The Project Gutenberg EBook of Le sergent Renaud, by Pierre Sales

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Title: Le sergent Renaud
       Aventures parisiennes

Author: Pierre Sales

Release Date: December 8, 2005 [EBook #17252]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Le Sergent Renaud

AVENTURES PARISIENNES

PARIS

FAYARD FRRES, DITEURS

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78


[Illustration]




Le Sergent Renaud

I

MARIE RENAUD


Un soir du mois d'avril 1864, deux femmes travaillaient, trs
silencieusement, dans un petit logement situ sous les combles d'un
des plus vieux, des plus majestueux htels de la place des Vosges.
L'une des deux femmes, assez ge, achevait l'ourlet d'une robe de
baptme, tandis que l'autre, toute jeune, posait, dans le haut du
corsage, des noeuds de ruban rose. Elles taient places de chaque
ct d'une longue table, sur laquelle tait tendue la robe,
au milieu d'un fouillis de mousselines, de linons, de piqus,
d'pingles, d'aiguilles, de ganses, d'entre-deux et de dentelles.

Ainsi que la plupart des anciens logements, celui-ci n'avait pas
d'entre, et c'tait cette pice qui communiquait directement avec
le palier. Elle tait assez grande,  peine mansarde et assez
confortablement meuble: un buffet, une armoire, une seconde table et
six chaises; le tout entretenu avec une propret mticuleuse, ainsi
que le parquet de brique, bien rouge, bien cir, brillant comme un
miroir. Dans un coin, sous un voile noir, une belle cage peuple
d'une nombreuse famille de serins, de bengalis et de capucins.--Tout,
dans cette pice, respirait le bonheur pur, le bonheur intime. Et,
 voir les deux femmes, le visage  demi clair par la lampe,
travaillant sans relche, se souriant lorsqu'elles se baissaient un
peu, personne n'aurait pu croire que le malheur tait entr dans
leur maison.

--Et tu dis, petite, demanda la vieille, qu'il faut livrer cette robe
de baptme demain  onze heures?

--Oui, grand'mre, rpondit la jeune fille, d'une jolie voix douce,
musicale. Mme Welher m'a expliqu que c'tait pour l'Amrique; il
faut qu'elle la livre elle-mme  un commissionnaire; la caisse est
prte et doit partir le soir mme...

--Alors, travaillons, petite. Il ne faut pas faire attendre Mme
Welher, qui est si gentille pour toi.

Et elles reprirent courageusement leur travail.

Cette grand'mre avait encore, malgr ses soixante ans, un bel air
de jeunesse. Trs maigre, elle tait vive, alerte, et son visage
avait une jolie couleur de vieux rose, un peu pass sous ses bandeaux
blancs.

La jeune fille tait d'une dlicatesse extrme. Une vritable
tte de madone sur un corps d'une dlicieuse gracilit. Elle avait
d'admirables cheveux chtains, trs pais; et, lorsqu'elle se
baissait, se mettant un peu plus dans la lumire de la lampe, ces
cheveux prenaient une nuance plus vive. Son sang, courant  fleur de
peau, lui donnait une carnation d'un rose frais, velout, le rose qui
avait d rgner autrefois sur les joues de sa grand'mre; ses yeux
taient grands, rveurs, d'un bleu de ciel; son nez petit, droit;
son front trs lev, trs intelligent. Une seule chose gtait
un peu ce joli visage: les lvres taient trop ples. Un mdecin
aurait bien vite devin ce qui manquait  la charmante lingre: le
grand air et la libert. Sa taille, bien forme, tait d'une
grce exquise, trs onduleuse, les pieds trs petits et les mains
mignonnes, roses,  part le doigt de la main gauche sans cesse
transperc par l'aiguille.

Les deux femmes travaillrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre
bruit que des pas de promeneurs attards. De temps en temps, 
la drobe, la grand'mre examinait sa petite-fille; puis elle
reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la
fentre. Elle avait alors un lger frmissement, puis se remettait
au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles
entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles
ralentissaient un peu leur besogne et coutaient. Mais _celui_
qu'elles attendaient ne vint pas.--Vers minuit, la grand'mre vit
tomber une larme sur la robe de baptme que sa petite-fille tenait
dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune
fille s'tait raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet
allait la secouer, elle le dissimula en disant:

--Ah! maladroite, je me suis pique!

La grand'mre se leva, embrassa son enfant.

--Assez travaill pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons
de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet...

La jeune fille essaya de rsister. Elle trouvait une consolation
dans son travail. Mais la grand'mre l'entranait, lui donnait une
bougie.

--Couche-toi, vite.

--Et toi?

--Je te rejoins, tout de suite.

--Bonne nuit, maman Renaud.

Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimit si douce! Elle
avait d donner un nom  chacune de ses mres; car, pendant
longtemps, elle avait cru, bien rellement, qu'elle en avait deux,
l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, petite mre!
Mais cette petite mre tait morte de chagrin: elle tait alle
rejoindre son mari. Et il ne restait  la jeune fille que sa seconde
mre, maman Renaud.

Quand la porte se fut referme sur la jeune fille, la grand'mre
y colla son oreille. Elle entendit un sanglot qui clatait avec
d'autant plus de violence qu'il avait t contenu toute la soire.
Et elle-mme sentit de grosses larmes couler sur ses joues. Et elle
se mit  marcher dans la pice, d'un pas agit. Mais bientt, elle
ne pleurait plus. Tout  l'heure, elle avait t attendrie par la
douleur de sa chrie; en ce moment, elle tait toute  sa colre,
 son indignation...

--Il l'abandonne, c'est certain!... Et pourtant, moi, si dfiante,
moi qui avais peur pour elle de tous les hommes, j'avais eu confiance
en ce Jean Berthier!... Comme si mon exprience ne m'avait pas appris
que tous les hommes sont des trompeurs!.. Tous? Non, pas tous!...

Elle s'arrtait sous le portrait d'officier, une reproduction
agrandie, trs ple, d'une ancienne photographie:

--Tu ne l'tais pas, toi, mon fils!

Elle contempla longuement ce portrait, fait  la sortie de Saint-Cyr,
qui lui montrait son fils dans son costume de sous-lieutenant. Elle le
voyait si beau, si noble, si brave!

--Ah! si tu tais encore l, toi! on n'aurait pas os l'abandonner
ainsi!... Et moi, mon Dieu! Moi qui ai laiss s'enraciner cet amour
dans son coeur!... O mon fils, pardon!

Elle leva ses mains vers le portrait. Puis elle rangea la pice. Et
elle regagna enfin la chambre o elles couchaient toutes les deux,
o leurs lits taient rangs cte  cte, comme dans un dortoir,
o elles avaient t si heureuses... avant!

Les soirs prcdents, Marie ne s'endormait qu'avec peine; mais, ce
soir-l, la fatigue l'emportait: les motions l'avaient brise;
elle dormait dj. La vieille se dvtit bien doucement, de peur
de l'veiller; elle n'osa mme pas l'embrasser, comme elle faisait
toujours. Elle s'agenouilla seulement devant le lit et s'approcha
pour la contempler. Les lvres de Marie s'entr'ouvrirent bientt et
murmurrent:

--Jean... Jean... Jean...

La vieille alors serra les poings, en murmurant:

--Le gueux! Il m'a vol son coeur!

       *       *       *       *       *

Le lendemain, maman Renaud, qui cependant se levait de trs bonne
heure, vit sa petite fille dj debout, vaquant aux soins du
mnage. Le sommeil de Marie tait devenu si lger qu'il suffisait
des premires lueurs du jour pour l'veiller. Son visage tait,
battu, ses yeux cerns; mais elle ne pleurait pas. Pendant toute la
matine, elle ne montra aucune faiblesse: elle avait le courage que
donne une rsolution prise. Ds le matin, en s'veillant, elle
s'tait dcide  tenter une dmarche suprme. Elle voulait 
tout prix sortir de l'indcision. Elles travaillrent activement. A
midi, la commande tait termine.

--J'irai livrer, dit la grand'mre. Toi, tu te reposeras...

--Non, grand'mre; j'ai besoin de voir Mme Welher.

Vers deux heures, Marie partit, en effet, et refusa de se laisser
accompagner. Elle alla livrer sa commande, s'attarda  peine dans le
magasin de lingerie. Et, aussitt aprs, elle se faisait conduire
en voiture au boulevard Saint-Michel... devant une maison meuble,
occupe par des tudiants.

Elle y tait dj venue, une seule fois, en secret, dans une
cruelle circonstance, le jour o elle avait d avouer  son ami
qu'elle portait en son sein le fruit de leur amour. C'est, hlas!
depuis ce jour qu'elle ne l'avait plus revu! Et cependant il lui avait
jur de ne l'abandonner jamais, dans cette mme chambre o elle
allait l'implorer, non pas pour elle, mais pour le pauvre petit tre
qui tressaillait dans ses flancs... Elle se souvenait exactement du
numro de cette chambre, situe au premier tage; elle y monta
bravement et frappa. Ne recevant pas de rponse, elle frappa encore.

En ce moment, une voix cria d'en dessous:

--Qui demandez-vous?

Elle rougit violemment et ne rpondit pas: elle avait honte de se
montrer; mais le garon, qui avait la garde de la maison meuble,
monta vivement au premier tage.

--Qui demandez-vous? rpta-t-il brusquement.

Le personnel des htels du quartier Latin a gnralement peu de
respect pour les femmes. Elle balbutia:

--Monsieur Jean Berthier?

Le garon chercha un instant; il se souvenait  peine. D'un geste
timide, Marie montra la porte de la chambre.

--Ah! oui! fit-il, le numro 2... oui... oui...

Il devenait soudain plus poli. Il avait reu de si grosses trennes
du locataire de cette chambre!

--Attendez, mademoiselle!

Il descendit presque d'un bond et remonta avec la clef.

--Voici, mademoiselle, entrez donc.

Marie eut une seconde d'espoir.

--Il va venir bientt? interrogea-t-elle en s'asseyant.

--Dame! Je pense... fit le garon d'un air niais.

Puis, la dvisageant:

--Je me rappelle... C'est vous qui tes venue, il y a un mois?

--Oui; mais dites-moi si M. Berthier rentrera bientt?

--Ah! mademoiselle, il ne m'a pas prvenu; l'autre fois, il m'avait
avis la veille... on avait apport des fleurs... Evidemment, il va
venir, s'il vous a donn rendez-vous!

Et il souriait encore plus niaisement. Marie s'tait mise 
trembler. Elle entrevoyait une horrible ralit, un mensonge odieux.
Est-ce que cette chambre n'tait pas le vritable domicile de Jean?

--Il n'habite donc pas ici? pronona-t-elle fivreusement.

--Naturellement, mademoiselle, puisqu'il n'a pris cette chambre que
pour ses rendez-vous!

Il sembla  Marie que la maison s'croulait sur elle; et elle
s'affaissa dans un fauteuil, tandis que le garon allait voir si
M. Jean Berthier n'arrivait pas. Elle comprenait qu'elle avait t
indignement trahie. Mais, quand le domestique revint, pour dire qu'il
avait regard le boulevard dans toute sa longueur, et qu'il n'avait
aperu personne ressemblant  M. Jean Berthier, Marie tait debout.
Une pleur livide s'tait rpandue sur son visage; mais elle
rsistait  ses larmes. Elle donna cinq francs au domestique.

--Voudriez-vous porter une lettre chez M. Jean Berthier?

--Ce serait avec plaisir, mademoiselle, dit-il, empochant la pice;
mais nous ignorons son adresse...

--Bien, dit Marie, semblant toujours trs calme, bien; je reviendrai
une autre fois.

Et elle se dirigea vers la porte.

--Mais si, par hasard, M. Berthier passait par ici, avant que vous
l'ayez vu, que faudrait-il lui dire, mademoiselle?

--Rien!

Elle pronona ce: Rien! d'une voix mourante. Qu'aurait-elle 
dire, en effet,  cet homme qu'elle avait tant aim et qui avait si
abominablement abus d'elle? A chaque marche de l'escalier, elle
dut s'arrter et respirer un peu. Le domestique la suivait, avec le
respect d'un homme bien pay.

Marie faillit tomber en traversant le trottoir, assez large en cet
endroit. Le garon ouvrit la portire de sa voiture et dut la
soutenir pour la faire monter.

--O faut-il conduire mademoiselle?

--Place des Vosges, balbutia-t-elle.

Et la voiture se fut  peine branle qu'elle s'affalait sur les
coussins, pleurant  grands sanglots et bgayant:

--Oh!... Jean... Jean... Mon ador... Toi! Avoir fait cela!...

Quand la voiture arriva place des Vosges, elle pleurait encore.

[Illustration: A chaque marche de l'escalier elle dut s'arrter et
respirer un peu. (Page 8.)]

--Quel numro? demanda le cocher.

Elle descendit  l'entre de la rue de Birague, ne voulant pas que
sa grand'mre la vt arriver en voiture. Elle se trana jusqu'au
jardin, s'assit sur un banc entour de verdure. Et elle pleura
encore.

Enfin, songeant  sa grand'mre, elle regagna sa maison.

Maman Renaud n'osa pas lui dire combien elle avait t inquite;
elle demanda seulement, lui voyant les mains vides:

--Tu ne rapportes pas d'ouvrage de chez Mme Welher?

--Non, rien, grand'mre! Je dois y retourner demain...

--Et... pas de lettre en bas?

--Non, pas de lettre, pronona Marie avec un trange sourire.

--Ce sera pour ce soir... ou pour demain dit la grand'mre affectant
un air tranquille.

--Non, maman Renaud, ni ce soir, ni demain... ni jamais!

C'tait la premire fois qu'elles parlaient si franchement de
l'abandon de Jean. La grand'mre se mit  dresser la la table pour
le dner. Marie s'assit auprs de la fentre, regardant dans le
vague. Leur repas fut bien triste, bien silencieux. Marie ne mangeait
que pour obir  sa grand'mre. Et la grand'mre prolongeait le
repas: elle avait peur de cette soire qu'elles allaient passer, en
face l'une de l'autre, sans un travail press qui pt les distraire
de leur douleur.

Cependant, Marie s'installa ensuite  sa table, comme d'habitude, et
rangea toutes ses fournitures, ses morceaux de mousseline, ses fines
broderies, ses dentelles, une foule de choses qui lui restaient
parfois sur ses commandes...

A neuf heures, maman Renaud descendit. Elle avait fix sa dernire
limite d'espoir  cette soire: Jean allait leur crire, srement,
pour les rassurer, et expliquer sa conduite de la faon la plus
naturelle.--Quand la concierge lui eut dit, d'un air un peu goguenard,
que le facteur tait pass et n'avait rien laiss pour elles, elle
remonta lourdement. Tout tait bien fini!

Elle pntra sans rien dire dans le petit logement et contempla
sa fille, qui leva  peine la tte pour lui sourire. Et aussitt,
Marie se remit  une besogne qu'elle avait entreprise: elle cousait
de minces bandes de mousseline, spares par des entre-deux de
valenciennes. Puis, sur une mignonne forme de carton, elle posait son
ouvrage, l'arrondissait et y ajoutait des ruches de dentelle, avec de
petites bouffettes de ruban blanc, trs troit.

--Que fais-tu donc, petite?

--Un bonnet, maman Renaud.

Et, pour le garnir, elle cherchait fivreusement dans ses provisions;
elle ne trouvait rien d'assez beau.

--Qu'est-ce que c'est que ce bonnet?

--C'est un bonnet, maman Renaud.

Un sourire d'une exquise douceur se rpandait peu  peu sur son
visage, effaant les traces des larmes qu'elle avait verses. Elle
travailla toute la soire, et elle souriait toujours. Par moment,
elle levait le bonnet sur son poing, le tendait  sa grand'mre.

--Comment le trouves-tu?

--Bien joli; tu n'as jamais rien fait d'aussi dlicat. C'est un
modle?

--Oui... un modle! maman...

Et elle avait un air bien mlancolique en disant cela; maman Renaud
tait trs intrigue. Le bonnet fut achev  minuit.

--Enfin, s'cria la grand'mre, me diras-tu pour qui tu fais ce
bonnet?

--Oui, maman Renaud.

--Eh bien?... Pour qui?

--Pour mon enfant, grand'mre!

Maman Renaud se redressa toute blme. Et sa premire pense fut une
imprcation contre Jean Berthier.

--Oh! le lche!... le misrable!...

--Oh! Maman, maman! s'cria Marie, suppliante. Prends garde! Ne
maudis pas le pre de mon enfant!




II

DEUX AMIS


Dans cette mme journe,--c'est--dire le 22 avril 1864,--tous les
habitus du bois de Boulogne, tous les cavaliers qui, chaque matin,
parcourent avec une rgularit dsesprante, l'alle des Poteaux,
tous ces indiffrents qui se connaissent entre eux, au moins de
vue, tous les lgants en un mot, avaient remarqu l'allure morne,
abattue, du jeune marquis de Villepreux. Il revenait lentement de
sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval d'une faon presque
machinale, et rpondant d'un geste distrait aux personnes qui le
saluaient.

--Qu'a donc Villepreux ce matin?

Cette phrase avait couru de bouche en bouche, comme toutes ces petites
nouvelles qui naissent le matin dans le monde lgant et, la plupart
du temps, sont oublies le soir.

En rappelant leurs souvenirs, les jeunes gens qui s'honoraient
d'tre les amis de Jean de Villepreux pouvaient affirmer que cette
mlancolie remontait  quelques semaines; mais cela ne les avait
jamais frapps comme dans cette matine. Et les mauvaises langues
ajoutaient:

--Il ne se prpare pas  entrer gaiement dans le mariage!

Car on savait, par des indiscrtions, comme tout se sait, dans la
vie parisienne, que sa mre prparait pour lui une trs brillante
alliance.

Lorsque, vers midi, le marquis arriva devant son cercle--qui tait
naturellement celui de l'Union,--il fut tonn de trouver son valet
de chambre, au lieu de son groom, auquel il avait donn l'ordre de
venir prendre son cheval.

[Illustration: Il revenait lentement de sa promenade quotidienne,
dirigeant son cheval... (Page 11.)]

--Monsieur le marquis m'excusera, dit le domestique, en tenant le
cheval tandis que son matre descendait; mais il est arriv, aprs
le dpart de monsieur, une lettre d'Angoville, avec la mention: trs
press.

Ces mots: Une lettre d'Angoville, firent plir lgrement le
marquis.

--Vous avez bien fait, dit-il. Donnez.

Il regarda vivement la suscription de la lettre, reconnut l'criture
de sa mre et murmura: Dj?

Puis, sans ouvrir la lettre, il demanda:

--Est-ce tout?

--Non, monsieur le marquis. M. Florimont, le notaire, a envoy son
premier clerc dire  monsieur le marquis que l'acte tait prpar,
et qu'il viendrait lui-mme aujourd'hui  l'htel, vers quatre
heures,  moins que monsieur ne?...

--Non. Cela me convient.

--Monsieur djeune au cercle?

--Oui, et je rentrerai vers trois heures.

Tandis que le marquis de Villepreux pntrait dans son cercle,
le domestique, Polydore Gupin, l'examina d'un oeil sournois et
ironique. L'expression correcte et respectueuse avait bien vite
disparu de son visage.

Une minute aprs, il s'loignait en prononant:

--V'la le grabuge qui se prpare dans la famille. Tenons-nous bien!

[Illustration: Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux. (Page
19.)]

Cependant, le marquis de Villepreux avait gagn un salon retir
de son cercle. Et il tenait la lettre de sa mre devant ses yeux,
hsitant  l'ouvrir. Il fit enfin sauter le cachet; et, aprs
l'avoir parcourue:

--Pauvre mre, murmura-t-il lentement: quelle peine je vais lui
causer!

Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, avait  cette poque une
trentaine d'annes. D'une trs haute taille, mince, lgant, il
inspirait, par son visage mle et rgulier, autant de sympathie
que d'admiration. Il tait trs brun et portait la moustache et
la barbiche comme un officier; son nez droit, fin, aux narines
dlicates, flexibles, annonait une rare nergie. Malgr la mode
absurde des lgants de l'Empire, il avait les cheveux coups drus,
dcouvrant son front large, un peu bomb; ses lvres, au sourire
doux, tranchaient adorablement sur son teint mat, et tout son visage
semblait clair par ses yeux profonds, brillants, comme ces
diamants noirs qu'on tire du Brsil.

Le marquis de Villepreux possdait toutes les qualits qui se
lisaient sur son visage, ou plutt toutes les vertus, car c'est le
seul mot qui corresponde exactement aux sentiments si chevaleresques
qui l'avaient anim depuis sa plus tendre enfance. On citait de lui
des faits d'un courage insens ou d'une bont parfaite: un enfant
sauv par lui dans un incendie de campagne lorsqu'il n'avait encore
que douze ans; tout son argent donn sans hsitation,  diverses
reprises, lorsqu'il entendait parler de malheureux frapps par une
catastrophe; une complaisance, une patience inaltrables vis--vis
de son frre cadet, qui cependant le jalousait et lui rendait chaque
acte de bont par une vilenie; enfin, lorsque sa mre tait devenue
veuve, un dvouement entier, absolu, pour remplacer son pre, un
dvouement pouss jusqu'au sacrifice de son avenir; il avait, en
effet, renonc de lui-mme  la carrire militaire, pour pouvoir
mieux se consacrer au bonheur de cette mre chrie.

--Dans quelle abominable situation suis-je tomb! murmura-t-il
encore.

Et il tait tout abm dans ses rflexions, lorsque de joyeuses
exclamations retentirent; et, au bruit des chaises remues, des cris,
des saluts, il lui fut ais de deviner qu'un membre du cercle, absent
depuis longtemps, venait d'arriver. Il se dirigea vers le grand salon
et demeura tout stupfait, en apercevant un lieutenant de chasseurs
 pied, entour de membres du cercle,  qui il distribuait gaiement
des poignes de main. Puis il pronona:

--Brettecourt! Ah! qu'il arrive  propos!--Henri!

Le lieutenant se prcipita aussitt vers lui les bras tendus:

--Jean!

Pendant une minute, les deux hommes se tinrent embrasss. Et les
autres membres du cercle, sachant la vive amiti qui unissait le
comte Henri de Brettecourt au marquis de Villepreux, les laissrent
seuls.

--Toi,  Paris! s'criait Jean. Sans m'avoir prvenu!

--Envoy tout  coup par mon gnral pour faire un rapport au
ministre, je n'avais gure le temps d'crire...

--Ah! tu arrives bien, Brettecourt!

--Encore quelque duel?

--Non. Des choses plus graves... Tu as un cong de?...

--D'un mois.

--Et tu ne me quittes plus?

--Tu sais bien que je n'ai plus d'autre famille que toi!

--Commenons par djeuner; car je suppose que tu rapportes d'Afrique
un apptit...

--Terrible!... La cuisine des Bdouins ne vaut dcidment pas celle
du cercle...

Quelques instants aprs, les deux amis taient installs dans un
coin de la salle  manger,  une table  part, et pouvaient causer
librement.

Le lieutenant comte de Brettecourt ressemblait trangement  son ami
Villepreux. Comme lui, il tait grand, brun, nergique; il n'y avait
entre eux de diffrence que pour les yeux: ceux de Brettecourt
tait bleus, d'un bleu clair, perant, des yeux qui, sans lunette
d'approche, malgr les mirages du dsert, dcouvraient l'ennemi 
des distances insenses, motif qui le faisait rgulirement placer
en tte des colonnes. Ses yeux, en ce moment, paraissaient d'autant
plus clairs, que sa peau tait brunie, hle.

--Je vois que tu as pris leur teint  tes amis les Arabes, dit
Villepreux en riant.

--Nous leur avons pris tant de choses! fit Brettecourt en vidant un
verre de ce pontet-canet qu'on appelle, au club de l'Union, le cru des
ambassadeurs.

Brettecourt avait en effet l'habitude d'enlever beaucoup de choses 
l'ennemi. Et, d'une dernire affaire, il avait rapport les galons
de lieutenant et le ruban rouge.

--Mes compliments! lui dit Villepreux en lui montrant sa boutonnire.

--Bah! fit modestement Brettecourt; je t'assure que je n'ai pas eu
grand mal...

--Enfin, conte-moi tout de mme la chose...

--Oh! c'est toujours la mme histoire: des imbciles d'Arabes,
auxquels un fanatique de marabout a mont la tte, et qui
s'imaginent qu'ils n'ont qu' lever l'tendard de la rvolte
pour vaincre la France; un tourbillon de cavaliers qui court sur
nos avant-postes, et une compagnie de chasseurs  pied qui passe 
travers en promenade militaire, avec agrment de coups de feu: c'est
tout simple. Le sergent Blandan nous a donn l'exemple.

--Les hros trouvent toujours que c'est tout simple d'tre des
hros!

--Mais en voil assez sur mon compte! Parlons de toi, des tiens! Je
sais que ta mre est dj partie pour Angoville, et je sais mme
que tu as reu une lettre d'elle ce matin...

--Tu es donc pass chez moi?

--Aussitt que j'ai eu vu le ministre. Le devoir d'abord, ensuite
l'amiti. Je n'ai rencontr que ton frre...

--Ton ami? dit en souriant le marquis.

--Non, fit involontairement Brettecourt, le frre de mon ami, et
c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathis avec lui. Cela
date de loin; il t'a jou tant de vilains tours!

--Il faut pardonner  Honor, rpliqua vivement le marquis. Il est
venu au monde avec un caractre un peu triste...

--Oh! mais il m'a reu d'une faon charmante, s'cria Brettecourt,
dsireux d'effacer la peine qu'il venait de faire  ce noble coeur
de Villepreux; et nous avons longuement caus de toi.

--De moi?

--De qui donc aurions-nous parl? De telle sorte qu'avant mme de
t'avoir vu, je suis renseign, et trs exactement, sur tout ce que
tu as fait depuis mon dernier cong... sur la grande sagesse qui
s'est empare de toi tout d'un coup, sur la mlancolie qui a
succd  ta folle gat d'autrefois, prludant bien au grand
acte que tu vas accomplir... Et je n'attends plus qu'un mot de toi,
pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable
jeune fille; et il n'y a qu'une mre comme la tienne pour vous tenir
en rserve un pareil bijou.

--Mlle de Persant a donc su conqurir une petite place dans ton
coeur?

--Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue,
plusieurs fois,  Angoville, pendant les vacances; et si la jeune
fille a tenu ce que promettait l'enfant...

--Oui, elle est de tous points accomplie, dclara Villepreux; et
je suis heureux, trs heureux que ton opinion sur elle soit si
flatteuse.




III

LA CONFIDENCE


--Mais o diable veux-tu en venir? s'cria Brettecourt trs
surpris. Tu parles avec une gravit...

--C'est qu'il s'agit rellement de choses trs graves. Ecoute-moi
bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mre veut me donner pour
femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais
parl ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire
connatre son esprance, la plus chre de toutes ses esprances,
m'crit-elle... Elle a retir sa pupille du couvent de Rennes o
s'achevait son ducation; elle n'a pas eu le courage de se priver
encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent,
toutes deux,  Angoville... o je ne me rendrai cependant pas, en ce
moment; car... je ne peux pas pouser cette enfant!

--Parlerais-tu srieusement? Tu me fais peur!

--Si srieusement, rpondit Villepreux avec un grand calme, que
j'avais song  aller te trouver en Afrique, pour te confier mes
projets. Tu es le seul ami  qui je puisse ouvrir mon coeur. Dans les
circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander
des conseils, qu'on ne suit gnralement pas, du moins de dire ses
angoisses...

--Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant?

--Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait
sauter sur ses genoux, dont on a guid les premiers pas, dont on a
pris l'habitude de se considrer comme le protecteur... C'est moi,
je te donne l un dtail enfantin mais qui te fera tout comprendre,
c'est moi qui lui ai montr ses lettres quand elle a appris 
lire... J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme!

--Ton affection deviendrait bien vite de l'amour...

--Non! dclara nergiquement Villepreux. Il y a un an encore,
j'aurais raisonn comme toi, parce que, il y a un an, je ne
connaissais pas l'amour... le vritable amour!...

Lentement, Brettecourt pronona:

--Jean, tu aimes une mchante femme!

Villepreux devint blme.

--Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!... Tu connatras
tout  l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord
m'occuper de toi, de Juliette... Ton coeur est libre, n'est-ce pas?

--Parbleu! fit lgrement Brettecourt.

--Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais exist de projet de mariage
entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et
moi, il ne saurait exister aucune susceptibilit; or, je n'pouserai
jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtise
pour son argent; son mariage ressemblerait alors  tous les mariages
de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords
terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre
pre est mort ruin; mais je sais qu'aucun sentiment d'intrt
n'influerait sur ta volont; tu es le seul homme que je veuille pour
le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur...

--Mais si elle t'aime dj?

--Affection de soeur, ami! Et tu n'auras qu' paratre,  te
montrer tel que tu es, si bon, si brave, si gnreux, portant si
dignement ton grand nom; et la chre enfant t'aura bien vite ouvert
son coeur... Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je
m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les
deux tres que j'aime le plus au monde aprs ma mre!...

--Et... cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt.

--Oh! elle! s'cria Villepreux en lui serrant violemment la main, il
y a des moments o je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma
mre elle-mme!

Brettecourt fut boulevers par l'animation de son ami.

--Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un
amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!... Ami, il
faut arracher un tel amour de ton coeur! Tu avais raison: je reviens
 propos pour lutter contre toi-mme!

--Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux, avec un regard
jet vers le ciel; tu en arracherais plutt la vie! Pour la seconde
fois, tu viens de blmer, d'insulter presque mon amour... Si
tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du
mauvais--elles sont aussi dangereuses les unes que les autres--qui
passent leur vie  se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit
 empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une
jeune fille, noble et belle malgr l'obscurit de sa naissance...
Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a
compltement transform...

Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il
reprit:

--Oui... Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement  bien
assurer le bonheur de ma mre, et, pour toutes les autres choses
de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais
rflchi  l'avenir... Je n'avais jamais song au mariage. Je
vivais heureux, ou plutt me croyant heureux, libre, indiffrent...
quand tout  coup cet amour a pntr en moi, faisant de moi un
homme. Jusqu'au jour, vois-tu, o une femme s'est donne  vous,
n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on
n'est qu'un enfant! Le vritable amour vous fait comprendre la vie
avec tous ses devoirs, toutes ses difficults, mais aussi avec ses
bonheurs profonds, durables, certains!... Si tu connaissais celle qui
l'a caus, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrire, une
pauvre petite ouvrire en lingerie! Ses parents appartenaient  la
bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mre,
avec qui elle vit, dans un tat voisin de la misre. La jeune fille
que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui
possde des millions, est une simple ouvrire. Je l'aime depuis
plusieurs mois; _et elle est toujours une simple ouvrire_. Pour
elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un
modeste tudiant, qui l'pousera aprs avoir pris son titre de
docteur en droit. Ce vieux roman du _Lion amoureux_, qui te semblera
peut-tre bien banal, a chang toutes mes penses. La puret de
sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les
lgres amours que j'avais eues jusque-l, qu'il n'a fallu que
quelques jours pour me montrer l'inanit du bonheur mondain... J'ai
pass des heures dlicieuses dans les deux chambrettes qui servent
de logement  la grand'mre et  la petite-fille... Et, un jour de
folie, j'ai abus de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous
sommes unis par le plus sacr, le plus respectable de tous les
liens...

--Un enfant?

--Qui natra dans quelques mois!--Ah! quand elle m'annona cela,
elle pleurait d'abord... Elle tremblait  l'ide d'avouer  sa
grand'mre la faute commise... Et puis, peut-tre y avait-il
aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidt ma
tendresse... Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils--mon
coeur me dit que c'est un fils--portera mon nom! Me blmerais-tu,
Brettecourt?

--Moi! Te blmer de faire ton devoir d'honnte homme?

--Ah! que ta parole me fait de bien!

--Mais je l'aimerai, ton fils! s'cria Brettecourt entran.
Quelque chose me dit,  moi aussi, que ce sera un fils!

--Cette nouvelle, vois-tu, m'a boulevers. Il m'a sembl que ce
n'tait pas seulement dans son sein, mais dans le mien en mme
temps, que notre enfant tressaillait. J'tais pre, Brettecourt!
Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais
voulu l'annoncer publiquement, firement! Et j'ai d me taire; c'est
ma seule souffrance...

--Et ta mre?

--Ah! ma mre!... Je n'ai pas os lui avouer la vrit, de mme
que je n'osais plus retourner chez ma fiance, avant que cette
situation ait t compltement dnoue... Je n'osais mme plus
crire  la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la
force de mentir!...

--Je crois bien connatre ta mre, dit Brettecourt: elle aimera
l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?... Mais la
mre de l'enfant!...

--Je ne les sparerai jamais l'un de l'autre! dclara noblement
Villepreux. Et tu arrives au moment o je prends pour cela les
dispositions ncessaires: j'allais crire  ma mre; c'est toi qui
iras lui parler en mon nom...

--Je prfrerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux 
l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.

--Depuis que je sais que je suis pre, que j'ai pu crer une vie
nouvelle, j'ai pens  la mort, reprit Villepreux avec une gravit
mlancolique. Je suis sr que toi, qui vis continuellement en face
d'elle, tu n'y as jamais rflchi autant que moi...

--Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!

--Tandis que c'est une pense constante chez moi: je me dis sans
cesse que je puis mourir tout  coup, sottement, en tombant de
cheval, ou en me battant en duel... Tiens, notre camarade Vauchelles
est un brave et charmant garon; mais il m'ennuie en se moquant,
depuis quelques jours, de ma mlancolie; que je lui rponde un mot
dsagrable, il prendra la mouche, et il est de premire force 
l'pe... Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans
cesse  la mort, et j'ai voulu prvenir ce qui se passerait aprs.
Mon notaire a reu l'ordre de prparer mon testament; ce testament
est prt, sauf les noms, que je lui donnerai cet aprs-midi: je
veux, par un acte authentique, reconnatre d'avance mon enfant et
lui laisser ce que la loi m'autorise  lui lguer. Aprs cela,
j'attendrai plus tranquillement l'avenir.

Villepreux s'tait tu; Brettecourt rflchissait. Il dit enfin:

--Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible
que tu te sois tromp... qu'on t'ait tromp! Avant de la connatre,
j'estime la jeune fille que tu aimes... Je craignais pour toi quelque
amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouv impitoyable. J'irai
donc trouver ta mre; et, bien doucement, bien respectueusement, je
l'amnerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai,  envisager
sans colre ta situation; je serai mme rus--on apprend la ruse 
la guerre---je la prendrai par l'enfant... Et puis, l'indulgence des
mres est comme celle de Dieu, si grande!... Peut-tre ton bonheur
s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience
m'impose: je veux voir ta fiance!

--Tu la connatras ce soir, dit simplement Villepreux.

En ce moment, un domestique du cercle vint prvenir le marquis que
son matre d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui
donner sa leon habituelle.

Brettecourt proposa aussitt:

--Ah! mais non! Laisse ta leon et faisons tous les deux un bon
assaut d'pe, comme autrefois; cela me dliera.--Mon plastron et
mon masque sont toujours l?

--Oui, monsieur le comte, rpondit le domestique; je n'ai qu' en
faire enlever la poussire.




IV

L'ACCIDENT


Quoique  cette poque l'escrime ne ft pas un sport  la mode,
comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possdait
une ravissante salle d'armes, o le vieux matre Grandier apprenait
aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'pe. Dcore avec
simplicit, mais dans un got parfait, orne de quelques peintures
et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des chteaux
d'autrefois, o les cuyers montraient aux pages l'art de la guerre.
Tout un panneau tait garni par une panoplie reprsentant l'histoire
de l'pe, depuis l'espadon  deux tranchants de nos aeux
jusqu'aux mignonnes pes de combat modernes, en passant par
les rapires des favoris d'Henri III et les carlets des
lgants de la cour de Louis XV. Il y avait mme des pices
historiques, telles que ce flamard d'un aeul des Villepreux,
contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme
lui, fait graver un _Ave Maria_ de chaque ct de son pe; il y
avait aussi de ces pes courtes, bien pointues, avec lesquelles
les Franais triomphrent  Bouvines des longues et lourdes pes
allemandes.

Les deux amis furent accueillis, avec une familiarit respectueuse,
par le vieux matre d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en
lui tendant la main;

--Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux coup qui,
dans notre dernire rencontre avec les Arabes, m'a sauv la vie?

Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia
quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais
rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment.
Dj, les deux amis se prparaient pour l'assaut, enlevaient leurs
vtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque,
et essayaient leur pes tout en s'alignant sur la planche. Tandis
qu'ils ttaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur
plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume,
il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu
terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec
sa parfaite lgance, sa correction impeccable, tait un adversaire
tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux rcits, leur
dit:

--Jadis,  la fin des tournois, il arrivait qu'on donnt pour
rcompense une pe au meilleur assaillant et un heaume au meilleur
dfendant; il faudrait vous donner  tous deux l'pe et le
heaume.

Puis, il s'loigna pour donner une leon  un autre lve; mais
de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-l, ses
meilleurs. Bientt, Villepreux et Brettecourt s'arrtrent et,
se plaant dans l'encoignure d'une fentre, reprirent leur
conversation. Jean prouvait un bonheur infini  pouvoir enfin
parler de sa chre fiance, lui qui depuis si longtemps tait
forc de garder le secret de son amour!

Puis, se remettant sur la planche, il proposa:

--Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi
facilement que tes Arabes?

L'assaut recommena; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis
ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu  peu, tout  ce
plaisir des armes qu'prouvent avec tant de passion les fanatiques
de l'pe. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil,
s'amusant  critiquer Brettecourt qui,  mesure que l'assaut
s'avanait, devenait plus nerveux, bondissait, lanait son arme
d'une faon saccade. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint  le
toucher deux fois. Ils se reposrent encore.

--Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt.

--Sais-tu que tu m'attaques comme si j'tais un Arabe?

--Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a dbarrass de mon
dernier Bdouin.

[Illustration: Dj les deux amis se prparaient pour l'assaut.
(Page 22.)]

Ils retombrent en garde. Des membres du cercle taient venus les
regarder. Brettecourt, cherchant effectivement  refaire ce qu'il
appelait le coup de son Bdouin, s'amusait  ne plus viser qu' la
tte; et Villepreux, ngligeant presque de l'attaquer, dfendait
sa tte d'un jeu si serr que son ami n'avait pas encore pu
l'atteindre.

Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre;
Villepreux l'attaqua  son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune
officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il
se prcipita sur Villepreux, quitta le fer de son ami, puis, le
battant aussitt d'un mouvement sec, l'carta et, allongeant le
bras avec une rapidit foudroyante, lui porta un coup furieux  la
tte... En ce moment, le vieux matre d'armes s'criait, d'une voix
angoisse par la terreur:

--Arrtez, monsieur le comte, arrtez! Votre pe est
dmouchete! Arrtez!

Il tait trop tard!

L'pe dmouchete de Brettecourt avait dj frapp le masque
de Villepreux; et elle tait lance avec tant de violence que la
pointe, se frayant un chemin  travers les mailles du masque, avait
atteint le marquis  l'oeil droit.

Brettecourt prouva cette impression si particulire que donne une
arme pntrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure;
et cela tait d'autant plus affreux pour lui qu'il avait prouv
d'abord la rsistance du masque.

[Illustration: Alors il se prcipita  genoux devant lui. (Page
25.)]

Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commenc de
prononcer le mot: Touch! Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se
perdit en un soupir touff: sa main laissa chapper son arme; et,
pendant une demi-minute, qui sembla interminable  Brettecourt,
il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force
suprieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une
plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami
pouvant:

--Villepreux! Villepreux! s'cria ce dernier.

Son ami ne rpondit pas. Alors, il se prcipita  genoux devant
lui, murmurant d'une voix brise:

--Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?... Je t'en supplie, parle-moi!...
Un mot seulement...

Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de
Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, aprs avoir fait
un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrta, saisi de terreur.
Comment le visage de son ami allait-il lui apparatre?

Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps
du marquis. Les autres assistants, glacs d'effroi, les laissaient
faire. Le matre d'armes murmurait;

--Courage, monsieur le comte... Il faut bien voir... Et puis, ce n'est
peut-tre rien, un simple vanouissement...

Grandier essayait de se tromper lui-mme; il ne devinait que trop ce
qui s'tait pass derrire ce masque. Dans sa jeunesse, il avait
t tmoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le
masque avec des prcautions infinies; et lorsqu'il vit l'oeil crev,
tal tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel
cri de dsespoir que tous les assistants en furent remus. Puis, se
redressant brusquement, il s'lana vers une panoplie o taient
accroches de vieilles armes, arracha une de ces pes courtes que
portaient les Franais au treizime sicle; et, la plaant contre
sa poitrine, il se prcipita, croyant tomber auprs de son ami...

Cet ami, c'tait toute sa famille; il l'avait frapp  mort, il
voulait partir avec lui...

Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le
perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle me dans une
dernire pense de fidle amiti. Cet homme tait, justement, le
baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout  l'heure, et
qui avait devin ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt;
et, lorsque celui-ci voulut se prcipiter sur l'arme qu'il avait
dtache de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces,
mais nerveux, vigoureux, enlev et port dans une salle voisine,
tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononait:

--Pas de btises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre
vie!

Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de
ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prvenir une
catastrophe.

--C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il.

En lui-mme, Brettecourt murmura: Il a raison; _ma vie ne
m'appartient plus_... Villepreux mort, c'est sa fiance perdue dans
la vie, abandonne, son enfant sans pre... Mon devoir est de
le remplacer, d'tre le pre de cet enfant! Puis, une nouvelle
terreur le glaa; sa prsence d'esprit lui revenait peu  peu:
son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la
trouverait-il, puisqu'elle-mme ne connaissait son amant que sous un
nom suppos? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une
expression rsolue.

--Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout  l'heure un moment de
faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le
courage de supporter mon malheur.

Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de
son ami, le regardant d'un oeil hbt; et il se mit  pleurer
lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par
moments, le secouaient tout entier.

Cependant, le vieux Grandier, aid par quelques membres du cercle,
donnait les premiers soins au marquis de Villepreux.

--Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait
le matre d'armes.

Vauchelles dfaisait le plastron, ttait la poitrine.

--Il respire encore, dit-il  voix basse:

--Mais si peu, monsieur le baron!

--L'oeil est bien perdu.

--Ah! si ce n'tait que l'oeil!

Et Grandier, d'un signe de tte, montra l'arme de Brettecourt; il
n'tait que trop facile de deviner  quelle profondeur elle avait
pntr dans le cerveau.

En attendant l'arrive d'un mdecin, qu'un domestique tait all
chercher, les membres du cercle qui avaient assist  l'assaut se
rpandaient dans toutes les salles, annonant la sinistre nouvelle.
Et c'tait un dfil de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils
n'y passaient que peu d'instants, moins pour chapper au spectacle
de ce corps  peu prs inanim qu' celui de la douleur de
Brettecourt, qui faisait mal  voir.

Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pntrait dans
la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui tait presque une
consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'tait le mdecin
de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment o il
partait pour ses visites de l'aprs-midi.

En voyant ce mdecin, qui allait prononcer l'arrt suprme,
Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glac d'effroi, alla
se plaquer contre le mur: ou et dit un criminel attendant sa
condamnation.

M. Delmas, ne songeant qu'au bless, ne vit pas Brettecourt. Il
s'agenouilla devant Villepreux, tudia d'abord sa respiration, lente,
 peine perceptible, le pouls qui tait trs faible; il n'eut
pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutt
les mains, les pieds, qu'il fit mettre  nu et qui taient froids,
livides; il regarda aussi l'pe. Puis, tristement:

--Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question
d'heures...

--O mon Dieu! s'cria Brettecourt.

Et ses sanglots clatrent de nouveau, si douloureux, si
lamentables, que le mdecin courut  lui.

--Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir t si brutalement franc; je
ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'tais l'ami de votre
famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai,
s'il le faut, d'annoncer  la marquise, ds qu'elle sera de retour
 Paris, que la fatalit est seule coupable.

--Merci, docteur, merci! s'cria Brettecourt en lui serrant la main.
Je viens de le promettre  mon ami de Vauchelles: je saurai tre
fort, je le dois, pour des motifs peut-tre encore plus graves
que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprme prire  vous
adresser... au nom de mon pauvre ami...

--Parlez!

--Reprendra-t-il connaissance?

--Je n'ose pas vous en rpondre.

--Il est irrvocablement perdu?

--Irrvocablement!

Brettecourt se cacha le visage dans les mains, rflchissant 
cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret?

--Cependant, reprit-il, ne croyez-vous pas, qu'avant de mourir,
il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?...
Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose
 me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que,
s'il revenait  lui, ne ft-ce qu'une seconde, cette chose, _un
simple nom_, il la dirait aussitt...

Le mdecin secoua la tte:

--Le cerveau est transperc... Votre ami va s'teindre lentement; je
doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir.

Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir.

--D'ailleurs, ajouta le mdecin, nous allons le rapporter chez lui;
ne le quittez pas.

Brettecourt frissonna des pieds  la tte: pntrer dans cette
maison, ce vieil htel des Villepreux, lui qui venait de frapper
l'hritier, l'an de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et
pronona d'une voix teinte:

--Je vous suivrai: il faut que je reoive le dernier soupir de mon
ami.

--A-t-on prvenu son frre? demanda le mdecin.

Le frre du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait song 
lui. Tous avaient song  sa mre,  la vieille marquise, qui, on
le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oubli
le frre. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait  part des amis
de son frre qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son
caractre envieux, jaloux.

--Et sa mre? interrogea Vauchelles.

--La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, rpondit
le mdecin.

--Faut-il lui tlgraphier?

--Je crois qu'il est prfrable de ramener le marquis  son htel,
et son frre se chargera de prvenir leur mre.

--C'est plus correct en effet, dit Vauchelles. Et je me mets  votre
disposition, si je puis vous tre utile.

--Alors, voulez-vous vous charger de prvenir M. Honor de
Villepreux?

--J'y vais.

Pendant l'absence de Vauchelles, le corps de Jean fut tendu sur
une civire, qu'on tait all demander  un poste de police.
Vauchelles revint bientt, annonant que le comte de Villepreux ne
se trouvait pas  l'htel au moment o il y tait arriv, mais
que les serviteurs prparaient tout,  la hte, pour recevoir le
corps du marquis.

--Partons, dit le mdecin.

Le sinistre cortge se mit en route. Le docteur Delmas et Brettecourt
s'taient placs de chaque ct de la civire, entre les hommes
qui la portaient; et, de temps en temps, l'un ou l'autre soulevait
un peu la toile blanche raye de bleu, pour examiner Villepreux.
Le malheureux ne bougea pas une seule fois, ne poussa mme pas un
soupir. Sans l'affirmation du mdecin, que la vie ne s'tait
pas encore envole, Brettecourt aurait cru son ami dj mort.
Vauchelles, le matre d'armes Grandier et quelques membres du cercle
venaient en arrire, mornes, silencieux.

Ils arrivrent enfin  la rue Saint-Dominique, et Brettecourt
reconnut de loin la haute porte majestueuse, datant de Louis XIV, qui
ferme la grande cour, au fond de laquelle s'lve la demeure
des Villepreux. Un valet de pied, qui guettait devant cette porte,
aperut le cortge, donna un ordre; et l'on ouvrit  deux battants.

Au moment o l'on pntrait dans l'htel, Brettecourt se rappela
soudain des choses de jeunesse qui rendirent plus atroce encore la
douleur qui l'treignait. Cette porte, qu'on ouvrait aujourd'hui 
deux battants, devant son ami mourant, on l'avait ouverte ainsi, pour
le recevoir, lui, et le recevoir avec grand honneur, le jour o il
avait port, pour la premire fois, l'uniforme d'officier franais.
Et comme il connaissait bien cette grande cour, o, enfant, il avait
tant jou! et les communs, les curies, les remises,  droite et
 gauche, masqus par des ranges de fusains et de mlzes.
Et, devant lui, la noble faade de l'htel, ses larges et hautes
fentres, si gracieuses dans leur majest! Et le perron  forme
vase, sur lequel Jean de Villepreux et lui tombaient en se
poursuivant! Une chose surtout lui fit mal, la vue d'une petite porte
donnant sur un escalier, dont se servaient seulement les intimes, et
qui permettait d'accder  l'appartement du marquis sans traverser
l'htel, sans dranger sa mre. Que de fois il tait pass par
l, sans se faire annoncer, comme s'il avait t chez lui!

--M. le comte n'est pas encore rentr? interrogea le mdecin.

--Non, monsieur, rpondit Polydore Gupin; et nous ignorons o il
est all. Il est sorti  cheval vers deux heures.

On traversait le grand vestibule, au fond duquel tait le vaste
escalier d'honneur avec sa rampe de fer forg.

Au moment o les porteurs prenaient leurs dispositions pour monter
le corps horizontalement, un pas htif retentit dans la cour, et
un petit homme se prcipita dans le vestibule, haletant, la figure
dcompose.

--M. Florimont! s'cria le mdecin.

Me Florimont, notaire de la famille de Villepreux, respira d'abord;
depuis la porte de la rue, o il avait appris le malheur, il avait
couru trop vite. Il pronona enfin:

--Quelle catastrophe!

Le mdecin rpondit par un signe de tte.

--Mais une catastrophe bien plus grave que vous ne pouvez le supposer!
s'exclama le notaire. Le marquis devait aujourd'hui mme faire son
testament...

Brettecourt tressaillit; il avait oubli ce notaire, dont son ami lui
avait parl au milieu de ses confidences.

--Ah! monsieur, supplia-t-il, ne nous quittez pas! Vous connaissiez
les volonts du marquis, je les connaissais aussi. Mais il vous
manque un nom, n'est-ce pas?

--Il devait _tout_ me dire aujourd'hui. Certes non, je ne vous quitte
pas; mon devoir m'ordonne de surprendre toute parole qui chapperait
au marquis.

Le mdecin eut un geste de doute.

--Dieu permettra peut-tre ce miracle! dit Brettecourt, qui ne
voulait pas dsesprer.

Et il s'engagea dans l'escalier, suivi du mdecin et du notaire.
Vauchelles, et les autres membres du cercle demeurrent dans le
vestibule, assez embarrasss, n'attendant plus que l'arrive du
comte de Villepreux pour se retirer.

Dj le marquis avait t dpos sur son lit, devant lequel
Brettecourt s'tait jet  genoux: et il tenait, serre dans ses
deux mains, une des mains glaces de son ami; et il guettait ses
lvres, s'imaginant  chaque instant qu'elles allaient s'agiter,
prononcer le nom de l'aime...

Soudain, le galop d'un cheval retentit; et le docteur Delmas,
soulevant un rideau, pronona:

--Le comte de Villepreux.

Le frre du mourant fut reu dans la cour par Polydore Gupin; et
les premiers mots du valet de chambre furent une odieuse flatterie:

--Monsieur le marquis, M. votre frre se meurt. M. de Brettecourt l'a
bless dans un assaut, au cercle de l'Union!

Honor de Villepreux jeta un trange regard  cet homme qui le
saluait d'un titre auquel, son frre vivant, il n'avait aucun droit.
Et, trs froidement, sans que la moindre motion pt se lire sur
son visage, il dit:

--Suivez-moi, Gupin.

Il sauta de cheval, se prcipita dans l'antichambre, o il fut
arrt quelques secondes par les poignes de main de Vauchelles
et de ses amis, qui se retirrent aussitt. Vauchelles lui dit
seulement:

--N'accusez que la fatalit!

Dj Honor gravissait l'escalier; mais, arriv dans la galerie du
premier tage, sur laquelle s'ouvrait l'appartement de son frre, il
s'arrta. Polydore, qui l'avait suivi, dit alors trs bas:

--Il y a, auprs de lui, M. de Brettecourt, le docteur Delmas et M.
Florimont...

--Le notaire?

--Oui, monsieur le marquis. M. Votre frre avait prpar son
testament; mais il y manque le nom du... ou de la lgataire. Et
ces messieurs esprent bien qu'il le prononcera avant de mourir...

Un mouvement imperceptible de colre plissa les lvres d'Honor.
Il se frappa le front, rflchit une seconde, puis pntra
brusquement dans l'appartement de son frre. En voyant Brettecourt
agenouill, et si attentif devant le mourant, il s'arrta et sembla
se raidir, comme un homme qui matrise une grande colre. Puis, il
s'avana, prit Brettecourt par le bras, le releva et l'carta, sans
avoir prononc une parole; mais son regard, froid, hautain, disait
trs nettement:

--Votre place n'est pas ici!

Brettecourt n'osa pas rsister. Il se recula lentement et s'appuya
contre le docteur Delmas en sanglotant. Honor avait pris sa place et
baisait la main de son frre, pleurant lui aussi. Il murmurait:

--Mon frre chri... Jean!... Jean!... Jamais je ne saurai te
remplacer auprs de notre mre...

Il y eut ensuite un court silence, pendant lequel Honor examina
son frre aussi attentivement que Brettecourt l'avait fait tout 
l'heure.

Il est bien perdu, songeait-il; mais si, dans un dernier effort, il
allait parler, essayer de me voler mon hritage?...

Il se releva; et, s'adressant au docteur et au notaire, feignant de ne
pas voir Brettecourt:

--Quelqu'un a-t-il prvenu ma mre?

--Non, monsieur le comte, dit le mdecin; nous avons voulu vous
laisser ce soin.

--Aura-t-elle le temps d'arriver?

Il devinait bien que non: mais il n'avait pas l'audace de demander
ouvertement combien son frre avait encore d'heures, de minutes
peut-tre,  vivre. Le mdecin secoua la tte; puis, s'approchant
du lit, il tta la main du marquis, couta les faibles battements de
son coeur, examina ses lvres par o ne passait plus qu'un souffle
 peine perceptible. Et il murmura:

--Courage, monsieur le comte!

--C'est fini? balbutia Honor.

--Ce sera fini... dans quelques instants, hlas!




V

LE NOUVEAU MARQUIS DE VILLEPREUX


Son frre n'avait donc plus que quelques minutes  vivre!
Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux,
l'hritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un
hasard pour briser tout cela; que son frre, avant de mourir, et la
force de prononcer une phrase... ou mme de dire simplement un
nom, qu'entendraient son fidle ami de Brettecourt et le notaire
Florimont, et son avenir, sa fortune taient encore menacs... Il
ne connaissait que trop la prfrence si grande de sa mre pour son
frre!

--Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls
les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous
prie donc de vous retirer.

Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes gars,
et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le
chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le
suivait. Seul, le notaire essaya de lutter:

--Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que
je ne quitte pas votre frre mourant...

--Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce
qui doit tre fait ici!

Puis, se radoucissant, mais trs ferme:

--D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous loigner. Demeurez tous
dans le petit salon qui est  ct de cette chambre. Si mon frre
revenait  lui, et qu'il parlt, ou du moins qu'il dsirt parler
 l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais.

Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi dcid,
aussi nergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la
chambre; et, l, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le
salon, de l'autre ct de la porte. De cette faon, le notaire et
Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les sparait
de la chambre du mourant... Mais ils espraient bien entendre s'il
appelait.

Dj Honor, avec des soins infinis, trs lentement, trs
doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le
fermait... Les autres n'avaient rien entendu... Il tait seul avec
son frre.

Cinq minutes environ s'coulrent dans le plus grand silence;
Honor s'tait rapproch du lit et contemplait le marquis. En ce
moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser
de larmes: son visage avait aussitt pris du reste une expression
dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea  sa
jeunesse,  ces annes qui lui avaient sembl si longues, o son
esprit envieux le faisait souffrir des moindres prfrences donnes
 son frre.

Honor tait le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le
malheur de sa vie. Malgr la Rvolution, malgr les ides et
les lois nouvelles, les Villepreux avaient respect les coutumes
anciennes. Pour eux, le fils an tait un tre suprieur,
l'hritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite
n'taient que des cadets, c'est--dire des tres rellement
au-dessous de leur an, qui dpendaient de lui et devaient plus
tard lui obir. Le pre de Jean et d'Honor avait rigoureusement
maintenu cette diffrence: il tait mort, aprs avoir ralis
toute sa fortune personnelle et l'avoir donne  son an de
la main  la main, afin d'viter un testament qui aurait pu tre
attaqu; et la marquise lui avait d'autant plus aisment promis
qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaait, dans son esprit, son
fils Jean bien au-dessus de son fils Honor.

Cet tat de choses avait contribu  dvelopper les qualits
mauvaises d'Honor et  touffer en lui ce qui pouvait tre bon et
loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait,
on le soignait, on le gtait mme, mais en lui donnant sans cesse
son frre pour exemple. Dans toutes les crmonies de famille, la
diffrence entre les deux frres tait bien nettement marque;
parfois mme, son frre assistait  des repas de gala, tandis qu'on
l'loignait de la fte, o son ge lui aurait cependant permis de
prendre sa place.

Son frre avait fait de brillantes tudes; lui paresseux, peu
encourag, tait demeur relativement ignorant. Son frre avait
aisment appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant
de cheval. Et cependant le cheval, les courses taient sa plus grande
distraction. Son frre avait dj ajout un peu de gloire  la
gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en
Crime, tandis que lui, n'tait encore parvenu  se signaler que
par des duels peu dangereux. Son frre faisait partie du cercle de
l'Union; et lui, qui aurait pu s'y prsenter, ne l'avait pas tent,
sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par
gard pour le marquis. Cela l'aurait humili.

Il ressemblait beaucoup  son frre, mais d'une faon mesquine: il
n'avait ni cette haute taille, ni cette lgance, ni ces beaux yeux,
ni cette grce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des
jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honor tait un
jeune homme moderne, plus correct qu'lgant, plus calculateur que
joueur. Quand il pariait aux courses, c'tait moins pour s'amuser,
pour chercher des motions que pour gagner pratiquement de l'argent.
Il se battait aisment en duel, mais pour chercher adroitement une
rclame. Rien chez lui n'tait naturel; il pesait tout, calculait
tout. Il n'avait jamais dsir l'amour dans ses liaisons, mais le
tapage, la gloriole d'tre l'amant de femmes  la mode.

Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de
son frre: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection
fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait
Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis
de son frre. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette
inconnue qu'il avait devine dans l'existence de son frre, sans
cependant pouvoir souponner qui elle tait.

Soudain, l'oeil gauche de Jean, ferm jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses
lvres remurent lentement. Honor se pencha vivement sur lui:

--Frre, je suis l.

Jean le regarda, comme stupfait. Il articula pniblement:

--Brettecourt?

Un dernier souffle de vie le ranimait.

--Brettecourt n'est plus l, dit fort naturellement Honor.

Jean contempla son frre une minute. Et il vit une telle affection
sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans
cette minute de rflexion, il avait rassembl toutes ses forces;
mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficult qu'il pronona:

--Femme... Enfant... Lettre notre mre...

Il s'arrta un peu. Honor, lui serrant la main, complta sa
pense:

--Tu as une femme, un enfant?

--Oui, balbutia le marquis.

--Et... tu as crit une lettre  notre bonne mre pour lui avouer
la vrit?

[Illustration: Et soyez courageux! (Page 28)]

--Oui.

--O est cette lettre?

--Mon... secrtaire... testament...

--Bien, frre! Compte sur moi... C'est moi-mme qui remettrai ta
lettre  notre mre.

--Ma femme... mon fils!... Je suis perdu... Je te les recommande... 
toi...  Brettecourt...

Il se tut encore.

Honor le crut mort; mais il fit un dernier effort:

--Ma femme... ma mre chrie... Dieu!... mon fils!... oui, un fils!

Un noble orgueil claira son visage. Et, dans la pense de ce fils
qu'il venait d'entrevoir, il mourut.

Honor se recula, pouvant... C'tait encore plus grave qu'il ne
l'avait cru. Un fils! Son frre laissait un fils!

Un moment, il fut comme affol, au milieu de la chambre. Puis,
assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui
communiquait avec le petit salon... Si Brettecourt ou le notaire
taient rentrs et avaient entendu?... Mais non. La porte tait
toujours ferme, il tait bien seul.

[Illustration: ... Seuls les membres de ma famille peuvent rester dans
cette chambre (Pages 33.)]

Sans rflchir, il se prcipita vers cette porte, et il allait
l'ouvrir brusquement: il perdait la tte. Mais quelqu'un veillait
pour lui: au moment mme o il mettait la main sur la poigne, il
se sentit enlev, ramen en arrire, tandis qu'une voix toute basse
murmurait:

--Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit
pas avoir t ferme, et qu'il faut par suite la rouvrir bien
doucement?

Honor reconnut Gupin, et un grand froid le parcourut tout entier.

--Par o donc tes-vous venu? balbutia Honor.

--L'escalier de service mne directement dans le cabinet de toilette,
rpondit Gupin sans se troubler.

--C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet.

--Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait
certainement pas la main aussi sre que la mienne...

Et Gupin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit
et t produit. Puis il repassa devant Honor et lui jeta un
regard familier.

Ce n'tait plus un domestique, c'tait un complice.

Ds que Gupin eut disparu, Honor se prcipita vers le salon,
souleva la portire, et se montra, le visage en pleurs.

--Messieurs, dit-il, d'une voix touffe, mon frre vient de rendre
sa belle me  Dieu!

Et il retourna auprs du lit, se mit  genoux et cacha son visage en
sanglotant. Dj, Brettecourt, le notaire et le mdecin l'avaient
rejoint. Brettecourt et le notaire s'taient agenouills comme lui.
Le mdecin constatait la mort.

Pendant quelques instants, il rgna un grand silence,
qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoups de Brettecourt.
Le malheur caus par lui tait irrparable. Son ami tait mort,
emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir,
c'est que peut-tre Villepreux avait pu donner quelques indications
 son frre; peut-tre avait-il parl  voix basse? Il osa lui
demander:

--N'a-t-il rien dit?... N'a-t-il pas prononc un nom... dans cette
minute suprme?

Honor sembla trs choqu de ce qu'on se permt de l'interroger
dans un semblable moment; mais il daigna rpondre:

--Il n'a pas mme repris connaissance.

Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt
s'croulait presque  terre, la tte appuye contre le bois de
lit, semblable  un chien fidle...

Bientt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de
service. La nouvelle s'tait vite rpandue dans l'htel; Gupin
avait racont que, comme il attendait  la porte, M. Honor la
lui avait annonce. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs
d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le
mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les et pas appels plus
tt: ils auraient voulu assister, agenouills, ne ft-ce que de
loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillrent dans
le petit salon, rangs au cercle, et prirent sincrement pour ce
matre si bon, d'une bienveillance si familiale.

Quant  Gupin, il donnait les signes du plus violent dsespoir et
ne cessait de rpter:

--Mon matre!... mon bon matre!... Mon cher matre!...

C'tait un nouveau venu dans la maison que ce Gupin, un domestique
trs moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille.
Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant
lui, parce qu'il tait le valet de chambre du matre. C'est la
marquise qui l'avait presque impos  son fils; elle voulait que
tout ft jeune autour de lui. Et Gupin, drle cynique, tait
dou d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuad  la
marquise et  son fils qu'il leur tait absolument dvou.

Honor jugea que son explosion de douleur avait assez dur, et que,
par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se
releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques.
Seul, Gupin demeura  l'entre de la chambre.

Puis, Honor, s'adressant au notaire, au mdecin,  Brettecourt,
dit:

--Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mre et au mien, des
preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon coeur.

Gupin, reconduisez ces messieurs.

Le mdecin et le notaire allaient se retirer sans difficult; mais
Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa
sur les lvres d'Honor; et frappant lgrement sur l'paule de
l'officier:

--Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-mme; mais
vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frre.

Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant  Honor.

--C'est  moi...  moi que vous dites cela?

--Oui, monsieur! rpondit fermement Honor.

--Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frre!

Honor sembla trs pein.

--Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus
clairement de vous retirer?

--Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur
lui... Je suis son ami... son frre d'armes...

--Le marquis de Villepreux, dit schement Honor, n'avait pas
d'autre frre que moi; et je suis dsol que vous me forciez 
vous faire observer que votre place n'est plus ici!

--Monsieur!

--Je ne saurais oublier que mon frre meurt victime d'un accident
dont vous tes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous
tes la cause...

Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mre m'en voudrait de vous
avoir permis de demeurer plus longtemps auprs du corps de votre ami.

Brettecourt chancela; ses yeux, fixs sur Honor, s'ouvrirent
dmesurment. Et il allait peut-tre tomber, quand le notaire le
prit dans ses bras.

--Venez, venez, monsieur le comte!...

Il l'entrana. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la
cour, il murmurait avec garement:

--J'ai tu mon ami... J'ai tu mon ami...

On avait le droit de le chasser de cette maison.

--Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais
qui sait si vous ne pourrez pas rparer un jour ce malheur... dont
personne du reste ne saurait vous dclarer responsable?

--Rparer?... fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais
pu, peut-tre, s'il avait parl... Mais non! Dieu ne l'a pas
voulu... J'ai tu mon ami!... J'aurai le courage de ne pas me tuer;
mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de
rejoindre mon pauvre Villepreux!

Gupin avait respectueusement accompagn les trois hommes jusqu'
la grande porte de la rue; l, il s'inclina, d'un air dsol. Puis
il les suivit quelques secondes du regard.

--Tas de raseurs! pronona-t-il. Mais retournons auprs de notre
jeune matre, qui doit avoir quelque besoin de nous!

Honor tait demeur seul dans l'appartement de son frre; mais
il n'avait encore eu la force de rien faire. Il tait cras par ce
superbe coup de fortune.

Pas un regret n'agitait son me. Emport par l'orgueil, il examinait
d'un coup d'oeil rapide cette chambre qui n'aurait jamais d tre la
sienne, la chambre des marquis de Villepreux. La chambre qu'il avait
eue, lui, tait fort belle aussi, aussi richement meuble; mais
ce n'tait qu'une chambre de cadet. Ici, c'tait bien le logis de
l'an, l'appartement auquel on n'avait pas os touch depuis deux
sicles. C'est l, dans un meuble Louis XIV, assez bas, large et
pais, que se trouvaient les archives de la famille; l qu'avait
habit son pre, l que, de la main  la main, il avait,  son
lit de mort, remis sa fortune  son an. Tout ici lui rappelait sa
situation de cadet, ses humiliations... qui cessaient tout d'un coup.

C'tait lui, maintenant, le marquis de Villepreux!

Tout tait  lui, dsormais, titre, fortune. Plus rien ne pouvait
menacer son avenir; une seule complication aurait pu l'effrayer: cette
femme, cet enfant... Et il allait tre le seul  les connatre.

Cependant, Gupin rentrait dans la chambre. Il jeta vite un coup
d'oeil au secrtaire et sourit en le voyant toujours ferm.

D'ailleurs, pensa-t-il, il ne trouverait rien sans moi.

Honor lui ordonna de prendre les dispositions ncessaires pour
transformer en chapelle ardente la chambre de son frre. Puis, il
rdigea cette dpche:

Ma mre, soyez forte! Un malheur affreux vient de nous frapper.
Jean est trs mal. Venez immdiatement.

HONOR.

--Allez tout de suite au tlgraphe, Gupin!

Mais Gupin envoya la dpche par le concierge: il ne voulait pas
quitter l'htel. C'est lui qui fit disposer la classique main de
papier dans le vestibule, sur une table recouverte d'un tapis noir. Et
il s'assura que tout avait bien l'allure correcte et compasse de la
douleur moderne.

Deux domestiques parlaient  voix haute, il les rprimanda. Il
soignait la mise en scne du dsespoir de son nouveau matre; car
il tait bien certain de ne plus quitter Honor de Villepreux.

Quand il remonta dans la chambre, les autres domestiques avaient tout
prpar: une commode avait t transforme en petit autel, on
tait all chercher de l'eau bnite  Sainte-Clotilde; et, dans la
coupe d'onyx qui la renfermait, trempait une branche de buis, que la
marquise avait suspendue, au-dessus du lit de son fils, le dimanche
des Rameaux.

Il ne restait plus qu' faire la toilette du mort. Gupin ne laissa
ce soin  personne.

Et bientt, Jean de Villepreux apparut, tendu dans son lit, vtu
de son habit, sur lequel tranchait le ruban bleu de la mdaille de
Crime. La vue de ce modeste ruban amena, sur les lvres d'Honor,
un imperceptible sourire. Il avait toujours trouv ridicule la
fiert avec laquelle son frre le portait.

Le nouveau marquis demeurait assis, dans un fauteuil, tout prs de
ce secrtaire qu'il gardait jalousement. Son visage cach dans les
mains, il semblait cras de douleur; mais il suivait attentivement
tout ce qui se passait. Enfin, il fut seul avec Gupin, qui avait
renvoy tous les domestiques, une fois la besogne termine. Honor
se leva alors et s'avana vers le secrtaire; mais Gupin, parlant
trs bas, dit:

--Si monsieur le marquis veut me croire, il attendra que tout le monde
soit couch dans l'htel...

Honor se rassit, vex de trouver si justes toutes les observations
du valet de chambre, n'osant pas lui rsister, et prouvant cette
humiliation des grands qui ont besoin d'un petit. Et la nuit le
surprit, portant alternativement ses regards, du cadavre de son frre
au petit meuble qui contenait son secret.




VI

LA LETTRE


La soire aurait paru interminable  Honor de Villepreux, si
elle n'avait t coupe tout d'abord par la visite du mdecin
des morts. Ce mdecin fut reu par Honor et mme par Gupin au
milieu de telles marques de dsolation que, malgr l'indiffrence
que lui donnaient forcment ses fonctions, il crut ncessaire
d'adresser quelques paroles de consolation au nouveau marquis de
Villepreux. Honor les accepta en sanglotant. Et, peu  peu, le
bruit se rpandait dans tout l'htel que M. Honor tait beaucoup
plus tendre, beaucoup plus affectueux qu'on ne l'aurait cru.

Ensuite, il fit venir auprs de lui les vieux domestiques qui
servaient spcialement sa mre, et leur donna les ordres les plus
mticuleux afin que la marquise n'et  s'occuper de rien  son
retour.

Il prit aussi les dispositions ncessaires pour qu'un petit
appartement, voisin de celui de sa mre, ft rapidement amnag:
c'est l que lui, dsormais chef de famille, voulait que Juliette de
Persant s'installt; la petite chambre de jeune fille, qu'elle
avait occupe jusqu'alors, ne lui semblait plus suffisante. Cette
sollicitude, pour une jeune fille, dont Honor se montrait auparavant
trs jaloux, frappa tout spcialement.

Pendant cette soire, autant pour tromper son impatience que pour
surprendre sa mre le lendemain, Honor, sans quitter la chambre de
son frre, dirigea l'installation de l'appartement de Juliette: il
faisait dplacer les jolis meubles, les choses particulirement
dlicates que renfermait l'htel, tout ce qui pouvait charmer l'oeil
d'une jeune fille, et le faisait porter dans la chambre qu'il donnait
 Mlle de Persant.

Il savait bien pourquoi sa mre tait partie de Paris si
brusquement; et il ne doutait pas qu'elle ne rament Juliette, et
pour toujours.

En ce moment, elle avait reu sans doute sa dpche, envoye au
chteau d'Angoville par un exprs; elle avait d tout quitter,
comme folle, faire atteler et rejoindre le train de nuit; elle
arriverait le lendemain de bonne heure. Et il voulait lui dire  son
arrive:

--Juliette habitera dsormais le petit appartement voisin du vtre.

Lorsque minuit sonna, les domestiques taient briss de fatigue; et,
malgr l'intention que plusieurs d'entre eux avaient manifeste
de veiller leur matre, tous s'inclinrent sans rsistance quand
Gupin leur dit:

--M. le marquis veut veiller seul le corps de son frre.

Une demi-heure plus tard, il revenait auprs du marquis et disait:

--Maintenant, monsieur peut agir en toute tranquillit.

Honor se redressa et contempla quelques instants le visage glac
de son frre; puis tandis que Gupin verrouillait les portes, il se
dirigea vers le secrtaire.

Il avait bien le droit de l'ouvrir maintenant: tout n'tait-il pas 
lui, ici?...

Gupin le rejoignait:

--Voici la clef, monsieur le marquis.

Honor eut un tressaillement nerveux; il tait atrocement humili
de se trouver sous la dpendance de ce domestique qui savait tout,
qui pensait  tout. Gupin le remarqua; et son regard audacieusement
fix sur le marquis, semblait dire:

Te rvolte donc pas, mon bonhomme... Tu ne peux pas te passer de
moi!

Honor avait pris la clef. La main un peu nerveuse, il ouvrit le
secrtaire, et descendit la plaque, qui formait table en s'abaissant.

Devant lui, s'talaient trois ranges de tiroirs. Il les enleva tour
 tour et vida leur contenu sur la tablette.

C'tait videmment dans un de ces tiroirs que Jean avait enferm la
lettre destine  sa mre.

Il dplia tous les papiers poss devant lui, reconnut des lettres de
Brettecourt, de Vauchelles; mais il ne trouva pas trace de la lettre
qu'il cherchait.

Gupin, plant derrire lui, le dvisageait en goguenardant.
Honor recommena deux fois son examen, visita de nouveau les
tiroirs, mais inutilement. La lettre de son frre n'tait pas dans
le secrtaire. Brusquement il se retourna vers Gupin et lui jeta un
regard irrit, ayant presque envie de lui crier:

--Vous l'avez donc vole?

Mais Gupin demeurait impassible, dans l'attitude du correct
domestique, qui attend que son matre l'interroge.

--Ah ! matre Gupin, m'auriez-vous fait de faux rapports depuis
six mois?

Gupin haussa les paules.

--La preuve que je n'ai pas fait de faux rapports, c'est ce que M. le
marquis a dit avant de mourir.

--Cependant, fit Honor, tout dmont par la rponse si logique de
Gupin, puisque je ne la trouve pas, cette lettre?...

--Monsieur n'a peut-tre pas suffisamment cherch.

Il y eut un silence. Honor se calmait: videmment, il avait mal
cherch; cette lettre, il la dcouvrirait tout  l'heure, cache
peut-tre entre deux tiroirs.

Mais, avant de recommencer ses recherches, il prouva le besoin de
bien confirmer ses soupons en questionnant Gupin.

--Voudriez-vous, matre Gupin, me rsumer aussi rapidement que
possible, tout ce que vous m'avez dit depuis six mois?

--Je ne demande pas mieux, monsieur, rpondit Gupin, enchant de
faire valoir ses services dans une occasion aussi solennelle.

Donc, il y a six mois environ, M. le comte tait sorti un soir, dans
le but de suivre M. le marquis; et je me trouvais moi-mme dehors,
dans la mme intention. Les nouvelles allures de M. le marquis
inquitaient son frre, comme son fidle valet de chambre. Nous
nous rencontrmes...

--Passez, passez, Gupin...

--Si je rpte cela, monsieur, c'est simplement pour rappeler que
c'est M. le comte qui m'a charg de cette besogne, un peu trop basse
pour lui, et qu'il s'en est fi  moi du soin de surveiller les
nouvelles amours de M. son frre. Le marquis avait compltement
abandonn ses anciens plaisirs...

J'ai cru longtemps que c'tait pour une femme du monde et qu'il ne se
cachait si bien que pour viter la colre d'un mari jaloux.

Mais j'ai perdu cette conviction lorsque j'ai eu fait la remarque
que M. le marquis ne mettait jamais son habit pour aller  ces
rendez-vous, quoique ces rendez-vous eussent presque toujours lieu le
soir: il s'y rendait en jaquette, mme en veston.

Ce n'tait donc pas une femme du monde, pas mme une bourgeoise... A
peine une toute petite bourgeoise!

Ici, le visage de Gupin prit un air de souverain mpris; et, tirant
un gant de sa poche:

--En voici la preuve, monsieur!

Ce gant de femme que j'ai dcouvert dernirement dans une de ses
poches...

--Une jolie main! fit Honor en prenant le gant.

--Des gants  vingt-neuf sous, monsieur, pronona Gupin. Et uss,
recousus... Je pencherais, monsieur, pour une ouvrire...

--Et... vous n'avez pas encore dcouvert sa demeure?

--J'ai fait un progrs, monsieur. D'habitude, M. votre frre faisait
tant de dtours avant d'arriver  ses rendez-vous qu'il m'avait
t impossible de le filer compltement. Il avait t  la
guerre et savait dpister l'ennemi; et puis, il se doutait peut-tre
qu'on l'espionnait. Mais, depuis quelque temps, il prenait moins de
prcautions; et hier, j'ai acquis la certitude que la demoiselle
habite le Marais: j'ai perdu M. le marquis, pour la seconde fois, dans
le ddale des rues du Temple.

Jean tait all la veille, en effet, jusqu' la place des Vosges;
mais, ne sachant que dire  Marie, ne voulant plus lui mentir, il
n'avait pas os pntrer dans sa maison; et il avait pass une
partie de la nuit  errer dans les rues qui avoisinent la Place
Royale.

--Bien, Gupin, dit Honor, en lui tendant un billet de cent francs.

C'tait le prix convenu de chaque renseignement nouveau. Mais Gupin
refusa avec dignit.

--Oh! monsieur! Pas un pareil jour!

Et, regardant gouailleusement Honor:

--Je serai bien assez rcompens, si monsieur le marquis veut bien
me garder  son service.

Honor, sans rpondre, se tourna vers le secrtaire et chercha
derrire tous les tiroirs.

Il ne trouva encore rien.

--Il y aurait donc un secret? murmura-t-il tout agac. Sans doute un
secret que seul son frre connaissait!

Gupin souriait en dessous; il dit:

--L'autre nuit, en rentrant, M. le marquis a crit trs longuement.
Quand il a eu fini, il a murmur, je l'ai parfaitement entendu:

Je reverrai cela demain.

Puis, il a rang ses papiers, ferm son secrtaire, et s'est
couch. C'est moi qui ai veill M. le marquis ce matin: il n'avait
donc pas retouch  ses papiers. Il s'est habill trs vite et est
mont tout de suite  cheval.

La lettre doit forcment se trouver l. Et si monsieur veut me
permettre?...

Honor tait dcidment forc d'en passer par les volonts du
drle.

Gupin s'installa devant le secrtaire.

--J'avais fait quelques remarques sur la faon dont M. le marquis
ouvrait et fermait ce petit meuble...

Plaant son pied contre le pied droit du secrtaire, il poussa
vivement. En mme temps il s'appuyait trs fortement sur la tablette
et, de ses deux mains, pressait  droite et  gauche sur une bande
de bois de rose qui semblait incruste dans un encadrement noir.
Aussitt, la bande de bois de rose bascula; et les deux hommes
aperurent une cachette de petite dimension qui renfermait des
papiers. Honor s'lana pour les prendre; mais Gupin avait t
plus prompt que lui. Le digne valet de chambre s'en tait dj
empar et se reculait les tenant bien serrs dans sa main.

Honor ne put s'empcher de prononcer: Drle!

Gupin ne sourcilla mme pas; il dit simplement, tout en dardant ses
yeux sur ceux du marquis:

--Je vais certainement remettre tous ces papiers  monsieur; mais,
auparavant, je prendrai la libert de faire remarquer  monsieur
deux choses: la premire, c'est que, sans moi, monsieur n'aurait
jamais trouv ces documents; la seconde, c'est que je pouvais m'en
emparer et les remettre  Mme la marquise. Je dsire simplement que
monsieur me donne l'assurance que je ne le quitterai jamais!

--Eh parbleu, oui! pronona Honor, tendant la main pour prendre
les papiers. Et si je trouve l ce que je cherche, vous recevrez dix
mille francs, Gupin.

--Il y a plaisir  travailler pour monsieur le marquis, dclara
mielleusement Gupin, qui entrevoyait beaucoup d'autres dix mille
francs succdant aux premiers.

Dj Honor lisait les premiers mots de la lettre de son frre.


Ma mre chrie,

C'est en tremblant que je vous cris...

[Illustration: Honor recommena deux fois son examen. (Page 44.)]

Une joie sauvage claira sa figure: il tait matre de l'avenir.

En crivant ces mots d'une main fivreuse, Jean de Villepreux
n'avait voulu faire qu'un brouillon, un projet de lettre o il
jetterait au hasard toutes ses penses, se rservant de le corriger
ensuite, de le raturer, d'en enlever tout ce qui lui semblerait
de nature  choquer sa mre. Et cependant, quand, aprs l'avoir
termin, il l'avait relu htivement, il n'avait pas trouv une
phrase  changer, un mot  supprimer.

[Illustration: je tremblais presque de l'avoir  mon bras. (Voir page
53.)]

C'est qu'il avait crit simplement, loyalement, son histoire, avec
l'loquence du coeur.

Ma mre chrie,

C'est en tremblant que je vous cris... J'aurais d vous dire de
vive voix tout ce que vous allez lire, vous le dire en me mettant
 vos genoux. Je n'en ai pas eu le courage, mais pas parce que je
craignais de blesser votre orgueil... Je sais seulement que je vais
vous causer une peine infinie, et cela me brise le coeur. Je voudrais
tre encore enfant, je trouverais alors peut-tre des caresses
si tendres que votre amour ne verrait plus en moi que la crature
adore en qui revit mon noble pre; et vous auriez, j'en suis
certain, un de ces moments de fol amour maternel o toutes les
indulgences semblent non seulement possibles mais naturelles aux
vraies mres.

D'abord, je vous dois la confession de ma vie, et je vais vous la
faire comme si j'tais devant Dieu. Autrefois, quand j'tais si
petit que vous me teniez sur vos genoux, vous m'appreniez  dire
mes fautes. Et, dans votre bont, vous les pardonniez toujours en un
baiser.

Jusqu'au jour o je suis devenu un homme, ma mre, je n'ai
certainement commis que des fautes lgres, et j'ai toujours essay
de les rparer. Mais, vis--vis de vous, mre adore, j'affirme
bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon
coeur. Vous l'emplissiez  tel point que, mme au milieu de ces
liaisons lgres qui accueillent les jeunes gens  leur entre
dans la vie, je songeais sans cesse  vous. Malgr la fougue que
j'apportais  mes plaisirs, j'prouvais une joyeuse satisfaction 
me dire que pas une jeune femme n'avait votre beaut, votre grce,
votre bont.

Votre bont! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!...

Les annes qui suivirent resserrrent encore notre affection. Je
comprenais mieux ce qu'est une mre. Jamais je ne l'ai mieux compris
que le jour o vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chre
France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait
simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore.

Enfin, meilleure que bien des mres, vous avez voulu vous-mme me
choisir une femme. Vous l'avez leve, vous l'avez faite semblable
 vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous prparez  me la
donner. Vous tes partie pour Angoville plus tt que de coutume;
vous allez chercher Juliette  son couvent. Vous ne m'en avez rien
dit; mais j'ai devin tout cela, et vous allez dvoiler vos projets
 Juliette, qui n'y est, hlas! que trop prpare. J'espre que
ma lettre vous arrivera assez tt pour que le mal ne soit pas fait,
pour que vous n'ayez pas encore prononc des paroles irrparables.
J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne
suis pas coupable; je ne savais pas... Je croyais connatre la vie,
je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un
sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fix l'poque, je
daignerais consentir  mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je
viens vous demander de renoncer  ce mariage.

J'aime Juliette, ma mre, comme une soeur chrie; j'ai mme pour
elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle
est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse
et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop
jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son coeur.
Elle ne me connat, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien
facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier,
vous lui donnerez pour poux, mon frre d'armes, mon cher Henri de
Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il tait votre enfant...

Arriv  cette phrase, Honor eut un sourire plein d'amertume et
murmura:

--Je n'tais donc rien, moi?....

Puis il continua:

Ds que je vous aurai adress cette lettre, je partirai pour
l'Afrique, j'arracherai Brettecourt  ses Bdouins qu'il malmne
vraiment par trop, et je vous l'amnerai. Je sais d'avance que, sur
ce point, vous consentirez; et j'aurai rpar une partie du mal que
je vous fais. Brettecourt, ayant pass presque toute son existence 
se battre, apportera  Juliette un coeur vierge: je ne lui ai jamais
connu de liaison. Je vous rponds,  moins de choses imprvues, de
son consentement. Quant  Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce
noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et
qui est si digne d'elle et de nous?...

Et maintenant, ma mre, coutez la prire que je vous adresse 
genoux!

Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie lgante que
je menais, fatigu des distractions, toujours les mmes, que
je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs,
de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matines 
l'tude, vous accompagner toutes les fois que vous le dsiriez, il
me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie
du club ou les moments passs dans les salons  couter toujours
les mmes inutilits, les mmes discussions sur les lgances et
les mmes scandales mondains.

Une soire, o l'ennui rsultant de mon inactivit pesait plus
lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister
 une petite fte bourgeoise,  un de ces bals que donnent les
arrondissements, sous prtexte de bienfaisance, et qui sont de gros
vnements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant.
Et nous voil, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous
acheminant vers le Marais.

Je m'attendais, ma mre,  trouver une socit ridicule, lourde,
empese; et, tout de suite, je fus charm par la vue d'une foule de
jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage
frais anim par le plaisir, offraient vraiment un bien dlicieux
spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fte;
tout le monde s'amusait de bon coeur. Vous ne sauriez croire combien
ces runions sont plus gaies que les ntres. Les jolis sourires, les
francs regards valent bien des diamants.

Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des
quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succs fou.
Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un oeil trop
dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air
de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix
minutes aprs, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune
fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulirement
attir.

Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple,
que j'ai  peine besoin de vous dire, car les passions et les
intrts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand;
c'est qu'elle tait habille avec une simplicit excessive. Place
dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait t
remarque par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles
l'avait aperue; il m'avait dit:

--Regarde l-bas, cette tte de madone.

--Invite-la, avais-je rpondu.

--Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser.

Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune
fille. Et aujourd'hui, il ne doit mme plus se souvenir de son
visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui
je devinais sa grand'mre; mais ses yeux taient sans cesse dirigs
vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui
l'amusait pourtant.

Je m'tais rapproch d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure
d'une fentre, je l'observais avidement. Je m'amusais  deviner qui
elle tait. La grand'mre avait une robe ancienne en belle soie,
et ce seul dtail me disait qu'elles avaient t plus riches
autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche,
modeste, bien modeste, mal coupe, faite  la hte...--Je devinais
tout!--Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante,
fine, dlicate? Pas d'autre ornement qu'un noeud sur l'paule,
pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux chtains, pais,
adorablement nuancs. Pour tous bijoux, de petites perles aux
oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais
aux reines du bal, aux belles filles richement habilles, un peu
trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les dfauts des
autres, que je n'avais pas remarqus tout  l'heure, tellement mon
inconnue me semblait parfaite.

Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille
grand'mre; un ami, sans doute, leur avait donn deux billets. Et,
 la joie qu'elles prenaient toutes les deux, mme la grand'mre,
je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction,
et que toute leur existence devait s'couler dans le bonheur paisible
du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller  elle,
comme  une petite Cendrillon bien mconnue, de l'inviter, de la
mener en plein bal pour la montrer  tous et en tre fier...

Tout  coup, un danseur press me bouscula un peu: je me trouvai
en pleine lumire, et les yeux de la jeune fille se rencontrrent
avec les miens. Et, pendant quelques secondes, elle me regarda avec un
air de si nave admiration que je me sentis tout remu. Aucune femme
ne m'avait jamais fait prouver semblable sensation. J'tais fier et
heureux d'avoir t remarqu par elle. Je rpondis  son regard
par un sourire; et, aussitt, elle baissa les yeux et rougit, comme
si elle avait eu honte de son audace. Je n'hsitai plus; j'allai
l'inviter, en saluant d'abord la grand'mre. Vous pensez bien qu'une
prsentation tait inutile. Elle consulta sa grand'mre, du coin
de l'oeil. Et la bonne vieille sembla dire, rien qu' la faon dont
elle me regarda: oui, j'ai confiance. Elle se leva et nous partmes.
Je tremblais presque de l'avoir  mon bras. Je lui demandai si elle
avait dj dans.

--Oh! non, dit-elle; nous ne connaissons personne; on nous a donn
ces billets... Et puis, je sais si peu danser!

--Nous allons valser.

Elle plit et balbutia que, pour les autres danses, elle s'en
tirerait peut-tre, si j'y mettais de la complaisance; mais elle
avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mre, que chez certaines
femmes, tout ce qui est gracieux est inn. Elle valsa tout
naturellement  mon bras; je n'eus qu' l'entraner: elle tait
si lgre! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me
semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je
ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrasse de
rpondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai  sa place en
faisant un grand tour. Elle marchait lgrement, touchant  peine
la terre, d'une faon presque arienne. Je la vis dans une grande
glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La
grand'mre me remercia, avec un air de trs bonne compagnie.

La libert qui rgne dans ces runions me permit de demeurer
auprs d'elles. Et je fus tmoin d'un petit mange qui me ravit. On
avait bien vite remarqu ma danseuse dans les salles de bal; et des
jeunes gens trs empresss, un peu rouges, un peu bouriffs,
venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuit,
qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi.

Je songeais  ce dlicieux _Lion amoureux_, qui m'avait fait
sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse
devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune
fille serait reine par la grce, la simplicit et la beaut dans la
plus aristocratique des ftes. J'tais trs respectueux; j'osais
 peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisment avec la
grand'mre. Et j'tais vraiment surpris de lui trouver une allure
distingue, des penses justes et fines qui contrastaient avec son
humble situation; car j'avais bien devin: la jeune fille, ayant
enlev son gant droit, je vis ses doigts, trs dlicats, abms
au bout par des piqres d'aiguilles; le travail les avait mme fait
un peu dvier. Cela sans doute paratrait risible  mes camarades
de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touch. Elle remarqua
mon regard dirig sur ses pauvres doigts martyriss, et n'en
prouva aucun embarras. Elle dit gentiment:

--Vous voyez que a ne rend pas les mains belles, d'tre lingre.

--Vous travaillez dans la lingerie?

Ce fut la grand'mre qui rpondit:

--Surtout pour les trousseaux; ma petite-fille est trs adroite;
moi, je prpare le gros ouvrage.

Je vous assure, ma mre, qu'il y a quelque chose de trs beau
 parler aussi simplement de son travail. Et il tait si facile de
comprendre que c'tait seul leur travail qui les faisait vivre!...

--Et vous, monsieur?

Cette question, pose par la jeune fille, me bouleversa. Pouvais-je
rpondre que j'tais le marquis de Villepreux, rompre d'un seul
mot cette petite intrigue charmante qui me ravissait? Dire mon nom,
c'tait lever une barrire absolue entre mon inconnue et moi. Elle
devait me croire aussi dans une situation modeste; je fis un mensonge:

--Je suis tudiant en droit...

La grand'mre me dvisagea, dfiante; elle ne me trouvait pas
assez jeune. J'ajoutai, tout embarrass:

--C'est--dire que j'ai fini ma licence depuis longtemps; je suis
avocat... Seulement, je reste encore  Paris, pour terminer mes
tudes de doctorat avant de retourner en province...

Je mentais bravement, en regardant la jeune fille, moi qui croyais
ne pas savoir mentir; mais j'tais timide, au fond, je n'osais
pas lui demander son nom de famille, je savais simplement qu'elle
s'appelait Marie, et cela me suffisait.

Je la fis danser une seconde fois, et lui demandai alors si elle
n'avait pas d'autre famille que sa grand'mre.

--Non, monsieur. Mon pre est mort pendant la guerre de Crime;
ma mre, brise par le chagrin, l'a suivi bientt; et nous sommes
restes toutes les deux seules.

Ce souvenir de la guerre de Crime m'avait rendu pensif... J'avais
peut-tre connu le pre de cette jeune fille?... J'aurais bien eu
envie de lui poser d'autres questions; mais cela l'aurait attriste.
Quand je la ramenai  sa place, la grand'mre me jeta un regard
inquiet. Devinait-elle en moi le menteur? Et elles partirent
aussitt; la jeune fille n'exprima aucun regret de quitter le bal:
mais elle m'adressa un charmant sourire.

Ma mre, ma vie tait change.

J'ai insist sur tous les dtails de cette premire rencontre
pour bien vous faire voir qu'il n'y a pas eu, chez celle que j'aime
aujourd'hui avec passion, l'ombre d'une coquetterie. Je passe sur
toutes les ruses d'un jeune homme amoureux qui veut,  tout prix,
rejoindre une jeune fille. Ma vieille habilet de mondain ne m'a que
trop servi. Le matin mme, je savais l'adresse de ces deux femmes.
Un mois aprs, j'avais tout un nouvel tat civil: j'tais devenu
M. Jean Berthier, avocat; et, pour plus de sret, j'avais lou un
modeste logement au quartier Latin et j'y avais fait transporter
une pile raisonnable de livres de droit. Je voulais tout prvoir,
soutenir jusqu'au bout mon mensonge... ou du moins le soutenir
jusqu'au moment o je jugerais ncessaire de dvoiler la vrit.

Six semaines aprs le bal, je pntrais dans l'intrieur des
deux femmes. Je ne vous dirai pas toute la diplomatie que j'avais
dploye pour cela... Dans le bal, subissant l'influence gnrale,
elles avaient t aimables, presque accueillantes: rentres dans la
vie intime, elles taient terriblement dfiantes. Mais je m'tais
montr si respectueux, si soumis, me donnant pour un provincial qui
s'ennuie  Paris et  qui manque la vie de famille, qu'elles avaient
consenti  me recevoir. Je n'oublierai jamais l'impression de bonheur
tranquille que j'prouvai dans ce logement o la pauvret est
jolie, coquette... les fentres garnies de rideaux brods par
Marie... et, sur le rebord, les petites caisses vertes renfermant ses
fleurs... tous les modestes meubles, d'une propret mticuleuse...
et la grande table sur laquelle elle excute les travaux que lui
confie une importante maison de lingerie...

Figurez-vous enfin mon motion, quand, dans une ple photographie
agrandie, je retrouvai, suspendu au mur, le portrait de ce brave
capitaine  qui je dois la vie, et dont vous avez jadis vainement
recherch la famille pour lui prouver votre reconnaissance.

--Quel est cet officier, mademoiselle? demandai-je aussitt.

--Mon pre.

--Ne m'avez-vous pas dit qu'il tait mort en Crime?

--Oui, monsieur, rpondit la grand'mre.

En ce moment, je tremblais comme un enfant. Je balbutiai:

--Dans quelle bataille?

--Dans une des attaques du Mamelon-Vert.

Et, firement, en noble Franaise, cette vieille femme me raconta
la mort de son fils:

--L'officier qui portait le drapeau tait tomb, frapp par un
clat d'obus; le lieutenant avait t emport  l'ambulance. Le
drapeau fut relev par un sergent, un nomm Jean de Villepreux, dont
mon fils m'avait parl dans sa dernire lettre: il parait que ce
Jean de Villepreux... un marquis, je crois? tait d'une bravoure
indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauv la vie 
mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en
parlait avec autant d'orgueil que s'il et t son enfant. Ce
Jean de Villepreux eut  peine relev le drapeau que les ennemis se
rurent sur lui: il allait sans doute tre tu aussi; mais mon
fils lui fit un rempart de son corps--je vous dis l ce qu'on m'a
rpt--Et c'est mon fils qui fut tu.

Ah! quelle sotte pense m'a arrt ce jour-l! Je brlais
de l'envie de me prcipiter aux genoux de cette pauvre mre, de
m'crier: C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reu le
dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.
J'eus peur qu'elle ne m'arrtt par ces mots: Vous nous avez donc
menti? Et je continuai mon rle de Jean Berthier.

--Mais ces Villepreux ont d vous tre bien reconnaissants?...
questionnai-je timidement.

--Sans doute, monsieur, rpondit-elle de la faon la plus
naturelle; mais il y a des reconnaissances qui psent  ceux qui en
sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui
tait trs dlicate, tomba gravement malade dans le Midi, o
je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un
douloureux plerinage: j'allai en Crime, prier sur cette terre
qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au
ministre de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient
activement recherche; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je
n'en avais pas laiss. Je priai qu'on ne la leur communiqut jamais.
Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait
voulu me secourir: j'en aurais t humilie. Qu'avait fait mon
fils, aprs tout, sinon son simple devoir de Franais? Entre gens de
coeur,  la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M.
de Villepreux avait sauv une fois la vie  mon fils; nous tions
quittes. Et puis, monsieur, j'tais jalouse de cette mre, qui avait
conserv, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela
m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort,
monsieur, je fus trop fire. Les secours accords par le ministre
sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne
qui pt me soutenir. Et j'eus bien du mal  lever ma chre
petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont
passs, et l'aisance est entre chez nous, quand ma petite-fille a
pu m'aider de ses petits doigts de fe... Nous n'avions mme plus
la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dpense peu  peu pour
gter sa femme...

La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une
allure enjoue:

--Nous nous sommes donc tires d'affaire, monsieur, sans l'aide
de personne. Et mon fils, qui tait si fier, doit tre bien content
l-haut, de ce que nous n'avons jamais reu d'aumne.--Voil notre
histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuy; mais
il ne fallait pas nous demander ce que c'tait que ce portrait!

Connaissez-vous, ma mre, quelque chose de plus touchant que ce
rcit?... J'tais mu jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces
paroles:

--Mademoiselle, comme vous devez tre orgueilleuse de votre pre!

--Oh! oui, monsieur; c'est mon dfaut.

--Et elle n'en a pas d'autre, ajouta la grand'mre.

Si vous aviez assist  cette scne, ma mre chrie, je
n'aurais pas besoin de vous crire aujourd'hui cette longue
confession; vous auriez devin l'amour profond, durable, qui naissait
en moi.

Maintenant, je n'ai plus de faits saillants  vous raconter. En la
forant  parler de son fils, j'tais rapidement devenu l'ami de la
grand'mre. J'tais celui de la jeune fille depuis le premier jour.
Et la premire priode de nos amours est renferme dans ces seuls
mots: Nous nous sommes aims!

Je jouais fort bien mon rle de provincial tout perdu dans Paris,
sevr de la vie de famille, heureux de trouver un coin paisible,
loin du tapage parisien. Je m'intressais  leurs travaux,  ces
commandes qu'on leur donne prpares, avec les broderies et les
dentelles rigoureusement comptes, et qu'on leur paye si peu!

Et cela m'amusait de songer que j'avais plus d'argent, dans ma
bourse des menues dpenses, qu'elles n'en gagnent dans toute une
anne. Je prvoyais leur stupfaction le jour o je me ferais
connatre, comme un prince des contes de fes. Et si je sentais ma
vie change, c'est que, sous l'influence de Marie, je devenais un
autre homme: je comprenais mieux mon sicle, sans cesser de respecter
le pass...

Je comprenais mieux aussi l'inutilit de ma vie d'oisif, j'en avais
mme un peu honte, devant elle, si travailleuse! Je comprenais
mieux surtout la famille, la femme simple, bonne, douce, la femme qui
rpand le bonheur dans une maison. Et dj mon intention tait
bien arrte de vous la donner pour fille, une fille qui vous
aimerait comme je vous aime, qui vous respecterait, comme je vous
respecte... Juliette et elle seraient soeurs... Sans dvoiler
encore mon nom, je leur avais dit mes projets; il l'avait bien fallu
d'ailleurs, pour avoir le droit de revenir sans cesse chez elles!

Cela se passa bien simplement. Je dis  Marie que, mes tudes
termines, mon dernier examen pass, je retournerais en province,
et que, si elle voulait de moi pour mari, elle vivrait dans un trou,
presque  la campagne, comme enterre, entre sa grand'mre, ma
mre et moi. Et cette perspective, qu'il suffit de faire entrevoir 
une jeune fille de nos jours pour l'pouvanter, cette perspective la
ravissait. Elle ne s'inquitait que d'une chose:

--Votre mre m'aimera-t-elle?

J'affirmais que oui. Et elle ajoutait, trs confiante:

--D'ailleurs, je l'aimerai tant, moi!

Je fus alors sur le point de tout vous avouer, de me jeter  vos
genoux et d'implorer votre consentement.

Notre passion tait, hlas! trop violente! Depuis que j'avais
fermement dclar mes intentions, la grand'mre me traitait
en fils. Et, un soir o, dans leur grande maison de lingerie, on
attendait une commande presse, elle n'avait pas hsit  aller
livrer cette commande, quoique je dusse passer la soire chez elles;
Marie m'attendait seule...

Ma mre, souvenez-vous de la plus heureuse soire de votre vie,
de cette heure suprme o votre vie se confondit dans celle de mon
pre! Et pardonnez-nous!...

Il n'est pas possible que nous ayons t coupables, elle surtout,
jusqu'alors si pure, si chaste! Moi seul le fus; et je me demande
encore  quelle force invincible j'obis. Nous tions unis par un
lien indissoluble.

J'eus peur alors de vous avouer mon amour. Je n'aurais pas su vous
dire la vrit  moiti. Et puis, une esprance inconsciente
se glissait peu  peu dans mon coeur; c'est que, dans cette unique
soire o j'oubliai le respect que je lui devais, j'avais fait de ma
femme une mre.

Depuis ce jour, elle ne m'accueillait qu'en tremblant, je devinais
qu'elle avait peur. Et elle est si bonne, si douce, qu'un misrable
sducteur aurait pu l'abandonner alors... Moi je l'aimais davantage.
Je ne regrettais rien; j'avais seulement honte d'avoir abus de la
bonne confiance de la grand'mre. Et j'attendais impatiemment. Il y a
quelques jours, qu'elle avais besoin de causer secrtement avec moi.
Pour la premire fois, elle me demandait un rendez-vous. Et, dans ma
chambrette d'tudiant, o elle consentit  venir, elle n'eut qu'
sangloter; je lui vitai l'aveu.

[Illustration: Et firement, en noble Franaise, cette vieille femme
me raconta la mort de son fils.(Voir page 57.)]

--J'ai tout devin lui dis-je, ne craignez rien. Notre enfant
portera mon nom, puisque vous serez bientt ma femme...

--Mais votre mre, voudra-t-elle de moi maintenant?

Je la remerciai de ne pas avoir dout de moi. Et elle me dicta ma
conduite.

--Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mre doit
tre bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher.

Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engag ma parole.
C'tait lui engager la vtre, ma mre; car je n'ai pas besoin
d'ajouter que, pas plus ma fiance que moi, n'avons jamais song
 vous dsobir. Ce n'est pas en fils an, en chef de famille
toujours obi que je vous cris, c'est en fils humble, soumis. Je ne
veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu
es le chef de notre maison, tu es le seul matre, fais ta volont.
Je vous supplie de me rpondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai
ta femme comme ma fille.

[Illustration: ... et lentement, par petites pinces, jeta au vent de
la nuit une poussire noire. (Voir page 63)]

Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes
de notre famille taient morts en Italie; il ne restait qu'un
garon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna Franois Ier et
tomba en dfendant son roi. La race des Villepreux se serait alors
teinte s'il n'avait exist, prs de notre chteau d'Angoville,
un fils naturel de notre aeul Jean V de Villepreux, le fils d'une
paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de
Villepreux, la mre du jeune chevalier mort  Pavie, n'hsita pas.
Elle leva le fils naturel de son mari comme s'il et t son
enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succdt
aux titres et aux honneurs de son pre naturel. On l'appelle dans
l'histoire, le Btard de Villepreux; il fut noble et glorieux;
 soixante-dix ans, il combattait encore aux cts d'Henri IV
reconqurant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous
descendons.

Ma mre, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains!
Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de
tendresse.

JEAN.

--Un post-scriptum! fit gouailleusement Honor, trouvant encore un
feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrter.

Je n'ajoute que quelques mots, ma mre, relatifs  mon testament.
Quand on touche de si prs au bonheur, on songe forcment  toutes
les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que
la mort peut me prendre, tout  coup, sans que j'aie eu le temps de
rparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prvenu Florimont de mes
intentions. Et il prpare un acte que nous complterons dans deux
ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnatre d'avance, pour mon
enfant, le petit tre qui viendra bientt au monde, donner ma part
de fortune  cet enfant, en en laissant la jouissance par moiti 
vous et  ma fiance, et vous demander de traiter la mre de mon
enfant comme si elle avait t ma femme lgitime. Si je mourais, je
suis bien sr que vous respecteriez mes dernires volonts...

Mais j'ai grande envie de vivre longtemps pour vous aimer et vous
faire aimer les miens!

JEAN.

Honor, serrant la lettre dans sa main crispe, les yeux fixs
 terre, eut quelques minutes de trouble. Puis, il ordonna un peu
schement  Gupin de se retirer.

--Monsieur le marquis est satisfait? interrogea le domestique sur le
seuil de la porte.

--Allez, vous aurez ce que je vous ai promis!

Le domestique s'loigna et regagna sa chambre, mais en redescendit
aussitt  pas de loup et se rapprocha de l'appartement du mort:
Honor en avait referm la porte. Alors, le valet de chambre se
rendit dans la cour, grimpa sur le toit de l'curie et se plaa dans
un coin, d'o il pouvait  peu prs distinguer ce qui se passait
chez le mort.

A la lueur des bougies, il vit la silhouette d'Honor passer et
repasser devant les fentres. Par moments, le nouveau marquis de
Villepreux allait jusqu'au lit et regardait son frre. Puis, tout 
coup, une lueur plus vive l'claira d'un reflet rougetre. Cela
dura peu; et, quelques minutes aprs, une fentre de la chambre
s'ouvrait.

Honor parut et, lentement, par petites pinces, jeta au vent de
la nuit une poussire noire, presque impalpable, qui s'parpillait
aussitt.

Les dernires volonts de son frre n'existaient plus.




VII

LA MARQUISE DE VILLEPREUX


Le chteau d'Angoville est situ, non loin de Saint-L, dans un
des plus ravissants paysages de cette presqu'le du Cotentin, qu'on
a assez justement compare  la Suisse. Il se compose de deux
constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les
entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste
du vieux chteau d'Angoville, bti au moyen ge, qu'une salle
remarquable du douzime sicle, soutenue par d'normes piliers, et
un donjon octogonal du quinzime sicle, trs lev, d'o l'on
aperoit non seulement la valle de la Vire, mais celles de ses
affluents, la Dole et le Torteron. Une porte garnie de mchicoulis,
et surmonte d'un norme cusson des Villepreux, semble soutenir le
donjon et s'appuie elle-mme sur une enceinte d'paisses murailles
qui dcrit un lger circuit, puis s'arrte net en un monceau de
grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps
crouls, s'ils n'taient lis entre eux par une solide couche de
lierre qui les enserre plus srement dans ses griffes de bois tordu
que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzime sicle se tient
bien debout, comme si jamais les annes ne devaient avoir raison de
ces constructions massives qui semblent avoir t faites par des
gants. Elle a toujours servi d'curie, ainsi que le prouvent des
dispositions spciales prises ds sa fondation; et il a suffi d'y
jeter un peu de lumire et d'y apporter les amnagements nouveaux
qu'exige le sport, pour en faire une parfaite curie moderne.

Lorsque le vieux chteau, fatigu par les nombreux siges que lui
firent subir les Anglais, commena de tomber en ruine, Jean VIII de
Villepreux dpensa presque toute sa fortune pour faire construire la
superbe habitation qui s'lve  une lgre distance du donjon,
et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laisss
l'architecture du dix-septime sicle.

C'est de l que la marquise avait crit  son fils la lettre qu'il
avait reue en arrivant  son cercle.

Le lendemain,  l'heure mme o le jeune marquis s'teignait,
dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mre se
promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de
Persant, dans la large avenue qui mne du nouveau chteau aux ruines
de l'ancien.

Depuis deux jours qu'elle tait arrive  Angoville, elle avait
tout vu, tout dispos pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle
allait elle-mme jeter un dernier coup d'oeil sur son curie.

--Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux
levs vers ceux de la marquise.

--Ma petite, rpondait la douairire, quand tu n'auras plus sur
les joues ce joli duvet qui te fait ressembler  un fruit vert,
c'est--dire quand tu commenceras  connatre un peu la vie, tu
sauras que les hommes ne nous aiment qu' la condition que nous
flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les
chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes btes qui nous rendent
service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter
l'curie pour tre bien certaine que rien ne manque aux chevaux de
mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoys,
que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus.
Tu verras que la premire visite de Jean--lorsqu'il nous aura
embrasses, car il daignera nous embrasser d'abord--eh bien, sa
premire visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait,
il me dira:

Vraiment, ma mre, c'est plaisir, aprs une absence, de retrouver
une curie aussi bien entretenue.

Et ce sera ma rcompense.

La marquise douairire de Villepreux tait encore trs belle. Elle
touchait  la cinquantaine et paraissait  peine avoir quarante ans,
sans recourir d'ailleurs  aucun artifice de toilette; elle n'avait
jamais essay de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait
ddaign toute coquetterie.

Elle ne voulait plus tre que mre, mais une mre jeune, aimante,
gracieuse. Et peut-tre est-il inexact de dire qu'il n'y avait
plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir
effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il
courtisait.

Elle n'tait dcide  abdiquer que devant la femme qu'elle lui
avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait
grand'mre.

Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un clat
extraordinaire, une lgre rougeur montait  ses joues
habituellement assez ples. Et elle semblait vraiment toute jeune.

Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux taient toujours d'un
noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgr un lger
embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle
tait trs vigoureuse.

Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'tait pour mieux sentir
ce jeune coeur, qu'elle savait battre  son unisson.

Juliette de Persant mritait bien l'affection si tendre que lui
portait la douairire. Son visage long, ovale, naf, clair par
de grands yeux bleus, ressemblait  celui de ces vierges qu'on voit
sur les vitraux des vieilles glises; ses cheveux spars sur son
front pur en deux bandeaux taient d'un brun dlicat, nuancs d'or
aux tempes et  la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait
fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lvres gracieuses,
bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bont.

Son portrait moral ressemblait  celui de la marquise, comme un
reflet ressemble  la lumire. Et toutes ses penses, toutes ses
aspirations se rsumaient en une unique chose: elle admirait Jean de
Villepreux.

Elles taient arrives  la vieille salle romane et passaient
devant les boxes.

--Voici Lutin, son favori, dit firement la marquise...

Et bravement, elle pntrait dans le box et caressait la croupe du
cheval.

--Quelle noble bte! s'cria Juliette.

--Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquene comme
celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-mme, et
vous irez faire de longues promenades...

--Ah! mre, murmura Juliette,--elle avait toujours appel la
marquise ainsi,--mre, vous me faites rver!...

Elle avait baiss les yeux et rougissait.

En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda:

--Est-ce que madame la marquise est l?

--Oui, rpondit un palefrenier. Pourquoi donc?

--J'ai couru pour lui remettre cette dpche qu'on vient d'apporter
au chteau.

Une dpche! La marquise sourit:

--Je devine: Jean a reu ma lettre ce matin, il me tlgraphie
qu'il arrive.

Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis
qu'une expression de triomphe se rpandait sur son visage. Mais 
peine avait-elle jet les yeux sur les quelques mots rdigs par
Honor que ses traits se contractaient affreusement.

--J'tais trop heureuse! murmura-t-elle.

Et elle s'vanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille
parcourut rapidement la dpche; elle aussi faillit tomber; mais
elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de rsister 
sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprs de Mme de
Villepreux, donna les ordres ncessaires pour prparer le dpart,
et cela avec un calme, une nergie dont elle ne se serait pas crue
elle-mme capable.

--Qu'on attelle immdiatement pour nous mener  Saint-L; nous
avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de
Paris...

Quand la marquise revint  elle, elle voulut parler; mais Juliette
l'entoura de ses bras:

--Mre, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la
consolation de vous gter.

Et elle la reconduisit au chteau, o la marquise demeura une heure
immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveugls
de larmes, vaguement fixs sur le fauteuil o son mari passait
autrefois les soires en face d'elle, et o son fils an l'avait
remplac. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant
elle? Car elle devinait la vrit tout entire dans la dpche
d'Honor: son fils Jean tait mourant, peut-tre mort... et on
n'avait pas os le lui annoncer brutalement.

Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte
querelle, suivie d'un duel?... ou un accident?... Peut-tre une chute
de cheval?... L'incertitude l'aurait bris si, de temps en temps,
Juliette n'tait venue l'embrasser. Elles mlangeaient leurs larmes.

--Ma chrie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage
pour moi!

Juliette avait fait prparer  la hte la malle de Mme de
Villepreux et la sienne. La dpche tait arrive un peu avant
cinq heures:  six heures, la voiture se rangeait devant le perron du
chteau, les malles taient charges.

--Ma mre, nous n'avons plus qu' partir.

Et Juliette entranait la marquise. Les domestiques s'taient
placs auprs de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute
d'adieu  ces gens qui la rvraient, la marquise eut la force de
prononcer en se redressant:

--Merci, mes amis! Et priez pour lui!

Et les deux femmes, serres l'une contre l'autre, eurent de nouveaux
sanglots, qui redoublrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue
qui menait de la grande route au chteau. C'tait l qu'elles
avaient rv le bonheur; leurs esprances taient  jamais
brises.

Elles arrivrent  Saint-L quelques secondes avant sept heures et
demie: elles purent prendre le train, qui les amena  Lison  huit
heures. Et,  Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg 
Paris qui passe  huit heures vingt-deux. Quand elles furent montes
dans l'express, Mme de Villepreux fora doucement Juliette 
s'tendre. Et la jeune fille crase par la fatigue et l'motion
s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'oeil de
la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils tendu sur son lit,
n'attendant plus que de l'avoir embrasse pour rendre le dernier
soupir.

--O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je
puisse recevoir sa dernire pense!

Elles arrivrent  Paris un peu aprs quatre heures du matin.
Personne ne les attendait  la gare. Ce premier isolement causa une
atroce impression  la marquise. Elle ne rflchit pas que son fils
ne l'attendait sans doute que plus tard.

--Honor n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout
espoir est perdu.

Elle tait cependant plus calme. Cette longue nuit passe dans
l'anxit la plus poignante, l'avait prpare  la rsignation.

Quand une voiture de place les eut amenes devant l'htel de la rue
Saint-Dominique, elles demeurrent, quelques secondes, hsitantes.
Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la
minute o elles sauraient la vrit. Ce fut Juliette qui sonna. Et
lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas,
pronona:

--Mon... mon fils?

Le bonhomme n'eut pas le courage de rpondre; d'un geste embarrass,
il montra le ciel. La malheureuse mre se prcipita alors; et, 
l'entre du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honor avait vite
devin que sa mre seule pouvait arriver  cette heure. Il avait
eu un instant de trouble... Que sa mre ft arrive une demi-heure
plus tt, et elle l'aurait surpris brlant la lettre de son
frre... Mais il s'tait remis promptement, se composait un visage
dsol. Et, lorsque sa mre lui tendit ses bras, il dit avec
gravit:

--Courage, ma mre, vous n'avez plus qu'un fils!

Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle
ne l'coutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant
d'une voix dsespre:

--Jean!... mon fils... mon chri!

Elle ne s'arrta qu' l'entre de la chambre du mort. L, ses
sanglots cessrent; elle contemplait, d'un oeil stupide, ce beau
corps tendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couch.

Elle avait vu ainsi son mari.

Et ces deux visions suprmes, ces deux douleurs aigus se
confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le
bonheur.

Juliette demeura quelques instants prs d'elle, immobile, retenant
ses larmes devant la douleur muette de la mre. Puis la marquise
se jeta en avant et vint tomber comme prosterne au pied du lit,
murmurant:

--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper,
moi, vieille, moi qui ne sers plus  rien sur cette terre?...

Elle ne songeait pas encore  demander comment, pourquoi il tait
mort. La blessure ayant t trs soigneusement lave, puis
dissimule autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout
blanchi, svre, et d'une beaut sublime.

Juliette tait tombe  genoux  ses cts, piant ses moindres
mouvements, prte  l'entourer de sa tendresse. Honor, un peu en
arrire, les contemplait d'un oeil sec: on ne le regardait pas, il
n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait mme la force de
raisonner, de se dire: Si elles savaient que mon frre laisse un
enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!...

Cependant, l'nergie de la marquise tait si grande qu'elle reprit
bientt possession d'elle-mme. Elle se releva et ouvrant ses bras,
y attira Juliette et Honor et les tint longuement embrasss dans la
mme treinte; puis elle les renvoya.

--Laissez-moi seule avec lui, mes enfants!

Honor, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais,
sur le seuil de la porte, il s'arrta. Il voulait annoncer  sa
mre comment son frre tait mort...

--Il a t bless  l'oeil par M. de...

Sa mre l'interrompit brusquement:

--Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tu!... Je
ne veux pas que des penses de haine emplissent mon esprit, au moment
o je vais prier une dernire fois pour lui!

Honor n'insista pas; les dispositions de sa mre le rassuraient
pleinement sur l'accueil qui serait fait  Brettecourt, s'il osait
se prsenter  elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la
mena jusqu' l'appartement qu'il lui avait fait prparer.

Ce n'tait pas sans une lgre apprhension que Juliette se
laissait entraner par Honor. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent
 souffrir du caractre jaloux, haineux, du second fils de la
marquise; il lui avait souvent montr qu'il la considrait comme
une intruse; un jour mme, elle l'avait entendu qui disait  la
marquise, dans un moment de violence:

--Cette petite me vole votre affection!

Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se
produire dans son existence, maintenant que le fils cadet tait
devenu l'an, le chef de la maison. Sans doute, la marquise
voudrait la conserver auprs d'elle; mais pourrait-elle accepter
cette situation, si elle tait dteste par le chef de la famille?

Aussi fut-elle trs heureusement surprise quand Honor lui dit d'un
ton de bien sincre amiti:

--Ma chre Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, ds votre
arrive ici, une installation complte. Je suis si troubl depuis
hier! J'ai pens seulement que ma mre serait bien heureuse de vous
avoir auprs d'elle...

Il ouvrit la porte de l'appartement.

--Vous voici chez vous. J'ai donn quelques ordres,  la hte, pour
que vous n'ayez pas trop  souffrir d'une premire installation.
Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je
n'ai pas, hlas! la prtention de croire que j'occuperai dans votre
coeur la place qu'y occupait mon frre bien-aim; mais je tcherai
que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop
grand.

Il avait dbit ses deux tirades d'un air parfaitement mu.
Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune me qui croyait 
peine que le mal existt!

Honor s'tait dj retir; il alla embrasser sa mre qui priait
devant le lit du mort. Puis, fidle au programme qu'il s'tait
trac, il prit toutes les dispositions ncessaires pour
l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'htel, et avec une
douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait  avoir en lui
un matre irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi
indulgent que l'avait t son frre.

Au milieu de la journe, sa mre, qui n'avait pas quitt la chambre
de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait t
fait, sur ce qui tait  faire encore. Il la serra dans ses bras,
avec un vritable lan de tendresse, et rpondit:

--Ma mre, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est
que vous me permettrez d'tre pour vous ce qu'tait mon frre.
Il dirigeait tout et vous vitait les moindres soucis dans la vie
usuelle; permettez-moi de vous les viter dans une circonstance aussi
cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pnible, tout ce
qui rend un deuil plus douloureux, me regarde.

En ce moment, Gupin interrompit l'entretien de la mre et du fils.
Le valet de chambre avait t plac dans le vestibule de l'htel
pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le
matin, c'tait un dfil de tout ce que Paris compte de noble et
d'illustre.

--Pardon, monsieur le marquis, fit Gupin  voix basse.

--Qu'y a-t-il donc?

--C'est... deux messieurs, pronona Gupin comme embarrass, qui
demandent  tre reus par Mme la marquise.

--Ne vous ai-je pas dit que ma mre ne recevrait absolument personne
aujourd'hui?

--En effet, monsieur; mais ces personnes sont...

--Qui donc?

--M. le baron de Vauchelles... et M. le comte de... de Brettecourt!

A ce nom, la marquise eut un long tressaillement.

--Henri... murmura-t-elle; il est donc  Paris?... Oui... oui... cela
me fera du bien de l'embrasser... Il aimait tant mon fils!

Gupin s'loignait, trs lentement.

--Attendez, ordonna Honor.

Et s'adressant  sa mre, avec une grande solennit:

--Ce matin, ma mre, vous nous avez donn une belle leon de
gnrosit: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne
vouliez pas connatre le nom de celui qui l'avait frapp; je vous
ai admire. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus
longtemps... C'est Henri de Brettecourt!

[Illustration:--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne
pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus  rien
sur cette terre?... (Voir page 69.)]

---Lui!... Henri!... Henri se serait battu en duel avec ton frre?...
C'est impossible!

--Non, ma mre, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frre; et
nous ne pouvons accuser que la fatalit. Henri revenait d'Afrique;
sa premire visite a t naturellement pour nous. Il a pass la
journe avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu
de l'assaut, l'pe dmouchete d'Henri a travers le masque de
Jean et pntr dans la tte par l'oeil droit. La mort n'a
pas t instantane, mais Jean est mort sans avoir repris
connaissance...

--Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant,
Henri m'a tu mon bien-aim fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!...
C'est trop!

Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrire: Honor
la reut dans ses bras,  demi vanouie.

--Pauvre mre! Comme tu es frappe! dit-il en la serrant tendrement
contre lui.

Revenant  elle, elle murmura:

--Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir...

Honor fit un signe  Gupin:

--Allez dire  ces messieurs que ma mre les prie de l'excuser. Il
lui serait impossible de les recevoir en ce moment.

[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle tait
touche des soins dont il l'entourait depuis son arrive! (voir page
74.)]




VIII

GRAND'MRE!


Tandis que sa mre retombait  genoux, Honor souleva lgrement
le rideau de la fentre. Il aperut Brettecourt qui s'loignait,
tout accabl, appuy sur le bras de Vauchelles. Le danger tait
cart pour aujourd'hui, et il saurait bien l'carter toujours
ainsi. Il avait d'ailleurs parfaitement prvu ce qui se passerait
dans l'esprit de sa mre: avec sa gnrosit, sa noblesse de
sentiment, elle ferait tous ses efforts pour touffer en elle toute
pense de colre, de haine; Brettecourt, en somme, n'tait pas
responsable de ce malheur. Mais il esprait que jamais elle ne
le reverrait, que jamais elle n'aurait le courage de supporter la
prsence de l'homme qui lui avait tu son fils.

--J'ai peut-tre eu tort, dit la marquise au bout de quelques
instants, j'aurais du me matriser, recevoir cet enfant; il venait me
demander son pardon... J'ai t cruelle pour lui!

--Ah! ma mre, croyez bien que je n'ai pas attendu votre retour
pour dclarer  Henri, en votre nom comme au mien, que cet affreux
malheur ne changeait rien  l'amiti que nous avons toujours
prouve pour lui! Je n'ai pas eu pour lui un seul mot de
reproche... Mais sa prsence... ici... vous aurait fait trop de mal!

--Merci, mon enfant!

Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle tait touche des soins
dont il l'entourait depuis son arrive!... Elle ne l'aurait jamais
cru si tendre, si dvou. Et d'ailleurs, il avait maintenant, pour
elle, une qualit qui primait toutes les autres: il tait devenu le
chef de la famille. Il tait le marquis de Villepreux! Elle oubliait
sa jeunesse mchante, envieuse, ses colres terribles contre son
frre, son animosit contre Juliette. Elle ne voyait plus en lui
que le dernier descendant des Villepreux qu'elle devait aimer et
mme respecter par-dessus tout. Et lui, sentant grandir sa puissance,
cachait sa joie sous une attitude de parfaite soumission.

Il essaya d'loigner sa mre pendant qu'on tendait Jean dans sa
dernire couche; mais elle eut l'nergie de rester. Elle avait tant
pleur qu'elle assista, sans une larme,  ce navrant spectacle. Et
ce ne fut que lorsque son fils eut disparu pour jamais, lorsqu'elle
eut dpos sur le bois du cercueil le dernier baiser, qu'elle
consentit  se reposer un peu.

Juliette tait venue la chercher.

--Pauvre enfant, lui dit-elle en s'loignant, je ne me suis gure
occupe de toi; je demanderai  Honor qu'il t'installe tout prs
de moi, que je te sente dormir  mes cts.

Juliette, malgr sa tristesse, eut un doux sourire:

--Venez, mre!

Et, la faisant entrer dans sa chambre, elle ajouta:

--Honor a prvenu nos dsirs.

Ce fut une exquise consolation pour Mme de Villepreux; elle ne
s'attendait certes pas  une si jolie dlicatesse de la part de son
fils.

Nous le jugions mal, pensa-t-elle.

L'enterrement eut lieu le lendemain. Il fut trs noble et trs
majestueux, mais se distingua de la gnralit des enterrements
mondains par la douleur sincre qui se lisait sur presque tous les
visages: Jean de Villepreux n'avait pas un ennemi.

Brettecourt suivit le cortge entre Vauchelles et le matre d'armes
Grandier. Au Pre-Lachaise, il se cacha derrire une tombe, fuyant
le regard de Mme de Villepreux.

On trouva, en gnral, que le nouveau marquis de Villepreux pleurait
un peu trop: on ne croyait pas  ces larmes. Et Vauchelles, qui
tait un affreux sceptique, les compara aux clbres larmes
de crocodile de Catherine de Mdicis. On admira, au contraire,
l'nergie de la marquise. Elle n'eut pas une dfaillance, mme
lorsque se produisit le roulement lugubre des cordages remontant
aprs la descente du cercueil. Et c'est elle qui ramena  sa voiture
Juliette toute tordue de sanglots.

A la sortie du cimetire, tandis que la foule des amis s'loignait,
aprs ces salutations et ces accablantes poignes de main qui
prolongent la douleur, la marquise aperut Brettecourt qui partait
bien vite, comme honteux. Elle eut alors, en souvenir de son fils, une
sublime pense de bont. Elle appela:

--Henri!

Il s'arrta, demeura quelques instants immobile, n'osant s'avancer
vers elle. Puis, clatant en larmes, il se prcipita sur ses deux
mains qu'elle lui tendait.

--Pardon, balbutia-t-il, pardon!

Et il couvrit de baisers les mains de la pauvre mre. Dj la
foule le poussait, les banales poignes de main recommenaient; et
bientt la marquise se trouva seule avec Honor.

Ils rejoignirent Juliette qui sanglotait toujours, presque renverse
sur les coussins de la voiture. Et ils rentrrent  l'htel, sans
avoir prononc une parole. La marquise, marchant automatiquement,
se rendit dans la chambre de Jean. Et l, elle eut sa plus violente
crise de dsespoir: elle s'tait jete sur le lit et baisait
la place o avait t tendu son fils. Juliette et Honor la
contemplaient sans rien oser dire. Enfin, elle se releva, les prit
tous les deux contre elle et s'cria:

--Mes enfants, si vous voulez que mon malheur soit moins grand,
aimez-vous bien tous les deux!

Pour seule rponse, Honor attira Juliette et l'embrassa avec
effusion.

Puis il dit:

--Ma mre, si vous le voulez, cette chambre restera toujours ainsi...
Ce serait comme une chapelle o nous conserverions intact le souvenir
de mon frre...

Cette pense toucha profondment la marquise; mais elle eut
l'nergie de faire son devoir.

--Non, dit-elle, je refuse. Cette chambre n'tait pas seulement
celle de ton frre; c'est la chambre des marquis de Villepreux. Tu
l'occuperas dsormais, mon fils, toi, marquis de Villepreux, chef de
notre maison!

En prononant ces paroles, la marquise eut une telle allure de
grandeur que son fils lui-mme en fut mu. Il lui sembla qu'il
devenait un autre homme; et, pendant quelques minutes, il regretta sa
mchante action. Juliette avait doucement lev ses beaux yeux vers
lui.

--Je te remercie, dit encore sa mre, de ce que tu as fait pour
Juliette; tu es un bon fils.

Maintenant tous les changements taient accomplis.

Le lendemain, la marquise reut, parle courrier du matin, une lettre
dont l'criture la fit longuement tressaillir. Et la malheureuse
mre hsita longtemps avant de l'ouvrir.

--J'aurais prfr qu'_il_ ne m'crivt pas! murmurait-elle.

Elle lut enfin ceci:

Madame,

Pardonnez-moi de vous importuner. Dieu m'est tmoin que, si un
devoir imprieux ne me forait  vous revoir, je retournerais
immdiatement en Afrique, sans mme profiter de mon cong. Je
comprends  quel point ma prsence peut vous faire du mal.

Vous m'avez permis, hier, avec une gnrosit admirable,
d'implorer mon pardon. Cela suffit  mon coeur. Aussi, n'est-ce
pas pour moi que je vous demande une entrevue, _et une entrevue
secrte_... Dans les dernires heures que j'ai passes avec mon ami
bien-aim, j'ai reu de lui une confidence que mon devoir m'ordonne
de vous rpter. Il s'agit d'une chose trs grave, d'une chose qui
peut, je vous l'affirme, attnuer votre douleur. Je me prsenterai
chez vous dans la journe. Recevez-moi, je vous en supplie  deux
genoux, non pour moi, mais pour mon ami Jean de Villepreux.

J'ose  peine vous assurer de mon respectueux dvouement, et de
mon ardente affection.

HENRI DE BRETTECOURT.

La marquise montra la lettre  Honor. Celui-ci dissimula
parfaitement son trouble. Et il se dit, d'ailleurs, qu'il valait mieux
recevoir Brettecourt, lui faire raconter le peu qu'il savait. Cela
ne lui permettrait que de mieux lutter ensuite contre l'ami de son
frre.

--Recevez-le, ma mre, dit-il, avec un triste sourire. Ce pauvre
Henri est si malheureux qu'on ne peut lui en vouloir de chercher un
moyen de s'approcher une dernire fois de vous.

--Tu crois donc, qu'en ralit, il n'a rien  me dire?

--Pas tout  fait; mais il s'exagre videmment l'importance des
confidences qu'il aura reues. Comment saurait-il quelque chose que
nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mre, c'est au nom de mon frre
qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui.

--Soit! Mais, aprs, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que
j'obis  un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir
vivant! Je ne puis me dlivrer de cette pense: pourquoi est-ce mon
fils qui a t frapp et non pas lui?

Brettecourt se prsenta au commencement de l'aprs midi; et
on l'introduisit aussitt dans le grand salon, o la marquise
l'attendait. La veille, aveugle par les larmes, elle avait  peine
pu l'apercevoir; quand il s'avana vers elle, elle fut frappe
non seulement par la douleur qui altrait ses traits, mais par le
changement inou qui s'tait fait en lui. Il semblait vieilli de
dix ans: ses yeux taient plombs, ses joues tombaient, ses
cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant.
Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se
mit  genoux.

--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.

Et elle lui montrait un sige en face d'elle. Il s'assit et la
regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi,
affectant un grand calme, matrisant ses larmes.

Elle parla la premire.

--Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous
vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous
existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous dtester.
Et je ne dois pas vous dtester, vous le meilleur, presque le seul
ami de Jean. S'il tait mort frapp par une autre main que... que
celle qui l'a frapp, c'est en vous que j'aurais trouv ma plus
grande consolation: vous m'auriez remplac mon fils...

Il l'interrompit, d'un geste plein de dignit; puis, trs lentement,
la voix mouille de larmes:

--Madame, ne m'accablez plus de votre bont. Je comprends  quel
point, malgr l'indulgence de votre coeur, vous devez me dtester:
j'ai  jamais empoisonn votre vie. Ne parlons plus de moi... Si
un devoir imprieux, si l'espoir de vous apporter une immense
consolation ne m'y avaient forc, vous ne m'auriez jamais revu.
J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement
accord hier... Je serais dj reparti. Et Dieu m'aurait permis,
sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour
mon pays!

Il fit une lgre pause; l'motion l'touffait.

Puis il reprit:

--Mais un nouveau devoir me retient  la vie.--Ma vie ne m'appartient
plus, elle appartient  mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-mme
qui, dans la dernire journe que nous avons passe ensemble, m'a
trac mon devoir!

Si Brettecourt avait regard en ce moment la tenture qui fermait 
demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait
vu remuer cette tenture. Honor de Villepreux, depuis le dbut
de l'entretien, tait tranquillement install dans le boudoir et
coutait.

Mais,  partir de ce moment, il ne se contenta plus d'couter: il
s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, mnageant
une lgre ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa
mre. Il pourrait suivre ainsi toutes les motions qu'elle allait
ressentir.

Brettecourt continuait;

--Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui 
Angoville pour vous prsenter l'humble prire de votre fils; car il
m'avait charg pour vous d'une mission... qui et t alors
bien pnible  remplir, mais qui, je l'espre, va vous causer
aujourd'hui une immense joie...

--Quelle joie pourrais-je avoir dsormais? balbutia la marquise.

--Celle de voir revivre votre fils! dclara nergiquement
Brettecourt.

La marquise lui jeta un regard si stupfait qu'il dit:

--Vous me croyez fou, peut-tre? Ecoutez-moi bien, madame!--Vous
prpariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous
vouliez lui donner Mlle de Persant...

--Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous
n'tes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?

--Pour les adoucir, madame!--Jean m'avait charg de vous annoncer que
ce mariage ne s'accomplirait pas: il prouvait, pour celle que vous
lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frre.
Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une
pauvre jeune fille...

--Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez 
une mre...

--Madame, s'cria avec solennit Brettecourt, j'ai le droit de
vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'couter...
Mpriseriez-vous donc... ce qui peut rester de votre fils?

--Expliquez-vous, Henri! Achevez!

Elle avait entrevu soudain la vrit. Henri comprit qu'il n'avait
plus qu'un mot  ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu
dont il se constituait le dfenseur; mais il fallait aussi faire
estimer la mre, la fiance de son ami...

--Madame, je dois vous rpter les choses comme mon ami me les a
dites:--Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre
monde ni mme de la bourgeoisie, une simple ouvrire,  laquelle il
s'est fait connatre sous un nom suppos. Ce qu'il m'a racont au
sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amiti et d'admiration pour
elle; et il m'avait charg de vous dire ceci, et je vous le rpte
aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que,
malgr sa modeste situation, cette jeune fille tait digne d'entrer
dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer
votre consentement. Il hsitait, depuis longtemps,  vous ouvrir son
coeur, parce qu'il tremblait  la pense de vous faire une peine,
mme la plus lgre. Et celle-ci et t grande. Il comptait
cependant sur votre me si aimante, si indulgente! Il n'avait plus,
d'ailleurs, le droit d'hsiter: son honneur lui commandait de rendre
le sien  cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlev; son
honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son
enfant ne ft pas entache par une situation irrgulire...

Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'tait
dresse devant lui, comme transfigure:

--Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!...

Et elle prenait les deux mains de Brettecourt.

--Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez
pas de ma crdulit! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon
bien-aim!...

--Je vous le jure! pronona solennellement Henri.

Elle se jeta  genoux et, joignant les mains:

--Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu piti de moi? J'aurai
un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra
dans un petit tre que j'lverai, que j'adorerai... Je pourrais
donc avoir encore du bonheur sur cette terre?... Comme femme, comme
mre, j'aurai t comble... Et je serais grand'mre? Grand'mre
de l'enfant de mon premier-n!...

Cach dans son pli de rideau, Honor tait blme de colre:

--S'il vient jamais au monde, celui-l, murmurait-il, il aura affaire
 moi!

La marquise s'tait releve.

--Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'tait
pas encore n?

--Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement  tre mari
avant sa naissance. Sa volont absolue tait, du reste, de ne jamais
sparer la mre de l'enfant...

--Mais je ne les sparerai pas non plus! dclara la marquise.
Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une
tromperie! Ah! sans doute aurais-je refus mon consentement  ce
mariage? Je me serais videmment laiss guider par l'orgueil. Mais
je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obir dsormais
 autre chose qu' mon coeur. La femme aime par mon fils, la femme
qui le partageait avec moi, cette femme ne peut tre qu'une noble
femme!... Je l'aimerai... Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de
Jean tait si sacr pour moi!

--Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous
l'aviez entendu, quand il me disait: Je suis pre! Il me semble que
mon fils a tressailli dans mon sein! Car il voulait que ce ft un
fils!... Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais
aussi!

--Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si
rellement c'tait un fils!

Un superbe orgueil clairait son visage. Et elle souriait presque,
en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui tait
venue de lui, n'tait-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime
consolation?

--Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons
que celui qu'elle aimait tait le marquis de Villepreux, que les
Villepreux respectent fidlement leur parole, et que, si la mort a
empch mon fils de tenir la sienne, je suis l, moi, pour
remplir ses engagements autant que peut le faire une
grand'mre.--Qu'avez-vous donc, Henri?...

Brettecourt s'tait recul. Il ne s'attendait pas  une aussi
vive explosion; il tait venu sans rflchir  cela, voulant dire
d'abord la vrit, et chercher cette femme, ensuite... Il balbutia,
comme terrifi:

--Mais... je ne la... connais pas!...

--Vous m'avez donc trompe? s'cria la marquise d'une voix qui
s'irritait.

--Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai
fidlement rpt l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean ds qu'il
m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme... Il devait,
le soir mme, me la faire connatre...

La marquise retomba accable sur son fauteuil, les yeux fixes.

--J'esprais dj! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas
vous-mme, Henri? Ne vous exagrez-vous pas quelques paroles trop
lgrement prononces par mon fils?

--Je n'ai pas t le seul, madame,  recevoir les confidences de
votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue lgal,  M.
Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu  bien
tablir...

--Un testament! s'cria la marquise, renaissant  l'esprance. Jean
a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?...

--Hlas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore
absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement
connatre ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne
vous ai pas trompe. Nous n'aurons plus alors qu' rechercher cette
jeune fille...

--Nous la retrouverons, Henri!

Honor, les poings ferms, les dents serres, murmura presque 
mi-voix:

--Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu!




IX

LE TESTAMENT


La fureur d'Honor ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours,
il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne
s'tait dress devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses
instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et
ce qui mettait le comble  sa furie, c'est qu'il avait bien senti
la profonde habilet dploye par Brettecourt: l'ami de Jean avait
adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui
devait forcment l'amener  cette explosion d'amour pour un enfant
qu'elle ne connaissait pas, qui n'tait pas mme n; c'est que,
malgr son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laiss au hasard:
il avait promis  son ami de se montrer rus, comme  la guerre.
La grandeur des intrts qu'il dfendait ne lui permettait aucune
imprudence.

Il ne croyait cependant pas  un rsultat aussi rapide, et le
succs qu'il venait d'obtenir l'blouissait un peu.

--Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma prsence,
madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans
gosme; car il m'et t bien doux de rechercher moi seul la
fiance et l'enfant de mon ami et de me consacrer entirement 
eux...

C'et t une bonne ide! pensa Honor.

--Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de
notre cher Jean appartient  sa mre et  vous au mme titre; je
ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de
ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux
tres, de me dvouer  cet enfant avec la fidlit d'un bon
chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie...

[Illustration:--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir
page 78.)]

--Je l'accepte en son nom, Henri! s'cria la marquise avec une
vritable grandeur. Tout le ressentiment que j'prouvais contre vous
disparat devant votre dvouement. Si le monde me blme, Dieu me
jugera! Henri, venez sur mon coeur, que je vous embrasse comme un
fils!

--Ah! c'est  genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre
de telles paroles!

Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mre
le releva et le serra fivreusement contre elle.

--Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!

Honor murmurait;

--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de
dvouement! Mon frre bien-aim, tant pis pour votre fiance!
Je ne nourrissais  son gard que le dsir bien naturel de me
dbarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse  bout!...
Allons! Quoi?... Qu'y a-t-il encore?...

Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte 
la marquise. Elle lut:

_M. Aristide Florimont_ prie madame la marquise de Villepreux de
vouloir bien lui accorder immdiatement un entretien; il s'agit de
questions du plus haut intrt.

--Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.

Et elle tendit la carte  Henri, avec un mlancolique sourire.

--Vous ne m'aviez pas trompe.

--Je me retire, madame.

[Illustration:--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur
manie de dvouement. (Voir page 85.)]

--Non. Je tiens, au contraire,  ce que vous assistiez  ce qui va
se passer... Ne va-t-il pas tre question d'un enfant... auquel votre
vie appartient?

Tandis que le notaire pntrait dans le petit salon, Honor eut un
abominable sourire.

--Triste alli, pensait-il, que ce solennel prud'homme!--Et ma
mre, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de
la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte
mme pas?...

Et, aprs une minute de rflexion:

--Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me dfendre.

M. Florimont tait attach depuis de longues annes  la famille
de Villepreux.--Sa vie n'offrait pas la moindre particularit
romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi
lentement tous les grades de l'tude: troisime clerc, second clerc,
premier clerc, jusqu'au jour o il franchit le dernier chelon en
pousant la fille de son patron, lequel donnait son tude en dot 
sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisant sur cette marche banale
de sa vie, il aurait tranquillement rpondu qu'il ne la trouvait
pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donn le bonheur. A cette
poque, quelques mois  peine s'taient couls depuis son
mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien
d'ailleurs ne devait jamais altrer. Il tait impossible d'tre
plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait
mme le physique ou du moins le physique sous lequel on aime  se
figurer ces dignes officiers ministriels. Il tait d'une moyenne
taille, grassouillet, avec une figure ronde, panouie, dj orne
d'une paire de lunettes d'or. Trs fin, du reste, sous son apparence
bonhomme et d'une scrupuleuse honntet; ce qui ne l'empchait
pas de nourrir la trs noble ambition de gagner par son travail une
fortune au moins gale  celle de sa femme.

Son tude se rattachait  la famille de Villepreux par un vieux lien
de reconnaissance. C'est grce au crdit d'un marquis de Villepreux,
qu'un aeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge
de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait t plac
chez M. Genty par la marquise actuelle.

La marquise l'appelait Florimont sans y mettre aucune hauteur; et
cette familiarit le flattait.

--Madame, dit-il aprs l'avoir salue, j'ai  vous communiquer des
choses d'un ordre tout intime. Dsirez-vous que je parle devant M. de
Brettecourt?

En mme temps, il tendait la main  Henri.

--Y voyez-vous quelque inconvnient? interrogea la marquise.

--Pour ma part, pas le moindre.

--Alors, Florimont, parlez en toute franchise.

Le notaire s'installa bien commodment et rflchit un peu; il
avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.

--J'ai  peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur,
vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie
que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de
Brettecourt, n'a t plus vivement frapp que moi par la mort...
subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un
notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bont
de me traiter en ami. Voulant prparer son testament, il
m'avait consult; et je lui avais donn des conseils, que vous
dsapprouverez peut-tre, mais que me commandait l'honneur, et qui
taient du reste conformes  ses dsirs les plus chers. Je vous
demanderai la permission de parler trs... nettement. Si, dans
mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez
certainement, puisqu'il s'agit des dernires volonts de votre fils.
Le marquis de Villepreux... aimait une jeune ouvrire,--je raconte
les choses tout simplement, madame,--une jeune fille charmante, me
dit-il,  laquelle il avait formellement rsolu de consacrer son
existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique
et lui demander de plaider sa cause auprs de vous...

Il a heureusement pu ouvrir son coeur  son ami, avant ce dplorable
accident...

--Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout
me rpter...

--Quant  moi, j'aurais hsit  conseiller au marquis de
poursuivre ses projets, s'il n'avait ajout que cette jeune fille
tait dj sa femme et que, dans quelques mois, elle serait
mre...

J'ai toujours considr l'abandon d'un enfant comme la plus lche
des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre
fils.

--Vous ftes bien, Florimont.

Enchant, le notaire poursuivit:

--Le marquis avait prvu sa mort; il me dit  diverses reprises:
Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur! Et c'est pour cela
qu'il m'avait charg de prparer ce projet de testament, que je
vous remettrai ds que vous le dsirerez, et dont voici les clauses
principales...

--Achevez! pronona fivreusement la marquise, achevez!

--Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce
petit tre qui viendra bientt au monde; et, dans des termes d'une
admirable hauteur de pense, qu'il m'avait dicts lui-mme, il vous
demandait et demandait  son frre, ainsi qu' Mlle Juliette de
Persant, de traiter, comme si elle avait t sa femme lgitime, la
jeune fille qu'il aimait...

--Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'cria la
marquise.

--Hlas! madame, je l'ignore!... Nous avions voulu, votre fils
et moi, prvenir toute indiscrtion; un de mes clercs pouvait
surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul
crit. Il tait absolument prt, et nous devions le complter,
y ajouter les noms, les adresses... le jour mme o le marquis est
mort...

Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:

--O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que
cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la
connatre! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut
mourir faute de soins... faute d'argent, tandis que nous sommes si
riches! Oh, mon Dieu!...

Elle se leva et se mit  marcher, trs agite, par le salon.

Puis, s'arrtant trs brusquement devant le notaire et Brettecourt:

--Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la
naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de
mon fils, elle va se croire abandonne, trahie!... Et elle maudira
mon fils!... Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin
seul pourrait la tuer!

Puis, s'adressant fbrilement  Brettecourt:

--Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean...
N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune
fille? Un mot?... Un rien?... Oh! Rappelez-vous!

--Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne
cesse de rflchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien.
Jean m'a parl de la beaut, de la bont, des nobles qualits de
sa fiance, et c'est tout.

Puis:

--Le seul dtail un peu prcis qu'il m'ait donn, c'est qu'elle vit
avec sa grand'mre.

--C'est bien cela, dit le notaire.

--A Paris?

--Oui, madame,  Paris.

--Mais avec vous, Florimont, mon fils a d se montrer plus
explicite?... Avec vous, il a pu causer longuement... Cherchez encore
 vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune
fille!

--Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement
rflchi avant de me prsenter chez vous. Et ce que je sais ne peut
nous permettre de retrouver la matresse du marquis de Villepreux
que... lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois
pouvoir vous rpondre de la certitude du succs...

--Oh! attendre jusque-l!... Attendre jusque-l, mon Dieu!... Enfin,
parlez!

--M. le marquis m'avait donn  ce sujet une explication... d'une
nature extrmement dlicate.--C'est dans un moment de fougue, dans
une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la matresse de
votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abus de sa
douceur, l'a scrupuleusement respecte.

Et, trs nettement:

--La date de la naissance de son enfant ne saurait donc tre l'objet
du moindre doute: votre cher fils me l'avait indique...

--Et cette date? balbutia la marquise.

--C'est la fin du mois de septembre, madame.

--Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des
plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence,
qu'un excs de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me
faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?... Non, non, c'est
impossible!...

Qui sait mme si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonne,
dshonore, ne voudra pas cacher son dshonneur dans la mort? Mais
il faut la retrouver!

Et, avec la plus fivreuse exaltation:

--Il le faut, messieurs!

--Madame, dclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer
tous mes soins  cette tche; M. de Brettecourt, je pense, m'y
aidera... du moins pendant son cong?

Henri s'cria avec feu:

--Si mon cong ne suffisait pas, je donnerais ma dmission!

--Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts
n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprme ressource d'attendre
la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus
tard. Grce  mes relations, j'obtiendrai facilement,  cette
poque, la liste des dclarations d'enfants naturels, ns de pre
inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre...

Comme le notaire hsitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa
pense:

--Mon petit-fils, Florimont!--Je veux d'ailleurs que tous ici
connaissent ma volont.

Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:

--Allez prvenir immdiatement M. le marquis et Mlle de Persant que
je les attends ici.

Alors seulement, Honor quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir
et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.

Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le
domestique y pntra pour lui communiquer le dsir de sa mre.

--C'est bien, je descends, dit-il.

Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage,
puis descendit. Quand il pntra dans le salon, il avait russi 
dissimuler, sous un masque plein de dignit, les abominables passions
qui l'agitaient.--Juliette tait dj l, assise sur un tabouret,
auprs de Mme de Villepreux. Honor salua trs cordialement le
notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un
grand fauteuil, auprs de la chemine, en face de la marquise, la
place que son frre occupait autrefois.

--Vous m'avez fait demander, ma mre? dit-il avec un calme
imperturbable.

--Oui, mon fils.--Lorsque tu m'as conseill toi-mme, ce matin, de
recevoir M. de Brettecourt, j'hsitais... Je croyais, et tu croyais
comme moi, que M. de Brettecourt s'exagrait l'importance de ce qu'il
avait  me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est
de la plus haute gravit; et nous devons le remercier d'avoir eu le
courage de forcer notre porte.

Honor adressa un signe de tte  Brettecourt, comme un homme qui
ne comprend pas.

Sa mre continuait:

--Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assist aux
derniers moments de ton frre?

--Oui, ma mre.

--Et... il n'a pas prononc, dans cette minute suprme, une
phrase... un mot?...

--Hlas! ma mre, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que
mon frre tait mort sans avoir pu reprendre connaissance?

--C'est que, c'est que... j'aurais voulu me rattacher encore  cet
espoir!--Je n'en ai plus qu'un autre: ton frre ne t'avait-il pas
confi le secret de son coeur?

Ici, Juliette de Persant leva un regard tout tonn sur la marquise.

--Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout  l'heure si
tu aimais vraiment mon pauvre fils.

---Ma mre, dit alors Honor: mon frre, me traitant un peu
en cadet, ne me confiait gure ses secrets... J'avais seulement
remarqu qu'il dlaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait
plus srieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait 
pouser bientt l'exquise enfant que vous leviez pour lui.

Juliette, attire par la marquise, se laissa mignonnement aller
contre elle.

--Ma pauvre chrie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils
n'aimait en toi qu'une soeur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie
pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgr sa mort, je
t'arrache sans piti cette illusion.

La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:

--Mes enfants,--car je vous considre tous les deux galement comme
mes enfants,--Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la
plus exquise des consolations. Si notre bien-aim Jean est mort, nous
pouvons du moins reporter sur une autre tte l'immense affection que
nous avions tous pour lui.

Elle s'arrta un peu; puis, montrant  son fils Brettecourt et
Florimont:

--Ces messieurs t'expliqueront les choses en dtail, Honor: je
ne veux pas les rpter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce
moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de
Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'pouser,
mais que cette femme mettra bientt au monde... un enfant!

Juliette se mit  trembler.

--Quelle peine je te fais, ma chrie! murmura la marquise.

La jeune fille cacha sa tte en sanglotant sur les genoux de sa
tutrice.

C'tait le sacrifice de son premier amour, tous ses rves de
jeunesse.

--Ma chrie, continuait la marquise, Jean prvoyait sa mort: il
avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.

Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle
avait t lgitimement sa femme; il te demandait son amiti pour
son enfant... Refuserais-tu d'obir  ses dernires volonts?...

--Moi, mre? s'cria la jeune fille avec un mouvement de noble
enthousiasme. Non, mre, non! je ne faillirai pas ...  l'amiti!
La pure amiti que j'avais voue  Jean! Faites-moi connatre
cette femme, et je l'aimerai!

Puis elle bgaya:

--Et son enfant... l'enfant de Jean... comment ne l'aimerais-je point?

--Bien, ma chre Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!

La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.

--Brave coeur! murmura Brettecourt.

--Et... toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence
d'Honor inquitait.

C'est qu'Honor prparait sa rponse.

--Ma mre, dit-il, je vous avoue que je ne puis tre que bless
d'avoir t mis ainsi presque en dehors du coeur de mon frre! Mon
frre ne rendait donc pas justice  mon coeur?... Il aurait eu en
moi un confident si naturel... et si indulgent  ses projets! Mais
j'aurais dj agi!... J'aurais pu, ds le lendemain de sa mort,
devancer vos dsirs, consoler cette femme... dont je viens seulement
d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de
Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences  ma mre d'abord,
au lieu de me les faire  moi, qui suis devenu le chef de notre
famille...

--J'esprais surtout dans l'indulgence de votre mre! balbutia
Brettecourt, un peu interloqu.

--Vous auriez d surtout esprer en mon honneur, mon cher comte!
Vous me connaissez assez pour savoir  quel point le sang des
Villepreux m'est sacr... Et, tout particulirement le sang de
mon frre bien-aim! Quoique Jean m'ait toujours trait un peu
ddaigneusement, j'honorerai, je dfendrai tout ce qui vient de lui,
mme d'une faon irrgulire.

Et, trs solennellement, il ajouta:

--La femme qu'il a aime sera une soeur pour moi; et quant  son
enfant, si c'tait un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je
crois, de lui donner mon nom?...

--Oui, monsieur le marquis.

--Quoi!... Tu ferais cela? s'cria la marquise, qui tremblait depuis
que son fils avait pris la parole.

--Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans
le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait teinte
sous Franois Ier?... Qui sait si je me marierai, si j'aurai des
fils?... Certes, oui, ma mre, l'enfant de mon frre sera le mien!

La marquise l'entoura de ses bras.

--Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'cria-t-elle avec
transport.

--En auriez-vous jamais dout? rpliqua-t-il avec une superbe
hauteur.

--Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.

Juliette le contemplait avec admiration. Il tait donc noble et
gnreux comme son frre?

Puis, Honor s'avana vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit
la main.

--Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien
passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bont de me rpter
ce que vous avez dit  ma mre. J'ai rsolu de lui viter
dsormais tout ce qui pourrait ressembler  un souci; et c'est moi
qui me charge d'excuter tous ses dsirs.

Tandis que les trois hommes s'loignaient, la marquise se jeta dans
les bras de Juliette.

--Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!

--Oh! oui, mre! oh, oui! Votre fille!... Et comme nous l'aimerons,
ce petit tre!...

Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant... Elle
tait grand'mre!




X

SOUVENIRS


Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, troites,
si fourmillantes, si pleines d'activit qu'elles semblent les
conduits de quelque norme machine, et qu'on dbouche tout d'un coup
 la place des Vosges, on prouve une trange impression de calme,
de tranquillit. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard
Sbastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un
tranger serait certainement effar, assourdi, par le fracas des
camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spcial de
ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fivreux de cette
population parisienne, serre, grouillante, presse, et joyeuse
malgr tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la
fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos
ennemis; quartier moderne et form cependant de vieilles maisons, de
rues trop troites, souvent malsaines, o les amis de la population
parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumire.

Cet air et cette lumire, on les trouve, mais insuffisamment pour un
aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. L, tout est
calme, grandiose, comme si le souvenir des poques passes pesait
encore sur les beaux htels dont Henri IV ordonna la construction.
Ds qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entre par la
rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le
Paris ancien, avec sa majest; on s'attendrait presque  voir des
seigneurs poudrs descendre de magnifiques carrosses; et le passage
d'un camion charg de ferraille semble une chose saugrenue au milieu
de tant de souvenirs qu'voque ce nom de place Royale, son nom
primitif, devenu place des Vosges sous la Rvolution, en l'honneur
du dpartement des Vosges qui avait, de tous les dpartements
franais, pay le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an
VIII; de nouveau place Royale  la rentre des Bourbons;
encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et
dfinitivement place des Vosges depuis la rvolution du 4 septembre
1870.

Parmi tous ces htels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan,
des Gumn, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus
calme, de plus svre, de plus majestueux, de plus endormi,
que celui qui s'lve dans le coin  gauche du pavillon de
Birague.--C'est l qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mre. Leur
logement, sous les combles, tait situ assez heureusement. Il se
composait de deux pices, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin,
le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumire; l'aprs-midi, par les
deux petites fentres, on voyait l'autre ct de la place trs
clair, lanant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute
la journe. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du
jardin, cela donnait l'impression d'une paix trs douce, d'un bonheur
assur, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus
grande, infinie, un peu mlancolique; on se serait cru l  cent
lieues de Paris.

[Illustration: Il tait impossible d'tre plus notaire et parfait
notaire que M. Florimont. (Voir page 86.)]

Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain
de cette soire, o elle avait appris le dshonneur de sa
petite-fille, maman Renaud tait seule dans la salle  manger.

Marie tait alle chercher de l'ouvrage chez Mme Welher.

La pauvre grand'mre n'avait pas la force de travailler; assise
devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes
qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux...

Cependant,  force de regarder le portrait de l'officier, elle finit
par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs prsents, pour songer
 sa vie passe, aux annes de bonheur qu'elle avait eues par ce
fils.

Veuve de bonne heure, elle l'avait lev, se consacrant  lui avec
un dvouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses dsirs,
sans une hsitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait
rv de lui faire prendre un mtier sr, qui ne l'loignerait
jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adress aucun
reproche lorsqu'il avait dit:

--Je veux tre officier!

[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle
portait au mariage de son fils (voir page 100.)]

Son pre avait t officier. Aucune carrire ne lui semblait aussi
belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et mme se montrer
forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat
semblable  celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagn la croix
attache au-dessous du portrait. Alors, elle avait rv pour
lui une brillante alliance. Il tait sorti dans les premiers de
Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait prsager une
superbe carrire. Et, une seconde fois, sa mre avait d renoncer
 ses rves d'avenir.

--J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de
l'pouser.

Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son
fils tait sa vie. L'officier s'tait donc mari; mais, pour cela,
il avait d complter la dot de sa femme, qui s'levait  peine 
une dizaine de mille francs. Sa mre possdait environ trente mille
francs. Elle ne s'tait pas repentie d'avoir cd au dsir de
son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la
naissance de sa petite-fille mit le comble  son bonheur.

       *       *       *       *       *

Malheureusement, la solde d'un lieutenant et mme celle d'un
capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un mnage. Ds
la premire anne, la dot fut entame. La jeune femme tait
dlicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque anne, on
prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mre
pressentait bien la gne... Mais son fils tait capitaine, propos
au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui
suffirait d'une de ces actions d'clat dont il tait coutumier pour
enlever les paulettes de colonel. Elle le voyait colonel, gnral,
clbre!

Lorsque la guerre de Crime survint, leur capital tait  peu prs
dpens.

--Je regagnerai tout  la pointe de mon pe, dit joyeusement son
fils.

Et il partit tout confiant! La jeune femme tant souffrante, elles
allrent vivre dans le midi, passant leurs journes  se promener
sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur
apportaient des nouvelles de Crime, aspirant aprs la paix qui leur
rendrait ce fils et ce mari tant aim. Et ce fut l que, dans un
journal, elles apprirent brutalement, par une courte dpche, sa
mort glorieuse  l'attaque du Mamelon-Vert, o il tait tomb on
couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.

Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crime,
aprs avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier
et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces
charniers o son fils tait enseveli au milieu de tant de soldats
franais. Quand elle revint en France, ses ressources taient
puises. Et elle commena ce lourd calvaire: gagner sa vie et
lever sa petite-fille.

On leur donna bien quelques secours au ministre de la Guerre;
mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours
diminurent peu  peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut
rduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement,
l'ducation de sa petite-fille tait termine, et l'enfant allait,
 son tour, pouvoir aider sa grand'mre. Aprs avoir travaill
pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher,
qui lui fournissait de la besogne d'une faon rgulire.

Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en
loin au ministre, avait-elle pu vivre jusqu' ce jour, garder sa
petite-fille auprs d'elle, l'lever soigneusement, lui faire donner
une solide instruction?... Elle seule aurait pu expliquer par quels
prodiges elle tait venue  bout de ce problme; par quelles
privations, quelle abngation, quel oubli d'elle-mme elle tait
passe. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille
tait leve; avait-elle besoin de songer  autre chose?

Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait
retrouv son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un
bonheur continu, sans un mlange. Seule, la grand'mre songeait 
l'avenir; mais la jeune fille ne dsirait rien que vivre toujours
ainsi, atteles  leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec
de rares promenades, les dimanches o toute la besogne tait finie.

L'importance de leurs travaux avait augment. La grand'mre ne
faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement
une grande assiduit. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille,
elle se prit d'amiti pour elle et commena de lui confier des
choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fe de la jeune
ouvrire acquraient chaque jour plus d'habilet, elle avait
fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de
baptme, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus dlicates...
Et, peu  peu, l'aisance entrait dans la maison.

La grand'mre disait:

--Petite, nous devrions prendre une ouvrire pour nous aider: nous
serions deux  te prparer ton ouvrage, nous aurions de plus
grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de ct, pour ton
mariage...

--Mon mariage! s'criait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud,
tu es donc bien presse de te dbarrasser de moi?... Me marier?...
Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrire entre
nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien?

Mais maman Renaud avait une grande suite dans les ides. Et depuis
quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de
l'ouvrire et surtout sur la question du mariage.

--Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnte
garon qui comprendrait le trsor que je lui donne!

Et, dans cette pense, elle fut tout heureuse d'accepter les deux
cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son
propritaire,--cartes prises par force, par obligation sociale,
et donnes pour n'tre pas perdues... A quoi tiennent parfois les
destines d'une vie?...

       *       *       *       *       *

Un bal! A ce seul mot, Marie eut un blouissement. Elle avait cru
bien fermement jusqu'alors qu'elle ddaignait un tel plaisir,
et l'ide d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas
coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe
de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, aprs sa besogne:
on traversait heureusement une saison peu presse. Et la grand'mre
aussi tait coquette; il ne fallait pas qu'elle ft mauvaise figure
auprs de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle,
la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe dcousue,
soigneusement plie, enveloppe. Elle fut tonne de la retrouver
frache, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau  sa fille.

Et comme elle frissonnait, la chre petite fille, en se rendant 
ce bal, o elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne
l'inviterait, o elle s'attendait  passer mconnue, comme une
petite Cendrillon! Et elles avaient  peine fait quelques pas dans
le bal, que maman Renaud, avec une impartialit absolue, jugeait sa
petite-fille la reine de cette fte, malgr sa modeste robe, malgr
son extrme simplicit.

--Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle
exquise bont, quelles nobles qualits se cachent sous sa beaut!

Mais, hlas! pendant toute la premire partie de la soire,
les jeunes gens ne remarqurent mme pas la beaut de Marie.
D'ailleurs, elle s'tait cache, douce violette, dans un coin un peu
sombre. Mais, les yeux fixes, les lvres frmissantes, elle tait
toute  ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une
pense de jalousie. Elle ne s'tonnait pas qu'on la laisst sur sa
chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, lgantes,
et se considrait elle-mme comme un petit rien, bien modeste, trop
heureuse qu'on l'et admise  cette fte.

--Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa
grand'mre.

--Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon coeur! Elle croyait
s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres.

Tout  coup elle aperut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes
gens des yeux, les jugeant instinctivement diffrents des autres. Et,
quand elle aperut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau.
Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un hros de roman. Et
elle en tait d'autant plus frappe qu'elle n'avait presque jamais
lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle tait toute
nave, que son pauvre coeur sans dfense n'tait que trop facile
 conqurir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle
l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque
cet lgant jeune homme invita Marie.

Les autres, se dit-elle, n'taient pas capables d'apprcier son
enfant.

Et Marie tait heureuse, comme une hrone de conte de fes qu'un
Prince charmant aurait enleve de l'obscurit. Dans cette premire
valse, tandis que Jean la serrait lgrement, toute surprise de
danser une danse qu'elle ne savait pas, elle prouva l'impression la
plus dlicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusment,
qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas,
et dont elle n'avait mme pas souponn l'existence, et que ce
quelque chose pntrait en elle, versant un feu nouveau dans ses
veines... Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si lgre
qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui
une seconde fois, elle tait tourdie; et lorsque sa grand'mre
l'emmena et qu'elle dit adieu  Jean, toute son me se donna dans un
sourire.

       *       *       *       *       *

Deux jours plus tard, quand Marie s'assit  sa table de travail,
l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'tait veille
dans l'amour. Et c'tait chez elle un invincible besoin de parler, de
parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme
qui, pour elle, rsumait toute la fte.

--N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a t bien aimable et bien
respectueux?

--Oui, chrie.

--Et il n'a fait danser que moi... Oh! moi, aprs lui, je n'aurais
pas pu danser avec un autre...

--Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mre, qui
commenait  s'inquiter.

--Oh! je vais vite!

Et Marie montrait son ouvrage qui avanait rapidement. Elle
travaillait avec une activit fivreuse.

Elle disait aussi:

--Et tu crois, rellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrire,
nous pourrions gagner davantage?

--Oui, ambitieuse; mais il faut y rflchir... Nous verrons cela...

La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune
fille revenait  son beau cavalier.

--Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser 
son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su... Tu ne
m'avais appris que la polka...

Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait:
elle lui avait donn gravement des leons, en chantant un air
vieillot, le premier air de polka qui s'tait rpandu en France
pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi  faire la
rvrence... Elle aurait d lui apprendre plutt la science de
la vie; mais elle tait si heureuse de conserver ce coeur chaste,
ignorant, gnreux!

Et puis, toute sa science  elle avait consist  aimer,  se
dvouer!

Le samedi, Marie allait gnralement porter son ouvrage  Mme
Welher. Elle marchait toujours trs rapidement, sa hotte sous le
bras, les yeux baisss, ou fixs droit devant elle, ne songeant
qu' aller vite pour tre vite revenue. D'abord, sa grand'mre
l'avait accompagne; puis elle avait pris l'habitude de rester  la
maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement.
Elle tait bien certaine que Marie passait pure, immacule, au
milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frapps
par sa beaut, osaient la dvisager. Alors, elle allait un peu
plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait
exciter cette curiosit.

Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme
Welher. Sa grand'mre, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner;
mais elle demanda navement:

--Pourquoi?

Et la grand'mre n'osa pas dire le pourquoi.

--Ne t'attarde pas!

--Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec
cette fte.

Et elle s'en fut, marchant comme toujours trs vite, n'attachant
aucune attention  ce qui se passait dans les rues, perdue dans son
rve.

Et, cependant, un homme la suivait.

Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les
arcades de la place des Vosges, piant les alles et venues de
la grand'mre qui, seule, sortait pour les petites commissions du
mnage. Il attendait patiemment, esprant bien que Marie sortirait
enfin. Ce jour-l, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus
charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille
commune garni d'un modeste noeud rose... Quand elle eut disparu sous
la vote de la maison de la rue de Clry, habite par Mme
Welher, il se plaa tout auprs, attendant qu'elle ressortt. Il
l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire.

Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce
mondain  bonnes fortunes tait soudainement devenu timide devant
cette simple jeune fille. Il se contenta, arriv  la place des
Vosges, de la dpasser un peu et de la saluer. Elle s'arrta toute
saisie, devint blanche comme un lis; son coeur touffait. Et elle
murmura:

--Bonjour, monsieur.

Il s'loigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait
fait la plus brillante conqute.

Marie tait dj rentre dans sa maison, et elle montait comme
folle le grand escalier de pierre  rampe de fer forg. Maintenant
son visage, o le sang affluait, clatait de bonheur.

--Maman Renaud, maman Renaud! s'cria-t-elle en laissant tomber sa
bote.

--Quoi, petite? Quoi donc?

--Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il
passait devant notre porte, il m'a salue.

Maman Renaud frona les sourcils.

--Prends garde, petite!

--Et  quoi?

--Mais c'est trs imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es
toute seule!

--Je ne pouvais pourtant pas l'empcher de me saluer!

--J'espre que tu es passe sans rien dire?

--Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tte, je lui ai rendu son
salut bien gentiment... J'tais si contente!

Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas dtruire trop brusquement les
illusions de son enfant; mais elle se dfiait. Ce ne fut que trs
doucement qu'elle essaya de prouver  Marie que les hommes sont faux,
trompeurs, qu'on ne doit les couter qu'avec une extrme prudence.

Marie souriait; elle avait une confiance inaltrable.

--Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais
pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est
incapable de mentir!

Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge.

La semaine s'coula en discussions infinies entre la grand'mre et
la petite fille.

--Vraiment, grand'mre, disait Marie toute peine, qu'as-tu donc
contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu mchante quand
il s'agit de lui?

Quinze jours aprs, un dimanche, les deux femmes taient descendues
pour se promener dans le jardin de la place Royale o jouait une
musique militaire. C'tait leur plus grande distraction, l't.
La musique faisait prouver  Marie des sensations si douces, la
plongeait dans des rveries si heureuses, qu'elle attendait avec une
lgre impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'tait de
sa fentre qu'elle coutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus
vivement en se promenant dans les alles du jardin; et elle trouvait
superbe cette pauvre vgtation enserre dans des grilles,
touffe par les hautes faades des maisons qui l'entourent.

Comme elles suivaient une alle un peu longue, troite, elles
aperurent  une certaine distance un jeune homme qui les salua
aussitt.

--C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et
respectueux!

Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait l; et il
avait fix  aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier srieusement
connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant.

Il les aborda cependant:

--Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles.

Il semblait ne pas faire attention  Marie, et s'occuper seulement de
la grand'mre. Sans en demander la permission, il se mit  marcher
auprs d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut
alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait prpare: sa vie
creuse, abandonne, dans le quartier Latin, son ennui profond de
ne pas connatre  Paris de famille au sein de laquelle il pt se
reposer, la hte qu'il avait maintenant de terminer ses tudes pour
retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air
de consulter la grand'mre, comme si elle seule, dans sa vieille
exprience, et pu le comprendre. Il est rellement fort bien
lev, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour,
c'est qu'il a des intentions srieuses, honntes. Cependant, elle
ne put s'empcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un
peu plus g que ne le sont d'habitude les tudiants. Et il lui
expliqua que, les premires annes de son sjour  Paris, il avait
fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'tait amus au lieu de
travailler. Puis, son examen de licence pass, il n'avait pas eu
le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commenc son
doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin!
Il dsertait ses cafs, ses ftes trop tapageuses, et il regrettait
de ne s'tre pas cr  Paris des relations de famille... Son
isolement lui pesait!

Marie coutait toutes ses paroles avec ravissement. Il tait bien
tel qu'elle le rvait, simple, bon, aimant. Puis il parlrent de
ce bal o ils s'taient vus pour la premire fois. Et Jean les
reconduisit jusqu' leur porte, en demandant la permission de leur
faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le
dsir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles
furent remontes dans leur petit logement, Marie se jeta dans les
bras de sa grand'mre, pleurant et riant.

--Seras-tu encore dfiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant
jeune homme!

Maman Renaud n'avait plus la force d'tre dfiante: elle tait
conquise, elle aussi, charme, sduite par la grce et l'lgance
souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs
et ne trouvait que son fils  qui elle pt le comparer. Mais elle
crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander
la prudence  sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean
Berthier et savait dj, srement, que Jean Berthier l'aimait. Et
elle lui tait bien reconnaissante de s'tre montr si aimable pour
sa grand'mre.

Ds lors, elle l'attendit chaque jour.

--Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mre; il faut qu'il
trouve tout bien propre chez nous, bien joli!

Elle surveillait plus spcialement le mnage; elle donnait un air de
fte  leur atelier. C'est l qu'il la verrait; elle voulait tre
coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs
nouvelles sur la table.

Il vint trois jours aprs. Et ce fut une entrevue charmante. Le
travail tant press, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre
les deux femmes, merveill par leur adresse, par le got qu'elles
apportaient dans les moindres choses. Il osait  peine parler. Marie
faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut termin,
elle le plaa sur son petit poing ferm et le lui montra.

--Comment le trouvez-vous?

Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit:

--C'est pour des gens trs riches, et qui demandent tout ce qu'il y a
de plus beau. C'est bon de pouvoir gter ainsi ses enfants... Mais on
ne les aime pas mieux pour cela!

Il revint souvent, les trouvant toujours  la besogne, sduit par
la paix si calme de ce petit logement, prouvant des motions si
neuves, si diffrentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors,
qu'il s'en allait tout boulevers! La scne du portrait le rendit
dfinitivement l'ami de la grand'mre. Toute dfiance avait disparu
chez elle. Cependant, un soir o Marie tait alle chez Mme
Welher, maman Renaud reut Jean Berthier avec plus de gravit que
de coutume; et, sans hsitation, elle lui dit que ses visites ne
pourraient tre admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif
honorable. Lui non plus n'hsita pas.

--Je vais demander tout  l'heure  votre petite-fille si elle veut
bien de moi pour mari...

--Non, non, rpondit sagement la grand'mre, rflchissez encore,
crivez  votre mre; et, dans huit jours, si votre coeur n'a pas
chang, vous nous engagerez votre parole.

Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours aprs, il revenait
plus pris que jamais, annonait formellement son intention
d'pouser Marie. Et maman Renaud, dfinitivement vaincue, disait 
son enfant:

--Embrasse ton fianc!

Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna  ces deux tres! Une
flicit sans mlange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean
de Villepreux fut si intense qu'il prouva pour la premire fois la
crainte de le perdre; ds ce moment, il songea  la possibilit
de sa mort,  la ncessit de faire son testament, Marie tait
anantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'tait plus la
mme femme. Elle aurait voulu rester ainsi ternellement, dans les
bras de son fianc. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transporte
dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout panouie. Elle
retrouvait un fils.

[Illustration: Il se contenta, arriv  la place des Vosges, de la
dpasser un peu et de la saluer. (Voir page 104.)]

Ils menrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul,
Jean avait des instants de tristesse  la pense qu'il trompait
celles qu'il considrait franchement comme sa future famille; mais
il cartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur
dirait la vrit! Il tait aim sans que sa richesse, sans que
son nom eussent t connus, et aim par une jeune fille qu'il se
plaisait  comparer  sa mre,--cette mre dont Marie parlait sans
cesse.

--M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui rserve une si belle place, dans
mon coeur!... Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud?

Maman Renaud travaillait double, pour laisser  son enfant le temps
de rver lorsque Jean tait parti, de causer longuement avec
lui lorsqu'il passait la soire chez elles. Et cela arrivait bien
souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fianc, mais
sans que rien pt trahir sa personnalit. Il avait offert  Marie
une simple bague, une petite perle entoure de modestes roses.

--Une folie! avait dclar la grand'mre.

Et Marie tait enchante. Et lui souriait de la voir si contente,
pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la
famille de Villepreux! Il s'amusait  lui donner des fleurs les plus
rares, les plus fines mais en prtendant qu'il les avait achetes
 des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchides
d'une dlicatesse extrme, de longues fleurs sur des tiges frles,
nuances des couleurs les plus intenses.

[Illustration: Ils le trouvrent fivreusement pench sur un plan
de Paris. (Voir page 116.)]

--Mais o donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la
grand'mre qui n'avait jamais rien vu de pareil.

Cette fois il rpondit que c'tait aux Halles, et il avoua, d'un air
bon enfant, qu'il avait rellement fait une petite folie. Marie le
remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvt pour
elle de si jolies choses.

Elle l'aimait tant!

Elle l'aimait trop!

Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pt
venir de l'homme qu'elle adorait.

Un soir, il fallait livrer une commande trs presse  Mme Welher:
Jean tait venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop
bavard, et Marie n'avait pas termin sa besogne pour la porter rue
de Clry  l'heure habituelle.

C'tait un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie
travaillait fivreusement, achevant  la hte un dernier bonnet.

--C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma
bote! Je vais courir, je serai de retour  neuf heures.

Mais la grand'mre comprit la peine qu'avait son enfant de
s'loigner au moment o le fianc allait venir.

--Reste, petite, j'irai livrer...

Marie lui sauta au cou:

--Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille!

Et, sa grand'mre partie, elle se mit  ranger son atelier, pour
faire un salon  son fianc.

Jean arriva presque aussitt, portant ce jour-l un simple bouquet
de violettes de Parme.

--Marie!

--Mon bien-aim!

Ils ne prononcrent pas d'autres paroles. Ils taient dj dans
les bras l'un de l'autre, s'treignant avec une passion folle.

Jean de Villepreux ne sut pas rsister  son amour. Et Marie cda,
inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui
sembla qu'elle se fondait en lui.

Quand la pauvre grand'mre rentra enfin, bien fatigue de sa longue
course  la rue de Clry, le malheur tait irrparable...

Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette
soire, Jean redoublait de soins pour Marie!

--J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soire de
libert. Une grand'mre comme moi, ce n'est pas bien gnant; mais
les amoureux aiment tant  tre seuls!

Depuis, sans jamais les quitter compltement de nouveau, elle leur
fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tte  tte.

Marie n'adressa jamais  son fianc le moindre reproche. Elle lui
jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui
disaient:

Je suis toute  toi!

Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage:
il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin
de rgler certaines affaires et s'entendre dfinitivement avec sa
mre. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la
place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte
de respect pour cette vieille maison, habite jadis par des gens si
illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe.

Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le
consentement de sa mre, de revenir, prcd par de Brettecourt!
Il avait rv un coup de thtre; il chargerait Henri de se
prsenter en son mon et de dire gravement  maman Renaud:

--Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon
ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de
Mlle Marie...

Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le
radieux blouissement de Marie.

Et il la conduirait triomphalement dans son bel htel de la rue
Saint-Dominique; et elle gravirait  son bras un escalier encore plus
majestueux que celui de la place des Vosges...

Cependant, Marie commenait  s'assombrir; ses regards d'amour
renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, 
voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit  son fianc!

--Jean, j'ai besoin de vous parler en secret.

Il s'attendait  cette demande.

--Demain, dans ma chambre d'tudiant, rpondit-il.

--J'y serai  six heures.

Le prtexte fut facile  trouver: un renseignement  prendre chez
Mme Welher.

Et le lendemain, Marie arrivait,  six heures, boulevard
Saint-Michel, o Jean avait lou sa chambre d'tudiant, une chambre
habituellement bien froide, mais qu'il avait gaye ce jour-l par
les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver.

Elle n'eut pas besoin de parler. Elle clata en sanglots dans les
bras de son fianc.

Et lui, se mettant  genoux, dit:

--Je devine, chrie! Mais ne crains rien, mon adore!... Mais sche
bien vite tes larmes... Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi,
ma femme?

Elle le remercia en l'treignant follement; puis, au milieu de ses
larmes, elle balbutia:

--Mais, votre mre?

--Ma mre ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle
est grand'mre!

Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le
bouquet qu'il lui avait donn la veille. Mais, quand huit jours se
furent couls sans qu'elle et revu Jean Berthier, sans
qu'elle et reu la moindre nouvelle de lui, elle commena 
s'inquiter... Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout  coup
chez la concierge:

--Vous n'avez rien pour nous?

--Non, rien, mademoiselle.

Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mre, le visage trs
brave; mais, dans l'escalier, elle s'tait arrte pour pleurer un
peu.

Ce n'tait rien qu'un retard d'une semaine; et cependant...
cependant...

--Rien? fit sa grand'mre, en lui voyant les mains vides. Comme tu
as t longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la
lisais dans l'escalier...

--Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme.

Et elle se remit  son travail.

Elle semblait tout absorbe dans la confection d'une bavette; et, si
sa grand'mre lui adressait la parole, elle ne rpondait que par des
monosyllabes, vitant toute longue conversation.

--Enfin, qu'as-tu donc, petite?

Et maman Renaud se disposait  la plaisanter; Marie rpondit, l'air
un peu vex:

--Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montr est si
difficile!

Elle ne voulait pas que rien vnt la distraire de son attention. Elle
coutait les moindres bruits... Un pas dans l'escalier la faisait
tressaillir... Par moments, elle jetait un regard sur la place des
Vosges, vers l'angle oppos  leur maison. Jean arrivait quelquefois
de ce ct, et lui envoyait un salut.

Hlas! il n'arriverait plus ainsi.

A la fin de la soire, maman Renaud expliqua  sa fille que les
hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent
sans leur laisser une minute de libert. Mais Marie ne voulait pas
couter ces consolations:

--Il aurait toujours pu m'crire un mot! Qu'il soit pris tout le
jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait t si facile de
tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait
la peine qu'il me fait!

Elle ne s'endormit que trs tard et eut un sommeil agit; elle
rvait sans cesse  lui. Tantt elle se voyait  son bras,
marchant en robe blanche  l'autel; tantt il l'avait abandonne...

La nuit suivante, elle rva qu'elle le voyait tout ple, comme mort.

Et les jours et les jours s'coulaient.

Et Jean Berthier ne revenait pas.

Il ne devait jamais revenir...

Tous ces souvenirs s'taient dresss, aux yeux de maman Renaud,
tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils.

Elle passa plus d'une heure ainsi.

Et, quand elle eut dfil tout le chapelet de ses joies et de ses
peines, en profrant de temps en temps quelque parole de colre,
elle jeta une dernire insulte  Jean Berthier.

--Lche! Menteur!

Elle n'esprait plus. Sa pauvre petite-fille tait bien
abandonne...




XI

RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE


Malgr l'pouvantable catastrophe qui avait si soudainement frapp
la famille de Villepreux, l'htel de la rue Saint-Dominique avait
promptement perdu cette allure morne, navre, de deuil irrparable,
qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil tait port
rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on
n'aurait pas entendu un clat de rire, une parole lgre. Mais
il n'y rgnait pas ce silence dsol des maisons frappes par la
mort. Tout le jour, c'tait des chuchotements, des conversations
 voix basse, fivreusement animes, des mots que les domestiques
avaient surpris en pntrant au salon, ou lorsque le marquis Honor
de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de
phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que
la pauvre mre s'entretenait avec Juliette... Et tout cela tait
rpt, comment, avec de longs dveloppements. Et la douleur
s'effaait presque, pour faire place  l'espoir qui couvait
sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du matre si
respectueusement aim.

On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on
esprait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, _qu'ils
auraient enfin trouv_. On avait renonc  rien lire sur le visage
d'Honor lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage
n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de
lui; tous les visages taient clairs par l'esprance et que
le sien tait rest morne, froid, c'est lui qui semblait le plus
profondment dsol de la mort, de son frre. Tout le monde s'y
tait laiss prendre, mme Florimont et Brettecourt. Et ils se
disaient qu'il jalousait son frre... mais qu'il l'aimait.

Il les avait forcs, d'ailleurs, ds leur premire entrevue, 
revenir sur l'opinion qu'ils s'taient faite de lui. Il leur
avait jou, avec une habilet consomme, la comdie de l'amour
fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait rpt et
rpt:

--L'enfant de mon frre sera mon enfant!...

Et Florimont et Brettecourt, surpris, trs heureusement, n'avaient
plus hsit  confier  Honor tout ce qu'ils tenaient de Jean
de Villepreux. Le tratre prenait des notes. Et, quand ils eurent
termin, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le
lendemain.

--Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux
aboutir.

Il passa toute la nuit  mditer. Gupin vint rder dans sa
chambre, s'attendant  quelque confidence; mais son matre le
renvoya brusquement.

--Je n'ai pas oubli ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans
quelques jours...

--Ce n'est pas un sentiment d'intrt qui m'amenait chez monsieur le
marquis; j'esprais seulement pouvoir donner  monsieur le marquis
de nouvelles preuves de mon dvouement.

--Plus tard, Gupin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous;
mais le moment n'est pas venu.

Il sentait bien que, dans l'entreprise o il se lanait, il
aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicit lui
rpugnait, et il esprait bien la rduire au strict ncessaire.

Il passa la nuit  examiner point par point tout ce que lui avaient
racont Brettecourt et Florimont, se disant:

--Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habit par la
demoiselle... Rien... Moi seul le sais...

Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme.

--Je les lancerai dans tout Paris, except dans le Marais: ils
perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera
le cong de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse 
M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point
de vue hyginique.--Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune
fille; Gupin me dcouvrira alors trs facilement son adresse. Et
je me charge du reste... Ma mre aura la fivre jusqu' l'poque
prsume de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin
que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu' Paris, on
ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura
des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup... Je pleurerai moi
aussi... Juliette est trs sensible aux crises de larmes... Parbleu,
je suis bien matre de l'avenir!

Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se prsentrent chez
lui, ils le trouvrent fivreusement pench sur un plan de Paris.

--Messieurs, leur dit-il, aprs les premires salutations, j'tais
en train de prparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais
charg de tout avec bonheur; mais... puisque vous voulez votre part
dans nos recherches?...

--Certes! interrompit Brettecourt.

--Eh bien, reprit Honor, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune
fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mre...

--Et qu'elle est ouvrire en lingerie...

--Parfaitement. Mais... auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre
renseignement sur le quartier qu'elle habite?

--Aucun, hlas! dirent les deux hommes.

--Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls
renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous russirons...

--Surtout avec de la patience, dit Florimont.

--En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue,
maison par maison.

--Je me suis prsent ce matin chez le ministre de la Guerre, dit
Brettecourt; je lui ai expos l'affreuse situation dans laquelle je
me trouvais, ma volont de rparer dans toute la mesure du possible
le malheur que j'ai caus: il prolongera mon cong, sous prtexte
de convalescence, aussi longtemps que je le dsirerai.

--Merci, Brettecourt! fit Honor avec un geste de reconnaissance.
Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux,
vous occuper de...?

--Monsieur le marquis, je vous donnerai la moiti de mon temps.

--Merci, merci!--Nous devons procder mthodiquement alors, et nous
partager Paris par arrondissements...

Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les
arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe.

--Soit! dit le notaire.

--Moi, reprit Honor, forc de m'occuper beaucoup de ma mre,
j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me
chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands
boulevards.

Il les montrait du doigt sur le plan de Paris:

--Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe.

---Et  moi tout le reste? s'cria avec lan Brettecourt.

--Oui,  vous la plus lourde tche!

--Merci! s'cria simplement Brettecourt. J'espre l'accomplir plus
vite encore que vous n'aurez rempli la vtre.

Les deux hommes se retirrent et, le jour mme, commencrent leurs
recherches. Quant  Honor, il commena les siennes, mais d'une
faon quelque peu diffrente.

       *       *       *       *       *

La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans
l'esprance du succs. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont
venaient rendre exactement compte  Honor de ce qu'ils avaient
fait. Florimont avait fourni  Brettecourt des moyens pratiques: il
lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il
connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue
visite par eux, ils taient parvenus  tablir une liste exacte
des locataires de tous les immeubles.

Ils n'avaient encore fait aucune dcouverte intressante; mais ils
commenaient  peine, et ils taient formellement dcids 
aller jusqu'au bout sans se dcourager. Quant aux frais ncessits
par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais
Honor, au nom de sa mre, leur avait dclar que c'tait  la
famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit.

La marquise tait la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues
qui devaient forcment accabler la matresse de son fils... Elle
redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du prouver en se croyant
abandonne!

--Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura
retrouve!

Et la jeune fille avait propos la premire:

--Mre, si nous prparions sa layette?

--Comment te rcompenser de tant d'abngation? avait rpondu la
marquise.

Et elles s'taient mises  composer une magnifique layette pour
l'enfant tant dsir. Honor avait command un berceau qui serait
une petite merveille. Et elles passaient leurs soires  travailler.
Elles taient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se
contenter d'avoir achet de ces objets dlicieux, mignons, qui
ravissent les mres; elles voulaient, de leurs doigts, avoir
travaill, cousu elles-mmes... Juliette assemblait d'troites
bandes de fine mousseline, spares par des vieilles dentelles
que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de
baptme.

Honor passait presque toutes ses soires auprs d'elles; et il
s'intressait  leurs travaux de l'air le plus attendri.

--Ah! je vous promets que nous russirons, leur disait-il. J'ai mme
comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune
fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre!

Depuis qu'il tait devenu le chef de la famille, il ne se donnait
pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entirement
 l'administration de sa fortune. Sa mre ne voulait pas entendre
parler de questions d'intrt, elle lui donnait simplement sa
signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu  peu
de tout, bien dcid  annihiler la marquise dans l'avenir.
Il s'tait promptement mis au courant de toutes leurs sources de
revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur
faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres
de la fortune de Juliette, fortune confie depuis longtemps  la
direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intrts
s'en taient accumuls, elle avait doubl et s'levait  plus de
deux millions.

Il prononait ces deux mots avec la plus intense satisfaction.

--Deux millions... bien liquides!

Ce chiffre blouissait Honor, dont la fortune tait plus leve,
mais se composait principalement de terres, du chteau d'Angoville et
de l'htel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort
anciennes, mais trs peu liquides, et ne permettant pas de se
lancer,  moins de les hypothquer, dans les grandes spculations
financires que rvait son cerveau. Et il commenait  se dire:

--Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite
Juliette... Un peu bcasse, un peu trop sentimentale... Je ne l'en
dominerai que mieux!

L'aprs-midi il sortait rgulirement en annonant  sa mre
qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en
effet tudier quelques rues  la fin de la journe, pour les
bien dcrire le soir; mais il passait la plus grande partie de
l'aprs-midi  la Bibliothque; _et il y tudiait la guerre de
Crime_.

Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu' interroger sa
mre, qui devait videmment se souvenir du nom de l'officier qui
tait mort pour son frre,  l'attaque du Mamelon-Vert; mais il
fallait agir avec une extrme prudence, viter d'veiller les
moindres soupons... Il aurait pu aussi s'adresser directement au
ministre de la Guerre; mais c'tait confier une partie de son
secret  l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par
un de ces hasards si frquents dans la vie, connatre Brettecourt,
lui parler de cette dmarche... qui paratrait trange...

--J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une
imprudence inutile.

Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fivreux
acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crime.
Il n'avait d'abord consult que les documents officiels, et les
documents officiels ne renfermaient rien de relatif  l'acte
d'hrosme qu'il recherchait. La mort du pre de Marie Renaud
tait comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se
rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de
journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva
le rcit suivant:

Nous avons encore  dplorer la mort d'un de nos plus brillants
officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs  pied. Son bataillon
avait t lanc  l'attaque du Mamelon-Vert. Dj il touchait
au but, quand les Russes firent une sortie pour arrter sa marche. En
quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre;
on se fusillait presque  bout portant. L'une des premires victimes
parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau.
Relev aussitt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau tait
devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant.
Il tomba  son tour; et aussitt un sergent, qui n'est autre que
l'lgant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui
s'est engag au dbut de la guerre, s'empara de l'tendard et le
redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les
Russes se rurent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans
doute succomber  son tour, si le capitaine Renaud, courant  lui,
ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Franais
reprirent vigoureusement l'offensive et repoussrent les Russes.
Malheureusement, le capitaine Renaud tait mort en dfendant son
porte-drapeau...

[Illustration: ... et le redressa en souriant joyeusement comme s'il
narguait l'ennemi. (Voir page 120.)]

Honor n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il pronona froidement:

--_Marie Renaud_!... C'est bien... Voil un nom que ni ma mre ni
Florimont, ni Brettecourt ne connatront jamais!

Le soir, tandis que Gupin venait prendre ses derniers ordres, il lui
dit:

--Restez. Nous avons  causer.

Gupin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de
l'appartement d'Honor, ainsi que des pices environnantes.

[Illustration:--Mme Renaud? demanda-t-il d'une voix lgrement
mue. (Voir page 127.)]

Quand il revint dans la chambre, Honor avait align dix billets de
mille francs sur sa table.

--Prenez, Gupin.

Le domestique les empocha joyeusement.

--Vous voyez que je tiens exactement mes promesses.

--Je n'en ai jamais dout, monsieur le marquis.

--Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honor trs
froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'tre d'une
discrtion absolue,  l'preuve de tout, je vous paierai
bien. Mais, si vous veniez  me trahir, rappelez-vous que je me
dbarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai
vrifi tous les comptes de mon frre et j'y ai trouv la preuve
que vous le voliez effrontment...

--Oh! monsieur! C'est que M. Jean tait trs gnreux...

--Il y a une trs grande diffrence, matre Gupin, entre profiter
de la gnrosit d'un bon matre et... _le voler_. Ce que vous
lui avez vol s'lve  peine  trois ou quatre billets de mille
francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance
avec Mazas.

Gupin ne rpondit pas; il baissa la tte et regarda Honor en
dessous. Celui-ci eut un sourire ddaigneux: il avait simplement
voulu prouver  son complice qu'il tait son matre.

--Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous
vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre
quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois l,
vous quitterez votre livre. Maquillez-vous vous-mme un peu, qu'on
ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une
fois dbarrass de votre livre, vous parcourrez le quartier Latin
et vous y chercherez un tudiant du nom de Jean Berthier. En cinq 
six jours, vous devez le trouver. Cet tudiant est absent de Paris;
j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez!

Honor trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour
lui.

--Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier?
interrogea Gupin.

--Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous
pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succs. Pas
de zle inutile!

Quatre jours plus tard, Gupin pntrait vers minuit dans la
chambre de son matre. Il tait triomphant. Honor, qui travaillait
 ses comptes, lui demanda ddaigneusement:

--Vous avez trouv?

--Oui, monsieur.

--Alors, dites.

--M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42.

--Habitait?... Il n'y habite donc plus?

--Non, monsieur.

--Vous avez fait fausse route, Gupin. Votre Jean Berthier n'est pas
celui que je veux. Vous continuerez vos recherches.

--Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route.

--Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter
au mme endroit.

--S'il n'y habite plus, monsieur,... c'est qu'il est mort.

--Mort! s'cria Honor, blmissant.

--Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il
y a trois semaines.

Honor frona les sourcils.

--Gupin, vous m'avez dsobi; vous avez outrepass mes ordres.

--Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous
avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai
pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire  un garon d'htel
bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre,
sans que j'aie eu  lui poser la moindre question... tout, monsieur
le marquis!




XII

UN FRRE GNREUX

Une crispation nerveuse agita Honor. Pour la seconde fois, il se
trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux
cynisme galait, s'il ne surpassait, le sien.

--Si monsieur le marquis n'a pas d'intrt  connatre ce que j'ai
appris, poursuivait Gupin avec une ironie imperturbable, madame la
marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre... Je crois mme
qu'elle me rcompenserait si gnreusement que je pourrais finir
trs honntement mes jours...

--Taisez-vous donc, Gupin! interrompit brusquement Honor, vous
savez que si je rcompense bien les services rendus, je ne crains pas
le chantage!

--Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!... Mais aussi, on ne menace
pas un homme comme moi avec de vieux comptes... J'espre que monsieur
le marquis les brlera?

--Soit! Je vous le promets...

--Et me rendra toute sa confiance?

--Cela dpendra.

--Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais trs
franchement.--Quand je suis entr dans cette maison, attach  M.
Jean de Villepreux, j'ai bien vite devin qu'il n'y avait rien 
faire auprs de lui...

--Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens...

--Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'esprais
tre attach un jour  vous, que j'estimais bien autrement que
votre frre, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme
de confiance...

--Mon... intendant, peut-tre? fit Honor ddaigneux.

--J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la ralisez, monsieur, je
ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne
veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien.

--Nous verrons!... Maintenant, veuillez continuer votre rcit.

Honor cdait, tout en gardant ses allures de matre.

--M. Jean Berthier, reprit Gupin ironiquement, avait donc lou une
chambre dans une maison meuble du boulevard Saint-Michel; mais je
n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que trs rarement.
Quant  la... jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la
premire,  un rendez-vous donn par son amant, il y a environ un
mois et demi; la seconde... il y a seulement quelques jours...

Honor tressaillit.

--Cette fois, continua Gupin, ce n'tait pas  un rendez-vous, et
pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les dtails que m'a
donns le garon de l'htel, et qu'il m'a donns tout btement,
sans mme se douter que cela m'intresst si vivement. Monsieur
peut tre tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette
jeune fille croyait que Jean Berthier habitait rellement l; elle a
interrog le garon, a compris qu'on l'avait trompe; elle a t
assez nergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment o elle
est remonte en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner
elle-mme son adresse au cocher; elle a d la dire au garon de
l'htel, qui l'a rpte au cocher...

--Et cette adresse? interrogea fbrilement Honor.

--Place des Vosges, monsieur le marquis.

--C'est bien le quartier, murmura Honor.

Il rflchit assez longuement; puis:

--Est-ce tout ce que vous avez dcouvert?

--Non, monsieur, j'ai pris la libert de pousser plus loin mes
investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne
puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont
parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine 
apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrire en
lingerie et habite avec sa grand'mre...

--C'est exact. Aprs?

--Il y a plusieurs ouvrires qui habitent place des Vosges, dans les
combles de ces vieux htels. J'en ai mme trouv deux, habitant
l'une et l'autre avec leur grand'mre; mais il n'y en a qu'une
qui soit ouvrire en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la
moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me
compromettre...

Il prenait plaisir  prolonger son rcit, il buvait l'anxit
peinte sur le visage d'Honor.

--Et je sais son nom. Si ce nom concide avec celui que monsieur le
marquis ne peut manquer d'avoir dcouvert dans ses recherches  la
Bibliothque...

--Achevez donc, sacrebleu! matre Gupin...

--Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle tait courtise
par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines... tout d'un
coup... et qui, depuis, n'a jamais donn de ses nouvelles. La
jeune fille et sa grand'mre sont plonges dans un abominable
dsespoir... Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais.

--Bien, Gupin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et
comptez sur moi, dsormais. Vous tes un fidle serviteur.

Et lui-mme se coucha aussitt; il ne voulait plus rflchir 
rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernire
bataille.

Le lendemain, de trs bonne heure, il faisait faire chez un papetier
d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur
l'une d'elles, il crivit ces mots, en se rapprochant autant que
possible de l'criture de son frre:

Prire de remettre  la personne qui vous portera ce mot les
livres et objets que j'ai laisss dans la chambre que j'avais loue
boulevard Saint-Michel, numro 42. Cette personne rglera en mme
temps ce que je puis devoir encore pour la location.

Muni de ce mot, Honor se prsenta tranquillement  l'htel
du boulevard Saint-Michel. Le propritaire trouva la chose fort
naturelle; et Honor put enlever, sans la moindre difficult, tout
ce que renfermait la chambre de son frre; le propritaire profita
seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et
demander un mois de plus qu'il ne lui tait d. Honor paya sans
vrifier. Pendant les quelques minutes que dura cette ngociation,
il eut soin de se tenir  contre-jour. Et d'ailleurs le propritaire
tait plus attentif  compter son argent qu' examiner le visage de
son interlocuteur.

--Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le
propritaire, que faudrait-il rpondre?

--Rien.

--Compris, monsieur.

--D'ailleurs, il est peu probable que le cas se prsente.

--Mais... la jeune personne?

--Elle est avertie.

Honor, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres
de droit que son frre avait achets pour donner  sa chambre une
allure de chambre d'tudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il
trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le
plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laisses l parce qu'il
croyait avoir moins d'indiscrtions  redouter dans cette petite
chambre que dans son htel. Honor les lut rapidement, haussa les
paules.

--Et dire que mon imbcile de frre se laissait prendre  cette
littrature de grisette!

Puis il brla les trois lettres en s'criant:

--A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud!

L'aprs-midi, il se rendait  la place des Vosges; et il se promena
trs longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hsitait,
non pas qu'il recult devant l'infamie de l'action qu'il allait
commettre; il hsitait... tout bonnement sur le genre de mensonge
qu'il dbiterait. Il avait prpar deux sortes de comdie.
Laquelle russirait le mieux?

--Mais bah! fit-il, je ne pourrai dcider ce que je dois lui dire
que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au
moment de l'action?

Ce fut sur cette phrase qu'aprs bien des tergiversations, il se
dcida enfin  pntrer dans la maison de Marie Renaud.

Arriv au quatrime tage, il eut un dernier trouble, avant de
frapper  la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain o
il va tuer ou tre tu. Il frappa. La grand'mre vint ouvrir.

--Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix lgrement mue.

--C'est bien ici, monsieur.

Il s'avana et aperut Marie, qui travaillait  sa table et qui
n'avait pas encore lev la tte. Il la jugea aussitt; noble et
fire, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer
la mort de Jean: elle demanderait  aller prier sur sa tombe... Et
alors, tout serait perdu.

Il la salua gravement.

--Mademoiselle Marie, je pense?

Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en
deuil ressemblait  son bien-aim...

--Jean est mort! s'cria-t-elle d'une voix poignante.

--Non, mademoiselle... Si vous me voyez en deuil... c'est que... c'est
que nous avons perdu notre mre!

--Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en clatant en
sanglots.

Dans son adorable bont, elle ne songeait d'abord qu' lui. Elle
retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les
mains. Honor l'tudiait avec acuit et comprenait enfin la passion
de son frre.

La grand'mre tait demeure  quelques pas, comme sur la
dfensive. Les traits d'Honor lui avaient produit une dsastreuse
impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire
chez elles, puisque l'an n'avait pas os venir. Cependant, Marie
s'tait domine. Et ses nerfs se dtendaient un peu: elle allait
avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un sige  Honor.

--Si vous venez ici, monsieur, pronona-t-elle avec une relle
noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit  votre
frre...

--Oui, mademoiselle.--Je n'ignore rien--il appuya sur le mot--rien de
ce qui s'est pass entre vous; et c'est ce qui rend bien pnible la
mission dont il m'a charg.

Il procdait par coups brutaux, recourant  la plus abominable ruse:
une invention diabolique dont l'effet devait tre d'autant plus sr
qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus gnreux de la jeune
fille.

--De votre ct, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect
dont mon frre et moi entourions notre mre...

--Tout vos prambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de
hauteur. Parlez franchement! J'ai hte de savoir le sort qui m'est
rserv. Pourquoi mon fianc n'est-il pas venu lui-mme? Pourquoi
ne m'a-t-il pas crit?...

--Parce que ce nom de fianc... vous n'avez plus le droit de le lui
donner, mademoiselle! Mon frre...

Il fut violemment interrompu par maman Renaud:

--Votre frre est un lche!...

--Grand'mre, je te prie de dominer ta colre. Permets-moi de
rpondre seule  M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi.
Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire
catgoriquement!

--Mademoiselle, mon frre avait prvenu notre mre de ses
intentions  votre gard; mais elle y tait formellement oppose.
Et,  son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non
seulement qu'il ne vous pouserait pas, mais qu'il pouserait une
jeune fille que, depuis bien des annes, elle lui destinait. Mon
frre a obi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mre
mourante, il a engag sa foi  cette jeune fille.

--Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engage,  moi;
mais... continuez!

--Mon frre vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant,
il ne vous reverra jamais, jamais!

Marie eut un imperceptible tremblement des lvres; puis elle dit
simplement:

--Aprs, monsieur?

--Il m'a charg d'implorer auprs de vous son pardon...

--Vraiment?

--Et de rparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a
fait.

--Le mal qu'il m'a fait est irrparable, il m'accompagnera toute ma
vie.

--Mais il peut tre adouci, mademoiselle: vous serez mre, vous
aurez le bonheur dans votre enfant...

Marie eut un regard de suprme ddain:

--Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous
contribuez  chasser de sa famille!

--Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez
bientt mre, et vous verrez alors  quel point la femme doit
s'effacer devant la mre...

--De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche!

Honor reut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il
prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la dposa sur
la table.

--Mon frre est riche; il possde environ deux cent mille francs.
En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos rglements de famille
lui ont permis de runir en quelques jours.

Marie ne sourcilla pas; ne regarda mme pas l'enveloppe.

Honor continuait:

--Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme gale: il vous
donne la moiti de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une
aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir  cet gard,
j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme
qu'il vous fait cette donation.

Marie se rejeta en arrire, comme si on venait de la souffleter.

--Est-ce tout ce que vous avez  me dire de la part de votre frre?

--Non, mademoiselle; il est forc de mettre  cette donation deux
conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous
quitterez immdiatement Paris.

Honor se tut. Marie s'tait leve, toute blme... et si
majestueuse dans son indignation qu'Honor trembla.

--Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe... renferme-t-elle
autre chose que de l'argent... une lettre, un mot d'adieu?

--Non, mademoiselle.

--Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas...

--Mademoiselle, de grce, n'obissez pas  la colre... Au nom de
votre enfant... Vous vous repentirez plus tard!

--Il n'y aucune colre en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet
argent, voil tout! Ma grand'mre, qui m'a leve, m'a appris 
ne jamais recevoir d'aumne... Mais reprenez donc cet argent, vous
dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage,
puisque je n'ai plus personne au monde pour me dfendre, pour vous
souffleter, vous et votre frre!

En mme temps, elle saisit Honor par le bras et le fora 
ramasser son enveloppe.

--Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnte
homme de frre, coutez bien ce que vous aurez  lui dire en mon
nom!--J'ai eu, grce  lui, quelques mois du bonheur le plus pur que
puisse rver une femme! Je l'ai aim follement, j'tais  lui, je
le respectais, j'aurais t sa servante, je l'adorais comme le bon
Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aim que j'ai connu! Quant 
ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connatre, 
ce lche, cet hypocrite, ce menteur... je ne lui ferai mme pas
l'honneur de le har: je le mprise, voil tout! Et je l'excuse! Il
veut son pardon, je le lui donne...

--Tais-toi! tais-toi! s'cria maman Renaud, un tel lche ne mrite
que notre maldiction!

--Non, grand'mre, dit Marie, avec une srnit grandiose, je
lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai
coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi.
Jamais Jean ne nous avait parl de son frre; c'est qu'il le jugeait
indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais
frre, l'homme dont les dtestables conseils m'ont chang mon
bien-aim, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi
honteuse mission! Mon coeur a devin qui vous tiez, ds que
je vous ai vu. Oui, soyez maudit  jamais! Quant  votre frre,
j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma
vie le pre de mon enfant! Je veux mme qu'il soit heureux dans
son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma
place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la
conduira  l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus
tenu  rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Dsormais,
il est mort pour moi.

La loyaut a tant de puissance qu'Honor courba la tte. Et ce fut
bien timidement qu'il proposa:

--Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le
jusqu' la majorit de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il
doit le refuser ou l'accepter...

Marie le chassa violemment:

--Partez, monsieur, partez! Ah! vous tes bien tel que je vous
ai devin, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit
d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que
j'aurais t si fire de porter, son amour qu'il m'avait donn. Il
me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien:
il n'aura jamais rien  craindre de moi. Je me considre comme sa
femme, et je lui obis. Ds demain, je prendrai mes dispositions
pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera
n. Jean pourra, sans aucune apprhension, venir faire son voyage de
noces  Paris: il n'aura pas  redouter de trouver en face de lui,
lorsqu'il se promnera au bras de sa femme, la pauvre mre sduite
et abandonne par lui... C'est, je pense, ce qui lui faisait peur,
ainsi qu' vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'loigner 
tout prix de ce Paris... que votre frre habite mme, peut-tre?
Car ce domicile qu'il s'tait donn au quartier Latin, c'tait
encore une tromperie... Adieu, monsieur! Dites bien  votre frre
qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale
venant de moi... Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne
rentrerons  Paris, ma pauvre grand'mre et moi, que lorsque nous
serons habitues  ma honte... Adieu!

Honor se reculait, humble, tremblant, cras par tant de noblesse.
Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secou d'un grand frisson
et murmura en lui-mme:

--Quelle fire marquise de Villepreux elle aurait fait!




XIII

LE TRIOMPHE DU MAL


Mais le marquis avait  peine disparu que Marie tombait, toute raide,
sur le parquet. Sa grand'mre n'eut pas une minute de faiblesse; elle
tait si bien habitue au malheur! Elle prit son enfant dans ses
bras et eut la force de la porter jusque sur son lit.

[Illustration: Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne
voulez pas que je vous le jette au visage! (Voir page 130.)]

Et, tandis qu'elle la dgrafait, qu'elle lui mouillait les tempes
avec un peu d'eau de Cologne, qu'elle la ramenait  la vie, un
sentiment presque goste se faisait jour en elle: elle reprenait
possession de son enfant, de sa chrie,  qui elle n'avait mme
pas eu la pense de reprocher sa faute, tellement elle la croyait
innocente. Ce rve d'amour, dont elle, avait joui autant que sa
petite-fille en la voyant heureuse, ce rve tait fini! Elles
redevenaient deux pauvres femmes, seules en ce monde, abandonnes;
et, dsormais, elles s'aimeraient jalousement, elles ne feraient plus
qu'un, comme jadis, mais avec un nouveau lien entre elles: l'enfant
qui allait natre.

[Illustration: En ce moment, un individu qui se promenait sous les
arcades en fumant un gros cigare, pronona gouailleusement: a y
est! (Voir page 136.)]

Quand Marie rouvrit les yeux, elle les fixa sur sa grand'mre avec
une reconnaissance infinie et murmura:

--Pauvre maman Renaud! Je suis bien coupable: j'aurai empoisonn ta
vieillesse...

Coupable! Elle? Son enfant adore qu'elle tait prte  servir 
genoux?

--Mais, chrie, je t'aimerais encore davantage si cela tait
possible!...

--Maman! maman! fit la jeune fille en tendant ses bras, Viens!

Elle la serra contre elle; et elles pleurrent ensemble.

--Maman, balbutiait Marie,  partir d'aujourd'hui, je ne veux
plus tre qu'une toute petite fille... Je t'obirai en tout... Tu
ordonneras... Rgle notre vie, pourvu que nous partions bien vite,
que je ne revoie plus ni ce mchant frre, ni Jean s'il essayait
de venir... Allons-nous-en!... Et bien loin!... Je serais toujours
tente de repasser devant ce petit logement o nous avons t si
heureuses!

Et maman Renaud approuvait. Certes, oui, il fallait partir, quitter
cette maison o la situation de son enfant causerait un scandale.

Le soir mme, le cong tait donn. Le propritaire l'accepta
sans regret: il dclara  la pauvre femme que pendant longtemps il
n'avait eu qu' se fliciter de les avoir pour locataires, mais
que, depuis quelques mois, on avait remarqu des alles et venues
d'amoureux, qui ne lui convenaient qu' moiti. Maman Renaud ne
rpondit point. A quoi bon discuter, dfendre la rputation de sa
fille? Est-ce qu'on les reverrait jamais?

--O irons-nous, maman Renaud?

--Tu verras, tu verras.

Elle songeait  la bien gter,  lui faire la surprise d'un joli
pays, o la temprature est douce, mme l'hiver, un coin de verdure
dont elle avait gard de dlicieux souvenirs d'enfance, au bord
de la mer. Mais c'tait loin, il fallait de l'argent; et elles n'en
avaient gure.

--Je mentirai pour en avoir. Il n'y a plus que des menteurs en ce
monde, j'ai bien le droit de mentir pour le bonheur de ma fille.

Et elle alla chez Mme Welher rapporter les derniers travaux de Marie.

--Marie n'est pas malade, j'espre? demanda la lingre.

--Non; mais elle a t force de quitter Paris; nous avons une
vieille parente qui se meurt en province; il y a un petit hritage 
recueillir. Et Marie ne rentrera  Paris que lorsque tout sera fini.

--Ah! que c'est fcheux! s'cria Mme Welher. Moi qui avais de
grosses commandes  lui donner!

--Elle vous fera l'ouvrage en province, rpliqua tranquillement maman
Renaud.

Elle mentait trs bravement, mais en tait bien honteuse au fond.

--C'est que, dit Mme Welher, cela marchait vite quand vous tiez
toutes deux. N'irez-vous pas la rejoindre?

--J'irais bien, madame; mais j'ai quelques dettes dans mon quartier,
un terme en retard. Il me faudrait un billet de cinq cents francs pour
pouvoir quitter Paris.

--Eh! je vous l'avancerai, parbleu! s'cria Mme Welher, qui tait
une femme toute ronde en affaires. Mais que Marie m'crive! Je l'aime
beaucoup, cette enfant, dclara la fabricante de lingerie. Et
qu'elle ne se fatigue pas trop, auprs de sa vieille parente!... Vous
l'embrasserez pour moi... Ah! qu'elle fasse bien attention aux deux
robes de baptme, aux entre-deux en point d'Angleterre!...

Maman Renaud riait en dessous. Son mensonge avait si bien russi
qu'elle n'en avait plus honte; et puis, se disait-elle, on avouerait
plus tard la vrit  cette bonne Mme Welher.

Et pendant quelques jours, elle travailla avec une fbrile activit,
la vieille grand'mre, empchant Marie de l'aider.

--Toi, tu n'as plus qu' te reposer, disait-elle.

Leurs modestes meubles furent bientt emballs; elle les envoya 
la gare et les expdia par petite vitesse.

--O, maman Renaud?

--Tu verras. Tu es une petite fille: tu n'as pas de questions  me
poser.

Et elles partirent le surlendemain sans laisser aucune adresse  la
concierge. Quand la voiture qui les emportait arriva au coin de la rue
de Birague, Marie fit arrter. Elle se pencha quelques instants  la
portire et contempla les fentres de leur logement, celle surtout
contre laquelle se trouvait sa table de travail: c'tait de l
qu'elle apercevait Jean traversant la place des Vosges... Deux grosses
larmes roulrent sur ses joues. Puis elle dit trs courageusement:

--Partons, maman Renaud!

En ce moment, un individu, qui se promenait sous les arcades en fumant
un gros cigare, pronona gouailleusement:

--a y est!

Et Gupin, car c'tait le misrable, sauta dans une voiture, pour
les suivre, tout en tirant joyeusement des bouffes de son cigare. Et
il s'criait:

--Files!... comme de grandes bcasses!... Ah! si 'avait t
d'autres femmes, des femmes  comprendre mes conseils, quel coup
j'aurais mont! Mais des femmes d'honneur! Il n'y avait rien  faire
avec elles...

Le soir, il annonait la nouvelle en ces termes  son matre:

--Monsieur le marquis a rudement bien jou: la partie est gagne.

--Envoles?

--Oui, monsieur... par la gare d'Orlans...

--Mais... pour quel pays?

--a, monsieur, je n'ai pas pu le dcouvrir: j'ai bien t
jusqu' la gare; mais il y avait tant de foule au guichet, que
je n'ai rien entendu lorsque la vieille a demand les billets.
Seulement, d'aprs la somme que je lui vu aligner, ce doit tre 
l'autre bout de la France.

--Peu importe, aprs tout, pourvu que je sois dbarrass d'elles.

       *       *       *       *       *

Ds lors, les jours succdrent aux jours, les semaines aux
semaines, sans rien amener de nouveau dans l'htel Villepreux.
L'insuccs absolu des recherches faites jusqu'alors n'avait
diminu en rien les esprances de la marquise et de Juliette. Elles
travaillaient toujours  la layette de cet enfant qu'elles aimaient
d'avance. Tout tait prt pour le recevoir, ainsi que sa mre.

Le bruit s'tait rpandu dans le Faubourg que la marquise
recherchait une matresse de son fils et s'apprtait  l'accueillir
comme la veuve lgitime de ce fils. Quelques vieilles amies taient
venues la voir, et ne lui avaient pas cach que sa conduite tait
trouve folle, absurde, extravagante... Elle rpondait avec une
inaltrable tranquillit:

--Je fais ce que bon me semble... Les personnes qui dsapprouveront
ma conduite n'auront qu' ne plus se prsenter chez moi.

Par exemple, on comprenait bien l'acharnement que mettait Brettecourt
 ses recherches. Tout les membres du cercle de l'Union s'y
intressaient; et Vauchelles accompagnait souvent le malheureux Henri
dans ses laborieuses et patientes courses  travers les plus vastes
quartiers de Paris.

Florimont avait termin l'exploration des arrondissements que lui
avait confis Honor. Et, comme il n'avait rien trouv, il disait:

--Nous devons attendre la date que j'ai fixe pour la naissance de
l'enfant.

Honor continuait sa comdie. Il semblait le plus fivreux, 
prsent, le plus acharn; il remontait le courage de sa mre, quand
l'ternelle rponse qu'elle recevait chaque jour: Rien! toujours
rien! paraissait l'abattre.

Plus de quatre mois s'taient couls depuis la mort du marquis
de Villepreux. On touchait  la fin du mois d'aot. Malgr les
chaleurs, la marquise n'avait pas quitt Paris un seul jour, et
Juliette avait refus d'aller se reposer un peu  la campagne.

Le jour vint o Brettecourt, dsespr, ananti, fut oblig
d'avouer sa dfaite. Il avait accompli sa mission avec un courage
inou, ne se rebutant jamais, recommenant tous les matins ses
recherches avec une nergie nouvelle.

Honor annona que, de son ct, il tait  bout d'efforts.

--Nous n'avons plus qu' attendre la fin du mois de septembre,
rpta Florimont. Et, pour cela, je prierai monsieur le marquis
de me laisser la direction de nos recherches. Tout enfant venant au
monde doit tre dclar,  la mairie de l'arrondissement o il
est n, dans les trois jours qui suivent sa naissance. J'obtiendrai
facilement que la liste des naissances me soit communique, jour
par jour; nous y prendrons les noms de tous les enfants naturels
dclars de pre inconnu. Et alors, nous serons absolument
certains du succs: parmi ces enfants, nous trouverons
immanquablement celui du marquis Jean de Villepreux.

Tout le mois de septembre s'coula. Le mois d'octobre commenait. La
marquise tait maintenant dans un tat d'nervement qui causait 
Juliette les plus grandes apprhensions. Chaque jour Honor partait
de bonne heure. Accompagn par Florimont et par Brettecourt, il
accomplissait avec un sang-froid imperturbable ce nouveau genre de
recherches. Et le soir, sa mre n'avait pas la patience d'attendre
qu'il se rendt auprs d'elle; elle courait au-devant de lui ds
qu'elle entendait le bruit de sa voiture. Elle l'interrogeait du
regard avant mme qu'il et atteint le perron de l'htel; et son
allure dsole rpondait rgulirement que, ce jour-l encore,
les recherches avaient t vaines. Et quinze jours s'coulrent
dans cette dernire attente. La date fixe par Florimont tait
largement dpasse... Les trois hommes n'espraient plus... Ils ne
continuaient leurs dmarches que par piti pour la marquise.

Enfin, un soir, quand elle vit encore son fils revenir sans nouvelles,
elle tomba sur le perron, brise, vaincue.

Le lendemain elle fit prier Brettecourt et Florimont de se rendre chez
elle. Elle les reut un peu solennellement, dans son grand salon.
Honor, ple, trs froid, tait  sa droite; et,  sa gauche, se
tenait Juliette, le visage meurtri par les pleurs.

--Messieurs, dit la marquise, j'ai voulu vous remercier, une dernire
fois du dvouement si entier, si absolu que vous avez montr
envers nous. Si vous n'avez pas russi, c'est que la victoire tant
impossible. Rsignons-nous! Inclinons-nous devant la volont de
Dieu; nous ne devons plus esprer qu'en lui.

--Ah! s'cria Brettecourt, faisons une dernire tentative! Encore
quelques jours...

--Non, non, Henri, tout serait dsormais inutile! Je ne veux pas
accepter un plus long sacrifice ni de vous ni de Florimont. Mon cher
Florimont, vous avez acquis une grande place dans mon coeur, je vous
garderai  jamais une reconnaissance infinie de ce que vous
avez fait; car vous avez sacrifi  ma famille le bonheur, la
tranquillit de votre premire anne de mariage: je vous demande
l'honneur d'tre la marraine de votre premier enfant. Quant  vous,
Henri, rejoignez votre rgiment! Calmez votre dsespoir, n'exposez
pas follement votre vie... Vous aurez une noble et belle carrire,
et je saurai m'en rjouir... comme s'en serait rjoui mon fils
bien-aim. Adieu, mes braves amis, adieu!

Elle leur tendit ses mains. Brettecourt se mit  genoux devant elle
et murmura:

--Merci, merci!... En quelque jour, en quelque lieu que vous ayez
besoin de moi, ma vie est  vous!

Florimont balbutia quelques mots sur l'honneur que lui faisait
le marquise. Dj Honor les reconduisait. Malgr la parfaite
russite de sa trahison, il ne pouvait se dfendre d'un instinctif
sentiment de terreur, chaque fois qu'il se trouvait en face de
Brettecourt; et il respira plus tranquillement quand l'officier se fut
enfin loign avec le notaire; et il l'accompagna de ce souhait:

--Va donc te faire casser la tte chez les Kabyles!

Mais, il s'occupa des prparatifs de voyage: sa mre voulait se
rendre  Angoville et y porter ternellement le deuil de son fils.

A la fin d'octobre, la marquise, Juliette et Honor taient
installs dans la vieille demeure des Villepreux, pour y passer
l'hiver. Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, parcourait
le pays, retrouvant partout des souvenirs de son fils, souvenirs
d'enfant, souvenirs de jeune homme...

--Que de fois nous nous sommes assis sur ce banc, sur cette pierre,
sous ces arbres! disait-elle  Juliette. Il tait doux, bon;
j'aimais en lui mon fils et son pre... Mais je suis cruelle de te
rpter tout cela!

--Non, mre, non! C'est si bon de parler de lui!

Et souvent, c'tait Juliette qui proposait ces buts de promenade,
auxquels elles allaient comme  de pieux plerinages.

Quant  Honor, il se mettait au courant de l'exploitation des
fermes, de mme qu'il s'tait mis  Paris au courant de leur
fortune mobilire. Il projetait des changements, songeait dj 
renvoyer de vieux serviteurs, de vieux fermiers qui l'agaaient en
lui parlant de son frre... mais plus tard, lorsqu'il ne craindrait
plus de choquer sa mre. En ce moment, il tait d'une douceur, d'une
bont parfaites. Il copiait son frre. Et non seulement envers sa
mre, mais envers Juliette. Il dployait vis--vis de la jeune
fille l'habilet la plus consomme, lui rptant  tous propos:

--Que deviendrait ma mre, si vous la quittiez?

--Juliette, dit un jour la douairire, je suis goste de te garder
dans les larmes et le deuil. L'hiver prochain, nous reviendrons 
Paris: mes amies te conduiront dans le monde... Tu te marieras... Et
je reviendrai ensuite ici vivre avec ma douleur...

--Mre, ne me parlez pas de vous quitter jamais, jamais...

--Tu ne peux cependant pas rester vieille fille!

--Ne puis-je demeurer toujours auprs de vous... et ne pas rester
vieille fille? murmura tendrement Juliette.

La marquise tressaillit; et attirant Juliette sur son sein:

--Tu aimerais Honor?

Juliette rougit et balbutia:

--Je ne l'aime peut-tre pas comme j'aurais aim son frre...
Jamais je n'aurai pour un autre homme l'amour presque divin que
j'avais vou  Jean; mais j'aime Honor de la plus tendre
affection, et il est votre fils!

--Ma fille! ma fille! balbutia la marquise. Que tu es bonne! Oui, tu
aimeras Honor, et tu vaincras  jamais ce qu'il y avait de mauvais
dans sa nature. D'ailleurs, il a tant chang depuis la mort de son
frre! C'est peut-tre  toi que je dois cela. Mais lui, lui...
t'aime-t-il?

--Je l'ignore, mre. Nous n'avons jamais chang que des paroles
qu'auraient pu se dire un frre et une soeur.

La marquise lutta toute une semaine contre son coeur; elle se disait
sans cesse: N'ai-je pas tort de cder  l'goste amour que
j'prouve pour Juliette?... Il me semble que je ne pourrais plus
vivre sans elle... Mais Honor est-il digne d'elle?

Elle se dcida enfin  dvoiler  son fils les penses de la
jeune fille. Honor joua trs bien l'attendrissement:

--Jamais, dit-il, je n'aurais os, ma mre, vous demander la main
de Juliette: je sens que je suis si indigne de cette adorable enfant!
Mais, si vous voulez me la donner, ma mre, je l'aimerai toute ma vie
 genoux!

La marquise ne rsista plus. Elle dit  Juliette:

--Je te donne mon fils.

Et  Honor:

--Je te donne une enfant que j'aime aujourd'hui comme si elle tait
rellement ma fille.

Et, les serrant tous les deux sur sa poitrine, elle ajouta:

--Aimez-vous bien tous les deux, pour l'amour de celui qui n'est plus!

       *       *       *       *       *

Tandis que ces mlancoliques fianailles mettaient un peu de baume
au coeur de la pauvre mre... il y avait,  l'autre bout de la
France, deux simples femmes, frappes par le mme malheur et que
l'espoir de l'avenir, consolait aussi.

[Illustration: Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette,
parcourait le pays.(Voir page 139.)]

Les habitants du joli village de Banyuls avaient vu arriver ces deux
femmes, une vieille et une toute jeune, plusieurs mois auparavant.

D'o venaient-elles? On ne l'avait su que par les tiquettes
colles sur leurs bagages; car elles n'avaient racont leur histoire
 personne. Elles venaient de Paris.

Elles taient trs tristes; et, sans avoir de questions  poser,
les habitants de Banyuls connurent facilement le motif de leur
tristesse: la jeune femme allait bientt tre mre; il n'y
avait pas d'poux auprs d'elle; elle ne portait pas le voile des
veuves... Il n'tait que trop ais de deviner qu'elle avait t
sduite et abandonne.

Les deux femmes lourent une toute petite maison, dont l'installation
fut vite faite; et, ds le lendemain, on les vit, par une fentre,
devant une table charge de lingerie. Elles travaillaient, trs
courageusement, presque sans mot dire. Et, toutes les semaines, elles
envoyaient leur travail  Paris. De mme, chaque semaine, on leur
expdiait leur besogne.

Des dames, s'tant aperu que les objets qu'elles confectionnaient
taient fins et jolis, vinrent leur offrir de leur en acheter. La
vieille rpondit qu'elle n'avait rien  vendre. Mais, dans la visite
qu'on leur ft, on vit une layette tendue bien en ordre sur le
lit de la jeune femme. Et, selon l'expression des dames qui purent
l'examiner, cette layette tait une merveille, comme si elle avait
d servir  un petit prince.

L'enfant vint au monde  la fin du mois de septembre. Ce fut un
garon.

--Un rude gaillard! dclara le mdecin qui le reut  son entre
dans la vie.

Quand on demanda  la mre quel nom elle voulait lui donner, elle
pleura un peu; puis, elle dit, avec une sorte d'extase dans les yeux:

--Jean!

--Et... le pre?

--Inconnu! rpondit-elle trs simplement.

Ce fut le seul moment o la vieille parut sombre; car, depuis
la naissance de l'enfant, elle tait tout heureuse, guillerette,
rajeunie. Elle soignait le petit, disaient les voisines, et elle
l'admirait comme un bon Dieu! La mre, qui avait sembl dlicate,
se releva bientt, forte et frache. La maternit l'avait embellie.
Et alors, chaque jour, les deux femmes allrent se promener sur le
bord de la mer bleue, se disputant la joie de porter l'enfant.

On ne remarquait plus de tristesse sur leur visage. La vieille
chantait gaiement de vieux airs pour endormir l'enfant. Et la mre
semblait si fire, si heureuse, qu'on se demandait si elle tait
rellement abandonne et si bientt le pre n'apparatrait pas
pour chercher sa femme et son fils. Un si bel enfant!

--Un enfant de l'amour! s'criait avec enthousiasme le mdecin.

Les deux femmes se promenaient un jour, par un temps splendide,
oubliant de regarder le superbe paysage qui les environnait. Un seul
tableau les intressait, celui de ce petit tre qui dormait dans les
bras de sa mre. Rien n'tait beau pour elles que cet ador, toute
leur vie dsormais.

Elles s'arrtrent parce qu'il s'veillait et demandait le sein.
La mre s'assit sous un oranger et nourrit son enfant. Et l'enfant,
heureux, eut un sourire que guettaient les deux femmes.

La vieille le contempla longtemps; et, tout d'un coup, le visage
assombri, les poings ferms, elle murmura:

--Est-il possible que cet amour soit le fils d'un menteur?

La jeune femme ne cessa pas de regarder son fils; sa figure demeura
calme et sereine. Et, d'une voix bien douce, bien tendre, elle dit:

--Maman Renaud, maman Renaud, encore?... Je croyais que tu m'avais
promis de pardonner, toi aussi!

Et, baisant son fils, elle ajouta:

--Jean!... mon Jean bien-aim!... mon fils!... mon ador!

Car cet enfant tait le fils qu'avait entrevu Jean de Villepreux au
moment de sa mort...

       *       *       *       *       *

L'pisode suivant a pour titre:

*LA JEUNE FRANCE*




TABLE DES CHAPITRES

Pages

I.--Marie Renaud 3

II.--Deux amis 11

III.--La confidence 17

IV.--L'accident 22

V.--Le nouveau marquis de Villepreux 33

VI.--La lettre 42

VII.--La marquise de Villepreux 63

VIII.--Grand'mre 74

IX.--Le testament 83

X.--Souvenirs 95

XI.--Recherches en partie double 114

XII.--Un frre gnreux 123

XIII.--Le triomphe du mal 132

       *       *       *       *       *

Sceaux.--Imp. E. Charatre.





End of the Project Gutenberg EBook of Le sergent Renaud, by Pierre Sales

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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
