The Project Gutenberg EBook of Trait de la Vrit de la Religion
Chrtienne, by Hugo Grotius

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Title: Trait de la Vrit de la Religion Chrtienne

Author: Hugo Grotius

Translator: P le Jeune

Release Date: April 30, 2005 [EBook #15739]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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1797
Emp. Massilia dufelman & co.



TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE

_Traduit du Latin de GROTIUS,_

PAR P. LE JEUNE.

_Nouvelle dition augmente de deux
Dissertations de M. Le Clerc,
qui ont raport  la matire._


 AMSTERDAM,
Chez ELIE JACOB LEDET,
& COMPAGNIE,

MDCCXXVIII.




AVERTISSEMENT
SUR CETTE DITION


_Les Exemplaires de cette Traduction Franoise du_ Trait de la
Vrit de la Religion Chrtienne, _du clbre GROTIUS, sont devenus
si rares, qu'on se flate de faire plaisir au Public, en lui en donnant
une nouvelle dition. On ne dira rien ici sur l'excellence de
l'Ouvrage; le mrite en est assez connu, & il y a long tems que divers
Savans en ont fait l'loge: Le seul nom de l'Auteur seroit mme
suffisant pour le recommander, & pour le faire rechercher avec
empressement. Mais on se croit oblig d'avertir, que cette dition a
plusieurs avantages considrables, qui la doivent faire prfrer 
la prcdente. En voici les principaux.

I. Comme l'on sait que plusieurs Personnes de bon got ont
dsapprouv la_ _libert que le Traducteur s'toit donne,
d'insrer quelques_ Additions _de sa faon dans le Texte mme de_
GROTIUS; _on a jug  propos, pour ter ce juste sujet de plainte, de
placer ces Additions au bas des pages d'o elles ont t tires:
& pour les faire distinguer des Notes, on a mis  la fin de chaque
Addition ces mots abrgs_, ADD. DU TRAD.

2. _Dans l'autre dition, on avoit mis toutes ensemble les Notes de_
GROTIUS _aprs les corps de l'Ouvrage; ce qui toit fort incommode
pour les Lecteurs, qui n'aiment pas d'interrompre leur lecture, pour
aller chercher  la fin d'un Livre les claircissemens dont ils
peuvent avoir besoin: au lieu que dans celle-ci, on a plac ces Notes,
de mme que celles du Traducteur, sous l'endroit du Texte auquel elles
se rapportent, chacune dans son rang; de sorte qu'on peut voir d'un coup
d'oeil, et sans se dtourner, ce qu'il y a  remarquer sur chaque
page._

3. _On a encore ajout quelques Notes historiques d'un autre
Traducteur, qui a publi sa Traduction _ Paris _en 1724; & on les
a toutes distingues en deux manieres diffrentes: car d'un cot,
celles de GROTIUS sont marques par des chiffres, celles du Traducteur
de cette dition par des Astrisques, & celles du Traducteur de_ Paris
_par des lettres: d'autre ct, on n'a rien mis  la fin de celles
du premier, au lieu qu'on a mis le mot_ TRAD. _ la fin de celles du
second, & les mots_ TRAD. DE PAR. _ la fin de celles du troisime;
ainsi on ne sauroit prendre les unes pour les autres. Il est bon
d'observer ici, en passant, qu'on n'a emprunt du Traducteur de_ Paris
_que ses Notes historiques, & qu'on a laiss  l'cart celles
d'une autre espce, n'aiant pas trouv  propos d'en charger cette
dition. On doit remarquer aussi, que notre Traducteur n'a pris des
Notes & des Citations de GROTIUS, que celles qui lui ont paru curieuses
& de quelque importance, & qu'il en a omis quantit d'autres qu'il a
cru inutiles ou indiffrentes pour les Lecteurs; comme, par exemple,
les Citations du Talmud, des Livres des Rabbins, de l'Alcoran &c. 
l'gard des Notes qu'il a pris la peine de traduire, il a tch
de leur donner plus de force & de clart qu'elles n'en ont dans
l'Original, tantt en les abregeant, tantt en les paraphrasant un
peu, tantt en y faisant quelques remarques_ &c. _& c'est de quoi on
doit lui tenir compte._

4. _Enfin on a enrichi cette nouvelle dition de deux_ Dissertations
_de l'illustre Monsieur LE CLERC; qu'il avoit ajoutes aux dernieres
ditions de l'Original, & qu'on a traduites en faveur de ceux qui
n'entendent pas le Latin. Ces deux Pices ont un si grand rapport avec
la matire qui fait le sujet de ce Trait, qu'on peut dire qu'elles
en sont autant de dpendances, & une espce de suite assez naturelle.
Monsieur LE CLERC est d'ailleurs si connu dans la Rpublique des
Lettres, par tant de beaux & savans Ouvrages, que le nommer simplement,
c'est faire son loge; & c'est aussi pour cette raison qu'on
n'entreprendra pas de s'tendre ici sur ses louanges, d'autant plus
qu'on se sent fort incapable de le louer dignement. On se contentera
donc de dire, qu'on ne doute pas que tout le monde ne lise avec plaisir
les deux Dissertations dont il s'agit, lorsqu'on saura que ce Savant du
premier ordre en est l'auteur._

_En voil assez pour faire juger que cette derniere dition l'emporte
de beaucoup,  plusieurs gards, sur la prcedente. Ainsi l'on se
flate qu'elle sera d'autant plus favorablement reue du Public, & que
le Libraire n'aura pas sujet de se repentir de l'avoir publie._



[Illustration]


DISCOURS
DU TRADUCTEUR.


_O l'on fait voir la ncessit qu'il y a d'tudier les fondemens de
la Religion: o l'on tche de diminuer le scandale de la voir combatue
par les Libertins tant de moeurs que de crance: & o l'on rend compte
de la conduite qu'on a tenue dans cette Traduction._

Il n'est rien de si commun ni de si blmable tout ensemble, que le peu
d'aplication des Chrtiens  examiner les vritables fondemens de
leur Religion; & que cette espce de bonne foi mal-entendue avec
laquelle ils continuent de croire des vritez, qu'ils ont embrasses
avant que de savoir pourquoi ils les embrassoient. Si l'on y prend
garde, on verra que l'un des derniers principes sur quoi repose leur
persuasion, est  peu prs le mme que celui qui sert d'apui 
toutes les fausses Religions, & qui est la source de la plpart des
erreurs, mme de simple spculation. Voici ce principe, _Mes Anctres
ont t dans cette crance: Or ils taient trop habiles pour se
tromper, & trop sincres pour se vouloir tromper les uns les autres
successivement: Donc j'ai raison de recevoir cette crance & d'y
persvrer._ Ce raisonnement fait piti, je l'avoue, lors qu'il est
dvelop: & tel qui en sent la prtendue force, tant qu'il demeure
dans les replis du coeur, & dans le rang des ides confuses, n'a garde
de le reconnotre, lors qu'on le tire de l pour le mettre en son
jour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a rien de si ordinaire;
qu'on le renconte en toutes sortes d'hommes, & sur toutes sortes de
sujets, & qu'il est particulirement assez commun en matire de
Religion.

Remarquons cependant,  l'honneur de ceux qui font profession du
Christianisme le plus pur, que quoi qu'ils ne soient pas exempts
de cette foiblesse, lors qu'ils s'agit de la vrit de la Religion
Chrtienne en gnral, ils prennent un soin extrme de l'viter par
raport au Christianisme Rform. Rien n'est plus difiant que de voir
parmi eux les enfans crotre en la connoissance de leur Religion, 
mesure qu'ils croissent en ge, & parvenir avec le tems  une certaine
maturit, qui les rend capables de soutenir leur crance contre les
Docteurs du Parti contraire.

Mais il faut reconnotre de bonne foi qu'ils ne font en cela que la
moiti de leur tche, & qu'en s'accoutumant  suposer la divinit
des Livres dont ils se servent si bien contre les Communions ennemies
de celle o ils sont nez, ils s'acoutument aussi  ngliger
de connotre les preuves de cette divinit. La raison de cette
ngligence est claire. Si la Providence et permis qu'il y et
des Socitez de Libertins & d'Athes, distinctes des Socitez
Chrtiennes, il est certain que l'oposition auroit produit  cet
gard son fet ordinaire. Le besoin o chaque Chrtien auroit t
de trouver des armes, tant pour ataquer que pour se dfendre, lui en
et bien tt fait chercher. Mais dans l'tat o sont les choses,
la timidit qu'inspirent des sentimens qui choquent la crance
universelle, & apuye mme du bras sculier, oblige les ennemis
de nos Vritez  se cacher sous le voile de la profession du
Christianisme. Si quelquefois ils se produisent, ils le font ou avec si
peu de mnagement, & une si grande fronterie, qu'il ne paroissent pas
mme vouloir faire des Sectateurs; ou d'une manire si circonspecte &
si mistrieuse, que le commun des Chrtiens ne les comprend pas, ou
n'opose  leur tmrit, ds qu'ils viennent  l'apercevoir, que
l'horreur & le mpris.

S'il a plu  Dieu de ne nous pas mettre tout  fait dans cette triste
ncessit de nous atacher  l'tude des principes du Christianisme,
il en nat d'ailleurs une si pressante de la nature mme de
la Religion, de la conduite de Dieu dans la Rvlation, & des
inconvniens dont l'ignorance de ces principes pourroit tre suivie,
qu'il est trange qu'on ne sente pas cette ncessit, ou qu'on la
sente si inutilement.

La Religion tant la chose du monde la plus conforme  la droite
Raison, il est juste aussi de la croire sur des principes raisonnables.
De plus, c'est trs-mal rpondre aux soins que la Sagesse divine a
pris d'y rpandre tant de lumire, de mnager avec tant d'art les
degrez de la Rvlation, que les premiers conduisent aux derniers,
& les prouvent invinciblement: de dployer si  propos la force du
pouvoir divin pour en autoriser les premiers Ministres; de fournir, en
un mot, tout ce qui pouvoit afermir la crance que c'est Dieu mme qui
parle: C'est, dis-je, trs-mal rpondre  ces soins si dignes de Dieu
que de ne faire que peu ou point d'atention  ces illustres caractres
de sa Parole, de n'en pas pntrer le but, & de ne pas travailler 
les munir contre les exceptions de l'Impit.

En vrit, l'on a de la peine  comprendre que l'esprit de l'homme,
tojours inquiet, jusques dans les moindres choses, tojours curieux
pour les grandes, tojours en dfiance contre les nouveautez, surtout
si elles lui imposent quelque joug, demeure nanmoins dans une si
grande indolence  l'gard des vritez de la Religion. Cet esprit
qui, lors qu'il agit avec quelque raison, ne se soumet jamais  une
autorit gnante, & ne se laisse jamais frayer par de grandes
menaces ni flatter d'esprances un peu extraordinaires, sans en avoir
quelque motif: Cet esprit ne se demandera-t-il pas enfin  lui-mme,
mais qui m'a soumis aux Loix de cette Religion que je professe?
N'aurois-je point cru un peu trop lgrement ceux de qui je la tiens?
Quelle certitude ai-je que ses menaces ne sont pas vaines? Qui me sera
garand de l'acomplissement de ses promesses?

Il le fait sans doute, dira-t'on, & il s'est bien tt rpondu, que
sa soumission, ses craintes, & ses esprances sont fondes sur
l'autorit de Dieu qui lui en rvle les objets. J'avoue que cette
raison est bonne, mais ce n'est pas proprement une dernire raison.
Qu'on presse ce Chrtien, & qu'on lui demande les preuves en vertu
desquelles il se persuade que Dieu est l'auteur de cette
Rvlation, on verra qu'il les ignore, ou qu'il ne les connoit que
trs-imparfaitement.

Distinguons pourtant ici deux sortes de preuves. Les unes consistent,
dans des raisonnemens qui vont  tablir la certitude des principaux
Faits que l'criture contient; dans l'harmonie des deux parties de la
Rvlation: dans le juste & prcis acomplissement des Oracles qu'elle
renferme; dans la qualit des premiers tmoins des vnemens
miraculeux qui y sont raportez. Les autres se tirent de diverses
rflexions, sur la simplicit du stile, jointe  une majest qui
n'a rien d'humain; sur la sublimit des Dogmes; sur l'excellence de la
Morale, & sur le raport de toutes les parties de la Rvlation  tous
les besoins de la conscience. Les unes & les autres peuvent tre un
sujet de raisonnement, & devenir, tant bien claircies, des motifs de
conviction par raport aux Incrdules mmes. Cependant il est certain
que les dernires ont ces deux caractres particuliers, I. Qu'elles
sont encore plus l'objet du sentiment que celui de la rflexion & du
discours, & que toute divine qu'est leur force, il est bien dificile de
la faire passer dans les coeurs qui n'ont point encore t branlez
par les premires, 2. Que ce sont elles, pourtant qui font le
vritable fidle, & qui le distinguent le mieux de ceux qui n'ont
qu'une foi strile, froide, & purement historique.

Cela pos, j'avoue que dans ceux qui sont vritablement persuadez de
la Religion, cette persuasion ne nat pas seulement de ce prjug
dont j'ai parl ds l'entre, & qu'elle vient aussi de cette
dernire sorte de preuves, que j'apelle _preuves de sentiment_. Mais,
aprs tout, cela ne sufit pas. Outre qu'elles ne sont pas assez
sures, lors qu'on ne veut que les sentir, & qu'on ne tche pas  les
aprofondir par le secours de la rflexion, on demeure tojours par l
dans une ignorance assez honteuse des preuves de la premire espce, &
l'on nglige d'aquerir des connoissances utiles, capables de fortifier
la foi, & d'afermir mme les preuves de sentiment. De plus, o en
seroit-on avec celles-ci, au cas que Dieu prsentt quelque ocasion
de dfendre la Religion, ou de combatre l'Incrdulit? On rougiroit
assurment d'en tre rduit  dire, _Quoi qu'il en soit, je sens
qu'il faut que cela soit ainsi. Je ne puis pas bien vous dveloper
pourquoi ma Religion me semble vraye. Mais j'en suis si pleinement
convaincu, que je suis prt  rpandre mon sang plutt que d'y
renoncer._ Cela ne ressembleroit-il pas assez  ce _je ne sai quoi_
dont on a tant parl, & par lequel un bel Esprit de ce tems a
trs-srieusement prtendu dfinir la grace?

Ce n'est pas l le seul mauvais fet de cette demi-science des
principes de la Religion. On pourroit soutenir, sans donner dans le
Paradoxe, qu'elle est capable de rpandre sur la pratique mme,
d'assez mauvaises influences: ou que du moins, une connoissance entire
des preuves ne peut qu'y en rpandre de trs-heureuses. Que de
Chrtien  Chrtien on entasse controverses sur controverses, quel
sera l'fet de toutes ces peines? Ordinairement plus de fermet
dans la Communion particulire o l'on est n, mais souvent plus
d'animosit contre ceux qu'on regarde comme errans, & plus de
prsomption de sa propre capacit. Pour la sanctification, il ne
parot pas que cela contribue fort  l'avancer. Mais que par une
mditation srieuse on entre dans l'tude de la vrit de
l'criture, & des raisons qui la prouvent, quel sera le fruit de ce
travail? Une persuasion plus vive & plus forte que c'est Dieu qui y
parle: que par consquent rien n'est plus certain que les promesses &
les menaces qui y sont faites, rien plus auguste & plus inviolable que
les Loix qui y sont prescrites. Et n'est-ce pas l le premier & le plus
universel Principe de la Morale, & celui dont l'afoiblissement est le
plus propre  ralentir l'Homme, &  le jetter dans la ngligence &
dans le relchement?

Enfin, la foi du commun des Fidles, qui roule sur un certain
sentiment, raisonnable  la vrit, mais un peu confus, est de tems
en tems sujette  des branlemens qui naissent, ou de la trop grande
sublimit & de la spiritualit de son objet; ou de l'inconstance
naturelle  l'ame, qui a beaucoup de peine  se tenir sur un certain
point fixe; ou de quelque perscution, qui ne porteroit peut-tre pas
le Chrtien  embrasser les opinions de ses Perscuteurs, mais
qui faisant prvaloir le sentiment vif & distinct des peines ou des
rcompenses sur le sentiment confus de la vrit du Christianisme,
pourroit bien le porter  ne plus rien croire du tout. Il faut
avouer qu'en ces trois cas-l, le sentiment peut soufrir de grandes
dfaillances, & que le moyen le plus sr de le rveiller, c'est
d'apeller  son secours ces autres preuves de rflexion & de
raisonnement. Ce sont elles qui ont tabli la Religion Judaque. C'est
par elles que le Christianisme s'est produit pour la premire fois dans
Jrusalem, & s'est rpandu de l dans tout l'Univers. C'est donc
 elles  le dfendre dans le coeur des Fidles, lors qu'il y est
combatu ou par leur foiblesse, ou par leur inconstance, ou par la malice
des hommes.

Il n'est pas dificile de voir o tendent ces rflexions, C'est
d'un ct,  exciter puissamment les Chrtiens  une tude si
ncessaire & si nglige, &  leur faire natre l'envie d'tre
aussi raisonnables dans la chose du monde la plus importante, qu'ils
le sont dans les plus indifrentes & les plus communes. Mais d'autre
ct, elles nous mnent  rendre justice  ceux qui nous ayant
prvenu dans cette tude, nous ont bien voulu faire part de leurs
lumires;  les couter favorablement, &  profiter de leurs
travaux.

Et que l'on ne craigne pas de s'engager par l dans une trop longue
tude. Jamais sujet aussi digne d'tre trait n'exera moins
l'esprit des Savans. Le dnombrement des Livres qui ont t faits sur
cette matire, ne seroit pas fort dificile  faire; &  peine notre
Langue, si fertile en productions d'esprit & de science, en fournit-elle
cinq ou six. Cette strilit peut venir de deux principes
tout opposez; ou d'une crainte scrupuleuse de donner prise 
l'Incrdulit, en montrant  nud les fondemens de la Religion; ou, ce
qui arrive plus souvent, d'une si grande confiance sur l'vidence de
ses preuves, que l'on ait cru que l'industrie n'y pouvoit rien ajouter:
sentimens presque galement faux & excessifs.

Quoi qu'il en soit, l'Eglise semble n'avoir pris cette matiere  coeur,
que quand ses Ennemis l'y ont force. Lors que le Christianisme,
parfaitement tabli sur les ruines de la Religion Payenne, n'eut plus
d'ennemis  combatre, on vit tout d'un coup cesser ces disputes, ces
Apologies, & tels autres crits que l'Eglise naissante & perscute
avoit mis en usage avec tant de succs. Dlivre de ces Ennemis, il
lui en naquit d'autres de son propre sein. La corruption des moeurs,
l'obscurcissement des Vritez, l'introduction des erreurs lui furent,
& lui ont toujours t depuis cela, une matire de combats & de
triomphes. Trop heureuse, au milieu de ces dsordres, si elle se ft
souvenue de n'employer contre ses Enfans rvoltez, que les mmes armes
dont elle s'toit servie jusques l contre ses Ennemis; & si, par une
funeste imitation de la fureur des Payens, elle n'et pas joint aux
voyes de raisonnement & de discussion, ces mmes voyes de fait qu'elle
avoit si hautement dsaprouves, & dont elle avoit si bien fait voir
l'injustice!

Il ne faut pas douter que dans ce progrs de corruption & d'erreurs,
la malice du coeur n'en ait souvent prcipit plusieurs dans le
Libertinage & dans l'Athisme. Mais on peut dire que c'toit pltt
un libertinage de moeurs que de crance, ou du moins d'une crance qui
chercht des raisons pour s'apuyer. Il y avoit sans doute beaucoup de
ces Insensez, qui disent en leur coeur, _Il n'y a point de Dieu:_ mais
il ne parot pas qu'il y en et beaucoup qui le dissent dans leur
esprit. La dpravation ordinaire du coeur ne va pas l. Pour franchir
ce pas, il faut un degr de malice qui n'apartient pas  tous les
sicles, il faut un certain tour & une certaine mesure d'esprit assez
extraordinaires. Lors qu'il s'agit d'ataquer des Vritez ou obscures,
ou peu importantes, & ausquelles personne ne prend intrt, il n'est
besoin pour y russir, que d'un degr fort mdiocre d'esprit & de
hardiesse. Mais il faut beaucoup de l'un & de l'autre, pour entreprendre
de ruiner dans son coeur, & dans celui des autres hommes, des sentimens
& des notions, que la Nature, que la Conscience, que le consentement des
Peuples, qu'une Religion enfin aussi ancienne que le Monde, tablissent
unanimement; ou pour tcher de dtruire une Religion, qui, outre ces
apuis gnraux, en a d'autres qui lui sont particuliers, & qui sont si
fermes que ni la fureur ni l'artifice, n'ont fait aprs mille forts,
que les rendre encore plus inbranlables.

De si tranges excs sembloient donc tre rservez  ntre
sicle: sicle dont on ne sauroit dire ni trop de bien ni trop de mal.
En fet il n'est pas facile de dterminer s'il a fait plus de progrs
dans les choses qui perfectionnent l'esprit, que dans celles qui le
corrompent. Toutes les Sciences & tous les Arts semblent avoir pris une
nouvelle face. La seule Religion Chrtienne y a perdu. Ses divisions
intrieures, & les ataques secrettes de plusieurs Esprits, beaux &
heureux  l'gard d'autres objets, mais gtez & perdus par raport 
la Religion, ont bien balanc les conqutes qu'elle a pu faire, soit
dans l'Orient; soit dans l'Occident. Il toit donc juste qu' mesure
que les Ennemis paroissoient, il part aussi des Dfendeurs, & que
l'on n'abandonnt pas les foibles  ce sentiment confus, si peu
capable de tenir contre l'artifice d'un Sophisme mani par des mains
adroites. Il toit mme de la charit qu'on travaillt  ramener
ces esprits garez, &  leur rendre aimable une Religion qu'ils ne
combatent, que parce qu'ils ne la connoissent pas.

C'a t l'une des vues de l'Illustre GROTIUS, dont le nom exciteroit
la plus parfaite admiration qu'on puisse concevoir pour un homme,
s'il ne rveilloit pas en mme tems le souvenir de ses dernires
foiblesses.

Je ne m'tendrai pas sur le mrite de son Ouvrage. Ce seroit avoir
mauvaise opinion du got du Sicle, que de croire que 50 ou 60 ans
eussent encore laiss quelque chose  ajoter  sa rputation. Elle
est si bien tablie, que l'on peut hardiment dire du bien de ce
Livre sans craindre d'exposer son jugement, & qu'on ne peut en parler
foiblement sans se faire tort  soi-mme.

Il me sufira de remarquer, qu' peine une si belle matire
pouvoit-elle tomber en de meilleures mains. Rien n'est plus satisfaisant
 un coeur plein d'amour pour ntre sainte Religion, que de la voir
dfendre par un homme en qui toutes les Sciences humaines se trouvent
runies dans le plus haut degr. On a beau faire, on ne se dfera
jamais entirement du prjug que forment, pour ou contre de certains
sentimens, l'habilet & le mrite de ceux qui les soutiennent ou qui
les combatent. Il est vrai que la Religion Chrtienne est en un sens
la Religion _des simples, des humbles, des enfans, & des pauvres en
esprit_. Mais il n'est pas moins vrai, que c'est aussi la Religion des
_prudens, des sages, & des parfaits_. Il n'y auroit donc rien de plus
capable d'branler la Foi, que de voir que dans ce double ordre
de Savans & de Simples, o l'on peut ranger tous les hommes, le
Christianisme n'et en partage que ces derniers, & ft ou nglig ou
rejett par les autres. Ainsi c'est par une conduite infiniment sage,
que la Providence atire dans le parti de la Religion ces deux sortes de
personnes indifremment; & que pendant que ces bienheureux Simples lui
rendent tmoignage par la saintet de leur vie, & quelquefois par
leur sang, cette mme Providence suscite de tems en tems des personnes
claires, _des scribes bien apris, qui tirant du trsor de leur
coeur des choses anciennes & nouvelles_ la dfendent par la voye de la
mthode & du raisonnement. Il semble qu'en Grotius, la Philosophie &
l'rudition fassent hommage  nos Vritez, qu'elles les vangent de
l'insolence & du mpris o l'abus de ces Sciences-l les expose
quelquefois, & qu'elles servent mme  tablir le Christianisme.

L'rudition sur tout est une des parties les plus ncessaires  un
Apologiste de la Religion Chrtienne. S'il ne faloit que la prouver
positivement, le seul bon sens fourniroit pour cela des secours
sufisans. Mais il faut outre cela rpondre aux objections, qui sont les
seules preuves des plus dangereux mmes de nos Adversaires. Il faut
abatre les fausses Religions, & faire de leurs runes un trophe  la
vritable. Or comment y rssir que par la connoissance de plusieurs
Langues, par la lecture des Auteurs des autres Religions, par une
Critique tant sacre que profane, & par une vaste Litrature?

Ce n'est pas qu'entre les preuves positives mmes de la Religion, ce
sicle n'en ait produit une, dont Grotius a presque donn l'ouverture,
& qui a reu sa dernire perfection par les recherches utiles &
laborieuses de M. Bochart & de M. Huet. Je parle de ces conformitez
entre les Auteurs sacrez & les Auteurs profanes, & entre la Religion
des uns & la Religion des autres: conformitez qui vont  l'avantage
du Judasme ancien & du Christianisme, puis qu'elles tendent  faire
regarder nos Livres sacrez comme un Original, dont les autres n'ont
t que des copies; & par consquent, comme ayant le privilge de
l'Antiquit, qui tant bien entendue, fait un argument trs-solide.

Qui ne sera surpris de voir qu'aprs tant de preuves de toutes les
espces, qui chacune en particulier ont beaucoup de solidit, mais
qui runies avec art, comme elles le sont dans ce Trait, forment une
dmonstration invincible, la Religion Chrtienne rencontre encore
de l'oposition en ceux qui tant nez dans son sein, sont assez
tmraires pour oser la rejetter? Qu'il me soit permis de m'arrter
un peu  en dcouvrir les raisons.

Ces Ennemis domestiques sont de deux sortes, les Mondains & les
Philosophes. Les uns l'ataquent par une suite du drglement de leur
coeur, & les autres par le drglement de leur esprit.

L'oposition des premiers ne doit pas nous tonner. Leur conduite
publioit dj si hautement le mpris qu'ils font de la Religion, que
la hardiesse qu'ils ont de le dcouvrir par leurs discours, n'a rien
qui doive nous surprendre. De plus, il faut, si je puis m'exprimer
ainsi, un sixime sens, un coeur libre & dgag de prjugez
charnels, pour tre frap de nos Vritez; & ils ne l'ont pas.
Fascinez des avantages de la vie, pntrez de ses douceurs
criminelles, incommodez d'ailleurs du souvenir d'une Divinit,  qui
ils sentent qu'ils feroient ncessairement odieux, quelle merveille
qu'ils ne comprennent rien  tout ce que la Religion nous enseigne
d'une autre sorte de vie, & d'une autre espce de douceurs, & qu'ils se
tiennent en garde contre la crance d'un Dieu, qui ne pourrait tre
qu'irrit de leurs dsordres! Quelle merveille qu'ils prennent
les devans, & que, pour me servir de l'expression d'un homme de ce
caractre, _ils tuent leur conscience, de peur que leur conscience ne
les tue_! Une oposition  nos Vritez, qui nat de ces honteuses
sources, leur fait aussi peu de tort, que la profession de les croire,
jointe  de pareils drglemens, leur feroit peu d'honneur. Je suis
plus indigne de voir un Fourbe conserver des gards pour la Religion au
milieu de ses plus grands excs, que je ne le suis de voir cette union,
toute triste qu'elle est, entre les sentimens & la pratique, en ceux
dont nous parlons  cette heure.

Si leur oposition ne nous surprend point, nous ne devons pas non plus
nous tonner que leur opinitret soit  l'preuve des argumens les
plus propres  les convaincre de la vrit de la Religion. Il y en a
deux principales raisons, l'une de la part de Dieu, l'autre de la part
de la disposition de leur coeur. Ils ont touf toutes les lumires
qui pouvoient les tirer de leur dplorable tat,  son tour Dieu
les abandonne  leurs tnbres. Ils lui ont dit librement & de sens
froid, _Retire toi de nous, nous ne voulons point de la science de tes
voyes_: Dieu ne trouve pas  propos de se raprocher d'eux, & il les
laisse dans cette funeste indpendance. Il n'est rien de plus juste. Si
sa bont fait quelquefois des exceptions  cette conduite ordinaire de
sa Justice, elles sont rares; quoi qu'elles le soient beaucoup moins que
celles dont il use en faveur de la seconde sorte d'Ennemis, dont nous
parlerons tout  l'heure.

La disposition du coeur fait le second obstacle au retour de ces
malheureux dans le bon chemin. Je l'ai touche dans le premier des 2.
articles prcdens, & je n'y reviendrai pas.

Je viens  la seconde espce d'Ennemis de la Religion. Il n'est
pas aussi de se dlivrer de l'embarras o jette la conduite de ces
gens-l. Dans le fond, soit par temprament, soit par point d'honneur,
soit par je ne sai quelle ide de vertu Payenne; tojours est-il
certain qu'il y en a parmi eux qui sont assez exemts des plus honteux
excs du libertinage, & dont les occupations vont moins  satisfaire
des passions criminelles, qu' cultiver &  polir leur esprit.
D'o peut donc venir leur loignement pour la Religion? Pourquoi
n'ouvrent-ils pas les yeux  l'vidence, &  la solidit des preuves
du Christianisme? Pourquoi ne les ouvrent-ils pas du moins aux risques
froyables de parti qu'ils ont embrass? Que devient cette prudence
qu'on voit rgner dans toute leur conduite, qui leur fait manier si
adroitement les afaires les plus dificiles, & qui les guide si bien dans
les difrens embarras de la vie?

L'criture; qui a prv ce scandale, n'a pas manqu de le lever, &
de prvenir ses fets dans les esprits foibles. Elle le fait par les
dispositions qu'elle demande  ceux qu'elle veut instruire, c'est
l'humilit, c'est la conviction de leur ignorance. Elle le fait par un
aveu sincre que les vritez qu'elle enseigne, ne sont pas pour
_les sages & pour les entendus_. Elle va plus loin. Elle dclare
formellement qu'elle a pour but de choquer leur Sagesse Philosophique
& terrestre, & de l'abolir; pour y en substituer une autre toute
difrente.

Apliquons  ntre tems ces dclarations de l'criture, qui nous
ouvrent les deux grandes sources de l'Incrdulit.

Il est ais de voir qu'il y a deux obstacles principaux  la
conversion des Esprits forts, 1. leur orgueil, 2. le got qu'ils ont
pris aux ides mtaphysiques & de simple spculation.

Par l'orgueil je n'entens pas proprement cette fiert ridicule &
choquante, qui est si odieuse  toutes sortes de gens; ni mme cette
_enflure de coeur_ par laquelle nous grossissons nous-mmes  nos
yeux tout ce que nous avons de mrite vrai ou faux; ni cette secrette
avidit de louanges & d'aprobations, comme d'autant de tmoins que
nous ne nous trompons point dans le jugement avantageux que nous faisons
de nous-mmes. J'entens une espce d'orgueil rafin & spirituel, qui
rend l'esprit indocile & intraitable, arrt dans ses ves, plein
d'amour pour ses dcouvertes, mais sur tout, incapable d'admettre ce
qu'il ne comprend pas jusqu' la dernire precision. Il n'y a presque
rien, dans la Nature qui ne mette cette sorte d'orgueil  la gne, &
qui ne donne aux Esprits les plus roides & les plus indomtables, des
leons d'humilit. Mais malheureusement cette docilit force o
les rduit l'obscurit des Vritez naturelles, ne les dispose gure
 quelque humiliation  l'gard des Vritez rvles. On les
voit malgr cela aporter  leur lecture tout le faste & toute la
prsomption, que pourroit leur donner la connoissance des secrets les
plus impntrables de la Nature. Par l nos Vritez deviennent leur
grande pierre d'achopement. Car enfin ce ne sont pas proprement les
Miracles, ni la beaut de la Morale, considre spculativement, qui
les rebutent & qui les choquent. Ils ne sont pour la plpart, ni si
ignorans que de ne pas savoir que la Puissance qui a form l'Univers,
& qui en a tabli les Loix, est assez forte & assez libre pour les
pouvoir violer, ni si corrompus que de ne pas sentir la perfection &
la puret de nos Rgles sacres. On peut croire que jusques-l
ils prendroient patience. Mais ds que la Rvlation prend pi
l-dessus pour captiver leur Raison  des choses qui la surpassent,
ils reculent & aiment mieux se dfier de ce qu'ils avoient pu recevoir,
que de se charger l'esprit de choses embarrassantes, obscures, & dont on
leur dclare qu'ils ne doivent pas esprer une parfaite intelligence.
Alors sans doute retournant sur leurs pas, ils cherchent aprs coup des
raisons de douter de la solidit des preuves, dont ils n'avoient pas
t choquez, tant qu'elles laissoient  leur esprit toute sa libert
& toute son lvation.

Ne pourrions-nous pas remarquer ici, sans trop nous carter, que
c'est-l aussi l'esprit rgnant de celle d'entre toutes les Sectes
du Christianisme, qui mrite le moins de porter ce nom? Un homme de
qualit assez connu par ses Emplois disoit librement, que s'il avoit
 embrasser le Christianisme (admirable expression pour un homme
n Chrtien) il se rangeroit de ce parti. On a sans doute beaucoup
d'obligation  ceux de cette Secte de la peine qu'ils se sont donne
pour aplanir la Religion Chrtienne, & pour en faire une Religion toute
unie, toute naturelle, & accessible  toute sorte d'esprits.
Aprs cela n'ont-ils pas de quoi nous insulter sur ces obstacles
insurmontables, que nos Dogmes, pleins de mystres & d'obscurit,
mettent  la conversion des Incrdules? Mais pltt, ne pouvons-nous
pas leur dire ici, que leur conduite si semblable  celle de ces
nouveaux Aptres, qui drobent  la vue des Idoltres l'Image
choquante de Jsus-Christ crucifi, pour ne leur prsenter que celle
de Jsus-Christ glorieux, ne ressemble gure  cette gnreuse
libert de S. Paul; qui pour tablir la Sagesse. Chrtienne, ne
l'accommode pas  la Sagesse du sicle, mais dtruit de plein pi
celle-ci par la premire.

Je pose pour fconde raison de l'obstination des Philosophes Distes
ou Athes, & de leur peu de sensibilit tant pour la Religion que pour
ses preuves, un certain esprit nourri d'abstractions & de spculations;
qui n'en trouvant d'un ct dans la Thologie Scholastique que de
sches & de dgotantes, & n'en trouvant point du tout dans la
Religion prise dans sa vritable nature, tiennent cette espce de
Vritez pratiques extrmement au dessous d'eux, & tchent de se
ddommager dans les ides de la Mtaphysique, de la perte volontaire
qu'ils font de celles de la Religion. Ils s'y font d'autant plus
aisment, qu'ils ne prennent pas le change  tous gards, qu'ils
rencontrent vrit pour vrit, qu'ils y gagnent mme en un sens;
puis que pour des connoissances qui les confondroient presque avec le
reste des hommes, ils en trouvent d'autres qui leur donnent un beau rang
dans le monde savant, & dont l'aquisition les remplit de cette joye, qui
accompagne tojours la Vrit lors qu'elle parot aprs s'tre
fait quelque tems chercher. Aprs tout, comment ne se borneroient-ils
pas l, & ne se contenteroient-ils pas de ces choses si propres  les
flater? Comment au milieu des heureux forts de leur esprit, & des
aclamations de tous les Savans, sentiroient-ils le besoin que l'Homme
a de la Religion; puis qu'entre ceux-mmes qui font une profession
sincre de la Religion Chrtienne, il s'en trouve, qui lors qu'ils
ont aquis, dans l'tude de ses Vritez, quelques lumires un peu
distingues, ont tant de peine  en tirer de nouveaux motifs de
saintet, & s'en tiennent si aisment  ces secrets aplaudissemens
qui sont tous sur le compte de l'Homme, & o Dieu n'a point de part.
Tant il est vrai que les choses les plus excellentes, & les plus propres
 nous rendre heureux, perdent toute leur ficace, ds qu'une fois
l'esprit s'en est empar au prjudice du coeur.

Je reviens  ce que j'ai pos d'abord: c'est que la Religion n'ayant
aucuns charmes pour des Esprits acoutumez  une autre sorte de
nourriture, ils se laissent aller peu  peu  la mpriser. S'il
arrive donc qu'une nouvelle lumire vienne fraper leurs yeux 
l'avantage de la Religion, ils aiment mieux y rpandre des tnbres,
que de s'y laisser conduire; puis qu'aussi bien elle ne les conduiroit
qu' des choses dsolantes pour eux, en les obligeant  perdre la
haute ide qu'ils avoient de leur Science, & en leur faisant voir dans
quel abme ils se sont prcipitez, si la Religion est vritable, &
quelle est l'horreur des mpris outrageans qu'ils ont eu jusques-l
pour elle.

Mais, dira-t'on tojours, d'o leur vient cette rgularit de vie &
cette belle Morale qu'ils savent si bien dbiter & dont on aperoit
quelques traits dans leur conduite: & pourquoi ne les dispose-t-elle pas
 embrasser la Religion, dont le grand but est de corriger l'Homme & de
lui inspirer la vertu?

Je rpons premirement, que cette Morale, toute brillante qu'elle est,
n'est par raport  la vritable Morale, que ce que les premires
lueurs de l'Aurore sont  l'gard de l'clat du Soleil en plein midi:
elle est si aise & si douce, cette Morale, que les Idoltres mmes,
pour qui ceux dont nous parlons doivent avoir un souverain mpris,
l'ont pousse tout aussi loin qu'eux. Aimer Dieu de tout son coeur,
se sentir porter pour ses intrts & pour ceux du Prochain par une
vritable sensibilit; s'humilier du fond de l'ame, mme auprs des
hommes; avoir pour soi un mpris sincre: voil les grands Prceptes
du Christianisme. Et c'est ce qui ne se trouvera jamais, ni dans les
Athes, puis qu'ils s'en moquent, ni dans les Dstes, puis qu'ils se
contentent de certaines Rgles commodes, qui laissent l'amour propre
dans son entier.

Je dis en second lieu, que quand mme ce qu'ils ont de bon pourroit les
disposer  recevoir la Religion, ce qui leur manque  cet gard est
encore plus capable de les en loigner. Qui sait si par de certains
retours ordinaires  l'Homme, qui n'est jamais dans un parfait repos
sur ses principes, mais ordinaires sur tout  ceux en qui la conscience
n'est pas entirement morte, ils n'entrent pas quelquefois en dfiance
de leurs sentimens & de leur tmrit? Qui sait si alors ils ne
repassent pas avec exactitude ces Vritez; qu'ils avoient rejettes, &
leurs preuves qu'ils n'avoient p goter? Qui sait si dans cette revue
ils ne pourroient pas bien passer  la Religion ses obscuritez, ses
Mystres, ses Miracles, la beaut mme & l'austrit de sa Morale,
considere en gnral comme preuve, si elle n'exigeoit pas d'eux
des devoirs contre lesquels ils se sont fortifiez le coeur par un long
endurcissement, & dont ils se sont rendu la pratique comme impossible?
Qui sait enfin, si alors dsesprant de pouvoir y flchir leur
coeur, & apaiser par de vritables regrets la Divinit outrage,
ce dsespoir ne les replonge pas plus avant que jamais, dans leurs
premiers garemens?

Toutes ces considrations ne seront peut-tre pas inutiles, pour
diminuer le scandale que pourroit donner aux vritables Chrtiens
l'opinitret de tant d'Esprits clairez, qui marquent si peu de
soumission & si peu d'amour pour une Religion, que mille preuves
convainquantes devroient leur faire recevoir.

Avant que de finir, je dois me justifier sur deux Points. 1. Sur ce que
ce Livre aiant dj paru en Franois, il semble que je me sois donn
une peine assez inutile. 2. Sur la conduite un peu libre que j'ai tenue
dans cette Traduction.

A l'gard du 1. j'avouerai franchement que j'avois dj commenc ma
Traduction, avant que de savoir qu'il y en et une. Je l'apris quelque
tems aprs; & j'apris aussi que cette Traduction toit assez bonne,
quoi qu'elle n'aprocht pas de celles des Giri & des Ablancourt. Sur
cela je fis rflexion que peut-tre le Traducteur s'toit un peu
asservi  l'Original; que peut-tre voulant en conserver le suc & la
force, il en avoit un peu conserv la duret; que depuis ce tems-l,
ntre Langue avoit assez considrablement chang, soit pour la
puret des termes & des expressions, soit  l'gard de la clart du
stile, pour donner aux esprits mdiocres d' prsent quelque avantage
 cet gard sur les meilleurs de ce tems-l; qu'enfin la facilit
d'avoir une Traduction passablement bonne donneroit  la mienne quelque
avantage sur l'autre, qui est extrmement rare.

Pour ce qui est des libertez que je me suis donnes, elles regardent ou
le stile, ou les choses mmes.

Le stile de Grotius, comme on le sait, est serr & concis. Ce
caractre, qui trouve de grands modles dans la Langue dont cet Auteur
s'est servi, & qui semble avoir cet avantage, de retrancher toutes les
superfluitez fastueuses du Langage des Orateurs, pour prsenter 
l'esprit plus de choses que de mots: ce caractre, dis-je, n'a pu
jusqu'ici gagner le dessus en ntre Langue. Si d'un ct elle ne
donne pas dans les prolixitez & les dtours du Langage oratoire, elle
se fait d'ailleurs un scrupule d'abandonner cette clart & cette
douceur, qui l'ont jusqu'ici distingue des autres Langues. Et pour
le dire ici par une espce de digression, ce caractre n'est-il pas
infiniment plus raisonnable que l'autre? A quoi bon ce mnagement
mystrieux par lequel on ne se montre qu' demi, lors qu'on peut sans
honte se montrer tout entier? A quoi bon cette pargne de termes &
d'expressions, lors que ceux  qui vous parlez ne vous peuvent entendre
qu'en suplant  peu prs ce que vous avez suprim? A quoi bon enfin
cette scheresse & cette duret dans des matires qui occupent assez
l'esprit par elles-mmes, sans emprunter le secours du stile obscur &
serr, pour mriter quelque aplication?

Encore une fois, je ne prtens pas blmer absolument les manires de
Grotius. Il a ses modles, qui font encore aujourd'hui les dlices des
Savans. Outre cela il est certain qu'il est bien difficile de vaincre
son naturel, & de sortir de son caractre. Si ce naturel n'a pu le
porter  la dernire clart ni dans cet Ouvrage ni dans plusieurs
autres, il vaut mieux qu'il s'en soit loign par ce stile un peu sec
mais savant, que de donner, en s'en raprochant, dans cette superfluit
si rebutante pour ceux qui ne se payent pas de mots. Il est beaucoup
plus agrable  un esprit bien fait, d'ajouter que de retrancher, de
suivre son Auteur en lecteur atentif & atach, que de le suivre en
Censeur dgot par l'abondance incommode de ses expressions. Il
est plus agrable de trouver plus qu'on n'atendoit, que de ne trouver
presque rien.

C'est dans le dessein de garder le milieu entre ces deux extrmitez
vicieuses, que je me suis permis de tems en tems de certaines libertez.
Ici j'ai dvelop une pense ou une preuve que l'Auteur avoit
pltt indique que traite: l j'ai chang son ordre, lors que
j'ai cru pouvoir y en substituer un plus clair & plus facile. En un
mot, j'ai tch  me rendre matre de mon Auteur quand je l'ai cru
ncessaire pour le plier  nos manires. Mes premires vues ont
t de dcouvrir les penses & de les exprimer. Mes secondes ves
ont t de les exprimer, comme il l'a fait lui-mme. Mais lors que je
n'ai pu obr  cette seconde loi sans tomber dans l'obscurit ou
dans la langueur, je m'en suis dparti: me tenant nanmoins atach
inviolablement  la 1. de ces deux Loix, qui est de rprsenter
fidlement les penses de l'Auteur.

Pour ce qui est des libertez qui regardent les choses mmes, elles
consistent en quelques Additions & quelques Remarques.

Je ne dirai l-dessus qu'un mot en gnral. Il n'est point d'Ouvrage
parfait  tous gards, & o une revue exacte faite par d'autres yeux
que ceux de l'Auteur, ne puisse dcouvrir quelque endroit  fortifier,
& quelque [Note marg.: Je ne pretens pas exclure Mr. du Plessis Mornai
du nombre de ceux qui ont ressi sur la matiere.] autre  redresser.
Cela arrive sur tout dans les matires qui n'ont pas encore reu leur
dernire perfection. Telle toit du tems de Grotius celle qu'il traite
en ce Livre. C'est presque lui qui a ouvert la carrire; d'autres y ont
heureusement couru sur ses pas. Et je ne sai si l'on ne peut pas dire
que M. Abbadie l'a fournie parfaitement, & qu'il s'est rendu pour le
moins aussi original que Grotius l'toit en son tems. Il ne faut donc
 prsent qu'une capacit mdiocre pour apercevoir dans ceux qui
ont prcd, certaines choses qui pouvoient tre plus claircies &
mieux prouves, & d'autres qui ne sont pas dans toute l'exactitude o
elles auroient t, si elles fussent nes plus tard.

En particulier, l'on voit en quelques endroits du premier Livre de ce
Trait, une certaine teinture de vieille Philosophie qui n'est plus
 la mode, depuis que l'on a apris  mieux raisonner,  ne se pas
contenter de mots, &  ne rien admettre que de clair & de certain. Mais
ces endroits sont rares, & ils ne prjudicient aucunement au fond du
Systme de cet Auteur, ni  la force de ses raisons.

Peut-tre cependant aurois-je mieux fait de donner l'Auteur tel qu'il
est, & de me tenir dans une religieuse retenue. On coute volontiers
ceux qui par leurs longs services ont aquis le droit de parler en
matres. On souffre qu'ils se mesurent  ceux du premier rang. C'est
l le privilge des _vtrans_ dans la Rpublique des Lettres. Le
partage des nouveaux venus est d'couter, & de se taire. Et quoi qu'en
matire de raisonnement, le bon sens ne reconnoisse ni ge ni sexe,
& qu'tant Citoyen n dans cette heureuse Rpublique dont nous
parlions, il doive jouir de tous ses privilges: il y a nanmoins en
cela, comme en beaucoup d'autres rencontres, de certaines bien-sances
qu'on ne peut se dispenser de suivre sans quelque ncessit. Si l'on
trouve que j'en aye pass les bornes, je suis tout prt  rentrer
dans le devoir en faant & Additions & Remarques.

Il ne sera pas inutile d'avertir ici le Lecteur, que quoique ntre
Langue n'ait point encore d'orthographe fixe, on on s'est dtermin
 retrancher toutes les lettres superflues, afin de mettre ce Livre en
tat d'tre lu commodment de toutes sortes de personnes. Si cette
manire d'crire ne plait pas  tout le monde, du moins elle a cet
avantage par dessus les autres, qu'elle est & la plus dbarasse & la
plus uniforme.




AVIS
A CEUX QUI COMBATENT LA
RELIGION CHRTIENNE.


_Puis que c'est pour vous que l'on crit, il est juste que ce soit
 vous qu'on s'adresse. Si l'on n'avoit pour but que de dfendre
la Religion contre vos doutes & contre vos dificultez, peut-tre
n'employeroit-on  les repousser, que le mme moyen dont un certain
homme repoussa les objections contre la possibilit du mouvement. On
iroit tojours son train; on n'exposeroit point ces ataques  la vue
des faibles qu'elles scandalisent: Content de n'en pas sentir les coups,
on ne songeroit pas  passer en rvision les titres sous lesquels la
Religion s'est tablie dans le monde. Aussi, ne voit-on pas que ces
ataques nous fassent beaucoup de mal. Vos succs ne grossissent vtre
parti que des rebuts du ntre. Ceux qui nous quitent pour vous suivre,
vous suivoient dj du coeur. Certaines semences de rvolte qui y
toient caches, sans qu'ils s'en aperussent, les avoient dj
perdus. Si vos soins y ajotent quelque chose, ce n'est qu'un peu plus
de scurit & beaucoup plus de hardiesse._

_Ce n'est donc pas seulement par un intrt de parti, mais aussi par
le dessein de vous tirer d'un tat, dont on aprhende pour vous les
funestes suites, que l'on tche de communiquer avec vous, & de vous
faire voir la vrit & l'excellence de ntre Religion. Nous tenons
encore  vous par quelque endroit, ne ft-ce que par la qualit
d'hommes & de membres d'une mme Socit. Nous ne pouvons voir sans
douleur ce que nous regardons en vous comme le plus dplorable de tous
les garemens, & comme un mal trs-dificile  gurir, Les lumires
de l'esprit, & je ne sai quelle droiture de coeur, qui devoient tre le
premier degr de la Religion, deviennent en vous des machines pour la
dtruire, ou du moins un rempart derrire lequel vous vous tenez en
suret. Ce sont l vos Autels, que vous dressez contre nos Autels: Ce
sont l les livres de vtre profession._

_Nous perdrions donc courage, si la charit ne nous ranimoit. C'est
elle qui fait en nous ce que l'horreur de la singularit fait en vous.
Vous n'aimez pas  tre seuls: nous n'aimons pas  vous voir prir.
Lequel de ces deux engagemens au dessein de nous atirer les uns les
autres, vous parot le plus raisonnable? Quelque secret plaisir que
vous donne ce degr d'esprit, qui vous lve au dessus de ce que vous
apellez superstition & opinions populaires, vous vous faites une peine
de n'avoir pas la multitude pour vous. Vous mnagez adroitement le peu
de libert que vous avez, & vous tchez d'tendre ses bornes, en
tendant celles de vtre Parti. Pardonnez nous, si nous ne donnons
point d'autre motif  l'empressement que vous faites parotre pour
rpandre vos sentimens, que la crainte de vous voir trop seuls: nous ne
pouvons y en donner d'autres. La charit & la compassion, raisons ou
prtextes ordinaires des Convertisseurs, ne nous paroissent pas tre
le mobile qui vous remue, & qui vous porte  nous vouloir dtromper._

_Mais ne fouillons pas dans les secrets de vtre coeur, j'y consens;
galons-nous pour la bont des intentions. Il est sr nanmoins
qu' l'gard de l'tat ou nous sommes & vous & nous, & d'o nous
tchons de nous retirer les uns les autres, le mal que vous croyez
que nous voulons vous faire, est bien moindre que celui que nous
aprhendons de vtre part. Laissant dans l'indcision la certitude
des suplices ternels, n'est-il pas vrai que la crainte vive & certaine
que nous en avons, est beaucoup plus sure que la crainte, ou si vous
voulez, le soupon que vous devez avoir, que ce l'on en dit pourrot
bien tre vritable? L'une nous porte  faire nos forts pour les
viter; elle diminue  mesure que ces forts redoublent, & nous fait
dire enfin:_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je ne
dois plus craindre. _L'autre vous porte  faire de nouveaux forts
pour en loigner la pense, ou pour les croire chimriques; mais
elle ne diminue jamais assez pour vous faire dire avec une parfaite
confiance;_ Je craignois, mais je ne crains plus, & je sai que je n'ai
plus rien  craindre.

_Mais  quoi bon, direz-vous, cet froi o vous voulez nous jetter?
Sont-ce l les armes de vtre Religion? Est-ce ainsi que la vrit
se persuade?_

_Il nous est rude, n'en doutez pas, de vous prsenter des motifs
de frayeur, pendant que nous en avons d'autres qui ne respirent que
douceur, que joye, & que tranquillit. Il nous est rude d'tre obligez
de vous branler par la crainte, pendant que nous croyons avoir de quoi
vous branler par le poids & par la force des raisons. Ne prenez pas
cela comme des menaces de personnes pousses  bout, &  qui les
raisons manquent: prenez-le au contraire, comme un avis plein de
tendresse, que nous suggrent vtre persvrance dans une voye qui
nous fait peur, & le peu de succs de nos autres armes. Si nous voulons
vous frayer, c'est parce que nous tremblons les premiers pour vous.
Nous souhaiterions avec ardeur de porter ces craintes jusques dans vos
consciences, & de vous communiquer un peu de ntre repos par les mmes
voyes, par lesquelles nous l'avons aquis._

_Mon dessein n'est pas de disputer ici: c'est de vous parler en frre
touch de vtre tat. Au nom de Dieu, faites y avec moi quelques
rflexions: vous sur tout qui n'tes ni Athes, ni Chrtiens._

_N'oserois-je pas vous prier de rentrer encore un peu en vous-mmes, &
d'prouver si vous ne vous acommoderiez pas de la Religion Chrtienne?
Dtournez un moment les yeux de dessus ce que vous regardez comme son
foible, ou regardez-le avec un peu moins de prvention, & un peu plus
d'quit. Suposez un peu, par une espce de concession, que la
Divinit ait voulu se rvler par une autre voye que par celle de ses
Ouvrages; n'auroit-elle pas bien pu trouver  propos de laisser la plus
considrable partie des hommes dans l'ignorance du salut puis
qu'elle ne peut rien devoir  l'homme, encore moins  l'Idolatre?
N'auroit-elle pas mme pu mettre dans cette Rvlation plusieurs
choses capables de faire de la peine  l'esprit, aussi bien qu'elle
en a pu mettre dans la Nature? Voyez si cela ne pourrait pas un peu
diminuer la surprise, que vous causent les obscuritez de l'criture.
Voyez si en ce cas la Divinit n'et pas p user de quelque retenue,
pour ainsi dire, & de quelque mnagement dans la dispensation de
ses lumires; se cacher pendant long tems sous des voiles, qui ne
laissoient qu'entrevoir ses desseins, se raprocher en suite de nous
par des voyes extraordinaires; employer  cela des gens qui n'avoient
presque rien qui les distingut, que leur grossiret & leur
simplicit. Voyez si elle n'auroit pas pu permettre ce grand nombre de
sentimens oposez, parmi ceux qui font profession de s'en tenir  sa
parole. Voyez si elle n'auroit pas pu se passer de parler avec cette
dernire vidence, qui runit tous les esprits, & qui bannit tout
doute & tout difrent._

_Pour vous engager un peu  suposer que Dieu pouvait bien ajouter  la
Nature une Rvlation expresse, &  la Loi du coeur une Loi crite,
considrez s'il a pu se contenter de toutes les difrentes manires,
dont les hommes le servent; s'il a pu lui tre indifrent de se voir
comme multipli dans toutes les Divinitez des Payens, & si les ides
grossires & ridicules qu'ils ont eues de lui, ont pu lui tre
suportables. Que jugeriez-vous d'un tas d'Ignorans, qui, suposant en
gros qu'ils vous doivent beaucoup de vnration & d'estime, n'auroient
de vous que des penses basses & directement contraires  celles qui
doivent imprimer du respect? Si Dieu n'a pu qu'tre choqu de ces
extravagances, n'auroit-il pas plus agr le Culte Judaque, qui sous
un extrieur charnel renfermoit les ides les plus magnifiques que
l'on puisse avoir de lui, les plus capables, par consquent, d'exciter
dans l'homme, l'amour, le respect, la confiance, & l'adoration? Ne
trouveroit-il pas encore dans le Culte que les Chrtiens lui rendent,
quelque chose de plus digne de lui: & ainsi, y auroit-il trop de
tmrit dans la suposition que nous exigeons de vous? Mais je
vais plus loin. Si nous pensons mieux de lui, que toutes les autres
Religions, seroit-ce le hazard qui nous auroit fait natre ces
penses? D'o nous viendroit ce rafinement de Culte & de sentimens, si
peu connu dans les autres Religions? Dieu ne s'en seroit-il pas un
peu ml, & n'y auroit-il pas, ds l, quelque vraisemblance
dans l'histoire que nous faisons de la manire dont il l'a fait? Ne
pourriez-vous pas remarquer que, dans le tems o l'Idolatrie toit
monte  son comble, & que tout alloit  difier sans faon
la Grandeur & l'Autorit, quelque deshonore qu'elle ft par le
drglement des moeurs, c'est ntre Religion seule qui a arrt ces
excs, fait remonter Dieu sur le Trne, & remis l'homme dans le rang
qu'il doit tenir? Ne pourriez-vous pas enfin reconnotre, que ces
hautes ides que vous croyez avoir de Dieu indpendamment de la
Religion, sont dans le fond des fruits de la Religion mme, puis que
les lumires des plus habiles de ceux qui n'ont eu autrefois que la
Nature pour guide, n'toient presque rien au prix de celles que vous
avez, & qu'tant nez plusieurs sicles aprs la Religion, vous avez
t levez par ses mains  ces grands sentimens, &  ces belles
connoissances._

_Si ces rflexions pouvaient un peu diminuer la mauvaise opinion que
vous avez du Christianisme, je vous exhorterois ensuite de tout mon
coeur, d'prouver, si entrant dans nos sentimens, & vous soumettant,
comme par provision,  ce que l'criture nous prescrit, & pour la Foi
& pour la Vertu, vous ne pourriez pas venir jusqu'au point de sentir ce
que tant de personnes, des lumires de qui vous convenez, se vantent de
sentir; si vous ne pourriez pas trouver que_ ntre joug est doux, & que
ntre fardeau est lger; _si la complaisance que vous auriez eue de
mettre  part pour quelque tems les dificultez de l'criture, de
plier sous ses vritez & de vous assujettir  ses Loix, ne seroit pas
ensuite sufisamment rcompense par une vritable tranquillit, & si
enfin vous ne viendriez pas  faire par got & par discernement ce
que vous auriez commenc par une espce d'honntet & de
condescendance._

_Je n'ai pas dessein de vous surprendre par des interrogations
captieuses. Je vous ferois en cela moins de tort qu' nous. C'est mon
coeur qui parle & qui parle au vtre. Aprs tout, qu'est-ce que vous
auriez  craindre? Vous avez tojours la voye du retour, si le chemin
o je vous veux engager n'a rien qui puisse vous plaire. Dieu veuille
que vous y entriez, & que vous y persvriez: Dieu veuille ajoter
aux preuves de ntre sainte Religion, dont l'vidence n'a pu encore
vous fraper, ce secours puissant, qui plie les coeurs les plus
inflexibles, qui fait rompre les plus durs, mais qui les rompt pour en
faire des coeurs nouveaux, capables de nouvelles inclinations, & de
nouveaux gots, & faire par l succder le plus grand de tous les
biens, au plus terrible de tous les malheurs. AMEN._




TABLE
DES
SECTIONS.


LIVRE PREMIER.

  I. _OCCASION de cet Ouvrage._
  II. _Qu'il y a un Dieu._
  III. _Qu'il n'y a qu'un Dieu._
  IV. _Que toutes les perfections sont en Dieu._
  V. _Qu'elles y sont dans un degr infini._
  VI. _Que Dieu est ternel, tout-puissant, tout-bon, et qu'il fait toutes
     choses._
  VII. _Que Dieu est la Cause de toutes les choses du Monde. 1. Preuve de
     cette vrit._ _2. Preuve tire de la considration de toutes les
     parties du Monde, & de leurs diferens usages._ Ibid. _Que les hommes
     ne sont pas de toute ternit, & qu'ils sont tous issus d'un seul
     homme._
  VIII. _Rponse  l'Objection, que si Dieu toit la Cause de tout, il
     seroit l'auteur du mal._
  IX. _Rfutation de l'Opinion de deux premiers Principes._
  X. _Que Dieu gouverne toutes choses. 1. Preuve._
  XI. _Que Dieu gouverne toutes les choses Sublunaires._ _Que Dieu
     gouverne les Natures particulieres._
  XII. _2. Preuve de la Providence, par la conservation des tats._ Ibid.
  XIII. _3. Preuve, par les Miracles._
  XIV. _En particulier par les Miracles de Mose & de Josu, que l'on
     prouve 1. par la dure de la Religion Judaque._
  XV. _2. Par la sincrit de Mose, & par l'antiquit de ses Livres._
  XVI. _3. Par les tmoignages des Auteurs trangers._
  XVII. _4. Preuve de la Providence, savoir les Prdictions._ _Quelques
     confirmations de cette mme Vrite._
  XVIII. _1. Objection,_ Qu'on ne voit plus de Miracles.
  XIX.  _2. Objection,_ Que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit
     pas tant de crimes.
  XX. _Que cette 1. Objection nous conduit  reconnatre un dernier
     Jugement._
  XXI. _Et par cela mme l'immortalit de l'Ame._
  XXII. _1. Preuve de l'immortalit de l'Ame, savoir, une Tradition
     ancienne & universelle._
  XXIII. _2. Preuve, tire de ce qu'aucune raison ne peut faire voir que
     l'Ame soit mortelle._
  XXIV. _Trois autres Preuves de l'immortalit de l'Ame._
  XXV. _Que la derniere fin de l'Homme est un bonheur ternel._

LIVRE SECOND.

  I. _DESSEIN de ce II. Livre, savoir de prouver que la Religion
      Chrtienne est vritable._
  II. _Que JESUS a t._
  III. _Qu'il a t crucifi._
  IV. _Que les premiers Adorateurs de Jesus Christ n'toient pas des
      personnes ignorantes & grossires. Preuve de la vrit des Miracles
      de l'Evangile.
  V. Que ces Miracles n'ont t ni naturels, ni illusoires &c. mais
      produits par la puissance de Dieu_.
  VI. _Preuves de la Rsurrection de Jesus-Christ._
  VII. _Objection:_ Que la Rsurrection est une chose impossible.
      _Rponse._ _Que la Rsurrection de Jesus-Christ prouve
      invinciblement la Religion Chrtienne._
  VIII. _Que la Religion Chrtienne est plus excellente que toutes les
      autres._
  IX. _1. Avantage de la Religion Chrtienne sur les autres, savoir les
      rcompenses qu'elle promet._
  X. _Que la Rsurrection des corps dissous & rduits en poudre n'est pas
      impossible._
  XI. _2. Avantage de la Religion Chrtienne sur les autres, savoir la
      saintet de la Morale, dans ce qui concerne le Service de Dieu._
  XII. _Avantage de la Religion Chrtienne sur les autres dans les
      devoirs qui regardent le Prochain._
  XIII. _Dans le devoir de la chastet, & dans ce qui regarde le Mariage._
  XIV. _Dans la maniere d'aquerir & de conserver les richesses._
  XV. _Dans les Loix qui rglent le Serment._
  XVI. _Perfection de la Morale vanglique._
  XVII. _Objection tire de la diversit de sentimens qui est parmi les
      Chrtiens._
  XVIII. _3. Avantage de la Religion Chrtienne tir de la maniere dont
      elle s'est tablie._ _O l'on considere 1. son Auteur._ Ibid.
      _2. Sa grande tendue ds le commencement mme._
      _3. Ceux qui l'ont les premiers prche. 4. Les dispositions des
      premiers qui l'embrassrent._
  XIX. _Rponse  ceux qui demandent des preuves encore plus
      demonstratives._
  _Conclusion._

LIVRE TROISIME.

  O l'on prouve l'autorit de l'criture.

  I. _PREUVE gnrale de l'autorit des Livres du Nouveau Testament._
  II. _Preuves plus particulieres. 1. Que ceux d'entre ces Livres, qui
      portent le nom de quelque Auteur, sont vritablement de cet Auteur._
  III. _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne furent pas
      gnralement reus._
  IV. _Qu' l'gard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom d'Auteur,
      cela ne leur prjudicie point._
  V. _2. Que tous ces Auteurs n'ont pu crire que des choses vraies._
  VI. _1. Preuve: on ne peut les accuser d'ignorance._
  VII. _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi._
  VIII. _2. Preuve, tire des Miracles que ces Auteurs ont faits._
  IX. _3. Preuve prise des Prdictions que ces Livres renferment._
  X. _4. Preuve, Qu'il n'toit pas de la bont de Dieu de permettre que
      l'on trompt tant de gens de bien._ Ibid. _5. Preuve, tire du
      consentement de tant de Sectes opposes._
  XI. _Objection:_ Que quelques Sectes ont rejett plusieurs de ces
      Livres. _Ibid._
  XII. _1. Objection:_ Que les Livres du Nouveau Testament contiennent
      des choses impossibles.
  XIII. _2. Objection:_ Des choses contraires  la Raison.
  XIV. _3. Objection:_ Qu'il y a dans ces Livres des choses
      contradictoires.
  XV. _4. Objection:_ Qu'il y a des choses combatues par les Auteurs
      trangers.
  XVI. _5. Objection:_ Que ces Livres ont t corrompus.
  XVII. _Preuves de l'autorit des Livres du Vieux Testament._

LIVRE QUATRIME.

  I. Rfutation du Paganisme.
  II. _CONTRE le Culte des Esprits crez_.
  III. _Que les Esprits qui taient adorez, par les Payens taient les
      Dmons._
  IV. _Impit de ce Culte_
  V. _Contre le Culte que les Payens rendoient aux Hros aprs leur mort._
  VI. _Contre le Culte des Astres & des lmens._
  VII. _Contre le Culte que les Payens rendoient aux Animaux_.
  VIII. _Contre le Culte qu'ils rendoient aux Passions,  la Vertu &c._
  IX. _Rfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs Miracles_
      _Rfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles._
  X. _Que le Paganisme est tomb de lui-mme lorsque les secours humains
      lui ont manqu_.
  XI. _Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion_.
  XII. _Que les Principaux Points de la Religion Chrtienne se trouvent
      dans les crits des sages Payens. Et que les Payens croioient des
      choses aussi difficiles  croire que nos Mystres._

LIVRE CINQUIME

  I. Rfutation du Judasme.
  II. _Que les Juifs ne doivent pas douter des Miracles de Jsus-Christ._
  III. _Que ces Miracles n'ont pas t faits par le secours des Dmons._
  IV. _Ni par la force de quelques paroles._
  V. _Preuve de la divinit de ces Miracles, par la Doctrine de
      Jsus-Christ._
  VI. _Rponse  l'Objection tire de la difrence entre la Loi de Mose
      & celle de Jsus-Christ._
  VII. _Qu'il peut y avoir une Loi plus parfaite que celle de Mose._
  VIII. _Que Jsus-Christ a observ la Loi._
  IX. _Que cette partie des Loix de Mose, qui a t abolie, ne contenoit
      rien que d'indifferent par soi-mme._
  X. _Que les Sacrifices n'toient ni agrables  Dieu par eux-mmes, ni
      irrvocables._
  XI. _Preuve de la mme verit,  l'gard de la difference des viandes._
  XII. _2. De la difference des jours._
  XIII. _3. A l'gard de la Circoncision._
  XIV. _Que les Juifs conviennent qu'un Messie a t promis._
  XV. _Que ce Messie est venu. 1. Preuve; le tems marqu pour sa venue
      est expir._
  XVI. _Rponse  l'Objection, que l'avnement a  t diffr  cause des
      pchez du Peuple._
  XVII. _2. Preuve: Comparaison de l'tat prsent des Juifs avec ce que la
      Loi leur promettoit._
  XVIII. _Que Jesus est le Messie. Preuves tires des Prdictions._
  XIX. Rponse  l'Objection, que quelques-unes de ces Prdictions n'ont
      pas t accomplies_.
  XX. _Rponse  l'Objection prise de la bassesse & de la mort de
      Jesus-Christ._
  XXI. _Examen du prjug favorable que beaucoup de Juifs ont pour ceux
      qui ont condamn Jesus Christ._
  XXII. _Rponse  l'Objection, que les Chrtiens adorent plusieurs Dieux._
  XXIII. _Rponse  l'Objection, que les Chrtiens adorent la nature
      humaine._

LIVRE SIXIME.

  Rfutation du Mahomtisme.

  I. _Origine du Mahometisme._
  II. _Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du Mahometisme._
  III. _1. Preuve contre les Mohometans, tire de l'criture Sainte dont
      ils avouent en partie la divinit._
  IV. _Que l'criture n'a pas t corrompue._
  V. _2. Preuve tire de la comparaison de la Religion Chrtienne & de la
      Mahometane,
  & 1. de la comparaison de Jesus-Christ avec Mahomet._
  VI. _2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre._
  VII. _3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers embrass le
      Christianisme & le Mahometisme._
  VIII. _4. De la comparaison des moyens par lesquels ces deux Religions
      se sont tablies._
  IX. _5. De la comparaison de la Morale Chrtienne avec celle de Mahomet._
  X. _Reponse  l'Objection que les Mahometans tirent de la qualit de Fils
      de Dieu, que nous donnons  Jesus-Christ._
  XI. _Que les Livres des Mahometans sont pleins d'absurditez._
  XII. _Application de tout l'Ouvrage, adresse aux Chrtiens._
  XIII. _Usage du I. Livre, pour la Pratique._
     _Usage du II. Livre._
     _Usage du III. Livre._
     _Usage du IV. Livre._
     _Usage du V. Livre._
     _Usage du VI. Livre._


I. DISSERT. Du choix qu'on doit faire entre les divers Sentimens qui
partagent les Chrtiens.

Par Mr. LE CLERC.

  I. _Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrtiens, qui
      suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jesus-Christ._
  II. _Qu'il faut s'atacher  ceux qui sont les plus dignes du nom de
      Chrtiens._
  III. _Les plus dignes du nom Chrtien sont ceux qui enseignent la
      Doctrine la plus pure, dont_ Grotius _a prouv la verit._
  IV. _Des choses dont les Chrtiens sont d'accord, & de celles o ils
      sont d'un sentiment contraire._
  V. _De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la Religion
      Chrtienne._
  VI. _Qu'on ne doit prescrire aux Chrtiens que ce qui est tir du
      Nouveau Testament._8
  VII. _Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a
      pris de conserver la Doctrine Chrtienne._.
  VIII. _On rpond  la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y et des
      erreurs & des disputes entre les Chrtiens_.
  IX. _Que ceux-l professent & enseignent la plus pure Doctrine de
      Jesus-Christ, qui ne proposent pour Rgle de la Foi, de l'Esperance
      & des Moeurs que les choses dont tous les Chrtiens sont d'accord._
  X. _Que la prudence nous oblige de participer  l'Eucharistie avec ceux
      qui ne demandent des Chrtiens, que ce que chacun trouve dans les
      Livres du Nouveau Testament._
  XI. _De la Discipline Ecclsiastique._
  XII. _Que_ Grotius _a beaucoup estim l'ancienne Discipline, quoiqu'il
      n'ait jamais condamn l'autre._
  XIII. _Exhortation  tous les Chrtiens, diviss de sentimens, de
      n'exiger les uns des autres la crance d'aucun Point de Doctrine,
      que de ceux dont chacun connot la certitude par la lecture du
      Nouveau Testament, & qui ont toujours fait l'objet de la Foi._

II. DISSERT. contre l'Indifrence de Religion.

Par Mr. LE CLERC.

  II. _Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par
      consquent on doit emploier tous ses soins pour la connotre._
  III. _Que l'indiffrence de Religion n'est pas permise d'elle mme;
      qu'elle est dfendue par les Loix divines, & condamne par toutes
      les Communions Chrtiennes._
  IV. _Qu'il ne faut pas legerement taxer d'erreur & d'un culte deffendu
      ceux qui sont d'un sentiment contraire au ntre, ni les exclure
      du Salut ternel qui ne se peut trouver dans leur Communion; quoi
      qu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions
      pas, ou de pratiquer ce que nous condamnons._
  V. _Qu'un homme qui est dans l'erreur, & qui pche par ignorance, peut
     tre agrable  Dieu; mais qu'un Hypocrite & un Fourbe qui dissimule
     ne sauroit lui plaire._
FIN




TRAIT
DE LA VERIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE.




_LIVRE PREMIER_.


[Note marg.: _Occasion de cet Ouvrage._]

[Note marg.: Jrme Bignon Avocat Gnral.]

I. Vous souhaitez, Monsieur, de savoir quel est le prcis des livres
que j'ai faits en Flamand, pour prouver la vrit de la Religion
Chrtienne. Vtre curiosit ne me surprend point. Une personne qui,
comme vous, joint  une lecture fort vaste un discernement parfaitement
juste, ne peut ignorer, que la subtilit du Philosophe Raimond
de Sbonde[a], l'agrable varit des Dialogues de Vivs[b],
l'rudition & l'loquence de Mr du Plessis-Mornai[c], ont en quelque
sorte puis cette matire, & ne nous ont laiss que le soin de
copier ou de traduire ces Auteurs.

[Note a: Raimond de Sebond toit Espagnol, sa Thologie naturelle fut
compose en Latin, & le clbre Montagne l'a traduite en Franois.
TRADUCTEUR DE PARIS.]

[Note b: Louis Vivs, Espagnol, Professeur de Belles Lettres  Louvain
&  Bruges, un des plus habiles Critiques du seizime sicle, cinq
Livres _de la Vrite de la Religion Chrtienne_, en Latin. TRAD. DE
PAR.]

[Note c: Philippe de Mornay, Sieur du Plessis Marly, _de la Vrit de
la Religion Chrtienne, contre les Athes, picuriens, &c._  Paris
in-oct, 1582, en Franois,  Genve 1590.  Leyde 1651. On le trouve
aussi en Latin & en Italien. TRAD. DE PAR.]

Cependant, quelque jugement que d'autres puissent faire d'un nouvel
ouvrage sur ce sujet, j'espre que vous serez assez quitable pour ne
dsaprouver pas qu'aprs avoir lu non seulement ces ouvrages dont je
viens de parler, mais aussi ce que les Juifs ont crit pour l'ancienne
Religion Judaque, & ce que les Chrtiens ont fait pour la dfense
du Christianisme, je ne me sois pas content de ce qu'ont dit tous ces
Auteurs: mais qu'ajotant mes lumires aux leurs, j'aye donn  mon
esprit la libert dont j'tois moi-mme priv[d], lors que je
fis cet Ouvrage. Je savois qu'on ne doit employer pour dfendre la
Vrit, d'autres armes que la Vrit mme; que je ne pouvois
apeller Vrit que ce qui m'avoit paru l'tre; & qu'en vain
j'entreprendrois de persuader les autres par des raisons qui ne
m'auroient pas convaincu. Je choisis donc dans les Auteurs anciens &
modernes les preuves qui m'avoient le plus frap, je laissai celles qui
me paroissoient les plus foibles, & en particulier je ne voulus tirer
aucun avantage de certains livres dont les uns sont videmment suposez,
& dont les autres m'toient suspects. Ayant fait ce choix, je donnai
 mes preuves l'ordre le plus naturel qu'il me fut possible, je les
nonai d'une manire proportionne  la porte du peuple, & je
les mis en vers, afin qu'elles fussent plus aises  aprendre & 
retenir.

[Note d: L'Auteur toit en prison quand il fit cet Ouvrage en vers
Flamands; car ce fut  Paris qu'il le traduisit en Latin. TRAD. DE
PAR.]

Mon dessein toit de travailler pour l'utilit de tous ceux de mon
pas; mais j'avois sur-tout en ve ceux qui vont sur mer,  qui je
voulois procurer par l les moyens de bien employer le loisir qu'une
longue navigation leur donne, & dont la plupart tchent  dissiper
l'ennui par des ocupations peu raisonnables.

Je commence cet ouvrage par les loges des habitans de nos Provinces,
auxquels aucun autre peuple ne peut sans doute disputer la gloire
d'exceller dans l'art de la navigation. Je leur fais regarder
cet avantage comme un fet de la bont de Dieu. Je les exhorte
srieusement  l'employer comme un moyen pour tendre le
Christianisme, aussi bien que pour s'enrichir. Je leur fais remarquer
que leurs longs voyages leur en fournissent l'occasion; qu'ils trouvent
des Payens dans la Chine & dans la Guine, des Mahomtans dans la
Turquie, dans la Perse & dans la Barbarie; que pour les Juifs, les plus
dclarez ennemis du Christianisme, il y a peu de lieux sur la terre o
ils ne soient rpandus; qu'enfin, parmi les Chrtiens mmes, il se
trouve des Impies, qui dans l'ocasion versent adroitement dans l'esprit
des Simples le venin de leurs sentimens, que la crainte leur fait
ordinairement cacher; que c'est contre ces ataques que je voulois leur
fournir des armes, dont les plus clairez pourroient se servir pour
combatre vigoureusement l'erreur, & les autres, pour s'en garantir.

Aprs cela j'entre en matire; & afin de faire voir que la Religion
n'est pas une chose vaine & imaginaire, j'en tablis d'abord le
fondement, renferm dans cette proposition, qu'_Il y a un Dieu_. C'est
ainsi que je le prouve.



[Note marg.: _Qu'il y a un Dieu._]

II. Le sentiment & l'aveu de tout le monde mettent hors de doute qu'il y
a des choses qui ont commenc d'tre. Or ces choses ne se sont point
produites elles-mmes; car produire c'est agir. Or pour agir il faut
exister. Par consquent si elles se sont produites elles-mmes, elles
ont exist avant que d'tre, ce qui est contradictoire. Il s'ensuit
donc qu'elles ont tir l'tre de quelqu'autre principe. Pour fortifier
cette preuve, j'ajote, qu'elle ne porte pas seulement sur les choses
que nous voyons ou que nous avons ves, mais aussi sur leurs causes, &
sur les causes de ces causes; jusqu' ce qu'enfin l'on remonte  un
premier Principe, c'est  dire,  un tre qui n'ait jamais commenc,
& qui existe ncessairement & par lui-mme. Et c'est prcisement
ce Principe que nous apellons Dieu, & dont nous essayerons tantt de
dcouvrir la nature.

Ma seconde preuve est tire du consentement manifeste de toutes les
Nations du monde  croire une Divinit; au moins de celles en qui un
naturel sauvage & farouche n'a point teint les lumires de la Raison,
& les ides du bien & du mal. Je dis donc que les choses qui ne
viennent que d'un tablissement purement humain, ont deux caractres
qui ne se trouvent point dans ce consentement unanime. Le premier, c'est
d'tre difrentes selon les pas[A] & selon les inclinations des
peuples: le second, d'tre sujettes  changer. Or comme l'a remarqu
Aristote mme, lequel on auroit tort de souponner de crdulit sur
ce sujet, la crance d'une Divinit est gnralement rpandue par
tout. D'ailleurs, comme l'a aussi reconnu ce Philosophe, le tems qui
change toutes les choses de pure institution, n'a jamais pu altrer
celle-ci. D'o vient donc cette crance, sinon d'une cause qui agit
naturellement sur l'esprit de tous les hommes du monde? Or cette cause
ne peut tre que l'une de ces deux-ci: une rvlation expresse,
mane de Dieu, ou une tradition, qui de main en main ait pass des
premiers hommes jusques  nous. La premire dcide la question en
notre faveur; puis qu'il n'y peut avoir de rvlation divine, qu'il
n'y ait un Dieu. Si l'on dit que c'est une tradition, qu'on nous aporte
quelque raison, qui puisse nous faire croire que ces premiers hommes ont
eu dessein, dans une afaire de cette importance, d'en imposer  toute
leur postrit[B]. Ajoutez  cela, que soit que nous jettions les
yeux sur toutes les parties de l'ancien Monde, soit que nous regardions
toutes celles du nouveau, nous ne verrons aucuns Peuples, (je ne parle
pas de ceux qui n'ont presque de l'homme que la figure) nous ne verrons,
dis-je, aucuns Peuples qui ne reconnoissent une Divinit, quoi qu'
dire vrai, la connoissance qu'ils en ont soit distincte ou confuse,
 proportion de leur politesse & de leurs lumires. Or peut-on se
persuader que ceux d'entre ces Peuples qui ont eu des lumires, ayent
pu tre trompez ou que ceux en qui l'on remarque de la stupidit,
ayent pu entreprendre de se tromper les uns les autres?

[Note A: On pourroit dire que la Religion est difrente selon les
inclinations des peuples, mais ce n'est qu' l'gard de telle ou telle
Divinit particulire, ou de la manire de servir les Dieux; & non
par raport  cette opinion gnrale, qu'il y a un Dieu, quel qu'il
soit; & c'est de cela qu'il s'agit ici. TRAD.]

[Note B: Ou que l'on prouve qu'ils se sont eux-mmes trompez; faute de
quoi j'ai droit de conclurre, qu'ils ont t lgitimement persuadez
de cette vrit qu'ils ont transmise  leurs descendans. ADD. DU
TRAD.]

Que l'on n'objecte point ici ce peu d'hommes, qui dans un grand nombre
de sicles ont cru, ou fait profession de croire, qu'il n'y a point
de Dieu. Leur petit nombre, & l'oposition gnrale qu'ils ont
rencontre, lors qu'ils ont voulu introduire leurs sentimens, font voir
que ces sentimens n'toient pas le fruit du bon usage que ces gens
faisoient de leur Raison; mais un fet, ou de l'amour de la nouveaut,
passion dont la bizarrerie a quelquefois t jusques  faire soutenir
que la neige est noire: ou d'un esprit corrompu, qui de mme qu'un
got dprav, juge des choses, non selon ce qu'elles sont en
elles-mmes, mais selon ce qu'elles lui paroissent. En fet, tant les
Livres historiques que ceux d'un autre genre, nous aprennent que les
hommes ont conserv l'ide d'une Divinit,  proportion de la
droiture de leur coeur. Il parot donc que cet loignement pour une
opinion si ancienne & si universelle, est une suite de la dpravation
de l'esprit & qu'elle n'a gure pu se trouver qu'en ceux,  qui il
importe souverainement qu'il n'y ait point de Dieu, c'est  dire, point
de Juge de leurs drglemens.

Il est si vrai que ce qui peut jetter les hommes dans cette erreur,
n'est pas le dessein d'entrer dans des opinions un peu moins humiliantes
pour la Raison, que pour peu qu'on y fasse reflexion, on voit que le
sentiment d'une suite de gnrations sans commencement, ou d'un
concours fortuit d'atomes, ou quelque autre sentiment que ce soit,
est sujet  d'aussi grandes dificultez, pour ne pas dire  de plus
grandes, & ne fait pas moins de peine  l'esprit que la crance d'une
Divinit. Par exemple, ce que quelques-uns disent, que parce que leurs
sens ne dcouvrent pas Dieu, ils ne peuvent croire qu'il y en ait
un, peut-il arrter un esprit qui fasse quelque usage de sa Raison?
Voyent-ils leur ame, qui de quelque nature qu'elle soit, corporelle ou
spirituelle, est trs certainement en eux, & y produit des penses,
des jugemens, & des volonts[C]? L'objection qu'on tire de
l'incomprhensibilit de l'tre suprme, n'a pas plus de force que
la prcdente pour prouver qu'il n'y a point de Dieu. On sait qu'il
est de la nature des choses infrieures, de ne pouvoir bien comprendre
celles qui sont d'un ordre plus lev & plus minent. [D] Les
btes ne comprennent point ce que c'est que l'Homme: beaucoup moins
peuvent-elles pntrer ses actions, & dcouvrir de quelle manire
il tablit & gouverne les tats, mesure le cours des Astres, & fait
voyager sur la Mer. Certes la ve mme de ces beaux avantages de
l'homme sur la bte, devroit bien lui faire conclurre, que celui de qui
il les a reus est pour le moins autant au dessus de lui, qu'il est
lui-mme au dessus des btes, & devroit bien diminuer la peine qu'il a
 reconnatre quelque chose de plus excellent que lui, sous prtexte
qu'il n'en connoit pas la nature.

[Note marg.: _Qu'il n'y a qu'un Dieu._]

[Note C: Si l'invisibilit n'est pas une raison pour faire rejetter ce
principe de connoissance & de volontez, parce qu'on  d'ailleurs de
trop fortes preuves de sa ralit, pourquoi formeroit elle un doute
plus raisonnable contre l'existence d'un Dieu? ADD. DU TRAD.]

[Note D: Cela parotra foible  ceux qui sont persuadez que la Bte
est une pure machine: mais qu'au lieu de _Bte_ on mette ici un
_Cafre_, par exemple, ou un _Hottentot_, & cela fera le mme fet.
TRAD. Peut-tre le raisonnement seroit meilleur, si on le poursuivoit
ainsi: Or cette propriet individuelle ne pouvant tre en Dieu que
quelque perfection (comme il parotra par la suite) l'un de ces Dieux
auroit une perfection que les autres n'auroient pas: par consquent ces
autres ne seroient pas Dieu. TRAD.]



III. Nous avons prouv qu'il y a un Dieu: venons  ses atributs. Le
premier qui se prsente, c'est l'Unit. Elle se recueille 1. de ce
que nous avons dj tabli, c'est que Dieu est un tre, qui
existe ncessairement & par soi-mme. Or une chose est dite tre
ncessairement & par elle-mme, non entant qu'on la considre dans
une ide gnrale, & dans l'indtermination  tre ou  n'tre
pas, mais entant qu'elle existe actuellement. Cela pos, je dis que si
l'on tablit qu'il y a plusieurs Dieux, l'on ne trouvera rien en chacun
d'eux qui le fasse exister ncessairement; rien mme qui oblige 
en admettre deux plutt que trois, ou dix plutt que cinq. 2. La
multiplicit des tres particuliers de mme espce, vient de la
fcondit de leurs principes, qui, selon qu'elle est plus ou moins
grande, les rend capables de plus ou de moins de productions: or Dieu
n'a ni principe ni cause.

3. Il y a dans plusieurs tres singuliers certaines propritez qui les
distinguent les uns des autres: or dans une nature ncessaire,
comme est celle de Dieu, rien n'oblige  reconnotre ces sortes de
propritez. 4. S'il y avoit plusieurs Dieux, il y auroit plusieurs
agens libres, qui par consquent pourroient vouloir des choses
directement oposes: [E] or l'un, comme Dieu, c'est--dire, comme
Tout-puissant, devroit pouvoir empcher l'autre d'excuter ses
desseins. Mais si cela toit, celui duquel il arrteroit l'action, ne
seroit pas Dieu, puis qu'tre Dieu, & rencontrer de l'obstacle dans
l'excution de ses projets, sont deux choses incompatibles.[F] Ajoutons
 tout cela une reflexion, qui, quoiqu'elle ne soit pas absolument
concluante, forme pourtant un prjug assez fort en faveur de l'Unit
de Dieu. C'est que, de quelque ct que nous jettions les yeux, nous
ne dcouvrons rien qui nous fasse mme souponner qu'il y ait plus
d'un Dieu. L'Univers fait un seul Monde; dans ce Monde il n'y a qu'un
Soleil: dans chaque homme il n'y a qu'un principe dominant, qui est
l'Esprit.

[Note E: Quelques-uns rpondent  cette objection, que ces Dieux ne
pourroient pas vouloir des choses oposes, parce qu'ils seroient sages,
& non bizarres ni capricieux. Mais c'est ne rien dire. J'avoue, si l'on
veut, qu'ils en seroient plus sages, s'ils s'accordoient assez pour
ne vouloir que les mmes choses. Mais aussi, ils ne seroient pas
infiniment libres s'ils ne pouvoient en vouloir de contraires, & par
consquent, ils ne seroient pas Dieu. _Le mme._]

[Note F: Cette rflexion toit couche en forme de preuve, entre la
troisime & quatrime raison; & on l'a mise  la fin de l'article,
parce qu'elle ne parot pas assez considrable pour tre mise entre
de solides preuves. _Le mme._]



[Note marg.: _Que toutes les perfections sont en Dieu_]

IV. Poursuivons, & tchons de dcouvrir les autres atributs de Dieu.
Tout ce qu'on entend par le mot de _perfection_ est ncessairement en
Dieu, & je le prouve ainsi. Toutes les perfections qui sont dans le
Monde ont eu un commencement, ou n'en ont pas eu. Celles qui n'ont point
eu de commencement, ne peuvent tre que celles de Dieu. Celles qui
ont commenc d'tre, suposent manifestement un principe qui les ait
produites. Et comme de toutes les choses qui sont, aucune ne s'est
produite elle-mme, il s'ensuit que les perfections qu'on dcouvre
dans les fets sont tellement dans leurs causes, qu'elles les rendent
capables d'en produire de pareilles: par consquent tout ce qu'il y
a de perfection au monde, a du se trouver dans la cause premire.
J'ajote, que si elles y ont t, elles n'ont jamais pu cesser d'y
tre, puisqu'on ne peut pas dire que cette cause ait pu en suite en
tre dpouille. Je le prouve: ou ce changement viendroit d'ailleurs,
ou il viendroit de la cause premire elle-mme. Le premier ne se peut:
un tre ternel, ne dpendant d'aucun autre, aucun autre ne peut agir
sur lui. Le second n'est pas plus possible, puis que chaque chose tend
d'elle-mme autant qu'elle peut  se perfectionner, bien loin de
travailler  se rendre moins parfaite.



[Note marg.: _Qu'elles y sont dans un degr infini._]

V. Ce premier principe tant pos, il faut en tablir un autre, c'est
que _Toute perfection se doit trouver en Dieu dans un degr infini_: en
voici la preuve. Ce qui borne l'atribut d'un tre, est, ou que la cause
qui a produit cet tre ne lui a communiqu cet atribut, que jusqu'
un certain degr: ou que cet tre mme ne le pouvoit recevoir, que
dans une certaine mesure. Or ni l'un ni l'autre ne se peut dire de Dieu,
par cette seule raison, qu'tant par soi-mme & ncessairement, il
n'a jamais pu rien recevoir d'ailleurs.




[Note marg.: _Que Dieu est ternel, tout-puissant, tout bon, & qu'il
fait toutes choses._]

VI. Voyons,  prsent quelles doivent tre ces perfections de l'tre
suprme. Il est certain que ce qui vit, est plus parfait que ce qui ne
vit pas; que ce qui peut agir, l'est plus que ce qui en est incapable;
que ce qui est dou d'intelligence, est plus excellent que ce qui ne
l'est pas; qu'enfin ce qui a de la bont, surpasse en perfection ce
qui n'en a point. Donc tous ces atributs de _vivant_, de _puissant_,
d'_intelligent_, de _bon_, sont en Dieu. Or par le second principe que
nous avons pos, il ne peut y avoir rien en Dieu qui ne soit infini:
donc ces atributs y sont dans un degr infini: donc sa vie ne doit
tre borne d'aucun tems, c'est  dire, d'aucun commencement ni
d'aucune fin: voil l'_ternit_. Son pouvoir est illimit: voil
la _Toute-puissance_. Je dis le mme de la _Science_ & de la _Bont_,
qui, comme les deux autres atributs, ne se peuvent trouver en Dieu, que
par cela mme ils ne soient infinis.



[Note marg.: _Que Dieu est ternel, tout-puissant tout-bon, & qu'il
fait toutes choses.]

VII. De ce que nous venons d'tablir, il rsulte que tout ce qui
subsiste, tire son origine de Dieu. Car puis que nous avons conclu de ce
qu'une chose existe ncessairement, qu'elle est par cela mme unique,
& exclut tout autre tre de mme nature: il est vident que toutes
les choses qui sont hors de Dieu ne sont point ncessairement &
par elles-mmes, & qu'elles ont d tre produites par une cause
difrente d'elles. Or cette cause ne peut tre que celle qui n'a point
eu de commencement, puis que, comme nous l'avons vu ds l'entre, tout
ce qui est, doit avoir t produit ou immdiatement, ou mdiatement,
c'est--dire, dans ses causes, par un premier Principe. Et ce premier
Principe est ce que nous apellons Dieu.

[Note marg.: _2 Preuve, tire de la considration de toutes les
parties du Monde, & de leurs diferens usages._]

Quand le raisonnement ne nous conduiroit pas  cette dernire
vrit, la ve seule des choses cres nous l'aprendroit
sufisamment. En fet il est impossible de considrer avec atention la
structure admirable du corps humain, l'arrangement de ses parties tant
extrieures qu'intrieures, la destination des plus petites  de
certains usages, le peu de part que les pres & les mres ont  cet
arrangement &  cette destination; en un mot, l'artifice exquis que
l'on dcouvre dans cet excellent ouvrage, & qui fait l'admiration
de ceux qui s'occupent avec le plus de succs  en tudier les
merveilles: l'on ne peut, dis-je, considrer tout cela sans conclurre,
que l'Auteur de cet ouvrage est un tre souverainement sage &
intelligent. Si dans une chose aussi vidente on ne se contente pas de
ses propres lumires, on n'a qu' lire Galien dans les endroits o il
traite de l'usage de la main, & de celui de l'oeil.

Les corps des animaux brutes ne nous fournissent pas une preuve moins
solide de cette vrit. La forme & la situation de leurs parties
marquent visiblement une certaine intention & de certaines fins, dont
une puissance aveugle, telle qu'est celle de la matire, est absolument
incapable. Je dis la mme chose des plantes & des herbes, & je le dis
aprs les Philosophes les plus clairez. La situation des eaux[1] a
fait fort  propos natre  Strabon la mme pense.[G] Selon leur
nature & la qualit de la matire qui les compose, elles devroient
tre places entre la Terre & l'Air. Si donc la Terre, au lieu d'en
tre couverte, en est seulement arrose en difrens endroits,
n'est-ce pas afin qu'elle puisse servir de demeure  l'homme, &
produire les choses qui lui sont ncessaires? Or qui peut se proposer
une certaine fin dans ses actions, sinon un tre sage & intelligent?

[Note 1: La _situation des eaux &c_. Strabon liv. 17. aprs avoir
distingu les ouvrages de la nature, c'est--dire, de la matire, &
ceux de la Providence, ajote ces mots. Mais comme naturellement les
eaux devroient environner & couvrir toute la terre, & que d'ailleurs
l'homme n'est pas un animal aquatique, mais en partie terrestre & en
partie arien, & capable de jour de la lumire, d'un ct la
Providence a fait sur la surface de la terre plusieurs enfoncemens pour
recevoir l'eau ou une partie de l'eau, & pour en tre cache: & de
l'autre, plusieurs minences par lesquelles la Terre s'levant au
dessus de l'eau, la couvre & n'en laisse parotre qu'autant qu'il
en faut, pour l'usage de l'homme & des animaux, & pour nourrir les
plantes.]

[Note G: La nature de l'eau ne demande pas qu'elle soit place entre
l'air & la Terre. Il sufit de remarquer, que la distribution qui en a
t faite par toute la terre marque une sagesse & une bont qui ne
peut convenir  la matire. TRAD.]

[H] Pour dire encore un mot des btes, quelques-unes, comme les fourmis
& les abeilles, font des choses si bien rgles & si bien conduites
qu' peine peut-on se dfendre d'y reconnotre de la raison & de la
sagesse. On en voit d'autres qui avant que d'avoir prouv ce qui leur
peut nuire, ou ce qui leur est bon, s'loignent de l'un & recherchent
l'autre. Y auroit-il donc, fectivement en celles-l, quelque
intelligence qui diriget leurs actions, & dans celles-ci, quelque
discernement qui rglt leur choix? Non sans doute; puis qu'on les
voit astreintes  agir tojours de la mme manire, & que leur
capacit est tellement borne  un certain ordre de choses, qu'elle
n'a point de lieu dans d'autres un peu difrentes, quoi qu'aussi peu
dificiles. Il faut donc que ces actions partent d'une cause extrieure,
intelligente, qui agisse sur ces btes, & qui en rgle les mouvemens:
& cette cause n'est autre chose que Dieu.

[Note G: On a tir cet Article de son lieu, pour mettre tout d'une
suite les rflexions de l'Auteur sur les fins particulires. TRAD.]

Au reste, on voit dans les parties de l'Univers, non seulement
une direction  de certaines fins particulires, mais aussi une
destination  des fins gnrales, & qui tendent  la conservation
rciproque de ces parties. L'eau, par exemple, qui de sa nature tend en
bas, se meut quelquefois en haut. Pourquoi cela, si ce n'est [I] de peur
que le vuide venant  sparer les parties de l'Univers, n'en dtruise
la liaison, qui ne peut subsister,  moins qu'elle ne soit universelle?
Or ni cette fin qui va, pour ainsi dire, au profit du Monde entier, ni
la force que telle ou telle partie a d'y concourir, ne peuvent tre que
la production d'un Esprit qui prside sur toutes les parties du Monde.

[Note I: Cette crainte du vuide n'est aparemment, dans le sens de
l'Auteur, qu'une prcaution de la Providence, qui pour mieux lier les
parties du Monde; en a exclus le vuide. Et cette rflexion, ainsi
explique, supose que le vuide est possible. TRAD.]

De plus le cours des Astres, & en particulier celui du Soleil & de la
Lune, est si propre  rendre la terre fertile, &  conserver les
animaux dans une bonne disposition, que l'imagination mme, quelques
forts qu'elle ft, ne pourroit rien concevoir de plus ficace pour
ces usages-l. La simplicit des Loix naturelles exigeoit, ce semble,
que les Astres se mssent sur l'quateur[e]. Pourquoi donc ont ils
reu une impression qui les fait mouvoir sur un cercle oblique? C'est
sans doute, afin qu'ils rpandissent leurs bonnes influences sur un
plus grand nombre d'endroits. Le Ciel est donc en quelque faon pour la
Terre, & la Terre est pour tous les animaux en gnral. Mais ne nous
arrtons pas l. Pour qui sont les brutes? Pour l'Homme, sans doute,
qui par la prminence de son esprit s'est assujetti les plus
indomtables. Quand nous recueillirons de tout cela, que le Monde entier
a t fait pour l'Homme, nous ne dirons rien que tous les Stociens
n'ayent aper.[2] Or comme cet ordre qui assujettit  l'Homme toutes
les parties du Monde, & entr'autres les Astres, n'est ni l'fet de la
puissance de l'Homme, laquelle ne s'lve gure au-dessus de l'air
qu'il respire, ni de la soumission volontaire de ces tres clestes:
il faut ncessairement reconnotre une Intelligence suprieure, dont
les ordres secrets obligent ces tres sur qui l'Homme a si peu de
pouvoir,  servir continuellement  ses besoins: & cette Intelligence
n'est autre que celle du Crateur mme des Astres, & de l'Univers
entier.

[Note e: L'quateur est un des quatre grands cercles qui divise la
Sphre en deux parties gales, dont l'une est septentrionale, &
l'autre mridionale. TRAD. DE PAR.]

[Note 2: _Que tous les Stociens n'ayent aperu._ Cicron Offic. liv.
I. & de la nature des Dieux liv. 2.]

[3] Enfin tous ces mouvemens, excentriques,[f] epicycliques,[J] &
autres, qu'on remarque dans les Astres; leurs situations difrentes; la
diversit de leurs cours, qui les aproche ou les loigne plus ou moins
de certains endroits; la varit presque infinie qui se voit dans
la surface de la Terre, & dans la figure des Mers, sont des traces si
sensibles d'une Cause galement libre & sage, qu'il faudroit tre
stupide, pour n'y reconnotre que l'impression brute & aveugle d'un
principe matriel. [K] La figure du Monde entier, qui est d'une rondeur
parfaite, & l'arrangement admirable de ses parties, toutes enfermes
dans la vaste enceinte des Cieux, font aussi voir clairement que ce
n'est pas le hazard, mais une Intelligence sans bornes, qui a pu
composer ce grand Tout & en assembler les parties. Les coups du hazard
ne sont pas d'ordinaire d'une si grande justesse. L'on ne verra jamais
des matriaux jettez  l'avanture, s'unir avec assez d'art & de
rgularit pour composer un Palais. L'on ne verra jamais natre un
Pome de l'amas fortuit de plusieurs caractres. C'est du moins ce qui
ne parut pas possible  celui qui ayant v des figures gomtriques
traces sur le bord de la Mer, dit qu'il apercevoit les traces d'un
homme.

[Note 3: _Enfin tous ces mouvemens &c._ Si l'on supose que la Terre
tourne, la mme rflexion aura lieu, quoi que sous diferens termes.]

[Note f: Petit cercle qui a pour centre un point pris sur la
circonfrence d'un autre cercle plus grand, sur lequel ce petit se met
[Grec: epi] sur & [Grec: kuklos] cercle. TRAD. DE PAR.]

[Note J: La simplicit du Systme que l'on a substitu  celui de
Ptolme, est encore bien plus propre  nous faire connotre la
sagesse d'un Dieu Crateur que tous ces mouvemens embarrassez, que l'on
n'a inventez que sur la suposition fausse de la solidit des Cieux.
TRAD.]

[Note K: Cette rondeur du Monde est une suite de ce mme faux principe,
que les Cieux sont d'une matire solide. TRAD.]

[Note marg.: _Que les hommes ne sont pas de toute ternit; & qu'ils
sont tous issus d'un seul homme._]

Il faut aussi prouver que les hommes n'ont pas t de toute
ternit, & qu'ils doivent leur origine &  un certain tems & 
une certaine tige qui leur est commune  tous. Cela se recueille,
premirement[4] du progrs des Arts qui se sont perfectionnez nez
peu--peu, & de ce que plusieurs Pas auparavant dserts & incultes,
ont commenc d'tre habitez par des Peuples, qui pour la plpart,
& sur tout ceux des Iles, ont conserv dans la ressemblance de leur
Langue avec celle des Pas voisins, une preuve vidente qu'ils en
toient venus. Cela se voit en second lieu par quelques maximes &
quelques pratiques, qui naissent moins d'un instinct naturel, ou d'un
raisonnement clair & sensible  tous les hommes, que d'une tradition
qui s'est rpandue dans tous les tems, & dans tous les lieux, sans
aucune interruption, que celle qu'a pu y aporter la malice des hommes,
ou les dsastres publics. Tels furent autrefois les sacrifices. Telles
ont t, & sont encore aujourd'hui, la dlicatesse de la pudeur
pour les choses qui la peuvent blesser, les crmonies nuptiales, &
l'horreur pour les incestes.

[Note 4: _Du progrs des Arts, &c._ Tertullien prouve ce progrs des
Arts, & cette multiplication du genre humain par le tmoignage de
l'Histoire, dans son liv. de l'ame, sect. 36. _Nous trouvons_, dit-il,
_dans les histoires les plus anciennes que le genre humain s'est
multipli peu--peu_ &c. Et plus bas, _le monde entier mme se
perfectionne tous les jours & pour la politesse des moeurs, & pour
l'invention de plusieurs choses ncessaires_. Ces deux raisons, savoir
cette multiplication & ce progrs, ont fait rejeter  ceux qui savent
l'Histoire, & aux picuriens mmes, l'opinion d'Aristote, lequel a
cru que les hommes ont t de toute ternit. A l'gard des
picuriens, en voici un tmoignage que Lucrce nous fournit. Si la
Terre & les Cieux n'avoient point eu de commencement, seroit-il possible
que les Potes n'eussent rien chant de plus ancien que la guerre de
Troye et la rune de cette Ville; que la mmoire de tant de grandes
actions, que tant de sicles doivent avoir ves, ft prie, & qu'il
n'en ft rest aucun monument qui les rendt immortelles? Je crois
donc que l'Univers est nouveau, & que la Nature ne subsiste que depuis
peu de sicles. De l vient que nous voyons encore quelques Arts se
polir, & quelques autres nouvellement nez crotre de jour en jour.
Tantt l'on a ajot aux navires quantit de pices & d'instrumens
qui les rendent plus parfaits, tantt les joueurs d'instrumens ont
invent des sons mlodieux &c. Virgile. Ecl. 6. _Silne commena 
chanter comment tous les lemens, & le monde entier dans sa naissance,
avaient t composez de ces principes_ (c'est--dire des atomes.)
Gorg. liv. I. Jupiter mit fin  l'heureuse abondance qui rgnoit
avant son tems, afin que la ncessit obliget l'homme  inventer
divers Arts,  chercher le bl dans les sillons, &  tirer des veines
des cailloux le feu qui y est cach. Alors les fleuves commencrent
 sentir le poids des arbres creusez & travaillez en forme de navires.
Alors le Pilote tudia le rang des Etoiles, apella les unes Pleades,
les autres Hyades, quelques autres Ourse. Alors on trouva l'invention de
prendre les animaux au lacet &  la glu, & d'entourer les bois avec des
chiens. Alors on commena  jetter des filets dans les rivires &
dans la mer mme. Alors on profita de la duret du fer, & au lieu
qu'auparavant on fendoit le bois avec des coins, on commena  le
couper avec des scies. Enfin plusieurs autres Arts commencrent 
parotre. _Horace Sat. 3. du liv_ I. Aprs avoir rprsent les
premiers hommes dans leur naissance, comme assez semblables  des
btes, fait voir par quels progrs ils vinrent  un tat plus
polic & mieux rgl. Snque dans un endroit cit par Lactance
assure que la Philosophie n'est pas encore vieille de mille ans. Tacite
Ann. 3. dit que les hommes de la premire Antiquit ne savoient ce
que c'toit de loix & d'Empires, & que les loix ne furent introduites,
& les Empires ne se formrent, qu'aprs que l'ambition & la violence
eurent succd  la modration &  l'honntet. Ce qui a
oblig Aristote  croire &  soutenir l'ternit du genre humain &
par consquent du Monde, a t l'absurdit de l'opinion de Platon,
qui disoit,  la vrit, que le Monde avoit eu un commencement, mais
qui prtendoit qu'il avoit t engendr, & non pas cr. L'un
& l'autre de ces deux Philosophes ont eu raison & ne l'ont pas eu 
divers gards. Platon avoit raison de nier l'ternit du Monde,
mais il se trompoit en disant qu'il avoit t form par voye de
gnration. Aristote raisonnoit juste, lors qu'il rejettoit cette
gnration; mais il raisonnoit mal, lors qu'il concluoit de
l'absurdit de cette doctrine, qu'il faloit donc que le Monde ft sans
commencement. Que l'on prenne ce que l'un & l'autre ont eu de bon,
& l'on tombera dans l'opinion des Juifs & des Chrtiens. Il semble
nanmoins qu'Aristote n'ait pas t tout  fait content de son
hypothse. Il en parle fort souvent d'une manire  faire voir qu'il
toit fort irrsolu l-dessus. Dans la prface du second livre qu'il
a fait des Cieux, il dit qu'il n'a pas de dmonstration de ce qu'il
avance sur ce sujet, mais une simple persuasion. Dans le premier livre
de ses Topiques chapitre 9. il met la question de l'ternit du Monde
au rang de celles sur lesquelles on peut disputer de part & d'autre avec
probabilit. Et dans le 3. liv. de la gnration des animaux, il
supose qu'ils ont pu avoir un commencement, & l-dessus il tche 
dcouvrir de quelle manire ils ont pu avoir t engendrez.]



[Note marg.: _Rponse  l'objection, que si Dieu toit la cause de
tout, il seroit l'auteur du mal._]

VIII. Mais ne semble-t-il pas que, s'il y avoit un Dieu auteur de toutes
choses, & infiniment bon, on ne verroit pas dans le monde tant de
misres & tant de dsordres? Je rpons qu'il y a de deux sortes de
maux, le mal _moral_, c'est--dire, le crime, & le mal _physique_,
c'est--dire, la misre. A l'gard du premier, il est sr qu'on ne
peut l'atribuer  Dieu sans blesser sa saintet. Nous avons dit
qu'il est l'auteur de toutes choses, mais ce n'est que de celles qui
subsistent rellement: & rien n'empche que les choses qui subsistent
rellement, n'en produisent d'autres qui ne sont que de purs accidens &
de pures manires d'tre, tel qu'est ce qu'il y a de criminel dans les
mchantes actions: de sorte qu'il n'est pas besoin de remonter
jusqu' Dieu pour en trouver la source. Lors qu'il cra l'Homme & les
Intelligences qui sont au-dessus de l'homme, il leur donna une libert
qui les rendait capables du bien & du mal. Mais quoique cette libert
se puisse dterminer au mal, elle n'est pas cependant mauvaise en
elle-mme. Pour ce qui est du mal physique qui est proprement ce que
nous apellons _douleur_, il n'y a aucun inconvnient  dire qu'il
vient de Dieu; puis qu'il s'en sert ou  corriger l'Homme, ou  le
punir. Et bien loin que cette espce de mal rpugne  sa bont,
on peut dire qu'il l'employe souvent par un principe d'amour pour les
hommes; de la mme manire que les Mdecins prescrivent aux malades
des remdes dsagrables au got, mais ncessaires pour leur
gurison.



[Note marg.: _Rfutation de l'opinion de deux premiers principes_]

IX. Il faut rfuter en passant l'opinion de ceux qui tablissent deux
premiers Principes, l'un bon, & l'autre mauvais.

I. Deux Principes si oposez ne peuvent que causer du dsordre, & mme
une destruction entire, bien loin de pouvoir produire quelque chose
d'aussi bien construit, & d'aussi sagement rgl, qu'est le Monde. II.
De ce qu'il y a un tre bon par soi-mme, il ne s'ensuit pas qu'il y
en ait un absolument & ncessairement mauvais. La malice est un dfaut
qui supose une chose qui existe dj: or l'existence est par soi-mme
quelque chose de bon[L].

[Note L: De plus il ne faut pas concevoir le mal comme une chose
naturelle, mais comme la dpravation de l'tat naturel des choses.
Or, comme nous l'avons prouv, un tre qui est ncessairement & par
soi-mme, est parfaitement immuable: & quand il ne le seroit pas, il
est toujours vident qu'un premier tre devenu mauvais, ne le seroit
pas ncessairement, puis qu'il ne le seroit pas de toute ternit.
ADD. DU TRAD.]



[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes choses. x. Preuve._]

X: S'il est vrai, comme nous l'avons tabli, que Dieu a cr le
Monde, il n'est pas moins constant, qu'il le gouverne par sa Providence.
Sa bont l'y oblige: sa science infinie & sa toute-puissance lui en
donnent les moyens: l'une lui fait connotre tout ce qui se fait & tout
ce qui se doit faire: l'autre le rend capable d'excuter ce qu'il juge
 propos pour conduire & pour rgler l'Univers. Avec un degr de
sagesse & de bont infiniment plus petit, les hommes tendent leurs
soins sur leurs enfans, & avec quelque chose qui n'est en soi-mme ni
bont ni sagesse, mais qui en rprsent assez bien les dmarches,
les btes mmes savent lever & conserver leurs petits. Il faut
rapeller ici ce que nous avons dit de certains mouvemens peu naturels,
que l'on remarque dans le Monde, mais qui servent bien mieux  sa
conservation que d'autres plus naturels, & plus simples.



[Note marg.: _Que Dieu gouverne toutes les choses sublunaires._]

XI. La Terre & toutes les choses sublunaires tant l'ouvrage du
Crateur, aussi bien que le Ciel, & tous les corps clestes, cette
mme raison fait voir combien est mal fonde l'opinion de ceux, qui
reconnoissant une Providence, la renferment dans l'tendue des Cieux.
Il ne seroit pas mme dificile de prouver, que la Terre est plus
particulirement que le Ciel, l'objet des soins de la Providence. Le
cours des Astres est si conforme aux besoins de l'Homme, qu'on peut dire
qu'ils ont t crez pour lui. Or lequel est le plus digne des soins
de Dieu, ou la Fin, ou les moyens qui sont destinez  cette fin?

[Note marg.: _Que Dieu gouverne les natures particulires._]

Il n'y a pas plus de raison  prtendre, que Dieu ne conduit que les
natures universelles, & ne touche point aux tres Singuliers. Est-ce
qu'il ne les connnot pas? C'est ce que quelques-uns disent, mais si
cela est, comment se connot-il lui-mme? De plus, nous avons prouv
que la science de Dieu est ncessairement infinie: elle s'tend donc
 tous les tres particuliers. Or si Dieu les connoit tous, pourquoi
ne les gouverneroit-il pas tous? Cela parot encore par ces fins tant
particulires, que gnrales, que nous avons dcouvertes dans chaque
partie du Monde. Sans toutes ces considrations, une seule raison
sufit. C'est que les natures universelles ne subsistent que dans les
tres particuliers. Si donc Dieu abandonne les tres particuliers, il
faut aussi qu'il abandonne le genre; s'il conserve & gouverne le
genre, il faut de ncessit qu'il conserve & gouverne les tres
particuliers.



[Note marg.: _Preuve de la Providence, par la conservation des tats_]

XII. La dure des tats & des Empires est une preuve si forte de la
Providence Divine, que tous les Philosophes et tous les Historiens en
ont trs-bien senti le poids. En gnral, par tout o cet ordre,
qui soumet un tat  une autorit suprieure, a t reu, il
y subsiste toujours. En particulier, on voit que certaines formes de
Gouvernement se maintiennent en quelque Pas pendant une longue
suite de sicles. Combien de temps n'a pas dur, par exemple, le
Gouvernement monarchique des Assyriens, des Egyptiens et des Franois.
Le Gouvernement Aristocratique des Vnitiens compte dj plus de
douze cents ans. Il est vrai que la Politique a beaucoup contribu
 cette longue dure. Cependant, si l'on prend garde combien il y a
tojours eu d'esprits drglez et turbulens;  combien de
traverses un tat est sujet de la part de ses Voisins, et quelle,
est l'inconstance de toutes les choses du Monde: on verra qu'il est
impossible qu'une certaine manire de Gouvernement subsiste: si long
tems, sans une direction toute particulire de la Providence. Cette
direction est encore plus sensible dans la manire dont Dieu change la
forme des Empires & les te  de certains Peuples pour les donner 
d'autres. Ceux par qui il opre ces grandes Rvolutions, Cyrus, par
exemple, Alexandre, Csar, Cingi parmi les Tartares, & Namcaa dans la
Chine, ont tous eu une enchanure de succs, que toute la prudence
humaine n'auroit jamais pu leur procurer; ils ont tous prouv un
bonheur dont la grandeur surpassoit leurs dsirs, & dont la dure
constante tait fort loigne du cours ordinaire des choses du
monde, dans lesquelles on ne voit que mlange & qu'ingalit. La
ressemblance qu'ont entr'eux ces vnemens mmorables, & leur
concours  une mme fin, c'est--dire,  l'tablissement d'un
Empire sur les runes d'un autre, ne peuvent partir d'une cause
fortuite & aveugle. On peut faire plusieurs fois de suite un coup de d
heureux: mais si on le fait jusqu' cent fois, il n'y a personne qui ne
l'atribue d'abord  quelque adresse cache.



[Note marg.: _3. Preuve par les miracles._]

XIII. Entre toutes les preuves qui nous convainquent d'une Providence,
il n'en est point de incontestable que les miracles & les prdictions
dont les Historiens font mention. Il est vrai qu'on en dbite beaucoup
sans fondement. Mais doit-on rejetter pour cela tout ce qu'on a
l-dessus de bien atest par des tmoins oculaires, dont le
jugement & la bonne foi sont au-dessus du soupon? Ce sont des choses
impossibles, dira-t'on; mais si Dieu peut tout & sait tout, pourquoi ne
feroit-il pas ce qu'il veut, & ne pourroit-il pas rvler ce qu'il
sait? Si l'on ajote que ces actions miraculeuses violent les loix de
la Nature; je demanderai pourquoi Dieu, tant l'auteur de ces loix,
il n'en seroit pas le matre; & s'il s'y est tellement li, qu'il ne
puisse jamais se dispenser de les suivre? Si l'on dit que ces choses
extraordinaires peuvent avoir t produites par des Esprits
infrieurs  Dieu, j'y consens: mais j'en conclus qu' plus forte
raison Dieu les pouvoit produire lui-mme: outre que, comme dans un
Royaume bien rgl il ne se fait rien d'extraordinaire que sous le
bon plaisir de celui qui le gouverne, il faut ncessairement que ces
Esprits,  qui on veut faire honneur de ces grandes choses, ne les
ayant faites que par l'ordre ou par la permission de leur Matre.



[Note marg.: _En particulier par les miracles de Moyse & de Josu, que
l'on prouve I. par la dure de la Religion Judaque._]

XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires
qui nous parlent d'vnemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de
la Religion Judaque, & des merveilles qui lui servent de fondement,
est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique prive
depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute  la raillerie
& aux mpris de toutes les Nations, a subsist jusqu' prsent dans
tous les endroits du du Monde o elle s'est rpandue. Toutes les
autres Religions, si vous en exceptez la Chrtienne, qui n'est autre
que la Religion Judaque amene  sa perfection, sont tombes du
mme coup qui a renvers les Empires, dont la puissance leur servoit
d'apui. C'est ce qui est arriv  toutes les difrentes branches de
l'ancien Paganisme. Et si le Mahomtisme se maintient encore, ce n'est
qu' la faveur de l'Autorit souveraine. Si l'on recherche la cause
de cette impression profonde & inefaable, que la Religion Judaque
a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas
d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de
gnration en gnration les miracles que leurs premiers pres
virent faire  Moyse &  Josu  leur sortie d'gypte, &  leur
entre dans le Pas de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable
qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un
extrme penchant  la dsobssance, et voulu se charger d'une
loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Crmonies & de
Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux,
& qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des trangers,
qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de crmonies que l'esprit
peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le
symbole de leur Religion, s'ils n'avoient t convaincus que c'toit
Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.

[Note 5: _Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui_. Josphe dans
son premier livre contre Appion nous a conserv un passage d'Hcate,
o cet Auteur parlant des Juifs qui toient avant Alexandre, dit,
qu'ils toient si atachez  leurs loix &  leurs coutumes, que ni
le mpris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais
traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni mme les derniers
suplices, ne les pouvoient obliger  y renoncer. Un autre passage du
mme Hcate porte que _du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs
refusrent constamment d'aider  rebtir le temple de Blus._
Josphe dans la Rponse  Appion, liv. 2. conclut de cette fermet
des Juifs  conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs
dispersions & malgr les menaces & les caresses des Rois trangers,
qu'il faloit bien qu'ils eussent t fermement persuadez de tout tems
que Dieu en toit l'Auteur.]

[Note 6: _La Circoncision toit quelque chose de si douloureux, & qui
leur &c._ Philon.]



[Note marg.: 2. _Par la sincrit de Moyse & par l'antiquit de ses
Livres_]

XV. Les crits de Moyse, qui nous ont conserv la mmoire de tant de
miracles, ont des caractres de vrit extrmement vifs & sensibles.
Tous les Juifs qui ont t depuis ce grand Homme jusqu' nous, ont
toujours cru trs-sincrement, que Dieu le leur avoit envoy pour les
conduire & pour tablir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion
pour la gloire, ni desir d'tablir sa Maison. S'il fait des fautes, il
veut bien les publier; s'il jout de l'autorit suprme, c'est parce
qu'il toit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille
point  l'afermir dans sa famille, qu'il s'est content de confondre
dans la foule des Lvites. Il laisse  d'autres l'honneur du Sacerdoce
dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni
cet artifice, ni ces manires flateuses & insinuantes, qui sont les
couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicit inimitable, & une
proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez 
cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de
l'antiquit. Les Grecs mmes, de qui les autres Peuples ont tir
ce qu'ils ont d'rudition, avouent qu'ils ont reu d'ailleurs[7]
l'invention de l'criture. Et il est certain que le nom de leurs
lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens;
ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques &
Hbraques.[8] Les loix mmes les plus anciennes des Athniens,
sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formes, viennent
manifestement des loix de Moyse.

[Note M: Mais comment et-il obtenu crance dans l'esprit des premiers
Isralites, si Dieu n'et vritablement signal sa Mission par tous
ces prodiges qu'il a laissez par crit? Certes il n'toit pas possible
qu'il jout tout un grand Peuple. Mais quand il l'et pu, il ne
l'auroit pas fait. On le voit trs-loign de tout ce qui peut porter
un homme  la fourbe &  l'imposture. ADD. DU TRAD.]

[Note 7: _L'invention de l'criture_, Hrodote dans sa Terpsichore dit
que les Ioniens ayant apris des Phniciens l'usage des lettres,
l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est  cause
de cela que les lettres Grques sont nommes Phniciennes. En fet
Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'_Alpha_
signifie _un boeuf_ dans la langue Phnicienne, ce qui est vrai.
Eupolme dans son livre des Rois de Jude, dit que Moyse a t
le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs
l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux
Phniciens; & il est vrai que le plus ancien Hbreu toit le mme
ou presque le mme que le Phnicien. _Il prononoit_, dit Lucien,
_certains mots inconnus tels que seroient des mots Hbreux ou
Phniciens_. Chrilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont
il posoit la demeure auprs d'un lac, qui est  ce que je crois le lac
Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phnicien. Cela se
recueille aussi de cette scne de Plaute qui est en langue Punique. Non
seulement la langue des anciens Isralites toit la mme que celle
des Phniciens, mais ils se servoient aussi des mmes lettres, comme
l'ont prouv Joseph Sealiger, & Grard Vossius.]

[Note N: Rochart Liv. I. _des Colonies des Phniciens_, Ch. 6. fait
voir que Josephe s'est tromp; & que ces Solymes dont Chrilus
parle ne sont pas un peuple de Jude; mais de l'Asie Mineure dans le
voisinage de la Lycie.]

[Note 8: _Les lois mmes les plus anciennes des Athniens_ &c. Telle
est la loi touchant _le voleur de nuit_, & celle qui ordonnoit _qu'un
homme venant  mourir sans enfans, son plus proche parent pouseroit
sa veuve_. Sopater, Trence, & Donat, font voir que c'toit l une
loi des Athniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fte des
Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs
solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur
Pontife toit oblig par les loix d'pouser une fille vierge &
citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux _que lorsque deux ou
plusieurs soeurs viendroient  mourir sans enfans ou sans frres,
les parens du ct du pre seroient hritiers_, venoit aussi des
Hbreux.]



[Note marg.: _3. Par les tmoignages des Auteurs trangers._]

XVI. Outre cela, on trouve dans les crits de plusieurs Auteurs
Paens, beaucoup de choses conformes  celles que Moyse nous aprend,
& qui ne pouvant tre regardes que comme les restes d'une Tradition
trs-ancienne & trs-universelle, sont fort propres  confirmer ce
que cet Auteur a crit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se
trouve en substance, quoi qu'un peu dguis,[9] dans les plus vieilles
histoires des Phniciens, que[P] Sanchionation avoit compiles, &
que[g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques
traces parmi les Indiens, au raport de Mgasthnes & de Strabon;[11]
& parmi les gyptiens, selon le tmoignage de Larce & de Diodore de
Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus,[12] Hsiode[i], & beaucoup d'autres,
ont parl du Chaos, que quelques-uns ont rprsent comme un grand
oeuf[R]. Ils n'ont pas ignor non plus, [Note marg. A: C'est une
province d'gypte.] ni la cration des animaux, ni celle de l'Homme;
ils ont su qu'il a t form  l'image de Dieu, & qu'il reut de
son Crateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout
cela des Grecs, l'nonce dans ses Mtamorphoses d'une manire
fort aprochante des expressions de Moyse.[14] picharme[j] & les
Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient t faites par la
parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15]
Vers ausquels on a donn le nom d'Orphiques [Note marg.: (Grec: dochma
kai ochma)] non qu'ils fussent d'Orphe, mais parce qu'ils en
contenoient les leons & la doctrine. La lumire du Soleil,[16] selon
Empdocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le
dpositaire, ou, comme a parl un des Docteurs de l'ancienne Eglise,
le _rceptacle_ & le _vhicule_.[l] Aratus & Catulle[m] ont plac
au-dessus des Astres le sjour de la Divinit,[n] Homre y a conu
une lumire ternelle. Thals[o], instruit dans la discipline des
Phniciens, de qui il toit descendu, a enseign que Dieu est le plus
ancien de tous les tres comme n'ayant t produit par aucun autre,
que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que
les tnbres ont prcd la lumire. Ce dernier point, qui se
trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hsiode, nous aprend
pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les
vieilles coutumes, mesuroient plutt le tems par les nuits que par les
jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont t
arranges par une Intelligence suprme.[19] Aratus dit que les Etoiles
ont t cres de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des
Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel rpandu dans tout
l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hsiode,
Homre,[22] & Callimaque, ont assur que l'Homme avoit t form
de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent 
reconnotre un seul Dieu auteur & matre du Monde. On peut dire aussi
qu'elles ne se sont pas moins rencontres,  reconnotre dans un
septime jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un
monument trs-sensible de la cration du Monde en six jours. Pour les
Hbreux, cela est clair. A l'gard des Grecs, & des Latins,[24] nous
l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clment Alexandrin,
& de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de
Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne,
de la Bretagne & de la Gaule, ont divis le tems en semaines: ce qui
prouve qu'ils conservoient la mmoire du repos qui suivit la Cration.
Et cela parot aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours
de la semaine.

[Note 9: _Dans les plus vieilles histoires des Phniciens que
Sanchoniaton avoit compiles & que Philon de Biblos a traduites_. Voici
un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en
le citant dans sa Prparation vanglique liv. 1. ch. 10. La
Thologie des Phniciens tablit pour premier principe du Monde _un
air tnbreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air tnbreux
& un Chaos_ envelop d'obscurit: Que ces deux principes occupoient un
espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent sparez
par aucune borne: mais qu'enfin _l'Esprit_ tant devenu amoureux de ces
principes qui lui apartenoient, il s'toit ml avec eux: Que cette
conjonction avoit t apelle _desir_ ou _amour_: Que ce fut de
l que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il toit sans
commencement, & n'avoit t produit par aucune cause: Que la premire
chose qui provint de son union avec ces principes, fut _Mot_, par o
quelques-uns entendent du limon, d'autres une putrfaction qui nat
d'un mlange d'eau avec quelque autre substance: Que ce _Mot_ avoit
t la semence de toutes les Cratures, & la matire dont elles ont
t formes...... Que les Astres toient dans ce limon comme dans un
oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les toiles, &
[O]les grans Astres, fut ensuite illumin. Tout le Monde voit le raport
qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on
voit, I. une matire informe & tnbreuse que Moyse appelle [Hbreu
_Tehom_], _abme_  [Grec: _Tohou_ & _Bohou_], _terre sans forme &
vuide; eaux_ & que Sanchoniaton nomme _Chaos_, avant qu'elle ait reu
du mouvement, & _Mot_, aprs qu'elle en eut reu. On y voit, II.
_l'Esprit_, auteur du mouvement, & qui tire de cette matire tous les
tres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit mme son action
reprsente par une mme image, qui est celle d'une colombe qui couve
un oeuf: car c'est l la force du mot [Hbreu: _Merachpheth_], que
nous avons traduit, _se mouvoir_, comme l'a remarqu le Rabbin Salomon
Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres toient dans le limon comme
dans un oeuf. C'est  cela que se raportent les passages suivans.
Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblme du
Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la gnration
de toutes choses a t _un oeuf_, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui
ne sont autre chose que les Astres, sont dits _tre nez d'oeufs_. IV.
Enfin on voit dans l'Auteur Phnicien aussi bien que dans Moyse, que la
lumire a prcd le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est
parl de [Grec: Ban] _Ban_ & de [Grec: Kolpia] _Kolpia_. Le premier est le _Bohou_ [Hbreu] que nous avons traduit, _vuide_; le second, par lequel
Sanchoniaton entend le vent, est visiblement [Hbreu: _Kol pi jah_],
_la voix de la bouche de Dieu_. Zenon qui toit de Cittium, ville
de Cypre & Colonie des Phniciens, disoit, au raport du Scholiaste
d'Apollonius, que ce Chaos dont a parl Hsiode, toit de l'eau; &
que cette eau venant  s'abaisser, il s'toit produit une espce de
limon lequel s'paississant devint ce que nous apellons la terre.
Numnius, allgu par Porphyre, cite expressment Moyse, dans ces
paroles, _le Prophte a dit que l'Esprit de Dieu_ [Grec: enephezeto],
_toit port sur les eaux_. La sparation de la terre & des eaux se
trouve aussi dans Phrcydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans
Anaximander, qui dit que la Mer est _un reste de l'humidit originelle
de l'Univers_. Linus & Anaxagore ont enseign _qu'au commencement tout
toit ml et confus, mais que l'Esprit a tout arrang_. Ce qu'ils
tiroient des Phniciens, qui ds la premire Antiquit ont eu
commerce avec les Grecs. Linus mme toit Phnicien d'origine.
Orphe, qui a puis des mmes sources, dit dans un passage cit par
Athnagore, que _le limon a t fait d'eau_. Outre cela, il a parl
du Chaos comme _d'un grand oeuf, qui venant  se crever, s'est partag
en deux parties qui sont le ciel & la terre_. On trouve aussi dans un
passage de cet ancien Auteur, cit par Timothe le Chronologue, _& les
premires tnbres, & la premire illumination de l'Univers_.]

[Note O: Aprs avoir nomm le Soleil, la Lune & les toiles
qu'entend-il par les grans Astres? Peut-tre les toiles de la
premire grandeur.]

[Note P: Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des
Historiens Phniciens. Suidas assure qu'il a vcu quelque tems aprs
la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait t adress
 Abibal Roi de Phnicie, pre d'Hiram, alli de Salomon, il faut
qu'il ait vcu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon)
_Bibliot. Crit. t. I._ dit qu'il parot que l'histoire attribue 
Sanchoniaton a t suppose, vers le tems de Porphyre, en faveur du
Paganisme. Voyez ce qu'il dit _p. 131. & suiv._ TRAD. DE PAR.]

[Note g: Philon _de Biblos_, qui avoit traduit son ouvrage de Phnicien
en Hbreu, toit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur
Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des
fragmens dans Euseb. _Prep. Ev. Le mme._]

[Note 10: _On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de
Mgasthnes._ Voici le passage, tir du liv. 15. de Strabon. Les
indiens ont en beaucoup de choses les mmes opinions que les Grecs. Ils
croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir
un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans
toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des
principes difrens; mais que le principe gnral dont tout le Monde
a t form, c'est l'eau. On voit aussi dans Clment Alexandrin,
liv. I. des Stromates un passage de Mgasthnes, qui tmoigne que
les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes
traditions enseignent touchant la Nature.]

[Note 11: _ Et parmi les gyptiens._ Larce dans sa prface; Ils
tiennent (_ce sont les gyptiens_) que le Monde dans sa naissance a
t[Q] une masse confuse: que les lmens ont t tirez de cette
masse par voye de sparation: que les animaux en ont t formez.. que
le Monde prira, de mme qu'il a commenc d'tre.]

[Note Q: Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. Ils
disent que lors que l'Univers commena d'exister, le Ciel & la Terre
n'avoient qu'une mme face, & toient mlez l'un avec l'autre:
Qu'ensuite l'air ayant reu un mouvement perptuel, ce qu'il y avoit
de parties de feu s'lvrent au-dessus des autres, pour composer
les Astres: & les parties bourbeuses & paisses s'affaissrent &
s'amassrent dans un mme lieu, avec les parties humides: Que les unes
& les autres ayant aussi reu un mouvement continuel, les plus
humides s'toient spares des plus grossires & des plus solides;
celles-l pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre
qui toit d'abord fort molle, s'paissit peu  peu par la chaleur du
Soleil: Que sa surface ayant commenc  fermenter par cette chaleur,
il s'y toit form de petites levures qui contenoient une certaine
pourriture, environne d'une espce de membrane ou de peau fort
dlie; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides &
marcageux, lors que le Soleil vient  les chaufer tout d'un coup.
Que cette petite pourriture tant devenue un Ftus, ou une bauche
d'animal, tous ces Ftus tirrent leur nourriture d'un brouillard qui
de nuit se rpandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil
leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties
dans une forme convenable, & le Soleil ayant brul & dissip ces peaux
o ils toient enfermez, toutes les espces d'animaux vinrent enfin
 parotre: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de
chaleur, s'levrent dans l'air, les plus terrestres demeurrent sur
la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la
Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur &
par les vents, toit devenue incapable de produire les animaux de la
manire qui vient d'tre dcrite; & qu' cette voye de gnration
succda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas tre
surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on
en voit un exemple dans la [A]Thbade, o dans le tems que le Nil
est le plus dbord, le Soleil chaufant tout d'un coup la terre qui
a t humecte & dtrempe par ce debordement, il s'engendre sur sa
surface une pourriture, de laquelle nat une multitude incroyable de
rats & de souris: Qu' plus forte raison cela a pu arriver dans le
commencement, puis qu'alors la Terre, qui toit plus molle, & l'air
qui avoit une autre temprature, toient dans une disposition plus
prochaine  produire des animaux. Macrobe, Saturnal. liv. VII.
raporte en abrg cet article de la Thol. gyptienne touchant la
gnration des animaux. Tout cela, si vous y joignez _l'Esprit,_
ressemble assez  la doctrine de Moyse, &  la Tradition des
Phniciens. La plpart des Philosophes Grecs ne regardant qu' la
matire, n'ont point parl de la cause qui lui a donn le mouvement
& la forme. Aristote, qui a senti ce dfaut l'a prtendu viter en
disant qu'il faloit, outre la matire, concevoir une cause qui ait agi
sur elle, & que cette cause est la _Nature_. Mais Thals, Anaxagore,
& Platon ont mieux rencontr lors qu'ils ont dit que cette cause est
[Grec: Nas], c'est--dire une _Intelligence, un Esprit_.]

[Note h: Linus toit un Pote Grec qui vivoit avant Homere, selon
quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous
reste rien de lui. TRAD. DE PAR.]

[Note 12: _Hsiode & beaucoup d'autres_. Ces autres sont l'Auteur
de certains Hymnes, & du Pome des Argonautes, que l'on a cru tre
Orphe; picharme, le plus ancien des Potes Comiques,& Aristophane,
dans la Comdie qui a pour titre, _les oiseaux_, & dont Lucien & Suidas
nous ont conserv le passage qui fait  ce sujet. Dans tous ces
Auteurs on voit un _Chaos_, matire informe, & principe de toutes
choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent _Amour_, & qui
sparant toutes les difrentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la
Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hsiode
tant n proche de Thbes, ville qui a t btie par Cadmus
Phnicien, il en a pu tirer ce qu'il dit l-dessus, & qui est si
conforme  ce que nous venons de voir de la tradition des Phniciens.
II. Que les Phniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens,
qui ont t les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la
connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.]

[Note i: Hesiode autre Pote, n a Ascre en Beocie, que quelques-uns
mettent avant Homere, & d'autres plus probablement un sicle aprs
ou environ. Les ouvrages qui nous restent de lui sont simples pour
le stile, mais grands pour les penses morales. Sa Theogonie ou
Gnration des Dieux est la Thologie des Paens. Son ouvrage
intitul les Oeuvres & les Jours, est plein de belles penses. TRAD.
DE PAR.]

[Note R: Aparemment  cause de la mtaphore que Moyse employe pour
rprsenter l'action de l'esprit de Dieu, & qu'il tire de l'action
d'une poule qui fait clorre ses oeufs en les couvant. ADD. DU TRAD.]

[Note 13: _Ovide.... l'nonce dans ses Mtamorphoses_ &c. Le passage
est trs-beau, Grotius l'a raport tout entier. Comme il est un peu
long, je n'en donnerai qu'un abrg. Ovide, aprs avoir dcrit le
Chaos d'une manire fort ingnieuse, reprsente le partage que Dieu
fait de toutes ses parties confuses & mles. Il dit qu'il en tira
les lmens,  chacun desquels il marqua sa place: Qu'il arrondit la
Terre, l'environna de Mers, & qu'il la coupa de rivires, & de lacs:
Qu'il tendit les campagnes, abaissa les valons, leva les montagnes,
& orna les bois de feuillage. Il parle ensuite des cinq Zones &
clestes & terrestres, des brouillards, des nues, des orages, dont il
dit que Dieu tablit le sige dans les airs, ou il assigna de mme 
chacun des vents leur quartier. Plus haut il nous fait voir l'_ther_,
ou l'air pur, & dgag de parties terrestres; & plus haut encore le
Ciel & les Astres, qu'il reprsente, aussi bien que les Dieux, comme
les habitans du Ciel. Il parle en gnral des difrentes espces
d'animaux, & de leurs demeures. Il leur manquoit un Matre,
ajote-t-il; l'Homme naquit pour possder ce beau rang. Japtus
mlant avec de l'eau le limon tout nouvellement spar de l'_ther_,
le forma  l'image des Dieux matres & directeurs de tout l'Univers.
Et au lieu que les autres animaux sont panchez vers la terre, il donna
 l'Homme une tte droite, leve, & capable de porter les yeux vers
le Ciel. Eurysus Pythagoricien dit que celui qui a form l'Homme
tant souverainement bon & bien faisant, a bien voulu se prendre
lui-mme pour patron de cet ouvrage. Horace, Virgile, & Juvnal ont
reprsent ntre ame comme descendue du Ciel, & faisant mme partie
des tres clestes. Cicron, & Hipparchus cit par Pline liv. II.
ont donn  l'ame une espce de parentage avec les toiles.]

[Note 14: _picharme_ &c. _La Raison des hommes_, dit ce Pote, _est
ne de la Raison de Dieu_. Amlius Platonicien cit par Eusbe
Prpar. lib. XI. Cette Raison par qui subsistent toutes les choses
qui ont t faites, est assurment cette _Parole_ dont un certain
Auteur Barbare dit, qu'elle toit avec Dieu quand il croit le Monde,
& mme avant qu'il le crt: que tout a t fait par elle: & que
tout tre vivant & anim, vit & subsiste par elle. Cet Auteur
Barbare est S. Jean, qui vivoit un peu avant ce Philosophe. Chalcidius,
dans son commentaire sur le Time de Platon, parlant de Moyse: Il
est clair, _dit-il_, qu'il jugeoit bien que la Sagesse divine avoit
prsid  la creation du Ciel & de la Terre, & qu'en un mot elle est
le premier Principe de tout l'Univers. Znon & ses Sectateurs ont
aussi le mme dogme. _Tertull._ contre les Gent.]

[Note j: picharme de Sicile, Pote comique & Philosophe, que
quelques-uns font inventeur de la Comdie: il avoit crit sur la
Nature & sur la Medecine, ces ouvrages sont perdus. TRAD. DE PAR.]

[Note 15: _Les vers Orphiques_. J'en prens  tmoin cette premire
parole que le Pre de l'Univers pronona lors que par ses ordres il
fonda le Monde entier. Et ailleurs, Tourne tous tes regards, &
dirige tous les mouvemens de ton coeur vers la Raison divine. Jette les
yeux sur le Crateur du Monde. Lui seul est ternel, lui seul a cr
toutes choses; lui seul prsent  toutes les parties de la vaste
machine du Monde, les agite & les remue. Aucun homme ne le voit,& il
voit seul tous les hommes. Ces deux passages se trouvent dans Justin
Martyr, liv. de la Monarchie, dans Clment Alexandrin, Stromat. liv. v.
& dans Eusbe, Prpar. Evang. liv. XIII.]

[Note 16: _Selon Empdocle_. Ce Philosophe disoit que la premire
chose qui fut spare du Chaos, fut _l'ther: Qu'ensuite le Feu en
fut tir, & enfin la Terre: Que la Terre tant venue  se resserrer
par l'imptuosit mme du mouvement de ses parties, l'Eau en toit
sortie, comme par bouillons: Que l'Air s'toit dgag de dedans l'eau
-peu-prs comme les exhalaisons sortent de la terre: Que pour ce qui
est de _l'ther_, & du Feu, le premier avoit produit le Ciel, & le
second, le soleil. Plut. liv. 2. ch. 6. Il disoit aussi _qu'il y
avoit deux Soleils, l'un, original, & l'autre qui a t form sur le
premier, & c'est celui que nous voyons_.]

[Note k: Empedocle d'Agrigente, disciple de Pythagore & de Parmnide,
avoit crit sur la Physique, & une Relation de l'expedition de Xerxs.
TRAD. DE. PAR.]

[Note l: Aratus, c'est ce Pote Grec dont Cicron encore jeune, avoit
traduit les Phenomenes. TRAD. DE. PAR.]

[Note m: Catulle Pote Latin, de Vrone, mort  Rome  l'ge de 30.
ans, 44. ans avant J.C. _Le mme_]

[Note n: Homere le meilleur des Potes Grecs, & le desespoir de tous
ceux qui voudraient l'imiter, vivoit,  ce que l'on croit, plus de
900. ans avant J. C. Il y en a qui le font contemporain de Salomon. _Le
mme_.]

[Note o: C'est le premier de ceux qu'on nomma les sept Sages de la
Grce. Il naquit vers l'an 115. de Rome, & mourut vers l'an 209. g
de 92. ans; tant jeune sa mere, dit-on, le pressa de se marier: il
rpondit, _il n'est pas encore tems_; sollicit de nouveau dans un
ge avanc, il dit, _il n'est plus temps_. Le mme.]

[Note 17: _Dans les vers Orphiques_ &c. _Je chanterai la Nuit, Mere des
Dieux & des hommes_.]

[Note 18: _Plusieurs Nations qui retenoient &c._ Nicolas de Damas le dit
des[S] Numides: Tacite, des Anciens Allemans: Csar, des Gaulois: &
Pline, des [T]Drudes, en particulier: Aulu-Gelle des Athniens. Les
Bohmiens & les Polonois ont encore aujourd'hui cette coutume.]

[Note S: Anciens peuples d'Afrique.]

[Note T: Prtres & Philosophes des Gaules.]

[Note 19: _Aratus dit que les Etoiles &c._ Commenons par Jupiter,
& ne nous lassons jamais de parler de lui. Toutes les parties du Monde
ressentent les fets de sa prsence. Nous jouissons mme de lui, _&
c'est de lui que nous tirons ntre origine_. C'est aussi lui qui a
atach les Astres au Ciel dans l'ordre o nous les y voyons, afin
qu'ils nous montrassent en quelle saison chaque chose se doit faire, &
que tout naqut selon de certaines loix. Ces mots, _& c'est de lui
que nous tirons ntre origine_, ont t citez pat St. Paul Act. XVII.
28. Chalcidius, dans son Comment. sur le Time de Platon. L'opinion
des Hbreux s'acorde avec ce que je viens de dire. Ils enseignent que
Dieu qui a arrang & orn l'Univers, a donn charge au Soleil de
dominer sur le jour, &  la Lune, d'avoir soin de la nuit: qu'il a
tabli les Etoiles pour dterminer les tems, pour marquer les annes,
& pour faire connotre d'avance la fertilit ou la strilit de la
terre.]

[Note 20: _Virgile parle d'un Esprit &c_. Georgiques liv. IV.
Quelques-uns faisant rflexion sur cette adresse & sur cette prudence
qui paroissent par tant de marques dans les mouches  miel, ont dit
qu'il y avoit en elles une portion de l'Intelligence divine: qu'en
fet, Dieu est comme rpandu dans toutes les parties de la Terre & de
la Mer, aussi bien que dans les Cieux; & que c'est de lui que l'homme &
tous les animaux puisent en naissant cet Esprit subtil & dli qui les
anime.]

[Note 21: _Hsiode_. _Il commanda  Vulcain_, dit ce Pote, _de
mler de l'eau avec de la terre, & de donner  ce compos une voix
humaine_. Euripide. Souffrez que les morts rentrent dans le sein de la
Terre. Chaque chose retourne  la source dont elle est sortie. L'Esprit
retourne au Ciel, & le corps rentre dans la Terre. Ce dernier ne nous
est pas donn en possession perptuelle: il ne nous est que prt.
Et si, peu aprs, la Terre le reprend, elle ne reprend que ce qui lui
apartient, puis que c'est elle qui l'a nourri. Tout cela a un raport
vident avec Gen. III. 9. & Eccles. XII. 7.]

[Note 22: _Et Callimaque_. Il appelle l'Homme, _la boue de Promthe_.
Dmocrite, picure, Juvnal, & Martial, ont aussi parl de cette
boue dont l'homme a t form.]

[Note 23: _Maxime de Tyr_. &c. Dissertat. I. Au milieu de tant
d'opinions difrentes, qui se combattent les unes les autres, on en
voit une constante & universelle; que Dieu est & le Roi & le Pre
de toutes choses; qu'il y a plusieurs Dieux, qui sont fils du Dieu
souverain, & qui ont part  la conduite de l'Univers. Le Grec,
le Barbare; ceux qui habitent prs de la mer, & ceux qui en sont
loignez, le Sage & l'Idiot, parlent tous l-dessus le mme langage.
Antisthne, Sophocle, & Varron, reconnoissent aussi un seul Dieu
souverain.]

[Note 24: _Nous l'aprenons de Josphe, de Philon_ &c. Jos. Rp. 
Appion, liv. II. dit _qu'il n'y a aucune ville, soit Grque soit
Barbare, o ne soit parvenue la coutume de clbrer le septime
jour, de mme que le font les Juifs_. Philon. _Le septime jour est
un jour de fte, non pour une seule ville, ou pour un seul pas, mais
pour tous les peuples du monde._ Clment Alexandrin cite l-dessus
Hsiode, Homre, & Callimaque.]

[Note 25: _Dion Cassius._ Il tmoigne que la coutume de compter le
tems par une rvolution, de sept jours est venue des Egyptiens, & que
d'eux elle s'est rpandue parmi tous les autres Peuples.]

Les Egyptiens tenoient que la vie des premiers hommes avoit t d'une
grande simplicit,[26] & que l'usage des vtemens leur toit inconnu.
L'ge d'or si vant par les Potes, & que Strabon tmoigne[27] avoir
t connu des Indiens, n'est autre chose que cet heureux tems qui a
prcd la chte du premier homme.[p] Maimonides remarque que[28]
l'histoire d'Adam, d'Eve, de l'Arbre, & du Serpent, faisoit de son tems
un des articles de la Tradition des Indiens Idoltres, des habitans du
Pegu, & des Calaminsames. Ferdinand de Mends, & quelques autres de ce
sicle, raportent que le nom d'Adam n'est pas inconnu aux Brachmanes:
& que les Siamois comptent aujourd'hui[29] six mille ans, depuis la
cration du Monde. La longue vie des Patriarches se trouve dans
l'histoire que[q] Brose[30] a faite de la Chalde, dans celle
d'gypte par Manthon[r], dans celle des Phniciens compose par
Hirom[s], & enfin dans l'Histoire Grecque d'Hestius, d'Hcate,
d'Hellanicus, & dans les Posies d'Hesiode. Ce qui peut rendre cette
vrit moins incroyable, c'est que des Auteurs de plusieurs pas,
entre autres[t] Pausanias[31] Philostrate[u] & Pline raportent qu'en
quelques spulcres on a trouv des corps[Y] d'une grandeur beaucoup au
dessus de l'ordinaire.[32] Catulle, & avant lui plusieurs Auteurs Grecs,
disent qu'avant que la corruption du genre humain ft monte 
l'excs, Dieu[33] & les Intelligences par lesquelles il excute
ses ordres, n'ayant pas encore rompu tout commerce avec les hommes,
communiquoient quelquefois avec eux par des aparitions. La vie brutale
des Gans raporte par Moyse se lit aussi[34] dans presque tous les
Auteurs Grecs, & dans quelques Auteurs Latins.

[Note 26: _Et que l'usage des vtements_ &c. Diodore de Sic. raportant
l'opinion des Egyptiens sur cela, dit[U] que les premiers hommes
menoient une vie fort incommode & fort dure, parce qu'on n'avoit encore
invent aucune des choses utiles  la vie: qu'ils n'avoient ni habits,
ni maisons, ni feu & que leur manger toit trs-grossier. Dicarque,
Philosophe Pripatticien, cit par Varron & par Porphyre, dit que
les premiers hommes tant bien plus prs des Dieux que nous toient
d'un trs-bon naturel, et vivoient dans l'innocence; & que de l est
venu le nom d'ge d'or, qu'on a donn aux premiers sicles.]

[Note U: Ce tmoignage joint  celui qui suit forme une description
assez bizarre des premiers hommes, l'un les rprsente menant une
vie fort misrable, & l'autre, fort sainte. Ainsi il pourroit sembler
qu'ils ne sont pas au but de l'Auteur. Ils y sont pourtant, aujourd'hui;
que le lait, le vin & le miel couloient de source de mme que l'eau:
mais que cette dlicieuse abondance ayant rendu les hommes fiers &
insolens, Dieu qui ne le put souffrir leur ta tous ces biens, &
tablit un autre genre de vie, pnible & laborieux.]

[Note 27: _Avoir t connu des Indiens._ Strabon, liv. xv. fait dire
 Calanus l'Indien, qu'autrefois la farine toit aussi commune que
la poussire l'est autant le premier, pour ce qui est de la simplicit
de la vie de nos premiers Pres, l'autre, pour l'innocence de leurs
moeurs. Le 3. passage qui est directement contraire au 1. peut
nanmoins avoir lieu ici, en ce qu'il reprsente assez bien cette vie
toute simple, & toute naturelle de l'homme avant qu'il tombt dans la
rvolte.]

[Note p: Le Rabin Maimonides toit trs savant, quelques Juifs
l'appellent la lumire d'Israel,  cause de sa science; il toit n
 Cordoue en Espagne l'an de J.C. 1135. & mourut g de plus de 70
ans. TRAD. DE PAR.]

[Note 28: _L'Histoire d'Adam, d'Eve, du Serpent, &c._ Chalcidius sur le
Time de Platon: _selon Moyse Dieu dfendit aux premiers hommes de
manger de certains fruits, qui leur pouvoient donner la Connoissance du
bien & du mal_. Et ailleurs; C'est  cela que se raporte ce que les
Hbreux dirent; que Dieu avoit donn  l'Homme une ame raisonnable
par une inspiration cleste, & aux btes, une ame destitue de
raison, se contentant de commander  la Terre de les produire de son
sein; que de ce nombre fut ce serpent, qui par ses suggestions engagea
dans le crime ces prmices de tous les hommes. Dans les plus
anciennes cremonies des Grecs on crioit _Eva,_ & en mme tems on
montroit un serpent.]

[Note 29: _Six mille ans depuis la cration._ Selon le raport
de Simplicius, Callisthne envoya  Aristote des Observations
Astronomiques qu'il avoit recueillies  Babylone, & qui remontoient
jusqu' 1903 ans, ce qui est -peu-prs le tems qui pouvoit s'tre
coul depuis le Deluge jusqu' Callisthne.]

[Note q: Berose est le premier crivain de l'histoire des Chaldens;
il fleurissoit sous Ptolme Philadelphe, Roi d'gypte. Nous n'avons
plus son Histoire, car celle d'Annius de Viterbe est suppose.
Joseph, _dans ses l. contre Appion_, nous a conserv des Fragmens
considrables du vritable Berose. TRAD. DE PAR.]

[Note 30: _Brose, Manthon, Hirom, Hestius, Hcate, Hellanicus_.
Josphe Antiq. Jud. liv. I. ch. 4. cite tous ces Auteurs dont on
avoit encore de son tems les livres. Servins sur Virgile, dit que les
Arcadiens vivoient jusqu' 300 ans.]

[Note r: Manthon, Grand Prtre d'gypte, Secrtaire ou
Bibliothcaire des Archives sacres de l'gypte, sous Ptolem. Philad.
Joseph _contre Appion_, Eusebe _dans sa Chron._ Jules Africain, ont
conserv plusieurs Fragments de l'Hist. d'gypte de Manethon. TRAD. DE
PAR.]

[Note s: Il toit gyptien & Gouverneur de Syrie sous Antigonus ou
sous Antiochus. _Le mme Pline_.]

[Note t: Pausanias toit de Cesare en Cappadoce, il vivoit sous
l'Empereur Antonin le Philosophe, & fleurissoit vers l'an de J.C. 139.
Sa description de la Grce est un bon ouvrage. TRAD. DE PAR.]

[Note 31: _Pausanias...... des corps d'une grandeur au dessus de
l'ordinaire._ Dans ses Laconiques il dit _qu'on montroit dans le Temple
d'Esculape, auprs de la ville d'Asopus, des os d'homme d'une grandeur
extraordinaire_. Et dans le I. liv. de ses Eliaques, _qu'on avoit tir
de la mer un os qui avoit t ensuite gard [V] Pise, & que
l'on croyoit tre de Plops_. _Philostrate_ Au commencement de ses
Hroques il dit _que dans[W] la Pallne, les inondations & les
tremblemens de terre dcouvroient beaucoup de corps de taille
dmesure_. Dans le liv. VII. ch. 16., Dans l'le de Crte un
tremblement de terre ayant rompu une montagne, on y trouva un corps qui
toit sur ses piez, & que les uns disoient tre celui d'Orion, & que
les autres, d'Etion. L'Histoire nous aprend que le corps d'Oreste
ayant t dterr par le commandement de l'Oracle, on trouva qu'il
toit grand de sept coudes. Il y a plus de mille ans qu'Homre s'est
plains que les hommes de son tems n'toient plus si grans que leurs
Anctres. Solin dit que pendant la guerre de Crete, aprs une
inondation extraordinairement grande, les eaux s'tant retires, on
avoit trouv sur la terre un corps de 33. coudes, qui fut vu de
Mrellus & de son Lieutenant Flaccus. Josphe, Antiq. Jud. liv. V, ch.
2. On voyoit encore alors des Gans, dont la grandeur norme &
la figure extraordinaire ofroit un spectacle capable d'frayer, &
tonnoit ceux mmes qui ne les connoissoient que par le rcit des
autres. Aujourd'hui mme on montre encore de leurs os qui surpassent
toute crance. Gabinius dans la description de la Mauritanie disoit
_que Sertorius avoit trouv les os d'Anteus, qui tant rejoints
faisoient un corps de 69 coudes_. Phlgon, Histoire des choses
merveilleuses ch. 9. parle d'une tte qu'on dterra  Ida, & qui
toit trois fois plus grosse qu'une tte ordinaire. Il raporte aussi
qu'on avoit trouv en Dalmatie beaucoup de corps qui d'une main 
l'autre avoient plus de seize aunes; & dans [X]le Bosphore Cimmrien,
un squelte de 24 coudes de hauteur.]

[Note V: Ville du Ploponnse.]

[Note W: Presqu'ile de Macdoine.]

[Note X: Aujourd'hui dtroit de Caffa ou de Kerel, dans la petite
Tartarie.]

[Note u: Philostrate toit un Courtisan de l'Empereur Svre, &
de l'Impratrice Julie son pouse. Ce fut  la prire de cette
Princesse & pour lui plaire, qu'il composa la fabuleuse histoire
d'Apollonius de Tyane. Il fleurissoit vers l'an 204. de J. C. TRAD. DE
PAR.]

[Note Y: Je ne vois pas quel raport la taille dmesure des Gans
peut avoir avec la longue vie des premiers hommes. TRAD.]

[Note 32: _Catulle...... qu'avant que la corruption_. C'est dans
l'Epithalame de Ple & de Thtis. Mais aprs que la Terre eut
t fouille par les crimes des hommes, & que leur coeur transport
par la passion eut renonc  la justice, les frres tremprent leurs
mains dans le sang de leurs frres...... & une fureur criminelle ayant
rompu les bornes qui sparoient la justice d'avec l'injustice, obligea
les Dieux  se retirer d'avec les hommes, &  les abandonner  eux
mmes.]

[Note 33: _Et les Intelligences par qui_ &c. Voyez Plutarque dans son
Trait d'Isis, & Maxime de Tyr, Dissertat. I. & XVI. Le nom d'Anges se
trouve en ce sens non seulement dans la Bible des LXX; mais aussi dans
Labon, Aristide, Porphyre, Jamblique & Chalcidius, Auteurs Payens, &
dans Hostanes, qui est plus ancien que tous ceux-l. Hraclite, selon
le tmoignage de Chalcidius, assure _que les puissances divines donnent
des avis & des instructions aux hommes qui en sont dignes._]

[Note 34: _Dans presque tous les Auteurs Grecs_ &c. Homre Iliad. X.
Hsiode, Platon, Ovide, Mtamorph. 1. X. Lucain, liv. IV. Snque,
30. Quest. Natur.]

Pour ce qui est du Dluge, il est remarquable que de toutes les
Histoires, sans en excepter celles des Peuples du nouveau Monde, aucune
ne remonte plus haut.[35] C'est ce qui a oblig Varron[v] de nommer le
temps qui l'a prcd, _un tems inconnu_. La licence des Potes a
fort obscurci la mmoire de ce grand venement. Mais les crivains
de la premire Antiquit, comme[36] Josphe Rp.  Appion Brose
Chalden, &[37] Abydne d'Assyrie, l'ont rapport d'une manire
trs-conforme  ce qu'en dit Moyse; jusques-l qu'Abydne,[38] &
Plutarque mme parlent du pigeon qui fut lch hors de l'Arche.[39]
Lucien dit que dans une ville de Syrie, nomme Hirapolis, on
conservoit une vieille tradition, qui portoit, qu'autrefois un Dluge
universel ayant couvert la Terre, un petit nombre de personnes illustres
par leur pit, & quelques animaux de toute espce, avoient t
conservez par le moyen d'une grande Arche. La mme histoire se lit
aussi[40] dans Molon,[41] dans Nicolas de Damas, & dans Apollodore[w]; &
ces deux derniers font particulirement mention de l'Arche. Plusieurs
Auteurs Espagnols[AD] assurent que dans quelques endroits de
l'Amrique, comme dans les pas de Cuba, de Mchoachan, & de
Nicaragua, la mmoire du Dluge, & des animaux conservez, & celle du
corbeau & de la colombe, subsiste encore aujourd'hui; & que les habitans
de la Castille d'Or font aussi l'histoire d'un grand Dluge. Il semble
mme que les Payens n'ayent pas ignor en quels endroits de la terre
les hommes demeuroient avant ce tems l; puis que Pline dit que la
Ville de Joppe a t btie avant le Dluge.[AE] On a montr de tout
tems, & on montre encore  present[42] sur les montagnes Gordies en
Armnie, l'endroit o s'arrta l'Arche.

[Note 35: _C'est ce qui a oblig Varron_ &c. Censorin; Varron divisoit
le tems en trois grans espaces, savoir, le tems _Inconnu_, le tems
_Fabuleux_, & le tems _Historique_. Le premier, depuis le commencement
du Monde jusqu'au [Z] premier Dluge: le second, depuis le premier
Dluge jusqu' la premiere Olympiade: le troisieme, depuis la premiere
Olympiade, jusqu' nous. Les Rabbins appellent le premier de ces trois
priodes, _le tems vuide_.]

[Note Z: Les anciennes histoires ont parl de deux Dluges. Celui
qui arriva dans l'Attique du tems d'Ogygs, environ 532 ans aprs le
Deluge de No. L'autre qui arriva dans la Thessalie sous le Regne de
Deucalion 248 ans aprs celui d'Ogygs & du tems de Moyse.]

[Note v: Varron, le plus savant des Romains, toit Pote & Philosophe:
il avoit compos 24. livres de la langue Latine qu'il ddia 
Cicron. Il mourut 26. ans avant J. C. TRAD. DE PAR.]

[Note 36: _Brose Chalden_. 1. I. [AA] Berose raporte conformment
aux plus anciennes histoires &  ce que Moyse en a dit, la destruction
du genre humain par le Dluge,  la rserve de No Auteur de ntre
race, qui par le moyen de l'Arche se sauva sur le sommet des montagnes
d'Armnie. Antiq. Jud. liv. I. ch. 3. il raporte ces paroles de
Brose; On dit que l'on voit encore des restes de l'Arche sur la
montagne des Cordies en Armnie, que quelques uns raportent de ce
lieu des morceaux du bitume dont elle toit enduite, & s'en servent
comme d'un prservatif.]

[Note AA: Je suis dans ce passage & dans tous ceux qui seront citez de
Josphe, la Traduction de M. Arnaud d'Andilly, except 2 ou 3 endroits
o il me semble qu'il s'est tromp: je les marquerai.]

[Note 37: _Abydne d'Assyrie_. Voici le passage, cit par Eusebe,
Prpar. liv. IX. & par Cyrille contre Julien, liv. II. Entre ceux qui
leur succdrent fut Sisithrus. Saturne lui ayant prdit que le I du
mois de Dsius, il y auroit une pluye extrmement grande & forte, &
donn ordre de cacher  Hliopolis[AB] ville de Sippares, tout
ce qu'il pourroit ramasser d'crits, il obit  ce commandement,
s'embarqua pour l'Armnie, & incontinent aprs il vit l'fet de cette
prdiction. Le troisime jour la tempte ayant cess, il lcha des
oiseaux; pour voir s'ils pourroient dcouvrir quelque endroit de la
Terre qui ne ft pas couvert d'eau. Mais ces oiseaux ne trouvant par
tout qu'une vaste mer, & ne voyant pas o se reposer, retournrent 
Sisithrus. Il en laissa encore sortir d'autres, mais avec aussi peu de
succs, si ce n'est qu'ils revinrent les ailes pleines de boue. A peine
en eut-il lch d'autres pour la troisime fois, que les Dieux le
retirrent du Monde. Le vaisseau aborda en Armnie; & les habitans
du pas se servirent du bois dont il toit bti comme d'un
prservatif. Alexandre Plyhistor cit par Cyrille dit qu'aprs la
mort d'Otyarre, son fils Xisuthrus lui succda & regna 18 ans; que
de son tems il y eut un grand dluge, dont ce Roi s'toit sauv en
obissant  l'ordre que Saturne lui donna de faire une Arche, & d'y
entrer avec des animaux de toute espce. Il faut remarquer ici que le
nom de _Sisithrus_, aussi bien que celui _d'Ogygs_ & de _Deucalion_,
signifie en d'autres langues ce que le mot de No signifie en Hebreu,
c'est  dire; _repos_. Eusbe nous aprend qu'Alexandre Poyhistor, qui
crivoit en Grec, appelle Isaac, [Grec: gels], _gels_ c'est  dire
_ris_, ce qui est le sens du mot _Isaac_. Les Histoires sont pleines
d'exemples de ces sortes de changemens. A l'gard du mon de _Saturne_,
il est donn  Dieu dans ces passages, ou parce que les Assyriens
nommoient le Dieu souverain, du nom de la plus haute des 7. Plantes,
our parce que le mot Syriaque ??? _El_, signifiant & Dieu & Saturne,
les Grecs n'ont pris que la dernire de ces deux significations.
Jusques-l tout se raporte assez bien  l'Histoire sainte. Mais il
faut de plus savoir, que dans la Tradition des Egyptiens, ce Dluge de
Deucalion a t universel. Diodore liv. I. & que Pline liv. III. ch.
14. dit que l'Italie mme n'en avoit pas t exemte.]

[Note AB: Dans Prolome Sippare est une ville de Mesopotamie. Selon le
texte d'Abydne, ce doit tre un Peuple.]

[Note 38: _Et Plutarque mme_ &c. Voici ses paroles. _On dit que
Deucalion lcha hors de l'Arche un pigeon, qui, tant qu'il revint lui
fit connotre par l que la tempte duroit encore, & lors qu'il ne
revint plus, lui fit juger qu'elle toit passe._]

[Note 39: _Lucien dit que dans une ville_ &c. C'est dans la Desse de
Syrie.[AC] La plus commune opinion, _dit-il_, est que Deucalion est
le fondateur du Temple de cette ville. Car les Grecs disent que les
premiers Hommes tant cruels et insolens, sans foi, sans hospitalit,
sans humanit, prirent tous par le Dluge; la Terre ayant pouss
hors de son sein quantit d'eaux qui grossirent les fleuves, & firent
dborder la mer  l'aide des pluyes, de sorte que tout fut inond.
Il ne demeura que Deucalion, qui s'toit sauv dans une Arche avec
sa famille, & une couple de btes de chaque espce qui le suivirent
volontairement, tant sauvages que domestiques, sans s'entremanger,
ni lui faire mal. Il vogua ainsi jusqu' ce que les eaux fussent
retires. Il fut le pre d'une seconde race d'hommes, qui remplit la
place de celle que le Dluge avoit dtruite &c.]

[Note AC: Je donne ce passage selon la Traduction de Mr. d'Ablancourt;
elle est fort libre, & fort belle.]

[Note marg. A: _Joseph d'Acosta & Ant. Herrera._]

[Note 40: _Dans Molon_. Le passage est dans Eusbe Prparat. liv. IX.
ch. 19. Immdiatement aprs le Deluge, cet Homme qui s'toit sauv
en Armnie avec sa famille, en fut chass par les habitans du lieu. De
l il vint en cette partie de la Syrie qui est fort montagneuse, & qui
alors n'toit pas habite.]

[Note 41: _Dans Nicolas de Damas_. Voici ses paroles, qui se trouvent
dans Josphe liv. XCVI. Il y a en Armnie, dans la province de
Myniade une haute montagne nomme Baris, o l'on dit que plusieurs se
sauvrent durant le Dluge. On dit aussi qu'une Arche, dont les restes
se sont conservez pendant plusieurs annes, & dans laquelle un Homme
s'toit enferm, s'arrta sur le sommet de cette montagne. Il y a de
l'aparence que cet Homme est celui dont parle Moyse Lgislateur des
Juifs. Jrme d'gypte, & Mnasas, citez par Josphe, ont aussi
parl du Dluge & de l'Arche.]

[Note w: Apollodore toit Grammairien d'Athenes, il vivoit sous le
regne de Ptolome Evergetes. Nous avons l'abrg de sa Bibliothque,
ou histoire fabuleuse des Grecs, en 3. liv. TRAD. DE PAR.]

[Note AD: _On a montr_ &c. C'est ce que tmoignent Thophile
d'Antioche liv. III. St. piphane contre les Nazarens, St.
Chrysostome dans son Sermon sur la charit parfaite, Isidore liv.
XIV. des origines ch. 8. le Gographe de Nubie, & l'Itinraire de
Benjamin.]

[Note 42: _Sur les montagnes Gordies_. Les Interprtes Chaldaques
ont rendu l'_Ararath_ de Moyse par _Cardu_; Josphe par _Cordies_; Q.
Curce les appelle _Cordes_; Strabon, Pline, & Ptolome, _Gordies_.]

Pour achever de parcourir l'histoire de Moyse, [43]Japtus, pre des
Europens, Jon, ou comme on l'crivoit autrefois, Javon, le pre des
Grecs, & [44]Hammon qui peupla le premier l'Afrique, sont visiblement le
Japhet, le Javan, & le Cham de la Gense.[AF] Josphe[45] & beaucoup
d'autres ont dcouvert dans les noms de quantit de Peuples & de
Pas, des traces de ceux qui se trouvent dans ce mme livre.[46]
L'entreprise tmraire des Gans & leurs guerres contre les Dieux, si
fameuses chez les Potes, n'est qu'un dguisement de l'histoire de la
tour de Babel[x]. [47]Diodore de Sicile,[48] Strabon,[49] Tacite[y],
Pline[z] & Solin, font mention de l'embrasement de Sodome.[50]
Hrodote[aa], [51]Diodore, [52]Strabon, Philon[ab], & avec eux,[53] des
Nations entires issues d'Abraham, les Hbreux,[54] les Idumens,[55]
& les Ismalites, confirment ce que Moyse nous aprend de la
circoncision. L'histoire qu'il fait d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, & de
Joseph, se trouvoit autrefois, non seulement dans ce que Philon
avoit traduit de Sanchoniaton, mais aussi dans les ouvrages[56]
de Brose,[57] d'Hcate,[58] de Nicolas de Damas, d'Artapan,
d'Eupolme, de Dmtrius, & dans[59] les Vers Orphiques. On en voit
encore aujourd'hui une partie,[60] dans l'abrg que Justin a fait des
livres de Trogue Pompe.[61] Presque tous ces Auteurs ont aussi parl
de Moyse & de ses actions. Les Vers Orphiques disent expressment qu'il
fut tir des eaux, & qu'il reut de Dieu deux tables. On voit dans
Eusbe un Fragment[62] de Polmon, qui raporte en peu de mots la
sortie des Isralites hors de l'gypte; & ce mme vnement se
trouve dans[63] Manthon, dans Lysimaque, & dans Chrmon, Auteurs
Egyptiens citez par Josphe.

[Note 43: _Japtus est le Japhet_ &c. La lettre [Hbreu: Pe] se
prononoit tantt comme un [Grec: p], _p_, tantt comme un [Grec: ph],
_ph_.]

[Note 44: _Hammon qui peupla le premier l'Afrique est le cham_ &c. _On_
est une terminaison que les Grecs ont ajot au mot de _Cham_. Ils
rendent aussi la lettre [Hbreu: Het] _ch._ par un simple _h_;
quelquefois mme ils l'omettent. St. Jrme dit que les Egyptiens
appeloient encore de son tems l'gypte _Cham_.]

[Note AF: Bochart l'a fait d'une manire  laquelle on ne peut rien
ajoter; mais son livre n'avoit pas encore paru lors que Grotius fit
celui-ci. TRAD.]

[Note 45: _Josphe a dcouvert dans les noms_ &c. Selon lui, de
_Gomer_ est la Galatie, o Pline met une ville nomme _Comara_.
De Magog, sont les Scythes, qui ont bti dans la Sytie la ville de
Scythopolis, & de plus une autre ville que Pline liv. V ch. 25. appelle
_Magog_, d'autres _Hirapolis_ & _Bambyce_. Il est visible que de
_Medai_ sont venus _les Mdes_, de _Javan_ les anciens Grecs, qui
s'appelloient _Ioniens_ ou _Iaoniens_ comme on le lit dans les anciens
Auteurs. De _Chabal_ sont venus les _Ibriens_ peuples d'Asie dans le
voisinage desquels Ptolome met la ville de _Thabilaca_. De _Msec_,
vint la ville de _Mazaca_, dont parlent Strabon liv. XII. & Pline liv.
VI. ch. 3. Et de plus les _Mosches_. De _Thiras_ vient le nom & le
peuple de _Thrace_. L'Auteur ajoute  cela plus de 50 noms, sur
lesquels il fait les mmes remarques. Ceux qui sont curieux de ces
recherches ont dj lu cet article. C'est pourquoi je ne le traduirai
pas, d'autant plus qu'il est charg d'une critique qui a meilleure
grce en Latin qu'en Franois.]

[Note 46: _L'entreprise tmraire des Gans_ &c. Homre Iliad. 1.
XI. Virgile Gorg. 1. I. Lucain, Pharsale l. VII. Ovide Mtamorph.
liv. I. ont dit que les Gans ont tch de se rendre matres du
Ciel. Cette fable est fonde sur la vrit. Le raport de cet atentat
des Gans contre le Ciel est fond sur le langage courant de toutes
les Nations, selon lequel, tout ce qui est d'une hauteur extraordinaire,
telle que celle de cette tour, est dit aller, s'lever jusqu'au Ciel.
Josphe cite ce passage d'une certaine Sibylle. Tous les Hommes
n'ayant alors qu'une mme langue ils batirent une tour si haute, qu'il
sembloit qu'elle dt s'lever jusques dans le Ciel. Mais les Dieux
excitrent contre elle une si violente tempte qu'elle en fut
renverse, & firent que ceux qui la btissoient parlrent en un
moment diverses langues; ce qui fut cause qu'on donna le nom de Babylone
 la ville, qui a t depuis btie en ce mme lieu. Eusbe
Prpar. liv. IX. ch. 4. cite un passage d'Abydne qui porte la mme
chose. Brose nous aprend aussi que les Grecs se sont trompez, lors
qu'ils ont dit que c'toit Smiramis qui avoit bti Babylone.]

[Note x: Diodore de Sicile, Historien Grec, vivoit sous Jules Cesar &
Auguste 60 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]

[Note 47: _Diodore de Sicile_, &c. Liv. XIX. aprs avoir dcrit le Lac
Asphaltite, ou la mer morte; parce que les lieux d'alentour, _dit-il_,
sont pleins d'un feu cach, & jettent une odeur fort mauvaise, ceux qui
habitent prs de l sont fort sujets  des maladies & ne vivent pas
long tems.]

[Note 48: _Strabon_ liv. XVI, aprs avoir parl de ce mme Lac,
ajote Pour prouver qu'il y a dans ces endroits des feux qui minent
la terre, ils montrent auprs de Moasas des pierres pres, raboteuses,
& brles. Ils font remarquer que la terre est en plusieurs lieux
coupe de cavernes, & toute cendreuse; que les pierres y distillent
la poix; qu'il y a quelques rivires qui bouillent, & qui rendent
une odeur puante. Cela prouve assez bien la vrit d'une certaine
tradition que ces Peuples ont. Ils disent qu'autrefois il y avoit dans
cette contre treize villes; que Sodome dont on voit encore aujourd'hui
l'enceinte, grande de soixante stades, en toit la Capitale. Mais que
le feu & les eaux bitumineuses qui sortirent de terre par un grand
tremblement, firent parotre ce Lac que nous nommons Asphaltite,
embrasrent les pierres, engloutirent une partie de ces treize villes,
& rendirent les autres dsertes en contraignant les habitans de
fuir.]

[Note 49: _Tacite_ Hist, liv. V. Prs de l il y a une vaste
campagne qui,  ce qu'on dit, toit autrefois fort fertile, & o il
y avoit des villes grandes & bien peuples, mais qui furent embrases
par la foudre. On ajote qu'il y reste encore quelques marques de cet
embrasement, en ce que le terre parot toute brle, & qu'elle a
perdu la force de produire des fruits: car tout ce qui y nat est d'une
couleur noire, n'a aucune substance capable de nourrir, & se rduit en
cendre.]

[Note y: Tacite Historien Romain, fleurissoit sous l'Empereur Trajan,
vers l'an 100. de J.C. TRAD. DE PAR.]

[Note z: C'est Pline l'ancien, ou le Naturaliste: il vivoit sous les
Empereurs Vespasien & Tite 70 ou 75 ans aprs J.C. TRAD. DE PAR.]

[Note 50: _Hrodote_. C'est dans l'Euterpe. Les Colches, les
Egyptiens, & les thiopiens sont les premiers qui ont pratiqu la
circoncision. Les Phniciens & les Syriens de la Palestine avouent
qu'ils l'ont reue des Egyptiens. Les Syriens qui demeurent auprs du
fleuve de Thermodon, & de Parthenius, & les Macrons leurs voisins disent
qu'ils l'ont reue des Colches. Pour ce qui est des thiopiens je ne
puis dire avec certitude s'ils l'ont reue des Egyptiens, ou si ce sont
eux qui la leur ont aprise. Je remarque sur ce passage I. qu'il n'y
avoit dans la Palestine que les Juifs qui fussent circoncis: c'est ce
que tmoigne[AG] Josphe Antiquit. Liv. VIII. Chap. 4. II. que bien
loin que ceux ci avouent qu'ils l'ont reue des Egyptiens, ils
disent au contraire que ce fut Joseph qui la porta en gypte. III. que
ceux qu'Hrodote apelle Phniciens, sont les Idumens, lesquels les
Grecs ont cru faussement tre descendus des Phniciens. IV que ceux
d'entre les thiopiens qui se circoncisoient toient issus d'Abraham &
de Chettura. V. que les Colches & leurs voisins qui pratiquoient cette
crmonie toient des dix Tribus que Salmanasar avoit emmenes
captives, & dont quelques personnes vinrent jusqu'en Thrace.]

[Note AG: Josephe 3 ou 4 lignes plus haut atribue  Hrodote d'avoir
dit que les thiopiens ont apris des Egyptiens  se faire circoncire.
Mais comme dans le passage qui vient d'tre raport, Hrodote dit
qu'il ne sait lequel de ces deux peuples l'a apris de l'autre, il faut
ou que dans quelque autre endroit il ait parl aussi afirmativement que
Josephe dit qu'il a fait, ou que celui-ci se soit tromp.]

[Note aa: Hrodote est le plus ancien Historien Grec, dont les ouvrages
soient venus jusqu' nous, il vivoit 440 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]

[Note 51: _Diodore_. Liv I. _Une preuve que les Colches sont descendus
des Egyptiens, c'est qu'ils se circoncisent de mme que ceux-ci._ Cela
ne prouve pas davantage que les Egyptiens sont ou les auteurs de la
Circoncision; ou les pres de ce Peuple que cela le prouve des Juifs.]

[Note marg. A: Peuples d'thiopie.]

[Note 52: _Strabon_. Liv. XVI. _Quelques-uns d'entre les[A] Troglodites
sont circoncis de mme que les Egyptiens._]

[Note ab: Philon toit Juif, mais n  Alexandrie. L'an 40. de J.C.
les juifs le dputrent  l'Empereur Caligula, pour lui demander
justice des insultes des Paens; mais Caligula ne le voulut point
couter. _Le mme_.]


[Note 53: _Des nations entires issues d'Abraham._ Thodore cit par
Eusbe parlant d'Abraham dit _que celui qui l'avoit tir de son pas
lui commanda de se circoncire lui & toute sa maison, & qu'il obit._]

[Note 54: _Les Idumens_. Ils sont ainsi appelez d'Edom le Pre de
ce peuple, & qui est le mme qu'Esa. Je dirai en passant que la
postrit d'Edom s'tant multiplie & rpandue jusques vers la Mer
qui spare l'gypte de l'Arabie, donnrent leur nom  cette Mer, &
que les Grecs sachant qu'Edom signifie _roux_ ou _rouge_, la nommrent,
_Mer Erythre_, c'est--dire, _rouge_. Ammonius, Justin Martyr, &
piphane, tmoignent que ces Peuples se circoncisoient.]

[Note 55: _Et les Ismalites._ De tout tems ils ont circoncis
leurs enfans, mais au mme ge qu'Ismal avoit t circoncis,
c'est--dire  l'ge de treize ans, comme le tmoignent Josphe &
Origne. piphane entend par ces Ismalites, les Sarrazins, & il a
raison; car les Sarrazins ont toujours suivi cette coutume religieuse; &
c'est de ceux-ci que les Turcs l'ont tire. Alexandre Polyhistor, cit
par Josphe & par Eusbe, parle ainsi des enfans de Chettura. Le
Prophte Cleodme surnomm Malchas dit dans son Histoire des Juifs,
aussi bien que Moyse, Lgislateur de ce Peuple, qu'Abraham eut de
Chettura, entr'autres enfans, Afer, Assur, & Afra; qu'Assur donna le nom
 l'Assyrie, Afra & Afer,  la Ville d'Afra &  l'Afrique. On
voit par l d'o les thiopiens, Peuples d'Afrique, ont pris la
circoncision. Ils la retiennent encore aujourd'hui, quoi que Chrtiens,
mais c'est simplement par respect pour une coutume si ancienne, & non
par principe de Religion.]

[Note 56: _De Brose_. _En l'ge dixime aprs le dluge il y avoit
parmi les Chaldens un Homme fort juste & fort intelligent dans la
science de l'Astrologie._ Il est vident par le tems qui est marqu
l que c'est d'Abraham qu'il y est parl. Ce passage est dans Josphe
Antiquit. Liv. 1.]

[Note 57: _Hcate_. Il avoit crit l'histoire d'Abraham, mais ce
livre qui toit encore du tems de Josphe, ne se trouve plus.]

[Note 58: _Nicolas de Damas_. C'toit un Homme fort illustre & par
lui-mme & par l'honneur qu'il avoit d'tre aim d'Auguste &
d'Hrode. Voici ce qu'il dit d'Abraham. Abraham sortit avec une
grande troupe du pas des Chaldens qui est au dessus de Babylone,
rgna en Damas, en partit quelque tems aprs avec tout son peuple, &
s'tablit dans la Terre de Canaan qui se nomme maintenant Jude, o
sa postrit se multiplia d'une manire incroyable, ainsi que je le
dirai plus particulirement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est
encore aujourd'hui fort clbre & en grande vnration dans le Pas
de Damas. On y voit un bourg qui porte son nom, & o l'on dit qu'il
demeuroit.]

[Note 59: _Les vers Orphiques_. Personne n'a connu le Matre & le Roi
de tous les hommes, que ce seul Chalden, qui a si bien su le cours du
Soleil & le mouvement des Cieux.]

[Note 60: _Dans l'Abrg que Justin_ &c. Liv XXXVI. Ch. 2. Les Juifs
sont originaires de Damas, la plus clbre Ville de Syrie. Aprs
Damascus, Azlus, & Adores, ils eurent pour Rois Abraham & Isral.
Le ttre de Roi que Nicolas de Damas & Justin donnent  ces
Patriarches, vient de ce qu'ils avaient sur leurs familles une autorit
royale. De l vient qu'ils sont apellez _Oints_. Ps. CVI. 15.]

[Note 61: _Presque tous ces Auteurs_ &c. Justin Liv. XXXVI. Moyse
ayant t fait le Chef de cette Nation que les Egyptiens avoient
banni, droba de nuit tout ce qu'ils avoient de plus sacr. Ceux-ci
tant venus les armes  la main pour reprendre ce qu'on leur avoit
emport, furent contraints par de grans orages de s'en retourner. Moyse
tant rentr dans son ancienne patrie s'empara du mont Sina.]

[Note 62: _De Polmon_. Sous le rgne d'Apis fils de Phorone; une
partie de l'arme des Egyptiens sortit d'gypte, & s'alla habituer
dans cette partie de la Syrie qu'on apelle Palestine. Ce passage se fit
dans la Chronique d'Eusbe. Polmon vivoit,  ce qu'on croit, dans le
tems d'Antiochus Epiphans ou l'Illustre.]

[Note 63: _Manthon, Lysimaque & Chrmon_. Ce que ces Auteurs ont
crit l-dessus est rempli de fables, & il ne s'en faut pas tonner,
puis que les Egyptiens ont toujours t ennemis jurez des Juifs. Ce
que l'on peut recueillir de plus raisonnable de ce qu'il nous reste
d'eux, c'est que les Hbreux, issus des Chaldens, tant matres
d'une partie de l'gypte, y avoient fait le mtier de Berger: mais que
les Egyptiens les ayant traitez en esclaves & acablez de travail,
ils sortirent de ce Pas acompagnez de quelques Egyptiens & sous
la conduite de Moyse: qu'ayant pass les dserts de l'Arabie, ils
toient enfin arrivez dans la Palestine, & s'toient fait une Religion
toute difrente de celle des Egyptiens.]

Faisons; en passant, une rflexion sur tout cela. C'est qu'il ne
tombera jamais dans l'esprit d'un homme sens, que Moyse, tant
environn[64] d'Egyptiens,[65] d'Idumens,[66] d'Arabes, & [67] de
Phniciens, tous ennemis des Isralites, et jamais os crire sur
la naissance du Monde & sur tout ce qui s'toit pass jusques 
son tems, des choses qu'on et pu rfuter par d'autres livres plus
anciens, ou qui eussent choqu la crance reue & universelle; ni
qu'il et t assez hardi, pour avancer des Faits comme arrivez de
son tems, si ces Faits eussent p tre dmentis par des Nations
entires.

[Note 64: _D'Egyptiens ennemis des Isralites_. 1. parce que ceux-ci
les avoient quitez malgr eux. 2. parce qu'ils avoient renonc 
leurs crmonies sacres.]

[Note 65: _D'Idumens_. A cause de la haine que les deux Chefs de ces
Nations s'toient porte l'un  l'autre, & qui vivoit encore dans
leurs descendans: de l vient que les Idumens refusrent le passage
aux Isralites, Nomb. XX. 14.]

[Note 66: _D'arabes_. C'toient ceux qui toient issus d'Ismal.]

[Note 67: _De Phniciens_. Ce sont les Cananens &c. avec qui les
Hbreux ont eu une guerre ternelle.]

A ces Auteurs dj allguez, qui ont fait mention de Moyse, il faut
joindre[68] Diodore de Sicile,[69] Strabon,[70] Pline,[71] Tacite, &[72]
Longin[ac] dans son Trait du Sublime. On voit non seulement dans les
Auteurs du Talmud, mais aussi dans Pline & dans Apule[ad],[73] le nom
de ces deux Magiciens qui rsistrent  Moyse.[74] Plusieurs Auteurs
ont parl de la Loi, & en particulier, des Ordonnances crmonielles,
que ce Lgislateur a tablies: & Pythagore mme, au raport
d'Hermippus, en a tir beaucoup de choses lesquelles il a adoptes.
Enfin[75] Strabon &[76] Justin rendent  la pit &  la justice des
premiers Juifs, de magnifiques tmoignages.

[Note 68: _Diodore de Sicile_. _Moyse a dit qu'il avoit reu ses loix
du Dieu que les Juifs apellent Jao._ Ce _Jao_ n'est autre que _Jhova_.
Philon Juif nous aprend que les Tyriens rendoient ce nom par celui de
_Jevo._ Clement Alexandrin dit que d'autres Peuples l'exprimoient
par celui de _Jaou_, & l'on voit dans Thodoret que les Samaritains
l'crivoient ainsi, _Jabai_. Cette diversit vient de ce que les
Orientaux exprimoient les mmes mots, les uns avec de certaines
voyelles, les autres avec d'autres: & c'est de l que vient cette
grande diversit que l'on voit dans les noms propres du vieux
Testament. Philon a fort bien remarqu que ce mot de _Jehovah_,
marquoit l'existence de Dieu. L'exhortation aux Grecs atribue 
Justin Martyr, nomme encore beaucoup d'autres Auteurs Payens qui ont
parl de Moyse.]

[Note 69: _Strabon_. Dans son liv. XVI. Il donne cet abrg de la
doctrine de Moyse, dans lequel le vrai est ml avec le faux. Il
enseignoit que les Egyptiens avoient tort de reprsenter la divinit
par des Images d'animaux: que les Grecs & les Africains n'avoient pas
plus de raison de lui atribuer une forme humaine: que Dieu n'est autre
chose que ce que nous apellons le Ciel, le Monde & la Nature. Peut-on
donc, disoit-il, le reprsenter par les Images des choses que nous
voyons autour de nous? Ne vaut il pas mieux le servir sans le peindre,
se contenter de lui btir un Temple, & dans ce Temple un Sanctuaire
magnifique, & l'adorer l sans y faire intervenir aucune figure? Il
ajote que c'est l le sentiment de tous les gens de bien: que Moyse
institua des crmonies qui n'engageoient pas  trop de dpenses &
o rien ne ressentoit un emportement de fureur religieuse. Il parle
ensuite de la circoncision, des viandes dfendues, &c. & aprs avoir
montr que naturellement l'homme aime la socit, il dit que les loix
divines sont les plus propres  tablir cette socit.]

[Note 70: _Pline_, liv. XXX. ch. I. _Il y a encore une autre Secte de
Magiciens. C'est celle que Moyse a fonde_.]

[Note 71: _Tacite_. Hist. 1. V. L Moyse est nomm l'un des bannis,
c'est--dire, l'un des Isralites qui furent chassez par les
Egyptiens. Ce qui est opos aux fables des Egyptiens qui le font passer
pour un de leurs propres Sacrificateurs.]

[Note 72: _Longin_, dans son Trait du Sublime. Moyse Homme d'un
esprit peu commun a conu & exprim la puissance de Dieu d'une maniere
fort sublime au commencement de son livre, o il s'exprime ainsi; _Dieu
dit_, & que dit-il? _Que la lumire soit, & elle fut; que la Terre
soit, & elle fut_. Chalcidius apelle Moyse un Homme sage, & reconnot
qu'il passoit pour un Homme inspir.]

[Note ac: Longin fut Matre du Philosophe Porphyre, ce grand ennemi des
Chrtiens: Zenobie, Reine des Palmyriens, peuples de l'Arabie dserte,
le mit pour son Conseiller. Ce fut lui qui s'opposa  ce que la Reine
se rendt aux Romains: il lui en cota la vie. L'Empereur Aurlien
aiant dfait l'arme de Zenobie, fit servir cette Reine  son
triomphe, & fit tuer Longin. Cela arriva vers le milieu du troisime
sicle de l'Eglise. TRAD. DE PAR.]

[Note ad: Apule, Philosophe Platonicien, fleurissoit au milieu du 2.
sicle. _Le mme_.]

[Note 73: _Le nom de ces deux Magiciens_. Numnius dans Eusbe,
Janns & Jambrs, Prtres Egyptiens, passoient pour grands
Magiciens dans le tems que les Juifs furent chassez d'gypte. Ils
furent choisis pour rsister  Muse Homme trs-puissant auprs de
Dieu par ses prires, & furent seuls capables de dtourner de dessus
les Egyptiens les maux que Muse atiroit sur cette Nation. L, Moyse
est apell _Muse_, pour donner  ce nom un air de nom Grec.]

[Note 74: _Plusieurs Auteurs ont parl de la Loi_. Strabon, Tacite,
Thophraste, Hcate. La dfense de se joindre avec les trangers
se trouve dans Justin, & dans Tacite; celle de manger du porc se lit
dans Tacite, Juvnal, & Plutarque. Ce dernier parle aussi des Lvites
& de la fte des Tabernacles. Pythagore en a mme tir beaucoup de
choses; par exemple, la dfense de manger de la chair de btes mortes
d'elles-mmes; de reprsenter Dieu par des Images corporelles; de
gter les arbres fruitiers &c. Porphyre reconnoissoit aussi que
Platon avoit emprunt beaucoup de choses des Juifs, comme le remarque
Thodoret.]

[Note 75: _Strabon_ liv. XVI. _Les successeurs de Moyse gardrent
pendant quelque tems ses loix & furent justes & pieux._ Un peu plus
bas il dit, _que ceux qui crurent  Moyse toient justes & craignans
Dieu_.]

[Note 76: _Justin_ liv. XXXVI. Ch. 2. _Il est incroyable combien la
pit & la justice de ces Rois & de ces Sacrificateurs firent fleurir
cette nation._ Aristote parlant d'un Juif qu'il avoit connu, dit qu'il
toit trs-sage & & trs-savant. Jos. Rp.  App. liv. 1. Tacite
dit que les Juifs adorent l'tre souverain, ternel, & immuable.]

C'est assez d'avoir trouv dans les Auteurs trangers des choses
conformes avec ce que les livres de Moyse enseignent. Je ne m'arrterai
pas  chercher de pareilles conformitez, entre ces Auteurs, & ce que
Josu & ses successeurs ont fait & laiss par crit. Je crois avoir
assez solidement tabli ce que je prtendois, qui est, que l'autorit
des livres de Moyse tant apuye sur des fondemens si fermes que
l'impudence mme les doit respecter, les miracles que ces livres nous
raportent ne peuvent plus tre rvoquez en doute. Pour les autres,
que l'Histoire des sicles suivans contient, comme[77] ceux d'Elie,
d'Elise &c. ils doivent tre d'autant moins suspects, que le Peuple
Juif tant alors beaucoup plus connu, & l'opposition de sa Religion
avec celle de ses voisins, le rendant l'objet de leur haine & de leur
contradiction, ils n'eussent pas manqu de se rcrier d'abord sur
ses fourberies & sur ses impostures, si les miracles dont ce Peuple se
vantoit, n'eussent pas t vritables[AH].

[Note 77: _Ceux d'Elie_ &c. Eusbe Prparation liv. XX. Ch. 3. dit
qu'Eupolme a fait un livre touchant les Prophties d'Elie, & Ch. 19.
il raporte un passage de cet Auteur sur celles de Jrmie.]

[Note AH: Il est ais de tromper des gens qui n'ont aucun intrt 
se dfendre de l'illusion, sur tout si l'on a la prudence de ne pas
choquer grossirement la dposition des sens & de l'exprience,
& qu'on n'entreprenne pas de leur persuader qu'ils ont vu, ce
qu'fectivement ils n'ont su ni pu voir. ADD. DU TRAD.]

Je n'alleguerai que deux exemples des tmoignages que les Payens ont
rendu aux miracles de l'criture. L'histoire du sjour que Jonas fit
dans le ventre d'un grand poisson.[78] se trouve dans Lycophron & dans
Enas de Gaza. Il est vrai qu'ils attribuent cela  Hercule. Mais
Tacite & plusieurs autres ont remarqu, que c'toit assez la coutume
des Anciens de faire honneur  ce Hros, de tout ce qu'ils savoient
de grand & de merveilleux. La force de la vrit a fait avouer
 l'Empereur Julien, ennemi jur des Juifs aussi bien que des
Chrtiens,[79] que ce Peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, &
que les sacrifices de Moyse & d'Elie avoient t consumez par un feu
descendu du ciel.

[Note marg.: Deut. XIII. 5.]

[Note 78: _Se trouve dans Lycophron_. Ce Pote reprsente Hercule tout
vif dans le ventre d'un poisson qu'il apelle le cruel chien de Triton,
ayant la tte tout en sueur, & remuant le foye de ce poisson dans son
vaste corps, comme dans une chaudire, et sur un foyer sans feu. Sur
quoi le Commentateur Tzetzs dit, _Il parle ainsi parce qu'il fut trois
jours dans le ventre d'une Baleine, ou d'un grand poisson_. neas[AI]
Gazus, _Hercule fut sauv d'un naufrage par le moyen d'un monstre
marin qui l'engloutit_.]

[Note AI: Le texte du Trait portoit Hazos au lieu de Gazus.]

[Note 79: _Que ce peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, et que
les sacrifices_ &c. Ce double aveu de Julien se trouve dans S. Cyrille;
le premier liv. III. le second, 1. X. Vous ne voulez pas sacrifier,
_dit Julien aux Chrtiens_. C'est, sans doute, parce que le feu ne
descend plus du ciel pour consumer les victimes, comme du temps de
Moyse: mais ne voyez-vous pas que cela n'est arriv que deux fois,
l'une sous Moyse, l'autre, du tems d'Elie le Thisbite? Mnandre dans
l'Histoire des Phniciens parloit de cette grande scheresse qui
arriva pendant qu'Elie fleurissoit, et la raportoit au tems d'Ithobal,
Roi de Tyr.]

Je finirai toutes ces considrations par deux remarques; l'une, sur les
Prophtes; l'autre, sur l'Oracle du Pectoral que portoit le souverain
Pontife. Le soin que le Lgislateur des Juifs avoit pris d'empcher,
qu'il n'y et des gens assez tmraires pour s'arroger faussement le
titre et la charge de Prophte, et les peines qu'il avoit dcernes
contre cet atentat, font bien voir qu'il y avoit quelque chose de rel,
de grand, & d'extraordinaire, dans ceux que ce Peuple regardoit comme de
vritables Prophtes. S'il et t facile de passer pour tel,
il seroit trange qu'entre tant de Rois dont cette charge et
extrmement rehauss la dignit, & tant de personnes habiles  la
science de qui elle et donn un fort grand lustre, il n'y en et eu
aucun qui s'en ft mis en possession. C'est pourtant ce qu'aucun
Roi aprs David, ce que les Savans d'entre ce Peuple sans excepter
mme[80] Esdras, ce que personne enfin depuis lui jusques 
Jsus-Christ, n'a jamais os entreprendre. [81] A l'gard de l'Oracle
de l'Urim & du Thummim, qui se rendoit par une lumire extraordinaire
des pierres du Pectoral, le moyen de s'imaginer que l'on pt faire
illusion  tout un grand Peuple, sur un Fait si public & si souvent
ritr? Si donc les Juifs ont constamment cru sur la dposition de
ceux de leurs Anctres qui en ont du tre les tmoins, que cet Oracle
avoit dur jusqu' la ruine du premier Temple; cette persuasion ne
peut tre que trs-lgitime, puis qu'elle roule sur une dposition
si certaine, & si peu sujette  l'erreur.

[Note 80: _Esdras_ &c. Les Historiens Juifs marquent son tems par ces
paroles: _Ici finissent les Prophtes & commencent les sages_. Cette
cessation de Prophtes parot encore I. Macchab IX. 27. _Il y eut
une grande afliction en Isral, telle qu'il n'y en avoit pas eu de
semblable depuis qu'il n'y paroissoit plus de Prophtes parmi ce
peuple.]

[Note 81: _A l'gard de l'Oracle_ &c. Les LXX. Interprtes ont traduit
le mot d'URIM, _choses claires & videntes_; & celui de THUMMIM,
_vrit_. Les Egyptiens ont en cela copi les Juifs, mais en enfans.
Diodore de Sicile liv. I _Leur souverain Juge avoit la Vrit
pendue  son cou._ Et ailleurs. Une petite image faite de pierres
prcieuses, & nomme _Vrit_, pendoit  son cou par une chane, &
il commenoit les fonctions de sa charge aprs s'tre atach cette
image au cou. Voici en passant ce que la Gemara de Babylone ch. 1.
dit qu'il y avoit dans le premier Temple, & qui manquoit au second:
_L'Arche, avec le Propitiatoire, & les Chrubins; le feu tomb du
Ciel; la Schekina, ou, l'habitation de Dieu dans le Temple; le Saint
Esprit; Urim & Thummim._]



[Note marg.: 4. _Preuve de la Providence, savoir, les prdictions._]

XVII. J'ai joint les prdictions aux miracles, comme des preuves qui ne
sont pas moins concluantes en faveur d'une Providence. Les crits
des Juifs en contiennent un trs-grand nombre, dont la plpart sont
extrmement claires & formelles. Je n'en toucherai que quelques-unes.

[Note marg.: _Ch. III 32. 39. VII. 5. VIII. 3. 20. X. 20. XI. 1._]

Josu prdit en forme d'imprcation, que celui qui rtabliroit
Jrico, se verroit priv d'enfans, Jos. VI. 26: l'accomplissement se
trouve I Rois VI. 34. Un Prophte dclare, plus de trois cens ans
avant que la chose arrivt, qu'un Roi nomm Josias dtruiroit le
Temple de Bthel.[82] Esae dans le chap. XXXVII & XXXVIII. de ses
Rvlations, prophtize tout ce que Cyrus devoit faire de plus
mmorable, & marque jusqu' son nom. On voit dans Jrmie la
prdiction de la prise de Jrusalem par les Chaldens. Daniel dcrit
la Rvolution qui devoit transporter aux Mdes & aux Perses l'Empire
des Assyriens; celle qui devoit assujettir cette fconde Monarchie[A]
 Alexandre Roi de Macdoine; les principaux Successeurs de ce Prince,
qui sont les Lagides[B] & les Sleucides; les maux que la Nation Juive
auroit  soufrir de la part de ces Rois, & sur tout d'Antiochus [ae]
l'Illustre: & il dcrit tout cela avec tant de clart,[83] que
Porphyre, ayant confr ces Oracles avec les histoires Greques qui
toient encore de son tems, n'a pu se tirer de ce pas qu'en disant, que
ce qu'on atribuoit  Daniel n'toit pas de lui, & n'avoit t crit
qu'aprs l'vnement. Avec une pareille dfaite on pourroit, si l'on
en avoit besoin, nier que les Ouvrages qui portent le nom de Virgile, &
qu'on a tojours cru tre de ce Pote, soient vritablement de lui,
& qu'ils ayent t crits dans le sicle d'Auguste. Le contraire a
tojours pass pour constant parmi les Romains; les Juifs n'ont pas
vari non plus dans la persuasion qu'ils avoient que les Oracles
atribuez  Daniel sont fectivement de lui: cette persuasion constante
& universelle fait une preuve pour la premire de ces deux choses: elle
doit donc en faire une pour la seconde.

[Note 82: _Esae.... prophtise ce que Cyrus_, &c. Voyez
l'accomplissement au ch. XXXIX. & LII. Eupolme a fait mention de cette
prophtie & de son accomplissement, Eus. liv. IX. ch. 39.]

[Note marg. A: _Dan. II. 32. 39. VII. 5. 6. 7. 8. 21. X. 20. XI. 34_]

[Note marg. B: _Dan. II. 33. 40. VII. 7. 19. 23. 24. X. 5--20._]

[Note marg. C: _Dan. VIII. 9-14 & 32-45._]

[Note ae: Des douze Antiochus Rois de Syrie, le plus clbre & celui
qui a le plus signal ses exploits, est le quatrime surnomm
_Epiphans_ ou _l'illustre_. TRAD. DE PAR.]

[Note 83: _Que Porphyre_. &c. Voyez St. Jrme sur Daniel.]

Les Juifs ne sont pas les seuls qui se vantent d'avoir des prdictions
certaines. Les habitans du Mexique & du Prou, en ont eu beaucoup, & de
fort claires, qui marquoient l'arrive des Espagnols dans leurs pas,
& les malheurs dont ces nouveaux htes les devoient acabler.

[Note marg.: _Quelques confirmations de cette mme vrit._]

On peut raporter  cela plusieurs songes qui ont t vrifiez par
l'vnement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les
considere en elles-mmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient
concourir  leur production, toient si caches & si impntrables
qu'on ne peut sans tmrit les atribuer ou au hazard, ou  des
causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en
peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, &
ramassez dans[84] le livre que Tertullien a crit _de l'ame_. On peut
aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels
on a mme quelquefois entendu parler[AJ].

[Note 84: _Le livre que Tertullien_ &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valre
Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.]

[Note 85: _Des spectres_. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de
Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valre Max.
liv. I. ch. 8. o il parle de Cassius; qui, tout picurien qu'il
toit, fut extrmement fray  la ve d'un fantme, qui
reprsentoit Csar, dont ce Romain avoit t le meurtrier.]

[Note AJ: Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne
les peut convaincre par l'exprience, se munissent ordinairement de
quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que l
dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crdulit du
peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoerai mme, si on le veut,
que la crance commune & perptuelle n'est pas toujours une preuve
convainquante, dans des choses que l'on ne peut connotre que par la
voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu' la fin du Monde,
que la Terre est immobile, que les Comtes sont les Avant-coureurs
ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que
ce sont, ou que ce peuvent tre des erreurs. Mais pour les choses qui
frapent les sens, & que les Hommes auroient mme intrt  ne pas
croire; ds qu'une fois elles sont atestes par les Auteurs les moins
crdules, & rees dans toutes les parties de l'un & de l'autre
hmisphre, il me semble que ce concours gnral de tous les
sicles & de tous les Peuples, forme une preuve  l'vidence de
laquelle il n'est pas possible de rsister. ADD. DU TRAD.]

Pour ne rien ngliger de ce qui peut servir  confirmer l'opinion
d'une Providence, je finirai toutes ces considrations par celle d'une
certaine coutume que quantit d'histoires d'Allemagne certifient, &
dont quelques loix mme font mention. Cette coutume est une manire
d'prouver l'innocence d'une personne acuse, [86] en lui faisant
toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brle, & si elle ne
l'est pas, ne lui cause aucune douleur.

[Note 86: _En lui faisant toucher un fer rouge_, &c. Il semble que
cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragdie
d'Antigone, Nous sommes prts  vous prouver que nous ne sommes ni
coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant
des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.]



[Note marg.: Objection, _qu'on ne voit plus de miracles_.]

XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de
miracles, ni de prdictions; je rpons qu'il sufit, pour tablir la
vrit d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette
Vrit, qu'il y a une Providence, tant une fois pose, elle
diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses
extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut
croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui
ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage.
Ces raisons ne sont pas bien dificiles  deviner. Il n'est pas de la
sagesse divine de violer perptuellement ou pour de lgres causes,
les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache  l'Homme
l'avenir qui dpend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le
faire que dans des ocasions importantes, & o les voyes naturelles
auroient t foibles, & sans fet. Lors que le vritable culte de la
Divinit, ignor de tous les hommes, toit renferm dans un
petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrtienne a d,
conformment aux desseins de Dieu, se rpandre par tout l'Univers,
rien n'toit plus  propos que de l'afermir puissamment par des
coups d'clat, qui arrtassent les dbordemens de l'impit & de
l'idoltrie.[AK]

[Note AK: Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit
 vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple
prdication. ADD. DU TRAD.]



[Note marg.: II. Objection, _que s'il y avoit une Providence, il n'y
auroit pas tant de crimes_.]

XIX. Il est tems de rpondre  la grande objection que l'on fait
contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la
Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde,
 quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu' rprimer l'insolence
des hommes, &  empcher les tristes fets de leur corruption? Je
rpons que Dieu, qui se vouloit rserver le glorieux privilge d'une
bont ncessaire & immuable, ayant donn  l'Homme la libert
de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empcher ficacment le
mauvais usage de cette libert, sans la dtruire absolument. C'toit
assez pour mettre sa bont  couvert de tout reproche, qu'il employt
tous les moyens, qui, sans violer cette libert, pouvoient porter
l'Homme  se dterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui
donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs
secours tant intrieurs qu'extrieurs, pour le rendre capable
d'obr  cette loi. J'ajote, qu'il ne faut pas croire que Dieu
regarde d'un oeil indifrent, le penchant qui entrane l'Homme au mal.
Il sait y mettre des barrires, lors qu'il le trouve  propos. Sans
cela, on verroit un bouleversement gnral dans toutes les afaires du
Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le
destine  des fins trs-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de
l'ambition & de la cruaut des uns, pour en punir d'autres qui ne sont
pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui tant tombez
dans le relchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en
sert enfin  faire clater la patience & la fermet de ceux dont il
veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas l. Il
aflige  leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; &
dans le tems qu'une suite continuelle de succs semble les mettre en
repos du ct de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup
troubler leur tranquillit, & leur faire rendre de leurs crimes & de
leurs succs mmes, un compte d'autant plus svre, qu'il a t
difr. C'est alors que par une juste rtribution, Dieu traite
ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient trait avec
insolence & avec mpris.

[Note 87: _Ne pourroit empcher ficacment_ &c. Orig. contre
Celsus, ch. IV. _Si vous tez  la vertu le caractre de libre & de
volontaire, vous la dtruisez._]



[Note marg.: _Que cette II. Objection nous conduit  reconnotre un
dernier Jugement._]

XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas tojours; & que
quelquefois, pendant que les mchans joussent d'une prosprit sans
interruption, les gens de bien tranent une vie languissante, qu'ils
finissent mme souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout
tems surpris & scandalis les infirmes. Mais bien loin que cela nous
doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons v, se
prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre
de l, avec tout ce qu'il y a jamais eu de vritables Sages, que
puisque, d'un ct, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur
les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de
drglemens impunis, il faut ncessairement atendre aprs cette vie
un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec
l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions normes aux
supplices qu'ils ont mritez, assigne aux grandes vertus de grandes
rcompenses, & un repos assur.



[Note marg.: _Et par cela mme, l'immortalit de l'me._]

XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalit de l'ame, je vais
tcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la mthode que j'ai
employe pour dmontrer l'existence de Dieu. J'tablirai donc cette
Vrit, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement
de tous les Peuples qui ont eu quelque degr de lumire & d'humanit:
Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine mme
du Genre humain, c'est--dire, dans les premiers hommes. Je commence
par cette dernire preuve.



[Note marg.: I. _Preuve de l'immortalit de l'ame, savoir, une
Tradition ancienne & universelle._]

XXII. L'opinion de l'immortalit de l'ame se trouve dans Homre.
Les Philosophes Grecs,[88] les Drudes, qui toient les Sages de
l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont
tous unanimement enseigne.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les
anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le
tmoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les
Indiens ont connu un Jugement aprs cette vie, si nous en croyons
Strabon, Larce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout
l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit
encore aujourd'hui dans les crits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les
Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignor.[94] Quelques
Astrologues ont remarqu que le Soleil s'aproche insensiblement de la
Terre, & ont regard ce Phnomne comme un acheminement  cette
terrible destruction. Enfin, ceux qui abordrent les premiers dans les
Canaries, dans l'Amrique & dans d'autres pas inconnus, y trouverent
la crance de l'immortalit de l'ame & celle du Jugement, tablies
dans l'esprit des habitans de ces terres.

[Note 88: _Les Drudes_ &c. Csar nous l'aprend liv. VI. de la Guerre
des Gaules.]

[Note 89: _Et les Brachmanes,_ _Strabon_ lib. XV. Il faut regarder
l'tat de l'Homme dans cette vie, _disoient ces Philosophes_, comme
l'tat o il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme
un enfantement qui le mne  une vie, seule digne de ce nom,
souverainement heureuse, & destine aux seuls Sages.]

[Note 90: _Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine._ Hrod. dans
son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. Ils ne brlent
pas leurs morts, mais ils les enterrent,  l'exemple des Egyptiens.
Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il
y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit tre ici entendu  la Payenne,
c'est--dire, pour le sjour des bienheureux aussi bien que des
damnez.]

[Note 91: _Les Thraces &c._ Mla liv. II. parlant des Thraces. Les
uns croyent, _dit-il_, que les ames retourneront un jour; les autres,
qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne prissent avec le
corps, mais passent dans un tat plus heureux. Solin tmoigne la
mme chose. De l venoient ces marques d'allgresse qu'ils donnoient
dans leurs enterremens, & dont ces mmes Auteurs parlent. Cela pourroit
rendre vraisemblable ce que nous avons tantt dit aprs le Scholiaste
d'Aristophane, que ds les premires dispersions des Hbreux,
quelques uns d'entr'eux toient venus demeurer dans la Thrace.]

[Note 92: _Dans Hystaspe_. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde
Apologie, & de Clment dans ses Stromates.]

[Note 93: _d'Ovide_. Mtam. liv. I. _Il se remet aussi devant les yeux
l'arrt que les Destins ont prononc, qu'un jour la Mer, la Terre, &
le Ciel priroient dans les flammes; priode fatal  toute la machine
du Monde._ Lucain liv. I. _Lorsque la dernire heure du Monde sera
venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles
se heurteront, elles descendront mme dans la Mer &c._. Snque
crivant  Marcie, Les Etoiles choqueront les unes contre les
autres; & l'Univers tant embras, toutes les parties que nous voyons
prsentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'clat
que des feux qui les consumeront.]

[Note 94: _Quelques Astrologues &c._ Copernic. liv. III. des Rvolut.
ch. 16, & d'autres. S. Cyprien crivant  Dmtrianus, dit[AL] que
l'Univers n'a plus la mme vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la
dcadence.]

[Note AL: Je demande pardon  ce Pere, mais je ne saurois laisser
passer cette pense sans dire ce que j'en crois. Par o nous
prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des
forces? La Terre en a-t-elle moins  produire des fruits, les Animaux
 engendrer, & les Astres  faire leurs rvolutions? Ces sortes de
penses ont je ne sai quel clat qui pourroit surprendre; mais pour de
la solidit, elles n'en ont pas mme assez  ce qu'il me semble, pour
tre soufertes dans la bouche des Orateurs.]



[Note marg.: _II. Preuve, tire de ce qu'aucune raison ne peut faire
voir que l'ame soit mortelle_.]

XXIII. Je viens aux preuves que les lumires de la Raison nous
fournissent. Toutes les choses que nous voyons prir, prissent par
l'une de ces trois causes: ou _par l'oposition d'un contraire plus
puissant_, c'est ainsi que la violence de la chaleur dtruit le froid;
_ou parce qu'elles se trouvent destitues du sujet qui les soutenoit_;
la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, prit lorsque le
carreau vient  se casser: _ou enfin par l'loignement de la cause
ficiente_, dont la prsence toit ncessaire pour les conserver; &
c'est ainsi que la lumire disparot par l'loignement du Soleil. Or
aucune de ces trois manires de destruction ne peut avoir lieu ici.
Pour la premire, l'ame n'a proprement rien qui lui soit opos. Elle a
mme ce privilge, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans
ses ides les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire.
L'ame est une substance, c'est--dire, un tre qui subsiste par
soi-mme & qui par consquent n'a pas besoin de sujet qui le
sotienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs
raisons dtruisent cette pense. I.[AM] La continuit du travail
abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent tojours dans leur
entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet
trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent 
proportion de la sublimit & de la grandeur des choses sur lesquelles
elles dployent leur activit, tels que sont les Universaux, & les
figures considres en elles-mmes & separment de la matire.
III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont
bornes comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit
& raisonne sur l'infini & sur l'ternit. Je conclus de tout cela que
l'ame ne dpend pas du corps dans ses oprations. Or comme nous
ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs
oprations, il s'ensuit que l'ame agissant indpendamment du corps,
existe aussi indpendamment de lui. Enfin, la troisime voye possible
de destruction, savoir, la cessation de la cause ficiente ou la
suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux
autres. L'ame n'a pas de cause ficiente dont elle doive maner
continuellement. Mais quand on en reconnotroit une, ce ne peut tre
que la Cause premire & universelle (car pour ce qui est des pres
& des mres, on sait que leur mort n'entrane pas celle de leurs
enfans). Or rien ne nous oblige  croire que la Cause premire cesse
jamais de dployer cette ficace, qui conserve l'ame. Car elle le
feroit, ou faute de puissance, ou faute de volont. Le premier ne peut
tre, & l'on ne prouvera jamais le second.

[Note AM: On pourroit ne pas convenir absolument de cette premire
raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout
cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.]

[Note 95: _Les facultez corporelles ne peuvent &c._ Aristote en donne
cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en
partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu
remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement
corporels; jusqu' exposer quelquefois le corps aux tourmens &  la
mort mme: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont
parfaites.]



[Note marg.: _Trois autres preuves de l'immortalit de l'ame_.]

XXIV. Outre ces raisons qui prouvent ngativement l'immortalit de
l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En
voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a
sur ses propres actions; le desir de l'immortalit, n, pour ainsi
dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantt trouve dans
les bonnes actions quelque pnibles qu'elles soient, un sujet de joye &
de consolation, & tantt sent des remords vifs & afligeans des crimes
dont elle est charge. Ces remords augmentant  l'heure de la mort par
le pressentiment d'un Jugement invitable & prochain, jettent l'ame
dans la dernire dsolation. Cette force, au reste, dpend si peu de
la volont, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais
pu s'y soustraire, quelques forts qu'ils ayent fait pour cela. Les
exemples en sont assez connus.

[Note 96: _Le pouvoir que l'homme &c_. On y peut ajoter le pouvoir
qu'il a sur tous les animaux, & la facult qu'a ntre ame de
connotre Dieu: ce qui parot si bien par la prfrence qu'elle lui
donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des
plus fcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.]

[Note 97: _Les Tyrans &c._ Enfin, _dit Suetone, parlant de Tibre_,
il devint insuportable  lui-mme, comme il parut par cette Lettre
qu'il crivit au Snat, & qui est une peinture si nave d'une
conscience agite. Que vous crirai-je, Messieurs? Comment vous
crirai-je, ou plutt, que dois-je ne vous pas crire dans cette
conjoncture? Que les Dieux me fassent prir d'une manire encore plus
afreuse que celle que j'prouve tous les jours, si je sai que vous
mander. Tant il est vrai, _dit Tacite, aprs avoir raport ce
commencement de Lettre_, tant il est vrai que ses crimes & ses
dsordres toient devenus alors la matire de son suplice.]



[Note marg.: _Que la dernire fin de l'Homme est un bonheur ternel._]

XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui
doive causer sa destruction; si Dieu par quantit de marques, qui ne
sont point quivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive
au corps; si d'ailleurs il faut reconnotre que l'Homme, en qualit
d'tre intelligent & raisonnable, doit avoir une dernire fin: il ne
s'agit plus que de chercher en quoi cette dernire fin peut consister.
Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport  l'excellence
de l'ame &  son ternit, il est assez vident qu'elle ne peut
tre autre chose qu'une flicit ternelle. C'toit la pense de
Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseign que le souverain
Bien de l'Homme, consiste  tre lev  la plus parfaite
ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.

Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur ternel, & des moyens de
l'aquerir, c'est une matire  conjectures, tant que Dieu n'en a rien
rvl. Mais si l'on peut dcouvrir qu'il se soit expliqu l
dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en
dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Vritez les
plus constantes & les plus autentiques.

Or comme la Religion Chrtienne nous promet sur cet article quelque
chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner
quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que
nous allons faire dans le Livre suivant.





TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE.



_LIVRE SECOND_.


[Note marg.: DESSEIN DE CE II. LIVRE. _Savoir de prouver que la Rel.
Chr. est vritable_.]

Dans ce Livre, que nous ne commenons qu'aprs avoir adress 
Jesus-Christ rgnant glorieusement dans le Ciel, de trs-ardentes
prires, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degr
qui rponde  l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables
de l'excuter: nous dclarons ds l'entre que notre but n'est pas
de traiter tous les dogmes de la Religion Chrtienne, mais de montrer
que cette Religion est trs-vritable, & d'une certitude qui exclut
jusqu'aux moindres doutes.



[Note marg.: _Que Jesus a t_.]

II. Qu'il y ait eu autrefois en Jude, sous le rgne de Tibre, un
Jsus appel le Nazaren, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on
prend garde que les Chrtiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils
soient rpandus, font & ont tojours fait une profession invariable
de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le mme
aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vcu & crit depuis ce
tems-l, & que les Auteurs Payens mmes, ennemis communs des uns &
des autres,[1] Suetone, par exemple, Tacite,[2] Pline le Jeune, &c.
dposent unanimement de ce mme fait.

[Note 1: _Sutone, Tacite, Pline le Jeune &c._ Sutone dans la Vie
de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. o parlant des suplices des
Chrtiens, _l'Auteur du nom & de la Secte des Chrtiens_, dit-il, _
a t Christ, qui sous l'Empire de Tibre avoit soufert la mort par
l'ordre de Ponce Pilate_. Dans cet endroit il reprsente les Chrtiens
comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain.
Mais ces crimes n'toient autre chose que le mpris des faux Dieux.
C'est par la mme raison que cet Auteur & Pline ont parl des Juifs
avec ce mme fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas
d'un atachement sincre  la Religion Payenne, entant que Religion.
Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce ct-l.
Ils la regardoient comme une pratique autorise par les loix; & croyant
y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses crmonies, ils se
rservoient la libert d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils
en usoient  cet gard en simples Politiques, qui ne considrent dans
la Religion que ce qu'elle a de propre  afermir le Gouvernement,
en rendant les hommes plus doux & plus souples. Snque, Varron, &
Tacite, toient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint
Augustin, de la Cit de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au
reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems mme de Nron il y
avoit dj beaucoup de Chrtiens  Rome.]

[Note 2: _Pline le Jeune_. Voici ce qu'il dit des Chrtiens dans la 97.
Lettre du 10 livre. Ils ont coutume de chanter des hymnes & la
louange de Christ, qu'ils rvrent comme un Dieu; & ils s'obligent
rciproquement, non  commettre quelque crime, mais  ne point voler,
 ne point se souiller d'adultre,  tre fidles & constans dans
toute leur conduite, &  ne point nier le dpt. Il est vrai qu'il
les acuse d'une opinitret inflexible; mais c'est uniquement en ce
qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de
dire du mal de Jsus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par
les suplices.]



[Note marg.: _Qu'il a t crucifi._]

III. Que ce Jsus ait t crucifi sous Ponce Pilate Gouverneur de
Jude, c'est aussi ce que tous les Chrtiens avouent constamment,
malgr la honte qu'il pourroit y avoir  faire un tel aveu de celui
qui est le grand objet de leur adoration.[3] Les Juifs ne l'avouent pas
moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue  cette
mort, par l'empressement avec lequel ils la demandrent  Ponce
Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrtiens, sous la
domination de qui ils vivent en difrens endroits du Monde. Les Auteurs
Payens que nous venons de citer, atestent ce mme fait dans leurs
crits. On a vu mme, long tems aprs cet vnement, les Actes
de Pilate, preuve assez forte de cette Vrit; & on fait que les
Chrtiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les
autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chican sur ce Fait, &
l'ont reconnu pour sufisamment avr.

[Note 3: _Les Juifs ne l'avouent pas moins_. Ils apellent ordinairement
Jsus-Christ d'un nom qui signifie atach en croix, ou pendu.
L'itinraire de Benjamin reconnoit que Jsus a soufert la mort 
Jrusalem.]

De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus
constant & plus assur, puis qu'il est apuy sur le tmoignage d'un
si grand nombre d'hommes, & de Peuples mmes, d'ailleurs si oposez
d'intrts & de sentimens. C'est pourtant ce Jsus, trait avec tant
d'ignominie,  qui les parties de l'Univers les plus loignes les
unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de
l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce sicle-ci, ou
dans ceux qui l'ont immdiatement prcd, mais dans un grand nombre
d'autres, & dans ceux mme qui ont suivi de plus prs cet vnement.
Car Tacite & d'autres tmoignent que sous Nron la profession du
Christianisme & la vnration que l'on avoit pour son Auteur,
exposrent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.

[Note marg.: _Que les premiers adorateurs de J. C. n'toient pas des
personnes ignorantes & grossires_.]



[Note marg.: _Preuve de la vrit des miracles de l'vangile_]

IV. Mais peut-tre que ces premiers adorateurs de Jsus-Christ
toient de bonnes gens, ignorans & enttez. Nullement, il y a eu parmi
eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point
parler de ceux qui toient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius
Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aropagite,[4] Polycarpe,[5] Justin,[6]
Irne,[7] Athnagore,[8] Origne,[9] Tertullien,[10] Clement
Alexandrin, & quantit d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de
l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au
culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour
la plupart avaient t levez dans d'autres Religions, & qui ne
rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intrt qui
pt les y atirer? Qu'on se tourne de quel ct on voudra, on n'en
trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'aprs une
recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans
une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien
n'toit plus vrai ni mieux atest, que le bruit qui s'toit rpandu
par tout des miracles clatans de Jsus-Christ; tels qu'toient la
gurison de plusieurs maladies dangereuses & invtres, opre en
public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la gurison
d'un aveugle n; la multiplication ritre de quelques pains
pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre
tmoignage; la rsurrection de quelques morts, & telles autres
merveilles, galement considrables par leur grandeur & par leur
nombre.

[Note 4: _Polycarpe_. Il a soufert le Martyre l'an 169.]

[Note 5: _Justin_. Il a crit des Apologies pour les Chrtiens l'an
142.]

[Note 6: _S. Irne_. Il fleurissoit  Lyon l'an 183.]

[Note 7: _Athnagore_. Il toit d'Athnes, & vivoit dans le mme
tems que S. Irne.]

[Note 8: _Origne_. En 230.]

[Note 9: _Tertullien_. En 208.]

[Note 10: _Clment Alexandrin_. Dans le mme tems.]



[Note marg.: _Que ces miracles n'ont t ni naturels ni illusoires &c.
mais produits par la puissance de Dieu_.]

V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si
ferme, que [11]ni Celsus, [12]ni Julien crivant contre les Chrtiens,
n'ont os nier que Jsus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles &
prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On
ne peut dire, ni que ces miracles ayent t produits par des causes
naturelles, ni que 'ayent t de pures illusions. Pour le I. outre
que le nom mme de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne,
fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la
force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu' gurir en un
instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies
incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis dclarez de Jsus-Christ
n'ont jamais prtendu, ni pendant qu'il toit encore sur la Terre, ni
depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire
non plus qu'il n'y ait rien eu de rel dans ces miracles, & qu'ils
n'ayent t que l'fet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils
ont t faits pour la plpart en public, en la prsence d'un grand
Peuple, & de plusieurs personnes claires, qui prvenues contre
Jsus-Christ observoient toutes ses dmarches. Mais d'ailleurs, le
nombre en a t trop grand, & les fets trop rels & trop durables,
pour donner lieu  une pareille dfaite. Il faut donc ncessairement
qu'ils ayent t produits par une cause plus qu'humaine, comme les
Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut tre qu'un Esprit ou bon ou
mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine  laquelle ces miracles
servoient de preuve, est  tous gards opose aux intrts des
Dmons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impuret du coeur, qui
leur est si agrable. L'vnement a fait voir que par tout o on l'a
ree, elle a renvers l'Idolatrie qui n'toit autre chose que le
service des Dmons; qu'elle a inspir une extrme horreur pour eux;
dcrdit les Arts magiques; & tabli le Culte d'un seul Dieu.
Porphyre mme a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni
puissance depuis que Jsus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est
pas croyable que le Dmon soit assez imprudent, pour faire des choses,
qui bien loin de lui tre ou glorieuses ou utiles, vont  le couvrir
de honte &  runer ses intrts. Mais ce qui est encore plus fort,
il n'toit nullement ni de la sagesse ni de la bont de Dieu, de
soufrir que les malins Esprits fissent illusion  des hommes qui
le craignoient, & qui toient loignez de tout ce qui lui pouvoit
dplaire. C'est l le caractre des premiers Chrtiens. Leur vie
irrprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutt que de rien faire
contre leur conscience, le prouvent manifestement.

[Note 11: _Ni Celsus_. Origne. liv. II. _Vous avez cru qu'il toit
fils de Dieu, parce qu'il a guri des boiteux & des aveugles_.]

[Note 12: _Ni Julien_. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de
Julien; A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions
du monde, de gurir des boiteux & des aveugles, & de secourir les
dmoniaques dans les Villages de Bethsada ou de Bthanie.]

Si aprs cela, on avoue que les miracles de l'vangile ne viennent
ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des
Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire
qu'ils ont t oprez par une Intelligence sainte & bonne, mais
infrieure  Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se
raproche extrmement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que
puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue
de plaire  Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont t par
consquent agrables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scelle,
une Doctrine vritable & divine. II. Que cela mme ne peut pas tre
vrai  l'gard de tous les miracles de Jsus-Christ;  qu'il y en a
de si grands, qu'il ne parot pas que d'autres forces que celle d'un
Dieu les eussent p produire: la rsurrection du Lazare, par exemple,
& de ce jeune homme de Nan. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur
de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par
lui-mme ni par le ministre d'un autre, sans en avoir de bonnes
raisons. Un sage Lgislateur ne se dpart jamais de ses Loix sans une
ncessit trs-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront
m  faire tant de prodiges par les mains de Jsus-Christ? Certes on
ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jsus-Christ en donnoit
lui-mme; c'est que Dieu vouloit par l rendre un illustre tmoignage
 sa Doctrine. Ceux en prsence de qui ils ont t faits n'en ont
pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de
probit & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impit  croire
que Dieu et voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans
l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main
toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a
t si ficace, [13]que ceux mmes d'entre les Juifs du tems de
Jsus-Christ, qui toient si inviolablement atachez  la Loi de
Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont
pourtant donn gloire  Dieu, & ont reconnu Jsus pour un Docteur
envoy du Ciel. Tels toient ceux qu'on apelloit [14]Nazariens &
Ebionites.

[Note 13: _Que ceux mme d'entre les Juifs_, &c. Act. XV. Rom. XIV.
Saint Jrme dans la Chronique d'Eusbe, aprs avoir nomm quinze
vques conscutifs de l'Eglise de Jrusalem, dit qu'ils ont tous
t circoncis.]

[Note 14: _Nazariens_. Ce mot ne signifie pas les Chrtiens de Nazaret,
mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils toient apellez
ainsi parce que Jsus-Christ toit aussi apell _Nazarien_.]



[Note marg.: _Preuves de la Rsurrection de J. C._.]

VI. Le grand miracle qui a t fait en la Personne de Jsus Christ,
vrifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa
Rsurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa spulture. Les
Chrtiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la
proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le
fondement de leur Foi. Cette crance si gnrale ne peut venir que de
ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuad ce Fait
 leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader  ces
Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur
eussent assur positivement qu'ils en avoient t des tmoins
oculaires. Sans cela on ne les et jamais crs, pour peu que l'on et
eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans
des dangers & dans des malheurs galement grands & invitables. Il est
donc sr qu'ils se sont portez avec une grande fermet pour tmoins
oculaires de cet vnement. Outre cette raison, cela parot par leurs
Livres & par ceux mmes de leurs Ennemis. Il faut voir  prsent de
quel poids a pu tre leur tmoignage.

I. Ils fortifient ce tmoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils
disent avoir vu Jsus ressuscit. Ce n'est gure la coutume des
Imposteurs, d'en apeller  un si grand nombre de tmoins. D'ailleurs,
il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent  dposer
d'une fausset; particulirement si cette dposition les met en
risque de perdre le repos & la vie.

2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres tmoins oculaires de ce Fait,
que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez.
On n'est pas sclrat pour avoir simplement le plaisir de l'tre,
& l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les
richesses, ou la rputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il
soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Aptres. S'ils avoient pu se
flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur
ouvriroit un chemin  la gloire & aux dignitez, ils ont d tre
bien-tt dtrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens &
les Juifs, qui toient les seuls dispensateurs des Charges & de la
rputation, les couvrirent ds le commencement. Ils n'auroient pas eu
plus de raison d'esprer qu'ils feroient servir le mensonge  amasser
du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en
pouvoient avoir, & que les soins de la Prdication ne leur donnoient
pas le tems de travailler  en aquerir d'autre. De plus, ils ne
pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque
cette Prdication les exposoit sans cesse  mille fatigues,  la
faim,  la soif, aux coups &  l'emprisonnement. Enfin, le peu de
rputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'toit
pas assez considrable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes
simples, & qui par une suite de leur crance toient ennemies de tout
faste, ce nombre froyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat.
Car d'esprer que leurs Dogmes dssent faire en si peu de tems de si
grands progrs, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils
rencontroient & dans l'autorit des Magistrats, & dans le coeur de
l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc
convenir qu'ils n'eussent jamais os porter leurs esprances si loin,
si elles n'eussent t fondes sur les promesses que leur fit leur
divin Matre aprs sa rsurrection. Ajoutez  cela, qu'ils avoient
une raison particulire  ces tems-l, pour ne se pas promettre une
rputation de fort longue dure. On voit par leurs crits & par ceux
des Docteurs qui leur succdrent, [15]qu'ils atendoient presque
 tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit
rvl tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur
celle-l.

[Note 15: _Qu'ils atendoient  tous momens_ &c. I. Thess. IV. 15. 16.
I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... _puis que le tems est plus court
que jamais._ Saint Jrme crivant  Grontia, _que cela nous
touche-t-il, nous qui sommes  la fin des sicles?_]

Mais le dessein de dfendre leur Religion, n'auroit-il pas t
sufisant pour les porter  mentir sur l'article de la Rsurrection de
Jsus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de
prs. Car, ou ils ont cru trs-sincrement & de tout leur coeur que
cette Religion toit vritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne
l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus
respectes dans le Monde, & moins contraires  la tranquillit de
la Vie. Ils n'en auroient pas mme voulu faire profession, toute
vritable qu'elle leur et paru, s'ils n'eussent cru y tre
indispensablement obligez, puis qu'il leur toit ais de prvoir
ce que l'exprience leur aprit d'abord; c'est que cette profession
causeroit la mort de quantit de personnes; & qu'ainsi, ils ne
pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent
exposes sans de lgitimes raisons. Si aprs mme que Jsus-Christ
fut mort, ils continurent  croire que sa Religion toit vritable
& excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession,
il faut ncessairement qu'ils l'ayent vu aprs sa mort: car il toit
impossible qu'ils persvrassent dans ces sentimens, s'il n'et
vritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de
ressusciter. Un manquement de parole et, en ce cas l, fait
rebrousser chemin  tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous
les prjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-l, pour celui
qui lui et fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du
Monde, & sur tout la Religion Chrtienne, dfendent svrement le
mensonge & le faux tmoignage particulirement, dans des matires de
Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si
ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, &  couvert des reproches de
leurs ennemis mmes, ne s'acorde gure avec un pareil dessein; encore
moins leur simplicit, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur
ayent objecte. IV. Ils ont tous soufert les dernires indignitez; &
plusieurs mme une mort trs-cruelle,  cause de la profession qu'ils
faisoient de croire que Jsus toit ressuscit. Or il n'est pas
impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu' de telles
extrmitez, une opinion o il est entr sincrement. Mais il
est tout  fait incroyable qu'une personne, &  plus forte raison
plusieurs, puissent se rsoudre  tant soufrir pour une fausset
qu'ils reconnoissent telle, &  l'tablissement de laquelle ils n'ont
aucun intrt. Ce seroit l l'fet d'une extravagance qui n'a point
d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs
crits, prouvent qu'ils toient incapables.

Ce que nous venons de dire des Aptres se peut apliquer  St. Paul.
Il a prch publiquement qu'il avoit vu Jsus-Christ dans sa gloire.
Tout l'engageoit  rester dans le Judasme. [16]Il toit savant, & il
avoit par l un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit
cependant renoncer  toutes ses esprances pour la profession de cette
Vrit; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout
le Monde la connoissance de cette Vrit malgr les dificultez, les
prils, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si
pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.

[Note 16: _Il toit savant_. Il avoit t disciple de Gamaliel, &
sous cet illustre Matre il toit devenu habile dans la Loi & dans la
Tradition. S. piphane.]



[Note marg.: _Objection: que la Rsurrection est une chose impossible.
Rponse._]

VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous
ces tmoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit
l'impossibilit de la chose mme  laquelle ils servent d'apui, & la
contradiction qu'elle renfermeroit. [17]Mais je soutiens qu'il n'y a
ici, ni impossibilit ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une
personne a t vivante & morte dans le mme tems. Mais que celui qui
a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni
contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit mme dans
leurs Livres quelques exemples de rsurrection; comme celle d'un
certain Eris d'Armnie, dans Platon; celle d'une femme, dans Hraclide
de Pont; d'Ariste, dans Hrodote; & de Thespsius, dans Plutarque.
Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est
de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis
cette merveille au rang des choses possibles.

[Note 17: _Mais je soutiens_ &c. Justin Martyr. Rponse septime aux
Objections contre la Rsurrection: Autre chose est d'tre impossible
absolument & en soi-mme, & d'tre impossible  quelqu'un. Par
exemple, il est tout--fait impossible qu'une figure qui sert de mesure
 une autre, soit gale  un des ctez de cette autre. Il est
impossible, non absolument, mais  la Nature, de produire sans
semence, des tres animez. Si ceux qui disent que la Rsurrection est
impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus
faux. La Rsurrection est une nouvelle Cration. Or une nouvelle
Cration n'est pas impossible en elle-mme, puis qu'elle ne fait rien
de contradictoire, comme seroit l'galit d'une figure mesurante, 
l'un des cts de celle qu'elle mesure: donc la Rsurrection n'est
pas impossible en elle-mme. Que s'ils entendent une impossibilit
dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible
qu' la Creature, est trs-possible au Crateur?]

[Note marg.: _Que la Rsurrection de J. Ch. prouve invinciblement la R.
Ch._]

[Note marg.: Le Rabbin Bcha]

Si donc il n'implique pas que Jsus-Christ soit retourn en vie; si
les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont mme pu
convaincre un clbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction;
si enfin Jsus-Christ a prtendu avoir une Mission divine, pour
aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens,
amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est
divine, & cette Religion vritable. La force de cette consquence
vient I. de ce qu'il rpugne  la Sagesse &  la Justice de Dieu,
[Note marg.: _Jean XVII. Luc XXIV 46. 47._] d'lever  un si haut
degr de gloire un homme qui auroit jou tout le genre humain, dans
la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que
Jsus-Christ avant que de mourir, avoit prdit sa mort, le genre de
sa mort, & la rsurrection; & avoit dclar que le but de tous ces
vnemens, toit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prche.

Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne
l'avons prouve que par des circonstances qui lui sont en quelque
faon extrieures. Entrons prsentement dans les preuves qui se
tirent du fonds mme & de l'essence du Christianisme.



[Note marg.: _Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les
autres._]

VIII. Certes si l'on considre que de toutes les Religions qui ont
jamais t, & qui sont encore dans toute l'tendue de la Terre, il
n'y en a point qui l'emporte sur la Chrtienne; soit pour la perfection
des Loix, soit pour la grandeur des rcompenses, soit pour la manire
dont elles se sont tablies; je soutiens qu'on sera forc, ou de
convenir qu'elle est vritable, ou de rejetter toute Religion: excs
o ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que
ce Dieu gouverne toutes les choses cres; que l'Homme a un esprit
capable de le connotre, de discerner le bien & le mal, de se porter
vers l'un ou vers l'autre, & par consquent de donner matire aux
peines ou aux rcompenses.



[Note marg.: I. _Avantage de la R. Chr. sur les autres, savoir les
rcompenses qu'elle promet_.]

IX. Examinons par ordre les trois prrogatives que nous venons
de donner  la Religion Chrtienne sur toutes les autres; ses
rcompenses, ses loix, & la manire de son tablissement.

[Note marg. A: _Deut. XI. Hebr. VIII. 6._]

Pour commencer par ses rcompenses, si nous considrons atentivement
les Clauses expresses que Moyse [A]a aposes  l'Alliance lgale,
nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la
jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre
fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue &
pleine de vigueur, une Postrit nombreuse, hritire de tous ces
avantages. S'il y a quelque chose de plus il est cach sous des
ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette
obscurit fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres
de Moyse, n'esproient rien aprs cette vie.

[Note 18: _Les Sadduciens_. Josphe. _Le sentiment des Sadduciens est,
que l'ame prit avec le corps,_ & ailleurs, _Ils nient la subsistence
de l'ame aprs la mort, & les peines de l'enfer._]

Les Grecs, dont la Science est mane des Chaldens & des gyptiens,
ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre
vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs esprances jusqu'au del de
la mort, se sont expliquez l-dessus avec une trs-grande incertitude;
comme il parot [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les crits
de Cicron, de Snque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi
ils apuyoient l'esprance d'une autre vie, toient foibles,[21] &
concluoient presque tous autant pour la Bte que pour l'Homme. Ce
fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques
Philosophes s'imaginrent que les Ames passoient tantt des hommes
aux btes, & tantt des btes aux hommes. D'autres voyant que cette
opinion n'avoit aucun fondement lgitime, ni dans l'exprience ni dans
le raisonnement, & ne pouvant nanmoins s'empcher de reconnotre que
l'Homme avoit une dernire fin, crurent & enseignrent qu'il n'y avoit
pas d'autre rcompense de la vertu que la vertu mme; & que le Sage
toit tojours heureux, ft-il dans le taureau de Phalaris. Cela
parut trop outr  quelques autres, qui jugrent, avec raison,
[23]qu'un souverain bonheur joint  des maux trs-rels,  des
dangers, des incommoditez, des tourmens, &  la mort mme, n'toit
qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce
qui cause du plaisir  l'Homme par l'entremise des sens, en un mot,
dans la volupt. Cette opinion fut rejette par le plus grand nombre,
& rfute solidement. En fet, elle toufe tous les sentimens
d'honntet morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle
abaisse l'Homme, n pour des choses leves & sublimes,  la
condition des btes, que la figure mme de leur corps, toujours
panch vers terre, ne porte qu' des choses basses & terrestres.

[Note 19: _Par les Discours de Socrate._ _Vous savez,_ disoit ce
Philosophe, _que j'espre de me trouver bien tt dans l'assemble
des hommes vertueux quoiqu' dire le vrai, je ne voudrois pas trop
l'afirmer,_ & ensuite, Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de
plus beau que de le croire. Mais si aprs ma mort il ne reste rien de
moi-mme, cette erreur aura tojours ceci de bon, c'est que dans
le tems qui prcde la mort, elle me rendra moins sensible au mal
prsent: & d'ailleurs elle ne durera pas tojours, car en ce cas ce
seroit un vritable malheur, mais elle prira avec moi. Platon dans le
Phdon.]

[Note 20: _Par les crits de Cicron, de Snque, & de tous les
autres_. Cic. Quest. Tuscul. 10. _Faites moi voir premirement que
l'ame demeure aprs la mort: & ensuite, si vous pouvez y russir (car
cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un
vritable mal._ Et peu aprs; _Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup
gagn, lors qu'ils ont apris que la mort les dtruira tout entiers.
Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en
cela d'agrable ou de glorieux?_ Snque Lettre LXIV. S'il est vrai
(comme cela pourroit bien tre) ce que les Sages ont cru, qu'il y a
dans le Monde un certain lieu, o nous serons reus aprs ntre
mort, celui que nous estimons tre pri, ne l'est pas, mais a t
envoy dans ce lieu avant nous.]

[Note 21: _Et concluoient presque tous_ &c. Tel est cet argument de
Socrate, ou de Platon, _ce qui se meut est ternel._]

[Note 22: _Quelques Philosophes._ Les Brachmanes anciens & modernes, &
les Pythagoriciens, qui toient  cet gard disciples de ceux-l.]

[Note 23: _Qu'un souverain bonheur_, &c. Lactance, liv. III. ch. 12.
_Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste  bien
soufrir les maux, il est vident qu'elle n'est pas heureuse par
elle-mme._ Dans la suite, les Stociens, que Snque a suivis,
disent que l'Homme ne peut pas tre rendu heureux sans la vertu. Si la
vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la rcompense de
la vertu; donc la vertu n'est pas dsirable simplement  cause
d'elle-mme, comme ils le prtendent, mais  cause du bonheur qu'elle
procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire
comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que
cette vie est sujette  tant de maux, elle ne peut pas arriver  ce
souverain bonheur dans toute sa plnitude.]

Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet,
d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions
difrentes, Jsus-Christ vint donner aux hommes la vritable
connoissance de leur dernire fin. Il promet  ceux qui le suivront,
qu'aprs leur mort ils possderont une vie, qui non seulement ne sera
ni trouble par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la
mort, mais qui sera acompagne d'une souveraine joye: & il leur promet
aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.

On avoit bien eu jusques-l, soit par tradition, soit par conjecture,
quelque esprance que l'ame seroit heureuse aprs cette vie; mais 
peine pensoit-on que le corps dt avoir part  ce bonheur. N'est-il
pas juste, cependant, qu'il ne soit pas priv de la recompense, puis
qu'il entre avec l'ame en socit de peines, de traverses & de
tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes  l'une &  l'autre
des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de
celles o quelques Juifs grossiers, & les Mahomtans, tournent toutes
leurs esprances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs
charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses  tems, des
remdes  la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de
la vie; l'autre pour la conservation de l'Espce. Le bonheur que
l'vangile promet est une vigueur ternelle, & une beaut plue
brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes
choses, mais particulirement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins,
& de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous rvler qu'en
partie; une ame tranquille, & toute ocupe de la contemplation, de
l'admiration, & des louanges de Dieu.

En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes,
que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons,
ne peuvent nous aider  les concevoir, que d'une manire trs
imparfaite.



[Note marg.: _Que la Rsurrection des corps dissous & rduits en
poudre n'est pas impossible_.]

X. Nous avons dj rpondu  l'objection qu'on tire de la prtendue
impossibilit de la Rsurrection, lors que nous avons prouv la
vrit de celle de Jsus-Christ. On la fait encore ici revenir sur
les rangs, & mme beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de
la rsurrection des corps dissous, & rduits en une forme toute
difrente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificult n'est appuye
sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que
quelques changemens qui arrivent aux choses matrielles, leur matire
demeure tojours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut
donc, ou convenir que la Rsurrection n'est pas une chose impossible,
ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou
loignez, sont les parties de cette matire dont le corps humain
a t compos; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les
rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premire constitution.
Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est
le matre absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs
fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, o aprs avoir comme
dtruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en rnifiant
ses parties? La Nature ne nous prsente-t-elle pas aussi dans les
semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une
chose  sa premire forme, aprs en avoir re d'extrmement
difrentes?

Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras o plusieurs tchent
de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des btes, aprs
s'tre nourries de chair humaine, servent elles-mmes d'alimens 
l'Homme.[A] Il faut considrer que la plus grande partie de ce que nous
mangeons ne se convertit pas en ntre substance, mais se change en
excrmens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le
corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite
& la bile: & que de cela mme qui nourrit vritablement le corps, il
s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par
l'air qui nous environne. Cela tant, Dieu qui a tant de soin de toutes
les espces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune prisse,
ne peut-il pas, par l'fet d'une Providence encore plus particulire,
empcher que lors qu'un homme a vcu de quelques animaux nourris de
chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il
pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus  le
nourrir que les mdicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus
vraisemblable, que la Nature mme nous dicte, en quelque faon,
qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres  nous
nourrir.

[Note A: Tout ce raisonnement, jusqu' la fin de l'Article, parot
assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des
choses. Car cette Providence particulire dont l'Auteur parle, ne
peut tre autre chose ici, qu'un vritable miracle, puis qu'elle
empcheroit que ce qu'un homme auroit mang de chair humaine, ne
passt, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle
travailleroit  l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que
l'exprience dtruit cette suposition, & que ceux d'entre les
Amriquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus,
en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que
ce soit. On pourroit donc se passer de cette premire rflexion de
l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne &
satisfaisante. TRAD.]

Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour
tojours cette portion qui a pass en la substance d'un autre, il
ne s'ensuivroit pas de l que ce ne ft pas le mme corps.[24] La
transpiration continuelle des particules qui composent le corps, &
ausquelles d'autres particules succdent aussi continuellement, le
change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons,
obligeroit Dieu  le changer en le ressuscitant. Cependant elle
n'empche pas que ce ne soit tojours le mme corps.[25] Par quelles
formes difrentes ne passe pas le ver  soye, avant que de devenir un
papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent  leur
juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes
sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que
l'on pourrait faire, on comprendra aisment que le rtablissement d'un
corps aprs tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mmes
qu'il a pu faire, n'a rien que de trs-possible. Le bon sens seul l'a
persuad  Zoroastre Philosophe Chalden, [26]  presque tous les
Stociens, [27]&  Thopompe, fameux Pripatticien. Ils ont mme
t plus loin, & ont cru que ce rtablissement arriveroit un jour.

[Note 24: _La transpiration_ &c. Snque pt. XVIII. Le temps
entrane nos corps avec une rapidit semblable  celle d'un fleuve.
Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perptuel: dans le moment
mme que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'prouve.]

[Note 25: _Par quelles formes difrentes_ &c. Je passe  dessein,
comme peu ncessaires, quelques citations de Pline, o cet Auteur
raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous,
dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.]

[Note B: Et ce sont toujours les mmes plantes, parce que les parties
qu'elles aquirent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu
qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le mme,
quand Dieu devroit y ajoter une portion d'autre matire qui le
surpasseroit autant en quantit, que, ce qu'une semence ou une plante
naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-mme. ADD. DU TRAD.]

[Note 26: _A presque tous les Stociens_ Clment Stromat. 1. V.
Hraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare
(c'est--dire trangre, par raport  la Grce) n'ignoroit pas
qu'un jour le Monde sera nettoy de mchant Hommes par un grand
embrasement. C'est ce que les Stociens, qui font venus depuis, ont
entendu par le mot [Grec: echpursis], ecpursis, c'est--dire,
embrasement. Ils ont aussi cru que par l tous les morts revivroient, &
redeviendroient tels qu'ils avoient t en cette vie. Qui ne reconnoit
au travers de ces envelopes la rsurrection des morts?]

[Note 27: _Et  Thopompe._ Diogne de Larce: Thopompe enseigne
dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme
l'ont aussi enseign les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie
sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mmes noms qu'elle a
dans cette vie.]



[Note marg.: II. _Avantage de la R. Chr. savoir la saintet de la
Morale, dans ce qui concerne le service de Dieu._]

XI. Le second avantage que la Religion Chrtienne a sur toutes les
Religions qui ont jamais t, ou que l'on pourroit imaginer, consiste
dans la souveraine saintet de ses Prceptes, tant de ceux qui
constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui rglent les devoirs
d'homme  homme. Presque dans tous les lieux o le Paganisme a fleuri,
ses Crmonies sacres ne respiroient que fureur & que cruaut.
Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs
nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient
leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mmes, avec toutes
leurs lumires & toute leur rudition, & les Romains qui se
conduisoient par des Loix si sages, ont suivi l-dessus le penchant
gnral du Paganisme.[28] Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines
 Bacchus Omestes. Et[29] l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit
immol  Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de
l'autre sexe. Les mystres de Crs & de Bacchus, si saints & si
rvrez, ont long tems cach sous le voile sacr du silence, les
plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux
ayant t rompu, le Public fut tmoin des excs abominables que ces
mystres renfermoient. Clment d'Alexandrie, & quelques autres, ont
trait ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez
aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui
blessoient si grossirement la pudeur, que Caton, au raport de
l'Histoire[A-side]*, n'osoit pas y assister.

[Note marg. A: _Val. Max._ Liv. II. c. 10.]

[Note 28: _Les Grecs sacrifioient &c._ Plutarque & Pausanias en font
mention. Clment dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui
faisoient la mme chose.]

[Note 29: _L'Histoire Romaine nous aprend_ &c. Denys d'Halicarnasse liv.
I. dit _que la coutume de sacrifier des hommes toit fort ancienne en
Italie_. Elle est demeure jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien.
Justin I. Apolog. parlant aux Romains, _Vous faites  votre Idole_,
leur dit-il, _des aspersions, non seulement de sang de btes, mais
aussi de sang humain_. Tatien, _J'ai connu avec certitude que le Jupiter
Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux
victimes humaines qu'on gorge en son honneur_. Cicron dit la mme
chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus,
des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume toit encore de son tems,
& dans l'Arcadie, &  Carthage, &  Rome.]

La Religion Judaque n'avoit  la vrit rien de tel. Rien n'y
choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honntet.
Cependant le penchant qu'il avoit  l'Idolatrie, fut cause que Dieu
le chargea de beaucoup de Prceptes sur des choses, qui n'toient
moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par l les Sacrifices, la
Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la dfense de
quantit de viandes. La plpart de ces choses de trouvent aussi dans
le Mahomtisme, qui y a ajot la dfense de boire du vin.

La seule Religion Chrtienne nous enseigne un Culte proportionn 
la nature de Dieu. Elle nous aprend que Dieu tant Esprit, nous lui de
vouons une adoration spirituelle & pure. Si elle nous prescrit outre
cela quelques Actes extrieurs & visibles, ils sont par eux-mmes
justes & saints, & n'obligent pas seulement en vertu de l'ordre exprs
qui les exige de nous. Selon cette Religion, ce n'est plus la chair
qu'il faut circoncire, c'est le coeur. Elle ne nous ordonne plus
l'abstinence de tout travail, mais l'abstinence de toute action mauvaise
& illicite. Elle ne nous demande plus le sang ou la graisse de nos
btes: elle nous demande de plus nobles Victimes, & veut que nous
sacrifions nos biens aux ncessitez des Pauvres, & ntre sang  ses
Vritez lors qu'il peut servir  les confirmer. Au commandement de
s'abstenir de certaines viandes & de certains breuvages, elle substitue
celui d'user de tout, & d'en user avec cette modration qui est propre
 conserver &  afermir la sant. Si elle commande le jene, c'est
afin d'lever l'esprit, en abatant un peu le corps. Mais d'ailleurs,
tous ses Prceptes tendent  exciter dans l'homme une confiance tendre
& respectueuse, qui le disposant  une obssance exacte, lui fasse
trouver tout son repos en Dieu, & le porte  croire invariablement ses
promesses. Par ces Principes, l'Evangile produit une ferme esprance &
un vritable amour pour Dieu, & pour le Prochain. Lors qu'il a rempli
le coeur du Fidle de ces sentimens, il le tourne sans peine vers Dieu
comme vers son Pre, son bienfaiteur & son remunrateur; & l'anime
 une obissance, dont le motif n'est plus la crainte servile des
chtimens & des peines, mais la crainte de lui dplaire. La prire,
qui est l'acte le plus essentiel du Service divin, trouve aussi ses
rgles dans l'Evangile. Selon ces rgles, nous ne devons demander ni
les richesses, ni les honneurs, ni en un mot tout ce qui pourroit tre
pernicieux aussi bien qu'utile. Mais 1. toutes les choses qui sont  la
gloire de Dieu: 2. entre les choses caduques & passagres, celles dont
la Nature ne se peut passer; laissant le reste  la Providence, & nous
tenant prparez  tout vnement. 3. Nous sommes obligez de demander
de tout ntre coeur & avec toute l'ardeur dont nous sommes capables,
les choses qui mnent  l'ternit, le pardon de nos pchez, & le
secours du saint Esprit, qui nous rendant inbranlables aux menaces des
hommes, & invincibles aux atraits de la chair, nous fasse persverer
jusqu' la fin dans ntre course spirituelle. Se peut-il rien imaginer
de plus digne de Dieu, qu'un Culte de cette nature?



[Note marg.: _Avantage de la R. Ch. sur les autres dans les devoirs qui
regardent le Prochain._]

XII. Les devoirs des hommes les uns envers les autres, ne sont pas
rglez dans l'Evangile d'une manire moins raisonnable & moins
spirituelle. Le Mahomtisme ne respire que la guerre. Et cela n'est pas
surprenant, puisque c'est  la guerre qu'il doit & sa naissance &
ses progrs. Les Loix des Lacdmoniens, ausquelles l'Oracle mme
d'Apollon donna le premier rang entre celles de tous les autres
peuples de la Grce, tendent gnralement  rendre cette Nation
belliqueuse.[30] Aristote l'a remarqu, & l'a remarqu comme un grand
dfaut. Mais s'il parot raisonnable en cela, il ne l'est pas lors
qu'il dit que la guerre est naturellement permise contre les Nations
barbares; puisqu'au contraire il est certain que la Nature a tabli
entre les hommes les devoirs de l'amiti, & les douceurs de la
Socit. On a bien compris qu'elle dfendoit & punissoit svrement
le meurtre commis d'homme  homme. Si cela est juste, il est donc
trs-injuste de regarder la destruction de Nations entires par les
voyes cruelles de la guerre, comme une chose glorieuse, & comme une
matire de triomphes. C'est pourtant par ces voyes-l, que la fameuse
Rpublique de Rome est monte  ce comble de gloire & de grandeur,
que nous admirons encore dans les Histoires. Ses crivains ont mme
t d'assez bonne foi,[31] pour avouer que la plpart de ces guerres
toient injustes. C'est ce qu'ils disent en particulier de celles qui
lui ont assujetti la Sardaigne[32] & l'Isle de Cypre. Il parot par les
Historiens les plus clbres,[33] que la plpart des Peuples ne se
faisoient pas un scrupule ni une honte de piller leurs Voisins, & qu'ils
comptoient de bonne prise tout ce qu'ils pouvoient leur enlever.[34]
Aristote & Cicron mettent la vangeance au rang de actions vertueuses.
Les combats sanglans des Gladiateurs  outrance, entroient dans les
rjoussances publiques. Enfin, rien n'toit plus ordinaire que la
cruelle coutume d'exposer les Enfans nouvellement nez.

[Note 30: _Aristote &c._ Euripide l'avoit remarqu avant lui, dans
la Tragdie d'Andromaque. _Si l'on vous toit_, dit-il aux
Lacdmoniens, _la gloire qui nat des armes, vous n'auriez plus rien
qui vous distingut.]

[Note 31: _Pour avouer &c._ Ptrone, _S'il y avoit quelque terre qui
ft riche en mines d'or, il n'en faloit pas davantage pour la faire
dclarer ennemie du Peuple Romain_.]

[Note 32: _Et l'Isle de Cypre._ Florus liv. III. ch. 9. Le bruit des
richesses de cette Isle toit si grand & si bien fond, que le Peuple
Romain qui galoit en grandeur toutes les autres Nations de la Terre,
& dont la libralit n'allait pas moins qu' donner des Royaumes,
ne pouvant rsister  l'impression que ces richesses firent sur lui,
dclara le Roi de cette Isle, tout Alli qu'il toit, dchu de
sa Royaut, rduit l'Isle en Province, & en enleva[C] des sommes
prodigieuses.]

[Note C: Plutarque les fait monter  7000 talens, qui font environ
douze millions six cens mille livres.]

[Note 33: _Que la plpart des Peuples ne se faisoient pas un scrupule_
&c. Thucydide Liv. I. Autrefois les Grecs, aussi bien que les Barbares
de Terre ferme & des Isles, ayant trouv la commodit d'aller les
uns chez les autres par le moyen de la Navigation, s'en servirent
pour exercer des brigandages; prenant pour Chefs de ces sortes
d'expditions, des Personnes illustres, qui s'y laissoient aller, tant
pour l'esprance de s'enrichir, que dans le dessein de faire du bien 
ceux qui toient dans l'indigence. Ils avoient d'autant moins de peine
 rssir dans ces entreprises, qu'ils ne s'ataquoient qu' des
Villes ouvertes, &  des villages. Ils les pilloient, ils vivoient de
leur butin; tout cela, sans encourir d'infamie, car bien loin qu'il y
en et  ce mtier, il y avoit mme de la gloire.. les habitans de
Terre ferme se pilloient aussi, les uns les autres: & les [D]Locres
Ozoles, les Etoliens, les Acarnaniens & les Nations voisines, le font
encore aujourd'hui. Justin tmoigne la mme chose des Phocenses;
Plutarque des anciens Espagnols; Diodore, des anciens Tosans; Csar &
Tacite, des Peuples d'Alemagne.]

[Note D: Locres Ozoles, ainsi apellez pour les distinguer de 3. autres
sortes de Locres: Etoliens, Acarnaniens, Phocenses, Peuples de Grce.]

[Note 34: _Aristote & Cicron mettent la vangeance_ &c. Arist. 
Nicomachus IV. II. _C'est la marque d'un coeur bas & servile, que de
soufrir patiemment un afront_. Cic. Liv. II. de l'Invention, met au
nombre des choses qui sont fondes sur le Droit naturel, les actes de
vangeance par lesquels nous repoussons la violence ou les injures, en
nous dfendant, ou en rendant la pareille. Dans une Lettre  Atticus:
_Je hai cet homme_, dit-il, _& je le harai tojours: & plt aux
Dieux que je me pusse venger de lui_.]

Les Loix des Hbreux toient  tous gards plus justes, & leurs
Rglemens plus saints. Mais comme ce Peuple toit naturellement
violent, & sujet aux emportemens de la colre, elles passoient
lgrement sur certaines choses, & lui en permettoient mme d'autres
qu'autrement elles lui auroient dfendues. C'est  cela qu'on doit
atribuer la permission qui fut donne aux Isralites, de traiter avec
la dernire cruaut les sept Nations qu'ils depossdrent. En quoi
pourtant on peut remarquer, qu'ils ne faisoient qu'excuter les Arrts
de la Justice divine. C'est par une suite, ou plutt par un abus de
cette condescendance de leurs Loix,[35] qu'ils ont tojours port une
haine mortelle  ceux qui suivoient d'autres Loix que les leurs, & qui
ne s'acordoient pas de crance avec eux: & aujourd'hui encore
leurs prires sont pleines d'imprcations & d'amertume contre les
Chrtiens. La Loi[E] les autorisoit aussi  se venger par une exacte
rtribution des outrages qu'ils avoient reus, &  tuer de leur
propre autorit le Meurtrier de leur Prochain.

[Note 35: _Qu'ils ont tojours port une haine mortelle  ceux_ &c.
Les Rabbins enseignent qu'il faut faire tout le mal qu'on peut,  ceux
de contraire Religion, & qu'on ne doit pas leur rendre ce qu'on leur a
drob: qu'il faut exterminer tous ceux qui ne sont pas Juifs. Les
Juifs ont ordinairement cette imprcation  la bouche, _Que tous les
Sectaires prissent subitement_.]

[Note E: Levit. XXIV. 20. L'Auteur entend ce passage, de la vengeance
entre Particuliers. Mais on l'explique ordinairement de la maniere dont
les Juges devoient punir les violences & les outrages.]

La Loi de Jsus-Christ dfend de rendre injures pour injures, de
quelque nature qu'elles soient. Elle ne veut pas que nous aprouvions par
l'imitation, ce que nous regardons comme criminel dans les autres. Elle
nous ordonne de faire du bien gnralement  tous, & si elle donne
aux personnes vertueuses le premier rang entre les objets de ntre
amour & de nos bontez, elle ne manque pas de donner le second  ceux
dont la malice sembleroit les en exclurre. Pour nous y engager plus
fortement, elle nous met devant les yeux l'exemple de Dieu, qui fait
servir toutes les cratures aux ncessitez de tous les hommes
indifremment.



[Note marg.: _Dans le devoir de la chastet, & dans ce qui regarde le
mariage_]

XIII. La manire dont Dieu a voulu que le Genre humain se multiplit,
est une chose trs-digne des sages Rglemens d'un Lgislateur.
Cependant  peine la Religion Payenne y a-t-elle touch. Et certes
elle auroit eu mauvaise grce  tre svre l-dessus,[36] puis
qu'elle faisoit mille le contes infames des dbauches & des adultres
de ses Dieux. Ce pch mme qui outrage la Nature, trouvoit sa
protection dans l'exemple des Dieux. Ce fut par l que Ganymde &
Antinos mritrent les honneurs divins. Ce crime monstrueux est
assez commun parmi les Mahomtans, & il est permis dans la Chine, & en
d'autres endroits. Les Philosophes Grecs semblent avoir travaill[37]
 en diminuer l'horreur en le voilant de termes honntes. Ceux
d'entr'eux qui ont eu le plus de rputation, ont fort aprouv que les
femmes fussent communes. Par l ils ouvraient la porte  une licence
&  une impuret gnrale, & mettoient les hommes au-dessous des
btes; [38]puisqu'il y en a qui se gardent entr'elles une espce de
fidlit conjugale. Une pareille licence auroit ces deux mauvais
fets; qu'elle droberoit aux Enfans la connoissance de leurs
vritables Pres; & qu'elle ne laisseroit aucun lieu  l'afection
rciproque des uns & des autres. Les Loix des Hbreux dfendent
toutes sortes d'impuretez. [39]Mais elles ne condamnent ni la Polygamie,
[A]ni le Divorce mme, pour quelques raisons que ce soit. Les
Mahomtans usent de ces mmes droits. Les Grecs & les Romains
rpudioient leurs femmes pour des sujets assez lgers. Les
[A]Lacdmoniens alloient mme jusques  se les prter les uns aux
autres. Et Caton, le sage Caton, s'en est aussi ml.

[Note 36: _Puis qu'elle faisoit mille contes des dbauches_ &c. Les
Pres ont souvent fait ce reproche aux Payens: Mais il y a du plaisir
 voir la leon qu'Euripide mme fait l-dessus aux Dieux du
Paganisme. Il faut, _dit-il_, que je donne ici un petit avis 
Apollon. Ce Dieu ne se contente pas de ravir par force l'honneur  des
filles chastes, il soufre patiemment qu'elles se dfassent des enfans
qui naissent de ses dbauches. Ah! pour vous qui possdez le ttre &
l'autorit de Roi, gardez-vous bien de suivre un exemple si pernicieux.
Suivez constamment la vertu. Si quelqu'un tombe dans le crime, les Dieux
ne manquent pas de le punir svrement. Mais vous, Dieux, si j'ose
m'adresser  vous, n'est-il pas bien injuste, que vous qui prescrivez
des Loix aux hommes, vous viviez vous-mmes sans Loix. Permettez moi de
vous dire une chose, qui assurment n'arrivera jamais: C'est que si vos
impudicitez toient punies aussi svrement que vous punissez celles
des Hommes, bientt & vous Apollon, & vous Neptune, vous-mme grand
Jupiter, qui rgnez sur les Cieux, vous vous verriez & sans Temples &
sans Autels.]

[Note 37: _A en diminuer l'horreur_ &c. Philon liv. _De la
Comtemplation_. Tous les discours du Festin de Platon roulent non sur
l'amour des hommes pour les femmes ou des femmes pour les hommes; cela
ne seroit pas si honteux, puis que cet amour ne passe point les bornes
de la Nature: mais sur l'amour des hommes pour les garons. Car tout ce
qu'on y dit de Vnus & de l'amour cleste, ne se dit que pour sauver
un peu les aparences par des mots qui n'ont rien de choquant.]

[Note 38: _Puis qu'il y en a qui se gardent_ &c. Pline le dit des
colombes, & Porphyre des pigeons ramiers.]

[Note marg. A: Dent. XXIV. 1-4.]

[Note 39: _Mais elles ne condamnent ni la Polygamie_ &c. Deuter. XXI.
15. 11. Samuel, XII. 2. Josphe Antiq. Jud. liv. XVI. _La cotume de
notre Nation permet d'avoir plusieurs femmes_. Les Docteurs Juifs & les
Pres ont aussi entendu dans ce sens, les passages que je viens de
raporter.]

[Note marg. A: _Herodot_. L. VI. _Plut._ Vie de Lycurg. & de Caton
d'Utique.]

La Loi trs-parfaite de Jsus-Christ ne rgle pas seulement
l'extrieur: elle va jusqu' la racine du drglement; elle
retranche la cupidit, & ne lui permet pas les moindres mouvemens,
ni les moindres atentats  la chastet des femmes. Tout, jusqu'aux
regards mmes, devient criminel par ces Loix svres qui font
craindre  l'Homme un Dieu scrutateur des coeurs, juge & vangeur
non seulement du crime, mais aussi du dessein de le commettre. Elles
dfendent le Divorce. Et n'est-il pas juste, en fet, que puisque
toute vritable amiti doit tre perptuelle & indissoluble, celle
qui unit & les coeurs & les personnes entires, dure tout autant que
la vie? Joignez  cela qu'il n'est pas possible que l'ducation des
Enfans ne reoive quelque prjudice de cette sparation. Pour ce qui
est du nombre des femmes, ces mmes Loix n'en permettent qu'une. Les
raisons en font claires, & n'ont pas t ignores, ni des Romains, ni
des anciens Peuples de l'Allemagne, qui condamnoient la Polygamie. Il
y en a trois principales raisons. I. Il est juste que la Femme qui
s'engage  donner son coeur tout entier & sans rserve, [40]possde
aussi sans partage celui de son Mari. II. Les afaires domestiques sont
mieux conduites, lors qu'elles sont sous la direction d'une seule tte.
III. Enfin, cette pluralit de Mres de Famille ne peut causer parmi
les Enfans, que du dsordre & de la dsunion.

[Note 40: _Possde aussi sans partage_ &c. Saluste, Guerre de Jugurtha,
_Ceux qui ont plusieurs femmes, ont le coeur tellement partag, qu'ils
n'en ont proprement aucune_.]

[Note marg.: _Dans la manire d'acquerir & de conserver les
richesses_.]



[Note marg. A: _Diod. Sic._ L. I. _Plut._ Vie de Lycurgue.]

XIV. Venons aux devoirs de l'Homme par rapport aux richesses, &
aux commoditez de la vie. Les gyptiens & les Lacdmoniens[A]
permettoient le vol. Les Romains, qui le dfendoient entre
Particuliers, le savoient trs-bien pratiquer de Nation  Nation. La
plpart de leurs Guerres toient d'honntes Brigandages; & Cicron
a reconnu que s'ils eussent t obligez de faire restitution, ils en
auroient t bientt rduits  leurs anciennes Cabanes.

[Note marg. A: Deut. XXIV. 20.]

La Loi dfendoit le vol aux Juifs; mais elle leur permettoit[A] de
donner leur argent  usure aux trangers: s'acommodant en cela  leur
naturel assez avide de biens, & au gnie des promesses qu'elle faisoit
 ses observateurs.

L'vangile ne condamne pas seulement toutes sortes d'injustices, sans
distinction de ceux  qui ont en pourroit faire: il travaille aussi 
tarir la source ordinaire de toutes nos injustices, en nous dfendant
d'atacher ntre coeur aux richesses. Il nous en fait voir le nant. Il
nous tourne entirement vers les biens du ciel. Il nous reprsente que
ntre ame est trop petite, pour pouvoir donner une gale aplication
 deux choses, dont chacune demande l'Homme entier, & qui sont assez
oposes, pour nous obliger souvent  des rsolutions &  des
dmarches toutes contraires; que l'aquisition, & la conservation
des richesses coute mille inquitudes, qui rongent le coeur, qui
l'asservissent, & qui empoisonnent le plaisir qu'il s'en promettoit: au
lieu que les choses dont la Nature se contente, sont & en petit nombre,
& trs-faciles  aquerir. S'il arrive que Dieu nous donne quelque
chose de plus que ce qui est uniquement ncessaire, l'Evangile ne veut
pas que nous nous en dfassions, [41] & qu' l'exemple de quelques
Philosophes [a] peu sages, nous le jettions dans la Mer. Il ne veut pas
aussi, ni que ce surplus demeure inutile entre nos mains, ni que nous
le prodiguions: mais il nous ordonne que gardant un raisonnable milieu,
nous employions ce bien  rparer l'indigence des autres, soit par de
purs dons, soit en prtant  ceux qui dans le besoin ont recours 
nous. La raison en est, que nous ne devons pas nous regarder comme les
matres de nos biens  l'exclusion de Dieu, qui tant le Pre de
tous les hommes, & le Matre de tout ce qu'ils ont, nous a tablis
dispensateurs de ses biens, plutt que vritables possesseurs. Mais
quoique par cette raison, il et droit d'exiger de nous purement &
simplement que nous en disposions selon ses ordres, il veut bien nous y
inviter par la dclaration qu'il nous fait, qu'une grce bien place
nous assure des trsors que les Voleurs ne pourront nous enlever, &
dont jamais aucun accident ne nous frustrera. Si nous cherchons des
exemples d'une libralit sincre & pleine de charit, les premiers
Chrtiens nous en donnent un qui est digne d'admiration. Ne semble-t'il
pas, en fet,  voir la promptitude [Note marg.: Rom. XV. 25. 26] de
ceux de Macdoine & d'Achae  soulager la pauvret de ceux de la
Palestine, qu'ils n'toient tous qu'une mme Famille disperse par
tout l'Univers?

[Note 41: _Et qu' l'exemple de quelques Philosophes._ Ces Philosophes
sont Aristippe & Crats.]

[Note a: Ainsi Dmocrite, au rapport de Snque & de Cicron, laissa
ses Terres incultes, ngligea son Patrimoine, regardant les biens de
l'esprit comme les seuls biens, & croiant que la possession des choses
de la Terre toit un obstacle  la Philosophie. TRAD. DE PAR.]

Mais comme ce seroit peu d'avoir rgl l'extrieur si on laissoit le
coeur dans toute sa libert, la Loi de J. C. n'oublie pas de marquer
quel doit tre le vrai principe de nos bienfaits. Elle nous aprend que
l'esprance du rciproque ou de la rputation, en te tout le prix;
& qu'ils ne sont de quelque valeur aux yeux de Dieu, qu'autant que son
amour en a t le motif, & sa gloire, la dernire fin. Elle prend
soin de renverser tous les prtextes dont l'amour du bien colore une
pargne excessive. Elle dissipe la crainte qu'on auroit, ou qu'on
feroit semblant d'avoir, de tomber dans l'indigence par trop de
libralit, & de se drober par l les secours dont la vieillesse
a besoin, & dont on peut se soulager en cas de quelque disgrace. Elle
prvient tous ces prtextes, en promettant que Dieu aura des bontez
toutes particulires pour ceux qui observeront ses Loix. Elle ajote
mme le raisonnement  la promesse. Elle nous fait jetter les yeux sur
les soins tout visibles de la Providence, dans la production des plantes
& des fleurs, qu'elle veut bien mme orner & embellir. Elle nous
oblige  penser que Dieu tant si bon & si puissant, nous lui ferions
outrage, si nous ne nous fiions  lui, qu' proportion des gages
prsens & visibles qu'il nous donne de son amour.

[Note marg.: _Dans les Loix qui rglent le serment._]

XV. Enfin les autres Loix dfendent svrement le parjure. Les Loix
de l'vangile dfendent le serment mme, except quand il est d'une
absolue ncessit: outre qu'elles nous forment  une habitude si
[Note marg.: Matth. V. 33-37.] constante de dire la vrit, que
les ocasions d'tre rduit  faire serment, deviennent par l
extrmement rares.



[Note marg.: _Perfection de la Morale vanglique_]

XVI. En gnral on peut dire que tout ce qu'il y a d'excellent dans
les Livres des Philosophes Grecs, dans les Maximes des Auteurs Juifs
& de ceux de tous les autres Peuples, est contenu dans la Doctrine
vanglique, comme man de Dieu mme. On y trouve des Prceptes
sur la modestie, sur la temprance, sur la bont, & sur l'honntet
des moeurs. On y aprend les devoirs rciproques des Magistrats & des
Peuples; des Pres & des Enfans; des Maris & des Femmes. On y voit la
condamnation de certains dfauts, sur lesquels la plpart des Grecs
& des Romains se sont fait illusion  eux-mmes par les beaux noms
qu'ils leur donnoient, & par je ne sai quel clat de Grandeur qu'ils y
apercevoient; j'entens la passion pour les honneurs & pour la gloire.
Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'Evangile, c'est cet abrg
de tous les Prceptes, plein de sens dans sa brivet, & qui porte
que nous devons aimer Dieu par-dessus toutes choses, & nos Prochains
autant que nous-mmes; ou, ce qui revient  un, [42] que nous leur
devons faire ce que nous voulons qu'on nous fasse.

[Note 42: _Que nous leur devons faire._ L'Empereur Alex Svre louoit
fort cette Loi.]



[Note marg.: _Objection tire de la diversit de sentimens qui est
parmi les Chrtiens_.]

XVII. Quelqu'un objectera peut-tre contre l'excellence de la Doctrine
Chrtienne, dont nous tirons avantage, cette grande diversit
d'opinions qui partage les Chrtiens, & qui les divise mme en tant de
Sectes difrentes.

La Rponse est aise. Il n'arrive en cela  la Religion Chrtienne
que ce qui arrive  tous les Arts, &  toutes les Sciences humaines.
Ce malheur si gnral est un fet de la foiblesse de l'esprit de
l'Homme, ou des prjugez qui lui tent la libert de juger sainement
des choses. Mais ces diversitez d'opinions ont d'ailleurs cela de bon,
qu'elles ne vont que jusqu' un certain point, au de-l duquel il y
a des vritez dont tout le monde convient, & qui rpandent mme des
lumires sur les Articles contestez. Dans les Mathmatiques on dispute
sur la quadrature du Cercle; mais on est d'acord sur cette maxime, par
exemple, que si de choses gales on en te des portions gales, ce
qui demeure est gal. On pourroit faire voir la mme chose dans la
Physique, dans la Mdecine, & dans les autres Sciences. De mme, la
diversit de sentimens qui rgne parmi les Chrtiens, n'empche pas
qu'ils ne conviennent des principaux Articles, c'est--dire, de
ces Prceptes que nous avons fait regarder comme la gloire du
Christianisme. Leur certitude parot sur-tout, en ce que ceux qui par
le principe d'une haine & d'une animosit mutuelle, cherchent toujours
de nouveaux sujets de se contredire, n'en sont jamais venus jusqu'
nier que ces Prceptes ne viennent de Jsus-Christ. Je n'en excepte
pas mme les Personnes drgles, qui refusent de se conduire selon
ces saintes maximes. Et en fet il n'y auroit pas moins d'absurdit 
nier que la doctrine Chrtienne procde de Jsus-Christ, qu'il y en
avoit dans les chicanes que quelques Philosophes ont fait autrefois
contre la blancheur de la neige. Si les sens nous aprennent que la neige
est blanche, la ve de tous les Peuples Chrtiens, & la lecture des
Livres de tous leurs Auteurs, depuis les plus anciens jusqu'aux plus
nouveaux, & de ceux mme qui ont rendu tmoignage  la Religion par
une mort violente; tout cela, dis-je, forme aussi une preuve de sens &
d'exprience, qui anantit tout doute sur l'origine de nos Dogmes. On
croit aisment sur le tmoignage de Platon, de Xnophon, & des autres
Sectateurs de Socrate, que ce qu'ils nous donnent comme la doctrine
de ce Philosophe, est vritablement sa doctrine. On ne doute pas que
Znon n'ait enseign ce que les Philosophes de sa Secte lui atribuent.
Quelle quit donc y auroit-il  former des doutes sur la validit
du tmoignage de tous les Chrtiens, touchant l'Auteur des
enseignemens de leur Religion?



[Note marg.: _III. Avantage de la R. Ch. tir de la manire dont elle
s'est tablie._]

XVIII. Le troisime avantage que nous avons remarqu dans la Religion
Chrtienne par-dessus toutes celles qui sont actuellement, ou que
l'imagination pourroit se figurer, consiste dans la manire dont elle
a t enseigne, & dont elle s'est rpandue dans le Monde. En quoi
nous avons  considrer 1. Son Auteur. 2. Sa grande tendue. 3. La
qualit de ceux qui l'ont prche. 4. Les dispositions de ceux qui
l'embrassrent les premiers.

[Note marg.: _O l'on considre 1. Son Auteur._]

1. Les Chefs de Secte parmi les Grecs, avouoient qu'ils n'osoient donner
pour certain tout ce qu'ils enseignoient. Ils disoient que la Vrit
est cache dans un puits; que ntre esprit n'est pas plus propre 
soutenir l'clat des Vritez divines, que les yeux des chouettes 
soufrir les rayons du Soleil. Et  la faveur de ces belles maximes, ils
diminuoient le mieux qu'ils pouvoient la honte de leur ignorance. Outre
cela [43] il n'y en a eu aucun dont la vie n'ait t souille de
quelques vices assez grossiers. Les uns toient [44] de lches
adulateurs des Puissances souveraines. [45] Les autres avoient de
criminelles liaisons avec des Femmes. Quelques autres toient d'une
impudence si excessive, [46] qu'on les comparoit  des chiens: ce qui
imprimoit sur toute leur Secte une note d'infamie. Tous en gnral se
portoient rciproquement une envie furieuse, comme on le voit par leurs
disputes continuelles, [47] & par leurs dmlez pleins de chaleur
sur de simples mots, ou sur des choses trs-lgres. [48] Leur
indifrence pour le Service divin parot en ce que, bien qu'ils
crssent presque tous l'existence d'un seul Dieu, non seulement ils ne
lui rendoient pas leurs hommages, mais prenant pour Rgle en fait de
Religion la crance publique, ils adoroient par une prvarication
criminelle, ceux qu'ils savoient trs-bien n'avoir de Divinit que
dans l'opinion des Peuples. Enfin ils n'avanoient rien d'assur sur
les rcompenses de la pit & de la vertu. Je n'en veux point d'autre
preuve que les dernires paroles de Socrate.

[Note 43: _Il n'y en a eu aucun_ &c. Socrate mme, le plus
irrprhensible de tous, toit extrmement colre, & ne pouvoit se
modrer  cet gard, ni dans ses discours, ni dans ses actions.]

[Note 44: _De lches adulateurs_ &c. comme Platon & Aristippe.]

[Note 45: _Les autres avoient de criminelles liaisons_ &c. Platon,
Aristote, picure, Aristippe, &c. Znon Auteur de la Secte des
Stociens alloit encore plus loin, & aimoit les garons.]

[Note 46: _Qu'on les comparoit  des chiens_. De l vint le nom de
_Cyniques_ qui fut donn  leur Secte.]

[Note 47: _Et par leurs dmlez, pleins de chaleur_ &c. Timon
Phliasius. Malheureux hommes, _dit-il aux Philosophes_, honte du Genre
humain; gens qui n'tes que ventre; vous ne faites que vous garer en
vaines disputes sur des choses de nant. Puis-je vous mieux dpeindre
qu'en vous comparant  des outres remplis de vent? _Ailleurs_: Mais
qui les a donc animez ainsi les uns contre les autres? C'est une vaine
populace, qui aime le babil; & qui acourt au moindre bruit qu'ils font.
Voila ce qui cause & qui entretient cette maladie pernicieuse  tant de
gens. Ces passages se trouvent dans Clment, Eusbe, & Thodoret.]

[Note 48: _Leur indifrence pour le Service divin_ &c. Xnophon, liv.
V. des choses mmorables, raporte un Oracle qui ordonnait _que l'on
servt les Dieux de la manire que chaque Ville l'auroit prescrit par
ses Loix_. Platon disoit qu'il toit dangereux de discourir sagement &
raisonnablement devant le Peuple touchant les choses divines. C'est
ce qui a ferm la bouche  tous les Philosophes Grecs, Latins, &
Barbares, & qui leur a fait dissimuler la vrit. Et n'est-ce pas l
un grand prjug contr'eux?]

Pour ce qui est de Mahomet, dont la Religion a gagn un si grand nombre
de Peuples; ses Sectateurs mmes nous tent la peine de le convaincre
de crimes, par l'aveu qu'ils font de ses dbordemens. On peut aussi
remarquer qu'il n'a donn aucun gage indubitable de la certitude du
Paradis charnel, qu'il promet  ceux qui le suivent. Les Mahomtans ne
disent pas qu'il soit ressuscit; & quand ils le diroient, son corps,
qui est encore  Medine, les dmentiroit.

Moyse le Lgislateur des Hbreux a t un grand Homme  tous
gards; mais il a t homme & a eu ses foiblesses. Ce ne fut
qu'aprs une longue rsistance, qu'il put se rsoudre  accepter la
Commission que Dieu lui donnoit d'aller trouver Pharaon de sa part. La
promesse expresse qu'il lui fit de tirer des eaux du rocher par son
ministre, ne put bannir toute sa dfiance. Ce sont l des Faits dont
les Juifs mmes conviennent. S'il a propos des rcompenses, il n'en
a presque pas jou lui-mme. Il n'entra pas dans la Terre promise;
mais il mourut dans le Dsert, aprs y avoir pass une grande partie
de sa vie au milieu des rvoltes presques continuelles de son Peuple.

Jsus-Christ est le seul dont la vie ait t parfaitement pure &
irrprhensible. Ses premiers Disciples ne lui reconnoissent point de
dfauts, & ses Ennemis ne l'en ont jamais convaincu d'aucun. [49]Il a
rempli exactement tous les devoirs qu'il a prescrits aux hommes. Il a
suivi fidlement les ordres qu'il avoit reus de Dieu. Sa vie a t
de la simplicit la plus parfaite. Il a soufert les injures & les
derniers suplices avec une patience exemplaire; comme il parot par
l'Histoire de sa crucifixion. Il a eu pour les hommes, mme pour ses
Ennemis & pour ses Bourreaux, l'amour le plus sincre & le plus ardent,
jusqu' prier Dieu pour ceux qui le crucifioient. Il a ratifi dans sa
personne les rcompenses qu'il a promises  ses Fidles, les ayant
obtenues dans le degr le plus magnifique. Son Histoire nous l'aprend,
& mille preuves nous en assurent. Plusieurs l'ont v ressuscit, l'ont
ou parler, & ont apuy leur foi par le secours de l'atouchement. Il
a t lev dans le Ciel  la ve de ses Aptres, & a donn
des marques certaines de son autorit suprme en confrant  ses
Disciples le pouvoir de parler diverses Langues, & celui de faire des
miracles, aprs le leur avoir promis en les quitant. Par l, il a
t tout lieu de douter, qu'il ft assez puissant pour nous confrer
la rcompense qu'il nous a propose. D'o je conclus, que puis qu'il
a confirm ses Prceptes par son obssance, & ses promesses par
la part excellente qu'il y a eue lui-mme, sa Religion l'emporte sur
toutes celles qui sont, ou qui ont jamais t dans le Monde.

[Note 49: _Il a rempli exactement_ &c. Lactance. _Il a march lui-mme
dans le chemin qu'il nous a montr, de peur que les dificultez qui se
rencontrent dans ce chemin ne nous dtournassent d'y entrer._]

[Note marg.: _2. Sa grande tendu ds le commencement mme._]

Voyons  prsent les succs dont la Prdication de l'Evangile
a t suivie. Ils sont tels, qu' les bien considrer, il faut
reconnotre que l'Evangile est divin, ou ne pas croire que Dieu se
mle de ce qui concerne les hommes. Il toit digne des soins paternels
de sa Providence, de donner  des sentimens vertueux & bons, des
succs & une tendue qui rpondissent  leur excellence. Tel a t
le sort de la Religion Chrtienne. Toute l'Europe, mme jusqu'aux
endroits les plus proches du Nord, fait profession de la croire, &
de l'enseigner. Elle est connue par toute l'Asie, & dans les Iles
de l'Ocan qui l'environne, dans l'gypte, dans l'thiopie, dans
quelques autres Pas de l'Afrique, & presque par tous les endroits de
l'Amrique o l'on a pu pntrer.

L'Histoire de tous les sicles, les Livres de nos crivains, les Actes
des Conciles; une vieille tradition que quelques Indiens ont conserve
jusqu' ntre tems touchant [50]les Voyages de S. Thomas, de S. Andr
& des autres Aptres; tout cela, dis-je, montre que ce n'est pas
d'aujourd'hui que le Christianisme est en possession de cette
universalit, & qu'il en jout depuis plusieurs sicles. En
particulier Clment, [51]Tertullien, & quelques autres remarquent que
de leur tems le Nom de Jsus-Christ toit rvr dans les Iles
Britanniques, dans l'Alemagne, & jusqu'aux extrmitez de la Terre. Or
je demande s'il y a quelque Religion qui puisse entrer en concurrence
avec la ntre, sur le privilge d'une tendue aussi universelle. Le
Paganisme a presque couvert toute la Terre; mais  parler juste, sous
ce nom toient comprises une infinit de Religions difrentes. Entre
les Payens, les uns adoroient les Astres; les autres les lmens;
d'autres servoient les Btes; plusieurs rvroient des choses qui ne
subsistent que dans l'imagination. Leurs Loix sacres n'toient
pas moins diverses que les objets de leur culte; & ils en devoient
l'institution  des Auteurs trs-difrens. Les Juifs dans leur
dispersion paroissent un trs-grand Peuple; mais enfin, ce n'est qu'un
Peuple; & depuis J. C. leur Religion n'a pas reu d'acroissement fort
considrable. Si depuis ce tems-l elle est sortie de l'obscurit o
elle avoit t jusqu'alors, on peut dire que les Chrtiens y ont plus
contribu que les Juifs.

[Note 50: _Des Voyages de St. Thomas_. On montre encore aujourd'hui son
spulcre dans le pas de Coromandel. Clement &c. Stromar. V. dit que
Jesus-Christ est connu de toutes les Nations.]

[Note 51: _Tertullien_ liv. I. _contre les Juifs. En quel autre toutes
les Nations ont-elles cru, qu'en Jesus-Christ, et quel autre
ont-elles embrass comme le Messie venu au monde?_ Aprs il fait un
dnombrement des Nations qui croyoient en Jsus-Christ de son tems, &
ce dnombrement contient tous les Peuples des 3. parties du Monde
qui toient alors connues. Plus bas il montre combien le Royaume
de Jesus-Christ est plus tendu que ne l'ont t l'Empire de
Nebucadnsar, & d'Alexandre, & que ne l'toit celui des Romains.
La Royaut de Jsus-Christ, _dit-il_, s'tend par-tout & est crue
par-tout. Ce grand Roi est servi par tous les Peuples que nous venons de
nommer: il regne; il est ador en tous lieux; il se communique  tout
le monde galement. Arnobe, S. Athanase, Thodoret, & S. Jrme,
font voir par le mme dtail, cette grande tendue de l'Empire de
Jesus-Christ. Origne dans une Homlie sur Ezchiel, Les malheureux
Juifs avouent que ces choses sont dites du Messie. Mais c'est  eux
un aveuglement dplorable, d'ignorer encore la Personne  qui elles
conviennent, puis qu'ils les voyent acomplies. Qu'ils nous marquent
avant l'avnement de Jsus-Christ, quelque temps auquel la Bretagne,
le Mauritanie, le Monde entier s'est acord  ne servir qu'un seul
Dieu. S. Chrysostome, Homl. VI. Comment les crits des Aptres
auroient-ils pu passer jusques aux terres trangres, jusqu'aux Indes,
jusqu' ces bords de l'Ocan qui terminent toute la Terre, si les
Auteurs de ces Livres n'eussent t dignes de foi? Le mme Pre
dans l'Homlie sur la Divinit de Jsus-Christ, Parcourir en si peu
de tems toute la Terre; inviter ainsi  de si grandes choses des hommes
prvenus de mauvaises habitudes, & plongs dans la plus norme
corruption, cela est assurment au-dessus des forces d'un homme, &
c'est cependant ce qu'a fait Jsus-Christ. Il a dlivr de ces maux
tout le Genre humain. Les Romains, les Perses, & toutes les Nations
Barbares ont jou de cette heureuse dlivrance.]

Le Mahomtisme ocupe un trs-grand nombre de Pas; mais il ne l'ocupe
pas seul. Presque par-tout o il rgne, notre Religion y a ses
Sectateurs & mme en quelques endroits ils surpassent en nombre les
Mahomtans; au lieu qu'on trouve trs-peu de ceux-ci dans la plpart
des Pas que les Chrtiens possdent.

[Note marg.: _3. Ceux qui l'ont les premiers prche_.]

3. Comparons maintenant les moyens par lesquels la Religion Chrtienne
s'est tablie dans le Monde, avec ceux qui ont servi  afermir les
autres Religions; & les premiers Docteurs de celle-l avec ceux qui ont
fait fleurir celles-ci. Nous voyons que pour l'ordinaire les hommes
ont le foible de se laisser entraner par l'exemple des Rois, & des
personnes revtues de quelque autorit, sur-tout si cet exemple passe
en loi, & si l'on met en usage la force & la contrainte. C'est par ces
voyes que les difrentes Religions Payennes & la Mahomtane se sont
acrues & fortifies. Les premiers Docteurs de ntre Religion toient
dnuez de ce secours ficace. C'toient des personnes sans naissance
& sans nom; c'toient des Pcheurs, & des gens de mtier. Ils ont
cependant trouv le moyen de l'tablir en l'espace de trente ans [A]
[Note marg. A: Rom. XV. 19.] dans toutes les parties de l'Empire Romain,
dans celui des Parthes, dans les Indes, c'est--dire, par toute la
Terre. Pendant prs de 300. ans elle n'a d ses acroissemens qu' des
Particuliers, qui bien loin d'avoir en main ou de quoi se faire
craindre par des menaces, ou surprendre la faveur des Peuples par
des esprances, rencontroient par tout des obstacles de la part des
Souverains. Malgr tout cela, avant qu'elle et atir Constantin
 la profession de ses vritez, [52]il s'en faloit peu qu'elle ne
remplt la plus grande partie de l'Empire Romain. Ceux d'entre
les Grecs qui ont donn des Rgles pour les moeurs, se rendoient
d'ailleurs recommandables aux Peuples par quelques autres endroits.
Platon toit grand Gomtre. Les Pripatticiens s'apliquoient 
tudier les animaux & les plantes. Les Stociens toient habiles dans
l'art du raisonnement. Les Pythagoriciens possdoient la Science des
nombres & de l'harmonie. Plusieurs d'entr'eux, comme Platon, Xnophon &
Thophraste, faisoient valoir leurs prceptes par toutes les graces &
toute la force de l'loquence. Rien de tout cela ne se trouvoit dans
nos premiers Docteurs. Leurs discours toient simples & sans agrmens.
Ils instruisoient, ils promettoient, ils menaoient: tout cela sans
tude & sans art. Or comme ces manires ne peuvent pas aler loin & ont
trs-peu de proportion avec les succs qu'elles ont eus; il faut de
toute ncessit reconnotre, ou que les miracles ont supl au
dfaut de l'Art; ou qu'une Providence secrette a veill favorablement
sur les desseins de ces premiers Fidles; ou qu'ils ont eu l'un &
l'autre de ces deux secours.

[Note 52: _Il s'en faloit peu qu'elle ne remplt_ &c. Tertullien II.
Apolog. Nous ne sommes que d'hier & nous nous trouvons par-tout.
Nous remplissons vos Villes, & municipales, & autres, vos Iles, vos
Forteresses, vos Bourgs. Nous sommes rpandus dans les Armes, dans
les Tribus, dans les Dcuries. La Cour, le Snat, le Barreau sont
pleins de Chrtiens. En un mot vous nous trouvez par tout, si ce n'est
dans vos Temples.]

[Note marg.: _4. Les dispositions des premiers qui l'embrassrent._]

4. Ceux qui ont reu le Christianisme par les instructions des
Aptres, avoient l'esprit imbu des principes d'une autre Religion, &
par consquent dificile  manier. Les premiers Disciples de Mahomet
& des Auteurs des Religions Payennes, tant moins prvenus, toient
plus capables de recevoir de nouvelles impressions. La Circoncision & la
connoissance d'un seul Dieu, avoient dispos les Hbreux  recevoir
la Loi de Moyse. Mais rien ne prparoit les premiers Chrtiens  se
soumettre  l'vangile. Ils toient dans d'autres sentimens; & une
longue habitude, qui tient souvent lieu d'une seconde Nature, les y
confirmoit, & les loignoit de ces nouvelles doctrines. L'ducation &
le respect des Loix & de l'autorit de leurs Anctres les afermissoit,
les uns dans la Religion Payenne, & les autres dans le Judasme. Ce
n'toit pas l le seul obstacle que la Religion rencontroit dans leur
coeur. Ils ne pouvoient s'y ranger sans se soumettre infailliblement 
la fcheuse ncessit de craindre les maux les plus terribles, ou de
les endurer. L'horreur que les maux impriment naturellement, se rpand
souvent jusques sur les choses qui les peuvent atirer; & il est assez
rare qu'on entre dans des sentimens qui tranent aprs eux d'aussi
tristes suites. Nos premiers Pres ont pass par-dessus tout cela.
C'est peu de dire que le Christianisme leur fermoit l'entre des
Charges, les assujettissoit  des peines pcuniaires,  la
confiscation de leurs biens, & au bannissement: on les envoyoit
travailler aux Mines: la cruaut s'puisoit en nouvelles manires de
les tourmenter. Le martyre & les massacres toient si ordinaires, que
les Auteurs de ce tems-l assurent qu'il prit par l plus de monde,
que la famine, ni la contagion, ni la guerre, n'en peuvent dtruire.
Les genres de mort qu'on leur faisoit soufrir toient des plus afreux.
[53]On les brloit vifs, on les crucifioit, en un mot, on leur toit
la vie par des suplices, qu'on ne peut ni lire ni se reprsenter sans
une extrme horreur. Ces cruautez continurent dans l'Empire Romain,
presque jusqu' Constantin le Grand. Si elles eurent quelques
intervales, ils toient peu considrables, & mme n'toient pas
universels. Elles durrent plus long tems encore dans les Pas qui ne
reconnoissoient pas l'autorit des Romains, mais elles ne purent jamais
afoiblir ce Parti. Il sembloit mme qu'elles l'augmentassent, & que
pour un Chrtien qu'elles dtruisoient, elles en fissent renatre
plusieurs. C'est ce qui donna lieu  quelques-uns de dire, que le sang
des Martyrs toit la semence de l'Eglise.

[Note 53: _On les brloit vifs_ &c. Ulpien clbre Jurisconsulte a
fait sept Livres sur cette question; Quelles sortes de peines il faloit
infliger aux Chrtiens. Lact. liv. V. ch. II.]

Comparons encore ici le Christianisme avec les Religions contraires. Les
Grecs, & les Juifs, qui avoient coutume de parler de tout ce qui les
concernoit, avec beaucoup de vanit & d'ostentation, ne peuvent citer
que fort peu de personnes qui ayent eu le courage de soufrir la mort
pour leurs Opinions. Les Indiens peuvent se faire honneur de quelques
Gymnosophistes; & les Grecs de leur Socrate. Le reste se rduit  peu
de chose. Encore n'y a-t-il gure lieu de douter que ces personnes, qui
s'toient dj rendues clbres, n'ayent eu en ve de se faire un
grand nom dans la Postrit, Nos Martyrs toient pour la plpart des
Personnes du plus bas rang, connues  peine parmi leurs Concitoyens,
C'toient des femmes, c'toient de jeunes gens, qui ne pouvoient ni
dsirer ni se promettre avec quelque vrai-semblance, une rputation
qui les ft vivre long tems dans la mmoire des hommes. En fet le
Martyrologe ne fait mention que de la moindre partie de ceux qui ont
soufert le martyre pour la dfense de la Religion, [54]Le reste va trop
loin pour tre compt un par un. Ajotons  cela qu'il toit
ais  la plpart d'entr'eux de se drober aux suplices. Un peu de
dissimulation, un grain d'encens jett sans dessein sur un Autel, les
en et afranchis; ce qui ne se peut pas dire des Martyrs Payens.

[Note 54: _Le reste va trop loin_ &c. Le Martyrologe marque seulement
en gros les 300 qui ont soufert le martyr  Carthage; un grand nombre
d'autres Martyrs en Afrique sous l'Empereur Tibre; en Antioche, en
Arabie, en Cappadoce, & dans la Msopotamie, sous Valrien: dans la
Phrygie & dans le Pont, sous Maximim &c.]

Quelques sentimens qu'ils cachassent dans le fond de leur coeur, ils
avoient du moins la complaisance de conformer leur extrieur au got
de ceux  qui ils toient suspects. Il n'y a donc proprement que les
Juifs & les Chrtiens qui ayent soufert la mort uniquement pour la
gloire de Dieu.  l'gard des Martyrs de la Religion Judaque,
on n'en trouve que dans les tems qui ont prcd la venue de
Jsus-Christ; encore y en a-t-il eu si peu en comparaison des Martyrs
du Christianisme, qu'on en compteroit plus de ceux-ci dans une seule
Province, que des autres dans toute l'tendue de leur tat, & dans
toute la dure de leurs soufrances. En fet, cette dure n'a pas
t bien longue, puis qu'elle ne comprend que les Rgnes de Manass
& d'Antiochus.

Cette multitude innombrable de Personnes de tout rang & de tout sexe,
spares par l'intervale de tant de lieux & de tant de sicles, & qui
ont sll de leur sang la Foi Chrtienne, doit avoir eu sans doute
quelque raison de persvrer si constamment. Or cette raison ne
pouvant tre que la force de la vrit, & le secours de l'Esprit de
Dieu; c'est avec justice que nous regardons nos Martyrs comme une bonne
preuve de la Religion Chrtienne.



[Note marg.: Rponse  ceux qui demandent des preuves encore plus
dmonstratives.]

XIX Si toutes ces preuves ne satisfont pas, & qu'on en dsire de plus
convainquantes, on doit considrer que[55] les preuves varient, selon
la diversit des choses que l'on veut tablir. On ne peut conclurre
une vrit Mathmatique que par des raisons de la dernire
vidence. Les disputes de la Physique se doivent terminer par des
argumens fondez sur des Principes naturels. Lors qu'il s'agit de
dlibrer, il faut se dterminer par des argumens tirez des maximes
que le sens commun & l'exprience suggrent. Les Faits ont aussi leurs
preuves, qui consistent dans la qualit de ceux qui les atestent: &
c'est les avoir prouvez, que de faire voir que ces Tmoins n'ont rien
qui les les rende suspects. Si l'on ne s'en tient pas l, on anantit
la certitude des Faits Historiques; on dtruit celle des expriences,
qui font la partie la plus considrable de la Mdecine; & l'on suspend
les devoirs rciproques des Pres & des Enfans; puis que ces relations
ne se connoissent que par ces sortes de preuves. Dieu et pu fonder
ntre Foi sur le tmoignage des sens de chaque Fidle, & mme sur
des dmonstrations: mais il vouloit commander aussi bien que persuader,
& donner  la Foi un caractre d'obssance & de soumission. Il
sufisoit donc qu'il se rvlt d'une manire capable de convaincre
les esprits dociles. Il vouloit que l'Evangile ft une Pierre-de-touche
qui distingut les ames ployables & flexibles d'avec celles qui sont
d'une opinitret incurable. Nos preuves ont persuad un trs-grand
nombre de Personnes sages & vertueuses; il est donc vident que
l'incrdulit des autres ne vient pas de l'insufisance de ces
preuves,[56] mais de la rpugnance qu'ils ont contre des vritez &
des Loix qui choquent leurs passions, & qu'ils ne peuvent admettre sans
s'engager  compter pour rien la gloire, les honneurs, & les biens de
cette vie. Ils reoivent sans scrupule mille autres Faits qui ne sont
apuyez que sur le raport des Historiens, & dont ils ne voyent mme 
present aucuns monumens sensibles. Mais lors qu'il s'agit de l'Histoire
de l'Evangile, ils entrent en dfiance, & n'ont aucun gard au raport
de ses premiers tmoins, ni aux monumens qui pourroient servir  la
confirmer; tel qu'est l'aveu de tous les Juifs; & cette multitude de
Socitez Chrtiennes qui ne peuvent s'tre formes sans quelque
raison lgitime.

[Note marg.: Conclusion.]

[Note 55: _Les preuves varient selon la diversit._. Aristote
Mtaphys. liv. I. ch. dernier Il ne faut pas chercher en toutes
sortes de sujets, une certitude aussi grande que celle des vritez
mathmatiques.]

[Note 56: _Mais de la rpugnance_ &c. St. Chrysostome  Demetrius.
Le refus que l'on fait de recevoir les Prceptes de l'Evangile, ne
vient que de ce qu'on n'a pas le courage de les suivre.]

Je conclus, que puis que la longue dure du Christianisme, & son
tablissement par toute la Terre, ne peuvent pas tre la production
de l'Esprit humain, il faut, ou les atribuer  quelques miracles
clatans, ou avouer que cette dure & ce progrs si extraordinaire,
o l'on ne veut reconnotre rien de surnaturel, sont le plus grand de
tous les miracles.





TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE.



_LIVRE TROISIEME_.



_O l'on prouve l'autorit de l'criture_.

[Note marg.: _Preuve gnrale de l'autorit des Livres du Nouveau
Testament_.]

I. Le but des preuves que nous avons dduites jusqu'ici, & de toutes
les autres qu'on pourroit ajoter, est de persuader aux Incrdules &
 ceux qui sont encore dans l'incertitude, que la Religion, dont les
Chrtiens font profession, est trs-vritable & trs-bonne. Mais ce
n'est pas assez. Aprs les avoir convaincus de cette vrit, il
faut les conduire  ces Livres trs-anciens o cette Religion est
renferme, & que nous apellons les Livres du Nouveau Testament, ou pour
parler plus exactement, les Livres de la Nouvelle Alliance.

Il y auroit de l'injustice  nier que ce soit  ces livres que l'on
se doive adresser pour connotre ntre Religion, &  n'en pas croire
l-dessus le tmoignage constant de tous les Chrtiens. Quelle que
soit une Secte, bonne ou mauvaise, l'quit veut qu'on croye sur sa
parole, que ses sentimens sont contenus dans les Livres o elle nous
renvoye pour en tre instruits. C'est sur ce Principe que nous recevons
sans dificult l'assurance que les Mahomtans nous donnent, que leur
Religion se trouve dans l'Alcoran. Puis donc qu'il parot par les
argumens que nous venons de proposer, que la Religion Chrtienne est
vritable, & qu'il n'est pas moins vident par la raison que nous
venons d'alleguer, que cette Religion est enseigne dans nos Livres
sacrez; il n'en faut pas davantage pour tablir solidement l'autorit
de ces Livres. Si pourtant on souhaite que nous en aportions des preuves
plus particulires, nous le ferons volontiers: mais ce sera aprs
avoir pos une Rgle qui est connue & suivie de tout ce qu'il y a de
Juges quitables. C'est que quand on entreprend d'ataquer un Livre qui
est re depuis plusieurs sicles, on s'engage ncessairement 
produire des objections capables de lui ter toute crance: au dfaut
de quoi, il est cens digne de cette autorit, dont il a t
jusqu'alors en possession.



[Note marg.: _Preuves plus particulires. I. Que ceux d'entre ces
Livres qui portent le nom de quelque Auteur, sont vritablement de cet
Auteur_.]

II. Nous disons donc, que les crits qui sont reus unanimement par
tous les Chrtiens, & atribuez aux Auteurs dont ils portent le nom,
sont fectivement de ces Auteurs. La raison en est, que les Docteurs
des premiers sicles, comme Justin, Irne, Clment, & ceux qui les
ont suivis, ont cit ces crits sous les mmes noms d'Auteurs
qu'ils portent aujourd'hui:[1] Que Tertullien dit que les Originaux de
quelques-uns de ces Livres se voyoient encore de son tems: Que toutes
les Eglises les ont reus comme les Ouvrages de ces mmes Auteurs,
& avant qu'elles eussent encore assembl de Conciles: Que jamais les
Payens ni les Juifs ne leur ont fait d'afaire sur cet article:

[Note marg.: _+ S. Cyllir. L. X_.]

Que Julien + mme avoue que les crits qui sont atribuez  S. Pierre,
 S. Paul,  S. Mathieu,  S. Marc, &  S. Luc, ont t crits
par ces Auteurs: Qu'enfin, si le tmoignage des Grecs & des Latins
parot  tout homme de bon sens, une raison de ne pas douter que
les Pomes que l'on atribue  Homre &  Virgile, ne soient
vritablement d'eux:  plus forte raison le tmoignage constant de
presque toutes les Nations, prouve invinciblement que les Livres du
Nouveau Testament ont t composez, par ceux dont ils portent le nom
sur leurs Titres.

[Note 1: _Que Tertullien dit_ &c. Liv. de la prescription contre les
Hrtiques, Vous qui voulez exercer plus utilement votre curiosit
dans l'afaire du Salut, parcourez les Eglises o les Aptres ont
particulirement rsid, vous y verrez encore leurs Chaires; vous y
entendrez encore lire leurs ptres sur les Originaux mmes. Cela
n'est pas tonnant, puis que Quintilien dit que de son tems on voyoit
encore les Originaux des Livres de Cicron, & qu'Aulu-Gelle dit la
mme chose de ceux de Virgile.]



[Note marg.: _Qu'on n'a pas lieu de douter de ceux qui autrefois ne
furent pas gnralement reus_.]

III. Ce n'est pas qu'entre ces Livres il n'y en ait quelques-uns qui
n'ont pas t d'abord reus de tous les Chrtiens. On a dout de la
seconde ptre de S. Pierre, de l'ptre de S. Jude, des deux
que nous avons sous le nom de Jean l'Ancien, de l'Apocalypse, & de
l'ptre aux Hbreux. Mais ces crits toient d'autre ct
reconnus par un grand nombre d'Eglises, comme il parot par l'usage
qu'en font les plus anciens Docteurs, qui en citent des passages pour
prouver nos Dogmes. Il y a donc aparence que si quelques Eglises ne s'en
servoient pas, c'toit ou parce qu'elles ne les connoissoient pas, ou
parce qu'elles n'toient pas assez persuades de leur autorit; & que
si dans la suite elles se conformrent  celles qui les recevoient
pour divins, c'est parce qu'elles s'instruisirent plus  fonds
l-dessus, & reconnurent leur ignorance ou leur erreur. Et en fet il
n'y a presque plus de lieux o l'autorit de ces Livres ne soit 
prsent tablie. Si l'on dit qu'ils ont t suposez, on le dira sans
preuve, & mme contre la vrai-semblance. Car quel intrt auroit p
obliger  les suposer, puis qu'ils ne nous aprennent rien qui ne se
trouve amplement dans ceux dont personne n'a jamais dout?



[Note marg.: _Qu' l'gard de ce que quelques-uns ne portent aucun nom
d'auteur, cela ne leur prjudicie point_.]

IV. Le peu de connoissance que l'on a du vritable Auteur de l'ptre
aux Hbreux, & le doute o quelques-uns ont t si les deux
dernires ptres de S. Jean, & l'Apocalypse, sont de S. Jean
l'Aptre, ou de quelqu'autre qui ait eu le mme nom, ne peuvent
aucunement prjudicier  l'autorit de ces crits. On sait qu'en
matire d'Auteurs, il faut faire plus d'atention  leurs qualitez
qu' leur nom. Nous recevons comme vrais plusieurs Livres historiques,
quoi que nous ne sachions pas le nom de ceux qui les ont crit. Le
Livre de la Guerre d'Alexandrie est de ce nombre. On n'en connoit pas
l'Auteur, mais parce qu'on voit que, qui que ce soit qui l'ait crit,
il vivoit dans le temps de cette Guerre, & que mme il y a eu part,
cela parot sufisant pour autoriser cette Histoire. On ne doit donc pas
tre plus dificile  l'gard des Livres donc nous parlons, puis
que ceux qui nous les donnent, assurent qu'ils ont vcu dans le
commencement du Christianisme, & qu'ils avoient reu les dons
extraordinaires que Dieu confra aux Aptres. Si l'on dit qu'ils ont
pu s'atribuer faussement ces avantages, & qu' l'gard mme des
autres Livres, on leur a peut-tre supos de grans noms, pour leur
donner plus de poids: nous rpondons qu'il est tout--fait incroyable,
que des Personnes qui ne prchent par tout que la sincrit & la
pit, ayent voulu sans sujet se charger du crime de faussaires; crime
que tout honnte homme dteste, & que les Loix de Rome punissoient du
dernier suplice.



[Note marg.: _Que tous ces Auteurs n'ont pu crire que des choses
vrayes._]

V. Il demeure donc constant que les Livres de la nouvelle Alliance, ont
t composez par ceux dont ils portent le nom, & que les qualitez que
ces Auteurs se sont atribues, leur convenoient fectivement. Si l'on
considre outre cela, qu'il n'est pas moins certain qu'ils n'ont rien
crit dont ils n'eussent une connoissance parfaite, & qu'ils n'ont
p se mettre en l'esprit de vouloir tromper le monde, on conclura
invinciblement, que ce qu'ils ont crit est vrai & indubitable, puis
qu'on ne peut dire des choses fausses que par l'un ou l'autre de ces
deux principes, ou l'ignorance, ou la malice. Mais n'avanons rien sans
preuve, & faisons voir que ces Auteurs ont su ce qu'ils disoient, &
qu'ils n'ont rien dit que ce qu'ils croyoient vritable: qu'en un mot
ils n'ont t, ni trompez, ni trompeurs.



[Note marg.: _Preuve: on ne les peut accuser d'ignorance.]

VI. S. Matthieu, S. Jean, S. Pierre, S. Jude toient du Collge de ces
douze, que Jsus-Christ avoit choisis pour tmoins de sa vie & de sa
doctrine. Ainsi il est impossible qu'ils n'ayent pas bien s les choses
qu'ils nous racontent. C'est ce qu'on doit dire aussi de S. Jaques, qui
a t, ou Aptre, ou, selon le sentiment de quelques-uns,[2] proche
parent de Ntre Seigneur, & de plus, vque de Jrusalem par les
sufrages des Aptres. Pour ce qui regarde S. Paul, on ne peut pas
croire qu'il se soit imagin sans fondement, que Jsus-Christ lui ait
rvl du Ciel les vritez qu'il a enseignes; ni qu'il se soit
figur vainement qu'il ait fait toutes les grandes choses dont il se
glorifie; ni que S. Luc, le fidle compagnon de ses voyages ait donn
dans les mmes visions. Ce seroient l d'agrables songes, mais
dont des personnes aussi senses que S. Paul & S. Luc, n'toient
assurment point capables. Quoi que S. Luc ne ft pas du nombre de
ceux qui avoient vcu avec Jsus-Christ, son tmoignage nanmoins ne
nous doit pas tre suspect de crdulit. Il toit n sur les lieux;
il avoit voyag par la Palestine; [3]il s'toit inform exactement de
la vrit des Faits qu'il a crits, & il en avoit confr avec ceux
qui en avoient t tmoins oculaires, comme il parot par le premier
verset de son vangile. Il ne faut pas douter qu'outre les Aptres,
avec qui il avoit des liaisons fort troites, il n'ait parl 
plusieurs de ceux qui avoient t guris par Jsus-Christ, & de
ceux qui l'avoient v mourir, & qui l'avoient aussi v aprs sa
Rsurrection. Si la confiance que nous avons sur les recherches exactes
de Tacite & de Sutone, fait que nous croyons sur leur raport, des
choses qui se sont passes long tems avant qu'ils fussent nez;  plus
forte raison devons-nous ajouter foi  un crivain qui nous assure
qu'il n'avance rien que sur le rcit de tmoins oculaires.[4] Pour ce
qui est de S. Marc, comme on n'a point dout dans les premiers tems
qu'il n'ait tojours vcu avec S. Pierre, on doit avoir autant de foi
pour son Evangile que s'il lui avoit t dict par cet Aptre, &
c'est dire assez, puis que cet Aptre devoit savoir avec certitude
toutes les choses que S. Marc a crites dans son Evangile. Outre cela
cet Evangile n'a rien crit qui ne se trouve dans les Ouvrages des
Aptres. Enfin ni l'Auteur de l'Apocalypse n'a pu se mettre faussement
dans l'esprit qu'il avoit avoit eu toutes ces Visions dont il dit que
Dieu l'a honor: ni celui de l'ptre aux Hbreux n'a pu se figurer
sans raison, que l'Esprit de Dieu ou les autres Aptres lui avoient
apris les choses dont il a trait dans cette ptre.

[Note 2: _Ou proche parent_ &c. C'est le sentiment de St. Chrysostome &
de plusieurs autres.]

[Note 3: _Il s'toit inform_ &c. Cela parot par les premiers
versets de son vangile.]

[Note 4: _Pour ce qui est de S. Marc, comme on n'a point dout_ &c. St
Irne liv. III. ch. I. Clment cit par Eusbe.]



[Note marg.: _Qu'on ne peut les accuser de mauvaise foi_.]

VII. Nous avons pos en second lieu que nos Auteurs sacrez n'ont pu
avoir dessein de mentir. Nous l'avons dj prouv lors que nous avons
tabli la vrit de la Religion Chrtienne en gnral & qu'en
particulier nous avons montr la certitude de la rsurrection de
Ntre Seigneur. Quand on rcuse des tmoins parce qu'on les croit de
mauvaise foi, on est oblig de donner quelques raisons de ce soupon,
& de dire par quels motifs ils ont pu se laisser aller au mensonge & 
la fourbe. Or c'est ce qu'on ne peut pas faire en cette rencontre. Car
si l'on objecte qu'ils ont pu mentir parce que l'intrt de leur Cause
le demandoit; il faudra un peu examiner pourquoi ils se sont embarquez
dans cette cause, & sont entrez dans ces intrts. Certes, ce n'a
t ni pour l'esprance de quelques avantages, ni pour la crainte
de tomber dans quelques disgraces: puis que cette Cause, dont ils
entreprenoient la dfense, les privoit de toutes commoditez, & les
jettoit dans toutes sortes de prils. Ils ne se sont donc chargez d'une
Commission si dangereuse, que par la crainte de Dieu. Or cette crainte
peut-elle porter un homme  mentir, principalement dans une chose dont
dpend le salut ternel de tous les hommes? Si l'on considre que
leurs crits ne respirent que la pit; que leur vie n'a jamais
donn prise aux acusations de leurs ennemis, que tout ce que ces
ennemis leur ont pu reprocher a t leur ignorance, dfaut qui
ne s'acorde gure avec la qualit d'imposteurs, on sera contraint
d'avouer qu'ils n'toient pas capables d'une impit aussi horrible,
que celle d'apuyer les intrts de Dieu sur le mensonge & sur la
fourberie. Ajotez  cela, que pour peu qu'ils eussent eu de mauvaise
foi, ils n'auroient eu garde de laisser dans leurs crits des monumens
ternels de leurs fautes, telles que furent, & leur fuite dans les
dangers de leur Matre, & la triple abngation de S. Pierre.



[Note marg.: _Preuve, tire des miracles que ces Auteurs ont faits._]

VIII. Si l'on veut une preuve authentique de leur bonne foi, Dieu
lui-mme nous la fournit dans les miracles qu'il a oprez par leur
ministre. Eux & leurs Disciples les ont publiez en prsence de tout
un grand Peuple, avec beaucoup de confiance. Ils ont marqu les noms
des Personnes, & toutes les circonstances les plus propres ou  prouver
le Fait, s'il toit vritable, ou  fournir aux Magistrats des moyens
de les convaincre de mensonge, s'il et t supos. Il faut sur tout
faire quelque atention  ce qu'ils ont trs-constamment dit & crit,
qu'en prsence de plusieurs milliers de personnes, ils s'toient
noncez en quantit de Langues qu'ils n'avoient pas aprises, & qu'
la ve du Peuple de Jrusalem ils avoient guri sur le champ un homme
qui toit n boiteux. Ils ne pouvoient pas ignorer que les Magistrats
du Peuple Juif les hassoient  mort, & s'oposoient  tous leurs
desseins; que ceux des Romains ne leur vouloient pas de bien; & que les
uns & les autres les regardant comme auteurs d'une nouvelle Religion,
ne manqueroient pas de profiter de toutes leurs fausses dmarches, &
d'embrasser avec joye les moindres ocasions de leur faire des afaires,
& de les acuser. Cependant ils n'ont rien rabatu pour cela de leur
fermet, & de leur hardiesse  publier leurs miracles. Il faut
donc croire qu'ils avoient raison, & que ces miracles toient
trs-vritables. Ni les Juifs, ni les Payens de ces tems-l n'ont
jamais ose les nier: [5]mme Phlgon[a], Afranchi de l'Empereur
Adrien, a fait mention de ceux de S. Pierre dans ses Annales. [6]Dans
les Livres o les premiers Chrtiens rendoient raison de leur Foi aux
Empereurs, au Snat, & aux Gouverneurs de Provinces, ils parlent de ces
miracles comme de choses qui toient de notorit publique, & dont
on ne pouvoir pas douter, ils disent mme ouvertement que les Aptres
avoient conserv jusqu'aprs leur mort le pouvoir de faire des
miracles, & qu'il s'en faisoit auprs de leurs spulchres par
l'atouchement de leurs os. Ils pouvoient bien juger cependant que
si cela et t faux, les Magistrats les en eussent bien-tt
convaincus, & leur en auroient fait porter la peine, en les couvrant de
honte, & en les faisant mourir. Mais ils parloient  coup sr: les
miracles faits auprs des spulchres toient en si grand nombre,
& atestez par tant de personnes, que Porphyre mme fut forc d'en
convenir.

[Note marg.: _Cyril: cont. Jul. L. X._]

[Note 5: _Mme Phlgon_. Nous l'aprenons d'Origne contre Celsus liv.
II.]

[Note a: Phlgon surnomm Trallien de Tralles Ville d'Asie, o
il toit n, fleurissoit dans le second sicle, vers le milieu.
L'Empereur Adrien l'aimoit & vouloit l'avoir presque toujours auprs
de lui. C'toit en effet un fort bel esprit, & un savant  qui une
profonde rudition n'avoit rien t de sa politesse: il avoit
compos une Histoire des Olympiades dont il ne nous reste que des
Fragments. C'est dans cet Ouvrage o Phlgon, tout Paen qu'il
toit, dit que Jsus-Christ a t un vrai Prophte, qu'il a connu
l'avenir, qu'il l'a prdit, & que ses prdictions ont eu leur effet.
Il rend le mme tmoignage  celles de S. Pierre sur la ruine de
Jrusalem. Enfin Phlgon parle des tnbres qui couvrirent toute la
Terre  la mort de Jsus-Christ; nous avons encore les propres paroles
de ce Paen. TRAD. DE PAR.]

[Note 6: _Dans les Livres o les premiers Chrtiens_ &c. Origne, St.
Aug. de la Cit de Dieu, liv. XXII, ch. 8.]

Quoi que ce que nous venons de dire sufise pour tablir la vrit des
Livres du Nouveau Testament, nous ne laisserons pas d'y ajoter quelque
autres argumens; comme par abondance de droit.



[Note marg.: _3 Preuve, prise des prdictions que ses Livres
renferment._]

IX. Il y a dans ces Livres quantit de prdictions ausquelles
l'vnement a admirablement rpondu, & qui ne pouvoient tre l'fet
d'une prvoyance humaine. Telles sont celles [b] des grands & des
rapides progrs de la Religion Chrtienne; [c] de sa dure non
interrompue; [d] du refus que devoient faire les Juifs de la recevoir;
[e] de l'entre des Nations trangres dans l'glise; [f] de la
haine des Juifs contre ceux qui feroient profession de cette Religion;
[g] des suplices trs-cruels que ceux-ci soufriroient pour sa dfense;
[h] du sige & de la ruine de Jrusalem & du Temple; & [i] des
malheurs froyables qui devoient tomber sur les Juifs.



[Note marg.: _4 Preuve, qu'il n'toit pas de la bont de Dieu de
permettre que l'on trompt tant de gens de bien._]

X. Ceux qui reconnoissent que Dieu prend soin des choses qui regardent
les hommes, & particulirement de celles qui concernent son Culte; &
o sa gloire est intresse, doivent aussi reconnotre qu'il toit
impossible qu'il permt que l'on trompt par des Livres suposez &
pleins de mensonges, un nombre infini de personnes, qui n'avoient en vue
que sa gloire & son service.

[Note: b: Matt. XIII. 33. [c]: Luc X. 18. Luc I. 33. Matt. XXVIII. 20.
Jean XIV. 16. [d]: Matt. XXI. 33. &c. XXII. Luc. XV. 11. &c. [e]: Ibid.
Matt. VIII. 2. XII. 21. XXI. 43. [f]: Matt. X. 17. [g]: Matt. X. 21. 39.
XXIII. 34. [h]: Matt. XXIII. 38. XXIV. 16. Luc XIII. 34. XXI. 24. [i]:
Matt. XXI. 33. XXIII. 34. XXIV. 20.]

[Note marg.: _5. Preuve, tire du consentement de tant de Sectes
opposes._]

Aprs que le Christianisme fut partag en une infinit de Sectes, 
peine s'en est-il trouv qui n'ait reu tous les Livres du Nouveau
Testament; & s'il y en a eu qui en rejettoient quelques-uns, ils ne
contenoient rien qui ne se trouvt dans ceux qu'elles admettoient.
Preuve assez forte, qu'on a tojours reconnu dans ces crits une
autorit  laquelle on ne pouvoit rien oposer de raisonnable; puisque
ces Sectes qui les ont res, toient d'ailleurs si animes les unes
contre les autres; qu'il sufisoit qu'une chose plt aux unes, pour
tre par cela mme rejette, par les autres.



[Note marg.: _Objection, que quelques Sectes ont rejett plusieurs de
ces Livres._]

XI. Entre ceux qui faisant profession du Christianisme refusoient
leur crance aux Livres du Nouveau Testament o ils voyoient leurs
sentimens combatus, il y a eu deux espces de gens directement oposez;
[7]les uns, en haine des Juifs, blasphmoient le Dieu que ceux-ci
reconnoissoient comme le Crateur du Monde, & ils traitoient fort
indignement la Loi de Moyse. Les autres, au contraire, par la crainte
des maux ausquels les Chrtiens toient exposez, tchoient de s'y
drober [8]en se confondant avec les Juifs, [9]qui avoient alors une
entire libert de conscience. Mais il faut savoir [10]que ni les uns
ni les autres n'toient reconnus pour vrais Chrtiens par aucune
des autres Socitez du Christianisme; [11]& cela, dans le tems que
l'glise suportoit avec beaucoup de patience, selon l'ordre tabli par
les Aptres, tous ceux dont les erreurs ne choquoient pas les fondemens
de la Religion. A l'gard de la premire sorte d'Errans, nous croyons
les avoir sufisamment refutez, lors que nous avons prouv dans le
premier Livre, qu'il n'y a qu'un seul Dieu dont l'Univers est l'ouvrage.
Mais sans cela, il parot videmment par les autres Livres du Nouveau
Testament, lesquels ils n'osoient rejetter de peur de ne pas passer pour
Chrtiens, entr'autres par l'Evangile de S. Luc, que Jsus-Christ a
annonc aux hommes le mme Dieu que Moyse & les Hbreux ont ador.
Pour ce qui est de ceux qui se tenoient  l'abri du Judasme pour se
garantir des perscutions, & qui se disoient Juifs sans l'tre, nous
aurons ocasion de les combatre, lors que nous disputerons contre ceux
qui se disent Juifs & qui le sont en fet. Nous remarquerons cependant
que c'toit avoir beaucoup de hardiesse & d'impudence, que
d'afoiblir l'autorit de S. Paul, sur ce qu'il prchoit aux Juifs
l'afranchissement du joug des Crmonies. Car I. il est celui de tous
les Aptres qui a fond le plus d'glises, & qui a le plus contribu
 l'avancement du Christianisme par ce nombre infini de miracles qu'il
a faits dans un tems auquel il toit ais d'examiner s'ils toient
vrais ou faux. S'il a fait des miracles, pourquoi ne croirions-nous
pas ce qu'il nous dit des admirables Visions qu'il a eues, & de son
installation dans l'Apostolat par Jsus-Christ? S'il a t si
chri & si favoris par Ntre Seigneur, il est impossible qu'il ait
enseign des choses dsagrables  son divin Matre, c'est--dire,
des faussetez.

[Note marg.: Act. XVI. 3. XX. 6. XXI. &c.]

II. S'il a travaill  l'abolition des Rites Mosaques, il faut bien
qu'il y ait t forc par la Vrit; puis qu'il toit circoncis;
qu'il observoit volontairement plusieurs crmonies de la Loi; que
pour la gloire de la Religion Chrtienne il faisoit beaucoup de choses
plus dificiles que la Loi ne lui en commandoit, & en enduroit de plus
fcheuses qu'elle ne lui en et atir; & qu'il portoit toit ses
Disciples  faire &  soufrir les mmes choses. Ce qui fait voir que
s'il leur prchoit la libert, ce n'toit pas pour s'acommoder 
leur got, & pour mnager le crdit qu'il avoit parmi eux, en leur
traant des routes commodes. Bien loin de cela, ce qu'il leur imposoit,
toit bien plus pnible que ce dont il les afranchissoit. Les Juifs
destinoient le Sabbat au service de Dieu: S. Paul veut que ses Disciples
y consacrent tous les jours. La Loi obligeoit  quelques dpenses:
S. Paul leur ordonne de perdre en tems & lieu tous leurs biens. La Loi
exigeoit des Sacrifices de btes: S. Paul veut qu'ils se sacrifient
eux-mmes. Enfin cet Aptre dit hautement que S. Pierre, S. Jean, &
S. Jaques lui avoient donn la main d'association; ce qu'il n'et pas
os dire, si cela et t faux, puis que le disant du vivant de
ces trois Aptres, il devoit craindre qu'ils ne relevassent un pareil
mensonge.

[Note 7: _Les uns, en haine des Juifs._ C'toient les Marcionites.
Voyez St. Irne liv. I. ch. 9. Tertull. S. piphane.]

[Note 8: _En se confondant avec les Juifs._ C'toient les bionites.
Voyez St. Irne & St. piphane.]

[Note 9: _Qui avoient alors une entire libert._ Cela parot par les
Actes des Aptres, par Philon, par Josphe, & par Tertullien.]

[Note 10: _Que ni les uns ni les autres n'toient reconnus_ &c.
Tertull. contre Marcion liv. I. _Vous ne trouverez aucune des Eglises
qui peuvent passer pour Apostoliques, qui n'ait  l'gard du Crateur
des sentimens vritablement Chrtiens_.]

[Note 11: _Et cela dans un tems_ &c. St. Irne, S. Jrme, St.
Cyprien. _Ne jugeons_, dit ce dernier, _ni ne condamnons personne pour
des diversitez de sentimens_.]

Je conclus, que puis qu' l'exception de ces deux sortes de personnes,
de l'erreur de qui j'ai parl, & qui  peine pouvoient passer pour
Chrtiens, toutes les autres Socitez s'acordoient manifestement 
recevoir les Livres du Nouveau Testament; que d'ailleurs ceux qui les
ont crits ont eu le pouvoir de faire des miracles; qu'ils ont prdit
beaucoup de choses qui ont t confirmes par l'vnement; qu'enfin
la Providence trs-particulire qui veille sur les afaires des hommes,
n'et pas soufert qu'ils eussent tromp le monde par des crits
fabuleux: il est de la dernire vidence, du moins pour des Personnes
quitables, que ces Livres joussent  juste ttre de l'autorit
o ils sont parmi les Chrtiens. Car, encore une fois, il y a peu
d'Histoires qu'on ne croye vritables, toutes destitues qu'elles sont
de ces preuves, & simplement sur ce qu'on ne peut aporter de raison
solide pour en branler la certitude. Or je pose en fait qu'on ne
peut en proposer aucune, qui puisse balancer les solides preuves de la
vrit des Livres du Nouveau Testament. C'est ce que nous alons voir
dans le dtail.

Ce que l'on peut dire contre la vrit de ces Livres, se rduit 
ces cinq objections. I. Qu'ils contiennent des choses impossibles. Il.
Contraires  la Raison. III. Contraires entr'elles. IV. Contraires au
tmoignage des Auteurs profanes. V. Qu'enfin il est arriv  ces
Livres des changemens qui nous les ont laissez tout autres qu'ils
n'toient, lors qu'ils sont sortis des mains de leurs Auteurs.
Examinons ces objections par ordre.



[Note marg.: _1. Obj. que les Livres du N. T. contiennent des choses
impossibles._]

XII. I. Nous avons dj rpondu  la premire dans le second Livre,
lors que nous avons fait voir qu'il ne s'ensuit pas de ce qu'une chose
est impossible  l'homme, qu'elle le soit par raport  Dieu; que Dieu
peut faire celles qui n'impliquent pas contradiction; & que de ce nombre
sont les actions miraculeuses, & en particulier la rsurrection des
morts.



[Note marg.: _2. De choses contraires  la Raison._]

XIII. 2. On n'est pas mieux fond  dire que dans ces Livres il y a de
certains Dogmes qui ne s'acordent pas avec la droite Raison. 1. Cela se
rfute, parce qu'une infinit de personnes savantes & claires, qui
ont vcu depuis le commencement du Christianisme jusques  ce sicle,
ont reconnu l'autorit de ces Livres nonobstant [Note marg.: _Cette
Reponse donne une ide trop vague du Christianisme & ne touchant pas 
nos mystres laisse  cet gard l'Object dans son entier. Voyez M._
Abbadie _Tr. de la Ver. &c. IX. Tableau de la R. Chr. P. 446. du 2 Tome
seconde dit._ REM DU TRAD.] ces prtendues absurditez. II. On y
trouve trs-clairement enseignes toutes les choses, que nous avons
fait voir dans le premier Livre tre conformes  la Raison saine &
dgage de prjugez; savoir qu'il y a un Dieu; qu'il n'y en a
qu'un; qu'il est trs-parfait, tout-puissant, vivant aux sicles
des sicles, infiniment sage & bon, auteur de tout ce qui existe
rellement; que sa Providence s'tend sur toutes choses, mais
particulirement sur les hommes; qu'il peut rcompenser aprs
cette vie ceux qui lui obssent; qu'il faut mettre un frein  la
cupidit; que tous les hommes sont d'un mme sang, & par consquent
obligez  s'aimer reciproquement. Si quelqu'un par les seules lumires
de la Raison prtend aller plus loin, & donner pour certaines ses
spculations sur l'essence de Dieu, & sur sa volont, il s'engage par
l dans une route prilleuse, & s'expose  mille garemens; comme il
parot par la diversit presqu'infinie de sentimens que l'on remarque
tant entre une Secte & l'autre, qu'entre ceux qui sont d'une mme
Secte. Et cela n'est pas tonnant. Car si lorsque les Savans
entreprennent de discourir sur l'essence de l'ame, ils s'cartent
infiniment les uns des autres, combien moins peuvent-ils s'acorder,
lorsqu'ils veulent discourir  fonds de l'essence de cette
Intelligence suprme, auprs de laquelle ntre ame n'est qu'un point
imperceptible? Si ceux qui connoissent le mieux les Maximes de la
Politique, disent qu'il est dangereux de fonder les secrets desseins des
Rois, & presque impossible d'y bien rssir; y a-t-il quelqu'un qui
puisse s'assrer assez sur sa pntration pour oser le flater de
dcouvrir par ses conjectures, quels sont les desseins de Dieu dans des
choses qui sont purement libres? C'est ce qui faisoit dire  Platon,
avec beaucoup de justice, [12]que l'homme ne pouvoit connotre les
desseins de Dieu que par le moyen des Oracles. Or il est sr que
l'Antiquit n'en a point eu de mieux avrez que ceux des Livres du
Nouveau Testament. Et bien loin qu'on prouve que Dieu par quelques
autres Oracles a rvl touchant son essence, des choses qui
rpugnent  ce qu'il nous en a apris dans ces Livres, on ne l'a mme
jamais prtendu.  l'gard de la manifestation de ses volontez, on
n'en peut allguer aucune qui soit postrieure  celle qu'il nous a
faite, & qui ait quelque vraisemblance. Si avant les tems du Messie,
Dieu a donn de certaines rgles, ou a tolr de certaines choses
qu'il n'a ni prescrites ni permises dans la Rvlation nouvelle, cela
ne fait aucun tort  cette Rvlation; puis que c'toient des
choses indifrentes; ou du moins qui n'toient ni ncessaires par
elles-mmes, ni contraires  la Vertu; & qu'en pareil cas, [13]les
dernires Loix annullent les premires.

[Note 12: _Que l'homme ne pouvoit connotre_ &c. S. Ambroise dit fort
bien sur ce sujet, _ qui ajoterai-je foi sur ce qui regarde Dieu,
qu' Dieu mme?_]

[Note 13: _Les dernires Loix annullent les premires_. Tertull.
Plutarque, & les Jurisconsultes.]



[Note marg.: _3. Obj. Qu'il y a dans ces Livres des choses
contradictoires._]

XIV. 3. Venons  la troisime objection tire des contradictions
que l'on croit apercevoir dans les crits du Nouveau Testament. Cette
objection, bien loin de faire quelque tort  leur autorit, presente
 tout esprit quitable un nouvel argument pour la divinit de ces
Livres, puis qu'elle donne lieu de remarquer que dans les choses ou
dogmatiques ou historiques, qui sont de quelque importance, il y a entre
les Auteurs sacrez un acord si visible & si parfait, qu'il ne se trouve
rien d'aprochant entre les crivains de quelqu'autre Secte que ce soit.
Si on jette les yeux sur les Docteurs Juifs, sur les Philosophes Grecs,
sur ceux qui ont crit de la Mdecine, & sur les Jurisconsultes
Romains, on verra que non seulement ceux qui suivent une mme Secte,
Platon par exemple & Xnophon, sont trs-souvent oposez; mais aussi
que le mme Auteur, comme s'il s'oublioit soi-mme, ou comme s'il
ne savoit pas bien  quoi se dterminer, avance souvent des choses
contraires. Mais ceux dont il s'agit, parlent de ce que nous devons
croire & pratiquer, & sont l'histoire de la vie, de la mort, & de la
rsurrection de Jsus Christ avec une uniformit si parfaite, que le
prcis de leurs enseignemens est par tout absolument le mme. Pour
ce qui regarde quelques circonstances de fort peu de poids, & qui ne
regardent pas le fonds des choses; s'il y a quelque contrarit, il
est trs-possible qu'il y ait une manire commode & sure de la lever;
mais que nous l'ignorons, ou parce que certaines choses semblables sont
arrives en des tems difrens, ou parce qu'un mme nom signifie
plusieurs choses; ou parce qu'un mme homme, ou un mme lieu sont
quelquefois marquez par plusieurs noms, ou enfin pour quelque autre
raison.[A] Je dirai mme qu' le bien prendre; ces diversitez sont
 quelque gard avantageuses  nos Auteurs, & qu'elles sont
trs-propres  dissiper le soupon qu'il y et de la collusion
entr'eux, & qu'ils eussent conspir  nous en faire acroire;[14] puis
que ceux qui forment de pareils desseins, ont coutume de concerter si
bien leurs rcits, qu'ils n'y laissent pas mme les moindres aparences
de diversit. Que si quelques lgres contradictions qu'on ne peut
pas bien concilier, toient capables de renverser tout un Livre qui
d'ailleurs a de beaux caractres de vrit, ce seroit fait de tous
les Livres, & sur tout de toutes les Histoires. Mais on sait trop bien
raisonner pour aller dans de tels excs: on a assez d'quit pour
faire grace l-dessus  Polybe,  Denys d'Halicarnasse,  Tite Live,
 Plutarque, &  d'autres, & pour n'en pas tirer des argumens contre
leurs Ouvrages entiers. N'est-il donc pas sans comparaison plus juste,
que puis que nos Auteurs font voir par tout un si grand atachement 
la pit &  la Vrit, on les traite avec cette raisonnable
condescendance, & qu'on passe par dessus ces petits embarras, en faveur
des choses sures & indubitables dont leurs Livres sont remplis?

[Note A: _Et nous ne devons pas douter que nous ne dmlassions bien
ces embarras, si nous avions autant de connoissance de ces tems l, que
les premiers  qui ces crits furent mis entre les mains._ ADD. DU
TRAD.]

[Note 14: _Puis que ceux qui forment de pareils desseins_ &c. C'toit
la pense de l'Empereur Adrien, lors qu'il disoit _qu'il faloit
examiner si les tmoins tenoient prcisment les mmes discours_.]



[Note marg.: _4. Objection: Qu'il y a des choses combatus par les
Auteurs trangers._]

XV. 4. On dit en quatrime lieu qu'il y a dans le Nouveau Testament des
choses dmenties par les Auteurs trangers. Mais je soutiens hautement
que cela n'est pas, si ce n'est peut-tre que l'on entendt par
ces Auteurs; ceux qui sont venus long tems aprs la naissance du
Christianisme, & qui en tant les ennemis dclarez, sont ds l
mme absolument rcusables. Pour ce qui est des Auteurs contemporains,
ou de ceux qui ont crit peu de tems aprs, bien loin qu'ils
contredisent nos Livres, on pourroit, si cela toit ncessaire,
produire de leurs crits plusieurs tmoignages qui confirment les
principaux Points de l'Histoire sacre. Nous avons dj v ds
l'entre du second Livre, que les crivains du Judasme & du
Paganisme font mention de la crucifixion de Jsus-Christ, de ses
miracles, & de ceux de ses Disciples. Dans les Livres que Josphe a
crits environ quarante ans depuis l'ascension de Jsus Christ, il a
parl fort amplement d'Hrode, de Pilate, de Festus, de Flix, & de
la rune de Jrusalem. Les Auteurs du Talmud s'acordent sur tout cela
avec lui & avec nous. Tacite nous aprend la cruaut que Nron exera
contre les Chrtiens. On avoit autrefois tant dans les crits de
quelques Particuliers, [15]comme de Phlgon, [16]que dans les Registre
publics, des confirmations de ce que nous lisons dans l'vangile,
[17]de l'toile qui parut aprs la naissance de Jsus-Christ, du
tremblement de terre que l'on sentit dans le tems de son crucifiement,
& de l'clipse de Soleil qui arriva dans le mme tems contre le cours
ordinaire de la Nature, puis qu'alors la Lune toit en son plein. Et
les Chrtiens, comme nous l'avons dj remarqu, ne manquoient
pas d'en apeller  ces crits, tant d'Auteurs particuliers, que de
personnes publiques.

[Note 15: _Comme Phlgon_ &c. Chroniques, liv. XIII. La quatrime
anne de la CCII. Olympiade, il y eut une clipse de Soleil plus
remarquable qu'aucune de celles qui fussent encore arrives.  midi le
jour s'obscurcit tellement, que l'on vit les Etoiles. Et un tremblement
de terre renversa beaucoup de maisons  Nice ville de Bithynie. Ces
paroles se trouvent dans la Chronique d'Eusbe & de St. Jrme, &
dans Origne.]

[Note 16: _Que dans les Registre publics._ Tertull. Apolog. ch. CXXI.
_Vous avez, ce mmorable accident dans vos Archives._]

[Note 17: _De l'toile qui parut_ &c. Chalcidius, Philosophe
Platonicien, dans son Commentaire sur le Time de Platon. Une autre
Histoire plus digne de respect raporte qu'une nouvelle toile avoit
paru, non pour prsager des maladies ou la mort de plusieurs personnes,
mais pour annoncer la descente d'un Dieu souverainement vnrable, qui
devoit venir pour le salut des hommes; que cette Etoile ayant t ve
par des Chaldens, hommes sages, & bons Astronomes, ils cherchrent le
Dieu naissant, & que l'ayant trouv dans la personne d'un enfant plein
de majest, ils lui rendirent leurs hommages, & lui firent des voeux
trs-dignes de sa Grandeur.]



[Note marg.: _5. Objection Que ces Livres ont t corrompus_.]

XVI. 5. On objecte en cinquime lieu, que nos Livres sacrez ne sont pas
tels qu'ils toient dans le commencement. Il faut avouer qu'ils peuvent
avoir eu, & qu'ils ont eu en fet, le mme sort que les autres Livres.
C'est--dire que la ngligence des Copistes, ou mme leur fausse
exactitude y a pu introduire quelques changemens, quelques omissions,
& quelques additions de lettres, de syllabes & de mots. Mais il feroit
injuste que cette diversit de copies, qui toit invitable dans un
si grand nombre de sicles, ft douter de l'autorit de ces Livres.
Ce que l'on fait ordinairement en pareil cas, & avec beaucoup de raison,
c'est de choisir entre toutes les copies, celles qui sont les plus
anciennes, & dont il y a le plus. Mais on ne prouvera jamais qu'elles
ayent toutes t corrompues, ou par la malice des hommes, ou de
quelque autre manire que ce puisse tre, & cela, dans les Dogmes, ou
dans les Points considrables de l'Histoire. Cela ne se peut justifier,
ni par aucun Acte authentique, ni par le tmoignage d'aucun Auteur
contemporain. Et si, long tems aprs, cela fut reproch aux Chrtiens
par leurs ennemis mortels, cela doit passer pour une injure que la
passion leur suggroit, plutt que pour un tmoignage valable.

Cette rponse pourroit sufire, puis que c'est  ceux qui font de ces
sortes d'objections, sur tout lors qu'il s'agit de Livres qui ont pour
eux l'avantage d'une longue dure, & d'une autorit reconnue par tout,
c'est, dis-je,  ceux qui les ataquent par cet endroit l,  prouver
ce qu'ils avancent. Cependant afin de mieux faire sentir le peu de
fondement de cette dificult, nous allons prouver que ce qu'ils nous
objectent, n'est ni vritable ni possible.

I. Nous avons dj fait voir que ces Livres ont t composez par
ceux dont ils portent le nom; donc ils ne sont pas suposez. Mais, au
moins, n'est-il pas arriv quelque changement  une partie de ces
Livres? Non: car puis que les auteurs d'un tel changement auroient d
se proposer en cela quelque but, on devroit remarquer, une difrence
assez grande entre les Livres qu'ils auroient ou ajotez ou substituez
 d'autres, & ceux ausquels ils n'auroient pas touch. Or c'est ce qui
ne se voit en aucun de ces crits, qui au contraire ont entr'eux un
raport admirable. II. Il ne faut pas douter que ds qu'un Aptre ou
un homme Apostolique publioit quelque Livre, la pit, & le dsir de
conserver les Vritez salutaires, & de les faire passer entre les mains
de la Postrit, n'ayent port les Chrtiens  en multiplier les
copies avec toute la diligence possible, & que ces copies ne se soient
ensuite rpandues dans l'Europe, dans l'Asie, & dans l'gypte; car
dans toutes ces parties il y avoit des Chrtiens, & la Langue Grque y
toit connue. On a mme conserv quelques Originaux jusques  la fin
du second sicle, comme nous l'avons dj remarqu. Or il toit
impossible que des Livres dont on a tir tant de copies, & qui ont
t conservez par la vigilance des Particuliers & des glises,
courussent mme le risque d'tre falsifiez. III. Dans les sicles
immdiatement suivans, ces Livres furent traduits en Syriaque, en
thiopien, en Arabe, & en Latin. Ces Versions subsistent encore
aujourd'hui & ne difrent de l'Original Grec en rien qui soit de
quelque importance. IV. Nous avons les crits de ceux qui ont t
instruits ou par les Aptres ou par leurs Disciples, & dans ces crits
on lit quantit de passages citez au mme sens o ils sont dans les
Livres du Nouveau Testament. V. Ceux qui avoient le plus d'autorit
dans l'Eglise des premiers sicles, n'en auroient jamais eu assez pour
faire recevoir quelques changements dans l'criture; comme il parot
par la libert que S. Irne, S. Cyprien, & Tertullien ont prise de
s'oposer quelquefois  ceux qui tenoient le premier rang. VI. Depuis
ces premiers tems il s'est trouv plusieurs personnes fort savantes &
d'un esprit fort juste, qui, en suite d'un examen trs-particulier, ont
reconnu que ces Livres toient demeurez dans leur premire puret.
VII. On peut encore apliquer ici ce que nous disions tantt, que de la
manire dont les diverses Sectes du Christianisme s'en sont servies,
il parot qu'elles les avoient tout tels qu'ils sont aujourd'hui.
J'excepte, encore une fois, celles qui ne regardoient pas le Dieu des
Juifs comme Crateur du Monde, ou qui ne reconnoissoient pas que
Jsus-Christ et donn une Loi qui dt abolir une partie de celles
de Moyse. VIII. Ajotons  tout cela, que si quelques-unes eussent eu
la tmrit de changer quelque chose dans le Nouveau Testament,
on n'et pas manqu de se rcrier contr'eux, comme contre des
faussaires. IX. Toutes les Sectes tiroient de ces crits des arguments
en leur faveur contre celles qui leur toient oposes: ce qui fait
voir qu'aucune n'a jamais os entreprendre de les changer pour les
ajuster avec ses sentimens. X. Enfin, nous pouvons dire ici des
principaux endroits de nos Livres, ce que nous avons dit des Livres
entiers: c'est qu'il n'toit nullement convenable  la Providence
divine de permettre que tant de milliers d'hommes, qui ne se proposoient
que d'avancer dans la pit, & de faire leur salut, fussent engagez
dans une erreur dont il ne leur et pas t possible de se dfendre.

Nous n'en dirons pas davantage pour la dfense des Livres du Nouveau
Testament. Nous croyons les avoir assez munis contre la Chicane, & avoir
ainsi dmontr que ce sont l les vritables sources d'o l'on
doit puiser la Religion Chrtienne. Mais parce que ces sources, toutes
sufisantes qu'elles peuvent tre, ne sont pas les seules que nous
ayons, & qu'il a plu  Dieu de nous mettre entre les mains les Livres
qui servent de fondement  la Religion Judaque, qui fut autrefois
vritable, & qui fait aujourd'hui l'une des grandes preuves du
Christianisme, il est  propos que nous fassions voir la certitude de
ces Livres.



[Note marg.: _Preuves de l'autorit des Livres du V. T._]

XVII. Qu'ils ayent t crits par les Auteurs dont ils portent le
nom, c'est ce qui se prouve par les mmes raisons, sur lesquelles
nous avons tabli la mme chose  l'gard des Livres du Nouveau
Testament. Or ces Auteurs ont t ou des Prophtes, ou des personnes
trs-dignes de foi; tel que fut par exemple Esdras, qui comme l'on
croit, ramassa les Livres du vieux Testament en un seul Volume, dans le
tems que les Prophtes Agge, Malachie, & Zacharie vivoient encore. Je
ne rpterai pas ce que j'ai dit dans le premier Livre  l'avantage
de Moyse; je dirai seulement que l'Histoire sacre des tems suivans se
confirme, aussi bien que celle de Moyse, par des tmoignages tirez des
Auteurs Payens. [18]Les Annales des Phniciens faisoient mention de
David & de Salomon & de leurs Alliances avec les Tyriens. [19]Brose a
parl de Nabuchodonosor, [20] & des autres Rois des Chaldens, dont
les noms se trouvent dans l'criture. Le Roi d'gypte [21]Vaphrs,
est l'Apris d'Hrodote [22]Cyrus & ses Successeurs [23]jusqu'
Darius Codomanus, remplissent les Livres des Auteurs Grecs. Josphe
dans ce qu'il a crit contre Appion, en cite un grand nombre sur
plusieurs Points de l'Histoire des Juifs, & nous avons entendu sur le
mme sujet les tmoignages de Strabon & de Trogus. Les Chrtiens
n'ont pas le moindre sujet de douter de la divinit des Livres du Vieux
Testament, puis qu' peine y en a-t-il un dont il n'y ait quelque
passage dans ceux du Nouveau. Et comme Jsus-Christ, Christ, qui a
censur en mille choses les Docteurs de la Loi & les Pharisiens de son
tems, ne les a jamais acus d'avoir falsifi les Livres de Moyse & des
Prophtes, ou de n'avoir que des Livres suposez ou corrompus; il est
visible que ceux qui se lisoient de son tems toient les mmes que
ceux que Moyse & les Prophtes avoient composez. Mais peut-tre
ont-ils t corrompus depuis Jsus-Christ dans des endroits
importans. C'est ce qu'on ne sauroit prouver, & c'est mme ce qui
parot tout  fait incroyable. Les Juifs, dpositaires de ces Livres,
toient rpandus presque par toute la Terre. On sait que ds le
commencement des malheurs de ce Peuple, dix de ses Tribus furent
transportes dans la Mdie par les Assyriens: Que quelque temps aprs
les deux autres furent amenes captives en Babylone: Que de ces deux
il y eut quantit de personnes qui ne voulurent pas profiter de la
libert que Cyrus donna aux juifs de retourner dans leur pas, &
qui aimrent mieux s'arrter dans ces terres trangres: Que les
Macdoniens atirrent un grand nombre de juifs[24]  Alexandrie par
les grands avantages, qu'ils leur y firent trouver: Que la cruaut
d'Antiochus, les troubles domestiques causez par les Asmonens, les
Guerres de Pompe & de Sossius, en obligrent plusieurs 
chercher ailleurs des habitations plus tranquilles: Que cette Nation
remplissoit[25] la Province de Cyrne, les villes de l'Asie, de la
Macdoine, de la Lycaonie, les Iles de Cypre, de Crte, & d'autres:
Qu'enfin la Ville de Rome en toit pleine, comme il parot par ce
qu'en ont dit Horace, Juvnal, & Martial. Or peut-on concevoir que les
Juifs tant divisez en tant de corps si loignez les uns des autres,
eussent pu se laisser surprendre par des supositions de Livres & par des
changemens de quelque importance, ou conspirer unanimement  falsifier
l'criture?

[Note 18: _Les Annales des Phniciens_ &c. Voyez Josphe Antiq. Jud.
liv. VIII. ch. 2. o il en cite quelques passages. Il ajote que
si quelqu'un veut avoir copie des Lettres que Salomon & Irom se sont
crites, il n'a qu' s'adresser aux Gardiens des Archives de Tyr. Il
cite aussi liv. VII. ch. 9. ce passage tir de Nicolas de Damas, liv.
XV. Long tems aprs, le plus puissant de tous les Princes de ce
pas, nomm Adad, rgnoit en Damas, & dans toute la Syrie, except
la Phnicie. Il entra en guerre avec David, Roi des Juifs, & aprs
divers combats, fut vaincu par lui dans une grande Bataille qui se
donna auprs de l'Euphrate, o il fit des actions dignes d'un
grand Capitaine, & d'un grand Roi. Aprs la mort de ce Prince, ses
Descendans, qui portoient tous son nom, de mme que les Ptolomes
en gypte, rgnrent jusqu' la dixime gnration, & ne
succdrent pas moins  sa gloire qu' sa Couronne. Le troisime
d'entr'eux qui fut le plus illustre de tous, voulant vanger la perte
qu'avoit fait son Ayeul, ataqua les Juifs sous le Rgne du Roi Achab; &
ravagea tout le pas des environs de Samarie. La premire partie de
cette histoire se lit II. Samuel, VIII. 5. Le seconde I. Rois. XX. C'est
cet Adad que Justin, aprs Trogue-Pompe, apelle _Adofis_. Josphe
liv. VIII. ch. II. cite ce passage de l'hist. Phnicienne de Dius. Le
Roi Abibal tant mort, Irom son fils lui succda, [j] acrut les villes
de son Royaume qui toient du ct de l'Orient, de beaucoup celle
de Tyr, & par le moyen des grandes chausses qu'il fit, y joignit le
Temple de Jupiter Olympien, & l'enrichit de plusieurs ouvrages d'or.
Il fit couper sur le mont Liban, des forts pour l'dification des
Temples, & l'on tient que Salomon Roi de Jrusalem lui envoya quelques
nigmes, & lui manda que s'il ne les pouvoit expliquer, il lui payeroit
une certaine somme; & qu'Irom confessant qu'il ne les entendoit pas, la
lui paya. [k]Mais qu'Irom lui ayant depuis envoy proposer d'autres
nigmes par un nomm Abdmon, qu'il ne peut non plus expliquer,
Salomon lui paya  son tour aussi de grandes sommes. Dans le mme
chapitre l'Historien Juif produit ce passage de Mnandre phsien,
qui, dit-il, a crit les actions de plusieurs Rois tant Grecs que
Barbares Il succda au Roi Abibal son pre & rgna 34 ans. Il
joignit  la ville de Tyr par une grande chausse l'le d'Eurychore,
& y consacra une[l] colomne d'or  l'honneur de Jupiter. Il fit couper
sur le mont Liban quantit de bois de cdre pour couvrir des Temples,
ruina les anciens & en btit de nouveaux  Hercule, &  la Desse
Astarte, dont il ddia le premier dans le mois de Pritheus, &
l'autre, lors qu'il marchoit avec son Arme contre les Tyriens, pour
les obliger, comme il fit,  s'aquiter du tribut qu'ils lui devoient &
qu'ils refusoient de lui payer. Un de ses Sujets, nomm Abdmon,
quoi qu'il ft encore jeune, expliquoit les nigmes que Salomon lui
envoyoit. [m]Or pour connotre combien il s'est pass de tems depuis
ce Roi jusqu' la construction de Carthage, on compte de cette sorte.
Le successeur d'Irom ft:

1 Baleazar son fils qui rgna 7 ans.

2 Abdastarte frre de Baleazar, 9 ans: les quatre frres de sa
nourrice, le turent en trahison.

3 L'ain de ces 4 rgna 12 ans.

4 Astartus frre de Dlastartus 12 ans.

5 Azerim frre d'Astartus: 9 ans. Il fut tu par son frre.

6 Ples qui rgna 8 mois: il fut tu par..

7 Ithobalus Sacrificateur de la Desse Astarte, lequel rgna 32 ans.

8 Badezor frre d'Ithobalus 6 ans.

9 Margnus frre de Badezor 9 ans.

10 Pygmalion 47 ans: ce fut en la 7 anne de son Rgne que Didon sa
soeur s'enfuit en Afrique, o elle btit Carthage dans la Libye. En
suputant ces annes, on voit que depuis le commencement d'Irom jusqu'
construction de cette fameuse Ville, il y a eu; 137 ans. Alexandre
Polyhistor, Mnandre de Pergame, & Ltus dans son Histoire de
Phnicie, ont aussi parl d'Irom, & de Salomon son contemporain.

Jofphe Antiq. Jud; liv. IX. ch. 2. parlant d'Asal, qui succda 
Adad I. Rois XIX. 15. dit que les Syriens le mettoient encore de son
tems au nombre de leurs Divinitez, Liv. IX. ch. 14. il raporte ce
passage de Mnandre d'phse, o il est parl de la guerre que
les Tyriens ont eue contre le mme Salmanasar qui vainquit Samarie,
& emmena les 10. Tribus captives, a II. Rois. XVII. 3, & XVIII. 9.
Eluleus rgna 36 ans. Et les Cittiens s'tant rvolts, il alla
contr'eux avec une flotte, & les rduisit sous son obissance. Le Roi
d'Assyrie envoya aussi une arme contr'eux, se rendit matre de toute
la Phnicie, & ayant fait la paix s'en retourna en son pas. Et
voil, _ajote Josphe_, ce que l'on trouve dans les Annales des
Phniciens touchant Salmanasar, Roi d'Assyrie.

Liv. X. ch. 1. _Il nous aprend que Brose a fait mention de
Sennachrib dans l'Hist des Chaldens: qu'il a dit de lui qu'il toit
Roi des Assyriens, & qu'il avoit fait la guerre dans toute l'Asie & dans
l'gypte._ Hrodote liv. II. en a aussi parl.

Liv C. ch. 3. Il dit que Brose a aussi parl de Balad, ou Baladan,
Roi des Babyloniens, dont il est fait mention II. Rois XX. 12. Es.
XXXIX.

Hrodote liv. II. _Ncos en tant venu aux mains avec les Syriens
dans la campagne de Magdolon, remporta la victoire_. Par les Syriens il
entend les Juifs, qu'il n'appelle jamais autrement. Or c'est cette mme
bataille de II. Chron. XXXV. 22.]

[Note j: Mr. Arnaud n'a pas le sens du Grec. Le voici: il fortifia la
Ville (de Tyr.) du ct de l'Orient.]

[Note k: Mr. Arnaud s'est encore ici cart de l'Original: Car c'est
ainsi qu'il porte, Mais qu'un Tyrien nomm Abdmon ayant expliqu
celles que Salomon avoit proposes en proposa aussi quelques-unes, dont
Salomon n'ayant pu deviner le sens, paya  son tour de grandes sommes
 Irom.]

[Note l: L'dition que j'ai de la Traduction de Mr. Arnaud a
_couronne_, pour _colomne_. Mais aparemment que c'est une faute
d'impression.]

[Note m: Dans cet endroit il y a une grosse faute dans la Version que je
suis. Mais je crois qu'elle n'est pas de cet Illustre Traducteur. Voici
comme mon exemplaire porte. Or pour connotre combien il s'est pass
de tems depuis la construction de Carthage &c. Ce qui ne signifie rien
du tout.]

[Note 19: _Brose a parl de Nabuchodonozor_. Josphe Antiq. Jud.
XX. & Rp.  Appion, liv. I. Eusbe Chron. & Prpar. I. Ce Brose
toit Prtre de Belus, un peu aprs le tems d'Alexandre le Grand.
Pline raporte liv. VII. ch. 37. que les Athniens, en mmoire de ses
divines prdictions lui rigrent dans une cole publique, une
Statue dont la langue toit dore. Athne liv. XV. apelle, le
Livre Auteur, _Babylonica_, ou Histoire de Babylone; Tatien & Clment,
_Chaldaca_, ou Histoire des Chaldens. Tatien remarque que le Roi
Juba avouoit qu'il avoit pris de Brose, de quoi composer son Histoire
d'Assyrie. Je joindrai ici trois passages d'Abydne qui a aussi fait
une Histoire d'Assyrie. C'est Eusbe qui nous les a conservez.

Eusbe, Chron. & Prpar. liv. IX. ch. 40. 41. Nabopolassar, pre de
Nabuchodonozor, ayant apris que le Gouverneur qu'il avoit tabli dans
l'gypte, la Clsyrie & la Phnicie, s'toit rvolt, & se
voyant trop g pour agir en personne contre lui, en donna la
commission  son fils qui toit encore dans la fleur de son ge, &
qui s'en aquita si bien qu'il vainquit le rebelle, le prit, & remit ces
pas dans l'obssance. Dans ce mme tems Nabopolassar tant tomb
malade  Babylone, mourut aprs 29 ans de Rgne. Nabuchodonozor n'eut
pas plutt su la maladie de son Pre, qu'il donna ordre aux affaires
d'gypte & des Peuples voisins, donna charge  une personne en qui il
avoit de la confiance, de ramener  Babylone l'Arme & les prisonniers
de guerre, Juifs, Phniciens, Syriens & gyptiens; & y revint avec
fort peu de ses gens par le chemin le plus court, qui est celui du
dsert. Il trouva les afaires en bon tat entre les mains des
Chaldens, le plus considrable d'entr'eux en ayant pris le maniement
en atendant son retour. Ainsi il succda  son Pre dans toute
l'tendue de ses tats. Il dispersa les prisonniers en difrens
endroits de son Empire, leur assignant de bonnes terres  cultiver. Il
employa le butin qu'il avoit remport de son Expdition,  orner le
Temple de Blus & des autres Dieux. Il agrandit l'ancienne Babylone en
y joignant une seconde Ville. Il pourvut  ce qu'en cas de sige les
Ennemis ne pussent plus dtourner le cours du fleuve pour faciliter
les aproches. Il environna la Ville intrieure & la Ville extrieure,
chacune d'une triple enceinte de murailles, qu'il fit en partie de
brique & de bitume, en partie de brique seulement. Aprs l'avoir si
bien fortifie, il y fit des portes fort superbes. Ensuite ne se
contentant pas du Palais de son pre, il en fit btir un infiniment
plus somptueux, tant pour la grandeur de l'difice, que pour la beaut
de la structure, & pour les ornemens. Ce qu'il y a de plus admirable,
c'est qu'un ouvrage & si grand & si beau, fut achev en 15. jours. Il
fit aussi btir des galeries si massives & si leves, que d'un peu
loin elles sembloient des montagnes, & il y planta des arbres de toutes
les espces. Ce sont l _ces jardins suspendus_ qu'on a mis au nombre
des merveilles du Monde. Il les fit pour plaire  la Reine sa Femme,
qui ayant t leve dans la Mdie, pas fort montagneux, aimoit
extrmement la ve des montagnes & des forts. tant tomb malade,
il mourut avant que ces ouvrages fussent achevez aprs 43 ans de
Rgne. Cette Femme de Nabuchodonozor, est celle qu'Hrodote appelle
Nitocris comme Scaliger l'a prouv.

Eusb. Prpar. liv. IX. sur la fin, Mgasthne dit (_c_'_est
Abydne qui parle_) que Nabuchodonozor a surpass Hercule en courage &
par la grandeur de ses actions: qu'il a pouss ses Conqutes jusques
dans l'Afrique & dans l'Espagne, & qu'il avoit envoy sur le rivage
droit du Pont Euxin, des Colonies composes de ceux qu'il avoit fait
prisonniers dans ces guerres. Outre cela les Chaldens racontent que le
Roi tant un jour mont sur le haut de son Palais, tint ce discours
prophtique en prsence d'un grand nombre de personnes. coutez
vous habitans de Babylone. Moi Nabuchodonozor ai  vous annoncer une
calamit extrme, qui est prte  vous acabler, & sur laquelle ni
Blus le chef de ntre race, ni la Reine Beltis, n'ont jamais pu
flchir les Parques. Il viendra un mulet de Perse, qui aid de vos
Dieux mmes, vous rduira en servitude. Un Mde, qui avoit t
jusques l aux Assyriens un sujet de se glorifier, se joindra  lui
pour vous perdre. Ah, plt aux Dieux qu'avant qu'il nous traht, il
ft plong au fond de la mer, ou qu'entran malgr lui dans des
lieux dserts & inhabitez, receptacles des btes & des oiseaux, il
y errt parmi les rochers le cette de ses jours! Que les Dieux ne
m'ont-ils retir avant que de me faire entrevoir un avenir si funeste!
Aprs qu'il eut prononc ces paroles, il disparut tout d'un coup.

Le mme Eusbe dans un autre endroit raporte encore ces paroles
d'Abydne. On dit qu'autrefois l'endroit o Babylone est btie,
toit un grand amas d'eaux, auquel on donnoit le nom de Mer: que Belus
l'ayant assch, partagea le fonds entre plusieurs de ses Sujets, y
btit Babylone, qu'il entoura de murailles: que ces murailles ayant
t consumes par le tems, Nabuchodonozor en fit de nouvelles, dont
les portes toient d'airain, & qui demeurrent sur pi jusqu'au tems
d'Alexandre le Grand.

Josphe Rp.  Appion liv. I. ch. 7. produit un passage de l'Histoire
des Phniciens, qui est digne d'tre raport ici, tant parce qu'il
parle de Nabuchodonozor, que parce qu'il contient la suite des Rois &
des Juges de Tyr, depuis Ithobal jusqu' Irom, c'est--dire, jusqu'au
tems de Cyrus. Durant le Rgne d'Ithobal, Nabuchodonozor assigea la
Ville de Tyr. Baal succda  Ithobal, & rgna dix ans. Aprs sa mort
le Gouvernement passa des Rois  des Juges. Ecnibal fils de Baslach,
exercea cette Dignit durant deux mois. Chelbs fils d'Abde
l'exercea dix mois; le Pontife Abdar deux mois; Mytgon & Gerastrate fils
d'Abdebyme 6 ans; Balator 1 an. Aprs on envoya querir en Babylone
Merbal qui rgna 4 ans, & Irom son frre qui lui succda rgna 20
ans. Cyrus Roi de Perse rgnoit aussi alors: & tous ces tems ajotez
ensemble reviennent  54 ans, trois mois. Ce fut en la septime anne
du Rgne de Nabuchodonozor que commena le sige de Tyr, & en la
quatorzime anne du Rgne d'Irom que Cyrus Roi de Perse vint  la
Couronne. On voit aussi dans Josphe un passage d'Hcate qui porte
que les Perses (par o il entend les Babyloniens) avoient emmen en
Babylone, plusieurs milliers de Juifs. Clment, Stromat. I. raporte un
tmoignage de Demtrius sur ce mme vnement, & sur la guerre de
Sennachrib.]

[Note 20: _Et des autres Rois Chaldens_. Rp.  Appion liv. I.
ch. 6. Evimrodach son fils (savoir fils de _Nabuchodonosor_) lui
succda: ses mchancetez & ses vices le rendirent si odieux, que
n'ayant encore rgn que deux ans, Nriglissor, qui avoit pouse sa
soeur, le tua en trahison, & rgna 4 ans. Sou fils Laborosoarchod, qui
toit encore fort jeune, rgna seulement neuf mois. Car ceux mmes
qui avoient t amis de son pre, reconnoissant qu'il avoit de
trs-mchantes inclinations, trouvrent moyen de s'en dfaire: &
aprs sa mort choisirent d'un commun consentement pour rgner sur eux,
Nabonnid, qui toit de Babylone, & [B] toit de la mme race que lui.
Ce fut sous son Rgne que l'on btit le long du fleuve, avec de la
brique enduite de bitume, ces grands murs qui enferment la Ville de
Babylone. Et en la dix-septime anne de son Rgne, Cyrus Roi de
Perse aprs avoir conquis le reste de l'Asie, marcha vers cette Ville.
Nabonnid alla  sa rencontre, perdit la bataille, & se sauva avec peu
de gens dans la Ville de Borsippe. [C] Cyrus assigea en suite Babylone
dans la crance qu'aprs avoir forc le premier mur, il pourroit se
rendre matre de cette Place. Mais l'ayant trouve beaucoup plus forte
qu'il ne pensoit, il changea de dessein, & alla pour assiger Nabonnid
dans Borsippe. Ce Prince ne se voyant pas en tat de soutenir le
sige, eut recours  la clmence du Vainqueur, qui le traita
fort humainement, & qui lui donna de quoi vivre  son aise dans la
Caramanie, o il passa le reste de ses jours dans une condition
prive. C'est cette retraite de Nabonnid  Borsippe qui est marque,
Jrmie LI. 30. _Les forts de Babylone se sont dportez de combatre;
Ils se sont tenus dans les forteresses &c._ Eusbe donne un passage
d'Abydne qui dit la mme chose, mais en abrg. La seule
difrence est dans les noms, _Evilmaluruchus_, par exemple, au lieu
d'_Evilmrodach_, Le nom d'Evilmrodach se trouve dans le Livre second
des Rois XXV. 27. Hrodote parlant du sige de Babylone dit que
Cyrus dtourna le fleuve de son cours ordinaire faisant couler ses
eaux dans un Lac marcageux; & que par ce moyen il se fit un chemin au
travers du lit de ce fleuve. Cela est marqu Jrm. LI. 32. _Ses
quais sont surpris, ses marais sont brlez au feu._]

[Note B: Ce n'est pas cela, mais, & qui avoit t de la
Conspiration.]

[Note C: Ce n'est l point du tout le sens de Josphe, le voici.
Cyrus ayant pris Babylone, trouva  propos de la dmanteler, parce
qu'il voyoit que le peuple toit remuant, & la Ville dificile 
prendre; Aprs quoi il alla pour assiger Nabonnid dans Borsippe.]

[Note marg.: _Liv. II 11._]

[Note 21: _Que Jrmie appelle Vaphrs_ Jer. XLIV. 3. C'est ainsi que
les LXX Interprtes & Eusbe tournent le mot [Hbreu: _hophriagh_]. Ce
Roi vivoit dans le tems de Nabuchodonosor.]

[Note 22: _Cyrus_ &c. Diodote de Sicile, Crsias, Justin liv. IV. ch.
5. &c. Thophile d'Antioche prouve par le tmoignage de Brose, que
le Temple de Jrusalem a t commenc  rebtir sous Cyrus &
achev sous Darius.]

[Note marg. a: _Ville de Thrace._]

[Note 23: _Jusqu' Darius Codomannus_. C'est celui qu'Alexandre
le Grand vainquit. Sous le Rgne de ce Roi les Juifs avoient pour
Souverain Sacrificateur, _Jaddus_ qui alla au devant d'Alexandre le
Grand. Dans ce mme tems vivoit Hcate, natif [a]d'Abdre, qui a
fait un Livre d'Histoire Judaque. Josphe (rponse  Appion liv.
I.) en a tir une trs-belle description de Jrusalem & du Temple.
C'est l qu'il raporte aussi quelques discours d'Aristote  l'avantage
des Juifs:  quoi il ajote 7 ou 8 Auteurs Grecs qui ont parl de ce
qui concerne cette Nation (car dans tout ce Livre son grand but est
de montrer qu'elle est fort ancienne & de rpondre  Appion qui lui
objectoit contre cette antiquit le silence des Auteurs trangers.
C'est dans cette vue qu'il fait venir sur les rangs des Auteurs
Egyptiens, Phniciens, Chaldens, & Grecs, & qu'il en raporte
plusieurs passages dont Grotius a transcrit une partie.)]

[Note 24: _ Alexandrie_. Philon compte un million de Juifs tant dans
cette Ville que dans les lieux d'alentour.]

[Note 25: _La Province de Cyrne.. qu'enfin la Ville de Rome_ &c. Cela
parot par toute l'Histoire des Actes des Aptres. Horace parle des
Juifs dans trois de ses Satyres, Juvnal dans sa quatorzime Satyre,
Martial en plusieurs de ses pigrammes. Rutilius Itinr. liv. I.
Plt aux Dieux que ni Pompe ni Titus n'eussent jamais subjugu les
Juifs. Cette Nation dangereuse semble trouver dans ses pertes mmes
des forces pour pulluler de nouveau; & ses Vainqueurs sentent plus
qu'elle-mme le poids du joug qu'ils lui imposent. Avant lui, Snque
en avoit dit autant: Les coutumes de ce peuple sclrat ont pris
de si fortes racines, qu'il n'y a pas de Pas o elles ne se soient
rpandues. Par l il a su donner des loix  ceux sous le pouvoir
desquels le fort de la Guerre l'avoit rduit. Nous avons tantt vu
quelle est la source de ces paroles injurieuses & de ces marques de
haine. Philon dans l'histoire de son Ambassade, Combien nombreuse doit
tre cette Nation qui habite, non dans un certain Pas, comme les
autres Peuples, mais presque dans le Monde entier? Elle est rpandue
& dans la Terre ferme, & dans les Iles: & par tout o elle se trouve,
elle parot presque aussi forte en nombre que les habitans naturels.]

[Note marg.: _Joseph_. L. X. II. 1.]

Ajotons  cela que prs de trois cens ans avant Jsus-Christ, la
Version des Septante Interprtes, de laquelle on est redevable aux
soins de Ptolome Roi d'gypte, mit l'criture entre les mains des
Grecs, avec quelques petites difrences qui n'empchoient pas que
ce ne ft en gros le mme Livre; & que c'toit encore un moyen
trs-propre  prvenir les fabrications. Outre cette Version il
en parut une Chaldaque, & une autre dans le Langage particulier de
Jrusalem, qui n'toit autre chose qu'un demi-Syriaque; [26]l'une
avant & [27]l'autre aprs la naissance Jsus-Christ. Elles furent
suivies des Versions Grques d'Aquila[n], de Symmaque[o] & de
Thodotion[p], lesquelles Origne, & d'autres aprs lui,
examinrent en les confrontant avec celle des Septante, & trouvrent
trs-conformes, avec cette Version, soit dans l'Histoire, foit dans les
choses qui toient de quelque consquence. Philon & Josphe, dont
le premier fleurissoit du tems de Caligula, & l'autre a vcu jusqu'au
Rgne de Vespasien, citent l'criture dans les mmes termes o nous
l'avons aujourd'hui. Parmi les Chrtiens, dont le nombre augmentoit
alors extrmement, il y en avoit beaucoup [28] qui toient ns Juifs,
[29] ou qui aprenoient l'Hbreu, & qui, si les Juifs avoient introduit
dans le Texte quelques changemens & quelques corruptions un peu
considrables, n'eussent pas eu de peine  les dcouvrir par la
collation des plus anciens Originaux, & l'eussent infailliblement
publi. Or non seulement ils ne le font pas, mais ils en raportent
mme plusieurs passages prcisement dans le mme sens qu'ils ont dans
l'Hbreu. Remarquons encore qu'on ne pourrait gure intenter contre
les Juifs, d'acusation plus mal fonde que celle d'avoir corrompu
le Texte, ou d'y avoir donn lieu par leur ngligence; puis qu'on
n'ignore pas [30]avec quelle aplication & avec quel scrupule ils
dcrivent le Texte sacr, & le collationnent avec les meilleurs
Exemplaires, Leur exactitude va mme jusqu' compter combien de fois
chaque lettre se trouve dans toute l'criture. Pour dernire preuve
que les Juifs n'ont pas mme tch de gter le Texte, on peut
aporter l'usage que les Chrtiens font du vieux Testament contre eux.
Ceux-ci croyent y trouver des raisons convainquantes pour prouver que
Jsus est le Messie, qui avoit t promis aux Anctres de ce Peuple.
Si donc les Juifs eussent pu faire dans le Texte tels changemens qu'ils
auroient trouv  propos, il ne faut pas douter que depuis cette
grande dispute qu'ils ont avec les Chrtiens, ils n'eussent fait
disparotre ces preuves, ou que du moins ils ne les eussent obscurcies,
en falsifiant les passages dont nous apuyons ce Dogme fondamental de
ntre Religion.

[Note 26: _L'une avant_ &c. C'est celle d'Onkelos, & peut-tre aussi
celle de Jonathan.]

[Note 27: _L'autre aprs &c._ C'est le Thargum de Jrusalem.]

[Note n: Aquila vivoit sous l'Empereur Adrien au commencement du second
sicle. De Paen il se fit Chrtien, & de Chrtien Juif. Ce fut la
Science des Mathmatiques dont il abusa, qui le perdit. TRAD DE PAR.]

[Note o: Symmaque fit sa Version de l'criture, sous l'Empereur
Marc-Aurle dans le second sicle. _Le mme._]

[Note p: Thodotion natif d'phse avoit t Disciple de Tatien:
il se fit Marcionite, puis Juif; & alors il entreprit de traduire
l'criture d'Hbreu en Grec. Sa Version fut la troisime, & l'glise
ne la mprisa pas, quoique venant d'un Apostat. _Le mme._]

[Note 28: _Qui toient nez Juifs._ Quelques-un toient nez proche de
la Jude, comme Justin, qui toit de Samarie.]

[Note 29: _Ou qui aprenoient l'Hbreu_, comme Origne, S. piphane, &
sur tout S. Jrme.]

[Note 30: _Avec quelle aplication_ &c. Josphe, Rp.  App. liv. I.
L'exprience mme fait voir combien est forte la persuasion que nous
avons de la vrit de nos Livres; puis que depuis tant de sicles
personne n'a os ou y ajoter, ou en ter, ou y faire quelques
changemens. Voy: Deuter. IV. 1.]






TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE



_LIVRE QUATRIME



Rfutation du Paganisme_.

I. Lors qu'on est  l'abri d'un pril o l'on voit d'autres personnes
engages, on ne peut gure se dfendre de quelque sentiment de
plaisir  cette vue toute triste qu'elle peut tre. Comme ce plaisir
ne nat pas du malheur d'autrui, mais de ce que l'on s'en voit exemt,
il est sans malignit, & n'a rien de blmable. Un Chrtien donc qui
du chemin sr o Dieu l'a mis voit le reste des hommes ne tenir aucune
route certaine, & s'garer en mille manires, peut s'abandonner 
toute la joye que lui inspire le bonheur qu'il a d'tre dans la bonne
voye. Mais il ne s'en doit pas tenir l; il est dans la plus troite
obligation de travailler pendant toute sa vie  secourir les Errans
autant qu'il lui est possible,  leur tendre la main,  les atirer
dans le bon parti, &  leur faire part de son bonheur. C'est  ce
devoir que nous avons tch de satisfaire dans les Livres prcdens;
o, par cela-mme que nous avons tabli la Vrit, nous avons
rfut toutes les Erreurs.

Mais parce que le Paganisme, le Judasme, & le Mahomtisme, qui sont
les trois grandes Religions qui s'oposent  celle que nous avons
prouve, outre ce qu'elles ont de commun entr'elles, ont chacune leurs
erreurs particulires, & chacune leurs preuves difrentes pour se
dfendre & pour nous ataquer; nous croyons ne rien faire d'inutile, si
nous les combatons chacune  son tour. C'est  quoi nous destinons les
trois livres suivans, que nous ne commencerons qu'aprs avoir pri les
Lecteurs d'aporter ici un esprit libre de passion, & de ces prjugez
que forme une longue habitude; & de se mettre par l en tat de bien
juger de ce que nous allons dire.



[Note marg.: _Contre le culte des Espris crez_.]

II. Nous commenons par les Payens. S'ils croyent plusieurs Dieux
ternels & gaux  tous gards, nous les avons dj refutez dans
le premier Livre, lors que nous avons prouv qu'il n'y a qu'un Dieu,
Cause unique de toutes les choses du Monde. S'ils donnent ce nom  des
Intelligences cres, suprieures  l'Homme, qu'ils nous disent si
elles sont bonnes ou mauvaises. S'ils disent qu'elles sont bonnes, je
leur demande s'ils en sont bien assurez, &[1] s'ils ne seroient pas
l-dessus dans une erreur dangereuse, s'ils n'adoreroient point par
hazard de mauvais gnies, dans le tems qu'ils croyent en adorer de
bons; & s'ils ne prendroient pas peut-tre des Esprits rebelles au Dieu
souverain, pour ses Ministres, & des Transfuges pour des Envoyez? De
plus, le bon sens dicte qu'ils doivent mettre quelque difrence entre
les honneurs divins qu'ils rendent au Souverain &  ses Ministres. En
fin, ne devroient-ils pas savoir quelle est la subordination, qui est
entre ces Intelligences mdiatrices; quels sont les biens que chacune
d'elles peut leur faire; & quel est le culte qu'elle doit exiger d'eux
en vertu de l'ordre du Dieu souverain? Leur Religion n'a rien de sr ni
de rgl sur tout cela; & ds l mme elle est trs-imparfaite
& trs-dangereuse, Il y auroit donc plus de suret pour eux  se
renfermer dans le Culte d'un seul Dieu. En cela ils ne feraient [2]que
suivre Platon, qui met cette adoration d'un seul tre suprme entre
les premiers devoirs du Sage; & ils n'y pourroient rien perdre, puis
que ces bons Gnies tant dans la dpendance du grand Dieu, ils les
mettraient dans leur parti, par cela mme qu'ils se rendroient Dieu
favorable.

[Note 1: _S'il ne seroient pas l-dessus dans une erreur dangereuse_.
Porphyre, de l'abstinence des choses animes liv. II. Les Esprits,
ennemis des Dieux, sont ceux par qui s'excutent toutes les impostures,
& tous les enchantemens des Magiciens. Car ceux qui font mtier de
tromper les hommes, & de leur nuire par les Sciences magiques, servent
ces Esprits, & sur tout celui qui est leur Chef; sachant bien qu'ils ont
le pouvoir d'imposer aux hommes par des prodiges aparens. C'est d'eux
qu'ils tirent les philtres, & tous les autres moyens de faire natre
de l'amour. C'est par leurs suggestions qu'ils se rendent infames par
l'impuret, par l'avidit du gain, ou de je ne sai quelle gloire,
mais principalement, par les fourberies, qui sont le plus particulier
caractre de ces Esprits, comme il parot en ce qu'eux & leur Chef,
veulent passer pour Dieux. Ensuite parlant des Prtres d'gypte,
Ils assurent, _dit-il_, qu'il y a une certaine espce d'Esprits, qui
sont trompeurs & fins, qui prennent tantt une forme & tantt une
autre, qui quelquefois veulent tre regardez comme Dieux, quelquefois
comme Dmons, & quelquefois aussi se disent tre les ames de personnes
mortes: & qui peuvent envoyer aux hommes ou des biens ou des maux. Mais
que pour ce qui est des vrais biens, qui sont ceux de l'ame, bien loin
de les pouvoir procurer, ils ne les connoissent mme pas: mais que tout
ce dont ils sont capables, c'est d'abuser de leur loisir, en sduisant,
ou en arrtant ceux qui sont dans le chemin de la vertu: qu'enfin
ils sont pleins de faste, & qu'ils n'aiment rien tant que l'odeur des
Victimes que l'on brle.]

[Note 2: _Que suivre Platon &c._ Que les autres servent d'autres
Dieux, pour nous, atachons-nous au seul Jupiter. Orig. contre Celsus,
liv. VIII.]



[Note marg.: _Que les Esprits qui toient adorez par les Payens,
toient les Dmons_.]

III. Ce n'est pas tout. On peut les jetter encore dans de bien plus
grans embarras, en leur montrant, que ces Dieux qu'ils adoraient,
toient de malins Esprits. Cela se recueille, I de ce que ces Esprits
soufroient patiemment l'honneur que les Payens leur faisoient, sans
jamais les renvoyer  celui qui toit le commun Matre des uns & des
autres; & de ce qu'ils s'oposoient mme de toutes leurs forces  ce
qu'il ft ador, ou que du moins ils tchoient de partager galement
avec lui les honneurs de l'Adoration. II. Cela parot encore parce
qu'ils ont suscit les plus terribles traverses aux Adorateurs d'un
seul Dieu, & ont anim  leur perte & les Peuples & les Magistrats.
Pendant que d'un cte les Potes chantoient impunment les parricides
& les adultres de leurs Dieux; que les picuriens nioient la
Providence; que toutes les Sectes les plus oposes du Paganisme se
tolroient mutuellement, & se donnoient la main les unes aux autres;
que Rome recevoit galement les Crmonies & les Dieux des
gyptiens; des Phrygiens, des Grecs, & des Peuples de l'Etrurie: les
seuls Juifs toient l'objet de leurs railleries, de leurs Satyres, &
d'une haine qui alloit quelquefois jusqu' les bannir de la Socit;
& leur fureur contre les Chrtiens ne se pouvoit assouvir que par les
derniers suplices. On ne peut rendre, sans doute, d'autre raison de
cette ingalit, sinon que ces Religions ne reconnoissoient qu'un seul
Dieu, de l'honneur duquel les Dieux du Paganisme toient beaucoup plus
jaloux, que chacun en particulier ne l'toit de celui que les autres
Dieux recevoient. III. Cela parot enfin par la nature du culte que
les Payens leur rendoient, qui toit si contraire  la vertu & 
l'honntet, qu'il ne pouvoit que choquer un esprit sage & vertueux.
Toutes les plus grandes inhumanitez, & les saletez les plus grossires
y entroient. On leur immoloit des hommes: [3]on couroit nud dans leurs
Temples: on clbroit en leur honneur des jeux qui n'avoient rien en
eux-mmes qui portt  la pit: [4]on les honoroit par des danses
impures & lascives. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore les Payens de
l'Amrique & de l'Afrique servent leurs Divinitez.

[Note 3: _On couroit nud dans leurs Temples._ Par exemple dans la Fte
des [A]Lupercales.]

[Note A: Fte de Pan Dieu des Pasteurs.]

[Note 4: _On les honoroit par des danses &c._ comme dans les Ftes de
Flore.]

Mais qu'est-il besoin de prouver aux Payens que leurs Dieux n'toient
autre chose que les Dmons; puis qu'il y a eu autrefois, & qu'il y a
encore prsentement des Peuples qui en font hautement profession. C'est
sous cette ide que les Perses adoroient Arimanius. Les Grecs servoient
leurs _Cacodmons_, ou, mauvais Dmons. Les Romains avoient leur
mchant Jupiter, aussi bien que leur Jupiter trs-bon & trs-grand:
& quelques Nations de l'thiopie & des Indes rendent leurs hommages 
des Dieux qu'elles conoivent comme malfaisans.



[Note marg.: _Impit de ce Culte._]

IV. Aprs avoir prouv une chose si fltrissante pour le Paganisme,
il faut en montrer l'impit & l'horreur. Le Service religieux n'est
autre chose qu'un acte de l'esprit par lequel il reconnoit une bont
infinie dans l'objet de son adoration. Ainsi le culte des Dmons n'est
pas seulement absurde & contradictoire; mais il contient aussi une
rebellion manifeste, qui prive le Dieu souverain de l'honneur qui lui
est du, pour le dfrer tout entier  ses Sujets rvoltez &  ses
Ennemis. Car ce seroit une extravagance, que de se promettre l'impunit
de cette flonnie, sous prtexte que Dieu est souverainement bon.
[5]La clmence a ses bornes, qu'elle ne peut passer sans dgnrer
en une vritable molesse. Et lors que l'outrage est excessif, la
Justice ne seroit plus Justice, si elle ne le punissoit. Les Payens ne
raisonnent pas plus sagement, lors qu'ils fondent le service qu'ils
rendent volontairement aux Dmons, sur ce qu'ils craignent les fets
de leur malice. L'tre suprme tant souverainement communicatif, par
cela-mme qu'il est souverainement bon, c'est lui qui doit produire,
& qui produit en fet, tous les autres tres. S'il les produit, il a
donc sur eux le droit absolu qu'un Ouvrier a sur ses ouvrages: &
par consquent ils ne peuvent rien faire que ce qu'il ne veut pas
empcher. Cela pos, il est vident que celui qui est sous la
protection du Dieu souverain & infiniment bon, ne doit plus rien
aprhender de la part de ces malins Esprits, que ce que Dieu, par un
principe mme de bont, veut bien permettre qu'il en soufre. Ajotons
 cela que ces Esprits ne peuvent rien acorder  l'homme, qui ne lui
doive tre fort suspect, & qu'il ne doive mme me rejetter. Jamais
ceux qui se conduisent par un principe de malignit ne sont plus 
craindre, que lors qu'ils se revtent d'une aparence de bont. Et
quelqu'un a fort bien remarqu que les prsens des ennemis cachent
tojours quelque perfidie.

[Note 5: _La clmence a ses bornes._ Tertull. contre Marcion liv. I.
_comment aimez-vous, si vous ne craignez pas de ne point aimer?_]



[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux Hros aprs
leur mort_.]

V. Il y a eu de tout temps des Payens, & l'on en voit encore, qui font
profession d'adorer des Hros aprs leur mort. Mais I. ils eussent
d distinguer ce culte de celui du Dieu souverain, par des caractres
videns. II. Les prires qu'ils leur adressoient toient vaines &
inutiles, si les Esprits de ces Hros ne pouvoient les exaucer. Or ils
n'avoient aucune certitude que ces Esprits le pussent, & ils n'avoient
pas plus de raison de les en croire capables, qu'ils en avoient du
contraire. III. Mais ce qu'il y a de plus vicieux dans ce culte, c'est
qu'ils le rendoient  des hommes qui pendant leur vie avoient t
souillez de difrens crimes. Bacchus avoit t un homme plong dans
les dbauches du vin. Hercule avoit aim les femmes. Romulus & Jupiter
avoient donn des marques d'un coeur dnatur; l'un par le meurtre de
son frre; & l'autre par celui de son pre. Les hommages qu'on leur
rendoit ne pouvoient donc que deshonorer infiniment le vrai Dieu, en
outrageant la Saintet qui lui est si chre, [6]& en autorisant, par
les principes sacrez de la Religion, des crimes qui d'eux-mmes n'ont
que trop de charmes pour des coeurs naturellement corrompus.

[Note 6: _Et en autorisant_ &c. S. Cyprien, lettre: _les crimes qu'ils
commettent  l'exemple de leurs Dieux, deviennent par l des crimes
sacrez_. S. Aug. lett, CLII. Rien n'est plus capable de troubler la
Socit & de corrompre les moeurs, que l'imitation des Dieux tels que
sont ceux des Payens, selon l'ide qu'ils en donnent eux-mmes.]



[Note marg.: _Contre le culte des Astres & des lments_.]

VI. Les objets les plus anciens de l'Idolatrie furent les Astres & les
lmens, c'est--dire, le Feu, l'Eau, l'Air, & la Terre. Mais cette
espce d'Idolatrie n'toit pas moins criminelle que les prcdentes.
L'Invocation fait la partie la plus essentielle du Service religieux.
Or c'est une folie que de l'adresser  des Natures destitues
d'intelligence. Les Sens sufisent, en quelque manire, pour nous
convaincre que les lmens sont de cet ordre. Et rien ne prouve que
les Astres n'en soient pas. On juge de la nature d'un sujet par ses
oprations. Celles des Astres ne marquent point du tout un Principe
intelligent; [7]& mme, la rgularit de leurs mouvemens, qui suivent
tojours de certaines loix, dmontre assez le contraire, puis que
les mouvemens qui partent d'une volont libre se ressentent de leur
principe, & varient trs-souvent. De plus, nous avons fait voir
ailleurs que le cours des Astres est proportionn aux besoins de
l'Homme. Et cela le devoit convaincre qu'il porte dans son ame de plus
vifs traits de ressemblance avec Dieu, & qu'il lui est beaucoup
plus cher, que ces autres Cratures; qu'ainsi c'est faire tort 
l'excellence de la nature, que de se soumettre  des choses que Dieu
lui avoit soumise; & que ce qu'il doit faire, est de s'aquiter des
devoirs de reconnoissance, ausquels on ne peut pas prouver qu'elles
soient capables de satisfaire.

[Note 7: _Et mme la rgularit de leurs mouvemens &c._ Cette raison
obligea un Roi du Prou  nier que le Soleil ft Dieu.]



[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux animaux_.]

VII. Ce qu'il y a de plus honteux, c'est que les hommes se soient
abaissez jusqu' adorer des animaux. [8]Les Egyptiens ont pouss ce
culte plus loin qu'aucuns autres Peuples. Il est vrai qu'il y a des
animaux dans lesquels on aperoit quelque chose qui ressemble assez
 ce qu'on apelle Esprit & Connoissance. Mais ce n'est rien, si on
le compare  l'Ame raisonnable. Ils ne peuvent expliquer leurs
conceptions, ni en parlant ni en crivant. Ils sont bornez  une
certaine espce d'actions & de manires d'agir. Combien moins
pourroient-ils connotre les nombres, les mesures, & le cours des corps
clestes. L'Homme qui a tous ces avantages, [9]a, de plus, celui de se
rendre matre par son adresse, de toutes sortes d'animaux, depuis les
plus foibles jusqu'aux plus robustes. Les btes farouches, les oiseaux,
les poissons, rien n'vite de tomber entre ses mains. Il sait en
aprivoiser quelques-uns, les rendre dociles, & en tirer divers usages.
Il sait mettre  profit les plus nuisibles; & trouver des remdes dans
les plus venimeux. En gnral, il reoit de toutes les btes
une utilit o elles ne peuvent avoir part: c'est qu'tudiant
l'assemblage & l'arrangement de leurs parties, il en fait l'objet d'une
Science qui lui fournit beaucoup de lumires; & que les comparant
entr'elles genre avec genre, & espce avec espce, il voit combien
elles lui sont infrieures pour la beaut & la perfection de la
structure du corps. Si l'on pense srieusement  ce que nous venons
de dire, on verra que l'Homme, bien loin de se devoir faire des animaux
brutes un objet d'adoration, se doit plutt regarder en quelque sorte
comme leur Dieu, mais subordonn au Souverain du Monde, & lev par
son ordre  cette Dignit subalterne.

[Note 8: _Les Egyptiens ont pouss_ &c. Philon dans le Rcit de son
Ambassade.]

[Note 9: _A, de plus, celui de se rendre matre par son adresse_ &c.
Euripide dans la Tragdie d'ole, la Nature a donn peu de force
 l'Homme, mais il dompte par son adresse les animaux aquatiques, &
terrestres, & ceux qui vivent dans l'air.. Antiphon, L'Art nous fait
surmonter les btes qui nous surmontent par les forces de la Nature.
On pourroit expliquer par l la Domination que l'Homme a reue sur les
animaux. Gen I.26. Pseau. VIII. 8. Claude le Napolitain dans Porphyre.
_L'Homme n'est pas moins le matre de tous les animaux, que Dieu l'est
de l'homme_.]



[Note marg.: _Contre le culte qu'ils rendoient aux Passions,  la Vertu
&c_.]

VIII. Les Livres des Payens nous aprennent que les Grecs, les Latins, &
d'autres Peuples, adoroient certaines choses qui ne sont que de simples
accidens. Pour ne pas parler de la Fivre, de l'Impudence, & de telles
autres choses ou afligeantes ou vicieuses; la Sant, dont ils faisoient
une Desse, n'est que la bonne temprature des parties du corps. Le
Bonheur n'est que la conformit des vnemens avec les dsirs de
l'homme. Les Passions, comme l'amour, la colre, l'esprance, &
d'autres, qui naissent toutes de la ve du bien ou du mal, & de la
facilit des choses vers lesquelles nous nous portons, ne sont que des
mouvemens dans cette partie de l'ame qui a le plus de liaison avec le
corps par le moyen du sang. Or. ces mouvemens ne sont pas libres &
indpendans, mais soumis  ntre volont, comme  une matresse
dont ils suivent les ordres, du moins dans leur dure & dans leur
dtermination vers un certain objet. La Vertu, qui prend difrens
noms selon la diversit des sujets o elle s'exerce, & qui s'apelle
_Prudence_, lors qu'elle s'ocupe au choix de ce qui est utile;
_Vaillance_, lors qu'elle nous porte  braver le pril; _Justice_,
lors qu'elle nous empche de mettre la main sur ce qui ne nous
apartient pas; & _Temprance_, lorsqu'elle modre la passion que
l'Homme a pour les plaisirs: la Vertu, dis-je, n'est qu'un penchant vers
la droiture, lequel se fortifie dans le coeur par une longue habitude, &
peut diminuer & se dtruire mme par ntre ngligence. L'Honneur,
ou la Gloire,  qui nous lisons que l'on consacroit aussi des Temples,
n'est autre chose que le jugement que nous faisons d'une personne, & par
lequel nous reconnoissons en elle de la vertu & du mrite. Mais comme,
par un malheur qui nous est naturel, nous sommes extrmement sujets
 errer, nous nous trompons souvent dans l'opinion que nous avons des
autres; soit en estimant ceux qui n'ont aucun vrai mrite, soit en
n'estimant pas ceux qui en ont. Puis donc que toutes ces choses sont, ou
dpendantes, comme les passions; ou sujettes  hausser &  baisser,
comme la vertu; ou souvent fausses & mal fondes comme la gloire; que
toutes en gnral ne subsistent pas par elles-mmes, & sont fort
loignes de la dignit des substances; qu'enfin elles ne peuvent
entendre nos prires ni recevoir nos hommages, il est aussi absurde de
les honorer comme des Divinitez, qu'il est raisonnable & ncessaire
d'adorer celui dont la puissance les produit & les conserve.

Il faut avouer que dans cette dispute les Payens ne sont pas tout
 fait rduits au silence. Ils ont leurs preuves, qu'il nous
faut examiner. Elles se rduisent  deux, les _Miracles_, & les
_Prdictions_.



[Note marg.: _Rfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs
Miracles._]

IX. Je dis contre les premiers, [10]que les plus sages Payens les ont
rejettez pour la plpart, comme n'tant apuyez sur la foi d'aucun
tmoin irrprochable, & comme tant suposez. Quelques-uns de ces
miracles se sont faits de nuit, dans des lieux cartez, en prsence
d'une ou de deux personnes  qui l'artifice des Prtres pouvoit
aisment faire illusion par des aparences trompeuses. D'autres
n'toient miracles que pour ceux qui ignoroient la force de la Nature
& la vertu secrette de certains corps. C'est ainsi que la force qu'a
l'aiman d'atirer le fer passeroit pour un miracle dans l'esprit de ceux,
qui n'en ayant jamais ou parler en verroient l'fet pour la premire
fois. C'est par ces secrets purement naturels que Simon & [a]Apollonius
de Tyane s'toient rendus si fameux, comme plusieurs l'ont crit. Je
ne voudrois pas cependant nier qu'on n'ait pu voir quelques fets, que
l'Homme seul ne pouvoit produire par l'aplication des causes naturelles.
Mais je dis aussi qu'il n'est pas ncessaire de remonter jusqu' une
force toute-puissante & divine pour en rendre raison; & qu'on doit les
atribuer aux Esprits qui tiennent en quelque sorte le milieu entre Dieu
& l'Homme, & qui par leur agilit, leur force, & leur adresse; peuvent
raprocher les choses loignes, & unir celles qui sont difrentes,
d'o rsultent ces fets extraordinaires qui frapent & qui ravissent.
Mais il parot par ce que nous avons dj dit, que les Esprits
qui oproient ces prodiges n'toient que les Dmons, & que par
consquent la Religion confirme par ces moyens toit une fausse
Religion. Cela se prouve encore par ce que ces Esprits disoient,
[11]qu'ils se sentoient entranez malgr eux par la force des
enchantemens, qui consistoient en de certains Vers. Ce qui est faux &
ridicule, puis que selon l'aveu mme des sages Payens, les paroles
n'ont aucune vertu que celle de persuader, & qu'elles ne l'ont pas par
elles-mmes, mais par les choses qu'elles signifient. On ne doutera pas
que ces Esprits n'ayent t trs-impurs, si l'on fait rflexion que
quelquefois ils se chargeoient d'inspirer de l'amour  des personnes,
pour d'autres qui ne s'en pouvoient faire aimer. Si ces promesses
toient vaines, ces Esprits toient trompeurs: si elles ne l'toient
pas, ils outrageoient ceux qu'ils foroient  aimer. Ce qui est un
crime condamn par les Loix humaines, qui le mettent au rang des
Sortilges.

[Note 10: _Que les plus sages Payens &c._ Tite-Live, Pour ce qui est
de ces merveilles que contient l'Histoire des temps qui ont prcd
la naissance de Rome, & qui ont plus l'air de fictions potiques, que
de vritez historiques, mon dessein n'est pas ni de les donner pour
vrayes, ni d'en faire voir la fausset. Je tiens qu'il faut pardonner
aux Anciens la bonne intention qu'ils ont eue de rendre plus auguste la
naissance des Villes, en y faisant intervenir les Dieux.]

[Note a: C'toit un fameux Magicien qui vivoit sous Neron, il faisoit
profession de la Philosophie Pythagoricienne. L'on raconte de lui des
choses surprenantes, mais l'on n'a pour garant que Philostrate, natif
de Lemnos, aujourd'hui Statimene, Ille de la mer ge dans la Grce.
C'toit un bel Esprit, mais qui ne composa la Vie d'Apollonius, que
pour plaire  l'Empereur Svre &  l'Impratrice Julie, qui
toient amoureux du merveilleux. D'ailleurs il vivoit plus d'un sicle
aprs Apollonius, & tout son rcit n'est fond que sur des _ou
dire_. TRAD. DE PAR.]

[Note 11: _Qu'ils se sentoient entranez &c._ Dans l'Oracle d'Hcube
que Porphyre raporte, _Je viens_, dit cette Desse, _aprs y avoir
t invite par ces sages prires que les hommes ont inventes par
le secours des Dieux._ Dans un autre endroit, _De quoi avez-vous besoin,
vous qui m'avez atire du Ciel, en me liant par des vers qui ont la
force de dompter les Dieux?_]

Qu'on ne soit pas surpris de voir que Dieu ait soufert que les malins
Esprits fissent certaines choses qui tenoient du miracle. [Note marg.:
Deut. XIII. 3. 2. Thess. II. 9.]Il toit juste qu'il abandonnt  ces
illusions ceux qui depuis long tems refusoient de l'adorer. Outre
cela, il y a entre ses miracles & ceux des Dmons une difrence qui
empchoit qu'on ne les prt les uns pour les autres: c'est que jamais
la puissance de ces Esprits n'est alle jusqu' faire aucun bien
considrable par ces actions surnaturelles. Et s'il leur est arriv
de ressusciter des personnes mortes, ce n'toit qu'une apparence de
rsurrection, puis que cette vie qu'elles avoient recouvre ne duroit
pas longtemps, et que mme elles ne faisoient aucune des fonctions de
personnes vritablement vivantes.

Si le Paganisme a eu quelquefois de vritables miracles, produits par
la Puissance divine, ils ne font rien pour cette Religion, puisqu'ils
n'avoient t prcdez d'aucunes prdictions qui marquassent que
ces miracles tendroient  l'tablir. Ainsi rien n'empche qu'ils
n'ayent eu dans le dessein de Dieu quelque usage fort difrent de celui
l. S'il est vrai, par exemple, que Vespasien ait rendu la ve  un
Aveugle, je ne doute pas [12] que Dieu n'ait eu en ve de lui frayer un
chemin  l'Empire en lui atirant la vnration des Romains, & de le
mettre par l en tat d'excuter l'Arrt que Jsus Christ avoit
prononc contre les Juifs. Les autres miracles du Paganisme ont pu
aussi avoir leurs raisons, qui n'avoient rien de commun avec le dessein
de prouver cette Religion.

[Note 12: _Que Dieu n'ait eu en ve de lui frayer un chemin &c._
Josphe, Guerre des Juifs, liv. III. chap. _Parce que Dieu qui le
destinait  l'Empire, leur faisoit connotre par d'autres marques et
par d'autres signes, qu'il pourroit esprer d'y arriver._]

[Note marg.: Rfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles]

Il faut apliquer presque tout cela  la preuve que les Payens tirent de
leurs Oracles: sur tout, ce que nous avons dit, que ces Peuples ayant
nglig les connoissances que la Raison et la Tradition la plus
ancienne leur donnoient sur le Culte du vrai Dieu, ils avoient bien
mrit d'tre le jouet des Dmons. De plus, il faut considrer
qu'il y avoit presque tojours dans ces Oracles une ambiguit, qui
faisoit que de quelque manire que les choses tournassent, ils
se trouvoient vritables. S'il y en a eu qui marquant l'avenir
prcisement & sans quivoque ayant eu leur acomplissement, rien
n'oblige  les atribuer  une Science infinie, telle qu'est celle
de Dieu: puis que les choses qu'ils prdisoient, par exemple,
des scheresses, des strilitez, des maladies contagieuses, des
inondations, sont de celles qui ayant leurs causes naturelles & fixes,
s'y peuvent dcouvrir par le secours des Sciences. C'est ainsi qu'il
y a eu des Mdecins qui ont prdit de certaines maladies. Si ces
prdictions regardoient des vnemens fortuits, & dpendans d'une
cause libre, ce n'toient que d'heureuses conjectures, tires du cours
ordinaire des afaires du Monde. L'Histoire nous parle de certaines [Note
marg.: _Cicron, Solon, Thals, Pricls._] personnes habiles dans
la Politique, qui par les seules lumires qu'elle leur fournissoit,
ont prdit avec beaucoup de justesse le tour que devoient prendre les
afaires publiques.

S'il est arriv parmi les Payens, que Dieu, par le ministre de
quelques personnes, ait prdit certains vnemens, dont les causes
n'toient ailleurs qu'en lui-mme & dans sa volont; ce n'toit
nullement dans le dessein de confirmer la Religion que nous combatons
ici, mais plutt, de prparer les choses  sa rune. Qu'on lise, par
exemple, ce bel endroit que Virgile a tir des Oracles de la Sibylle
de Cumes, & insr dans sa quatrime Eclogue, & l'on y verra que ce
Pote a dpeint sans le savoir, l'avnement de Jsus Christ & les
biens que le Sauveur aporteroit aux hommes. D'autres endroits des Vers
des Sibylles, ordonnoient [13]que l'on et  reconnotre pour Roi,
celui qui seroit vritablement ntre Roi, [Note marg.: Suet. Vie de
Vespas. ch. IV.]& marquoient qu'il viendroit de l'Orient un homme qui
rgneroit sur tout l'Univers. On lit dans Porphyre [14]un Oracle
d'Apollon qui porte, qu'il ne faloit adorer que le Dieu des Hbreux,
& que pour ce qui est des autres Dieux, ce n'toient que des Esprits
_Aeriens_, c'est--dire, habitans dans l'air. Or je demande  un Payen
qui reconnoit Apollon pour un Dieu vritable, s'il ajote foi  cet
Oracle, ou non: le premier dtruit directement la Divinit d'Apollon,
& de tous les autres Dieux; le second, le fait indirectement, en acusant
de mensonge ou d'erreur un Dieu si pntrant & si clair.

[Note 13: _Que l'on et  reconnotre pour Roi &c._ Cicron fait
mention de cet Oracle dans son Trait de l'Art de deviner, liv. II.]

[Note 14: _Un Oracle d'Apollon &c._ Voyez Eusbe Prp. liv. IV. chap.
4. Dans l'exhortation aux Grecs qui est dans les Ouvrages de Justin
Martyr, on voit aussi cet Oracle; _La vritable sagesse ne se trouve
que dans les Chaldens & dans les Hbreux, qui adorent d'un coeur pur
une Divinit ternelle._ Et cet autre, _Dieu qui a form le premier
homme & qui l'a apell Adam &c._ Eusbe Demonst. Evang. a cit de
Porphyre ces deux Oracles qui regardent Jsus Christ. Celui dont la
sagesse fait toute la gloire, a connu que l'ame est immortelle: & son
ame excelle en pit sur celles de tous les autres hommes. Son corps
a soufert des douleurs extrmes, mais son ame a t reue dans
l'assemble des personnes pieuses.]

Mais un dfaut gnral de tous les Oracles des Payens, & qui fait
voir que les Esprits qui en sont les auteurs, n'ont pas eu dessein de
travailler par l au bonheur des hommes, c'est que ces Esprits n'ont,
ni propos des Rgles gnrales de bien vivre, ni promis avec
certitude une rcompense aprs la mort. Mme, comme si c'et t
peu que de laisser leurs Adorateurs dans l'ignorance de ces choses si
ncessaires, ils semblent ne leur avoir parl que pour donner de
l'encens aux Rois, quelque indignes qu'ils en fussent; que pour
dcerner les honneurs divins  des Athltes; que pour engager les
hommes dans un amour impur, & dans la passion basse & sordide d'un gain
illgitime; ou enfin, pour les animer  se dtruire les uns les
autres.

Aprs avoir rfut l'objection tire des miracles & des prdictions
dont le Paganisme se fait honneur, continuons  le combatre par
quelques autres preuves.



[Note marg.: _Que le Paganisme est tomb de lui-mme, lors que les
secours humains lui ont manqu._]

X. Si cette Religion toit fonde sur la puissance & sur la volont
de Dieu, on ne l'auroit pas v tomber & prir absolument dans tous les
lieux o les apuis humains sont venus  lui manquer. C'est pourtant
ce qui lui est arriv. Que l'on jette les yeux sur tous les tats
Chrtiens ou Mahomtans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien
Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en
instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors mme que les
premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour
maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de
toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les
jours quelque chose de son crdit & de son autorit, sans que le
Christianisme la combatt ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit
pour toutes armes que la dispute & la fermet, ni par l'clat d'une
naissance distingue, puis que son Auteur mme passoit pour le fils
d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences,
puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers
Docteurs de ntre Religion; ni par des prsens, puis que ces premiers
Docteurs toient pauvres; ni enfin par des manires flateuses, puis
qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient  leurs
Disciples, ils vouloient qu'ils mprisassent toutes les douceurs de
la vie, & qu'ils se rsolussent  soufrir tout pour cette nouvelle
Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme toit extrmement
foible, puis qu'il a sucomb sous une Religion si dnue de secours.
Cette Religion nouvelle, qui lui a succd, n'a pas seulement banni
du coeur des Payens la crdulit qui les atachoit au service de leurs
Dieux, mais elle a mme, au seul nom de Jsus-Christ, ferm la bouche
 ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Dmons. Elle les a chassez
des corps qu'ils possdoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur
demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les
lieux o le nom de Jsus-Christ toit invoqu.



[Note marg.: _Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion._]

XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient  la vertu des Astres la
naissance & la rune de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est
l qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse
de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces
Philosophes se vantoient de savoir. Les Rgles en sont si peu uniformes
& si mal lies, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de
certain que son incertitude. Non que je prtende que les Astres ne
puissent produire certains fets naturels & ncessaires. Mais je dis
qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de ntre
volont, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut tre
dtermine ncessairement par aucune cause extrieure. Autrement,
que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a ntre ame de
dlibrer & de choisir? [15]Que deviendroit l'quit des Loix & la
justice des rcompenses & des peines, puis qu'on ne peut mriter ni
les unes ni les autres, quand on agit en consquence d'une ncessit
invitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence
cleste, qui les produisit ncessairement par l'ficace que Dieu
auroit donne aux Corps clestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause
du pch? Qui ne voit mme que puis que d'un ct, il le condamne
par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit tabli dans la
Nature certaines causes ncessaires, & d'une force insurmontable, il
voudroit deux choses oposes, c'est--dire, qu'il voudroit, le crime,
& qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-l il y auroit
du pech dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une
impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdit moins
grossire dans ce que disent quelques-uns, que l'ficace des Astres se
dploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reu des Astres
de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces
dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les
desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens &
ces desirs peuvent entraner, & dterminer la volont. Mais quand
on admettroit toutes ces oprations successives, on ne pourroit en
conclure ce que l'on prtend ici, qui est, que les Astres ont pu
concourir  l'tablissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent
contribu  celui de la Religion Chrtienne. Un des principaux fets
de celle-ci tant de dtourner les hommes de toutes les choses
qui plaisent  la chair, elle n'a p s'tablir en vertu de nos
dispositions corporelles, ni par consquent, par l'impression des
Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par
l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues[16] on soustrait le
Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, &  l'influence des
Cieux. Or les premiers Chrtiens ont eu ces deux caractres, comme
leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'rudition
sont capables de munir l'Esprit contre les fets de la disposition du
corps, on ne peut nier qu'il n'y ait tojours eu parmi les Chrtiens
des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus
clairez, l'ficace des corps clestes ne regarde que certains
climats, & ses fets ne durent pas tojours: or la Religion
Chrtienne a dj dur plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un
certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs trs-loignez les uns
des autres, &  l'gard desquels les Astres sont dans une situation
trs-difrente.

[Note 15: _Que deviendroit l'quit des Loix &c.._ Justin. II. Apol.
_Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par
un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le
mal qu'il fait._]

[Note 16: _Ont soustrait le Sage &c._ Ptolome, _L'homme sage peut se
soustraire  l'ficace de la plpart des influences des Astres._]



[Note marg.: _Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans
les crits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses
aussi dificiles  croire que nos Mystres._]

XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion
Chrtienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si
conformes aux Rgles naturelles de la vertu, qu'ils portent par
eux-mmes dans l'Esprit une lumire qui le convainc & qui le persuade;
& qu'ils ont t mme enseignez par plusieurs Auteurs Payens.
Quelques-uns d'entr'eux ont dit,[17] que la Religion ne consiste pas
dans les crmonies, mais dans les mouvemens du coeur:[18] que le
seul dessein d'atenter  la pudicit d'une femme me rend un homme
adultre:[19] qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre
injure: qu'un homme ne doit pouser qu'une femme:[20] qu'il ne la doit
jamais rpudier:[21] qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien 
tout le monde,[22] mais sur tout,  ceux qui sont dans l'indigence;[23]
qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrme ncessit:
que pour la vie & le vtement,[24] le ncessaire doit sufire. Si la
Religion Chrtienne nous enseigne des choses dificiles  croire, la
Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas
moins de peine. Nous avons dj vu que quelques-uns de ses Docteurs
ont cru l'immortalit de l'ame & la rsurrection.[25] Platon instruit
par les Chaldens, distingue la Nature divine en trois, le _Pre_,
_l'Entendement du Pre_, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, &
l'Ouvrier du Monde, & l'_Ame_ qui contient toutes choses. Julien le plus
grand ennemi des Chrtiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir
avec la Nature humaine: & en a donn pour exemple Esculape, qu'il
prtendoit tre venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de
la Mdecine. La Croix de Jsus-Christ toit aux Payens un sujet
d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une
chose fort aise  digrer, que quelques-uns d'entr'eux ayent t
foudroyez, d'autres coupez en pices, & d'autres blessez? De plus,
leurs Sages ont assur que la vertu n'est jamais plus brillante, que
lors qu'elle est prouve & combatue par de grandes misres.[26] Il
semble que Platon dans son second Livre de la Rpublique, ait parl
par un Esprit prophtique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste
paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dpouille de
tous ses ornemens, qu'il passe lui-mme pour un sclrat, qu'il
soufre la raillerie & [Note marg.: _Suspendatur_.] l'insulte, & qu'il
finisse sa vie par un honteux suplice. En fet, ce n'est que dans ces
ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience 
toute preuve.

[Note 17: _Que la Religion ne consiste pas &c._ Mnandre. _Ne sacrifiez
jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & forcez-vous de briller par
l'clat de la Saintet, plutt que par celui de vos habits._ Cicr.
de la Nat. des Dieux, liv. II. _La manire la plus parfaite, la plus
chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de
joindre la puret & l'intgrit du coeur  celle des hymnes & des
prires._ Dans son II. liv. des Loix. _Lors que la loi nous ordonne de
nous prsenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes,
cela regarde l'ame plutt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout._
Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. Ils disent
que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en tat
de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour tre bien
dispos  faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la
puret de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment  voir
dans un bon tat, cette partie de nous-mmes, par laquelle nous lui
ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui
se lisoit dans le Temple d'pidaure toit bien plus raisonnable,
_N'entrez dans ce Temple qu'avec la puret d'un coeur chaste_: or
cette chastet n'est autre chose que la saintet des penses. _Et
ailleurs._ Celui qui est persuad que les Dieux n'ont pas besoin des
victimes qu'on leur prsente, qu'ils n'ont gard qu'au coeur de ceux
qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agrable,
c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les
concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il
ne pas devenir temprant, pieux & juste? Voila prcisment le
_sobrement, justement, & religieusement_ de Tite, II. 2. Snque
cit par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. Ds que vous vous serez
reprsent Dieu comme grand, plein d'une Majest aussi terrible
qu'aimable, & toujours prt  vous secourir, vous ne vous mettrez plus
en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par
un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les
vritables Temples ne sont pas ces difices somptueux & levez avec
beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent. Thucydide
liv. I. _Un jour de fte n'est autre qu'un jour auquel on fait son
devoir._ Diogne, _Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fte
pour un homme de bien?_]

[Note 18: _Que le seul dessein d'atenter &c._ Ovide, Une Femme, qui ne
fait rien contre le devoir de chastet, que parce que les moyens ou les
occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps
est pur, mais son coeur est souill; & dans le tems, que les dehors
sont bien gardez, l'adultre est le matre de l'intrieur.]

[Note 19: _Qu'il n'est jamais permis de vanger_ &c. Platon, Maxime de
Tyr, Mnandre. _Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait
le mieux suporter un afront_. Dans Plutarque, Dion le Librateur de
la Sicile, dit, que la marque la plus sre d'un coeur vritablement
Philosophe, c'est, non d'tre bon  ses Amis; mais d'tre doux &
facile  apaiser, lors qu'on a reu quelque outrage.]

[Note 20: _Qu'il ne la doit jamais rpudier_ &c. Les Romains n'ont
point su ce que c'toit de divorce, jusqu' l'an 520 de la fondation
de Rome, comme le tmoigne Val. Max. liv. II ch. I.]

[Note 21: _Qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien_ Trence
dans l'Hautontim. _Je suis homme, & par cela mme; je croi me devoir
interesser dans ce qui regarde les hommes_. Le Jurisconsulte Florentin
dit, _qu'il y a naturellement un parentage entre tous les hommes_.]

[Note 22: _Mais sur tout  ceux qui son dans l'indigence_. Hor. Liv.
II. Sat. 2 _Pourquoi y a-t-il des pauvres pendant que vous tes riche?_
P. Syrus, _la compassion est un refuge assur._]

[Note 23: _Qu'il n'en faut venir au serment_ &c. Pythagore, _Il ne faut
pas jurer par les Dieux, mais il faut tcher  se faire croire sans
serment_. Marc Antonin entr'autres caractres qu'il donne  l'homme de
bien, _c'est un homme_, dit-il, _qui n'a pas besoin de jurer_. Sophocle,
_je ne te crois pas assez mchant pour le vouloir faire jurer_. Clinias
Pythagoricien aima mieux perdre un Procs, o il s'agissoit de 3[B]
talens, que de le gagner par un serment.]

[Note B: Ce sont plus de 5000. Francs.]

[Note 24: _Le ncessaire doit sufire._ Euripide, _l'homme n'a besoin
que de deux choses, qui sont trs faciles  trouver, c'est le pain, &
l'eau._]

[Note 25: _Platon instruit par les Chaldeens_ &c. Platon pose deux
Principes, dont il appelle le premier, _le Pere_, & le second, _la cause
& le directeur de toutes choses_. Numnius appelle le second, _le
Fils_, & Amlius, _la Raison_. Chalcidius sur le Time de Platon, en
tablit trois, savoir, _le Dieu Souverain, l'Esprit_ ou _la Providence,
& l'Ame du Monde_ ou _le second Esprit_: ailleurs, il les apelle, _celui
qui projette, celui qui commande, & celui excute, en s'insinuant sur
les sujets sur lesquels il travaille_, ordinans, jubens, insinuans.]

[Note 26: _Il semble que Platon_ &c. Voici un passage de Snque
qui dit  peu prs la mme chose, _L'homme vertueux est celui qui,
quelques suplices qu'il endure, ne songe pas  ce qu'il soufre, mais
tche  le bien soufrir_.]





TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE.



_LIVRE CINQUIME


Rfutation du Judasme_.

Telle qu'est cette foible lueur qui se fait voir peu  peu, lors que
l'on aproche de l'issue d'un antre obscur & profond, telle parot la
Religion Judaque, lors qu'on vient  y jetter les yeux, aprs avoir
parcouru les tnbres paisses du Paganisme. C'est l que l'on
dcouvre ces grandes vritez, qui font partie du corps des Vritez
salutaires, & qui en sont le Principe & la semence. Nous prions les
Juifs, que cet aveu que nous faisons, les dispose un peu  nous
couter favorablement. Nous savons qu'ils sont la Postrit de ces
sains hommes que Dieu visitoit autrefois par ses Prophtes & par ses
Anges: que c'est d'entr'eux que nous est n le Messie, & que sont venus
les premiers Docteurs de ntre Religion: qu'ils sont l'arbre auquel
nous avons t entez: qu'ils sont les dpositaires des Oracles divins
pour lesquels nous n'avons pas moins de vnration qu'eux. C'est
ce qui nous oblige  pousser vers Dieu avec saint Paul des soupirs
vhmens pour eux, &  le prier qu'il veuille faire bientt luire ce
jour, auquel le voile, qui leur couvre le visage, tant cart, ils
verront aussi clairement que nous, l'accomplissement de leur Loi: cet
heureux jour marqu par les Prophtes, auquel chacun de nous, qui
naturellement sommes trangers, empoignera & tiendra ferme le pan de la
robe d'un Juif, pour aller adorer d'un mme coeur, & par les mouvemens
d'une mme pit, le seul vrai Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, & de
Jacob.

[Note marg.: _Que les Juifs ne doivent pas douter des miracles de
Jsus-Christ._]



II. La premire chose que nous les prions de nous acorder, c'est qu'ils
ne regardent pas en nous comme une chose injuste & draisonnable,
ce qu'ils se croyent permis dans leur propre Cause. Si un Payen leur
demandoit pourquoi ils croyent les miracles qu'ils disent que Moyse a
faits, ils ne rpondroient autre chose, sinon que leur Nation les a
toujours crs si constamment & si fermement, qu'il est impossible que
cette persuasion vienne d'ailleurs que du tmoignage de ceux qui les
ont vus. En fet s'ils ne doutent point qu'Elise, par exemple, n'ait
augment l'huile d'une femme veuve, qu'il n'ait guri tout d'un coup
un Syrien lpreux, qu'il n'ait ressuscit le fils d'une femme chez qui
il logeoit, si, dis-je, ils n'en doutent point, c'est uniquement sur
ce que ces Faits ont t crits & laissez  la Postrit par des
tmoins fidles & srs. S'ils croyent qu'Elie a t enlev au
Ciel; ce n'est que sur le raport du seul Elise, comme d'un tmoin
irrprochable. Et pour nous, nous mettons en avant douze tmoins
de l'ascension de Jesus-Christ, & douze tmoins d'une vie
irrprhensible. Nous en citons un nombre beaucoup plus grand, qui
ont v Jsus-Christ vivant aprs sa mort. Et si ces deux choses sont
vrayes, il faut ncessairement que la Religion Chrtienne le soit
aussi. En un mot, tout ce que les Juifs peuvent aporter pour tablir la
certitude de leurs miracles, nous avons autant de droit, & mme plus
de droit qu'eux, de le faire servir  confirmer les ntres. Mais
qu'est-il besoin d'agir par preuves & par tmoignages, puis que les
Auteurs du Talmud, & tous les Juifs, avouent que Jsus-Christ a fait
les miracles raportez dans l'Histoire sainte: ce qui, encore une fois,
prouve ntre Religion, puis que la manire la plus authentique & la
plus ficace dont Dieu puisse autoriser une Religion, c'est de faire
des miracles en sa faveur.



[Note marg.: _Que ces miracles n'ont pas t faits par le secours des
Dmons._]

III. Quelques-uns ont dit que Jsus-Christ avoit fait des miracles par
le secours des Dmons. Mais cette Chicane a dj t rfute par
la remarque que nous avons faite, que dans les lieux o la Religion
Chrtienne s'est fait connotre, elle a ananti tout le pouvoir des
Dmons.

Ce que d'autres disent, que Jsus-Christ avoit apris la Magie en
gypte, est beaucoup moins vrai-semblable qu'une pareille acusation que
Pline & Apule font contre Moyse. Car les mmes Auteurs sacrez qui
nous aprennent le voyage de Jsus-Christ en gypte, marquent aussi
qu'il en revint encore enfant. Au lieu qu'on voit par les crits de
Moyse,[1] & de plusieurs autres, que ce Lgislateur a pass dans ce
Pas une grande partie de sa vie. Mais il ne faut que jetter les yeux
sur la Loi de Moyse & sur celle de Jsus-Christ, pour les absoudre tous
deux de ce crime, puis que ces Loix dfendent expressment les Arts
magiques comme trs-dsagrables  Dieu. Outre cela, si dans le
tems de Jsus-Christ & de ses Disciples, il y et eu en gypte, ou
ailleurs, quelque art magique assez ficace pour produire les grands
fets que nous atribuons  la Puissance de Jsus-Christ, telle
qu'est, la gurison promte des muets, des boiteux, & des aveugles,
il est sr qu'un tel art n'auroit pas chap  la connoissance
de Tibre, [2] de Nron, & de quelques autres Empereurs, qui
n'pargnoient ni soin ni dpense pour dcouvrir les secrets de la
Magie. Et s'il est vrai ce que disent les Juifs, que les Membres du
grand Sanhdrin, c'est--dire du grand Conseil, convainquoient les
Criminels par le moyen de cet art; on ne doit pas douter qu'tant
ennemis de Jsus-Christ & jaloux de sa rputation qui croissoit tous
les jours par ses miracles, ils n'en eussent fait de semblables par le
secours du mme art, par lequel on veut que Jsus-Christ ait fait les
siens, & qu'ils n'eussent montr par l que ses miracles n'toient
que l'fet de cet art illicite.

[Note 1: _Et de plusieurs autres_ &c. Manthon, Chrmon, & Lysimaque,
dans Josphe contre Appion.]

[Note 2: _De Nron_ &c. Pline, liv. XXX. ch. 2. Jamais personne ne
s'est plus apliqu  aucun Art que Nron  la Magie. Il ne manquoit
pour y russir, ni de force, ni de docilit. Ensuite il dit, que le
Roi Tiridate l'avoit initi dans cette Science par de certains soupers
magiques.]



[Note marg.: Ni par la force de quelques paroles.]

IV. A l'gard de ce que quelques Docteurs Juifs ont dit que
Jsus-Christ a fait tous ses miracles par la vertu d'un certain nom
secret, qu'il trouva moyen d'enlever du Temple de Jrusalem, o
Salomon l'avoit mis en rserve, & qui y avoit t conserv par
deux Lions pendant plus de mille ans; je dis que c'est l un mensonge
grossier & impudent. Non seulement les Livres des Rois, ni l'Histoire de
Josphe ne disent rien de ces Lions, gardiens d'un nom si merveilleux,
ce qui pourtant toit assez considrable pour n'tre pas omis; mais
les Romains mmes qui entrrent dans ce Temple avec Pompe, avant que
Jsus-Christ naqut, n'y aperurent rien de semblable.



[Note marg.: Preuve de la divinit de ces miracles, par la Doctrine de
Jsus-Christ.]

V. S'il est vrai, comme nous l'avons tabli, & comme les Juifs mmes
l'avouent, que Jsus-Christ ait fait des miracles; nous disons qu'il
s'ensuit ncessairement de l, par la Loi mme de Moyse, qu'on ne
peut plus se dispenser de croire en lui. Dieu dit au Chapitre XVIII du
Deutronome, qu'aprs Moyse il susciteroit d'autres Prophtes,  qui
le Peuple ple seroit oblig, sous des peines trs-rigoureuses, de se
soumettre & d'obr.[3] Or les marques les plus certaines de la
Charge de Prophte sont assurment les miracles; & l'on ne sauroit en
concevoir de plus clatantes. Au Chap. XXIII. il est dit, que si
un homme se disant tre Prophte, apuye par des miracles cette
prtention, il ne mrite nanmoins aucune crance, s'il veut atirer
le Peuple au culte des faux Dieux; & que Dieu n'a permis ces prodiges
que dans le dessein d'prouver si son Peuple lui est fidle. De ces
deux passages comparez l'un avec l'autre, les Interprtes Juifs ont
fort bien conclu, qu'il faut tojours ajoter foi  tous ceux qui
font des miracles, si ce n'est lors qu'ils veulent sduire le Peuple, &
le dtourner du service du vrai Dieu, parce que c'est l le seul cas
que la Loi excepte, sans faire grace mme aux plus grands miracles. Or
non seulement Jsus-Christ n'a pas enseign qu'il falt adorer de
faux Dieux, mais il l'a mme expressment dfendu, comme le plus
atroce de tous les crimes. Outre cela, il nous inspire par tout du
respect pour les crits de Moyse & des Prophtes.

[Note 3: _Or les marques les plus certaines_ &c On y peut ajoter les
prdictions, qui sont aussi mises avec raison au rang des miracles.
Deut. XVIII. V. 22.]



[Note marg.: _Reponse  l'Objection tire de la difrence entre la
Loi de Moyse & celle de Jsus-Christ_.]

VI. Mais dira-t-on, la Loi de Jsus-Christ n'est pas conforme en
tous les Points  celle de Moyse, & il y a de l'une  l'autre des
difrences assez notables pour faire dire que ce n'est pas la mme
Loi. Les Docteurs Juifs nous fournissent eux-mmes la rponse  cette
objection, par cette Rgle qu'ils ont pose; c'est qu' l'exception
du Commandement qui ordonne de servir un seul Dieu, il n'y en a aucun
dans la Loi que l'on ne puisse violer[4] sur la parole d'un Prophte
qui fait des miracles. Cela est fond sur cette Maxime, que Dieu n'a pu
perdre ni quiter le pouvoir lgislatif qu'il avoit lors qu'il donna
sa Loi  Moyse, & que le droit qu'un homme a eu d'tablir des Loix,
n'exclut pas celui d'en tablir d'autres, mmes tout oposes. Mais
Dieu, disent-ils, est immuable, & par cela mme oblig de maintenir
les Loix qu'il a faites. Je rpons qu' la vrit Dieu est immuable
en son essence, mais que cela n'empche pas que ce qu'il fait hors de
lui-mme, ne soit sujet  la rvolution & au changement. La lumire
& les tnbres, la jeunesse & la vieillesse, l't & l'hiver, qui
sont les Ouvrages de Dieu, sont dans une vicissitude perptuelle. Dieu
permit au premier homme de manger de tous les fruits du jardin d'Eden,
except d'un seul, qu'il lui dfendit par un fet de sa libert.
Il a condamn le meurtre en gnral; & il a command  Abraham
de sacrifier son fils. Les victimes qu'on lui prsentoit hors du
Tabernacle, lui toient dsagrables; quelquefois pourtant il les a
acceptes. J'ajote, que de ce que la Loi de Moyse toit bonne, il ne
s'ensuit pas qu'il ne pt y en avoir une meilleure. Elle toit telle
qu'elle devoit tre selon les desseins de Dieu, & selon la disposition
de son Peuple. Il faisoit en cela ce que font les Pres  l'gard de
leurs enfans encore jeunes. Ils bgayent avec eux; ils dissimulent les
dfauts insparables de leur ge; ils les engagent par de petites
douceurs  faire leur devoir, &  recevoir de l'instruction. Mais 
mesure que leurs enfans croissent, ils corrigent le bgayement de
leur langue, ils leur inspirent les sentimens de la vertu, ils leur en
donnent les Rgles, & leur en font voir la beaut & les rcompenses.

[Note 4: _Sur la parole d'un Prophte qui fait des miracles._ Cette
Rgle se trouve dans le Talmud. C'est ainsi que Josu viola la Loi du
Sabbat, Jos. VI. Et que quelques Prophtes comme Samuel, I Sam. VII, &
Elie I Rois XVIII. 38. ont sacrifi dans d'autres lieux que celui que
la Loi avoit marqu.]



[Note marg.: _Qu'il y peut avoir une Loi plus parfaite que celle de
Moyse.]

VII. Une preuve que les Prcepteurs de la Loi n'toient pas d'une
souveraine perfection, c'est que beaucoup de saints hommes, qui ont
vcu sous sa Discipline, se sont levez, pour ainsi dire, au dessus de
ses Prceptes, & ont t plus loin que la Loi ne les menoit. Le mme
Moyse qui permet de se faire raison, tant par voye de fait, que par voye
de justice, des injures que l'on a reues, s'est rendu intercesseur
auprs de Dieu pour ses ennemis, aprs en avoir t outrag de la
manire la plus indigne. David voulut que l'on pargnt son fils,
quoi que rebelle, & soufrit patiemment les paroles injurieuses de
Seme. L'on ne lit nulle part que ceux d'entre ce Peuple qui avoient de
la vertu & de la pit, ayent fait divorce avec leurs femmes, bien que
la Loi le permt.

La raison de cette imperfection est, qu'un sage[5] Lgislateur
proportionne ordinairement ses Loix  la porte de la plus grande
partie du Peuple, & qu'ainsi, dans l'tat o toient les Isralites,
il toit  propos que Dieu laisst passer certains dfauts ausquels
ils avoient du penchant; se rservant le droit de les retrancher par
des Rgles plus svres, lors que par une plus grande fusion de
son Esprit, il se feroit un Peuple nouveau, recueilli d'entre tous les
Peuples du Monde. On voit aussi que les rcompenses que la Loi propose
clairement, regardent toutes cette vie; ce qui montre qu'elle n'toit
pas absolument parfaite, & qu'elle l'toit moins qu'une autre Loi qui
prsenteroit  dcouvert & sans envelope une rcompense ternelle:
& c'est ce que fait la Loi de Jesus Christ.

[Note 5: _Un sage Lgislateur proportionne_ &c. Origne contre
Celsus, Liv. III. _Un Lgislateur  qui on demandoit ce qu'il pensoit
lui-mme des Loix qu'il avoit donnes  ses Concitoyens, rpondit
qu'il croyoit bien qu'il s'en pouvoit trouver de plus parfaites, mais
que les siennes toient les meilleures qu'il et cru devoir donner_.]



[Note marg.: _Que Jsus-Christ a observ la Loi_.]

VIII. Il faut remarquer en passant, pour convaincre de la plus grande
injustice du monde les Juifs qui ont vcu du tems de Jsus-Christ, que
quoi qu'ils lui ayent fait tous les mauvais traitemens imaginables, &
l'ayent livr au dernier suplice, ils n'ont pu nanmoins l'acuser,
avec quelque fondement, d'avoir viol aucun des Commandemens de la Loi.
Il toit circoncis. Il mangeoit & s'habilloit  la maniere des Juifs.
Il renvoyoit aux Sacrificateurs ceux qu'il avoit guris de la lpre.
Il observoit religieusement la Pque & les autres ftes. S'il a fait
des gurisons le jour du Sabbat, il a prouv non seulement par la Loi,
mais aussi par des Maximes reues de tous les Juifs, que ces sortes
d'actions n'toient pas dfendues en ce jour-l. Il n'a commenc 
faire publier l'abolition de quelques Loix, que lors qu'aprs avoir
vaincu la Mort, & s'tre lev dans le Ciel, il eut enrichi ses
Disciples des dons clatans du saint Esprit, & prouv par l qu'il
avoit aquis une autorit royale, dont une partie consiste dans le
pouvoir de faire des Loix. Tout cela, conformment aux Oracles de
Daniel, qui avoit prdit qu'un peu aprs la destruction des Royaumes
de Syrie & d'gypte, dont le dernier prit fin sous Auguste, Ch. VII.
13, Dieu donneroit[6]  un homme qui passeroit pour tre d'une
naissance obscure, une Domination ternelle sur tous les Peuples de
toute Langue & de tout Pas.

[Note 6: _A un homme qui passeroit pour tre d'une naissance obscure_.
Dan. XII. 45; VII. 13. Le terme de _Fils de l'homme_ marque quelque
chose de bas dans le style des Hbreux. Et c'est ainsi qu'il est
employ pour signifier les Prophtes, lors qu'ils sont comparez aux
Anges.]



[Note marg.: _Que cette partie des Loix de Moyse qui a t abolie, ne
contenoit rien que d'indifrens par soi-mme_.]

IX. Mais il y a plus; cette partie de la Loi que Jsus Christ a abolie,
ne contenoit rien qui ft essentiellement bon & juste. Ce n'toient
que des Observances indifrentes par elles-mmes, & qui par
consquent n'toient pas immuables. Si elles eussent t
ncessairement bonnes, Dieu Dieu les auroit prescrites,[7] non  un
seul Peuple, mais  tous; & cela, ds le commencement du Monde, &
non, plus de deux mille ans aprs qu'il l'eut cr. Elles ont t
inconnues  Abel,  Enoch,  No,  Melchisdec,  Job, 
Abraham,  Isaac,  Jacob, personnes pieuses, aimes de Dieu, & qui
ont reu de Dieu mme le glorieux tmoignage d'avoir cru en lui, &
d'avoir t les objets de son amour. On ne voit pas que Moyse ait
exhort Jthro son beau-Pre  recevoir ces crmonies, ni que
Jonas y ait voulu porter les Ninivites. Dans l'numration exacte
que les Prophtes font des pchez des Chaldens, des Egyptiens, des
Sidoniens, des Tyriens, des Idumens, & des Moabites,  qui ils
se sont quelquefois adressez, ils ne marquent pas le mpris ou
l'inobservation de ces Loix. Il faut donc convenir qu'elles toient
particulires aux Isralites, & que leur usage toit,[8] ou de
prvenir quelques pchez  quoi ils toient naturellement fort
portez, ou d'prouver leur obssance, ou de prfigurer l'avenir. Et
il n'est pas plus tonnant qu'elles ayent pu tre abolies, qu'il ne
l'est, qu'un Roi voulant tablir un mme Droit & les mmes Loix
dans toute l'tendue de ses tats, casse quelques Ordonnances
particulires  certaines Communautez.

[Note 7: _Non  un seul Peuple, mais  tous_. Dans les Loix de Moyse,
il y en a quelques-unes qui bien loin de pouvoir tre universelles,
ne pouvoient avoir lieu que dans la Jude; par exemple, celles des
prmices, des dmes, des saintes Congrgations du Peuple aux jours de
Ftes. Car il toit impossible que toutes les Nations s'assemblassent
dans la Jude pour s'y aquiter de ces devoirs. Le Talmud mme enseigne
que les Loix des Sacrifices ne regardoient que les Hbreux.]

[Note 8: _Ou de prvenir quelques pchez_ &c. Les Juifs toient
passionnez pour les Crmonies, & avoient par cela mme beaucoup de
penchant  l'Idolatrie, comme leur reprochent les Prophtes, & sur
tout Ezchiel XVI.]

L'on ne peut rien aporter qui prouve, que Dieu se soit engag 
ne jamais abolir ces Prceptes, dont l'Evangile a fait cesser
l'observation. Car si l'on dit que dans l'criture ils sont apellez
_perptuels_, ne sait-on pas que les hommes donnent souvent ce nom 
leurs Arrts, pour marquer qu'ils ne sont pas pour une seule anne,[9]
ou pour de certains tems, comme de guerre, de paix, de chert de vivres
&c. & que ce ttre qu'ils leur donnent, n'empche pas qu'ils ne leur
en puissent substituer d'autres tout difrens, lors que le bien public
l'exige? De mme, comme entre les Loix que Dieu donnoit  son Peuple,
les unes toient  tems, & ne devoient avoir vigueur que [A]tant qu'il
seroit dans le desert, & d'autres toient pour ce mme Peuple, lors
qu'il [B]seroit habitu dans la terre de Canaan, l'Ecriture apelle ces
dernires _ternelles_, pour les distinguer des autres, & pour marquer
aussi, qu'elles devoient tre observes en tous lieux & en tous tems,
 moins que Dieu mme n'en dispenst par une Rvlation expresse.
Au reste, le ttre _d'ternelles_ donn  ces Loix, n'est pas
seulement ordinaire parmi les autres Nations, dans le sens que nous
avons marqu, mais les Juifs mmes savent qu'il est donn dans leur
Loi,[10]  un droit &  une servitude qui duroit depuis un Jubil
jusqu' l'autre.

[Note marg. A: Exod. XXVII. Deut. XXIII. 12.]

[Note marg. B: Deut. XII. I. 20. XXVI. I. Nomb. XXXII. 52.]

Et puisqu'ils nomment l'avnement du Messie, _l'acomplissement du
Jubil_, ou _le grand Jubil_, ils doivent reconnotre qu'une Loi
mrite assez le nom de _perptuelle_, lors qu'elle dure jusqu' cet
avnement.

Mais  quoi bon disputer l-dessus, puis que dans le Vieux Testament
Dieu promet qu'il fera une nouvelle Alliance avec son Peuple: qu'il
l'crira dans les coeurs: qu'il y expliquera si clairement sa volont,
qu'on n'aura plus besoin de s'instruire les uns les autres: & qu'en
vertu de cette nouvelle Alliance, il acordera  son Peuple le pardon de
ses pchez prcdens. A peu prs comme si un Roi aprs de longues
& de cruelles divisions qui auraient partag ses Sujets, vouloit
rtablir entr'eux une paix durable, en tant la diversit des Loix
selon lesquelles il les avoit gouvernez, que dans ce dessein, il ft
une Loi trs parfaite & commune  tous; & qu'il y ajoutt une
promesse d'impunit gnrale pour le pass,  condition qu'ils se
corrigeassent  l'avenir.

[Note 9: _Ou pour de certains tems_, &c. Lucius Valerius dans T. Live,
remarque que les Loix que l'on fait selon l'exigence de certains
tems, ne sont aussi qu' tems; que celles qui se font en tems de
paix, s'abolissent souvent en tems de guerre, & que la paix fait aussi
disparotre celles qui s'toient tablies pendant la guerre.]

[Note 10: _A un droit &  une servitude_ &c. Exod. XXI. 6. I Sam. I.
22. C'est ainsi que le Sacerdoce de Phines, est nomm ternel Pseau.
CVI. 30. 31. Le Rabbin Joseph d'Albo dit, que le mot _ perptuit_
se doit prendre en un sens limit dans la Loi crmonielle.]

Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas
de parcourir toutes les parties de la Loi qui a t abolie par
l'Evangile, & de montrer en dtail qu'elles n'toient pas de nature 
plaire  Dieu par elles-mmes, ou  tre irrvocables.



[Note marg.: _Que les Sacrifices n'toient, ni agrables  Dieu par
eux-mmes, ni irrvocables_.]

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de
principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plpart des
Juifs croyent[11] que les hommes en avoient invent la pratique avant
que Dieu l'ordonnt. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il
constant que ce Peuple avoit une extrme passion pour les Crmonies
religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligrent Dieu
 en tablir un trs-grand nombre; & que cette institution avoit
encore un autre usage, qui toit d'empcher que le souvenir du Culte
religieux que ce Peuple avoit v pratiquer aux Egyptiens, ne le portt
 les imiter, &[12] ne le ft insensiblement passer du Culte du vrai
Dieu  celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut
conu une trop haute ide des sacrifices, & se fut imagin qu'ils
toient par eux-mmes agrables  Dieu, & qu'ils faisoient partie
de la vritable pit: les Prophtes ne manqurent pas de leur en
faire des reproches. _Je ne te reprendrai point de tes sacrifices_, dit
Dieu par la bouche de David au Ps. L. _Je ne t'obligerai point  me
sacrifier holocaustes sur holocaustes, &  m'ofrir des bouveaux ou des
boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les btes qui paissent dans les
forts, ou qui errent par les montagnes, sont  moi. Je sai le nombre
des oiseaux & des btes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je
n'aurois pas besoin de m'adresser  toi; car la terre, & tout ce quelle
renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des btes
grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me
sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux_. Quelques
Rabbins rpondent que ce mpris que Dieu fait parotre l pour les
Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, toient des
gens souillez de coeur, & dont la vie toit impure. Mais les paroles
que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement
que les Sacrifices n'toient pas agrables  Dieu par eux-mmes.
C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur
l'enchanure des parties de ce Psaume, o l'on dcouvrira que Dieu
parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. _Assemblez-moi mes
bien-aims_, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, _Ecoute
mon peuple_, paroles qui vont d'ordinaire  la tte d'un enseignement.
Aprs cela vient le discours que nous avons rapport, et que le
Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se
tournant vers les Impies; _Mais Dieu dit  l'impie_, &c.

[Note 11: _Que les hommes en avoient invent la pratique_ &c. C'est
aussi le sentiment de St. Chrysostome; Abel, _dit-il_, presenta un
sacrifice  Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il et reu
l-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnt d'ofrir les prmices de
son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience. La mme
chose se voit dans les rponses aux Orthodoxes qui sont parmi les
Ouvrages de Justin Martyr Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des
btes  Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il
soit ais de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont t
agrables  Dieu.]

[Note 12: _Ne le ft insensiblement passer du Culte du vrai Dieu_
&c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Crmonies
religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion
chap. Que l'on ne blme ni les sacrifices, ni toutes ces petites
circonstances gnantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on
ne se figure pas que Dieu les ait souhaites pour leur excellence. Ne
voit-on pas avec quelle vidence il dclare ce qu'il en pense, dans
ces exclamations, _Qu'ai-je  faire de la multitude de vos sacrifices,
& qui a requis cela de vos mains?_ Qu'on admire plutt sa sagesse, en
ce que voyant son Peuple port  l'Idolatrie &  la transgression de
ses Loix, il l'a atach  la vritable Religion, par ces sortes de
devoirs qui toient si fort du got de ces tems-l, afin que par
des pratiques superstitieuses en aparence, il les dtournt de la
superstition, & que paroissant les desirer, il bornt  ces choses
leur inclination, qui sans cela n'auroit p se contenter que par
l'Idolatrie.]

[Note marg.: _On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le
Latin de Grotius_.]

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous
donnons  celui que je viens de citer. _Tu ne souhaites pas_, dit David
au Ps. LI. _que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir
aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est vritablement agrable, c'est
une me abbatue par le sentiment de son crime.  Dieu tu ne mprises
point le coeur froiss et bris. Tu ne prends point plaisir aux
victimes et aux gteaux_, dit le mme Psalmite aux Ps. XL. _Mais tu
me rends ton esclave en me perant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni
holocauste ni sacrifice pour le _pch. C'est pourquoi j'ai rpondu,
me voici, je ferai ta volont, comme en vertu d'un acord trait &
enregistr. Cette volont est tout mon plaisir. Car ta loi est au
dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon
coeur, mais je prche par tout ta vrit & ta bont; sur tout
je clbre ta misricorde & ta fidlit au milieu d'une grande
assemble_. Esae au Chap. I. de ses Rvlations introduit Dieu
parlant ainsi. _A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes
de moutons, & de graisse de btes grasses. Je ne prens point assez
de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour
souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma prsence. Car qui a
requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis?_ Au Ch. VII. de
Jrmie, il y a un passage tout semblable  celui l, & qui lui sert
de Commentaire. _Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Isral,
amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car
depuis que j'ai fait sortir vos pres du pas d'gypte, je n'ai
rien exig d'eux, & je ne leur ai point donn ordre touchant
les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai
srieusement command; c'est qu'ils eussent  m'obir; qu'ainsi
je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent 
marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient
heureux_. Au Ch. VI. d'Ose, Dieu parle ainsi. _J'aime beaucoup mieux
que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me prsente des
sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes_.
Miche au Ch. VI. de sa Prophtie, introduit le Peuple demandant de
quelle manire il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'toit par un
grand nombre de moutons, ou par une grande quantit d'huile, ou par des
veaux d'un an:  quoi Dieu rpond par son Prophte, _Je te dirai ce
qui est vritablement bon, & agrable  mes yeux;[13] c'est que tu
rendes  chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres,
& que tu t'humilies devant moi_.

[Note 13: _C'est que tu rendes  chacun_ &c. Les Juifs disoient que les
602 Prceptes de la Loi sont rduits  3 dans ce passage, de mme
qu'ils le sont  6 dans Esae XXXIII. &  un dans Habacuc II. 4. &
dans Amos I. 6.]

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces
choses que Dieu veut principalement, &  cause d'elles-mmes; &
d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu  peu,
tant venu  regarder ces crmonies comme le fonds de la Pit,
&  croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation
assez exacte de ses pchez; faut-il s'tonner que Dieu ait aboli une
chose, indifrente par elle-mme, & devenue criminelle par l'abus que
son Peuple en faisoit? Tout sacr que pouvoit tre le serpent d'airain
que Moyse avoit dress, Ezchias ne laissa pas de le briser, lors
qu'il vit que le Peuple commenoit  le regarder avec un peu trop de
vnration.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqu, par une
consquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on
comprendra aisment, si l'on considre que selon la Loi de Moyse, les
sacrifices ne se devoient faire que par la Postrit d'Aaron, & que
dans la Jude. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi _qui aura un
Empire d'une trs-grande tendue; un Roi qui commencera  rgner en
Sion, & qui rgnera ternellement; qui de plus possdera un Sacerdoce
ternel, & selon l'ordre de Melchisdec._ Esae Ch. XIX. dit que
_l'on verra un autel en gypte, o non seulement les habitans de ce
pas, mais les Assyriens & les Isralites viendront adorer Dieu_. Au
Ch. LXVI. il dit que _les nations les plus loignes & les peuples de
toute langue ofriront des dons  Dieu aussi bien que les Isralites,
& que d'entr'eux on prendra des Lvites & des Sacrificateurs_.[14] Or
tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse toit sur
pi. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prdisant les choses  venir dit
_qu'il avoit du dgot pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient
 l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui
ofriroit du parfum, & qu'on lui prsenteroit des victimes pures_. Et
Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le
Christ, _Il abolira,_ dit-il, _le sacrifice & l'oblation._ Mais sans
toutes ces preuves, la chose parle d'elle-mme, Dieu a fait assez voir
par l'vnement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la
Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs
n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dnombrement de Familles, par
lequel ils pourroient connotre quelles sont celles qui ont le droit de
faire les fonctions de la Sacrificature.

[Note 14: _Or tout cela ne se pouvoit acomplir_ &c. Joignez aux passages
suivans celui-ci de Jr. III. 16. _Dans ces jours-l, dit le Seigneur,
on ne dira plus l'Arche de l'Alliance du Seigneur; on n'y pensera plus,
& l'on ne s'en souviendra plus, & l'on ne visitera plus l'Arche_.]



[Note marg.: _Preuve de la mme vrit,  l'gard de la difrence
des viandes._]

XI. Aprs avoir prouv que la Loi qui ordonnoit les sacrifices
n'toit pas ncessaire en elle-mme, & que Dieu Dieu ne l'avoit
donne que pour un tems, prouvons la mme chose  l'gard de la Loi
qui dfendoit certaines viandes. Il est constant qu'aprs le dluge,
[15]No reut de Dieu le droit de manger de tout indifremment: & que
non seulement Japhet & Cham, mais aussi Sem & ses Descendans, Abraham,
Isaac, & Jacob, jourent du mme droit. Mais aprs que le Peuple
d'Isral eut pris got aux superstitions des gyptiens, pendant le
sjour qu'il fit parmi eux, Dieu, pour la premire fois, lui dfendit
de manger de certains animaux; [16]soit que ces animaux fussent de ceux
que les gyptiens sacrifioient  leurs fausses Divinitez, & dont ils
tiroient des prsages & des auspices; soit que Dieu dans une Loi toute
figurative, voult corriger certains vices, en interdisant quelques
animaux, [17]dont le naturel avoit du raport avec ces vices. Mais il
n'est pas dificile de montrer que toutes les Loix qui rglent
cette difrence de viandes, ne sont pas universelles. Cela parot
premirement par la Loi du Ch. XIV. du Deutronome, selon laquelle il
n'est pas,  la vrit, permis aux Isralites de manger d'une bte
morte d'elle-mme: mais il l'est [18] ceux d'entre les Cananens 
qui les Isralites toient obligez de rendre toutes sortes de bons
ofices, comme  leurs Frres, & comme  ceux qui adoroient le mme
Dieu. II. [19]Les anciens Docteurs Juifs ont aussi enseign clairement,
que dans les tems du Messie, la Loi qui mettoit de la difrence entre
les viandes, cesseroit, & que la chair de porc ne seroit pas moins pure
que celle de boeuf. III. En fet, lors que Dieu s'est voulu faire un
Peuple d'entre toutes les Nations, il toit plus raisonnable qu'il
donnt  tous ceux qui constituoient ce nouveau Peuple, une entire
libert  l'gard de ces sortes de Loix, que de leur imposer  tous
un mme joug.

[Note 15: _No reut de Dieu le droit de manger_ &c. On pourroit
objecter que dans l'Histoire du Dluge il est parl de btes nettes,
& d'autres qui ne le sont pas. Mais, ou cela est dit par anticipation,
comme  des gens qui connoissoient dj cette distinction par la Loi,
ou l'on doit entendre par btes qui ne sont pas nettes, celles dont
les hommes s'abstiennent par une aversion naturelle, auquel sens Tacite
Hist. liv. VI. apelle ces btes _profanes_; ou enfin il faudra entendre
par celles qui sont nettes, celles qui se nourrissent d'herbes, & par
les impures, celles qui vivent de la chair d'autres animaux.]

[Note 16: _Soit que ces Animaux fussent de ceux que les gyptiens
sacrifioient_ &c. Origne contre Celsus liv. IV. Les Dmons ayant
quelque pntration pour les choses  venir, tant parce qu'ils
ne sont pas engagez dans des corps terrestres, que parce qu'ils ont
beaucoup d'exprience, & d'ailleurs faisant leur unique tude de
dtourner les hommes du vrai Dieu, se glissent dans les btes les plus
froces, & dans celles o l'on voit le plus de finesse & de ruse, les
font mouvoir o il leur plait, & autant de fois qu'il leur plait; ou
mme, ils excitent l'imagination de ces btes  prendre leur vol, ou
 marcher vers ce lieu-ci, ou vers un autre. Leur dessein est, que
les hommes surpris par les prsages que ces difrens mouvemens leur
fournissent, cessent de chercher Dieu qui contient toutes, choses,
qu'ils abandonnent la pit, & prennent les objets de leur culte dans
des choses terrestres, dans les oiseaux les dragons, les renards & les
loups. En fet les Devins ont remarqu que les plus considrables
prsages se tirent de ces animaux que je viens de nommer: ce qui vient
aparemment de ce que les Dmons ne peuvent pas aussi bien venir 
leurs fins par les animaux d'un naturel plus doux, que par ces autres
qui ont quelque image de vice & de mchancet. C'est pourquoi entre
toutes les choses que j'ai admires dans Moyse, celle-ci est une des
plus grandes: C'est qu'ayant une parfaite connoissance de la nature des
animaux & de la conformit de quelques-uns avec la gnie des Dmons,
soit qu'il ait eu cette connoissance par rvlation, soit qu'il l'ait
eue par lui-mme, il a dclar impurs tous les animaux, dont les
gyptiens & les autres Peuples se servoient pour deviner, & purs ceux
qui n'toient pas de ce nombre. C'est  cela que se raportent ces
paroles de Manthon, _Moyse tablit plusieurs Observances contraires
 celles des gyptiens_.]

[Note 17: _Dont le naturel avoit du raport avec ces vices._ St. Barnab
dans son ptre fait un long raisonnement l-dessus, dont voici
l'abrg. Toutes les dfenses que Moyse a faites de manger de
certains animaux, & de s'abstenir des autres, ont un sens spirituel. _Ne
mangez pas de Chair de pourceau,_ dit-il; cela veut dire, ne soyez pas
semblables  ceux qui lors qu'ils sont dans l'abondance, oublient leur
Seigneur, & qui ne le reconnoissent que dans l'adversit; en fet,
lors que le pourceau a faim, il crie, mais il se tait aprs qu'on lui
a donn  manger. _Ne mangez point d'aigle, de milan, de corbeau_,
c'est--dire, ne vivez point de rapine, mais gagnez vtre vie en
travaillant. _Ne mangez point de lamproye, de polype, ni de sche_,
c'est--dire, ne vous rendez pas semblables  ceux qui vivent
tojours dans l'impit, & qui sont rservez  la mort ternelle.
Car ces poissons qui sont les seuls qui soient dfendus, ne s'lvent
jamais vers la surface de l'eau, & demeurent tojours dans le fond. _Ne
mangez point d'hyne_, c'est--dire ne soyez pas adultre. La raison
de ce sens est, que cette bte change de sexe tous les ans. _Vous
mangerez des btes qui ruminent_; cela signifie qu'il faut se joindre
 ceux qui mditent dans leurs coeurs les Prceptes qu'ils ont reus
de vive voix; qui parlent des Ordonnances de Dieu, & qui les gardent,
qui savent que la mditation remplit un coeur de joye, & qui en un mot
ruminent la parole de Dieu. _Vous mangerez de celles qui ont le pi
fourchu_: c'est que les Justes, dans le tems mme qu'ils cheminent
dans ce sicle, atendent celui qui est  venir. Admirez par cet
chantillon la beaut des loix de Moyse. Philon & Ariste citez par
Eusbe ont fait les mmes rflexions.]

[Note 18: _ ceux d'entre les Cananens_ &c. C'toient ceux qui
craignoient Dieu, mais qui n'toient pas circoncis. Il en est parl
Lvit. XXII. 25. & XXV. 4. 7.]

[Note 19: _Les anciens Docteurs Juifs_ &c. Le Rabbin Samuel. Le Talmud
dit en gnral que la Loi ne durera que jusqu'au tems du Messie. Le
R. Bcha & quelques-autres, croyent que la Loi qui dfendoit de
certaines viandes, n'obligeoit que les Juifs qui demeuroient dans la
Palestine. Il est mme  remarquer que les Juifs ignorent ce que
signifient la plpart des noms d'animaux qui sont marquez dans la Loi,
& qu'il y en a beaucoup d'autres sur lesquels ils disputent. Or il n'y a
pas d'aparence que Dieu les et laissez dans cette ignorance, si cette
Loi et d durer jusques  ce jour.]



XII. Pour ce qui est des jours [Note marg.: _2. De la difrence des
jours._ solemnels, & distinguez des autres jours, ils furent tous
instituez en mmoire de la grace que Dieu fit  son Peuple, de le
dlivrer du cruel esclavage qu'il soufroit en gypte, & de le mener
dans la Terre promise. Or Jrmie dit au Ch. XVI. & XVIII. qu'un
jour viendroit auquel de nouvelles graces infiniment plus excellentes,
obscurciroient tellement celle-l, qu' peine en seroit-il plus
parl. Outre cela les jours de fte eurent aussi le mme sort que les
sacrifices. Le Peuple vint  les estimer plus qu'il ne devoit, & 
croire que pourvu qu'il les observt exactement, les pchez qu'il
pourroit commettre d'ailleurs, seroient extrmement lgers. C'est
l-dessus que Dieu dclare au Ch. I. d'Esae, _qu'il avoit du
dgot pour leurs nouvelles lunes, & pour leurs ftes; & qu'elles lui
toient tellement  charge, qu' peine pouvoit-il plus les suporter._

Mais, au moins, dit-on, la Loi du Sabbat est une Loi universelle &
irrvocable, puis qu'elle a t donne, non  un seul Peuple, mais
 Adam, le Pre de tous les hommes du Monde; & cela, immdiatement
aprs la Cration. Je rpons que de l'aveu mme des plus savans
d'entre les Juifs, il y a l-dessus deux Loix difrentes: l'une qui
ordonne que l'on se souvienne du jour du Sabbat, Exode XX. 8: l'autre
qui porte qu'on le doit sanctifier, Exode XXX, 31. On obt  la
premire en repassant religieusement dans son esprit la cration du
Monde. On observe la seconde, en s'abstenant de toute sorte de travail.
La premire a t tablie ds le commencement du Monde, [20]&
observe par les Patriarches, & par toutes les personnes pieuses qui
ont vcu avant la Loi; telles qu'ont t Enoch, No, Abraham, Isaac,
& Jacob. Mais on ne voit pas [21]que dans le grand nombre de voyages que
ces derniers ont faits, ils se soient jamais reposez pour clbrer le
Sabbat; au lieu qu'on trouve dans l'Histoire sainte plusieurs exemples
de cette interruption de voyage, depuis la sortie d'gypte. Car aprs
que les Isralites eurent t tirez de ce Pas, & qu'ils eurent
heureusement pass la mer rouge, la premire chose qu'ils firent,
fut de clbrer tranquillement ce grand jour de leur dlivrance, en
chantant  Dieu un Cantique de victoire. Ce fut alors que la seconde
Loi du Sabbat fut tablie. Depuis cela, les Isralites eurent ordre
de le clbrer par un parfait repos. Le premier passage qui en fait
mention, est celui o il est parl de la Manne, & de ce que les
Isralites devoient observer en la recueillant, Ex. XXXV. 2. Lev.
XXIII. 3. Mais ce qui fait voir que cette manire d'observer le Sabbat
avoit eu lieu ds le jour du passage de la mer rouge, c'est qu'au Ch.
V. du Deut. vers. 15, Dieu donne pour raison de cette observation exacte
& religieuse, la dlivrance d'gypte. On voit aussi dans les passages
que j'ai allguez, que dans cette seconde Loi Dieu avoit gard aux
Esclaves, & qu'il vouloit adoucir leur condition, que leurs Matres
rendoient extrmement dure, par le travail sans relche auquel ils
les obligeoient: ce qui a un raport manifeste  la manire dure &
tyrannique dont les Isralites avoient t traitez en gypte, & 
leur afranchissement. Il est vrai que [22]cette Loi obligeoit aussi
les Habitans de Canaan, qui toient mlez avec les Isralites. Mais
c'toit afin que le repos ft gal dans tout ce Pas-l, tant
observ par tous ceux qui y habitoient. Il y a, au reste, une preuve
trs-solide, qui fait voir que cette Loi n'toit impose qu'aux
Isralites, & nullement aux autres Nations: c'est qu'en plusieurs
endroits de l'criture, elle est apelle un signe, & mme une
Alliance particulire entre Dieu & son Peuple comme Exod. XXXI. 13. 16.

[Note 20: _Et observe par les Patriarches._ C'est d'eux qu'est
parvenue jusqu'aux Grecs l'opinion qui leur a fait regarder le septime
jour avec plus de vnration que les autres, comme l'a remarqu
Clment Alexandrin.]

[Note 21: _Que dans le grand nombre de voyages.. ils se soient jamais
reposez._ C'est dans ce sens que Justin & Tertullien ont assur que les
Fidles de ce temps n'avoient jamais observ le Sabbat.]

Cela pos; je dis, que toutes les choses qui ont t institues pour
servir vir de mmorial  la sortie d'gypte, n'toient pas telles
qu'elles dussent tojours durer. Nous l'avons dj montr par les
promesses que Dieu fait de plusieurs graces beaucoup plus considrables
que celles-l. Ajotez  cela, que si la Loi qui ordonne de se
reposer le septime jour, et t tablie ds le commencement
du Monde, & qu'en vertu de cela elle ft irrvocable, elle auroit
tojours d l'emporter sur d'autres Loix qui lui toient oposes,
& qu'on ne pouvoit garder qu'en la violant; & c'est prcisement le
contraire de ce qui est arriv. [23]Les Juifs ont tojours circoncis
leurs enfans en ce jour; & lors que le Temple subsistoit, on y
gorgeoit des victimes le jour du Sabbat, de mme que les autres
jours. Les Docteurs juifs mmes font bien connotre qu'ils ne croyent
pas cette Loi indispensable, lors qu'ils disent qu'il toit permis de
violer le Sabbat par l'ordre d'un Prophte; ce qu'ils confirment par
l'exemple de la prise de Jericho, qui arriva  pareil jour sous la
direction de Josu. Quelques-uns d'entr'eux voyant qu'Esae prdit au
Ch. LXVI. 23. que le Culte de Dieu ne seroit plus afect aux Sabbats, &
aux nouvelles Lunes, & qu'il auroit lieu dans tous les jours qui coulent
d'un Sabbat  l'autre, & depuis une nouvelle Lune jusqu' celle qui
suit, en ont conclu assez  propos, que lors que le Messie seroit venu,
toute difrence de jours seroit entirement abolie.

[Note 22: _Cette Loi obligeoit aussi les habitans_ &c. Selon le
sentiment des Hbreux, elle n'obligeoit pas ceux, qui hors de la Jude
observoient les Prceptes des Noachides.]

[Note 23: _Les Juifs ont tojours circoncis_ &c. De l vient le
Proverbe Hbreu, _La Circoncision chasse le Sabbat_. Voyez Jean VII.]



[Note marg.: _3. A l'gard de la Circoncision._]

XIII. Je viens  la Circoncision. Il faut avouer qu'elle est plus
ancienne que Moyse, puis qu'elle a t ordonne  Abraham &  sa
Postrit. Mais on doit savoir qu'elle lui fut ordonne comme un
commencement & comme une bauche de l'Alliance Mosaque. Cela parot
par les termes mmes de l'Institution, _Je te donnerai_, dit Dieu 
Abraham, Gen. XVII. _Je te donnerai, &  ta postrit, le pas
auquel tu as demeur comme tranger, le pas, dis-je, de Canaan, en
possession perptuelle. Garde donc mon Alliance, toi, & ta postrit
 jamais. C'est ici l'Alliance entre moi, & vous & ta postrit;
c'est que tout mle sera circoncis._ Or nous avons dj vu qu'
cette Alliance il devoit y en succder une nouvelle, qui seroit commune
 tous les Peuples, & par consquent la Circoncision, qui toit un
caractre de distinction entre les Isralites & les autres Nations,
devoit ncessairement prendre fin. D'ailleurs il est clair que la
Circoncision renfermoit un sens mystique, & beaucoup plus excellent
que celui qu'on y apercevoit d'abord. C'est ce que veulent dire les
Prophtes, lorsqu'ils commandent que l'on circoncise son coeur. Or
c'est  cette circoncision intrieure que tendent tous les Prceptes
de Jsus-Christ. Ce sens mystique nous oblige d'en chercher aussi un
dans les promesses que Dieu atacha  la Circoncision. Selon ce sens,
la Terre promise signifioit la Vie ternelle: or personne ne l'a plus
clairement rvle que Jsus Christ. Et selon ce mme sens, la
promesse que Dieu fait  Abraham de le constituer le Pre de plusieurs
Nations, devoit avoir son principal acomplissement, lors qu'au lieu de
quelques Peuples, dont il toit le pre selon la chair, toutes les
Nations du Monde viendroient  imiter sa foi. Or c'est ce qui n'est
arriv que par l'vangile. Cela pos, il n'y a plus lieu d'tre
surpris que ce qui servoit  prfigurer ces choses spirituelles, ait
t aboli lors qu'elles ont t acomplies. [14]Si l'on pense que les
grces de Dieu toient ataches  ce Sceau, on n'a qu' considrer
qu'Abraham mme, avant qu'il l'et reu, n'a pas laiss d'tre
agrable  Dieu; & que dans tout le tems que les Isralites
voyagrent par les dserts de l'Arabie, ils ont omis cette crmonie
[Note marg.: Jos. V. 5. 6.] religieuse, sans que Dieu ait tmoign que
cela lui dplaisoit.

[Note 24: _Si l'on pense que les graces de Dieu toient ataches  ce
Sceau_ &c. Justin Martyr, Entretien avec Tryphon. Vtre circoncision
n'a pas t tablie comme une oeuvre de Justice, mais comme un signe
de la Justice, & comme un symbole qui distinguoit la race d'Abraham des
autres Peuples du Monde. Car Dieu a dit  Abraham, _Tout mle d'entre
vous sera circoncis.. & ce sera un signe d'Alliance entre moi & vous._]

Aprs cela, n'est-il pas surprenant que les Juifs ayent rejett
Jsus-Christ & ses Aptres, au lieu de leur rendre graces de se
qu'ils les afranchissoient du Fardeau pesant des crmonies; puis
que d'ailleurs les miracles qu'ils leur voyoient faire, & [25]qui ne
cdoient en rien  ceux de Moyse, ne leur permettoient pas de douter
qu'ils n'eussent l'autorit ncessaire pour les dlivrer de ce joug.
Ils devoient tre d'autant plus portez  recevoir favorablement ces
premiers Docteurs de ntre Religion, que ceux-ci n'exigeoient pas
d'eux absolument qu'ils acceptassent cette dlivrance, & qu'ils leur
laissoient une entire libert de vivre comme il leur plairoit, pourvu
seulement qu'ils suivissent les saintes Rgles de l'vangile, & que,
d'ailleurs, ils ne prtendissent pas astreindre+  l'observation ces
crmonies, les trangers  qui elle n'avoit jamais t ordonne.
Cela seul sufit pour faire voir avec quelle injustice les Juifs
rejettrent Jsus-Christ, sous prtexte qu'il abolissoit la Loi
crmonielle.

[Note marg.: +Act. XV. Gal. I.]

[Note 25: _Qui ne cdoient en rien  ceux de Moyse._ Le Rab. Lvi Ben
Gerson a dit _que les miracles du Messie devoient tre plus grands que
ceux de Moyse_. Et c'est en fet ce qui est arriv, comme il parot
par celui de la Rsurrection.]

[Note marg.: Act. XVI. 1. 3. Rom. XIV. 1.]

3. 5. 15. IV. 10.]

Aprs avoir rpondu  cette objection, qui est presque la seule que
les Juifs ayent  faire contre les miracles de Jsus-Christ, je viens
aux autres Argumens qui sont propres  les convaincre de la vrit du
Christianisme.



[Note marg.: _Que les Juifs conviennent qu'un Messie a t promis._]

XIV. Ils demeurent d'acord avec nous, que dans les Oracles des
Prophtes, Dieu promet un homme infiniment plus excellent que tous
les autres par le ministre de qui Dieu leur a fait quelques graces
signales. Ils apellent cet homme, _Messie_, nom commun  tous ceux
qui ont reu quelque Onction, mais qui lui convient d'une manire
infiniment plus grande & plus sublime qu' tous les autres. Nous
assurons que cet homme est venu: ils prtendent qu'il doit venir.
Voil le grand procs que nous avons les uns contre les autres. Mais
qui prendrons nous pour nos Juges, sinon les Livres qu'eux & nous tenons
galement pour divins? Consultons-les donc, & voyons s'ils ne dcident
pas la chose en ntre faveur.



[Note marg.: _Que ce Messie est venu. I. Preuve; le tems marqu pour la
venue est expir._]

XV. [26]Daniel,  qui le Prophte Ezchiel a rendu le tmoignage
d'une pit minente, n'a pas eu sans doute dessein de nous tromper.
Et l'on ne peut pas dire non plus qu'il ait t tromp par l'Ange
Gabriel. Or c'est en qualit de Disciple de cet Ange, qu'il nous dit au
Ch. IX. de sa Prophtie, que depuis l'dit en vertu duquel les Juifs
rebtiroient Jrusalem, [27]il s'couleroit moins de 500 ans, avant
que le Messie part. Depuis cet dit jusqu' ntre sicle plus de
2000 ans se sont passez. Cependant le Messie que les Juifs atendent
n'est pas encore venu: & ils ne peuvent nommer personne qui soit venu
en cette qualit dans le tems marqu par Daniel. D'ailleurs,
Jsus-Christ est venu si prcisment dans ce terme, que Nhumias,
Docteur Juif, qui vivoit 50 ans avant lui, disoit, qu'avant que 50 ans
se fussent coulez, on verroit l'acomplissement de cet Oracle.

[Note 26: _Daniel,  qui le Prophte Ezchiel &c._ Ezch. XIV. 14.
XXXVIII. 3. Josphe liv. X sur la fin; Je ne trouve rien de plus
admirable en ce grand Prophte, que ce bonheur tout particulier &
presque incroyable qu'il a eu au dessus de tous les autres, d'avoir
durant sa vie t honor des Rois & des Peuples, & d'avoir laiss
aprs sa mort une mmoire immortelle. Car les Livres qu'il a crits,
& qu'on nous lit encore maintenant, font connotre que Dieu mme lui a
parl.]

[Note 27: _Il s'couleroit moins de 500 ans avant que le Messie
part._ Les Rabbins Salomon Jarchi, Josu & Sadias, reconnoissent que
dans ces passages de Daniel, le fils de l'homme est le Messie. Le Rab.
Josu qui a vu la rune du Temple, disoit que le Messie toit venu.]

Une seconde marque du tems, auquel le Messie devoit parotre, & qui
s'acorde avec la premire, c'est [28]l'tablissement que le mme
Prophte prdit que Dieu feroit d'un Empire universel, aprs que la
Postrit de Sleucus[a] & de Lagus[b] auroit cess de rgner.
Or le Royaume d'gypte, qui finit sous Cloptre[c], la dernire
Personne de la race de Lagus, finit un peu avant la naissance de
Jsus-Christ. Une troisime marque du tems de l'avnement du Messie,
se trouve au Ch. IX. de Daniel, o il est dit, que peu aprs cet
avnement la Ville de Jrusalem seroit dtruite, [29]& Josphe mme
a entendu cet Oracle de cette totale destruction qui arriva de son
tems: donc le tems marqu pour cet avnement toit alors pass. La
dernire marque du tems que nous cherchons, se recueille du Ch. II.
d'Agge. Zorobabel Chef des Juifs & Jsus fils de Josdec souverain
Sacrificateur ne pouvoient voir sans une extrme afliction que le
Temple qu'ils btissoient, ne rpondt pas  la magnificence du
premier. Dieu les console, en leur promettant que la gloire de ce second
Temple seroit plus grande que celle de l'autre. Or si l'on confronte la
description de ce Temple, telle qu'elle se trouve dans l'Histoire sainte
de ces tems-l, & dans les crits de Josphe, avec la description
que l'criture fait du Temple de Salomon; on verra, que l'avantage
du nouveau Temple sur l'ancien ne consistoit ni dans la grandeur du
btiment, ni dans la perfecfection de l'architecture, ni dans la
magnificence des ornemens. Les Docteurs Juifs mmes ont remarqu
qu'il manquoit au second Temple deux choses trs-avantageuses qui se
trouvoient dans le premier; l'une toit une lumire clatante, qui
marquoit visiblement la prsence de la Majest divine. Mais il n'est
pas besoin de sortir du Texte que nous avons cit, pour dcouvrir en
quoi le second Temple devoit tre plus excellent que l'autre; puis que
Dieu y promet [30]_qu'il y afermira sa paix_, c'est--dire sa grace
& sa bienveillance, _comme par une Alliance ferme & perptuelle_.
La mme promesse est explique un peu plus au long au Ch. III. de
Malachie, _Voici, j'envoyerai mon Ange qui prparera mes voyes, &
aussi tt aprs, [31]le Seigneur que vous dsirez, le messager de
l'Alliance, lequel fait votre joye, entrera dans son Temple._ Or dans le
tems que Malachie vivoit, le second Temple toit bti: donc le Messie
a d venir pendant que le second Temple subsistoit. Sur quoi il faut
remarquer, que lors que les Juifs dsignent le tems par _la dure du
second Temple_, ils entendent par l tout le tems qui a coul depuis
Zorobabel jusqu' Vespasien. Et la raison de cela est que sous Hrode
le Grand, le Temple ne fut pas,  proprement parler, relev de ses
runes, mais rebti peu  peu, & partie aprs partie: [32]ce qui ne
devoit pas empcher qu'on ne l'apellt le mme Temple. Toutes ces
marques qui caractrisoient le tems du Messie, firent tant d'impression
sur les Juifs du tems de Jsus-Christ & sur les Peuples voisins, &
elles produisirent une atente si ferme & si constante, te, que plusieurs
d'entr'eux [33]regargardrent Hrode comme le Messie, d'autres le
crurent voir en la personne de [d] Judas le Gaulonite; & d'autres
tombrent dans la mme erreur  l'gard de quelques autres personnes
un peu distingues.

[Note 28: _L'tablissement.. d'un Empire universel._ Plusieurs Rabbins
apliquent ce passage au Messie.]

[Note a: Seleucus toit un des Gnraux de l'Arme d'Alexandre,
& qui regna aprs lui en Syrie pendant 20. ans. Voyez Appien _Hist.
Grec._ TRAD. DE PAR.]

[Note b: Lagus toit pere de Ptolome successeur d'Alexandre dans
l'gypte, l'Afrique & une partie de l'Arabie, & ce Ptolome eut pour
fils & pour successeur Ptolome Philadelphe. _Le mme_.]

[Note c: Cleopatre toit Reine d'gypte, fille de Ptolome Auletes,
soeur & femme du dernier Ptolome: Elle se livra  Jules Cesar qui
en toit devenu amoureux. Ensuite Antoine aant repudi la soeur
d'Auguste qu'il avoit pouse, prit Cleopatre pour Femme. Auguste
irrit, lui livra la guerre, le vainquit, l'obligea  se donner la
mort: Cleopatre craignant de tomber entre les mains des ennemis, imita
son exemple. _Le mme._]

[Note 29: _Et Josphe mme a entendu &c._ Ce grand Prophte a aussi
eu connoissance de l'Empire de Rome, & de l'extrme dsolation o
il rduisoit ntre pas. Dieu lui avoit rendu toutes ces choses
prsentes, &c. Le Rabbin Jarchi explique les 70 Semaines de la mme
manire que nous.]

[Note 30: _Qu'il y afermira sa paix._ Il faut faire atention sur ces
paroles prcdentes, _le dsir des Nations viendra, & j'emplirai
cette maison de gloire_. Cela s'acord merveilleusement avec ce que nous
avons raport de Malachie, & il semble que ces deux Prophtes se
servent d'interprte l'un  l'autre. Le Rab. Akiba & plusieurs autres
ont cru que le Messie devoit venir dans le second Temple.]

[Note 31: _Le Seigneur que vous dsirez_ &c. La plpart par des Juifs
expliquent ce passage du Messie.]

[Note 32: _Ce qui ne doit pas empcher_ &c. Philon. On ne dit pas
qu'une chose prit, lors que les parties prissent l'une aprs
l'autre, mais lors qu'elles tombent toutes  la fois.]

[Note 33: _Regardrent Hrode_ &c. Matth. XXII. 16. Marc. III. 6. Dans
un ancien Commentateur de Perse on lit ces paroles: Hrode rgnoit
du tems d'Auguste dans une Contre de Syrie. Une sorte de gens qui
s'appeloit Hrodiens clbroit le jour de sa naissance, & au jour
du Sabbat ils mettoient sur leurs fentres  son honneur, des lampes
allumes & couronnes de violettes.]

[Note d: Judas le Gaulonite, dit Joseph, _Hist. des Juifs_, L. 18.
toit de la Ville de Gamala; affili d'un Pharisien nomm Sadoc, il
sollicita le Peuple  se soulever, disant que le dnombrement ordonn
par _Auguste_, montroit clairement qu'on vouloit le rduire en
servitude. Dans le second Livre de la guerre des Juifs, il dit encore:
Un Galilen nomm Judas porta les Juifs  se rvolter, en leur
reprochant qu'en paant le tribut aux Romains, ils galoient les
hommes  Dieu, puisqu'ils les reconnoissoient pour matres aussi
bien que lui. Les Actes des Aptres, ch. 9, ont parl aussi de cet
imposteur. Judas de Galile, disent-ils, s'leva lorsque se fit le
dnombrement du peuple, & il attira  son parti beaucoup de monde;
mais il prit, & ceux qui avoient cru en lui se dissiperent. TRAD. DE
P. L. E.]



[Note marg.: _Rponse  l'objection que l'avnement a t difr
 cause des pchez du Peuple.]

XVI. Comme les Juifs se sentent extrmement pressez par ces argumens,
qui prouvent que le Messie est venu; quelques-uns pour les luder,
disent que les pchez des Juifs, sont cause qu'il n'est pas venu dans
le tems auquel Dieu avoit promis de l'envoyer.[34] Mais pour ne pas dire
que la promesse que Dieu en fait, marque un dessein absolu, & non pas un
dessein conditionnel, c'est--dire, que Dieu ne promet pas de donner le
Messie, au cas que son Peuple demeure saint & juste, mais qu'il promet
absolument qu'il le lui donnera: sans cette rponse, dis-je, comment la
venue du Messie auroit-elle pu tre difere  cause des pchez
du Peuple; puis que Dieu, dans les mmes Oracles, avoit aussi
prdit[n.m.-A], qu'en punition du grand nombre de pchez normes que
le Peuple avoit commis, il dtruiroit Jrusalem peu de tems aprs que
le Messie se seroit prsent  ce Peuple? Mais ce qu'il y a de plus
fort, c'est que la raison mme pour laquelle il devoit venir, c'toit
afin qu'il remdit[n.m.-A]  la corruption extrme du sicle
auquel il parotroit; & qu'avec des Loix propres  corriger les
moeurs, il aportt aux hommes le pardon de leurs crimes. C'est dans
cette vue que Zacharie dit au Ch. XIII. _qu'il y auroit une source
ouverte  la maison de David &  tous les habitans de Jrusalem, pour
les nettoyer de leurs pchez_; Les Juifs mmes apellent souvent le
Messie[35] _ISCH COPHER_, c'est--dire, _Celui qui apaise ou qui
expie_. Or il est de la dernire absurdit de dire, que parce qu'une
certaine maladie est survenue, on a difr d'aporter le remde qui
toit prcisment destin  la gurir.

[Note marg. A: Dan, IX, 24.]

[Note 34: _Mais pour ne pas dire que_ &c. Josphe liv. X. chap. 12.
parlant de Daniel, remarque fort  propos qu'il n'avoit pas seulement
prdit en gnral comme les autres Prophtes, les choses qui
devoient arriver, mais qu'il a aussi marqu les tems ausquels elles
arriveroient. On voit par Mal. 3. que le dessein d'envoyer le Messie
n'toit pas conditionnel. De plus comme le Messie devoit tre Auteur
d'une nouvelle Alliance, comme cela parot par les Prophtes, il
est absurde de dire que son avnement dpendoit de l'observation de
l'ancienne Alliance laquelle il devoit abolir.]

[Note marg. A: Es. LIII. 4. Jer. XXXI. 31. &c.]

[Note 35: _Isch Copher_. Voyez la Paraphr. Chald. sur le Cantique des
Cant. I. 14. Les Rab. Judas & Simon ont dit que le Messie porteroit
nos pchez.]



[Note marg.: 2. _Preuve. Comparaison de l'tat prsent des Juifs avec
ce que la Loi leur promettoit._]

XVII. Outre tous les passages qui marquent expressment le tems du
Messie, & d'o nous concluons invinciblement que ce tems est pass,
les Juifs n'ont qu' jetter les yeux sur leur tat prsent pour en
tre convaincus. Lors que Dieu traita Alliance avec eux par Moyse,
il leur promit qu'ils possderoient la Palestine tranquillement
& heureusement, tant qu'ils mneroient une vie conforme  ses
Prceptes. A quoi il ajota des menaces de bannissement, & de
plusieurs autres maux de cette espce, au cas qu'ils vinssent  violer
ses Loix. Mais il leur promit, cependant, que si aprs avoir quelque
tems gmi sous la pesanteur de ces maux, ils venoient  se repentir de
leurs crimes, & qu'ils rentrassent dans les bornes de leur devoir, il
se laisseroit toucher de compassion pour eux, & les feroit retourner
en leur Pas, quand mme ils auroient t dispersez jusqu'aux
extrmitez de la Terre. Cela se voit en plusieurs passages,
particulirement au Ch. XXX du Deuter. & au I. de Nhmie. Or depuis
plus de 1500 ans les Juifs sont bannis de leur Pas; ils n'ont plus de
Temple;[36] & si quelquefois ils ont entrepris d'en rebtir un, ils ont
rencontr des obstacles insurmontables: jusques-l que sous Julien 
peine eurent-ils mis la main  l'oeuvre, qu'il sortit de terre, auprs
des fondemens, de grands tourbillons de flammes, qui dvorrent ceux
qui travailloient. C'est ce que nous apprenons d'Ammien Marcellin[e]
Auteur Payen. Autrefois, le Peuple s'tant plong dans les plus grands
vices, & tant all jusqu' sacrifier les enfants  Saturne, 
compter l'adultre pour rien,  piller la Veuve & le Pupille, 
rpandre en abondance le sang innocent, crimes que les Prophtes leur
ont souvent reprochs; toute la peine que Dieu leur infligea, fut un
exil de 70 ans, pendant lequel, encore, il ne cessa de s'adresser  eux
par les Prophtes, & de les consoler par l'esprance du retour,
dont il leur marqua mme le temps. En vrit cette peine est bien
lgre, au prix de ce qu'ils souffrent depuis la dernire dissipation
qui leur arriva sous les Empereurs Romains. Ils ne sont pas seulement
privez de leur Patrie, ils sont l'objet du mpris de tout le monde.
Aucun Prophte ne s'lve parmi eux. De quelque ct qu'ils se
tournent, ils n'aperoivent aucune marque qui leur fasse esprer
d'tre rtablis dans leur leur Pas. Leurs Docteurs, comme s'ils
toient frapez de vertige, se sont laiss aller  ces Contes bas,
&  ces opinions ridicules dont le Talmud est rempli, ausquelles ils
osent donner le nom de Loi Orale, & qu'ils mettent en parallle avec la
Loi que Moyse a crite, pour ne pas dire qu'ils la prfrent  cette
Loi. Qu'y a-t-il par exemple, de plus ridicule que ce qu'ils disent, que
Dieu pleura de ce qu'il avoit laiss dtruire Jrusalem, & qu'il lit
exactement la Loi tous les jours? Qu'y a-t-il de plus puril, que ce
qu'ils content du Bhmoth & du Leviathan, & que je ne puis m'amuser
 raporter, non plus que cent autres rveries? Quel est donc le grand
crime qui a atir sur eux de si terribles malheurs? Certes, ce n'est
pas l'Idolatrie,  laquelle ils toient autrefois si sujets, & qui fut
cause de leur captivit. Ce ne sont pas aussi ni les homicides ni les
adultres. Ils sont assez innocens  cet gard; ils tchent mme,
 l'envi les uns des autres, [37]de se rendre Dieu propice des
prires, & par des jenes: mais Dieu n'y a aucun gard. Il faut
donc ncessairement dire l'une ou l'autre de ces deux choses; ou que
l'Alliance Mosaque a t entirement abolie, ou que le Corps entier
de la Nation Judaque s'est rendu coupable de quelque crime bien
norme & dont la punition n'est pas encore acheve. Si c'est la
seconde de ces deux choses, qu'ils nous disent quel est ce crime, &
s'ils ne le peuvent, qu'ils commencent donc  ajoter foi  ce que
nous disons, que ce crime n'est autre que celui d'avoir rejett le
Messie, qui est venu avant que ces malheurs leur arrivassent.

[Note 36: _Et si quelquefois ils ont entrepris_ &c. Cela est arriv
sous Adrien, sous Constantin & sous Julien.]

[Note marg.: Jer. xxv. 13]

[Note e: Cet historien tait Grec, de la ville d'Antioche; il
fleurissait sous les Empereurs Gratien & Valentinien au milieu du
quatrime sicle. TRAD. DE PAR.]

[Note 37: _De se rendre Dieu propice par des prires._ Si l'on en croit
les Juifs, ils ont rendu service  Dieu en rejettant le faux Messie,
que tant de personnes ont reu.]



[Note marg.: Que Jsus est le Messie. Preuves tires des
prdictions.]

XVIII. Jusqu'ici j'ai prouv que le Messie doit tre venu: je vais
prsentement montrer qu'il n'est autre que le Jsus que nous adorons.
Tous les autres qui se sont vantez d'tre le Messie, ou qui ont mme
pass pour tels n'ont laiss aucune Secte qui conservt ce sentiment.
Nous n'en voyons aujourd'hui aucune qui fasse profession de reconnotre
pour tel, ni Hrode, ni Judas le Gaulonite, ni Barchochbas, qui
sous l'Empire d'Adrien se dit tre le Messie, & qui trompa les plus
clairez. Mais depuis que Jsus-Christ est venu au Monde, jusqu'
ntre sicle, il y a toujours eu dans toute l'tendue de la Terre, &
il y a encore aujourd'hui un nombre infini de personnes qui suivent sa
Doctrine, & qui le rvrent comme le Christ. Je pourrois aporter
ici beaucoup de choses, qui ont t autrefois ou prdites ou crues
touchant le Messie, lesquelles nous croyons avoir t vrifies en
la personne de Jsus-Christ, & qu'on ne prtend pas mme avoir t
acomplies en aucun autre. En voici quelques-unes. Jsus-Christ toit
de la Famille de David[A]: il est n d'une Vierge, comme l'aprit par
rvlation celui qui avoit pous Marie, & qui l'auroit renvoye,
s'il et cru qu'elle ft enceinte d'un autre selon les voyes
ordinaires: il est n  Bethlhem[B], il a commenc[C]  prcher
en Galile:[D] il a guri toutes sortes de maladies: il a rendu la vue
aux Aveugles, & redress les Boiteux. Mais je me contente de remarquer
une chose que[E] David, Esae, Zacharie, & Ose avoient prdite, &
dont l'acomplissement subsiste encore aujourd'hui; c'est que le Messie
devoit tre le Docteur non seulement des Juifs, mais aussi des autres
Nations: qu'il anantiroit le culte des fausses Divinitez, & qu'il
rangeroit au service d'un seul Dieu une grande multitude d'Etrangers.
Avant la venue de Jsus-Christ, presque tout le monde toit plong
dans l'Idolatrie. A peine a-t-il paru, qu'elle commena  s'vanour
peu  peu, & que non seulement plusieurs Particuliers, mais des Rois, &
des Nations entires quitrent les faux Dieux, pour ne plus adorer
que le seul vrai Dieu. Cet heureux changement n'est pas l'fet des
enseignements des Docteurs Juifs, mais de la Doctrine que les Disciples
de Jsus-Christ, & ceux qui vinrent aprs eux, prchrent par tout
le Monde. Par l, ceux qui n'toient pas encore le Peuple de Dieu, le
devinrent; & l'on vit acompli ce que Jacob avoit prophtis au Ch.
XLIX de la Gense, qu'avant que l'autorit du Gouvernement civil ft
entirement te  la Postrit de Juda, le Silo, c'est--dire
le Messie, selon la Paraphrase Chaldaque, [38]& selon tous les
Interprtes, le Silo, dis-je, viendroit, & que les Nations trangres
mmes se viendroient soumettre  lui.

[Note marg. A: Ps. LXXXIX. 4. Es. IV. 2. &c.]

[Note marg. B: Mich. V. 2.]

[Note marg. C: Es. IV. 1.]

[Note marg. D: Es. XXXV. 5.]

[Note marg. E: Ps. II. 8. XXII. 18.]

[Note marg.: Es. II. 18. 20. XXXI. 7.]

[Note marg.: Es. XI. 10.]

[Note 38: _Et selon tous les Interprtes_ &c. Ces Interprtes sont les
Rabbins Siloch, Bcha, Salomon, Abenezra & Kimehi.]

[Note marg.: _Rponse  l'objection que quelques-unes de ces
prdictions n'ont pas t accomplies._]



[Note marg.: Esae. XXIX. 2. Dan. XXII. 4. 9.]

XIX. Les Juifs nous objectent ici, que certaines choses qui ont
t prdites touchant le tems du Messie, n'ont pas encore eu leur
acomplissement. Je rpons que les prdictions qu'ils aportent pour
exemple, sont ou obscures, ou sujettes  diverses interprtations,
& que par consquent elles ne nous doivent pas faire renoncer  des
choses qui sont trs-intelligibles & trs-claires, telles que sont, la
saintet de la Morale de Jsus-Christ, la grandeur de la rcompense
qu'il a promise  ses Fidles; la clart & l'vidence des termes
dans lesquels il la propose. A quoi si l'on ajote les miracles, qui ne
voit que ce devoient tre des raisons sufisantes pour faire embrasser
sa Doctrine? Pour ce qui est des Prophties, leur obscurit, qui leur
a fait donner le nom de Livres fermez, est telle qu'on ne peut souvent
les entendre sans le secours de la Grace. Or il est juste que Dieu
refuse ce secours  ceux qui n'ont pas voulu profiter des lumires
plus vives & plus convainquantes que ne sont les Oracles. Pour ce qui
est des passages qu'ils nous objectent, ils savent bien eux-mmes
qu'ils peuvent recevoir plusieurs explications. Si quelqu'un veut se
donner la peine de confronter les anciens Interprtes, qui ont vcu
pendant la captivit de Babylone, ou dans les tems de Jsus-Christ,
avec ceux qui ont crit depuis que le nom de Chrtiens est devenu
odieux aux Juifs, il trouvera que les premiers ont expliqu les
passages controversez, d'une manire assez conforme au sens que
nous leur donnons; & il en conclura avec raison, que si les Nouveaux
Interprtes ont invent d'autres sens, loignez de ceux que les
anciens Juifs recevoient aussi bien que nous, ils ne l'ont fait que par
passion, & dans le dessein de se faire des armes contre nous.

Mais pour dire quelque chose de plus particulier sur ces prdictions
non [Note marg.: Es. XI.6.] acomplies, les Juifs, tout atachez qu'ils
sont  la lettre & au sens propre des mots, n'ignorent pas qu'il y a
quantit d'endroits dans l'criture, qui se doivent entendre dans un
sens de mtaphore & de figure. Tels sont ceux qui atribuent  Dieu des
choses qui n'apartiennent qu' l'Homme, qui disent qu'il est descendu,
& qui lui donnent une bouche, des oreilles, des narines &c. Pourquoi
donc ne pourrions-nous pas aussi expliquer dans un sens de figure la
plpart des choses qui sont prdites touchant les tems du Messie?
Pourquoi n'entendrions-nous pas ainsi ce qui est dit, _qu'alors le loup
patra avec l'agneau, le lopard avec le chevreau, & le lion avec le
btail; que l'enfant se jouera avec l'aspic; que la montagne de Dieu
s'lvera au dessus des autres montagnes & que les trangers y
aborderont pour y sacrifier_. Enfin, il y a certaines promesses qui
paroissent absolues, mais qui dans le fond renferment une condition; &
cette condition se peut dcouvrir ou dans ce qui prcde, ou dans ce
qui suit, ou dans le sens mme de la promesse. C'est ainsi que Dieu a
promis beaucoup de choses aux Juifs, au cas qu'ils reussent le Messie,
& qu'ils lui voulussent obir. Et si l'vnement n'y a pas rpondu,
c'est  eux-mmes, & non pas  Dieu, qu'ils s'en doivent prendre.
S'il y a quelques promesses absolues & indpendantes de cette
condition, qui ne soient pas encore acomplies, il ne s'ensuit pas de l
qu'elles soient vaines, ou que nous les apliquions mal, mais que nous en
devons encore atendre l'fet. Car les Juifs tiennent pour constant que
le tems, ou si l'on veut, le Rgne du Messie, doit durer jusqu' la
consommation des sicles.



[Note marg.: _Rponse  l'objection prise de la bassesse & de la mort
de Jsus-Christ._]

XX. La plpart des Juifs sont choquez de la condition obscure & basse
de Jsus-Christ; mais  tort. Ils devroient avoir apris en mille
endroits de l'criture que Dieu lve les humbles, & qu'il abaisse
les orgueilleux. Ils devroient y avoir remarqu que Jacob, qui avoit
pass le Jourdain sans autre quipage que son bton, le repassa
quelque tems aprs avec une quantit incroyable de btail; que Moyse
toit exil, pauvre, & rduit  la condition de berger, lors que
Dieu lui aparut dans le buisson, & lui donna la conduite de son Peuple;
que David fut tir d'entre les troupeaux pour tre lev sur le
Trne; qu'en un mot l'criture sainte est pleine d'exemples qui
prouvent cette vrit.  l'gard du Messie, les Prophtes disent
que la [a]nouvelle de sa venue seroit agrable aux Pauvres; [b]qu'il
n'exciteroit ni querelles ni disputes; qu'il agiroit d'une manire
pleine de douceur; qu'il pargneroit le roseau cass, & qu'il
n'teindroit pas dans le lumignon fumant ce qu'il y resteroit de
chaleur.

Les maux qu'il a souferts, & la mort mme qu'il a subie, ne doivent pas
le rendre plus odieux que cette condition peu releve. Souvent Dieu
permet que non seulement les gens de bien soient inquitez & afligez
par les mchans, comme Lot le fut par les habitans de Sodome; mais que
ceux-ci mme les fassent mourir. Abel fut massacr par son frre;
[39]sae fut sci; les frres Macchabes & leur Mre expirrent
au milieu des tourmens. Dans le Ps. LXXIX. que les Juifs chantent aussi
bien que nous, on voit une triste description des cruautez que les
Ennemis de ce Peuple avoient exerces contre lui. _Ils ont donn_, dit
le Psalmiste, _les corps morts de tes serviteurs aux oiseaux pour leur
servir de pture. Les restes de ceux que tu aimes,  Dieu, ont servi
de nourriture aux btes. Ils ont rpandu leur sang aux piez de murs
de Jrusalem, & il ne s'est trouv personne qui les ensevelt, &c._
Quand tous ces exemples nous manqueroient, [40]le Ch. LIII d'sae
prouveroit sufisamment  toute personne atentive, que le Messie a du
parvenir  son Rgne par les misres, & par la mort; & aquerir ainsi
le pouvoir d'enrichir les Fidles des biens les plus excellens. Nous le
mettrons ici tout entier _Qui a cru  ntre parole, & qui a reconnu
la puissance de Dieu? La cause de cette incrdulit est, qu'Il s'est
lev comme un tendre rejetton sous les yeux de Dieu, & comme une
herbe qui...

[Page 329 du document manque]

[Note 39: _sae fut sci._ C'est ce que porte la Tradition des
Juifs. Josphe le dit aussi liv. X. 4. Chalcidius sur le Time de
Platon, _Ces deux Prophtes ont t tuez par des sclrats, qui ont
cartel l'un & lapid l'autre._ C'est  cela qu'il faut raporter
Hb. XII. 37.]

[Note marg. a: Es. LXI, 1.]

[Note marg. b: Es. XLII. 2. 3. 4]

[Note 40: _Le chapitre_ LIII. _d'sae._ La Paraphrase Chaldaque &
de la Gemara de Babylone ont expliqu ce chap. du Messie.]

[Page 330 du document manque]

...ra leurs pchez.. [46] Lors que les dpouilles se partageront entre
les combatans, je lui en donnerai une part excellente; parce qu'il s'est
livr  la mort; qu'il a t mis au rang des sclrats; & que
portant la peine des pchez des autres, il s'est tabli intercesseur
pour ceux qui toient coupables._

[Note 46: _Lors que les dpouilles se partageront._ La Gemare de
Babylone enseigne que cela se doit entendre dans un sens spirituel.]

Nous dfions ceux que nous combatons ici, de nous pouvoir marquer
quelques-uns de leurs Rois ou de leurs Prophtes,  qui tout ce
Chapitre se puisse apliquer. Les Juifs modernes se sont avisez de
prtendre qu'il s'agissoit ici, non d'une personne singulire, mais de
leur Nation mme disperse dans tous les endroits du Monde; & qui 
la faveur de cette dispersion, devoit faire par tout un grand nombre de
Proslytes par ses bons exemples, & par ses discours. Mais I. cette
explication choque une infinit [Note marg.: Dan. IX. Neh. IX. &c.]
de passages de l'Ecriture, qui disent clairement [47]qu'il n'est rien
arriv de fcheux aux Juifs, qu'ils n'ayent mrit par leurs crimes;
rien mme qui ne soit beaucoup au dessous de ce qu'ils ont mrit.
II. La suite & l'enchanure de ce Discours prophtique ne s'ajuste
nullement avec cette interprtation. Le Prophte, ou ce qui s'acorde
mieux aux termes de ce passage, Dieu lui-mme s'exprime ainsi, _Ce
mal lui est arriv  cause des pchez de mon Peuple._ Or le Peuple
d'Esae, ou plutt, celui de Dieu, par distinction, n'est autre que la
Nation Juive: & par consquent celui dont Esae dit qu'il a soufert de
si terribles maux pour son Peuple, ne peut pas tre le Peuple Hbreu.
Les anciens Docteurs Juifs toient donc beaucoup plus raisonnables que
ceux d'aujourd'hui, lors qu'ils avouoient que tout ce Chapitre regarde
le Messie. Cet aveu, & le respect de l'Antiquit, ont oblig quelques
Juifs modernes de feindre deux Messies, l'un, disent-ils, fils de Joseph
qui devoit soufrir beaucoup de maux, & mme une mort sanglante; &
l'autre, qui sera fils de David, qui rgnera glorieusement; & dont
toutes les entreprises auront un trs-heureux succs. Mais on sent
bien que c'est l une pure dfaite, & qu'il et t bien plus
naturel & plus conforme aux Oracles des Prophtes, [48]de reconnotre
un seul Messie,  qui mille traverses termines par le dernier
suplice, ouvriroient un chemin  la Royaut. C'est ce que nous croyons
 l'gard de Jsus-Christ, & c'est aussi ce que l'vnement a
parfaitement confirm.

[Note 47: _Qu'il n'est rien arriv de fcheux aux Juifs._ Cela parot
par les passages ci-dessus allguez, & par Daniel IX & Nhmie IX.
Outre que celui dont parle Esae devoit prier Dieu pour les Gentils, ce
que les Juifs ne font pas.]

[Note 48: _De reconnotre un seul Messie._ C'est ce que fait Abarbanel
sur le chapitre LIII. d'Esae.]



[Note marg.: _Examen du prjug favorable que beaucoup de Juifs ont
pour ceux qui ont condamn Jsus-Christ._]

XXI. Il y a bien des Juifs qui embrasseroient la Doctrine de l'Evangile,
s'ils n'toient retenus par une grande opinion qu'ils ont conue de la
vertu & de la probit de leurs Anctres, & sur tout des Sacrificateurs
qui par un fet de leurs prjugez, ont condamn Jsus-Christ &
rejett sa Doctrine. Je n'ai pas dessein de faire ici des reproches
 ces sortes de Juifs. Cependant la ncessit d'une juste dfense
m'oblige  leur dpeindre ici ces Anctres, pour qui ils ont tant de
vnration. Je ne le ferai que par les couleurs & par les traits que
me fournissent les termes exprs de leur Loi, & des Livres de leurs
Prophtes. C'est l qu'assez souvent ils sont traitez d'hommes
incirconcis de coeur, & d'oreilles; de Peuple hypocrite, qui pendant
qu'il honore Dieu de ses lvres, & par tout l'apareil des crmonies,
le dshonore dans le fond par un Esprit profane & loign de lui. Ce
sont leurs Anctres, qui en vinrent presque  un parricide contre la
personne de Joseph, & qui changrent ce cruel dessein en celui de le
vendre pour esclave. Ce sont leurs Anctres, qui par des revoltes
continuelles rendirent la vie ennuyeuse  Moyse;  ce Moyse, qui
toit leur Chef & leur librateur; & aux ordres de qui ils avoient v
plusieurs fois l'Air, la Terre, & la Mer obr sans rsistance. Ce
sont leurs Anctres, qui conurent du dgot pour le pain que Dieu
leur envoya du Ciel, & qui dans le tems mme qu'ils toient
encore pleins de la chair de ces oiseaux dont il les avoit nourris
miraculeusement, furent assez insolens pour se plaindre, comme s'ils
eussent t travaillez de la famine la plus cruelle. Ce sont leurs
Anctres qui abandonnrent, avec la dernire perfidie, David l'un de
leurs plus grands & de leurs meilleurs Rois, pour suivre son fils dans
la rebellion. Ce sont leurs Anctres, qui turent dans le Parvis du
Temple Zacharie fils de Jojada; & qui par l firent du Sacrificateur
mme la victime de leur cruaut. A l'gard de leurs souverains
Sacrificateurs, c'est de ce rang que furent ceux qui par de fausses
acusations atentrent  la vie de Jrmie le Prophte, & qui
l'auroient infailliblement perdu, si le crdit de quelques Grands ne
l'et arrach  leur fureur. Tojours eurent-ils assez d'autorit
pour extorquer du Roi une permission de renfermer ce Prophte dans un
cachot, o il demeura jusqu' la prise de Jrusalem.

Si quelqu'un s'imaginoit que les Juifs qui vivoient du tems de
Jsus-Christ, avoient beaucoup plus de probit que ceux dont nous
venons de parler, il n'a, pour se dtromper, qu' lire l'Histoire de
Josphe. C'est l qu'il pourra voir dans les Juifs d'alors, les crimes
les plus atroces, suivis des punitions les plus froyables, quoi que
moindres que leurs crimes, [49]au jugement mme de cet Auteur.
Le Sanhdrin ne valoit pas mieux que le Peuple; & cela n'est pas
tonnant; puis qu'il toit compos de personnes, que la faveur &
le caprice de Grands levoit  cette Dignit, contre la coutume
ancienne, qui toit d'lire librement & par l'imposition des mains.
Je dis la mme chose des Pontifes, dont la Charge devenue annuelle de
perptuelle qu'elle toit, fut souvent livre  celui qui en ofroit
le plus.

Faut-il donc trouver trange que des gens fiers & superbes, d'une
ambition excessive, & d'une avarice insatiable, ayent t remplis de
rage  la ve d'un Homme, qui, quand mme il n'auroit pas ouvert la
bouche contre leurs dfauts, les en reprenoit assez par la saintet de
ses Prceptes? Ils ne lui ont rien imput dont ils n'ayent autrefois
charg les personnes les plus minentes en pit & en vertu. C'est
ainsi que[*] celui des deux Miches qui vcut du tems de Josaphat, fut
mis en prison pour avoir maintenu constamment la vrit contre les
opositions des faux Prophtes. Achab fit  lie le mme reproche que
les Sacrificateurs Juifs faisoient  Jsus-Christ; qu'il toit un
perturbateur du repos de la Nation. On intenta contre Jrmie la mme
acusation qui fut depuis intente  Ntre Seigneur; qu'il avoit
prophtiz contre le Temple. Ajotons  cela ce que les anciens
Docteurs d'Isral ont crit des tems du Messie: _Alors_, disent-ils,
_les hommes galeront les chiens en impudence, les nes en
opinitret, & les btes froces en cruaut._ Enfin Dieu lui-mme
qui avoit prv de tout tems quelle disposition de coeur auroient les
Juifs, lors que le Messie viendroit au Monde, prdit par la bouche de
ses Prophtes, [f]que le Peuple qu'il n'avoit [Note marg.: Of. XI. 34.]
pas jusques l compt pour sien deviendroit son Peuple;[n.m.-b] qu'
peine de chaque ville & de chaque village y auroit-il un Juif ou deux
qui allassent adorer sur la Montagne sainte: mais que les Etrangers
suplroient ce qu'il manqueroit au nombre des Juifs fidles &
saints;[A] que le Messie seroit aux Juifs un sujet de scandale, & une
ocasion de rune; & que cette Pierre, aprs avoir t rejette par
ceux qui avoient la conduite du btiment de la maison, seroit mise dans
le principal lieu, pour servir de base  tout l'difice, & pour le
rendre plus solide & plus durable.

[Note f: Il y a eu deux Prophtes de ce nom, l'un qui vivoit du tems de
Josaphat & d'Achab, & c'est celui dont il s'agit ici. L'autre a vcu
environ 100 ans aprs, & c'est ce dernier dont nous avons un Livre de
Prophties. TRAD. DE PAR.]

[Note 49: _Au jugement mme de cet Auteur._ Il dit qu'aucune ville n'a
soufert des maux si extrmes, & qu'aucun sicle n'avoit vu tant de
crimes dans les Juifs: qu'ils s'toient fait plus de mal eux-mmes,
qu'ils n'en avoient soufert de la part des Romains, qui toient venus
pour expier leurs crimes.]

[Note marg. _b_: Jer. III. 14. 17.]

[Note marg. A: Es. VIII. 14. Psau. CXVIII.]



[Note marg.: _Rponse  l'Objection que les Chrtiens adorent
plusieurs Dieux._]

XXII. Il faut prsentement rpondre aux deux acusations que les Juifs
mettent en avant contre le culte que nous rendons  Dieu. La premire
est, que nous adorons plusieurs Dieux. Mais cette acusation ne vient que
d'une fausse explication de nos sentimens, qui leur est suggre par
la haine & par la procupation. Car pourquoi nous objecter cela[50]
plutt qu' Philon Juif, qui en plusieurs endroits de ses crits,
tablit trois choses en Dieu, & qui par le _nom de Dieu_ entend _la
Raison, ou la Parole de Dieu_;[51] _laquelle_; dit-il, _a cr le
Monde, & n'est pas sans principe, comme Dieu qui est le pre de tout,
quoi qu'elle n'ait pas t produite de la mme manire que les
hommes_? Le mme Philon, & un autre Docteur nomme[52] Moyse, fils de
Nhman, apellent aussi cette parole, _l'Ange, & le Lieutenant de Dieu
dans le Gouvernement de l'Univers_. Pourquoi, encore, nous faire cette
objection plutt qu'aux Cabalistes, qui distinguent en Dieu trois
Lumires, que quelques-uns d'entr'eux appellent des mmes noms que
nous, Pre, Fils & St. Esprit? Pour ne parler ici que de ce qui est
le plus universellement reconnu des Juifs: cet Esprit qui a rempli &
inspire les Prophtes, n'est pas une chose cre, & il est nanmoins
distingu de celui qui l'envoyoit. C'est aussi ce qu'il faut dire
de cette merveille du premier Temple[53] que les Juifs nomment
_Schekina_.[54] La plpart des Docteurs de ce Peuple ont enseign que
cette vertu de Dieu,  laquelle ils donnent aussi le nom de Sagesse,
habiteroit dans le Messie. Et c'est dans cette vue que l'Auteur de la
Paraphrase Chaldaque apelle le Messie, _la Parole de Dieu_; & que
David, Esae, & quelques autres, lui atribuent[55] le sacr nom de
Dieu & de Seigneur.

[Note 50: _Pltt qu' Philon Juif qui_ &c. Dans le Trait des
sacrifices d'Abel & de Can, il reprsente Dieu comme accompagn de
deux choses souverainement ficaces, sa _puissance_ & sa _bont_, au
milieu desquelles il dit que Dieu toit, ajotant que leur ficace
est infinie, & que chacune d'elles quivaut  toute la Divinit.
Maimonides & Joseph d'Albo distinguent trois choses en Dieu, _ce qui
connoit, ce par quoi Dieu connoit, & la connoissance mme_.]

[Note 51: _Laquelle, dit-il, a cr le Monde._ Dans ses Allgories,
_Il s'est servi de sa parole comme d'un instrument pour crer le
Monde_.]

[Note 52: _Moyse fils de Nhman._ Si nous voulons dire la chose
comme elle est, cet Ange est l'Ange Rdempteur dont il est dit, _mon
nom est en lui_: C'est ce mme Ange qui disoit  Jacob. _Je suis le
Dieu de Bthel_, & qui parloit  Moyse de dedans le buisson. La raison
pourquoi il est apell Ange, c'est parce qu'il gouverne le Monde. Car
il est crit, _l'Eternel, c'est--dire le Seigneur Dieu nous a
tirez d'gypte_: & ailleurs, _Il a envoy son Ange & nous a tirez
d'gypte_. Outre cela il est crit, _& l'Ange de sa face les a
dlivrez_.... Car cet Ange n'est autre que la face de Dieu, dans ce
passage, _Ma face ira devant eux & je te mettrai en repos._ Enfin c'est
cet Ange dont le Prophte dit, _Et aussi tt le Seigneur que vous
cherchez, & l'Ange de l'Alliance que vous desirez, entrera dans son
Temple_.]

[Note 53: _Que les Juifs nomment Schekina._ La Gemare de Babylone &
celle de Jrusalem disent que la Schekina s'est tenue pendant trois
ans & demi sur la Montagne des Oliviers, en atendant la conversion des
Juifs. Ce qui est vrai en un bon sens.]

[Note 54: _La plpart des Docteurs de ce Peuple_ &c. Entr'autres le
Rabbin Salomon. Le mme Rabbin sur le chapitre XIX. de la Gense vers.
18. reconnoit que Dieu peut prendre la nature humaine, & que cela est
mme arriv autrefois pour un tems.]

[Note 55: _Le sacr nom de Dieu_ &c. Jer. XXIII. 6. Zachar. XIV. 16.
Ps. XIV. 7. Quelques Rabbins ont reconnu qu'il s'agit l du Messie.
Dans toute cette Rponse, l'Auteur ne fonde l'adoration qui est du 
Jsus-Christ que sur son exaltation, sans doute afin de disputer plus
commodment contre les Juifs. Cet endroit & celui que j'ai marqu p.
202 o l'Auteur rduit la Religion Chrtienne  fort peu de chefs,
sont aparemment ce qui a fait dire  bien des gens, & entr'autres 
l'illustre M. de Saumaise dans un Livre qu'il a fait contre l'Auteur
sous le nom de _Simplicius Verinus_, que Grotius avoit fait parotre
dans ce Trait qu'il panchoit dj du ct des Sociniens. Mais ne
pourroit-on pas dire pour sa justification, que voulant prouver la Rel.
Chr. par la grande tendue du Christianisme, il l'a fait p. 163. &
suiv. il s'est vu oblig de dtourner les yeux des Lecteurs de dessus
ses divisions, pour lui donner plus d'uniformit; & de dissimuler,
par consquent, toutes ses grandeurs, en la reprsentant dans une
gnralit qui embrasse toutes ses Sectes? Ce qui favorise cette
conjecture, c'est que quoi qu'il ait crit ce Trait dans un tems
auquel selon l'aveu de tout le monde il ne panchoit pas vers la
Communion Romaine, il ne laisse pas de mnager ceux de cette Communion,
comme il parot par l'endroit o il rfute le culte que les Payens
rendoient aux Intelligences mdiatrices, & subordonnes  Dieu, &
celui des Hros aprs leur mort p. 234 235 &c. Il auroit pu renverser
ces deux cultes par cette seule raison, que le culte religieux
n'apartient qu' l'tre infini. Il ne le fait pas, & il se contente de
certaines raisons, qui sont bonnes contre les Payens, mais qui ne sont
rien ou presque rien contre les Catholiques. TRAD.]



[Note marg.: _Rponse  l'Objection que les Chrtiens adorent la
nature humaine_.]

XXIII. La seconde acusation dont les Juifs nous chargent, c'est que nous
rendons  la crature le culte qui n'est d qu' Dieu seul. Mais
elle n'est pas plus dificile  repousser que la prcdente.[A] En
fet, nous ne dfrons au Messie que l'honneur & que l'adoration
qui nous est prescrite au Ps II. & au CX. Or David Kimchi mme,
grand ennemi des Chrtiens, reconnoit que le 1er de ces Pseaumes
prophtiques n'a t acompli que trs-imparfaitement en la personne
de David; & qu'il regarde le Messie d'une manire plus pleine & plus
excellente. Pour ce qui est du Ps. CX. nous osons assurer qu'il porte
uniquement sur le Messie. Rien n'est plus vain, ni plus frivole, que ce
que disent l-dessus les Juifs modernes, dont les uns le raportent 
Abraham, les autres  David, & quelques autres  Ezchias. Ce Pseaume
a t compos par David, comme il parot par le ttre. Ainsi, ce
que le Prophte dclare que Dieu dit  son Seigneur, ne peut tre
regard comme tant dit  David, ni  Ezchias qui a t l'un
des Descendans de ce Roi, & qui n'a eu sur lui aucune prminence qui
obliget David  l'apeller son Seigneur.  l'gard d'Abraham, il n'a
pas possd le Sacerdoce dans un degr qui l'levt sur tous les
autres Patriarches, & cela mme qu'il fut bni par Melchisdec,
prouve qu'il lui toit infrieur dans la Charge de Sacrificateur, dont
la bndiction toit une des principales fonctions. Il faut donc
avouer que cette souveraine Sacrificature, aussi bien que ce Sceptre &
cette autorit Royale qui devoit s'tendre de Sion jusqu'au bout du
Monde, conviennent parfaitement au Messie. C'est ce qui parot
par d'autres passages, qui parlent incontestablement de lui, & par
l'interprtation que les autres Paraphrastes Juifs ont donne  ce
Pseaume. La souveraine probit des Disciples de Jsus-Christ pourroit
tre un garand sufisant de la vrit de ce qu'ils avancent, que tous
les traits de ce grand Oracle se trouvent exactement en la personne
de leur divin Matre; puis que les Juifs reoivent sur une raison
semblable, ce que Moyse dit que Dieu lui a rvl en lui parlant face
 face. Mais ce n'est l que la plus petite des preuves sur quoi nous
croyons que Jsus-Christ a t lev  l'autorit souveraine sur
tout l'Univers. En voici de plus fortes, que nous avons dj dduites
dans le second Livre. Il a t v vivant aprs avoir expir sur la
croix: il a t vu montant au Ciel: son nom seul a chass les Dmons
des corps qu'ils possdoient, & guri des maladies incurables: ses
Disciples ont reu de lui le don des Langues: & ce qu'il y a de
considrable dans toutes ces merveilles, c'est que Jsus-Christ les
avoit promises comme autant de marques sres & infaillibles de son
lvation sur le Trne. Il ne faut pas oublier ici, que conformment
aux Pseaumes que nous avons citez, son Sceptre, qui n'est autre chose
que la parole de l'Evangile, aprs tre sorti de Sion, a pass sans
aucun secours humain, & par la seule puissance de Dieu, jusqu'aux
extrmitez de la Terre; & s'est galement assujetti & les Peuples
& les Rois. Les Juifs Cabalistes croyent sans aucun fondement qu'un
certain personnage fils d'Enoch tient le milieu entre Dieu & les hommes.
A plus forte raison pouvons-nous penser la mme chose de Jsus-Christ,
qui a donn des preuves si clatantes de son lvation. Et qu'on ne
dise pas que cette grandeur va  diminuer celle de Dieu le Pre:
car [n.m.-a] c'est de lui qu'elle est mane; [n.m.-b] c'est  lui
qu'elle doit retourner; & [n.m.-c] elle tend uniquement  le glorifier.

[Note marg. a: Jean, V. 19. 30.]

[Note marg. b: I Cor. XV. 24.]

[Note marg. c: Jean. XIII. 31. XIV. 13. Rom. XVI. 27.]

Nous excderions les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet
Ouvrage, si nous entrions dans une discussion plus particulire de
cette grande Controverse. Nous en aurions mme dit moins, si nous
n'avions eu dessein de faire voir qu'il n'y a dans ntre Religion, ni
impit, ni absurdit, qui puisse fournir une juste raison de ne
se pas rendre aux miracles qui lui servent d'apui,  la saintet
trs-parfaite de ses Prceptes, &  la grandeur de ses promesses.
Si quelqu'un touch de la force de ces preuves, & persuad de la
foiblesse des objections qu'on leur opose, embrasse la Religion
Chrtienne, il doit aller plus loin, & travailler  s'informer
des Articles de ntre Crance: ce qu'il ne peut mieux faire qu'en
consultant les Livres o nous avons prouv qu'ils sont contenus &
expliquez. Nous finissons en priant Dieu qu'il lui plaise de rpandre
ses lumires dans l'Esprit des Juifs, & d'exaucer encore aujourd'hui la
prire que Jsus-Christ lui a prsent pour eux, lors mme qu'il
toit atach  la Croix.





TRAIT
DE LA VRIT
DE LA
RELIGION
CHRTIENNE.



LIVRE SIXIME


_Rfutation du Mahomtisme_

[Note marg.: _Origine du Mahomtisme._]

I. Je destine ce sixime Livre  rfuter le Mahomtisme. Avant la
naissance de cette fausse Religion, Dieu avoit dploy sur l'Eglise
Chrtienne de trs-svres jugemens, qu'elle n'avoit que trop
mritez. Cette pit solide & pure, qui avoit fleuri parmi les
Chrtiens dans les cruelles perscutions, dont ils avoient t
l'objet, s'toit peu  peu altre, depuis que la conversion
de Constantin, & la profession que les Empereurs suivans firent du
Christianisme, eurent fait succder le calme au trouble, atach de
l'honneur & de la gloire  ntre Religion, & confondu le Monde avec
l'Eglise, en y introduisant la pompe & les maximes mondaines. On vit
alors les Princes Chrtiens se consumer les uns les autres par des
Guerres continuelles, qu'ils auroient souvent pu terminer par une
heureuse Paix. Alors les vques commencrent  se disputer le rang
avec une chaleur indigne de leur caractre. Alors il arriva ce qui
toit arriv au premier homme. Il avoit prfr l'arbre de Science
 l'arbre de Vie, & atir par l sur lui & sur ses Descendans une
infinit de maux. De mme l'Eglise, dans ce priode dont nous
parlons, prit plus de got  une Science curieuse & tmraire, qu'
la vritable pit, & fit de la Religion un Art mthodique & une
matire  raisonnement. Cette dpravation de got eut bien tt de
fcheuses suites. Dieu avoit autrefois confondu l'orgueil de ceux qui
btissoient la Tour de Babel en confondant leur Langage. On vit alors
quelque chose de semblable dans l'Eglise. Cette afectation hardie de
connotre  fond les plus sublimes Mystres de la Religion, mit de
la diversit dans les expressions des Docteurs, & par cela mme, des
sentimens de dsunion dans leur coeur. La vue de ces malheurs naissans
jetta le Peuple dans le doute & dans l'incertitude sur les objets de sa
Foi; & une fausse procupation pour ses Matres le retenant dans le
respect, il aima mieux chercher la cause de ces nouveaux troubles dans
l'Ecriture mme, que dans la tmrit de ces Esprits inquiets &
curieux. Il s'acoutuma donc  regarder la Parole de Dieu comme une
chose qui cachoit un poison dangereux, & contre laquelle il faloit se
tenir sur ses gardes. Ce mal fut suivi d'un autre. Comme si l'on
et voulu rapeller le Judasme, on commena  faire consister la
Religion, non dans la puret de l'ame, mais dans des Crmonies. On
l'apliqua  certaines choses plus propres  exercer le corps, qu'
corriger le coeur. On vint  lever le zle de Parti, & l'atachement
 certaines opinions, au dessus de toutes les autres vertus: ainsi
le Christianisme intrieur & vritable devint aussi rare, que
l'extrieur & l'aparent toit ordinaire.

Dieu ne put voir cette corruption sans tmoigner par ses chtimens
combien elle lui toit odieuse. Du fond de la Scythie & de l'Allemagne
il tira des Armes innombrables, dont il couvrit le Monde Chrtien.
Mais voyant que les ravages froyables que firent ces Armes, &
les sanglantes victoires qu'elles remportrent sur les Chrtiens,
n'toient d'aucune ficace pour l'amendement de ceux qui chaprent
 ces terribles Ennemis: il permit dans sa juste colre, qu'il
s'levt dans l'Arabie un faux Prophte, le fameux Mahomet, & qu'il
formt une nouvelle Religion, directement contraire  la Religion
Chrtienne, mais assez conforme  la vie de la plpart des Chrtiens
de ce tems l. Les premiers qui embrassrent cette nouvelle Doctrine,
furent les Sarrazins, qui s'toient revoltez contre l'Empereur
Hraclius. Ces Peuples subjugurent en fort peu de tems l'Arabie, la
Syrie, la Palestine, l'gypte, & la Perse. L'Afrique & l'Espagne eurent
aussi le mme sort. Quelques sicles s'tant coulez, les Turcs,
Peuples trs-belliqueux, vinrent enlever aux Sarrazins une bonne
partie de ce qu'ils avoient conquis; & aprs plusieurs combats, ils
acceptrent l'ofre que ceux-ci leur firent d'entrer par une Alliance
dans les mmes intrts. Ils se laissrent ensuite aisment
persuader de recevoir la Religion de leurs nouveaux Alliez: Religion
commode, & qui flatoit par ses maximes la licence de leurs moeurs. Peu
 peu ils devinrent les matres, & jettrent les fondemens d'un
puissant Empire, qui ayant commenc par la prise des Villes de l'Asie,
& continu par la conqute de la Grce, s'est tendu par ses
victoires jusqu' la Hongrie, & jusqu'aux frontires de l'Allemagne.



[Note marg.: _Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du
Mahomtisme._]

II. Cette Religion a en gnral 2 caractres, l'un d'inspirer la
cruaut, & de porter ses Sectateurs  rpandre du sang; l'autre,
d'exiger une soumission aveugle, de dfendre l'examen de ses Dogmes,
& d'interdire au Peuple, par une suite naturelle de ce principe, la
lecture des Livres qu'elle leur fait recevoir comme sacrez. Ds l, il
est ais de voir l'injustice & le peu de droiture de son Auteur, &
l'on ne peut qu'on ne le tienne pour suspect. Cette conduite, en fet,
ressemble assez  celle d'un Marchand qui ne voudroit vendre ce dont
il trafique, qu' condition qu'on l'achett sans le voir & sans
l'examiner. Il est vrai qu'en matire de Religion, tout le monde n'a
pas les yeux galement propres  discerner le vrai d'avec le faux;
& que la prsomption, les passions, & le prjug de la coutume
obscurcissent l'Esprit de la plpart des hommes; & l'engagent dans
l'erreur. Mais d'ailleurs, on ne sauroit, sans faire injure  la bont
de Dieu, s'imaginer qu'il ait rendu le chemin du salut inaccessible 
ceux qui le cherchent prfrablement aux avantages &  la gloire du
Monde; qui pour y parvenir soumettent  Dieu, & leurs personnes, & tout
ce qu'ils possdent, & lui demandent on secours. Et puis qu'il a
donn  tous les hommes le pouvoir de juger des choses, pourquoi
n'exerceroient-ils pas leur jugement sur les objets les plus dignes
d'tre connus, & que l'on ne peut ignorer sans courir le risque de
perdre la flicit ternelle?



[Note marg.: _1. Preuve contre les Mahomtans, tire de l'criture
Sainte dont ils avouent en partie la divinit._]

III. Mahomet & ses Sectateurs avouent que Moyse & Jsus-Christ ont
t envoyez de Dieu, & que ceux qui ont travaill  rpandre &
 tablir la Religion Chrtienne ont t des personnes saintes
& pieuses. Cependant l'Alcoran, qui est la Loi de Mahomet, oblige
 croire quantit de choses contraires  celles que Moyse &
Jsus-Christ nous aprennent. Je n'en raporterai qu'un exemple. Tous
les Aptres & tous les Disciples de Jsus-Christ disent d'un commun
consentement, qu'aprs que ntre Seigneur fut mort sur la croix,
il ressuscita le troisime jour, & fut vu par un grand nombre de
personnes. Mahomet, au contraire, enseigne que Jsus-Christ fut enlev
secrettement dans le Ciel, & que ce ne fut qu'un Fantme qui fut
atach  la croix; qu'ainsi il ne mourut pas, & qu'il trompa les Juifs
par cette illusion.



[Note marg.: _Que l'criture n'a pas t corrompue._]

IV. Les Mahomtans ne peuvent rpondre  cette objection, qu'en
disant que les Livres de Moyse & des Disciples de Jsus-Christ ne sont
pas demeurez tels qu'ils toient du commencement, & qu'ils ont t
corrompus. C'est prcisement ce que rpond Mahomet. Mais nous avons
dj fait voir la vanit de cette chicane dans ntre troisime
Livre. Si quelqu'un disoit aux Mahomtans que leur Alcoran est
corrompu, ils le nieroient, & prtendroient que cette rponse sufit;
tant qu'on ne leur prouve pas cette corruption. D'ailleurs ils ne
peuvent pas aporter en faveur de leurs Livres, les argumens que nous
allguons pour les ntres. Nous disons, par exemple, qu'aussi tt que
nos Livres sacrez eurent t composez, il s'en rpandit par tout
le Monde une infinit de Copies; qu'ils furent traduits en plusieurs
Langues, & fidlement conservez par toutes les Sectes du Christianisme
fort loignes les unes des autres par la diversit de leurs
sentimens: & c'est, encore une fois, ce qu'ils ne peuvent prouver de
leurs Livres.

Ils se persuadent que dans le Chapitre XIV. de l'vangile de S. Jean
o Jsus-Christ promet qu'il envoyera un Consolateur, il y avoit
quelque chose touchant Mahomet, & que les Chrtiens l'ont fait
clipser. L-dessus je leur demande, s'ils croyent que les Chrtiens
ont commis cette fraude avant ou aprs le tems auquel Mahomet vint au
Monde? S'ils disent que cela arriva aprs que Mahomet eut paru, je
soutiens que c'toit une chose absolument impossible; puisque, ds
ce tems-l, il y avoit par tout le Monde un nombre presque infini
d'Exemplaires du Nouveau Testament, en Grec, en Syriaque, en Arabe, en
thiopique, en Latin mme de plus d'une sorte de Version, & que tous
ces Exemplaires s'acordent sur ce passage du Chap. XIV. sans qu'il y ait
la moindre diversit de leon. S'ils disent que cette corruption se
fit avant que Mahomet vnt au Monde, je rpons que cela ne se peut
dire, puis qu'alors aucune raison n'obligeoit les Chrtiens  en user
ainsi. Car comment auroient-ils pu prendre les devans,  moins que
de savoir ce que Mahomet enseigneroit un jour? Et c'est ce qu'ils
ignoroient tout  fait. De plus, si les Chrtiens eussent trouv de
la conformit entre la Doctrine de Mahomet & celle de Jsus-Christ,
pourquoi auroient-ils fait plus de difficult de recevoir les Livres de
ce nouveau Docteur, qu'ils n'en avoient fait d'admettre ceux de Moyse
& des autres Prophtes du Peuple Juif? Enfin suposons que ni les
Mahomtans ni nous, n'ayons aucuns Livres qui nous instruisent, eux, de
la Doctrine de Mahomet, & nous, de celle de Jsus-Christ; l'quit
voudroit sans doute, en ce cas, que l'on regardt comme Doctrine de
Jsus-Christ, celle que tous les Chrtiens reconnoissent pour telle,
& comme Doctrine de Mahomet, celle que les Mahomtans disent qu'il a
enseigne.



[Note marg.: _2. Preuve tire de la comparaison de la Religion
Chrtienne & de la Mahomtane & 1. de la comparaison de
Jsus-Christ.]

V. Comparons  prsent ces deux Religions dans ce qu'elles ont &
d'essentiel & d'accessoire, & voyons laquelle est la meilleure. Je
commence par les Auteurs de l'une & de l'autre. Mahomet mme avoue que
Jsus-Christ [Note marg.: avec Mahomet._] est le Messie qui avoit
t promis dans la Loi & dans les Prophtes. Il l'apelle la _Parole,
l'Intelligence & la Sagesse de Dieu_, & il dit qu'il n'a point eu
proprement de Pre selon la chair: au lieu que pour lui, ses Sectateurs
croyent qu'il est n selon les voyes ordinaires. Jsus-Christ a men
une vie pure & irrprhensible: Mahomet a exerc long tems l'infame
mtier de Voleur, & pendant toute sa vie il s'est plong dans les
voluptez criminelles. Jsus-Christ a t lev dans le Ciel,
de l'aveu mme de Mahomet: & pour ce qui est de lui, il est encore
aujourd'hui renferm dans un spulcre, Qu'on juge aprs cel, lequel
des deux mrite le plus d'tre suivi.



[Note marg.: _2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre._]

VI. Examinons ensuite les actions de l'un & de l'autre. Jsus-Christ a
rendu la vue aux aveugles, & la sant aux malades; il a fait marcher
les boiteux; il a fait revivre des personnes mortes, & Mahomet en tombe
t'accord; Mahomet donne pour preuves de sa Mission, non le pouvoir de
faire des miracles, mais l'heureux succs de ses Armes. Quelques-uns
nanmoins de ses Disciples ont prtendu qu'il en avoit fait. Mais
c'toient, ou des choses que l'Art seul pouvoit produire, comme ce
qu'ils disent d'un pigeon qui voloit  son oreille; ou des choses dont
ils ne citent aucuns tmoins, par exemple, qu'un chameau lui parloit
de nuit; ou qui, enfin, sont si absurdes qu'il ne faut que les proposer
pour en faire voir l'extravagance, comme ce que les mmes Auteurs
raportent, qu'une grande partie de la Lune tant tombe dans sa
manche, il la renvoya au Ciel pour rendre  cet Astre la rondeur qu'il
avoit perdue. L dessus, qui ne prononcera que l'on doit s'en tenir 
celle de ces deux Loix qui a de son ct les tmoignages les plus
certains de l'aprobation divine?



[Note marg.: _3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers
embrass le Christianisme & le Mahomtisme._]

VII. Jettons aussi les yeux sur ceux qui ont les premiers embrass ces
deux Loix. Ceux qui se soumirent d'abord  l'vangile toient des
personnes qui craignoient Dieu, & dont la vie toit simple & sans
faste. Or il est de la bont de Dieu de ne pas soufrir que des
personnes, qui ne tchent qu' lui plaire, soient trompes par des
aparences de miracles. Les premiers Sectateurs de Mahomet toient des
Voleurs de grand chemin, & qui, bien loin d'avoir quelques sentimens de
pit, n'avoient pas mme ceux de l'humanit.



[Note marg.: _4. De la comparaison des moyens par lesquels ces 2.
Religions se sont tablies._]

VIII. La Religion Chrtienne n'a pas moins d'avantage sur celle de
Mahomet,  l'gard de la manire dont l'une & l'autre se sont
rpandues dans le Monde. La premire doit ses progrs tant aux
Miracles de Jsus-Christ, &  ceux de ses Disciples & de leurs
Successeurs, qu' la confiance qu'ils tmoignrent dans les suplices.
Les Docteurs du Mahomtisme n'ont fait aucuns miracles, & n'ont soufert
ni misres ni mort violente pour la dfense de leurs sentimens. Cette
Religion ne s'est tendue qu' la faveur des Armes, & ses progrs
se sont rglez sur le succs des guerres de ses Sectateurs; de sorte
qu'elle servoit en quelque manire d'accessoire aux victoires qu'ils
remportoient. Cela est si vrai, que les Docteurs Mahomtans ont fait
de ces succs & de la grande tendue de Pas que leurs Princes ont
subjugue, l'unique preuve de la vrit de leur Religion. Mais qu'y
a-t-il de plus quivoque & de moins sr que cette espce de preuve?
Ils rejettent avec nous la Religion Payenne. Cependant personne
n'ignore, ni les victoires signales qu'ont remportes les Perses, les
Macdoniens, & les Romains; ni la vaste tendue de leurs Empires. Ces
grans succs mmes, dont nos Adversaires se vantent, n'ont pas t
constans & perptuels. Sans parler des dsavantages qu'ils ont eus
dans leurs guerres tant par terre que par mer, on les a contraints
d'abandonner l'Espagne dont ils s'toient rendus matres. Or ce qui
doit servir de caractre  la vritable Religion, ne doit tre ni
commun aux mchans & aux personnes vertueuses, ni sujet au changement.
J'ajote que ce caractre ne doit avoir en lui-mme rien d'injuste:
c'est ce que les Mahomtans ne peuvent pas dire de leurs guerres. Ils
les ont entreprises pour la plpart contre des Peuples qui ne les
avoient pas inquitez, & dont ils n'avoient aucun lieu de se plaindre;
de sorte qu'ils en toient rduits  colorer ces guerres du prtexte
de la Religion: ce qui choque directement les fondements de la Religion
mme. Dieu ne peut agrer le service que les hommes lui rendent, 
moins qu'il ne parte d'une volont pleine & entire. Or la volont
ne se peut flchir, ni par les menaces, ni par la violence, mais par
l'instruction & par la persuasion. Lors qu'on ne croit que parce qu'on
y est contraint, on ne croit pas proprement, mais on fait semblant de
croire pour se soustraire  la perscution. On peut dire aussi que
ceux qui par la violence des maux ou par la terreur des menaces, veulent
tirer des autres un consentement forc, se font beaucoup plus de tort
qu'ils ne pensent, puis qu'ils dcouvrent par l qu'ils se dfient de
la force de leurs raisons. Outre ce dfaut que les Mahomtans ont de
commun avec tous les Perscuteurs, ils en ont un autre qui leur est
particulier. C'est qu'aprs avoir pris pour prtexte de leurs guerres
le dsir d'tendre les bornes de leur Religion, ils dtruisent
ensuite ce prtexte par la permission qu'ils donnent aux Peuples qu'ils
ont vaincus, de suivre telle Religion qu'il leur plait; & par l'aveu
public que quelques-uns d'entr'eux font, que ceux qui vivent dans la
profession du Christianisme peuvent tre sauvez.



[Note marg.: _5. De la comparaison de la Morale Chrtienne avec celle
de Mahomet._]

IX. Comparons enfin la Morale de Jsus-Christ, avec celle de Mahomet.
L'une nous ordonne de soufrir patiemment les maux, & d'aimer mme ceux
qui nous les causent: l'autre autorise la vangeance. L'une afermit
l'union du Mari & de la Femme, en les obligeant  se suporter
mutuellement: l'autre permet le divorce pour quelque raison que ce soit.
L'une oblige le Mari  faire pour la Femme ce que la Femme fait pour
le Mari, & veut qu'il lui montre par son exemple  ne partager pas
son afection: l'autre veut bien qu'il prenne plusieurs Femmes, & qu'il
ranime par l sa passion refroidie. La Loi de Jsus-Christ ramne la
Religion de l'extrieur  l'intrieur, & la cultive dans le coeur
pour lui faire produire des fruits propres  difier le Prochain: la
Loi de Mahomet borne presque tous ses Prceptes & toute son ficace 
la Circoncision, &  d'autres choses indifrentes par elles-mmes.
Celle l permet l'usage du vin & de toutes sortes de viandes, pourvu
que cet usage soit modr: celle-ci dfend de manger de la chair de
porc, & de boire du vin: quoi que dans le fond le vin soit un don de
Dieu, utile au corps &  l'esprit, lors qu'on en use avec sobrit.
Il est vrai que la Loi de Jsus-Christ a t prcde de certains
rudimens grossiers, & dont l'extrieur sembloit avoir quelque chose
de puril: ce qui ne doit pas plus nous surprendre que de voir une
bauche grossire & imparfaite prcder un ouvrage trs-parfait.
Mais qu'aprs la publication de cette Loi excellente, on retourne
encore aux ombres & aux figures, c'est en vrit un renversement bien
trange:  moins que l'on n'allgue de bonnes raisons qui prouvent,
qu'aprs une Religion aussi parfaite que la Religion Chrtienne, il
toit de la sagesse de Dieu d'en donner une autre aux hommes.



[Note marg.: _Rponse  l'objection que les Mahomtans tirent de la
qualit de Fils de Dieu que nous donnons  Jsus-Christ._]

X. Les Mahomtans paroissent scandalisez, de ce que nous disons que
Dieu a un Fils, puis que Dieu, disent-ils, n'a point de Femme. Mais ils
ne prennent pas garde que nous donnons  Jsus-Christ le nom de Fils
dans un sens digne de Dieu, & qui n'a rien de charnel. De plus, il ne
leur sied gures de nous faire de pareils reproches, aprs les choses
basses & indignes que leur Prophte atribue  Dieu. Il dit que les
mains de Dieu sont froides, & qu'il le sait parce qu'il les a touches;
que Dieu se fait porter en chaise, & telles autres purilitez. Lors
que nous disons que Jsus-Christ est le Fils de Dieu, nous n'entendons
autre chose que ce que Mahomet dit lui-mme, que Jsus-Christ est
la Parole de Dieu. Car la Parole est en quelque faon engendre par
l'entendement. Deux autres raisons de ce ttre de _Fils de Dieu_, sont
que Ntre Seigneur est n d'une Vierge par la seule puissance divine,
qui lui a servi de Pre, & que par la mme puissance, il a t
lev dans le Ciel. Mahomet ne le nie pas. Il doit donc reconnotre
que ces glorieux privilges fondent avec raison le nom de _Fils de
Dieu_. que nous donnons  Jsus-Christ.



[Note marg.: _Que les Livres des Mahomtans sont pleins d'absurditez._]

XI. Si nous voulions user de rcrimination, raporter ici tout ce qu'il
y a de faux, de ridicule, & de contraire  la foi des Histoires dans
les crits des Mahomtans, nous aurions une ample matire de leur
insulter & de les couvrir de confusion. Tel est le Conte qu'ils font
d'une certaine femme trs-belle,  qui quelques Anges, aprs s'tre
enivrez, enseignrent une Chanson, par le moyen de laquelle on monte au
Ciel, & l'on en descend:  quoi ils ajotent que cette femme s'tant
dj leve extrmement haut par la vertu de cette Chanson, Dieu,
qui s'en aperut, l'arrta tout court, & en fit l'toile de Venus.
Tel est cet autre Conte, que dans l'Arche de No le rat naquit de la
fiente de l'lphant, & le chat de l'haleine du Lion. En voici encore
quelques autres qui ne valent pas mieux. Ils disent que la mort sera
mtamorphose en un blier, qui aura son sige au milieu de l'espace
qui sparera l'Enfer d'avec le Ciel: que dans la vie  venir, ce que
l'on mangera se dissipera par les sueurs: qu' chaque homme seront
assignes des troupes de femmes pour assouvir sa passion. En vrit,
il faut avoir irrit Dieu, & reu une grande mesure de l'Esprit
d'tourdissement, pour admettre des rveries aussi grossires &
aussi sales; sur tout, lors qu'on est environn de toutes parts, de la
lumire de l'vangile.



[Note marg.: _Aplication de tout l'Ouvrage, adresse aux Chrtiens._]

XII. Cette dispute acheve, il ne me reste plus rien  faire que de
m'adresser aux Chrtiens de toutes les Nations & de toutes les Sectes,
& de leur montrer en peu de mots quel usage ils doivent faire des choses
que nous avons dites jusqu'ici; qui est en gnral d'embrasser ce qui
est bon, & de se dtourner de ce qui est mauvais & criminel.



[Note marg.: _Usage du _I. _Livre, pour la pratique._]

XIII. Que premirement donc, ils lvent leur mains pures  ce grand
Dieu qui a fait de rien toutes les choses visibles & invisibles. Qu'ils
croyent avec une parfaite certitude qu'il a soin de nous, puis qu'un
passereau mme ne tombe pas sans sa permission. Qu'ils craignent moins
ceux qui ne peuvent nuire qu'au corps, que celui qui par le droit
qu'il a sur le corps & sur l'ame, peut traiter l'un & l'autre avec la
dernire svrit.

[Note marg.: _Usage du _II. _Livre._]

Qu'ils mettent leur confiance, non seulement en Dieu le Pre, mais
aussi en Jsus-Christ, puis qu'il n'y a sur la Terre aucun autre nom
qui nous puisse sauver. Qu'ils songent que pour tre agrable & au
Pre & au Fils, & pour aquerir la Vie ternelle, il ne sufit pas
d'apeller l'un son Pre, & l'autre son Seigneur, mais qu'il faut
rgler sa vie sur leur volont. Qu'ils conservent avec foin la sainte
Doctrine de l'vangile, comme un trsor d'un prix infini.

[Note marg.: _Usage du_ III. _Livre._]

Que pour y rssir, ils lisent assidment l'criture S. qui ne peut
tromper, que ceux qui veulent se tromper eux-mmes. Qu'ils considrent
que ceux par les mains de qui Dieu nous l'a donne, toient trop
fidles & trop srement guidez par le saint Esprit, pour avoir eu
dessein de nous cacher aucune vrit ncessaire au salut, ou de
l'enveloper d'obscuritez impntrables. Que pourvu qu'ils aportent 
cette lecture un Esprit soumis & obssant, ils dcouvriront sans
peine tout ce qu'ils doivent croire, esprer, & pratiquer: & que c'est
l le moyen infaillible d'entretenir & de de rveiller en eux cet
Esprit que Dieu donne  ses Enfans pour arrhe de la flicit
ternelle.

[Note marg.: _Usage du_ IV. _Livre._]

Qu'ils se donnent de garde d'imiter les Payens, soit dans le Culte des
faux Dieux, qui,  parler proprement, ne sont que de vains noms, dont
les Dmons se servent pour nous dtourner du service du vrai Dieu:
& qu'ils sachent qu'ils ne peuvent participer  ce faux Culte, sans
perdre tout le fruit du Sacrifice de Jsus-Christ. Qu'ils s'loignent
aussi autant qu'ils le peuvent, de la vie impure & libertine des
Idoltres, qui ne suivent point d'autres Loix que celles de la
cupidit.

[Note marg.: _Usage du_ V. _Livre._]

[Note marg.: Rom. II. 28. 29]

Qu'ils rflchissent encore sur l'obligation o ils sont de vivre
plus saintement, non seulement que les Payens, mais aussi que les
Pharisiens & les Scribes, dont la justice ne consistant qu'en de
certaines pratiques extrieures & visibles, n'est pas capable de
conduire  la Vie. Qu'ils aprennent que ce n'est pas la Circoncision
faite de main qui peut plaire  Dieu, mais la Circoncision du coeur,
qui n'est autre chose que l'observation des Commandemens de Dieu, la
nouvelle Crature, & une confiance qui produit l'amour; que c'est l
la marque & le symbole du vritable Isralite, & du Juif mystique,
c'est--dire, du Juif qui loue vritablement Dieu. Qu'ils recueillent
enfin de ce que nous avons dit contre les Juifs, que la difrence des
viandes, les sabbats, & les ftes n'toient que des ombres dont le
corps se trouve dans Jsus-Christ, & dans les Fidles.

[Note marg.: _Usage du_ VI. _Livre._]

[Note marg.: Heb, I. v. 1, 2. &c.]

Voici les rflexions que peut fournir ntre dispute contre les
Mahomtans. C'est que Jsus-Christ notre Seigneur a prdit, qu'aprs
son ascension, il s'lveroit des personnes qui se vanteroient
faussement d'tre envoyez de Dieu. Mais que selon l'avis de saint Paul,
quand un Ange mme viendroit du Ciel pour annoncer une autre Doctrine
que celle de Jsus-Christ, il le faudroit rejetter avec excration,
parce que cette Doctrine a t vrifie & confirme par des
tmoignages incontestables, & qu'elle est si parfaite, qu'on ne peut
y rien ajoter. En fet, quel autre Lgislateur pourroit-on atendre
aprs celui dont l'Ecriture nous fait cette magnifique description:
_Dieu_, dit-elle, _ayant autrefois parl  son Peuple en beaucoup de
manires fort difrentes, a bien voulu dans l'acomplissement des tems
s'adresser  nous par son Fils, qui est Matre de toutes choses, la
splendeur de sa gloire, l'image vive & expresse de sa personne; qui
aprs avoir cr toutes choses, les soutient & les gouverne par
sa parole puissante; qui enfin, aprs avoir fait l'expiation de nos
pchez, s'est assis  la main droite de Dieu & est parvenu  une
dignit infiniment plus excellente que celle des Anges._

Une autre rflexion que les Chrtiens doivent faire sur ce que nous
avons dit contre les Mahomtans, c'est que les armes que Dieu a
donnes aux Soldats de Jsus-Christ, ne sont pas de la nature de
celles sur lesquelles Mahomet a apuy sa Religion: qu'elles sont
uniquement spirituelles, & propres  dtruire les forteresses qui
s'lvent contre la connoissance de Dieu: que le bouclier des
Chrtiens est la foi, qui est propre  repousser les dards
enflammez du Dmon: que leur cuirasse est la justice, la droiture, &
l'intgrit de la vie: que leur casque est l'esprance du salut,
laquelle couvre en fet, aussi bien que cette sorte d'armes
dfensives, les endroits les plus foibles & les plus exposez: qu'enfin
ils ont pour pe la Parole de Dieu, qui est assez ficace pour
pntrer jusqu'au fond de l'ame.

Aprs ces usages qui se retirent de ce Trait, j'exhorte srieusement
tous les Chrtiens  cette concorde mutuelle que Jsus-Christ
recommanda si fortement aux siens un peu avant que de les quiter.
Qu'ils considrent donc qu'il ne doit pas y avoir parmi eux plusieurs
Docteurs, & qu'ils n'en ont qu'un, qui est Jsus-Christ, au seul nom de
qui ils ont tous t batisez; qu'ainsi l'on ne devroit pas voir
parmi eux cette diversit de Sectes, & cette dsunion, qui sont si
contraires  l'Evangile; & qu'il est tems de travailler  y aporter du
remde. Pour le faire avec succs, ils doivent tojours avoir devant
les yeux ces belles paroles des Aptres: qu'il faut tre sage avec
sobrit, & selon la mesure de la connoissance que Dieu a distribue
 chacun de nous: que s'il y en a de moins clairez, on doit suporter
leur foiblesse & les engager par cette modration  se rnir avec
nous,  entretenir la paix, &  bannir toutes disputes: qu'il
est juste, d'ailleurs, que ceux qui excellent en lumires & en
connoissance, excellent aussi en charit: qu' l'gard de ceux qui
sont dans quelque erreur, il faut atendre que Dieu leur dcouvre les
vritez qu'ils ignorent: que jusqu' ce que cela arrive, on doit
retenir les Articles dont on convient, & y conformer sa vie: que
maintenant nous ne connoissons qu'en partie, & qu'un tems viendra que
nous connotrons toutes choses avec vidence & avec certitude.

Je prie aussi chaque Chrtien en particulier, qu'il ne garde pas
inutilement le talent qui lui a t confi: qu'il travaille de toutes
ses forces  gagner des ames  Jsus-Christ: qu'il employe  ce
dessein, non seulement des discours salutaires & pieux, mais la puret
& la saintet d'une vie exemplaire, afin de donner lieu aux Etrangers
de juger de la bont du Matre par celle des serviteurs, & de la
puret de ses Loix par celle de leurs actions.

Je finis en priant ceux pour qui j'ai dit ds l'entre que j'ai
compos cet Ouvrage, que s'ils y trouvent quelque chose de bon, ils en
rendent graces  Dieu, & que s'il y a des choses qui ne soient pas
de leur got, ils veuillent bien avoir quelque gard, tant  la
condition ordinaire des hommes, qui naturellement sont fort sujets  se
tromper, qu'au lieu & au tems auquel ce Livre a t crit, & qui
ne m'a pas permis d'y aporter toute l'exactitude dont j'aurois t
capable dans une plus heureuse conjoncture.





DU CHOIX
_Qu'on doit faire entre les divers_
_Sentimens qui partagent les_
CHRTIENS

_par Mr. LE CLERC._



 I. _Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrtiens,
qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jsus-Christ._

Il n'y a point d'homme sens, qui ait lu les Livres du Nouveau
Testament, pour s'instruire dans la connoissance de la Vrit, qui
n'avoue que Grotius a renferm dans ses 2. & 3. Livres les motifs
de crdibilit les plus forts que la Vrit puisse prsenter 
l'Esprit. C'est pourquoi celui qui dsire son salut, & d'arriver un
jour  l'Immortalit bienheureuse, doit s'atacher  la Doctrine
renferme dans ces Livres pour en faire l'objet de sa foi; pratiquer
les Prceptes qu'elle lui impose, & fixer toute son esprance, sur les
biens qu'elle lui promet. Autrement celui qui parotroit convaincu de
la vrit de la Religion Chrtienne, & qui n'auroit pour sa Doctrine,
ses prceptes, & ses promesses ni l'obissance, ni la foi, qui leur
sont dues, tomberoit en contradiction avec soi-mme, & prouveroit qu'il
n'est Chrtien, ni de coeur, ni d'esprit.

Or entre les prceptes que Jsus-Christ & les Aptres nous ont
donn, il y en a un qui nous oblige  confesser publiquement [1]devant
les hommes, que nous sommes ses Disciples, si nous voulons qu'il nous
reconnoisse au dernier jour lorsqu'il viendra pour juger les Vivans &
les Morts; au contraire si nous refusons de le reconnotre devant
les hommes pour notre Matre, il refusera de nous avouer pour ses
disciples. [2]Jsus-Christ n'a pas voulu que ceux qui s'atacheroient
 lui fussent des Disciples cachs, qui parussent avoir honte de
sa Doctrine, & sur qui l'estime des hommes ou leurs bienfaits, leurs
menaces & les supplices mmes fissent plus d'impression que ses
prceptes, & les promesses qu'il leur fait de leur donner la Vie
ternelle. Mais il a voulu que ceux qui sont Chrtiens en fissent une
profession publique, pour porter tous les hommes  embrasser la vraye
Religion, & que si la Providence le jugeoit  propos, ils scellassent
par leur mort la profession de leur foi [3]remettant leurs Ames entre
les mains de Dieu, pour montrer qu'ils _prfrent ses prceptes 
toutes choses._ C'est ce qui a fait dire  St. Paul [4]_que si nous
confessions le Seigneur Jsus de notre bouche, & que nous croyions dans
nos_ coeurs que _Dieu l'a ressuscit d'entre les morts, nous serons
sauvs; car de coeur,_ ajote-t-il, _on croit pour obtenir la justice,
& de bouche l'on confesse pour avoir le Salut;_ car l'criture dit,
_que tous ceux qui croiront en lui, n'en auront point de confusion._ Sur
ce principe, il faut que celui qui reconnot la Religion Chrtienne
pour vritable dcouvre ses sentimens & sa foi, sans dguisement &
sans crainte, lorsque l'occasion s'en prsente.

[Note 1: _Devant les hommes &c._ C'est Jsus-Christ qui parle Matt. X.
32. O il dit _Quiconque fera profession d'tre  moi, devant les
hommes; je le reconnotrai pour mien, devant mon Pre, qui est au
Ciel. Mais quiconque niera d'tre  moi, devant les hommes; je nierai
aussi qu'il soit  moi, devant mon Pre, qui est au Ciel._ Voi. 2.
Tim. II. 12. Apocal. III. 5.]

[Note 2: _Jsus-Christ n'a pas voulu._ C'est pourquoi il dit Matt.
V. v. 14. _Que ses Disciples sont la lumire du Monde; qu'une Ville
situe sur une montagne,_ ne sauroit _tre cache, qu'on n'allume
point une lampe, pour la mettre sous un boisseau, mais sur un
chandelier_, afin qu'elle claire tous ceux qui sont dans la maison
&c.]

[Note 3: _Remettant leurs Ames._ Luc XII. 4, _Jsus-Christ._ nous
deffend de craindre ceux qui tuent le _Corps, & qui aprs cela n'ont
plus rien  vous faire davantage_ & il nous ordonne _de craindre celui
qui, aprs qu'on a t tu, a le pouvoir de jetter dans la gne._
Il prdit  ses Disciples Matt. X. 39. & suivans une infinit de
maux, de toute espce, leur disant que _celui qui aura conserv sa
vie, la perdra & celui qui aura perdu sa vie,  cause de lui, la
trouvera._ Prceptes auxquels les premiers Chrtiens ont obi avec
une fidlit constante, puisque le glorieux tmoignage qu'ils ont
rendu  la _vrit de l'vangile,_ les a fait appeller Martyrs,
c'est--dire Tmoins.]

[Note 4: _Si nous confessions._ Rom. X. 9, 10, 11.]

Ensuite l'on doit s'atacher  connoitre ceux qui sont du mme
sentiment, & [5]entretenir avec eux une union parfaite, une paix
profonde, & une amiti tendre & sincre, puis que la marque 
laquelle Jsus-Christ veut que ses Disciples soient reconnus, c'est
de s'aimer les uns les autres, & de se rendre mutuellement tous les
services dont ils sont capables. Il les a mme exhortez, [6]de
s'assembler en son nom, leur promettant que lorsque deux, ou trois
Chrtiens seroient dans un mme lieu en son nom, il seroit au milieu
d'eux; ce qui fait qu'outre que ces Assembles mutuelles entretiennent
& fortifient l'union & la charit, elles contribuent [7] perptuer
la Doctrine, qui pourroit varier, s'il toit permis  chaqu'un de
conserver sa foi en particulier, sans que personne en ft tmoin; car
ce qui est cach s'oublie facilement, & disparot peu--peu, mais
Jsus-Christ a voulu que sa Doctrine, & les glises que la suivroient,
durassent jusqu' la fin du Monde, afin de continuer  rpandre ses
grces & ses bndictions sur les hommes.

[Note 5: _Entretenir avec eux &c._ Jean. XIII. 34, 35. Je vous fais un
nouveau commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres;
afin que vous vous entr'aimiez, comme je vous ai aimez. Si vous avez de
l'amour les uns pour les autres, tout le monde connotra  cela que
vous tes mes Disciples._ Voi. 2. Jean. II. 7. III. 11. 16. 23.]

[Note 6: _De s'assembler en son nom._ Matt. XVIII, 19, 20.]

[Note 7: _ perptuer la Doctrine._ C'est ainsi que les Philosophes
ont transmis leur Doctrine  la Postrit, la faisant enseigner dans
les coles publiques, mais les glises Chrtiennes unies ensemble
par des liens plus troits, & plus forts transmettent avec plus de
certitude & de facilit la Doctrine qu'elles ont reue de leur
Matre, ce qui ne pourroit se faire sans Assembles. Pythagore voulut
prouver ce moyen, mais il le tenta inutilement, parce que sa Doctrine
n'avoit rien de cleste. _Voi Larce & Jambliq._]

C'est pourquoi celui qui a connu la Religion Chrtienne par l'tude du
Nouveau Testament, & qui est persuad de la vrit de cette Religion
doit embrasser sa Doctrine [8]& s'atacher  ceux qui la professent;
mais comme il n'y a point aujourd'hui d'Assembles particulires, &
qu'il n'y en a jamais eu, qui puissent prendre le titre de Chrtiennes
 l'exclusion des autres, on ne doit pas s'en raporter  la seule
dnomination extrieure, ni se joindre [9]sans examen & sans
discernement  tous ceux qui se disent Chrtiens. Il faut examiner si
leurs Dogmes sont conformes  la puret de la Doctrine qu'on a puise
dans la lecture du Nouveau Testament. Sans cela il pourroit arriver
que nous regarderions comme une Assemble Chrtienne, celle qui n'en
auroit que le nom. Il est donc de la prudence d'un homme sage de ne
s'engager jamais dans aucune glise sans tre persuad qu'on y
enseigne la pure Doctrine de Jsus-Christ, & qu'on ne l'obligera jamais
 rien dire ou pratiquer qui soit contraire  ce que Jsus-Christ a
prescrit, & enseign.

[Note 8: _S'atacher  ceux._ Voi. p. Tim. & Tit. o l'Aptre leur
ordonne d'tablir des glises; & Heb. X. 25.]

[Note 9: _Sans examen._ Voi. I. Thessal. v. 21. Mais S. Jean s'explique
plus clairement sur ce sujet. I. p. IV. 1. _Mes chers frres,_
dit-il, _ne croyez pas  tout Esprit; mais examinez les Esprits, pour
savoir s'ils viennent de Dieu._ Car plusieurs faux Prophtes sont venus
au Monde.]



. II. _Qu'il faut s'atacher  ceux qui sont les plus dignes du nom de
Chrtiens._

Les Chrtiens ne s'accordant pas dans leurs sentimens, & tant non
seulement diviss par des Opinions diffrentes, mais, ce qu'on ne peut
dire sans les couvrir de honte, se condamnant les uns les autres, & se
proscrivant de leurs Assembles, avec les marques de la haine la plus
forte, il y auroit non seulement de l'imprudence, mais de l'injustice &
de la prcipitation de s'atacher sans discernement  quelqu'une de ces
Assembles, & de condamner les autres sans les connotre. Un homme ne
pourroit regarder comme une glise Chrtienne, celle qui rejetteroit
une partie de la vraye Religion selon l'ide qu'il en a conue, &
condamneroit ceux du sentiment contraire; il ne pourroit mme, se
persuader que tous ceux qui seroient condamns par cette glise
particulire qui les chasseroit de son sein mritassent d'en tre
exclus. Par consquent un homme sage & prudent doit examiner ceux
qui sont les plus dignes de porter le saint nom de Disciples de
Jsus-Christ, & s'unir  eux.

Si l'on demande ce qu'il faudroit faire selon l'Esprit du Christianisme
s'il ne se trouvoit aucune Assemble Chrtienne qui enseignt
publiquement la Doctrine de Jsus-Christ, & qui n'obliget personne
 condamner ce qui lui parotroit vritable. Alors celui qui auroit
dcouvert l'Erreur, devroit s'appliquer  en retirer les autres,
joignant  une prudence consomme [10]la bonne foi & une sincrit
parfaite, crainte de fournir aux autres quelque sujet de scandale,
d'avoir travaill sans fruit, & perdre l'esprance de leur insinuer la
Vrit, & l'esprit de modration qui en est insparable. Alors on
pourroit dire avec sagesse & modestie ce qu'on croiroit tre vrai, sans
taxer d'erreur, ceux qui croient avoir la Vrit pour eux; mais Dieu
n'a jamais abandonn, & n'abandonnera jamais le nom Chrtien jusqu'au
point qu'il ne se trouve aucun homme digne de le porter, ou qui ne
puisse s'en rendre digne, & avec lequel on puisse s'unir, suppos
que les autres ne voulussent pas ouvrir les yeux  la lumire de la
Vrit, de sorte qu'on ft contraint de se sparer des opinitres,
ce qu'on ne doit faire cependant qu'aprs avoir tent toute sorte
de moiens; [11]s'il n'est pas permis de leur dire son sentiment avec
douceur & modestie, & de suspendre son jugement  l'gard de ceux
qu'on ne croit pas coupables ni par consquent dignes de condamnation.
La Religion Chrtienne dfend de parler contre sa conscience, de
mentir, de condamner les Innocens; Et il est certain que celui qui plein
de respect & d'admiration pour la saintet des Prceptes que Dieu
lui a donn souffriroit toutes choses, plutt que de les enfraindre,
seroit trs-agrable  Dieu, puis qu'une action de cette nature qui
ne peut avoir pour principe qu'une connoissance de ses devoirs, & un
amour trs-ardent pour Dieu, ne peut manquer de lui plaire.

[Note 10: _La bonne foi._ Ceci est conforme au Prcepte de
Jsus-Christ, qui Matt. X. 16. nous ordonne _d'tre prudens comme les
Serpens, & simples comme les colombes_. Simplicit qui ne doit pas
cependant nous engager dans l'imprudence, & prudence qui doit nous
loigner de la fourberie, crainte de pcher contre la bonne foi. Nous
pouvons mme dire qu'il y en a trs-peu qui se garantissent de ces
cueils en prenant un juste milieu entre ces deux extrmits.]

[Note 11: _S'il n'est pas permis._ Pendant qu'on a le droit de suivre
les lumires de sa conscience, & d'agir selon ses principes, on n'est
point oblig de se sparer d'une Communion  moins qu'elle n'et
corrompu les fondemens du Christianisme; mais lorsqu'elle peut opprimer
les consciences, & qu'on ne peut demeurer au milieu d'elle, qu'en
dissimulant, ou renonant  la Vrit, il faut alors l'abandonner
puisqu'il n'est pas permis de mentir, ni de cacher la Vrit pour
faire triompher l'Erreur & le Mensonge, autrement la lumire seroit
mise sans le boisseau. C'est pourquoi Jsus-Christ ne s'est point
spar des Assembles des Juifs, & les Aptres ne les ont point
abandonnes, pendant qu'il leur a t permis d'y enseigner &
professer la Doctrine de leur Matre. Voi. Act, XIII. 46.]

C'est pourquoi dans cette diversit de sentimens qui partagent les
Chrtiens il faut examiner ceux qui pensent le plus juste; & ne
condamner les autres, qu'aprs une pleine certitude qu'ils le
mritent; nous atachant  ceux qui ne nous obligent  croire aucun
Dogme que nous regardions comme faux; ni  condamner ceux que nous
croons vrais. Si nous ne pouvions trouver ces choses dans aucune
Assemble Chrtienne, il faudroit alors nous retirer avec ceux qui
sont dans le mme sentiment, pour n'tre pas contraint de mentir en
trahissant la Vrit.



. III. _Les plus dignes du nom Chrtien sont ceux qui enseignent la
Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouv la vrit_.

Une des questions les plus importantes, & des plus difficiles 
dcider, c'est celle o l'on demande qui sont ceux de tous les
Chrtiens dont nous voions les Assembles, qui pensent plus juste
sur la Religion, & qui soient par consquent plus dignes du nom de
Chrtien qu'ils portent. Toutes les Communions diffrentes qui se sont
spares de Rome, & celle de Rome mme, prtendent  ce glorieux
privilge, mais mettant  l'cart toutes les raisons qu'elles
apportent pour justifier ce titre, nous disons que l'une n'est pas plus
croable que l'autre, car il faudrait tre insens pour se laisser
conduire sur ce sujet[12] au hazard, & terminer toutes les Controverses
par un coup de dz, pour ainsi dire.

[Note 12: _Au hazard_. Voi. la Not. 9. pag. 379, . II.]

Or Grotius n'ayant prouv la vrit d'aucun des Dogmes de toutes les
Communions qui se disent Chrtiennes, mais s'tant uniquement atach
 la Religion que Jsus-Christ & les Aptres ont enseigne aux
hommes, il s'ensuit qu'il faut prfrer cette assemble de Chrtiens
qui ne reoit prcisement que la Doctrine de Jsus-Christ & des
Aptres. On peut regarder comme la seule & vraye Religion Chrtienne,
celle qui sans aucun mlange, sans aucune production de l'Esprit
humain, peut se raporter toute entire  Jsus-Christ comme  son
Autheur; C'est  elle qu'il faut appliquer _les preuves_ que nous
trouvons dans son 2. Livre de la vrit de la Religion Chrtienne &
qui ne peuvent convenir  aucune autre, si elle ne lui est conforme.
Si quelqu'un ajoute ou diminue  la Doctrine de Jsus-Christ, il
s'loigne d'autant plus de la Vrit, que les additions ou les
retranchemens qu'il fait, sont plus ou moins considrables, & lorsque
je parle de la Doctrine de Jsus-Christ, j'entens celle qui est reue
comme telle de tous les Chrtiens, & qu'ils conviennent tous tre
renferme dans les Livres du Nouveau Testament, ou pouvoir en tre
dduite par des consquences tires de ses Principes. A l'gard des
Dogmes qui, selon le sentiment de quelques-uns, ont t tablis de
vive voix par Jsus-Christ, & les Aptres, & se sont ensuite rpandus
par la Tradition, ou quelqu'autre moien qui les a transmis, de sorte
qu'ils n'ont t crits que long-tems aprs, je me contenterai de
dire qu'ils ne sont pas reus de tous les Chrtiens, comme sont les
Livres du Nouveau Testament; je ne dirai pas qu'ils soient faux, 
moins qu'ils ne soient contraires aux lumieres de la Raison & de la
Rvlation, mais je dirai que leur Origine est incertaine & douteuse;
& que tous les Chrtiens ne s'accordent pas sur ce point comme sur les
Dogmes dont Grotius a dmontr la vrit. Or il n'y a point d'homme
sage qui connoissant l'incertitude d'une chose,[13] voult s'y apuyer
comme s'il en toit trs-persuad, sur tout dans une affaire de la
dernire importance.

[Note 13: _Voult s'y apuyer_ C'est ce que St. Paul nous enseigne Rom.
XIV. v. 23. o il dit _que tout ce qui n'est point de foi est pche_,
o nous avons raport les paroles de Philon dans son Livre des Errans
Edit. Par. p. 469. O il dit _que le plus beau de tous les sacrifices,
& la plus excellente de toutes les victimes, c'est de se tenir
tranquile, & suspendre son jugement dans les choses qui ne touchent
point la foi_: & un peu aprs il ajote, _qu'un Esprit paisible est en
suret dans les tnbres_, c'est--dire lorsqu'on ne sait quel parti
prendre.]



. IV. _Des choses dont les Chrtiens sont d'accord & de celles ou ils
sont d'un sentiment contraire_.

Quoiqu'on voie parmi les Chrtiens les disputes les plus vives,
soutenues avec chaleur & animosit, qui les engagent  s'accuser
mutuellement de nier les choses les plus videntes, & les mieux
prouves, cependant il y en a qui sont si claires que chaqu'un les
admet sans contradiction, ce qui forme une dmonstration convainquante
de leur vrit, puis qu'elles sont reues d'un consentement unanime,
sans que l'Esprit de contestation & de chicane qui aveugle ses Partisans
puisse y former aucun nuage. Je ne prtens pas dire que toutes les
choses dont on dispute soient incertaines & douteuses, parce que
les Chrtiens n'en conviennent pas unanimement; car une chose peut
parotre obscure  certaines Personnes, qui la trouveroient claire,
si le prjug, ou quelqu'autre Passion ne l'obscurcissoit dans leur
Esprit; mais il n'arrivera presque jamais que des Partis contraires, &
acharns  la dispute, s'accordent sur une chose qui est obscure.

Les Chrtiens qui vivent aujourd'hui conviennent premirement ensemble
du nombre & de la vrit des Livres du Nouveau Testament; & si les
Savans sont en dispute sur quelques ptres,[14] c'est une chose qui
n'est d'aucune consquence puisqu'ils conviennent tous qu'elles sont
divinement inspires, & que ces sortes de controverses ne peuvent
apporter aucun changement  la Doctrine Chrtienne. Ce consentement
unanime est de la dernire consquence, puisqu'il s'agit ici de la
source indubitable de la Rvlation sous la nouvelle Alliance, &
qu' l'gard des autres monumens de rvlation que quelques-uns
reoivent, d'autres les rvoquent en doute.

[Note 14: _Sur quelques ptres_. Celle aux Hbreux, la 2. de St.
Pierre, & les deux dernires de St. Jean, sur les Autheurs desquelles
les Savans sont partags.]

De plus les Chrtiens s'accordent sur plusieurs Points de Foi qui
renferment ce qu'on doit croire, esprer, & pratiquer; par exemple, ils
croient tous, pour retracer ces principaux Points, I. qu'il y a un Dieu
ternel, tout-puissant, souverainement bon & saint; qui possde dans
le dgr les plus parfait, les Attributs les plus excellents, sans
aucun mlange d'imperfections; qu'il a cr le Monde, & tous ceux qui
l'habitent, & qu'il conduit & gouverne toutes choses par les Loix de
sa souveraine Sagesse. II. Que ce Dieu a un Fils unique, savoir
Jsus-Christ n  Bethlem de la Vierge Marie sans connoissance
d'homme, sous la fin de la vie d'Hrode le Grand, & sous l'Empire de
Csar Auguste; qu'ensuite il fut atach  la Croix o il mourut sous
le Regne de Tibre, Ponce Pilate tant Intendant de la Jude; que
sa Vie est raporte fidellement dans l'Histoire de l'vangile; qu'il
avoit t envoy par son Pre pour apprendre aux hommes le chemin
du salut, les racheter par sa mort de la maldiction ternelle, & les
rconcilier  Dieu; que la vrit de sa Mission  t confirme
par plusieurs miracles, que sa mort a t suivie du triomphe de sa
Rsurrection, & qu'aprs avoir convers plusieurs fois avec plusieurs
Personnes, qui l'ont vu & touch, il est mont au Ciel en leur
prsence & eux le regardant; qu'il y regne, & n'en reviendra qu'au
dernier jour, lorsque les Vivans & les Morts tant sortis de leurs
Tombeaux, il les jugera selon l'Evangile; que tout ce qu'il a enseign
doit faire l'objet de ntre foi, & que ce qu'il a command doit faire
celui de notre obssance, soit qu'il regarde le Culte de Dieu,
l'Empire que nous devons avoir sur nos passions, ou la charit du
Prochain; que l'homme n'a jamais reu de Prceptes plus saints,
meilleurs, plus utiles,& plus conformes  sa nature, quoique tous les
hommes, except Jsus-Christ, les transgressent, & ne puissent arriver
au salut, que par la misricorde de Dieu. III. Qu'il y a un Saint
Esprit que les Aptres de Jsus-Christ ont reu, qui a opr
plusieurs miracles en leur faveur, & par leur ministre, qui anime la
pit des hommes fidles, & les fait persverer dans l'obssance
qu'ils doivent  Dieu, les fortifiant dans les Epreuves de cette vie,
& que cet Esprit saint nous parlant par la voix des Aptres, exige
la mme foi & la mme obssance que le Pre & le Fils. IV. Que
l'glise Chrtienne a t fonde & conserve depuis le tems de
Jsus-Christ jusqu'au ntre par le Pre, le Fils & le S. Esprit;
que tous ceux qui joindront la repentance  la foi, obtiendront
misricorde de Dieu, & seront participans de la Vie ternelle lorsque
Jsus-Christ viendra pour les rsusciter; & qu'au contraire ceux qui
auront refus de croire  l'vangile & de pratiquer ses Prceptes
resusciteront, s'ils sont morts, pour souffrir des supplices ternels.
V. Que tous les Chrtiens doivent reconnotre & professer ces
vrits, soit dans le Batme o ils promettent de vivre d'une
manire conforme aux Rgles de l'vangile, & loigne de vices & de
la corruption du sicle, soit dans la S. Cene, o nous annonons la
mort de Jsus-Christ, selon ses prceptes, jusqu' ce qu'il vienne,
faisant connotre que nous voulons tre ses Disciples, & regarder
comme nos frres ceux qui la clbrent comme nous, afin que ces
Crmonies tant pratiques avec le respect & la pit qu'elles
demandent, nous procurent l'Esprit de Dieu, & ses bndictions
spirituelles & clestes.

[15]Tous les Chrtiens croyent ces choses, & celles qui y ont une
liaison essentielle (car il ne s'agit pas ici d'entrer dans un dtail
plus tendu sur ce sujet) & ils s'accordent tous sur ces Points, si
ce n'est que quelques-uns y ajotent plusieurs choses pour servir de
Commentaire, d'explication & de supplment  la Doctrine que nous
avons raporte; ce qu'ils ne prouvent pas par les crits des Aptres,
mais par la Tradition, par la Pratique de l'glise, & quelques crits
modernes, qui selon leur sentiment se sont perptus de sicle en
sicle. Je ne dirai de ces Additions que ce que j'ai dj dit, que
tous les Chrtiens ne sont pas d'accord sur ce sujet, comme sur les
Dogmes que nous avons raports, & dont la clart est si vidente
qu'ils cartent les moindres doutes, sitt qu'on reconnot
l'authorit de l'criture qu'aucun Chrtien de bon sens ne peut nier.

[Note 15: _Tous les Chrtiens._ Dans l'explication que nous venons de
donner de la Doctrine Chrtienne, nous avons suivis l'ordre du Symbole
appel des Aptres, vitant tous les termes contests parmi les
Chrtiens, parce qu'il s'agissoit des choses dont ils conviennent
tous; cependant nous ne condamnons point comme faux ce qui peut y tre
ajot par voye d'explication ou de confirmation. Au contraire nous
louons le travail & les soins de ceux qui nous ont communiqu leurs
lumieres sur ce sujet, ne doutant point qu'on n'ait dcouvert & qu'on
ne dcouvre encore plusieurs choses pour l'claircissement de ces
Vrits. C'est pourquoi _Tertullien a trs-judicieusement pens
lorsqu'il a dit_ sur ce sujet dans son Livre _de Virginibus velandis_.
Chap. I. La Rgle de la foi est une seule dont la fermet est
invariable, savoir de croire en un seul Dieu Tout-puissant, Crateur du
Monde, & en son Fils Jsus-Christ, n de la Vierge Marie, crucifi
sous Ponce Pilate, rsuscit des Morts le 3. jour, mont au Ciel, 
prsent assis  la dextre de Dieu, d'o il viendra juger les Vivans
& les Morts _par la rsurrection de la chair_. Cette Rgle de la
foi demeurant immuable, les autres Points de la Discipline, ou de la
Doctrine, & de la conduite des moeurs, peuvent tre rectifis sous
l'assistance & la direction particulire la grace de Dieu &c.]

Si l'on se rend attentif sur cette Doctrine, & qu'on pse les raisons
qui prouvent la vrit de la Religion Chrtienne, on verra d'abord
(ce qu'il est essentiel de bien remarquer) que la solidit de ces
preuves ne porte pas sur les Points contests, & qui divisent le Monde
Chrtien, comme nous l'avons dj insinu.



 V. _De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la
Religion Chrtienne._

Un homme sage & prudent qui verra les Chrtiens disputer sur certains
Points particuliers, & s'accorder unanimement sur d'autres, comprendra
qu'il ne doit pas puiser la Religion Chrtienne dans une source
quivoque & douteuse, mais dans celle dont ils reconnoissent tous
unanimement la puret. Or cette source ne peut tre la Confession de
Foi d'aucune glise particulire, mais les seuls Livres du Nouveau
Testament qu'ils regardent tous comme trs-vritables. Il est vrai
qu'il se trouve des Chrtiens qui prtendent que ces Livres ne peuvent
tre entendus, qu'en y joignant la Doctrine de leurs glises; mais
d'autres s'inscrivent en faux contre ce sentiment, & tout ce qu'on peut
dire sur ce sujet, c'est qu'une Opinion devient suspecte lorsqu'elle n'a
pour apui que le tmoignage de ceux qui la soutiennent, & qui ont un
intrt particulier  l'tablir. D'autres avancent qu'il faut
un secours extraordinaire du S. Esprit non seulement pour croire 
l'Ecriture, ce qu'on accorde sans peine; mais aussi pour comprendre le
sens des vrits qu'elle renferment, ce qu'ils auroient de la peine 
prouver; mais supposons-le, pourveu que tous ceux qui lisent les Livres
du Nouveau Testament dans le dessein de connotre la Vrit, avouent
que dans ces dispositions Dieu leurs accorde cet Esprit par un effet de
sa bont, il n'y aura plus de disputes sur ce Point; chaqu'un agissant
avec prudence & sans danger pourra puiser dans la lecture de ces Livres
la connoissance de la Religion Chrtienne, en se servant des moiens qui
sont utiles & necessaires pour les entendre, ce que nous n'examinons pas
ici.

Tous ceux qui croyent que Dieu a pleinement rvl sa volont
par Jsus-Christ, dans les Livres du Nouveau Testament, se trouvent
indispensablement obligs d'embrasser toutes les choses que ces Livres
lui proposent comme l'objet de sa Foi; de son Esprance, & de ce qu'il
doit faire & pratiquer; car celui qui s'atache  Jsus-Christ & le
regarde comme son Docteur dans la foi, doit recevoir & s'atacher  tout
ce qu'il a enseign, sans qu'il puisse admettre aucune exception en
recevant une partie de sa Doctrine & rejettant l'autre. Tels sont tous
les Dogmes que j'ai raport ci-dessus, & dont tous les Chrtiens
conviennent ensemble d'un consentement parfait.

 l'gard des autres Points sur lesquels ils disputent, n'ayant pas la
mme vidence, un homme qui craint Dieu & qui a de la pit peut &
doit examiner toutes choses & suspendre son jugement jusqu' ce qu'il
en ait une connoissance plus exacte; car il y auroit de l'imprudence
d'admettre ou de rejetter des choses dont on ne connotroit ni la
vrit ni la fausset, puisque le salut ternel n'est pas promis
dans les Livres du Nouveau Testament  celui qui embrassera un
sentiment controvers plutt que l'autre, mais  celui qui recevra
d'esprit & de coeur les Points fondamentaux de la Doctrine Chrtienne
que nous avons raport.



. VI. _Qu'on ne doit prescrire aux Chrtiens que ce qui est tir du
Nouveau Testament._

On ne peut donc de droit [16]obliger les Chrtiens  recevoir que les
choses qu'ils croyent contenues dans les Livres du Nouveau Testament,
pour pratiquer celles qui y sont commandes, & viter les autres qui y
sont dfendues. Si l'on prtend leur imposer d'autre Loi, c'est sans
en avoir ni le droit ni l'authorit. Car qui est le Juge quitable
qui puisse obliger le Chrtien  croire qu'un Dogme est man de
Jsus-Christ, lorsqu'il n'en trouve aucun fondement dans le moien par
lequel Dieu nous a transmis la rvlation, de l'aveu de tous les
hommes? Supposons qu'il y ait d'autres Dogmes qui soient vrais, ils ne
peuvent avoir aucun motif de crdibilit dans l'esprit de celui, qui
les voyant admis par les uns & contests par les autres, prendra un
milieu plus seur en s'atachant aux Livres du Nouveau Testament, comme
 la source de la Rvlation, sans vouloir entrer en discussion des
Points disputs. Pendant qu'il se tient ferme  ce sentiment, on n'a
aucun droit de lui demander autre chose, & il ne changera point jusqu'
ce qu'il soit persuade qu'on peut trouver dans une autre source la
connoissance du Christianisme, ce que je ne croi pas qu'on puisse faire.

[Note 16: _Obliger de droit_. C'est  quoi se raporte ce que
Jsus-Christ nous dit Matt. XXIII. 8. & suiv. _Mais pour vous, ne vous
faites pas appeller, mon maitre; car vous n'avez qu'un seul maitre,
savoir, le Christ, & vous tes tous frres! Ne nommez personne vtre
Pere sur la terre, car vous n'avez qu'un seul Pre; savoir, celui qui
est au Ciel. Ne vous faites pas appeller conducteurs; car vous n'avez
qu'un seul conducteur; savoir, le Christ._ Voi. Jaq. III. 1. Apoc. III.
7. _O il est dit que Christ a la clef de David, qui ouvre,_ savoir le
Ciel, & que personne ne ferme, qui ferme & que personne ne peut ouvrir.
Or si Jsus-Christ doit tre le seul objet de la foi, & que le Nouveau
Testament renferme toute la Rvlation qu'il a apport sur la terre,
il s'ensuit que toute la foi du Chrtien doit porter sur ces Livres.]

[17]Si quelqu'un vouloit donc ter aux Chrtiens les Livres du
Nouveau-Testament, ou y ajoter des choses dont ils n'ont aucune
certitude, il ne doit pas tre cout, puisqu'il dmande ce que
la prudence deffend d'accorder, en voulant nous obliger  croire des
choses dont nous ne sommes pas certains, &  en omettre d'autres que
tout le monde regarde comme certainement rvles. Il n'est pas
ncessaire  chaqu'un d'entrer dans un dtail circonstanci
de toutes les Controverses, ce qui demanderoit une discussion
presqu'infinie, & ne peut convenir qu'aux Savans qui consacrent leurs
veilles  cette tude, & qui ont du tems pour le faire. Celui qui veut
nous forcer  croire ce que nous ne pouvons pas, nous chasse de sa
Communion, parce qu'on ne peut faire violence  la foi, & qu'un homme
craignant Dieu & qui aime la Vrit, n'aura jamais la criminelle
complaisance pour qui que ce soit de faire profession d'une chose qu'il
ne croit pas.

[Note 17: _Si quelqu'un vouloit._ C'est ce que prouvent les paroles de
S. Paul. Gal. I. 8. _Mais si nous vous annoncions, ou si un Ange du Ciel
vous annonoit, autre chose, que ce que nous vous avons vanglis,
que nous & lui soions anathme._ Certainement il ne convient
 personne de vouloir ajoter  l'Evangile ce qu'il croiroit
ncessaire, ou en retrancher ce qu'il regarderait comme inutile.]

Ceux qui sont d'un sentiment contraire nous objectent, que si chaqu'un
 la libert de juger des Livres du Nouveau Testament, on verra
bientt autant de Religions que de Chapitres, & que la vrit qui est
unique sera opprime par la multitude des Erreurs. Avant de produire
des Objections, & de combatre le sentiment que nous avons tabli
ci-dessus, & qui est apu sur les raisons les plus fortes, je croi
qu'il faudroit avoir renvers nos principes puis que ces principes
tant tojours les mmes, la Doctrine qu'ils soutiennent demeure
inbranlable comme il est facile de le prouver. Car s'il s'ensuit
quelque difficult de ce que nous avons tabli, la vrit n'en est
pas moins certaine jusqu' ce qu'on ait montr que nos principes ne
sont ni vrais, ni solides. Mais sans aller plus loin sur ce sujet, nous
disons qu'il est faux que la Rvlation du Nouveau Testament soit
si obscure qu'un homme d'un esprit sain, & qui cherche avec ardeur
& sincrement la Vrit, ne puisse y trouver, & n'y trouv
effectivement, les Points fondamentaux de la Religion Chrtienne, ce
qui est prouv par l'exprience, puisque tous les Chrtiens, comme
nous l'avons montr, se trouvent sur ce sujet d'un contentement
unanime, ce que Grotius a remarqu au . XVII. de son II. Livre.
Nous ne parlons pas ici de ceux qui ont le Cerveau bless ou le coeur
corrompu, nous portons nos veues sur les Communions entires des
Chrtiens, qui quoique devises & animes par des disputes
continuelles, s'accordent toutes sur ce Point.



. VII. _Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a
pris de conserver la Doctrine Chrtienne._

L'on doit admirer sur ce sujet, comme sur une infinit d'autres qui
concernent la conduite & le Gouvernement de l'Univers, la Providence
particulire de Dieu, qui au milieu de tant de disputes qui ont t
autrefois, & qui continuent encore aujourd'hui, a cependant tojours
conserv les Livres du Nouveau Testament dans toute leur puret,
afin de rtablir par ce moien la Doctrine Chrtienne toutes les fois
qu'elle seroit altre; nous ayant transmis ce Thrsor tout entier,
mais ayant conserv la Doctrine qu'il renferme, au milieu de cette Mer
orageuse de disputes, de sorte que les Points essentiels ne se sont
jamais clipss de la memoire des Chrtiens.

Une partie considrable de Chrtiens prtend, que dans les sicles
qui ont prcd, plusieurs Erreurs se sont imperceptiblement
introduites & glisses dans les coles, ce que les autres nient,
ce qui a caus en Occident cette sparation qui a divis le Monde
Chrtien en deux parties presqu'gales, seize cens Ans aprs la
naissance de Jsus-Christ; cependant dans ces sicles mmes, o
l'Erreur a spar une partie des Chrtiens de l'autre, & o ils se
reprochent avec vrit les tnbres, la corruption & les vices qui
rgnaient alors, le principaux Points de la Religion Chrtienne,
que nous avons raport, sont tojours demeurez invariables sans
vicissitude ni changement.

[18]Il n'y a point de sicle si tnbreux & si corrompu qui ne
fournisse la preuve de cette vrit en lisant les crivains de ce
tems l dont nous avons encore les Ouvrages. J'avoue, car il ne s'agit
pas de dissimuler, qu'on a introduit dans la Thologie Chrtienne
plusieurs choses trangres, inconnues, & qu'on a joint aux crits
du Nouveau Testament; c'est pourquoi l'Evangile, cette semence de
rgnration n'a pas port tant de fruits qu'elle et fait, si on
et cart les ronces, les pines des chicanes Scolastiques, qu'on
peut comparer  de mauvaises plantes que la main du Pere Cleste n'a
point plant. Les vices ont accompagn l'Erreur, non seulement on les
a commis, mais on les a tolr, & canonis dans la suite; cependant
cette sainte Doctrine a tojours t conserve pure & entire dans
les Livres du Nouveau Testament, & tous les Chrtiens s'accordent sur
ce sujet. C'est pourquoi l'on a veu parotre dans la suite des hommes
illustres qui se sont vivement oposs aux vices & aux Erreurs de leur
sicle, qui les ont repris & censurs, & ont eu asss de zle & de
fermet pour se roidir contre le torrent. C'est par ce moien que
Dieu selon sa promesse a empch [19]que les portes de l'enfer ne
prvalussent contre son Eglise, c'est--dire qu'il n'a jamais permis
qu'il ne restt aucune Assemble dans laquelle la Doctrine Chrtienne
ne subsistt dans toute sa puret, quoi qu'il s'y trouve quelques
Dogmes particuliers quelquefois plus obscurs ou plus clairs. Or il est
certain, pour le remarquer en passant, que si cette Doctrine ne ft
mane de Dieu, elle ne se ft jamais sauve d'un dluge de vices
& d'erreurs qui l'ont tojours environne; mais elle et t
renverse de fond en comble & ensevelie sous les variations, les
caprices, & les vicissitudes de l'Esprit humain.

[Note 18: _Il n'y a point de sicle._ Les Partisans de Rome, & ceux
qui en sont spars conviennent qu'il n'y a point eu de sicles plus
malheureux que le 10. & 11. Cependant si quelqu'un veut lire ce que
les crivains de ces sicles infortuns nous ont laiss dans _la
Bibliothques des Peres_, il y trouvera tous les Dogmes que nous avons
raports dans la  IV. _Bernard_ Abb du Monastre de Clervaux & qui
vivoit au commencement du 12. sicles. Ce grand homme dont quelques-uns
relvent avec tant d'loges la constance, l'rudition, la pit,
& dont les Ouvrages transmis aux sicles futurs n'ont jamais t
condamns, raporte dans ses crits, les Points fondamentaux de la
Doctrine Chrtienne. Les sicles qui ont suivi jusqu'au 16. prouvent
la mme Vrit, & ceux qui se sont couls depuis ce tems l ne
laissent aucun doute sur ce sujet.]

[Note 19: _Les portes de l'Enfer,_ ou _du Spulchre_. C'est ainsi que
nous avons traduit le terme, grec [Grec: pulas ada], parce que ce terme
& l'expression hbraique Scheol  laquelle il rpond, n'a jamais
signifi dans l'criture un Dmon, mais seulement le spulchre ou
l'tat des morts, comme, Grotius & d'autres l'ont remarqu, d'o l'on
peut conclure qu'il y aura tojours quelqu'Assemble, qui conservera
les Points fondamentaux de la Doctrine vanglique.]



. VIII. _L'on rpond  la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y
et des Erreurs & des disputes entre les Chrtiens._

L'on pourroit peut-tre nous objecter ici, qu'il sembleroit que la
Providence et veill avec plus de soin  conserver la Doctrine
Chrtienne, si Dieu et prvenu par sa toute-puissance les Erreurs
qui ont t, & qui rgnent encore aujourd'hui parmi les Chrtiens, &
qu'il et maintenu au milieu d'eux la vrit, la concorde & la paix.
Mais nous apartient-il de prescrire  Dieu les Loix qu'il doit suivre
afin que les choses soient mieux rgles dans le Gouvernement de
l'Univers? Au contraire n'est-ce pas  nous  penser que Dieu qui est
souverainement sage a eu des raisons particulieres pour souffrir ce
qu'il a souffert, quoique ces veues qui sont impntrables soient
incomprhensibles  l'Esprit humain. Mais si l'on peut dcouvrir
quelques raisons probables qui ont engag Dieu  agir comme il a fait,
nous devons croire que ces raisons & d'autres plus importantes l'ont
dtermin  permettre & souffrir ce que nous voions sous nos yeux.

Mais avant de s'arrter sur ce sujet  aucune conjecture, il faut
tablir que Dieu a rsolu de crer [20]les hommes libres, & de leurs
conserver cette libert jusqu' la fin, c'est--dire qu'ils ne
fussent pas tellement bons, qu'ils fussent contraints & ncessits de
l'tre tojours, ni tellement mauvais qu'ils succombassent sous le
pois des crimes, sans jamais s'en rlver; mais il les  crs
changeans variables & inconstans afin qu'ils pussent passer
alternativement du crime  la vertu & de la vertu au crime avec plus
ou moins de facilit, selon que leurs habitudes pour le bien ou le mal
auront t plus ou moins fortes. Le Peuple Juif nous fournit la
preuve de cette vrit, que les Chrtiens confirment chaque jour par
exprience. Les uns & les autres n'ont t contraints par aucune
force insurmontable de pratiquer la vertu ou le vice; ils n'toient
conduits & dirigs que par les Loix qui promettent des rcompenses aux
gens de bien, & des punitions aux mchans, auxquelles Dieu joignoit des
motifs pour les encourager  la pratique de la vertu, & les dtourner
du vice, quoiqu'ils aient tojours t libres d'obr, ou de
dsobir  Dieu, ce qui est justifi par l'exprience, puisqu'ils
ont tojours t bons ou mauvais lorsque la Loi de Dieu leurs
prescrivoit galement la pratique de la vertu, & leur deffendoit
galement le vice. Jsus-Christ nous a fait connotre que la mme
chose arriveroit parmi les Chrtiens, comme on le peut conclure des
deux Paraboles qu'il a raport[21] l'une de la Zizanie que l'homme
ennemi a sem & qui est crue avec le bon grain & [22]l'autre du filet
jett dans la Mer & dans lequel se trouvent de bons & de mauvais
Poissons, pour montrer que dans le Corps extrieur de l'Eglise il y
auroit un mlange de bons & de mauvais Chrtiens, ce qui prouve qu'il
a parfaitement connu les maux qui devoient arriver dans l'Eglise. S.
Paul n'a-t-il pas averti les Corint. [23]_Qu'il falloit qu'il y et
des hrsies, afin que l'on dcouvre parmi vous ceux qui sont dignes
d'tre approuvez?_ [24]Et s'il n'y avoit point eu de disputes & que
tous les Chrtiens se fussent unanimement accords sur la Doctrine, il
n'y et point eu d'occasion de choisir, & de pratiquer cette vertu, qui
fait prfrer la Vrit  toutes choses. La Sagesse de Dieu brille
donc avec clat sur ce sujet, puisqu'il fait tirer la vertu du milieu
mme des vices.

[Note 20: _Les hommes libres_. Toute l'Antiquit Chrtienne n'a eu
qu'un mme sentiment sur ce sujet. Voi. _Justin_ Mart. Apol. I. Chap.
LIV. & LV. _Iren._ Liv. IV. Chap. IX. & XXIX. sur la fin Chap. LXXI.
& LXXII. _Orig._ dans son Livre intitul _de Philocalia_ Chap. XXI.
_Euseb._ Prep. Evang. Liv. VI. c. VI. & d'autres dont _Denis Petau_
raport les sentimens, au I. Tom. _Dogm. Theol._ Liv. VI. Chap. VI.
l'on trouve encore plusieurs choses sur le mme sujet Tom. III. Liv.
III. IV. & V.]

[Note 21: _L'une de la Zizanie._ Matt. XIII. 24. & suiv.]

[Note 22: _L'autre de filet._ Mat. XIII. 47. & suiv.]

[Note 23: _Qu'il falloit qu'il y et._ I Cor. II. 19. _Car il faut
qu'il y ait des hrsies entre vous, afin que ceux qui sont dignes
d'approbation soient manifests entre vous,_ c'est--dire qu'en
considrant les hommes tels qu'ils sont, il faut, s'ils ne deviennent
pas meilleurs, qu'il s'lve au milieu de vous des Sectes qui
distinguent les bons des mauvais, pendant que les premiers se trouveront
unis  la Vrit &  la charit; & que les autres marcheront 
travers champs. Voi. Matt. XVIII. 7.]

[Note 24: _S'il n'y avoit point eu_ &c. Nous nous sommes tendus sur
l'explication de ce sujet dans ntre _Histoire Ecclsiastique._ Siec.
I. an. 83. &c.]

Mais si l'on dit [25]comme font quelques uns qu'il et t plus 
propos que cette vertu n'et jamais t pratique, que de voir
rgner des vices qui lui sont contraires, qui ont produit tant de
crimes, tant de malheurs & de calamits parmi les hommes, & seront
suivis des chatimens les plus rigoureux; nous rpondons que ces Maux
quelque grands qu'ils paroissent, n'ont pas empch Dieu de donner des
preuves autentiques de sa puissance en crant des tres libres. Sans
cela, aucune Crature n'et connu sa libert; Dieu mme, quoique
Souverainement libre, n'et jamais t regard comme tel, si par un
effect de sa toute-puissance, il n'eut empreint dans l'esprit des hommes
cette ide qu'ils ne se fussent jamais forme par la contemplation de
ses Oeuvres. On ne lui et mme rendu aucun Culte, si l'on et cru
qu'il agissoit, non par une bont souverainement libre, mais par
contrainte & une ncessit indispensable de faire ce qu'il faisoit; &
s'il et reu quelques homages, la libert n'y et point eu de part.
On ne peut donc comparer les maux de cette vie, ni mme de celle
qui est  venir, avec un aussi grand mal que l'ignorance de Dieu,
& l'anantissement de la vertu; & si ces choses nous paroissent
incomprhensibles & nous font de la peine, nous devons penser que Dieu
qui est trs-bon, trs-juste, trs-puissant & trs-sage ne peut agir
que d'une maniere conforme  ses perfections divines & infinies; qu'il
trouvera facilement le moien d'claircir nos doutes, de rsoudre
nos difficults, & justifier sa conduite, en montrant  toutes les
Cratures intelligentes qu'il n'a fait que ce qu'il devoit faire.
En attendant ce grand jour qui fera disparotre les tnbres de
l'ignorance, il a voulu donner des preuves de toutes ses vertus, pour
nous engager  mettre en lui toute ntre confiance, &  regarder ses
Oeuvres dans des veues de justice & d'quit.

[Note 25: _Comme font quelques-uns._ _Pierre Bayle_ a produit cette
objection orne d'un faux brillant, & soutenue de tous les artifices
que la Rhtorique peut fournir. Nous l'avons rfuts dans quelques
volumes de ntre _Bibliothque choisie_, & principalement dans le IX.
X. XI. & XII. compos en Franois.]

Nous pourrions ajoter ici plusieurs choses, mais elles nous
loigneroient de la fin que nous nous sommes proposs, en nous
engageant dans une discussion qui ne convient pas ici.




. IX. _Que ceux l professent & enseignent la plus pure Doctrine de
Jsus-Christ, qui ne proposent pour Regle de la foi, de l'esprance &
des moeurs que les choses dont tous les Chrtiens sont d'accord._

Laissant toutes ces choses  l'cart, pour revenir au parti qu'on doit
prendre entre les diffrentes Opinions qui partagent les Chrtiens,
nous ne pouvons agir plus sagement & avec plus de suret dans
ses circonstances qu'en nous atachant  la Communion qui regarde
l'vangile comme la Rgle de sa foi sans aucun mlange des Traditions
humaines, & est contente que chaqu'un y conforme ce qu'il doit croire,
esprer & pratiquer; ce qui tant excut de bonne foi, & sans
dguisement, l'on trouvera la puret de la Doctrine que nous avons
montr avoir tojours t la mme malgr les rvolutions des
sicles, la multitude des Erreurs, les Orages des disputes, & les
changemens des Royaumes & des Villes. L'vangile renferme tout ce
qui est necessaire pour rgler la foi & les moeurs, & si l'on veut y
ajoter quelque chose, il faut montrer que ces additions ne sont faites
que par raport  certaines circonstances de tems & de lieux, mais
qu'on ne les propose pas comme ncessaires, ce qui n'apartient qu'au
[26]Souverain Lgislateur; sans cette restriction, on introduiroit
facilement des Dogmes contraires.

[Note 26: _Souverain Lgislateur._ Voi. Rom. XIV. 1. & suiv.
L'Aptre parlant de ceux qui vouloient prescrire aux autres de Rites
particuliers, ou condamner ceux qui les pratiquoient, dit que ce droit
_n'apartient qu' Jsus-Christ seul._ Nous trouvons la mme chose,
Jaq. IV. 12. _Il n'y a qu'un seul Lgislateur qui peut sauver & qui
peut perdre._]

Il n'est pas permis aux Chrtiens, comme nous l'avons remarqu, de
se soumettre avec une obssance aveugle  toutes les Opinions des
hommes, ou de faire une profession extrieure de ce qu'ils ne croient
pas, pratiquant ce qu'ils condamnent intrieurement en eux-mmes,
parce qu'ils le croient contraire aux Prceptes de Jsus-Christ. C'est
pourquoi lorsqu'ils n'ont plus cette libert Chrtienne dont nous
avons parl, ils doivent se retirer non pas comme s'ils condamnoient
ceux qui ne sont pas du mme sentiment qu'eux, mais parce que chaqu'un
doit agir selon ses lumieres, pratiquer ce qui lui parot le meilleur,
& viter ce qu'il regarde comme un mal.



. X. _Que la prudence nous obliger de participer  l'Eucharistie avec
ceux qui ne demandent des Chrtiens que ce que chaqu'un trouve dans les
Livres du Nouveau Testament._

Jsus-Christ aiant tabli deux Sacrements dans son Eglise, savoir le
Batme & l'Eucharistie, il n'a pas dpendu de nous de recevoir le
Batme dans l'Eglise qui enseigne & professe le plus pur Christianisme;
puisqu'il nous a t administr dans l'ge le plus tendre & le plus
incapable de ce discernement; mais ne participant  l'Eucharistie que
dans un ge mur, nous pouvons examiner la Socit Chrtienne dans
laquelle nous voulons recevoir ce Sacrement, & si nous ne l'avons pas
encore fait, nous sommes obligs de le faire dans la suite.

Il y en a qui au lieu de considrer l'Eucharistie, selon l'Institution
de Jsus-Christ, comme un [27]signe de paix, d'union & de charit
entre les Chrtiens, la regardent comme l'tendart de la division, &
excluent de leurs Communion tous ceux qui ne veulent se soumettre qu'
ce que Jsus-Christ leur a propos pour tre le modle de leur
foi, l'objet de leurs esprance & la rgle de leur conduite; qui ne
reoivent ce qu'ils sont persuads tre contenu dans l'Evangile, leur
conscience ne leur permettant pas d'admettre d'autre Rgle que celle
dont nous avons parl; sujet qui ne parot pas mriter d'tre exclus
d'une Assemble. Il est permis, & l'on doit conserver la paix & l'union
avec ces sortes de Personnes, mais il n'est jamais permis  un homme
sage & craignant Dieu de [28]participer  l'Eucharistie avec ceux qui
veulent admettre d'autre Rgle de la foi & des moeurs que l'Evangile, &
qui loignent de leur Communion ceux qui sont d'un sentiment contraire;
mais a l'gard des Chrtiens qui n'admettent d'autre moien d'arriver
au salut que celui que Jsus-Christ & les Aptres nous ont prescrit
dans l'Evangile, & que chaqu'un y peut trouver; l'on peut en toute
suret, & l'on doit mme participer avec eux  l'Eucharistie si
l'on est vritablement atach  l'vangile. Car il y a une grande
diffrence entr'eux, & les autres dont nous avons parl ci-dessus;
puisque tous ceux qui sont appells, & qui participent  la mme
Table reoivent tous galement les Livres du Nouveau Testament comme
la seule & unique Rgle de la foi & des moeurs,  laquelle ils veulent
conformer toutes leurs actions; qui n'admettent aucune Idolatrie, & ne
regardent pas comme Ennemis ceux qui reoivent quelque Dogme qu'ils
n'adoptent pas eux-mmes. Il est certain qu'on ne doit pas communier
avec ceux qui veulent forcer les autres  recevoir leur Doctrine, ou
leurs sentimens particuliers; qui adorent d'autre Divinit qu'un seul
& vrai Dieu Pre, Fils & S. Esprit; qui prouvent par leurs Oeuvres,
qu'ils s'embarassent peu de Prceptes de l'vangile; qui reconnoissent
d'autre moien de salut que ceux qui sont marqus dans les Livres de
l'Alliance ternelle; mais ceux qui ont des sentimens contraires & qui
en fournissent les preuves mritent qu'on s'unisse  eux, & qu'on les
prfere  tous les autres. Il n'y a point[29] d'homme ni d'Ange mme
capable de prescrire au Chrtien un nouvel Evangile comme l'objet de sa
Foi, & c'est cet Evangile qui le rend vrai Disciple de Jsus-Christ,
lorsqu'il s'atache  sa seule Doctrine; qu'il lui obt autant que
la foiblesse humaine le peut permettre; qu'il adore un seul Dieu, qu'il
aime son Prochain comme soi-mme, & qu'il conforme ses actions aux
Rgles de la temprance & de la sobrit. Si l'on retranche quelque
chose de ce que nous venons de marquer, l'on tronquera les Loix de
l'Alliance dont personne ne peut dispenser que Dieu seul; si l'on y
ajote, c'est un joug inutile que personne n'a droit d'imposer aux
Chrtiens. Dieu seul, souverain Arbitre du salut ternel, est le
souverain Lgislateur de qui les Chrtiens peuvent recevoir la Loi.

[Note 27: _Comme un signe de paix._ Voi. I. Cor. X. 16. 17. o aprs
avoir parl du Calice, & du pain de l'Eucharistie dont plusieurs sont
participans, il ajote, _quoi que nous soyons plusieurs, nous ne sommes
qu'un seul pain & qu'un seul corps; car nous participons tous  un seul
pain._ Paroles qui prouvent que l'Eucharistie est un signe d'union entre
les Chrtiens, comme l'on judicieusement remarqu les plus clbres
Interprtes.]

[Note 28: _Participer  l'Eucharistie._ _Grotius_ a t du mme
sentiment comme il parot par un petit Livre qui a pour titre. _Si l'un
doit tojours participer aux signes_, o il traite des raisons qu'on
peut avoir de ne pas communier. _Tom_. 4. _Oeuv._ Theol. p. 511.]

[Note 29: _Il n'y a point d'homme_. Voi. la Not. sur. . I.]
 On
pourroit nous demander par quel titre ces Assembles Chrtiennes, dont
nous venons de tracer le portrait, sont distingues des autres; mais
il ne s'agit pas ici d'une dnomination particulire: le Lecteur doit
tre persuad que par tout o il trouvera les Principes que j'ai
tablis, ce sont les Assembles que j'ai eu en vue; partout o sera
cette seule & unique Rgle de la Foi, & cette libert de Conscience
dont j'ai parl, qu'il s'assure que c'est l le vritable
Christianisme, sans s'atacher  aucun nom particulier, ce qui ne fait
rien  la chose. Je croi qu'il y en a plusieurs de ce caractre, & je
demande  Dieu de tout mon coeur qu'il les augmente de jour en jour,
afin que son Royaume vienne & soit tendu dans toutes les parties du
Monde; que tous les hommes lui obssent, & ne rendent hommage qu'
lui seul.



. XI. _De la Discipline Ecclsiastique._

Il se prsente ici quelque difficult sur la forme extrieure
du Gouvernement de l'glise, ce qu'on appelle la discipline
Ecclsiastique: car il n'y a point de Socit semblable  celle de
l'glise qui puisse subsister sans ordre, c'est pourquoi il a fallu
tablir quelque forme de Gouvernement. Or on dmande quel modelle les
Aptres nous ont laiss sur ce sujet, & de quelle manire ils ont
conduit & gouvern n les glises, puisque ce qui a t tabli
ds le commencement semble mriter la prfrence, & que de deux
glises qui enseignent galement la Doctrine de Jsus-Christ dans
toute sa puret, il faudroit prfrer celle qui suivroit dans la
Pratique le Gouvernement des Aptres, quoique ce Gouvernement seul
destitu de la Prdication de l'vangile ne ft qu'un fantme
d'glise.

Or il se trouve aujourd'hui deux sortes de Gouvernement; l'un par lequel
l'glise est conduite sous l'autorit d'un seul vque, qui a
seul le droit d'ordiner des Prtres & d'autres Ministres d'un ordre
infrieur; l'autre dans lequel tous les Ministres ont un pouvoir gal,
& associent  leur Gouvernement quelques personnes de l'glise,
sages, prudentes, & d'une conduite sans reproche. Ceux qui ont lu sans
prjug ce qui nous reste des plus anciens crivains de l'glise;
[30]ne peuvent ignorer que la premire forme de Gouvernement qu'on
appelle piscopal, tel que nous le voyons tabli dans la partie
mridionale de l'Angleterre, fut mis en pratique dans le premier
sicle aprs les Aptres, ce qui suffit pour conclure qu'il est
d'institution Apostolique; mais  l'gard de celle qu'on appelle
Presbytrienne, elle doit son origine  ceux qui s'tant sparez de
la Communion de Rome dans le 16. sicle, l'on tablie en plusieurs
endroits de France, d'Allemagne, de Suisse, & de Flandres.

[Note 30: _Ne peuvent ignorer._ Voi. _notre Histoire Ecclsiast._ l'an.
52. 6. 68. 8. & suiv.]

Ceux qui ont lu l'Histoire de ce sicle savent, que cette forme de
Gouvernement ne fut introduite que parce que les vques refusrent
d'accorder la Rforme qu'on demandoit dans la foi & dans les moeurs,
& qu'on jugeoit indispensable pour extirper les Erreurs & abolir les
Vices. Si les vques de ce tems l eussent voulu faire librement &
de bon coeur, ce que firent dans la suite ceux d'Angleterre l'on verroit
une uniformit de Gouvernement parmi tous ceux qui se sont spars de
Rome, & l'on et prvenu une infinit de malheurs, suites ordinaires
des troubles & des divisions; car examinant la chose avec attention,
l'on voit que la seule raison qui a fait changer le Gouvernement, c'est
qu'on ne pouvoit rien obtenir ni esprer de juste & d'quitable de
ceux qui conduisoient alors. C'est ce qui a fait introduire la forme
Presbytrienne, qui tant une fois tablie, il a t, & il est
encore aujourd'hui de l'intrt des Souverains & des Magistrats de la
maintenir,  moins de vouloir porter le trouble & la division dans les
Provinces & dans les Villes, ce que des personnes sages n'accorderont
jamais, & ce qui ne seroit pas  souhaiter. La forme du Gouvernement
fut autrefois tablie pour conserver la Doctrine Chrtienne, & non pas
pour troubler la Rpublique qui ne pourroit tre agite, sans que la
Religion en ressentt le contrecoup.

C'est pourquoi les personnes les plus sages qui auroient souhait
que le Gouvernement le plus conforme aux tems Apostoliques et t
tabli partout, ont cru qu'il toit plus  propos de laisser les
choses dans l'tat o elles sont, que de s'exposer aux dangers
invitables qui accompagnent presque tojours les changemens & les
nouveauts. Cependant les plus judicieux n'ont point conu pour ce
sujet de sentimens de haine & d'animosit les uns contre les autres;
ils ne se sont ni chargez d'outrages, ni condamnez, comme ont coutume de
faire ces Esprits brouillons qui n'agissent que par intrt de Parti,
comme si le salut ternel dpendoit de la forme du Gouvernement
Ecclsiastique, ce qu'on ne prouvera jamais par l'criture ni par
l'Esprit de la Religion Chrtienne.



. XII. _Que Grotius a beaucoup estim l'ancienne Discipline,
quoiqu'il n'ait jamais condamn l'autre._

Ceux qui ont lu les crits du clbre Grotius, & qui ont examins
sa Doctrine & ses moeurs, sont trs-convaincus qu'il s'toit form
[31]une juste ide de la Doctrine la plus pure dont il a prouv la
Vrit, & qu'il n'a jamais cru d'autre Religion vritable; mais
parfaitement instruit de ce que les Auteurs Ecclsiastiques ont
raport sur ce sujet, & voiant que la forme du Gouvernement piscopal
toit la plus ancienne, il l' approuve de la maniere qu'elle
subsiste en Angleterre, comme on en peut juger par ses paroles[32]
raportes au bas de la page. Il ne faut pas douter que si la chose et
dpendu de lui, & qu'il n'et pas t agit par de si fcheux
contretems, & aigri par la malignit de ses Ennemis, il ne se ft
joint  ceux qui suivoient cette ancienne forme de Discipline & qui
n'eussent exig de lui que la pure Doctrine Chrtienne que nous avons
raporte, & dont il a lui-mme prouv la Vrit. Ce qui nous engage
 avoir cette pense est fond sur des raisons qui nous ont paru si
importantes, que nous les avons jointes  ce petit Livre.

[Note 31: _Une juste ide._ Voi. entr'autres choses _l'Instruction des
Enfans Chrtiens_ que l'Auteur a traduit des Vers flamans en Latin.
Tom. 4. _Ouvrag. Theol._ p. 629. Il a souvent mme rpt dans
ses derniers Ouvrages que tout ce qui est ncessaire au Salut est
clairement renferm dans le _Nouveau Testament._ Voi. ses Remarq. fur
_les Consult._ de _Cassand._  la fin, o il traite de la suffisance &
de la clart de l'criture, de sorte que selon ses Principes, chacun
peut tirer de l les Points essenciels de la Doctrine Chrtienne que
nous avons raports.]

[Note 32: _Par ses paroles raportes &c._ Remarq. _Consult._ de
_Cassand_. 14. _Les vques sont suprieurs aux Prtres, & nous
trouvons cette dignit de prminence tablie par Jsus-Christ dans
la personne de Pierre & continue par les Aptres partout o ils
en ont trouv l'occasion, pratique approuve par le S. Esprit dans
l'Apocalipse;_ c'est pourquoi comme _il est  souhaiter que cette
pratique soit tablie par tout &c._ Voi. ce qu'il dit ensuite touchant
la puissance Ecclsiastique, & dans l'Examen de l'Apologie de River. p.
714. Col. 2. a quoi l'on pourroit joindre les lettres qui sont  la fin
de ce petit Ouvrage.]



. XIII. _Exhortation  tous les Chrtiens diviss de sentimens de
n'exiger les uns des autres la crance d'aucun Point de Doctrine, que
de ceux dont chacun connoit la certitude par la lecture du Nouveau
Testament, & qui a tojours fait l'objet de la Foi._

Les choses tant comme nous les avons raportes, nous ne pouvons
trop exhorter les Chrtiens de se souvenir que ce que nous avons dit
renferme toute l'essence de la Religion Chrtienne dont la Vrit
peut tre prouve par les Argumens de Grotius, & qu'il ne s'agit pas
de Points de dispute que chacun conteste de part & d'autre, & qui ont
enfant tant de maux: puisqu'on ne peut persuader  personne, qui aura
lu & mdit avec attention & respect le Nouveau Testament, qu'il y ait
un [33]autre Lgislateur que Jsus-Christ des Loix duquel dpende
l'ternit du Salut; ceux qui seront convaincus de ces Vrits,
ne pourront jamais obtenir d'eux-mmes, d'admettre ou regarder comme
ncessaire au Salut & essentiel  la Foi ce qui ne sera pas fond
dans la Doctrine de Jsus-Christ & des Aptres, soit qu'il le regarde
comme vrai, ou qu'il croie lui tre contraire. C'est pourquoi le
meilleur & le plus ficace ce de tous les moiens qu'on puisse employer
pour terminer les disputes, c'est de n'obliger personne  croire que ce
qu'il connoit certainement tre rvl; & l'on ne doit pas craindre
les inconveniens qui en pouroient arriver, puisque l'Exprience
dmontre que dans la dure de tous les sicles qui se sont couls
depuis Jsus-Christ jusqu' nous il n'y a pas eu un homme de bon sens
qui ait rejett les Points essentiels de la Doctrine Chrtienne que
nous avons raports. Si l'on ne demandoit que cette seule chose [34]&
qu'on voult se fixer sur ce qui est essentiel  la Foi, les
disputes seroient bientt termines, & les autres Points, dont on ne
conviendroit pas unanimement, ne regarderoient plus le corps entier des
glises, mais les particuliers qui agissant chacun selon les lumieres
de leur Conscience, en doivent un jour rendre compte  Dieu: s'ils
pouvoient se persuader qu'ils sont tous d'accord sur les Points
fondamentaux de la Religion, comme cela est vrai, & qu'ils se
tolrassent mutuellement sur le reste, sans employer la violence ou
de lches & d'indignes artifices, pour attirer les autres dans leurs
sentimens, & les astreindre  leurs Culte; c'est en quoi consisteroit
la paix qu'on peut esprer sur la terre. [35]L'ignorance des hommes,
soutenue & fortifie des prjugs qui les aveuglent, ne doit pas
faire esprer  une personne sage & prudente de pouvoir les runir
tous dans un mme sentiment, soit qu'on y emploie la violence, ou qu'on
les convainque par les raisons les plus solides. Les Esprits les plus
clairs, & les coeurs les plus nobles n'ont jamais approuv la
violence, qui est le ministre de mensonge, & non pas de la Vrit; &
les Savans qui se laissent souvent blouir par de fausses lumieres,
ou aveugler par les prjugs de l'ducation, & d'autres motifs
particuliers, connoissent asss le poids des raisons qu'on leurs
propose; ce qui rend inutile la violence qu'on leurs voudroit faire pour
les forcer d'agir ou de parler contre leurs consciences. Que ceux qui
sont chargs du Gouvernement de l'glise soient contens qu'on croie 
l'vangile, & qu'on tablisse ce Point de Foi, comme ce qu'il y a de
plus essentiel, qu'on observe ses Prceptes, & qu'on espre le Salut
de la fidlit avec laquelle on observera ses Loix, alors tout sera
dans l'ordre; mais pendant qu'on fera un mlange des Traditions
humaines avec la Rvlation, & qu'on voudra unir les choses douteuses
avec celles qui sont certaines, les disputes ne finiront point, & il n'y
aura aucune esprance de paix que tous les gens de bien & qui ont de la
pit doivent demander  Dieu de tout leurs coeur, contribuant  la
procurer par tous les moiens dont ils sont capables.

[Note 33: _Un autre Lgislateur._ Les paroles de S. Jaq. IV. 12. sont
formelles sur ce sujet; nous les avons cites au . 5. avec d'autres
qui s'y raportent. De plus la chose parle d'elle-mme, puisque les
Chrtiens tant diviss par des sentimens contraires, personne ne
voudra se soumettre aux raisons du Parti opos.]

[Note 34: _Cette seule chose._ Ce fut le sentiment du Jaques I. Roi
d'Angleterre, si nous en croions Casaubon, qui dans la rponse aux
Lettres du Cardinal _du Perron  la 3. Observ. p. 1612._ nous raporte
ces paroles. _Le Roi croit qu'il n'y a pas un grand nombre de choses
ncessaires au Salut, c'est pourquoi sa Majest se persuade que le
meilleur & le plus court moien pour tablir la paix & l'union, c'est de
sparer avec precision les choses qui sont ncessaires de celles qui
ne le sont pas, & d'emploier tous ses soins pour convenir des choses qui
sont absolument ncessaires, accordant une entire libert sur celles
qui ne le sont pas._]

[Note 35: _L'ignorance des hommes._ _Hilaire_ a pens trs-juste,
lorsqu'il a dit sur la Trinit Liv. 10. N. 70. _Dieu ne nous a point
appellez au Salut &  la Vie ternelle par des questions pineuses &
difficiles; il ne veut point nous attirer  lui par les traits d'une
loquence mondaine: ce qu'il nous prescrit pour arriver  l'ternit
est galement absolu & facile, c'est de croire que Dieu a rsuscit
Jsus-Christ des morts & le reconnotre & confesser pour notre
Seigneur._]





[Illustration]

LIVRE
_Contre l'indiffrence des Religions_

_par Mr. LE CLERC._



. I. Quiconque a dit le premier[1] qu'il y avoit une Alliance immuable
entre l'Esprit de l'Homme & la Vrit d'o les effects sembloient
dpendre, quoique souvent interrompus par les Passions & les changemens
des hommes, sans cependant jamais se sparer, parot avoir voir pens
trs-juste. Car il n'y a personne qui veuille tre tromp, & qui
n'aime mieux connotre la vrit des choses que d'tre dans l'erreur
 leur gard lors qu'elles sont importantes, & mme quand elles
ne consisteroient que dans une simple contemplation. Nous aimons
naturellement le vrai, & nous hassons l'Erreur, de sorte que si nous
connoissions le chemin qui conduit a la Vrit, nous le suivrions sans
contrainte; c'est pourquoi tant de grands hommes ont immortalis leur
mmoire en emploiant toute leur Vie  la recherche de la Vrit. Il
y en a eu une infinit, & il s'en trouve encore aujourd'hui parmi
les Physiciens, & les Gomtres qui se sont donn des peines
inconcevables pour la dcouvrir; [2]& qui ont avou n'avoir jamais
got de plaisir plus sensible & plus doux, que lors qu'aprs de
longues & pnibles recherches, ils ont enfin trouv le vrai. Nous
regardons mme la connoissance & l'amour de la Vrit, comme un des
plus glorieux Privileges qui distinguent les hommes des Animaux.

[Note 1: _Quiconque a dit le premier._ _Jean Smith_ dans ses Diff. imp.
 Lond. en 1660. _Augustin Sorin. 140. sur les paroles de l'vang. de
St. Jean. Tom. S. Col. 682._ Tout homme cherche la Vrit & la Vie,
mais chaqu'un n'en trouve pas le chemin; _& au mme serm. 140. Col.
726. l'Esprit hait l'Erreur, & l'on peut comprendre le degr de
la haine qu'il lui porte, puisque la joie de ceux qui ont l'esprit
troubl, est un sujet de compassion qui fait pleurer les sages. Si l'on
proposoit le choix de ces deux choses: Voulez vous tre dans l'Erreur,_
ou _suivre la Vrit, il n'y a pas un homme qui ne prt_ les dernier
parti.]

[Note 2: _Et ont avou n'avoir jamais gots de Voi. la Vie de
Pythagor. par Diogene Larce Liv. I. 12.]

Mais comme chaque Vrit n'est pas de la mme importance, qu'il y a
certains Dogmes Thoriques que nous ngligeons d'approfondir,
parce qu'ils ne pourroient nous procurer aucun avantage, ou du moins
trs-peu; & que leur recherche semble ne pas mriter tant de peines;
il y en a d'autres qui sont si importans que nous consacrons de bon
coeur nos soins les plus assidus & nos travaux les plus redoubls pour
les connotre; tels sont ceux qui nous enseignent les moiens de couler
nos jours dans la paix, le bonheur & la tranquilit, ce que tous les
hommes estiment & recherchent avec ardeur & empressement. Si nous
joignons  une vie bien rgle & heureuse (car ce qui est bon,
c'est--dire conforme  la Vrit doit tojours tre regard
comme heureux) le bonheur ternel qui doit suivre cette vie si courte,
ce que tous les Chrtiens dans toutes les Communions diffrentes font
profession de croire; l'on avouera que la connoissance des moiens
moiens par lesquels on y peut parvenir mrite toute ntre tude, nos
recherches & ntre application.



. II. _Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par
consquent l'on doit emploier tous ses soins  la connotre._

Nous ne parlons point ici  ceux qui mprisent toute sorte de
Religions & nous n'avons rien  leur dire; le clbre Grotius les a
si solidement rfuts dans l'Ouvrage dont nous avons parl ci-dessus,
qu'il n'y a point d'homme qui cherche la Vrit, qui puisse, aprs
l'avoir lu, rvoquer en doute qu'il y a un Dieu qui veut tre honor
des hommes, & qu'ils lui rendent le Culte que Jsus-Christ a tabli,
promettant  ceux qui le serviront de cette maniere la flicit
ternelle aprs cette vie fragile & prissable.

Sur ce principe, personne ne peut douter que la Religion ne soit de
la derniere importance, & que se trouvant plusieurs Assembles de
Chrtiens diffrens dans leurs Dogmes, on doit s'appliquer 
connotre celle qui est la plus conforme  la Doctrine & aux
Prceptes de Jsus-Christ. On ne peut pas les regarder toutes dans le
mme point de vue, & les considrer comme tant gales, puisqu'il
y en a plusieurs si diffrentes dans la Doctrine & dans le Culte,
qu'elles s'accusent rciproquement des Erreurs les plus monstrueuses, &
du Culte le plus corrompu; qu'il y en a mme quelques-unes qui excluent
les autres du Salut ternel. Si la chose toit vraie, il faudroit s'en
sparer d'abord pour s'atacher  ceux qui se disent vritablement
Chrtiens, & qui objectent  leurs Adversaires des Points si
essenciels. Car il ne s'agit pas simplement de cette vie fragile &
mortelle, sujette  une infinit de maux, de chagrins & de traverses
dans quelqu'tat qu'on soit plac; mais il s'agit des supplices dont
Dieu menace ceux qui ne croiront pas  l'vangile, & de la possession
d'un bonheur ternel & infiniment parfait.

Cependant l'on trouve des hommes, qui  la vrit ne sont pas savans,
& n'ont jamais lu ni mdit l'criture, qui par consquent ne
connoissent point les sujets contests entre les Chrtiens, & ne
peuvent savoir qui a raison; ceux de ce caractre s'embarrassent
peu d'entrer dans cette discussion, se persuadant qu'il est permis
d'embrasser le sentiment, ou de pratiquer le Culte qu'on veut. La chose
leur parot indiffrente quelque Communion Chrtienne qu'on suive, &
dont on fasse profession. Nous ne parlons pas simplement du menu Peuple,
mais il y a des Roiaumes o non seulement le Commun, mais les Grands &
les premiers de l'tat aprs s'tre spars de l'glise Romaine, y
rentrrent sous un nouveau Regne, & parurent ensuite les plus zls
 secouer son joug, lorsque le Gouvernement changea de face. Sous
_Henri_ VIII. Roi d'Angleterre, on fit plusieurs Ordonnances contre
l'glise Romaine, non seulement par la seule autorit du Roi, mais du
consentement des principaux Officiers de la Couronne, & des plus Grands
du Royaume; & ceux mme qui n'approuvoient pas les raisons de ce
Prince souscrivirent cependant  sa volont. Aprs sa mort, son fils
_Edouard_ VI. qui lui succda, aiant embrass le Parti de ceux qui
s'toient spars de la Communion de Rome, ce que son Pre avoit
dj fait, & qui avoient tabli des Dogmes condamns par le Pape &
ses Adhrans, les principaux du Roiaume firent une profession publique
de la Religion du Roi. _Edouard_ tant mort, _Marie_ sa soeur,
entirement dvoue au Pape, monta sur le Thrne; l'on vit alors les
Grands du Roiaume se joindre  la Reine & devenir zls perscuteurs
de ceux qui sous le Regne prcdent avoient paru avec clat &
mpris l'Autorit de Rome; aprs la mort de _Marie_, _Elizabeth_
lui succda, & qui aiant suivi les sentimens d'_Edouard_ son frre
affermit la Religion par un long Regne, & en posa des fondemens si
solides, qu'ils lui servent encore aujourd'hui des base & de soutien.

Ceux qui liront l'Histoire de ce Sicle, verront que ces variations
de la part des Grans du Roiaume ne peuvent avoir pour principe qu'une
fausse persuasion que l'on peut galement trouver le Salut ternel
dans toutes les Communions Chrtiennes. J'avoue qu'on peut attribuer
une partie de ces changemens  la crainte; mais quand je me reprsente
le courage des Anglois, la constance & le mpris de la mort dont ils
ont si souvent fourni des preuves, je croi facilement que l'atachement
 la vie & l'indiffrence de la Religion, principalement dans les
Grands du Roiaume, ont t les mobiles de ces variations si sensibles.



. III. _Que l'indiffrence de Religion n'est pas permise
d'elle-mme; qu'elle est deffendue par les Loix divines, & condamne
par toutes les Communions Chrtiennes._

Plusieurs raisons dmontrent avec vidence, que c'est une Erreur
trs-dangereuse de croire qu'on peut placer la Religion parmi les
choses arbitraires, qu'on peut changer comme un habit, conformant sa
Crance & sa Foi aux circonstances du tems o l'on se trouve. Nous
raporterons sur ce sujet les principales raisons tires de la nature de
la chose mme, des Loix divines, & du consentement unanime de tous les
Chrtiens.

Premirement il est honteux de mentir & sur tout dans une chose
importante, puisqu'il est deffendu de le faire dans la plus lgre,
 moins de produire plus de fruit par le mensonge que par la vrit;
mais ici les hommes ne peuvent ni mentir ni dissimuler sans s'exposer 
un danger trs-vident, puisque confirmant le mensonge autant qu'ils
en sont capables dans une chose si importante, ils oppriment la Vrit
& la retiennent captive dans les tnbres. Exemple contagieux,
principalement dans les Personnes distingues sur qui le Peuple rgle
sa conduite, & qui se rendent coupables non seulement de leurs propres
pchs, mais de ceux o ils entranent les autres par leur mauvais
exemple; ce qui fait d'autant plus d'impression sur les Esprits, qu'on
se rend tojours plus attentif sur les actions des Suprieurs que sur
leurs paroles.

Il est galement honteux & indigne d'un Coeur noble & gnreux de
mentir pour conserver une vie fragile, prissable & mortelle, & aimer
mieux dplaire  Dieu qu'aux hommes. C'est pourquoi les plus grans
Philosophes ont prfr la mort, aux actions qu'ils croioient
condamnes par la Divinit. [3]Socrate nous en fournit une preuve,
puisqu'il aima mieux boire de l'extrait de Cigu, que de vivre & cesser
de parler en Philosophe selon sa coutume. D'autres se sont[4] exils
de leur Patrie, plutt que de renoncer aux Opinions qu'il avoient
soutenues les croiant vritables. Il s'en est trouv d'asss
courageux parmi les Paens pour oposer une conduite rgle au
torrent du vice, couvrir de honte la corruption de leur sicle par les
reproches les plus vifs, & cru qu'il valoit mieux mourir que de flatter
un Tiran, & changer leur maniere de vivre. Tels ont t Thraseas [5]le
louche & [6]Helvidius l'ancien qui choisirent la mort, plutt que
d'approuver par de lches & d'indignes flatteries les vices & le
drglement des Empereurs; ce qui aiant t pratiqu par des hommes
qui n'avoient qu'une esprance incertaine d'une vie plus heureuse que
celle-ci, doit faire une impression plus vive sur ceux qui ont une
esprance invariable d'une flicit ternelle.

[Note 3: _Socrate._ Voi. ce que nous avons raport sur ce sujet dans
nos Ouvrages de Littrature, Liv. I. C. III.]

[Note 4: _Exils de leur Patrie._ Galeaux dans le Livre o il montre
que les _affections de l'Ame suivent les mouvemens du Corps_: Chap.
dern. sur la fin parlant des Stociens, dit _qu'ils ont mieux aim
abandonner leur Patrie, que de trahir leurs sentimens en cachant leur
Doctrine._]

[Note 5: _Thrasas le louche._ Fut mis  mort sous le Regne de Nron,
parce qu'il ne _voulut pas le flatter_ dans ses vices. Voi. Annal.
Tacite, Liv. XVI. XXIV. & suiv.]

[Note 6: _Helvidius l'ancien._ Gendre de Thrasas,  qui on commanda
de sortir d'Italie, selon le raport de Tacite dans le mme endroit; qui
fut ensuite mis  mort par Vespasien, comme nous le raporte Sutone
Chap. XV. parce qu'il n'avoit pas tmoign assez de respect pour
son nouveau Souverain. Le Fils d'Helvidius eut le mme sort, puisque
Donatien le fit mourir. Voi. Sueton. dans sa Vie, & Tacite dans la Vie
d'Agricola. C. XLV.]

Tous les Sicles ont immortalis la mmoire de ceux qui se sont
exposs  la mort avec un courage intrpide pour le salut de leur
Patrie; & sur ce principe, qui pourra refuser des louanges  ceux qui
ont prfrs le Ciel  la terre, & une Vie ternelle & bienheureuse
que la Rvlation nous dcouvre,  cette vie mortelle & fragile qui
doit finir un jour? Qui au contraire ne blameroit pas une ame basse
qui aime mieux conserver une vie qui lui est commune avec les Btes &
qu'elle doit bientt perdre, que de le mettre en possession d'une vie
bien heureuse & immortelle lorsque l'occasion s'en prsente? Nous
voions des Soldats affronter avec intrpidit les prils les plus
dangereux moins par amour pour leur Patrie, que pour acqurir & se
conserver la faveur & la bienveillance du Prince & du Souverain, & la
faire ensuite rflchir sur leur Famille. Nous les voions sur le bord
du Tombeau se fliciter que leurs Enfans soient intresss dans
les plaies qui leurs procurent la mort. Combien de Mercenaires qui
combattent & exposent leur vie pour un gain sordide; & il se trouvera
des hommes qui pour soutenir la Vrit qui est ternelle, agrable
 Dieu & accompagne des plus magnifiques rcompenses, ne voudroient
pas risquer je ne dis pas la vie, mais leurs biens & les honneurs qu'ils
possdent! C'est pourquoi Jsus-Christ nous a donn le Prcepte
renferm dans ces paroles; [7]_Quiconque fera profession d'tre 
moi, devant les hommes; je le reconnotrai aussi pour mien, devant mon
Pre, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'tre  moi, devant les
hommes; je nierai aussi qu'il soit  moi, devant mon Pre, qui est au
Ciel._ Paroles dans lesquelles il nous enseigne qu'il reconnotra pour
ses Disciples & couronnera de la gloire ternelle celui qui n'aura
jamais dissimul ni cach sa Doctrine par ses oeuvres ni par ses
paroles. Il nous avertit dans une autre endroit; [8]de nous conduire
avec prudence, & _de ne pas jetter les perles devant les Pourceaux_;
mais cette prudence ne tend pas  nous engager  dissimuler ou 
mentir pendant toute ntre vie, pour viter la colre & l'animosit
des hommes; &  ne pas tenter en vain de faire revenir  eux-mmes
des gens aveugls par l'Erreur, & obstins dans leur aveuglement. Il
nous dclare mme, aprs les paroles que nous avons raport, u'on
sera oblig de garder cette conduite, & de confesser publiquement son
Nom malgr la haine des Parents, la perscution de ses Proches, & le
danger de la mort. _Car celui,_ dit-il, [9]_qui aimera son Pere & sa
Mre plus que moi n'est sera pas digne de moi; celui qui aimera son
Fils ou sa Fille plus que moi, ne sera pas digne de moi;_ ce qu'on peut
appliquer  celui qui par des vues charnelles & pour l'amour de ses
Parens dissimule la Doctrine de Jsus-Christ & ses Prceptes. Il nous
avertit mme que cette fermet peut nous exposer  la mort; mais
que ce motif ne doit pas nous obliger  changer de conduite,
puisque perdant cette vie nous retrouvons dans celle qui est avenir
l'immortalit bien-heureuse, ce qui fait qu'il ajote, [10]_Celui qui
ne prendra pas sa croix, & qui ne me suivra pas, ne sera pas digne de
moi: Celui qui aura conserv sa vie_ (dans ce sicle) _la perdra_
(dans le sicle futur), _& celui qui aura perdu la vie (sur la terre)
_ cause de moi, la trouvevera_ dans le Ciel accompagne d'un bonheur
ternel.

[Note 7: _Tout homme donc &c._ Matth. X. 32.]

[Note 8: _De ne pas jetter les perles_ &c. Matt. VII. 6.]

[Note 9: _Qui aimera son Pre_ &c. Matt. X. 37.]

[Note 10: _Celui qui ne prend_ &c. Matt. X. 38. 39.]

Doctrine si vidente & si claire que toutes les diffrentes Communions
la reoivent & l'admettent: ceux qui obissent au Pape, ou qui en sont
spars conviennent tous d'un commun accord qu'il n'est jamais
permis de dguiser ni de trahir les sentimens de sa Conscience sur la
Religion, lorsqu'il s'agit des Dogmes fondamentaux, & que cela se peut
faire sans trouble & sans tumulte: car il seroit plus  propos de se
taire sur des choses qui ne touchent ni la Foi ni la puret des moeurs,
afin de ne pas donner lieu  des contestations &  des disputes
perptuelles entre les Chrtiens, puisque nous trouvons si peu de
Savans qui soient parfaitement d'accord sur toutes choses; nous disons
qu'alors il vaudroit mieux se taire, & non pas feindre ou dguiser,
puisque garder le silence sur ses sentimens, ce n'est pas mentir; mais
dire qu'on croit ce qu'on ne croit pas c'est un mensonge formel. De plus
si l'on veut faire passer en Loi un Dogme que vous croiez faux, il vous
est permis & vous ts oblig de tmoigner avec douceur & modestie
que vous n'tes pas de ce sentiment, & le faire sans clater par des
disputes & des contestations. Autrement la douceur du Gouvernement de
l'glise Chrtienne, qui n'exclut pas la diversit d'Opinions lorsque
la Charit n'en soufre aucun domage, deviendroit une Tirannie qui
voudroit enchaner les penses, & les rnir toutes au mme objet
sans que l'Esprit et la libert de varier sur la moindre chose. Il
y a une infinit de Questions Thoriques & trs-obscures,
principalement  ceux qui n'en ont jamais fait une tude
particulire; Questions qui ne doivent jamais porter aucune atteinte 
la libert Chrtienne; vrit d'autant plus certaine, que de l'aveu
de tous les Chrtiens il y a une infinit de passages de l'criture,
& un grand nombre d'Opinions Thologiques sur lesquelles les Savans ne
se sont jamais accords & ne s'accordent pas mme entre ceux qui en
d'autres choses demandent & exigent un consentement unanime.



. IV. _Qu'il ne faut pas lgrement taxer d'Erreur & d'un Culte
deffendu, ceux qui sont d'un sentiment contraire au notre, ou les
exclure du Salut ternel qui ne se peut trouver dans leur Communion;
quoiqu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas,
ou de pratiquer ce que nous condamnons._

Ceux qui sont spars de l'glise Romaine, & ceux qui y sont encore,
ne sont pas d'un mme sentiment entr'eux sur tous les Points, quoique
selon la pense des plus clairs de part & d'autre les choses dans
lesquelles ils diffrent ne portent aucune atteinte a la Foi, & aux
homages que nous devons  Dieu. Il est vrai que ceux qui sont spars
de l'glise Romaine l'accusent d'avoir introduit des Dogmes & un Culte
qu'ils croient faux; nous ne dcidons rien sur ce sujet, mais nous
disons que selon le sentiment de cette glise il n'est jamais permis de
feindre approuver ce qu'on condamne, puisqu'elle n'admet personne dans
sa Communion qui fasse connotre qu'il ne s'accorde pas avec elle sur
ce sujet.

Il se trouve cependant parmi ceux qui sont dtachs de Rome[11] des
Savans clairs & d'une profonde littrature, qui ne croiant pas
qu'il leur ft permis de r'entrer dans une Communion dont ils se sont
spars  cause de la Doctrine & du Culte, ne voudroient pas exclure
du Salut ternel tous ceux qui vivent & meurent dans cette Eglise, de
quelqu'ordre qu'ils soient Savans o Ignorans. Ceux qui croient
la Doctrine de Rome contraire & opose  l'esprit & aux Points
fondamentaux du Christianisme savent qu'il ne leur est pas permis d'en
faire profession ni de feindre approuver ce qu'ils condamnent, puisque
s'ils tomboient dans ce malheur & qu'ils y persvrassent jusqu' la
mort, ils n'auroient rien  prtendre au Salut, mais  l'gard de
ceux qui suivent de bonne foi cette Doctrine qu'ils croient conforme
 la Rvlation, ou du moins ne lui tre pas si contraire, qu'elle
sappe les fondemens de la Foi ou de la Saintet Chrtienne, soit
que cette pense soit le fruit des tudes de leur jeunesse, soit
prjug, dfaut de lumire, de connoissance ou de jugement; les
Auteurs dont nous avons parl ne croient pas qu'on puisse exclure du
Salut ces sortes de personnes, parce qu'ils ne savent pas jusqu'
quel point Dieu tend sa misricorde. Il y a une infinit de
circonstances, de lieux, de tems, d'affections de l'Ame qui nous sont
inconnues & qui peuvent affoiblir ou diminuer devant Dieu les fautes des
hommes pcheurs: ce qui fait qu'on doit excuser dans les uns, ce que
l'on condamneroit dans d'autres plus savans & plus clairs: c'est
pourquoi ils croient qu'il est plus conforme aux Loix de la sagesse & de
l'quit Chrtienne, en condamnant la Doctrine & le Culte, de laisser
au Jugement de Dieu ceux qui pratiquent l'un & l'autre, quoique cet acte
de charit ne les empche pas de croire qu'il ne leur est pas permis
de suivre cette Doctrine ni de pratiquer ce Culte.

[Note 11: _Des Savans clairs._ Entre ceux qui composent ce nombre
_Guillaume Chillingworthius,_ dans un Livre Anglois intitul; _la
Religion des Protestans est un chemin sr qui conduit au Salut,_ o il
raporte tous les Auteurs qui sont de son sentiment.]

On ne peut pas conclure de ces principes qu'un homme lev dans
d'autres sentimens, instruit dans l'tude & la connoissance des saintes
Lettres, selon la coutume de ceux qui se sont spars de Rome, qui
agissant contre sa Conscience feroit ou diroit ce qu'il croit faux
ou deffendu, & trahiroit la Vrit dans quelque vue temporelle &
mondaine, il ne s'ensuit pas qu'un homme dans ces dispositions puisse
esprer le pardon de Dieu, principalement s'il meurt dans la funeste
habitude de faire ou pratiquer ce qu'il condamne, ou qu'il et t
dans le dessein de continuer plus long-tems s'il et plus long-tems
vcu. Nous ne croions pas que dans toutes les Communions qui se disent
Chrtiennes, un homme de ce caractre puisse trouver aucune assurance
de Salut.

Que les Hypocrites considrent & examinent ce qu'ils font lorsqu'ils
mprisent & foulent aux pieds toutes les lumieres que la Raison & la
Rvlation leur prsentent qu'ils les rendent inutiles les par leur
conduite, & s'embarassent si peu du jugement unanime que tous les
Chrtiens portent sur ce sujet. Il est vrai que ces sortes de personnes
ne doivent pas tre mises au rang des Savans, & qu'il ne faut pas
croire qu'elles aient examin les choses avec prcision; au contraire
ces gens mprisent la Littrature des Thologiens, & n'ont aucune
connoissance de ce qui est essentiel pour porter sur ce sujet un
jugement quitable & solide. Ils ne font pas plus de cas de la
Philosophie que les plus distingus d'entre les Romains ont autrefois
tant estime & qui tire sa source de la lumire naturelle, parce
que toutes leurs vues portent  satisfaire leurs Passions, ce que la
Philosophie Payenne n'a jamais approuv; peu inquiets du jugement des
sicles passs, & se mettant peu en peine de ceux d'aujourd'hui, sans
se soucier de ce qui arrivera dans la suite, l'on peut dire qu'ils sont
plus semblables  des Btes qu' des hommes raisonnables, puisque la
Raison ne leur sert de rien & qu'ils n'en font aucun usage. Ceux de ce
caractre, qui ne se font aucune peine de feindre ou de mentir, ne
mritent aucune crance; ils sont indignes de possder la confiance
de qui que ce soit dans les choses de cette vie, puisqu'ils croient
pouvoir impunment se moquer de Dieu & des hommes dans la plus
importante des toutes les affaires. Il s'en trouve parmi eux qui posent
pour principe qu'on doit tojours suivre la Religion du Prince, qui
venant  changer peut faire varier la foi, & il n'est pas tonnant de
leur voir avancer des maximes si impies, puisqu'ils n'ont pas mme les
principes de la Religion naturelle & comptent pour rien les lumieres de
la droite Raison & de la Vertu. Que les Princes & les Souverains sont 
plaindre d'honorer de leur confiance des gens de ce caractre qui ne
croient ni Religion naturelle ni rvle; & n'en observent aucuns
principes! Des gens qui n'ont aucune teinture des belles Lettres ni des
Sciences, qui se moquent du jugement des personnes les plus claires,
qui se mettent peu en peine de rechercher la Vrit & vivent dans un
dguisement continuel, sont indignes de gouverner l'tat ou d'avoir
quelque Administration dans les affaires de la Rpublique.

Cependant ces sortes de personnes, qui mprisent galement la Vrit
& la Vertu, se persuadent qu'ils sont meilleurs Citoiens & qu'ils ont
plus d'esprit que les autres, quoique leur persuasion soit fausse, puis
qu'tant tojours disposs  soutenir la vrit ou le mensonge,
 pratiquer la vertu ou le vice,  parler & agir diffremment selon
leurs intrts; ils prouvent par leur conduite qu'ils ont renonc au
bon sens, & fait divorce avec la Raison, & mritent que tout le monde
les mprise & les vite.



. V. _Qu'un homme qui est dans l'Erreur & qui pche par ignorance
peut tre agrable  Dieu; mais qu'un hypocrite & un fourbe qui
dissimule ne le peut pas._

Telle est la condition des hommes qu'il s'en trouve qui d'ailleurs
ne sont pas mchans, mais qui par les prjugs d'une mauvaise
ducation, ou faute de Matres & de bons Livres par le moien desquels
ils pourroient dcouvrir l'Erreur & la quitter, ou n'aiant pas asss
d'esprit pour comprendre les Controverses de Chrtiens & en juger,
passent toute leur vie dans un espce de tnbres. Ces sortes de
personnes qui, selon la porte de leur Esprit, ont cru ce qu'on leur a
enseign de la Religion Chrtienne, & qui ne sachant pas mieux l'ont
suivi de bonne foi, nous paroissent plus dignes de piti, que de
colre. J'avoue que leur Religion est un assemblage d'ignorance,
qu'elle est imparfaite, tronque, dfectueuse; mais elle est de bonne
foi, & nous pouvons croire que _celui qui ne recueille point o il n'a
point sem_, leur fera grace, ou du moins ne les punira pas dans toute
la rigueur de sa Justice.

Mais si nous portons nos vues sur d'autres d'un caractre diffrent,
qui n'ont manqu ni d'ducation, ni de Matre, ni de Livres, ni de
lumieres, ni d'esprit, pour connotre, en matiere de Controverse, de
quel ct se trouve la Raison & la Vrit, & qui malgr toutes ces
choses demeurent fermes & atachs au Parti de l'Erreur, parce qu'ils y
trouvent les honneurs, les richesses, & les plaisirs de cette vie; nous
ne pouvons regarder sans indignation ces sortes de personnes, & il n'y
a point d'homme qui voult entreprendre d'excuser ou justifier une
pareille conduite, sans donner des preuves de l'impudence la plus
hardie: d'o il faut conclure que si nous ne pouvons nous rsoudre 
leur pardonner, nous dont la vertu est si imparfaite, quelle sera
la rigueur & la svrit de Dieu contre ceux qui agissant avec
connoissance & contre leurs propres lumieres auront prfr le
mensonge  la vrit pour les biens fragiles d'une vie prissable &
mortelle.

Dieu qui est souverainement misricordieux pardonne  l'ignorance
lorsqu'elle n'a pas le vice pour principe; il fait grace aux vertus
imparfaites &  l'erreur de ceux qui ont t tromps, principalement
lorsqu'il n'y a aucune malignit formelle ni aucun mpris de la
Religion; mais comme nous l'a enseign Jsus-Christ, il ne pardonnera
jamais  ceux qui aiant connu la vrit auront publiquement profess
le mensonge. Un Hypocrite ne peut pas mme tre agrable & plaire
 ceux de son caractre, qui ne voudraient point d'un Ami capable de
changer au moindre intrt, & d'abjurer  la premire occasion les
Loix les plus saintes de l'amiti la plus inviolable. Nous concluons de
ce que nous avons dit, qu'il n'y a point de crime plus norme & plus
honteux que de dissimuler, dans les choses de la dernire importance,
ce qu'on connoit de meilleur, pour faire une profession publique de ce
qu'on croit de plus mauvais, ce que la Raison nous enseigne & ce que
la Rvlation nous confirme du consentement de routes les Communions
diffrentes qui se disent Chrtiennes.


FIN.








End of the Project Gutenberg EBook of Trait de la Vrit de la Religion
Chrtienne, by Hugo Grotius

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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

