The Project Gutenberg EBook of L'effrayante aventure, by Jules Lermina

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Title: L'effrayante aventure

Author: Jules Lermina

Release Date: March 28, 2006 [EBook #18067]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EFFRAYANTE AVENTURE ***




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LES ROMANS MYSTRIEUX

JULES LERMINA

L'EFFRAYANTE AVENTURE

PARIS
LIBRAIRIE ILLUSTRE
J. TALLANDIER, diteur
75, Rue Dareau, 14e.

Sixime dition.

L'EFFRAYANTE AVENTURE




PREMIRE PARTIE

COXWARD EST-IL COXWARD?



I

LE CRIME DE L'OBLISQUE


Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,--on tait au
commencement d'avril, le 2, pour bien prciser--tout  coup des
hurlements clatrent dans la rue Montmartre,  proximit du boulevard,
tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu lgants, se ruaient
du coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autres
dvalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus,
incohrents,  travers lesquels l'oreille dchire cependant percevait
des fragments de mots sinistres:

--Le crime de l'Oblisque.... D'mandez le _Nouvelliste_, dition
spciale.--Horribles dtails.

Aprs quelques hsitations--car combien de fois n'avait-on pas t
mystifi par la rouerie des camelots!--quelques-uns achetaient la
feuille, l'examinaient, puis subitement entours, s'arrtaient sur place
comme mduss, et lisaient au milieu d'un groupe d'o mergeaient des
faces anxieuses....

--Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne sait
pas.... L'assassin est-il arrt?... Je t'en fiche!...

Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette motion:

Ce matin,  quatre heures et demie,  l'heure o Paris dsert
appartient aux balayeurs et n'est sillonn que par des haquets
d'arrosage, un journalier, M. H... se rendait  son travail et, pour
atteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle,
la place de la Concorde, quand tout  coup, du trottoir des Tuileries
par lequel il la contournait, ses outils sur l'paule, il lui sembla
apercevoir, au pied de l'Oblisque, un peu au-dessus du sol, quelque
chose d'anormal.

Il passait d'ailleurs, sans plus se proccuper de ce dtail, quand,
s'tant retourn une dernire fois pour se rendre compte, il lui
sembla que ce--quelque chose--avait forme humaine.

Il se dcida alors  traverser et marcha tout droit vers le monolithe,
et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'tant plus qu' quelques pas,
il reconnut que l'objet qui avait attir son attention tait un corps
humain, appuy debout devant la grille et dont les pieds ne touchaient
pas le sol.

Pris de peur et redoutant d'tre ml  une mauvaise affaire, l'ouvrier
avait fait volte-face et s'loignait, quand le hasard voulut qu'il
croist deux agents de la ville. Ceux-ci, frapps du trouble de sa
physionomie, l'interpellrent et, ahuri, trouvant difficilement ses
mots, il leur fit part de son trange dcouverte, et tous trois
revinrent vers l'Oblisque.

Il ne s'tait pas tromp: c'tait bien le corps d'un homme qui se
trouvait accroch aux piques de la grille, la tte penche en dedans de
la clture.

Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicide
probablement; mais quand les sergents de ville essayrent de soulever
l'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aperurent que leur
supposition tait mal fonde.

Le corps tait suspendu sur deux des piques de bronze qui avaient
pntr dans la poitrine, si profondment que, malgr tous leurs
efforts, les trois hommes ne parvinrent pas  soulever suffisamment le
cadavre pour le dgager.

En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille sur
le soubassement de granit: il vit bien la tte de l'homme, couverte de
sang coagul qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui fut
impossible de dgager le thorax des pointes qui le transperaient.

Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts et
formaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancrent des
coups de sifflet d'appel et bientt deux autres agents arrivrent et
fendirent la foule. Quand ils eurent constat le fait, un d'eux se
dtacha pour aller prvenir le commissariat.

Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathique
commissaire du quartier, arriva, accompagn de l'officier de paix et des
hommes du poste.

S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin  enlever le corps
qu'ils tendirent sur le trottoir.

Au premier coup d'oeil, il apparut que ce n'tait pas celui d'un
Franais. La coupe et l'toffe des vtements taient anglais,  n'en pas
douter. La face, rapidement lave et dgage des caillots de sang qui la
cachaient, tait large, glabre, avec les mchoires prominentes, de
caractre saxon certainement.

Le crne portait,  la partie frontale, une effroyable blessure, cause
videmment par un instrument contondant. Des parcelles de cervelle
giclaient hors de la plaie.

Le corps a t transport au commissariat et les autorits ont t
prvenues. M. Davaine, le chef de la Sret, vient d'arriver et procde
 une premire enqute. On attend M. Lpine d'un moment  l'autre....

Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se rpandent:
notre discrtion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquer
d'entraver les recherches de la justice.

Cependant, d'aprs l'examen du cadavre et quelques indices dj
recueillis, voici ce qui semble d'ores et dj  peu prs tabli: le
mort appartiendrait au monde du sport. Probablement  la suite de
quelque querelle, il aurait t assomm,  l'aide d'un marteau, ou
peut-tre d'une clef anglaise. Son meurtrier, aid de quelques
complices, aurait transport le moribond sur la place et on aurait tent
de jeter le corps par-dessus la clture. Mais son poids l'aurait retenu
sur les piques de la grille o on l'aurait abandonn.

Des renseignements importants ont t recueillis, qui paraissent devoir
promptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dans
notre dition de cinq heures, nous donnerons les dtails de cette
horrible affaire qui parat appele  produire dans le public une
profonde sensation et qui provoquera trs vraisemblablement des
rvlations inattendues.

On comprend facilement l'motion qui courut dans Paris  l'annonce de
ce mystrieux forfait.

Et encore qui aurait pu se douter des tonnantes, des incroyables
consquences que devait dchaner cet vnement.




II

O NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DE M. BOBBY


Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'une
enqute de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement et
dj nous prouvons comme un sentiment de scurit.

La police bnficie surtout des inventions des romanciers: depuis le
Zadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Po et  l'incomparable
Sherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ont
t plus ou moins attachs au service de la Sret et ont marg au quai
des Orfvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, les
uns aprs les autres, nous devons classer les crimes les plus
sensationnels au nombre des nigmes indchiffrables.

Il est mme gnant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courent
le monde et que nous sommes exposs  coudoyer tous les jours.

Le crime de l'Oblisque--comme avait t baptise l'affaire
actuelle--allait-il grossir le nombre des dossiers  jamais clos: on
commenait  se demander s'il tait vraiment possible que pareil forfait
ft commis en plein Paris, au point central des quartiers les plus
luxueux, sans que la police pt dcouvrir le moindre indice.

On avait fouill tous les bars des environs, interrog tous les
sportsmen de haute et de basse catgorie, questionn l'ambassade
d'Angleterre--car ce seul fait tait acquis que la victime tait
anglaise--on n'avait signal aucune disparition ni dans les
tablissements spciaux, ni dans les htels.

Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxe
avaient dclar que l'inconnu devait tre un habitu des assauts de
cette spcialit, ceci  certaines traces caractristiques que les
poings laissent sur des parties du corps, toujours les mmes, notamment
 une dformation des maxillaires.

Le chef de la Sret, M. Davaine, que quelques rcents insuccs avaient
mis en assez fcheuse posture, gourmandait ses agents de la belle faon.

En vain,  la Morgue, o le corps avait t transport, les indicateurs
se mlaient  la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs,
provoquant leurs confidences. Au rsum le rsultat tait toujours le
mme: Connais pas!

Un bruit courait, assez singulier.

L'autopsie avait t pratique et l'illustre mdecin lgiste qui avait
ralis l'opration aurait, disait-on, dclar que l'individu en
question n'tait mort ni des blessures qu'il portait au crne, ni des
horribles plaies, dtermines par cette sorte d'embrochement sur les
piques de la grille.

Mais qu'il tait mort auparavant.

Ce qui et sembl indiquer qu'il avait t assassin et que c'tait 
l'tat de cadavre qu'il avait t port  la Concorde.

Mais telle n'tait pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnu
tait mort de suffocation. L'tat de ses poumons ne laissait aucun doute
 cet gard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucune
marque de strangulation.

Ce qui tait acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter du
_Nouvelliste_, c'est que la mort ne pouvait en aucune faon tre
attribue aux blessures du crne ou du thorax--lesquelles ne s'taient
produites qu'aprs la mort.

D'autre part, le point o le cadavre avait t trouv et qui forme le
centre d'un norme espace vide rendait difficile  accepter cette
version que des malfaiteurs eussent justement choisi pour dposer le
corps de leur victime un endroit aussi dcouvert, alors que mme en
pleine nuit il tait contraire  toute vraisemblance qu'ils pussent
faire sans tre vus un aussi long trajet--sous la lune qui justement
tait dans son plein et dans un ciel trs clair.

--Et pourtant, s'criait le sous-chef de la Sret, en confrence intime
avec son chef, ce bonhomme-l ne peut pas tre tomb du ciel....

--Quoi qu'il en soit, M. Lpine est furieux et j'ai subi tout  l'heure
un assaut des moins agrables.... Il faut s'ingnier, chercher,
trouver!...

--Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si le
hasard ne s'en mle pas, nous pataugerons dans le noir sans rien
dcouvrir....

A ce moment prcis, et comme dans les feries  certaines paroles
prononces surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte du
cabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tte:

--Patron, est-ce que vous tes visible?...

--C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....

--C'est un Anglais... qui se dit dtective attach  la prfecture de
l-bas... et qui demande  vous parler....

Le chef et son subordonn changrent un rapide regard. Un dtective
anglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.

--Son nom?...

--Il m'a remis cette carte.

--Voyons....

M. Davaine prit le carr de bristol et lut:

--Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faites
entrer....

Et il ajouta en s'adressant  M. Laveur:

--Cela ne nous engage  rien....

--Dois-je me retirer?

--Non, non, restez....

La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, prcdant le personnage
qu'il avait annonc.

Celui-ci s'avana, le chapeau melon  la main.

C'tait un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, trs
correctement vtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait lisr
au-dessus de sa cravate. Visage ras, cheveux en brosse trs courts,
roux de cuivre. La face maigre, assez ple, les yeux petits, mais trs
clairs.

Bien gant, bien chauss, en somme l'allure d'un pasteur protestant.

--M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.

--C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parler
en toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot:
Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnom
populaire des policemen... mais, je vous prie de me faire connatre
votre vritable nom....

--Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici ma
commission officielle, dlivre par M. le Directeur de Scotland Yard.
Elle est note au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme on
peut....

--C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pice qui lui tait remise. Donc,
monsieur Bobby....

--J'ajouterai, s'il vous plat, que ce nom est... comment dites-vous
cela, en franais? un peu... clbre  Londres... en raison de quelques
services importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrt les
faux-monnayeurs de Greenwich....

--Ah! fit le chef franais qui n'avait jamais entendu parler de cette
affaire.

--C'est moi qui ai dpist et arrt M. Lewis Bird, le parricide... qui
a t pendu....

--Ah!

--C'est moi qui....

--Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pas
que ce soit uniquement pour me faire l'numration de vos exploits que
vous ayez demand  me voir....

L'Anglais se redressa, avec une dignit quelque peu irrite:

--Je tiens avant tout  tre connu... chacun tient  sa propre
valeur....

--Trs juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vous
mritiez... que voulez-vous de moi?

--Permettez-moi de procder par ordre... posons d'abord ce principe
qu'attach  la police de S. M. le roi d'Angleterre et empereur des
Indes, je ne suis li par aucune obligation, de quelque nature qu'elle
soit, envers la police de la Rpublique franaise.

Trs solennel, M. Bobby.

--C'est pos, dit M. Davaine. Et aprs?...

--De plus, reprit Bobby, la situation toute particulire dans laquelle
je me trouve actuellement, militerait absolument contre la dmarche que
je fais en ce moment... je me trouve en cong rgulier et ne suis tenu 
me proccuper d'aucun vnement, et-il mme trait aux intrts de mon
propre pays....

Le chef de la Sret, qui n'tait pas plus patient qu'il ne faut,
sentait une infinie dmangeaison de rejeter au del de son seuil cet
individu bavard et encombrant.

Mais M. Lavaur lui adressa un lger signe.

L'homme tait un original: ceci ne prouvait pas qu'il ne pt rendre
service. Et puis le hasard! le bienheureux hasard!

--Continuez donc, chez monsieur, fit Davaine avec son plus gracieux
sourire. Tout ce que vous voulez bien me communiquer est d'un intrt
puissant et me fait bien augurer de la suite de votre discours... nous
vous prtons toute notre attention....

Cette allocution, de forme acadmique, plut fort  Bobby. Enfin on le
traitait avec la considration mrite.

De la main, M. Davaine lui avait dsign une chaise: mais M. Bobby
prfrait rester debout, parce qu'il ne perdait rien de sa taille.

--J'ai tenu  vous faire bien comprendre, monsieur le chef de la Sret,
que si je me prsentais chez vous, c'tait de ma propre volont, sans y
tre contraint par aucune obligation professionnelle... je suis tout
simplement un touriste, qui est venu visiter votre Paris--une belle
ville, vraiment, fit-il avec un ton de condescendance--et qu'un
mouvement de gnrosit toute spontane entrane  vous rendre un petit
service....

--Trop bon, en vrit. Mais... seriez-vous assez aimable pour me
rendre... ce petit service, le plus tt possible... j'ai tant
d'occupations que je suis un peu press....

Une ombre passa sur le visage de M. Bobby:

--Si vous le dsirez, fit-il d'une voix blanche, je reviendrai  un
autre moment.

--Ah non! par exemple, clama M. Davaine. Monsieur Bobby, je vous tiens
pour un parfait gentleman... mais l, sincrement, je suis on ne peut
plus impatient de connatre le vritable motif de votre visite... et si
vous pouviez, en deux mots, calmer cette impatience....

A part lui, le policier commenait  se demander trs srieusement s'il
n'allait pas jeter cet imbcile au bas de l'escalier.

Quant  M. Bobby, il eut un lger haussement d'paules.

Les Franais, toujours les mmes! Frivoles et lgers!

Alors, comme sous le dclanchement d'un ressort, il pronona des phrases
brves.

--Vous ne savez pas quel est le mort de l'Oblisque?

Lavaur eut un sursaut.

--Non, dit le chef de la Sret.

--Je le sais....

--Eh bien, parlez, parlez vite....

--Mes promenades m'ont men  la Morgue... j'ai vu....

--Et vous avez reconnu....

--Une insigne canaille....

--Qui s'appelle?

--Coxward, le pugiliste, le boxeur. Voil.




III

QUERELLES DE BOUTIQUES


Deux heures aprs, on lisait dans le _Nouvelliste_ les dtails suivants:

Coxward (John) tait un boxeur de profession, non pas un de ces athltes
qui prtendent au titre de champion du monde, mais un rouleur de
baraques foraines qui faisait le coup de poing pour quelques shillings,
battait ou tait battu, sans grand dommage ni pour ses adversaires ni
pour lui-mme, peu cot chez les parieurs, mais assez truqueur en somme
pour gagner sa vie.

D'ailleurs, ivrogne invtr, irrespectueux du bien d'autrui, dj
initi aux douceurs de la prison et du tread-mill.

Bref, un personnage peu intressant.

M. Bobby, le clbre dtective anglais, supposait que le personnage
avait eu l'ide de chercher fortune  Paris o les combats de boxe,
juste en ce moment, attiraient dans un de nos plus notoires music-halls
une foule aussi lgante que sauvage, qui discutait comme des
aficionados les combats de taureaux, les swings et les knock-out
des corpulents comptiteurs.

Coxward et-il fait bonne figure dans ces fights de haute vole:
c'tait peu probable, mais l'illusion est ardente conseillre  laquelle
on rsiste peu, sans parler de l'attraction que pouvait exercer Paris
sur un pareil personnage.

Quant  savoir  la suite de quels vnements Coxward, assomm, s'tait
trouv au pied de l'Oblisque, l'intrt tait en somme fort mince, et
l'attention publique s'en ft rapidement dsintresse, si une
circonstance toute particulire ne s'tait produite et n'avait donn 
l'affaire un regain de publicit.

Nul n'ignore que si le _Nouvelliste_ tient le haut du pav, dans la
carrire du journalisme d'information, il est serr de prs par un
concurrent, le _Reporter_, dont la vogue augmente tous les jours.

Le _Nouvelliste_, ddaigneux de son rival, ne se fait pas faute
d'affirmer sa supriorit, en des termes souvent peu bienveillants pour
le _Reporter_ qui de son ct cherche, par tous moyens,  prendre son
adversaire en dfaut.

C'est entre les deux journaux une guerre au couteau qui amuse la
galerie, mais dans laquelle s'exasprent volontiers les deux lutteurs
qui changent des arguments dont quelquefois la courtoisie laisse 
dsirer.

Or, il s'tait trouv que dans cette affaire de l'Oblisque, le
_Nouvelliste_ tait arriv bon premier, tant pour le rcit de l'aventure
que pour la suite de l'enqute. Le _Reporter_, de son ct, suivait une
piste parmi les sportsmen franais, alors que, directement inform par
la Prfecture, le _Nouvelliste_ avait dmoli tout son chafaudage de
dductions en rvlant la dposition de M. Bobby.

Et il avait fait suivre cette publication de cette phrase aigre-douce:

--_Nous regrettons vivement que la simple vrit rduise  nant les
trs ingnieuses hypothses dans lesquelles s'taient complus certains
de nos confrres. Encore une fois, le_ Nouvelliste _a prouv la sret
de ses informations, qui n'ont rien de commun, avec les imaginations
fantaisistes d'une presse assez peu scrupuleuse pour inventer de toutes
pices des renseignements fallacieux._

C'tait livrer  la rise le _Reporter_, accus de lgret et presque
de mensonge, et les autres journaux ne manqurent pas de marquer le
coup.

Aussi, dans les bureaux du _Reporter_, l'motion fut-elle grande: le
directeur fulmina et mit deux de ses collaborateurs  la porte, tout en
ripostant par une note d'un caractre patriotique:

--Le _Reporter_ reconnat qu'il n'est rdig que par des Franais et
qu'il ne puise pas ses informations auprs de collaborateurs trangers:
en tous cas, nous regrettons que l'vnement souligne de faon aussi
dsobligeante la supriorit de la police anglaise sur la ntre. Et,
d'ailleurs, nous n'acceptons pas les yeux ferms les affirmations que
selon nous la Prfecture a accueillies avec beaucoup trop de facilit.

Et il ajoutait:

--Ce Coxward--si Coxward il y a--n'tait pas arriv  Paris en ballon:
il a d ncessairement se trouver en relations avec des gens de son
monde et de sa spcialit. Cet homme a t assassin par quelqu'un ou
par quelques-uns. Le _Reporter_ institue une enqute qui fera la
lumire. Et qui sait? Rira bien peut-tre qui rira le dernier.

En somme, ce dfi ressemblait singulirement  du bluff. Mais le public
s'en amusa et, comme justement en ce moment, il n'tait question ni de
renversement de ministre ni de tremblement de terre  l'tranger, cette
lutte, peu courtoise d'ailleurs, captivait la curiosit gnrale. Or, il
faut reconnatre que, malgr la collaboration de l'Anglais Bobby,
l'affaire n'avanait pas d'un seul pas.

Chaque jour, le _Nouvelliste_, puisant sa documentation  bonne source,
relatait la dposition des divers tmoins que le juge d'instruction, M.
Mallet du Saule, faisait dfiler dans son cabinet, et qui
malheureusement se rsumaient toujours en cette formule concise, mais
peu satisfaisante:

--Le sieur Coxward nous est parfaitement inconnu.

Le _Reporter_ se taisait, se contentant d'insinuations goguenardes, dans
lesquelles M. Bobby n'tait gure mnag.

Un jour, le _Nouvelliste_ crut triompher.

On avait dcouvert, dans les bas-fonds de Mnilmontant, une fille
anglaise qui avait reconnu la photographie de Coxward. Seulement elle
dclarait l'avoir vu  Dieppe, il y avait deux ans de cela, alors qu'en
train de plaisir, il tait venu passer vingt-quatre heures en France.

La fille avait t arrte, cuisine comme il convient, mais elle ne
s'tait pas contredite. Jamais depuis deux ans, elle n'avait revu ledit
Coxward ni n'avait entendu parler de lui.

D'autres dpositions contribuaient  compliquer l'nigme. Certains
attribuaient le nom de Coxward  des personnages du monde sportif, qu'on
trouvait parfaitement vivants sous le nom--qui leur appartenait--de
Coxwell ou de Coxburn.

Soudain, il y avait quinze jours que cet imbroglio s'enchevtrait de
plus en plus, quand le _Reporter_ parut avec une manchette en caractres
normes, ainsi libelle:

                   RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER

et suivait l'article que voici:

--Nos lecteurs n'ont pas t sans remarquer la discrtion que nous
avons apporte dans nos informations sur l'affaire Coxward: ils savent
d'ailleurs que nous avons l'habitude de ne parler que de ce que nous
savons et de ne pas accepter les renseignements qui peuvent nous
parvenir sans les passer au crible de la critique. Si parfois nous nous
permettons de hasarder quelques hypothses, c'est  ce titre que nous
les prsentons et seule, la mauvaise foi peut nous faire un crime de ce
qui n'est qu'un souci de la vrit.  bon entendeur, salut!

Ceci dit, nous affirmons--et cette fois sans ambages ni rticences--que
la dposition du sieur Bobby--le clbre dtective anglais--qui a si
fort mu l'opinion, lgrement irrite d'ailleurs par l'immixtion d'un
tranger dans nos affaires intrieures--que cette dposition,
disons-nous, devant laquelle on s'est si fort ht de s'incliner, comme
si elle tait et ne pouvait tre que parole d'vangile, que cette
dposition est

                ERRONE ET INEXACTE DE TOUS POINTS.

Ceux qui l'ont accepte avec tant d'empressement seront sans doute fort
marris d'apprendre qu'ils ont t la victime

                  D'UNE ERREUR OU D'UNE IMPOSTURE

                 LE MORT DE L'OBLISQUE N'EST PAS
                           COXWARD

Et, comme garantie de notre affirmation, nous mettons un pari de

                     CENT MILLE FRANCS

contre quiconque voudra le tenir. Nous dposons aujourd'hui mme cette
somme, en espces sonnantes, trbuchantes et ayant cours, chez Me
Falloux, notaire.

Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus nettement.
La confirmation de nos affirmations se trouvera tablie tout au long
dans notre dition de cinq heures.

--Allez me chercher M. Bobby! s'tait cri le chef de la Sret  la
lecture de cet impertinent factum.

Le dtective anglais arriva d'assez mauvaise humeur.

Il tait  Paris uniquement pour son plaisir, et justement on venait le
dranger au moment o il allait partir en voiture Cook pour Versailles,
avec madame Bobby.

Sans prendre garde  sa physionomie quelque peu rbarbative, M. Davaine
lui tendit le journal.

--Avez-vous lu cela?

--Yes, Sir.

--Que dites-vous de cela?...

--Un pur humbug, dclara Bobby. Mme  ce sujet j'ai une question  vous
adresser. Ces quatre mille livres sterling sont bonnes  prendre. Que
dois-je faire pour m'en assurer le paiement?

--crire au journal le _Reporter_ une lettre trs explicite... mais 
mon tour, un mot... Monsieur Bobby, prenez-y bien garde. Vous m'avez mis
dans la situation la plus dlicate. J'ai accept votre dclaration comme
manant d'un homme du mtier qui sait quelles sont ses responsabilits
et aussi d'un gentleman incapable de se jouer de la confiance d'autrui.
Aujourd'hui, en prsence de ces dngations, tes-vous sr de vous?
Aprs tout, on peut tre abus par une ressemblance... vous n'ignorez
videmment pas l'histoire de Lesurques et de son sosie Dubosc, avez-vous
la certitude absolue de ne vous tre pas tromp....

M. Bobby qui, d'ordinaire, tait de teint plutt ple, tait soudain
devenu cramoisi, et il y avait dans ses mchoires un frmissement de
mauvais augure.

--Monsieur, rpondit-il d'une voix trangle, je ne suis ni un enfant ni
un fou. J'appartiens au service de S. M. Britannique et c'est par pure
condescendance, je vous le rappelle, que je consens  vous rpondre,
malgr l'atteinte profonde que vous venez de porter  ma dignit de
citoyen anglais. Je jure que l'homme assassin est bien John Coxward, et
je fais plus, je tiens le pari de quatre mille livres....

--Et si vous les perdiez! Le _Reporter_ n'aurait pas os porter ce dfi,
s'il n'tait en possession de documents srieux.

--Monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. Ces journalistes sont d'infmes
menteurs, et s'il le faut, je leur ferai rentrer leurs impostures dans
la gorge.

Il salua, tourna sur ses talons et sortit.

--Cet homme parat de bonne foi, pensait M. Davaine. Les renseignements
fournis sur lui par l'ambassade anglaise sont de tout premier ordre, et
pourtant, je dois me l'avouer  moi-mme, je ne suis pas tranquille.

En effet, il n'y avait pas  se dissimuler que cette erreur, si elle
tait prouve, couvrirait de ridicule non seulement le dtective
anglais,--ce qui n'avait aucune importance--mais la police franaise, ce
qui tait infiniment plus grave, surtout pour M. Davaine dont la
position tait assez menace.

Aussi, on comprend avec quelle impatience le chef de la Sret attendait
le numro du _Reporter_; il avait bien cherch le moyen de se procurer
d'avance des preuves de l'article annonc: mais l'imprimerie tait bien
garde et toutes ses tentatives taient restes infructueuses. Du reste,
tout le Paris des curieux et des badauds tait en veil.

La lutte entre les deux journaux rivaux intressait, sans que d'ailleurs
il y et sympathie bien caractrise pour l'un plutt que pour l'autre.
On aime  voir les gens changer des horions, sans se soucier de
prjuger  qui restera la victoire.

Aussi,  cinq heures moins le quart, il y avait foule sur le boulevard:
le temps tait trs doux et les terrasses des cafs taient envahies.

Les camelots vendaient un placard intitul: _La vrit sur l'affaire
Coxward_, que certains nafs achetaient, croyant y trouver le mot de
l'nigme. Or, ce n'tait qu'une rclame pour un cirage nouveau.

Enfin, les premiers porteurs du _Reporter_ sortirent de l'imprimerie de
la rue du Croissant et, criant la feuille attendue, se rurent  travers
la foule.

On arrachait les feuilles encore humides des mains de ces gens qui
avaient peine  en percevoir le prix. Il est vrai que par compensation
certains les soldaient de pices blanches dont ils ne trouvaient pas
loisir de rendre la monnaie.

La manchette tait sensationnelle:

          COXWARD EST VIVANT

C'tait court, mais dcisif.

Puis plus bas:

_M. Bobby a perdu cent mille francs!_

Et sous ces rubriques  grand tam-tam on lisait ceci:

--Nous avons reu de M. Bobby, l'illustre, l'impeccable dtective
anglais, une lettre dans laquelle il nous dclare accepter le pari de
cent mille francs que nous avons port. C'est  notre grand regret, en
raison de l'entente cordiale, que nous faisons signifier  M. Bobby, une
sommation d'avoir  verser aux pauvres de Paris, c'est--dire entre les
mains de M. Mesureur, l'minent directeur de l'Assistance publique, la
somme en question dont reu lui sera dlivr.

Car, deux faits seront tablis plus loin.

L'un d'abord, qui ne peut tre contest, c'est que le cadavre de la
victime inconnue a t trouv au pied de l'Oblisque le 2 avril  cinq
heures du matin....

Le second dont les preuves sont indiscutables....

C'est que le nomm Coxward, boxeur de profession, se trouvait le 1er
avril, entre minuit et une heure du matin (c'est--dire pendant la nuit
du 1er au 2) dans une taverne  l'enseigne du Shadow's-Bar (Bar de
l'ombre), Liverpool-Road, Islington.

Islington est, on le sait, un des faubourgs de Londres.

Si donc Coxward tait  une heure du matin dans Liverpool-Road, pour
admettre qu'il pt tre pendu dans cette mme nuit  cinq heures  la
grille de l'Oblisque, il faudrait tablir qu'on peut venir de Londres 
Paris en quatre heures, sans parler du temps ncessaire pour se faire
assassiner et qu'il existe  cette heure un train, Nord ou Ouest,
oprant cette prouesse de rapidit vertigineuse, faits dont videmment
les compagnies de chemin de fer ne garderaient pas jalousement le
secret.

Comment tablissons-nous que Coxward se trouvait  Londres dans la nuit
du 1er au 2 avril.

De la faon la plus simple et sans que nous ayons eu besoin de nous
renseigner en haut lieu. Disons en passant qu'il est en vrit trop
facile de se contenter d'informations toutes faites, sans se donner la
moindre peine pour en contrler l'exactitude.

Nous avouons tre plus sceptiques et prfrer autant que possible le
libre examen  la foi.

C'tait, non pas  Paris, mais  Londres que nous devions porter nos
investigations, et ainsi nous avons agi.

Or, ce que ne pouvait nous apprendre un fil tlgraphique, si direct
ft-il avec la capitale de l'Angleterre, c'est que le 2 avril au matin,
le nom de Coxward le boxeur figurait, en un entrefilet de trs petits
caractres, parmi les nouvelles sans importance, dans un petit journal
paraissant dans le quartier d'Islington et nous y lmes ceci:

--_Cette nuit, un scandale a clat dans une de ces Tavernes mal fames
qui pullulent dans Liverpool-Road. Un boxeur, nomm Coxward, et dont les
exploits ont dj dfray plusieurs fois la chronique judiciaire, avait
t engag pour un assaut de boxe  Shadow's-Bar, tenu par un certain
Pat O'Kearn, Irlandais._

_L'assistance se composait de gens du bas peuple et les paris
s'tablissaient avec des pence plutt qu'avec des livres, ou mme des
shillings. La performance d'ailleurs ne valait pas davantage et le
combat provoquait plus de hues que d'applaudissements. Le nomm Coxward
tait, d'ailleurs, parfaitement ivre et pouvait  peine se tenir sur ses
jambes. Si bien qu'il avait t plusieurs fois_ knocked out, _sous les
railleries du public..._

_Comme, vers une heure du matin, il devenait certain qu'il tait
incapable de tenir le coup, il dclara qu'il en avait assez et qu'il
s'en allait, ce que tout le monde accepta par des applaudissements
railleurs. Coxward, qui tait hbt par la fatigue et par l'ivresse,
entra dans la chambre voisine du_ parlour _afin de reprendre ses
vtements._

_Un de ses adversaires, qui le connaissait pour sujet  caution, conut
tout  coup un soupon et brusquement entra dans la pice o Coxward se
rhabillait et le surprit au moment o, ayant fini sa toilette, le
misrable fouillait les poches des autres vtements, s'emparait d'une
montre en or et filait par la fentre du rez-de-chausse._

_L'homme se jeta sur lui pour le retenir; mais Coxward se dgagea et se
rua dehors. Aux cris du vol, les clients du Shadow's-Bar s'lancrent
 sa poursuite et alors commena une vritable chasse  l'homme._

_Coxward avait une assez forte avance, de plus il connaissait
admirablement le quartier, o de nombreuses_ lanes _se coupent et
s'enchevtrent. Il s'tait lanc dans la direction de Highbury et
finalement il parvint  dpister ses poursuivants et disparut._

_Plainte a t porte contre Coxward, qui ne tardera pas  tomber
encore une fois sous la main de la justice._

       *       *       *       *       *

C'tait un fait divers banal, mais qui dans la circonstance prenait une
importance singulire.

Coxward, volant une montre  une heure du matin  Shadow's-Bar, dans un
quartier loign de Londres, jouissait-il donc du don d'ubiquit  un
tel degr qu'il pt en mme temps se trouver  Paris, aux environs de la
place de la Concorde.

Il ne s'agissait plus que de vrifier:

1 Si le fait mentionn dans le petit journal en question tait
rel;

2 Si le jour et la date mentionns taient exacts;

3 S'il n'existait aucun doute sur la personnalit du nomm Coxward.

Notre collaborateur Labergre,  qui nous avions confi cette enqute,
se mit immdiatement en rapport avec un des plus notables solicitors de
Londres, Edwin Battleworth, demeurant  Temple-street, Lincoln' Inns
Fields, qui procda  une information rgulire et recueillit les
tmoignages indispensables, avec toutes les garanties de sincrit que
confre la loi. Les tmoins ci-aprs ont t entendus sous serment:

1 Pat O'Kearn, Irlandais, tenancier de la taverne du Shadow's-Bar;

2 Mrs O'Kearn, ne O'Keeffe;

3 Gailbraith, pugiliste;

4 Bloxham, boucher.

Plus sept autres habitus de la taverne en question et appartenant  la
classe ouvrire.

Et tous ont dclar:

Que Coxward tait, sans aucun doute, l'individu qui avait box 
Shadow's-Bar, avait vol une montre et avait t poursuivi;

Que tous le connaissaient de longue date et qu'aucune mprise n'tait
possible ni mme supposable;

Que l'incident racont par le journal tait vrai dans tous ses dtails;

Enfin que la scne s'tait bien passe entre onze heures du soir 1er
avril et une heure du matin, 2 avril.

Ces documents--dont l'authenticit ne saurait tre mise en doute--sont
affichs dans notre salle des dpches: le public parisien peut ainsi
juger du bien fond des critiques discourtoises dont certains
concurrents--dpits--avaient cru devoir nous accabler. Cette revanche
de la vrit contre le bluff nous suffit.

               _Seuls nous avions raison_;
              LE CADAVRE DE L'OBLISQUE
          N'EST PAS CELUI DE COXWARD LE BOXEUR

Dcidment, notre ineffable chef de la Sret, M. Davaine, et son
illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le
lgendaire Sherlock-Holmes.

Nous rappelons au clbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance
publique sont situes avenue Victoria,  deux pas de l'Htel de Ville.

Ce fut par la ville un immense clat de rire.

On ne s'occupait certes plus du crime qui avait t rellement commis,
ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas
Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intrt.

Mais quelque chose survivait, c'tait le nom de Bobby, Bobby,
l'illustrissime, Bobby, l'admirable dtective, et ce fut dans les
journaux du lendemain matin une rue de plaisanteries, de blagues
froces.

Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins
folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par
l. Il tait devenu le hros du jour et devant l'htel o il demeurait,
des groupes se concertaient, hurlant  pleine voix:

--Conspuez Bobby!... Bobby  Charenton, tontaine!...

Ce qui mit le comble  cette excitation gnrale, c'est que Madame Bobby
se fit conduire en voiture aux bureaux du _Reporter_, passa en coup de
vent devant les garons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une
porte au hasard, tomba dans la salle de rdaction.

Et sans crier gare, cette femme sche, grande et maigre, type antique
de l'Anglaise  longues dents, habille comme un chien savant, se jeta
sur les rdacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions 
droite et  gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'borgner
des adversaires.

Ce ne fut point petite affaire que de matriser cette furie qui
prtendait venger l'honneur de son mari.

On parvint enfin  s'emparer d'elle et  la remettre aux mains de
sergents de ville qui durent la ligoter pour la rduire  l'impuissance,
non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.

On la porta au poste o les agents eurent encore  la dfendre contre
ses excentricits combatives.

Sur l'ordre de la Prfecture, elle passa par le Dpt, mais fut
immdiatement conduite au bureau de M. Lpine.

Fort heureusement, elle s'tait un peu calme et daigna ne pas rpondre
par des injures  notre haut magistrat. Toujours frmissante, elle
expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille
d'cosse, ne tolreraient pas les outrages dont les journaux franais
les accablaient, que c'tait infme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou
de mensonge, qu'il ne s'tait jamais tromp et que la tte sur le billot
de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Oblisque tait
Coxward.

--Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?

--Pour qui me prenez-vous; est-ce que je frquente des gens de cette
catgorie?

--Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....

--M. Bobby l'a dit....

--Trs bien! trs bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui
venait d'tre introduit. Cette rponse est conforme aux enseignements de
la raison. La femme doit croire  toute parole de son mari....

--Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le prfet d'un accent assez sec.
Vous tes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots:
_To keep the peace_, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos
opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les
affirmer, et, avant de prendre  votre gard une dcision qui me
peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez 
garder la paix, c'est--dire  ne point troubler l'ordre...
rpondez-moi, je vous prie....

M. Bobby se redressa avec une imposante dignit:

--C'est--dire qu' moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez
imposer cette opinion contraire  la vrit... que Coxward n'est pas
Coxward.

--Je n'entends rien vous imposer du tout--si ce n'est de vous tenir
tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a
eu tort de le faire la trs honorable madame Bobby.

--Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mrite aucun blme....

--Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....

--Je m'y refuse....

--Et vous, madame Bobby?

--Je m'y refuse.

--Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confre...
vous allez rentrer  votre htel, vous, monsieur Bobby, et faire vos
prparatifs de dpart... le train de Calais part  huit heures... vous
trouverez Madame Bobby  la gare du Nord, et, signification vous tant
faite d'un arrt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour
l'Angleterre.

--C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empchera pas que Coxward ne
soit Coxward.

Et, le soir mme, Bobby et son irascible pouse quittaient Paris.

L'affaire tait-elle termine et le dossier serait-il class?

On et t bien surpris--et surtout pouvant--si on avait pu prvoir
les effroyables vnements que devait entraner  sa suite le crime de
l'Oblisque.




DEUXIME PARTIE

CHIMISTE DTECTIVE & REPORTER




I

LE CARNET DE M. BOBBY


Ceci se passe  Londres.

M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis
vingt ans, au coin d'Islington Gardens.

Madame Bobby est absente.

Il a ouvert un tiroir du petit secrtaire, pave du mobilier paternel,
et en a tir un cahier reli de cuir, ferm par une serrure d'acier.

Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance--sept
ans--sans que jamais, selon le principe du pote, aucun jour se soit
pass qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. _Nulla dies sine linea._

M. Bobby est mlancolique, mais ses lvres serres et son menton dur
tmoignent d'une volont que rien ne fait flchir.

Il a pos le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il
feuillette, remonte en arrire et enfin relit.

--Moi, citoyen anglais, n dans la ville de Londres, cockney pur sang,
ayant entendu les cloches de Bow-Church mler leur son grave  mes
premiers vagissements... [1] j'ai t expuls de France et je n'ai pu
rsister. Me pardonnent mes aeux d'Azincourt!

[Note 1: On sait que sont seuls vrais cockneys de Londres ceux qui
sont ns dans le primtre o peuvent s'entendre les cloches de
Bow-Church.]

Mais la Providence,  laquelle nul ne rsiste, avait dcid que son
fidle serviteur n'aurait point, par cet affront, puis la coupe
d'amertume.

Ds le lendemain de mon retour en mes pnates, une convocation, dont la
scheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait  Scotland Yard o
je fus reu par M. Sewingthrow, mon chef direct.

Encourag par la fermet de Suzan--c'est--dire de Madame Bobby--je me
prsentai, en homme sr de la bont de sa cause.

Mais que valent les mrites affirms d'un homme, en face de la
calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.

Il me fut reproch de m'tre ml, dans un pays ami, de dtails qui ne
me regardaient pas, d'avoir attir sur moi et sur l'Angleterre,
l'attention malveillante des foules, et--considration qui me fut plus
pnible que toute autre--d'avoir rendu la police britannique ridicule et
suspecte d'incohrence.

En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient t mes
guides--l'amour de la vrit, le dsir d'tre utile--en vain je rappelai
les enseignements moraux et religieux que je m'tais efforc de mettre
en pratique.

videmment j'tais condamn d'avance. Aucun de mes arguments ne
produisit l'effet sur lequel j'tais en droit de compter; et,
finalement, je fus inform que j'tais suspendu de mes fonctions jusqu'
nouvel ordre.

Il ne me restait qu' m'incliner, ce qui fut fait.

En quelques paroles dont j'eus lieu d'tre satisfait, et qui ne furent
pas sans loquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui
me frappait.

--Monsieur Sewingthrow, dis-je en manire de conclusion, le sang des
martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vrit: sans
que, dans mon humilit, il me convienne de me comparer  ces saints
prcurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la
triste victime aura peut-tre un contre-coup regrettable sur la moralit
publique.

Mon chef, dconcert, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la
srie des outrages immrits.

--Vous tes un imbcile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez
les vnements.

Et je suis rentr chez moi, heureux de dverser dans le sein de ma
compagne, l'amertume dont mon coeur tait gonfl.

--Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous
tes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous rhabilitiez
tous les deux.

Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait dsormais consacrer
ma vie  la recherche de cette vrit,  savoir que Coxward, assassin
 Paris, le 2 avril, se trouvait cependant  Londres quelques heures
auparavant.

Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal o
sa prsence dans la nuit du 1er au 2 avril tait relate, et j'ai
trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant
en doute cette affirmation, qui, mane du journalisme franais, m'et
paru plus que suspecte.

Et je ne fus pas surpris lorsque, ds le lendemain, ayant repris pour
mon compte l'enqute nagure mene par mes critiques, j'acquis la
certitude que les tmoins consults avaient dit la vrit. Ils avaient
assist au match de boxe dans lequel Coxward s'tait disqualifi.

C'tait sous un _uppercut_ au menton qu'il avait chancel, essayant
d'abord un _clinch_, mais dfinitivement abattu par un _left_ qui
l'avait jet  terre. On imputait  la lchet sa promptitude 
proclamer sa dfaite. Mais, tous dtails recueillis, il m'apparut que
Coxward avait un plan spcial, qui tait de mnager ses forces pour
raliser le mfait qu'il mditait, c'est--dire le vol dont, un instant
aprs, il allait se rendre coupable.

Mes prcisions se sont tablies de la faon la plus nette.

Il tait une heure moins cinq minutes lorsque Coxward--trs vivant et
parfaitement alerte--avait saut par la fentre, au rez-de-chausse du
Shadows-Bar, et s'tait enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses
adversaires.

Que Coxward ft un voleur, la chose n'tait pas pour m'mouvoir, son
caractre tant tabli de longue date. Rien dans cette aventure n'tait
contraire  la vraisemblance. Ces tmoins n'avaient pu se tromper sur
son identit, car il leur tait connu depuis longtemps, comme 
moi-mme, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de
justice.

Or, depuis le moment o Coxward, harcel, avait disparu  quelque
distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu
parler de lui. Les nombreuses tavernes o il frquentait d'ordinaire
n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant
avec toutes mes dlicatesses ordinaires, j'en vins  m'abaisser jusqu'
rechercher une certaine Bessie Bell, fille de moeurs blmables, avec
laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant
retrouve, et malgr la rpulsion que m'inspirent ces cratures--surtout
lorsque je ne suis pas en service command--je l'interrogeai et appris
d'elle qu'elle n'avait plus reu sa visite, circonstance dont elle se
souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.

Donc, le fait tait tabli. Pour quiconque, il semblait que Coxward
avait quitt Londres ou peut-tre tait mort. J'avais constat que dans
tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il
tait rest invisible. L'hypothse de la mort subite tait la plus
plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme
si elle avait t possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on
le jette  l'eau ou on le brle, comme chez les Hindous.

Pas le moindre vestige de son cadavre.

Donc, et je tiens  tablir le fait  l'appui de ma propre conviction,
Coxward tait vivant, parce que rien n'tablit le contraire et que je
l'ai vu,  la Morgue de Paris.

D'o cette question:

Qu'a fait Coxward depuis le moment o on l'a perdu de vue  Londres,
aux abords de Highbury Crescent, jusqu' l'heure o on l'a trouv--lui
et non pas un autre--accroch  la grille de l'Oblisque?

Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.

Je chercherai.

Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les pripties de l'enqute
minutieuse  laquelle il s'tait livr, partant de ce point que, d'aprs
des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match
et de la scne du vol, tait prodigieusement ivre et par consquent
n'tait pas susceptible de fournir une trs longue traite.

Il avait donc mthodiquement tudi, une  une, toutes les rues,
ruelles, _lanes_ qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant mme
chez les particuliers sous des prtextes plus ou moins spcieux,
essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et
inbranlable.

Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en tait arriv 
remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, trace en plein
champ et o les constructions sont des plus rares, une maison
singulire, un pavillon dont les fentres et les volets taient toujours
hermtiquement clos.

Un mur assez lev entourait la proprit qui, au premier coup d'oeil,
semblait inhabite.

Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqu de chercher  s'introduire
dans cette maison, assez mystrieuse en somme, et dont la physionomie
tait faite pour piquer la curiosit.

Lisons, par-dessus son paule, les indications de son carnet.

Tout autre que moi se lasserait devant la difficult de la tche que je
me suis fixe. Nulle trace de Coxward. Je suis certain--je dis
certain--qu'il n'a pntr dans aucune des maisons aux environs de
Highbury Crescent--je les ai visites toutes, moins une.

Bien entendu, je me suis prsent  la porte de cette dernire et,
marteau ou sonnette, j'ai employ tous les moyens en usage pour obtenir
mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont rests inentendus ou
trs probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette
demeure se refuse par principe  accueillir tout visiteur.

J'ai pris des renseignements aux alentours, mais l encore, ma
curiosit est reste insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre
n'a fait que la surexciter.

Cette maison appartient  un certain sir Athel Random, descendant,
parat-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage
a acquis la proprit dont il s'agit  un prix assez lev,
immdiatement sold comme on dit, _cash on counter_.

Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mcanique. Du moins on le
suppose, d'aprs les indications que portaient d'normes caisses amenes
par des camionneurs, lors de son emmnagement. Il vit seul, sans
domestiques, et, chose inoue, jamais fournisseur n'a t vu lui
apportant des provisions de bouche.

Il sort trs rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de
si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut
bien tre log le moteur. Ce vhicule roule avec une rapidit
exceptionnelle. Mais,  ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de
dtails.

Un bruit a couru que, nagure, il habitait Kilburn, prs de Brondesbury
station. Une nuit, la maison aurait saut, et Sir Athel aurait d payer
une indemnit considrable tant au propritaire qu'aux voisins. J'ai
vrifi le fait qui est exact.

Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.

Pendant les premiers temps de son sjour  Highbury, on le taxait de
complicit avec les anarchistes, propagandistes par le fait.

On parle aussi--mais d'une faon encore plus vague--d'un projet de
mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche
propritaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient
t rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des
racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les
Franais appellent des _potins_.

Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre
l'existence de ce mystrieux personnage et la disparition de Coxward.
Pourtant il ne faut rien ngliger....

_Dix jours plus tard._ Peut-tre une lueur dans la nuit. Devant les
difficults que je rencontrais  m'introduire chez sir Random, j'ai
tourn mes batteries d'un autre ct... il ne m'a pas t trs difficile
de dcouvrir le _manor_ de Jedediah Redmore, qui possde une grande
fortune et s'est rig un vritable chteau, auprs de Newington Park.

Les millions qu'il possde auraient t acquis dans le commerce des
produits chimiques. La maison Redmore--Blackwith successeurs--est encore
une des plus considrables de la Cit.

Il est veuf et a une fille, Mary,  laquelle il porte une affection
passionne. Les renseignements pris dans son entourage ont confirm les
informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui
avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits
chimiques, tait devenu le familier de la maison et peu  peu une
sympathie du meilleur aloi s'tait tablie entre lui et la jeune fille.
Les qualits de naissance, d'ducation, de fortune tant des plus
satisfaisantes, M. Redmore n'avait lev aucune objection contre le
choix de sa fille et le mariage avait t fix  l't prochain, vers
juin ou juillet.

Subitement et sans qu'on pt mme supposer les motifs de ce
revirement, tout avait t rompu. Je suis parvenu  savoir seulement
qu'un matin sir Athel tait accouru chez M. Redmore, ple, dfait, ayant
l'allure d'un fou, qu'il avait t introduit auprs de miss Mary, qu'un
entretien assez long avait eu lieu, troubl par les clats d'une voix
dsespre qui tait celle de sir Athel et qu'enfin il tait reparti, le
visage couvert de larmes, les traits convulss et que depuis lors il
n'avait pas reparu au chteau.

Miss Mary, malgr la retenue impose aux jeunes filles, n'avait pu
dissimuler le profond chagrin qui s'tait empar d'elle et, depuis lors,
elle portait des habits de deuil....

Certes, moi, Bobby,  qui le sentimentalisme est parfaitement tranger
et proccup de soucis autrement importants que d'une aventure
amoureuse, je n'aurais peut-tre prt  ces faits qu'une attention trs
superficielle, si un dtail ne m'avait frapp.

Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au
cabaret du King's Arms--dont le whisky est  recommander--j'ai
appris....

Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait DU 2 AVRIL
DERNIER, A 9 HEURES DU MATIN....

Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit?




II

O LA LUEUR GRANDIT


Avec un aplomb que justifiait sa fonction de dtective--pour le moment
honoraire--M. Bobby s'tait prsent au chteau Redmore, demandant
carrment  tre introduit auprs de Miss Redmore.

 sa grande surprise, il avait t immdiatement reu et conduit dans
une sorte de bibliothque o il avait t invit  attendre.

Un assez long temps s'tait coul: mais M. Bobby avait fait de la
patience sa rgle de conduite, quitte  ne la point respecter
lorsqu'elle apportait quelque gne  ses desseins.

Enfin une porte s'tait ouverte, et un personnage tait entr.

Une sorte de gant, aux paules normes, roux de cheveux et de barbe,
avec lunettes d'or. Gros ventre, jambes longues, pieds de roi sinon
d'empereur.

M. Bobby n'avait pas hsit une seconde  reconnatre en lui M. Jedediah
Redmore. Cette carrure de millionnaire ne pouvait le tromper.

Et, en effet, c'tait bien M. Redmore qui, d'une voix un peu rude, mais
adoucie par la courtoisie, demanda  l'intrus ce qui lui valait
l'honneur de sa visite.

Malgr sa force de caractre, M. Bobby hsita un moment  rpondre: il
et mieux aim se trouver en face d'une jeune fille qu'il et plus
facilement domine de toute la hauteur de son intelligence.

Mais ce trouble fut court:

--Monsieur Redmore, dit-il, j'ai pour principe que la franchise est
encore la seule faon d'arriver  son but.

Je n'ai aucune raison plausible, palpable, pour me prsenter devant
vous.

--Alors? fit M. Redmore d'un ton moins cordial.

--Cependant, si je suis venu, c'est qu'videmment j'ai des raisons--que
je qualifierai de subtiles, de dlicates--et je vous prie de me prter
quelques minutes d'attention.

Sur un signe d'acquiescement ennuy, Bobby reprit:

--Quelques questions tout d'abord... si elles vous paraissent dplaces,
je vous supplie tout d'abord de me pardonner, car je n'agis qu'avec
d'excellentes intentions....

--Cher monsieur, interrompit M. Redmore, si dans cinq minutes vous ne
m'avez pas expliqu ce que vous venez faire chez moi, je vous prends 
la cravate et je vous jette par la fentre!...

Bobby eut un sourire exquis:

--Cinq minutes me suffisent, fit-il. Auriez-vous l'extrme complaisance
de me dire si vous tes en relations avec un certain sir Athel Random,
de Corsica-street, Highbury....

De rouge qu'il tait, Redmore tait devenu cramoisi:

--Ah! vous venez de la part de ce misrable! s'cria-t-il. Eh bien, vous
en serez pour votre dmarche, sir! Mettez-vous dans la direction de la
porte, que je vous y lance....

--Les cinq minutes ne sont pas coules et je me fie  votre parole de
gentleman. Donc ce nom vous est connu puisqu'il vous exaspre. Je
continue. Est-ce vers le 2 avril dans la matine que se passa ici
certaine scne qui a mis fin  des relations jusque-l assez
amicales?...

--Oui, Sir. Le 2 avril. Je n'ai aucune raison pour le cacher. Mais, _by
Gob_! qu'est-ce que cela peut vous faire?...

--Croyez bien que je n'obis pas  une vaine curiosit... je ne veux pas
m'immiscer dans vos affaires prives. Mais  cette mme date, il s'est
pass une autre scne qui, je ne sais quel instinct me le dit, n'est pas
sans quelque lien avec celle d'ici.

--Une scne!... Quoi? O?

-- Paris, rpondit gracieusement M. Bobby.

M. Redmore faisait de visibles efforts pour se contenir. Mais  ce mot
de Paris, tout son sang-froid l'abandonna. Et, convaincu qu'on se
moquait de lui de la faon la plus outrageante, il accabla ce doux M.
Bobby d'pithtes peu cordiales et, finalement, lui ordonna de sortir.

Mais Bobby, voyant la partie perdue de ce ct, risqua le tout pour le
tout et cria  pleine voix:

--Si Miss Mary Redmore daignait m'entendre, nous arriverions  sauver
sir Athel Random....

Et l'ide tait ingnieuse, car la porte s'ouvrit instantanment et Miss
Mary parut.

Ah! la dlicieuse enfant! Vingt ans, potele, rose, avec un dlicieux
bouriffement de cheveux blonds qui lui faisaient une aurole.

--Qu'y a-t-il, papa? demanda-t-elle vivement, et qui donc a prononc le
nom de....

Elle rougit vivement, s'apercevant enfin de la prsence de Bobby, qui,
inclin, gentleman jusqu'aux bouts de ses bottines, tmoignait de son
respect pour la beaut.

--- C'est cet imbcile, rpondit Redmore, qui vient me dbiter je ne
sais quelles sottises... il parle de la matine du 2 avril... cette date
que nous devons oublier  jamais....

Miss Mary, d'un mouvement fort gentil, avait port la main  son coeur,
comme si cette date l'y avait frapp.

--Papa, dit-elle, si pnible que soit toute allusion  ce jour
malheureux, oubliez-vous que j'ai le plus grand intrt (elle appuyait
sur les mots)  savoir ce qui s'est pass chez la personne dont il
s'agit--et par l dmler les motifs d'une aussi horrible aventure.--Si
vous le permettez, j'aimerais  interroger moi-mme monsieur?...

--Bobby, fit notre homme pour rpondre  l'interrogation.

M. Redmore regrettait vivement de n'avoir pas plus tt expdi
l'importun par la fentre; mais la voix de sa fille tait si douce et
remuait si dlicieusement ses fibres paternelles, que, ne se sentant pas
de force  lui rien refuser, il tourna brusquement sur ses talons et
sortit.

Premire victoire de Bobby.

--Parlez, monsieur, lui dit vivement Miss Mary. Que savez-vous de sir
Athel?...

--Rien, hlas! jusqu' prsent, miss. Mais comme j'avais l'honneur de le
dire  votre respectable pre, je suis un homme d'intuition, de flair et
j'ai la conviction qu'avec un peu d'aide j'arriverais  percer un
redoutable mystre--qui, peut-tre, vous intresse autant que moi....

--Vos paroles sont bien obscures. Connaissez-vous sir Athel?

--J'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu' lui... mais, je n'ai pas
russi....

--Mais quelles relations existent entre vous et lui?

--Aucune jusqu' prsent. Voyons, miss! coutez-moi quelques instants,
je vous en prie. Le 2 avril au matin, sir Athel s'est-il, oui ou non,
prsent chez vous, ple, en dsordre, avec les allures d'un fou et
n'a-t-il pas profr des paroles qui vous ont  la fois surprise et
dsole?...

--Cela est vrai!

--Oserais-je vous demander, miss, quelles furent ces paroles... ou tout
au moins en est-il que vous consentiez  me rpter?...

La jeune fille hsita un instant.

Elle regarda Bobby et elle eut la notion qu'il avait visage d'honnte
homme.

--Sir Athel, que j'avais vu deux jours auparavant, affable, bon,
confiant en l'avenir que--je le dis sans honte--je devais partager avec
lui, s'est prsent ici, le 2 avril,  neuf heures du matin, livide, les
traits tirs, mconnaissable... et alors, comme je le pressais de
questions, il m'a dit qu'il tait dshonor... qu'il avait commis un
crime horrible... lui! lui, si loyal!... qu'il ne pouvait exiger de moi
l'accomplissement de la promesse change entre nous... que je ne
pouvais pas, que je ne devais pas enchaner ma vie  celle d'un
coupable! que sais-je encore! Les paroles entrecoupes, les sanglots
qui les ponctuaient, tout m'pouvantait... je le suppliai de s'expliquer
plus clairement... lui affirmant que mme s'il avait commis quelque
imprudence, je lui pardonnerais... je l'aiderais  la rparer...
soudain, il s'est enfui... et depuis lors il n'est plus revenu....

Et elle fondit en larmes en cachant sa tte dans ses mains.

Bobby avait cout attentivement:

--Vous n'avez jamais remarqu chez sir Athel quelque drangement
d'esprit....

--Jamais!... Certes, il tait souvent proccup. Je savais qu'il
consacrait toute sa vie, toute son intelligence  la ralisation d'une
invention nouvelle qu'il a parfois essay de m'expliquer... mais, malgr
toute l'attention que je prtais  ses paroles, mon ignorance en
matires scientifiques ne me permettait pas de suivre son
raisonnement....

--Dans quel ordre d'ides taient diriges ses recherches?...

--Il m'a dit une fois que s'il parvenait au bout de ses efforts, les
ballons dirigeables, les aroplanes ne seraient plus que des jouets
d'enfant... et qu'il se ferait fort d'aller de Londres  New-York en
deux heures....

M. Bobby bondit sur ses pieds et, obissant  une force suprieure  sa
volont, esquissa un pas de gigue, en chantonnant un vieux refrain de
minstrel ngre.

                    Buffalo girls
          Won't ye come out to night... etc.[2]

[Note 2: Jeunes filles de Buffalo, voulez-vous bien sortir ce soir?]

--Eh bien, sir! devenez-vous fou vous-mme! s'cria Miss Mary, un peu
inquite.

M. Bobby retomba d'aplomb, au port d'armes.

--Excusez-moi, miss. Je ne suis pas fou et je n'ai eu nulle intention de
vous offenser.... Mais ce que vous venez de me dire!... Si vous pouviez
savoir!... En deux heures, mille lieues!... Mais alors de Londres 
Paris... 350 kilomtres... une misre! Dix minutes peut-tre!... et
alors Coxward!... oui, videmment!... le lien existe... il existe!...

--Je ne vous comprends pas....

--Mais moi non plus! rpliqua Bobby. Mais l'intuition fonctionne... le
flair opre!...

Il s'arrta tout  coup, puis, de sa voix redevenue correcte:

--Miss Mary Redmore, dit-il, il faut absolument que je voie sir Athel.
Je vous affirme, sur ma parole de citoyen anglais, pur Cockney de
Londres, que, dans toute cette affaire, je n'ai que des vues
parfaitement honorables, j'ajouterai que, touch par votre situation
personnelle,--je suis mari, miss, et je sais ce que c'est que
l'affection d'une femme pour l'homme qu'elle a choisi,--je suis tout
prt  vous aider  rparer, s'il est possible, les consquences de la
matine du 2 avril... aidez-moi  voir sir Athel... et je le ramne 
vos pieds....

--Ah! si vous pouviez accomplir ce miracle....

--H! h!  vous regarder, miss, il ne m'apparat pas que le miracle
soit irralisable... je suis certain que ce n'est pas de gaiet de coeur
que sir Athel a renonc au bonheur d'tre votre poux... il a d
clater, dans sa vie, une catastrophe que je pressens, que je devine,
mais que je ne puis dfinir... et dont peut-tre j'arriverai  pallier
les effets....

--Que je suis heureuse de vous entendre.... Hlas! je perdais tout
espoir, et je ne sais pourquoi...; mais j'ai confiance en vous....

--Alors, rpondez  ma question.... Vous est-il possible de m'obtenir
une entrevue avec sir Athel?...

--Je ne sais que vous dire.... Dj, faisant litire de tout
amour-propre, je lui ai crit... il ne m'a pas rpondu....

--Mais vos lettres lui sont parvenues?...

--J'en suis sr. C'est ma gouvernante elle-mme qui les a jetes dans sa
bote....

--Et qui pourrait en jeter une nouvelle!

--Oui.

M. Bobby se frappa le front.

--crivez, miss, crivez. Dites  sir Athel que vous le suppliez de
recevoir un gentleman qui se prsentera aujourd'hui mme,  cinq heures.

Il s'interrompit, puis avec un geste dcid:

--Allons-y! (_Go on_!) Qui ne risque rien n'a rien.

Puis reprenant sa dicte:

--...et qui dsire vous entretenir au sujet du personnage dont la
photographie est ci-jointe....

Il tira de sa poche une photographie, et Miss Mary, obissante,
l'introduisit dans l'enveloppe.

C'tait celle de Coxward....




III

DEUX VISITES AU LIEU D'UNE


A cinq heures moins le quart--heure prcise--quelqu'un sonnait  la
porte de Sir Athel Random.

Cette porte tournait brusquement sur ses gonds.

Un homme, d'assez haute taille, jeune, trs ple, prsentant le type de
l'Anglais moderne, les cheveux noirs bien spars par une raie
impeccable, les moustaches tombant  la celtique des deux cts des
lvres, se profilait dans le cadre de chne.

Voyant un tranger devant lui:

--J'ai bien reu la lettre de Miss Mary Redmore, dit Sir Athel Random
d'une voix un peu tranante, vous tes le bienvenu, monsieur, entrez....

Le visiteur, sans hsitation, obit  l'invitation qui lui tait
adresse.

Sir Athel, le prcdant, traversa une petite cour, au fond de laquelle
se dressait un btiment, en rez-de-chausse, qui avait des apparences
d'atelier.

Il ouvrit une autre porte, dans la partie gauche du btiment, s'effaa
et, d'un geste courtois, invita l'autre  pntrer dans la pice.

C'tait une sorte de cabinet, vitr, trs clair, avec au milieu une
longue table charge d'instruments de physique et de chimie, depuis le
baromtre enregistreur jusqu' la cornue  doubles tubulures, aussi de
papiers nombreux et de graphiques tals.

Sir Athel dsigna un sige  l'arrivant, s'assit lui-mme.

Ce jeune Anglais--qu'on tait bien prs de taxer de folie--tait un beau
garon de vingt-cinq ans  peu prs.

Sous un front lev et bomb, des yeux--lgrement enfoncs dans les
orbites--brlaient d'intelligence et peut-tre aussi d'une fivre
interne, combattue par la volont. La bouche tait ferme, charnue,
vigoureuse.

L'ensemble dnonait une nature nergique et courageuse.

Le nouveau venu tait de forte carrure, le visage assez maigre barr
d'une moustache dont les pointes s'effilaient cosmtiquement, cinquante
ans, les cheveux grisonnants taills en brosse.

La mise tait correcte, le chapeau--qu'il avait retir--se trouvait 
l'arrive un peu trop pench sur le ct; la main, solide et velue,
tenait une canne qui pour un peu aurait concouru victorieusement pour le
diplme de gourdin.

Comme Sir Athel le considrait un instant avant de lui adresser la
parole, l'autre--qui n'tait pas M. Bobby--tira de sa poche un carnet,
de ce carnet une carte de visite qu'il prsenta. Sir Athel la prit et
lut:

--Arthur de Labergre--avec dans le coin, en bas  gauche, un mot ratur
au-dessus duquel on lisait, crite  la plume, cette annotation:--Le
_Nouvelliste_--Paris.

Sir Athel ne broncha pas. Labergre dit alors:

--Monsieur, je suis journaliste. Chef du reportage au _Nouvelliste_ de
Paris, nagure attach au _Reporter_ que j'ai quitt  la suite de
pripties qui ne vous intresseraient nullement et je viens vous prier,
de m'accorder quelques minutes d'entretien....

--C'est bien vous dont la visite m'a t annonce par Miss Redmore.

Labergre s'inclina-- la muette--ce qui n'tait pas compromettant.

--Et vous venez pour m'entretenir de l'homme dont la photographie m'a
t adresse, dans la lettre mme qui m'avisait de votre visite....

Si matre de lui que ft le reporter en chef--du _Nouvelliste_--qui
auparavant faisait partie de la rdaction du _Reporter_ et n'avait
quitt ce dernier journal pour aller chez son concurrent qu' la suite
de circonstances trs simples dont nous dirons un mot tout 
l'heure,--Labergre, disons-nous, eut un lger mouvement de surprise.

Il tait parti de Paris le matin mme et ignorait totalement qu'une Miss
dont le nom lui tait parfaitement inconnu et annonc sa visite...
quant  la photographie dont il lui tait parl, il n'en savait pas
davantage.

--Monsieur, dit-il, j'ai la certitude qu'il suffira d'un mot pour vous
dmontrer l'intrt de ma dmarche, et pour vous et pour moi.
Laissez-moi d'abord vous dire que le journal que je reprsente compte un
million de lecteurs, ce qui vous indique la notorit dont il jouit en
France et  l'tranger....

--Je ne lis jamais de journaux, dit doucement Sir Athel.

--Je le regrette, monsieur, car la presse est la grande ducatrice du
monde... passons! Seriez-vous assez aimable pour rpondre  cette seule
et unique question:--- Vous tes bien Sir Athel Random, de Highbury,
London.

--Tel est, en effet, mon nom... mais avant que vous poursuiviez votre
interrogatoire, permettez-moi  mon tour de vous poser aussi une
question. Oui ou non, tes-vous l'homme qui m'a t annonc par Miss
Mary Redmore....

--Mais, je vous affirme....

--Avez-vous quelques renseignements  me donner sur l'homme dont la
photographie m'a t adresse... et que voici....

Et trs froid, trs matre de lui, Sir Athel prsenta  Labergre la
photographie glisse par la jeune fille dans la lettre dont Bobby lui
avait dict la teneur....

Rappelons maintenant que Labergre tait attach au _Reporter_ pendant
l'incident Coxward-Bobby,  Paris: son enqute,  Londres, avec l'aide
du solicitor Edwin Battleworth, avait abouti  la constatation de
l'existence de Coxward,  Londres, dans la nuit du 1er au 2 avril, et
grce aux preuves qu'il avait recueillies, la victoire du _Reporter_ sur
son concurrent le _Nouvelliste_ avait t complte et humiliante pour
son rival.

C'est alors que, quoique trs largement rmunr par le _Reporter_,
Labergre--qui faisait passer les affaires avant le sentiment--tait
all trouver le directeur du _Nouvelliste_ et lui avait offert moyennant
rtribution suprieure  ce qu'il pouvait esprer du _Reporter_,
d'employer tous ses talents d'enquteur  infliger audit _Reporter_ une
revanche dont celui-ci supporterait  son tour tous les inconvnients.

C'tait d'une dlicatesse discutable, mais il convient d'accepter les
moeurs de certains milieux pour ce qu'elles valent et de ne point monter
sur les chevaux, beaucoup trop grands, de la simple probit.

Or la spcialit de Labergre--dont la capacit tait indniable et
reconnue par tous--c'tait de se tenir au courant des moindres incidents
et d'un dtail, en apparence insignifiant, de faire jaillir des
consquences inattendues.

D'ailleurs homme d'une indomptable nergie et d'un courage  toute
preuve, et prt  toute action mme gnreuse, du moment qu'il y
trouvait son intrt.

Donc Sir Athel lui mettait sous les yeux la photographie en question,
sans pense de dfiance d'ailleurs: Miss Mary n'ayant pas crit le nom
du visiteur annonc, pourquoi ne s'appellerait-il pas Labergre?

Celui-ci regarda le portrait: or, il faut se rappeler qu'il n'avait vu
le personnage qu' l'tat de cadavre horriblement mutil, les yeux
convulss, la mchoire brise, bref, fort peu semblable  cette
photographie d'homme vivant, avec sa physionomie de brute active et
batailleuse.

Et malgr lui, obissant  un sentiment de sincrit--regrettable dans
la spcialit de sa profession--il rpondit:

--Je ne le connais pas....

--En ce cas, monsieur, dit Sir Athel en se levant, je n'ai point 
engager de relations avec vous et je vous prie....

La phrase fut coupe par un formidable coup de sonnette venant de
l'intrieur.

Sir Athel saisit Labergre par le poignet; et d'honneur, cet Anglais
d'apparence frle tait d'une force peu ordinaire. Car sous la pression,
il fora Labergre  se lever, le poussa vers la porte de la pice, puis
dehors, lui fit traverser la cour, ouvrit la porte extrieure et
s'apprtait  le jeter dehors, quand un double cri retentit:

--Monsieur Bobby!

--Un homme du _Reporter_!...

Bobby avait reconnu du premier coup d'oeil le rdacteur du journal qui
l'avait si frocement raill et, les poings en avant, il se disposait 
lui marteler la figure d'un _swing_ de choix, quand, voyant Sir Athel,
il reprit son sang-froid et avec sa correction reconquise, lui dit en
s'inclinant:

--De la part de miss Redmore....

Surpris par l'intervention de ce tiers qui prononait le: Ssame,
ouvre-toi! qu'il attendait, sir Athel avait lch Labergre qui, assez
penaud de l'aventure, s'accotait au chambranle de la porte.

Lui aussi avait reconnu Bobby et se sentait fort marri de cette
apparition inattendue.

Bobby avait pass devant lui, avec une arrogance non dissimule.

--Vous avez bien reu la photographie? demanda Bobby  Sir Athel.

--C'est donc bien vous que j'attends....

--Yes, sir!... quant  celui-ci, je me demande  quel propos je le
trouve sur le seuil de votre porte... en tout cas, je sais que c'est un
mchant homme et un tratre... et je vous engage  le jeter dehors....

--Ah mais! dites donc! vous savez que vous commencez  m'chauffer les
oreilles, s'cria Labergre.

--Monsieur, dit froidement Sir Athel, je vous prie de garder la paix. Je
ne vous connais pas et n'ai aucun dsir de vous connatre.... Vous avez
cherch  vous introduire frauduleusement chez moi... je ne sais pour
quel motif... et je vous invite  vous retirer....

--Soit! fit Labergre qui avait replant son chapeau sur sa tte, en une
attitude de casseur d'assiettes, vous m'avez prsent une
photographie... que je n'ai pas reconnue... moi je vous prsente ceci
et j'espre que vous le reconnaissez....

Il avait brusquement dboutonn son veston et de la pochette de son
portefeuille avait extrait une feuille de papier macule,  demi
dchire, qui laissait voir un en-tte commercial et quelques lignes
d'criture.

Sir Athel y jeta les yeux et poussant un cri:

--Certes! Ceci est un fragment de lettre....

--Qui vous a t adresse, qui porte votre nom et qui, autant que j'ai
pu le comprendre, a trait  une commande de produits chimiques....

--C'est absolument vrai. Mais, reprit Athel dont la voix tremblait,
comment cette lettre est-elle entre vos mains? O l'avez-vous trouve?

--Je vous l'expliquerai, monsieur, lorsque votre courtoisie aura pris le
dessus sur je ne sais quelle lubie qui me fait presque douter de votre
intellect.

Sir Athel rflchit un instant.

--Vous avez raison, dit-il, et je vous prie d'agrer mes excuses.
Monsieur Bobby, veuillez entrer dans mon cabinet. Vous, monsieur
Labergre, je vous prie de m'accorder une demi-heure, une heure
peut-tre... et si vous le voulez bien, vous attendrez dans mon
laboratoire....

Un vrai reporter doit ignorer l'amour-propre et ne jamais se formaliser.
Que voulait Labergre? Causer avec Sir Athel. Une heure plus tt, une
heure plus tard, qu'importait?

--Je suis  vos ordres, dit-il, en s'inclinant presque poliment.

Bobby, qui, aprs rflexion, ne se souciait pas d'engager une querelle,
tait entr dans le cabinet de Sir Athel.

Celui-ci conduisit le reporter  un petit btiment situ au milieu du
jardin et, l'y introduisant, lui montra des rayons couverts de flacons,
bocaux et vases divers.

--Dans votre intrt, je vous engage  ne toucher  aucun de ces
produits: il en est de fort dangereux, voire mme de foudroyants et je
serais au dsespoir d'tre encore une fois (il dit entre ses dents ces
trois derniers mots) la cause d'un accident.

--Soyez tranquille, dit Labergre avec un gros rire, je tiens trop  ma
peau pour enfreindre la consigne... vous dites une heure de plus? Je
vous serai fort reconnaissant de ne pas abuser de ma patience....

--Je ferai tout pour abrger cette attente, dit Sir Athel.

Les deux hommes se salurent encore une fois et l'Anglais sortit.




IV

LE TRIOMPHE DE M. BOBBY


Pendant cet incident, M. Bobby se rongeait les poings: par quelle
fatalit trouvait-il sur sa route un des hommes  qui il voulait mal de
mort, un misrable qui l'avait insult, bafou!... et cela au moment
mme o il sentait--en une intuition gniale--que l'affaire Coxward
allait prendre une physionomie toute nouvelle....

--Allons! Bobby! trve aux rancunes personnelles! Tu as une tche 
remplir, tu dois rhabiliter le nom que tu as donn  ta digne
pouse.... Sois homme et dploie toutes les ressources de ta
remarquable intelligence... ta vengeance viendra plus tard, froide et
meilleure  dguster, comme a dit le pote!

Sir Athel rentra. Bobby salua, militairement.

--Monsieur, lui dit le jeune Anglais, vous vous prsentez sous les
auspices d'une personne qui m'est plus chre que ma vie... et dont une
circonstance effroyablement tragique m'a contraint  m'loigner...  sa
lettre tait jointe une photographie....

--Vous connaissez cet homme! s'cria Bobby, incapable de matriser plus
longtemps son impatience....

--Hlas! puis-je dire que je le connais! je ne l'ai vu que pendant
quelques secondes  peine... et en telle occurrence, si terrible et si
atroce, que c'est miracle si ses traits se sont fixs dans ma
mmoire....

--Vous ignorez qui il est?

--Absolument!...

--Et quand l'avez-vous vu?...

--Oh! cette date ne s'effacera jamais de ma pense... c'est....

--Laissez-moi achever... dans la nuit du 1er au 2 avril....

--Oui! mais  votre tour comment savez-vous cela?...

Bobby eut un petit geste de tte que ses paroles accenturent:

--Que voulez-vous? Un peu de divination... l'intuition, sir Athel,
l'intuition! Donc cette date est bien exacte....

--Absolument....

--Et j'ajoute que ce fut entre une et deux heures du matin....

--A une heure trente-cinq minutes.... Oui, c'est  ce moment que, sous
les coups d'une affreuse fatalit, toute mon existence fut brise... que
la douleur, le dsespoir, le remords entrrent dans mon coeur et en
prirent possession, pour n'en plus jamais sortir... jamais... jamais!

Le jeune homme laissa tomber sa tte dans ses mains.

--Un instant! fit Bobby, avec un geste d'autorit. Je ne sais pas encore
ce qui s'est pass... mais si c'est pour ce personnage que vous vous
mettez en de tels tats, car John Coxward--vous ignorez ce nom  ce
qu'il parat....

--Je l'entends prononcer pour la premire fois....

--Ce John Coxward, dis-je, est--ou plutt tait le plus insigne vaurien
qui eut jamais tran ses savates dans les bas-fonds de Londres....

--Etait... dites-vous? Quoi! Il est bien vrai qu'il est....

--Mort! archi-mort! Ce dont il ne faut s'mouvoir qu'avec modration.
Cet incident lui ayant vit la potence qui l'attendait  trs courte
chance....

--Qu'importe! c'tait un homme!... et je n'avais aucun droit sur sa
vie...; mais, dites-moi! Comment tes-vous sr qu'il est mort!...

--Par une constatation fort simple... j'ai reconnu son cadavre....

--Ah! on a retrouv son cadavre.... O cela?

--Ici, sir, je vous prie de faire appel  toute votre nergie. Car ici
c'est le point grave, la crte de la cte mystrieuse que je cherche 
gravir... le cadavre de John Coxward a t trouv au milieu d'une place
publique, dans cette mme nuit du 1er au 2 avril,  cinq heures du
matin,  Paris!

--A Paris, s'cria Sir Athel en se redressant.

--Yes, sir! c'est--dire  250 milles d'ici,  vol d'oiseau... or, de
une heure trente-cinq minutes  cinq heures du matin, cela nous donne
justement trois heures vingt-cinq minutes dont il convient de dduire
les dix minutes d'avance que Paris a sur nous, dont trois heures
quinze.--Or, est-il possible qu'un homme fasse--volontairement ou
non--ce voyage en un dlai aussi court....

--Mais oui... cela est possible! clama Sir Athel. Je dis plus, ce dlai
est trois, quatre fois plus long qu'il ne devrait tre... 250 milles,
mais monsieur, c'est l'affaire de trois quarts d'heure au plus!...

On comprend que Bobby ne l'interrompit pas.

Pour lui, la lueur, nagure entrevue si faible, s'largissait,
s'panouissait, aveuglait.

--Il n'est rien d'impossible, dit-il. Mais vous avouerez qu'il est
difficile de croire que le nomm John Coxward, espce de va nu-pieds,
sans sou ni maille, ft en possession de moyens de locomotion aussi
rapides.... Malgr toute la confiance que vous mritez, vous me
permettrez de douter un peu.... Vu par vous,  ce que vous dites,  une
heure et demie du matin, un homme ne pouvait tre  cent lieues d'ici 
cinq heures du matin!...

Sir Athel eut un geste de colre:

--Mais quand je vous dis qu'il aurait d tre  Paris,  deux heures et
demie au plus tard....

Et il ajouta d'un ton plus bas:

--Oui je me rappelle... le Vriliogire tait orient vers l'est....

--Vrilio... quoi? cria Bobby, d'un ton interrogateur.

Ah! vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre... vous
ignorez... que l'tre chtif que je suis est en possession d'une force
prodigieuse,  laquelle nul miracle n'est impossible... et que lorsque
m'est arrive la catastrophe en question, je n'avais plus que quelques
misrables dtails  rgler pour que cette nergie formidable, dont je
suis le matre, ft rvle au monde stupfait.

--Mais, quelle catastrophe? s'cria Bobby.

Et, voyant l'exaltation qui s'emparait du jeune Anglais:

--Sir Athel, reprit-il doucement, je m'appelle Bobby, attach  la
police de S. M. Britannique.... Par suite de l'aventure arrive  ce
misrable Coxward, je suis en passe d'tre chass de mon emploi,
c'est--dire dshonor en face de l'Angleterre tout entire--et ce qui
est plus douloureux encore pour moi--aux yeux de Mistress Bobby, ma
digne pouse, je suis un esprit pondr, prcis, qui recherche les
faits, rien que les faits... je vous en conjure, dites-moi quand, o,
comment vous avez vu le nomm Coxward et comment il a pu accomplir ce
prodige d'tre vivant ici et trois heures aprs mort  Paris....

Sir Athel passa la main sur son front.

--Vous avez raison. Aussi bien mon secret m'touffe, et, puisqu'il est
dj  demi rvl, ce sera pour moi un soulagement dcisif que de le
livrer tout entier.

Il se mit  marcher dans son cabinet d'un pas fivreux:

--Sachez donc que, par l'tude des terres rares....

--Hein? fit Bobby involontairement.

--Ah! c'est vrai! vous ignorez tout de notre science... iridium,
gallium, thallium, polonium sont pour vous des mots barbares, ne
prsentant aucun sens prcis....

--J'ai entendu parler du radium, dit timidement Bobby.

--Laissons cela... bref, j'ai dcouvert le moyen de condenser une force
radiographique, inoue, colossale, sous un volume d'une petitesse et
d'une lgret incomparables.

Il tira de la poche de son gilet un objet qui ressemblait  une montre.

--Tenez... voyez ceci... je n'aurais qu'un geste  faire, un coup
d'ongle  donner, pour vous foudroyer instantanment....

M. Bobby eut un lger mouvement de recul. Il songea  mistress Bobby.

--N'ayez aucune crainte, reprit Sir Athel d'une voix soudainement
calme. Je continue. J'ai construit un appareil d'aviation--c'est--dire
un plus lourd que l'air, n'empruntant rien  l'air lui-mme comme moyen
de sustentation; agissant d'aprs sa propre force, sans aucun secours
extrieur, ne tenant compte ni du vent ni de la tempte... mais allant
devant lui,  la faon du boulet de canon qui sort de la pice, avec
cette supriorit que la force propulsive est en lui--et j'ajoute enfin,
est inpuisable....

--C'est merveilleux, hasarda Bobby qui, voyant l'clat excessif des yeux
de son interlocuteur, se demandait si vraiment il n'tait pas en face
d'un vritable alin dont peut-tre la frquentation pourrait devenir
dangereuse.

--C'est tout simplement beau, rectifia Sir Athel. Donc cet appareil,
encore inachev, quoique pouss  sa presque ultime perfection, se
trouvait l, dans la petite cour que vous voyez. Il se composait d'une
caisse trs simple, de mtal et de bois, capable de rsister aux chocs
les plus violents. Le moteur, c'est--dire la partie vivante, le centre,
 la fois le cerveau et le plexus solaire de l'appareil avait t mis au
point par moi-mme le 1er avril au matin. J'avais adapt en sa place
le sige trs confortable d'ailleurs du conducteur du Vriliogire...;
j'avais charg le moteur, installant, dans des poches intrieures de la
caisse, une quantit suffisante de la substance gnratrice, ainsi que
des provisions de bouche pour plusieurs semaines: tout cela ne tenant
qu'une place infinitsimale.... J'tais dcid  partir le 2 avril ds
le lever du soleil..., pour aller! Le savais-je? Je voulais piquer
devant moi,  travers le ciel,  travers l'espace, m'enivrant de
l'immensit, et surtout, savourant cette joie indicible d'avoir, moi et
moi seul, dfinitivement ralis la conqute de l'air....

Et alors, au retour, avec quel orgueil je me serais lanc chez Miss
Mary Redmore... et je lui aurais cri:

--Matre de l'univers, je le mets  vos pieds!

Hlas! la fatalit veillait!... et le coup qu'elle allait me porter
devait, en anantissant mes esprances, briser  jamais ma vie!...

Il s'interrompit et son visage exprima un profond dsespoir.

--Voyons! voyons! fit bonnement l'excellent Bobby, un enfant de la
grande Angleterre ne se laisse pas abattre; tenez, celui qui vous parle,
Bobby, qui n'est pas des premiers venus, a subi de grandes crises dans
sa vie... et toujours il s'est tenu droit devant la Fatalit et il l'a
dompte!...

Sir Athel parut n'avoir pas entendu cette symphonie hroque.

Il continua:

--J'avais pass la journe du 1er avril  reviser certains calculs, 
essayer certaines pices de mon appareil. J'avais crit  Miss Mary une
lettre o je lui faisais part et de mon dpart et de mon prochain
retour...; modestement et sans emphase, je lui faisais pressentir
l'immense importance de l'oeuvre que j'allais accomplir.

Et aprs un rapide repas,--deux pilules Berthelot,--je m'tais install
dans un fauteuil, ici, devant cette fentre, regardant amoureusement
l'appareil qui, sous la douce lueur lunaire, se profilait  la fois
robuste et lgant....

Je m'tais lgrement assoupi, berc par mes rves d'avenir....

Quand, tout  coup....

Un bruit insolite me fit tressaillir....

J'ouvris les yeux et je vis une forme humaine qui se silhouettait au
sommet du mur,  ct de la grille.

Je me dressai prcipitamment et m'lanai dehors. Hlas! Si rapide
qu'et t mon mouvement, il tait encore trop tardif.

D'un vigoureux lan, l'homme--dont je vis trs bien le visage  la
clart de la lune--avec des gestes fous, courut vers l'appareil dont la
forme rappelait--je dois vous le dire--celle des chaises  porteurs.

Brusquement, il ouvrit la porte et s'y introduisit.

--Sur votre vie! criai-je, pas un geste, pas un mouvement!...

Que se passa-t-il? je ne puis que former une hypothse. Sans doute cet
inconnu, s'tant assis sur le sige que j'avais prpar de telle sorte
que tous les lments mcaniques de mon appareil fussent  ma porte, a
pos la main au hasard, sur un des leviers dont l'action mettait en
plein dveloppement la force dont je vous ai parl....

Bref, avant que j'eusse pu intervenir autrement que par des appels et
par des cris dont il n'tait d'ailleurs tenu aucun compte, je vis
l'hlice suprieure se mettre en marche avec une rapidit vertigineuse,
le Vriliogire fut enlev de terre avec plus de facilit que s'il n'eut
t qu'un ftu de paille, monta dans l'air avec la rapidit d'un obus et
disparut dans le ciel, dans la nuit, dans l'immensit obscure et
profonde.

Il me sembla que je venais de recevoir un coup en plein crne. Je
tombai de toute ma hauteur, comme foudroy.

Car, comprenez-le bien, monsieur Bobby! ma vie si paisible, toute de
patience et d'tude, soudain se trouvait bouleverse par une double
catastrophe.

J'avais tu un homme--un inconnu, soit!--mais un de mes frres en
humanit....

--Tu! Tu! fit Bobby, il s'est bien tu lui-mme!

--Mais n'est-ce pas moi qui ai fourni l'instrument de sa mort?...
Pourquoi cet appareil formidable--que moi seul savais guider--avait-il
t abandonn par moi dans une cour?...

--O on ne pouvait pntrer que par escalade, c'est--dire en ivrogne ou
en fou!... On ne passe pas par-dessus un mur, que diable, ou alors c'est
 vos risques et prils.... Or, vous avez bien reconnu celui dont je
vous ai montr la photographie....

Si court qu'ait t le temps pendant lequel je l'ai vu, je ne puis
concevoir aucun doute... le malheureux!...

--Dites ce misrable, ce bandit! John Coxward... serait mort la corde au
cou... en dbarrassant la socit; sans le vouloir, vous lui avez rendu
service, et un fameux encore!...

--Son visage me hante toutes les nuits... comme aussi le cri horrible
qu'il a pouss quand il s'est senti arrach de terre....

--Pas de sensiblerie! reprit M. Bobby d'un ton premptoire. A conduite
de coquin, chances de coquin!... Cessez de vous apitoyer sur le sort de
ce gueux...; mais, selon vous, que lui est-il arriv pour qu'on l'ait
retrouv mort, accroch aux grilles d'un monument public,  Paris, comme
c'et t ici, par exemple,  Trafalgar Square, le cadavre pli en deux
sur la grille qui entoure la statue de Nelson....

--Hlas! l'explication est trop simple. Emport par le Vriliogire,
l'homme a d'abord t tourdi, dsempar, ne comprenant pas ce qui
arrivait... l'installation ayant t dispose par moi et pour moi, j'en
connaissais les dtails et je m'y adaptais sans aucun gne...; mais il
ne pouvait en tre de mme pour un intrus....

La rapidit vertigineuse de la course, le bruit de l'hlice, peut-tre
le ronflement du moteur qui, n'tant pas dirig, devait tourner avec une
intensit effroyable, tout, au milieu de la nuit, et avec l'apprhension
naturelle que procure l'espace immense autour de soi, a d contribuer 
l'affolement de ma victime qui a essay de s'chapper de cette machine
d'enfer....

--Et est tombe place de la Concorde,  Paris!... Donc Coxward est bien
Coxward!... j'ai recouvr mon honneur! Ah! sir Athel! combien Mistress
Bobby vous sera reconnaissante!... et comme je vais taper sur les doigts
de ces stupides journalistes franais qui m'ont abreuv d'outrages!...
Ah! ils n'en seront pas les bons marchands, je vous le jure!...

Or, voici que juste  ce moment, Labergre qui patientait depuis plus
d'une heure--car le rcit de Sir Athel avait dur fort longtemps--tant
sorti de la pice o il avait t squestr, s'tait dcid,  tout
risque,  venir rclamer celui qu'il venait interviewer.

Il avait facilement retrouv la cour d'entre, avait avis la porte par
laquelle il avait vu Bobby pntrer  l'intrieur; et, ma foi, arrive
qui plante! il troublerait un entretien beaucoup trop prolong....

Il posa donc nettement la main sur le bouton de la porte et ouvrit
brusquement au moment o M. Bobby, tout  la joie froce de la revanche
espre, accentuait son monologue de gestes exasprs....

Or, voici qu'il aperut Labergre, et se retournant encore une fois en
face d'un de ses ex-perscuteurs, il se rua sur lui et, le saisissant 
la cravate, se mit  hurler:

--Ha! Ha! Coxward n'tait pas Coxward!... Ah! tant  Londres  une
heure du matin, Coxward ne pouvait pas tre  cinq heures place de la
Concorde!... eh bien! il y tait, monsieur le journaliste, il y
tait!... je le prouverai!...

Labergre, qui au demeurant tait fort solide, saisit les poignets du
rageur Bobby et l'loignant de lui, le fora  s'asseoir, et alors,
s'adressant  Sir Athel:

--Monsieur, je vous demande sincrement pardon, mais il me plairait fort
que l'attente ne se prolonget pas outre mesure... maintenant que vous
avez donn audience  cet imbcile, daignerez-vous m'entendre  mon
tour....

Sir Athel n'avait prt qu'une fort lgre attention  ce nouvel
incident. Il tait absorb dans ses penses; mais dj un peu rassrn,
grce aux renseignements que lui avait fournis Bobby sur l'identit de
sa victime.

Coxward, un bandit! le crime se transformant en accident....

--Mille excuses, monsieur, dit-il  Labergre. Mais vous me pardonnerez
de vous avoir presque oubli, je l'avoue, en raison de l'importance, du
profond intrt des nouvelles que M. Bobby venait m'apporter....

Et Bobby, l'incorrigible, de s'crier:

--A propos de Coxward... vous vous rappelez comment vous tous, tas de
folliculaires franais, vous vous tes rus aprs mes chausses lorsque
je soutenais que le corps de l'Oblisque tait celui de Coxward!...
A-t-on assez ri! A-t-on assez insult la police de mon pays et cherch 
dshonorer l'Angleterre en l'humble personne de son plus fidle
citoyen....

Eh bien, msieur! il faudra dchanter et reconnatre que c'tait vous,
misrables gratte-papier, qui, en infligeant un stupide dmenti a un
homme de bien, commettiez une action rprhensible de tout point et dont
vous porterez la peine en ce monde et dans l'autre....

Labergre regardait Bobby avec quelque tonnement. Que rabchait-il avec
son histoire de Coxward, ubiquiste? Il savait bien, lui, que cette
simultanit de prsence tait impossible, puisque c'tait lui qui,
rdacteur au _Reporter_, avait, pour le compte de ce journal, institu
et men  bien l'enqute  laquelle le solicitor de Londres avait
confr toute authenticit.

Pourtant, comme maintenant il tait attach au _Nouvelliste_, adversaire
du _Reporter_, il et t fort satisfait que Bobby ne ft pas fou et
que, malgr toute vraisemblance, Coxward de Londres et le mort de Paris
tant rellement et dfinitivement le mme homme, il lui ft permis de
dauber sur le _Reporter_, son ancien patron, au bnfice du
_Nouvelliste_, son nouveau client, qui gardait toujours  son rival une
rancune colossale et paierait fort cher le droit de lui tailler des
croupires.

Il s'adressa  Sir Athel, en apparence fort indiffrent  la querelle:

--Il semble, lui dit-il, que votre entretien avec ce bonhomme ait eu
trait  cette ridicule affaire Coxward qui un instant a passionn
Paris... il ne peut tre exact que ce Coxward se soit trouv  Paris le
2 avril  3 heures du matin....

--Hlas! fit Sir Athel en tressaillant, il devait y tre beaucoup plus
tt que cela....

--Il n'tait donc pas  Londres dans la soire du 1er?...

--Si fait... il y tait... je ne le sais que trop!

--Mais c'est impossible!...

--Cela peut vous paratre impossible, dit froidement Sir Athel, mais
cela est.... Ce malheureux Coxward est parti d'ici, de cette cour que
vous voyez,  une heure trente-cinq minutes du matin....

--Et il aurait fait 450 kilomtres en quatre heures....

--En beaucoup moins que cela, monsieur....

--Je ne puis comprendre!...

--C'est vident, cria Bobby, que les ignorants de Franais ne peuvent
rien comprendre... est-ce qu'ils connaissent les terres rares, le
tadium, le foronium....

Le brave dtective s'embrouillait un peu dans ces dnominations
scientifiques, mais il continuait:

--Et le Vriliogire! monsieur le journaliste, et la force lectrique qui
va bouleverser le monde! et le trajet de Londres  Pkin en trente
minutes!... Est-ce que vous avez la moindre notion de tout cela?...

Labergre, comme tous les journalistes franais d'ailleurs, tait dou
d'une imagination rapide, jointe  une vive facult d'assimilation.

--Il s'agit d'une machine lectrique? demanda-t-il  Sir Athel.

--Le mot n'est pas parfaitement exact... machine radio-active
plutt--mais j'ai d employer l'expression d'lectrique pour tre plus
clair....

--Et cette machine, continua Labergre, est un appareil d'aviation?

--En effet....

--Et c'est par cet appareil que Coxward aurait fait le trajet de Londres
 Paris?... dans la nuit du 1er au 2 avril?...

--Hlas! je n'en suis que trop convaincu!... C'est ainsi que j'ai 
dplorer et la mort d'un homme et la destruction d'un engin dont la
construction et l'amnagement m'avaient cot deux annes de travail...
et que peut-tre je n'aurai pas le courage de reconstituer....

--Un engin... encore un mot, fit Labergre, qui paraissait violemment
mu... quelle forme  peu prs?...

--Celle d'une gurite ou d'une chaise  porteurs!...

--Mais c'est justement au sujet d'une machine de ce genre que je suis en
mission journalistique  Londres.... Ne vous rappelez-vous pas que je
vous ai montr une lettre,  votre adresse, manant d'une maison de
produits chimiques....

--Oui! oui! s'cria Sir Athel. Dans les motions multiples qui
m'assaillent, j'avais oubli ce dtail.... Cette lettre m'appartient en
effet... o donc l'avez-vous trouve?...

--Dans un terrain vague du quartier des Carrires-d'Amrique, 
Paris....

Expliquons  quelle aventure se rattachait cette priptie nouvelle.




V

LE MYSTRE DU XIXe ARRONDISSEMENT


L'incident Coxward--si amusant qu'il et t pour la galerie des badauds
parisiens, surtout en raison de la lutte pique qui s'tait livre entre
les deux grands journaux le _Nouvelliste_ et le _Reporter_--tait tomb
bien vite dans le panier d'oubli.

D'autant que certains faits politiques avaient tout  coup donn un
nouvel aliment  la curiosit: des gifles avaient t changes en plein
Parlement entre personnages assez haut cots et ministrables, et la
chronique scandaleuse,  l'afft des faiblesses humaines, avait rvl
que de cette querelle le motif concernait beaucoup moins le budget de
la France que celui de certaine petite personne, grassouillette et
aimable, qui jouait avec grand succs un rle de libellule dans une
revue des Varits.

Puis 'avait t l'arrestation sensationnelle d'un officier ministriel
qui, curieux des joies de la grande vie, avait dilapid en dpenses--
ct--le patrimoine de cinquante familles. Affaire assez banale
d'ailleurs.

Enfin, ajoutons un carnage au boulevard Mnilmontant, le mariage d'une
Amricaine milliardaire avec un pann  nom illustre, et l'accalmie
subitement s'tait de nouveau abattue sur le journalisme parisien dont
le marasme faisait peine.

En vain,  propos d'un cras ou d'un misrable incendie, on multipliait
les manchettes  effet; mais, comme on dit, le public ne mordait pas et
les bouillons augmentaient.

Or, le vrai talent d'un reporter, c'est de trouver une affaire de peu
d'importance en soi, et par le tam-tam organis alentour, par le
grossissement des moindres dtails, lui donner--en apparence--une valeur
d'tranget qui meuve les populations.

Labergre tait matre en ces sortes d'oprations: tout rcemment
attach au _Nouvelliste_ qui lui avait fait un pont d'or pour l'arracher
au _Reporter_, il cherchait donc activement quelque fait auquel il pt
attacher tous les grelots de la publicit.

Voici ce qu'il avait appris:

Dans un des quartiers excentriques de Paris,  l'extrmit est des
Buttes-Chaumont, se trouvent, du ct de la place du Danube et de
l'hpital Hrold, des terrains, encore vides de constructions, attenant
aux fortifications.

Ces terrains reposent sur d'anciennes excavations, nagure connues sous
le nom de carrires d'Amrique, et dont l'exploitation a t ds
longtemps abandonne....

D'importants travaux de comblement et de soutnement ont t excuts 
trs grands frais, mais il semble que le sol lui-mme repose sur des
fondements mouvants et, de temps  autre, malgr toutes les prcautions
prises, des fentes se produisent, assez profondes et susceptibles de
causer de graves accidents.

Mme, il y avait quelques mois, une pauvre journalire, passant dans ces
parages, avait t surprise par une de ces subites dpressions du sol
et aurait t certainement engloutie si des secours rapides ne lui
avaient t ports.

Encore son sauvetage n'avait-il pu s'effectuer qu'au prix des plus
grands efforts. Par une chance inespre, elle s'en tait tire saine et
sauve.

Mais  la suite de ces accidents, les terrains, pour en viter le
retour, avaient t clos de palissades en planches et, avant que de
nouveaux travaux fussent entrepris pour la consolidation du sol, l'accs
en avait t formellement interdit.

Le temps passant, les vagabonds, les apaches et les chemineaux avaient
pratiqu des ouvertures dans cette palissade et souvent lisaient
domicile  l'abri de toute ingrence de la police, dans ce lieu que
protgeaient  la fois et son isolement et une certaine crainte de la
part des plus proches voisins.

Or, un matin, des gamins en rupture d'cole, s'taient aviss de
franchir l'enclos et s'taient rpandus  travers le terrain, tout de
sable, de pierres, de pltras, dans l'intention d'ailleurs bien
innocente d'y jouer, tranquilles, quelque partie de balle ou de course.

Soudain on entendit des cris horribles et les enfants s'enfuirent dans
la rue, quelques-uns livides,  demi morts, les membres tordus... les
autres ne cherchaient pas  les secourir; ils couraient de-ci, de-l,
affols, poussant des clameurs inarticules.

Bien que l'endroit soit fort peu frquent, cependant des passants
accoururent et bientt un groupe les entoura, relevant ceux qui, 
terre, semblaient en proie  de vritables convulsions, d'autres
interrogeant ceux qui paraissaient les plus valides. Les enfants
rpondaient par des mots sans suite....

L, dans le terrain, une bte, un monstre, qui s'tait jet sur eux, les
avait gratigns, mordus,  demi dvors....

Certes, il y avait exagration dans ces racontars, puisque tous taient
encore pourvus de leurs membres intacts: cependant, il s'tait
certainement produit un fait naturel... et, bien que trs courageux,
certes, les assistants restaient devant la palissade sans se hasarder 
la franchir, d'autant, assuraient quelques-uns, qu'on entendait derrire
les planches une sorte de rugissement sourd--de ronflement--qui ne
prsageait rien de bon.

Heureusement, on avisa deux sergents de ville et on les appela.

Ceux-ci s'approchrent avec la majestueuse lenteur qui caractrise cette
institution.

Ils virent trois enfants--de huit  douze ans--inertes maintenant,
immobiles et tendus sur la terre. A leurs questions, il fut encore
rpondu par des explications incomprhensibles d'o seulement
jaillissaient les mots de monstre, d'animal froce....

Ayant lanc des coups de sifflet  l'appel de leurs camarades, les
policiers, bientt au nombre de quatre, se divisrent en deux groupes,
le premier emportant les enfants qui vivaient, mais semblaient plongs
dans une prostration profonde, vers le commissariat; le second faisant
sentinelle, le sabre  la main, devant l'ouverture pratique dans la
palissade:

--Si qu'on verrait un peu voir ce qu'il y a l dedans! dit l'un.

--a va! dit l'autre.

Et, vaillamment, ils engagrent leurs robustes paules dans l'ouverture
assez troite.

Le terrain avait bien cent mtres de long sur quarante de profondeur: il
tait bossel, vallonn, avec a et l des tas de pierrailles ou des
collinettes de sable sur lesquelles poussaient de maigres touffes
d'herbe.

Dans une de ses parties, la plus proche de la rue, il se creusait en
forme d'entonnoir dont le centre se trouvait  environ un mtre de
profondeur, et l on voyait,  demi mergeant, d'un chaos de cailloux et
de mottes de terre sche, quelque chose de bizarre, d'htroclite,
comme un sommet de kiosque  journaux ou de colonne  affiches.

Les deux sergots examinaient cela avec quelque dfiance: on avait vu
parfois des coffre-forts, enlevs par des cambrioleurs, et ainsi
abandonns dans un terrain dsert.

Mais que des malfaiteurs eussent enlev un kiosque ou une vespasienne
pour les transporter derrire cette clture de planches, cela
apparaissait singulier, voire mme invraisemblable.

Comme en prvision d'une rencontre avec un animal sauvage--qui sait, un
fauve chapp de quelque mnagerie,--nos deux hros avaient dgain;
l'un d'eux, se penchant sur le bord de l'entonnoir, et allongeant le
bras, toucha l'objet de la pointe de son coupe-choux....

Subitement, il laissa chapper une exclamation de douleur, sauta en
l'air  une hauteur d'un mtre et vint s'affaler dans les bras de son
compagnon.

--H l! h l!... Qu'est-ce qui te prend, mon vieux!

Mais mon vieux ne rpondait pas, ses bras et ses jambes taient
secous d'un mouvement presque convulsif....

Le pis, c'est que l'autre prouvait lui-mme un malaise dont il ne
comprenait pas la nature, une espce de fourmillement dans tous les
membres, en mme temps que des lueurs fulgurantes tourbillonnaient
devant ses yeux....

Par un geste rflexe, il lcha son compagnon qui tomba sur le sol.

Alors il se sentit soudainement soulag, mais une invincible lassitude
le brisait, et il se laissa tomber sur un genou, dodelinant de la tte
comme un homme tourdi d'un coup de bton en plein crne....

Il ne revint  lui qu'au moment o, par l'ouverture de la palissade,
arrivrent le commissaire de police, accompagn de son secrtaire, avec
une demi-douzaine de sergents de ville.

La foule avait grossi autour de l'enclos et maintenant, rassure par la
prsence de l'autorit, faisait irruption  sa suite.

Une poigne de gamins fit cortge.

Les sergents de ville, apercevant leurs camarades en mauvaise posture,
s'lancrent  leur secours:  peine les eurent-ils touchs qu'ils
ressentirent quelques secousses qui ne firent d'ailleurs que les
tonner, sans autre rsultat fcheux.

--Voyons! qu'est-ce qu'il y a? demanda le magistrat, et comment
tes-vous dans cet tat?

Le sergent n 2, qui recouvrait l'usage de la parole, dit:

--Machine infernale! L dans le trou!...

Et, suivant la direction de son geste, le commissaire vit le toit du
kiosque--employons ce mot pour tre clairs--surmont d'une sorte de
hampe en mtal, venue sans doute de quelque drapeau ou attribut
quelconque.

--Qu'est-ce que c'est que a?...

--Si qu'on le saurait! repartit le sergent. C'est ce camarade qui y a
touch du bout de son sabre et qui a t f... par terre, comme ma femme
sous une gifle....

--Mais on m'a parl d'un animal dangereux, d'une bte froce....

--Il n'y en a pas d'autre que cet outil-l... qui doit tre quelque
machine d'_anarchisse_.

Le commissaire haussa les paules: perplexe, il s'abstint cependant de
toucher  l'objet et interdit  ses hommes tout contact avec lui. Aprs
tout, cette ide d'anarchisme n'tait peut-tre pas si folle....

D'autant que maintenant on percevait trs clairement  l'intrieur du
kiosque un haltement, un ronronnement intermittent, comme l'aurait
produit le gosier d'un fauve en colre, ou quelque ressort norme d'une
montre ou d'une mcanique quelconque. Cela n'tait pas continuel,
s'arrtait, recommenait... mais n'en tait pas pour cela plus
rassurant....

Le sergent--au coupe-choux--avait t ranim  grand renfort de kirsch,
mais tait incapable de fournir la moindre explication sur la nature de
ses sensations--qu'on devinait seulement n'avoir pas t des plus
agrables.

Que faire? Heureusement que l'administration a des principes qui lui
servent de guide en toute circonstance. En celle-ci, la rgle tait
simple, en rfrer  ses chefs.

Le commissaire, rsolu  suivre ce prcepte dont l'observation le
dgageait de toute responsabilit, se mit alors en devoir de recueillir
tous les renseignements ncessaires pour dresser procs verbal, et en
premier lieu, de dcrire aussi exactement que possible l'objet
mystrieux qui gisait l,  demi, aux trois quarts peut-tre enfoui dans
les pierres et le sable.

S'approchant avec toute la prudence compatible avec son courage civique,
le magistrat dicta des notes  son secrtaire.

Le toit de l'objet, arrondi et rappelant vaguement la forme du casque
allemand, reposait sur quatre colonnettes de mtal, runies elles-mmes
par des croisillons qui paraissaient d'argent, ou plus vraisemblablement
de nickel. La forme gnrale tait carre.

Cette cage (le mot dcidment valait mieux que celui de kiosque) sortait
de la terre d'environ 80 centimtres, et la partie infrieure tait
cache dans le sol.

En tendant l'oreille, on entendait de temps  autre  l'intrieur un
bruit difficile  dfinir, comme d'un ressort qui se serait dclanch,
et aurait mis en mouvement une roue ou un volant.

Le procs-verbal dcrivait de la faon la plus correcte possible les
phnomnes bizarres qui se dveloppaient, lorsqu'on touchait l'engin,
que, malgr son incomptence avoue, le commissaire n'hsitait pas 
qualifier d'lectrique ou approchant.

Un petit incident se produisit. Un des gosses, rdaillant dans le
terrain, trouva dans un coin, profondment enfonce dans la muraille,
une pice de mtal, plate, troite, assez longue, aux bases arrondies,
une sorte de palette ou d'ailette. Comme il essayait de l'arracher, le
magistrat s'y opposa formellement, estimant que dsormais il appartenait
 l'autorit suprieure de parfaire l'enqute qu'il avait si
intelligemment commence.

Inutile de dire qu'il avait interrog les voisins les plus proches et
que tous s'taient accords  dire--avec une rare unanimit--qu'ils
ignoraient absolument ce que pouvait tre la machine en question et
comment elle se trouvait dans le terrain vague.

Ajoutons enfin qu'au bout d'une demi-heure, les enfants et le sergot, si
abominablement secous par l'incomprhensible commotion, taient tout 
fait revenus  leur tat normal.

Un menuisier, requis, boucha les ouvertures de la palissade, un sergent
de ville fut plac en faction et chacun s'en alla, lger,  ses
affaires, le procs-verbal s'acheminant doucettement vers la prfecture
o peut-tre, vu le caractre trs anodin de l'aventure, il se serait
sans doute endormi placidement dans le carton n 7,  moins que ce ne
ft le dossier n 23.

Mais on avait compt sans notre ami Labergre qui, comme nous l'avons
expliqu, tait en qute d'une affaire sensationnelle, et, comme le roi
Richard III, de shakespearienne mmoire, et volontiers donn son
cheval--ou son auto--pour un veau  trois ttes ou un cataclysme 
Nogent-sur-Marne.

Or, ayant son service de fouinage--c'tait son mot--parfaitement
organis, il avait t avis l'un des premiers de l'trange aventure de
la rue des Carrires-d'Amrique, et aussitt son sang de reporter
s'tait mis  bouillonner.

Cela pouvait n'tre rien du tout; mais, ds le premier moment, il se dit
qu'il fallait que cela devnt quelque chose....

Il ne se doutait, certes pas, que c'tait l le dbut de la plus
terrible, la plus stupfiante, la plus abracadabrante preuve  laquelle
et jamais t soumise la Ville de Paris: peut-tre mme, s'il et pu
lire dans l'avenir, aurait-il recul devant les pouvantables
vnements qu'il allait dchaner.

Mais non! le devoir professionnel avant tout! Le _Nouvelliste_ payait
fort cher; il fallait qu'il en et pour son argent.

Le lendemain, il arborait cette manchette:

          Un sinistre phnomne en plein Paris.

             Trois enfants lectrocuts.

           Un sergent de ville foudroy.

Il racontait, sous les couleurs les plus mouvantes, la dcouverte de
l'engin infernal et les premires catastrophes qu'il avait causes, et
il concluait par ces critiques virulentes:

--Douze heures se sont dj passes et nous avons le regret de constater
que l'administration n'a pris aucune mesure pour parer aux dangers trs
rels courus par la population. On nous permettra de demander si ce
n'est pas en pareilles circonstances que le Laboratoire municipal doit
prouver son utilit, trop souvent contestable.

Naturellement, le _Reporter_, qu'exasprait la dfection de son
principal rdacteur, se hta d'entrer en lice:

--Certains journaux,  court de nouvelles sensationnelles, mnent grand
bruit autour d'une affaire sans importance: il s'agit tout simplement,
nous affirme-t-on, d'un appareil de physique, machine lectrique ou
bouteille de Leyde, que des cambrioleurs ont abandonne dans un terrain
vague... quelques tincelles lectriques se sont produites et ont caus
plus d'moi que de mal vritable....

Ah! ses anciens patrons entraient en lice! Labergre allait s'amuser.

Il tait arriv bon premier et il allait le leur prouver. Et le numro
suivant du _Nouvelliste_ marchait carrment de l'avant:

--Les aboiements enrous d'une presse aphone ne nous empcheront pas de
poursuivre notre tche.

Nous avons signal un danger inconnu, mystrieux, dont les effets
chappent jusqu'ici  toute analyse. Et nous ne craignons pas, hlas!
qu'on nous taxe d'exagration.

On se souvient de la dcouverte que nous signalions hier d'un engin
trange, sorte d'appareil lectrique ou peut-tre radiographique, trouv
dans un terrain vague,  l'extrmit du dix-neuvime arrondissement, et
qui a dj failli coter la vie  des enfants innocents et  un brave
dfenseur de l'ordre public.

Nous avons pris ce matin des nouvelles de ces victimes et nous avons
appris que leur tat, pour tre satisfaisant, n'en prsentait pas moins
un caractre encore assez alarmant. Les internes de l'hpital Hrold que
nous avons pu interroger ont recueilli de leurs bouches des dtails sur
l'vnement. Tous s'accordent  dclarer qu' peine ont-ils touch
l'engin en question qu'ils ont prouv une commotion violente--comme un
coup de fouet dans les moelles, a dit un des enfants--comme un coup de
poing amricain sur la nuque, a dit le sergent de ville.

Des tincelles ont clat devant leurs yeux, en mme temps qu'une
sensation d'engourdissement paralysait leurs membres.

Il est vident que ce sont l des effets de nature lectrique et que
nous nous trouvons en prsence d'un appareil inconnu, dgageant des
effluves dont l'effet rappelle celui des piles les plus puissantes.

Nous nous tions, d'ailleurs, trop hts d'objurguer l'administration
en lui reprochant son incurie.

Ds ce matin,  la premire heure, M. Lpine--qui ne mnage jamais son
activit ni sa fatigue--s'est rendu accompagn de M. Loustalot, chef du
laboratoire municipal, et de ses prparateurs, au terrain de la rue des
Carrires-d'Amrique.

Dj une foule considrable obstruait les rues voisines de l'endroit
dsign et il fallut tablir un important service d'ordre pour la
contenir.

Un bruit courait que l'engin en question--qui a une capacit
approximative de deux mtres cubes (la partie enfonce dans le sol ne
permettant pas un calcul plus exact)--tait peut-tre rempli de matires
explosives et qu'il pouvait clater au moment o on s'y attendrait le
moins, et faire sauter tout le quartier.

Dj, les locataires quittaient leurs maisons en emportant leurs
meubles, tristes paves, d'ailleurs, car ce quartier est un des plus
pauvres de Paris.

Quand les sergents de ville parvinrent  frayer  notre courageux
prfet un passage  travers la foule, tous se dcouvrirent
respectueusement.

M. Lpine, en chapeau melon et en veston, gardait, comme d'ordinaire,
une physionomie trs calme, avec  la lvre un sourire quelque peu
sceptique. Il en a vu bien d'autres.

Son calme courage tait dj rassurant pour les groupes de curieux, et
on eut toutes les peines du monde  les empcher de se prcipiter, 
travers l'issue pratique dans la palissade. Il fallut que par
quelques-unes de ces paroles nergiques dont il a le secret, notre
prfet empcht une vritable invasion.

Et, flanqus d'une douzaine de sergents de ville, M. Lpine, M.
Loustalot et les attachs au laboratoire municipal restrent seuls dans
le vaste enclos.

Ils se grouprent immdiatement autour de l'engin: un des sergents de
ville qui, la veille, tait entr l'un des premiers et avait examin
l'appareil mystrieux, dclara que, selon lui, il avait lgrement
chang de situation. Il aurait, affirma-t-il, tourn sur lui-mme et se
serait enfonc de quelques centimtres.

Il s'agissait d'abord de constater si les effets lectriques, observs
la veille, se reproduisaient encore. M. Loustalot fit disposer des
appareils isolateurs, qui, nous expliqua-t-on, rempliraient, au besoin,
l'office de paratonnerres et, soutirant pour ainsi dire
l'lectricit--s'il tait vrai que l'engin en ft satur--la forcerait 
se perdre dans la terre.

Ces prparatifs durrent assez longtemps. L'impatience du public
grandissait  chaque instant.

Malgr les efforts des agents, on s'tait accroch aux planches de la
palissade au-dessus de laquelle surgissaient des centaines de ttes.

M. Lpine confra un instant avec M. Loustalot qui se refusa  admettre
un danger rel. En tout cas, conclut-il, nous sommes en mesure d'y faire
face.

--Agissez donc, dit le prfet qui se tint au premier rang, avec sa
crnerie ordinaire.

M. Loustalot appela alors un de ses aides qui s'approcha, arm d'une
longue tige de mtal, dont un gant de caoutchouc empchait le contact
avec sa peau, et aprs s'tre assur que les appareils de dperdition
taient en tat de fonctionnement parfait, mit la baguette mtallique en
contact avec le toit de l'engin....

A ce moment clata une dtonation terrible, pareille  celle d'un canon
de petit calibre, en mme temps qu'une flamme longue de plusieurs
mtres sifflait dans l'air avec un bruit effrayant.

Malgr la substance isolatrice qui le protgeait, le malheureux
lectricien fut projet en l'air  une hauteur de deux mtres et retomba
sur M. Lpine, qui, arc-bout sur ses jambes, impavide et inbranlable,
le reut dans ses bras et amortit sa chute.

Une clameur terrifie avait salu cet incomprhensible phnomne, et en
une seconde la palissade s'tait dgarnie de spectateurs, tous
s'enfuyant dans toutes les directions en poussant des cris de terreur.

L'lectricien--nomm Dargent (mile)--avait eu heureusement plus de
peur que de mal. Un court vanouissement avait suivi sa chute, un
cordial et quelques inhalations d'oxygne avaient eu raison du malaise
dtermin par cette secousse.

Quoi qu'il en ft, il tait vident qu'il y aurait de graves dangers 
poursuivre une exprience dans ces conditions. M. Loustalot,
d'ailleurs,--malgr son indiscutable comptence--semblait dsempar et
il rptait ce mot dcourag:

--Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Que faire?

Mais le prfet, toujours souriant et satisfait que l'vnement n'et
pas eu de consquences plus tragiques, prit bien vite, avec son
initiative habituelle, les mesures ncessaires.

--Que faire? rpliqua-t-il  M. Loustalot. C'est bien simple, rien du
tout! Cette tentative suffit pour dmontrer qu'il y a pril  s'entter
plus longtemps. Nous ne croyons pas au surnaturel, n'est-il pas vrai?
Donc, il n'y a l rien de diabolique. Nous possdons assez de savants 
Paris pour que ce petit problme puisse tre bientt rsolu. Il s'agit
seulement de dfendre la population contre sa propre imprudence. Nous
verrons aprs.

En effet, une heure aprs, des soldats arrivaient qui fermaient toutes
les voies conduisant au terrain vague en question.

M. Lpine se rendait au ministre de l'Intrieur et rendait compte au
ministre du rsultat de sa premire enqute.

Une commission fut aussitt nomme, sous la prsidence de M. Poincarr,
et compose des membres les plus minents de l'Acadmie des Sciences et
du Conservatoire des Arts et Mtiers.

En tout cas, il est opportun de rappeler aux plaisantins de la presse
qu'il y a loin de l  une machine lectrique ou  une bouteille de
Leyde (!!!) abandonnes par des cambrioleurs.

Peut-tre nos confrres--si sceptiques qu'ils soient--daigneront-ils
reconnatre que le fait--dont nous avons les premiers et les seuls
signal l'tranget--valait mieux que quelques lignes de pasquinade et
de mauvais got...

On devine l'effet produit dans Paris par cet article sensationnel. La
grande ville se complat  l'affolement collectif. Un souffle
d'inquitude passa, circulant des loges de concierge aux salons du grand
monde.... On commenait  avoir peur. Un journal ultra-pessimiste
n'hsitait pas  accuser les anarchistes et nihilistes de prparer un
monstrueux attentat contre Paris dont l'anantissement tait dcid
depuis longtemps.

On parlait dj de dserter les htels et le commerce s'inquitait. Une
note officielle parut, dans l'excellente intention de rassurer les
esprits, et eut, comme toujours, un rsultat absolument contraire.

En mme temps--et par une contradiction bien humaine--tout Paris se
portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Srurier,
o les quelques dbits de vin ralisaient des affaires d'or. Les
fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de
Boulogne....

Une premire visite de la commission avait eu lieu, mais sans apporter
aucune lumire nouvelle: seulement, cette fois encore, l'appareil
s'tait enfonc lgrement dans le sol et on avait constat, non sans
une nouvelle inquitude, que le terrain qui l'entourait semblait se
dsagrger de plus en plus.

Naturellement, le reporter Labergre, qui avait ses entres partout et
trouvait toujours le moyen de se faufiler mme dans les endroits les
plus ferms, s'tait ml aux membres de la commission, et tandis que
ces messieurs exeraient leur sacerdoce, groups autour du kiosque
lectrique, lui s'en allait de-ci, de-l, examinant attentivement les
diverses dpressions du terrain, cherchant  dcouvrir quelque indice
qui pt fournir  son initiative une direction nouvelle.

Ce fut ainsi qu'il trouva d'abord une seconde, puis une troisime
palette d'hlice, qui prouvait  n'en pas douter qu'on se trouvait en
prsence d'un appareil de locomotion quelconque, sans doute un auto de
nouvelle combinaison et qu'un inventeur avait essay dans de
malheureuses conditions. C'tait  vrifier.

Mais il y avait encore, dans un creux de sable, des dbris de bois,
portant un reste de serrure et qui provenaient videmment d'une sorte de
coffret, et tout auprs, Labergre qui ne ngligeait rien ramassa un
morceau de papier que, par hasard sans doute, un fragment de pierre
avait fix  terre.... Ce papier, c'tait un fragment de lettre, portant
l'en-tte de la maison Lorell et Cie de Londres, et justement
l'adresse du destinataire y figurait.

--Sir Athel Random, Corsica-street, Highbury-London N.W.

Et ce sont ces diverses circonstances que maintenant dans la maison de
Corsica-street, le reporter du _Nouvelliste_ exposait  Sir Athel, en
prsence de Bobby, le dtective honoraire....

Les explications ne furent pas longues.

Sir Athel n'hsitait pas. Oui, l'appareil mystrieux de Paris n'tait
autre que le merveilleux vriliogire et son chouement dans un terrain
vague du XIXe arrondissement tait la consquence naturelle de la
terrible imprudence de Coxward....

Quant au danger que pouvaient courir les Parisiens, Sir Athel ne
concluait pas nettement; mais il tait facile de deviner,  son attitude
fivreuse, qu'il n'tait pas aussi rassur qu'il et voulu le paratre.

--Oui... oui... murmurait-il en se promenant  grands pas dans son
atelier, il y a l plus de cinquante grammes, la force propulsive est
norme. Si le piston A venait  rencontrer le rservoir D... ce serait
effroyable.

--Voyons, voyons, interrompit Labergre, parlons peu, mais parlons bien!
Vous reconnaissez que, par votre faute, ou plutt par celle de votre
gnie d'inventeur, tout un quartier de Paris est en pril.... Votre
devoir est tout trac, il faut rparer le mal que vous avez fait!... il
faut empcher que se produise quelque nouvelle catastrophe....

--Vous avez raison! s'cria Sir Athel. A quoi sert-il de chercher quels
peuvent tre les effets du vrilium....

--Vous dites?

--Ah! pardon, vous ne savez pas! je dis le vrilium, c'est le nom que
j'ai donn  la substance que j'ai dcouverte et dont la puissance est
incalculable. Donc il faut sur-le-champ partir pour Paris....

--Enfin c'est l ce que j'attendais.... Comment y allons-nous! Avez-vous
ici quelque nouvel appareil--ft-il m par le feu du diable--qui puisse
nous y transporter....

--Hlas! l'appareil d'essai--le seul que j'aie possd--est l-bas....

--Bon! il nous faut donc user des moyens ordinaires, comme les simples
mortels. Quelle heure est-il?... Une heure un quart... il y a un train
par Boulogne  deux heures vingt qui arrive  Paris  neuf heures du
soir... c'est parfait!... en route!... tes-vous prt!...

--Oui.... Cinq minutes seulement! le temps de prendre certaines
substances dont l'usage m'est indispensable pour les oprations que
j'aurai  effectuer....

Il ouvrit rapidement une armoire scelle dans le mur et qui semblait
blinde comme les parois d'un cuirass.

Il y choisit deux fioles de mtal qu'il enfouit dans ses poches.

--Ah! vous n'avez sans doute pas djeun?

--Ma foi non, dit Labergre. Dans notre mtier, on va comme on peut.

Sir Athel lui prsenta une petite bote en or, forme tabatire:

--Prenez une de ces boulettes, lui dit-il.

--Qu'est-ce que c'est que a?...

--Des pilules Berthelot. Avec une seule de ces boulettes, vous tes
nourri pour plus de vingt-quatre heures.

--La nourriture chimique! Hum! enfin j'en serai quitte pour un bon
souper en arrivant....

--Je voudrais bien aussi une pilule, dit timidement Bobby qui, depuis
qu'il avait entendu le rcit de Labergre, se sentait en tat
d'infriorit manifeste.

--Bah! mon brave dtective, dit le reporter, vous djeunerez mieux chez
vous....

--C'est que... c'est que j'entends bien partir avec vous!

--Vous! s'cria Sir Athel. A quoi bon?

--Comment!  quoi bon? s'cria Bobby en se redressant. Mais qui donc est
le plus intress en tout cela! monsieur Labergre, oubliez-vous que le
nom de Bobby a t dshonor... et que c'est vous, oui, vous, qui avez
dvers sur la police britannique et sur son modeste reprsentant le
mpris universel... je vous en veux  mort, je ne vous le cache pas...
cependant je suis prt  vous tendre loyalement la main... si non moins
loyalement vous vous dclarez prt  reconnatre publiquement que
Coxward tait bien Coxward....

--Mais parfaitement, mon camarade! dit  son tour Labergre en lui
prsentant sa dextre largement ouverte. C'est trop naturel... et je vous
offre tout ce que j'ai d'excuses sur moi....

--Ah! que vous me faites du bien!... ce n'est pas tant pour moi que pour
Mme Bobby qui va pouvoir enfin relever la tte....

--Aussi haut qu'elle le voudra... donc vous voulez revenir  Paris,
brave Bobby, qu'il soit fait selon votre volont.... Sir Athel, pilulez
ce bon dtective et ne perdons plus notre temps... n'oublions pas que
pour gagner Charing-Cross, nous avons tout Londres  traverser....

--Le Mtropolitain est l, dit Bobby. Nous arriverons encore  temps
pour pouvoir tlgraphier de la gare... il faut bien que je prvienne
Mrs. Bobby de mon dpart.

--Trop juste.

--Et moi, dit Sir Athel, je dois rassurer Miss Redmore....

--Comme si je n'avais pas  tlgraphier moi-mme, ajouta Labergre. Le
_Nouvelliste_ aura ce soir une manchette qui ne sera pas dans une
musette et le _Reporter_ en crvera de rage!...

Et les trois hommes, la maison de Corsica-street tant ferme,
s'lancrent au pas de course vers la station d'Islington.




VI

LA REVANCHE DU NOUVELLISTE


A vrai dire, Paris--pour employer une expression familire--n'en menait
pas large, d'autant que de nouveaux phnomnes taient survenus.

La nuit prcdente on avait vu des lueurs singulires se dgager de
l'appareil qui s'enfouissait  chaque instant davantage, et d'o il
semblait qu'une intarissable source lectrique lant de continuelles
effluves.

Les journaux faisaient rage. Naturellement les feuilles hostiles aux
progrs clamaient  la faillite de la science.

Que faisait cette Commission qui comportait dans son sein toutes nos
notorits acadmiques et qui sigeait en permanence? En fait, il
semblait que les discussions dgnraient en papotages incohrents et
inutiles.

L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnomm
depuis son invention du parachute  roulettes, avait seul mis un avis
assez sens pour rallier tous les suffrages.

Selon lui, l'appareil de Mnilmontant tait une sorte d'hlicoptre,
base sur le principe expos en 1784 par Launay et Bienvenu devant
l'Acadmie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le
ressort  caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expriences
de M. Marey avec ses insectes mcaniques.

Tout indiquait qu'on se trouvait en prsence d'un appareil de cette
nature, et o la dmonstration de cette hypothse s'affirmait dans les
palettes d'hlice qui avaient t dcouvertes dans le terrain vague.

Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait  la question du
moteur dont la puissance lui paraissait tre norme, et qui, trs
probablement, tait actionn par l'lectricit.

--Soit, rpliquait M. Alavoine, le gnial rgnrateur de
l'automobilisme. Ceci est un fait constat; mais il ne faut pas tre
grand clerc pour formuler une hypothse que nul ne songe  combattre.
Moteur lectrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne
soit pas encore puis? Comment expliquer son action continue qui, 
l'heure actuelle, s'exerce mme sur le terrain dans lequel l'appareil
menace de disparatre, comme si un mcanisme invisible agissait en
manire de perforation.

Qui de nous connat une pile qui ait un effet perptuel, avec une
pareille puissance?

L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui
s'ajoute  une autre question. lectrique, d'accord. Mais quelle est la
source de cette lectricit? Comment pouvons-nous tarir cette source?
C'est pour rsoudre ce problme que nous sommes ici, et il ne semble pas
que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.

Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'tait envenime, et
les observations aigres-douces avaient cors outre mesure les
argumentations qui dgnrrent bien vite en querelles personnelles. On
vit mme deux de ces illustres chauves prts  se prendre  ce qui
pouvait leur rester de cheveux.

Le grave journal, _Le Temps_, ayant paru  cinq heures, ne pouvait
s'empcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette sance
mouvemente, de terminer son spirituel article par la phrase
proverbiale: Et voil pourquoi votre fille est muette.

Paris et bien voulu s'gayer. Mais en vrit une trange inquitude
rgnait. Un vritable malaise serrait toutes les poitrines et les
plaisanteries se figeaient sur les lvres.

Certes, les terrasses des cafs taient pleines; mais il n'y rgnait pas
cette insouciance de bon aloi qui fait si lgre et si douce
l'atmosphre de notre pays. Les causeurs se taisaient soudain, comme
s'ils avaient entendu--l-bas, on ne sait o--quelque rumeur menaante.
C'tait autre chose qu'aux jours du sige de Paris. Le caractre
mystrieux, inexplicable de l'vnement rveillait au fond des mes une
sorte de mysticisme apeur. Il subsiste en chacun de nous un sentiment
de dfiance contre le surnaturel.

Le _Reporter_ parut le premier, vers six heures du soir. Il tait
prolixe en dtails sur les incidents qui avaient marqu, dans la
journe, le travail lent, mais inarrt, qui semblait s'oprer dans
l'appareil mystrieux et aussi dans le terrain o il s'enfouissait.

Bien entendu, la fameuse commission tait vitupre  souhait. Nos
savants taient habills, comme on dit, de papier  six liards, et ces
critiques virulentes n'taient pas faites pour rassurer le public. Les
Parisiens avaient support beaucoup plus gaillardement le passage de la
comte de Halley qui, finalement, ne leur avait donn que le spectacle
d'une magnifique aurore borale.

Ici le danger semblait plus proche, plus tangible, en quelque sorte.

Chacun donnait son ide, toujours impraticable, sur les moyens d'en
finir. Il fallait amener du canon et pulvriser l'appareil, ou bien
apporter des tonnes de matriaux pour l'ensevelir.

Soit. Mais qui pouvait affirmer que le choc d'un obus, que l'crasement
sous des pierres ou du sable, n'amnerait pas une explosion
pouvantable?

Le _Reporter_ n'eut aucun succs, et mme comme il avait affect,  la
fin de son article, de prendra un ton de plaisanterie goguenarde, il y
eut dans la foule un mouvement d'irritation qui se manifesta par les
pires violences contre le papier innocent, dont on fit un autodaf au
carrefour Montmartre.

Comme le _Nouvelliste_ tait un peu en retard, des groupes compacts
stationnaient devant la maison, toute peinte en vert cru, que le journal
a lev au coin de la rue Drouot.

C'taient des cris, de vritables vocifrations. On ne sait quels
caprices peuvent secouer les foules; dj, des enrags se jetaient sur
les cadres de verre o, d'ordinaire, s'affichait le journal, et les
brisaient  coups de canne.

On levait les poings vers l'norme transparent qui,  la hauteur du
deuxime tage, servait d'ordinaire  afficher les nouvelles
sensationnelles, et qui restait immacul.

Tout  coup, un clair de magnsium illumina la faade: il tait sept
heures et demie et le jour baissait. En mme temps, toutes les lampes
lectriques s'allumrent... et de larges lettres noires apparurent sur
le fond blanc du transparent.

Poussant des acclamations frntiques, la foule lut:

                          SAUVS!!!
                 _Le mystre est connu_!
          _Tout danger sera conjur cette nuit mme_.
                   _Dans un quart d'heure_,
                    _LE NOUVELLISTE_
                    Dira toute la vrit!
                  COXWARD TAIT BIEN COXWARD.

Et ce fut alors sur le boulevard, au moment o parurent les porteurs,
une vritable meute dans laquelle une fois de plus apparut la
sauvagerie atavique. On s'arracha littralement les journaux, on se
battit, des paquets entiers jonchaient le sol, sur lesquels se ruaient
les gens, les dchirant de leurs ongles impatients.

Mais qu'importait aux porteurs grassement pays! au journal lui-mme qui
reconqurait du coup toute sa popularit et portait au _Reporter_ un
coup d'assommage dont il se relverait difficilement.

C'tait d'ailleurs pour le lui mieux assner que le _Nouvelliste_ avait
retard son apparition, quoi qu'il ft nanti depuis trois heures de la
dpche que Labergre lui avait adresse avant son dpart de Londres et
qui figurait en gros caractres en tte du numro.

Elle tait ainsi conue:

--J'ai dcouvert la clef du mystre. L'appareil en question est un engin
d'aviation m par une pile de nouvelle invention et d'une incroyable
nergie. L'inventeur, qui se nomme Sir Athel Random, part  l'instant
pour Paris o nous arriverons dans la soire, accompagns de M. Bobby,
le dtective anglais qui fut si fort vilipend par certain de nos
confrres et qui, en reconnaissant le boxeur Coxward dans le mort de
l'Oblisque, disait l'exacte vrit. Coxward tait venu en une heure de
Londres  Paris par l'appareil de sir Random qu'il a baptis du nom de
Vriliogire.

Toutes explications, toutes preuves seront donnes par l'inventeur qui
comparatra ce soir mme devant la commission scientifique, si elle
daigne se runir. Une heure aprs, l'appareil aura t neutralis. Donc
plus d'inquitude. Nul danger ne menace Paris.

Et, aprs un blanc d'un demi-centimtre, une nouvelle dpche:

--Serons  Paris  neuf heures quinze. _Sign_: Labergre




VII

LES MERVEILLES OU VRILIUM


Ces dpches--avant d'tre remises au journal--avaient, comme il est
accoutum dans notre pays o la censure est abolie, pass par le
ministre de l'Intrieur. Communication en avait t donne, toujours
selon l'usage,  la prfecture de police, et, en prvision de
l'affluence considrable de curieux qui afflueraient  la gare du Nord,
pour saluer l'arrive des librateurs de Paris, d'importantes mesures
d'ordre avaient t prises.

Mais c'tait uniquement pour donner le change: car avant d'atteindre
Paris, le train stoppa  Pantin et, avec une politesse d'ailleurs
exquise, les trois voyageurs furent invits  descendre.

Labergre avait reconnu M. Lpine--ainsi que Bobby qui avait frmi
jusqu'au fond de son tre, se souvenant avec indignation de l'arrt
d'expulsion dont lui et Mrs. Bobby avaient t l'objet.

Quant  Sir Athel, il tait  la fois trop Anglais et trop grand
seigneur pour laisser paratre le moindre signe d'tonnement.

Le prfet s'expliqua avec la plus grande courtoisie. Il eut un mot poli
pour Bobby et expliqua  Sir Athel que la mesure prise  son gard
n'tait dicte que par un respectable souci de l'ordre public.

Il lui exposa en quelques mots l'tat de fivre dans lequel se trouvait
Paris, l'motion et l'esprance que suscitaient son arrive.

--J'en appelle  M. Labergre, ajouta-t-il, il vous dira que dans ces
moments d'affolement il est bien difficile de maintenir les foules dans
des conditions de calme et de raison.

J'ai donc pens que mieux valait vous soustraire, provisoirement du
moins,  l'enthousiasme excessif de notre population.

Si vous le voulez bien, nous nous rendrons immdiatement chez M. le
ministre de l'Intrieur. L, vous trouverez la commission scientifique
qui a t nomme en raison des dangers redouts, et il vous sera demand
de vous expliquer en toute sincrit sur la nature de l'engin qui nous
cause tant d'inquitude, sur la faon dont il est arriv ici et enfin
sur les mesures  prendre pour carter toute complication nouvelle....

--Monsieur, dit Sir Athel, je suis tout  votre disposition et  celle
des autorits: bien que tout ce qui est arriv de fcheux ne soit pas
absolument de mon fait, je sais que seul je puis le rparer.

Je comprends aussi que je dois m'expliquer aussi clairement et
nettement que possible, ce que je ferai, tout en sachant d'avance que je
me heurterai  un certain scepticisme, dont j'espre d'ailleurs avoir
facilement raison....

--Me permettez-vous d'accompagner Sir Athel? demanda Labergre.

--Certainement. Vous pourrez fournir d'utiles renseignements.

--Je suppose, dit  son tour M. Bobby, qu'il n'existe aucune raison
valable pour exclure le citoyen loyal et fidle de Sa Majest
Britannique, que je suis, et qui, je le dis avec quelque amertume, a
quelques griefs valables contre l'administration franaise....

--D'autant, ajouta Labergre en riant, que l'aventure de ce brave M.
Bobby est troitement lie  celle de l'engin de Sir Athel....

--Comment cela?

--En effet, dit Sir Athel, cet engin est un appareil d'aviation... et
c'est par lui qu'avait t transport  Paris un certain Coxward....

--Mon Coxward! accentua M. Bobby....

--Bien, bien, fit le prfet. Je ne comprends pas tout  fait, mais vous
vous expliquerez tout  l'heure. Il est bon que tous les intresss
soient entendus. La commission pourra au moins se prononcer en toute
connaissance de cause....

--Quelques minutes seulement, demanda Labergre, pour tlphoner  mon
journal... et je suis  vous....

--Faites le plus vite possible. L'automobile est l qui nous amnera
promptement  la place Beauvau.

Quelques instants aprs, l'auto roulait  toute vitesse dans la
direction de Paris.

Dix heures venaient de sonner au moment o il s'arrtait devant le
perron du ministre.

Un huissier attendait, qui reut les arrivants et les conduisit
immdiatement dans la galerie prcdant le bureau du ministre.

--Permettez-moi d'entrer le premier, dit le prfet. Soyez tranquilles,
l'attente ne sera pas de longue dure.

Il entra chez le ministre qui, se levant, alla vivement  lui:

--Je vous attends avec impatience, mon cher prfet. J'apprends que
l'agitation augmente  toute minute et on ne sait de quoi nos braves
Parisiens sont capables, en un coup de passion, et si un peu de peur
s'en mle. Votre Anglais est l....

--Oui... et je reconnais que son aspect est fait pour donner confiance.
Un homme du monde, certainement, et d'aprs sa physionomie,
d'intelligence exceptionnelle. Ses yeux vous frapperont comme moi.

--Et il sait  quoi s'en tenir sur cette misrable mcanique qui nous
donne tant de souci.

--Certes, puisqu'il s'en dit l'inventeur... j'ai amen avec lui le
reporter Labergre....

--Une de mes vieilles connaissances... avec celui-l on doit tre fort
conome de sa confiance....

--A moins qu'il ne soit intress  dire la vrit... et je crois que
c'est ici le cas. Je vous annonce aussi M. Bobby....

--_Quid_? M. Bobby?

--Monsieur le ministre ne se souvient-il pas de certain dtective
anglais qui a failli rvolutionner Paris en affirmant que le mort de
l'oblisque, trouv  cinq heures du matin place de la Concorde, tait
un nomm Coxward qui avait t vu  Londres  une heure du matin....

--Oui, oui, il avait fait du scandale pour soutenir ce mensonge....

--Qui n'en tait pas un?

--Vous dites....

--Monsieur le ministre entendra Sir Athel et comprendra tout. Nous
nageons non pas en plein mystre, mais en pleine tranget
scientifique... je crois que nous allons fort tonner messieurs de la
commission....

--Soit! Puisse votre Anglais intelligent nous dlivrer de notre
cauchemar....

--Ne voulez-vous pas causer d'abord avec Sir Athel Random?...

--A quoi bon? il devrait rpter devant la commission les explications
qu'il m'aurait donnes, perdons le moins de temps possible. Je me rends
moi-mme  la commission que je vais chapitrer avant la comparution de
nos hommes... car le baromtre est un peu  l'orage. On vous appellera
dans cinq minutes au plus tard....

Le prfet revint auprs de Sir Athel qui, toujours grave et pensif,
n'avait pas chang un seul mot avec ses deux compagnons.

Peu d'instant aprs, une porte s'ouvrit et un huissier apparaissait,
disant  haute voix:

--Monsieur le prfet de police et les personnes qui l'accompagnent.

Le prfet appuya sa main sur le bras de Sir Athel et l'introduisit avec
lui dans la salle o sigeait la commission, selon les rites ordinaires,
c'est--dire autour d'une longue table couverte d'un tapis vert.

Labergre et Bobby venaient en serre-file.

Sur un signe du prsident, l'huissier leur approcha des siges sur
lesquels ils prirent place. Le prfet  un des bouts de la table, le
ministre restant  l'autre bout, ml aux membres de la commission.

Le prsident prit la parole:

--Monsieur le prfet, dit-il, c'est  votre requte que nous nous sommes
runis d'urgence. Nous vous serons vivement reconnaissants de vouloir
bien nous donner les motifs de cette convocation, et soyez certain que
nous vous coutons avec le plus vif intrt.

--Je ne suis ici, dit M. Lpine, que comme introducteur. J'ai donc
l'honneur de vous prsenter Sir Athel Random, sujet anglais, qui va vous
fournir des explications prcises au sujet des faits dont Paris s'est
violemment mu--et MM. Labergre, reporter au journal le _Nouvelliste_,
et Bobby, attach  la police britannique, tous deux devant corroborer
dans ses dtails l'expos de Sir Athel Random.

Il faut dire que M. Poincarr, s'tant trouv empch  la dernire
minute, avait dlgu la prsidence au doyen de la commission, le
respectable M. Alavoine, dont la face large et rouge s'panouissait en
deux immenses favoris blancs qui ressemblaient  des nageoires.

--Monsieur Random, dit-il  l'Anglais, nous vous coutons.

Sir Athel se leva.

Nous avons dit que le jeune Anglais tait d'assez haute taille, trs
mince, le visage rgulier, clair par deux yeux noirs d'une intensit
remarquable. Ce qui frappait surtout en lui, aprs le dveloppement de
son front de penseur, qui rappelait celui de Victor Hugo, c'tait
l'exquise distinction de toute sa personne, la dlicatesse de ses mains,
la sobrit de ses gestes et aussi, ds qu'il parlait, la sonorit
harmonieuse d'une voix  la fois trs mle et trs prenante.

Ce fut sans aucun embarras qu'il rpondit:

--Messieurs, d'aprs ce qui m'a t rapport, il parat que Paris
s'inquite d'un appareil singulier qui est tomb, dans un terrain
inhabit,  l'extrmit d'un des faubourgs et dont jusqu'ici il aurait
t impossible de s'approcher.... Cet appareil, autant du moins qu'on
peut en juger en raison de son enfouissement partiel dans la terre,
affecterait la forme d'un de vos kiosques  journaux ou d'une gurite
ainsi que j'en ai vu  la porte de vos casernes... enfin on aurait
relev  quelque distance de l'engin les dbris d'une hlice
mtallique....

--C'est bien cela. Vous est-il possible de nous dire ce qu'est cet engin
et d'o il provient.

--Rien de plus simple, dit doucement Sir Athel, cet engin est un auto
arien, construit d'aprs les principes du plus lourd que l'air, et qui
diffre des aroplanes, en ce qu'il n'a ni ailes ni gouvernail, qu'il
est entirement mtallique et ne tient compte ni du vent ni des
intempries ariennes.

--Une sorte d'hlicoptre, se hta de demander M. Verloret avec un
regard de dfi  l'adresse de son contradicteur Alavoine.

--S'il vous plat, fit Sir Athel. Je vous donne ces dtails pour vous
bien convaincre que je connais l'appareil dont il s'agit, puisque c'est
moi qui l'ai construit.

--Vous tes mcanicien? demanda M. Alavoine avec une lgre moue de
ddain.

--Je me prsente. Je m'appelle Sir Athel Random, lve et modeste
collaborateur de William Crookes, le prsident de la Socit Royale
Scientifique de Londres... et si la chose pouvait vous intresser, je
pourrais vous numrer les titres et diplmes que m'ont confrs les
plus importantes Institutions scientifiques de la Grande-Bretagne:
peut-tre mme pourrez-vous vous souvenir de certain mmoire sur les
terres rares qui eut l'honneur de la lecture et dont votre regrett
collgue M. Berthelot voulut bien faire l'loge en termes qui, je
l'avoue, eussent donn quelque orgueil  tout autre que moi.

--Mais oui, je me le rappelle fort bien! dit une voix casse. Ce mmoire
a t insr dans le _Journal des Savants_... il est fort remarquable.

--Je vous remercie, dit Sir Athel. Je reviens au fait qui nous
intresse.

Cet appareil est en ralit des plus simples; ce qui le diffrencie de
ceux qui ont t construits jusqu'ici, c'est qu'il comporte deux
hlices, l'une  la partie suprieure, l'autre  la partie infrieure;
elles sont mues par un arbre de couche, simple tige mtallique, qui
obit elle-mme  un moteur de trs petite dimension. La direction est
obtenue par un systme d'inclinaison de l'une ou l'autre hlice, selon
la volont de l'oprateur.

Mon intention tait de ne faire mon premier et dfinitif essai de cet
aviateur d'un genre nouveau qu' la fin du prsent mois; je serais
certainement pass par Paris, mais ce n'et t qu'une tape, mon plan
bien arrt comportant le tour du monde en passant par la Russie, la
Sibrie, la Chine et le Japon, avec retour par l'Amrique du Nord....

Il s'arrta un instant: les membres de la commission commenant  donner
des signes non quivoques d'impatiente incrdulit.

Le ministre se demandait lui-mme si on n'tait pas victime d'un humbug
excessif ou de la monomanie d'un fou.

Mais le prfet qui avait mieux l'habitude de l'invraisemblable--et 
qui, il faut bien le dire, la physionomie de Sir Athel plaisait fort,
lui fit signe de continuer.

Sir Athel, toujours trs froid et comme s'il et dissert sur les
matires les plus simples du monde, reprit la parole:

--Je comprends, messieurs, que mes affirmations puissent,  premire
audition, paratre entaches d'une certaine exagration.

Je vous prie de croire que je n'ai pas dit un seul mot qui ne soit
l'expression de la plus absolue vrit, ainsi que d'ailleurs j'aurai
l'honneur de vous en donner la preuve dcisive....

--Une seule observation, dit l'illustre Alavoine, vous parlez de
moteur... quel est-il? et de quelle substance l'approvisionnez-vous?

--C'est ce que je vous expliquerai tout  l'heure. Mais permettez-moi
de reprendre mon expos selon le plan que je me suis trac....

La question qui vous intresse le plus c'est de savoir comment cet
appareil qui, le 1er avril  une heure du matin, se trouvait dans la
cour de ma maison, Corsica-street, dans le faubourg d'Highbury, 
Londres, est venu s'chouer dans un terrain de votre capitale....

Voil ce qui s'est pass....

Et, trs nettement, il raconta la scne que nous connaissons:
l'apparition subite d'un inconnu, son intrusion dans l'appareil, puis le
dpart instantan, l'enlvement, la disparition.

--Ce malheureux dont j'ai dplor le sort a t emport avec une vitesse
vertigineuse; il a videmment fait jouer inconsciemment le moteur, sans
aucune notion de la faon de le diriger, de le modrer. Il a t enlev
 une hauteur que je puis valuer  deux, ou peut-tre trois mille
mtres. Le moteur tait orient  l'est. Il a piqu droit sur la France.

Je suppose--car ici je suis rduit moi-mme  une hypothse--que, le
premier tourdissement pass, le malheureux s'est affol, a essay de
s'chapper de la cage dans laquelle il s'tait si involontairement
squestr... qu'a-t-il fait?  quel ressort s'est-il accroch? Je ne
pourrai le savoir que lorsque j'aurai moi-mme trs soigneusement
examin l'appareil... je le souponne fort d'avoir fait jouer l'hlice
suprieure, auquel cas la descente a d tre foudroyante... l'homme,
perdant l'quilibre, est tomb d'abord au milieu de votre ville et son
cadavre,  ce que j'ai appris, a t retrouv au pied d'un de vos
monuments publics....

Quant  l'appareil, il me parat probable que, sous l'impulsion du
moteur inarrt, il a fait un bond prodigieux; mais l'quilibre tant
rompu, il s'est abattu  l'endroit o il a t trouv, ayant fouill la
terre comme pour s'y frayer un passage....

Je sais depuis hier que l'homme qui fut la malheureuse victime de son
imprudence, est un nomm John Coxward dont l'identit fut difficile 
tablir, en raison de rapprochements de date qui rendaient
invraisemblable sa prsence presque simultane en deux endroits loigns
l'un de l'autre....

Du reste,  ce sujet M. Bobby pourra vous fournir des explications
prcises qui seront appuyes par le tmoignage de M. Labergre.

Les membres de la commission se sentaient fort perplexes.

Toute cette histoire avait t dbite d'un ton grave et qui, en dpit
de leur partialit, excluait toute ide de mystification.

Mais, scientifiquement, cela ne tenait pas debout, et nos illustres
savants ne craignaient rien tant que d'tre victimes d'une factie qui
aurait dconsidr les nobles Acadmies qu'ils reprsentaient.

On entendit Bobby et Labergre. Leur rcit, trs solennel de la part du
dtective anglais, qui insista plus que de raison sur les avanies
immrites que lui avait attires l'affaire Coxward, plein de
dsinvolture au contraire de la part du reporter, enchant de
l'aventure, troublait la commission, mais sans la convaincre. La peur du
ridicule dominait.

Aprs s'tre consult avec ses collgues:

--Sir Athel Random, dit le prsident, loin de nous la pense de mettre
votre parole en doute. Cependant il s'agit, vous le reconnaissez,
d'intrts fort graves.

Vous vous faites fort, nous avez-vous dit, d'enlever, de faire
disparatre ou tout au moins de neutraliser l'appareil dangereux qui
inquite  bon droit la ville de Paris.

Mais avant de vous autoriser  une tentative qui, remarquez-le, peut
mettre votre propre vie en pril en mme temps que compromettre la
scurit de tout un quartier de Paris, il nous semble que quelques
prcisions sont ncessaires.

Vous parlez d'un moteur de trs petit volume, dont la force serait
telle qu'elle ferait agir un mcanisme pendant des journes, des
semaines, des mois peut-tre....

--Vous pouvez dire des annes, rectifia sir Athel.

--Sans tre renouvel?...

--Exactement.

--Vous avouerez vous-mme que ce sont l des conditions tellement
exceptionnelles, si contraires  tout ce que jusqu'ici nous a rvl
l'exprience, qu'elles pourraient tre qualifies de miraculeuses....

--Il n'y a pas de miracle, interrompit encore sir Athel, sinon je n'en
connatrais pas de plus trange que l'exprience banale qui s'opre dans
un ballon de verre, deux gaz invisibles, oxygne et hydrogne,
produisant de l'eau sous l'action d'une dcharge lectrique.

M. Alavoine toussa: ce diable d'homme avait rponse  tout.

--Quoiqu'il en soit, vous ne trouverez sans doute pas tonnant,
monsieur, que nous vous demandions quels sont--_grosso modo_--la nature,
le mcanisme de votre moteur, et quel est le produit qui l'actionne....

--Je redoute que mes explications vous paraissent un peu longues, dit
Sir Athel, d'autant que votre impatience dit tre grande de mettre fin
aux angoisses de votre ville. Cependant il ne m'appartient pas de vous
refuser ce que vous me demandez.

Mon moteur n'est aliment par aucune substance, car il est la substance
elle-mme, produisant le mouvement par sa propre action.

Il est d'une force colossale, car un milligramme suffirait  pulvriser
la maison o nous sommes.

Il est inpuisable, car sa dperdition par l'action peut se mesurer 
un dix millionime de gramme par vingt-quatre heures.

Malgr leur patience, les membres de la commission laissrent chapper
quelques Ho! corss de quelques Ha! d'incrdulit.

Sir Athel, pour la premire fois, se prit  sourire.

--Vous ne pourriez pas mettre  ma disposition un bloc minral
quelconque d'une seule pice, pav de grs, objet en marbre--je me
permettrais de vous dmontrer, sans danger pour personne, bien entendu,
un des effets de la matire dont est compos mon moteur.

Il y eut un moment d'hsitation: l'offre tait tentante. Les vieux comme
les jeunes aiment les expriences.... C'est toujours un peu du thtre.

Justement, il y avait sur le milieu de la table verte un norme encrier
de marbre, pesant au moins trois kilos et dont la spcialit tait de ne
jamais contenir d'encre.

--Finissons-en, dit M. Alavoine, exercez votre puissance (le mot fut dit
avec un fort accent d'ironie) sur ce bloc de marbre....

Sir Athel s'approcha:

--Cet objet n'a aucune valeur artistique... c'est bien. Vous n'aurez
rien  regretter.

Il fouilla dans la poche de son gilet et en tira un objet qui
ressemblait  s'y mprendre  un porte-crayon d'or. C'tait mince et
coquet. Il le mania, le mettant bien en vue pour toute la commission.

--Ceci est bien peu de chose, messieurs. La force renferme dans ce
petit tube est cependant telle que les adjectifs les plus excessifs ne
pourraient la qualifier.

Et comme il lui semblait lire sur le visage de ses auditeurs des signes
vidents d'inquitude:

--Soyez sans crainte aucune, messieurs. L'opration va s'accomplir sans
bruit apprciable et sans manifestation inquitante.

En vrit, tous retenaient leur haleine et ceux qui faisaient meilleur
visage n'en avaient pas moins la poitrine quelque peu serre.

Les yeux du prfet clataient de curiosit: quant au ministre, dont le
devoir tait d'tre impassible, il s'tait content de baisser
lgrement les paupires.

Sir Athel vint  table, attira l'encrier sur le bord, puis, s'tant
pench, avec l'attention d'un chirurgien qui cherche le point juste o
frappera son bistouri, il toucha le morceau de marbre de la pointe de
son porte-crayon....

Il y eut un lger, trs lger craquement, comme d'un ressort de montre
qui se brise.

Et,  la place de l'encrier, il ne restait sur la table qu'un petit tas
de poudre,  peine de quoi remplir un coquetier.

Des cris clatrent, tous s'taient levs et groups autour de ce
rsidu. Ils ne pouvaient plus douter, ils avaient vu, de leurs yeux
vu....

--Je crois, dit Sir Athel, qu'un de vos compatriotes, le docteur Lebon,
appelle cela la dissociation de la matire....

--Inou! stupfiant! renversant!... et c'est avec ce petit tube....

Des mains se tendaient vers l'objet que Sir Athel tenait entre le pouce
et l'index, comme une tige de fleur.

Il donna un lger tour  une virole et remit le tube dans sa poche,
simplement.

--Ne risquons pas d'accident, dit-il. L'objet est d'un maniement fort
dlicat et son usage ncessite un apprentissage assez long... j'ai mis
dix ans, messieurs,  me rendre matre de cette force....

--De quoi est compose cette substance? Comment l'avez-vous obtenue?...

--Toutes questions qui nous mneraient bien loin, rpliqua Sir Athel.

--Mais, du moins, comment la nommez-vous?

--Je l'ai baptise le vrilium....

--Vrilium? rptrent les gens, cherchant une tymologie qu'ils ne
trouvaient pas, parce que ce n'tait pas du grec.--Nom purement
fantaisiste, messieurs. Peut-tre avez-vous lu cependant un livre fort
remarquable d'un de mes plus clbres compatriotes--_La Race future_,
par Sir Henry Bulwer Lytton.

Il s'agit dans ce roman, utopique, si l'on veut; mais o je vois, pour
ma part, une anticipation de l'avenir, d'un peuple que la science a arm
d'une force si puissante, si irrsistible,--et  la fois si
maniable,--qu'elle est  la disposition de tous: hommes, femmes ou
enfants; qu'il n'est pas d'obstacle qu'elle ne renverse, de rsistance
qu'elle ne brise, si bien que les effets se neutralisent les uns par les
autres... sous peine de destruction mutuelle et d'anantissement
rciproque, nul ne peut attaquer son prochain....

Par le dveloppement de la force, la vertu, la patience, la bont,
rgnent sur la terre--mais, entendez-le bien, parce que cette force
n'est pas aux mains de quelques-uns; mais au pouvoir de tous, des plus
faibles comme des plus vigoureux. Elle rtablit l'galit et par
consquent la libert....

Cette force, notre Bulwer l'a appele le Vril, d'o le nom de Vrilium
que j'ai donn  la substance que j'ai dcouverte....

Quant  cette substance elle-mme, un mot suffira  vous en faire
comprendre la nature. Elle est analogue au Gallium que dcouvrit jadis
votre grand compatriote Lecoq de Boisbaudran, et surtout au radium de
votre immortel Curie. Elle prend rang  la tte des terres dites rares,
dont je vous cite les noms pour mmoire: l'yttrium, le palladium,
l'osmium, le ruthnium, le vanadium, et enfin le polonium, rvl tout
rcemment par Mme Curie... m'aidant des travaux de mes prdcesseurs,
de Sir Arthur Ramsay, de Lord Raleigh, de Norman Lockyer, de MM.
Berthelot, Becquerel, Le Bon et tant d'autres, j'ai dcouvert, moi, le
vrilium dont j'ai tent une premire utilisation pratique en le
domestiquant pour l'aviation....

Le moteur de mon appareil est donc le vrilium, manant la force de
lui-mme, comme le radium mane de la lumire et de la chaleur; mais en
proportions telles, qu'adapt  un mcanisme appropri, il dtermine des
rotations de vingt mille tours par minute....

Le petit appareil que j'ai sorti de ma poche est muni d'une
imperceptible tarire, faite d'une pointe de diamant: c'est pourquoi en
une seconde elle dsagrge, sous une rotation que lui imprime le
vrilium, les blocs les plus durs-- condition bien entendu qu'on
l'applique  ce que la science hindoue appelle le centre de laya, je me
rserve d'expliquer cela plus tard--c'est--dire le point o en toute
masse concrte toutes les molcules s'appuient et se soutiennent les
unes les autres....

Mais j'en ai trop dit, messieurs, et craindrais d'abuser de votre
patience..., si vous voulez bien me faire confiance, je me livrerai sans
plus tarder aux oprations ncessaires pour neutraliser l'effet de mon
vriliogire... et dlivrer votre beau Paris des angoisses que je lui ai
bien involontairement causes.

Il y eut une acclamation approbative: le jeune Anglais avait eu enfin
raison des dfiances et des jalousies inavoues des savants
officiels.... Certes, plus tard, quand ils se ressaisiraient, ils
traiteraient toutes ces affirmations de chimres sinon de mensonges...
mais devant le petit tas de poussire de marbre, ils se sentaient
dsaronns et ne cachaient pas leur enthousiasme.

Le ministre et le prfet s'taient empars de Sir Athel et s'entendaient
avec lui pour les mesures  prendre en vue de l'opration qui aurait
lieu le lendemain  dix heures du matin.

La seule inquitude que tmoignt Sir Athel, c'tait que la qualit du
vrilium dont tait charg l'appareil enfoui, ne produist d'normes
tincelles qui pourraient effrayer le voisinage: il importait de
prvenir toute panique.

Sir Athel rpondait de tout, autant du moins, ajoutait-il, que les
prvisions humaines le peuvent permettre. Et encore le danger, 
supposer qu'il existt, n'existerait que pour lui-mme.

Et comme le ministre se rcriait, l'adjurant de prendre toutes les
prcautions ncessaires, lui offrant mme de reculer l'opration pour
lui laisser le temps de mettre toutes choses au point:

--Monsieur le ministre, dit simplement Sir Athel, le plus humble
chimiste, dans son laboratoire, risque sa vie vingt fois par jour. Et la
statistique prouve, conclut-il en souriant, que c'est une des fonctions
qui mnent leur homme  l'ge le plus avanc.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures et demie, au terrain
de la rue des Carrires-d'Amrique. Un cordon de troupes tiendrait le
public  distance suffisante.... Sir Athel entendait agir seul, il
n'admettait auprs de lui que les autorits suprieures, le prfet de
police....

--Et le reporter du _Nouvelliste_! fit une voix mle qui n'tait autre
que celle de Labergre.

--Je ne puis rien vous refuser, rpondit courtoisement Sir Athel.

--Eh bien! et  moi? hasarda Bobby. Si je n'avais pas fait tout mon
tapage autour de Coxward, est-ce que les journaux s'en seraient
occups!... Est-ce que ce ne sont pas les injures dont on m'a accabl
qui ont donn l'veil!... Sir Athel, vous ne pousserez pas l'ingratitude
jusqu' me repousser....

--Vous serez des ntres, mon cher monsieur Bobby, dit l'Anglais.

Les dernires salutations furent changes. Sir Athel se fit conduire au
Carlton o, ds le lendemain matin, Labergre viendrait le chercher.

Et quand ils se furent serr les mains sur le seuil de l'htel Beauvau,
Labergre rest seul avec Bobby lui prit familirement le bras:

--Toi, mon vieux Bobby, tu vas venir avec moi au _Nouvelliste_.... Il
faut qu'on te voie...; on te photographiera, et ta binette paratra
demain, en premire page.... Nous ferons mon article ensemble, et aprs
a, nous irons casser une crote  l'Amricain.... Hein! brave Bobby,
des truffes, du champagne et des petites femmes. H! H!

Bobby se laissa entraner!...

Hlas! tous ces gens croyaient toucher  un dnouement!...

Pouvaient-ils deviner les horribles tratrises du destin qui les
guettait!




TROISIME PARTIE

PARIS AVANT LA CRATION DE L'HOMME




I

CATASTROPHE QUI N'EST QU'UN DBUT


Le lendemain,  l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous.

Sans parler de cent mille Parisiens qui, allchs par l'article
tincelant de Labergre, s'taient dirigs vers les Buttes-Chaumont et
les rues avoisinantes dans l'espoir de voir l'inventeur du vrilium et
d'assister  l'intressante opration promise.

Du reste, avec la versatilit qui est la caractristique de notre esprit
national, dj, sur la simple assurance d'un article de journal, toutes
les craintes avaient disparu. On ne voyait, dans ce petit voyage au fond
de Belleville, qu'une excursion de plaisir.

Il est vrai que Labergre, tout en transcrivant fidlement les
explications donnes par Sir Athel, avait, pourrait-on dire, optimis
l'affaire de telle sorte que l'opration qui allait tre tente tait
prsente comme un simple jeu pour le gnial inventeur: et nul ne
songeait  le lui reprocher, car il tait de premire utilit de
modifier dans un sens d'accalmie la mentalit des Parisiens, si prompts
 s'affoler.

Seulement toute cette foule--dans laquelle on comptait des reprsentants
de toutes les classes sociales, se montra quelque peu dsappointe,
quand elle se heurta  un dploiement de troupes qui la relguait 
quelque cinq cents mtres du lieu intressant.

Il y eut quelques bagarres, d'autant que de nombreuses gens prtendaient
se targuer de titres ou de fonctions pour enfreindre la consigne:
snateurs, dputs, porteurs de coupe-files, qui le prenaient de trs
haut. Mais la rgle resta impitoyable. On ne passait pas.

D'autant que le matin mme deux incidents s'taient produits qui
n'avaient pas peu contribu  rveiller les inquitudes de M. Lpine.

D'abord, c'tait un pauvre ivrogne qui, dans la nuit, avait trouv le
moyen de s'introduire dans l'enclos, imprudence qu'il avait paye trs
cher. Car, s'tant videmment approch de l'appareil, il avait t
trouv  quelques pas, inerte, comme mort.

On avait d le transporter d'urgence  l'hpital voisin, mais malgr
tous les soins qui lui avaient t prodigus, il restait plong dans un
coma qui faisait craindre pour sa vie.

--Ah ! lui dit M. Lpine, est-ce que votre Vrilium aurait la
prtention de ressusciter les morts!

--Pas tout  fait, rpliqua Sir Athel en souriant; mais je crois bien
que tant qu'il existe, dans un corps organis, une tincelle de vie, si
petite soit-elle, le Vrilium la galvanise et lui rend toute sa vigueur.
Ainsi, je l'ai essay sur des animaux qui paraissaient morts de froid,
ayant t enferms dans des caisses de glace. Ils ne donnaient plus
aucun signe de vie. Le Vrilium les a ranims et les animaux ont
ressuscit sans mme donner signe de malaise.

--Dcidment vous tes un magicien....

--Oubliez-vous que l'on affubla de ce nom les alchimistes d'autrefois
qui, votre Berthelot l'a dmontr, n'taient que des prcurseurs, ayant
eu le seul tort d'arriver trop tt....

Le second fait qui avait attir l'attention du prfet avait une certaine
gravit. Un des principaux fonctionnaires de la Prfecture de la Seine,
M. Grards, auteur d'tudes trs intressantes sur le Paris souterrain,
tait venu le trouver de grand matin et, plaant des graphiques sous ses
yeux, lui avait dmontr que le sol, le tuf sur lequel reposait le
terrain de la rue des Carrires-d'Amrique, avait t reconnu,  la
suite d'explorations malheureusement restes incompltes, comme offrant
des caractres tout particuliers d'instabilit.

Dj, on en avait acquis la preuve par les prcdents boulements, assez
frquents dans cette rgion. Il tait grandement  craindre que les
oprations qu'on se proposait en amenassent de nouveaux.

--Nous devons avouer, avait ajout M. Grards, que nous ignorons
absolument quelle est la nature des terrains sous-jacents, et, de
quelques observations qui me sont personnelles, je crois pouvoir dduire
qu'ils reposent sur des couches absolument anciennes, quaternaires et
peut-tre mme tertiaires, ainsi qu'en tmoigne la dcouverte de
certains ossements fossiles.

Je serais enclin  supposer, concluait le savant gologue, que cette
partie de Paris fut, il y a des milliers d'annes, secoue par un
cataclysme de nature volcanique ou autre, et que le tassement dfinitif
n'est pas encore accompli. D'o la possibilit d'croulements
dangereux.

M. Lpine, frapp de ces communications, avait cru devoir les
transmettre  Sir Athel.

Pour la premire fois, le savant anglais avait paru lgrement troubl;
mais il avait bien vite ressaisi son sang-froid:

--Ce ne sont l que des hypothses, avait-il dit. Tout homme qui agit
sait qu'il doit compter avec l'imprvu. Vous avez vu vous-mme, monsieur
le prfet, que la prsence de l'appareil constitue un danger continuel.
Je ne veux pas avoir  me reprocher de nouvelles morts d'homme. Si
indigne d'intrt que ft ce pauvre Coxward, l'pouvantable accident
dont il a t victime me laissera un perptuel remords. Je dois tout
tenter pour viter le retour de pareille catastrophe; et d'ailleurs, je
vous le rpte, il n'y a ici que moi qui risquerai quelque chose. Je
rponds de tout....

Et il ajouta avec un geste vague:

--Sauf de l'insupposable....

--Allez donc, monsieur, lui dit le prfet d'un ton grave. Puisse
l'vnement donner raison  vos esprances. Permettez-moi de vous serrer
la main comme  un homme de coeur, digne de toute notre estime.

Labergre et Bobby, forts de l'autorisation toute personnelle qui leur
avait t donne, avaient pu seuls pntrer dans l'enclos.

Sir Athel prit Labergre  part:

--Monsieur, lui dit-il: je n'ai eu qu' me louer de vos procds et je
vous remercie de la confiance que vous m'avez tmoigne. Malgr mon
intime certitude du succs, je dois tenir compte de toutes les
ventualits. Si prvoyant qu'il soit, l'homme est toujours soumis aux
caprices du hasard.

Au cas o quelque accident m'atteindrait, voulez-vous tre assez bon
pour vous charger d'une lettre que j'ai prpare et l'adresser  celle 
qui elle est destine, Mlle Mary Redmore, ma fiance.

--Ce sont l services qui ne se refusent pas, rpondit Labergre, mais
je compte bien ne pas avoir  vous le rendre, d'abord parce que nous
sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous
arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, tant absolument
dcid  ne pas vous lcher d'une semelle....

--Je n'y consens pas, s'cria vivement Sir Athel. J'ai le droit de
disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie
d'tre venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.

--Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut tre bien un
homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous tre d'un utile
concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin,
dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je
serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitu au
noctambulisme parisien, il doit avoir la tte un peu lourde.... H,
Bobby?

--Je suis l, dit le dtective en s'approchant, et j'attends que vous
veuillez bien user de mes services....

--Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes paules
la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bont de nous
ficher le camp....

--Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergre d'un air ahuri.

--a veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....

--Moi! m'en aller! s'cria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux
poings en avant, comme prt  boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole!
j'ai le droit de demeurer ici et d'tre tmoin de tout ce qui va se
passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je
n'hsiterais pas  recourir, le fallt-il,  l'ambassadeur de la
Grande-Bretagne....

--L! L! mon petit Bobby! ne te fche pas! fit Labergre, qui le
traitait de plus en plus familirement,--car le bonhomme lui
plaisait--tout a, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs.
Bobby, que tu te fasses dmolir....

--Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit tre dmoli, on le
sera ensemble... j'ai  rhabiliter la police de Sa Majest... et je ne
faillirai pas  mon devoir....

Sir Athel haussa les paules:

--Qu'il soit fait selon votre volont, dit-il. Aprs tout, qui sait si
nous n'aurons pas  nous entr'aider les uns les autres. A l'oeuvre,
maintenant, car on pourrait croire que j'hsite.

Rappelons en quelques mots quelle tait la situation.

Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette,  demi
remplie de sable et de pierres, et mergeant au milieu le fameux
Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus,
son toit mtallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de
l'hlice.

Le vriliogire tait ttragonal, les parois tant faites de croisillons
de mtal, et dans l'une d'elles une porte tant mnage.

Aucune poigne, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le
soulever: et la porte tant ferme, et maintenue dans son cadre par les
pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'
moins d'engins trs solides, tels que grues ou vrins, on pt parvenir 
le faire sortir de l'tau qui l'enserrait.

Cependant, Sir Athel s'tait approch, arm d'outils qui paraissaient de
cuivre et lui permettant de toucher l'appareil  distance. Il avait
pass sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants
faits d'un tissu mtallique brillant et souple, qui rappelait celui des
brassards,  mailles d'acier, des anciens chevaliers.

Un peu ple, mais ayant au visage le signe non quivoque d'une volont
que rien ne saurait branler, Sir Athel, invitant du geste ses amis 
lui laisser le champ libre, tait descendu sur la dclivit de la
cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le
plus de rsistance....

Alors, d'une de ses baguettes dont la forme tait identique  celle des
crosses d'vque, il commena  toucher lgrement les colonnettes,
soutenant les rebords du toit, des crpitements se faisaient entendre,
tandis que de courtes tincelles jaillissaient.

C'tait exactement comme si un accumulateur se dchargeait au contact
d'un corps bon conducteur de l'lectricit: mais les tincelles taient
de couleur singulire, comme noires, avec un reflet de rouge brun.

A chacune de ces dcharges, on voyait une dsagrgation s'oprer entre
le toit et la partie qui le supportait. La calotte de mtal se dtachait
par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les
deux rebords.

--Monsieur Labergre, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de
me passer l'outil en S qui se trouve  ct de la bote; ne craignez
rien, il est inoffensif....

Mais il se trouva que l'objet tait plus proche de Bobby que du
reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se prcipita,
saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit 
Sir Athel... mais n'ayant pris aucune prcaution pour assujettir ses
pieds sur le sable mouvant, il glissa....

Et dgringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....

Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'quilibre,
fut projet contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la
force de la baguette qu'il tenait  la main.

Labergre s'tait lanc pour retenir Bobby et, arc-bout sur ses
jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforant de le
tirer en arrire....

Que se passa-t-il alors?

Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc
de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva,
s'arracha de la terre en tournoyant....

Puis il y eut au sommet du casque qui n'tait pas tout  fait dgag de
son support un clatement bruyant, fulgurant d'tincelles longues de
prs d'un mtre, vritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant
vers le ciel....

Puis un craquement formidable....

Et, soudain, le sol s'effondra sur un primtre de plus de dix mtres...
des vagues de sable et de pierre se soulevrent pour retomber avec un
bruit sinistre....

On et dit qu'un abme s'ouvrait....

Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit,
l'appareil et les trois hommes....

Un gouffre s'tait tout  coup creus, dans lequel s'boulaient toutes
les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....

Et quand, attirs par le fracas de la catastrophe, le prfet, le
ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de
pierres et de terres,  une profondeur de plus de dix mtres... et qui
s'tait referm sur les malheureux....

Il y eut une clameur de dsespoir....

Le malheureux Sir Athel Random avait pay de sa vie l'effort hroque
qu'il avait tent pour sauver Paris... et avec lui avaient pri ses
deux courageux acolytes, Bobby, le dtective, et Labergre, le
reporter....

Douloureuse tragdie....




II

ANGOISSES DU LENDEMAIN


L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut norme.

Ce fut un dchanement de maldictions contre l'administration, coupable
de n'avoir entour l'opration d'aucune des prcautions qu'indiquait la
plus vulgaire prudence....

En dpit de toutes les dngations, la lgende se formait que, par
raison d'conomie, on s'tait refus  excuter des travaux d'tayage et
de soutnement que le malheureux Sir Athel avait rclams.

--C'est un vritable assassinat, criait le _Reporter_. Vit-on jamais
pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie?
Pourquoi n'avait-on pas convoqu les sapeurs du gnie? Comment, pour le
moindre incident sur la voie publique, on n'hsite pas  mobiliser les
pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail norme, dont
videmment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montr une
insouciance criminelle....

Puis, c'tait la prfecture de la Seine qui tait vise. Les sous-sols
de Paris lui taient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et
des graphiques publis  frais normes aux dpens des contribuables! En
tions-nous rduits une fois de plus  devenir la rise de l'Europe?

Le _Nouvelliste_ paraissait, encadr d'un double filet noir.

Car si Labergre tait un de ses rdacteurs--sa biographie occupait
trois colonnes de la premire page!--Bobby ne lui appartenait-il pas
aussi, par le zle avec lequel le journal l'avait dfendu contre les
inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongre!...

En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilit, depuis
le ministre qui avait autoris, avec quelle facilit! la tmraire
tentative d'un homme dont la comptence n'tait affirme que par
lui-mme!

Et que dire de ces prtendus savants qui avaient accueilli, avec une
lgret coupable, les affirmations les plus chimriques et avaient
permis qu'un homme risqut sa vie, sans les avoir soumises  aucune
preuve pralable!...

Ah! ils avaient cru  la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs
avaient eu la foi! Cette fois, c'tait bien la faillite de la science:
il tait vident que ce malheureux Random n'tait qu'un fou qui, par
quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prtendue
dissociation du bloc de marbre n'tait qu'un truc de prestidigitation
auquel tous s'taient laiss prendre, jusqu'au prfet de police, qui
pourtant n'tait pas un naf.

Ce dsastre avait eu son contre-coup  la Chambre des dputs: le leader
de l'extrme-gauche avait, pour ainsi dire,--bondi sur le cabinet,
enveloppant dans la mme rprobation tous les services, y compris la
Guerre, la Marine et les Travaux publics.

Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient mme pas dfendre le sol d'un
quartier de Paris. Aujourd'hui c'tait une parcelle du dix-neuvime
arrondissement qui disparaissait dans l'abme, demain ce serait la
France tout entire! (_Applaudissements  l'extrme-gauche et sur les
bancs de la droite. L'orateur, revenant  son banc, est vivement
flicit._)

Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction,
assaisonne d'ironie, du chef du cabinet pour rsister  l'attaque.
Reprenant la clbre mtaphore du bloc, il le montra se dressant,
robuste et sans fissures, pour soutenir l'difice superbe de notre pays.

--Qu'importent, s'cria-t-il, des paroles amres  nous adresses,
qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que
l'impassibilit des consciences fortes et sres d'elles-mmes! Sont-ce
donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que
nous aurons laiss chapper de nos mains ces portefeuilles dont certains
sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous
acceptons toutes les responsabilits, sans hsiter, d'un coeur ferme,
parce que nous sommes prts  en assumer d'autres... c'est--dire toutes
les mesures dj prises et  prendre pour l'oeuvre difficile du salut
des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (_Acclamations sur
les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant  sa place, est
vivement flicit._)

L'ordre du jour de confiance fut vot  une majorit de 293 voix.

Mais pendant ce temps-l, on travaillait.

Toute la cohorte des ingnieurs parisiens avait t mobilise, des
puisatiers, des goutiers, des maons, des terrassiers avaient t
appels sur les lieux.

Car, bien qu'on ne conservt plus aucun espoir de sauver les engloutis,
il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves
possibles de bon vouloir.

Voici quel tait maintenant l'aspect du terrain:

Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze
mtres, un pourtour de terre et de caillasses, presque  pic et semblant
en quilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de dbris sans
forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.

Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas mme d
souffrir. L'crasement--et c'tait un vritable bonheur!--devait avoir
t immdiat, instantan.

Restait-il une chance quelconque de les arracher  leur sort, trs
probablement accompli depuis la premire minute; pas un des ingnieurs
ne se ft hasard  rpondre par l'affirmative.

Bien plus, tant donne la nature du terrain, il tait certain que tout
travail tent ne pouvait que dterminer de nouveaux boulements, et par
consquent augmenter la masse des matriaux sous laquelle les victimes
n'agonisaient mme plus.

On dcida que l'impossible serait tent.

Un tayage solide serait tabli pour contenir les parois du gouffre;
puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlverait la
plus grande quantit possible de sables et de gravats.

Quant  la dure des travaux, qui aurait pu les prvoir?

Il tait peu probable qu'on pt, avant quarante-huit heures au plus,
commencer le labeur de dblaiement.

Ne satisfaisant personne, ces mesures taient cependant les seules
auxquelles on pt songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on
essayait d'en veiller chez autrui....

Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensit habituelle:
le temps tant trs beau, les terrasses de caf regorgeaient et le soir,
les salles de thtre furent combles.

On eut volontiers prpar une fte, reprsentation ou bal de gala, au
profit des victimes. Mais puisqu'elles taient mortes!...

Le _Reporter_ eut une ide de gnie--pour diminuer la triste victoire du
_Nouvelliste_.

Un de ses rdacteurs fut dpch  Londres avec mission d'avertir la
veuve de M. Bobby et de la ramener  Paris.

Ce qui fut fait: et la malheureuse femme--vritablement dsespre de la
mort de son brave dtective de mari, dut parader sur les boulevards en
une voiture sur laquelle planait un tendard noir, avec, en lettres
d'or, cette inscription:

_Le Reporter  la veuve du Martyr._

Une souscription tait en mme temps ouverte dans ses colonnes, afin de
mettre madame Bobby  l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour
mille francs.

En mme temps, le _Nouvelliste_, qui n'entendait plus se laisser
distancer, faisait appel  tous les journalistes,  tous les
intellectuels, pour que ft lev  la mmoire de Labergre, le hros du
reportage, un monument dont l'excution fut confie au grand Rodin. On
rvait une statue rappelant le Mose de Michel-Ange, dont les cornes
lectriques symboliseraient la nature de l'accident o il avait pri.

Il n'tait que Sir Athel Random dont nul ne se proccupt. Aprs tout,
il tait le vritable auteur responsable de la catastrophe. Dj, de ses
prtendues inventions, John Coxward avait t la premire victime; et
voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore caus la
mort de trois personnes.

Seul, Emile Gautier--le chroniqueur scientifique--levait la voix en sa
faveur et, dans un article srieusement document, exposait la thorie
des terres rares et du Vrilium. L'avenir rhabilitera Sir Athel, victime
irresponsable d'un accident, tout  fait indpendant de sa volont, et
d seulement  l'incurie de l'dilit parisienne. Suivait une charge 
fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Prfecture de la Seine.

Vingt-quatre heures s'taient dj coules, quand on signala l'arrive
 Paris de miss Mary Redmore, la fiance--hlas, dj veuve--de Sir
Athel Random.

La malheureuse jeune fille--qui portait  Sir Athel une profonde
affection--avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur
sur cette tombe effrayante o nul vestige ne rappelait plus le souvenir
de celui qu'elle avait aim.

Elle tait accompagne de son pre, l'nergique M. Redmore qui, ayant
pris dfinitivement le parti de sa fille et n'admettant pas
l'irresponsabilit des Franais dans cette horrible catastrophe, se mit
immdiatement en rapport avec nos plus minents avocats d'affaires. Il
tait dcid  intenter un procs  la Ville de Paris et  lui rclamer,
au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'tait fait confier les
pouvoirs--des dommages-intrts qu'il valuait  vingt mille livres
sterling, c'est--dire  cinq cent mille francs.

Une complainte se vendait sur les boulevards:

          Franais, coutez l'histoire
          Qu'on ne pourrait pas y croire
          D'un Anglais qu'un triste sort
          Prcipita dans la mort...
          A Blriot faisant la pige,
          Arm d'une simple tige,
          Il s'imaginait, pauvre homme...
          A l'aide du Vrilium,

          Voler  travers l'espace...,
          Voir le soleil face  face;
          Il est tomb dans un trou,
          Ous qu'on ne voit rien du tout!...

L'diteur de cette oeuvre--qui se chantait sur l'air de Fualds--fit une
fortune rapide....

Mais peut-tre est-il ncessaire de dire maintenant ce qu'il tait
advenu des trois protagonistes de cette tragdie....




III

SOUS PARIS


Pour tout homme de sens rassis, se dfendant contre les suggestions
d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque 
journaux et trois hommes sont entrans dans la dbcle de centaines de
mtres cubes de matriaux divers, les probabilits militant en faveur de
leur crasement se peuvent chiffrer par--sur mille--999  une chance
pour leur salut.

Cependant tudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et
vous serez surpris de voir le rle qu'en les cas les plus effrayants,
joue cette force que nous nommons--sans la comprendre--le hasard.

Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vrifies
soit viole, ce couvreur tombe du sixime tage, rebondit sur un balcon
et vient s'taler sur une voiture d'ordures mnagres, qui lui fait un
lit moelleux et sauveur.

Sur deux automobilistes emports par la mme voiture, mis en pril par
la mme rupture de frein, culbutant sur le mme obstacle, sous la mme
voiture qui capote, l'un d'eux est tu raide, l'autre en est quitte pour
quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intrt sera de
servir de justification pour rclamer une indemnit au clbre Qui de
droit, anonyme auteur de tous nos maux.

Sous les rafales de la tempte, sur dix navires, neuf parviennent  fuir
devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixime, le plus solide, le
plus neuf, le mieux command disparat, happ par la mer et des
passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigu et,
bien entendu, ignorait les plus lmentaires principes de la natation.

Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent
personnes ont dambul, au pas, au trot, au galop, sans mme y prendre
garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans
le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.

La vie et la mort sont  la merci de milliers de circonstances, les unes
visibles et dont nous croyons pouvoir nous carter, les autres
invisibles et sournoises qui rglent notre compte, sans que nous ayons
suppos qu'il y avait un calcul  faire.

Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que
l'invraisemblable.

C'est pourquoi, si trange, si stupfiant que paraisse la suite de ce
rcit, l'incrdulit du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexprience.

Le mot--impossible--a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les
mathmatiques pures... et encore!

C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fcheuse troitesse d'esprit
que de s'tonner quand nous retrouvons,  une profondeur que nous
n'avons pas encore eu le temps d'valuer numriquement....

Sir Athel Random, assis, le front dans la main et rflchissant
profondment....

Assis? o? sur quoi?

Trs simplement sur le plancher de son kiosque, de sa gurite, de
quelque nom qu'on veuille la nommer.

Bris? Ou tout au moins tourdi? Point. Trs calme, trs valide et en
possession de toutes ses facults.

Seulement un peu tonn: 1 de se trouver  l'intrieur de son appareil
d'aviation, 2 de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et
lourde solitude, 3 d'avoir la sensation d'une descente plutt que d'une
chute, sans heurt violent.

Naturellement l'obscurit tait profonde et ce n'tait qu' ttons que
sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.

Encore n'avait-il hasard ces gestes qu'avec une infinie prcaution; il
savait trop, par exprience, quels prils pouvait prsenter une
brusquerie de geste dans un local muni de tous cts d'une machinerie
aussi dlicate que dangereuse.

Donc il avait pris le parti le plus sage, qui tait de se tenir aussi
immobile que possible et de rflchir, aussi nettement et aussi
froidement que les circonstances le permettaient.

Sir Athel--on l'a devin du reste--tait un esprit prcis, mthodique,
sriant les questions.

Le fait de se trouver  de nombreux mtres sous terre, enferm dans une
caisse d'explosifs, n'tait pas,  premier examen, de ceux que l'on
choisirait bnvolement pour occuper ses loisirs.

Mais, d'autre part, c'tait satisfaction relle que de sentir son coeur
battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activit de
son cerveau; en un mot, de se retrouver, aprs pareille alerte,
parfaitement vivant.

Sir Athel monologua,  la muette, bien entendu.

--Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succs.
J'allais en quelques minutes--et par la seule force du vrilium,
convenablement adapte, soulever lentement le Vriliogire.

Mon but tait, aussitt que j'aurais dgag la porte, de m'introduire 
l'intrieur, avec les prcautions convenables, d'atteindre l'isolateur
central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu
provisoirement inerte. Et alors on aurait achev le sauvetage de
l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de
vigoureux bras auraient achev l'oeuvre.

Que s'est-il alors pass? Je me souviens que j'avais dj dcharg
certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je
touchais au but. Seulement j'eus besoin--ma mmoire est trs
fidle--d'une des tiges que j'avais prpares et qui, par sa forme
recourbe, me permettait de la faire pntrer  l'intrieur.
J'atteignais ainsi le ressort suprieur de la porte dont une partie se
repliait et livrait passage  ma main qui achevait l'oeuvre....

J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel  autrui--
M. Labergre, si je ne me trompe--pour obtenir l'outil dsir... ce fut
alors qu'un corps lourd se prcipita sur moi... dtermina le choc de ma
baguette  vrilium contre une partie de la paroi...

Il se donna  lui-mme quelques explications dont le rsultat fut qu'il
ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui...,
en mme temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes,
et soudain libres, dterminaient un boulement et la chute de
l'appareil.

Mais la science constate nombre de faits dont les modalits lui
chappent.

Le phnomne actuel les augmentait d'une unit. C'tait tout.

Ce qui tait vident, c'est que, par les chocs subis, tels
dclanchements s'taient produits dans les ressorts moteurs qui avaient
opr la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en
vrit que l'appareil ft pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni
force, ni chaleur, ni lumire. Question  tudier de plus prs, si
jamais on avait encore le loisir de l'tude.

--Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que trs mdiocrement sur
les moyens qui me restent de sortir de la position plus que prcaire
dans laquelle je me trouve.

Et tout  coup il eut un frisson.

Une pense--un instant carte--lui sautait au cerveau.

Il n'tait pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux
compagnons! Labergre, Bobby, le reporter gnial, le dtective si
fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils pri, soit
qu'ils eussent t foudroys par les dcharges vriliennes qui avaient
dtermin et accompagn l'effondrement; soit, ce qui tait plus horrible
encore, qu'ils eussent t crass par les dcombres....

Sir Athel avait le coeur essentiellement bon. Toutes ses recherches
scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la
somme de bien-tre dont disposait l'humanit.

Qu'importait sa vie  lui! Ds longtemps, il en avait fait le sacrifice.
Mais avait-il le droit de disposer de celle d'autrui? Or ici sa
responsabilit tait entire, indniable. Pourquoi, connaissant les
prils de l'opration, sachant que lui seul pouvait les conjurer;
comment, pourquoi, avait-il t assez faible pour autoriser ces deux
hommes  l'accompagner?

Encore pour le cas de Coxward, pouvait-il allguer pour sa dfense
personnelle que c'tait par la propre imprudence du boxeur que
l'accident s'tait produit. Sir Athel en avait t tmoin sans y
participer en quoi que ce ft.

Mais l, il ne pouvait pas adresser le moindre reproche  ces deux
hommes, qui ne l'avaient suivi que par intrt pour lui...; il aurait
d, c'tait son devoir d'honnte homme, les repousser, rejeter
impitoyablement leur requte.

Et Sir Athel se demandait en rougissant s'il n'avait pas obi  un
ridicule instinct de vanit en les acceptant pour proches tmoins de ce
qu'il croyait tre une victoire.

Il se dit qu'aprs tout il avait expi ce crime: car quel espoir de
sortir du gouffre o il tait enlis! Eh bien, qu'il mourt, ce n'tait
aprs tout que le chtiment qui lui tait d!

Sous le poids de ces penses douloureuses, Sir Athel se sentait faiblir.
Toute son nergie l'abandonnait. tait-ce manque d'air ou simplement
l'effet de la tension morale, ses nerfs se brisaient, son cerveau
s'embrumait, un voile s'tendait sur ses yeux. Il prouvait la sensation
pouvantable de l'inhumation prmature, et ses deux mains, en un geste
dsespr, se crisprent contre sa poitrine, secoue par un spasme
convulsif.

Ce geste inconscient le sauva.

Sous ses doigts, il sentit des objets durs qu'il connaissait bien:
c'taient de petites botes plates, pareilles  des bonbonnires, dans
lesquelles il avait enferm des parcelles de vrilium!

Le vrilium! Quoi! Il tait en possession de ce produit tonnant, de ce
moteur universel, de cette panace  laquelle rien ne rsistait! Et il
se laissait aller au dcouragement!

A quoi donc et servi de s'tre rendu matre d'un des plus puissants
secrets de la nature, si cette dcouverte ne lui et pas apport le
salut dans les circonstances les plus dsespres....

Aprs tout, puisqu'il n'tait pas mort, pourquoi ses deux compagnons
eussent-ils ncessairement succomb?

Rien que pour avoir touch une des botes qui renfermaient le vrilium,
dj sir Athel se sentait rconfort! Non, non, il ne s'abandonnerait
pas, il lutterait, il vaincrait!...

Et il lui sembla voir, dans une vague pnombre, le doux visage de Mary
Redmore qui l'encourageait.

--Je suis dans le Vriliogire, se dit-il. Mais o se trouve l'appareil?
C'est l ce qu'il faut savoir, et pour cela il faut de la lumire. Le
vrilium va m'en procurer.

Il y avait encore un danger, c'tait de hasarder un faux mouvement qui
agt sur quelqu'un des ressorts de la machinerie et dchant encore
quelque dcharge. Car Sir Athel qui, avant le 1er avril, ne songeait
pas encore  utiliser son avion, s'en servait volontairement pour
emmagasiner les parties de vrilium qu'il obtenait dans son laboratoire.

Avec d'infinies prcautions, il tira de la poche de son gilet le menu
porte-crayon qui lui avait servi nagure  dissocier l'encrier de
marbre. Il le palpa, fit jouer dlicatement une virole, destine 
modifier les effets  obtenir, puis poussa un ressort. Il y eut un lger
dclic et une languette de feu jaillit, assez semblable  la flamme de
l'actylne.

Une clart blouissante envahit la cabine dispose comme celle d'un
poste tlphonique; et sur toutes les parois, taient installes des
petites caisses, munies de poignes ou de boutons, le tout formant,
pourrait-on dire, une sorte de clavier dont les touches agissaient sur
les diverses parties du mcanisme. Un faisceau de fils reliait ce
systme  une sphre, de trs petite dimension, fixe sur une tige
mtallique qui traversait la cabine de haut en bas, et qui, nous le
savons dj, commandait les deux hlices, aux deux extrmits verticales
de l'appareil.

Au premier coup d'oeil, Sir Athel comprit ce qui s'tait pass. Dans le
choc brutal qu'avait produit sa chute, un des ressorts de l'intrieur
s'tait dclanch, et le moteur se mettant en marche avec une rapidit
norme avait fait agir l'arbre des hlices.

A son extrmit suprieure, l'hlice qui avait t brise n'existait
plus; mais,  la partie infrieure, elle subsistait dans son entier, et
tournant avec une vlocit vertigineuse, elle s'tait enfonce dans le
sol friable, faisant en quelque sorte office de tire-bouchon--ou mieux
de vis d'Archimde. Et elle avait creus un puits dans lequel l'appareil
tout entier tait descendu, comme dans une gaine o il s'tait fray sa
voie, ralenti cependant par le frottement.

Ce qui expliquait comment la descente, au lieu de prsenter le caractre
d'une chute dans laquelle tout se ft fracass, avait pris celui d'un
glissement.

Mais pourquoi l'arrt?

Ayant allum une lampe attache  la paroi, Athel, libre de ses
mouvements et compltement matre de lui-mme, chercha. La charge de
vrilium qui actionnait le moteur et les diverses parties du mcanisme
tait presque puise, et pourtant suffisante encore pour produire de
trs rels effets. Il tait vident qu'un obstacle puissant s'tait
oppos  la continuation du mouvement, et bientt Athel en reconnut la
cause.

Aprs avoir perfor les diverses couches de terre, de sable, de pierres
dsagrges qui ne lui avaient oppos qu'une rsistance relative,
l'hlice infrieure s'tait trouve subitement arrte. L'norme foret
dont elle tait garnie  son centre s'tait engag dans une matire dont
la duret tait telle qu'il n'avait pu la percer; son mouvement de
rotation s'tait arrt et l'appareil se trouvait, par le fait mme,
immobilis par l'obstacle.

Cependant Athel savait qu' la force du vrilium pas une substance connue
ne pouvait rsister: cet arrt devait donc provenir d'une cause spciale
qu'il ne tarda pas  dcouvrir. Par un accident d  la rupture d'un des
ressorts mtalliques, la communication se trouvait interrompue entre
l'arbre de couche et le moteur, ce qui tait facile  rparer.

En somme, et grce  un hasard incroyable, mais qui prouvait
l'excellente qualit des matriaux employs  la construction de
l'armature, le vriliogire tait pour ainsi dire intact et Athel ne
doutait pas qu'il pt facilement le remettre en activit.

Mais ici se posait la question la plus grave.

Y avait-il lieu de provoquer un nouveau dplacement? Dans quel sens
devait-il tre dirig? En un mot, o se trouvait-on? A quelle
profondeur?

Le savant anglais avait la sensation trs nette qu'il avait perdu
connaissance... pendant combien de temps? tait-il  dix, vingt, trente,
cent mtres au-dessous du sol? La descente s'tait-elle opre en ligne
droite ou incline? Toutes interrogations qui restaient ncessairement
sans rponse.

Athel regarda sa montre. Elle marquait une heure. C'est--dire que
depuis le moment o il avait commenc l'opration--dix heures du
matin--trois heures s'taient coules. Et encore o tait la preuve que
ce ft trois heures plutt que quinze heures. Ceci pouvait se vrifier
mcaniquement.

Il fit jouer soigneusement le remontoir. Le nombre de tours lui dmontra
que c'tait bien une heure de l'aprs-midi. Mais pendant combien de
temps tait-il rest inerte et inconscient?

Les termes du problme ne se simplifiaient pas.

Enfin de quoi tait envelopp le vriliogire? Dans quelle sorte de
matire se trouvait-il encastr, enchss?... Comment le savoir?...

Pour se donner de la force, Athel ouvrit une petite bote qui contenait
des pilules Berthelot. On sait que notre grand chimiste avait mis cette
hypothse qu'un jour viendrait o la nourriture de l'homme par les
substances organiques serait remplace par les lments chimiques qui
les composaient.

Si bien que l'alimentation en serait assure par des condenss de
l'essence mme des choses, des lments, azote, carbone, phosphore dont
sont forms les viandes, les lgumes, le lait, etc., tablettes ou
pilules qui sous un trs petit volume serviraient  la rparation des
forces.

Sir Athel avait tudi cette question depuis longtemps et l'avait en
partie rsolue.

Dans une bote d'un dcimtre carr, Athel tait en possession de
provisions suffisantes pour assurer son alimentation pendant des mois
entiers.

Craignant donc une nouvelle dfaillance physique, il prit deux pilules
riches en azote et y ajouta mme, afin d'claircir son cerveau, une
tasse de caf (en pilule).

Il se sentit rassrn, alerte! et prouva cette sensation qu'il tait
vraiment trop vivant pour mourir. Il savait enfin, qu'en dernier
ressort, il lui restait une suprme ressource: l'injection sous-cutane
du vrilium, qui, tant que les organes taient intacts, rendait  l'tre
toute sa vitalit.

La confiance en soi est la premire condition du succs.

Dans le trs petit espace o Athel pouvait se mouvoir, il examina un 
un tous les divers mcanismes de sa machine, interrompit les contacts
qui pouvaient encore dvelopper l'action du vrilium. Il ne laissa rien
au hasard et comme un gnral qui a inspect toutes les parties de son
champ de bataille, il se dcida  agir.

Ce fut alors que, levant les yeux pour la premire fois jusqu'au plafond
du kiosque, il s'aperut que la partie suprieure tait souleve.
N'avait-il pas t pratiqu en effet une sorte d'arrachement du casque
prussien qui le couronnait. Dans la chute, ce couvercle--il n'est pas
de terme plus clair--avait bascul et par l'orifice ainsi pratiqu, il
tait possible de jeter un regard au dehors.

Il se hissa sur un escabeau, et grce  sa haute taille, il atteignit le
sommet et passa sa tte par l'orifice. L'obscurit tait noire, mais une
tideur lui monta au visage. On et dit qu'un certain espace s'tendait
alentour.

Il prit le fameux porte-crayon--bon  tout faire--et ayant pass le
bras, fit jaillir la lueur claire et blanche. Il eut une exclamation de
surprise. Le vriliogire n'tait pas engain, comme il l'avait cru
d'abord. Au-dessus de lui, l'espace tait libre; et aussi, devant l'une
des parois, celle justement o se trouvait la porte, qu'il n'avait pas
jug prudent d'ouvrir jusqu'ici, dans la crainte d'un boulement 
l'intrieur.

Il lui parut que ce qui l'entourait ft de pierres dures, de roc mme.

Alors il n'hsita plus: il fit jouer les ressorts de la porte et se
pencha sur le seuil, avanant dans les tnbres la torche minuscule qui
rpandit des flots de lumire.

Athel avait devant lui une caverne, une grotte trs spacieuse, dont
l'ossature tait faite de pierres normes, tasses, encastres les unes
dans les autres, donnant la sensation d'une solidit inbranlable.

Il ne voyait pas distinctement le sol: regardant prudemment  ses pieds,
avant de franchir le seuil, il s'aperut qu'entre le vriliogire et le
terrain de la caverne, s'tendait un espace vide, large de plus d'un
mtre.

Il pencha le jet de lumire, et il lui sembla qu'il y avait l un abme
trs profond, dans lequel ses regards ne distinguaient rien. Au del de
cet intervalle tait le sol de la caverne qui lui parut fait d'une vote
peu paisse, comme d'une crote de ciment qui aurait recouvert un espace
creux au-dessous.

Cependant cette sorte de carapace tait d'apparence solide. Dcid 
tout, Athel prit son lan, franchit l'espace vide et se trouva debout,
sain et sauf, sous la haute vote de la caverne.

L'air y tait pais, lourd, presque suffocant, avec un relent de
moisissure qui coeurait.

Mais on n'en tait pas  s'mouvoir de ces dtails. Athel prouvait
comme une sensation de libration. N'avait-il pas ressenti cette
crainte, inavoue  lui-mme, qu'il resterait squestr, inhum dans le
vriliogire transform en cercueil! La mort lente, horrible, dans
l'immobilit et l'asphyxie.

Jamais touriste en face de l'espace, du ciel, des bouquets d'arbres, des
vastes paysages, n'prouva joie plus intense que celle de notre bon
savant, envelopp de tous cts d'une calotte de pierre, avec, sous les
pieds, un abme sans fond? Preuve nouvelle de la relativit des
jouissances humaines!...

Et Sir Athel, emport par son enthousiasme, s'cria:

--Vive la vie!... Vive la science!

--Qui est-ce qui piaille l-haut? rpondit une voix qui semblait sortir
des profondeurs de la terre.




IV

LE TOUT POUR LE TOUT


Sir Athel s'attendait si peu  entendre une voix humaine rpondant  la
sienne, qu'il tait rest un instant interdit, comme suffoqu.

Mais, se ressaisissant aussitt, il plaa ses deux mains en porte-voix
devant ses lvres et cria  pleins poumons:

--Qui a parl?...

Voile, paraissant lointaine, la voix rpliqua:

--Moi, Eusbe Labergre, rdacteur au _Nouvelliste_.

--Et moi, je suis Sir Athel Random....

--N. de D.! (pardon de l'exclamation! mais avouons qu'elle tait dans la
note). Vous pouvez vous vanter d'tre un joli coco et de nous avoir
fourrs dans un beau ptrin!...

--O tes-vous?

--Je n'en sais rien... l ou ailleurs, quelque part ou nulle part, 
deux ou trois cents pieds sous terre!...

--tes-vous bless?

--Je n'en sais rien... mais moulu, dmoli, ne pouvant remuer ni pieds ni
pattes!... Oh! ce que je donnerais pour prendre un distingu au caf de
Boubouroche!

--Ne vous dcouragez pas! On en sortira.... C'est dj beaucoup de
n'tre pas mort!... Voyons, coutez-moi!... (il agita la flamme autour
de lui). Voyez-vous une lueur, un reflet....

--Je ne vois rien... je suis trop abruti....

--Bon! tenez-vous tranquille et attendez!...

Labergre gronda encore quelques mots qu'on n'entendit pas. Athel, qui
avait recouvr toutes ses facults de logique, se disait trs justement
que la grotte o il se trouvait communiquait certainement avec quelque
autre poche ou caverne, sans doute celle dont le plancher de celle-ci
formait le plafond.

Arm de sa lampe, il se mit donc  explorer soigneusement la caverne,
se rapprochant peu  peu du vriliogire qui occupait l'une de ses
extrmits.

Dj il en avait fait deux fois le tour, trs surpris de ne trouver
aucune ouverture par laquelle Labergre et pu tre prcipit dans les
sous-sols, si cette expression peut tre employe  cette profondeur.

Soudain, il s'arrta devant une masse noirtre qu'il avait dj frle
en passant et qui lui avait produit l'impression d'tre un bloc de
pierre de nuance plus fonce que les autres.

Mais cette fois, la heurtant volontairement du pied, il eut une
surprise.

Cela n'avait pas la rigidit de la pierre, c'tait mou et lastique.

Il se pencha vivement et tta de sa main large ouverte.

--Mais c'est un tas d'toffes, murmura-t-il. A moins que....

Il palpa cette fois plus vigoureusement: sous l'toffe, il y avait de la
chair. C'tait un corps organique!...

Mais en vain, il s'efforait-- la lueur de sa lampe--de reconnatre la
forme, la nature de l'objet. Il ne voyait qu'une sorte de rotondit,
sur laquelle tait tendue comme une gaine de drap noir.

Tout  coup, il poussa un cri: c'tait un corps humain, mais si
troitement encastr dans un cadre de pierre qu'il semblait impossible
de l'en arracher.

Vivant? Mort? il ne bougeait pas, n'avait pas un frisson, pas un
tressaillement... pourtant posant sa main bien  plat sur l'toffe,
Athel constatait que la chaleur animale n'avait pas disparu. Il
s'agenouilla, posa son oreille sur la partie qui saillait et couta
attentivement.

Cela respirait. Cela vivait!... le drap tait celui d'une redingote,
d'une redingote anglaise... d'o en conclusion ce nom qui jaillit des
lvres d'Athel Random: Bobby!

Et quand il l'eut cri, il se fit dans le dos en question comme un lger
remous. Donc quelque part, sous ce dos, il y avait une tte, avec des
oreilles.

Pourtant Athel considrait cette chose avec inquitude: certes, il
semblait fort simple d'empoigner ce dos,  pleine main, par l'toffe, et
de l'enlever, en attirant avec lui le reste du corps.

Mais la pierre formait autour de lui une bordure si troitement adapte
qu'il semblait impossible que ce reste suivit l'impulsion. Heureusement,
Sir Athel n'tait pas homme  abandonner la partie. A force d'efforts,
il parvint  introduire ses deux mains entre la bordure de pierre et le
cadre, et les jambes cartes, tirant en haut de toute sa vigueur, il
arriva  desserrer l'tau qui comprimait le thorax du malheureux.

Il eut alors une autre crainte: il sentit que le corps, dgag de
l'treinte qui le retenait, tendait  tomber dans l'espace vide qui
s'tendait au-dessous de lui. Il fallut que Sir Athel fit appel  toute
sa vigueur, trs suprieure  la moyenne d'ailleurs, pour que, soutenant
le corps d'une seule main, il pt user de l'autre pour le redresser....

Enfin le corps bascula lgrement, et les paules, puis la tte
sortirent. Un dernier sursaut et Bobby, oui Bobby, mergeait de ce trou
o il s'tait encadr si maladroitement.

Mais dans quel tat, hlas! livide, les yeux clos, avec une raflure au
front d'o perlaient des gouttes de sang?... Sir Athel, rapidement, le
palpa, l'ausculta. Rien de cass. C'tait miracle. Seulement un
vanouissement, suite d'une chute. Le vrilium n'tait-il pas l! Le
portefeuille du savant tait une vritable trousse, un arsenal
mdical... la petite seringue fit son apparition et, ayant mis le mollet
 nu, Sir Athel fit une toute petite injection.

Puis, en attendant l'effet, il revint du ct o il avait entendu la
voix de Labergre. Chose fort curieuse, il lui tait impossible de
trouver une nouvelle fissure dans la pierre qui formait le plancher.
Mais alors! tait-il d'aventure pass tout entier par le trou 
l'orifice duquel Bobby s'tait si malencontreusement arrt?

C'tait rel: il en eut la preuve immdiate, car le reporter qui
s'impatientait l-dessous, se mit  crier:

--H! l-haut! est-ce que vous auriez la prtention de me laisser moisir
dans ces catacombes....

Cette fois, sa voix, tout  l'heure arrte par le corps de Bobby qui
faisait tampon, arriva claire et vibrante. Cela explique aussi comment
la lumire du vrilium ne pouvait parvenir jusqu' lui. Maintenant, il la
voyait, au-dessus de lui.

--coutez-moi, lui cria Athel. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous
nous trouvons dans une situation plus que critique. Apprenez d'abord que
Bobby est vivant, l, prs de moi, et que dans quelques minutes il sera
parfaitement valide....

--Chouette! clama Labergre d'un accent gamin. Il m'aurait manqu.

--Donc nous serons trois  unir nos efforts pour sortir d'ici. Il s'agit
de conserver notre sang-froid, de faire appel  toute notre ingniosit.
Commencez-vous  secouer votre accablement?...

--Oui, oui!... si j'y voyais plus clair, je me remettrais tout 
fait...; mais vous savez, dans le noir d'une cave qu'on ne connat pas,
on n'en mne pas trs large....

--Je vais vous clairer aussi largement que possible et vous rpondrez 
mes questions....

--Allez-y!

Sir Athel s'tendit sur le sol et, par le trou que l'extraction de Bobby
avait laiss libre, il passa son tube  lumire.

--Parfait! cria Labergre. Gaz  tous les tages! Y a du mieux!

--Pouvez-vous vous dresser, regarder o vous tes!

--- Je suis sur pied. L'endroit n'est pas gai. Une cave, une grotte, ce
qu'on voudra, mais norme.

--Quelle est  votre avis la hauteur du plafond?...

--Hum! Je n'ai pas l'oeil trs juste en ce moment... dans les cinq  six
mtres....

--Voyez-vous quelque moyen de vous hisser jusqu' l'orifice o est la
lumire....

--Aucun! pas la plus petite chelle! des murs qui semblent d'un seul
morceau, sans asprit o poser le bout du pied ni accrocher un ongle.

--Si bien que vous ne pourriez remonter ici....

--C'est de toute impossibilit... il faudrait au moins trois hommes se
faisant la courte chelle....

--Question  tudier!... vous allez pour un instant retomber dans le
noir, il faut que je m'occupe de Bobby....

--Faites donc, je vous prie. Je ne suis que patience!...

Sir Athel avait entendu Bobby bouger derrire lui: il se retourna. Bobby
tait maintenant assis par terre, les yeux carquills et l'air
parfaitement ahuri. Il faisait des gestes incohrents comme s'il et
adress un monologue muet  une personne invisible.

videmment, la terrible secousse qu'il avait prouve avait quelque peu
dsquilibr ses mninges; et quand Sir Athel s'approcha de lui, il eut
un mouvement de recul.

Le jeune Anglais lui parla lentement, doucement, cherchant  imprimer
dans son esprit la conviction qu'il tait sauv--affirmation dont,
hlas!  part lui, il contestait l'absolue vrit. Mais  mesure qu'il
le rassurait, Bobby, peu  peu, reprenait sa physionomie normale.

Enfin il reconnut son interlocuteur et s'cria;

--_By God_!... Vive l'Angleterre!... Vive sa Majest l'Empereur et
Roi!...

Cette effusion de loyalisme acheva de le remettre d'aplomb.

--Tiens! nous sommes vivants! fit-il. Ah! c'est Mrs. Bobby qui sera
contente. Je vais lui tlgraphier tout de suite.

--Hum! dit Sir Athel, dites-vous bien, cher monsieur Bobby, qu'il nous
fout d'abord sortir d'ici....

Bobby promena autour de lui des regards lgrement hagards:

--Ah a! o sommes nous?...

--A quelques centaines de pieds sous terre, tout simplement....

--Ha! fit le dtective. C'est beaucoup!... alors nous sommes perdus!...

--Tant que le sang circule dans nos veines, rpliqua Sir Athel, tant que
la tte est saine et les muscles lastiques, il ne faut jamais
dsesprer. Vous n'avez rien de cass?

--Rien!

--La tte est nette?

--A peu prs!...

--Eh bien, je vous dis, moi, Sir Athel, que nous ne devons nous avouer
vaincus qu'aprs tout avoir tent pour nous tirer d'affaire.... Allons!
Bobby!... vous tes citoyen anglais... il faut que vous et moi nous
fassions honneur  notre pays... n'oubliez pas qu'il y a l-dessous un
Franais qui nous jugera.

--Un Franais! Qui cela?

--Mais votre ami Labergre....

--Tiens! c'est vrai!... Comment! il n'est pas plus dmoli que nous!...

--Penchez-vous sur ce trou et parlez lui.

--H! M. Labergre, how do you do?...

--_Quite well, much obliged_! rpondit le reporter avec un bon rire.

--O tes-vous?

--Je vous raconterai a quand je le saurai. Pour le moment, je voudrais
bien que Sir Athel nous dise s'il a une ide quelconque pour sauver nos
carcasses.

--coutez-moi tous les deux, dit l'Anglais. Nous avons t prcipits
dans une espce de gouffre dont nous ne pouvons, malheureusement,
connatre la profondeur. Par on ne sait quel miracle, le vriliogire a
rsist au choc et nous a fray la voie dans une sorte de puits au fond
duquel nous avons gliss. Comme vous tiez au-dessus de lui, peut-tre
soutenu par le toit, vous tes arrivs jusqu' l'endroit o, dans une
des parois du puits, une solution de continuit existait. Vous avez
roul dans la poche o nous nous retrouvons M. Bobby et moi: l tait
une ouverture dans la paroi infrieure. Vous, monsieur Labergre, vous y
tes tomb et c'est chose surprenante que vous ne vous soyez pas bris
les os.... M. Bobby s'est mal prsent et a t arrt par les contours
de l'orifice o il tait enchss comme un diamant dans l'or qui le
sertit....

Je l'ai tir d'affaire. Je voudrais faire mieux. Raisonnons donc. Il
n'est aucun moyen humain de remonter dans le puits qui d'ailleurs doit
tre obstru. Pour une pareille ascension, nous ne disposons d'aucun
moyen, et le vrilium lui-mme ne peut pas nous tre d'utile secours.

Conclusion, il nous faut trouver une autre issue.

Nous sommes pars pour certaines ventualits, contre l'obscurit,
contre la faim et contre des obstacles matriels que le vrilium peut
renverser. Nous nous fraierons notre chemin, et, la science aidant, nous
parviendrons peut-tre  remonter  la surface de la terre....

--Oh! Paris! les boulevards! gmit comiquement Labergre. Et un bock...
bien tir!

--Enfin, comme vous, Labergre, ne pouvez venir  nous, il faut que nous
descendions jusqu' vous, et c'est de l'endroit o vous tes que nous
commencerons notre exploration.... Monsieur Bobby, avez-vous quelque
objection  prsenter contre ce plan?

--Aucune! fit Bobby, bombant le torse. Avec le vrilium, j'irais au bout
du monde!

--Par malheur, pour le moment, le monde pour nous n'est pas trs
spacieux et le bout n'en est pas loign.... Agissons. Monsieur Bobby,
ne bougez pas. Je rentre dans le vriliogire, pauvre pave que je me
vois forc d'abandonner... je prends divers objets dont nous pouvons
avoir besoin.... Monsieur Bobby, tenez la tige clairante  bout de bras
et laissez-moi faire....

D'un bond lger, Sir Athel rentra dans la cabine. Cinq minutes aprs, il
en ressortait muni d'une petite caisse et d'un rouleau de cordelettes
grosses comme le petit doigt.

--Maintenant, mon cher monsieur Bobby, je vais avoir l'honneur de vous
attacher par les aisselles et de vous descendre auprs de votre ami, M.
Labergre. Vous n'y voyez pas d'objection?

--Ds maintenant, je me considre comme en service et je vous tiens pour
mon chef....

--_Perfectly well! Go on!_

En un instant, Bobby fut solidement amarr sous les bras: avec la
meilleure volont du monde, tenant dans ses bras la caisse qui lui tait
confie, il se laissa glisser dans le trou en question, suffisamment
large pour qu'un corps en situation normale y passt tout entier, et la
descente commena.

Cinq mtres! Labergre avait calcul juste. L'affaire s'opra sans
encombre:

--J'ai Bobby dans mes bras! cria Labergre. Mon coeur palpite. Ah a, et
vous, comment diable allez-vous nous rejoindre....

--Comme ceci! dit Sir Athel, qui, se suspendant par les mains au rebord
de la vote, se laissa tomber, souple et habile, et se trouva sur pied.

Bien vite, il ralluma la lampe un instant teinte.

--Prenez vite chacun une pilule Berthelot, dit-il. Il nous faut toute
notre force.

--Ce n'est pas que ce soit mauvais, dit Labergre, mchonnant l'aliment
chimique, mais a ne vaut pas un bifteck....

--Nous n'en sommes pas  faire de la gourmandise. La caisse, monsieur
Bobby!

Il l'ouvrit et en tira deux tiges qu'il remit  ses compagnons, aprs en
avoir fait jaillir le fluide lumineux.

--Inspectons les lieux, dit-il.

Marchant l'un derrire l'autre, Sir Athel en avant, ils se mirent 
explorer l'norme poche creuse dans laquelle ils taient emprisonns.

Et soudain Sir Athel poussa un cri de joie.

--Il y a une issue....

C'est--dire qu'il venait de dcouvrir une fente, trs haute, troite,
qui semblait avoir t tranche dans le roc d'un coup de hache.

--Nous sommes sauvs! fit Bobby qui tait d'humeur optimiste.

--A condition, rectifia Sir Athel, que ce couloir, qui me parat fort
troit, conduise quelque part.

--Ailleurs vaut mieux qu'ici!...

--Trs vrai, approuva Labergre. Et dire qu'au-dessus de nous, il y a de
bons Parisiens qui vont, qui trottent, qui blaguent... peut-tre dans
l'axe de ma tte se trouve-t-il juste une brasserie! Eh bien! o diable
est pass notre Anglais?...

En effet, Sir Athel venait de s'engager rsolument dans la fente et
avait disparu.

--Attendez un peu, cria-t-il,  quoi bon nous risquer tous trois dans
cette exploration premire?...

Il y eut un long silence; puis la voix reprit:

--Venez tous deux!... faites attention, il y a l une descente assez
rapide....

--Une descente! soupira le reporter. Ah! nous n'aspirons gure 
descendre, comme disait le vieux Corneille. Enfin, mon vieux Bobby, qui
sait, nous sortirons peut-tre d'ici aux Antipodes, par quelque le
ignore de l'ocan Pacifique.... a ne me ferait rien! mais a sera
long!... et moi qui avais un rendez-vous  deux heures rue Taitbout!...

Il s'engagea rapidement dans le souterrain dont les parois  pic
permettaient  peine  ses larges paules de se dployer. Bobby,
toujours obissant, le suivait en serre-file.

--Eh bien! demanda le reporter. Qu'est-ce que vous pensez de nos
affaires, monsieur du Vrilium?...

Sir Athel, arc-bout sur ses deux pieds, promenait la lueur de sa torche
sur la hauteur de la paroi.

--tes-vous gologue? demanda-t-il  Labergre.

--Hum! j'ai quelques notions de a, comme de tout. Un bon journaliste
doit tre bon  n'importe quoi, fut-ce  faire au pied lev une
confrence  la Sorbonne, sur les Rvolutions du Globe....

--Bon! vous me comprendrez, c'est tout ce qu'il faut. Je suis, je vous
l'avoue, profondment tonn. Ignorant aussi bien que vous  quelle
profondeur nous nous trouvons, pourtant, je ne puis m'imaginer comment
les sdiments sont composs, les roches qui nous enveloppent
appartiennent  la dernire priode de l're tertiaire--ce que nous
appelons le miocne, au moment o commence le pliocne.... C'est  cette
poque que remonte la formation du terrain sur lequel aujourd'hui repose
Paris....

--Alors, fit Labergre, en allumant une cigarette--hlas! la dernire
qu'il avait tenue en rserve, c'tait avant 1830....

--Il doit y avoir de cela quelques centaines de mille ans....

--La pierre est bien conserve... elle ne parat pas son ge....

--Et cependant, que de secousses, que de perturbations le sol subit 
cette poque! s'cria Sir Athel. Des phnomnes puissants, dont nous
pouvons  peine nous former une ide, modifiaient continuellement et
avec une brusquerie stupfiante, les conditions climatriques, qui
passaient d'une excessive chaleur  un froid glacial... aux effluves du
soleil dont les ardeurs tropicales peuvent  peine nous donner une ide,
succdaient presque instantanment des rafales de neige et de pluie, que
des vents furieux et desschants figeaient en glaciers--c'tait le
temps des ruptions volcaniques de l'Auvergne et les roches
microlithiques....

--Cher monsieur, interrompit doucement le reporter, excusez-moi de vous
couper la parole: mais ne pourriez-vous pas remettre ces explications 
plus tard... le temps passe et (il regarda sa montre) il est bientt
l'heure de l'apritif....

--Vous avez raison! fit Sir Athel en riant. Quand le dmon scientifique
s'empare de vous, on oublie tout le reste....

--Au moins, cette science,--aux noms rbarbatifs--nous indique-t-elle un
moyen de salut?...

--Hlas! en aucune faon! Cependant les bouleversements qui eurent lieu
 cette poque furent si normes qu'ils permettent toutes les
hypothses... qui sait si, au moment o nous nous y attendrons le moins,
nous ne trouverons pas une issue....

--A moins que nous n'en trouvions pas! Parfaitement, c'est compris.
Enfin, je prends des notes pour le plus beau reportage qui ait jamais
t perptr... j'ai mon titre:--Voyage  travers le Miocne!... mais je
vous avoue que je voudrais bien en tre  l'heure o je toucherai mes
droits d'auteur....

Ils s'taient remis en marche: la faille s'tait subitement largie,
puis le sol tait devenu de plus en plus difficile, avec des saillies et
des creux qui les faisaient trbucher....

Soudain, une triple exclamation--faite de surprise et de
dsappointement--s'chappa de leurs poitrines....

Devant eux, fermant compltement le chemin, une muraille se dressait,
haute, lisse, jointoye avec autant de perfection que si elle et t
faite de ciment, sans une fissure, sans un interstice. Le long couloir
dans lequel ils marchaient depuis si longtemps tait coup....

Labergre avait laiss chapper un juron aussi nergique que peu
parlementaire, le brave Bobby lui-mme, malgr la correction de sa tenue
et de son langage, avait lch un quivalent dans sa langue.

Seul, Sir Athel tait rest muet, comme suffoqu: seulement, de grosses
gouttes de sueur mouillaient son front.

Cette fois, c'tait bien la fin, la dsesprance, la mort....

En admettant qu'ils revinssent sur leurs pas, ils se retrouveraient dans
la caverne qu'ils avaient quitte, il y avait dj plus de deux heures,
et dj ils savaient que, de l, nulle vasion n'tait possible.

Ils taient cerns, enterrs, squestrs....

--Nous sommes f..., dit laconiquement Labergre.

--Adieu, Mrs. Bobby, murmura douloureusement le dtective.

--Et tout cela est mon oeuvre! s'cria Sir Athel. Que la mort vienne
donc pour me dlivrer d'un immortel remords!...

--Voyons, mon vieux, dit Labergre, d'un ton conciliant, ne vous frappez
pas comme a!... il est vrai que notre belle carrire est acheve, et je
sais que ma mort est une vraie catastrophe pour le monde entier.... Bah!
il s'en consolera!... il ne nous reste qu' prendre notre parti; ce qui
me taquine, c'est que j'avais toujours rv de mourir en beaut... et
c'est laid, c'est sale, de crever dans une cave... ft-elle pliocne!...
Si encore on pouvait s'offrir un bon frichti avec Champagne, caf et
liqueurs varies... sherry-brandy ou Fernet Branca!...

La voix de Bobby s'leva, pleurarde comme celle d'un enfant:

--Moi a me fait tout de mme de la peine de mourir.... Voyons, Sir
Athel, essayez quelque chose... vous tes savant... vous avez le
Vrilium....

A ce mot, Sir Athel releva la tte. Mais oui, Bobby avait raison!...
Cette force norme dont il disposait, avait-il le droit de ne la point
employer, fut-ce mme imprudemment, follement! Puisque tout espoir
semblait perdu, le moment n'tait-il pas venu de tout risquer!...

--coutez, amis, dit-il d'une voix rsolue. M. Bobby dit vrai, j'ai le
Vrilium: grce aux appareils que j'ai placs dans la caisse qui est l,
je peux tenter de percer, de renverser la muraille qui nous fait
obstacle et au del de laquelle, qui sait? nous pouvons trouver le
salut....

--Parfaitement, fit Labergre. Allez-y....

--Sachez bien ce que nous risquons... peut-tre cette muraille fait-elle
partie de l'assise sur laquelle repose la vote qui nous couvre.... Cet
appui lui manquant, elle peut s'crouler... alors c'est l'crasement, la
mort immdiate....

--Eh bien, on mourra, voil tout. Il est certain que, si nous restions
l  nous tourner les pouces, nous n'en viendrions pas moins au couic
final, et peut-tre trs laid... nous serions capables de nous
disputer, de nous battre... mme de nous manger les uns les autres!...

--Ha! fit Bobby.

--Mais oui, mon petit!... Quand tu auras perdu la tte, tu es
parfaitement capable de vouloir me grignoter un bras... donc, M. Random,
vous avez ma pleine autorisation... que votre aimable Vrilium tape l
dedans, coupe, tranche, dmolisse... quoi qu'il arrive, a fera le
compte... et puis, dites-vous bien, avant de commencer, que, moi,
Labergre, je ne vous en veux pas le moins du monde.... a n'est pas
votre faute si cet imbcile de Coxward est venu s'affaler dans votre
avion, et je reconnais que vous avez tout tent pour rparer le mal
qu'il avait caus et sauver nos braves Parigotes de la plus intense
frousse qu'ils aient jamais prouve... vous avez risqu votre peau...
a a mal tourn...; moi et Bobby, nous sommes ici en amateurs, c'est
notre affaire...: donc voil ma main, mettez-y la vtre, et c'est un bon
shake-hand d'amis qui aimeraient videmment mieux trinquer avec un
vermouth exportation,  la terrasse du caf Cardinal... ou Vron au
choix; mais qui, au moins, prennent la chose philosophiquement, en
braves garons qu'ils sont, et qu'ils regrettent seulement de n'tre
pas plus longtemps....

Labergre, qui pourtant n'tait pas sentimental, avait dbit cette
petite tirade d'une voix lgrement rauque, qui, venant du coeur, lui
grattait le gosier.

Sir Athel prit la main qui lui tait tendue.

--Eh bien! et moi, fit Bobby en avanant la sienne, je ne vous en veux
pas non plus... a m'ennuie, voil tout.

Les trois hommes se serrrent vigoureusement les mains.

--Le serment des Horaces... dessus de pendule! ricana l'incorrigible
Labergre.

Sir Athel ne profra pas une parole: ple, mais trs calme et de parfait
sang-froid, il s'tait agenouill, avait ouvert la caisse que Bobby
avait dpose sur le sol et s'tait empar de divers instruments qu'il
adaptait soigneusement.

Quand il se redressa, il rayonnait.

Malgr les pouvantables risques qui le menaaient, lui et ses amis, la
passion de la science le ressaisissait... car il allait procder  l'une
des plus intressantes expriences auxquelles le Vrilium peut se
prter....

--Restez  quelques mtres de moi, dit-il, il se peut que des clats de
pierre soient projets qui pourraient vous blesser... mettons au moins
toutes les chances de notre ct....

Arm alors d'une sorte de tarire, emmanche au bout d'une forte tige de
mtal  laquelle tait adapte une petite sphre contenant videmment le
Vrilium, il l'appliqua contre la muraille....

Il fit jouer un ressort: une tincelle jaillit, on entendit un
grincement, comme d'un mouvement rotatoire d'une vitesse norme... la
tarire dsagrgeait la roche de gypse et une poussire infinitsimale
tourbillonnait et retombait....

--Victoire! cria Athel. Cette muraille n'a pas plus de trente pouces
d'paisseur. J'en aurai raison.

Il retira sa tarire qui laissa un large trou: puis, patiemment, il
recommena l'opration  ct. Ainsi font les cambrioleurs qui veulent
dtacher la porte blinde d'un coffre-fort. En quelques minutes, un
cadre tait form, ne laissant plus entre les trous qu'un trs petit
intervalle.

Sir Athel alors modifia son appareil et  la tarire, substitua une
sorte de masse, de marteau, et de nouveau un ressort joua. Cette fois,
les tincelles furent plus fortes, crpitantes comme des coups de
revolver. Et le panneau de pierre se fendit, se brisa, tomba... une
ouverture tait pratique, d'un mtre carr... permettant largement le
passage d'un homme.

La route, les murailles, rien n'avait boug.

Saisissant la torche, sir Athel se pencha  mi-corps par le panneau
ouvert, et cria:

--Amis!... un prodige!... une grotte de diamants!...




V

UNE MNAGERIE COMME ON EN VOIT PEU


De diamants! Non. Mais de glace!

clatement de facettes, tourbillonnement d'toiles, flamboiement
d'astres.

Sous l'irradiation avive par le geste des trois torches vriliennes, des
girandoles clataient, avec des fulgurations mouvantes, des couleurs de
feu qui fusaient en poussire de cristal....

Ivres de la vie retrouve dans cette apothose de ferie, ils secouaient
follement leurs flambeaux dont les clairs, pareils  ceux du lycopode,
provoquaient des ripostes de mtores, des lances d'aurores borales,
des girations de rayons, tantt se brisant sur un plan sombre, comme un
espace sans fond, tantt jaillissant dans le vide comme des balles de
plomb en fusion.

Sir Athel, enthousiaste, avait saut le premier par l'issue ouverte et
tait tomb sur une plate-forme, sommet d'un vaste pylne d'o la grotte
domine semblait tendre  l'infini ses richesses de reflets et ses
queues de comte.

Les deux autres l'avaient suivi.

blouis, les pupilles dilates, ils regardaient, jouissant de cette
ivresse de beaut, jouant comme des enfants avec ce kalidoscope de
splendeur, ayant tout oubli: les fatigues, les affres de la mort qui
taient passes sur leurs ttes, s'enveloppant dans cette magnificence
qui les pntrait, rallumant en eux la volont de vivre!

Sir Athel, le premier, s'tait ressaisi; s'arrachant  l'tourdissement
physique qu'il avait subi, il cherchait  se rendre compte des
dimensions de la grotte, de son origine, de son orientation.

Il n'en pouvait douter, cette excavation glaciaire datait de priodes si
lointaines que, jusqu'ici, la science n'a pu les calculer; elle tait
l'oeuvre d'un de ces bouleversements telluriques qui ont accompagn,
dtermin la formation de notre sol.

Cette grotte tait immense: cherchant  diriger la lumire de sa torche,
il n'apercevait au-dessus de lui que des pics aux formes htroclites,
aiguilles aux artes tranchantes, tours carres comme des castels du
moyen ge, plates-formes et balustres suspendus en dehors de toutes les
rgles de la statique....

En bas, des mamelons, des collines, des blocs d'o des pointes
dardaient, comme s'lanant  la rencontre des stalactites qui pendaient
des hauteurs.

Aussi des creux profonds, sombres, presque noirs.

L-bas, aux dernires limites de sa vision, une norme tache se plaquait
sur la blancheur des nvs, et une autre, sur le sommet d'un des pics,
cachant sa crte et qui lui inspira le souvenir d'une chauve-souris
gigantesque.

Alors il s'aperut que le froid tait intense, surtout en comparaison de
la temprature lourde dans laquelle ils taient si longtemps rests
immergs.... Et se tournant du ct de l'issue qui lui avait donn
passage, il sentit que de l venait un courant tide qui, vivement,
filait dans la grotte.

Tirant de sa trousse un petit thermomtre, il constata que l'ambiance
tait de six degrs au-dessous de zro, temprature sans danger pour
l'organisme humain.

Alors il s'adressa  ses compagnons:

--Eh bien! mes amis, que pensez-vous de ce spectacle?...

--Inou! _beautiful_! magnifique! _splendid_!

Les exclamations se heurtaient aux adjectifs, dbauche d'pithtes.

--Comme mise en scne, dit Labergre, a fait la pige au Chtelet!... il
n'y manque que des figurantes en maillot!...

--Quel dcor pour une ferie de Christmas! complta Bobby.

--Donc, vous admirez, reprit Athel. Moi aussi. Mais si vous m'en croyez,
nous ferons trve  notre enthousiasme. D'abord il fait froid....

--C'est vrai, j'ai l'ongle....

--Et il nous sera bon de prendre un peu d'exercice....

--Je ne m'y refuse pas.... Ah ! o sommes-nous?

--Sur le sommet d'un pic de roche et de glace, rpondit Athel. Et je
dois ajouter, pour vous arracher au rve et vous ramener  la ralit,
que sauf examen ultrieur, nous n'en sommes gure plus avancs que tout
 l'heure: nous savons comment nous sommes entrs ici, mais nous
ignorons absolument comment nous en sortirons....

--Diable! je n'y pensais plus, fit Labergre. Comme quoi on ne peut
jamais tre un instant tranquille, mme  cent pieds sous terre... a ne
fait rien, j'ai eu dix minutes de bon temps! Maintenant,  vous qui tes
le dieu de la sagesse, racontez votre petite affaire....

--D'abord, avons-nous tous nos outils... la caisse?...

--Sous mon bras, dit Bobby. Je ne connais que la consigne....

--C'est bien.... Le vrilium nous a rendu service, il nous aidera
encore.... Tout d'abord il nous faudra descendre....

--De notre perchoir, dit Labergre, mais a ne me parat gure
facile....

--Ce n'est qu'un jeu... je vois des asprits qui nous serviront
d'chelons et en cas d'interruption, le vrilium nous taillera des
marches d'escalier...; mais, vous, monsieur Labergre, regardez donc
autour de vous et dites-moi donc quelle ide vous vous faites de la
grotte....

--Je la vois norme... une vraie cathdrale.... Mais, qu'est-ce qu'il y
a donc, tout au fond, entre deux pics de glace... une chose colossale,
toute noire... une forme arrondie... et luisante....

--Je la vois aussi. Tout  fait immobile, n'est-ce pas?

--Absolument... mais ce n'est pas la seule... on dirait d'normes blocs
de pierre noire... basalte, granit? Peut-tre quelque chose comme les
moraines, ces roches charries par la fonte des neiges et qu'on retrouve
aux bords des glaciers....

--C'est possible! fit vasivement Sir Athel. J'irai examiner cela....

--Nous irons ensemble....

--J'irai, si vous me le permettez, j'irai seul....

Le ton premptoire, presque autoritaire de Sir Athel tonna quelque peu
Labergre; mais il commenait  le respecter profondment et ne rpliqua
pas.

--Occupons-nous d'abord de reprendre des forces, reprit Sir Athel, de
son ton redevenu naturel. Nous avons besoin de sommeil et il nous
faudrait trouver un coin o nous n'eussions pas trop froid....

--Nous pouvons rentrer chez nous, hasarda Bobby, dsignant de la main
l'ouverture par laquelle ils avaient pntr dans la grotte....

--Je crois que ce nous serait impossible, rpondit Athel.

--Pourquoi?

--Regardez vous-mme; l'aiguille sur laquelle nous sommes est revtue
d'une couche de neige durcie.... Examinez bien, et vous verrez que le
courant d'air chaud qui vient de l'ouverture a dj dsagrg la partie
glace qui le reoit directement... elle ne serait pas assez dure pour
nous servir de point d'appui... elle se droberait sous nos pieds et
nous nous briserions dans le vide....

--C'est pardieu vrai! dit Labergre. Mais alors, peut-tre en dblayant
la place avec le vrilium--car dcidment il est bon  tout--nous
pourrions, profitant de ce peu de calorique, installer ici notre chambre
 coucher....

--Essayons! dit Sir Athel.

La flamme de vrilium fit merveille cette fois encore. Sur un primtre
de quatre mtres, la glace et la neige furent cartes, puis la roche
fut sche et les trois hommes s'installrent, sans grand souci de
l'heure future.

Labergre et Bobby, puiss, s'endormirent profondment.

Mais Sir Athel veillait.

Certes, il savait bien que, sur cette plate-forme qui les isolait, lui
et ses camarades ne couraient aucun danger immdiat. Mais une ide
vague, obscure, le hantait et lui inspirait la crainte de complications
nouvelles, plus terribles encore que celles qu'ils avaient
surmontes....

Il attendit patiemment. Labergre ronfla, Bobby susurra. Ils dormaient
profondment... il tait libre d'agir.

Avec des prcautions infinies, il se glissa vers la partie dclive de la
plate-forme: ayant attach  son front un bandeau mtallique auquel
tait fixe une lampe vrilienne, il se mit  descendre.

Rompu comme tous les Anglais aux exercices du corps,  tous les jeux
d'agilit et d'adresse, et de plus exceptionnellement robuste, Sir Athel
utilisa  merveille les moindres anfractuosits du roc et de la glace.
Bientt, il atteignit une sorte de corniche qui lui permit de prendre
quelques instants de repos: il aspira largement l'air frais qui donnait
 ses poumons une nouvelle activit. Bien qu'il ne pt se flatter d'tre
sorti, avec ses amis, de la passe effroyable o la fatalit les avait
engags, pourtant il ne s'tait jamais senti l'esprit plus libre ni de
vaillance plus active. Il avait accept la lutte, il tait certain de ne
pas faiblir.

Il reprit la descente. Maintenant, il commenait  apercevoir le fond de
la grotte, fait de strates congeles qui se chevauchaient les unes les
autres, comme si le flot d'une rivire s'tait tout  coup fig, en une
brusque conglation qui avait arrt ses mouvements pendant qu'ils
s'accomplissaient encore.

Au pied de l'aiguille qu'il abandonnait, un large espace s'tendait,
formant une sorte de mamelon, de teinte noire, comme les taches qu'il
avait aperues d'en haut avec Labergre. Cependant une couronne de glace
entourait la base de toute cette partie, d'une blancheur clatante, ne
faisant que mieux ressortir la noirceur du bloc qui gisait au-dessous.
Sir Athel posa enfin ses pieds sur cette galerie: il avait accompli la
plus dure partie de sa tche. Mais c'tait maintenant surtout qu'il se
sentait saisi par une curiosit si intense que son coeur battait  lui
rompre la poitrine.

Avec une prudence que doublait la crainte de compromettre le succs de
l'enqute qui s'imposait  lui, le jeune Anglais fit d'abord le tour de
la couronne de glace, projetant la lumire aussi loin qu'il lui tait
possible.

Il aperut encore des taches noires, mais de dimensions plus petites que
celles dj remarques. Il sentit quelque chose craquer sous ses pieds:
il dtacha sa lampe, se pencha, regarda: il venait de marcher sur un
objet qu'il avait cras  moiti et, l'ayant ramass, il eut un cri de
surprise.

Trs vers dans la science palontologique, il venait de reconnatre les
os d'une aile qu'il reconnut aussitt pour avoir appartenu  un
Ptrodactyle, cet animal  jamais disparu, et dont le crne avait
suggr au grand anatomiste Richard Owen cette pense, que jamais organe
de vertbr n'avait t construit avec plus d'conomie de matriaux,
pour allier la lgret  la force.

Alors, comme si cette dcouverte avait corrobor certaine pense qu'il
n'osait pas, dans sa modestie de savant, s'avouer  lui-mme, il
descendit rsolument de l'lot de glace et marcha vers l'norme tache
noire qui avait attir son attention.

Et bien vite il reconnut que ce n'tait l ni un bloc de basalte, ni une
masse de granit, mais bien le corps entier d'un animal gigantesque, le
Mammouth, disparu depuis des centaines de sicles, et qui ne nous est
connu que par des squelettes ou parties de squelettes trouvs dans les
profondeurs des couches palozoques.

Oui, c'tait bien cette masse gigantesque, lourde, vritable bauche de
la nature dont l'lphant actuel est la descendante rduite au tiers.
Et, avec une fivre passionne, Sir Athel voyait, reproduit sous ses
yeux, le prodige nagure dj constat en Sibrie: la conservation
entire, absolue, par le froid, d'un animal colossal, avec sa peau, sa
chair. Il se hissa sur les paules du monstre pour considrer de plus
prs cette tte norme avec ses deux dfenses recourbes sur
elles-mmes; il tta de ses mains le poil raidi par le froid, il
descendit jusqu' ses pieds immenses qui semblaient taills dans un
bloc de marbre.

Oh! il ne pensait plus alors au danger qu'il courait avec ses
compagnons: il vivait son rve de savant, palpant ces membres que nulle
force humaine n'aurait pu soulever... quel triomphe pour un
chercheur!... quelle rponse victorieuse aux adversaires de
l'volution!...

Et pris d'une sorte de folie, Sir Athel grimpa sur le corps du Mammouth,
pour mieux examiner les autres taches noires qui--il n'en doutait
plus--taient des animaux pranthropiques, antrieurs  l'apparition de
l'homme... et un premier examen ayant confirm son hypothse, il
redescendit et se mit  courir  travers la grotte....

Ici, il retrouvait intact, dans son immobilit, sculaire, le
Mgathrium, avec son train de derrire massif, avec ses pattes
projetes en avant et armes de griffes pareilles  des sabres et qui
saisissaient la proie en la lacrant.

Plus loin, c'tait, couch sur le flanc, comme endormi, le Mastodonte,
le proboscidien gigantesque, le gant des mammifres des temps
primitifs, avec six mtres de hauteur, huit mtres de long, la trompe
non comprise!

L, surpris sans doute et immobilis par le froid, le Megacros,
l'anctre de notre cerf, avec des cornes normes se dployant en
ventail et trouant l'air  une hauteur de quatre mtres! Celui-l,
pench sur ses jambes de devant, replies vers le sol, semblait prt 
achever un saut interrompu par le cataclysme.

Il faillit tomber, s'embarrassant les pieds dans les cailles d'un
crocodile monstrueux, mesurant plus de deux mtres, affal sur son
ventre, avec la gueule ouverte comme pour le combat.

Enfin, les deux chefs-d'oeuvre de cette collection--le seul terme qui
pt caractriser cette tonnante agglomration de monstres--c'tait un
Brontausaure, le gant des Dinosauriens, d'une longueur d'au moins
quinze mtres, d'un poids de quinze tonnes!... il tait tendu, son long
cou relev et dardant en l'air sa tte minuscule--et enfin la tache
noire que Labergre avait aperue, dresse sur la paroi d'un bloc de
roche ou de glace, c'tait le Dinornis, l'norme oiseau, prototype de
nos autruches, et qui, du pied au crne, mesurait plus de trois
mtres... l'animal tait rest debout, accot contre la masse qui le
soutenait... tonnamment conserv, avec ses plumes longues et raides,
encore luisantes....

Quelle commotion terrestre avait pu dterminer ce stupfiant
phnomne!... videmment une vague de froid s'tait abattue sur la
rgion, si terrible, si foudroyante, pourrait-on dire, que devant elle
un groupe d'animaux avait tent de fuir, oubliant, en cette vasion
terrible, les rivalits et les haines... et par l'afflux soudain des
neiges et des glaces, ils avaient t bloqus dans cette caverne o le
froid les avait clous, glaant instantanment leur sang et leur
moelle... puis l'abme s'tait referm sur eux... les enterrant dans
cette temprature glaciale et  jamais conservatrice....

Les sicles et les sicles avaient pass, et ternellement ces spcimens
formidables des premiers efforts de la nature cratrice devaient rester
ignors... et il avait fallu, pour que ce repos ft troubl... que John
Coxward, le boxeur, ayant vol une montre, vnt, pour chapper  ceux
qui le poursuivaient, sauter par-dessus le mur de Sir Athel Random, et
se rfugier, ivrogne affol, dans le Vriliogire!...

A quoi tiennent les destines!...

De sa longue course  travers la grotte, Sir Athel tait extnu; mais
il ne pouvait abandonner ses compagnons qui, ne le trouvant pas auprs
d'eux  leur rveil, auraient pu s'pouvanter et commettre quelque
imprudence....

Le courageux Anglais-- qui la joie de sa dcouverte rendait d'ailleurs
des forces nouvelles--remonta,  la force des poignets et des reins, sur
la plate-forme o il avait laiss Labergre et Bobby....

Il les retrouva, calmes, immobiles, ronflant et susurrant....

Et, s'tant laiss tomber sur le sol, il s'endormit profondment.

Hlas! son sommeil et-il t aussi paisible, s'il avait pu deviner
l'effroyable catastrophe qui allait se dchaner sur Paris!




VI

CROULEMENT


Bobby s'veilla le premier: dans son demi-sommeil, il se voyait, au bord
de la mer, aux environs d'Hastings, dans le petit cottage du village
d'Inverstead, dlicieuse maison de quatre pices--avec basement--que
Mrs. Bobby avait hrite d'un oncle, et dans laquelle ils avaient rv
de finir leurs jours.

Il eut un tressaillement subit: quelque chose venait de lui tomber sur
l'oeil. Il se secoua: la mme impression se renouvela d'une pichenette
sur le nez... cette fois, il ternua, puis s'broua, ouvrit les yeux....
Sa tige vrilienne tait fiche un peu loin de lui: il ne vit rien de
spcial et encore reut une nasarde.

Dcidment, il se passait un fait bizarre: il porta la main  son visage
et la sentit mouille. Puis, descendant  son collet, il constata la
fcheuse vrit... son vtement, son gilet, sa chemise taient
littralement tremps... il pleuvait!...

Il bondit sur ses pieds qui claqurent sur une flaquette d'eau....

--H! messieurs, cria-t-il, alerte!... nous sommes inonds....

A sa voix, Labergre et Athel s'taient brusquement veills... et tous
deux, prouvant la mme sensation d'humidit, poussrent des
exclamations de surprise....

--Une inondation! fit Labergre. a me rappelle Ivry!...

Mais Sir Athel n'avait nul dsir de plaisanter: bien vite, il s'tait
aperu que cette pluie de gouttelettes provenait de la fonte des
stalactites qui pendaient de la vote... et en mme temps, prtant
l'oreille, il lui sembla percevoir le bruit doux et persistant de
ruissellements... en mme temps, il n'tait pas douteux que la roche sur
laquelle ils taient rfugis avait perdu la plus grande partie de son
revtement de neige et de glace, et qu'ainsi disparaissaient peu  peu
les saillies ou anfractuosits dont il s'tait aid dans son expdition
nocturne.

--C'est le dgel, dit-il. L'issue que nous avons pratique dans la
muraille close de la caverne a donn passage  un courant d'air
chaud....

--Bon! fit Labergre. On va pouvoir sortir le veston d't....

Mais Athel se pencha vivement vers lui:

--Ne riez pas, lui dit-il  voix basse... c'est peut-tre la dbcle,
c'est--dire la catastrophe finale... qui sait si ces normes quartiers
de roche, retenus par la glace qui fait l'office de ciment, ne
s'crouleront pas sur nous....

--Diable! voil les btises qui recommencent... je demande  m'en
aller....

--C'est ce qu'encore une fois nous allons essayer... mais ne nous
dissimulons pas que la situation est plus critique que jamais....

Il s'interrompit tout  coup et, malgr son empire sur lui-mme, sa
physionomie exprima une angoisse si profonde que Labergre, en dpit de
son insouciance, eut un mouvement d'inquitude....

--Hein? Qu'est-ce qui vous prend?...

Athel s'tait avanc sur l'extrme bord de la roche:

--coutez! fit-il. Dites-moi, tous deux, si mes oreilles tintent, si je
deviens fou... ou bien si rellement....

--J'entends quelque chose, dit Bobby d'une voix qui chevrota, on dirait
qu'on remue l-dedans....

--Mais c'est vrai, cria Labergre. a grouille ici!... Regardez!...
est-ce qu'il ne vous semble pas que ces normes taches noires,
remarques  notre arrive, se dplacent peu  peu....

Ils avaient rallum leurs torches et se penchaient en avant, avivant la
flamme pour qu'elle portt la lumire jusqu'aux profondeurs... et dans
les masses de granit et de basalte, il y avait une sorte
d'oscillation....

--Ces pierres sont donc vivantes! Que se passe-t-il? articula Labergre
d'une voix trangle....

--Il se passe, s'cria Sir Athel avec dsespoir, que nous assistons en
ce moment au plus tonnant phnomne qui se soit produit depuis les
premires formations de la terre... il se passe que, l, au-dessous de
nous, autour de nous, des colosses monstrueux, engourdis depuis la
priode glaciaire, c'est--dire depuis des poques dont nous ne pouvons
calculer l'loignement; aujourd'hui, sous l'influence de la surlvation
de la temprature--que nous avons dtermine, nous, moi surtout,
imprudent et stupide!--soudain se rveillent, ressuscitent de leur
sommeil sculaire....

Que va-t-il se passer? Nulle intelligence humaine ne peut le prvoir!

Bobby, comme frapp d'une ide subite, se rappelant des mots entendus 
l'cole:

--Ce sont des animaux antdiluviens!... s'cria-t-il.

--Ni plus ni moins, mon petit pre, fit le reporter qui s'efforait de
retrouver sa gouaillerie parisienne. Quelque chose comme le Diplodoccus
du gnreux M. Carnegie, que, si nous vivions encore demain, nous
pourrions aller voir ensemble au Jardin des Plantes... quand a vous
marche sur un cor, a fait mal, je t'en donne mon billet!...

Et, dans les profondeurs de la grotte, les mouvements s'accentuaient....
C'tait comme un froissement de lourdes toffes, puis des coups sourds
comme de lourdes poutres qui se seraient dresses de soi-mme et se
fussent, avec effort, arc-boutes sur le sol....

Il y eut un affreux craquement: de la vote une masse se dtacha, tomba
avec un fracas effroyable, abattant les icebergs, rebondissant sur les
roches, tandis que rauquaient, sinistres et jamais entendus par une
oreille humaine, des barrissements d'pouvante et de douleur....

L'oeuvre du dgel s'oprait avec une rapidit foudroyante: autour du
mle sur lequel se tenaient les trois amis, terrs en un groupe,
paralyss par l'horreur du spectacle mal entrevu dans les fonds
tnbreux, ce n'taient plus qu'croulements, les blocs de glace se
dsagrgeaient, entranant dans leur chute des blocs normes qui
rebondissaient....

--Le Vrilium! Le Vrilium! cria Bobby.

Ah! oui, le Vrilium! si puissant qu'il ft, est-ce qu'il pouvait lutter
contre ce dchanement tumultueux et colossal des forces naturelles!...
est-ce qu'il pouvait soulever une montagne....

Pourtant, au milieu de ce dsordre atroce, des animaux se dressaient,
dont l'chine norme secouait des quartiers de roches, glissant sur la
peau paisse et se brisant  leurs pieds... les voix formidables se
rpondaient, les pieds battaient le sol... ces vads de l'ge tertiaire
n'avaient-ils pas assist dj  des bouleversements identiques, alors
que l'eau, la terre, le feu se livraient l'inimaginable combat des
lments non quilibrs... ils reprsentaient la force brute, l'instinct
aveugle et tout puissant de la conservation, la persistance de la vie en
des longvits fabuleuses, la cohsion des nergies premires en qui
bouillait l'avenir des mondes.

Les hommes! Ah, qu'taient-ils en face de ces agrgats de muscles et de
tendons, de ces Lviathans que la fable avait  peine os dcrire!

En vain, Labergre et Bobby--qui n'taient rien moins que des
lches--essayaient de tendre leurs nerfs; en vain Sir Athel, perdu,
faisait appel  l'intelligence par qui l'tre pensant a vaincu la
force....

Ils se sentaient amoindris, contracts, attnus jusqu' n'avoir plus la
notion de la rsistance... ils ne parlaient plus,  peine s'ils
pensaient: dans leur cerveau, qui s'anmiait, les choses perdaient leurs
formes, leurs reliefs; les ides chevauchaient sans plus se fixer; le
sens de la mmoire, de la comparaison, du jugement s'atrophiait....

L'eau tombait toujours, clapotante maintenant comme une pluie d'orage:
les flambeaux de Vrilium s'taient teints, et rien ne subsistait plus
que les bruits fantastiques que produisait cette faune, voque tout 
coup dans une palingnsie prodigieuse....

Et tandis qu'ils taient ainsi, hypnotiss par le mystre, touffs par
l'inconnu, voici que la catastrophe finale s'acheva... dans le tumulte
de fracas tonitruants, la grotte tout entire creva, se disjoignit...
les roches trpidantes s'abattirent, les aiguilles de glace couprent
l'espace comme des glaives d'argent.

Tout s'effondra, se disloqua, en un dmembrement effroyable... les
monstres hurlrent des clameurs, des rugissements... et comme si
l'invraisemblable voulait encore dfier le possible, une partie de la
vote se dchira, d'normes fissures s'ouvrirent.

Et la lumire du soleil entra, clatante, en une rue triomphale....




VII

L'INVASION DE PARIS


C'tait un dimanche, fin avril, un de ces beaux jours qui sont les
hrauts du mois de mai.

Huit heures du matin: la ville paresseuse avait fait la grasse matine.
Avant de partir pour quelque partie de campagne, les hommes,
languissamment, se reposaient au lit des levers matinaux de la semaine.

En ces quartiers populaires des Buttes-Chaumont, des rues Secrtan,
Bolivar, Botzaris, les mnagres sont complaisantes aux ouvriers qui ont
pein toute la semaine: elles se lvent les premires et, s'tant
assures que le bb, bien endormi, n'veillera pas son pre, elles se
glissent bien vite dehors pour les provisions du matin, courant les
boutiques, attentives  la qualit des lgumes et  la fracheur de la
viande, proccupes de ne pas trop corner la paix du samedi, gaies,
alertes, vivaces, bavardes, changeant aux coins des trottoirs de
rapides causettes, impatientes elles aussi, elles surtout, de s'vader
vers quelque coin de banlieue o on boira de l'air--et d'autre chose--le
petit riant et chantant sur les paules de papa.

Le temps avait t mauvais dans cette dernire quinzaine; c'tait, par
ce beau matin de soleil, une rsurrection de lumire. Les visages et les
coeurs s'panouissaient. Il faisait bon vivre!...

Un de ces groupes de braves Parigotes s'tait arrt au coin de la rue
Pradier et du square Boucher de Perthes, les papotages allaient leur
train, sans malignit, tant le bien-tre adoucit les caractres.

Tout  coup, la fruitire, campe sur le pan de sa porte et dbitant une
motte de beurre, resta hbte, tendant,  bout de bras, son couteau de
travail, et poussant un cri horrible, tourna sur elle-mme, se
prcipitant  travers sa porte et la refermant d'un coup de pied....

Les femmes se retournrent et des glapissements de terreur jaillirent de
tous les gosiers....

Une forme noire, norme, obstruait le fond du square, apparition
dmoniaque qui mettait sur l'horizon bleut une colossale tache
d'encre....

Et soudainement, sans qu'un seul mot ft chang, les femmes
s'enfuirent, se poussant, se bousculant, les jambes coupes, les gorges
sches, gloussant des appels perdus... elles atteignirent la rue
Bolivar, l se heurtrent  d'autres groupes calmes, mais qu'elles
affolrent... l, derrire elles, un pouvantable monstre... le diable,
hurlait une vieille en se signant.

Le diable! d'autres riaient.

Elles taient donc folles! Justement deux sergents de ville passaient,
placides. On se jeta sur eux, les mains agrippaient leurs plerines...
indulgents, ils coutaient, interrogeaient... c'tait l, au square....

Eux aussi crurent avoir affaire  des folles... mais comment si
nombreuses! C'est qu'il y avait quelque chose.... Voyons voir!...

Du reste, la preuve qu'il se passait un fait anormal, c'est que toutes
les fentres de la rue Laugier s'taient ouvertes et que, dans leurs
cadres, des tres apparaissaient, ttes effares, bras battant l'air en
des convulsions d'horreur, les bouches grandes ouvertes et clamant....

Et au moment prcis o les deux agents atteignaient le coin du square,
apparut, frlant la maison dont son dos atteignait le second tage....

Le Mammouth, lourd, solennel, balanant sa tte monstrueuse, au front
plat et large, en labourant le pav de ses dfenses recourbes, ses yeux
 peine visibles sous les vastes loques de ses oreilles, arrivant, sans
hte, monumental, posant l'un aprs l'autre sur le sol qui s'branlait,
les quatre marteaux-pilons qui taient ses pieds....

Les deux reprsentants de la loi taient rests clous sur place, sans
arrogance d'ailleurs, les yeux dsorbits... le plus jeune, en un lan
de vaillance, eut au poing son revolver d'ordonnance et  quatre mtres
tira....

La balle ricocha, alla casser la glace d'une boutique....

L'autre, plus calme, dit simplement:

--Allons prvenir le poste!

Et pour qu'on n'oublit pas qu'il tait l'autorit:

--Circulez, cria-t-il  la foule des femmes qui, terrifies, mais encore
plus curieuses, obstruaient le coin de la rue Bolivar, rentrez toutes
chez vous et que nulle ne sorte avant que M. le commissaire soit arriv.

Le Mammouth marchait toujours, dodelinant de la croupe, jouant de sa
queue poilue qui battait l'air comme un gigantesque blaireau.

A la voix des agents, les femmes s'enfuirent, entranant les curieux
qui, peu  peu, s'taient amasss, tous pris d'une panique folle: les
uns courant vers la rue Manin ou cherchant  franchir la grille du parc,
les autres lancs  fond de train dans la direction de la rue de
Crime....

Mais ces derniers n'allrent pas loin: car voici qu'au coin de la rue du
Plateau, une silhouette terrifiante se dessina... le Mgathrium, tatou
gigantesque, de quatre mtres de hauteur, avec ses mchoires bizarres,
sa lvre pendante... celui-l, fortement camp sur ses jambes de
derrire, s'avanait par bonds, les membres antrieurs au-dessus de
terre, jambes trs courtes armes d'ongles formidables... le masque
tait horrible, diabolique--les yeux trs prominents roulaient en une
alternative de blanc et de noir, d'un caractre effrayant....

Devant cette apparition nouvelle la rue s'arrta, fit volte-face, et la
galopade reprit, en sens contraire, vers le grand Paris... et les deux
monstres les suivirent, mais  distance, sans paratre presss, allant
au pas....

A ce moment, arrivaient au pas de course les agents requis, le
sabre-baonnette en main, prts  tout combat--comme s'il s'agissait
d'une grve--et avec eux, le commissaire de police, un petit gros, plein
de dignit, qui avait ceint son charpe pour tre plus imposant.

Mais les deux compres--d'avant le dluge--descendaient maintenant la
rue Botzaris, et, comme si les ddales du quartier n'avaient pas de
secrets pour eux, enfilaient la rue de l'Atlas... descendant vers le
boulevard de la Villette.... Le magistrat, correct, trs ple, reculait
pour ne point les gner... sans savoir que faire; l'autorit cependant
gardait bonne contenance....

Quand soudain, de toutes les rues avoisinant le square
Boucher-de-Perthes--et en vrit n'y avait il pas l un hommage discret
 celui qui le premier rvla l'importance au temps quaternaire de
l'homme sur la terre--d'autres monstres, d'autres gants, d'autres
colosses surgissaient, l'Hipparion, anctre de notre cheval, et d'une
hauteur double; le Mastodonte, masse informe, vritable bloc de chair de
quatre mtres de longueur, d'o jaillissaient comme des glaives quatre
dfenses menaantes... d'autres encore que la science n'avait pas
catalogus, bauches mal quarries de rhinocros gants, envelopps de
leurs carapaces comme d'une armure, avec sur le sommet du crne de
triples cornes acres et dardes en piques, ondulations gigantesques de
croupes, de cuisses gaines de cuir, d'paules d'o saillaient des os
pareils  des bielles de machines transatlantiques, tous, Brontosaures,
Tricratops, reptiles marchant sur leurs pattes de derrire  la faon
des kanguroos.

Au-dessus de ces mamelons mouvants, quelque chose oscillait, un petit
amas d'os qui figurait une tte, fiche au bout d'un cou maigre et long
de deux mtres et faisant comme un guidon de ralliement au troupeau de
cauchemar: c'tait l'Iguanodon, mesurant plus de cinq mtres, quilibr
sur son trpied, deux jambes postrieures et une queue sans fin, tandis
que de ses membres antrieurs, ridiculement courts et arms d'un ergot
redoutable, il semblait s'avancer htivement vers quelque lutte dsire,
de se frayer un passage  travers les derrires qui se pressaient en
muraille....

Tandis qu'aprs avoir vingt fois maladroitement essay de prendre son
essor, gn pour l'ploiement de ses ailes nues de plumes ou d'cailles,
un monstrueux Ptrodactyle--de dix mtres d'envergure--enfin surmontant
les maisons et lourdement, gigantesque aroplan, volait au-dessus de
Paris....

C'tait l'invasion des prodigieux aeuls, vads de leurs tombes!

La troupe dvalait vers les boulevards extrieurs, suivant la pente
dclive du terrain. Au coin de la rue de l'Atlas, le Mammouth avait
heurt une colonne d'affiches qui s'tait abattue d'un bloc; au
boulevard de la Villette, le Mastodonte tait entr en conflit avec le
bureau des omnibus qui avait oscill, puis s'tait croul... un tramway
arrivant  toute vitesse, le Brontosaure qu'il avait frl eut un
brusque mouvement qui jeta hors de ses rails la lourde voiture, bonde
de voyageurs... le trolley se brisa, tomba sur l'anctre, dchargeant
sur lui un millier de volts... cela le mit en colre, et allongeant le
pas, il s'enfila dans le faubourg du Temple....

On ne comprenait pas, on fuyait, on hurlait... c'tait la panique
universelle dans toute son horreur... un gamin affol criait:

--En voil des sales btes... ils ont des poils aux pattes....

Devant cette inondation de chairs et d'os, que nulle digue ne pouvait
tenter d'arrter, c'tait la fuite irraisonne, en un tourbillon
d'pouvante.

L'Iguanodon, plus actif que les autres, passa  toute vole, dpassant
la troupe; parfois il s'arrtait, et par une des fentres ouvertes au
second tage passait la tte, regardant par simple curiosit, sans
doute, et c'tait dans un mnage surpris des ululations terrifies...;
sans s'mouvoir, il continuait son chemin, comme sachant o il allait...
et comme, pendant quelques instants, il resta, place de la Rpublique,
nez  nez avec la monumentale effigie de Marianne, ceux qui dans la
foule eurent le courage de regarder virent, accroch  son cou,
vritable loque, quelque chose qui ressemblait  un homme....

L'Iguanodon repartit... les autres apparaissaient au carrefour du
funiculaire de Belleville.... L, une hsitation, d'o une collision, la
voie tant trop troite pour les mouvements de ces reins tonnants qui
cherchaient  faire volte-face et, bousculs, cognaient les deux cts
de la rue, dfonant ici une boutique, l une vespasienne qui
dgringolait avec fracas. Pour un peu, ils eurent renvers la caserne.

De se sentir aussi gns, cela les enragea, et, s'arrachant  l'tau de
leur pression mutuelle, ils se lancrent: les uns par le boulevard
Saint-Martin, d'autres vers la Bastille; d'autres, ayant suivi
l'Iguanodon, s'engagrent dans la rue Turbigo ou la rue du Temple... et
toujours la foule fuyait perdue, les chevaux entranaient  grande
vole les omnibus subitement vids, les cochers dvalaient de leur
sige, les wattmen lchaient les autos; on baissait  toute vitesse les
volets de fer des magasins... c'tait un dsordre indescriptible, avec,
dominant les grondements des thrions, les clameurs des hommes, les
glapissements aigus des voix de femmes... et la nouvelle de cette
invasion infernale clatait  travers Paris, les tlphones, les
tlgraphes, les pneumatiques emportaient de tous les cts ces
invraisemblables informations qui, d'abord, semblaient une colossale
mystification....

On mobilisait les troupes, on lanait la garde rpublicaine, les
conseillers municipaux avaient voulu courir  l'Htel de Ville... toutes
les issues taient encombres... une sorte d'ornythorinque avait bloqu
la station du Mtro, place de la Rpublique, et dans les souterrains,
les voyageurs refouls s'exaspraient et rclamaient leur argent!

Justement, ce matin-l, M. Lpine avait t appel en banlieue par une
affaire urgente. M. Davaine, le chef de la Sret; M. Larmion, le chef
de la police municipale; M. Ostriot, le secrtaire gnral, attendaient
des ordres du ministre de l'Intrieur. Les avis se croisaient,
contradictoires.

Enfin le prfet arriva et entra dans son cabinet dont les fentres,
grandes ouvertes pour aspirer les premires bouffes de printemps,
donnaient sur le quai.

Ne sachant rien, venant de la rive gauche, il ne comprenait pas pourquoi
tous ces fonctionnaires taient groups l, frmissants:

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il de sa voix brve, autoritaire.

Tous voulurent rpondre  la fois; et successivement les informations
manquaient de clart.

--Quoi? demandait-il, une mnagerie qui s'est chappe!... Des lions,
des ours, des tigres!...

--Pis que cela! des animaux monstrueux, inconnus, qui dvastent Paris,
qui massacrent la population....

Le tlphone appela. M. Lpine s'y prcipita.

--All! monsieur le ministre de l'Intrieur!... des renseignements!...
je procde  l'enqute!... Comment? sur les boulevards?... Un serpent de
vingt mtres de long dans le passage des Panoramas?... Bien! j'y
cours!... Ne serait-il pas urgent d'avertir M. le ministre de la
Guerre... le gouverneur de Paris!... Hein! Oui! monsieur le ministre, je
rponds de tout!... A tout  l'heure!...

Il replaa le cornet, puis se tournant vers son personnel:

--Moins on comprend, dit-il, plus il convient de dployer d'nergie...
il doit y avoir, comme toujours, une exagration folle... des
monstres!... est-ce qu'il y a des monstres?...

Une clameur clata:

--L, l! derrire vous, monsieur le prfet!...

M. Lpine tournait le dos  la fentre ouverte. Il sentit que quelque
chose se posait sur son paule et lui frlait l'oreille. Il se retourna
prcipitamment... et son nez heurta celui de l'Iguanodon.

L'horrible bte, par la rue du Temple et le boulevard Sbastopol, avait
atteint le boulevard du Palais, s'tait arrte--sans raison
apprciable--devant la prfecture de police et, trouvant  hauteur de sa
tte une fentre ouverte, y avait engag la moiti de son cou... et
balanait sa tte que terminait un bec corn, dans le cabinet
prfectoral.

--Qu'est-ce que c'est que a? cria le prfet, en se jetant en arrire.

--C'est l'invasion des monstres! rpliqua le chef de la Sret, qui
savait tout.

La bte, d'ailleurs, n'tait pas menaante: d'un air abruti, elle
excutait un mouvement d'oscillation, stupide et sans but. Et pas
d'armes pour se dfendre!... Le prfet courut  la porte et avisant dans
le couloir un agent qui somnolait dans la douce ignorance de la
catastrophe:

--Brigadier, cria-t-il, venez....

L'autre fit un bond et s'lana.

--Tires votre sabre, commanda M. Lpine, et coupez-moi a!

a, c'tait le cou de l'Iguanodon.

Le brigadier fit tournoyer son arme, la lana d'une main sre--et ne
coupa rien. La lame rebondit sur le cuir pidermique et sauta en l'air.

Au mme instant apparut, s'accrochant au balcon, quelque chose qui tait
peut-tre un homme et qui se hissait au cou de la bte... et ce quelque
chose roula avec un bruit flasque sur le tapis.

C'tait bien un homme, oui, mais si dvast, si chavir, si affal que
cela n'avait plus de forme. Tandis que la tte--d'un mouvement monotone,
oscillait toujours, touchant presque le plafond; on releva le
malheureux, on le dressa sur ses pieds, on lui soutint la tte, et M.
Lpine s'cria:

--Mais je connais ce bonhomme-l! C'est le dtective Bobby!...

Il fallait le ranimer  tout prix: on le gava de kirsch. Ce n'tait pas
le whisky national, mais a galvanisait quand mme... et soudain M.
Bobby se dressa, reconnut le prfet, se mit au port d'armes et dit:

--_By god, it is an awful affair!_

--Quelle affaire?

--Je n'en sais rien... un trou, des trous, de la glace, des rochers, des
formes noires qui remuent... et puis l'croulement, un cou qui passe
auquel je me suspends et qui m'emporte!...

--Expliquez-vous! Qu'est-il arriv?...

L'Iguanodon sembla regarder Bobby et d'un hochement de tte approuver
son rcit... puis le cou disparut par la fentre comme un tuyau qu'on
tire en arrire....

Bobby eut un long soupir: c'tait l'vanouissement du cauchemar, pour un
instant du moins. Et il s'expliqua plus clairement....

Incroyable, inexplicable, l'aventure n'en tait pas moins relle.

M. Lpine prit son chapeau et s'adressant  son personnel:

--Suivez-moi, messieurs! Paris est en danger.... Faisons notre
devoir....

       *       *       *       *       *

Il se passait dans la grande ville des choses stupfiantes.

Le Tricratops s'tait arrt devant la Porte-Saint-Denis et ayant
essay d'y entrer, la trouvant trop troite, s'tait recul et  la
faon d'un blier antique; il se ruait contre les pierres, les cornes en
avant, faisant jaillir en dbris les pierres glorieuses de Louis XIV.

Le Mammouth, plus calme, passait au petit trot, emplissant toute la
chausse, devant le Gymnase, stoppait un instant en face de la Maison
Rouge; il semblait las, maintenant, son pas devenait lourd et, arriv
devant Brbant, il plia les jarrets et se coucha, obstruant l'entre du
faubourg Montmartre.

Un Brontosaure, qui mesurait vingt mtres de long, avait voulu  toute
force entrer dans le passage des Panoramas; mais,  mi-corps, il avait
t arrt par l'exigut de l'arcade et restait l, la tte  la
galerie des Varits--ct des artistes--tandis que sa queue
enguirlandait la terrasse du caf Vron....

Sur les marches de l'Opra, le Mgathrium s'tait dress, comme un
orateur qui veut parler au peuple, puis s'tait appuy contre les portes
basses, en gardien vigilant prt  accueillir les abonns.

Le Ptrodactyle, dont le vol tait lourd, s'tait juch, peut-tre pour
prendre haleine, sur une des corniches de la Madeleine... sa queue
pendait, agite, caressant de l'autre ct la statue de Jules Simon.

Dj, trois heures s'taient passes. Il tait midi.

Enfin, l'autorit, convaincue de la ralit du pril, avait pris des
mesures. Par les avenues dsertes, l'artillerie arrivait au galop des
chevaux aux reins trapus, amenant des canons, des mitrailleuses...
dt-on bombarder la moiti de Paris, l'action devait tre prompte et
nergique.

Toute la population de la rive droite s'tait renferme dans les
maisons, haletante, ayant perdu jusqu'au dsir de la fuite....

En tenue de combat, les troupes avanaient prudemment, l'arme  magasin
toute prte. Les obus dormaient dans les canons, impatients du rveil;
les batteries s'taient places en l'enfilade des Boulevards, tandis que
M. Lpine marchait,  la tte d'un corps d'agents, en avant-garde....

Et il se passa alors un fait non moins trange que les prcdents.

A mesure qu'on avanait, on voyait les monstres chanceler, tituber sur
leurs jambes monstrueuses, puis s'abattre.... L'un d'eux, de sa masse
norme, remplit l'Olympia... un autre, celui de l'Opra, se tranait
jusqu'au groupe de Carpeaux et, ayant lev la tte pour savourer les
lignes des danseuses, la laissait retomber....

Le gigantesque oiseau de la Madeleine semblait s'aplatir sur les
pierres, puis glissait, et de sa masse flasque, comme vide, qui
tombait, engloutissait les baraques du march aux fleurs.

L'norme saurien des Varits s'crasait sur les dalles du passage,
ayant le long de l'pine dorsale une fluctuation qui  chaque instant
diminuait d'intensit.... L'Iguanodon de la prfecture, se tranant
jusqu'au parapet qu'il essayait de franchir, tournait sur lui-mme et
tombait dans la Seine, o il crasait une pniche dont les habitants
avaient tout juste le temps de se jeter  l'eau....

Et, de tous cts, le mme phnomne se produisait....

Ces dgels du Quaternaire ne s'taient rveills que mus par une vie
factice, provisoire...; ils portaient quand mme la tare de leur
vieillesse, de leur dcrpitude, et, un  un, sous la pression de l'air
ambiant, sous le soleil du printemps, inaptes  vivre en cette
atmosphre de quelques centaines de sicles plus jeune que celle qu'ils
avaient respire nagure... ils mouraient, revenus trop anciens dans un
monde trop nouveau. Et,  une heure de l'aprs-midi, Paris tait
sauv....

Rayonnant, M. Perrier, le directeur du Musum, examinait les cadavres de
ces anctres et parlait joyeusement de faire construire de nouvelles
galeries pour la reconstitution de ces tmoins des temps
Palozoques....

Oubliant ses projets de promenade campagnarde, la population entire de
Paris se pressait autour de ces corps normes, dont on riait parce
qu'ils taient inanims: et les terrasses des cafs, et les dbits de
boissons se remplissaient... joueurs de bridge et de manille faisaient
claquer les cartes sur les tables de marbre....

Mais qu'advint-il des acteurs de cette effrayante aventure?

Hlas! Sir Athel Random ne reparut pas. Dans quel abme avait-il
disparu? Sous quelle masse de roches avait-il t englouti!...

Et cependant qui sait? On en a vu ressusciter qui taient plus morts que
lui....

Pauvre Mary Redmore! Cette fois, tout espoir tait perdu... et,
pleurant, sous de longs voiles de deuil, elle retourna en Angleterre. M.
Redmore eut bien l'ide d'intenter un procs  la Ville de Paris en un
million de dommages-intrts--de sages conseils le dtournrent de ce
projet, au grand regret des hommes de loi qui s'y seraient enrichis.

Sir Athel avait emport avec lui le secret du Vrilium! Et les dbris du
vriliogne taient enfouis dans les profondeurs de la plante!

Mais Labergre!

Comment s'tait-il vad de ce pandmonium de pierre et de glace!

Quand le soir il reparut dans les bureaux du _Nouvelliste_ pour rdiger
le compte rendu de son excursion souterraine, il raconta qu'il s'tait
trouv, sans savoir comment, dans un des souterrains du Nord-Sud,
inachev bien entendu.... Sorti de l, il tait all prendre le bock si
longtemps dsir et revenait rclamer sa place au grand soleil du
journalisme....

Un banquet fut organis en l'honneur de Bobby, qui y prit la parole en
un discours qui rappelait quelque peu celui de Roosevelt et que Mrs.
Bobby, trs fte, couta en pleurant....

Et ainsi se termina l'aventure la plus fantastique, la plus
tonnante--et la plus navrante  la fois--de la premire moiti du
XXe sicle. Il se trouva mme des gens pour dire que ce n'tait pas
arriv.


FIN

TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE

Coxward est-il Coxward?

I.--Le crime de l'Oblisque
II.--O nous faisons connaissance de M. Bobby
III.--Querelles de boutiques.

DEUXIME PARTIE

Chimiste, dtective et reporter.

I.--Le carnet de M. Bobby
II.--O la lueur grandit
III.--Deux visites au lieu d'une
IV.--Le triomphe de M. Bobby
V.--Le mystre du XIXe arrondissement
VI.--La revanche du Nouvelliste
VII.--Les merveilles du Vrilium.

TROISIME PARTIE

Paris avant la cration de l'homme.

I.--Catastrophe qui n'est qu'un dbut
II.--Angoisses du lendemain
III.--Sous Paris
IV.--Le tout pour le tout
V.--Une mnagerie comme on en voit peu
VI.--croulement
VII.--L'invasion de Paris.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

