comme vous n'auriez aucun bnfice 
tomber aux mains de monsieur de Crosne, vous ne laisserez pas escalader
votre muraille. Ainsi, chre enfant, vous tes prvenue, arrangez vos
affaires comme il vous plaira.

Oliva se rpandit en protestations de tout genre, et se hta d'conduire
le comte, qui n'insista pas trop pour demeurer.

Le lendemain, ds six heures du matin, elle tait  son balcon, humant
l'air pur des coteaux voisins, et dardant un oeil curieux sur les
fentres closes de sa courtoise amie.

Celle-ci, d'ordinaire veille  peine vers les onze heures, se montra
ds qu'Oliva parut. On et dit qu'elle-mme guettait derrire les
rideaux l'occasion de se faire voir.

Les deux femmes se salurent, et Jeanne, s'avanant hors de la fentre,
regarda partout si quelqu'un pouvait l'entendre.

Nul ne parut. Non seulement la rue, mais les fentres des maisons
taient dsertes.

Elle mit alors ses deux mains sur sa bouche en guise de porte-voix, et,
de cette intonation vibrante et soutenue qui n'est pas un cri, mais qui
porte plus loin que l'clat de la voix, elle dit  Oliva:

--J'ai voulu vous rendre visite, madame.

--Chut! fit Oliva en se reculant avec effroi.

Et elle appliqua un doigt sur ses lvres.

Jeanne,  son tour, fit le plongeon derrire ses rideaux, croyant  la
prsence de quelque indiscret; mais presque aussitt elle reparut,
rassure par le sourire de Nicole.

--On ne peut donc vous voir? reprit-elle.

--Hlas! fit Oliva du geste.

--Attendez, rpliqua Jeanne. Peut-on vous adresser des lettres?

--Oh! non, s'cria Oliva pouvante.

Jeanne rflchit quelques moments.

Oliva, pour la remercier de sa tendre sollicitude, lui envoya un
charmant baiser que Jeanne rendit double; aprs quoi, fermant sa
fentre, elle sortit.

Oliva se dit que l'amie avait trouv quelque nouvelle ressource, son
imagination clatant dans son dernier regard.

Jeanne rentra en effet deux heures aprs; le soleil tait dans toute sa
force; le petit pav de la rue brlait comme le sable d'Espagne pendant
le _fuego_.

Oliva vit apparatre sa voisine  sa fentre avec une arbalte. Jeanne,
en riant, fit signe  Oliva de s'carter.

Celle-ci obit, en riant comme sa compagne, et se rfugia contre son
volet.

Jeanne, visant avec soin, lana une petite balle de plomb, qui
malheureusement, au lieu de franchir le balcon, vint heurter un des
barreaux de fer et tomba dans la rue.

Oliva poussa un cri de dsappointement. Jeanne, aprs avoir hauss les
paules avec colre, chercha un moment des yeux son projectile dans la
rue, puis disparut pendant quelques minutes.

Oliva, penche, regardait du balcon en bas; une sorte de chiffonnier
passa, cherchant  droite et  gauche: vit-il ou ne vit-il pas cette
balle dans le ruisseau? Oliva n'en sut rien; elle se cacha pour n'tre
pas vue elle-mme.

Le second effort de Jeanne fut plus heureux.

Son arbalte lana fidlement, au-del du balcon dans la chambre de
Nicole, une seconde balle, autour de laquelle tait roul un billet
conu en ces termes:

Vous m'intressez, toute belle dame. Je vous trouve charmante et vous
aime rien qu' vous voir. Vous tes donc prisonnire? Savez-vous que
j'ai en vain essay de vous visiter? L'enchanteur qui vous garde  vue
me laissera-t-il jamais approcher de vous pour vous dire ce que je
ressens de sympathie pour une pauvre victime de la tyrannie des hommes?

J'ai, comme vous voyez, l'imagination pour servir mes amitis.
Voulez-vous tre mon amie? Il parat que vous ne pouvez sortir, vous;
mais vous pouvez crire, sans doute, et, comme moi je sors quand je
veux, attendez que je passe sous votre balcon, et jetez-moi votre
rponse.

S'il arrivait que le jeu de l'arbalte ft dangereux et qu'on le
dcouvrt, adoptons un moyen de correspondre plus facilement. Laissez
pendre du haut de votre balcon,  la brune, un peloton de fil;
attachez-y votre billet. J'y attacherai le mien que vous remonterez sans
tre vue.

Songez que si vos yeux ne sont pas menteurs, je compte sur un peu de
cette amiti que vous m'avez inspire, et qu' nous deux nous vaincrons
l'univers.

Votre amie

P.-S. Avez-vous vu quelqu'un ramasser mon premier billet?

Jeanne ne signait pas; elle avait mme compltement dguis son
criture.

Oliva tressaillit de joie en recevant le billet. Elle y rpondit par les
lignes suivantes:

Je vous aime comme vous m'aimez. Je suis en effet une victime de la
mchancet des hommes. Mais celui qui me retient ici est un protecteur,
et non un tyran. Il vient me visiter secrtement une fois par jour. Je
vous expliquerai tout cela plus tard. J'aime mieux le billet remont au
bout d'un fil que l'arbalte.

Hlas! non, je ne puis sortir: je suis sous clef; mais c'est pour mon
bien. Oh! que j'aurais de choses  vous dire, si j'avais jamais le
bonheur de causer avec vous. Il y a tant de dtails qu'on ne peut
crire!

Votre premier billet n'a t ramass par personne, sinon par un vilain
chiffonnier qui passait; mais ces gens-l ne savent pas lire, et pour
eux du plomb est du plomb.

Votre amie,


                                                 OLIVA LEGAY


Oliva signait de toutes ses forces.

Elle fit  la comtesse le geste de dvider un fil; puis, attendant que
le soir ft venu, elle laissa rouler la pelote en bas dans la rue.

Jeanne tait sous le balcon, attrapa le fil et ta le billet, tous
mouvements que sa correspondante perut par le moyen du fil conducteur,
et elle rentra chez elle pour lire.

Une demi-heure aprs, elle attachait au bienheureux cordon un billet
contenant ces mots:

On fait tout ce qu'on veut. Vous n'tes pas garde  vue, puisque je
vous vois toujours seule. Donc, vous devez avoir toute libert pour
recevoir les gens, ou plutt pour sortir vous-mme. Comment votre maison
ferme-t-elle? Avec une clef? Qui a cette clef? l'homme qui vient vous
visiter, n'est-ce pas? Cette clef, la garde-t-il si opinitrement que
vous ne puissiez la drober ou en prendre l'empreinte? Il ne s'agit pas
de mal faire; il s'agit de vous procurer quelques heures de libert, de
douces promenades au bras d'une amie qui vous consolera de tous vos
malheurs, et vous rendra plus que vous n'avez perdu. Il s'agit mme, si
vous le voulez absolument, de la libert tout entire. Nous traiterons
ce sujet dans tous ses dtails dans la premire entrevue que nous
aurons.

Oliva dvora ce billet. Elle sentit monter  sa joue la fivre de
l'indpendance,  son coeur la volupt du fruit dfendu.

Elle avait remarqu que le comte, chaque fois qu'il entrait chez elle,
lui apportait soit un livre, soit un bijou, dposait sa petite lanterne
sourde sur un chiffonnier, sa clef sur la lanterne.

Oliva prpara d'avance un morceau de cire ptrie, sur lequel elle prit
l'empreinte de sa clef ds la premire visite de Cagliostro.

Celui-ci ne tourna pas la tte une seule fois; tandis qu'elle
accomplissait cette opration, il regardait au balcon les fleurs
nouvellement closes. Oliva put donc sans inquitude mener  bien son
projet.

Le comte parti, Oliva fit descendre dans une bote l'empreinte de la
clef, que Jeanne reut avec un petit billet.

Et ds le lendemain, vers midi, l'arbalte, moyen extraordinaire et
expditif, moyen qui tait  la correspondance par le fil ce que le
tlgraphe est au courrier  cheval, l'arbalte lana un billet ainsi
conu:

Ma toute chre, ce soir  onze heures, quand votre jaloux sera parti,
vous descendrez, vous tirerez les verrous, et vous vous trouverez dans
les bras de celle qui se dit votre tendre amie.

Oliva frissonna de joie plus qu'elle n'avait jamais fait aux plus
tendres billets de Gilbert, dans le printemps des premires amours et
des premiers rendez-vous.

Elle descendit  onze heures sans avoir remarqu aucun soupon chez le
comte. Elle trouva en bas Jeanne qui l'treignit tendrement, la fit
monter dans un carrosse arrt au boulevard et, tout tourdie, toute
palpitante, toute enivre, fit avec son amie une promenade de deux
heures, pendant lesquelles secrets, baisers, projets d'avenir
s'changrent sans relche entre les deux compagnes.

Jeanne conseilla la premire  Oliva de rentrer, pour n'veiller aucun
soupon chez son protecteur. Elle venait d'apprendre que ce protecteur
tait Cagliostro. Elle redoutait le gnie de cet homme, et ne voyait de
sret pour ses plans que dans le plus profond mystre.

Oliva s'tait livre sans rserve: Beausire, la police, elle avait tout
avou.

Jeanne s'tait donne pour une fille de qualit, vivant avec un amant 
l'insu de sa famille.

L'une savait tout, l'autre ignorait tout; telle tait l'amiti jure
entre ces deux femmes.

 dater de ce jour, elles n'eurent plus besoin de l'arbalte, ni mme du
fil, Jeanne avait sa clef. Elle faisait descendre Oliva selon son
caprice.

Un souper fin, une furtive promenade taient les appts auxquels Oliva
se laissait toujours prendre.

--Monsieur de Cagliostro ne dcouvre-t-il rien? demandait Jeanne,
inquite parfois.

--Lui! en vrit, je lui dirais qu'il ne voudrait pas me croire,
rpondait Oliva.

Huit jours de ces escapades nocturnes firent une habitude, un besoin et
bien plus un plaisir. Au bout de huit jours, le nom de Jeanne se
trouvait sur les lvres d'Oliva bien plus souvent que ne s'y tait
jamais trouv celui de Gilbert et celui de Beausire.




Chapitre LXV

Le rendez-vous


 peine monsieur de Charny tait-il arriv dans ses terres, et renferm
chez lui aprs les premires visites, que le mdecin lui ordonna de ne
plus recevoir personne, et de garder l'appartement, consigne qui fut
excute avec une telle rigueur, que pas un habitant du canton n'aperut
plus le hros de ce combat naval qui avait fait tant de bruit par toute
la France, et que les jeunes filles essayaient toutes de voir, parce
qu'il tait notoirement brave, et qu'on le disait beau.

Charny n'tait pourtant pas aussi malade de corps qu'on le disait. Il
n'avait de mal qu'au coeur et  la tte, mais quel mal, bon Dieu! une
douleur aigu, incessante, impitoyable, la douleur d'un souvenir qui
brlait, la douleur d'un regret qui dchirait.

L'amour n'est qu'une nostalgie: l'absent pleure un paradis idal, au
lieu de pleurer une patrie matrielle, et encore, peut-on admettre, si
friand que l'on soit de posie, que la femme bien-aime ne soit pas un
paradis un peu plus matriel que celui des anges.

Monsieur de Charny n'y tint pas trois jours. Furieux de voir tous ses
rves dflors par l'impossibilit, effacs par l'espace, il fit courir
par tout le canton l'ordonnance du mdecin que nous avons rapporte;
puis, confiant la garde de ses portes  un serviteur prouv, Olivier
partit la nuit de son manoir, sur un cheval bien doux et bien rapide. Il
tait  Versailles huit heures aprs, louant une petite maison derrire
le parc par l'entremise de son valet de chambre.

Cette maison, abandonne depuis la mort tragique d'un des gentilshommes
de la louveterie qui s'y tait coup la gorge, convenait admirablement 
Charny qui voulait s'y cacher mieux que dans ses terres.

Elle tait meuble proprement, avait deux portes, l'une sur une rue
dserte, l'autre sur l'alle de ronde du parc; et des fentres du midi,
Charny pouvait plonger dans les alles des Charmilles, car les fentres,
ouvrant leurs volets entours de vignes et de lierre, n'taient que des
portes  la hauteur d'un rez-de-chausse peu lev pour quiconque et
voulu sauter dans le parc royal.

Cette vicinit, dj bien rare alors, tait le privilge accord  un
inspecteur des chasses pour que, sans se dranger, il pt surveiller les
daims et les faisans de Sa Majest.

On se reprsentait, rien qu' voir ces fentres joyeusement encadres
dans la verdure vigoureuse, le louvetier mlancolique accoud, un soir
d'automne, sur celle du milieu, tandis que les biches, faisant craquer
leurs jambes grles sur les feuilles sches, se jouaient au fond des
couverts, sous un fauve rayon du soleil couchant.

Cette solitude plut  Charny avant toutes les autres. tait-ce par amour
du paysage? nous le verrons bientt.

Une fois qu'il fut install, que tout fut bien clos, que son valet eut
teint les curiosits respectueuses du voisinage, Charny, oubli comme
il oubliait, commena une vie dont l'ide seule fera tressaillir
quiconque a, dans son passage sur la terre, aim ou entendu parler de
l'amour.

En moins de quinze jours, il connut toutes les habitudes du chteau,
celles des gardes, il connut les heures auxquelles l'oiseau vient boire
dans les mares, auxquelles le daim passe en allongeant sa tte effare.
Il sut les bons moments du silence, ceux des promenades de la reine ou
de ses dames, l'instant des rondes; il vcut en un mot de loin avec ceux
qui vivaient dans ce Trianon, temple de ses adorations insenses.

Comme la saison tait belle, comme les nuits douces et parfumes
donnaient plus de libert  ses yeux et plus de vague rverie  son me,
il en passait une partie sous les jasmins de sa fentre  pier les
bruits lointains qui venaient du palais,  suivre par les troues du
feuillage le jeu des lumires mises en mouvement jusqu' l'heure du
coucher.

Bientt la fentre ne lui suffit plus. Il tait trop loign de ce bruit
et de ces lumires. Il sauta de sa maison en bas sur le gazon, bien
certain de ne rencontrer,  cette heure, ni chiens, ni gardes, et il
chercha la dlicieuse, la prilleuse volupt d'aller jusqu' la lisire
du taillis, sur la limite qui spare l'ombre paisse du clair de lune
splendide, pour interroger de l ces silhouettes qui passaient noires et
ples derrire les rideaux blancs de la reine.

De cette faon, il la voyait tous les jours sans qu'elle le st.

Il savait la reconnatre  un quart de lieue, alors que, marchant avec
ses dames ou avec quelque gentilhomme de ses amis, elle jouait avec
l'ombrelle chinoise qui abritait son large chapeau garni de fleurs.

Nulle dmarche, nulle attitude ne pouvait lui donner le change. Il
savait par coeur toutes les robes de la reine et devinait, au milieu des
feuilles, le grand fourreau vert  bandes d'un noir moir qu'elle
faisait onduler par un mouvement de corps chastement sducteur.

Et quand la vision avait disparu, quand le soir chassant les promeneurs
lui avait permis d'aller guetter, jusqu'aux statues du pristyle, les
dernires oscillations de cette ombre aime, Charny revenait  sa
fentre, regardait de loin, par une perce qu'il avait su faire  la
futaie, la lumire brillant aux vitres de la reine, puis la disparition
de cette lumire, et alors il vivait de souvenir et d'espoir, comme il
venait de vivre de surveillance et d'admiration.

Un soir qu'il tait rentr, que deux heures avaient pass sur son
dernier adieu donn  l'ombre absente, que la rose tombant des toiles
commenait  distiller ses perles blanches sur les feuilles du lierre,
Charny allait quitter sa fentre et se mettre au lit, lorsque le bruit
d'une serrure grina timidement  son oreille; il revint  son
observatoire et couta.

L'heure tait avance, minuit sonnait encore aux paroisses les plus
loignes de Versailles, Charny s'tonna d'entendre un bruit auquel il
n'tait pas accoutum.

Cette serrure rebelle tait celle d'une petite porte du parc, situe 
vingt-cinq pas environ de la maison d'Olivier, et qui jamais ne
s'ouvrait, sinon dans les jours de grande chasse pour le passage des
paniers de gibier.

Charny remarqua que ceux qui ouvraient cette porte ne parlaient pas; ils
refermrent les verrous et entrrent dans l'alle qui passait sous les
fentres de sa maison.

Les taillis, les pampres pendants dissimulaient assez volets et
murailles pour qu'en passant on ne les apert pas.

D'ailleurs, ceux qui marchaient l baissaient la tte et htaient le
pas. Charny les distingua confusment dans l'ombre. Seulement, au bruit
des jupes flottantes, il reconnut deux femmes dont les mantelets de soie
frissonnaient le long des rames.

Ces femmes, en tournant la grande alle situe en face la fentre de
Charny, furent enveloppes par le rayon plus libre de la lune, et
Olivier faillit pousser un cri de surprise joyeuse en reconnaissant la
tournure et la coiffure de Marie-Antoinette, comme aussi le bas de son
visage clair, malgr le reflet sombre de la passe du chapeau. Elle
tenait une belle rose  la main.

Le coeur tout palpitant, Charny se laissa glisser dans le parc du haut
de sa fentre. Il courut sur l'herbe pour ne pas faire de bruit, se
cachant derrire les plus gros arbres, et suivant du regard les deux
femmes, dont la course se ralentissait  chaque minute.

Que devait-il faire? La reine avait une compagne; elle ne courait aucun
danger. Oh! que n'tait-elle seule, il et brav les tortures pour
s'approcher et lui dire  genoux: Je vous aime! Oh! que n'tait-elle
menace par quelque pril immense, il et jet sa vie pour sauver cette
prcieuse vie.

Comme il pensait  tout cela en rvant mille folles tendresses, les deux
promeneuses s'arrtrent soudain; l'une, la plus petite, dit quelques
mots bas  sa compagne et la quitta.

La reine demeura seule; on voyait l'autre dame hter sa marche vers un
but que Charny ne devinait pas encore. La reine, battant le sable avec
son petit pied, s'adossait  un arbre et s'enveloppait dans sa mante, de
faon  couvrir mme sa tte avec le capuchon qui, l'instant d'avant,
ondoyait en larges plis soyeux sur son paule.

Quand Charny la vit seule et ainsi rveuse, il fit un bond comme pour
aller tomber  ses genoux.

Mais il rflchit que trente pas au moins le sparaient d'elle; qu'avant
qu'il et franchi ces trente pas, elle le verrait, et, ne le
reconnaissant pas, prendrait peur; qu'elle crierait ou fuirait; que ses
cris attireraient sa compagne d'abord, puis quelques gardes; qu'on
fouillerait le parc; qu'on dcouvrirait l'indiscret au moins, la
retraite peut-tre, et que c'en tait fait  jamais du secret, du
bonheur et de l'amour.

Il sut s'arrter et il fit bien, car  peine eut-il rprim cet lan
irrsistible que la compagne de la reine reparut et ne revint pas seule.

Charny vit derrire elle,  deux pas, marcher un homme de belle taille,
enseveli sous un large chapeau, perdu sous un vaste manteau.

Cet homme, dont l'aspect fit trembler de haine et de jalousie monsieur
de Charny, ne s'avanait pas comme un triomphateur. Chancelant, tranant
le pied avec hsitation, il semblait marcher  ttons dans la nuit,
comme s'il n'et pas eu pour guide la compagne de la reine, pour but la
reine elle-mme, blanche et droite sous son arbre.

Ds qu'il aperut Marie-Antoinette, ce tremblement que Charny avait
remarqu en lui ne fit qu'augmenter. L'inconnu retira son chapeau et en
balaya la terre pour ainsi dire. Il continuait  s'avancer. Charny le
vit entrer dans l'paisseur de l'ombre; il salua profondment et 
plusieurs reprises.

Cependant la surprise de Charny s'tait change en stupeur. De la
stupeur il allait bientt passer  une autre motion bien autrement
douloureuse. Que venait faire la reine dans le parc  une heure aussi
avance? Qu'y venait faire cet homme? Pourquoi cet homme avait-il
attendu, cach? Pourquoi la reine l'avait-elle envoy qurir par sa
compagne au lieu d'aller elle-mme  lui?

Charny faillit perdre la tte. Il se souvint pourtant que la reine
s'occupait de politique mystrieuse, qu'elle nouait souvent des
intrigues avec les cours allemandes, relations dont le roi tait jaloux
et qu'il dfendait svrement.

Peut-tre ce cavalier mystrieux tait-il un courrier de Schnbrunn ou
de Berlin, quelque gentilhomme porteur d'un message secret, une de ces
figures allemandes comme Louis XVI n'en voulait plus voir  Versailles,
depuis que l'empereur Joseph II s'tait permis de venir faire en France
un cours de philosophie et de politique critique  l'usage de son
beau-frre le roi Trs Chrtien.

Cette ide, semblable au bandeau de glace que le mdecin applique sur un
front brlant de fivre, rafrachit ce pauvre Olivier, lui rendit
l'intelligence, et calma le dlire de sa premire colre. La reine,
d'ailleurs, gardait une pose pleine de dcence et mme de dignit.

La compagne, place  trois pas, inquite, attentive, guetteuse comme
les amies ou les dugnes des parties carres de Watteau, drangeait bien
par son anxit complaisante les vises toutes chastes de monsieur de
Charny. Mais il est aussi dangereux d'tre surprise en rendez-vous
politique qu'il est honteux d'tre surprise en rendez-vous d'amour. Et
rien ne ressemble plus  un homme amoureux qu'un conspirateur. Tous deux
ont mme manteau, mme susceptibilit d'oreille, mme incertitude dans
les jambes.

Charny n'eut pas beaucoup de temps pour approfondir ces rflexions; la
suivante se drangea et rompit l'entretien. Le cavalier fit un mouvement
comme pour se prosterner; il recevait sans doute son cong aprs
l'audience.

Charny s'effaa derrire son gros arbre. Assurment, le groupe, en se
sparant, allait passer par fractions devant lui. Retenir son souffle,
prier les gnomes et les sylphes d'teindre tous les chos, soit de la
terre, soit du ciel, c'tait la seule chose qui lui restait  faire.

En ce moment il crut voir un objet de nuance claire glisser le long de
la mante royale; le gentilhomme s'inclina vivement jusque sur l'herbe,
puis se releva d'un mouvement respectueux et s'enfuit, car il serait
impossible de qualifier autrement la rapidit de son dpart.

Mais il fut arrt dans sa course par la compagne de la reine, qui
l'appela d'un petit cri, et, lorsqu'il se fut arrt, lui jeta 
demi-voix le mot:

--Attendez.

C'tait un cavalier fort obissant, car il s'arrta  l'instant mme et
attendit.

Charny vit alors les deux femmes passer, en se tenant le bras,  deux
pas de sa cachette; l'air dplac par la robe de la reine fit onduler
les tiges de gazon presque sous les mains de Charny.

Il sentit les parfums qu'il avait accoutum d'adorer chez la reine:
cette verveine mle au rsda; double ivresse pour ses sens et pour son
souvenir.

Les femmes passrent et disparurent.

Puis, quelques minutes aprs, vint l'inconnu, dont le jeune homme ne
s'tait plus occup pendant tout le trajet que fit la reine jusqu' la
porte; il baisait avec passion, avec folie, une rose toute frache, tout
embaume, qui certainement tait celle dont Charny avait remarqu la
beaut quand la reine tait entre dans le parc, et que tout  l'heure
il venait de voir tomber des mains de sa souveraine.

Une rose, un baiser sur cette rose! S'agissait-il d'ambassade et de
secrets d'tat?

Charny faillit perdre la raison. Il allait s'lancer sur cet homme et
lui arracher cette fleur, quand la compagne de la reine reparut et cria:

--Venez, monseigneur!

Charny crut  la prsence de quelque prince du sang, et s'appuya contre
l'arbre pour ne pas se laisser tomber  demi mort sur le gazon.

L'inconnu se lana du ct d'o venait la voix et disparut avec la dame.




Chapitre LXVI

La main de la reine


Quand Charny fut rentr dans sa maison, tout meurtri de ce coup
terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le
frappait.

Ainsi la Providence l'avait ramen  Versailles, lui avait donn cette
cachette prcieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur
les traces d'un crime commis par la reine au mpris de toute probit
conjugale, de toute dignit royale, de toute fidlit d'amour.

 n'en pas douter, l'homme ainsi reu dans le parc tait un nouvel
amant. Charny, dans la fivre de la nuit, dans le dlire de son
dsespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reu la
rose tait un ambassadeur, et que la rose n'tait rien qu'un gage de
convention secrte, destin  remplacer une lettre trop compromettante.

Rien ne put prvaloir contre le soupon. Il ne resta plus au malheureux
Olivier que d'examiner sa conduite  lui-mme et de se demander
pourquoi, en prsence d'un pareil malheur, il tait demeur si
compltement passif.

Avec un peu de rflexion, rien n'tait plus facile que de comprendre
l'instinct qui avait command cette passivit.

Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanment
du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donn l'impulsion
n'est autre chose, chez les hommes bien organiss, qu'une combinaison de
l'habitude et de la rflexion pousse  son plus haut degr de vitesse
et d'opportunit. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de
la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa
curiosit, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il
se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprs des tratres
qu'on veut convaincre que la trahison par rciproque.

S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honor de la
confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle
odieuse, de mauvais got, dans une sorte de guet-apens que la reine
n'et jamais pardonn.

Enfin, le mot monseigneur, lanc  la fin par la complaisante compagne,
tait comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui et
sauv Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que
ft-il devenu, si, l'pe  la main, contre cet homme, l'eut entendu
appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant
d'une si grande hauteur?

Telles furent les penses qui absorbrent Charny durant toute la nuit et
la premire moiti du jour suivant. Une fois que midi eut sonn, la
veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente
fivreuse, dvorante, de la nuit pendant laquelle d'autres rvlations
allaient peut-tre se produire.

Avec quelle anxit le pauvre Charny se plaa-t-il  cette fentre,
devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie.  le
considrer sous ces pampres, derrire les trous percs dans le volet,
car il craignait de laisser voir que sa maison ft habite;  le
considrer, disons-nous, dans ce quadrilatre de chne et de verdure,
n'et-on pas dit un de ces vieux portraits cachs sous les rideaux que
jettent aux aeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des
familles?

Le soir vint, apportant  notre guetteur ardent les sombres dsirs et
les folles penses.

Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles.
Il aperut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec
quelques flambeaux ports devant elle. L'attitude de la reine lui sembla
tre pensive, incertaine, tout agite de l'agitation de la nuit.

Peu  peu s'teignirent toutes les lumires du service; le parc,
silencieux, s'emplit de silence et de fracheur. Ne dirait-on pas que
les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour  s'panouir pour
plaire aux regards et caresser les passants, travaillent  rparer la
nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fracheur, leur
parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes
dorment comme nous.

Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit
sonna.

Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa
chair sur la balustrade de la fentre pour touffer les battements qui
devenaient hauts et bruyants. Bientt, se disait-il, la porte s'ouvrira,
les verrous grinceront.

Rien ne troubla la paix du bois.

Charny s'tonna alors de penser pour la premire fois que deux jours de
suite les mmes vnements n'arrivent pas. Que rien n'tait obligatoire
en cet amour, sinon l'amour lui-mme, et que ceux-l seraient bien
imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer
deux jours sans se voir.

Secret aventur, pensa Charny, quand la folie s'en mle.

Oui, c'tait une vrit incontestable, la reine ne rpterait pas le
lendemain l'imprudence de la veille.

Tout  coup les verrous crirent, et la petite porte s'ouvrit.

Une pleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperut les
deux femmes dans le costume de la nuit prcdente.

--Faut-il qu'elle soit prise! murmura-t-il.

Les deux dames firent la mme manoeuvre qu'elles avaient faite la
veille, et passrent sous la fentre de Charny en htant le pas.

Lui, comme la veille, sauta en bas ds qu'elles furent assez loin pour
ne pas l'entendre; et tout en marchant derrire chaque arbre un peu
gros, il se jura d'tre prudent, fort, impassible; de ne point oublier
qu'il tait le sujet, qu'elle tait la reine; qu'il tait un homme,
c'est--dire oblig au respect; qu'elle tait une femme, c'est--dire en
droit d'exiger des gards.

Et comme il se dfiait de son caractre fougueux, explosible, il jeta
son pe derrire une touffe de mauves qui entourait un marronnier.

Cependant les deux dames taient arrives au mme endroit que la veille.
Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa
le front de sa calche, tandis que l'officieuse amie allait chercher
dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur.

Cette cachette, quelle tait-elle? Voil ce que se demanda Charny. Il y
avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des
bains d'Apollon, dfendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses
pilastres de marbre; mais comment l'tranger pouvait-il se cacher l?
Par o entrait-il?

Charny se rappela que de ce ct du parc existait une petite porte
semblable  celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous.
L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par
l jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et l attendait qu'on
vnt le chercher.

Tout tait fix de cette faon; puis, c'tait par la mme petite porte
que s'enfuyait monseigneur aprs son colloque avec la reine.

Charny, au bout de quelques minutes, aperut le manteau et le chapeau
qu'il avait distingus la veille.

Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la mme rserve
respectueuse: il venait  grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant
plus vite, il et couru.

La reine, adosse  son grand arbre, s'assit sur le manteau que le
nouveau Raleigh tendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante
faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant
sur la mousse, commena  causer avec une rapidit passionne.

La reine baissait la tte, en proie  une mlancolie amoureuse. Charny
n'entendait pas les paroles mmes du cavalier, mais l'air des paroles
tait empreint de posie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se
traduire par une protestation ardente.

La reine ne rpondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de
ses discours, parfois il semblait  Charny, au misrable Charny, que la
parole, enveloppe dans ce frissonnement harmonieux, allait clater
intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais,
rien, rien. Au moment o la voix s'claircissait, un geste significatif
de la compagne, aux coutes, forait l'orateur passionn  baisser le
diapason de ses lgies.

La reine gardait un silence obstin.

L'autre, entassant prires sur prires, ce que Charny devinait  la
mlodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement
du silence, insuffisante faveur pour les lvres ardentes qui ont
commenc  boire l'amour.

Mais soudain la reine laissa chapper quelques mots. Il faut le croire
du moins. Paroles bien touffes, bien teintes, parce que l'inconnu
seul put les entendre; mais  peine les eut-il entendues, que, dans
l'excs de son ravissement, il s'cria de faon  se faire entendre
lui-mme:

--Merci,  merci, ma douce Majest! Ainsi donc,  demain.

La reine cacha entirement son visage, dj si bien cach.

Charny sentit une sueur glace, la sueur de la mort, descendre lentement
sur ses tempes en gouttes pesantes.

L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'tendre vers lui.
Il les saisit dans les siennes en y dposant un baiser si long et si
tendre, que Charny connut pendant sa dure la souffrance de tous les
supplices que la froce humanit a drobs aux barbaries infernales.

Ce baiser donn, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa
compagne.

Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprs de Charny.

L'inconnu fuyant de son ct, Charny, qui n'avait pu quitter le sol o
le tenait enchan la prostration d'une douleur indicible, Charny perut
vaguement le bruit simultan de deux portes qui se refermaient.

Nous n'essaierons pas de dpeindre la situation dans laquelle se trouva
Charny aprs cette horrible dcouverte.

La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les
alles, auxquelles il reprochait avec dsespoir leur criminelle
complicit.

Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en
heurtant dans sa course aveugle l'pe qu'il avait jete pour n'avoir
pas la tentation de s'en servir.

Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout
d'un coup au sentiment de sa force comme  celui de sa dignit. Un homme
qui sent une pe dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se
percer de cette pe ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit
d'tre faible ni d'avoir peur.

Charny redevint ce qu'il tait toujours, un esprit solide, un corps
vigoureux. Il discontinua les courses insenses pendant lesquelles il se
heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'alle encore
sillonne par les pas des deux femmes et de l'inconnu.

Il alla visiter la place o la reine s'tait assise. Les mousses, encore
foules, rvlaient  Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au
lieu de gmir, au lieu de laisser les fumes de la colre monter de
nouveau  son front, Olivier se mit  rflchir sur la nature de cet
amour cach, et sur la qualit de la personne qui l'inspirait.

Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il
et mise  examiner les passes d'une bte fauve. Il reconnut la porte
derrire les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur,
des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe.

Il vient par l! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea
Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: 
demain.

Jusqu' demain dvorons silencieusement, non plus les larmes qui
coulent de mes yeux, mais le sang qui coule  flots de mon coeur.

Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lche et je
n'ai jamais aim.

Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le
cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du
calme, de la force, puisque l'preuve n'est pas termine encore.

Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, dtourna les yeux du
chteau, dans lequel il redoutait de voir claire la fentre de la
perfide reine; car cette lumire et t un mensonge, une tache de plus.

En effet, la fentre claire ne signifie-t-elle pas chambre habite? Et
pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du
dshonneur, quand on a si peu de distance  franchir entre la honte
cache et le scandale public?

La fentre de la reine tait claire.

Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en
compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chastet en pure perte, fit
Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amre.

Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est
vrai peut-tre qu'elle craint de contrarier son mari.

Et Charny, s'enfonant les ongles dans les chairs, reprit  pas mesurs
le chemin de sa maison.

--Ils ont dit:  demain, ajouta-t-il aprs avoir franchi le balcon. Oui,
 demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au
rendez-vous, madame!




Chapitre LXVII

Femme et reine


Le lendemain amena mmes pripties. La porte s'ouvrit au dernier coup
de minuit. Les deux femmes parurent.

C'tait, comme dans le conte arabe, cette assiduit des gnies obissant
aux talismans  heures fixes.

Charny avait pris toutes ses rsolutions; il voulait reconnatre ce
soir-l le personnage heureux que favorisait la reine.

Fidle  ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invtres, il
marcha se cachant derrire les taillis; mais, lorsqu'il fut arriv 
l'endroit o, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il
n'y trouva personne.

La compagne de la reine entranait Sa Majest vers les bains d'Apollon.

Une horrible anxit, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny.
Dans son innocente probit, il ne s'tait pas imagin que le crime pt
aller jusque-l.

La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil
duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.

Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur
elle.

La complice demeura en dehors, appuye sur un cippe bris tout moelleux
de feuillages.

Charny avait mal calcul ses forces. Elles ne pouvaient rsister  un
semblable choc. Au moment o, dans sa rage, il allait se prcipiter sur
la confidente de la reine pour la dmasquer, la reconnatre, l'injurier,
l'touffer peut-tre, le sang afflua comme un torrent vainqueur  ses
tempes,  sa gorge, et l'touffa.

Il tomba sur les mousses en rlant un faible soupir, qui alla troubler
une seconde la tranquillit de cette sentinelle place aux portes des
bains d'Apollon.

Une hmorragie intrieure, cause par sa blessure qui s'tait rouverte,
l'touffait.

Charny fut rappel  la vie par le froid de la rose, par l'humidit de
la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.

Il se releva en trbuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint
et chercha.

La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une
horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son
vanouissement avait t bien long.

Sans aucun doute, l'affreuse vision avait d disparatre: reine, amant,
suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en
regardant par-dessus le mur les traces rcentes du dpart d'un cavalier.

Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la
grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre
Charny.

La nuit fut un long dlire. Au matin, il ne s'tait pas calm.

Ple comme un mort, vieilli de dix annes, il appela son valet de
chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers
tat.

Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le
chteau de Trianon au moment o la garde venait d'tre releve,
c'est--dire vers dix heures.

La reine sortait de la chapelle o elle venait d'entendre la messe.

Sur son passage se baissaient respectueusement les ttes et les pes.

Charny vit quelques femmes rouges de dpit en trouvant que la reine
tait belle.

Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevs sur ses tempes. Sa
figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigus, mais
brillants d'une douce clart.

Tout  coup, elle aperut Charny  l'extrmit de la haie. Elle rougit
et poussa un cri de surprise.

Charny ne baissa pas la tte. Il continua de regarder cette reine, qui
lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint  lui.

--Je vous croyais dans vos terres, dit-elle svrement, monsieur de
Charny.

--J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque
impoli.

Elle s'arrta stupfaite; elle  qui jamais une nuance n'chappait.

Aprs cet change de regards et de paroles presque hostiles, elle se
tourna du ct des femmes.

--Bonjour, comtesse, dit-elle avec amiti  madame de La Motte.

Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.

Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.

Jeanne, inquite de cette affectation, dtourna la tte.

Charny la suivit comme et fait un fou, jusqu' ce qu'elle lui et
montr encore une fois son visage.

Puis il tourna autour d'elle en tudiant sa dmarche.

La reine, saluant  droite et  gauche, suivait pourtant ce mange des
deux observateurs.

Aurait-il perdu la tte? pensa-t-elle. Pauvre garon!

Et elle revint  lui.

--Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix
suave.

--Trs bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majest.

Et il salua de faon  pouvanter la reine plus qu'il ne l'avait
surprise.

--Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.

--O logez-vous donc  prsent? reprit la reine.

-- Versailles, madame, dit Olivier.

--Depuis combien de temps?

--Depuis trois nuits, rpondit le jeune homme en appuyant du regard, du
geste et de la voix sur les mots.

La reine ne manifesta aucune motion; Jeanne tressaillit.

--Est-ce que vous n'avez pas quelque chose  me dire? demanda la reine 
Charny avec une douceur anglique.

--Oh! madame, rpliqua celui-ci, j'aurais trop de choses  dire  Votre
Majest.

--Venez! fit-elle brusquement.

Veillons, pensa Jeanne.

La reine,  grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit
non moins agit qu'elle. Ce qui parut providentiel  madame de La Motte,
ce fut que Marie-Antoinette, pour viter de paratre chercher un
tte--tte, engagea quelques personnes  la suivre.

Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.

La reine arriva dans son appartement et congdia madame de Misery et
tout son service.

Il faisait un temps doux et voil, le soleil ne perait pas les nuages,
mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumire au travers de leurs
paisses fourrures blanches et bleues.

La reine ouvrit la fentre qui donnait sur une petite terrasse; elle
s'tablit devant son chiffonnier charg de lettres. Elle attendit.

Peu  peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son dsir
d'tre seule, et s'loignrent.

Charny, impatient, dvor par la colre, froissait son chapeau dans ses
mains.

--Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troubl, monsieur.

--Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment
oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majest?

--Plat-il? s'cria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un
flamboyant regard.

--Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny.

La reine se leva.

--Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous
croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux
gentilshommes  jeun.

Elle s'attendait  le voir cras par cette mprisante apostrophe; mais
lui, immobile:

--Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que
suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet.

--Monsieur!

--Madame, n'embrouillons point ce que j'ai  vous dire par une colre
qui aboutirait  la folie. Je crois vous avoir prouv que j'avais du
respect pour la majest royale; je crains d'avoir prouv que j'avais un
amour insens pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: 
laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet
adorateur jette une accusation d'opprobre et de dloyaut?

--Monsieur de Charny, s'cria la reine en plissant et en marchant vers
le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par
mes gardes.

--Je vais donc vous dire, avant d'tre chass, pourquoi vous tes une
reine indigne et une femme sans honneur! s'cria Charny ivre de fureur.
Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc!

Au lieu de la voir bondir, comme il l'esprait, sous ce coup terrible,
Charny vit la reine lever la tte et s'approcher:

--Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous tes dans un
tat qui me fait piti; prenez garde, vos yeux tincellent, votre main
tremble, la pleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au coeur
Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle?

--Je vous ai vue! rpta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous
lui avez donn la rose; vue quand il vous a bais les mains; vue quand,
avec lui, vous tes entre dans les bains d'Apollon.

La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne
dormait pas.

--Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous
retiens; asseyez-vous, vous dis-je.

Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit
auprs de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le
regardant jusqu'au fond de l'me:

--Soyez calme, dit-elle, apaisez le coeur et la tte, et rptez-moi ce
que vous venez de me dire.

--Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux.

--Laissez, que je vous questionne. Depuis quand tes-vous revenu de vos
terres?

--Depuis quinze jours.

--O logez-vous?

--Dans la maison du louvetier, que j'ai loue exprs.

--Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc?

Charny affirma du geste.

--Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi?

--Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.

--O cela?

--Dans le parc.

-- quelle heure? Quel jour?

-- minuit, mardi, pour la premire fois.

--Vous m'avez vue?

--Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.

--Quelqu'un m'accompagnait? Reconnatriez-vous cette personne?

--Tout  l'heure, il m'avait sembl la voir ici; mais je n'oserais
affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache
quand on a de ces crimes  commettre.

--Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne,
mais moi....

--Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous
vois pas?

Elle frappa du pied avec anxit.

--Et... ce compagnon, dit-elle, celui  qui j'ai donn une rose... car
vous m'avez vue donner une rose.

--Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.

--Vous le connaissez, pourtant?

--On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais.

La reine frappa son front avec une fureur concentre.

--Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donn une rose... et mercredi?...

--Mercredi, vous avez donn vos deux mains  baiser.

--Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?...

--Hier, vous avez pass une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec
cet homme, o votre compagne vous avait laisss seuls.

La reine se leva imptueusement.

--Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe.

Charny leva une main au ciel pour jurer.

--Oh!... gronda la reine, emporte  son tour par la fureur... il le
jure!

Charny rpta solennellement son geste accusateur.

--Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue?

--Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte  raies moires d'or;
mercredi, votre robe  grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la
robe de soie feuille-morte dont vous tiez vtue lorsque je vous ai
bais la main pour la premire fois! C'est vous, c'est bien vous! Je
meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon
honneur! sur mon Dieu! c'tait vous, madame; c'tait vous!

La reine se mit  marcher  grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de
laisser voir son agitation trange aux spectateurs qui, d'en bas, la
dvoraient des yeux.

--Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils,
par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit
pas!... Il ne me croirait pas!

Charny baissa la tte.

--Insens! ajouta la reine en lui secouant la main avec nergie; et elle
l'entrana de la terrasse dans sa chambre.

C'est donc une bien rare volupt que celle d'accuser une femme
innocente, irrprochable; c'est donc un honneur bien clatant que celui
de dshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas
moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que,
depuis trois jours, je ne suis pas sortie aprs quatre heures du soir?
Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue
ici, que je ne pouvais tre ailleurs? Non... non... il ne me croit pas!
il ne me croit pas!

--J'ai vu! rpliqua froidement Charny.

--Oh! s'cria tout  coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que dj
cette atroce calomnie ne m'a pas t jete  la face? Est-ce qu'on ne
m'a pas vue au bal de l'Opra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a
pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles
de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous tes battu pour moi!

--Madame, en ce temps-l, je me suis battu parce que je n'y croyais pas.
Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.

La reine leva au ciel ses bras raidis par le dsespoir, deux larmes
brlantes roulrent de ses joues sur son sein!

--Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pense qui me sauve. Je ne veux
pas que celui-l me mprise,  mon Dieu!

Charny se sentit remu jusqu'au fond du coeur par cette simple et
vigoureuse prire. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.

La reine garda un instant le silence; puis aprs avoir rflchi:

--Monsieur, dit-elle, vous me devez une rparation. Voici celle que
j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la
nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a dj abus
de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage
et la dmarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine;
mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la
nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc  la mme
heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier,
forcment vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai prs de
vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble?
Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous
venez de me faire souffrir?

Charny serrant son coeur de ses deux mains:

--Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mrite la mort: ne
m'crasez pas de votre bont.

--Oh! je vous craserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot  qui
que ce soit. Ce soir,  dix heures, attendez seul  la porte de la
louveterie ce que j'aurai dcid pour vous convaincre. Allez, monsieur,
et ne laissez rien paratre au-dehors.

Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.

Au bout du deuxime salon, il passa involontairement sous le regard de
Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine,
se tint prte  entrer chez Sa Majest avec tout le monde.




Chapitre LXVIII

Femme et dmon


Jeanne avait remarqu le trouble de Charny, la sollicitude de la reine,
l'empressement de tous deux  lier conversation.

Pour une femme de la force de Jeanne, c'en tait plus qu'il n'en fallait
pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce
que tout le monde a compris dj.

Aprs la rencontre mnage par Cagliostro entre madame de La Motte et
Oliva, la comdie des trois dernires nuits peut se passer de
commentaires.

Jeanne, rentre auprs de la reine, couta, observa; elle voulait
dmler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle
souponnait.

Mais la reine tait habitue depuis quelque temps  se dfier de tout le
monde. Elle ne laissa rien paratre. Jeanne en fut donc rduite aux
conjectures.

Dj elle avait command  un de ses laquais de suivre monsieur de
Charny. Le valet revint, annonant que monsieur le comte avait disparu
dans une maison au bout du parc, auprs des charmilles.

Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu.
Elle entendit la reine dire  madame de Misery:

--Je me sens bien faible, ma chre Misery, et je me coucherai ce soir 
huit heures.

Comme la dame d'honneur insistait:

--Je ne recevrai personne, ajouta la reine.

C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait
pas.

La reine, en proie aux motions de la scne qu'elle avait eue avec
Charny, ne tarda pas  congdier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit
pour la premire fois depuis son entre  la cour.

--Les cartes sont brouilles, dit-elle;  Paris! Il est temps de dfaire
ce que j'ai fait.

Et elle partit aussitt de Versailles.

Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau
d'argenterie que le cardinal avait envoy le matin mme.

Quand elle eut donn  ce prsent un coup d'oeil indiffrent, quoiqu'il
ft de prix, elle regarda derrire le rideau chez Oliva, dont les
fentres n'taient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatigue sans
doute; il faisait trs chaud ce jour-l.

Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi,
insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau,
chef-d'oeuvre de Boule, il dchirait et rcrivait sans se lasser une
lettre qui commenait toujours de mme et ne finissait jamais.

 l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal
s'cria:

--Chre comtesse....

Et il s'lana au-devant d'elle.

Jeanne reut les baisers dont le prlat couvrit ses bras et ses mains.
Elle se plaa commodment pour soutenir du mieux possible la
conversation.

Monseigneur dbuta par des protestations de reconnaissance, qui ne
manquaient pas d'une loquente sincrit.

Jeanne l'interrompit.

--Savez-vous, dit-elle, que vous tes un dlicat amant, monseigneur, et
que je vous remercie?

--Pourquoi?

--Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce
matin; c'est pour la prcaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer
dans la petite maison. Vrai, c'est dlicat. Votre coeur ne se prostitue
pas, il se donne.

-- qui parlera-t-on de dlicatesse, si ce n'est  vous, rpliqua le
cardinal.

--Vous n'tes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous tes un dieu
triomphant.

--Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gne; il me rend
insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable
paenne du Jupiter fatigu de ses rayons.

Jeanne sourit.

--Vous venez de Versailles? dit-il avidement.

--Oui.

--Vous... l'avez vue?

--Je... la quitte.

--Elle... n'a... rien dit?

--Eh! que voulez-vous qu'elle dise?

--Pardonnez; ce n'est plus de la curiosit, c'est de la rage.

--Ne me demandez rien.

--Oh! comtesse.

--Non, vous dis-je.

--Comme vous annoncez cela! On croirait,  vous voir, que vous apportez
une mauvaise nouvelle.

--Monseigneur, ne me faites pas parler.

--Comtesse! comtesse!...

Et le cardinal plit.

--Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue
de fortune;  ct de l'apoge, il y a le commencement du dclin. Mais
ne me mnagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce
pas?

--J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur,
rpliqua Jeanne.

--Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un
bonheur?

--N'avoir pas t dcouvert, dit schement Jeanne.

--Oh!... Et il se mit  sourire. Avec des prcautions, avec
l'intelligence de deux coeurs et d'un esprit....

--Un esprit et deux coeurs, monseigneur, n'empchent jamais des yeux de
voir dans les feuillages.

--On a vu! s'cria monsieur de Rohan effray.

--J'ai tout lieu de le croire.

--Alors... si l'on a vu, on a reconnu?

--Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait
reconnu, si se secret tait au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois
serait dj au bout du monde, et vous, vous devriez tre mort.

--C'est vrai. Toutes ces rticences, comtesse, me brlent  petit feu.
On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce
que cela n'est pas permis?

--Demandez au roi.

--Le roi sait!

--Encore un coup, si le roi savait, vous seriez  la Bastille, moi 
l'hpital. Mais comme un malheur vit vaut deux bonheurs promis, je
vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois.

--Plat-il? s'cria le cardinal; que signifient vos paroles, chre
comtesse?

--Ne les comprenez-vous pas?

--J'ai peur.

--Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez.

--Que faut-il faire pour cela?

--Ne plus aller  Versailles.

Le cardinal fit un bond.

--Le jour? dit-il en souriant.

--Le jour d'abord, et ensuite la nuit!

Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse.

--Impossible, dit-il.

-- mon tour de vous regarder en face, rpondit-elle; vous avez dit, je
crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plat?

--Parce que j'ai dans le coeur un amour qui ne finira qu'avec ma vie.

--Je m'en aperois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en
arriver plus vite au rsultat que vous persistez  retourner dans le
parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie,
et tous deux seront tranchs du mme coup.

--Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier!

--J'ai la bravoure des btes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de
danger.

--Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en prsence du
danger mme.

--Trs bien; mais alors permettez-moi de vous dire....

--Rien, comtesse, rien, s'cria l'amoureux prlat; le sacrifice est
fait, le sort est jet; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je
retournerai  Versailles.

--Tout seul? dit la comtesse.

--Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche.

--Moi, d'abord.

--Elle viendra, elle.

--Vous vous trompez, elle ne viendra pas.

--Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le
cardinal.

--C'est le coup que je cherchais  vous attnuer depuis une demi-heure.

--Elle ne veut plus me voir?

--Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseill.

--Madame, dit le prlat d'un ton pntr, c'est mal  vous d'enfoncer le
couteau dans un coeur que vous savez si tendre.

--Ce serait bien plus mal, monseigneur,  moi, de laisser deux folles
cratures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui
voudra.

--Comtesse, comtesse, plutt mourir.

--Cela vous regarde, et c'est ais.

--Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la
fin du rprouv. Bni soit l'enfer o je trouverai ma complice!

--Saint prlat, vous blasphmez! dit la comtesse; sujet, vous dtrnez
votre reine! homme, vous perdez une femme!

Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec dlire:

--Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'cria-t-il, et qu'elle ne me
reniera pas ainsi.

--Je vous parle en son nom.

--C'est un dlai qu'elle demande.

--Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre.

--Le parc n'est pas le seul endroit o l'on puisse se voir, il y a mille
endroits plus srs. La reine est venue chez vous, enfin!

--Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel,
celui de votre secret. Je ne me sens pas de force  le porter longtemps.
Ce que vos indiscrtions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un
ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable,
voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de dsespoir.

--Bon Dieu! est-il possible! s'cria monsieur de Rohan, elle ferait
cela?

--Si vous la voyiez, elle vous ferait piti.

Le cardinal se leva prcipitamment.

--Que faire? dit-il.

--Lui donner la consolation du silence.

--Elle croira que je l'ai oublie.

Jeanne haussa les paules.

--Elle m'accusera d'tre un lche.

--Lche pour la sauver, jamais.

--Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa prsence?

--Ne jugez pas celle-l comme vous me jugeriez.

--Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble
coeur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une
dernire fois je la verrai; elle saura ma pense entire, et ce qu'elle
aura dcid aprs m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un
voeu sacr.

Jeanne se leva.

--Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai
jet la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez
donc tout  votre aise  Versailles, tandis que moi je vais partir pour
la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins
j'en craindrai les clats.

--Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez!  mon Dieu! mais
avec qui parlerai-je d'elle?

Jeanne ici recorda les scnes de Molire; jamais plus insens Valre
n'avait donn  plus ruse Dorine de plus commodes rpliques.

--N'avez-vous pas le parc et les chos, dit Jeanne; vous leur apprendrez
le nom d'Amaryllis.

--Comtesse, ayez piti. Je suis au dsespoir, dit le prlat avec un
accent parti du coeur.

--Eh bien! rpliqua Jeanne avec l'nergie toute brutale du chirurgien
qui dcide l'amputation d'un membre; si vous tes au dsespoir, monsieur
de Rohan, ne vous laissez donc pas aller  des enfantillages plus
dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant 
cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne
manquez pas absolument de coeur et de mmoire, ne risquez pas d'englober
dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amiti. Moi je ne joue pas
avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine?
Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici 
quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore.
tes-vous dcid  tout braver pour enfreindre ma dfense et la sienne?
Je le saurai, et dix minutes aprs je pars! Vous vous en tirerez comme
vous pourrez.

--C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est crasante; tomber de
ce bonheur! Oh! j'en mourrai!

--Allons donc, glissa Jeanne  son oreille; vous n'aimez que par
amour-propre ailleurs.

--Aujourd'hui, c'est par amour, rpliqua le cardinal.

--Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'tat.
Voyons, monseigneur, dcidez-vous; rest-je ici? Suis-je sur la route de
Lausanne?

--Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop
douloureuse.

--Jurez-vous de m'obir?

--Foi de Rohan!

--Bon! votre calmant est tout trouv. Je vous dfends les entrevues,
mais je ne dfends pas les lettres.

--En vrit! s'cria l'insens ranim par cet espoir. Je pourrai crire?

--Essayez.

--Et... elle me rpondrait?

--J'essaierai.

Le cardinal dvora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange
tutlaire.

Il dut bien rire le dmon qui habitait dans le coeur de la comtesse.




Chapitre LXIX

La nuit


Ce jour mme, il tait quatre heures du soir, lorsqu'un homme  cheval
s'arrta sur la lisire du parc, derrire les bains d'Apollon.

Le cavalier faisait une promenade d'agrment, au pas; pensif comme
Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rnes sur le col
du coursier.

Il s'arrta, ainsi que nous l'avons dit,  l'endroit o monsieur de
Rohan depuis trois jours faisait arrter son cheval. Le sol tait,  cet
endroit, foul par les fers, et les arbustes taient brouts tout 
l'entour du chne au tronc duquel avait t attache la monture.

Le cavalier mit pied  terre.

--Voici un endroit bien ravag, dit-il.

Et il approcha du mur.

--Voici des traces d'escalade; voici une porte rcemment ouverte. C'est
bien ce que j'avais pens.

On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se
connatre en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours,
monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne
s'est point montr. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour
entrer dans Versailles.

En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait
son me avec ce soupir.

--Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une  une
les loquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns,
il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des
heureux et des malheureux; sa volont soit bnie!

Il faudrait une preuve, cependant.  quel prix, par quel moyen
l'acqurir?

Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne
saurait tre dcouvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui
viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.

Le cavalier ramassa les rnes de son cheval, se remit lentement en
selle, et sans presser ni hter le pas de son cheval, disparut  l'angle
du mur.

Quant  Charny, obissant aux ordres de la reine, il s'tait renferm
chez lui, attendant un message de sa part.

La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter  la
fentre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la mme
chambre  la fentre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit:
 la porte de la louveterie; mais fentre et porte dans ce pavillon
c'tait tout un, au rez-de-chausse. Le principal tait qu'on pt voir
tout ce qui arriverait.

Il interrogeait la nuit profonde, esprant d'une minute  l'autre
entendre le galop d'un cheval ou le pas prcipit d'un courrier.

Dix heures et demie sonnrent. Rien. La reine avait jou Charny. Elle
avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse,
elle avait promis ce qu'il lui tait impossible de tenir; et, chose
affreuse  penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas.

Charny, avec cette rapide facilit de soupon qui caractrise les gens
violemment pris, se reprochait dj d'avoir t si crdule.

--Comment ai-je pu, s'criait-il, moi qui ai vu, croire  des mensonges
et sacrifier ma conviction, ma certitude,  un stupide espoir?

Il dveloppait avec rage cette ide funeste, quand le bruit d'une
poigne de sable lance sur les vitres de l'autre fentre attira son
attention et le fit courir du ct du parc.

Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du
parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage ple et inquiet.

Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme
qui l'attendait, qui l'appelait, c'tait la reine!

D'un bond il s'lana par la fentre et vint tomber prs de
Marie-Antoinette.

--Ah! vous voil, monsieur? c'est bien heureux! dit  voix basse la
reine tout mue; que faisiez-vous donc?

--Vous! vous! madame!... vous-mme! est-il possible? rpliqua Charny en
se prosternant.

--Est-ce ainsi que vous attendiez?

--J'attendais du ct de la rue, madame.

--Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple
de venir par le parc?

--Je n'eusse os esprer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent
de reconnaissance passionne.

Elle l'interrompit.

--Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre pe?

--Oui.

--Bien!... Par o dites-vous que sont entrs les gens que vous avez vus?

--Par cette porte.

--Et  quelle heure?

-- minuit, chaque fois.

--Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore.
Vous n'avez parl  personne?

-- qui que ce soit.

--Entrons dans le taillis et attendons.

--Oh! Votre Majest....

La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en
sens inverse.

--Vous entendez bien, dit-elle tout  coup, comme pour aller au-devant
de la pense de Charny, que je ne me suis pas amuse  conter cette
affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur
de Crosne aurait d dj me faire justice. Si la crature qui usurpe mon
nom aprs avoir usurp ma ressemblance n'a pas encore t arrte, si
tout ce mystre n'est pas clairci, vous sentez qu'il y a deux motifs:
ou l'incapacit de monsieur de Crosne--ce qui n'est rien--, ou sa
connivence avec mes ennemis. Or, il me parat difficile que chez moi,
dans mon parc, on se permette l'ignoble comdie que vous m'avez
signale, sans tre sr d'un appui direct ou d'une tacite complicit.
Voil pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent tre
assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu' moi-mme du soin de
les dmasquer. Qu'en pensez-vous?

--Je demande  Votre Majest la permission de ne plus ouvrir la bouche.
Je suis au dsespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de
soupons.

--Au moins, vous tes un honnte homme, vous, dit vivement la reine;
vous savez dire les choses en face; c'est un mrite qui peut blesser
quelquefois les innocents quand on se trompe  leur gard: mais une
blessure se gurit.

--Oh! madame, voil onze heures; je tremble.

--Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour loigner son
compagnon.

Charny obit. Il courut les taillis jusqu'aux murs.

--Personne, fit-il en revenant.

--O s'est passe la scne que vous racontiez?

--Madame,  l'instant mme, en revenant de mon exploration, j'ai reu un
coup terrible dans le coeur. Je vous ai aperue  l'endroit mme o ces
nuits dernires je vis... la fausse reine de France.

--Ici! s'cria la reine en s'loignant avec dgot de la place qu'elle
occupait.

--Sous ce chtaignier, oui, madame.

--Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car
s'ils y sont venus ils y reviendront.

Charny suivit la reine dans une autre alle. Son coeur battait si fort
qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait
s'ouvrir.

Elle, silencieuse et fire, attendait que la preuve vivante de son
innocence appart.

Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas.

Une demi-heure s'coula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus
de dix fois  Charny si les imposteurs avaient t bien exacts  chacun
de leurs rendez-vous.

Trois quarts aprs minuit sonnrent  Saint-Louis de Versailles.

La reine frappa du pied avec impatience.

--Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes
de malheurs n'arrivent qu' moi!

Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher
querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre clat de triomphe
ou d'ironie.

Mais lui, plissant  mesure que ses soupons revenaient, gardait une
attitude tellement grave et mlancolique, que certainement son visage
refltait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.

La reine lui prit le bras et le ramena au chtaignier sous lequel ils
avaient fait leur premire station.

--Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu.

--Ici mme, madame.

--Ici, que la femme a donn une rose  l'homme.

--Oui, Votre Majest.

Et la reine tait si faible, si fatigue du long sjour fait dans ce
parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tte sur
sa poitrine.

Insensiblement, ses jambes flchirent; Charny ne lui donnait pas le
bras, elle tomba plutt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse.

Lui, demeurait immobile et sombre.

Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une
larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs.

Soudain, relevant sa tte:

--Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamne. J'avais
promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomnie: Dieu ne le
veut pas, je m'incline.

--Madame... murmura Charny.

--J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'et fait  ma place.
Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand
elle ne peut rgner mme sur un coeur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle
n'obtient pas mme l'estime d'un honnte homme? Voyons, monsieur,
aidez-moi au moins  me relever, pour que je parte; ne me mprisez pas
au point de me refuser votre main.

Charny se prcipita comme un insens  ses genoux.

--Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'tais un
malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas?

--Vous! s'cria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous
me croyez infme!...

--Oh!... madame.

--Vous!... vous, qui devriez avoir une mmoire, vous m'accusez d'avoir
donn une fleur ici, l-bas, un baiser, l-bas, mon amour  un autre
homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas!

--Madame, ce fantme tait l, ce fantme de reine amoureuse. L aussi
o je suis, tait le fantme de l'amant. Arrachez-moi le coeur, puisque
ces deux infernales images vivent dans mon coeur et le dvorent.

Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalt.

--Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'tait bien moi, n'est-ce pas?
dit-elle d'une voix touffe.... Oh! c'tait moi, ne cherchez pas autre
chose. Eh bien! si  cette mme place, sous ce mme chtaignier, assise
comme j'tais, vous  mes pieds comme tait l'autre, si je vous serre
les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans
mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela  l'autre, n'est-ce
pas? moi qui ai dit la mme chose  l'autre, n'est-ce pas? Si je vous
dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un tre
au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour
vous convaincre qu'on n'est pas une infme quand on a dans le coeur,
avec le sang des impratrices, le feu divin d'un amour comme celui-l?

Charny poussa un gmissement pareil  celui d'un homme qui expire. La
reine en lui parlant l'avait enivr de son souffle; il l'avait sentie
parler, sa main avait brl son paule, sa poitrine avait brl son
coeur, l'haleine avait dvor ses lvres.

--Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais  Dieu,
je penserais trop  vous.

Elle se leva lentement; elle arrta sur lui deux yeux dont les pleurs
noyaient la flamme.

--Voulez-vous ma vie? dit-il perdu.

Elle se tut un moment sans cesser de le regarder.

--Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout o les autres
sont alls. D'abord ici, ici o fut donne une rose....

Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brl sa
poitrine.

--Prenez! dit-elle.

Il respira l'odeur embaume de la fleur, et la serra dans sa poitrine.

--Ici, reprit-elle, l'autre a donn sa main  baiser?

--Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment o son visage
se trouva enferm dans les mains brlantes de la reine.

--Voil une place purifie, dit la reine avec un adorable sourire.
Maintenant, ne sont-ils pas alls aux bains d'Apollon?

Charny, comme si le ciel ft tomb sur sa tte, s'arrta stupfait, 
demi-mort.

--C'est un endroit, dit gaiement la reine, o jamais je n'entre que le
jour. Allons voir ensemble la porte par o s'enfuyait cet amant de la
reine.

Joyeuse, lgre, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu
et jamais bni, elle traversa presque en courant les pelouses qui
sparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivrent ainsi  la porte
derrire laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux.

--C'est ici, au-dehors, dit Charny.

--J'ai toutes les clefs, rpondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny;
instruisons-nous.

Ils sortirent et se penchrent pour voir: la lune sortit d'un nuage
comme pour les aider dans leurs investigations.

Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui
s'appuyait sur le bras de Charny en coutant et en regardant les
buissons d'alentour.

Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en
l'attirant  elle par une douce pression.

La porte se referma sur eux.

Deux heures sonnaient.

--Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous.  demain.

Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'loigna rapidement
sous les charmilles, dans la direction du chteau.

Au-del de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du
milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route.

Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine.




Chapitre LXX

Le cong


La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller 
la messe.

Ses gardes avaient ordre de laisser venir  elle tout le monde. C'tait
un dimanche, et Sa Majest s'veillant avait dit:

--Voil un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui.

Elle parut respirer avec plus de plaisir qu' l'ordinaire le parfum de
ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons
qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son me auprs
de Dieu.

Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courb
si bas sa tte majestueuse.

Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres
dimanches sur le passage des appartements  la chapelle, et les degrs
mme des escaliers taient remplis de gentilshommes et de dames.

Parmi ces dernires brillait modestement, mais lgamment vtue, madame
de La Motte.

Et dans la haie double, forme par les gentilshommes, on voyait  droite
monsieur de Charny, compliment par beaucoup de ses amis sur sa
gurison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux.

La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilit
dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette
l'arme est dfini, reconnu et apprci par les connaisseurs. Olivier
n'tait ami de la reine que depuis six heures, mais dj tout le monde
se disait l'ami d'Olivier.

Tandis qu'il acceptait toutes ces flicitations avec la bonne mine d'un
homme vritablement heureux, et que pour lui tmoigner plus d'honneur et
plus d'amiti, toute la gauche de la haie passait  droite, Olivier,
forc de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'parpillait
autour de lui, aperut seule, en face, une figure dont la sombre pleur
et l'immobilit le frapprent au milieu de son enivrement.

Il reconnut Philippe de Taverney serr dans son uniforme et la main sur
la poigne de son pe.

Depuis les visites de politesse faites par ce dernier  l'antichambre de
son adversaire aprs leur duel, depuis la squestration de Charny par le
docteur Louis, aucune relation n'avait exist entre les deux rivaux.

Charny, en voyant Philippe qui le regardait tranquillement, sans
bienveillance ni menace, commena par un salut que Philippe lui rendit
de loin.

Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait:

--Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de
politesse.

Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de
gauche, il vint droit  Philippe qui ne bougeait pas.

--Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilit que
la premire fois, je devais vous remercier de l'intrt que vous avez
bien voulu prendre  ma sant, mais j'arrive seulement depuis hier.

Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux.

--J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite
ds demain, et j'espre que vous ne m'aurez pas gard rancune.

--Nullement, monsieur, rpliqua Philippe.

Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dpose la sienne,
lorsque le tambour annona l'arrive de la reine.

--Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir rpondu
au geste amical de Charny.

Et il ponctua cette phrase par une rvrence plus mlancolique que
froide.

Charny, un peu surpris, se hta de rejoindre ses amis dans la haie 
droite.

Philippe demeura de son ct, comme s'il et t en faction.

La reine approchait, on la vit sourire  plusieurs, prendre ou faire
prendre des places, car de loin elle avait aperu Charny, et, ne le
quittant pas du regard, avec cette tmraire bravoure qu'elle mettait
dans ses amitis, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle
pronona tout haut ces paroles:

--Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser
aujourd'hui.

Charny fut pntr jusqu'au fond du coeur par l'accent et par le sens de
ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut l son remerciement
 la reine.

Soudain, celle-ci fut tire de sa douce mais dangereuse contemplation
par le bruit d'un pas, par le son d'une voix trangre.

Le pas criait  sa gauche sur la dalle, la voix mue mais grave, disait:

--Madame!...

La reine aperut Philippe; elle ne put rprimer un premier mouvement de
surprise en se voyant place entre ces deux hommes, dont elle se
reprochait peut-tre d'aimer trop l'un et pas assez l'autre.

--Vous! monsieur de Taverney, s'cria-t-elle en se remettant; vous! vous
avez quelque chose  me demander? Oh! parlez.

--Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majest, dit Philippe en
s'inclinant sans avoir dsarm la svre pleur de son front.

-- l'instant mme, monsieur, rpliqua la reine en jetant un regard
furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si prs de
son ancien adversaire; suivez-moi.

Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe
derrire le sien, et eut laiss Charny  sa place.

Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de
suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle.

Un quart d'heure aprs, Philippe tait introduit dans la bibliothque o
Sa Majest recevait le dimanche.

--Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjou,
entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser,
j'ai une inquitude chaque fois qu'un Taverney dsire me parler. Vous
tes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur
de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur.

Philippe, plus ple encore aprs ce prambule qu'il ne l'avait t
pendant la scne avec Charny, se contenta de rpliquer, voyant combien
la reine mettait peu d'affection dans son langage:

--Madame, j'ai l'honneur d'affirmer  Votre Majest que je ne lui
apporte cette fois qu'une bonne nouvelle.

--Ah! c'est une nouvelle! dit la reine.

--Hlas! oui, Votre Majest.

--Ah! mon Dieu! rpliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait
Philippe si malheureux, voil que vous avez dit hlas! Pauvre que je
suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hlas!

--Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si
pleinement Votre Majest, que non seulement son noble front ne se
voilera pas aujourd'hui  l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera
jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge.  dater d'aujourd'hui,
madame, le dernier de cette famille  qui Votre Majest avait daign
accorder quelque faveur, va disparatre pour ne plus revenir  la cour
de France.

La reine, quittant soudain l'air enjou qu'elle avait pris comme
ressource contre les motions prsumes de cette entrevue:

--Vous partez! s'cria-t-elle.

--Oui, Votre Majest.

--Vous... aussi!

Philippe s'inclina.

--Ma soeur, madame, a dj eu le regret de quitter Votre Majest,
dit-il; moi, j'tais bien autrement inutile  la reine, et je pars.

La reine s'assit toute trouble en rflchissant qu'Andre avait demand
ce cong ternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, o monsieur de
Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour
lui.

--trange! murmura-t-elle rveuse, et elle n'ajouta plus un mot.

Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste
qui congdie.

La reine sortant tout  coup de sa lthargie:

--O allez-vous? dit-elle.

--Je veux aller rejoindre monsieur de La Prouse, dit Philippe.

--Monsieur de La Prouse est  Terre-Neuve en ce moment.

--J'ai tout prpar pour le rejoindre.

--Vous savez qu'on lui prdit une mort affreuse?

--Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais.

--Et vous partez?

Il sourit avec sa beaut si noble et si douce.

--C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Prouse, dit-il.

La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence.

Philippe, encore une fois, attendit respectueusement.

Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se rveilla plus
tmraire que jamais.

Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras
blancs sur sa poitrine:

--Pourquoi partez-vous?

--Parce que je suis trs curieux de voyager, rpondit-il doucement.

--Mais vous avez dj fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un
instant de ce calme hroque.

--Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien
et du nouveau ensemble.

La reine fit un geste de dpit et rpta ce qu'elle avait dit  Andre.

--Race de fer, coeurs d'acier que ces Taverney. Votre soeur et vous,
vous tes deux terribles gens, des amis qu'on finit par har. Vous
partez, non pas pour voyager, vous en tes las, mais pour me quitter.
Votre soeur tait, disait-elle, appele par la religion, elle cache un
coeur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est
partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez tre heureux;
vous! vous voil parti aussi. Quand je vous disais tout  l'heure que
les Taverney me portent malheur!

--pargnez-nous, madame; si Votre Majest daignait chercher mieux dans
nos coeurs, elle n'y verrait qu'un dvouement sans limites.

--coutez! s'cria la reine avec colre, vous tes, vous, un quaker,
elle, une philosophe, des cratures impossibles; elle se figure le monde
comme un paradis, o l'on n'entre qu' la condition d'tre des saints;
vous, vous prenez le monde pour l'enfer, o n'entrent que les diables;
et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce
que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que
vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez
les humains tre imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'tre
les moins imparfaites des races humaines; soyez tolrant, ou plutt ne
soyez pas goste.

Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage.

--Madame, dit-il, l'gosme est une vertu, quand on s'en sert pour
rehausser ses adorations.

Elle rougit.

--Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andre, et qu'elle
m'a quitte. C'est que je tenais  vous, et que vous me quittez. Il est
humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne
plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison.

--Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit
froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts levs comme est
le vtre.

--Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous
blesser.

--Rien ne m'a bless, madame, reprit vivement Philippe.

--Votre grade a t confirm; votre fortune est en bon train; je vous
distinguais....

--Je rpte  Votre Majest que rien ne me plat  la cour.

--Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?...

--J'aurais la douleur de rpondre par un refus  Votre Majest.

La reine, une troisime fois, se plongea dans cette silencieuse rserve
qui tait  sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur
fatigu.

Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'clat:

--Il y a peut-tre quelqu'un qui vous dplat ici? Vous tes ombrageux,
dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe.

--Personne ne me dplat.

--Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny...
que vous avez bless en duel... fit la reine en s'animant par degrs. Et
comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, ds que
vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez dsir quitter la
cour.

Philippe ne rpondit rien.

La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave,
crut n'avoir affaire qu' un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans
mnagement.

--Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de
Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que
vous me demandez votre cong?

Philippe devint plus livide que ple. Ainsi attaqu, ainsi foul aux
pieds, il se releva cruellement.

--Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de
monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que
Votre Majest ne pense, car j'ai rencontr monsieur de Charny vers deux
heures du matin  la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon.

La reine plit  son tour; et, aprs avoir regard avec une admiration
mle de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait
dans sa colre:

--Bien! murmura-t-elle d'une voix teinte; allez, monsieur, je ne vous
retiens plus.

Philippe salua pour la dernire fois et partit  pas lents.

La reine tomba foudroye sur son fauteuil en disant:

--France! pays des nobles coeurs!




Chapitre LXXI

La jalousie du cardinal


Cependant le cardinal avait vu se succder trois nuits bien diffrentes
de celles que son imagination faisait revivre sans cesse.

Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence
mortel aprs l'agitation de la passion, c'tait l'obscurit d'une cave
aprs la joyeuse lumire du soleil.

Le cardinal s'tait berc d'abord de l'espoir que son amante, femme
avant d'tre reine, voudrait connatre de quelle nature tait l'amour
qu'on lui tmoignait, et si elle plaisait aprs l'preuve comme avant.
Sentiment tout  fait masculin, dont la matrialit devint une arme 
deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle
se retourna contre lui.

En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit
monsieur Delille, il craignit, l'infortun, que cette preuve ne lui et
t dfavorable  lui-mme. De l, une angoisse, une terreur, une
inquitude dont on ne peut avoir d'ide, si l'on n'a souffert de ces
nvralgies gnrales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un
serpent de feu, qui se tord ou se dtend par sa propre volont.

Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une
demi-journe au domicile de madame de La Motte, dix fois  Versailles.

Le dixime courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait l-bas
Charny et la reine, et s'applaudissait intrieurement de cette
impatience du cardinal,  laquelle bientt elle devrait le succs de son
entreprise.

Le cardinal, en la voyant, clata.

--Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillit! Comment! vous me
savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce
supplice aller jusqu' la mort!

--Eh! monseigneur, rpliqua Jeanne, patience, s'il vous plat. Ce que je
faisais  Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous
faisiez ici en me dsirant.

--On n'est pas cruelle  ce point, dit Son Excellence, radoucie par
l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on
l-bas?

--L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre  Paris, soit
qu'on la subisse  Versailles.

--Voil ce qui me charme et je vous en remercie; mais....

--Mais?

--Des preuves!

--Ah! bon Dieu! s'cria Jeanne, que dites-vous l, monseigneur! des
preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... tes-vous dans votre bon
sens, monseigneur, pour aller demander  une femme des preuves de ses
fautes?

--Je ne demande pas une pice pour un procs, comtesse; je demande un
gage d'amour.

--Il me semble, fit-elle aprs avoir regard Son Excellence d'une
certaine faon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux.

--Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir
fort satisfait, fort honor; mais prenez mon coeur par le vtre,
comtesse. Comment accepteriez-vous d'tre ainsi jet de ct aprs avoir
eu les apparences de la faveur?

--Vous avez dit les apparences, je crois? rpliqua Jeanne du mme ton
railleur.

--Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunit, comtesse;
il est certain que rien ne m'autorise  me plaindre; mais je me
plains....

--Alors, monseigneur, je ne puis tre responsable de votre
mcontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de
cause du tout.

--Comtesse, vous me traitez mal.

--Monseigneur, je rpte vos paroles. Je suis votre discussion.

--Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi
au lieu de me tourmenter.

--Je ne puis vous aider l o je ne vois rien  faire.

--Vous ne voyez rien  faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque
mot.

--Rien.

--Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec vhmence, tout le monde
ne dit peut-tre pas la mme chose que vous.

--Hlas! monseigneur, nous voici arrivs  la colre, et nous ne nous
comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire
observer.

--En colre! oui.... Votre mauvaise volont m'y pousse, comtesse.

--Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice?

--Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez
faire autrement, je le vois bien.

--Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser?

--Parce que vous devriez me dire toute la vrit, madame.

--La vrit! je vous ai dit celle que je sais.

--Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une
coquette, qu'elle pousse les gens  l'adorer, et qu'elle les dsespre
aprs.

Jeanne le regarda d'un air surpris.

--Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie.

En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue
que la circonstance ne lui et peut-tre pas donne pour sortir d'une
aussi difficile position.

--Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa
passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir.

--Je ne dis pas cela, monseigneur.

--Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gr, ce que
j'espre encore, elle m'vince pour ne pas alarmer quelque autre amant,
 qui mes assiduits auront donn l'veil.

--Ah! monseigneur, s'cria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux
qu'elle laissait souponner bien plus encore qu'elle ne voulait
dguiser.

--coutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernire fois que j'ai vu Sa
Majest, je crois avoir entendu marcher dans le massif.

--Folie.

--Et je dirai tout ce que je souponne.

--Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et,
d'ailleurs, s'il tait vrai qu'elle ft assez malheureuse pour craindre
la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez
injuste pour lui faire un crime du pass qu'elle vous sacrifie?

--Le pass! le pass! Voil un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si
ce pass est encore le prsent et doit tre le futur.

--Fi! monseigneur; vous me parlez comme  un courtier qu'on accuserait
d'avoir procur une mauvaise affaire. Vos soupons, monseigneur, sont
tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'tre pour moi.

--Alors, comtesse, prouvez-moi....

--Ah! monseigneur, si vous rptez ce mot-l, je prendrai l'injure pour
mon compte.

--Enfin!... m'aime-t-elle un peu?

--Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, rpliqua Jeanne, en
montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour crire.
Mettez-vous l et demandez-le-lui  elle-mme.

Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne:

--Vous lui remettrez ce billet? dit-il.

--Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait?

--Et... vous me promettez une rponse?

--Si vous n'aviez pas de rponse, comment sauriez-vous  quoi vous en
tenir?

--Oh!  la bonne heure, voil comme je vous aime, comtesse.

--N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire.

Il s'assit, prit la plume et commena un billet. Il avait la plume
loquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il dchira dix
feuilles avant de se plaire  lui-mme.

--Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez
jamais.

--C'est que, voyez-vous, comtesse, je me dfie de ma tendresse; elle
dborde malgr moi; elle fatiguerait peut-tre la reine.

--Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui crivez en homme politique,
elle vous rpondra un billet de diplomate. Cela vous regarde.

--Vous avez raison, et vous tes une vraie femme, coeur et esprit.
Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le
ntre?

Elle sourit.

--Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose  me cacher.

--Lisez par-dessus mon paule, lisez aussi vite que j'crirai, si c'est
possible; car mon coeur est brlant, ma plume va dvorer le papier.

Il crivit, en effet; il crivit une lettre tellement ardente, tellement
folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes
protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pense
jusqu' sa signature, se dit  elle-mme:

Il vient d'crire ce que je n'eusse os lui dicter.

Le cardinal relut et dit  Jeanne:

--Est-ce bien ainsi?

--Si elle vous aime, rpliqua la tratresse, vous le verrez demain;
maintenant tenez-vous en repos.

--Jusqu' demain, oui.

--Je n'en demande pas plus, monseigneur.

Elle prit le billet cachet, se laissa embrasser sur les yeux par
monseigneur, et rentra chez elle vers le soir.

L, dshabille, rafrachie, elle se mit  songer.

La situation tait telle que depuis le dbut elle se l'tait promise 
elle-mme.

Encore deux pas, elle touchait le but.

Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du
cardinal?

Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilit d'accuser
jamais madame de La Motte, le jour o elle le forcerait de rembourser
les sommes dues pour le collier.

En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre,
comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dpositaire d'un secret
aussi scandaleux.

La reine ne ferait pas d'clat, et croirait  la haine du cardinal; le
cardinal croirait  la coquetterie de la reine; mais le dbat, s'il yen
avait, aurait lieu  huis clos, et madame de La Motte seulement
souponne prendrait ce prtexte pour s'expatrier en ralisant la belle
somme d'un million et demi.

Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le
devinerait bien; mais  quoi leur servirait d'bruiter une alerte si
troitement lie  celle du parc et des bains d'Apollon?

Seulement, ce n'tait pas assez d'une lettre pour tablir tout ce
systme de dfense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il crirait sept
 huit fois encore.

Quant  la reine, qui sait si dans ce moment mme elle ne forgeait pas,
avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte!

Tant de trouble et de dtours aboutissaient, comme pis-aller,  une
fuite, et Jeanne chafaudait d'avance ses degrs.

D'abord l'chance, dnonciation des joailliers. La reine allait droit 
monsieur de Rohan.

Comment?

Par l'entremise de Jeanne, cela tait invitable. Jeanne prvenait le
cardinal et l'invitait  payer. S'il s'y refusait, menace de publier les
lettres; il payait.

Le paiement fait, plus de pril. Quant  l'clat public, restait  vider
la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur
d'une reine et d'un prince de l'glise, au prix d'un million et demi,
c'tait trop bon march, Jeanne croyait tre sre d'en avoir trois
millions quand elle voudrait.

Et pourquoi Jeanne tait-elle sre de son fait quant  la question
d'intrigue?

C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de
suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance
au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'tait tromp. C'est qu'une
seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante,
irrcusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparatre du
dbat.

Arrive  ce point de sa mditation, elle s'approcha de la fentre, elle
vit Oliva tout inquite, toute curieuse  son balcon.

 nous deux, pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice.

La comtesse fit  Oliva le signe convenu pour qu'elle descendt le soir.

Toute joyeuse aprs avoir reu cette communication officielle, Oliva
rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses mditations.

Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de
tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart chouent, soit en
brisant cet instrument de manire  lui faire pousser un gmissement qui
trahit le secret, soit en le brisant assez incompltement pour qu'il
puisse servir  d'autres.

Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se
laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte.

Il tait ncessaire d'imaginer pour elle une fable qui la dcidt 
fuir; une autre qui lui permt de fuir trs volontiers.

Les difficults surgissaient  chaque pas; mais certains esprits
trouvent  rsoudre les difficults autant de plaisir que certains
autres  fouler des roses.

Oliva, si fort charme qu'elle ft de la socit de sa nouvelle amie,
n'tait charme que relativement, c'est--dire qu'entrevoyant cette
liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait dlicieuse.
Mais la sincre Nicole ne dissimulait pas  son amie qu'elle et mieux
aim le grand jour, les promenades au soleil, toutes les ralits enfin
de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royaut.

Les -peu-prs de la vie, c'taient Jeanne, ses caresses et son
intimit; la ralit de la vie, c'tait de l'argent et Beausire.

Jeanne, qui avait tudi  fond cette thorie, se promit de l'appliquer
 la premire occasion.

En se rsumant, elle donna pour thme  son entretien avec Nicole la
ncessit de faire disparatre absolument la preuve des supercheries
criminelles commises dans le parc de Versailles.

La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait  la porte.

Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard dsert,
allrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer,
marchait au pas dans le chemin qui va circulairement  Vincennes.

Nicole, bien dguise dans une robe simple et sous une ample calche,
Jeanne vtue en grisette, nul ne les pouvait reconnatre. Il et fallu
d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait
ce droit. Rien n'avait encore donn l'veil  la police.

En outre, cette voiture, au lieu d'tre un carrosse uni, portait sur ses
panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune
violence d'agent n'aurait os forcer la consigne.

Oliva commena par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec
usure.

--Oh! que je me suis ennuye, s'cria Oliva; je vous cherchais, je vous
invoquais.

--Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous
eusse fait courir un trop grand danger.

--Comment cela? dit Nicole tonne.

--Un danger terrible, chre petite, et dont je frmis encore.

--Oh! contez cela bien vite!

--Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui.

--Oui, hlas!

--Et que pour vous distraire vous aviez dsir sortir.

--Ce  quoi vous m'avez aide si amicalement.

--Vous savez aussi que je vous avais parl de cet officier du gobelet,
un peu fou, mais trs aimable, qui est amoureux de la reine,  qui vous
ressemblez un peu.

--Oui, je le sais.

--J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui
consistait  nous amuser du pauvre garon, et  le mystifier en lui
faisant croire  un caprice de la reine pour lui.

--Hlas! soupira Oliva.

--Je ne vous rappellerai pas les deux premires promenades que nous
fmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre
garon.

Oliva soupira encore.

--De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien jou votre
petit rle que notre amant a pris la chose au srieux.

--C'tait peut-tre mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le
trompions, et il ne le mrite pas; c'est un bien charmant cavalier.

--N'est-ce pas?

--Oh! oui.

--Mais attendez, le mal n'est pas encore l. Lui avoir donn une rose,
vous tre laiss appeler majest, avoir donn vos mains  baiser, ce
sont l des espigleries.... Mais... ma petite Oliva, il parat que ce
n'est pas tout.

Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne et t force
de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le
chemin et non pas sa compagne.

--Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout?

--Il y a eu une troisime entrevue, dit Jeanne.

--Oui, fit Oliva en hsitant; vous le savez, puisque vous y tiez.

--Pardon, chre amie, j'tais, comme toujours,  distance, guettant ou
faisant semblant de guetter pour donner plus de vrit  votre rle. Je
n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est pass dans cette grotte. Je ne
sais que ce que vous m'en avez racont. Or, vous m'avez racont, en
revenant, que vous vous tiez promene, que vous aviez caus, que les
roses et les mains baises avaient continu leur jeu. Moi, je crois tout
ce qu'on me dit, chre petite.

--Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva.

--Eh bien! ma toute aimable, il parat que notre fou en dit plus que la
prtendue reine ne lui en a accord.

--Quoi?

--Il parat qu'enivr, tourdi, perdu, il s'est vant d'avoir obtenu de
la reine une preuve irrcusable d'amour partag. Ce pauvre diable est
fou, dcidment.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva.

--Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne.

--Certes... balbutia Oliva.

--Vous n'eussiez pas, ma chre petite, voulu vous exposer  un danger
aussi terrible sans me le dire.

Oliva frissonna de la tte aux pieds.

--Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez
monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui tes
courtise par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins,
vous ayez t, par caprice, donner  ce fou le droit... de... dire?...
Non, il a perdu la tte, je n'en dmords pas.

--Enfin, s'cria Nicole, quel danger? Voyons!

--Le voici. Nous avons affaire  un fou, c'est--dire  un homme qui ne
craint rien et qui ne mnage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une
rose donne, que d'une main baise, rien  dire; une reine a des roses
dans son parc, elle a des mains  la disposition de tous ses sujets;
mais, s'il tait vrai qu' la troisime entrevue.... Ah! ma chre enfant,
je ne ris plus depuis que j'ai cette ide-l.

Oliva sentit ses dents se serrer de peur.

--Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle.

--Il arrivera d'abord que vous n'tes pas la reine, pas que je sache, du
moins.

--Non.

--Et que, ayant usurp la qualit de Sa Majest pour commettre une...
lgret de ce genre....

--Eh bien?

--Eh bien, cela s'appelle lse-majest. On mne les gens bien loin avec
ce mot-l.

Oliva cacha son visage dans ses mains.

--Aprs tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se
vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux lgrets
prcdentes seront punies de deux  quatre annes de prison, et du
bannissement.

--Prison! bannissement! s'cria Oliva effare.

--Ce n'est pas irrparable; mais moi je vais toujours prendre mes
prcautions et me mettre  l'abri.

--Vous seriez inquite aussi?

--Parbleu! Est-ce qu'il ne me dnoncera pas tout de suite, cet insens?
Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura cot cher.

Oliva se mit  fondre en larmes.

--Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille!
Oh! esprit enrag! Oh! dmon! Je suis possde, voyez-vous. Aprs ce
malheur, j'en irai encore chercher un autre.

--Ne vous dsesprez pas, tchez seulement d'viter l'clat.

--Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout
lui avouer?

--Jolie ide! Un homme qui vous lve  la brochette, en vous
dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous
adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence
avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il
souponnera.

--Mon Dieu! vous avez raison.

--Il y a plus: le bruit de cela va se rpandre, la recherche des
magistrats veillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si,
pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas?

--Oh!

--Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que
deviendrez-vous?

--Je sais que je suis perdue.

--Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement
Jeanne, en tudiant l'effet de ce dernier coup.

Oliva bondit. D'un coup violent elle dmolit tout l'difice de sa
coiffure.

--Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-mme.

Puis se tournant vers Jeanne.

--Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec dsespoir, non, puisque
vous tes perdue vous-mme.

--J'ai, rpliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre,
une ferme. Si l'on pouvait sans tre vue gagner ce refuge avant l'clat,
peut-tre resterait-il une chance?

--Mais ce fou, il vous connat, il vous trouvera toujours bien.

--Oh! vous partie, vous cache, vous introuvable, je ne craindrais plus
le fou. Je lui dirais tout haut: Vous tes un insens d'avancer de
pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je
lui dirais: Vous tes un lche!

--Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva.

--Je crois que c'est sage, rpliqua Jeanne.

--Faut-il partir tout de suite?

--Non, attendez que j'aie prpar toutes choses pour le succs.
Cachez-vous, ne vous montrez pas, mme  moi. Dguisez-vous mme en
regardant dans votre miroir.

--Oui, oui, comptez sur moi, chre amie.

--Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien  nous dire.

--Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos prparatifs?

--Je ne sais; mais faites attention  une chose: d'ici au jour de votre
dpart, je ne me montrerai pas  ma fentre. Si vous m'y voyez, comptez
que ce sera pour le jour mme, et tenez-vous prte.

--Oui, merci, ma bonne amie.

Elles retournrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant
plus parler  Jeanne, Jeanne songeant trop profondment pour parler 
Oliva.

En arrivant, elles s'embrassrent; Oliva demanda humblement pardon  son
amie de tout ce qu'elle avait caus de malheurs avec son tourderie.

--Je suis femme, rpliqua madame de La Motte, en parodiant le pote
latin, et toute faiblesse de femme m'est familire.




Chapitre LXXII

La fuite


Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint.

Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit.

Ds le lendemain, Nicole avait compltement dissimul son existence 
tout le monde, nul ne pouvait souponner qu'elle habitait la maison et
la rue Saint-Claude.

Toujours abrite derrire un rideau ou derrire un paravent, toujours
calfeutrant la fentre, en dpit des rayons de soleil qui venaient
joyeusement y mordre.

Jeanne, qui, de son ct, prparait tout, sachant que le lendemain
devait amener l'chance du premier paiement de cinq cent mille livres,
Jeanne s'arrangeait de faon  ne laisser derrire elle aucun endroit
sensible pour le moment o la bombe claterait.

Ce moment terrible tait le dernier but de ses observations.

Elle avait calcul sagement l'alternative d'une fuite qui tait facile,
mais cette fuite c'tait l'accusation la plus positive.

Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire;
rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son
ennemi, telle fut la dtermination de la comtesse.

Voil pourquoi, ds le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se
montra vers deux heures  sa fentre, pour indiquer  la fausse reine
qu'il tait temps de s'apprter le soir  prendre du champ.

Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Ncessit
de s'enfuir signifiait danger; possibilit de fuir signifiait salut.

Elle se mit  envoyer un baiser loquent  Jeanne, puis fit ses
prparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets
prcieux de son protecteur.

Jeanne, aprs son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de
trouver le carrosse auquel on remettrait la chre destine de
mademoiselle Nicole.

Et puis ce fut tout--tout ce que le plus curieux observateur et pu
dmler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence
des deux amies.

Rideaux ferms, fentre close, lumire tardivement errante. Puis, on ne
sait trop quels frlements, quels bruits mystrieux, quels
bouleversements auxquels succda l'ombre avec le silence.

Onze heures du soir sonnaient  Saint-Paul, et le vent de la rivire
amenait les coups lugubrement espacs jusqu' la rue Saint-Claude,
lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste
attele de trois vigoureux chevaux.

Sur le sige de cette chaise, un homme envelopp dans un manteau
indiquait l'adresse au postillon.

Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrter au coin
de la rue du Roi-Dor.

L'homme vint parler  la matresse.

--Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Rteau, dit Jeanne; une
demi-heure suffira. J'amnerai ici quelqu'un qui montera dans la
voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides  ma petite
maison d'Amiens.

--Oui, madame la comtesse.

--L, vous remettrez cette personne  mon mtayer Fontaine, qui sait ce
qui lui reste  faire.

--Oui, madame.

--J'oubliais... vous tes arm, mon cher Rteau?

--Oui, madame.

--Cette dame est menace par un fou.... Peut-tre voudra-t-on l'arrter
en chemin....

--Que ferai-je?

--Vous ferez feu sur quiconque empcherait votre marche.

--Oui, madame.

--Vous m'avez demand vingt louis de gratification pour ce que vous
savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire
 Londres, o vous m'attendrez avant trois mois.

--Oui, madame.

--Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est
prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer
sur-le-champ pour l'Angleterre.

--Comptez sur moi.

--C'est pour vous.

--C'est pour nous, dit monsieur Rteau en baisant la main de la
comtesse. Ainsi, j'attends.

--Et moi, je vais vous expdier la dame.

Rteau entra dans la chaise  la place de Jeanne, qui, d'un pied lger,
gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle.

Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-mme alluma la
bougie qui, leve au-dessus du balcon, devait tre le signal pour Oliva
de descendre.

Elle est fille de prcaution, se dit la comtesse en voyant la fentre
sombre.

Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie.

Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou un _oui_, lanc
imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fentre.

Elle descendra sans avoir rien allum, se dit Jeanne; ce n'est pas un
mal.

Et elle descendit elle-mme dans la rue.

La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'tait sans doute embarrasse de
quelques paquets lourds ou gnants.

--La sotte, dit la comtesse en maugrant; que de temps perdu pour des
chiffons.

Rien ne venait. Jeanne alla jusqu' la porte en face.

Rien. Elle couta en collant son oreille aux clous de fer  large tte.

Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna.

Jeanne s'carta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fentres
s'clairaient.

Il lui sembla voir se promener une clart douce dans le vide des
feuilles sous les doubles rideaux.

--Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misrable? Elle n'a
pas vu le signal, peut-tre. Allons! du courage, remontons.

Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le
tlgraphe de ses bougies.

Aucun signe ne rpondit aux siens.

Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut
que la drlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe!
vive ou morte, elle partira ce soir.

Elle descendit encore son escalier avec la prcipitation d'une lionne
poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procur 
Oliva la libert nocturne.

Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'htel, elle
s'arrta.

Si quelqu'un tait l-haut, prs d'elle? pensa la comtesse.

Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si
je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!

Elle faillit reculer sur cette supposition prilleuse.

Le bruit du pitinement de ses chevaux sur le pav sonore la dcida.

--Sans pril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de
pril!

Elle fit tourner le pne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit.

Jeanne connaissait les localits; son intelligence les lui et rvles
lors mme qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en ft pas rendu
compte. L'escalier tant  gauche, Jeanne se lana dans l'escalier.

Pas de bruit, pas de lumire, personne.

Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole.

L, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; l, derrire cette
porte, on entendait le bruit d'un pas agit.

Jeanne, haletante, mais tranglant son souffle, couta. On ne causait
pas. Oliva tait donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute.
Elle n'tait donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard.

Jeanne gratta doucement le bois de la porte.

--Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!...

Le pas s'approcha sur le tapis.

--Ouvrez! ouvrez! dit prcipitamment Jeanne.

La porte s'ouvrit, un dluge de lumire inonda Jeanne, qui se trouva en
face d'un homme porteur d'un flambeau  trois branches. Elle poussa un
cri terrible en se cachant le visage.

--Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous?

Et il leva doucement la mante de la comtesse.

--Madame la comtesse de La Motte, s'cria-t-il  son tour, avec un ton
de surprise admirablement naturel.

--Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et prs de
s'vanouir.

Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-l n'tait
jamais apparu  la comtesse. Il ne se prsentait pas bien effrayant au
premier abord, mais en rflchissant un peu, en observant un peu l'air
sombre et la profonde dissimulation de cet homme trange, le danger
devait paratre pouvantable.

Jeanne faillit perdre la tte, elle recula, elle eut envie de se
prcipiter du haut en bas de l'escalier.

Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant  s'asseoir.

-- quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix
assure.

--Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait dtacher ses yeux de
ceux du comte, je venais... je cherchais....

--Permettez, madame, que je sonne pour faire chtier ceux de mes gens
qui ont la maladresse, la grossiret de laisser se prsenter seule une
femme de votre rang.

Jeanne trembla. Elle arrta la main du comte.

--Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombe 
ce drle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura
pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il
aura dormi aprs avoir ouvert.

--Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne
souponna pas le pige, je vous en prie.

--C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame?

--Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder.

--Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame,
veuillez vous expliquer maintenant.

Et une fois cette chappe donne, Jeanne, qu'on ne souponnait plus
d'avoir ouvert elle-mme la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa
visite. Elle n'y manqua pas.

--Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur
certains bruits qui courent.

--Quels bruits, madame?

--Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma dmarche
est dlicate....

Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai dj trouv.

--Vous tes un ami de Son minence monseigneur le cardinal de Rohan, dit
Jeanne.

Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je
tiens; mais plus loin je te le dfends.

--Je suis en effet, madame, assez bien avec Son minence, dit-il.

--Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prs de vous sur....

--Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie.

--Je vous ai dit que ma position est dlicate, monsieur, n'en abusez
pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me tmoigne quelque
affection, et je voudrais savoir jusqu' quel point je puis compter....
Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus paisses tnbres des
esprits et des coeurs.

--Encore un peu de clart, madame, dit le comte, pour que je sache mieux
lire dans les tnbres de votre coeur et de votre esprit.

--Monsieur, on dit que Son minence aime ailleurs; que Son minence aime
en haut lieu.... On dit mme....

Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renverse, un regard
plein d'clairs.

--Madame, dit-il, je lis en effet dans les tnbres; mais pour bien
lire, j'ai besoin d'tre aid. Veuillez rpondre aux questions que
voici:

Comment tes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je
demeure.

Jeanne frmit.

--Comment tes-vous entre ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets,
dans cette partie de l'htel.

Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous?

Vous ne rpondez pas? fit-il  la tremblante comtesse; je vais donc
aider votre intelligence.

Vous tes entre avec une clef que je sens l dans votre poche; la
voici.

Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bont pure, je
cachais chez moi.

Jeanne chancela comme un arbre dracin.

--Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je
commis? N'est-il pas permis  une femme de venir voir une femme?
Appelez-la, elle vous dira si notre amiti n'est pas avouable....

--Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous
savez bien qu'elle n'est plus ici.

--Qu'elle n'est plus ici!... s'cria Jeanne pouvante. Oliva n'est plus
ici?

--Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-tre qu'elle est partie, vous
qui avez aid  l'enlvement?

-- l'enlvement! moi! moi! s'cria Jeanne qui reprit espoir. On l'a
enleve et vous m'accusez?

--Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro.

--Prouvez! fit impudemment la comtesse.

Cagliostro prit un papier sur une table et le montra:

Monsieur et gnreux protecteur, disait le billet adress  Cagliostro,
pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de
Beausire; il vient, il m'emmne, je le suis. Adieu. Recevez l'expression
de ma reconnaissance.

--Beausire!... dit Jeanne ptrifie, Beausire.... Lui qui ne savait pas
l'adresse d'Oliva!

--Oh! que si fait, madame, rpliqua Cagliostro en lui montrant un second
papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramass ce papier dans
l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera
tomb des poches de monsieur Beausire.

La comtesse lut en frissonnant:

Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au
coin du boulevard; il la trouvera et l'emmnera sur-le-champ. C'est une
amie bien sincre qui le lui conseille. Il est temps.

--Oh! fit la comtesse en froissant le papier.

--Et il l'a emmene, dit froidement Cagliostro.

--Mais qui a crit ce billet? dit Jeanne.

--Vous, apparemment, vous l'amie sincre d'Oliva.

--Mais comment est-il entr ici? s'cria Jeanne, en regardant avec rage
son impassible interlocuteur.

--Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro  Jeanne.

--Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas.

--Quand on a une clef, on peut en avoir deux, rpliqua Cagliostro en la
regardant en face.

--Vous avez l des pices convaincantes, rpondit lentement la comtesse,
tandis que moi je n'ai que des soupons.

--Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vtres,
madame.

En disant ces mots, il la congdia par un geste imperceptible.

Elle se mit  descendre; mais le long de cet escalier dsert, sombre,
qu'elle avait mont, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacs,
devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et  dix reprises: Madame
la comtesse de La Motte.

Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic
souffle le feu et le poison.




Chapitre LXXIII

La lettre et le reu


Le lendemain de ce jour tait le dernier dlai du paiement fix par la
reine elle-mme aux joailliers Boehmer et Bossange.

Comme la missive de Sa Majest leur recommandait la circonspection, ils
attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent.

Et comme chez tous les commerants, si riches qu'ils soient, c'est une
grave affaire qu'une rentre de cinq cent mille livres, les associs
prparrent un reu de la plus belle criture de la maison.

Le reu resta inutile; personne ne vint l'changer contre les cinq cent
mille livres.

La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente
d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des
ides extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier
n'arriverait peut-tre qu'aprs minuit.

L'aube du lendemain dtrompa Boehmer et Bossange de leurs chimres.
Bossange prit sa rsolution et se rendit  Versailles dans un carrosse
au fond duquel l'attendait son associ.

Il demanda d'tre introduit auprs de la reine. On lui rpondit que s'il
n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas.

tonn, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il
avait eu le talent de placer  et l, dans les antichambres, quelque
petite pierre de rebut, on le protgea pour le mettre sur le passage de
Sa Majest lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon.

En effet, Marie-Antoinette, toute frmissante encore de cette entrevue
avec Charny o elle s'tait faite amante sans devenir matresse,
Marie-Antoinette revenait, le coeur plein de joie et l'esprit tout
radieux, lorsqu'elle aperut la figure un peu contrite et toute
respectueuse de Boehmer.

Elle lui fit un sourire qu'il interprta de la faon la plus heureuse,
et il se hasarda  demander un moment d'audience que la reine lui promit
pour deux heures, c'est--dire aprs son dner. Il alla porter cette
excellente nouvelle  Bossange qui attendait dans la voiture, et qui,
souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer  la reine une figure
disgracieuse.

--Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les
moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majest n'ait en son
tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit  deux heures,
parce que  deux heures elle sera seule.

Et ils se demandrent, comme les compagnons de la fable, s'ils
emporteraient la somme en billets, en or ou en argent.

Deux heures sonnrent, le joaillier fut  son poste; on l'introduisit
dans le boudoir de Sa Majest.

--Qu'est-ce encore, Boehmer, dit la reine du plus loin qu'elle
l'aperut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du
malheur, vous savez?

Boehmer crut que quelqu'un tait cach, que la reine avait peur d'tre
entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour rpondre en regardant
autour de lui:

--Oui, madame.

--Que cherchez-vous l? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret,
hein?

Il ne rpondit rien, un peu suffoqu qu'il tait par cette
dissimulation.

--Le mme secret qu'autrefois; un joyau  vendre, continua la reine,
quelque pice incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a
personne pour nous entendre.

--Alors... murmura Boehmer.

--Eh bien! quoi?...

--Alors, je puis dire  Sa Majest....

--Mais dites vite, mon cher Boehmer.

Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire.

--Je puis dire  Sa Majest que la reine nous a oublis hier, dit-il en
montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes.

--Oublis! en quoi? fit la reine surprise.

--En ce que hier... tait le terme....

--Le terme!... quel terme?

--Oh! mais, pardon, Votre Majest, si je me permets.... Je sais bien
qu'il y a indiscrtion. Peut-tre la reine n'est-elle pas prpare. Ce
serait un grand malheur: mais, enfin....

--Ah ! Boehmer, s'cria la reine, je ne comprends pas un mot  tout ce
que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher.

--C'est que Votre Majest a perdu la mmoire. C'est bien naturel, au
milieu de tant de proccupations.

--La mmoire de quoi? encore un coup.

--C'tait hier le premier paiement du collier, dit Boehmer timidement.

--Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine.

--Mais... dit Boehmer en la regardant avec stupfaction, mais il me
semble que oui.

--Et ceux  qui vous avez vendu ne vous ont pas pay, mon pauvre
Boehmer; tant pis. Il faut que ces gens-l fassent comme j'ai fait; il
faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous
laissant les acomptes.

--Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur
imprudent qui reoit sur la tte un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce
que Votre Majest me fait l'honneur de me dire?

--Je dis, mon pauvre Boehmer, que si dix acheteurs vous rendent votre
collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres
de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier.

--Votre Majest... s'cria Boehmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle
m'a rendu le collier?

--Mais oui, je le dis, rpliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous?

--Quoi! continua le joaillier, Votre Majest nie m'avoir achet le
collier?

--Ah ! mais quelle comdie jouons-nous, dit svrement la reine.
Est-ce que ce maudit collier est destin  faire toujours perdre la tte
 quelqu'un?

--Mais, reprit Boehmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me
semblait avoir entendu de la bouche mme de Votre Majest... qu'elle
m'avait _rendu_, Votre Majest a dit RENDU le collier de diamants.

La reine regarda Boehmer en se croisant les bras.

--Heureusement, dit-elle, que j'ai l de quoi vous rafrachir la
mmoire, car vous tes un homme bien oublieux, monsieur Boehmer, pour ne
rien dire de plus dsagrable.

Elle alla droit  son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit,
qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Boehmer.

--Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour
mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait.

Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complte incrdulit,
puis, par degrs, l'effroi le plus terrible.

--Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reu qui atteste en si
bonne forme que vous avez repris le collier; et,  moins que vous n'ayez
oubli aussi que vous vous appelez Boehmer....

--Mais, madame, s'cria Boehmer tranglant de rage et de frayeur tout
ensemble, ce n'est pas moi qui ai sign ce reu-l.

La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants.

--Vous niez! dit-elle.

--Absolument.... Duss-je laisser ici ma libert, ma vie, je n'ai jamais
reu le collier; je n'ai jamais sign ce reu. Le billot serait ici, le
bourreau serait l, que je rpterais encore: non, Votre Majest, ce
reu n'est pas de moi.

--Alors, monsieur, dit la reine en plissant lgrement, je vous ai donc
vol, moi; j'ai donc votre collier, moi?

Boehmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit
 son tour  la reine....

--Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altre
par l'motion, je ne crois pas que si Votre Majest m'avait voulu rendre
le collier, elle et crit la reconnaissance que voici.

--Mais, s'cria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais crit
cela, moi! Est-ce que c'est l mon criture?

--C'est sign, dit Boehmer pulvris.

--_Marie-Antoinette de France_.... Vous tes fou! Est-ce que je suis de
_France_, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche?
Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie crit cela! Allons donc,
monsieur Boehmer, le pige est trop grossier; allez-vous-en le dire 
vos faussaires.

-- mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'vanouir en
entendant ces paroles. Votre Majest me souponne, moi, Boehmer?

--Vous me souponnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec
hauteur.

--Mais cette lettre, objecta-t-il encore en dsignant le papier qu'elle
tenait toujours.

--Et ce reu, rpliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait
pas quitt.

Boehmer fut oblig de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet
tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air  grands flots, et la couleur
pourpre de l'apoplexie remplaait la livide pleur de la dfaillance.

--Rendez-moi mon reu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez
votre lettre signe _Antoinette de France_; le premier procureur vous
dira ce que cela vaut.

En lui ayant jet le billet, aprs avoir arrach le reu de ses mains,
elle tourna le dos et passa dans une pice voisine, abandonnant  lui
seul le malheureux qui n'avait plus une ide, et qui, contre toute
tiquette, se laissa tomber dans un fauteuil.

Cependant, aprs quelques minutes qui servirent  le remettre, il
s'lana, tout tourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange,
auquel il raconta l'aventure, de faon  se faire souponner fort par
son associ.

Mais il rpta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commena 
arracher sa perruque, tandis que Boehmer arrachait ses cheveux, ce qui
fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la
voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique  la fois.

Cependant, comme on ne peut passer une journe entire dans un carrosse;
comme, aprs s'tre arrach cheveux ou perruque on trouve le crne, et
que sous le crne sont ou doivent tre les ides, les deux joailliers
trouvrent celle de se runir pour forcer, s'il tait possible, la porte
de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblt  une explication.

Ils s'acheminaient donc vers le chteau, dans un tat  faire piti,
lorsqu'ils furent rencontrs par un des officiers de la reine qui les
mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur
empressement  obir.

Ils furent introduits sans retard.




Chapitre LXXIV

Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis


La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, ds qu'elle aperut
les joailliers:

--Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du
renfort, Boehmer, tant mieux.

Boehmer n'avait rien  dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux 
faire en pareil cas, c'est de procder par le geste; Boehmer se jeta aux
pieds de Marie-Antoinette.

Le geste tait expressif.

Bossange l'imita comme son associ.

--Messieurs, dit la reine, je suis calme  prsent, et je ne m'irriterai
plus. Il m'est venu d'ailleurs une ide qui modifie mes sentiments 
votre gard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi,
dupes de quelque petit mystre... qui n'est plus un mystre pour moi.

--Ah! madame! s'cria Boehmer enthousiasm par ces paroles de la reine,
vous ne me souponnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot 
prononcer que celui de faussaire!

--Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire,
que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous souponne plus,
non.

--Votre Majest souponne-t-elle quelqu'un alors?

--Rpondez  mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les
diamants?

--Nous ne les avons plus, rpondirent ensemble les deux joailliers.

--Peu vous importe de savoir  qui je les avais remis pour vous, cela me
regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La
Motte?

--Pardonnez, madame, nous l'avons vue....

--Et elle ne vous a rien donn... de ma part?

--Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.

--Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?

--Cette lettre? rpliqua Boehmer; celle que Votre Majest a eue dans les
mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apporte chez nous
pendant la nuit.

Et il montrait la fausse lettre.

--Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas
directement de moi.

Elle sonna, un valet de pied parut....

--Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement
la reine. Et, continua-t-elle avec le mme calme, vous n'avez vu
personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?

--Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et
s'informer....

--Trs bien! rpliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que
monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore ml  cette affaire,
vous auriez tort de vous dsesprer. Je devine: madame de La Motte, en
vous disant ce mot: _Attendez_, aura voulu.... Non, je ne devine rien et
je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal,
et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et
ajoutez que je sais tout.

Les joailliers, ranims par cette petite flamme d'esprance, changrent
entre eux un regard moins effray.

Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas  dire:

--Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reu, et qu'un
faux est un crime.

Marie-Antoinette frona le sourcil.

--Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reu le collier, cet
crit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est
indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai charge de
vous remettre les diamants.

--Quand Votre Majest voudra, s'cria Bossange; nous ne craignons pas la
lumire, nous autres honntes marchands.

--Alors, allez chercher la lumire auprs de monsieur le cardinal, lui
seul peut nous clairer dans tout ceci.

--Et Votre Majest nous permettra de lui rapporter la rponse? demanda
Boehmer.

--Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous
tirerai d'embarras. Allez.

Elle les congdia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant  toute son
inquitude, elle envoya courrier sur courrier  madame de La Motte.

Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupons, nous
l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers
au-devant de cette vrit si dsire.

Le cardinal tait chez lui, lisant avec une rage impossible  dcrire
une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer,
disait-elle, de Versailles. La lettre tait dure, elle tait tout espoir
au cardinal; elle le sommait de ne plus songer  rien; elle lui
interdisait de reparatre familirement  Versailles; elle faisait appel
 sa loyaut, pour ne pas renouer des relations _devenues impossibles_.

En relisant ces mots, le prince bondissait; il pelait les caractres un
 un; il semblait demander compte au papier des durets dont le
chargeait une main cruelle.

--Coquette, capricieuse, perfide, s'criait-il dans son dsespoir; oh!
je me vengerai.

Il accumulait alors toutes les pauvrets qui soulagent les coeurs
faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les gurissent pas de
l'amour lui-mme.

--Voil, disait-il, quatre lettres qu'elle m'crit, toutes plus
injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris
par caprice, moi! C'est une humiliation qu' peine je lui pardonnerais,
si elle ne me sacrifiait  un caprice nouveau.

Et le malheureux abus relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les
lettres, tayes dans leur rigueur avec un art de proportion
impitoyable.

La dernire tait un chef-d'oeuvre de barbarie, le coeur du pauvre
cardinal en tait perc  jour, et cependant il aimait  un point tel
que, par esprit de contradiction, il se dlectait  lire,  relire ces
froides durets rapportes de Versailles, selon madame de La Motte.

C'est  ce moment que les joailliers se prsentrent  son htel.

Il fut bien surpris de voir leur insistance  forcer la consigne. Il
chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrime fois 
la charge, en disant que Boehmer et Bossange avaient dclar ne vouloir
se retirer que s'ils y taient contraints par la force.

--Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.

Ils entrrent. Leurs visages bouleverss tmoignaient du rude combat
qu'ils avaient eu  soutenir moralement et physiquement. S'ils taient
demeurs vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient t
battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus dtraqus n'avaient t
appels  fonctionner devant un prince de l'glise.

--Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette
brutalit, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque
chose ici?

Le ton de ce dbut glaa de frayeur les deux associs.

--Est-ce que les scnes de l-bas vont recommencer? dit Boehmer du coin
de l'oeil  son associ.

--Oh! non pas, non pas, rpondit ce dernier en assujettissant sa
perruque par un mouvement trs belliqueux, quant  moi, je suis dcid 
tous les assauts.

Et il fit un pas presque menaant, pendant que Boehmer, plus prudent,
restait en arrire.

Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.

--Monseigneur, fit le dsespr Boehmer en hachant chaque syllabe avec
un soupir, justice, misricorde! pargnez-nous la rage, et ne nous
forcez pas  manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.

--Messieurs, ou vous n'tes pas fous, et alors on vous jettera par les
fentres, dit le cardinal, ou vous tes fous, et alors on vous mettra
tout simplement  la porte. Faites votre choix.

--Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes vols!

--Qu'est-ce que cela me fait  moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis
pas lieutenant de police.

--Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Boehmer
en sanglotant; vous irez dposer en justice, monseigneur, vous irez....

--J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a t
vol!

--Oui, monseigneur.

--En bien! que dit la reine? s'cria le cardinal, en faisant un
mouvement d'intrt.

--La reine nous a envoys  vous, monseigneur.

--C'est bien aimable  Sa Majest. Mais que puis-je faire  cela, mes
pauvres gens?

--Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.

--Moi?

--Sans doute.

--Mon cher monsieur Boehmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si
j'tais de la bande des voleurs qui ont pris le collier  la reine.

--Ce n'est pas  la reine que le collier a t pris.

-- qui donc? mon Dieu!

--La reine nie l'avoir eu en sa possession.

--Comment, elle nie! fit le cardinal avec hsitation; puisque vous avez
un reu d'elle.

--La reine dit que le reu est faux.

--Allons donc! s'cria le cardinal, vous perdez la tte, messieurs.

--Est-ce vrai? dit Boehmer  Bossange, qui rpondit par un triple
assentiment.

--La reine a ni, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez
elle quand vous lui parltes.

--Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.

--Quoi donc encore?

--Non seulement la reine a ni, non seulement elle a prtendu que la
reconnaissance est fausse; mais elle nous a montr un reu de nous
prouvant que nous avons repris le collier.

--Un reu de vous, dit le cardinal. Et ce reu....

--Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.

--Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien?

--Assurment, puisque vous tes venu pour nous confirmer dans ce que
nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous
avions bien vendu le collier, et qu'il tait aux mains de la reine.

--Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des
choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes
oprations avec vous.

--Oui, monseigneur.

--D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majest d'un collier
sur lequel je vous ai pay deux cent cinquante mille livres.

--C'est vrai, monseigneur.

--Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit,
du moins, aux termes fixs par elle et sur la responsabilit de sa
signature?

--De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine,
n'est-ce pas, monseigneur?

--Montrez-la-moi.

--La voici.

Les joailliers tirrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y
jeta les yeux.

--Eh mais! s'cria-t-il, vous tes des enfants... _Marie-Antoinette de
France_.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison
d'Autriche? Vous tes vols: l'criture et la signature, tout est faux!

--Mais alors, s'crirent les joailliers au comble de l'exaspration,
madame de La Motte doit connatre le faussaire et le voleur?

La vrit de cette assertion frappa le cardinal.

--Appelons madame de La Motte, dit-il fort troubl.

Et il sonna comme avait fait la reine.

Ses gens s'lancrent  la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne
pouvait encore tre trs loin.

Cependant Boehmer et Bossange se blottissant comme des livres au gte,
dans les promesses de la reine, rptaient:

--O est le collier? O est le collier?

--Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le
sais-je moi, o est votre collier? Je l'ai remis moi-mme  la reine,
voil tout ce que je sais.

--Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! rptaient les
deux marchands.

--Messieurs, cela ne me regarde pas, rpta le cardinal hors de lui, et
prt  jeter ces deux cranciers  la porte.

--Madame de La Motte! madame la comtesse! crirent Boehmer et Bossange,
enrous  force de dsespoir, c'est elle qui nous a perdus.

--Madame de La Motte est d'une probit que je vous dfends de suspecter,
sous peine d'tre rous dans mon htel.

--Enfin, il y a un coupable, dit Boehmer d'un ton lamentable, ces deux
faux ont t faits par quelqu'un?

--Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.

--Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.

--Eh bien, alors?

--Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.

--Attendez que j'en aie une moi-mme.

--Mais, monseigneur, que rpondre  la reine, car Sa Majest crie aussi
bien haut contre vous.

--Et que dit-elle?

--Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non
pas elle.

--Eh bien! fit le cardinal, ple de honte et de colre, allez dire  la
reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais
demain... demain, entendez-vous, j'officie  la chapelle de Versailles;
venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander
si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce
qu'elle rpondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je
suis Rohan, je paierai!

Et sur ces mots prononcs avec une grandeur dont la simple prose ne peut
donner une ide, le prince congdia les deux associs qui partirent 
reculons en se touchant le coude.

-- demain donc, balbutia Boehmer, n'est-ce pas, monseigneur?

-- demain, onze heures du matin,  la chapelle de Versailles, rpondit
le cardinal.




Chapitre LXXV

Escrime et diplomatie


Le lendemain entrait  Versailles, vers dix heures, une voiture aux
armes de monsieur de Breteuil.

Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et
de Gilbert n'auront pas oubli que monsieur de Breteuil, rival et ennemi
personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les
occasions de porter un coup mortel  son ennemi.

La diplomatie est en ceci d'autant suprieure  l'escrime, que, dans
cette dernire science, une riposte bonne ou mauvaise doit tre fournie
en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le
faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel
possible.

Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au
roi, et il trouva Sa Majest qui s'habillait pour aller  la messe.

--Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, ds que le diplomate
entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a
pas un nuage au ciel.

--Je suis bien dsol, sire, d'apporter un nuage  votre tranquillit,
rpondit le ministre.

--Allons! s'cria le roi en renfrognant sa bonne mine, voil que la
journe commence mal; qu'y a-t-il?

--Je suis bien embarrass, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce
n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministre.
C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.

--Un vol! fit le roi. Vous tes garde des Sceaux, et les voleurs
finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le
garde des Sceaux; vous l'tes, parlez.

--Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majest a entendu parler
d'un collier de diamants?

--Celui de monsieur Boehmer.

--Oui, sire.

--Celui que la reine a refus?

--Prcisment.

--Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le _Suffren_, dit le roi en se
frottant les mains.

--Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible  tout le mal
qu'il allait faire, ce collier a t vol.

--Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'tait cher; mais les diamants
sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les
laissera entiers, la police les retrouvera.

--Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire.
Il s'y mle des bruits.

--Des bruits! que voulez-vous dire?

--Sire, on prtend que la reine a gard le collier.

--Comment, gard? C'est en ma prsence qu'elle l'a refus, sans mme le
vouloir regarder. Folies, absurdits, baron; la reine n'a pas gard le
collier.

--Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont
toujours si aveugles  l'gard des souverains, que l'expression est trop
blessante pour les oreilles royales. Le mot gard....

--Ah ! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit
pas, je suppose, que la reine ait vol le collier de diamants.

--Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris
en dessous le march rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai
pas besoin de rpter  Votre Majest combien mon respect et mon
dvouement mprisent ces infmes suppositions; on dit donc que les
joailliers ont, de Sa Majest la reine, un reu attestant qu'elle garde
le collier.

Le roi plit.

--On dit cela! rpta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'tonne, aprs
tout, s'cria-t-il. La reine aurait achet en dessous main le collier
que je ne la blmerais point. La reine est une femme, le collier est une
pice rare et merveilleuse.

Dieu merci! la reine peut dpenser un million et demi  sa toilette, si
elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me
taire son dsir. Mais ce n'est pas au roi de se mler dans cette
affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou
s'il peut, je ne reconnais  personne le droit d'intervenir, mme avec
une mdisance.

Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du
roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermet. Un moment
aprs l'avoir manifeste, il redevenait flottant, inquiet.

--Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me
semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains
de la reine. Soyons logiques.

--Votre Majest m'a glac avec sa colre, dit le baron, et je n'ai pu
achever.

--Oh! ma colre!... Moi, en colre!... Pour cela, baron... baron....

Et le bon roi se mit  rire bruyamment.

--Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi mme que la reine a
vendu le collier  des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin
d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.

--Voil prcisment ce que j'allais avoir l'honneur de dire  Votre
Majest. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille
livres par monsieur de Calonne, et Votre Majest a refus de signer.

--C'est vrai.

--Eh bien! sire, cet argent, _dit-on_, devait servir  payer le premier
quartier des chances souscrites pour l'achat du collier. La reine
n'ayant pas eu d'argent a refus de payer.

--Eh bien? dit le roi, intress peu  peu, comme il arrive quand au
doute succde un commencement de vraisemblance.

--Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zle
m'ordonne de conter  Votre Majest.

--Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon
Dieu! s'cria le roi, trahissant ainsi sa perplexit aux yeux du baron,
qui ds ce moment garda l'avantage.

--Sire, on dit que la reine s'est adresse  quelqu'un pour avoir de
l'argent.

-- qui?  un juif, n'est-ce pas?

--Non, sire, pas  un juif.

--Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air trange, Breteuil. Allons,
bien! je devine; une intrigue trangre: la reine a demand de l'argent
 son frre,  sa famille. Il y a de l'Autriche l-dedans.

On sait combien le roi tait susceptible  l'gard de la cour de Vienne.

--Mieux vaudrait, rpliqua monsieur de Breteuil.

--Comment! mieux vaudrait. Mais  qui donc la reine a-t-elle pu demander
de l'argent?

--Sire, je n'ose....

--Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tte et en
reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plat, et
nommez-moi ce prteur d'argent.

--Monsieur de Rohan, sire.

--Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan,
l'homme le plus ruin de ce royaume!

--Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.

--Voil un air qui me dplat, ajouta le roi; et vous vous expliquerez
tout  l'heure, monsieur le garde des Sceaux.

--Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me
forcerait  laisser tomber de mes lvres un mot compromettant pour
l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.

Le roi frona le sourcil.

--Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de
police est tout imprgn des vapeurs de la sentine d'o il sort.

--Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voil pourquoi il
faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent
pas que leur honneur soit tu par ces poisons, mme sur le trne.

--Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le
cardinal laisse donc dire?...

--Votre Majest se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a t en
pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la
vente a t rgle par lui, qu'il a stipul et pris des conditions de
paiement.

--En vrit! s'cria le roi tout troubl par la jalousie et la colre.

--C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y
engage envers Votre Majest.

--Vous dites que vous vous y engagez?

--Sans rserve, sous ma responsabilit, sire.

Le roi se mit  marcher vivement dans son cabinet.

--Voil de terribles choses, rptait-il; et oui, mais dans tout cela je
ne vois pas encore ce vol.

--Sire, les joailliers ont un reu sign, disent-ils, de la reine, et la
reine doit avoir le collier.

--Ah! s'cria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez
bien qu'elle nie, Breteuil.

--Eh! sire, ai-je jamais laiss croire  Votre Majest que je ne savais
pas l'innocence de la reine? Serais-je assez  plaindre pour que Votre
Majest ne vt pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur
pour la plus pure des femmes!

--Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors....

--Mais sire, l'apparence conseille....

--Grave accusation, baron.

--Qui tombera peut-tre devant une enqute; mais l'enqute est
indispensable. Songez donc, sire, que la reine prtend n'avoir pas le
collier; que les joailliers prtendent l'avoir vendu  la reine; que le
collier ne se retrouve pas, et que le mot _vol_ a t prononc dans le
peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacr de la reine.

--Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout boulevers; vous avez
raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit claircie.

--Absolument, sire.

--Mon Dieu! qu'est-ce qui passe l-bas dans la galerie? Est-ce que ce
n'est pas monsieur de Rohan qui se rend  la chapelle?

--Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre  la chapelle.
Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie
aujourd'hui, serait revtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui
qui passe. Votre Majest dispose encore d'une demi-heure.

--Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?

--Non, sire; permettez-moi de donner un conseil  Votre Majest;
n'bruitez pas l'affaire avant d'avoir caus avec Sa Majest la reine.

--Oui, dit le roi, elle me dira la vrit.

--N'en doutons pas un seul instant, sire.

--Voyons, baron, mettez-vous l, et, sans rserve, sans attnuation,
dites-moi chaque fait, chaque commentaire.

--J'ai tout dtaill dans ce portefeuille, avec les preuves  l'appui.

-- la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon
cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.

Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la
fentre.

--Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.

Breteuil se leva, s'approcha de la fentre, et derrire le rideau
aperut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et
d'archevque, se dirigeait vers l'appartement qui lui tait dsign
chaque fois qu'il venait officier solennellement  Versailles.

--Le voici enfin arriv, s'cria le roi en se levant.

--Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun
dlai.

Et il se mit  renseigner le roi avec tout le zle d'un homme qui en
veut perdre un autre.

Un art infernal avait runi dans son portefeuille tout ce qui pouvait
accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre
les preuves de la culpabilit de monsieur de Rohan, mais il se
dsesprait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence
de la reine.

Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque
tout  coup des cris retentirent dans la galerie voisine.

Le roi prta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.

Un officier vint gratter  la porte du cabinet.

--Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs taient mis en jeu
depuis la rvlation de monsieur de Breteuil.

L'officier se prsenta.

--Sire, Sa Majest la reine prie Votre Majest de vouloir bien passer
chez elle.

--Il y a du nouveau, dit le roi en plissant.

--Peut-tre, dit Breteuil.

--Je vais chez la reine, s'cria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de
Breteuil.

--Bien, nous touchons au dnouement, murmura le garde des Sceaux.




Chapitre LXXVI

Gentilhomme, cardinal et reine


 l'heure o monsieur de Breteuil tait entr chez le roi, monsieur de
Charny, ple, agit, avait fait demander une audience  la reine.

Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fentre de son boudoir donnant
sur la terrasse, Charny qui insistait pour tre introduit.

Elle donna ordre qu'on le ft entrer, avant mme qu'il et achev sa
demande.

Car elle cdait au besoin de son coeur; car elle se disait avec une
noble fiert qu'un amour pur et immatriel comme le sien a droit
d'entrer  toute heure dans le palais mme des reines.

Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et
d'une voix touffe:

--Ah! madame, dit-il, quel malheur!

--En effet, qu'avez-vous? s'cria-t-elle en plissant de voir son ami si
ple.

--Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on
dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-tre, ou ce qu'il saura demain?

Elle frissonna, songeant  cette nuit de chastes dlices o peut-tre un
oeil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny.

--Dites tout, je suis forte, rpondit-elle en appuyant une main sur son
coeur.

--On dit, madame, que vous avez achet un collier  Boehmer et Bossange.

--Je l'ai rendu, fit-elle vivement.

--coutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le
pouvoir payer, que le roi vous en a empch en refusant de signer un bon
de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous tes adresse  quelqu'un
pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant.

--Vous! s'cria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous!
monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est
pas pour eux une injure aussi douce  lancer que le titre d'ami n'est
une douce vrit consacre dsormais entre nous deux.

Charny s'arrta confondu par cette loquence mle et fconde qui
s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du coeur de toute
gnreuse femme.

Mais l'intervalle qu'il mit  rpondre doubla l'inquitude de la reine.
Elle s'cria:

--De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un
langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris,
vous?

--Madame, veuillez me prter une attention soutenue, la circonstance est
grave. Hier, je suis all avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les
joailliers de la cour, Boehmer et Bossange. Mon oncle a rapport des
diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parl de tout et
de tous. Les joailliers ont racont  monsieur le bailli une affreuse
histoire commente par les ennemis de Votre Majest. Madame, je suis au
dsespoir; vous avez achet le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas
pay, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de
Rohan l'a pay pour vous.

--Monsieur de Rohan! s'cria la reine.

--Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine;
celui  qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on
appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant 
la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine;
celui....

--Monsieur, s'cria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis
plus l, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis.

--Oh! rpliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens
vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me
rendre un service.

--Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plat?

--Le danger! madame, insens qui ne le devine pas. Le cardinal rpondant
pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle
point ici du mortel dplaisir que peut causer  monsieur de Charny une
confiance pareille  celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De
ces douleurs-l on meurt, mais on ne se plaint pas.

--Vous tes fou! dit Marie-Antoinette avec colre.

--Je ne suis pas fou, madame, mais vous tes malheureuse, vous tes
perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'tais pas tromp,
vous dis-je. Aujourd'hui a clat l'horrible, la mortelle vrit....
Monsieur de Rohan se vante peut-tre....

La reine saisit le bras de Charny.

--Fou! fou! rpta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la
haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel!
aprs ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable....
Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable...
avec.... Moi qui jamais n'ai pens  vous sans prier Dieu de me pardonner
cette seule pense que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si
vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me
dites jamais que vous me souponnez, ou bien fuyez si loin que vous
n'entendiez pas mme le bruit de ma chute au moment de ma mort.

Olivier tordait ses mains avec angoisse.

--coutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service
efficace.

--Un service de vous! s'cria la reine, de vous, plus cruel que mes
ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me
souponnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me mprise,
jamais..., monsieur, jamais!

Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine.

--Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gmit et qui
pleure; les moments sont prcieux; ce soir serait trop tard pour faire
ce qui nous reste  faire. Voulez-vous me sauver du dsespoir en vous
sauvant de l'opprobre?...

--Monsieur!...

--Oh! je ne mnagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne
m'coutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous
de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit  l'ennemi, madame! comme
dans nos batailles! Droit au danger! droit  la mort! Allons-y ensemble,
moi comme l'obscur soldat,  mon rang, mais brave, vous le verrez; vous,
avec la majest, avec la force, au plus fort de la mle. Si vous y
succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi
un frre.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?...

--Moi?

--Ne le niez pas.

--Je vous dis....

--Ne dites pas que vous n'avez pas le collier.

--Je vous jure....

--Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore.

--Olivier!

--Il vous reste un moyen de sauver  la fois votre honneur et mon amour.
Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez pay deux cent
cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le.

--Qu'est cela?

--Ne regardez pas, prenez et payez.

--Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldes. Olivier!
vous vous dpouillez pour moi! Vous tes un bon et noble coeur, et je ne
marchanderai plus les aveux  un pareil amour. Olivier, je vous aime!

--Acceptez.

--Non; mais je vous aime!

--Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de
votre part une gnrosit, c'est de la cruaut qui m'accable.... Vous
acceptez du cardinal?...

--Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne
 mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais.

--Qu'allez-vous faire alors?

--C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense
monsieur de Rohan?

--Il pense que vous tes sa matresse.

--Vous tes dur, Olivier....

--Je parle comme on parle en face de la mort.

--Que dites-vous que pensent les joailliers?

--Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle.

--Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier?

--Que vous l'avez, que vous l'avez cach, que vous l'avouerez seulement
quand il aura t pay, soit par le cardinal, dans son amour pour vous,
soit par le roi, dans sa peur du scandale.

--Bien; et vous Charny,  votre tour, je vous regarde en face et vous
demande: que pensez-vous des scnes que vous avez vues dans le parc de
Versailles?

--Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence,
rpliqua nergiquement le digne gentilhomme.

La reine essuya la sueur qui coulait de son front.

--Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumnier de France! cria une
voix d'huissier dans le corridor.

--Lui! murmura Charny.

--Vous voil servi  souhait, dit la reine.

--Vous allez le recevoir?

--J'allais le faire appeler.

--Mais, moi....

--Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebille pour bien
entendre.

--Madame!

--Allez vite, voici le cardinal.

Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait
indique, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal.

Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il tait resplendissant
dans son costume d'officiant. Derrire lui se tenait  distance une
suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur matre.

Parmi ces gens inclins, on pouvait apercevoir Boehmer et Bossange, un
peu embarrasss dans leurs vtements de crmonie.

La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira
bientt sur ses lvres.

Louis de Rohan tait srieux, triste mme. Il avait le calme de l'homme
courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prtre qui peut
avoir  pardonner.

La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout.

--Madame, dit-il, aprs s'tre inclin en tremblant visiblement, j'avais
plusieurs choses importantes  communiquer  Votre Majest, qui prend 
tche d'viter ma prsence.

--Moi, fit la reine, mais je vous vite si peu, monsieur le cardinal,
que j'allais vous mander.

Le cardinal jeta un coup d'oeil sur le boudoir.

--Suis-je seul avec Votre Majest? dit-il  voix basse; ai-je le droit
de parler en toute libert?

--En toute libert, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous
sommes seuls.

Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme
cach dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son
courage et de l'assurance qu'allait avoir, ds les premiers mots,
monsieur de Charny bien attentif sans doute.

Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la
reine, de faon  se trouver le plus loin possible de la porte  deux
battants.

--Voil bien des prambules, dit la reine, affectant d'tre enjoue.

--C'est que... dit le cardinal.

--C'est que?... rpta la reine.

--Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan.

--N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, rpliqua vivement
Marie-Antoinette.

--Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix mue le cardinal.

--Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de
mots, dites  haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si
vous me mnagez, je croirai que vous n'tes pas un homme d'honneur. Oh!
pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi.
Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi!
Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous  me reprocher?

Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus
largement l'air de la chambre. Enfin, matre de lui-mme, il commena en
ces termes.




Chapitre LXXVII

Explications


Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face 
face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu' la moindre
parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues
des deux parts allaient enfin avoir lieu.

--Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au
sujet de notre collier?

--Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de
vous.

--Pourquoi Votre Majest me rduit-elle depuis si longtemps  ne plus
communiquer avec elle que par intermdiaire? Pourquoi, si elle a quelque
sujet de me har, ne me le tmoigne-t-elle pas en me l'expliquant?

--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai
aucun sujet de vous har; mais l n'est pas, je crois, l'objet de notre
entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un
renseignement positif, et d'abord o est madame de La Motte?

--J'allais le demander  Votre Majest.

--Pardon, mais si quelqu'un peut savoir o est madame de La Motte, c'est
vous, je pense.

--Moi, madame,  quel titre?

--Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le
cardinal, j'ai eu besoin de parler  madame de La Motte, je l'ai fait
appeler, on l'a cherche chez elle  dix reprises: elle n'a rien
rpondu. Cette disparition est trange, vous m'avouerez.

--Et moi aussi, madame, je m'tonne de cette disparition, car j'ai fait
prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus rpondu 
moi qu' Votre Majest.

--Alors, laissons l la comtesse, monsieur, et parlons de nous.

--Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de
Votre Majest m'ont jet dans un douloureux soupon, il me semble que
Votre Majest me reprochait des assiduits auprs de la comtesse.

--Je ne vous ai encore rien reproch du tout, monsieur, mais patience.

--Oh! madame, c'est qu'un pareil soupon m'expliquerait toutes les
susceptibilits de votre me, et, alors, je comprendrais, tout en me
dsesprant, la rigueur jusque-l inexplicable dont vous avez us
vis--vis de moi.

--Voil o nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous tes
d'une obscurit impntrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller
davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait!

--Madame, s'cria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant
de la reine, faites-moi la grce de ne pas changer la conversation: deux
mots de plus sur le sujet que nous traitions tout  l'heure, et nous
nous fussions entendus.

--En vrit, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas;
reprenons le franais, je vous prie. O est ce collier que j'ai rendu
aux joailliers?

--Le collier que vous avez rendu! s'cria monsieur de Rohan.

--Oui, qu'en avez-vous fait?

--Moi! mais je ne sais pas, madame.

--Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce
collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prtendent qu'ils ne l'ont
pas repris. J'ai dans les mains un reu qui prouve le contraire; les
joailliers disent que le reu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un
mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre
des suppositions  la place des faits obscurs. Madame de La Motte a
voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie,
bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me
l'avez apport avec l'offre de payer pour moi, offre....

--Que Votre Majest a refuse bien durement, dit le cardinal avec un
soupir.

--Eh bien! oui, vous avez persvr dans cette ide fixe que je restasse
en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers
pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La
Motte a t faible, elle qui savait mes rpugnances, l'impossibilit o
j'tais de payer, la rsolution immuable que j'avais prise de ne pas
avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspir avec vous
par zle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colre et ne se
prsente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des
tnbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette lgret, cette
dsobissance  mes ordres formels, vous en serez quitte pour une
rprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon
de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pnitence. Mais, par grce!
de la clart, de la clart, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il
plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous.

La reine avait prononc ces paroles avec une telle vivacit, elle les
avait accentues si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni os, ni
pu l'interrompre, mais aussitt qu'elle eut cess:

--Madame, dit-il en touffant un soupir, je vais rpondre  toutes vos
suppositions. Non, je n'ai pas persvr dans l'ide que vous deviez
avoir le collier, attendu que j'tais assur qu'il tait en vos mains.
Non, je n'ai en rien conspir avec madame de La Motte au sujet de ce
collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous
ne dites l'avoir vous-mme.

--Il n'est pas possible, s'cria la reine avec stupeur; vous n'avez pas
le collier?

--Non, madame.

--Vous n'avez pas conseill  madame de La Motte de demeurer hors de
tout ceci?

--Non, madame.

--Ce n'est pas vous qui la cachez?

--Non, madame.

--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?

--Pas plus que vous, madame.

--Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive?

--Madame, je suis forc d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus,
ce n'est pas la premire fois que je me plains  la reine de ne pas tre
compris par elle.

--Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas.

--Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en ide mes
lettres.

--Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez crit, vous?

--Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le coeur.

La reine se leva.

--Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre;
finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles
lettres, et qu'avez-vous sur le coeur ou dans le coeur, je ne sais trop
comment vous venez de dire cela?

--Mon Dieu! madame, je me suis peut-tre laiss aller  dire trop haut
le secret de mon me.

--Quel secret! tes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal?

--Madame!

--Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre
un pige, ou qui veut m'embarrasser devant des tmoins.

--Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment
quelqu'un qui coute?

--Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc,
mais compltement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le.

--Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas l? Elle
m'aiderait, elle, notre amie,  rveiller, sinon l'attachement, du moins
la mmoire de Votre Majest.

--_Notre_ amie? mon attachement? ma mmoire? Je tombe des nues.

--Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal rvolt par le ton aigre de
la reine, pargnez-moi. Libre  vous de n'aimer plus, n'offensez pas.

--Ah! mon Dieu! s'cria la reine en plissant, ah! mon Dieu!... que dit
cet homme?

--Trs bien! continua monsieur de Rohan, qui s'animait  mesure que la
colre montait en bouillonnant, trs bien! Madame, je crois avoir t
assez discret et assez rserv pour que vous ne me maltraitiez pas; je
ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de
me rpter. J'eusse d savoir que quand une reine a dit: Je ne veux
plus, c'est une loi aussi imprieuse que lorsqu'une femme a dit: Je
veux!

La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de
dentelles.

--Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit: _Je ne
veux plus_, et j'avais dit: _Je veux_!  qui ai-je dit l'un,  qui ai-je
dit l'autre?

--Mais  moi, tous les deux.

-- vous?

--Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit
l'autre.

--Vous tes un misrable, monsieur de Rohan, vous tes un menteur!

--Moi!

--Vous tes un lche, vous calomniez une femme.

--Moi!

--Vous tes un tratre; vous insultez la reine.

--Et vous, vous tes une femme sans coeur, une reine sans foi.

--Malheureux!

--Vous m'avez amen par degrs  prendre pour vous un fol amour. Vous
m'avez laiss m'abreuver d'esprances.

--Des esprances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un sclrat?

--Est-ce moi qui aurais jamais os vous demander les audiences nocturnes
que vous m'accordtes?

La reine poussa un hurlement de rage auquel rpondit un long soupir dans
le boudoir.

--Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais os venir seul
dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoy madame de La
Motte?

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui aurais os voler la clef qui ouvre cette porte de la
louveterie?

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui aurais os vous demander d'apporter la rose que voici?
Rose adore! rose maudite! sche, brle sous mes baisers!...

--Mon Dieu!

--Est-ce moi qui vous ai force de descendre le lendemain et de me
donner vos deux mains, dont le parfum dvore incessamment mon cerveau et
me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher.

--Oh! assez! assez!

--Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais
os rver cette troisime nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux
perfides amours.

--Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous
blasphmez!

--Mon Dieu! rpliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si
pour continuer  tre aim de cette femme trompeuse, j'eusse donn mes
biens, ma libert, ma vie!

--Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire
ici mme que vous cherchez  me perdre; que vous avez invent toutes ces
horreurs; que vous n'tes pas venu  Versailles la nuit....

--J'y suis venu, rpliqua noblement le cardinal.

--Vous tes mort si vous soutenez ce langage.

--Rohan ne ment pas. J'y suis venu.

--Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous
ne m'avez pas vue dans le parc....

--Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout  l'heure, mais
je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, o me conduisait madame
de La Motte.

--Encore une fois! s'cria la reine livide et tremblante,
rtractez-vous?

--Non!

--Une seconde fois, dites que vous avez tram contre moi cette infamie?

--Non!

--Une dernire fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous
avoir tromp vous-mme, que tout cela fut une calomnie, un rve,
l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je
puis l'tre?

--Non!

La reine se redressa terrible et solennelle.

--Vous allez donc avoir affaire, dit-elle,  la justice du roi, puisque
vous rcusez la justice de Dieu.

Le cardinal s'inclina sans rien dire.

La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrrent  la
fois.

--Qu'on prvienne Sa Majest, dit-elle en essuyant ses lvres, que je la
prie de me faire l'honneur de passer chez moi.

Un officier partit pour excuter cet ordre. Le cardinal, dcid  tout,
demeura intrpidement dans un coin de la chambre.

Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer,
comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face
de cette porte.

Dix minutes ne s'taient pas coules dans ce terrible jeu de scne, que
le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles.

On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effare de
Boehmer et de Bossange qui flairaient l'orage.




Chapitre LXXVIII

L'arrestation


 peine le roi parut-il au seuil du cabinet que la reine l'interpella
avec une volubilit extraordinaire.

--Sire, dit-elle, voici monsieur le cardinal de Rohan qui dit des choses
bien incroyables; veuillez donc le prier de vous les rpter.

 ces paroles inattendues,  cette apostrophe soudaine, le cardinal
plit. En effet, la position tait si trange, que le prlat cessait de
comprendre. Pouvait-il rpter  son roi, le prtendu amant, pouvait-il
dclarer au mari, le sujet respectueux, tout ce qu'il croyait avoir de
droits sur la reine et sur la femme?

Mais le roi se retournant vers le cardinal, absorb dans ses rflexions:

-- propos d'un certain collier, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, vous
avez des choses incroyables  me dire, et moi des choses incroyables 
entendre? Parlez donc, j'coute.

Monsieur de Rohan prit sur-le-champ son parti: des deux difficults il
choisirait la moindre; des deux attaques, il subirait la plus honorable
pour le roi et la reine; et si, imprudemment, on le jetait dans le
second pril, eh bien! il en sortirait comme un brave homme et comme un
chevalier.

-- propos du collier, oui, sire, murmura-t-il.

--Mais, monsieur, dit le roi, vous avez donc achet le collier?

--Sire....

--Oui ou non?

Le cardinal regarda la reine et ne rpondit pas.

--Oui ou non? rpta-t-elle. La vrit, monsieur, la vrit; on ne vous
demande pas autre chose.

Monsieur de Rohan dtourna la tte et ne rpliqua point.

--Puisque monsieur de Rohan ne veut pas rpondre, rpondez, vous,
madame, dit le roi; vous devez savoir quelque chose de tout cela.
Avez-vous achet, oui ou non, ce collier?

--Non! dit la reine avec force.

Monsieur de Rohan tressaillit.

--Voici une parole de reine! s'cria le roi avec solennit; prenez-y
garde, monsieur le cardinal.

Monsieur de Rohan laissa glisser sur ses lvres un sourire de mpris.

--Vous ne dites rien? fit le roi.

--De quoi m'accuse-t-on, sire?

--Les joailliers disent avoir vendu un collier,  vous ou  la reine.
Ils montrent un reu de Sa Majest.

--Le reu est faux! dit la reine.

--Les joailliers, continua le roi, disent qu' dfaut de la reine, ils
sont garantis par des engagements que vous avez pris, monsieur le
cardinal.

--Je ne refuse pas de payer, sire, dit monsieur de Rohan. Il faut bien
que ce soit la vrit, puisque la reine le laisse dire.

Et un second regard, plus mprisant que le premier, termina sa phrase et
sa pense.

La reine frissonna. Ce mpris du cardinal n'tait pas pour elle une
insulte, puisqu'elle ne la mritait pas, mais ce devait tre la
vengeance d'un honnte homme, elle s'effraya.

--Monsieur le cardinal, reprit le roi, il ne reste pas moins dans cette
affaire un faux qui a compromis la signature de la reine de France.

--Un autre faux, s'cria la reine, et celui-l peut-il tre imput  un
gentilhomme, c'est celui qui prtend que les joailliers ont repris le
collier.

--Libre  la reine, dit monsieur de Rohan du mme ton, de m'attribuer
les deux faux; en avoir fait un, en avoir fabriqu deux, o est la
diffrence?

La reine faillit clater d'indignation, le roi la retint d'un geste.

--Prenez garde, dit-il encore au cardinal, vous aggravez votre position,
monsieur. Je vous dis: Justifiez-vous, et vous avez l'air d'accuser.

Le cardinal rflchit un moment; puis, comme s'il succombait sous le
poids de cette mystrieuse calomnie qui treignait son honneur:

--Me justifier, dit-il, impossible!

--Monsieur, il y a l des gens qui disent qu'un collier leur a t vol;
en proposant de le payer vous avouez que vous tes coupable.

--Qui le croira? dit le cardinal avec un superbe ddain.

--Alors, monsieur, si vous ne supposez pas qu'on le croie, on croira
donc.

Et un frissonnement de colre bouleversa le visage ordinairement si
placide du roi....

--Sire, je ne sais rien de ce qui s'est dit, reprit le cardinal, je ne
sais rien de ce qui s'est fait; tout ce que je puis affirmer, c'est que
je n'ai pas eu le collier; tout ce que je puis affirmer, c'est que les
diamants sont au pouvoir de quelqu'un qui devrait se nommer, qui ne le
veut pas, et me force ainsi  lui dire cette parole de l'criture: Le
mal retombe sur la tte de celui qui l'a commis.

 ces mots, la reine fit un mouvement pour prendre le bras du roi, qui
lui dit:

--Le dbat est entre vous et lui, madame. Une dernire fois, avez-vous
ce collier?

--Non! sur l'honneur de ma mre, sur la vie de mon fils! rpondit la
reine.

Le roi, plein de joie aprs cette dclaration, se tourna vers le
cardinal:

--Alors, c'est une affaire entre la justice et vous, monsieur, dit-il; 
moins que vous ne prfriez vous en rapporter  ma clmence.

--La clmence des rois est faite pour les coupables, sire, rpondit le
cardinal; je lui prfre la justice des hommes.

--Vous ne voulez rien avouer?

--Je n'ai rien  dire.

--Mais enfin, monsieur! s'cria la reine, votre silence laisse mon
honneur en jeu!

Le cardinal se tut.

--Eh bien! moi, je ne me tairai pas, continua la reine; ce silence me
brle, il atteste une gnrosit dont je ne veux pas. Apprenez, sire,
que tout le crime de monsieur le cardinal n'est pas dans la vente ou
dans le vol du collier.

Monsieur de Rohan releva la tte et plit.

--Qu'est-ce  dire? fit le roi inquiet.

--Madame!... murmura le cardinal pouvant.

--Oh! nulle raison, nulle crainte, nulle faiblesse ne me fermera la
bouche; j'ai l, dans mon coeur, des motifs qui me pousseraient  crier
mon innocence sur une place publique.

--Votre innocence! dit le roi. Eh! madame, qui serait assez tmraire ou
assez lche pour obliger Votre Majest  prononcer ce mot!

--Je vous supplie, madame, dit le cardinal.

--Ah! vous commencez  trembler. J'avais donc devin juste; vos complots
aiment l'ombre!  moi le grand jour! Sire, sommez monsieur le cardinal
de vous dire ce qu'il m'a dit tout  l'heure, ici,  cette place.

--Madame! madame! fit monsieur de Rohan, prenez garde; vous passez les
bornes.

--Plat-il? fit le roi avec hauteur. Qui donc parle ainsi  la reine? Ce
n'est pas moi, je suppose?

--Voil justement, sire, dit Marie-Antoinette. Monsieur le cardinal
parle ainsi  la reine, parce qu'il prtend en avoir le droit.

--Vous, monsieur! murmura le roi devenu livide.

--Lui! s'cria la reine avec mpris, lui!

--Monsieur le cardinal a des preuves? reprit le roi en faisant un pas
vers le prince.

--Monsieur de Rohan a des lettres,  ce qu'il dit! fit la reine.

--Voyons, monsieur! insista le roi.

--Ces lettres! cria la reine avec emportement, ces lettres!

Le cardinal passa la main sur son front glac par la sueur, et sembla
demander  Dieu comment il avait pu former dans la crature tant
d'audace et de perfidie. Mais il se tut.

--Oh! ce n'est pas tout, poursuivit la reine, qui s'animait peu  peu
sous l'influence de sa gnrosit mme, monsieur le cardinal a obtenu
des rendez-vous.

--Madame! par piti! fit le roi.

--Par pudeur! dit le cardinal.

--Enfin! monsieur, reprit la reine, si vous n'tes pas le dernier des
hommes, si vous tenez quelque chose pour sacr en ce monde, vous avez
des preuves, fournissez-les.

Monsieur de Rohan releva lentement la tte et rpliqua:

--Non! madame, je n'en ai pas.

--Vous n'ajouterez pas ce crime aux autres, continua la reine, vous
n'entasserez pas sur moi opprobre aprs opprobre. Vous avez une aide,
une complice, un tmoin dans tout ceci: nommez-le, ou nommez-la.

--Qui donc? s'cria le roi.

--Madame de La Motte, sire, fit la reine.

--Ah! dit le roi, triomphant de voir enfin que ses prventions contre
Jeanne se trouvaient justifies; allons donc! Eh bien! qu'on la voie,
cette femme, qu'on l'interroge.

--Ah! bien oui! s'cria la reine, elle a disparu. Demandez  monsieur ce
qu'il en a fait. Il avait trop d'intrt  ce qu'elle ne ft pas en
cause.

--D'autres l'auront fait disparatre, rpliqua le cardinal, qui avaient
encore plus intrt que moi. C'est ce qui fait qu'on ne la retrouvera
point.

--Mais, monsieur, puisque vous tes innocent, dit la reine avec fureur,
aidez-nous donc  trouver les coupables.

Mais le cardinal de Rohan, aprs avoir lanc un dernier regard, tourna
le dos et croisa ses bras.

--Monsieur! dit le roi offens, vous allez vous rendre  la Bastille.

Le cardinal s'inclina, puis, d'un ton assur:

--Ainsi vtu? dit-il, dans mes habits pontificaux? devant toute la cour?
Veuillez y rflchir, sire, le scandale est immense. Il n'en sera que
plus lourd pour la tte sur laquelle il retombera.

--Je le veux ainsi, fit le roi fort agit.

--C'est une douleur injuste que vous faites prmaturment subir  un
prlat, sire, et la torture avant l'accusation, ce n'est pas lgal.

--Il faut qu'il en soit ainsi, rpondit le roi en ouvrant la porte de la
chambre, pour chercher des yeux quelqu'un  qui transmettre son ordre.

Monsieur de Breteuil tait l; ses yeux dvorants avaient devin dans
l'exaltation de la reine, dans l'agitation du roi, dans l'attitude du
cardinal, la ruine d'un ennemi.

Le roi n'avait pas achev de lui parler bas, que le garde des Sceaux,
usurpant les fonctions du capitaine des gardes, cria d'une voix
clatante, qui retentit jusqu'au fond des galeries:

--Arrtez monsieur le cardinal!

Monsieur de Rohan tressaillit. Les murmures qu'il entendit sous les
votes, l'agitation des courtisans, l'arrive subite des gardes du corps
donnaient  cette scne un caractre de sinistre augure.

Le cardinal passa devant la reine sans la saluer, ce qui fit bouillir le
sang de la fire princesse. Il s'inclina trs humblement en passant
devant le roi, et prit en passant prs de monsieur de Breteuil une
expression de piti si habilement nuance, que le baron dut croire qu'il
ne s'tait pas assez veng.

Un lieutenant des gardes s'approcha timidement et sembla demander au
cardinal lui-mme la confirmation de l'ordre qu'il venait d'entendre.

--Oui, monsieur, lui dit monsieur de Rohan; oui, c'est bien moi qui suis
arrt.

--Vous conduirez monsieur  son appartement, en attendant ce que j'aurai
dcid pendant la messe, dit le roi au milieu d'un silence de mort.

Le roi demeura seul chez la reine, portes ouvertes, tandis que le
cardinal s'loignait lentement par la galerie, prcd du lieutenant des
gardes, le chapeau  la main.

--Madame, dit le roi haletant, parce qu'il s'tait contenu 
grand-peine, vous savez que cela aboutit  un jugement public,
c'est--dire  un scandale, sous lequel tombera l'honneur des coupables?

--Merci! s'cria la reine en serrant avec effusion les mains du roi,
vous avez choisi le seul moyen de me justifier.

--Vous me remerciez.

--De toute mon me. Vous avez agi en roi! moi, en reine! croyez-le bien.

--C'est bien, rpondit le roi, combl d'une vive joie, nous aurons
raison enfin de toutes ces bassesses. Quand le serpent aura t une fois
pour toutes cras par vous et par moi, nous vivrons tranquilles,
j'espre.

Il baisa la reine au front et rentra chez lui.

Cependant,  l'extrmit de la galerie, monsieur de Rohan avait trouv
Boehmer et Bossange  moiti vanouis dans les bras l'un de l'autre.

Puis,  quelque pas de l, le cardinal aperut son coureur qui, effar
de ce dsastre, guettait un regard de son matre.

--Monsieur, dit le cardinal  l'officier qui le guidait, en passant
toute cette journe ici, je vais inquiter bien du monde; est-ce que je
ne puis annoncer chez moi que je suis arrt?

--Oh! monseigneur, pourvu que nul ne vous voie, dit le jeune officier.

Le cardinal remercia; puis, adressant la parole en allemand  son
coureur, il crivit quelques mots sur une page de son missel, qu'il
dchira.

Et derrire l'officier, qui guettait pour ne pas tre surpris, le
cardinal roula cette feuille et la laissa tomber.

--Je vous suis, monsieur, dit-il  l'officier.

En effet, ils disparurent tous deux.

Le coureur fondit sur ce papier comme un vautour sur sa proie, s'lana
hors du chteau, enfourcha son cheval et s'enfuit vers Paris.

Le cardinal put le voir aux champs, par une des fentres de l'escalier
qu'il descendait avec son guide.

--Elle me perd, murmura-t-il; je la sauve! C'est pour vous, mon roi, que
j'agis; c'est pour vous, mon Dieu! qui commandez le pardon des injures;
c'est pour vous que je pardonne aux autres.... Pardonnez-moi!




Chapitre LXXIX

Les procs-verbaux


 peine le roi tait-il rentr heureux dans son appartement, signait-il
l'ordre de conduire monsieur de Rohan  la Bastille, que parut monsieur
le comte de Provence, lequel entra dans le cabinet en faisant  monsieur
de Breteuil des signes que celui-ci, malgr tout son respect et sa bonne
volont, ne put comprendre.

Mais ce n'tait pas au garde des Sceaux que s'adressaient ces signes, le
prince les multipliait ainsi  dessein d'attirer l'attention du roi qui
regardait dans une glace tout en rdigeant son ordre.

Cette affectation ne manqua pas son but: le roi aperut ces signes, et
aprs avoir congdi monsieur de Breteuil:

--Pourquoi faisiez-vous signe  Breteuil? dit-il  son frre.

--Oh! sire....

--Cette vivacit de gestes, cet air proccup signifient quelque chose?

--Sans doute, mais....

--Libre  vous de ne pas parler, mon frre, dit le roi d'un air piqu.

--Sire, c'est que je viens d'apprendre l'arrestation de monsieur le
cardinal de Rohan.

--Eh bien! en quoi cette nouvelle, mon frre, peut-elle causer chez vous
cette agitation? Est-ce que monsieur de Rohan ne vous parat pas
coupable? Est-ce que j'ai tort de frapper mme le puissant?

--Tort? non pas, mon frre. Vous n'avez pas tort. Ce n'est pas cela que
je veux dire.

--Il m'et fort surpris, monsieur le comte de Provence, que vous
donnassiez gain de cause, contre la reine,  l'homme qui cherche  la
dshonorer. Je viens de voir la reine, mon frre, un mot d'elle a
suffi....

--Oh! sire,  Dieu ne plaise que j'accuse la reine! vous le savez bien.
Sa Majest... ma soeur, n'a pas d'ami plus dvou que moi. Combien de
fois ne m'est-il pas arriv de la dfendre, au contraire, et ceci soit
dit sans reproche, mme contre vous?

--En vrit, mon frre, on l'accuse donc bien souvent?

--J'ai du malheur, sire; vous m'attaquez sur chacune de mes paroles....
Je voulais dire que la reine ne me croirait pas elle-mme si je
paraissais douter de son innocence.

--Alors, vous vous applaudissez avec moi de l'humiliation que je fais
subir au cardinal, du procs qui va en rsulter, du scandale qui va
mettre un terme  toutes les calomnies qu'on n'oserait se permettre
contre une simple femme de la cour, et dont chacun ose se faire l'cho,
parce que la reine, dit-on, est au-dessus de ces misres?

--Oui, sire, j'approuve compltement la conduite de Votre Majest, et je
dis que tout est pour le mieux, quant  l'affaire du collier.

--Pardieu! mon frre, dit-il, rien de plus clair. Ne voit-on pas d'ici
monsieur de Rohan se faisant gloire de la familire amiti de la reine,
concluant, en son nom, un march pour des diamants qu'elle a refuss, et
laissant dire que ces diamants ont t pris par la reine ou chez la
reine, c'est monstrueux, et, comme elle le disait: Que croirait-on, si
j'avais eu monsieur de Rohan pour compre dans ce trafic mystrieux?

--Sire....

--Et puis, vous ignorez, mon frre, que jamais une calomnie ne s'arrte
 moiti chemin, que la lgret de monsieur de Rohan compromet la
reine, mais que le rcit de ces lgrets la dshonore.

--Oh! oui, mon frre, oui, je le rpte, vous avez eu bien raison quant
 ce qui concerne l'affaire du collier.

--Eh bien! mais, dit le roi surpris, est-ce qu'il y a encore une autre
affaire?

--Mais, sire... la reine a d vous dire....

--Me dire... quoi donc?

--Sire, vous voulez m'embarrasser. Il est impossible que la reine ne
vous ait pas dit....

--Quoi donc, monsieur? quoi donc?

--Sire....

--Ah! les fanfaronnades de monsieur de Rohan, ses rticences, ses
prtendues correspondances?

--Non, sire, non.

--Quoi donc, alors? les entretiens que la reine aurait accords 
monsieur de Rohan pour l'affaire du collier en question....

--Non, sire, ce n'est pas cela.

--Tout ce que je sais, reprit le roi, c'est que j'ai en la reine une
confiance absolue, qu'elle mrite par la noblesse de son caractre. Il
tait facile  Sa Majest de ne rien dire de tout ce qui se passe. Il
tait facile  elle de payer ou de laisser payer  d'autres, de payer ou
de laisser dire; la reine, en arrtant court ces mystres qui devenaient
des scandales, m'a prouv qu'elle en appelait  moi avant d'en appeler 
tout le public. C'est moi que la reine a fait appeler, c'est  moi
qu'elle a voulu confier le soin de venger son honneur. Elle m'a pris
pour confesseur, pour juge, la reine m'a donc tout dit.

--Eh bien! rpliqua le comte de Provence, moins embarrass qu'il n'et
d l'tre, parce qu'il sentait la conviction du roi moins solide qu'on
ne voulait le lui faire voir, voil que vous faites encore le procs 
mon amiti,  mon respect pour la reine, ma soeur. Si vous procdez
contre moi avec cette susceptibilit, je ne vous dirai rien, craignant
toujours, moi qui dfends, de passer pour un ennemi ou un accusateur.
Et, cependant, voyez combien, en ceci, vous manquez de logique. Les
aveux de la reine vous ont dj conduit  trouver une vrit qui
justifie ma soeur. Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'on ft luire  vos
yeux d'autres clarts, plus propres encore  rvler toute l'innocence
de notre reine?

--C'est que... dit le roi gn, vous commencez toujours, mon frre, par
des circuits dans lesquels je me perds.

--Prcautions oratoires, sire, dfaut de chaleur. Hlas! j'en demande
pardon  Sa Majest; c'est mon vice d'ducation. Cicron m'a gt.

--Mon frre, Cicron n'est jamais louche que quand il dfend une
mauvaise cause; vous en tenez une bonne, soyez clair, pour l'amour de
Dieu!

--Me critiquer dans ma faon de parler, c'est me rduire au silence.

--Allons, voil l'_irritabile_ _genus rhetorum_ qui prend la mouche,
s'cria le roi dupe de cette rouerie du comte de Provence. Au fait,
avocat, au fait: que savez-vous de plus que ce que m'a dit la reine?

--Mon Dieu! sire, rien et tout. Prcisons d'abord ce que vous a dit la
reine.

--La reine m'a dit qu'elle n'avait pas le collier.

--Bon.

--Elle m'a dit qu'elle n'avait pas sign le reu des joailliers.

--Bien!

--Elle m'a dit que tout ce qui avait rapport  un arrangement avec
monsieur de Rohan tait une fausset invente par ses ennemis.

--Trs bien, sire!

--Elle a dit enfin que jamais elle n'avait donn  monsieur de Rohan le
droit de croire qu'il ft plus qu'un de ses sujets, plus qu'un
indiffrent, plus qu'un inconnu.

--Ah!... elle a dit cela....

--Et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, car le cardinal n'a pas
rpliqu.

--Alors, sire, puisque le cardinal n'a rien rpliqu, c'est qu'il
s'avoue menteur, et il donne par ce dsaveu raison aux autres bruits qui
courent sur certaines prfrences accordes par la reine  certaines
personnes.

--Eh! mon Dieu! quoi encore? dit le roi avec dcouragement.

--Rien que de trs absurde, comme vous l'allez voir. Du moment o il a
t constant que monsieur de Rohan ne s'tait pas promen avec la
reine....

--Comment! s'cria le roi, monsieur de Rohan, disait-on, s'tait promen
avec la reine?

--Ce qui est bien dmenti par la reine elle-mme, sire, et par le
dsaveu de monsieur de Rohan; mais enfin, du moment o cela est
constat, vous comprenez qu'on a d chercher--la malignit ne s'en est
pas abstenue--comment il se faisait que la reine se proment la nuit
dans le parc de Versailles.

--La nuit, dans le parc de Versailles! La reine!...

--Et avec qui elle se promenait, continua froidement le comte de
Provence.

--Avec qui?... murmura le roi.

--Sans doute!... Est-ce que tous les yeux ne s'attachent pas  ce que
fait une reine? Est-ce que ces yeux, que jamais n'blouit l'clat du
jour ou l'clat de la majest, ne sont pas plus clairvoyants encore
quand il s'agit de voir la nuit?

--Mais, mon frre, vous dites l des choses infmes, prenez-y garde.

--Sire, je rpte, et je rpte avec une telle indignation que je
pousserai Votre Majest, j'en suis sr,  dcouvrir la vrit.

--Comment, monsieur! on dit que la reine s'est promene la nuit, en
compagnie... dans le parc de Versailles!

--Pas en compagnie, sire, en tte  tte.... Oh! si l'on ne disait que
compagnie, la chose ne vaudrait pas la peine que nous y prissions garde.

Le roi, clatant tout  coup:

--Vous m'allez prouver que vous rptez, dit-il, et, pour cela, prouvez
qu'on a dit.

--Oh! facilement, trop facilement, rpondit monsieur de Provence. Il y a
quatre tmoignages: le premier est celui de mon capitaine des chasses,
qui a vu la reine deux jours de suite, ou plutt deux nuits de suite,
sortir du parc de Versailles par la porte de la louveterie. Voici le
titre: il est revtu de sa signature. Lisez.

Le roi prit en tremblant le papier, le lut et le rendit  son frre.

--Vous en verrez, sire, un plus curieux; il est du garde de nuit qui
veille  Trianon. Il dclare que la nuit a t bonne, qu'un coup de feu
a t tir, par des braconniers sans doute, dans le bois de Satory; que,
quant aux parcs, ils ont t calmes, except le jour o Sa Majest la
reine y a fait une promenade avec un gentilhomme  qui elle donnait le
bras. Voyez, le procs-verbal est explicite.

Le roi lut encore, frissonna et laissa tomber ses bras  son ct.

--Le troisime, continua imperturbablement monsieur le comte de
Provence, est du suisse de la porte de l'Est. Cet homme a vu et reconnu
la reine au moment o elle sortait par la porte de la louveterie. Il dit
comment la reine tait vtue; voyez, sire; il dit aussi que de loin il
n'a pu reconnatre le gentilhomme que _Sa Majest quittait_, c'est
crit; mais qu' sa tournure il l'a pris pour un officier. Ce
procs-verbal est sign. Il ajoute une chose curieuse,  savoir, que la
prsence de la reine ne peut tre rvoque en doute, parce que Sa
Majest tait accompagne de madame de La Motte, amie de la reine.

--Amie de la reine! s'cria le roi furieux. Oui, il y a cela: amie de la
reine!

--Ne veuillez pas de mal  cet honnte serviteur, sire; il ne peut tre
coupable que d'un excs de zle. Il est charg de garder, il garde; de
veiller, il veille.

--Le dernier, continua le comte de Provence, me parat le plus clair de
tous. Il est du matre serrurier charg de vrifier si toutes les portes
sont fermes aprs la retraite battue. Cet homme, Votre Majest le
connat, il certifie avoir vu entrer la reine avec un gentilhomme dans
les bains d'Apollon.

Le roi, ple et touffant son ressentiment, arracha le papier des mains
du comte et le lut.

Monsieur de Provence continua nanmoins pendant cette lecture:

--Il est vrai que madame de La Motte tait dehors,  une vingtaine de
pas, et que la reine ne demeura qu'une heure environ dans cette salle.

--Mais le nom du gentilhomme? s'cria le roi.

--Sire, ce n'est pas dans le rapport qu'on le nomme, il faut pour cela
que Sa Majest prenne la peine de parcourir un dernier certificat que
voici. Il est d'un garde forestier qui se tenait  l'afft derrire le
mur d'enceinte, prs des bains d'Apollon.

--Dat du lendemain, fit le roi.

--Oui, sire, et qui a vu la reine sortir du parc par la petite porte, et
regarder au-dehors: elle tenait le bras de monsieur de Charny!

--Monsieur de Charny!... s'cria le roi  demi fou de colre et de
honte; bien... bien.... Attendez-moi ici, comte, nous allons enfin savoir
la vrit.

Et le roi s'lana hors de son cabinet.




Chapitre LXXX

Une dernire accusation


Au moment o le roi avait quitt la chambre de la reine, celle-ci courut
au boudoir o monsieur de Charny avait pu tout entendre.

Elle en ouvrit la porte, et revint fermer elle-mme celle de son
appartement; puis, tombant sur un fauteuil, comme si elle et t trop
faible pour rsister  de pareils chocs, elle attendit silencieusement
ce que dciderait d'elle monsieur de Charny, son juge le plus
redoutable.

Mais elle n'attendit pas longtemps; le comte sortit du boudoir plus
triste et plus ple qu'il n'avait jamais t.

--Eh bien? dit-elle.

--Madame, rpliqua-t-il, vous voyez que tout s'oppose  ce que nous
soyons amis. Si ce n'est pas ma conviction qui vous blesse, ce sera le
bruit public dsormais; avec le scandale qui est fait aujourd'hui, plus
de repos pour moi, plus de trve pour vous. Les ennemis, plus acharns
aprs cette premire blessure qui vous est faite, viendront fondre sur
vous pour boire le sang comme font les mouches sur la gazelle blesse....

--Vous cherchez bien longtemps, dit la reine avec mlancolie, une parole
naturelle, et vous n'en trouvez pas.

--Je crois n'avoir jamais donn lieu  Votre Majest de suspecter ma
franchise, rpliqua Charny; si parfois elle a clat, c'est avec trop de
duret; je vous en demande pardon.

--Alors, dit la reine fort mue, ce que je viens de faire, ce bruit,
cette agression prilleuse contre un des plus grands seigneurs de ce
royaume, mon hostilit dclare avec l'glise, ma renomme expose aux
passions des parlements, tout cela ne vous suffit pas. Je ne parle point
de la confiance  jamais branle chez le roi; vous ne devez pas vous en
proccuper, n'est-ce pas?... Le roi! qu'est-ce cela... un poux!

Et elle sourit avec une amertume si douloureuse, que les larmes
jaillirent de ses yeux.

--Oh! s'cria Charny, vous tes la plus noble, la plus gnreuse des
femmes. Si je ne vous rponds pas sur-le-champ, comme mon coeur m'y
contraint, c'est que je me sens infrieur  tout, et que je n'ose
profaner ce coeur sublime en y demandant une place.

--Monsieur de Charny, vous me croyez coupable.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, vous avez ajout foi aux paroles du cardinal.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, je vous somme de me dire quelle impression a faite
sur vous l'attitude de monsieur de Rohan.

--Je dois le dire, madame, monsieur de Rohan n'a t ni un insens,
comme vous le lui avez reproch, ni un homme faible, comme on pourrait
le croire; c'est un homme convaincu, c'est un homme qui vous aimait, qui
vous aime, et qui en ce moment est la victime d'une erreur qui le
conduira, lui,  la ruine, vous....

--Moi?

--Vous, madame,  un dshonneur invitable.

--Mon Dieu!

--Devant moi se lve un spectre menaant, cette femme odieuse, madame de
La Motte, disparue quand son tmoignage peut tout nous rendre, repos,
honneur, scurit, pour l'avenir. Cette femme est le mauvais gnie de
votre personne, elle est le flau de la royaut; cette femme que vous
avez imprudemment admise  partager vos secrets, et peut-tre, hlas!
votre intimit....

--Mes secrets, mon intimit, ah! monsieur, je vous en prie, s'cria la
reine.

--Madame, le cardinal vous a dit assez clairement et a assez clairement
prouv, que vous aviez avec lui concert l'achat du collier.

--Ah!... vous revenez sur cela, monsieur de Charny, dit la reine en
rougissant.

--Pardon, pardon, vous voyez bien que je suis un coeur moins gnreux
que vous, vous voyez bien que je suis indigne, moi, d'tre appel 
connatre vos penses. Je cherche  adoucir, j'irrite.

--Tenez, monsieur, fit la reine revenue  une fiert mle de colre, ce
que le roi croit, tout le monde peut le croire; je ne serai pas plus
facile  mes amis qu' mon poux. Il me parat qu'un homme ne peut aimer
 voir une femme quand il n'a pas d'estime pour cette femme. Je ne parle
pas de vous, monsieur, interrompit-elle vivement; je ne suis pas une
femme, moi! je suis une reine; vous n'tes pas un homme, mais un juge
pour moi.

Charny s'inclina si bas, que la reine dut trouver suffisante la
rparation et l'humilit de ce _sujet_ fidle.

--Je vous avais conseill, dit-elle tout  coup, de demeurer en vos
terres; c'tait un sage dessein. Loin de la cour  laquelle rpugnent
vos habitudes, votre droiture, votre inexprience, permettez-moi de le
dire; loin, dis-je, de la cour, vous eussiez mieux apprci les
personnages qui jouent leur rle sur ce thtre. Il faut mnager
l'illusion de l'optique, monsieur de Charny, il faut garder son rouge et
ses hauts talons devant la foule. Reine trop prompte  la
condescendance, j'ai nglig d'entretenir, chez ceux qui m'aimaient, le
prestige blouissant de la royaut. Ah! monsieur de Charny, l'aurole
que dessine une couronne au front des reines les dispense de chastet,
de douceur, d'esprit, et les dispense surtout de coeur. On est reine,
monsieur, on domine;  quoi sert de se faire aimer?

--Je ne saurais vous dire, madame, rpondit Charny fort mu, combien la
svrit de Sa Majest me fait mal. J'ai pu oublier que vous tiez ma
reine; mais, rendez-moi cette justice, je n'ai jamais oubli que vous
fussiez la premire des femmes dignes de mon respect et de....

--N'achevez pas, je ne mendie point. Oui, je l'ai dit, une absence vous
est ncessaire. Quelque chose me dit que votre nom finira par tre
prononc dans tout ceci.

--Madame, impossible!

--Vous dites, impossible! Eh! rflchissez donc au pouvoir de ceux qui
depuis six mois jouent avec ma rputation, avec ma vie; ne disiez-vous
pas que monsieur le cardinal est _convaincu_ qu'il agit en vue d'une
_erreur_ dans laquelle on le plonge! Ceux qui oprent des convictions
pareilles, monsieur le comte, ceux qui causent des erreurs semblables,
sont de force  vous prouver que vous tes un dloyal sujet pour le roi,
et pour moi un ami honteux. Ceux-l qui inventent si heureusement le
faux dcouvrent bien facilement le vrai! Ne perdez pas de temps, le
pril est grave; retirez-vous dans vos terres, fuyez le scandale qui va
rsulter du procs qu'on me fera: je ne veux pas que ma destine vous
entrane, je ne veux pas que votre carrire se perde. Moi qui, Dieu
merci! ai l'innocence et la force; mais qui n'ai pas une tache sur ma
vie; moi qui suis rsolue  ouvrir, s'il le faut, ma poitrine pour
montrer  mes ennemis la puret de mon coeur; moi je rsisterai. Pour
vous il y aurait la ruine, la diffamation, la prison peut-tre;
remportez cet argent si noblement offert, remportez l'assurance que pas
un des mouvements gnreux de votre me ne m'a chapp; que pas un de
vos doutes ne m'a blesse; que pas une de vos souffrances ne m'a laisse
froide; partez, vous dis-je, et cherchez ailleurs ce que la reine de
France ne peut plus vous donner: la foi, l'esprance, le bonheur. D'ici
 ce que Paris sache l'arrestation du cardinal,  ce que le parlement
soit convoqu,  ce que les tmoignages se produisent, je compte une
quinzaine de jours. Partez! votre oncle a deux vaisseaux prts 
Cherbourg et  Nantes, choisissez; mais loignez-vous de moi. Je porte
malheur; loignez-vous de moi. Je ne tenais qu' une chose en ce monde,
et comme elle me manque, je me sens perdue.

En disant ces mots, la reine se leva brusquement et sembla donner 
Charny le cong qui termine les audiences.

Il s'approcha d'elle aussi respectueusement, mais plus vite.

--Votre Majest, dit-il, d'une voix altre, vient de me dicter mon
devoir. Ce n'est pas dans mes terres, ce n'est pas hors de la France
qu'est le danger, c'est  Versailles, o l'on vous souponne, c'est 
Paris o l'on va vous juger. Il importe, madame, que tout soupon
s'efface, que tout arrt soit une justification, et, comme vous ne
sauriez avoir un tmoin plus loyal, un soutien plus rsolu, je reste.
Ceux qui savent tant de choses, madame, les diront. Mais au moins
aurons-nous eu le bonheur inestimable pour les gens de coeur de voir nos
ennemis face  face. Qu'ils tremblent ceux-l devant la majest d'une
reine innocente, et devant le courage d'un homme meilleur qu'eux. Oui,
je reste, madame, et croyez-le bien, Votre Majest n'a pas besoin de me
cacher plus longtemps sa pense; ce que l'on sait bien, c'est que je ne
fuis pas; ce qu'elle sait bien, c'est que je ne crains rien; ce qu'elle
sait aussi, c'est que pour ne me plus voir jamais, il n'est pas besoin
de m'envoyer en exil. Oh! madame! de loin, les coeurs s'entendent, de
loin les aspirations sont plus ardentes que de prs. Vous voulez que je
parte, pour vous et non pour moi; ne craignez rien;  porte de vous
secourir, de vous dfendre, je ne serai plus  porte de vous offenser
ou de vous nuire; vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, lorsque durant
huit jours j'ai habit  cent toises de vous, piant chacun de vos
gestes, comptant vos pas, vivant de votre vie?... Eh bien! il en sera de
mme cette fois, car je ne puis excuter votre volont, je ne puis
partir! D'ailleurs, que vous importe!... Est-ce que vous songerez  moi?

Elle fit un mouvement qui l'loigna du jeune homme.

--Comme il vous plaira, dit-elle, mais... vous m'avez compris, il ne
faut pas que vous vous trompiez jamais  mes paroles; je ne suis pas une
coquette, monsieur de Charny; dire ce qu'elle pense, penser ce qu'elle
dit, voil le privilge d'une vritable reine: je suis ainsi. Un jour,
monsieur, je vous ai choisi parmi tous. Je ne sais quoi entranait mon
coeur de votre ct. J'avais soif d'une amiti forte et pure; je vous
l'ai bien laiss voir, n'est-ce pas? Ce n'est plus de mme aujourd'hui,
je ne pense plus ce que je pensais. Votre me n'est plus soeur de la
mienne. Je vous le dis aussi franchement: pargnons-nous l'un l'autre.

--C'est bien, madame, interrompit Charny, je n'ai jamais cru que vous
m'eussiez choisi, je n'ai jamais cru.... Ah! madame, je ne rsiste pas 
l'ide de vous perdre. Madame, je suis ivre de jalousie et de terreur.
Madame, je ne souffrirai pas que vous m'tiez votre coeur; il est  moi,
vous me l'avez donn, nul ne me le prendra qu'avec ma vie. Soyez femme,
soyez bonne, n'abusez pas de ma faiblesse, car vous m'avez reproch mes
doutes tout  l'heure, et vous m'crasez des vtres en ce moment.

--Coeur d'enfant, coeur de femme, dit-elle.... Vous voulez que je compte
sur vous!... Les beaux dfenseurs que nous sommes l'un pour l'autre!
Faible! oh! oui, vous l'tes, et moi, hlas! je ne suis pas plus forte
que vous!

--Je ne vous aimerais pas, murmurait-il, si vous tiez autre que vous
n'tes.

--Quoi, dit-elle avec un accent vif et passionn, cette reine maudite,
cette reine perdue, cette femme qu'un parlement va juger, que l'opinion
va condamner, qu'un mari, son roi, va chasser peut-tre, cette femme
trouve un coeur qui l'aime!

--Un serviteur qui la vnre et qui lui offre tout le sang de son coeur
en change d'une larme qu'elle versait tout  l'heure.

--Cette femme, s'cria la reine, est bnie, elle est fire, elle est la
premire des femmes, la plus heureuse de toutes. Cette femme est trop
heureuse, monsieur de Charny; je ne sais pas comment cette femme a pu se
plaindre, pardonnez-lui!

Charny tomba aux pieds de Marie-Antoinette et les baisa, dans un
transport d'amour religieux.

En ce moment, la porte du corridor secret s'ouvrit, et le roi s'arrta,
tremblant et comme foudroy sur le seuil.

Il venait de surprendre l'homme qu'accusait monsieur de Provence aux
pieds de Marie-Antoinette.




Chapitre LXXXI

La demande en mariage


La reine et Charny changrent un coup d'oeil si plein d'effroi, que
leur plus cruel ennemi et eu piti d'eux en ce moment.

Charny se releva lentement, et salua le roi avec un profond respect.

On voyait le coeur de Louis XVI battre violemment sous la dentelle de
son jabot.

--Ah! dit-il d'une voix sourde... monsieur de Charny!

Le comte ne rpondit que par un nouveau salut.

La reine sentit qu'elle ne pouvait parler, et qu'elle tait perdue.

Le roi continuant:

--Monsieur de Charny, fit-il avec une mesure incroyable, c'est peu
honorable pour un gentilhomme d'tre pris en flagrant dlit de vol.

--De vol! murmura Charny.

--De vol! rpta la reine, qui croyait encore entendre siffler  ses
oreilles ces horribles accusations touchant le collier, et qui supposa
que le comte en allait tre souill comme elle.

--Oui, poursuivit le roi, s'agenouiller devant la femme d'un autre,
c'est un vol; et, quand cette femme est une reine, monsieur, on appelle
ce crime lse-majest. Je vous ferai dire cela, monsieur de Charny, par
mon garde des Sceaux.

Le comte allait parler; il allait protester de son innocence, lorsque la
reine, impatiente dans sa gnrosit, ne voulut pas souffrir qu'on
accust d'indignit l'homme qu'elle aimait; elle lui vint en aide.

--Sire, dit-elle vivement, vous tes,  ce qu'il me parat, dans une
voie de mauvais soupons et de suppositions dfavorables; ces soupons,
ces prventions tombent  faux, je vous en avertis. Je vois que le
respect enchane la langue du comte; mais moi, qui connais le fond de
son coeur, je ne le laisserai pas accuser sans le dfendre.

Elle s'arrta l, puise par son motion, effraye du mensonge qu'elle
allait tre force de trouver, perdue enfin parce qu'elle ne le
trouvait pas.

Mais cette hsitation, qui lui paraissait odieuse  elle, fier esprit de
reine, c'tait tout simplement le salut de la femme. En ces horribles
rencontres, o souvent se jouent l'honneur, la vie de celle qu'on a
surprise, une minute gagne suffit pour sauver, comme une seconde perdue
avait suffi pour perdre.

La reine, uniquement par instinct, avait saisi l'occasion du dlai; elle
avait arrt court le soupon du roi; elle avait gar son esprit, elle
avait raffermi celui du comte. Ces minutes dcisives ont des ailes
rapides sur lesquelles est emporte si loin la conviction d'un jaloux,
qu'elle ne se retrouve presque jamais, si le dmon protecteur des
envieux d'amour ne la ramne sur les siennes.

--Me direz-vous, par hasard, rpondit Louis XVI, tombant du rle de roi
au rle de mari inquiet, que je n'ai pas vu monsieur de Charny
agenouill, l, devant vous, madame? Or, pour s'agenouiller sans tre
relev, il faut....

--Il faut, monsieur, dit svrement la reine, qu'un sujet de la reine de
France ait une grce  lui demander.... C'est l, je crois, un cas assez
frquent  la cour.

--Une grce  vous demander! s'cria le roi.

--Et une grce que je ne pouvais accorder, poursuivit la reine. Sans
quoi, monsieur de Charny n'et pas insist, je vous jure, et je l'eusse
relev bien vite avec la joie d'accorder selon ses dsirs  un
gentilhomme dont je fais une estime particulire.

Charny respira. L'oeil du roi tait devenu indcis, son front se
dsarmait peu  peu de l'insolite menace que leur surprise y avait fait
monter.

Pendant ce temps, Marie-Antoinette cherchait avec la rage d'tre oblige
de mentir, avec la douleur de ne rien trouver qui ft vraisemblable.

Elle avait cru, en s'avouant impuissante  accorder au comte la grce
qu'il sollicitait, enchaner la curiosit du roi. Elle avait espr que
l'interrogatoire en resterait l. Elle se trompait: toute autre femme
et t plus habile en tmoignant moins de raideur; mais pour elle
c'tait un affreux supplice de mentir devant l'homme qu'elle aimait. Se
montrer sous ce jour misrable et faux de la supercherie des comdies,
c'tait clore toutes ces faussets, toutes ces ruses, tous ces manges
de l'intrigue du parc par un dnouement consquent  leur infamie;
c'tait presque s'en montrer coupable: c'tait pire que la mort.

Elle hsita encore. Elle et donn sa vie pour que Charny trouvt le
mensonge; mais lui, le loyal gentilhomme, il ne le pouvait, il n'y
pensait mme pas. Il craignait trop, dans sa dlicatesse, de paratre
mme dispos  dfendre l'honneur de la reine.

Ce que nous crivons ici en beaucoup de lignes, en trop de lignes
peut-tre, bien que la situation soit fconde, une demi-minute suffit
aux trois acteurs pour le ressentir et l'exprimer.

Marie-Antoinette attendait, suspendue aux lvres du roi, la question qui
enfin clata.

--Voyons, madame, dites-moi quelle est cette grce qui, vainement
sollicite par monsieur de Charny, l'a conduit  s'agenouiller devant
vous?

Et, comme pour adoucir la duret de cette question souponneuse, le roi
ajouta:

--Je serai peut-tre plus heureux que vous, madame, et monsieur de
Charny n'aura pas besoin de s'agenouiller devant moi.

--Sire, je vous ai dit que monsieur de Charny demandait une chose
impossible.

--Laquelle au moins?

Que peut-on demander  genoux... se disait la reine; que peut-on
implorer de moi qu'il soit impossible d'accorder?... Voyons! voyons!

--J'attends, dit le roi.

--Sire, c'est que... la demande de monsieur de Charny est un secret de
famille.

--Il n'y a pas de secret pour le roi; matre dans son royaume, et pre
de famille intress  l'honneur,  la sret de tous ses sujets, qui
sont ses enfants; mme, ajouta Louis XVI avec une dignit redoutable,
mme quand ces enfants dnaturs attaquent l'honneur et la sret de
leur pre.

La reine bondit sous cette dernire menace du danger.

--Monsieur de Charny, s'cria-t-elle, l'esprit troubl, la main
tremblante, monsieur de Charny voulait obtenir de moi....

--Quoi donc, madame?

--Une permission pour se marier.

--Vraiment! s'cria le roi rassur tout d'abord.

Puis, replong dans sa jalouse inquitude....

--Eh bien! mais, dit-il, sans remarquer combien la pauvre femme
souffrait d'avoir prononc ces mots, combien Charny tait ple de la
souffrance de la reine; eh bien! en quoi est-il donc impossible de
marier monsieur de Charny? Est-ce qu'il n'est pas d'une bonne noblesse?
Est-ce qu'il n'a pas une belle fortune? Est-ce qu'il n'est pas brave et
beau? En vrit, mais pour ne pas lui donner accs dans une famille, ou
pour le refuser si l'on est femme, il faut tre princesse du sang ou
marie; je ne vois que ces deux raisons qui constituent l'impossibilit.
Ainsi, madame, dites-moi le nom de cette femme que voudrait pouser
monsieur de Charny, et, si elle n'est ni dans l'un ni dans l'autre cas,
je vous rponds que je lverai la difficult... pour vous plaire.

La reine, amene par le pril toujours croissant, entrane par la
consquence mme du premier mensonge, reprit avec force:

--Non, monsieur, non; il est des difficults que vous ne pouvez pas
vaincre. Celle qui nous occupe est de ce genre.

--Raison de plus pour que je sache quelle chose est impossible au roi,
interrompit Louis XVI avec une sourde colre.

Charny regarda la reine, elle semblait prs de chanceler. Il et fait un
pas vers elle; le roi l'arrta par son immobilit. De quel droit, lui,
qui n'tait rien pour cette femme, et-il offert sa main ou son appui 
celle que son roi et son poux abandonnait.

Quelle est donc, se demandait-elle, la puissance contre laquelle le roi
n'ait pas d'action? Encore cette ide, encore ce secours, mon Dieu!

Tout  coup une lueur traversa son esprit.

--Ah! Dieu lui-mme m'envoie ce secours, murmura-t-elle. Celles qui
appartiennent  Dieu ne lui peuvent tre prises, mme par le roi.

Alors, relevant la tte:

--Monsieur, dit-elle enfin au roi, celle que monsieur de Charny voudrait
pouser est dans un couvent.

--Ah! s'cria le roi, voil une raison; en effet, il est bien difficile
d'enlever  Dieu son bien pour le donner aux hommes. Mais cela est
trange, que monsieur de Charny ait conu de si subites amours: jamais
nul ne m'en a parl, jamais son oncle mme, qui peut tout obtenir de
moi. Quelle est cette femme que vous aimez, monsieur de Charny?
dites-le-moi, je vous prie.

La reine sentit une poignante douleur. Elle allait entendre un nom
sortir de la bouche d'Olivier; elle allait subir la torture de ce
mensonge. Et qui sait si Charny n'allait pas rvler, soit un nom jadis
aim, souvenir encore saignant du pass, soit un nom, gerbe d'amour,
esprance vague de l'avenir. Pour ne pas recevoir ce coup terrible,
Marie-Antoinette prit l'avance; elle s'cria tout  coup:

--Mais, sire, vous connaissez celle que monsieur de Charny demande en
mariage, c'est... mademoiselle Andre de Taverney.

Charny poussa un cri et cacha son visage dans ses deux mains.

La reine s'appuya la main sur le coeur, et alla tomber presque vanouie
sur son fauteuil.

--Mademoiselle de Taverney! rpta le roi, mademoiselle de Taverney, qui
s'est retire  Saint-Denis?

--Oui, sire, articula faiblement la reine.

--Mais elle n'a pas fait de voeux, que je sache?

--Mais elle doit en faire.

--Nous y mettrons une condition, dit le roi. Cependant, ajouta-t-il avec
un dernier levain de dfiance, pourquoi ferait-elle ses voeux?

--Elle est pauvre, dit Marie-Antoinette; vous n'avez enrichi que son
pre, ajouta-t-elle durement.

--C'est l un tort que je rparerai, madame; monsieur de Charny
l'aime....

La reine frmit et lana au jeune homme un regard avide, comme pour le
supplier de nier.

Charny regarda fixement Marie-Antoinette, et ne rpondit pas.

--Bien! dit le roi, qui prit ce silence pour un respectueux assentiment;
et sans doute mademoiselle de Taverney aime monsieur de Charny? Je
doterai mademoiselle de Taverney, je lui donnerai les cinq cent mille
livres que je dus refuser l'autre jour, pour vous,  monsieur de
Calonne. Remerciez la reine, monsieur de Charny, de ce qu'elle a bien
voulu me raconter cette affaire, et assurer le bonheur de votre vie.

Charny fit un pas en avant et s'inclina comme une ple statue  qui
Dieu, par un miracle, aurait un moment donn la vie.

--Oh! cela vaut la peine que vous vous agenouilliez encore une fois, dit
le roi avec cette lgre nuance de raillerie vulgaire qui temprait trop
souvent en lui la noblesse traditionnelle de ses anctres.

La reine tressaillit, et tendit, par un mouvement spontan, ses deux
mains au jeune homme. Il se mit  genoux devant elle, et dposa sur ses
belles mains glaces un baiser dans lequel il suppliait Dieu de lui
laisser exhaler son me.

--Allons, dit le roi, laissons maintenant  madame le soin de vos
affaires; venez, monsieur, venez.

Et il passa devant trs vite, de sorte que Charny put se retourner sur
le seuil, et voir l'ineffable douleur de cet adieu ternel que lui
envoyaient les yeux de la reine.

La porte se referma entre eux, barrire dsormais infranchissable pour
d'innocentes amours.




Chapitre LXXXII

Saint-Denis


La reine resta seule et dsespre. Tant de coups la frappaient  la
fois, qu'elle ne savait plus de quel ct venait la plus vive douleur.

Aprs tre demeure une heure dans cet tat de doute et d'abattement,
elle se dit qu'il tait temps de chercher une issue. Le danger
grossissait. Le roi, fier d'une victoire remporte sur les apparences,
se hterait d'en rpandre le bruit. Il pouvait arriver que ce bruit ft
accueilli de telle sorte au-dehors, que tout le bnfice de la fraude
commise se trouvt perdu.

Cette fraude, hlas! comme la reine se la reprochait, comme elle et
voulu reprendre cette parole envole, comme elle et voulu ter, mme 
Andre, le bonheur chimrique que peut-tre elle allait refuser!

En effet, ici surgissait une autre difficult. Le nom d'Andre avait
tout sauv devant le roi. Mais qui pouvait rpondre de cet esprit
capricieux, indpendant, volontaire, qu'on appelait mademoiselle de
Taverney? Qui pouvait compter que cette fire personne alinerait sa
libert, son avenir, au profit d'une reine que peu de jours avant elle
avait quitte en ennemie.

Alors qu'arrivait-il? Andre refusait, et c'tait vraisemblable; tout
l'chafaudage mensonger croulait. La reine devenait une intrigante de
mdiocre esprit, Charny un plat sigisbe, un diseur de mensonges, et la
calomnie change en accusation prenait les proportions d'un adultre
incontestable.

Marie-Antoinette sentit sa raison s'garer  ces rflexions; elle
faillit cder  leur possibilit; elle plongea sa tte brlante dans ses
mains, et attendit.

 qui se fier? Qui donc tait l'amie de la reine? madame de Lamballe?
Oh! la pure raison, la froide et inflexible raison! Pourquoi tenter
cette virginale imagination, que d'ailleurs ne voudraient pas comprendre
les dames d'honneur, serviles adulatrices de la prosprit, tremblantes
au souffle de la disgrce, disposes peut-tre  donner une leon  leur
reine quand elle aurait besoin d'un secours?

Il ne restait rien que mademoiselle de Taverney elle-mme. C'tait un
coeur de diamant dont les artes pouvaient couper le verre, mais dont la
solidit invincible, dont la puret profonde pouvaient seules
sympathiser avec les grandes douleurs d'une reine.

Marie-Antoinette irait donc trouver Andre. Elle lui exposerait son
malheur, elle la supplierait de s'immoler. Sans doute Andre refuserait,
parce qu'elle n'tait pas de celles qui se laissent imposer; mais peu 
peu, adoucie par ses prires, elle consentirait. Qui sait d'ailleurs
alors si l'on n'obtiendrait pas un dlai; si le premier feu tant pass,
le roi, apais par le consentement apparent des deux fiancs, ne
finirait point par oublier.... Alors, un voyage arrangerait tout. Andre,
Charny, s'loignant pour quelque temps, jusqu' ce que l'hydre de la
calomnie n'et plus faim, pourraient laisser dire qu'ils s'taient rendu
leur parole  l'amiable, et nul ne devinerait alors que ce projet de
mariage tait un jeu.

Ainsi, la libert de mademoiselle de Taverney n'aurait pas t
compromise; celle de Charny ne s'alinerait pas davantage. Il n'y aurait
plus pour la reine cet affreux remords d'avoir sacrifi deux existences
 l'gosme de son honneur; mais pourtant cet honneur, qui comprenait
celui de son mari, celui de ses enfants, ne serait pas entam. Elle le
transmettrait sans tache  la future reine de France.

Telles taient ses rflexions.

C'est ainsi qu'elle croyait avoir tout concili d'avance, convenance et
intrts privs. Il fallait bien raisonner avec cette fermet de
logique, en prsence d'un aussi horrible danger. Il fallait bien s'armer
de toutes pices contre un adversaire aussi difficile  combattre que
mademoiselle de Taverney, quand elle coutait son orgueil et non son
coeur.

Lorsqu'elle fut prpare, Marie-Antoinette se dcida au dpart. Elle et
bien voulu prvenir Charny de ne faire aucune fausse dmarche, mais elle
en fut empche par l'ide que des espions la guettaient sans doute; que
tout de sa part serait mal interprt en un pareil moment; et elle avait
assez expriment le sens droit, le dvouement et la rsolution
d'Olivier, pour tre convaincue qu'il ratifierait tout ce qu'elle
jugerait  propos de faire.

Trois heures arrivrent; le dner en grande crmonie, les
prsentations, les visites. La reine reut tout le monde avec un visage
serein et une affabilit qui n'tait rien  son orgueil bien connu. Elle
affecta mme avec ceux qu'elle jugeait tre ses ennemis de montrer une
fermet qui convient peu d'ordinaire aux coupables.

Jamais l'affluence n'avait t aussi grande  la cour; jamais la
curiosit n'avait aussi profondment fouill les traits d'une reine en
pril. Marie-Antoinette fit face  tout, terrassa ses ennemis, enivra
ses amis; changea les indiffrents en zls, les zls en enthousiastes;
et parut si belle et si grande que le roi lui en adressa publiquement
ses flicitations.

Puis, tout bien termin, dposant ses sourires de commande, rendue  ses
souvenirs, c'est--dire  ses douleurs, seule, bien seule au monde, elle
changea de toilette, prit un chapeau gris  rubans et  fleurs bleues,
une robe de soie gris muraille, monta dans son carrosse, et, sans
gardes, avec une seule dame, elle se fit conduire  Saint-Denis.

C'tait l'heure  laquelle les religieuses, rentres dans leurs
cellules, passaient du bruit modeste du rfectoire au silence des
mditations qui prcdent la prire du coucher.

La reine fit appeler au parloir mademoiselle Andre de Taverney.

Celle-ci, agenouille, ensevelie dans son peignoir de laine blanche,
regardait par sa fentre la lune se levant derrire les grands tilleuls,
et, dans cette posie de la nuit qui commence, elle trouvait le thme de
toutes les prires ferventes, passionnes, qu'elle envoyait  Dieu pour
soulager son me.

Elle buvait  longs traits la douleur irrmdiable de l'absence
volontaire. Ce supplice n'est connu que des mes fortes; il est  la
fois une torture et un plaisir. Il ressemble, pour les angoisses, 
toutes les douleurs vulgaires. Il aboutit  une volupt que seuls
peuvent sentir ceux qui savent immoler le bonheur  l'orgueil.

Andre avait d'elle-mme quitt la cour, d'elle-mme elle avait rompu
avec tout ce qui pouvait entretenir son amour. Orgueilleuse comme
Cloptre, elle n'avait pu mme supporter l'ide que monsieur de Charny
et pens  une autre femme, cette femme ft-elle la reine.

Aucune preuve pour elle de cet amour brlant pour une autre. Certes, la
jalouse Andre et tir de cette preuve toute la conviction qui peut
faire saigner un coeur. Mais n'avait-elle pas vu Charny passer
indiffremment auprs d'elle? N'avait-elle pas souponn la reine de
garder, innocemment sans doute, mais de garder les hommages et la
prfrence de Charny?

 quoi bon, ds lors, demeurer  Versailles? Pour mendier des
compliments? Pour glaner des sourires? Pour obtenir de temps en temps le
pis-aller d'un bras offert, d'une main touche, quand dans les
promenades la reine lui prterait les politesses de Charny, faute de
pouvoir les recueillir en ce moment pour elle?

Non, pas de lche faiblesse, pas de transaction pour cette me stoque.
La vie avec l'amour et la prfrence, le clotre avec l'amour et
l'orgueil bless.

Jamais! jamais! se rptait la fire Andre; celui que j'aime dans
l'ombre, celui qui n'est pour moi qu'un nuage, un portrait, un souvenir,
celui-l jamais ne m'offense, toujours il me sourit, il ne sourit qu'
moi!

Voil pourquoi elle avait pass tant de nuits douloureuses, mais libres;
voil pourquoi, heureuse de pleurer quand elle se trouvait faible, de
maudire quand elle s'exaltait, Andre prfrait l'absence volontaire qui
lui faisait l'intgrit de son amour et de sa dignit,  la facult de
revoir un homme qu'elle hassait pour tre contrainte de l'aimer.

Et, du reste, ces muettes contemplations de l'amour pur, ces extases
divines du rve solitaire, c'tait bien plus la vie pour la sauvage
Andre que les ftes lumineuses  Versailles, et la ncessit de se
courber devant des rivales, et la crainte de laisser au grand jour
chapper le secret enferm dans son coeur.

Nous avons dit que le soir de la Saint-Louis, la reine vint chercher
Andre  Saint-Denis, et qu'elle la trouva rveuse dans sa cellule.

On vint dire, en effet,  Andre, que la reine venait d'arriver, que le
chapitre la recevait au grand parloir, et que Sa Majest, aprs les
premiers compliments, avait demand si l'on pouvait parler 
mademoiselle de Taverney.

Chose trange! il n'en fallut pas plus  Andre, coeur amolli par
l'amour, pour bondir au-devant de ce parfum qui lui revenait de
Versailles, parfum maudit la veille encore, et plus prcieux  mesure
qu'il s'loignait davantage, prcieux comme tout ce qui s'vapore, comme
tout ce qui s'oublie, prcieux comme l'amour!

--La reine! murmura Andre! la reine  Saint-Denis! la reine qui
m'appelle!

--Vite, htez-vous, lui rpondit-on.

Elle se hta, en effet: elle jeta sur ses paules la longue mante des
religieuses, ceignit la ceinture de laine sur sa robe flottante, et,
sans donner un regard  son petit miroir, elle suivit la tourire qui
l'tait venue chercher.

Mais  peine eut-elle fait cent pas, qu'elle se sentit humilie d'avoir
ressenti tant de joie.

Pourquoi, dit-elle, mon coeur a-t-il tressailli? En quoi cela
touche-t-il Andre de Taverney, que la reine de France visite le
monastre de Saint-Denis? Est-ce de l'orgueil que je ressens? La reine
n'est pas ici pour moi. Est-ce du bonheur? je n'aime plus la reine.

Allons! du calme, mauvaise religieuse, qui n'appartient ni  Dieu ni au
monde; tche, du moins, de t'appartenir  toi-mme.

Andre se gourmandait ainsi en descendant le grand degr, et, matresse
de sa volont, elle teignit sur ses joues la rougeur fugitive de la
prcipitation, tempra la rapidit de ses mouvements. Mais, pour en
arriver l, elle mit plus de temps  achever les six dernires marches,
qu'elle n'en aurait mis  franchir les trente premires.

Lorsqu'elle arriva derrire le choeur, au parloir de crmonie, dans
lequel l'clat des lustres et des cires grandissait sous les mains
presses de quelques soeurs converses, Andre tait froide et ple.

Quand elle entendit son nom prononc par la tourire qui la ramenait,
quand elle aperut Marie-Antoinette assise sur le fauteuil abbatial,
tandis qu' ses cts s'inclinaient et s'empressaient les plus nobles
fronts du chapitre, Andre fut prise de palpitations, qui suspendirent
sa marche pendant plusieurs secondes.

--Ah! venez donc enfin, que je vous parle, mademoiselle, dit la reine en
souriant  demi.

Andre s'approcha et courba la tte.

--Vous permettez, madame, dit la reine en se tournant vers la
suprieure.

Celle-ci rpondit par une rvrence et quitta le parloir, suivie de
toutes ses religieuses.

La reine demeura seule assise avec Andre, dont le coeur battait si fort
qu'on et pu l'entendre sans le bruit plus lent du balancier de la
vieille horloge.




Chapitre LXXXIII

Un coeur mort


La reine commena l'entretien; c'tait dans l'ordre.

--Vous voil donc, mademoiselle, dit-elle avec un fin sourire; vous me
faites une impression singulire, savez-vous, en religieuse.

Andre ne rpondit rien.

--Voir une ancienne compagne, poursuivit la reine, dj perdue pour le
monde o nous autres nous vivons encore, c'est comme un svre conseil
que nous donne la tombe. Est-ce que vous n'tes pas de mon avis,
mademoiselle?

--Madame, rpliqua Andre, qui donc se permettrait de donner des
conseils  Votre Majest? La mort elle-mme n'avertira la reine que le
jour o elle la prendra. En effet, comment ferait-elle autrement?

--Pourquoi cela?

--Parce que, madame, une reine est destine, par la nature de son
lvation,  ne souffrir en ce monde que les invitables ncessits.
Tout ce qui peut amliorer sa vie, elle l'a; tout ce qui peut, chez
autrui, l'aider  embellir sa carrire, une reine le prend  autrui.

La reine fit un mouvement de surprise.

--Et c'est un droit, se hta de dire Andre. Autrui pour une reine,
c'est une collection de sujets dont les biens, l'honneur et la vie
appartiennent  des souverains. Vie, honneur et biens, moraux ou
matriels, sont donc la proprit des reines.

--Voil des doctrines qui m'tonnent, dit lentement Marie-Antoinette.
Vous faites d'une souveraine, en ce pays, je ne sais quelle ogresse de
contes qui engloutit la fortune et le bonheur des simples citoyens.
Est-ce que je suis cette femme-l, Andre? Est-ce que srieusement vous
avez eu  vous plaindre de moi quand vous tiez  la cour?

--Votre Majest a eu la bont de me faire cette question quand je la
quittai, rpliqua Andre; je rpondis, comme aujourd'hui: Non, madame.

--Mais souvent, reprit la reine, un grief nous blesse qui ne nous est
pas personnel. Ai-je nui  quelqu'un des vtres, et par consquent
mrit les paroles dures que vous venez de m'adresser? Andre, la
retraite que vous vous tes choisie est un asile contre toutes les
mauvaises passions du monde. Dieu nous y apprend la douceur, la
modration, l'oubli des injures, vertus dont lui-mme est le plus pur
modle. Dois-je trouver, en venant voir ici une soeur en Jsus-Christ,
dois-je trouver un front svre et des paroles de fiel? Dois-je, moi qui
accours en amie, rencontrer les reproches ou l'animosit voile d'une
ennemie irrconciliable?

Andre leva les yeux, stupfaite de cette placidit,  laquelle
Marie-Antoinette n'avait pas accoutum ses serviteurs. Elle tait
hautaine et rude aux rsistances.

Entendre sans s'irriter les paroles qu'Andre avait prononces, c'tait
un effort de patience et d'amiti qui toucha sensiblement la solitaire
farouche.

--Sa Majest sait bien, dit-elle plus bas, que les Taverney ne peuvent
tre ses ennemis.

--Je comprends, rpliqua la reine; vous ne me pardonnez pas d'avoir t
froide pour votre frre, et lui-mme m'accuse peut-tre de lgret, de
caprice mme?

--Mon frre est un trop respectable sujet pour accuser la reine, dit
Andre, en s'efforant de garder sa raideur.

La reine vit bien qu'elle se rendrait suspecte en augmentant la dose de
miel destine  apprivoiser le cerbre. Elle s'arrta au milieu de ses
avances.

--Toujours est-il, dit-elle, qu'en venant  Saint-Denis parler 
Madame[4], j'ai voulu vous voir et vous assurer que de prs comme de
loin, je suis votre amie.

   [Note 4: Louise-Marie de France, fille de Louis XV (voir _Joseph
    Balsamo_, ch. XXVII).]

Andre sentit cette nuance; elle craignit d'avoir  son tour offens qui
la caressait; elle craignit bien plus encore d'avoir rvl sa plaie
douloureuse  l'oeil toujours clairvoyant d'une femme.

--Votre Majest me comble d'honneur et de joie, dit-elle tristement.

--Ne parlez pas ainsi, Andre, rpliqua la reine en lui serrant la main;
vous me dchirez le coeur. Quoi! il ne sera pas dit qu'une misrable
reine puisse avoir une amie, puisse disposer d'une me, puisse reposer
avec confiance ses yeux sur des yeux charmants comme les vtres, sans
souponner au fond de ces yeux l'intrt ou le ressentiment! Oui, oui,
Andre, portez-leur envie,  ces reines,  ces matresses des biens, de
l'honneur et de la vie de tous. Oh oui! elles sont reines; oh oui! elles
possdent l'or et le sang de leurs peuples; mais le coeur! jamais!
jamais! Elles ne peuvent le prendre, et il faut qu'on le leur donne.

--Je vous assure, madame, dit Andre branle par cette chaleureuse
allocution, que j'ai aim Votre Majest autant que j'aimerai jamais en
ce monde.

Et en disant ces mots, elle rougit et baissa la tte.

--Vous... m'avez... aime! s'cria la reine, prenant au bond ces
paroles, vous ne m'aimez donc plus?

--Oh! madame!

--Je ne vous demande rien, Andre.... Maudit soit le clotre qui teint
si vite le souvenir en de certains coeurs.

--N'accusez pas mon coeur, dit vivement Andre, il est mort.

--Votre coeur est mort! Vous, Andre, jeune, belle, vous dites que votre
coeur est mort! Ah! ne jouez donc pas avec ces mots funbres. Le coeur
n'est pas mort chez qui conserve ce sourire, cette beaut; ne dites pas
cela, Andre.

--Je vous le rpte, madame, rien  la cour, rien au monde n'est plus
pour moi. Ici, je vis comme l'herbe et la plante; j'ai des joies que je
comprends seule; voil pourquoi tout  l'heure, en vous retrouvant,
splendide et souveraine, je n'ai pas compris de suite, moi, la timide et
obscure religieuse; mes yeux se sont ferms blouis par votre clat; je
vous supplie de me pardonner: ce n'est pas un crime bien grand que cet
oubli des glorieuses vanits du monde; mon confesseur m'en flicite
chaque jour, madame; ne soyez pas, je vous en supplie, plus svre que
lui.

--Quoi! vous vous plaisez au couvent? dit la reine.

--J'embrasse avec bonheur la vie solitaire.

--Rien ne reste plus l qui vous recommande les joies du monde?

--Rien.

Mon Dieu! pensa la reine inquite, est-ce que j'chouerais?

Et un frisson mortel parcourut ses veines.

Essayons de la tenter, se dit-elle; si ce moyen choue, j'aurai recours
aux prires. Oh! la prier pour cela, la prier pour accepter monsieur de
Charny; bont du ciel! faut-il tre assez malheureuse!

--Andre, reprit Marie-Antoinette en dominant son motion, vous venez
d'exprimer votre satisfaction en des termes qui m'tent l'espoir que
j'avais conu.

--Quel espoir, madame?

--N'en parlons pas, si vous tes dcide comme vous venez de le
paratre.... Hlas! c'tait pour moi une ombre de plaisir, elle a fui!
Tout n'est-il pas une ombre pour moi! N'y pensons plus.

--Mais enfin, madame, par cela mme que vous devez tirer de l une
satisfaction, expliquez-moi....

-- quoi bon. Vous vous tes retire du monde, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Bien volontiers?

--Oh! de toute ma volont.

--Et vous vous applaudissez de ce que vous avez fait?

--Plus que jamais.

--Vous voyez bien qu'il est superflu de me faire parler. Dieu m'est
tmoin cependant que j'ai cru un moment vous rendre heureuse.

--Moi?

--Oui, vous, ingrate qui m'accusiez. Mais aujourd'hui vous avez entrevu
d'autres joies, vous savez mieux que moi vos gots et votre vocation. Je
renonce....

--Enfin, madame, faites-moi l'honneur de me donner un dtail.

--Oh! c'est bien simple, je voulais vous ramener  la cour.

--Oh! s'cria Andre avec un sourire plein d'amertume, moi revenir  la
cour?... mon Dieu!... Non! non! madame, jamais!... bien qu'il m'en cote
de dsobir  Votre Majest.

La reine frissonna. Son coeur s'emplit d'une douleur inexprimable. Elle
chouait, puissant navire, sur un atome de granit.

--Vous refusez? murmura-t-elle.

Et pour cacher son trouble, elle enferma son visage dans ses mains.

Andre, la croyant accable, vint  elle et s'agenouilla, comme pour
adoucir par son respect la blessure qu'elle venait de faire  l'amiti
ou  l'orgueil.

--Voyons, dit-elle, qu'eussiez-vous fait de moi  la cour, de moi
triste, de moi nulle, de moi pauvre, de moi maudite, de moi que chacun
fuit parce que je n'ai pas mme su inspirer, misrable que je suis, aux
femmes la vulgaire inquitude des rivalits, aux hommes la vulgaire
sympathie de la diffrence des sexes.... Ah! madame et chre matresse,
laissez cette religieuse, elle n'est pas mme accepte de Dieu qui la
trouve encore trop dfectueuse, lui qui reoit les infirmes de corps et
de coeur. Laissez-moi  ma misre,  mon isolement; laissez-moi.

--Ah! dit la reine en relevant ses yeux, l'tat que je venais vous
proposer donne un dmenti  toutes les humiliations dont vous vous
plaignez! Le mariage dont il s'agit vous faisait l'une des plus grandes
dames de France.

--Un... mariage! balbutia Andre stupfaite.

--Vous refusez, dit la reine, de plus en plus dcourage.

--Oh! oui, je refuse, je refuse!

--Andre... dit-elle.

--Je refuse, madame, je refuse.

Marie-Antoinette se prpara ds lors, avec un affreux serrement de
coeur,  entamer les supplications. Andre vint se jeter  la traverse
au moment o elle se levait indcise, tremblante, perdue, ne tenant pas
le premier mot de son discours.

--Au moins, madame, dit-elle en la retenant par sa robe, car elle
croyait la voir partir, faites-moi cette grce insigne de me nommer
l'homme qui m'accepterait pour compagne; j'ai tant souffert d'tre
humilie dans ma vie, que le nom de cet homme gnreux....

Et elle sourit avec une ironie poignante.

--Sera, reprit-elle, le baume que je mettrai dsormais sur toutes mes
blessures d'orgueil.

La reine hsita; mais elle avait besoin de pousser jusqu'au bout.

--Monsieur de Charny, dit-elle d'un ton triste, indiffrent.

--Monsieur de Charny! s'cria Andre avec une explosion effrayante;
monsieur Olivier de Charny!

--Monsieur Olivier, oui, dit la reine en regardant la jeune fille avec
tonnement.

--Le neveu de monsieur de Suffren? continua Andre, dont les joues
s'empourprrent, dont les yeux resplendirent comme des toiles.

--Le neveu de monsieur de Suffren, rpondit Marie-Antoinette, de plus en
plus saisie du changement opr dans les traits d'Andre.

--C'est  monsieur Olivier que vous voulez me marier, dites, madame?

-- lui-mme.

--Et... il consent?...

--Il vous demande en mariage.

--Oh! j'accepte, j'accepte, dit Andre, folle et transporte. C'est donc
moi qu'il aime!... moi qu'il aime comme je l'aimais!

La reine recula livide et tremblante avec un sourd gmissement; elle
alla tomber terrasse sur un fauteuil, tandis que l'insense Andre lui
baisait les genoux, la robe et mouillait ses mains de larmes, et les
mordait d'ardents baisers.

--Quand partons-nous? dit-elle enfin, quand la parole put succder en
elle aux cris touffs, aux soupirs.

--Venez, murmura la reine, qui sentait la vie lui chapper, et qui
voulait sauver son honneur avant de mourir.

Elle se leva, s'appuya sur Andre, dont les lvres brlantes cherchaient
ses joues glaces; et, tandis que la jeune fille s'apprtait au dpart:

Eh bien! mon Dieu!... Est-ce assez de souffrances pour un seul coeur?
dit avec un sanglot amer l'infortune souveraine, celle qui possdait la
vie et l'honneur de trente millions de sujets.

Et il faut que je vous remercie, cependant, mon Dieu! ajouta-t-elle,
car vous sauvez mes enfants de l'opprobre, vous me donnez le droit de
mourir sous mon manteau royal!




Chapitre LXXXIV

O il est expliqu pourquoi le baron engraissait


Tandis que la reine dcidait du sort de mademoiselle de Taverney 
Saint-Denis, Philippe, le coeur dchir par tout ce qu'il avait appris,
par tout ce qu'il venait de dcouvrir, pressait les prparatifs de son
dpart.

Un soldat habitu  courir le monde n'est jamais bien long  faire ses
malles et  revtir le manteau de voyage. Mais Philippe avait des motifs
plus puissants que tout autre pour s'loigner rapidement de Versailles:
il ne voulait pas tre tmoin du dshonneur probable et imminent de la
reine, son unique passion.

Aussi le vit-on plus ardent que jamais faire seller ses chevaux, charger
ses armes, entasser dans sa valise ce qu'il avait de plus familier pour
vivre de la vie d'habitude; et quand il eut termin tout cela, il fit
prvenir monsieur de Taverney le pre qu'il avait  lui parler.

Le petit vieillard revenait de Versailles, secouant du mieux qu'il
pouvait ses mollets grles qui supportaient un ventre rondelet. Le baron
depuis trois  quatre mois engraissait, ce qui lui donnait une fiert
facile  comprendre, si l'on songe que le comble de l'obsit devait
tre en lui le signe d'un parfait contentement.

Or, le parfait contentement de monsieur de Taverney, c'est un mot qui
renferme bien des sens.

Le baron revenait donc tout guilleret de sa promenade au chteau. Il
avait le soir pris sa part de tout le scandale du jour. Il avait souri 
monsieur de Breteuil contre monsieur de Rohan;  messieurs de Soubise et
de Gumene contre monsieur de Breteuil;  monsieur de Provence contre
la reine;  monsieur d'Artois contre monsieur de Provence;  cent
personnes contre cent autres personnes;  pas une pour quelqu'un. Il
avait ses provisions de mchancets, de petites infamies. Panier plein,
il rentrait heureux.

Lorsqu'il apprit par son valet que son fils dsirait lui parler, au lieu
d'attendre la visite de Philippe, ce fut lui qui traversa tout un palier
pour venir trouver le voyageur.

Il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre pleine de ce dsordre
qui prcde un dpart.

Philippe ne s'attendait pas  des clats de sensibilit, lorsque son
pre apprendrait sa rsolution, mais il ne s'attendait pas non plus 
trop d'indiffrence. En effet, Andre avait dj quitt la maison
paternelle, c'tait une existence de moins  tourmenter; le vieux baron
devait sentir du vide, et lorsque ce vide serait complt par l'absence
du dernier martyr, le baron, pareil aux enfants  qui l'on prend leur
chien et leur oiseau, pourrait bien pleurnicher, ne ft-ce que par
gosme.

Mais il fut bien tonn, Philippe, quand il entendit le baron s'crier
avec un rire de jubilation:

--Ah! mon Dieu! il part, il part....

Philippe s'arrta et regarda son pre avec stupeur.

--J'en tais sr, continua le baron; je l'eusse pari. Bien jou,
Philippe, bien jou.

--Plat-il, monsieur? dit le jeune homme; qu'est-ce qui est bien jou,
je vous prie?

Le vieillard se mit  chantonner en sautillant sur une jambe et en
soutenant son commencement de ventre avec ses deux mains.

Il faisait en mme temps force clignements d'yeux  Philippe pour qu'il
congdit son valet de chambre.

Ce que comprenant, Philippe obit. Le baron poussa Champagne dehors et
lui ferma la porte sur les talons. Puis revenant prs de son fils:

--Admirable, dit-il  voix basse, admirable!

--Voil bien des loges que vous me donnez, monsieur, rpondit
froidement Philippe, sans que je sache en quoi je les ai mrits....

--Ah! ah! ah! fit le vieillard en se dandinant.

-- moins que toute cette hilarit, monsieur, ne soit cause par mon
dpart, qui vous dbarrasse de moi.

--Oh, oh, oh!... dit en riant sur une autre note le vieux baron. L, l,
ne te contrains pas devant moi, ce n'est pas la peine; tu sais bien que
je ne suis pas ta dupe.... Ah, ah, ah!

Philippe se croisa les bras en se demandant si ce vieillard ne devenait
pas fou par quelque coin du cerveau.

--Dupe de quoi? dit-il.

--De ton dpart, pardieu! Est-ce que tu te figures que j'y crois  ton
dpart?

--Vous n'y croyez pas?

--Champagne n'est plus ici, je te le rpte. Ne te contrains pas
davantage; d'ailleurs, j'avoue que tu n'avais pas d'autre parti 
prendre, et tu le prends, c'est bien.

--Monsieur, vous me surprenez  un point!...

--Oui, c'est assez surprenant que j'aie devin cela; mais que veux-tu,
Philippe, il n'y a pas d'homme plus curieux que moi, et quand je suis
curieux, je cherche; il n'y a pas d'homme plus heureux que moi pour
trouver quand je cherche; donc, j'ai trouv que tu fais semblant de
partir, et je t'en flicite.

--Je fais semblant? cria Philippe intrigu.

Le vieillard s'approcha, toucha la poitrine du jeune homme avec ses
doigts osseux comme des doigts de squelette, et de plus en plus
confidentiel:

--Parole d'honneur, dit-il, sans cet expdient-l, je suis sr que tout
tait dcouvert. Tu prends la chose  temps. Tiens, demain il et t
trop tard. Va-t'en vite, mon enfant, va-t'en vite.

--Monsieur, dit Philippe d'un ton glac, je vous proteste que je ne
comprends pas un mot, un seul  tout ce que vous me faites l'honneur de
me dire.

--O cacheras-tu tes chevaux? continua le vieillard, sans rpondre
directement; tu as une jument trs reconnaissable; prends garde qu'on ne
la voie ici quand on te croira en...  propos, o fais-tu semblant
d'aller?

--Je passe  Taverney-Maison-Rouge, monsieur.

--Bien... trs bien... tu feins d'aller  Maison-Rouge.... Personne ne
s'en claircira.... Oh! mais, trs bien.... Cependant, sois prudent; il y
a bien des yeux braqus sur vous deux.

--Sur nous deux!... Qui?

--_Elle_ est imptueuse, vois-tu, continua le vieillard, elle a des
fougues capables de tout perdre. Prends garde! sois plus raisonnable
qu'elle....

--Ah ! mais, en vrit, s'cria Philippe avec une sourde colre, je
m'imagine, monsieur, que vous vous divertissez  mes dpens, ce qui
n'est pas charitable, je vous jure; ce qui n'est pas bon, car vous
m'exposez, chagrin comme je le suis et irrit,  vous manquer de
respect.

--Ah bien! oui, le respect; je t'en dispense; tu es assez grand garon
pour faire nos affaires, et tu t'en acquittes si bien que tu m'inspires
du respect  moi. Tu es le Gronte, je suis l'tourdi. Voyons,
laisse-moi une adresse  laquelle je puisse te faire parvenir un avis
s'il arrivait quelque chose de pressant.

-- Taverney, monsieur, dit Philippe, croyant que le vieillard rentrait
enfin dans son bon sens.

--Eh! tu me la donnes belle!...  Taverney,  quatre-vingts lieues! Tu
ne te figures pas que si j'ai un conseil important, press,  te faire
passer, je m'amuserai  tuer des courriers sur la route de Taverney par
vraisemblance? Allons donc, je ne te dis pas de me donner l'adresse de
ta maison du parc, parce qu'on pourrait y suivre mes missaires, ou
reconnatre mes livres, mais choisis une tierce adresse  distance d'un
quart d'heure; tu as de l'imagination, que diable! Quand on a fait pour
ses amours ce que tu viens de faire, on est homme de ressources,
morbleu!

--Une maison du parc, des amours, de l'imagination! monsieur; nous
jouons aux nigmes, seulement, vous gardez les mots pour vous.

--Je ne connais pas d'animal plus net et plus discret que toi! s'cria
le pre avec dpit; je n'en connais pas dont les rserves soient plus
blessantes. Ne dirait-on pas que tu as peur d'tre trahi par moi? Ce
serait bizarre!

--Monsieur! dit Philippe exaspr.

--C'est bon! c'est bon! garde tes secrets pour toi; garde le secret de
ta maison loue  l'ancienne louveterie.

--J'ai lou la louveterie, moi?

--Garde le secret des promenades nocturnes faites par toi entre deux
adorables amies.

--Moi!... je me suis promen, murmura Philippe, plissant.

--Garde le secret de ces baisers clos comme le miel sous les fleurs et
la rose.

--Monsieur! rugit Philippe ivre de jalousie furieuse; monsieur! vous
tairez-vous?

--C'est bon, te dis-je encore, tout ce que tu as fait, je l'ai su,
t'ai-je dit? T'es-tu dout que je le savais? Mordieu! cela devrait te
donner de la confiance. Ton intimit avec la reine, tes entreprises
favorises, tes excursions dans les bains d'Apollon, mon Dieu! mais
c'est notre vie et notre fortune  tous. N'aie donc pas peur de moi,
Philippe.... Confie-toi donc  moi.

--Monsieur, vous me faites horreur! s'cria Philippe en cachant son
visage dans ses mains.

Et en effet, c'tait bien de l'horreur qu'il prouvait, ce malheureux
Philippe, pour l'homme qui mettait  nu ses plaies, et non content de
les avoir dnudes, les agrandissait, les dchirait avec une sorte de
rage. C'tait bien de l'horreur qu'il prouvait pour l'homme qui lui
attribuait tout le bonheur d'un autre, et qui, croyant le caresser, le
flagellait avec le bonheur d'un rival.

Tout ce que le pre avait appris, tout ce qu'il avait devin, tout ce
que les malveillants mettaient sur le compte de monsieur de Rohan, les
mieux informs sur le compte de Charny, le baron, lui, le rapportait 
son fils. Pour lui c'tait Philippe que la reine aimait, et poussait peu
 peu dans l'ombre aux plus hauts chelons du favoritisme. Voil le
parfait contentement qui depuis quelques semaines engraissait le ventre
de monsieur de Taverney.

Quand Philippe eut dcouvert ce nouveau bourbier d'infamie, il frissonna
de s'y voir plonger par le seul tre qui et d faire cause commune avec
lui pour l'honneur; mais le coup avait t tellement violent, qu'il
demeura tourdi, muet, pendant que le baron caquetait avec plus de verve
que jamais.

--Vois, lui disait-il, tu as fait l un chef-d'oeuvre, tu as dpist
tout le monde; ce soir cinquante yeux m'ont dit: C'est Rohan. Cent m'ont
dit: C'est Charny. Deux cents m'ont dit: C'est Rohan et Charny! Pas un,
entends-tu bien, pas un n'a dit: C'est Taverney. Je te rpte que tu as
fait un chef-d'oeuvre, c'est bien le moins que je t'en fasse mes
compliments.... Du reste,  toi comme  elle, cela fait honneur, mon
cher.  elle, parce qu'elle t'a pris;  toi, parce que tu la tiens.

Au moment o Philippe, rendu furieux par ce dernier trait, foudroyait
d'un regard dvorant l'impitoyable vieillard, d'un regard prlude de la
tempte, le bruit d'un carrosse retentit dans la cour de l'htel, et
certaines rumeurs, certaines alles et venues d'un caractre trange,
appelrent au-dehors l'attention de Philippe.

On entendit Champagne s'crier:

--Mademoiselle! c'est mademoiselle!

Et plusieurs voix rptrent.

--Mademoiselle!...

--Comment, mademoiselle? dit Taverney. Quelle demoiselle est-ce l?

--C'est ma soeur! murmura Philippe, saisi d'tonnement lorsqu'il
reconnut Andre qui descendait de carrosse, claire par le flambeau du
suisse.

--Votre soeur! rpta le vieillard.... Andre?... est-ce possible?

Et Champagne arrivant pour confirmer ce qu'avait annonce Philippe:

--Monsieur, dit-il  Philippe, mademoiselle votre soeur est dans le
boudoir auprs du grand salon; elle attend monsieur pour lui parler.

--Allons au-devant d'elle, s'cria le baron.

--C'est  moi qu'elle veut avoir affaire, dit Philippe en saluant le
vieillard; j'irai le premier, s'il vous plait.

Au mme instant, un second carrosse entra bruyamment dans la cour.

--Qui diable! vient encore, murmura le baron... c'est la soire aux
aventures.

--Monsieur le comte Olivier de Charny! cria la voix du suisse aux valets
de pied.

--Conduisez monsieur le comte au salon, dit Philippe  Champagne,
monsieur le baron le recevra. Moi je vais au boudoir parier  ma soeur.

Les deux hommes descendirent lentement l'escalier.

Que vient faire ici le comte? se demandait Philippe.

Qu'est venue faire ici Andre? pensait le baron.




Chapitre LXXXV

Le pre et la fiance


Le salon de l'htel tait situ dans le premier corps de logis, au
rez-de-chausse.  sa gauche tait le boudoir, avec une sortie sur
l'escalier, conduisant  l'appartement d'Andre.

 sa droite, un autre petit salon par lequel on entrait dans le grand.
Philippe arriva le premier dans le boudoir o attendait sa soeur. Il
avait, une fois dans le vestibule, doubl le pas pour tre plus tt dans
les bras de cette compagne chrie.

Aussitt qu'il eut ouvert la double porte du boudoir, Andre vint le
prendre  son col et l'embrassa d'un air joyeux auquel n'tait plus
habitu, depuis longtemps, ce triste amant, ce malheureux frre.

--Bont du ciel! que t'arrive-t-il donc? demanda le jeune homme 
Andre.

--Quelque chose d'heureux! oh! de bien heureux! mon frre.

--Et tu reviens pour me l'annoncer?

--Je reviens pour toujours! s'cria Andre avec un transport de bonheur
qui fit de son exclamation un cri clatant.

--Plus bas, petite soeur, plus bas, dit Philippe; les lambris de cette
maison ne sont plus habitus  la joie, et de plus, il y a l, dans ce
salon  ct, ou il va s'y trouver, quelqu'un qui l'entendrait.

--Quelqu'un, fit Andre; qui donc?

--coute, rpliqua Philippe.

--Monsieur le comte de Charny! annona le valet de pied en introduisant
Olivier du petit salon dans le grand.

--Lui! lui! s'cria Andre en redoublant ses caresses  son frre. Oh!
je sais bien ce qu'il vient faire ici, va.

--Tu le sais!

--Tiens! je le sais si bien que je m'aperois du dsordre de ma
toilette, et que, comme je prvois le moment o je devrai  mon tour
entrer dans ce salon pour y entendre de mes oreilles ce que vient dire
monsieur de Charny....

--Parlez-vous srieusement, ma chre Andre?

--coute, coute, Philippe, et laisse-moi monter jusqu' mon
appartement. La reine m'a ramene un peu vite, je vais changer mon
nglig de couvent contre une toilette... de fiance.

Et sur ce mot qu'elle articula bas  Philippe en l'accompagnant d'un
baiser joyeux, Andre, lgre et emporte, disparut par l'escalier qui
montait  son appartement.

Philippe resta seul et appliqua sa joue sur la porte qui communiquait du
boudoir au salon; il couta.

Le comte de Charny tait entr. Il arpentait lentement le vaste parquet
et semblait plutt mditer qu'attendre.

Monsieur de Taverney le pre entra  son tour et vint saluer le comte
avec une politesse recherche, bien que contrainte.

-- quoi, dit-il enfin, dois-je l'honneur de cette visite imprvue,
monsieur le comte? en tout cas, croyez qu'elle me comble de joie.

--Je suis venu, monsieur, en crmonie, comme vous le voyez, et je vous
prie de m'excuser si je n'ai point amen avec moi mon oncle, monsieur le
bailli de Suffren, ainsi que j'aurais d le faire.

--Comment, balbutia le baron, mais je vous excuse, mon cher monsieur de
Charny.

--Cela tait de convenance, je le sais, pour la demande que je me
prpare  vous prsenter.

--Une demande? dit le baron.

--J'ai l'honneur, reprit Charny d'une voix que dominait l'motion, de
vous demander la main de mademoiselle Andre de Taverney, votre fille.

Le baron fit un soubresaut sur son fauteuil. Il ouvrit des yeux
tincelants qui semblaient dvorer chacune des paroles que venait de
prononcer le comte de Charny.

--Ma fille!... murmura-t-il, vous me demandez Andre en mariage!

--Oui, monsieur le baron;  moins que mademoiselle de Taverney ne sente
quelque rpugnance pour cette union.

Ah ! mais, pensa le vieillard, la faveur de Philippe est-elle dj si
clatante que l'un de ses rivaux en veuille profiter en pousant sa
soeur? Ma foi! c'est pas mal jou non plus, monsieur de Charny.

Et tout haut, avec un sourire:

--Cette recherche est tellement honorable pour notre maison, monsieur le
comte, dit-il, que j'y accde avec bien de la joie, quant  ce qui me
regarde, et comme je tiens  ce que vous emportiez d'ici un consentement
complet, je ferai prvenir ma fille.

--Monsieur, interrompit le comte avec froideur, vous prenez l, je
pense, un soin inutile. La reine a bien voulu consulter mademoiselle de
Taverney  cet gard, et la rponse de mademoiselle votre fille m'a t
favorable.

--Ah! fit le baron, de plus en plus merveill, c'est la reine....

--Qui a pris la peine de se transporter  Saint-Denis, oui, monsieur.

Le baron se leva.

--Il ne me reste plus qu' vous donner connaissance, monsieur le comte,
dit-il, de ce qui concerne la situation de mademoiselle de Taverney.
J'ai l-haut les titres de fortune de sa mre. Vous n'pousez pas une
fille riche, monsieur le comte, et avant de rien conclure....

--Inutile, monsieur le baron, dit schement Charny. Je suis riche pour
deux, et mademoiselle de Taverney n'est pas de ces femmes qu'on
marchande. Mais cette question que vous vouliez traiter pour votre
compte, monsieur le baron, il m'est indispensable de la traiter pour le
mien.

Il achevait  peine ces mots, que la porte du boudoir s'ouvrit, et que
parut Philippe, ple, dfait, une main dans sa veste, et l'autre
convulsivement ferme.

Charny le salua crmonieusement, et reut un salut pareil.

--Monsieur, dit Philippe, mon pre avait raison de vous proposer un
entretien sur les comptes de famille; nous avons tous deux des
claircissements  vous donner. Tandis que monsieur le baron va monter
chez lui pour chercher les papiers dont il vous parlait, j'aurai
l'honneur de traiter la question avec vous plus en dtail.

Et Philippe, avec un regard empreint d'une irrcusable autorit,
congdia le baron, qui sortit mal  son aise, prvoyant quelque
traverse.

Philippe accompagna le baron jusqu' la porte de sortie du petit salon,
pour tre sr que cette pice demeurerait vide. Il alla regarder de mme
dans le boudoir, et assur de n'tre entendu de personne, sinon par
celui auquel il s'adressait:

--Monsieur de Charny, dit-il en se croisant les bras en face du comte,
comment se fait-il que vous osiez venir demander ma soeur en mariage?

Olivier recula et rougit.

--Est-ce, continua Philippe, pour cacher mieux vos amours avec cette
femme que vous poursuivez, avec cette femme qui vous aime? Est-ce pour
que vous voyant mari, on ne puisse dire que vous avez une matresse?

--En vrit, monsieur... dit Charny chancelant, atterr.

--Est-ce, ajouta Philippe, pour que, devenu l'poux d'une femme qui
approchera votre matresse  toute heure, vous ayez plus de facilit 
la voir, cette matresse adore?

--Monsieur, vous passez les bornes!

--C'est peut-tre, et je crois plutt cela, continua Philippe en se
rapprochant de Charny; c'est sans doute pour que, devenu votre
beau-frre, je ne rvle pas ce que je sais de vos amours passes.

--Ce que vous savez! s'cria Charny pouvant, prenez garde, prenez
garde!

--Oui, dit Philippe en s'animant, la maison du louvetier, loue par
vous; vos promenades mystrieuses dans le parc de Versailles... la
nuit... vos mains presses, vos soupirs, et surtout ce tendre change de
regards  la petite porte du parc....

--Monsieur, au nom du ciel! monsieur, vous ne savez rien; dites que vous
ne savez rien.

--Je ne sais rien! s'cria Philippe avec une sanglante ironie. Comment
ne saurais-je rien, moi qui tais cach dans les broussailles derrire
la porte des bains d'Apollon, quand vous tes sorti donnant le bras  la
reine.

Charny fit deux pas, comme un homme frapp  mort qui cherche un appui
autour de lui.

Philippe le regarda avec un farouche silence. Il le laissait souffrir,
il le laissait expier par ce tourment passager les heures d'ineffables
dlices qu'il venait de lui reprocher.

Charny se releva de son affaissement.

--Eh bien! monsieur, dit-il  Philippe, mme aprs ce que vous venez de
me dire, je vous demande,  vous, la main de mademoiselle de Taverney.
Si ne n'tais qu'un lche calculateur, comme vous le supposiez il y a un
moment, si je me mariais pour moi, je serais tellement misrable, que
j'aurais peur de l'homme qui tient mon secret et celui de la reine. Mais
il faut que la reine soit sauve, monsieur, il le faut.

--En quoi la reine est-elle perdue, dit Philippe, parce que monsieur de
Taverney l'a vue serrer le bras de monsieur de Charny, et lever au ciel
des yeux humides de bonheur? En quoi la reine est-elle perdue, parce que
je sais qu'elle vous aime? Oh! ce n'est pas une raison de sacrifier ma
soeur, monsieur, et je ne la laisserai pas sacrifier.

--Monsieur, rpondit Olivier, savez-vous pourquoi la reine est perdue si
ce mariage ne se fait pas? C'est que ce matin mme, tandis qu'on
arrtait monsieur de Rohan, le roi m'a surpris aux genoux de la reine.

--Mon Dieu!

--Et que la reine, interroge par son roi jaloux, a rpondu que je
m'agenouillais pour lui demander la main de votre soeur. Voil pourquoi,
monsieur, si je n'pouse pas votre soeur, la reine est perdue.
Comprenez-vous, maintenant?

Un double bruit coupa la phrase d'Olivier: un cri et un soupir. Ils
partaient tous deux l'un du boudoir, l'autre du petit salon.

Olivier courut au soupir; il vit dans le boudoir Andre de Taverney
vtue de blanc comme une fiance. Elle avait tout entendu et venait de
s'vanouir.

Philippe courut au cri dans le petit salon. Il aperut le corps du baron
de Taverney, que cette rvlation de l'amour de la reine pour Charny
venait de foudroyer sur la ruine de toutes ses esprances.

Le baron, frapp d'apoplexie, avait rendu le dernier soupir.

La prdiction de Cagliostro tait accomplie.

Philippe, qui comprenait tout, mme la honte de cette mort, abandonna
silencieusement le cadavre, et revint au salon, vers Charny, qui
contemplait en tremblant, et sans oser y toucher, cette belle jeune
fille froide et inanime.

Les deux portes ouvertes laissaient voir ces deux corps paralllement,
symtriquement poss, pour ainsi dire,  l'endroit o les avait frapps
le coup de la rvlation.

Philippe, les yeux gonfls, le coeur bouillant, eut le courage de
prendre la parole pour dire  monsieur de Charny:

--Monsieur le baron de Taverney vient de mourir. Aprs lui, je suis le
chef de ma famille. Si mademoiselle de Taverney survit, je vous la donne
en mariage.

Charny regarda le cadavre du baron avec horreur, le corps d'Andre avec
dsespoir. Philippe arrachait  deux mains ses cheveux, et lana vers le
ciel une exclamation qui dut mouvoir le coeur de Dieu sur son trne
ternel.

--Comte de Charny, dit-il aprs avoir calm en lui la tempte, je prends
cet engagement au nom de ma soeur qui ne m'entend pas: elle donnera son
bonheur  une reine, et moi peut-tre un jour serai-je assez heureux
pour lui donner ma vie. Adieu, monsieur de Charny; adieu, mon
beau-frre.

Et, saluant Olivier qui ne savait comment s'loigner sans passer prs
d'une des victimes, Philippe releva Andre, la rchauffa dans ses bras,
et livra ainsi passage au comte, qui disparut par le boudoir.




Chapitre LXXXVI

Aprs le dragon, la vipre


Il est temps pour nous de revenir  ces personnages de notre histoire
que la ncessit et l'intrigue, aussi bien que la vrit historique, ont
relgus au deuxime plan.

Oliva se prparait  fuir, pour le compte de Jeanne, quand Beausire,
prvenu par un avis anonyme, Beausire, haletant aprs la reprise de
Nicole, se trouva conduit jusque dans ses bras, et l'enleva de chez
Cagliostro, tandis que monsieur Rteau de Villette attendait vainement
au bout de la rue du Roi-Dor.

Pour trouver les heureux amants, que monsieur de Crosne avait tant
d'intrt  dcouvrir, madame de La Motte, qui se sentait dupe, mit en
campagne tout ce qu'elle eut de gens affids.

Elle aimait mieux, on le conoit, veiller elle-mme sur son secret, que
d'en laisser le maniement  d'autres, et pour la bonne gestion de
l'affaire qu'elle prparait, il tait indispensable que Nicole ft
introuvable.

Il est impossible de dpeindre les angoisses qu'elle eut  subir quand
chacun de ses missaires lui annona, en revenant, que les recherches
taient inutiles.

En ce moment mme, elle recevait, cache, ordres sur ordres de paratre
chez la reine, et de venir rpondre de sa conduite au sujet du collier.

Nuitamment, voile, elle partit pour Bar-sur-Aube, o elle avait un
pied--terre, et y tant arrive par des chemins de traverse sans avoir
t reconnue, elle prit le temps d'envisager sa position sous son
vritable jour.

Elle gagnait ainsi deux ou trois jours, face  face avec elle-mme, et
se donnait le temps, et avec le temps la force de soutenir, par une
solide fortification intrieure, l'difice de ses calomnies.

Deux jours de solitude pour cette me profonde, c'tait la lutte au bout
de laquelle seraient dompts le corps et l'esprit, aprs laquelle la
conscience obissante ne se retournerait plus, instrument dangereux
contre la coupable, aprs laquelle le sang aurait pris l'habitude de
circuler autour du coeur sans monter au visage pour y rvler la honte
ou la surprise.

La reine, le roi, qui la faisaient chercher, n'apprirent son
installation  Bar-sur-Aube qu'au moment o elle tait dj prpare 
faire la guerre. Ils envoyrent un exprs pour l'amener. Ce fut alors
qu'elle apprit l'arrestation du cardinal.

Toute autre qu'elle et t terrasse par cette vigoureuse offensive,
mais Jeanne n'avait plus rien  mnager. Qu'tait une question de
libert dans la balance, auprs des questions de vie ou de mort qui s'y
entassaient chaque jour?

En apprenant la prison du cardinal et l'clat qu'avait fait
Marie-Antoinette:

La reine a brl ses vaisseaux, calcula-t-elle froidement; impossible 
elle de revenir sur le pass. En refusant de transiger avec le cardinal
et de payer les bijoutiers, elle joue quitte ou double. Cela prouve
qu'elle compte sans moi, et qu'elle ne souponne pas les forces que j'ai
 ma disposition.

Voil de quelles pices tait faite l'armure que portait Jeanne,
lorsqu'un homme, moiti exempt, moiti messager, se prsenta tout  coup
devant elle, et lui annona qu'il tait charg de la _ramener  la
cour_.

Le messager charg de l'amener  la cour voulait la conduire directement
chez le roi; mais Jeanne, avec cette habilet qu'on lui connat:

--Monsieur, dit-elle, vous aimez la reine, n'est-ce pas?

--En doutez-vous, madame la comtesse? repartit le messager.

--Eh bien! au nom de cet amour loyal et du respect que vous avez pour la
reine, je vous adjure de me conduire chez la reine d'abord.

L'officier voulut faire des objections.

--Vous savez assurment de quoi il s'agit mieux que moi, repartit la
comtesse. Voil pourquoi vous comprendrez qu'un entretien secret de la
reine avec moi est indispensable.

Le messager, tout ptri des ides calomnieuses qui empestaient l'air de
Versailles depuis plusieurs mois, crut rellement rendre un service  la
reine en menant madame de La Motte auprs d'elle avant de la montrer au
roi.

Qu'on se figure la hauteur, l'orgueil, la conscience altire de la reine
mise en prsence de ce dmon qu'elle ne connaissait pas encore, mais
dont elle souponnait la perfide influence sur ses affaires.

Qu'on se reprsente Marie-Antoinette, veuve encore inconsole de son
amour qui avait succomb au scandale, Marie-Antoinette, crase par
l'injure d'une accusation qu'elle ne pouvait rfuter, qu'on se la
reprsente, aprs tant de souffrances, se disposant  mettre le pied sur
la tte du serpent qui l'a mordue!

Le ddain suprme, la colre mal contenue, la haine de femme  femme, le
sentiment d'une supriorit incomparable de position, voil quelles
taient les armes des adversaires. La reine commena par faire entrer
comme tmoins deux de ses femmes, oeil baiss, lvres closes, rvrence
lente et solennelle; un coeur plein de mystres, un esprit plein
d'ides, le dsespoir pour dernier moteur, voil quel tait le second
champion. Madame de La Motte, ds qu'elle aperut les deux femmes:

--Bon! dit-elle, voil deux tmoins qu'on renverra tout  l'heure.

--Ah! vous voil enfin, madame! s'cria la reine; on vous trouve enfin!

Jeanne s'inclina une deuxime fois.

--Vous vous cachez donc? dit la reine avec impatience.

--Me cacher! non, madame, rpliqua Jeanne d'une voix douce et  peine
timbre, comme si l'motion produite par la majest royale en altrait
seule la sonorit ordinaire; je ne me cachais pas; si je me fusse
cache, on ne m'et point trouve.

--Vous vous tes enfuie, cependant? Appelons cela comme il vous plaira.

--C'est--dire que j'ai quitt Paris, oui, madame.

--Sans ma permission?

--Je craignais que Sa Majest ne m'accordt pas le petit cong dont
j'avais besoin pour arranger mes affaires  Bar-sur-Aube, o j'tais
depuis six jours, quand l'ordre de Sa Majest m'y vint chercher.
D'ailleurs, il faut le dire, je ne me croyais pas tellement ncessaire 
Votre Majest, que je fusse oblige de la prvenir pour faire une
absence de huit jours.

--Eh! vous avez raison, madame; pourquoi avez-vous craint mon refus d'un
cong? Quel cong avez-vous  me demander? Quel cong ai-je  vous
accorder? Est-ce que vous occupez une charge ici?

Il y eut trop de mpris sur ces derniers mots. Jeanne, blesse, mais
retenant son sang comme les chats-tigres piqus par la flche:

--Madame, dit-elle humblement, je n'ai pas de charge  la cour, c'est
vrai; mais Votre Majest m'honorait d'une confiance si prcieuse que je
me regardais comme engage bien plus auprs d'elle par la reconnaissance
que d'autres ne le sont par le devoir.

Jeanne avait cherch longtemps, elle avait trouv le mot confiance et
elle appuyait dessus.

--Cette confiance, rpta la reine, plus crasante encore de mpris que
dans sa premire apostrophe, nous en allons rgler le compte. Avez-vous
vu le roi?

--Non, madame.

--Vous le verrez.

Jeanne salua.

--Ce sera un grand honneur pour moi, dit-elle.

La reine chercha un peu de calme pour commencer ses questions avec
avantage.

Jeanne profita de ce rpit pour dire:

--Mais, mon Dieu! madame, comme Votre Majest se montre svre  mon
gard. Je suis toute tremblante.

--Vous n'tes pas au bout, dit brusquement la reine; savez-vous que
monsieur de Rohan est  la Bastille?

--On me l'a dit, madame.

--Vous devinez bien pourquoi?

Jeanne regarda fixement la reine, et se tournant vers les femmes dont la
prsence semblait la gner, rpondit:

--Je ne le sais pas, madame.

--Vous savez, cependant, que vous m'avez parl d'un collier, n'est-ce
pas?

--D'un collier de diamants; oui, madame.

--Et que vous m'avez propos, de la part du cardinal, un accommodement
pour payer ce collier?

--C'est vrai, madame.

--Ai-je accept ou refus cet accommodement?

--Votre Majest a refus.

--Ah! fit la reine avec une satisfaction mle de surprise.

--Sa Majest a mme donn un acompte de deux cent mille livres, ajouta
Jeanne.

--Bien... et aprs?

--Aprs, Sa Majest ne pouvant payer, parce que monsieur de Calonne lui
avait refus de l'argent, a renvoy l'crin aux joailliers Boehmer et
Bossange.

--Par qui renvoy?

--Par moi.

--Et vous, qu'avez-vous fait?

--Moi, dit lentement Jeanne, qui sentait tout le poids des paroles
qu'elle allait prononcer; moi, j'ai donn les diamants  monsieur le
cardinal.

-- monsieur le cardinal! s'cria la reine, et pourquoi s'il vous plat,
au lieu de les remettre aux joailliers?

--Parce que, madame, monsieur de Rohan s'tant intress  cette
affaire, qui plaisait  Votre Majest, je l'eusse bless en ne lui
fournissant point l'occasion de la terminer lui-mme.

--Mais comment se fait-il que vous ayez tir un reu des joailliers?

--Parce que monsieur de Rohan m'a remis ce reu.

--Mais cette lettre que vous avez, dit-on, remise aux joailliers comme
venant de moi?

--Monsieur de Rohan m'a prie de la remettre.

--C'est donc en tout et toujours monsieur de Rohan qui s'est ml de
cela! s'cria la reine.

--Je ne sais ce que Votre Majest veut dire, rpliqua Jeanne d'un air
distrait, ni de quoi monsieur de Rohan s'est ml.

--Je dis que le reu des joailliers, remis ou envoy par moi  vous, est
faux!

--Faux! dit Jeanne avec candeur; oh! madame!

--Je dis que la prtendue lettre d'acceptation du collier, signe,
dit-on, de moi, est fausse!

--Oh! s'cria Jeanne plus tonne en apparence encore que la premire
fois.

--Je dis enfin, poursuivit la reine, que vous avez besoin d'tre
confronte avec monsieur de Rohan pour nous faire claircir cette
affaire.

--Confronte! dit Jeanne. Mais, madame, quel besoin de me confronter
avec monsieur le cardinal?

--Lui-mme le demandait.

--Lui?

--Il vous cherchait partout.

--Mais, madame, c'est impossible.

--Il voulait vous prouver, disait-il, que vous l'aviez tromp.

--Oh! pour cela, madame, je demande la confrontation.

--Elle aura lieu, madame, croyez-le bien. Ainsi, vous niez savoir o est
le collier?

--Comment le saurais-je?

--Vous niez avoir aid monsieur le cardinal dans certaines intrigues?...

--Votre Majest a tout droit de me disgracier; mais de m'offenser,
aucun. Je suis une Valois, madame.

--Monsieur le cardinal a soutenu devant le roi des calomnies qu'il
espre faire reposer sur des bases srieuses.

--Je ne comprends pas.

--Le cardinal a dclar m'avoir crit.

Jeanne regarda la reine en face et ne rpliqua rien.

--M'entendez-vous? dit la reine.

--J'entends, oui, Votre Majest.

--Et que rpondez-vous?

--Je rpondrai quand on m'aura confronte avec monsieur le cardinal.

--Jusque-l, si vous savez la vrit, aidez-nous!

--La vrit, madame, c'est que Votre Majest m'accable sans sujet et me
maltraite sans raison.

--Ce n'est pas une rponse, cela.

--Je n'en ferai cependant pas d'autre ici, madame.

Et Jeanne regarda les deux femmes encore une fois.

La reine comprit, mais elle ne cda pas. La curiosit ne put l'emporter
sur le respect humain. Dans les rticences de Jeanne, dans son attitude
 la fois humble et insolente perait l'assurance qui rsulte d'un
secret acquis. Ce secret, peut-tre la reine l'et-elle achet par la
douceur.

Elle repoussa ce moyen comme indigne d'elle.

--Monsieur de Rohan a t mis  la Bastille pour avoir trop voulu
parler, dit Marie-Antoinette, prenez garde, madame, d'encourir le mme
sort pour avoir voulu vous taire.

Jeanne enfona ses ongles dans ses mains, mais elle sourit.

-- une conscience pure, dit-elle, qu'importe la perscution; la
Bastille me convaincra-t-elle d'un crime que je n'ai pas commis?

La reine regarda Jeanne avec un oeil courrouc.

--Parlerez-vous? dit-elle.

--Je n'ai rien  dire, madame, sinon  vous.

-- moi? Eh bien! est-ce que ce n'est pas  moi que vous parlez?

--Pas  vous seule.

--Ah! nous y voil, s'cria la reine; vous voulez le huis clos. Vous
craignez le scandale de l'aveu public aprs m'avoir inflig le scandale
du soupon public.

Jeanne se redressa.

--N'en parlons plus, dit-elle; ce que j'en faisais, c'tait pour vous.

--Quelle insolence!

--Je subis respectueusement les injures de ma reine, dit Jeanne sans
changer de couleur.

--Vous coucherez  la Bastille ce soir, madame de La Motte.

--Soit, madame. Mais avant de me coucher, selon mon habitude, je prierai
Dieu pour qu'il conserve l'honneur et la joie  Votre Majest, rpliqua
l'accuse.

La reine, se levant furieuse, passa dans la chambre voisine, en
repoussant les portes avec violence.

--Aprs avoir vaincu le dragon, dit-elle, j'craserai bien la vipre!

Je sais son jeu par coeur, pensa Jeanne, je crois que j'ai gagn.




Chapitre LXXXVII

Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant chasser le livre
fut chass lui-mme par les agents de monsieur de Crosne


Madame de La Motte fut incarcre comme l'avait voulu la reine.

Aucune compensation ne parut plus agrable au roi, qui hassait
instinctivement cette femme. Le procs s'instruisit sur l'affaire du
collier avec toute la rage que peuvent mettre des marchands ruins qui
esprent se tirer d'embarras, des accuss qui veulent se tirer de
l'accusation, et des juges populaires qui ont dans les mains l'honneur
et la vie d'une reine, sans compter l'amour-propre ou l'esprit de parti.

Ce ne fut qu'un cri par toute la France. Aux nuances de ce cri la reine
put reconnatre et compter ses partisans ou ses ennemis.

Depuis qu'il tait incarcr, monsieur de Rohan demandait instamment 
tre confront avec madame de La Motte. Cette satisfaction lui fut
accorde. Le prince vivait  la Bastille comme un grand seigneur, dans
une maison qu'il avait loue. Hormis la libert, tout lui tait accord
sur sa demande.

Ce procs avait pris ds l'abord des proportions mesquines, eu gard 
la qualit des personnes incrimines. Aussi s'tonnait-on qu'un Rohan
pt tre inculp pour vol. Aussi, les officiers et le gouverneur de la
Bastille tmoignaient-ils au cardinal toute la dfrence, tout le
respect dus au malheur. Pour eux ce n'tait pas un accus, mais un homme
en disgrce.

Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il fut rpandu dans le public que
monsieur de Rohan tombait victime des intrigues de la cour. Ce ne fut
plus pour le prince de la sympathie, ce fut de l'enthousiasme.

Et monsieur de Rohan, l'un des premiers parmi les nobles de ce royaume,
ne comprenait pas que l'amour du peuple lui venait uniquement de ce
qu'il tait perscut par plus noble que lui. Monsieur de Rohan,
dernire victime du despotisme, tait de fait l'un des premiers
rvolutionnaires de France.

Son entretien avec madame de La Motte fut signal par un incident
remarquable. La comtesse,  qui l'on permettait de parler bas toutes les
fois qu'il s'agissait de la reine, russit  dire au cardinal:

--loignez tout le monde, et je vous donnerai les claircissements que
vous demandez.

Alors monsieur de Rohan dsira d'tre seul, et de l'interroger  voix
basse.

On le lui refusa; mais on laissa son conseil s'entretenir avec la
comtesse.

Quant au collier, elle rpondit qu'elle ignorait ce qu'il tait devenu,
mais qu'on aurait bien pu le lui donner  elle.

Et comme le conseil se rcriait, tourdi de l'audace de cette femme,
elle lui demanda si le service qu'elle avait rendu  la reine et au
cardinal ne valait pas un million?

L'avocat rpta ces mots au cardinal, sur quoi celui-ci plit, baissa la
tte et devina qu'il tait tomb dans le pige de cet infernal oiseleur.

Mais s'il pensait dj, lui,  touffer le bruit de cette affaire qui
perdait la reine, ses ennemis, ses amis le poussaient  ne pas
interrompre les hostilits.

On lui objectait que son honneur tait en jeu; qu'il s'agissait d'un
vol; que sans arrt du parlement l'innocence n'tait pas prouve.

Or, pour prouver cette innocence, il fallait prouver les rapports du
cardinal avec la reine, et prouver par consquent le crime de celle-ci.

 cette rflexion, Jeanne rpliqua qu'elle n'accuserait jamais la reine,
non plus que le cardinal; mais que si on persvrait  la rendre
responsable du collier, ce qu'elle ne voulait pas faire elle le ferait,
c'est--dire qu'elle prouverait que reine et cardinal avaient intrt 
l'accuser de mensonge.

Lorsque ces conclusions furent communiques au cardinal, le prince
tmoigna tout son mpris pour celle qui parlait de le sacrifier ainsi.
Il ajouta qu'il comprenait jusqu' un certain point la conduite de
Jeanne, mais qu'il ne comprenait pas du tout celle de la reine.

Ces mots, rapports  Marie-Antoinette et comments, l'irritaient et la
faisaient bondir. Elle voulut qu'un interrogatoire particulier ft
dirig sur les parties mystrieuses de ce procs. Le grand grief des
entrevues nocturnes apparut alors, dvelopp dans son plus large jour
par les calomniateurs et les faiseurs de nouvelles.

Mais ce fut alors que la malheureuse reine se trouva menace. Jeanne
affirmait ne pas connatre ce dont on lui parlait, et cela devant les
gens de la reine; mais vis--vis des gens du cardinal, elle n'tait pas
aussi discrte, et rptait toujours:

--Qu'on me laisse tranquille, sinon, je parlerai.

Ces rticences, ces modesties l'avaient pose en hrone, et
embrouillaient si bien le procs, que les plus braves plucheurs de
dossiers frmissaient en consultant les pices, et que nul juge
instructeur n'osait poursuivre les interrogatoires de la comtesse.

Le cardinal fut-il plus faible, plus franc? Avoua-t-il  quelque ami ce
qu'il appelait son secret d'amour? On ne le sait; on ne doit pas le
croire, car c'tait un noble coeur, bien dvou, que celui du prince.
Mais si loyal qu'il et t dans son silence, le bruit se rpandit de
son colloque avec la reine. Tout ce que le comte de Provence avait dit,
tout ce que Charny et Philippe avaient su ou vu, tous ces arcanes
inintelligibles pour tout autre qu'un prtendant comme le frre du roi,
ou des rivaux d'amour comme Philippe et Charny, tout le mystre de ces
amours si calomnies et si chastes s'vapora comme un parfum, et fondu
dans la vulgaire atmosphre, perdit l'arme illustre de son origine.

On pense si la reine trouva de chauds dfenseurs, si monsieur de Rohan
trouva de zls champions.

La question n'tait plus celle-ci: la reine a-t-elle vol ou non un
collier de diamants?

Question assez dshonorante en elle-mme, pourtant; mais cela ne
suffisait mme plus. La question tait: la reine a-t-elle d laisser
voler le collier par quelqu'un qui avait pntr le secret de ses amours
adultres?

Voil comment madame de La Motte tait parvenue  tourner la difficult.
Voil comment la reine se trouvait engage dans une voie sans autre
issue que le dshonneur.

Elle ne se laissa pas abattre, elle rsolut de lutter; le roi la
soutint.

Le ministre aussi la soutint et de toutes ses forces. La reine se
rappela que monsieur de Rohan tait un homme honnte, incapable de
vouloir perdre une femme. Elle se rappela son assurance quand il jurait
avoir t admis aux rendez-vous de Versailles.

Elle conclut que le cardinal n'tait pas son ennemi direct, et qu'il
n'avait comme elle qu'un intrt d'honneur dans la question.

On dirigea ds lors tout l'effort du procs sur la comtesse, et l'on
chercha activement les traces du collier perdu.

La reine, acceptant le dbat sur l'accusation de faiblesse adultre,
rejetait sur Jeanne la foudroyante accusation du vol frauduleux.

Tout parlait contre la comtesse, ses antcdents, sa premire misre,
son lvation trange; la noblesse n'acceptait pas cette princesse de
hasard, le peuple ne pouvait la revendiquer; le peuple hait d'instinct
les aventuriers, il ne leur pardonne pas mme le succs.

Jeanne s'aperut qu'elle avait fait fausse route, et que la reine, en
subissant l'accusation, en ne cdant pas  la crainte du bruit,
engageait le cardinal  l'imiter; que les deux loyauts finiraient par
s'entendre et par trouver la lumire, et que, mme si elles
succombaient, ce serait dans une chute si terrible qu'elles broieraient
sous elles la pauvre petite Valois, princesse d'un million vol, qu'elle
n'avait mme plus sous la main pour corrompre ses juges.

On en tait l quand un nouvel pisode se produisit, qui changea la face
des choses.

Monsieur de Beausire et mademoiselle Oliva vivaient heureux et riches
dans le fond d'une maison de campagne, quand, un jour, monsieur, qui
avait laiss madame au logis pour s'en aller chasser, tomba dans la
socit de deux des agents que monsieur de Crosne parpillait par toute
la France pour obtenir un dnouement  cette intrigue.

Les deux amants ignoraient tout ce qui se passait  Paris; ils ne
songeaient gure qu' eux-mmes. Mademoiselle Oliva engraissait comme
une belette dans un grenier, et monsieur Beausire, avec le bonheur,
avait perdu cette inquite curiosit, signe distinctif des oiseaux
voleurs comme des hommes de proie, caractre que la nature a donn aux
uns et aux autres pour leur conservation.

Beausire, disons-nous, tait sorti ce jour-l pour chasser le livre. Il
trouva un vol de perdrix qui lui fit traverser une route. Voil comment,
en cherchant autre chose que ce qu'il et d chercher, il trouva ce
qu'il ne cherchait pas.

Les agents cherchaient aussi Oliva, et ils trouvrent Beausire. Ce sont
l les caprices ordinaires de la chasse.

Un de ces limiers tait homme d'esprit. Quand il eut bien reconnu
Beausire, au lieu de l'arrter tout brutalement, ce qui n'et rien
rapport, il fit le projet suivant avec son compagnon.

--Beausire chasse; il est donc assez libre et assez riche; il a
peut-tre cinq  six louis dans sa poche, mais il est possible qu'il ait
deux ou trois cents louis  son domicile. Laissons-le rentrer  ce
domicile: pntrons-y et mettons-le  ranon. Beausire, rendu  Paris,
ne nous rapportera que cent livres, comme toute prise ordinaire; encore
nous grondera-t-on d'avoir encombr la prison pour un personnage peu
considrable. Faisons de Beausire une spculation personnelle.

Ils se mirent  chasser la perdrix comme monsieur Beausire, le livre
comme monsieur Beausire, et appuyant les chiens quand c'tait un livre,
et rabattant dans la luzerne quand c'tait  la perdrix, ils ne
quittrent pas leur homme d'une semelle.

Beausire, voyant les trangers qui se mlaient de sa chasse, fut d'abord
trs tonn, et puis trs courrouc. Il tait devenu jaloux de son
gibier, comme tout bon gentilltre; mais il tait aussi ombrageux 
l'endroit des nouvelles connaissances. Au lieu d'interroger lui-mme ces
acolytes que le hasard lui donnait, il poussa droit  un garde qu'il
apercevait dans la plaine, et le chargea d'aller demander  ces
messieurs pourquoi ils chassaient sur cette terre.

Le garde rpliqua qu'il ne connaissait pas ces messieurs pour tre du
pays, et il ajouta que son dsir tait de les interrompre dans leur
chasse, ce qu'il fit. Mais les deux trangers rpliqurent qu'ils
chassaient avec leur ami, le monsieur l-bas.

Ils dsignaient ainsi Beausire. Le garde les conduisit  lui, malgr
tout le chagrin que cette confrontation causait au gentilhomme chasseur.

--Monsieur de Linville, dit-il, ces messieurs prtendent qu'ils chassent
avec vous.

--Avec moi! s'cria Beausire irrit, ah! par exemple!

--Tiens! lui dit l'un des agents tout bas, vous vous appelez donc aussi
monsieur de Linville, mon cher Beausire?

Beausire tressaillit, lui qui cachait si bien son nom dans ce pays.

Il regarda l'agent, puis son compagnon, en homme effar, crut
reconnatre vaguement ces figures, et afin de ne pas envenimer les
choses, il congdia le garde en prenant sur lui la chasse de ces
messieurs.

--Vous les connaissez donc? fit le garde.

--Oui, nous venons de nous reconnatre, rpliqua un des agents.

Alors Beausire se trouva en prsence des deux chasseurs, bien embarrass
de leur parler sans se compromettre.

--Offrez-nous  djeuner, Beausire, dit le plus adroit des agents, chez
vous.

--Chez moi! mais... s'cria Beausire.

--Vous ne nous ferez pas cette impolitesse, Beausire.

Beausire avait perdu la tte; il se laissa conduire bien plutt qu'il ne
conduisit.

Les agents, ds qu'ils aperurent la petite maison, en lourent
l'lgance, la position, les arbres et la perspective, comme des gens de
got devaient le faire, et, en ralit, Beausire avait choisi un endroit
charmant pour y poser le nid de ses amours.

C'tait un vallon bois coup par une petite rivire; la maison
s'levait sur un talus au levant. Une gurite, sorte de clocheton sans
cloche, servait d'observatoire  Beausire pour dominer la campagne, aux
jours de spleen, alors que ses ides roses se fanaient et qu'il voyait
des alguazils dans chaque laboureur pench sur la charrue.

D'un seul ct, cette habitation tait visible et riante; des autres,
elle disparaissait sous les bois et les plis du terrain.

--Comme on est bien cach l-dedans! lui dit un agent avec admiration.

Beausire frmit de la plaisanterie, et entra le premier dans sa maison,
aux aboiements des chiens de cour.

Les agents l'y suivirent avec force crmonies.




Chapitre LXXXVIII

Les tourtereaux sont mis en cage


En entrant par la porte de la cour, Beausire avait son ide: il voulait
faire assez de bruit pour prvenir Oliva d'tre sur ses gardes.
Beausire, sans rien savoir de l'affaire du collier, savait assez de
choses touchant l'affaire du bal de l'Opra et celle du baquet de Mesmer
pour redouter de montrer Oliva  des inconnus.

Il agit raisonnablement; car la jeune femme, qui lisait des romans
frivoles sur le sofa de son petit salon, entendit aboyer les chiens,
regarda dans la cour, et vit Beausire accompagn; ce qui l'empcha de se
porter au-devant de lui comme  l'ordinaire.

Malheureusement ces deux tourtereaux n'taient pas hors des serres des
vautours. Il fallut commander le djeuner, et un valet maladroit--les
gens de campagne ne sont pas des Frontins--demanda deux ou trois fois
s'il fallait prendre les ordres de madame.

Ce mot-l fit dresser les oreilles aux limiers, ils raillrent
agrablement Beausire sur cette dame cache, dont la compagnie tait
pour un ermite l'assaisonnement de toutes les flicits que donnent la
solitude et l'argent.

Beausire se laissa railler, mais il ne montra pas Oliva.

On servit un gros repas auquel les deux agents firent honneur. On but
beaucoup et l'on porta souvent la sant de la dame absente.

Au dessert, les ttes s'tant chauffes, messieurs de la police
jugrent qu'il serait inhumain de prolonger le supplice de leur hte.
Ils amenrent adroitement la conversation sur le plaisir qu'il y a pour
les bons coeurs  retrouver d'anciennes connaissances.

Sur quoi Beausire, en dbouchant un flacon de liqueur des les, demanda
aux deux inconnus  quel endroit et dans quelle circonstance il les
avait pu rencontrer.

--Nous tions, dit l'un d'eux, les amis d'un de vos associs, lors d'une
petite affaire que vous ftes en participation avec plusieurs--l'affaire
de l'ambassade de Portugal.

Beausire plit. Quand on touche  des affaires pareilles, on croit
toujours sentir un bout de corde dans les plis de sa cravate.

--Ah! vraiment, dit-il tremblant d'embarras, et vous venez me demander
pour votre ami....

--Au fait, c'est une ide, dit l'alguazil  son camarade, l'introduction
est plus honnte ainsi. Demander une restitution au nom d'un ami absent,
c'est moral.

--De plus, cela rserve tous droits sur le reste, rpliqua l'ami de ce
moraliste avec un sourire aigre-doux qui fit frmir Beausire de la tte
aux pieds.

--Donc?... reprit-il.

--Donc, cher monsieur Beausire, il nous serait agrable que vous
rendissiez  l'un de nous la part de notre ami. Une dizaine de mille
livres, je crois.

--Au moins, car on ne parle pas des intrts, fit le camarade positif.

--Messieurs, rpliqua Beausire trangl par la fermet de cette demande,
on n'a pas dix mille livres chez soi,  la campagne.

--Cela se comprend, cher monsieur, et nous n'exigeons que le possible.
Combien pouvez-vous donner tout de suite?

--J'ai cinquante  soixante louis, pas davantage.

--Nous commencerons par les prendre et vous remercierons de votre
courtoisie.

Ah! pensa Beausire, charm de leur facilit, ils sont de bien bonne
composition. Est-ce que par hasard ils auraient aussi peur de moi que
j'ai peur d'eux? Essayons.

Et il se prit  rflchir que ces messieurs, en criant bien haut, ne
russiraient qu' s'avouer ses complices, et que pour les autorits de
la province, ce serait une mauvaise recommandation. Beausire conclut que
ces gens-l se dclareraient satisfaits, et qu'ils garderaient un absolu
silence.

Il alla, dans son imprudente confiance, jusqu' se repentir de n'avoir
pas offert trente louis au lieu de soixante; mais il se promit de se
dbarrasser bien vite aprs la somme donne.

Il comptait sans ses htes; ces derniers se trouvaient bien chez lui;
ils gotaient cette satisfaction bate que procure une agrable
digestion; ils taient bons pour le moment, parce que se montrer
mchants les et fatigus.

--C'est un charmant ami que Beausire, dit le Positif  son ami. Soixante
louis qu'il nous donne sont gracieux  prendre.

--Je vais vous les donner tout de suite, s'cria l'hte, effray de voir
ses convives clater en bachiques familiarits.

--Rien ne presse, dirent les deux amis.

--Si fait, si fait, je ne serai libre de ma conscience qu'aprs avoir
pay. On est dlicat, ou on ne l'est pas.

Et il les voulut quitter pour aller chercher l'argent.

Mais ces messieurs avaient des habitudes de recors, habitudes enracines
que l'on perd difficilement lorsqu'on les a une fois prises. Ces
messieurs ne savaient pas se sparer de leur proie quand une fois ils la
tenaient. Ainsi, le bon chien de chasse ne lche-t-il sa perdrix blesse
que pour la remettre au chasseur.

Le bon recors est celui qui, la prise faite, ne la quitte ni du doigt ni
de l'oeil. Il sait trop bien comme le destin est capricieux pour les
chasseurs, et combien ce que l'on ne tient plus est loin.

Aussi tous deux, avec un ensemble admirable, se mirent-ils, tout
tourdis qu'ils taient,  crier:

--Monsieur Beausire! mon cher Beausire!

Et  l'arrter par les pans de son habit de drap vert.

--Qu'y a-t-il? demanda Beausire.

--Ne nous quittez pas, par grce, dirent-ils en le forant galamment de
se rasseoir.

--Mais comment voulez-vous que je vous donne votre argent, si vous ne me
laissez pas monter?

--Nous vous accompagnerons, rpondit le Positif avec une tendresse
effrayante.

--Mais c'est... la chambre de ma femme, rpliqua Beausire.

Ce mot, qu'il regardait comme une fin de non-recevoir, fut pour les
sbires l'tincelle qui mit le feu aux poudres.

Leur mcontentement qui couvait--un recors est toujours mcontent de
quelque chose--prit une forme, un corps, une raison d'tre.

--Au fait! cria le premier des agents, pourquoi cachez-vous votre femme?

--Oui. Est-ce que nous ne sommes pas prsentables? dit le second.

--Si vous saviez ce qu'on fait pour vous, vous seriez plus honnte,
reprit le premier.

--Et vous nous donneriez tout ce que nous vous demandons, ajouta
tmrairement le second.

--Ah ! mais vous le prenez sur un ton bien haut, messieurs, dit
Beausire.

--Nous voulons voir ta femme, rpondit le sbire Positif.

--Et moi, je vous dclare que je vais vous mettre dehors, cria Beausire,
fort de leur ivresse.

Ils lui rpliqurent par un clat de rire qui aurait d le rendre
prudent. Il n'en tint pas compte et s'obstina.

--Maintenant, dit-il, vous n'aurez pas mme l'argent que j'avais promis,
et vous dcamperez.

Ils rirent plus formidablement encore que la premire fois.

Beausire tremblant de colre:

--Je vous comprends, dit-il d'une voix touffe, vous ferez du bruit et
vous parlerez; mais si vous parlez, vous vous perdrez comme moi.

Ils continurent de rire entre eux; la plaisanterie leur paraissait
excellente. Ce fut leur seule rponse.

Beausire crut les pouvanter par un coup de vigueur et se prcipita vers
l'escalier, non plus comme un homme qui va chercher des louis, mais
comme un furieux qui va chercher une arme. Les sbires se levrent de
table, et, fidles  leur principe, coururent aprs Beausire, sur lequel
ils jetrent leurs larges mains.

Celui-ci cria, une porte s'ouvrit, une femme parut, trouble, effare,
sur le seuil des chambres du premier tage.

En la voyant, les hommes lchrent Beausire et poussrent aussi un cri,
mais de joie, mais de triomphe, mais d'exaltation sauvage.

Ils venaient de reconnatre celle qui ressemblait si fort  la reine de
France.

Beausire, qui les crut un moment dsarms par l'apparition d'une femme,
fut bientt et cruellement dsillusionn.

Le Positif s'approcha de mademoiselle Oliva, et d'un ton trop peu poli,
eu gard  la ressemblance:

--Ah! ah! fit-il, je vous arrte.

--L'arrter! cria Beausire; et pourquoi?...

--Parce que monsieur de Crosne nous en a donn l'ordre, repartit l'autre
agent, et que nous sommes au service de monsieur de Crosne.

La foudre tombant entre les deux amants les et moins pouvants que
cette dclaration.

--Voil ce que c'est, dit le Positif  Beausire, que de n'avoir pas t
gentil.

Il manquait de logique cet agent, et son compagnon le lui fit observer,
en disant:

--Tu as tort, Legrigneux, car si Beausire et t gentil, il nous et
montr madame, et de toute faon nous eussions pris madame.

Beausire avait appuy dans ses mains sa tte brlante, il ne pensait
mme pas que ses deux valets, homme et femme, coutaient au bas de
l'escalier cette scne trange qui se passait sur le milieu des marches.

Il eut une ide; elle lui sourit; elle le rafrachit aussitt.

--Vous tes venus pour m'arrter, moi? dit-il aux agents.

--Non, c'est le hasard, dirent-ils navement.

--N'importe, vous pouviez m'arrter, et pour soixante louis vous me
laissiez en libert.

--Oh! non; notre intention tait d'en demander encore soixante.

--Et nous n'avons qu'une parole, continua l'autre; aussi, pour cent
vingt louis nous vous laisserons libre.

--Mais... madame? dit Beausire tremblant.

--Oh! madame, c'est diffrent, rpliqua le Positif.

--Madame vaut deux cents louis, n'est-ce pas? se hta de dire Beausire.

Les agents recommencrent ce rire terrible, que, cette fois, Beausire
comprit, hlas.

--Trois cents... dit-il, quatre cents... mille louis! mais vous la
laisserez libre.

Les yeux de Beausire tincelaient tandis qu'il parlait ainsi:

--Vous ne rpondez rien, dit-il; vous savez que j'ai de l'argent et vous
voulez me faire payer, c'est trop juste. Je donnerai deux mille louis,
quarante-huit mille livres, votre fortune  tous les deux, mais
laissez-lui la libert.

--Tu l'aimes donc beaucoup, cette femme? dit le Positif.

Ce fut au tour de Beausire  rire, et ce rire ironique fut tellement
effrayant, il peignait si bien l'amour dsespr qui dvorait ce coeur
fltri, que les deux sbires en eurent peur et se dcidrent  prendre
des prcautions pour viter l'explosion du dsespoir qu'on lisait dans
l'oeil gar de Beausire.

Ils prirent chacun deux pistolets dans leur poche, et les appuyant sur
la poitrine de Beausire:

--Pour cent mille cus, dit l'un d'eux, nous ne te rendrions pas cette
femme. Monsieur de Rohan nous la paiera cinq cent mille livres, et la
reine un million.

Beausire leva les yeux au ciel avec une expression qui et attendri
toute autre bte froce qu'un alguazil.

--Marchons, dit le Positif. Vous devez avoir ici une carriole, quelque
chose de roulant; faites atteler ce carrosse  madame, vous lui devez
bien cela.

--Et comme nous sommes de bons diables, reprit l'autre, nous n'abuserons
pas. On vous emmnera, vous aussi, pour la forme; sur la route, nous
dtournerons les yeux, vous sauterez  bas de la carriole, et nous ne
nous en apercevrons que lorsque vous aurez mille pas d'avance. Est-ce un
bon procd, hein?

Beausire rpondit seulement:

--O elle va, j'irai. Je ne la quitterai jamais dans cette vie.

--Oh! ni dans l'autre! ajouta Oliva glace de terreur.

--Eh bien! tant mieux, interrompit le Positif, plus on conduit de
prisonniers  monsieur de Crosne, plus il rit.

Un quart d'heure aprs, la carriole de Beausire partait de la maison,
avec les deux amants captifs et leurs gardiens.




Chapitre LXXXIX

La bibliothque de la reine


On peut juger de l'effet que produisit cette capture sur monsieur de
Crosne.

Les agents ne reurent probablement pas le million qu'ils espraient,
mais il y a tout lieu de penser qu'ils furent satisfaits.

Quant au lieutenant de police, aprs s'tre bien frott les mains en
signe de contentement, il se rendit  Versailles dans un carrosse,  la
suite duquel venait un autre carrosse hermtiquement ferm et cadenass.

C'tait le lendemain du jour o le Positif et son ami avaient remis
Nicole entre les mains du chef de la police.

Monsieur de Crosne fit entrer ses deux carrosses dans Trianon, descendit
de celui qu'il occupait, et laissa l'autre  la garde de son premier
commis.

Il se fit admettre chez la reine,  laquelle, tout d'abord, il avait
envoy demander une audience  Trianon.

La reine, qui n'avait garde, depuis un mois, de ngliger tout ce qui lui
arrivait de la part de la police obtempra sur-le-champ  la demande du
ministre; elle vint, ds le matin, dans sa maison favorite, et peu
accompagne, en cas de secret ncessaire.

Ds que monsieur de Crosne eut t introduit prs d'elle,  son air
rayonnant elle jugea que les nouvelles taient bonnes.

Pauvre femme! depuis assez longtemps elle voyait autour d'elle des
visages sombres et rservs.

Un battement de joie, le premier depuis trente mortels jours, agita son
coeur bless par tant d'motions mortelles.

Le magistrat, aprs lui avoir bais la main:

--Madame, dit-il, Sa Majest a-t-elle  Trianon une salle o, sans tre
vue, elle puisse voir ce qui se passe?

--J'ai ma bibliothque, rpondit la reine; derrire les placards, j'ai
fait mnager des jours dans mon salon de collation, et, quelquefois, en
gotant, je m'amusais, avec madame de Lamballe ou avec mademoiselle de
Taverney, _quand je l'avais_,  regarder les grimaces comiques de l'abb
Vermond, lorsqu'il tombait sur un pamphlet o il tait question de lui.

--Fort bien, madame, rpondit monsieur de Crosne. Maintenant, j'ai en
bas un carrosse que je voudrais faire entrer dans le chteau sans que le
contenu du carrosse ft vu de personne, si ce n'est de Votre Majest.

--Rien de plus ais, rpliqua la reine; o est-il votre carrosse?

--Dans la premire cour, madame.

La reine sonna, quelqu'un vint prendre ses ordres.

--Faites entrer le carrosse que monsieur de Crosne vous dsignera,
dit-elle, dans le grand vestibule, et fermez les deux portes de telle
sorte qu'il y fasse noir, et que personne ne voie avant moi les
curiosits que monsieur de Crosne m'apporte.

L'ordre fut excut. On savait respecter bien plus que des ordres les
caprices de la reine. Le carrosse entra sous la vote prs du logis des
gardes, et versa son contenu dans le corridor sombre.

--Maintenant, madame, dit monsieur de Crosne, veuillez venir avec moi
dans votre salon de collation, et donner ordre qu'on laisse entrer mon
commis, avec ce qu'il apportera dans la bibliothque.

Dix minutes aprs la reine piait, palpitante, derrire ses casiers.

Elle vit entrer dans la bibliothque une forme voile, que dvoila le
commis, et qui, reconnue, fit pousser un cri d'effroi  la reine.
C'tait Oliva, vtue de l'un des costumes les plus aims de
Marie-Antoinette.

Elle avait la robe verte  larges bandes moires noir, la coiffure
leve que prfrait la reine, des bagues pareilles aux siennes, les
mules de satin vert  talons normes: c'tait Marie-Antoinette
elle-mme, moins le sang des Csars, que remplaait le fluide plbien
mobile de toutes les volupts de monsieur Beausire.

La reine crut se voir dans une glace oppose; elle dvora des yeux cette
apparition.

--Que dit Votre Majest de cette ressemblance? fit alors monsieur de
Crosne, triomphant de l'effet qu'il avait produit.

--Je dis... je dis... monsieur... balbutia la reine perdue. Ah!
Olivier, pensa-t-elle, pourquoi n'tes-vous pas l?

--Que veut Votre Majest?

--Rien, monsieur, rien, sinon que le roi sache bien....

--Et que monsieur de Provence voie, n'est-ce pas, madame?

--Oh! merci, monsieur de Crosne, merci. Mais que fera-t-on  cette
femme?

--Est-ce bien  cette femme que l'on attribue tout ce qui s'est fait?
demanda monsieur de Crosne.

--Vous tenez sans doute les fils du complot?

-- peu prs, madame.

--Et monsieur de Rohan?

--Monsieur de Rohan ne sait rien encore.

--Oh! dit la reine en cachant sa tte dans ses mains, cette femme-l,
monsieur, est, je le vois, toute l'erreur du cardinal!

--Soit, madame, mais si c'est l'erreur de monsieur de Rohan, c'est le
crime d'un autre!

--Cherchez bien, monsieur; vous avez l'honneur de la maison de France
entre vos mains.

--Et croyez, madame, qu'il est bien plac, rpondit monsieur de Crosne.

--Le procs? fit la reine.

--Est en chemin. Partout on nie; mais j'attends le bon moment pour
lancer cette pice de conviction que vous avez l dans votre
bibliothque.

--Et madame de La Motte?

--Elle ne sait pas que j'ai trouv cette fille, et accuse monsieur de
Cagliostro d'avoir mont la tte au cardinal jusqu' lui faire perdre la
raison.

--Et monsieur de Cagliostro?

--Monsieur de Cagliostro, que j'ai fait interroger, m'a promis de me
venir voir ce matin mme.

--C'est un homme dangereux.

--Ce sera un homme utile. Piqu par une vipre telle que madame de La
Motte, il absorbera le venin, et nous rendra du contrepoison.

--Vous esprez des rvlations?

--J'en suis sr.

--Comment cela, monsieur? Oh! dites-moi tout ce qui peut me rassurer.

--Voici mes raisons, madame: madame de La Motte habitait rue
Saint-Claude....

--Je sais, je sais, dit la reine en rougissant.

--Oui, Votre Majest fit l'honneur  cette femme de lui tre charitable.

--Elle m'en a bien paye! n'est-ce pas? Donc, elle habitait rue
Saint-Claude.

--Et monsieur de Cagliostro habite prcisment en face.

--Et vous supposez?...

--Que s'il y a eu un secret pour l'un ou pour l'autre de ces deux
voisins, le secret doit appartenir  l'un et  l'autre. Mais pardon,
madame, voici bientt l'heure  laquelle j'attends  Paris monsieur de
Cagliostro, et pour rien au monde je ne voudrais retarder ces
explications....

--Allez, monsieur, allez, et encore une fois soyez assur de ma
reconnaissance.

--Voil donc, s'cria-t-elle tout en pleurs, quand monsieur de Crosne
fut parti, voil une justification qui commence. Je vais lire mon
triomphe sur tous les visages. Celui du seul ami auquel je tienne 
prouver que je suis innocente, celui-l seul, je ne le verrai pas!

Cependant, monsieur de Crosne volait vers Paris, et rentrait chez lui,
o l'attendait monsieur de Cagliostro.

Celui-ci savait tout depuis la veille. Il allait chez Beausire, dont il
connaissait la retraite, pour le pousser  quitter la France, quand, sur
la route, entre les deux agents, il le vit dans la carriole. Oliva tait
cache au fond, toute honteuse et toute larmoyante.

Beausire vit le comte qui les croisait dans sa chaise de poste; il le
reconnut. L'ide que ce seigneur mystrieux et puissant lui serait de
quelque utilit changea toutes les ides qu'il s'tait faites de ne
jamais abandonner Oliva.

Il renouvela aux agents la proposition qu'ils lui avaient faite d'une
vasion. Ceux-ci acceptrent cent louis qu'il avait, et le lchrent
malgr les pleurs de Nicole.

Cependant, Beausire en embrassant sa matresse lui dit  l'oreille:

--Espre; je vais travailler  te sauver.

Et il arpenta vigoureusement dans le sens de la route que suivait
Cagliostro.

Celui-ci s'tait arrt en tout tat de cause; il n'avait plus besoin
d'aller chercher Beausire, puisque Beausire revenait. Il lui tait
expdient d'attendre Beausire, si quelquefois celui-ci faisait courir
aprs lui.

Cagliostro attendait donc depuis une demi-heure au tournant de la route,
quand il vit arriver ple, essouffl, demi-mort, le malheureux amant
d'Oliva.

Beausire,  l'aspect du carrosse arrt, poussa le cri de joie du
naufrag qui touche une planche.

--Qu'y a-t-il, mon enfant? dit le comte en l'aidant  monter prs de
lui.

Beausire raconta toute sa lamentable histoire, que Cagliostro couta en
silence.

--Elle est perdue, lui dit-il ensuite.

--Comment cela? s'cria Beausire.

Cagliostro lui raconta ce qu'il ne savait pas, l'intrigue de la rue
Saint-Claude et celle de Versailles.

Beausire faillit s'vanouir.

--Sauvez-la, sauvez-la, dit-il en tombant  deux genoux dans le
carrosse, et je vous la donnerai si vous l'aimez toujours.

--Mon ami, rpliqua Cagliostro, vous tes dans l'erreur, je n'ai jamais
aim mademoiselle Oliva; je n'avais qu'un but, celui de la soustraire 
cette vie de dbauches que vous lui faisiez partager.

--Mais... dit Beausire, surpris.

--Cela vous tonne? Sachez donc que je suis l'un des syndics d'une
socit de rforme morale, ayant pour but d'arracher au vice tout ce qui
peut offrir des chances de gurison. J'eusse guri Oliva en vous
l'tant, voil pourquoi je vous l'ai te. Qu'elle dise si jamais elle a
entendu de ma bouche un mot de galanterie; qu'elle dise si mes services
n'ont pas toujours t dsintresss!

--Raison de plus, monsieur; sauvez-la! sauvez-la!

--J'y veux bien essayer; mais cela dpendra de vous, Beausire.

--Demandez-moi ma vie.

--Je ne demanderai pas tant que cela. Revenez  Paris avec moi, et si
vous suivez de point en point mes instructions, peut-tre sauverons-nous
votre matresse. Je n'y mets qu'une condition.

--Laquelle, monsieur?

--Je vous la dirai en nous en retournant chez moi,  Paris.

--Oh! j'y souscris d'avance; mais la revoir! la revoir!

--Voil justement ce  quoi je pense; avant deux heures, vous la
reverrez.

--Et je l'embrasserai?

--J'y compte; bien plus, vous lui direz ce que je vais vous dire.

Cagliostro reprit, avec Beausire, la route de Paris.

Deux heures aprs, c'tait le soir, il avait rejoint la carriole.

Et une heure aprs, Beausire achetait cinquante louis aux deux agents le
droit d'embrasser Nicole et de lui glisser les recommandations du comte.

Les agents admiraient cet amour passionn, ils se promettaient une
cinquantaine de louis comme cela  chaque double poste.

Mais Beausire ne reparut plus, et la chaise de Cagliostro l'emporta
rapidement vers Paris, o tant d'vnements se prparaient.

Voil ce qu'il tait ncessaire d'apprendre au lecteur avant de lui
montrer monsieur Cagliostro causant d'affaires avec monsieur de Crosne.

Maintenant, nous pouvons l'introduire dans le cabinet du lieutenant de
police.




Chapitre XC

Le cabinet du lieutenant de police


Monsieur de Crosne savait de Cagliostro tout ce qu'un habile lieutenant
de police peut savoir d'un homme habitant en France, et ce n'est pas peu
dire. Il savait tous ses noms passs, tous ses secrets d'alchimiste, de
magntisme et de divination; il savait ses prtentions  l'ubiquit, 
la rgnration perptuelle--il le regardait comme un charlatan grand
seigneur.

C'tait un esprit fort que ce monsieur de Crosne, connaissant toutes les
ressources de sa charge, bien en cour, indiffrent  la faveur, ne
composant pas avec son orgueil; un homme sur qui n'avait pas prise qui
voulait.

 celui-l comme  monsieur de Rohan, Cagliostro ne pouvait offrir des
louis chauds encore du fourneau hermtique;  celui-l, Cagliostro n'et
pas offert le bout d'un pistolet, comme Balsamo  monsieur de Sartine; 
celui-l, Balsamo n'avait plus de Lorenza  redemander, mais Cagliostro
avait des comptes  rendre.

Voil pourquoi le comte, au lieu d'attendre les vnements, avait cru
devoir demander audience au magistrat.

Monsieur de Crosne sentait l'avantage de sa position et s'apprtait  en
user. Cagliostro sentait l'embarras de la sienne et s'apprtait  en
sortir.

Cette partie d'checs, joue  dcouvert, avait un enjeu que l'un des
deux joueurs ne souponnait pas, et ce joueur, il faut l'avouer, ce
n'tait pas monsieur de Crosne.

Celui-ci ne connaissait, nous l'avons dit, de Cagliostro, que le
charlatan, il ignorait absolument l'adepte. Aux pierres que sema la
philosophie sur le chemin de la monarchie, tant de gens ne se sont
heurts que parce qu'ils ne les voyaient pas.

Monsieur de Crosne attendait de Cagliostro des rvlations sur le
collier, sur les trafics de madame de La Motte. C'tait l son
dsavantage. Enfin, il avait droit d'interroger, d'emprisonner, c'tait
l sa supriorit.

Il reut le comte en homme qui sent son importance, mais qui ne veut
manquer de politesse envers personne, pas mme envers un phnomne.

Cagliostro se surveilla. Il voulut seulement rester grand seigneur, son
unique faiblesse qu'il crt devoir laisser souponner.

--Monsieur, lui dit le lieutenant de police, vous m'avez demand une
audience. J'arrive de Versailles exprs pour vous la donner.

--Monsieur, j'avais pens que vous auriez quelque intrt  me
questionner sur ce qui se passe, et, en homme qui connat tout votre
mrite et toute l'importance de vos fonctions, je suis venu  vous. Me
voici.

--Vous questionner? fit le magistrat affectant la surprise; mais sur
quoi, monsieur, et en quelle qualit?

--Monsieur, rpliqua nettement Cagliostro, vous vous occupez fort de
madame de La Motte, de la disparition du collier.

--L'auriez-vous trouv? demanda monsieur de Crosne, presque railleur.

--Non, dit gravement le comte. Mais si je n'ai pas trouv le collier, au
moins sais-je que madame de La Motte habitait rue Saint-Claude.

--En face de chez vous, monsieur, je le savais aussi, dit le magistrat.

--Alors, monsieur, vous savez ce que faisait madame de La Motte.... N'en
parlons plus.

--Mais au contraire, dit monsieur de Crosne d'un air indiffrent,
parlons-en.

--Oh! cela n'avait de sel qu' propos de la petite Oliva, dit
Cagliostro; mais puisque vous savez tout sur madame de La Motte, je
n'aurais rien  vous apprendre.

Au nom d'Oliva, monsieur de Crosne tressaillit.

--Que dites-vous d'Oliva? demanda-t-il. Qui est-ce, Oliva?

--Vous ne le savez pas? Ah! monsieur, c'tait une curiosit que je
serais surpris de vous apprendre. Figurez-vous une fille trs jolie, une
taille... des yeux bleus, l'ovale du visage parfait; tenez, un genre de
beaut qui rappelle un peu celui de Sa Majest la reine.

--Ah! ah! fit monsieur de Crosne, eh bien?

--Eh bien! cette fille vivait mal, cela me faisait peine; elle avait
autrefois servi un vieil ami  moi, monsieur de Taverney....

--Le baron qui est mort l'autre jour?

--Prcisment, oui, celui qui est mort. Elle avait en outre appartenu 
un savant homme que vous ne connaissez pas, monsieur le lieutenant de
police, et qui.... Mais je fais double route, et je m'aperois que je
commence  vous gner.

--Monsieur, veuillez continuer, je vous en prie, au contraire. Cette
Oliva, disiez-vous?...

--Vivait mal, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle souffrait
une quasi-misre, avec certain drle, son amant pour la voler et la
battre: un de vos plus ordinaires gibiers, monsieur, un aigrefin que
vous ne devez pas connatre....

--Certain Beausire, peut-tre? dit le magistrat, heureux de paratre
bien inform.

--Ah! vous le connaissez, c'est surprenant, dit Cagliostro avec
admiration. Trs bien! monsieur, vous tes encore plus devin que moi.
Or, un jour que le Beausire avait plus battu et plus vol cette fille
que de coutume, elle vint se rfugier prs de moi et me demanda
protection. Je suis bon, je donnai je ne sais quel coin de pavillon dans
un de mes htels....

--Chez vous!... Elle tait chez vous? s'cria le magistrat surpris.

--Sans doute, rpliqua Cagliostro, affectant de s'tonner  son tour.
Pourquoi ne l'aurais-je pas abrite chez moi, je suis garon?

Et il se mit  rire avec une si savante bonhomie que monsieur de Crosne
tomba compltement dans le panneau.

--Chez vous! rpliqua-t-il; c'est donc pour cela que mes agents ont tant
cherch pour la trouver.

--Comment, cherch! dit Cagliostro. On cherchait cette petite? A-t-elle
donc fait quelque chose que je ne sache pas?...

--Non, monsieur, non; poursuivez, je vous en conjure.

--Oh! mon Dieu! j'ai fini. Je la logeai chez moi; voil tout.

--Mais, non, non! monsieur le comte, ce n'est pas tout, puisque vous
sembliez tout  l'heure associer  ce nom d'Oliva le nom de madame de La
Motte.

--Ah!  cause du voisinage, dit Cagliostro.

--Il y autre chose, monsieur le comte.... Vous n'avez pas pour rien dit
que madame de La Motte et mademoiselle Oliva taient voisines.

--Oh! mais cela tient  une circonstance qu'il serait inutile de vous
rapporter. Ce n'est pas au premier magistrat du royaume qu'on doit aller
conter des billeveses de rentier oisif.

--Vous m'intressez, monsieur, et plus que vous ne croyez; car cette
Oliva que vous dites avoir t loge chez vous, je l'ai trouve en
province.

--Vous l'avez trouve!

--Avec le monsieur de Beausire....

--Eh bien, je m'en doutais! s'cria Cagliostro. Elle tait avec
Beausire? Ah! fort bien! fort bien! Rparation soit faite  madame de La
Motte.

--Comment! que voulez-vous dire? repartit monsieur de Crosne.

--Je dis, monsieur, qu'aprs avoir un moment souponn madame de La
Motte, je lui fais rparation pleine et entire.

--Souponn! de quoi?

--Bon Dieu! vous coutez donc patiemment tous les commrages? Eh bien!
sachez qu'au moment o j'avais espoir de corriger cette Oliva, de la
rejeter dans le travail et l'honntet--je m'occupe de morale,
monsieur--,  ce moment l, quelqu'un vint qui me l'enleva.

--Qui vous l'enleva! Chez vous?

--Chez moi.

--C'est trange!

--N'est-ce pas? Et je me fusse damn pour soutenir que c'tait madame de
La Motte.  quoi tiennent les jugements du monde!

Monsieur de Crosne se rapprocha de Cagliostro.

--Voyons, dit-il, prcisez s'il vous plat.

--Oh! monsieur,  prsent que vous avez trouv Oliva avec Beausire, rien
ne me fera penser  madame de La Motte, ni ses assiduits, ni ses
signes, ni ses correspondances.

--Avec Oliva?

--Mais oui.

--Madame de La Motte et Oliva s'entendaient?

--Parfaitement.

--Elles se voyaient?

--Madame de La Motte avait trouv moyen de faire sortir chaque nuit
Oliva.

--Chaque nuit! En tes-vous sr?

--Autant qu'un homme peut l'tre de ce qu'il a vu, entendu.

--Oh! monsieur, mais vous me dites l des choses que je paierais mille
livres le mot! Quel bonheur pour moi que vous fassiez de l'or!

--Je n'en fais plus, monsieur, c'tait trop cher.

--Mais vous tes l'ami de monsieur de Rohan?

--Je le crois.

--Mais vous devez savoir pour combien cet lment d'intrigues qu'on
appelle madame de La Motte entre dans son affaire scandaleuse?

--Non; je veux ignorer cela.

--Mais vous savez peut-tre les suites de ces promenades faites par
Oliva et madame de La Motte?

--Monsieur, il est des choses que l'homme prudent doit toujours tcher
d'ignorer, repartit sentencieusement Cagliostro.

--Je ne vais plus avoir l'honneur que de vous demander une chose, dit
vivement monsieur de Crosne. Avez-vous des preuves que madame de La
Motte ait correspondu avec Oliva?

--Cent.

--Lesquelles?

--Des billets de madame de La Motte qu'elle lanait chez Oliva avec une
arbalte qu'on trouvera sans doute en son logis. Plusieurs de ces
billets, rouls autour d'un morceau de plomb, n'ont pas atteint le but.
Ils tombaient dans la rue, mes gens ou moi nous en avons ramass
plusieurs.

--Monsieur, vous les fourniriez  la justice?

--Oh! monsieur, ils sont d'une telle innocence, que je ne m'en ferais
pas scrupule, et que je ne croirais pas pour cela mriter un reproche de
la part de madame de La Motte.

--Et... les preuves des connivences, des rendez-vous?

--Mille.

--Une seule, je vous prie.

--La meilleure. Il parat que madame de La Motte avait facilit d'entrer
dans ma maison pour voir Oliva, car je l'y ai vue, moi, le jour mme o
disparut la jeune femme.

--Le jour mme?

--Tous mes gens l'ont vue comme moi.

--Ah!... et que venait-elle faire, si Oliva avait disparu?...

--C'est ce que je me suis demand d'abord, et je ne me l'expliquais pas.
J'avais vu madame de La Motte descendre d'une voiture de poste qui
attendait rue du Roi-Dor. Mes gens avaient vu stationner longtemps
cette voiture, et ma pense, je l'avoue, tait que madame de La Motte
voulait s'attacher Oliva.

--Vous laissiez faire?

--Pourquoi non? C'est une dame charitable et favorise du sort, cette
madame de La Motte. Elle est reue  la cour. Pourquoi, moi, l'euss-je
empche de me dbarrasser d'Oliva? J'aurais eu tort, vous le voyez,
puisqu'un autre me l'a enleve pour la perdre encore.

--Ah! dit monsieur de Crosne mditant profondment, mademoiselle Oliva
tait loge chez vous?

--Oui, monsieur.

--Ah! mademoiselle Oliva et madame de La Motte se connaissaient, se
voyaient, sortaient ensemble?

--Oui, monsieur.

--Ah! madame de La Motte a t vue chez vous, le jour de l'enlvement
d'Oliva?

--Oui, monsieur.

--Ah! vous avez pens que la comtesse voulait s'attacher cette fille?

--Que penser autrement?

--Mais qu'a dit madame de La Motte, quand elle n'a plus trouv Oliva
chez vous?

--Elle m'a paru trouble.

--Vous supposez que c'est ce Beausire qui l'a enleve?

--Je le suppose uniquement parce que vous me dites qu'il l'a enleve en
effet, sinon je ne souponnerais rien. Cet homme-l ne savait pas la
demeure d'Oliva. Qui peut la lui avoir apprise?

--Oliva elle-mme.

--Je ne crois pas, car au lieu de se faire enlever par lui chez moi,
elle se ft enfuie de chez moi chez lui, et je vous prie de croire qu'il
ne ft pas entr chez moi, si madame de La Motte ne lui et fait passer
une clef.

--Elle avait une clef?

--On n'en peut pas douter.

--Quel jour l'enleva-t-on, je vous prie? dit monsieur de Crosne, clair
soudain par le flambeau que lui tendait si habilement Cagliostro.

--Oh! monsieur, pour cela je ne me tromperai pas, c'tait la propre
veille de la Saint-Louis.

--C'est cela! s'cria le lieutenant de police, c'est cela! monsieur,
vous venez de rendre un service signal  l'tat.

--J'en suis bien heureux, monsieur.

--Et vous en serez remerci comme il convient.

--Par ma conscience d'abord, dit le comte.

Monsieur de Crosne le salua.

--Puis-je compter sur la consignation de ces preuves dont nous parlions?
dit-il.

--Je suis, monsieur, pour obir  la justice en toutes choses.

--Eh bien! monsieur, je retiendrai votre parole;  l'honneur de vous
revoir.

Et il congdia Cagliostro, qui dit en sortant:

--Ah! comtesse, ah! vipre, tu as voulu m'accuser; je crois que tu as
mordu sur la lime; gare  tes dents!




Chapitre XCI

Les interrogatoires


Pendant que monsieur de Crosne causait ainsi avec Cagliostro, monsieur
de Breteuil se prsentait  la Bastille, de la part du roi, pour
interroger monsieur de Rohan.

Entre ces deux ennemis l'entrevue pouvait tre orageuse. Monsieur de
Breteuil connaissait la fiert de monsieur de Rohan: il avait tir de
lui une vengeance assez terrible pour se tenir dsormais  des procds
de politesse. Il fut plus que poli. Monsieur de Rohan refusa de
rpondre.

Le garde des Sceaux insista; mais monsieur de Rohan dclara qu'il s'en
rapportait aux mesures que prendraient le parlement et ses juges.

Monsieur de Breteuil dut se retirer devant l'inbranlable volont de
l'accus.

Il fit appeler chez lui madame de La Motte occupe  rdiger des
mmoires; elle obit avec empressement.

Monsieur de Breteuil lui expliqua nettement sa situation, qu'elle
connaissait mieux que personne. Elle rpondit qu'elle avait des preuves
de son innocence, qu'elle fournirait quand besoin serait. Monsieur de
Breteuil lui fit observer que rien n'tait plus urgent.

Toute la fable que Jeanne avait compose, elle la dbita; c'taient
toujours les mmes insinuations contre tout le monde, la mme
affirmation que les faux reprochs manaient elle ne savait d'o.

Elle aussi dclara que le parlement tant saisi de cette affaire, elle
ne dirait rien d'absolument vrai qu'en prsence de monsieur le cardinal,
et d'aprs les charges qu'il ferait peser sur elle.

Monsieur de Breteuil alors lui dclara que le cardinal faisait tout
peser sur elle.

--Tout? dit Jeanne, mme le vol?

--Mme le vol.

--Veuillez faire rpondre  monsieur le cardinal, dit froidement Jeanne,
que je l'engage  ne pas soutenir plus longtemps un mauvais systme de
dfense.

Et ce fut tout. Mais monsieur de Breteuil n'tait pas satisfait. Il lui
fallait quelques dtails intimes. Il lui fallait, pour sa logique,
l'nonc des causes qui avaient amen le cardinal  tant de tmrits
envers la reine, la reine  tant de colre contre le cardinal.

Il lui fallait l'explication de tous les procs-verbaux recueillis par
monsieur le comte de Provence, et passs  l'tat de bruit public.

Le garde des Sceaux tait homme d'esprit, il savait agir sur le
caractre d'une femme; il promit tout  madame de La Motte si elle
accusait nettement quelqu'un.

--Prenez garde, lui dit-il, en ne disant rien, vous accusez la reine; si
vous persistez en cela, prenez garde, vous serez condamne comme
coupable de lse-majest: c'est la honte, c'est la hart!

--Je n'accuse pas la reine, dit Jeanne; mais pourquoi m'accuse-t-on?

--Accusez alors quelqu'un, dit l'inflexible Breteuil; vous n'avez que ce
moyen de vous dbarrasser vous-mme.

Elle se renferma dans un prudent silence, et cette premire entrevue
d'elle et du garde des Sceaux n'eut aucun rsultat.

Cependant, le bruit se rpandait que des preuves avaient surgi, que les
diamants s'taient vendus en Angleterre, o monsieur de Villette fut
arrt par les agents de monsieur de Vergennes.

Le premier assaut que Jeanne eut  soutenir fut terrible. Confronte
avec le Rteau, qu'elle devait croire son alli jusqu' la mort, elle
l'entendit avec terreur avouer humblement qu'il tait un faussaire,
qu'il avait crit un reu des diamants, une lettre de la reine,
falsifiant  la fois les signatures des joailliers et celle de Sa
Majest.

Interrog par quel motif il avait commis ces crimes, il rpondit que
c'tait sur la demande de madame de La Motte.

perdue, furieuse, elle nia, elle se dfendit comme une lionne; elle
prtendit n'avoir jamais vu, ni connu, ce monsieur Rteau de Villette.

Mais l encore elle reut deux rudes secousses; deux tmoignages
l'crasrent.

Le premier tait celui d'un cocher de fiacre, trouv par monsieur de
Crosne, qui dclarait avoir men, au jour et  l'heure cits par Rteau,
une dame vtue de telle faon, rue Montmartre.

Cette dame, s'entourant de tant de mystres, qui pouvait-elle tre,
prise par le cocher dans le quartier du marais, sinon madame de La Motte
qui habitait rue Saint-Claude.

Et quant  la familiarit qui existait entre ces deux complices, comment
la nier quand un tmoin affirmait avoir vu, la veille de la Saint-Louis,
sur le sige d'une chaise de poste d'o tait sortie madame de La Motte,
monsieur Rteau de Villette, reconnaissable  sa mine ple et inquite.

Le tmoin tait un des principaux serviteurs de monsieur de Cagliostro.

Ce nom fit bondir Jeanne et la poussa aux extrmes. Elle se rpandit en
accusations contre Cagliostro, qu'elle dclarait avoir, par ses
sortilges et ses charmes, fascin l'esprit du cardinal de Rohan, auquel
il inspirait ainsi des _ides coupables contre la Majest royale_.

L tait le premier chanon de l'accusation adultre.

Monsieur de Rohan se dfendit en dfendant Cagliostro. Il nia si
opinitrement, que Jeanne, exaspre, articula, pour la premire fois,
cette accusation d'un amour insens du cardinal pour la reine.

Monsieur de Cagliostro demanda aussitt et obtint d'tre incarcr pour
rpondre de son innocence  tout le monde. Accusateurs et juges
s'enflammant, comme il arrive au premier souffle de la vrit, l'opinion
publique prit immdiatement fait et cause pour le cardinal et Cagliostro
contre la reine.

Ce fut alors que cette infortune princesse, pour faire comprendre sa
persvrance  suivre le procs, laissa publier les rapports faits au
roi sur les promenades nocturnes, et en appelant  monsieur de Crosne,
le somma de dclarer ce qu'il savait.

Le coup, habilement calcul, tomba sur Jeanne et faillit l'anantir 
jamais.

L'interrogateur, en plein conseil d'instruction, somma monsieur de Rohan
de dclarer ce qu'il savait de ces promenades dans les jardins de
Versailles.

Le cardinal rpliqua qu'il ne savait pas mentir, et qu'il en appelait au
tmoignage de madame de La Motte.

Celle-ci nia qu'il y et jamais eu de promenades faites de son aveu ou 
sa connaissance.

Elle dclara menteurs les procs-verbaux et relations qui la dnonaient
comme ayant paru aux jardins, soit en compagnie de la reine, soit en la
compagnie du cardinal.

Cette dclaration innocentait Marie-Antoinette, s'il et t possible de
croire aux paroles d'une femme accuse de faux et de vol. Mais, venant
de cette part, la justification semblait tre un acte de complaisance,
et la reine ne supporta pas d'tre justifie de la sorte.

Aussi, quand Jeanne cria le plus fort qu'elle n'avait jamais paru de
nuit dans le jardin de Versailles, et que jamais elle n'avait rien vu ou
su des affaires particulires  la reine et au cardinal,  ce moment
Oliva parut, vivant tmoignage qui fit changer l'opinion et dtruisit
tout l'chafaudage de mensonges entasss par la comtesse.

Comment ne fut-elle pas ensevelie sous les ruines? Comment se
releva-t-elle plus haineuse et plus terrible? Nous n'expliquons pas
seulement ce phnomne par sa volont, nous l'expliquons par la fatale
influence qui s'attachait  la reine.

Oliva confronte avec le cardinal, quel coup terrible! Monsieur de Rohan
s'apercevant enfin qu'il avait t jou d'une manire infme! Cet homme
plein de dlicatesses et de nobles passions, dcouvrant qu'une
aventurire, associe  une friponne, l'avaient conduit  mpriser tout
haut la reine de France, une femme qu'il aimait et qui n'tait pas
coupable!

L'effet de cette apparition sur monsieur de Rohan serait,  notre gr,
la scne la plus dramatique et la plus importante de cette affaire, si
nous n'allions, en nous rapprochant de l'histoire, tomber dans la fange,
le sang et l'horreur.

Quand monsieur de Rohan vit Oliva, cette reine de carrefour, et qu'il se
rappela la rose, la main serre et les bains d'Apollon, il plit, et et
rpandu tout son sang aux pieds de Marie-Antoinette, s'il l'et vue 
ct de l'autre en ce moment.

Que de pardons, que de remords s'lancrent de son me pour aller avec
ses larmes purifier le dernier degr de ce trne o un jour il avait
rpandu son mpris avec le regret d'un amour ddaign.

Mais cette consolation mme lui tait interdite; mais il ne pouvait
accepter l'identit d'Oliva sans avouer qu'il aimait la vritable reine;
mais l'aveu de son erreur tait une accusation, une souillure. Il laissa
Jeanne nier tout. Il se tut.

Et lorsque monsieur de Breteuil voulut, avec monsieur de Crosne, forcer
Jeanne  s'expliquer plus longuement:

--Le meilleur moyen, dit-elle, de prouver que la reine n'a pas t
promener dans le parc la nuit, c'est de montrer une femme qui ressemble
 la reine, et qui prtend avoir t dans le parc. On la montre; c'est
bien.

Cette infme insinuation eut du succs. Elle infirmait encore une fois
la vrit.

Mais comme Oliva, dans son inquitude ingnue, donnait tous les dtails
et toutes les preuves, comme elle n'omettait rien, comme elle se faisait
bien mieux croire que la comtesse, Jeanne eut recours  un moyen
dsespr; elle avoua.

Elle avoua qu'elle avait men le cardinal  Versailles; que Son
Excellence voulait  tout prix voir la reine, lui donner l'assurance de
son respectueux attachement; elle avoua, parce qu'elle sentit derrire
elle tout un parti qu'elle n'avait pas si elle se renfermait dans la
ngative; elle avoua, parce qu'en accusant la reine, c'tait se donner
pour auxiliaires tous les ennemis de la reine, et ils taient nombreux.

Alors, pour la dixime fois dans cet infernal procs, les rles
changrent: le cardinal joua celui d'une dupe, Oliva celui d'une
prostitue sans posie et sans sens, Jeanne celui d'une intrigante; elle
n'en pouvait choisir de meilleur.

Mais comme, pour faire russir ce plan ignoble, il fallait que la reine
jout aussi un rle, on lui donna le plus odieux, le plus abject, le
plus compromettant pour la dignit royale, celui d'une coquette
tourdie, d'une grisette qui trame des mystifications. Marie-Antoinette
devint Dorimne conspirant avec Frosine contre monsieur Jourdain,
cardinal.

Jeanne dclara que ces promenades taient faites de l'aveu de
Marie-Antoinette qui, cache derrire une charmille, coutait en riant 
en mourir les discours passionns de l'amoureux monsieur de Rohan.

Voil ce que choisit pour son dernier retranchement cette voleuse qui ne
savait plus o cacher son vol; ce fut le manteau royal fait de l'honneur
de Marie-Thrse et de Marie Leckzinska.

La reine succomba sous cette dernire accusation, car elle n'en pouvait
prouver la fausset. Elle ne le pouvait, parce que, pousse  bout,
Jeanne dclara qu'elle publierait toutes les lettres d'amour crites par
monsieur de Rohan  la reine, et qu'en effet elle possdait ces lettres
brlantes d'une passion insense.

Elle ne le pouvait, parce que mademoiselle Oliva, qui affirmait avoir
t pousse par Jeanne dans le parc de Versailles, n'avait pas la preuve
que quelqu'un coutt ou n'coutt pas derrire les charmilles.

Enfin la reine ne pouvait prouver son innocence, parce que trop de gens
avaient intrt  prendre ces mensonges infmes pour la vrit.




Chapitre XCII

Dernier espoir perdu


 la faon dont Jeanne avait engag l'affaire, il devenait impossible,
on le voit, de dcouvrir la vrit.

Convaincue irrcusablement, par vingt tmoignages manant de personnes
dignes de foi, du dtournement des diamants, Jeanne n'avait pu se
dcider  passer pour une voleuse vulgaire. Il lui fallait la honte de
quelqu'un  ct de la sienne. Elle se persuadait que le bruit du
scandale de Versailles couvrirait si bien son crime,  elle, comtesse de
La Motte, que ft-elle condamne, l'arrt frapperait la reine avant tout
le monde.

Son calcul avait donc chou. La reine, en acceptant franchement le
dbat sur la double affaire, le cardinal, en subissant son
interrogatoire, juges et scandale, enlevaient  leur ennemie l'aurole
d'innocence qu'elle s'tait plu  dorer de toutes ses hypocrites
rserves.

Mais, chose trange! le public allait voir se drouler devant lui un
procs dans lequel personne ne serait innocent, mme ceux qu'absoudrait
la justice.

Aprs des confrontations sans nombre, dans lesquelles le cardinal fut
constamment calme et poli, mme avec Jeanne, dans lesquelles Jeanne se
montra violente et nuisible  tous, l'opinion publique en gnral, et
celle des juges en particulier, se trouva forme irrvocablement.

Tous les incidents taient devenus  peu prs impossibles, toutes les
rvlations taient puises. Jeanne s'aperut qu'elle n'avait produit
aucun effet sur ses juges.

Elle rsuma donc dans le silence du cachot toutes ses forces, toutes ses
esprances.

De tout ce qui entourait ou servait monsieur de Breteuil, le conseil
venait  Jeanne de mnager la reine et charger sans piti le cardinal.

De tout ce qui touchait le cardinal, famille puissante, juges partiaux
pour la cause populaire, clerg fcond en ressources, le conseil venait
 madame de La Motte de dire toute la vrit, de dmasquer les intrigues
de cour, et de pousser le bruit  un tel point qu'il s'ensuivt un
tourdissement mortel aux ttes couronnes.

Ce parti cherchait  intimider Jeanne, il lui reprsentait encore ce
qu'elle savait trop bien, que la majorit des juges penchait pour le
cardinal, qu'elle se briserait sans utilit dans la lutte, et il
ajoutait que peut-tre,  moiti perdue qu'elle tait, il valait mieux
se laisser condamner pour l'affaire des diamants que de soulever les
crimes de lse-majest, limon sanglant endormi au fond des codes
fodaux, et qu'on n'appelait jamais  la surface d'un procs sans y
faire monter aussi la mort.

Ce parti semblait sr de la victoire. Il l'tait. L'enthousiasme du
peuple se manifestait avec celui en faveur du cardinal. Les hommes
admiraient sa patience et les femmes sa discrtion. Les hommes
s'indignaient qu'il et t si lchement tromp; les femmes ne le
voulaient pas croire. Pour une quantit de gens, Oliva toute vivante,
avec sa ressemblance et ses aveux, n'exista jamais, ou si elle existait,
c'est que la reine l'avait invente exprs pour la circonstance.

Jeanne rflchissait  tout cela. Ses avocats eux-mmes l'abandonnaient,
ses juges ne dissimulaient pas leur rpulsion; les Rohan la chargeaient
vigoureusement; l'opinion publique la ddaignait. Elle rsolut de
frapper un dernier coup pour donner de l'inquitude  ses juges, de la
crainte aux amis du cardinal, du ressort  la haine publique contre
Marie-Antoinette.

Son moyen devait tre celui-ci, quant  la cour.

Faire croire qu'elle avait continuellement mnag la reine et qu'elle
allait tout dvoiler si on la poussait  bout.

Quant au cardinal, il fallait faire croire qu'elle ne gardait le silence
que pour imiter sa dlicatesse; mais que, du moment o il parlerait,
affranchie par cet exemple, elle parlerait aussi, et que tous deux ils
dcouvriraient  la fois leur innocence et la vrit.

Ce n'tait l, rellement, qu'un rsum de sa conduite pendant
l'instruction du procs. Mais, il faut le dire, tout mets connu peut se
rajeunir, grce  des assaisonnements nouveaux. Voici ce qu'imagina la
comtesse pour rafrachir ses deux stratagmes.

Elle crivit une lettre  la reine, une lettre dont les termes seuls
rvlent le caractre et la porte.

Madame,

Malgr tout ce que ma position a de pnible et de rigoureux, il ne
m'est pas chapp une seule plainte. Tous les dtours dont on a fait
usage pour m'extorquer des aveux n'ont contribu qu' me fortifier dans
la rsolution de ne jamais _compromettre_ ma souveraine.

Cependant, quelque persuade que je sois que ma _constance_ et ma
_discrtion_ doivent me faciliter les moyens de sortir de l'embarras o
je me trouve, j'avoue que les efforts de la famille de l'_esclave_ (la
reine appelait ainsi le cardinal aux jours de leur rconciliation) me
font craindre de devenir sa victime.

Un long emprisonnement, des confrontations qui ne finissent pas, la
honte et le dsespoir de me voir accuse d'un crime dont je suis
innocente ont affaibli mon courage, et je tremble que ma constance ne
succombe  tant de coups ports  la fois.

Madame peut d'un seul mot mettre fin  cette malheureuse affaire par
l'entremise de monsieur de Breteuil, qui peut lui donner, aux yeux du
_ministre_ (le roi) la tournure que son intelligence lui suggrera, sans
que _madame soit compromise en aucune manire_. C'est la crainte d'tre
oblige _de tout rvler_ qui ncessite la dmarche que je fais
aujourd'hui, persuade que madame aura gard aux motifs qui me forcent
d'y recourir, et qu'elle donnera des ordres pour me tirer de la pnible
situation o je me trouve.

Je suis, avec un profond respect, de madame, la trs humble et
obissante servante,


                                 Comtesse de VALOIS DE LA MOTTE


Jeanne avait tout calcul, comme on le voit.

Ou cette lettre irait  la reine et l'pouvanterait par la persvrance
qu'elle dnotait, aprs tant de traverses, et alors la reine, qui devait
tre fatigue de la lutte, se dciderait  en finir par l'largissement
de Jeanne, puisque sa prison et son procs n'avaient rien amen.

Ou, ce qui tait bien plus probable, et ce qui est prouv par la fin
mme de la lettre, Jeanne ne comptait en rien sur la lettre, et c'est
ais  dmontrer: car lance ainsi dans le procs, la reine ne pouvait
rien arrter sans se condamner elle-mme. Il est donc vident que jamais
Jeanne n'avait compt que sa lettre dt tre remise  la reine.

Elle savait que tous ses gardiens taient dvous au gouverneur de la
Bastille, c'est--dire  monsieur de Breteuil. Elle savait que tout le
monde en France faisait de cette affaire du collier une spculation
toute politique, ce qui n'tait pas arriv depuis les parlements de
monsieur de Maupeou. Il tait certain que le messager qu'elle chargerait
de cette lettre, s'il ne la donnait au gouverneur, la garderait pour lui
ou pour les juges de son opinion. Elle avait enfin dispos toutes choses
pour que cette lettre, en tombant dans des mains quelconques, y dpost
un levain de haine, de dfiance et d'irrvrence contre la reine.

En mme temps qu'elle crivait cette lettre  Marie-Antoinette, elle en
rdigeait une autre pour le cardinal.

Je ne puis concevoir, monseigneur, que vous vous obstiniez  ne pas
parler clairement. Il me semble que vous n'avez rien de mieux  faire
que d'accorder une confiance illimite  nos juges; notre sort en
deviendrait plus heureux. Quant  moi, je suis rsolue  me taire si
vous ne voulez pas me seconder. Mais que ne parlez-vous? Expliquez
toutes les circonstances de cette affaire mystrieuse, et je vous jure
de confirmer tout ce que vous aurez avanc; rflchissez-y bien,
monsieur le cardinal, si je prends sur moi de parler la premire, et que
vous dsavouiez ce que je pourrais dire, je suis perdue, je n'chapperai
pas  la vengeance de celle qui veut nous sacrifier.

Mais vous n'avez rien  craindre de semblable de ma part, mon
dvouement vous est connu. S'il arrivait qu'_elle_ ft implacable, votre
cause serait toujours la mienne; je sacrifierais tout pour vous
soustraire aux effets de _sa_ haine, ou notre disgrce serait commune.

P.-S. J'ai crit  _elle_ une lettre qui la dcidera, je l'espre,
sinon  dire la vrit, du moins  ne pas nous accabler, nous qui
n'avons d'autre crime  nous reprocher que notre erreur ou notre
silence.

Cette lettre artificieuse fut remise par elle au cardinal dans leur
dernire confrontation au grand parloir de la Bastille et l'on vit le
cardinal rougir, plir et frissonner en prsence d'une semblable audace.
Il sortit pour reprendre haleine.

Quant  la lettre pour la reine, elle fut remise  l'instant mme par la
comtesse  l'abb Lekel, aumnier de la Bastille, qui avait accompagn
le cardinal au parloir, et dvou aux intrts des Rohan.

--Monsieur, lui dit-elle, vous pouvez, en vous chargeant de ce message,
faire changer le sort de monsieur de Rohan et le mien. Prenez
connaissance de ce qu'il renferme. Vous tes un homme oblig au secret
par vos devoirs. Vous vous convaincrez que j'ai frapp  la seule porte
o nous puissions, monsieur le cardinal et moi, demander secours.

L'aumnier refusa.

--Vous ne voyez que moi d'ecclsiastique, rpliqua-t-il. Sa Majest
croira que vous lui avez crit d'aprs mes conseils et que vous m'avez
tout avou; je ne puis consentir  me perdre.

--Eh bien! dit Jeanne, dsesprant du succs de sa ruse, mais voulant
contraindre le cardinal par l'intimidation, dites  monsieur de Rohan
qu'il me reste un moyen de prouver mon innocence, c'est de faire lire
les lettres qu'il crivait  la reine. Ce moyen, je rpugnais  en user;
mais, dans notre intrt commun, je m'y rsoudrai.

En voyant l'aumnier pouvant par ces menaces, elle essaya une dernire
fois de lui mettre dans les mains sa terrible lettre  la reine.

S'il prend la lettre, se disait-elle, je suis sauve, parce que alors,
en pleine audience, je lui demanderai ce qu'il en a fait, et s'il l'a
remise  la reine et somme d'y faire rponse; s'il ne l'a pas remise,
la reine est perdue; l'hsitation des Rohan aura prouv son crime et mon
innocence.

Mais l'abb Lekel eut-il  peine la lettre dans les mains, qu'il la
rendit comme si elle le brlait.

--Faites attention, dit Jeanne ple de colre, que vous ne risquez rien,
car j'ai cach la lettre de la reine dans une enveloppe adresse 
madame de Misery.

--Raison de plus! s'cria l'abb, deux personnes sauraient le secret.
Double motif de ressentiment pour la reine. Non, non, je refuse.

Et il repoussa les doigts de la comtesse.

--Remarquez, dit-elle, que vous me rduisez  faire usage des lettres de
monsieur de Rohan.

--Soit, repartit l'abb, faites-en usage, madame.

--Mais, reprit Jeanne tremblante de fureur, comme je vous dclare que la
preuve d'une correspondance secrte avec Sa Majest fait tomber sur un
chafaud la tte du cardinal, vous tes libre de dire: Soit! Je vous
aurai averti.

La porte s'ouvrit en ce moment, et le cardinal reparut, superbe et
courrouc, sur le seuil:

--Faites tomber sur un chafaud la tte d'un Rohan, madame, rpondit-il,
ce ne sera pas la premire fois que la Bastille aura vu ce spectacle.
Mais, puisqu'il en est ainsi, je vous dclare, moi, que je ne
reprocherai rien  l'chafaud sur lequel roulera ma tte, pourvu que je
voie celui sur lequel vous serez fltrie comme voleuse et faussaire!
Venez, l'abb, venez!

Il tourna le dos  Jeanne, aprs ces paroles foudroyantes, et sortant
avec l'aumnier, laissa dans la rage et le dsespoir cette malheureuse
crature, qui ne pouvait faire un mouvement sans se prendre de plus en
plus dans la fange mortelle o bientt elle allait plonger tout entire.




Chapitre XCIII

Le baptme du petit Beausire


Madame de La Motte s'tait fourvoye dans chacun de ses calculs.
Cagliostro ne se trompa dans aucun.

 peine  la Bastille, il s'aperut que le prtexte lui tait donn
enfin de travailler ouvertement  la ruine de cette monarchie que,
depuis tant d'annes, il sapait sourdement avec l'illuminisme et les
travaux occultes.

Sr de n'tre en rien convaincu, victime arrive au dnouement le plus
favorable  ses vues, il tint religieusement sa promesse envers tout le
monde.

Il prpara les matriaux de cette fameuse lettre de Londres, qui,
paraissant un mois aprs l'poque o nous sommes arrivs, fut le premier
coup de blier appliqu sur les murs de la vieille Bastille, la premire
hostilit de la rvolution, le premier choc matriel qui prcda celui
du 14 juillet 1789.

Dans cette lettre o Cagliostro, aprs avoir ruin roi, reine, cardinal,
agioteurs publics, ruinait monsieur de Breteuil, personnification de la
tyrannie ministrielle, notre dmolisseur s'exprimait ainsi:

Oui, je le rpte libre aprs l'avoir dit captif, il n'est pas de crime
qui ne soit expi par six mois de Bastille. Quelqu'un me demande si je
retournerai jamais en France? Assurment, ai-je rpondu, _pourvu que la
Bastille soit devenue une promenade publique_. Dieu le veuille! Vous
avez tout ce qu'il faut pour tre heureux, vous autres Franais: sol
fcond, doux climat, bon coeur, gaiet charmante, du gnie et des grces
propres  tout; sans gaux dans l'art de plaire, sans matres dans les
autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point: c'est
d'tre srs de coucher dans vos lits quand vous tes irrprochables.

Cagliostro avait tenu sa parole aussi  Oliva. Celle-ci, de son ct,
fut religieusement fidle. Il ne lui chappa point un mot qui compromt
son protecteur. Elle n'eut d'autre aveu funeste que pour madame de La
Motte, et posa d'une faon nette et irrcusable sa participation
innocente  une mystification adresse, selon elle,  un gentilhomme
inconnu qu'on lui avait dsign sous le nom de Louis.

Pendant le temps qui s'tait coul pour les captifs sous les verrous et
dans les interrogatoires, Oliva n'avait pas revu son cher Beausire, mais
elle n'tait cependant point abandonne tout  fait de lui, et, comme on
va le voir, elle avait de son amant le souvenir que dsirait Didon quand
elle disait en rvant: Ah! s'il m'tait donn de voir jouer sur mes
genoux un petit Ascagne!

Au mois de mai de l'anne 1786, un homme attendait au milieu des pauvres
sur les degrs du portail de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Il tait
inquiet, haletant, il regardait, sans pouvoir en dtacher les yeux, dans
la direction de la Bastille.

Auprs de lui vint se placer un homme  longue barbe, un des serviteurs
allemands de Cagliostro, celui que Balsamo employait comme chambellan
dans ses mystrieuses rceptions de l'ancienne maison de la rue
Saint-Claude.

Cet homme arrta la fougue impatiente de Beausire, et lui dit tout bas:

--Attendez, attendez, ils viendront.

--Ah! s'cria l'homme inquiet, c'est vous!

Et comme le _ils viendront_ ne satisfaisait point,  ce qu'il parat,
l'homme inquiet, qui continuait  gesticuler plus que de raison,
l'Allemand lui dit  l'oreille:

--Monsieur Beausire, vous allez tant faire de bruit que la police nous
verra.... Mon matre vous avait promis des nouvelles, je vous en donne.

--Donnez! donnez, mon ami!

--Plus bas. La mre et l'enfant se portent bien.

--Oh! oh! s'cria Beausire dans un transport de joie impossible 
dcrire, elle est accouche! elle est sauve!

--Oui, monsieur; mais tirez  l'cart, je vous prie.

--D'une fille?

--Non, monsieur, d'un garon.

--Tant mieux! Oh! mon ami, que je suis heureux, que je suis heureux.
Remerciez bien votre matre; dites-lui bien que ma vie, que tout ce que
j'ai est  lui....

--Oui, monsieur Beausire, oui, je lui dirai cela quand je le verrai.

--Mon ami, pourquoi me disiez-vous tout  l'heure?... Mais prenez donc
ces deux louis.

--Monsieur, je n'accepte rien que de mon matre.

--Ah! pardon, je ne voulais pas vous offenser.

--Je le crois, monsieur. Mais vous me disiez?

--Ah! je vous demandais pourquoi, tout  l'heure, vous vous tes cri:
Ils viendront? Qui viendra, s'il vous plat?

--Je voulais parler du chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin,
sage-femme, qui ont accouch mademoiselle Oliva.

--Ils viendront ici? Pourquoi?

--Pour faire baptiser l'enfant.

--Je vais voir mon enfant! s'cria Beausire en bondissant comme un
convulsionnaire. Vous dites que je vais voir le fils d'Oliva! ici, tout
 l'heure?...

--Ici, tout  l'heure; mais modrez-vous, je vous en supplie; autrement,
les deux ou trois agents de monsieur de Crosne, que je devine tre
cachs sous les haillons de ces mendiants, vous dcouvriront et
devineront que vous avez eu communication avec le prisonnier de la
Bastille. Vous vous perdrez et vous compromettrez mon matre.

--Oh! s'cria Beausire avec la religion du respect et de la
reconnaissance, plutt mourir que de prononcer une syllabe qui nuise 
mon bienfaiteur. J'toufferai, s'il le faut, mais je ne dirai plus rien.
Ils ne viennent pas!...

--Patience.

Beausire se rapprocha de l'Allemand.

--Est-elle un peu heureuse, l-bas? demanda-t-il en joignant les mains.

--Parfaitement heureuse, rpondit l'autre. Oh! voici un fiacre qui
vient.

--Oui, oui.

--Il s'arrte....

--Il y a du blanc, de la dentelle....

--La tavaolle[5] de l'enfant.

   [Note 5: Linge fin orn de dentelles.]

--Mon Dieu!

Et Beausire fut oblig de s'appuyer sur une colonne pour ne pas
chanceler, quand il vit sortir du fiacre la sage-femme, le chirurgien et
un porte-clefs de la Bastille, faisant l'office de tmoins dans cette
rencontre.

Au passage de ces trois personnes, les pauvres s'murent et nasillrent
leurs lamentables rclamations.

On vit alors, chose trange, le parrain et la marraine passer en
coudoyant ces misrables, tandis qu'un tranger leur distribuait sa
monnaie et ses cus en pleurant de joie.

Puis, le petit cortge tant entr dans l'glise, Beausire entra
derrire et vint, avec les prtres et les fidles curieux, chercher la
meilleure place de la sacristie o allait s'accomplir le sacrement du
baptme.

Le prtre reconnaissant la sage-femme et le chirurgien, qui plusieurs
fois dj avaient eu recours  son ministre pour des circonstances
pareilles, leur fit un petit salut amical, accompagn d'un sourire.

Beausire salua et sourit avec le prtre.

La porte de la sacristie se ferma alors, et le prtre, prenant sa plume,
commena d'crire sur son registre les phrases sacramentelles qui
constituent l'acte d'enregistrement.

Lorsqu'il en vint  demander le nom et les prnoms de l'enfant:

--C'est un garon, dit le chirurgien, voil tout ce que je sais.

Et quatre clats de rire poncturent ce mot, qui ne parut pas assez
respectueux  Beausire.

--Il a bien un nom quelconque, ft-ce un nom de saint, ajouta le prtre.

--Oui, la demoiselle a voulu qu'on l'appelt Toussaint.

--Ils y sont tous, alors! rpliqua le prtre en riant de son jeu de
mots, ce qui emplit la sacristie d'une hilarit nouvelle.

Beausire commenait  perdre patience, mais la sage influence de
l'Allemand le maintenait encore. Il se contint.

--Eh bien! dit le prtre, avec ce prnom-l, avec tous saints pour
patrons, on peut se passer de pre. crivons: Aujourd'hui, nous a t
prsent un enfant du sexe masculin, n hier,  la Bastille, fils de
Nicole-Oliva Legay et de... pre inconnu.

Beausire s'lana furieux aux cts du prtre, et lui retenant le
poignet avec force:

--Toussaint a un pre, s'cria-t-il, comme il a une mre! Il a un tendre
pre qui ne reniera point son sang. crivez, je vous prie, que
Toussaint, n hier, de la demoiselle Nicole-Oliva Legay, est fils de
Jean-Baptiste Toussaint de Beausire, ici prsent!

Qu'on juge de la stupfaction du prtre, de celle du parrain et de la
marraine! La plume tomba des mains du premier, l'enfant faillit tomber
des bras de la sage-femme.

Beausire le reut dans les siens, et, le couvrant de baisers avides, il
laissa tomber sur le front du pauvre petit le premier baptme, le plus
sacr en ce monde aprs celui qui vient de Dieu, le baptme des larmes
paternelles.

Les assistants, malgr leur habitude des scnes dramatiques et le
scepticisme ordinaire aux voltairiens de cette poque, furent attendris.
Le prtre seul garda son sang-froid et rvoqua en doute cette paternit;
peut-tre tait-il contrari d'avoir  recommencer ses critures.

Mais Beausire devina la difficult; il dposa sur les fonts baptismaux
trois louis d'or, qui, bien mieux que ses larmes, tablirent son droit
de pre et firent briller sa bonne foi.

Le prtre salua, ramassa les soixante-douze livres, et biffa les deux
phrases qu'il venait d'crire en goguenardant sur son registre.

--Seulement, monsieur, dit-il, comme la dclaration de monsieur le
chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin avait t formelle, vous
voudrez bien crire vous-mme et certifier que vous vous dclarez le
pre de cet enfant.

--Moi! s'cria Beausire au comble de la joie; mais je l'crirais de mon
sang!

Et il saisit la plume avec enthousiasme.

--Prenez garde, lui dit tout bas le porte-clefs Guyon, qui n'avait pas
oubli son rle d'homme scrupuleux. Je crois, mon cher monsieur, que
votre nom sonne mal en de certains endroits; il y a danger  l'crire
sur des registres publics, avec une date qui donne  la fois la preuve
de votre prsence et de votre commerce avec une accuse.

--Merci de votre conseil, l'ami, rpliqua Beausire avec fiert; il sent
son honnte homme et vaut les deux louis d'or que je vous offre; mais
renier le fils de ma femme....

--Elle est votre femme? s'cria le chirurgien.

--Lgitime! s'cria le prtre.

--Que Dieu lui rende la libert, dit Beausire en tremblant de plaisir,
et le lendemain Nicole Legay s'appellera de Beausire, comme son fils et
comme moi.

--En attendant, vous vous risquez, rpta Guyon; je crois qu'on vous
cherche.

--Ce ne sera pas moi qui vous trahirai, dit le chirurgien.

--Ni moi, dit la sage-femme.

--Ni moi, fit le prtre.

--Et quand on me trahirait, continua Beausire avec l'exaltation des
martyrs, je souffrirai jusqu' la roue pour avoir la consolation de
reconnatre mon fils.

--S'il tait rou, dit tout bas  la sage-femme monsieur Guyon, qui se
piquait de repartie, ce ne serait pas pour s'tre dit le pre du petit
Toussaint.

Et sur cette plaisanterie qui fit sourire dame Chopin, il fut procd
dans les formes  l'enregistrement et  la reconnaissance du jeune
Beausire.

Beausire crivit sa dclaration dans des termes magnifiques, mais un peu
verbeux, comme sont les relations de tout exploit dont s'enorgueillit
l'auteur.

Il la relut, la ponctua, la parapha, et fit parapher par les quatre
personnes prsentes.

Puis, ayant tout lu et vrifi de nouveau, il embrassa son fils, dment
baptis, lui glissa une dizaine de louis sous sa tavaolle, lui
suspendit une bague au col, prsent destin  l'accouche, et, fier
comme Xnophon pendant sa fameuse retraite, il ouvrit la porte de la
sacristie, dcid  ne pas user du moindre stratagme pour chapper aux
sbires, s'il en trouvait d'assez dnaturs pour le saisir en ce moment.

Les groupes de mendiants n'avaient pas quitt l'glise. Beausire, s'il
et pu les regarder avec des yeux plus fermes, et peut-tre reconnu
parmi eux ce fameux Positif, auteur de sa disgrce; mais rien ne bougea.
La nouvelle distribution que fit Beausire fut reue avec des: Dieu vous
garde! sans mesure, et l'heureux pre s'chappa de Saint-Paul avec
toutes les apparences d'un gentilhomme vnr, choy, bni et caress
des pauvres de sa paroisse.

Quant aux tmoins du baptme, ils se retirrent de leur ct et
regagnrent leur fiacre, merveills de cette aventure.

Beausire les guetta du coin de la rue Culture-Sainte-Catherine, les vit
monter en voiture, envoya deux ou trois baisers palpitants  son fils,
et quand son coeur se fut assez compltement panch, quand le fiacre
eut disparu  ses yeux, il songea qu'il ne fallait tenter ni Dieu ni la
police, et gagna un lieu d'asile connu de lui seul, de Cagliostro et de
monsieur de Crosne.

C'est--dire que monsieur de Crosne, lui aussi, avait tenu parole 
Cagliostro et n'avait pas fait inquiter Beausire.

Lorsque l'enfant rentra dans la Bastille et que la dame Chopin eut
appris  Oliva tant d'aventures surprenantes, celle-ci, passant  son
plus gros doigt la bague de Beausire, se prit  pleurer aussi, et, ayant
embrass son enfant  qui dj on cherchait une nourrice:

--Non, dit-elle, autrefois monsieur Gilbert, lve de monsieur Rousseau,
prtendait que toute bonne mre doit nourrir son enfant, je nourrirai
mon fils; je veux tre au moins une bonne mre, ce sera toujours cela.




Chapitre XCIV

La sellette


Le jour tait venu enfin, aprs de longs dbats, o l'arrt de la cour
du parlement allait tre provoqu par les conclusions du procureur
gnral.

Les accuss,  l'exception de monsieur de Rohan, avaient t transfrs
 la Conciergerie pour tre plus rapprochs de la salle d'audience, qui
s'ouvrait  sept heures chaque matin.

Devant les juges prsids par le premier prsident d'Aligre, la
contenance des accuss avait continu d'tre ce qu'elle avait t
pendant l'instruction.

Oliva, franche et timide; Cagliostro, tranquille, suprieur et rayonnant
parfois de cette splendeur mystique qu'il se plaisait  affecter.

Villette, honteux, bas et pleurant.

Jeanne, insolente, l'oeil tincelant, toujours menaante et venimeuse.

Le cardinal, simple, rveur, frapp d'atonie.

Jeanne avait bien vite pris les habitudes de la Conciergerie, et captiv
par ses caresses mielleuses et ses petits secrets les bonnes grces de
la concierge du Palais, de son mari et de son fils.

De cette faon, elle s'tait rendu la vie plus douce et les
communications, plus libres. Il faut toujours plus de place au singe
qu'au chien,  l'intrigant qu' l'esprit tranquille.

Les dbats n'apprirent rien de nouveau  la France. C'tait bien
toujours ce mme collier vol avec audace par l'une ou l'autre des deux
personnes qu'on accusait et qui s'accusaient rciproquement.

Dcider entre les deux quel tait le voleur, c'tait tout le procs.

Cet esprit qui porte les Franais toujours, et qui les portait surtout
en ce temps-l aux extrmes, avait greff un autre procs sur le
vritable.

Il s'agissait de savoir si la reine avait eu raison de faire arrter le
cardinal et de l'accuser de tmraires incivilits.

Pour quiconque raisonnait politique en France, cette annexe au procs
constituait la cause vritable. Monsieur de Rohan avait-il cru pouvoir
dire  la reine ce qu'il lui avait dit, agir en son nom, comme il
l'avait fait; avait-il t l'agent secret de Marie-Antoinette, agent
dsavou sitt que l'affaire avait fait du bruit?

En un mot, dans cette cause incidente, le cardinal inculp avait-il agi
de bonne foi, comme un confident intime, vis--vis de la reine?

S'il avait agi de bonne foi, la reine tait donc coupable de toutes ces
intimits, mme innocentes, qu'elle avait nies et que madame de La
Motte insinuait avoir exist. Et puis, comme total aux yeux de
l'opinion, qui ne mnage rien, des intimits sont-elles innocentes,
qu'on est contraint de nier  son mari,  ses ministres,  ses sujets.

Tel est le procs que les conclusions du procureur gnral vont diriger
vers son but, vers sa morale.

Le procureur gnral prit la parole.

Il tait l'organe de la cour, il parlait au nom de la dignit royale
mconnue, outrage, il plaidait pour le principe immense de
l'inviolabilit royale.

Le procureur gnral entrait dans le procs rel pour certains accuss;
il prenait corps  corps le procs incident quant au cardinal. Il ne
pouvait admettre que dans cette affaire du collier, la reine pt assumer
sur elle un tort, un seul. Si elle n'en avait aucun, ils tombaient donc
tous sur la tte du cardinal.

Il conclut donc inflexiblement:

 la condamnation de Villette aux galres;

 la condamnation de Jeanne de La Motte en la marque, le fouet et la
rclusion  perptuit dans l'hpital;

 la mise hors de cause de Cagliostro;

au renvoi pur et simple d'Oliva;

 l'aveu auquel serait contraint le cardinal d'une tmrit offensante
envers la Majest royale, aveu  la suite duquel il serait banni de la
prsence du roi et de la reine, et dpouill de ses charges et dignits.

Ce rquisitoire frappa le parlement d'indcision et les accuss de
terreur. La volont royale s'y expliquait de telle force, que si l'on
et vcu un quart de sicle auparavant, alors mme que les parlements
avaient commenc  secouer le joug et  revendiquer leur prrogative,
ces conclusions du procureur du roi eussent t dpasses par le zle et
le respect des juges pour le principe, encore vnr, de
l'infaillibilit du trne.

Mais quatorze conseillers seulement adoptrent l'opinion complte du
procureur gnral, et la division se mit ds lors dans l'assemble.

On procda au dernier interrogatoire, formalit presque inutile avec de
pareils accuss, puisqu'il avait pour but de provoquer des aveux avant
l'arrt, et qu'il n'y avait ni paix ni trve  demander aux acharns
adversaires qui luttaient depuis si longtemps. C'tait moins leur propre
absolution qu'ils demandaient que la condamnation de leur partie.

L'usage tait que l'accus compart devant ses juges assis sur un petit
sige de bois, sige humble, bas, honteux, dshonor par le contact des
accuss qui de ce sige avaient pass  l'chafaud.

C'est l que vint s'asseoir le faussaire Villette, qui demanda pardon
avec ses larmes et ses prires.

Il dclara tout ce qu'on sait, savoir qu'il tait coupable du faux,
coupable de complicit avec Jeanne de La Motte. Il tmoigna que son
repentir, ses remords taient dj pour lui un supplice capable de
dsarmer ses juges.

Celui-l n'intressait personne; il n'tait et ne parut rien autre chose
qu'un coquin. Congdi par la cour, il regagna en larmoyant sa cellule
de la Conciergerie.

Aprs lui parut,  l'entre de la salle, madame de La Motte, conduite
par le greffier Frmyn.

Elle tait vtue d'un mantelet et d'une chemise de linon batiste, d'un
bonnet de gaze sans rubans; une sorte de gaze blanche lui couvrait le
visage; elle portait ses cheveux sans poudre. Sa prsence fit une vive
impression sur l'assemble.

Elle venait de subir le premier des outrages auxquels elle tait
rserve: on l'avait fait passer par le petit escalier, comme les
criminels vulgaires.

La chaleur de la salle, le bruit des conversations, le mouvement des
ttes qui ondulaient de tous cts commencrent par la troubler; ses
yeux vacillrent un moment comme pour s'habituer au miroitement de tout
cet ensemble.

Alors le mme greffier qui la tenait par la main la conduisit assez
vivement  la sellette place au centre de l'hmicycle et pareille  ce
petit bloc sinistre qu'on appelle le billot quand il se dresse sur un
chafaud au lieu de s'lever dans une salle d'audience.

 la vue de ce sige infamant qu'on lui destinait,  elle, orgueilleuse
de s'appeler Valois, et de tenir en ses mains la destine d'une reine de
France, Jeanne de La Motte plit, elle jeta un regard courrouc autour
d'elle, comme pour intimider les juges qui se permettaient cet outrage;
mais rencontrant partout des volonts fermes, et de la curiosit au lieu
de misricorde, elle refoula son indignation furieuse, et s'assit pour
n'avoir pas l'air de tomber sur la sellette.

On remarqua dans les interrogatoires, qu'elle donnait  ses rponses
tout le vague duquel les adversaires de la reine eussent pu tirer le
plus d'avantage pour dfendre leur opinion. Elle ne prcisa rien que les
affirmations de son innocence, et fora le prsident de lui adresser une
question sur l'existence de ces lettres qu'elle disait venir du cardinal
pour la reine, de celles aussi que la reine aurait crites au cardinal.

Tout le venin du serpent allait se rpandre dans la rponse  cette
question.

Jeanne commena par protester de son dsir de ne pas compromettre la
reine; elle ajouta que nul mieux que le cardinal ne pouvait rpondre 
la question.

--Invitez-le, dit-elle,  produire ses lettres ou copie, pour en faire
la lecture et satisfaire votre curiosit. Quant  moi, je ne saurais
affirmer si ces lettres sont du cardinal  la reine ou de la reine au
cardinal; je trouve celles-ci trop libres et trop familires d'une
souveraine  un sujet; je trouve celles-l trop irrvrencieuses, venant
d'un sujet pour aller  une reine.

Le silence profond, terrible, qui accueillit cette attaque, dut prouver
 Jeanne qu'elle n'avait inspir que de l'horreur  ses ennemis, de
l'effroi  ses partisans, de la dfiance  ses juges impartiaux. Elle ne
quitta la sellette qu'avec le doux espoir que le cardinal y serait assis
comme elle. Cette vengeance lui suffisait pour ainsi dire. Que
devint-elle quand, en se retournant pour considrer une dernire fois ce
sige d'opprobre o elle forait un Rohan de s'asseoir aprs elle, elle
ne vit plus la sellette, que, sur l'ordre de la cour, les huissiers
avaient fait disparatre et remplacer par un fauteuil.

Un rugissement de rage s'exhala de sa poitrine; elle bondit hors de la
salle et se mordit les mains avec frnsie.

Son supplice commenait. Le cardinal s'avana lentement  son tour. Il
venait de descendre de carrosse: la grande porte avait t ouverte pour
lui.

Deux huissiers, deux greffiers l'accompagnaient; le gouverneur de la
Bastille marchait  son ct.

 son entre, un long murmure de sympathie et de respect partit des
bancs de la cour. Il y fut rpondu par une puissante acclamation du
dehors. C'tait le peuple qui saluait l'accus et le recommandait  ses
juges.

Le prince Louis tait ple, trs mu. Vtu d'un habit long de crmonie,
il se prsentait avec le respect et la condescendance dus  des juges
par un accus qui accepte leur juridiction et l'invoque.

On montra le fauteuil au cardinal, dont les yeux avaient craint de se
porter vers l'enceinte, et le prsident lui ayant adress un salut et
une parole encourageante, toute la cour le pria de s'asseoir avec une
bienveillance qui redoubla la pleur et l'motion de l'accus.

Lorsqu'il prit la parole, sa voix tremblante, coupe de soupirs, ses
yeux troubls, son maintien humble remurent profondment la compassion
de l'auditoire. Il s'expliqua lentement, prsenta des excuses plutt que
des preuves, des supplications plutt que des raisonnements, et
s'arrtant tout  coup, lui, l'homme loquent, disert, il produisit par
cette paralysie de son esprit et de son courage un effet plus puissant
que tous les plaidoyers et tous les arguments.

Ensuite parut Oliva; la pauvre fille retrouva la sellette. Bien des gens
frmirent en voyant cette vivante image de la reine sur le sige honteux
qu'avait occup Jeanne de La Motte; ce fantme de Marie-Antoinette,
reine de France, sur la sellette des voleuses et des faussaires,
pouvanta les plus ardents perscuteurs de la monarchie. Ce spectacle
aussi en allcha plusieurs, comme le sang que l'on fait goter au tigre.

Mais on se disait partout que la pauvre Oliva venait, au greffe, de
quitter son enfant, qu'elle allaitait, et quand la porte venait 
s'ouvrir, les vagissements du fils de monsieur Beausire venaient plaider
douloureusement en faveur de sa mre.

Aprs Oliva parut Cagliostro le moins coupable de tous. Il ne lui fut
pas enjoint de s'asseoir, bien que le fauteuil et t conserv prs de
la sellette.

La cour craignait le plaidoyer de Cagliostro. Un semblant
d'interrogatoire, coup par le _c'est bien_! du prsident d'Aligre,
satisfit aux exigences de la formalit.

Et alors, la cour annona que les dbats taient clos, et que la
dlibration commenait. La foule s'coula lentement, par les rues et
les quais, se promettant de revenir dans la nuit, pour entendre l'arrt,
qui, disait-on, ne tarderait pas  tre prononc.




Chapitre XCV

D'une grille et d'un abb


Les dbats termins, aprs le retentissement de l'interrogatoire et les
motions de la sellette, tous les prisonniers furent logs pour cette
nuit  la Conciergerie.

La foule, ainsi que nous l'avons dit, vint au soir se placer en groupes
silencieux, quoique anims, sur la place du Palais, pour recevoir
frachement la nouvelle de l'arrt aussitt qu'il serait rendu.

 Paris, chose trange! les grands secrets sont prcisment ceux que la
foule connat avant qu'ils n'aient clat dans leur entier
dveloppement.

La foule attendait donc, en savourant la rglisse anise dont ses
fournisseurs ambulants trouvaient l'alimentation premire sous la
premire arche du Pont-au-Change.

Il faisait chaud. Les nuages de juin roulaient lourdement les uns sur
les autres, comme des panaches d'paisse fume. Le ciel brillait 
l'horizon de feux ples et ritrs.

Tandis que le cardinal,  qui la faveur avait t accorde de se
promener sur les terrasses qui relient les donjons, s'entretenait avec
Cagliostro du succs probable de leur mutuelle dfense; tandis qu'Oliva,
dans sa cellule, caressait son petit enfant et le berait entre ses
bras; que, dans sa loge, Rteau, l'oeil sec, les ongles dans ses dents,
comptait en ide les cus promis par monsieur de Crosne et les opposait
comme total aux mois de captivit que lui promettait le parlement;
pendant ce temps, Jeanne, retire en la chambre de la concierge, madame
Hubert, essayait de distraire son esprit brl avec un peu de bruit,
avec un peu de mouvement.

Cette chambre, haute de plafond, vaste comme une salle, dalle comme une
galerie, tait claire sur le quai par une grande fentre en ogive. Les
petites vitres de cette fentre interceptaient la plus grande partie du
jour, comme si, dans cette chambre mme o logeaient des gens libres, on
et d pouvanter la libert, un norme grillage de fer appliqu
au-dehors venait sur les vitres mmes doubler l'obscurit par
l'entrecroisement des barres de fer et des filets de plomb qui
encadraient chaque losange de verre.

Du reste, la lumire que tamisait ce double crible tait comme adoucie
pour l'oeil des prisonniers. Elle n'avait plus rien de ce rayonnement
insolent du soleil libre, elle n'tait point faite pour offenser ceux
qui ne pouvaient sortir. Il y a dans toutes choses, mme dans les
mauvaises que l'homme a faites, si le temps, ce pondrateur
intermdiaire entre l'homme et Dieu, a pass par-dessus, il y a des
harmonies qui mitigent et permettent une transition entre la douleur et
le sourire.

C'est dans cette salle que, depuis sa rclusion  la Conciergerie,
madame de La Motte vivait tout le jour en compagnie de la concierge, de
son fils et de son mari. Nous avons dit qu'elle avait l'esprit souple,
le caractre sduisant. Elle s'tait fait aimer de ces gens; elle avait
trouv moyen de leur prouver que la reine tait une grande coupable. Un
jour devait venir o, dans cette mme salle, une autre concierge,
apitoye aussi sur les malheurs d'une prisonnire, la croirait innocente
en la voyant patiente et bonne, et cette prisonnire, ce serait la
reine!

Madame de La Motte allait donc--c'est elle-mme qui le dit--oublier,
dans la socit de cette concierge et de ses connaissances, ses ides
mlancoliques, et payait ainsi par sa belle humeur les complaisances
qu'on avait pour elle. Ce jour-l, jour de la clture de l'audience,
quand Jeanne revint auprs de ces bonnes gens, elle les trouva soucieux
et gns.

Une nuance n'tait pas indiffrente  cette femme ruse: elle esprait
avec rien, elle s'alarmait avec tout. En vain essayait-elle d'arracher
la vrit  madame Hubert, celle-ci et les siens se renfermrent dans
des gnralits banales.

Ce jour-l, disons-nous, Jeanne aperut dans le coin de la chemin un
abb, commensal intermittent de la maison. C'tait un ancien secrtaire
du prcepteur de monsieur le comte de Provence; homme simple de faons,
caustique avec mesure, sachant sa cour, et qui, depuis longtemps loign
de la maison de madame Hubert, tait redevenu assidu depuis l'arrive de
madame de La Motte  la Conciergerie.

Il y avait aussi deux ou trois des employs suprieurs du Palais; on
regardait beaucoup madame de La Motte; on parlait peu.

Elle prit gaiement l'initiative.

--Je suis sre, dit-elle, qu'on cause plus chaudement l-haut que nous
ne parlons ici.

Un faible murmure d'assentiment, chapp au concierge et  sa femme,
rpondit seul  cette provocation.

--En haut? fit l'abb, jouant l'ignorance. O cela, madame la comtesse?

--Dans la salle o mes juges dlibrent, rpliqua Jeanne.

--Oh! oui, oui, dit l'abb.

Et le silence recommena.

--Je crois, dit-elle, que mon attitude d'aujourd'hui a fait bon effet.
Vous devez dj savoir cela, n'est-ce pas?

--Mais, oui, madame, dit timidement le concierge.

Et il se leva comme pour rompre l'entretien.

--Votre avis, monsieur l'abb? reprit Jeanne. Est-ce que mon affaire ne
se dessine pas bien? Songez qu'on n'articule aucune preuve.

--Il est vrai, madame, dit l'abb. Aussi, avez-vous beaucoup  esprer.

--N'est-ce pas? s'cria-t-elle.

--Cependant, ajouta l'abb, supposez que le roi....

--Eh bien! le roi, que fera-t-il? dit Jeanne avec vhmence.

--Eh! madame, le roi peut ne vouloir pas qu'on lui donne un dmenti.

--Il ferait condamner monsieur de Rohan alors, c'est impossible.

--Il est vrai que cela est difficile, rpondit-on de toutes parts.

--Or, se hta de glisser Jeanne, dans cette cause, qui dit monsieur de
Rohan, dit moi.

--Non pas, non pas, reprit l'abb, vous vous faites illusion, madame. Il
y aura un accus absous.... Moi, je pense que ce sera vous, et je
l'espre, mme. Mais il n'y en aura qu'un. Il faut un coupable au roi,
autrement, que deviendrait la reine?

--C'est vrai, dit sourdement Jeanne, blesse d'tre contredite, mme sur
une esprance qu'elle ne faisait qu'affecter. Il faut un coupable au
roi. Eh bien! alors, monsieur de Rohan est aussi bon que moi pour cela.

Un silence effrayant pour la comtesse s'tablit aprs ces paroles.

L'abb le rompit le premier.

--Madame, dit-il, le roi n'a pas de rancune, et, sa premire colre
satisfaite, il ne songera plus au pass.

--Mais qu'appelez-vous une colre satisfaite? dit Jeanne avec ironie.
Nron avait ses colres comme Titus avait les siennes.

--Une condamnation... quelconque, se hta de dire l'abb, c'est une
satisfaction.

--Quelconque!... monsieur, s'cria Jeanne, voil un affreux mot.... Il
est trop vague.... Quelconque, c'est tout dire!

--Oh! je ne parle que d'une rclusion dans un couvent, rpliqua
froidement l'abb; c'est l'ide que, d'aprs les bruits qui courent, le
roi aurait adopte le plus volontiers  votre gard.

Jeanne regarda cet homme avec une terreur qui fit place aussitt  la
plus furieuse exaltation.

--La rclusion dans un couvent! dit-elle; c'est--dire une mort lente,
ignominieuse par les dtails, une mort froce qui paratra un acte de
clmence!... La rclusion dans l'_in pace_, n'est-ce pas? Les tortures
de la faim, du froid, des corrections! Non, assez de supplices, assez de
honte, assez de malheur pour l'innocence quand la coupable est
puissante, libre, honore! La mort tout de suite, mais la mort que
j'aurai choisie, le libre arbitre pour me punir d'tre ne  ce monde
infme!

Et, sans couter ni les reprsentations, ni les prires, sans souffrir
qu'on l'arrtt, repoussant le concierge, renversant l'abb, cartant
madame Hubert, elle courut  un dressoir pour y chercher un couteau.

Ces trois personnes russirent  la dtourner; elle prit sa course comme
une panthre que les chasseurs ont inquite, non effraye, et, poussant
des hurlements d'une colre trop bruyante pour tre naturelle, elle
s'lana dans un cabinet attenant  la salle, et l, soulevant un norme
vase de faence dans lequel vgtait un rosier tiol, elle s'en frappa
la tte  plusieurs reprises.

Le vase se brisa, un morceau demeura dans la main de cette furie; on vit
le sang couler sur son front par les gerures de la peau, qui s'tait
fendue. La concierge se jeta en pleurant dans ses bras. On l'assit sur
un fauteuil; on l'inonda d'eau de senteur et de vinaigre. Elle s'tait
vanouie aprs d'affreuses convulsions.

Lorsqu'elle revint  elle, l'abb pensa qu'elle touffait.

--Voyez! dit-il, ce grillage intercepte le jour et l'air. N'est-il pas
possible de faire respirer un peu cette pauvre femme?

Alors, madame Hubert, oubliant tout, courut  une armoire situe prs de
la chemine, en tira une clef qui lui servit  ouvrir ce grillage, et
aussitt l'air et la vie entrrent  flots dans l'appartement.

--Ah! dit l'abb, je ne savais pas que ce grillage pt s'ouvrir  l'aide
d'une clef. Pourquoi tant de prcautions, mon Dieu?

--C'est l'ordre! rpliqua la concierge.

--Oui, je comprends, ajouta l'abb avec une intention marque, cette
fentre n'est qu' sept pieds environ du sol, elle donne sur le quai.
S'il arrivait que des prisonniers s'chappassent de l'intrieur de la
Conciergerie, en passant par votre salle, ils trouveraient la libert
sans avoir rencontr un seul porte-clefs ni une sentinelle.

--Prcisment, dit la concierge.

L'abb remarqua du coin de l'oeil que madame de La Motte avait entendu,
compris, qu'elle avait tressailli mme, et qu'aussitt aprs avoir
recueilli les paroles de l'abb elle avait lev les yeux sur l'armoire,
ferme seulement par un bouton de cuivre, o la concierge serrait cette
clef de la grille.

C'en fut assez pour lui. Sa prsence ne paraissait plus tre utile. Il
prit cong.

Cependant, revenant sur ses pas, comme les personnages de thtre qui
font une fausse sortie:

--Que de monde sur la place! dit-il. Toute la foule se porte avec tant
d'acharnement de ce ct du palais qu'il n'y a pas une me sur le quai.

Le concierge se pencha au-dehors.

--C'est vrai, dit-il.

--Ne pense-t-on pas, poursuivit l'abb, toujours comme si madame de La
Motte ne pouvait l'entendre--et elle l'entendait fort bien--, ne
croit-on pas que l'arrt sera rendu dans la nuit? Non, n'est-ce pas?

--Je ne suppose pas, dit le concierge, qu'il soit rendu avant demain
matin.

--Eh bien! ajouta l'abb, tchez de laisser reposer un peu cette pauvre
madame de La Motte. Aprs tant de secousses, elle doit avoir besoin de
repos.

--Nous nous retirerons dans notre chambre, dit le brave concierge  sa
femme, et nous laisserons madame ici sur le fauteuil,  moins qu'elle ne
veuille s'aller mettre au lit.

Jeanne, se soulevant, rencontra l'oeil de l'abb, qui guettait sa
rponse. Elle feignit de se rendormir.

Alors l'abb disparut, et le concierge et sa femme partirent aussi,
aprs avoir referm doucement la grille et remis la clef  sa place.

Aussitt qu'elle fut seule, Jeanne ouvrit les yeux.

L'abb me conseille de fuir, pensa-t-elle. Peut-on plus clairement
m'indiquer et la ncessit de l'vasion et le moyen! Me menacer d'une
condamnation avant l'arrt des juges, c'est d'un ami qui veut me pousser
 prendre ma libert, ce ne peut tre d'un barbare qui m'insulte.

Pour m'enfuir, je n'ai qu'un pas  faire; j'ouvre cette armoire, puis
cette grille, et me voil sur le quai dsert.

Dsert, oui!... Personne; la lune elle-mme se cache dans les cieux.

Fuir!... Oh! la libert! le bonheur de retrouver mes richesses... le
bonheur de rendre  mes ennemis tout le mal qu'ils m'auront fait!

Elle s'lana vers l'armoire et saisit la clef. Dj elle s'approchait
de la serrure du grillage.

Soudain elle crut voir, sur la ligne noire du parapet du pont, une forme
noire qui en coupait l'uniforme rgularit.

Un homme est l, dit-elle, dans l'ombre; l'abb, peut-tre; il veille
sur mon vasion; il m'attend pour me prter secours. Oui, mais si
c'tait un pige... si, descendue sur le quai, j'allais tre saisie,
surprise en flagrant dlit d'vasion?... L'vasion, c'est l'aveu du
crime, l'aveu du moins de la peur! Qui s'vade fuit devant sa
conscience.... D'o vient cet homme?... Il parat se rattacher  monsieur
de Provence.... Qui me dit que ce n'est pas un missaire de la reine ou
des Rohan?... Comme on paierait cher, de ce ct, une fausse dmarche de
ma part.... Oui, quelqu'un est l qui guette!...

Me faire fuir quelques heures avant l'arrt! Ne le pouvait-on plus tt
si l'on m'et vritablement voulu servir? Mon Dieu! qui sait si dj la
nouvelle n'est pas venue  mes ennemis de mon acquittement rsolu dans
le conseil des juges? Qui sait si l'on ne veut parer ce coup terrible
pour la reine avec une preuve ou un aveu de ma culpabilit. L'aveu, la
preuve, ce serait ma fuite. Je resterai!

Jeanne,  partir de ce moment, demeura convaincue qu'elle venait
d'chapper au pige. Elle sourit, redressa sa tte astucieuse et hardie,
et d'un pas assur elle alla remettre la clef du grillage dans la petite
armoire prs de la chemine.

Puis, se rasseyant dans le fauteuil entre la lumire et la fentre, elle
observa de loin, tout en feignant de dormir, l'ombre de cet homme qui
guettait, et qui, fatigu sans doute d'attendre, finit par se lever et
par disparatre avec les premires lueurs de l'aube,  deux heures et
demie du matin, alors que l'oeil commenait  distinguer l'eau de ses
rives.




Chapitre XCVI

L'arrt


Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie
ou noue un nouveau chanon au chanon de la veille, la comtesse espra
que la nouvelle d'un acquittement allait tout  coup pntrer dans sa
prison avec la joie et les flicitations de ses amis.

Avait-elle des amis? Hlas! jamais la fortune, jamais le crdit ne
demeurent sans cortge, et cependant Jeanne tait devenue riche,
puissante; elle avait reu, elle avait donn sans s'tre fait mme l'ami
banal qui doit brler le lendemain d'une disgrce ce qu'il a compliment
la veille.

Mais aprs son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans,
elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux.

Ce flot press de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement  le
voir pntrer dans la salle du concierge Hubert.

De l'immobilit d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras 
elle, Jeanne passa, c'tait la pente de son caractre,  une inquitude
excessive.

Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine,
avec ses gardiens, de cacher ses impressions.

Il ne lui tait pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle
passa sa tte au vasistas d'une des fentres, et l, anxieuse, elle
prta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se
rsolvaient en un murmure confus, aprs avoir perc l'paisseur des murs
du vieux palais de Saint Louis.

Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une vritable explosion,
des bravos, des cris, des trpignements, quelque chose d'clatant qui
l'pouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce ft pour elle
qu'on tmoignt tant de sympathie.

Ces salves bruyantes se rptrent deux fois et firent place  des
bruits d'un autre genre.

Il lui sembla que c'tait de l'approbation aussi, mais une approbation
calme et sitt morte que ne.

Bientt les passants devinrent plus frquents sur le quai, comme si les
groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en dtail leurs
masses disperses.

--Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur,
en bondissant sur le pav prs du parapet.

Et il jeta une pierre dans la rivire avec cette habilet du jeune
Parisien qui a consacr beaucoup de ses journes  l'exercice de cet
art, exhum de la palestre antique.

--Pour le cardinal! rpta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal
est acquitt?

Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne.

Elle rentra prcipitamment dans la salle.

--Madame, madame, demanda-t-elle  la femme Hubert; qu'entends-je dire:
_Que c'est heureux pour le cardinal_? Quoi donc est heureux, s'il vous
plat?

--Je ne sais, rpliqua celle-ci.

Jeanne la regarda bien en face.

--Demandez  votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle.

La concierge obit par complaisance, et Hubert rpondit du dehors:

--Je ne sais pas!

Jeanne, impatiente, froisse, s'arrta un moment au milieu de la
chambre.

--Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas 
ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procs, bien sr.

--Peut-tre, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si
monsieur de Rohan est acquitt, ce sera un beau jour pour lui, voil
tout.

--Vous croyez qu'il sera acquitt? s'cria Jeanne en crispant ses
doigts.

--Cela peut arriver.

--Moi, alors?...

--Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous?

--trange hypothse! murmura Jeanne.

Et elle se remit aux vitres.

--Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller
chercher ainsi des motions qui vous arrivent mal comprhensibles du
dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou
monsieur Frmyn viennent vous lire....

--L'arrt.... Non! non!

Et elle couta.

Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fte, gros bouquets  la
main. L'odeur des roses monta comme un baume prcieux jusqu' Jeanne,
qui aspirait tout d'en bas.

--Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher
homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai.

--Et moi aussi, dit une compagne.

--Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisime.

De qui veulent-elles parler? pensa Jeanne.

--C'est qu'il est trs bel homme, tu n'es pas dgote, fit une dernire
 ses amies.

Et tout passa.

--Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitt, il
est acquitt!

Et elle pronona ces mots avec tant de dcouragement et de certitude en
mme temps, que les concierges, rsolus de ne pas occasionner une
tempte comme celle de la veille, lui dirent en mme temps:

--Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier ft
absous et libr?

Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses htes,
et voulant ne rien perdre de leur sympathie:

--Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hlas! me croyez-vous si
envieuse ou si mchante que je dsire le mal de mes compagnons
d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui!
qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes
amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi.

Hubert et sa femme se regardrent l'un l'autre comme pour mesurer la
porte de ce qu'ils voulaient faire.

Un fauve clair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgr elle, les arrta
comme ils allaient prendre une dcision.

--Vous ne me dites rien? s'cria-t-elle, s'apercevant de sa faute.

--Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas.

 ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La
concierge, demeure seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en
vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence taient
sollicits  l'extrieur par les bruits, par les souffles qu'elle
percevait avec une susceptibilit dcuple de la fivre.

La concierge, ne pouvant plus l'empcher de regarder ou d'couter, se
rsigna.

Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La
foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement
compacts, tellement ritrs, que Jeanne en tressaillit  son
observatoire.

Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient  une voiture dcouverte
dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que
par la foule, marchaient  peine au plus petit pas.

Peu  peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses
paules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que
contenait le carrosse.

Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dme de
feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs ttes, la
comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste.

L'un, ple de son triomphe, effray de sa popularit, demeurait grave,
tourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui
arrachaient les mains pour les dvorer de baisers, et se disputaient 
grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient paye en
fleurs les plus fraches et les plus rares.

D'autres, plus heureuses encore, taient montes sur l'arrire du
carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles
qui gnaient leur amour, elles prenaient la tte du personnage idoltr,
appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place 
d'autres heureuses. Cet homme ador, c'tait le cardinal de Rohan.

Son compagnon, frais, joyeux, tincelant, recevait un accueil moins vif,
mais aussi flatteur, proportion garde. D'ailleurs, on le payait en
cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes
criaient: Vive Cagliostro.

Cette ivresse mit une demi-heure  traverser le Pont-au-Change, et
jusqu' son point culminant, Jeanne aperut les triomphateurs. Elle ne
perdit pas un dtail.

Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la
reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie 
Jeanne.

Mais aussitt:

--Quoi! dit-elle, ils sont dj libres; dj pour eux les formalits
sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on
rien,  moi?

Le frisson la prit.

 ct d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse,
attentive  tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et
ne donnait aucune explication.

Jeanne allait provoquer un claircissement devenu indispensable,
lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du ct du Pont-au-Change.

Un fiacre, entour de gens, gravissait  son tour la pente du pont.

Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au
peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des
plaisanteries un peu libres, des baisers envoys  la frache et
apptissante fille. Voil l'encens grossier, il est vrai, mais plus que
suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief
du festin splendide offert au cardinal.

Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y
cachait derrire un de ses amis, qui seul osait se rvler 
l'admiration publique. Il fit un signe  Oliva, qui descendit de son
fiacre au milieu des cris changs tant soit peu en hues. Mais pour
certains acteurs, qu'est-ce que les hues quand on pouvait leur infliger
les projectiles et les chasser du thtre?

Oliva, monte dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la
serrant  l'touffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et,
l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu' Saint-Denis, o l'on
changea de chevaux sans avoir t gn par la police.

Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fts, se
demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles.

--Mais moi! moi! s'cria-t-elle, par quel raffinement de cruaut ne me
dclare-t-on pas l'arrt qui me concerne?

--Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous.

--Il est impossible que vous ne sachiez rien, rpliqua Jeanne, vous
savez! vous savez! instruisez-moi.

--Madame....

--Si vous n'tes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je
souffre.

--Il nous est interdit, madame,  nous bas officiers de la prison, de
rvler les arrts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours.

--Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'cria
Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit
entrevoir le renouvellement des scnes de la veille.

--Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous.

--Alors, parlez.

--Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas?

--Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez!

--Eh bien! monsieur le cardinal a t absous.

--Je le sais.

--Monsieur de Cagliostro mis hors de cour.

--Je le sais! je le sais!

--Mademoiselle Oliva renvoye de l'accusation.

--Aprs? aprs?...

--Monsieur Rteau de Villette est condamn....

Jeanne tressaillit.

--Aux galres!

--Et moi! et moi? cria-t-elle en trpignant avec fureur.

--Patience, madame, patience. Est-ce l ce que vous avez promis?

--Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi?

--Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en dtournant les
yeux.

Un clair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, clair aussi vite
teint qu'apparu.

Puis elle feignit de s'vanouir avec un grand cri, et se renversa dans
les bras de ses htes.

--Que ft-il donc rsult, dit Hubert bas  l'oreille de sa femme, si je
lui eusse dit la vrit?

Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est
la libert, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai
rv.... J'ai gagn!




Chapitre XCVII

L'excution


Jeanne attendait toujours que ce greffier promis par le concierge vnt
lui lire l'arrt rendu contre elle.

En effet, n'ayant plus les angoisses du doute, conservant  peine celles
de la comparaison, c'est--dire de l'orgueil, elle se disait:

Que m'importe  moi, esprit solide je le suppose, que monsieur de Rohan
ait t regard comme moins coupable que moi?

Est-ce  moi qu'on inflige la peine d'une faute? Non. Si j'eusse t
bien et dment reconnue Valois par tout le monde, si j'eusse pu avoir,
comme l'a eue monsieur le cardinal, toute une haie de princes et de ducs
chelonns sur le passage des juges, suppliant par leur attitude, par
leurs crpes  l'pe, par leurs pleureuses, je ne crois pas qu'on et
rien refus  la pauvre comtesse de La Motte, et certainement, en
prvision de cette illustre supplique, on et pargn  la descendante
des Valois l'affront de la sellette.

Mais pourquoi s'occuper de tout ce pass qui est mort? La voil donc
termine cette grande affaire de ma vie. Place d'une faon quivoque
dans le monde, d'une faon quivoque  la cour, expose  tre renverse
par le premier souffle venu d'en haut, je vgtais, je retournais
peut-tre  cette misre primordiale qui a t l'apprentissage
douloureux de ma vie. Maintenant, rien de pareil. Bannie! je suis
bannie! c'est--dire que j'ai le droit d'emporter mon million dans ma
caisse, de vivre sous les orangers de Sville ou d'Agrigente pendant
l'hiver, en Allemagne ou en Angleterre pendant l't; c'est--dire que
rien ne m'empchera, jeune, belle, clbre, et pouvant expliquer mon
procs moi-mme, de vivre comme je l'entendrai, soit avec mon mari, s'il
est banni comme moi, et je le sais libre, soit avec les amis que donnent
toujours le bonheur et la jeunesse!

Et, ajoutait Jeanne, perdue dans ses penses ardentes, qu'on vienne me
dire ensuite  moi la condamne,  moi la bannie,  moi la pauvre
humilie, que je ne suis pas plus riche que la reine, plus honore que
la reine, plus absoute que la reine; car il ne s'agissait pas pour elle
de ma condamnation. Le ver de terre n'importe en rien au lion. Il
s'agissait de faire condamner monsieur de Rohan, et monsieur de Rohan a
t mis hors de cause!

Maintenant, comment vont-ils s'y prendre pour me signifier l'arrt,
comme aussi pour me faire conduire hors du royaume? Se vengeront-ils sur
une femme en l'assujettissant aux pratiques les plus strictes de la
pnalit? Me confiera-t-on aux archers pour me mener  la frontire? Me
dira-t-on solennellement: Indigne! le roi vous bannit de son royaume.
Non, mes matres sont dbonnaires, fit-elle en souriant; ils ne m'en
veulent plus  moi. Ils n'en veulent qu' ce bon peuple parisien qui
hurle sous leurs balcons: Vive monsieur le cardinal! vive Cagliostro!
vive le parlement! Voil leur vritable ennemi: le peuple. Oh! oui,
c'est leur ennemi direct, puisque j'avais compt, moi, sur l'appui moral
de l'opinion publique--et que j'ai russi!

Jeanne en tait l et faisait ses petits prparatifs en rglant ses
comptes avec elle-mme. Elle s'occupait dj du placement de ses
diamants, de son tablissement  Londres (on tait en t), lorsque le
souvenir de Rteau de Villette lui traversa, non pas le coeur, mais
l'esprit.

Pauvre garon! dit-elle avec un sourire mchant, c'est lui qui a pay
pour tous. Il faut donc toujours aux expiations une me vile dans le
sens philosophique, et chaque fois que ces sortes de ncessits
surgissent, le bouc missaire surgit avec le coup qui le dvorera.

Pauvre Rteau! chtif, misrable, il paie aujourd'hui ses pamphlets
contre la reine, ses conspirations de plume, et Dieu, qui fait  chacun
sa part en ce monde, aura voulu faire  celui-l une existence de coups
de bton, de louis d'or intermittents, de guets-apens, de cachettes,
avec un dnouement de galres. Voil ce que c'est que la ruse au lieu de
l'intelligence, que la malice au lieu de la mchancet, que l'esprit
d'agression sans la persvrance et la force. Combien d'tres
malfaisants dans la cration, depuis le ciron venimeux jusqu'au
scorpion, le premier des petits qui se fasse redouter de l'homme! Toutes
ces infirmits veulent nuire, mais elles n'ont pas l'honneur de la
lutte: on les crase.

Et Jeanne enterrait avec cette pompe commode son complice Rteau, bien
dcide qu'elle tait  s'informer du bagne dans lequel on renfermerait
le misrable pour ne pas s'y aventurer en voyage, pour ne pas aller
faire cette humiliation  un malheureux, de lui montrer le bonheur d'une
ancienne connaissance. Jeanne avait bon coeur.

Elle prit gaiement son repas avec les concierges; ceux-ci avaient
totalement perdu leur gaiet; ils ne prenaient plus la peine de
dissimuler leur gne. Jeanne attribua ce refroidissement  la
condamnation dont elle venait d'tre l'objet. Elle leur en fit
l'observation. Ils rpondirent que rien n'tait aussi douloureux pour
eux que l'aspect des personnes, aprs un arrt prononc.

Jeanne tait si heureuse au fond du coeur, elle avait tant de mal 
dissimuler sa joie, que l'occasion de rester seule, libre avec ses
penses, ne pouvait lui tre que trs agrable. Elle se promit de
demander aprs le dner  retourner dans sa chambre.

Elle fut bien surprise quand le concierge Hubert, prenant la parole au
dessert, avec une solennit contrainte qu'il n'avait pas l'habitude de
mettre dans ses relations:

--Madame, dit-il, nous avons l'ordre de ne plus garder  la gele les
personnes sur le sort desquelles a statu le parlement.

Bien, se dit Jeanne, il va au-devant de mes dsirs.

Elle se leva.

--Je ne voudrais pas, rpondit-elle, vous mettre en contravention; ce
serait mal reconnatre les bonts que vous avez eues pour moi.... Je vais
donc retourner dans ma chambre.

Elle regarda pour voir l'effet de ses paroles. Hubert roulait une clef
dans ses doigts. La concierge dtournait sa tte, comme pour cacher une
motion nouvelle.

--Mais, ajouta la comtesse, o viendra-t-on me lire l'arrt, et quand
viendra-t-on?

--On attend peut-tre que madame soit chez elle, se hta de dire Hubert.

Dcidment, il m'loigne, pensa Jeanne.

Et un vague sentiment d'inquitude la fit tressaillir, aussitt vapor
qu'il avait apparu dans son coeur.

Jeanne monta les trois marches qui conduisaient de cette chambre du
concierge au couloir du greffe.

La voyant partir, madame Hubert vint  elle prcipitamment et lui prit
les mains, non pas avec respect, non pas avec amiti vraie, non pas avec
cette susceptibilit qui honore celui qui la tmoigne et celui qui en
est l'objet, mais avec une compassion profonde, avec un lan de piti
qui n'chappa point  l'intelligente comtesse,  elle qui remarquait
tout.

Cette fois, l'impression fut si nette, que Jeanne s'avoua qu'elle
ressentait de l'effroi; mais l'effroi fut rejet comme l'avait t
l'inquitude, au-dehors de cette me emplie jusqu'aux bords parla joie
et l'esprance.

Toutefois, Jeanne voulait demander compte  madame Hubert de sa piti;
elle ouvrait la bouche et redescendait deux degrs pour formuler une de
ces questions prcises et vigoureuses comme son esprit, mais elle n'en
eut pas le temps. Hubert lui prit la main, moins poliment que vivement,
et ouvrit la porte.

La comtesse se vit dans le couloir. Huit archers de la prvt
attendaient l. Qu'attendaient-ils? Voil ce que se demanda Jeanne en
les apercevant. Mais la porte du concierge tait dj referme. En avant
des archers se trouvait un des porte-clefs ordinaires de la prison,
celui qui, chaque soir, reconduisait la comtesse  sa chambre.

Cet homme se mit  prcder Jeanne, comme pour lui montrer le chemin.

--Je rentre chez moi? dit la comtesse avec le ton d'une femme qui
voudrait paratre sre de ce qu'elle dit, mais qui doute.

--Oui, madame, rpliqua le guichetier.

Jeanne saisit la rampe de fer et monta derrire cet homme. Elle entendit
les archers qui chuchotaient  quelques pas plus loin, mais qui ne
bougrent pas de place.

Rassure, elle se laissa enfermer dans sa chambre, et remercia mme
affectueusement le guichetier. Celui-ci se retira.

Jeanne ne se vit pas plus tt libre et seule chez elle, que sa joie
clata extravagante, joie billonne trop longtemps par ce masque dont
elle avait cach hypocritement son visage chez le concierge. Cette
chambre de la Conciergerie, c'tait sa loge,  elle, bte fauve un
moment enchane par les hommes, et qu'un caprice de Dieu allait de
nouveau lancer dans le libre espace du monde.

Et, dans sa tanire ou dans sa loge, quand il fait bien nuit, quand
aucun bruit n'annonce  la captive la vigilance de ses gardiens; quand
son flair subtil ne dmle aux alentours aucune trace, alors commencent
les bondissements de cette nature sauvage. Alors, elle tire ses membres
pour les assouplir aux lans de l'indpendance attendue; alors, elle a
des cris, des bonds ou des extases, que ne surprend jamais l'oeil de
l'homme.

Pour Jeanne, ce fut ainsi. Tout  coup elle entendit marcher dans son
corridor; elle entendit les clefs tinter dans le trousseau du
guichetier; elle entendit solliciter la serrure massive.

Que me veut-on? pensa-t-elle en se redressant attentive et muette.

Le guichetier entra.

--Qu'y a-t-il, Jean? demanda Jeanne de sa voix douce et indiffrente.

--Madame veut-elle me suivre? dit-il.

--O cela?

--En bas, madame.

--Comment, en bas?...

--Au greffe.

--Pour quoi faire, je vous prie?

--Madame....

Jeanne s'avana vers cet homme qui hsitait, et elle aperut, 
l'extrmit du corridor, les archers de la prvt, que d'abord elle
avait rencontrs en bas.

--Enfin, s'cria-t-elle avec motion, dites-moi ce que l'on veut de moi
au greffe?

--Madame, c'est monsieur Doillot, votre dfenseur, qui voudrait vous
entretenir.

--Au greffe? Pourquoi pas ici, puisque plusieurs fois il a eu la
permission d'y venir?

--Madame, c'est que monsieur Doillot a reu des lettres de Versailles,
et qu'il veut vous en donner connaissance.

Jeanne ne remarqua point combien tait illogique cette rponse. Un seul
mot la frappa: des lettres de Versailles, des lettres de la cour, sans
doute, apportes par le dfenseur lui-mme.

--Est-ce que la reine aura intercd auprs du roi aprs la publication
de l'arrt? Est-ce que?...

Mais  quoi bon faire des conjectures; avait-on le temps, cela tait-il
ncessaire quand, aprs deux minutes, on pouvait trouver la solution du
problme.

D'ailleurs, le porte-clefs insistait; il agitait ses clefs comme un
homme qui,  dfaut de bonnes raisons, objecte une consigne.

--Attendez-moi un peu, dit Jeanne, vous voyez que je m'tais dj
dshabille pour prendre un peu de repos, j'ai tant fatigu ces jours
derniers.

--J'attendrai, madame; mais, je vous en prie, songez que monsieur
Doillot est press.

Jeanne ferma sa porte, passa une robe un peu plus frache, prit un
mantelet, et vivement arrangea ses cheveux. Elle mit  peine cinq
minutes  ces prparatifs. Son coeur lui disait que monsieur Doillot
apportait l'ordre de partir sur-le-champ, et le moyen de traverser la
France d'une faon  la fois discrte et commode! Oui, la reine avait d
penser  ce que son ennemie ft enleve le plus tt possible. La reine,
 prsent que l'arrt tait rendu, devait s'efforcer d'irriter cette
ennemie le moins possible, car si la panthre est dangereuse enchane,
que ne doit-on pas craindre d'elle quand elle est libre? Berce par ces
heureuses penses, Jeanne vola plutt qu'elle ne courut derrire le
porte-clefs, qui lui fit descendre le petit escalier par o dj on
l'avait mene  la salle d'audience. Mais au lieu d'aller jusqu' cette
salle, au lieu de tourner  gauche pour entrer au greffe, le gelier se
tourna vers une petite porte situe  droite.

--O allez-vous donc? demanda Jeanne, le greffe est ici.

--Venez, venez, madame, dit mielleusement le guichetier; c'est par ici
que monsieur Doillot vous attend.

Il passa d'abord et attira vers lui la prisonnire, qui entendit fermer
avec fracas sur elle les verrous extrieurs de cette porte massive.

Jeanne, surprise, mais ne voyant encore personne dans l'obscurit, n'osa
rien demander de plus  son gardien.

Elle fit deux ou trois pas et s'arrta. Un jour bleutre donnait  la
chambre o elle se trouvait comme l'aspect d'un intrieur de tombeau.

La lumire filtrait du haut d'un grillage antique par lequel,  travers
les toiles d'araignes et la centuple couche d'une poussire sculaire,
quelques rayons blafards parvenaient seuls  donner un peu de leur
reflet aux murailles.

Jeanne sentit tout  coup le froid; elle sentit l'humidit de ce cachot,
elle devina quelque chose de terrible dans les yeux flamboyants du
porte-clefs.

Cependant, elle ne voyait encore que cet homme; lui seul avec la
prisonnire occupait en ce moment l'intrieur de ces quatre murs, tout
verdis par l'eau chappe des chssis, tout moisis par le passage d'un
air que n'avait jamais tidi le soleil.

--Monsieur, dit-elle alors, en dominant l'impression de terreur qui la
faisait frissonner, que faisons-nous ici tous deux? O est monsieur
Doillot, que vous m'avez promis de me faire voir?

Le porte-clefs ne rpondit rien; il se retourna comme pour voir si la
porte par laquelle ils taient entrs s'tait bien solidement referme.

Jeanne suivit ce mouvement avec pouvante. L'ide lui vint, comme dans
ces romans noirtres de l'poque, qu'elle avait affaire  l'un de ces
geliers, fauves amoureux de leurs prisonnires, qui, le jour o la
proie va leur chapper par la porte ouverte de la cage, se font les
tyrans de la _belle captive_ et proposent leur amour en change de la
libert.

Jeanne tait forte, elle ne redoutait pas les surprises, elle n'avait
point la pudeur de l'me. Son imagination luttait avantageusement contre
les caprices sophistiques de messieurs Crbillon fils et Louvet. Elle
alla droit au gelier avec un sourire de prunelle:

--Mon ami, dit-elle, que demandez-vous? Avez-vous  me dire quelque
chose? Le temps d'une prisonnire, quand elle touche  la libert, est
un temps prcieux. Vous semblez avoir choisi pour me parler un
rendez-vous bien sinistre?

L'homme aux clefs ne lui rpondit rien, parce qu'il ne comprenait pas.
Il s'assit au coin de la chemine basse, et attendit.

--Mais, dit Jeanne, que faisons-nous, je vous le rpte?

Et elle craignit d'avoir affaire  un fou.

--Nous attendons matre Doillot, rpliqua le guichetier.

Jeanne secoua la tte:

--Vous m'avouerez, dit-elle, que matre Doillot, s'il a des lettres de
Versailles  me communiquer, prend mal son temps et sa salle
d'audience.... Ce n'est pas possible que matre Doillot me fasse attendre
ici. Il y a autre chose.

Elle achevait  peine ces mots, quand une porte qu'elle n'avait pas
remarque s'ouvrit en face d'elle.

C'tait une de ces trappes arrondies, vritables monuments de bois et de
fer, qui dcoupent en s'ouvrant dans le fond qu'elles masquaient une
sorte de rond cabalistique, au centre duquel personnage ou paysage
paraissent tre vivants par magie.

En effet, derrire cette porte, il y avait des degrs qui plongeaient
dans quelque corridor mal clair, mais plein de vent et de fracheur,
et au-del de ce corridor, un moment, un seul, aussi rapide que
l'clair, Jeanne aperut, en se haussant sur ses pieds, un espace pareil
 celui que mesure une place, et dans cet espace, une cohue d'hommes et
de femmes aux yeux tincelants.

Mais, nous le rptons, ce fut pour Jeanne une vision bien plutt qu'un
coup d'oeil; elle n'eut pas mme le temps de s'en rendre raison. Devant
elle,  un plan bien plus rapproch que n'tait cette place, trois
personnes apparurent, montant le dernier degr.

Derrire ces personnes, aux degrs infrieurs sans doute, quatre
baonnettes surgirent, blanches et acres, pareilles  des cierges
sinistres qui eussent voulu clairer cette scne.

Mais la porte ronde se referma. Les trois hommes seuls entrrent dans le
cachot o se trouvait Jeanne.

Celle-ci marchait de surprise en surprise, ou mieux d'inquitudes en
terreurs.

Ce guichetier, qu'elle redoutait l'instant d'avant, elle le vint
chercher comme pour avoir sa protection contre les inconnus.

Le guichetier se colla sur la muraille mme du cachot, montrant par ce
mouvement qu'il voulait, qu'il devait rester spectateur passif de ce qui
allait avoir lieu.

Jeanne fut interpelle avant mme que l'ide ne lui ft venue de prendre
la parole.

Ce fut un des trois hommes, le plus jeune, qui commena. Il tait vtu
de noir. Il avait son chapeau sur la tte, et roulait dans sa main des
papiers ferms comme la scytale antique.

Les deux autres, imitant l'attitude du guichetier, se drobaient aux
regards dans la partie la plus sombre de la salle.

--Vous tes, madame, dit cet inconnu, Jeanne de Saint-Rmy de Valois,
pouse de Marc-Antoine-Nicolas comte de La Motte?

--Oui, monsieur, rpliqua Jeanne.

--Vous tes bien ne  Fontette, le 22 juillet 1756?

--Oui, monsieur.

--Vous demeurez bien  Paris, rue Saint-Claude?

--Oui, monsieur.... Mais pourquoi m'adressez-vous toutes ces questions?

--Madame, je suis fch que vous ne me reconnaissiez pas; j'ai l'honneur
d'tre le greffier de la cour.

--Je vous reconnais.

--Alors, madame, je puis remplir mes fonctions en ma qualit que vous
venez de reconnatre?

--Un moment, monsieur.  quoi, s'il vous plat, vos fonctions vous
obligent-elles?

-- vous lire, madame, l'arrt qui a t prononc contre vous en sance
du 31 mai 1786.

Jeanne frmit. Elle promena autour d'elle un regard plein d'angoisses et
de dfiance. Ce n'est pas sans dessein que nous crivons le second ce
mot dfiance, qui paratrait le moins fort des deux; Jeanne frissonna
d'une angoisse irrflchie; elle allumait, pour prendre garde, deux yeux
terribles dans les tnbres.

--Vous tes le greffier Breton, dit-elle alors; mais qui sont ces deux
messieurs, vos acolytes?

Le greffier allait rpondre, lorsque le guichetier, prvenant sa parole,
s'lana auprs de lui, et,  son oreille, glissa ces mots empreints
d'une peur ou d'une compassion loquente:

--Ne le lui dites pas!

Jeanne entendit; elle regarda ces deux hommes plus attentivement qu'elle
n'avait fait jusqu'alors. Elle s'tonna de voir l'habit gris de fer 
boutons de fer de l'un, la veste et le bonnet  poil de l'autre;
l'trange tablier qui couvrait la poitrine de ce dernier appela
l'attention de Jeanne; ce tablier semblait brl  certains endroits,
tach de sang et d'huile  d'autres.

Elle recula. On et dit qu'elle se pliait comme pour prendre un
vigoureux lan.

Le greffier, s'approchant, lui dit:

-- genoux, s'il vous plat, madame.

-- genoux! s'cria Jeanne;  genoux! moi!... moi! une Valois,  genoux!

--C'est l'ordre, madame, dit le greffier en s'inclinant.

--Mais, monsieur, objecta Jeanne avec un fatal sourire, vous n'y pensez
pas, il faut donc que je vous apprenne la loi. On ne se met pas 
genoux, sinon pour faire amende honorable.

--Eh bien! madame?

--Eh bien! monsieur, on ne fait amende honorable qu'en consquence d'un
arrt qui condamne  une peine infamante. Le bannissement n'est pas, que
je sache, une peine infamante dans la loi franaise?

--Je ne vous ai pas dit, madame, que vous fussiez condamne au
bannissement, dit le greffier avec une tristesse grave.

--Alors! s'cria Jeanne avec explosion,  quoi donc suis-je condamne?

--C'est ce que vous allez savoir en coutant l'arrt, madame, et, pour
l'couter, vous commencerez, s'il vous plat, par vous mettre  genoux.

--Jamais! jamais!

--Madame, c'est l'article premier de mes instructions.

--Jamais! jamais, vous dis-je!

--Madame, il est crit que si la condamne refuse de s'agenouiller....

--Eh bien?

--Eh bien! la force l'y contraindra.

--La force! envers une femme!

--Une femme ne doit pas plus qu'un homme manquer au respect d au roi et
 la justice.

--Et  la reine! n'est-ce pas? cria furieusement Jeanne; car je
reconnais bien l-dedans la main d'une femme ennemie!

--Vous avez tort d'accuser la reine, madame; Sa Majest n'est pour rien
dans la rdaction des arrts de la cour. Allons, madame, je vous en
conjure, pargnez-nous la ncessit des violences;  genoux!

--Jamais! jamais! jamais!

Le greffier roula ses papiers, et en tira de sa large poche un fort
pais qu'il tenait en rserve dans la prvision de ce qui arrivait.

Et il lut l'ordre formel donn par le procureur gnral  la force
publique de contraindre l'accuse rebelle  s'agenouiller, pour
_satisfaire  justice_.

Jeanne s'arc-bouta dans un angle de la prison, en dfiant du regard
cette force publique, qu'elle avait cru tre les baonnettes dresses
sur l'escalier derrire la porte.

Mais le greffier ne la fit pas ouvrir, cette porte; il fit signe aux
deux hommes dont nous avons parl, lesquels deux hommes s'approchrent
tranquillement comme ces machines de guerre, trapues et inbranlables,
qu'on arme contre une muraille dans les siges.

Un bras de chacun de ces hommes saisit Jeanne sous les paules et la
trana au milieu de la salle, malgr ses cris et ses hurlements.

Le greffier s'assit impassible et attendit.

Jeanne ne voyait pas que pour se faire ainsi traner, elle avait d
s'agenouiller aux trois quarts. Un mot du greffier l'en fit
s'apercevoir.

--Bien comme cela, dit-il.

Aussitt le ressort se dtendit, Jeanne bondit  deux pieds du sol dans
les bras des hommes qui la maintenaient.

--Il est bien inutile que vous criiez ainsi, dit le greffier, car on ne
vous entend pas au-dehors, et ensuite vous n'entendrez pas la lecture
que je dois vous faire de l'arrt.

--Permettez que j'entende debout, et j'couterai en silence, dit Jeanne
haletante.

--Toutefois qu'un coupable est puni du fouet, dit le greffier, la
punition est infamante et entrane la gnuflexion.

--Le fouet! hurla Jeanne. Le fouet! Ah! misrable! Le fouet,
dites-vous?...

Et ses vocifrations devinrent telles, qu'elles tourdirent le gelier,
le greffier, les deux aides, et que tous ces hommes, perdant la tte,
commencrent, comme des gens ivres,  vouloir dompter la matire par la
matire.

Alors ils se jetrent sur Jeanne et la terrassrent; mais elle rsista
victorieusement. Ils voulurent lui faire plier les jarrets; elle raidit
ses muscles comme des lames d'acier.

Elle restait suspendue en l'air dans les mains de ces hommes, et elle
agitait ses pieds et ses mains de faon  leur infliger de cruelles
blessures.

Ils se partagrent la besogne: un d'eux lui tint les pieds comme dans un
tau; les deux autres l'enlevrent par les poignets, et ils criaient au
greffier:

--Lisez, lisez toujours sa sentence, monsieur le greffier, sans quoi
nous n'en finirons jamais avec cette enrage!

--Je ne laisserai jamais lire une sentence qui me condamne  l'infamie,
cria Jeanne en se dbattant avec une force surhumaine. Et joignant
l'action  la menace, elle domina la voix du greffier par des
rugissements et des cris d'une telle acuit, que pas un mot de ce qu'il
lut elle ne l'entendit.

Sa lecture acheve, il replia ses papiers et les remit dans sa poche.

Jeanne croyant qu'il avait fini se tut, et essaya de reprendre des
forces pour braver encore ces hommes. Elle fit succder aux rugissements
des clats de rire plus froces encore.

--Et, continua le greffier paisiblement comme une fin de formule banale,
sera la sentence excute sur la place des excutions, cour de justice
du Palais!

--Publiquement! hurla la malheureuse.... Oh!...

--Monsieur de Paris, je vous livre cette femme, acheva de dire le
greffier en s'adressant  l'homme au tablier de cuir.

--Qui donc est cet homme? fit Jeanne dans un dernier paroxysme
d'pouvante et de rage.

--Le bourreau! rpondit en s'inclinant le greffier, qui rajustait ses
manchettes.

 peine le greffier avait-il achev ce mot, que les deux excuteurs
s'emparrent de Jeanne et l'enlevrent pour la porter du ct de la
galerie qu'elle avait aperue. La dfense qu'elle opposa, il faut
renoncer  la dpeindre. Cette femme qui, dans la vie ordinaire,
s'vanouissait pour une gratignure, supporta pendant prs d'une heure
les mauvais traitements et les coups des deux excuteurs; elle fut
trane jusqu' la porte extrieure sans avoir un moment cess de
pousser les plus effrayantes clameurs.

Au-del de ce guichet, o les soldats runis contenaient la foule, la
petite cour, dite cour de justice, apparut soudain avec les deux ou
trois mille spectateurs que la curiosit y avait convoqus depuis les
prparatifs et l'apparition de l'chafaud.

Sur une estrade leve d'environ huit pieds, un poteau noir, garni
d'anneaux de fer, se dressait, surmont d'un criteau que le greffier,
par ordre sans doute, avait tch de rendre illisible.

Cette estrade n'avait point de rampe; on y montait par une chelle sans
rampe galement. La seule balustrade qu'on y remarqut, c'taient les
baonnettes des archers. Elles en fermaient l'accs comme une grille 
pointes reluisantes.

La foule, voyant que les portes du palais s'ouvraient, que les
commissaires venaient avec leur baguette, que le greffier marchait, ses
papiers  la main, commena son mouvement d'ondulation qui la fait
ressembler  la mer.

Partout les cris de: La voil! la voil! retentissaient avec des
pithtes peu honorables pour la condamne, et  et l quelques
observations peu charitables pour les juges.

Car Jeanne avait bien raison: elle s'tait fait un parti depuis sa
condamnation. Tels la mprisaient deux mois avant, qui l'eussent
rhabilite depuis qu'elle s'tait pose en antagoniste de la reine.

Mais monsieur de Crosne avait tout prvu. Les premiers rangs de cette
salle de spectacle avaient t occups par un parterre dvou  ceux qui
payaient les frais de spectacle. On remarquait l, auprs des agents 
large carrure, les femmes les plus zles pour le cardinal de Rohan. On
avait trouv le moyen d'utiliser pour la reine les colres veilles
contre la reine. Ceux-l mme qui avaient si fort applaudi monsieur de
Rohan par antipathie de Marie-Antoinette, venaient siffler ou huer
madame de La Motte, assez imprudente pour sparer sa cause d'avec celle
du cardinal.

Il rsulta qu' son apparition sur la petite place, les cris furieux
de: _ bas La Motte! Ho la faussaire!_ composrent la majorit et
s'exhalrent des plus vigoureuses poitrines.

Il arriva aussi que ceux qui tentrent d'exprimer leur piti pour Jeanne
ou leur indignation contre l'arrt qui la frappait furent pris pour des
ennemis du cardinal par les dames de la Halle, pour des ennemis de la
reine par les agents, et maltraits en cette double qualit par les deux
sexes intresss  soutenir l'avilissement de la condamne. Jeanne tait
 bout de ses forces, mais non de sa rage; elle cessa de crier, parce
que ses cris se perdaient dans l'ensemble des bruits et de la lutte.
Mais de sa voix nette, vibrante, mtallique, elle lana quelques mots
qui firent tomber comme par enchantement tous les murmures.

--Savez-vous qui je suis? dit-elle. Savez-vous que je suis du sang de
vos rois? Savez-vous qu'on frappe en moi, non pas une coupable, mais une
rivale; non pas seulement une rivale, mais une complice?

Ici elle fut interrompue par des clameurs lances  point par les plus
intelligents employs de monsieur de Crosne.

Mais elle avait soulev, sinon l'intrt, du moins la curiosit: la
curiosit du peuple est une soif qui veut tre assouvie. Le silence que
Jeanne remarqua lui prouva qu'on voulait l'couter.

--Oui, rpta-t-elle, une complice! On punit en moi celle qui savait les
secrets de....

--Prenez garde! lui dit  l'oreille le greffier.

Elle se retourna. Le bourreau tenait un fouet  la main.

 cette vue, Jeanne oublia son discours, sa haine, son dsir de capter
la multitude; elle ne vit plus que l'infamie, elle ne craignit plus que
la douleur.

--Grce! grce! cria-t-elle avec une voix dchirante.

Une immense hue couvrit sa prire. Jeanne se cramponna, saisie de
vertige, aux genoux de l'excuteur, et russit  lui saisir la main.

Mais il leva l'autre bras, et laissa retomber le fouet mollement sur les
paules de la comtesse.

Chose inoue, cette femme, que la douleur physique et terrasse,
assouplie, dompte peut-tre, se redressa quand elle vit qu'on la
mnageait; se prcipitant sur l'aide, elle essaya de le renverser pour
le jeter hors de l'chafaud dans la place. Tout  coup elle recula.

Cet homme tenait  la main un fer rouge qu'il venait de retirer d'un
brasier ardent. Il levait, disons-nous, ce fer, et la chaleur dvorante
qu'il exhalait fit bondir Jeanne en arrire avec un hurlement sauvage.

--Marque! s'cria-t-elle, marque!

Tout le peuple rpondit  son cri par un cri terrible.

--Oui! oui! rugirent ces trois mille bouches.

--Au secours! au secours! dit Jeanne perdue, en essayant de rompre les
cordes dont on venait de lui garrotter les mains.

En mme temps le bourreau dchirait, ne pouvant l'ouvrir, la robe de la
comtesse; et tandis qu'il cartait d'une main tremblante l'toffe en
lambeaux, il essayait de prendre le fer ardent que lui offrait son aide.

Mais Jeanne se ruait sur cet homme, le faisant toujours reculer, car il
n'osait la toucher; en sorte que le bourreau, dsesprant de prendre
l'outil sinistre, commenait  couter si dans les rangs de la foule
surgirait quelque anathme contre lui. L'amour-propre le proccupait.

La foule, palpitante et commenant  admirer la vigoureuse dfense de
cette femme, frmissait d'une sourde impatience; le greffier avait
descendu l'chelle; les soldats regardaient le spectacle: c'tait un
dsordre, une confusion qui prsentaient un aspect menaant.

--Finissez-en! cria une voix partie du premier rang de la foule.

Voix imprieuse, que sans doute reconnut le bourreau, car, renversant
Jeanne par un lan vigoureux, il la plia en deux et lui courba la tte
avec sa main gauche.

Elle se releva, plus ardente que le fer dont on la menaait, et, d'une
voix qui domina tout le tumulte de la place, toutes les imprcations des
maladroits bourreaux:

--Lches Franais! s'cria-t-elle, vous ne me dfendez pas! Vous me
laissez torturer!

--Taisez-vous! cria le greffier.

--Taisez-vous! cria le commissaire.

--Me taire!... Ah! bien oui! redit Jeanne, que me fera-t-on? Oui, je
subis cette honte, c'est ma faute.

--Ah! ah! ah! cria la foule se mprenant au sens de cet aveu.

--Taisez-vous! ritra le greffier.

--Oui, ma faute, continua Jeanne se tordant toujours, car si j'avais
voulu parler....

--Taisez-vous! crirent en rugissant greffiers, commissaires et
bourreaux.

--Si j'avais voulu dire tout ce que je sais sur la reine, eh bien!... je
serais pendue; je ne serais pas dshonore.

Elle n'en put dire davantage; car le commissaire s'lana sur
l'chafaud, suivi d'agents qui billonnrent la misrable, et la
livrrent toute palpitante, toute meurtrie, le visage gonfl, livide,
sanglant, aux deux excuteurs, dont l'un avait de nouveau courb sa
victime; en mme temps, il saisit le fer que son aide russit  lui
donner.

Mais Jeanne profita, comme une couleuvre, de l'insuffisance de cette
main qui lui serrait la nuque; elle bondit une dernire fois, et se
retournant avec une joie frntique, offrit sa poitrine au bourreau en
le regardant d'un oeil provocateur; de sorte que l'instrument fatal, qui
descendait sur son paule, la vint frapper au sein droit, imprima son
sillon fumeux et dvorant dans la chair vive, en arrachant  la victime,
malgr le billon, un de ces hurlements qui n'ont d'quivalent dans
aucune des intonations que puisse reproduire la voix humaine.

Jeanne s'affaissa sous la douleur, sous la honte. Elle tait vaincue.
Ses lvres ne laissrent plus chapper un son, ses membres n'eurent plus
un tressaillement; elle tait bien vanouie, cette fois.

Le bourreau l'emporta, plie en deux, sur son paule, et descendit avec
elle, d'un pas incertain, l'chelle d'ignominie.

Quant au peuple, muet aussi, soit qu'il approuvt, soit qu'il ft
constern, il ne s'coula par les quatre issues de la place qu'aprs
avoir vu se refermer sur Jeanne les portes de la Conciergerie; aprs
avoir vu l'chafaud se dmolir lentement, pice  pice; aprs s'tre
assur qu'il n'y avait pas d'pilogue au drame effrayant dont le
parlement venait de lui offrir la reprsentation.

Les agents surveillrent jusqu'aux dernires impressions des assistants;
leurs premires injonctions avaient t si nettement articules, que
c'et t folie d'opposer quelque objection  leur logique arme de
gourdins et de menottes.

L'objection, s'il s'en produisit, fut calme et tout intrieure. Peu 
peu, la place reprit son calme ordinaire; seulement,  l'extrmit du
pont, quand toute cette cohue fut dissipe, deux hommes, jeunes et
irrflchis, qui se retiraient comme les autres, eurent ensemble le
dialogue suivant:

--Est-ce que c'est bien madame de La Motte que le bourreau a marque; le
croyez-vous, Maximilien?

--On le dit, mais je ne le crois pas... rpliqua le plus grand des deux
interlocuteurs.

--Vous tes bien d'avis, n'est-ce pas, que ce n'est pas elle? ajouta
l'autre, un petit homme  la mine basse,  l'oeil rond et lumineux comme
l'oeil des oiseaux de nuit,  la chevelure courte et graisseuse; non,
n'est-ce pas, ce n'est point madame de La Motte qu'ils ont marque? Les
suppts de ces tyrans ont mnag leur complice. Ils ont trouv, pour
dcharger d'accusation Marie-Antoinette, une demoiselle Oliva qui
s'avout prostitue; ils auront pu trouver une fausse madame de La Motte
qui s'avout faussaire. Vous me direz qu'il y a la marque. Bah! comdie
paye au bourreau, paye  la victime! C'est plus cher, voil tout.

Le compagnon de cet homme coutait en balanant sa tte. Il souriait
sans rpondre.

--Que me rpondez-vous, dit le petit vilain homme; est-ce que vous ne
m'approuvez pas?

--C'est beaucoup faire que d'accepter d'tre marque au sein,
rpliqua-t-il; la comdie dont vous parlez ne me parat pas prouve.
Vous tes plus mdecin que moi et vous aurez d sentir la chair brle.
Souvenir dsagrable, je l'avoue.

--Affaire d'argent, vous ai-je dit: on paie une condamne qui serait
marque pour toute autre chose, on la paie pour dire trois  quatre
phrases pompeuses, et puis on la billonne quand elle est prs de
renoncer....

--L, l, l, dit flegmatiquement celui qu'on avait appel Maximilien,
je ne vous suivrai point sur ce terrain-l, c'est peu solide.

--Hum! fit l'autre. Alors, vous ferez comme les autres badauds; vous
finirez par dire que vous avez vu marquer madame de La Motte; voil de
vos caprices. Tout  l'heure ce n'est pas ainsi que vous vous exprimiez,
car positivement vous m'avez dit: Je ne crois pas que ce soit madame de
La Motte qu'on ait marque.

--Non, je ne le crois pas encore, reprit le jeune homme en souriant,
mais ce n'est pas non plus une de ces condamnes que vous dites.

--Alors, qui est-ce, voyons, quelle est la personne qui a t fltrie,
l, sur la place, au lieu de madame de La Motte?

--C'est la reine! dit le jeune homme d'une voix aigu  son sinistre
compagnon, et il ponctua ces mots de son indfinissable sourire.

L'autre recula en riant aux clats et en applaudissant  cette
plaisanterie, puis regardant autour de lui:

--Adieu, Robespierre, dit-il.

--Adieu, Marat, rpondit l'autre.

Et ils se sparrent.




Chapitre XCVIII

Le mariage


Le jour mme de cette excution,  midi, le roi sortit de son cabinet, 
Versailles, et on l'entendit congdier monsieur de Provence avec ces
mots prononcs rudement:

--Monsieur, j'assiste aujourd'hui  une messe de mariage. Ne me parlez
point mnage et mauvais mnage, je vous prie; ce serait un mauvais
augure pour les nouveaux poux, que j'aime et que je protgerai.

Le comte de Provence frona le sourcil en souriant, salua profondment
son frre et rentra dans ses appartements.

Le roi, poursuivant sa route au milieu de ses courtisans rpandus dans
les galeries, sourit aux uns et regarda firement les autres, selon
qu'il les avait vus favorables ou opposs dans l'affaire que le
parlement venait de juger.

Il parvint ainsi jusqu'au salon carr, dans lequel se tenait la reine
toute pare, dans le cercle de ses dames d'honneur et de ses
gentilshommes.

Marie-Antoinette, ple sous son rouge, coutait avec une attention
affecte les douces questions que madame de Lamballe et monsieur de
Calonne lui adressaient sur sa sant.

Mais, souvent  la drobe, elle regardait vers la porte, cherchant
comme quelqu'un qui brle de voir et se dtournant comme quelqu'un qui
tremble d'avoir vu.

--Le roi! cria un des huissiers de la chambre. Et dans un flot de
broderies, de dentelles et de lumire, elle vit entrer Louis XVI, dont
le premier regard au seuil du salon fut pour elle.

Marie-Antoinette se leva et fit trois pas au-devant du roi, qui lui
baisa gracieusement la main.

--Vous tes belle aujourd'hui, belle  miracle, madame! dit-il.

Elle sourit tristement, et, encore une fois, chercha d'un oeil vague au
milieu de la foule ce point inconnu que nous avons dit qu'elle
cherchait.

--Nos jeunes poux ne sont-ils pas l? demanda le roi. Midi va sonner,
ce me semble.

--Sire, rpondit la reine avec un effort tellement violent que son rouge
se gera sur ses joues et tomba par places, monsieur de Charny seul est
arriv; il attend, dans la galerie, que Votre Majest lui ordonne
d'entrer.

--Charny!... dit le roi sans remarquer le silence expressif qui avait
succd aux paroles de la reine; Charny est l? Qu'il vienne! qu'il
vienne!

Quelques gentilshommes se dtachrent pour aller au-devant de monsieur
de Charny.

La reine appuya nerveusement ses doigts sur son coeur et se rassit,
tournant le dos  la porte.

--Vraiment, c'est qu'il est midi, rpta le roi, la marie devrait tre
ici.

Comme le roi prononait ces paroles, monsieur de Charny parut  l'entre
du salon; il entendit les derniers mots du roi, et rpondit aussitt:

--Que Votre Majest veuille bien excuser le retard involontaire de
mademoiselle de Taverney; depuis la mort de son pre, elle n'a pas
quitt le lit. C'est aujourd'hui qu'elle se lve pour la premire fois,
et elle serait dj rendue aux ordres du roi sans un vanouissement qui
vient de la prendre.

--Cette chre enfant aimait tant son pre! dit tout haut le roi; mais
comme elle trouve un bon mari, nous esprons qu'elle se consolera.

La reine couta, ou plutt elle entendit sans faire un mouvement.
Quiconque l'et suivie des yeux tandis que Charny parlait, et vu le
sang se retirer, comme un niveau qui baisse, de son front  son coeur.

Le roi, remarquant l'affluence de noblesse et de clerg qui remplissait
le salon, leva tout  coup la tte.

--Monsieur de Breteuil, dit-il, avez-vous expdi cet ordre de
bannissement pour Cagliostro?

--Oui, sire, rpliqua humblement le ministre.

Un souffle d'oiseau qui dort et troubl le silence de l'assemble.

--Et cette La Motte, qui se dit de Valois, continua le roi d'une voix
forte, est-ce qu'on ne la marque pas aujourd'hui?

--En ce moment, sire, rpliqua le garde des Sceaux, ce doit tre fait.

L'oeil de la reine tincela. Un murmure qui voulait tre approbatif
circula dans le salon.

--Cela contrariera monsieur le cardinal, de savoir qu'on a marqu sa
complice, poursuivit Louis XVI avec une tnacit de rigueur qu'on
n'avait jamais reconnue en lui avant cette affaire.

Et sur ce mot _sa complice_, adress  un accus que le parlement venait
d'absoudre, sur ce mot qui fltrissait l'idole des Parisiens, sur ce mot
qui condamnait comme voleur et faussaire un des premiers princes de
l'glise, un des premiers princes franais, le roi, comme s'il et
envoy un dfi solennel au clerg, aux nobles, aux parlements, au
peuple, pour soutenir l'honneur de sa femme, le roi promena autour de
lui un oeil flamboyant de cette colre et de cette majest que nul
n'avait senties en France depuis que les yeux de Louis XIV s'taient
ferms pour l'ternel sommeil.

Pas un murmure, pas une parole d'assentiment n'accueillirent cette
vengeance que le roi tirait de tous ceux qui avaient conspir 
dshonorer la monarchie. Alors il s'approcha de la reine qui lui tendait
les deux mains avec l'effusion d'une reconnaissance profonde.

 ce moment parurent  l'extrmit de la galerie mademoiselle de
Taverney, blanche d'habits comme une fiance, blanche de visage comme un
spectre, et Philippe de Taverney, son frre, qui lui donnait la main.

Andre s'avanait  pas rapides, les regards troubls, le sein haletant;
elle ne voyait pas, elle n'entendait pas; la main de son frre lui
donnait la force, le courage, et lui imprimait la direction.

La foule des courtisans sourit sur le passage de la fiance. Toutes les
femmes prirent place derrire la reine, tous les hommes se rangrent
derrire le roi.

Le bailli de Suffren, tenant par la main Olivier de Charny, vint
au-devant d'Andre et de son frre, les salua et se confondit dans le
groupe des amis particuliers et des parents.

Philippe continua son chemin sans que son oeil et rencontr celui
d'Olivier, sans que la pression de ses doigts avertt Andre qu'elle
devait lever la tte.

Parvenu en face du roi, il serra la main de sa soeur, et celle-ci, comme
une morte galvanise, ouvrit ses grands yeux et vit Louis XVI qui lui
souriait avec bont.

Elle salua au milieu du murmure des assistants, qui applaudissaient
ainsi  sa beaut.

--Mademoiselle, dit le roi en lui prenant la main, vous avez d attendre
la fin de votre deuil pour pouser monsieur de Charny; peut-tre, si je
ne vous eusse demand de hter le mariage, votre futur poux, malgr son
impatience, vous et-il permis de prendre encore un mois de dlai; car
vous souffrez, dit-on, et j'en suis afflig; mais je me dois d'assurer
le bonheur des bons gentilshommes qui me servent comme monsieur de
Charny; si vous ne l'eussiez pous aujourd'hui, je n'assistais pas 
votre mariage, partant demain pour voyager en France avec la reine.
Ainsi, j'aurai le plaisir de signer votre contrat aujourd'hui, et de
vous voir marie dans ma chapelle. Saluez la reine, mademoiselle, et
remerciez-la; car Sa Majest a t toute bonne pour vous.

En mme temps, il mena lui-mme Andre  Marie-Antoinette.

Celle-ci s'tait dresse les genoux tremblants, les mains glaces. Elle
n'osa point lever ses yeux, et vit seulement quelque chose de blanc qui
s'approchait et s'inclinait devant elle.

C'tait la robe de mariage d'Andre.

Le roi rendit aussitt la main de la fiance  Philippe, donna la sienne
 Marie-Antoinette, et d'une voix haute:

-- la chapelle, messieurs, dit-il.

Toute cette foule passa silencieusement derrire Leurs Majests pour
aller prendre ses places.

La messe commena aussitt. La reine l'couta courbe sur son prie-Dieu,
la tte ensevelie dans ses mains. Elle pria de toute son me, de toutes
ses forces; elle envoya vers le ciel des voeux si ardents que le souffle
de ses lvres dvora la trace de ses larmes.

Monsieur de Charny, ple et beau, sentant sur lui le poids de tous les
regards, fut calme et brave comme il avait t  son bord, au milieu des
tourbillons de flammes et des ouragans de la mitraille anglaise;
seulement il souffrit bien plus.

Philippe, l'oeil attach sur sa soeur, qu'il voyait tressaillir et
chanceler, semblait prt  lui porter secours d'un mot, d'un geste de
consolation ou d'amiti.

Mais Andre ne se dmentit pas, demeura la tte haute, respirant 
chaque minute son flacon de sels, mourante et vacillante comme la flamme
d'une cire, mais debout et persvrant  vivre par la force de sa
volont.

Celle-ci n'adressa point de prires au ciel, celle-ci ne fit point de
voeux pour l'avenir, elle n'avait rien  esprer, rien  craindre; elle
n'tait rien aux hommes, rien  Dieu.

Quand le prtre parlait, quand la cloche sacre tintait, quand
s'accomplissait autour d'elle le mystre divin:

Suis-je seulement une chrtienne, moi? se disait Andre. Suis-je un
tre comme les autres, une crature pareille aux autres? M'as-tu faite
pour la piti, toi qu'on appelle Dieu souverain, arbitre de toutes
choses? Toi qu'on dit juste par excellence et qui m'as toujours punie
sans que j'eusse jamais pch! Toi qu'on dit le Dieu de paix et d'amour,
et  qui je dois de vivre dans le trouble, les colres, les vengeances
sanglantes! Toi  qui je dois d'avoir pour mon plus mortel ennemi le
seul homme que j'eusse aim!

Non, continua-t-elle, non, les choses de ce monde et les lois de Dieu
ne me regardent pas! Sans doute ai-je t maudite avant de natre, et
mise en naissant hors la loi de l'humanit.

Puis, revenant  son pass douloureux:

--trange! trange! murmurait-elle. Il y a l, prs de moi, un homme
dont le nom seul prononc me faisait mourir de bonheur. Si cet homme ft
venu me demander pour moi-mme, j'eusse t force de me rouler  ses
pieds, de lui demander pardon pour _ma faute d'autrefois_, pour votre
faute, mon Dieu! Et cet homme que j'adorais m'et peut-tre repousse.
Voil qu'aujourd'hui cet homme m'pouse, et c'est lui qui viendra me
demander pardon  genoux! trange! oh! oui, oui, bien trange!

 ce moment, la voix de l'officiant frappa son oreille. Elle disait:

--Jacques-Olivier de Charny, prenez-vous pour pouse Marie-Andre de
Taverney?

--Oui, rpondit d'une voix ferme Olivier.

--Et vous, Marie-Andre de Taverney, prenez-vous pour poux
Jacques-Olivier de Charny?

--Oui!... rpondit Andre avec une intonation presque sauvage qui fit
frissonner la reine et tressaillir plus d'une femme dans l'auditoire.

Alors Charny passa l'anneau d'or au doigt de sa femme, et cet anneau
glissa sans qu'Andre et senti la main qui le lui offrait.

Bientt le roi se leva. La messe tait finie. Tous les courtisans
vinrent saluer dans la galerie les deux poux.

Monsieur de Suffren avait pris en revenant la main de sa nice; il lui
promettait, au nom d'Olivier, le bonheur qu'elle mritait d'avoir.

Andre remercia le bailli sans se drider un seul moment, et pria
seulement son oncle de la conduire promptement au roi, pour qu'elle le
remercit, car elle se sentait faible.

En mme temps, une pleur effrayante envahit son visage.

Charny la vit de loin, sans oser s'approcher d'elle.

Le bailli traversa le grand salon, mena Andre au roi, qui la baisa sur
le front et lui dit:

--Madame la comtesse, passez chez la reine; Sa Majest veut vous faire
son prsent de noces.

Puis, sur ces mots qu'il croyait tre pleins de gracieuset, le roi se
retira suivi de toute la cour, laissant la nouvelle marie perdue,
dsespre, au bras de Philippe.

Oh! murmura-t-elle, c'en est trop! c'en est trop, Philippe! Il me
semblait pourtant avoir assez support!...

--Courage, dit tout bas Philippe; encore cette preuve, ma soeur.

--Non, non, rpondit Andre, je ne le pourrais pas. Les forces d'une
femme sont limites; peut-tre ferai-je ce qu'on me demande; mais,
songez-y, Philippe, si _elle_ me parle, si _elle_ me complimente, j'en
mourrai!

--Vous mourrez s'il le faut, ma chre soeur, dit le jeune homme, et
alors vous serez plus heureuse que moi, car je voudrais tre mort!

Il pronona ces mots d'un accent tellement sombre et douloureux,
qu'Andre, comme si elle et t dchire par un aiguillon, s'lana en
avant et pntra chez la reine.

Olivier la vit passer; il se rangea le long des tapisseries pour ne
point effleurer sa robe au passage.

Il demeura seul dans le salon avec Philippe, baissant la tte comme son
beau-frre, et attendant le rsultat de cet entretien que la reine
allait avoir avec Andre.

Celle-ci trouva Marie-Antoinette dans son grand cabinet.

Malgr la saison, au mois de juin, la reine s'tait fait allumer du feu;
elle tait assise dans son fauteuil, la tte renverse en arrire, les
yeux ferms, les mains jointes comme une morte.

Elle grelottait.

Madame de Misery, qui avait introduit Andre, tira les portires, ferma
les portes et sortit de l'appartement.

Andre, debout, tremblante d'motion et de colre, tremblante aussi de
faiblesse, attendait les yeux baisss qu'une parole vnt  son coeur.
Elle attendait la voix de la reine comme le condamn attend la hache qui
doit lui trancher la vie.

Assurment, si Marie-Antoinette et ouvert la bouche en ce moment,
Andre, brise comme elle l'tait, et succomb avant de comprendre ou
de rpondre.

Une minute, un sicle de cette pouvantable souffrance, s'coula avant
que la reine et fait un mouvement.

Enfin elle se leva en s'appuyant les deux mains sur les bras de son
fauteuil, et prit sur la table un papier, que ses doigts vacillants
laissrent chapper plusieurs fois.

Puis, marchant comme une ombre, sans qu'on entendt d'autre bruit que le
froissement de sa robe sur le tapis, elle vint, le bras tendu vers
Andre, et lui remit le papier sans prononcer une parole.

Entre ces deux coeurs, la parole tait superflue: la reine n'avait pas
besoin de provoquer l'intelligence d'Andre; Andre ne pouvait douter un
moment de la grandeur d'me de la reine.

Toute autre et suppos que Marie-Antoinette lui offrait un riche
douaire, ou la signature d'un acte de proprit, ou le brevet de quelque
charge  la cour.

Andre devina que le papier contenait autre chose. Elle le prit, et sans
bouger de la place qu'elle occupait, elle se mit  le lire.

Le bras de Marie-Antoinette retomba. Ses yeux se levrent lentement sur
Andre.

Andre, avait crit la reine, vous m'avez sauve. Mon honneur me vient
de vous, ma vie est  vous. Au nom de cet honneur qui vous cote si
cher, je vous jure que vous pouvez m'appeler votre soeur. Essayez, vous
ne me verrez pas rougir.

Je remets cet crit entre vos mains; c'est le gage de ma
reconnaissance; c'est la dot que je vous donne.

Votre coeur est le plus noble de tous les coeurs; il me saura gr du
prsent que je vous offre.


                        Sign: MARIE-ANTOINETTE DE LORRAINE D'AUTRICHE


Andre,  son tour, regarda la reine. Elle la vit les yeux mouills de
larmes, la tte alourdie, attendant une rponse.

Elle traversa lentement la chambre, alla brler au feu presque teint le
billet de la reine, et, saluant profondment, sans articuler une
syllabe, elle sortit du cabinet.

Marie-Antoinette fit un pas pour l'arrter, pour la suivre; mais
l'inflexible comtesse, laissant la porte ouverte, alla retrouver son
frre dans le salon voisin.

Philippe appela Charny, lui prit la main, qu'il mit dans celle d'Andre,
tandis que sur le seuil du cabinet, derrire la portire, qu'elle
cartait de son bras, la reine assistait  cette scne douloureuse.

Charny s'en alla comme le fianc de la mort que sa livide fiance
emmne; il s'en alla, regardant en arrire la ple figure de
Marie-Antoinette qui, de pas en pas, le vit disparatre pour toujours.

Elle le croyait, du moins.

 la porte du chteau, deux chaises de voyage attendaient. Andre monta
dans la premire. Et comme Charny se prparait  la suivre....

--Monsieur, dit la nouvelle comtesse, vous partez, je crois, pour la
Picardie.

--Oui, madame, rpondit Charny.

--Et moi, je pars pour le pays o ma mre est morte, monsieur le comte.
Adieu.

Charny s'inclina sans rpondre. Les chevaux emportrent Andre seule.

--Restez-vous avec moi pour m'annoncer que vous tes mon ennemi? dit
alors Olivier  Philippe.

--Non, monsieur le comte, rpliqua celui-ci; vous n'tes pas mon ennemi,
puisque vous tes mon beau-frre.

Olivier lui tendit la main, monta  son tour dans la seconde voiture et
partit.

Philippe, rest seul, tordit un moment ses bras avec l'angoisse du
dsespoir, et d'une voix touffe:

--Mon Dieu, dit-il,  ceux qui font leur devoir sur la terre,
rservez-vous un peu de joie dans le ciel? De la joie, reprit-il
assombri en regardant une dernire fois vers le chteau; je parle de
joie!...  quoi bon! Ceux-l seuls doivent esprer une autre vie qui
retrouveront l-haut les coeurs qui les aimaient. Personne ne m'aima
ici-bas, moi; je n'ai pas mme comme eux la douceur de dsirer la mort.

Puis, il lana vers les cieux un regard sans fiel, un doux reproche de
chrtien dont la foi chancelle, et disparut, comme Andre, comme Charny,
dans le dernier tourbillon de cet orage qui venait de draciner un
trne, en broyant tant d'honneurs et tant d'amours!

FIN.






End of Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME II ***

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