The Project Gutenberg EBook of Contes et historiettes  l'usage des jeunes
enfants, by Zulma Carraud

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Title: Contes et historiettes  l'usage des jeunes enfants
       Qui commencent  savoir lire

Author: Zulma Carraud

Release Date: April 15, 2005 [EBook #15626]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ET HISTORIETTES  ***




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                              MME Z. CARRAUD


                                  CONTES
                                    ET
                               HISTORIETTES
                                 A L'USAGE
                            DES JEUNES ENFANTS

                              [Illustration]

                             NOUVELLE DITION
                         ILLUSTRE DE 21 VIGNETTES

                      PARIS, LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie




L'IMPRUDENCE.

On avait coup des peupliers au bord d'un ruisseau profond, et ils
taient tombs les uns dans l'eau, les autres en travers du ruisseau. Le
petit Thodore, en passant par l, quitta sa mre pour courir sur les
troncs d'arbres et passer sur l'autre rive, o il voyait des fleurs
charmantes; et pourtant sa mre le lui dfendait! Le petit dsobissant
fit un faux pas et tomba dans l'eau.

La pauvre mre poussa un cri; le grand frre de Thodore se jeta dans le
ruisseau et le retira tout transi de peur et de froid.

Quand Thodore vit sa mre ple et tout en larmes, il lui promit de ne
plus faire d'imprudence et de toujours l'couter.



LA ROUGEOLE.

Robert avait une rougeole trs-forte, et le mdecin recommanda
par-dessus tout qu'on ne lui laisst pas prendre l'air; et comme on le
connaissait fort peu obissant, on l'enfermait dans sa chambre chaque
fois qu'on tait oblig de le laisser seul. Alors il s'avisa d'ouvrir
une fentre et de regarder dans la rue.

Le lendemain, le mdecin le trouva avec un grand mal d'yeux, et dit
qu'il pourrait bien rester aveugle: le pauvre Robert fut au dsespoir
et se repentit de sa dsobissance; mais il tait trop tard! Le docteur
avait dit vrai; et quoique le pauvre enfant ne ft pas aveugle tout 
fait, il ne vit jamais assez clair pour lire ni pour crire.



LE BON FRRE.

[Illustration: Il se plaa rsolument entre l'agresseur et son frre.]

Olivier tait un garon fort doux; il supportait sans se plaindre les
mauvais tours de ses camarades, qui abusaient souvent de sa patience.
Un jour qu'il se promenait avec son petit frre, ils s'amusrent 
tourmenter l'enfant; l'un d'eux alla mme jusqu' le frapper. Olivier,
sortant de son caractre pacifique, se plaa rsolment entre
l'agresseur et son frre, et, montrant ses poings ferms, il dit: Le
premier qui touchera cet enfant aura affaire  moi!

Les camarades furent trs-tonns de trouver autant de courage chez
Olivier qu'ils avaient cru poltron parce qu'il tait patient, et ils ne
songrent plus  tourmenter l'enfant.



L'OBLIGEANTE PETITE FILLE.

[Illustration: Elles rencontrrent une femme qui lavait son linge.]

Madeleine et Flicit se promenaient  la campagne; elles rencontrrent
une femme qui lavait son linge et qui ensuite le faisait scher sur un
buisson; mais elle tait bien faible et elle n'avait pas la force de
placer les draps sur son paule. Madeleine quitta sa compagne pour aider
 cette pauvre femme, elle se chargea mme d'une partie du linge, et le
lui porta jusque chez elle.

Flicit la suivait de loin et la regardait d'un air tonn.

La pauvre femme, en quittant Madeleine, lui dit:

Dieu vous bnira, ma jolie demoiselle, parce que vous tes bonne et
secourable.



LA MOUCHE.

Qu'as-tu donc  t'impatienter ainsi, Mlanie?

--Maman, je cherche  attraper une mouche qui m'importune, afin de la
tuer.

Le lendemain, la maman tait fort occupe  crire une lettre, et
Mlanie se drangeait  chaque instant pour lui demander une chose ou
une autre, et souvent aussi pour le seul plaisir de parler.

Il me semble, ma fille, que tu fais absolument comme la mouche d'hier;
seulement, la mouche est une petite bte sans raison; et toi, tu es une
enfant intelligente.

Mlanie baissa la tte avec confusion; elle retourna  sa place et ne
drangea plus sa mre.



LA COMPLAISANCE.

Solange se promenait dans les champs; elle suivait un joli sentier,
lorsqu'elle remarqua qu'il tait tout parsem de haricots blancs.
La petite fille se mit  les ramasser, et en eut bientt rempli son
tablier. Elle rejoignit, en les ramassant toujours, un petit garon
qui conduisait un ne charg d'un sac. L'enfant venait seulement de
s'apercevoir que ce sac tait trou; il pleurait ses haricots perdus.
Solange lui montra qu'elle les avait ramasss et les remit dans le sac,
qu'ils lirent  eux deux  l'endroit de la dchirure. Le petit garon
remercia bien Solange, et continua sa route.



LA GRAND'MRE AVEUGLE.

Appuyez-vous sur moi, grand'mre, n'ayez pas peur! quoique je sois
petite encore, je vous conduirai aussi bien que votre bonne.

--Mon enfant, je ne veux pas que tu restes tristement  promener une
pauvre aveugle comme moi, au lieu d'aller jouer avec tes petites amies.

--Grand'mre, quand j'tais toute petite, et que vous y voyiez clair,
vous me portiez dans vos bras et vous me prtiez vos jambes pour aller
partout: moi, je veux aujourd'hui vous prter mes yeux pour vous
conduire.



LA PARESSE.

Fernand tait un bon garon, mais extrmement paresseux. Il fallait le
tourmenter sans cesse pour qu'il ft son devoir et pour qu'il apprt ses
leons.

Si tu continues ainsi, lui dit son pre un jour que l'enfant tait
encore plus mal dispos que de coutume, tu ne seras propre  rien.

--Mais, papa, croyez-vous donc que les livres me donneront de
l'intelligence si je n'en ai pas naturellement?

--Non, mon ami: mais les enfants en ont tous, plus ou moins; si par
l'tude tu nourris et fortifies celle que tu as reue en partage, tu
pourras alors l'appliquer  toutes choses; au contraire, si tu la
laisses souffrir d'inanition, elle ne saurait te rendre aucun service.

Le soir, en revenant de la promenade, Fernand et son pre passrent
devant la forge d'un marchal.

Arrtons-nous un moment, dit le pre, et observe bien ce que fait cet
ouvrier.

--Papa, il souffle le feu de sa forge.

--Et pourquoi souffle-t-il?

--Pour en obtenir la chaleur ncessaire pour rougir son fer.

--Eh bien! mon fils, l'esprit est comme le feu: il a besoin d'tre
continuellement excit pour acqurir toute la force dont il est
susceptible; et l'tude fait absolument sur lui l'effet que produit le
soufflet sur le feu.



LE LOUP.

Mme Moreau tait fort occupe  crire, quand sa petite fille Jenny
entra tout  coup et se prcipita dans ses bras.

Maman, dit-elle d'une voix si mue qu'on l'entendait  peine, ne
couchez pas dans votre chambre ce soir!

--Eh! pourquoi cela, mon cher ange?

--Parce qu'il y a un loup dans le fond de votre alcve.

--Que me dis-tu l, petite folle?

--Mais, maman, c'est bien vrai, dit la petite en tremblant.

Mme Moreau prit sa fille sur ses genoux; elle l'embrassa et lui dit
doucement:

Est-ce que tu l'as vu, mon enfant?

--Non, mre; mais je l'ai entendu.

--Songe donc, ma chrie, qu'il n'y a pas de loups dans les villes et
encore moins dans les chambres; ils restent dans les grands bois, bien
loin, bien loin.

--Maman, il y a un loup dans votre chambre, c'est bien sr!

--Eh bien, allons l'en chasser toutes les deux; il ne me fait pas peur,
 moi, le loup.

Mme Moreau prit sa petite fille dans ses bras et monta tout doucement
jusqu' sa chambre. Elle entendit en effet une espce de hurlement
sourd, et Jenny, serrant le cou de sa mre entre ses petits bras
potels, se cacha la figure sur son paule.

Mme Moreau alla droit  l'alcve d'o partait le bruit; elle dcouvrit
Gaston qui s'tait cach pour faire peur  sa petite soeur.

Gaston, ce que vous faites l est trs-mal!

--Maman, rpondit le petit garon un peu confus, c'tait pour m'amuser.

--Monsieur, il n'y a que les mauvais coeurs qui s'amusent de ce qui
tourmente les autres. Vous voyiez votre soeur trs-effraye, et vous
avez continu ce jeu cruel!

--Pourquoi est-elle assez sotte pour croire qu'il y ait un loup dans
l'alcve?

--Jenny n'est point sotte, monsieur; seulement c'est une enfant qui
ne peut encore raisonner; et, comme je ne veux pas auprs de moi d'un
garon qui met son plaisir dans le chagrin de sa soeur, vous passerez
demain votre cong tout seul dans votre chambre.



CONTENTE DE PEU.

Mon Dieu, grand'mre, que nous te plaignons d'tre si mal loge! Tu
n'as ni persiennes, ni rideaux  ta fentre, et tes murs sont tout nus.
On ne trouve seulement pas chez toi un fauteuil pour s'asseoir; que tu
dois donc te trouver malheureuse!

[Illustration: Quand je travaille  l'ombre, devant ma porte.]

--Mais pas du tout, mes petits enfants. Quand je travaille  l'ombre,
devant ma porte, en face de cette belle pice de bl que voil,
descendant jusqu' la verte prairie; quand je regarde les vignes qui, de
l'autre ct de l'eau, vont en montant jusqu'au grand bois, je me trouve
bien plus heureuse que si j'tais dans vos belles chambres, qu'il faut
toujours tenir fermes afin que l'air n'altre pas la couleur des
meubles. Au lieu qu'ici je vois le ciel bleu, et le beau soleil du bon
Dieu qui rjouit tout autour de moi. a me fait penser plus souvent 
lui, et je me sens toute contente.



LE CONSEIL.

Si tu veux tre aim de tout le monde, mon fils, ne rpte jamais rien
de ce que tu entends dire, et ne parle pas de ce que tu vois faire 
chacun. On fuit l'enfant qui rapporte les choses qu'il a entendues, et
l'on se tait aussitt qu'on le voit paratre; ses parents mme s'en
mfient, et il est dlaiss par tous.



L'OBISSANCE.

La nourrice d'Aline lui avait promis de l'emmener manger du raisin  sa
vigne; mais la mre dit qu'il n'tait pas raisonnable de sortir par la
grande chaleur. Aline avait si grande envie d'aller avec sa nourrice,
qu'elle se mit plusieurs fois en route pour la vigne; mais elle s'arrta
toujours au dtour du chemin, et revint sur ses pas.

A dner, sa mre lui dit:

Ma fille, tu as l'air bien satisfait: que t'est-il donc arriv
d'heureux?

--Maman, je vous ai obi, quoiqu'il m'en ait cot beaucoup, et je suis
bien plus satisfaite que si j'tais alle  la vigne de ma nourrice.

--C'est que, mon enfant, la satisfaction de la conscience est la
premire de toutes les satisfactions.



LE SERIN.

Tu sembles bien occupe, Emma, et pourtant tu n'apprends pas ta leon.
Dis-moi un peu ce qui se passe dans ta tte?

--Maman, je regarde mon serin donner la becque  ses petits.
Voyez-les ouvrir le bec, tous  la fois! Croyez-vous qu'il les appte
rgulirement les uns aprs les autres, ou bien laisse-t-il prendre la
pture plus souvent  ce petit glouton qui se met toujours devant ses
frres?

[Illustration: Maman, je regarde mon serin donner la becque  ses
petits.]

--Ma fille, ton serin donne  tous galement, parce qu'une mre aime
galement ses enfants et n'en favorise aucun aux dpens des autres,
cette mre ft-elle un oiseau.



LE FEU.

Anas, ne touche donc pas ainsi au feu.

--Pourquoi donc, maman?

--Parce que tu pourrais bien faire sauter un charbon sur ta robe, ce qui
est fort dangereux.

--Mais, maman, vous n'en faites pas sauter, vous!

--C'est que j'ai l'habitude d'arranger le feu.

--Mais, maman, je suis fort adroite, je vous assure.

--Eh bien, ma fille, puisque tu raisonnes ainsi, je te dfends
positivement de toucher au feu.

Sa mre n'eut pas plutt quitt la chambre qu'Anas voulut refaire le
feu, et une bche roula sur sa robe qui s'enflamma. L'enfant poussa des
cris aigus, et l'on vint  son secours: pas assez tt cependant pour la
prserver de toute brlure. Elle eut une joue fort endommage, et chaque
fois qu'elle se regardait dans un miroir, cette brlure lui rappelait
qu'une petite fille doit toujours suivre les avis de sa mre.



LA PRIRE.

Priez avec attention, mes petits amis. Remerciez Dieu qui vous a donn
une mre pour le remplacer auprs de vous, qui avez si grand besoin
d'tre protgs. Il vous a aussi donn un pre pour vous procurer tout
ce qui est ncessaire  la vie; puis des belles fleurs pour vous rjouir
les yeux et un beau soleil qui leur donne le parfum. N'oubliez jamais
que Dieu bnit le petit enfant qui fait bien sa prire.



LA PETITE MAMAN.

La femme d'un pauvre jardinier nourrissait deux enfants jumeaux et
se dsolait de ne pouvoir plus aider  son mari dans ses travaux de
jardinage; car leur famille tait nombreuse et ils avaient bien de la
peine  la nourrir. La petite Manette, sa fille ane, qui n'avait que
dix ans, lui dit un jour:

Maman, allez donc travailler avec mon pre; laissez-moi les petits;
j'en aurai grand soin, et je vous les porterai quand ils auront faim.

En effet, Manette ne quitta plus ses petits frres; elle les berait
pour les endormir, ou bien elle les promenait l'un aprs l'autre, enfin,
elle leur faisait boire du lait sucr pour ne pas dranger sa mre trop
souvent. La pauvre femme, en voyant ses jumeaux si bien soigns, dit 
sa fille:

Manette, mon enfant le bon Dieu te bnira, parce que tu es une bonne
petite maman pour tes petits frres.



LE SECOURS MUTUEL.

En sortant de classe, un grand colier brutal donna  un colier petit
et faible, nomm Jeannot, un vigoureux coup de poing dans le dos, et
l'envoya tomber  quelques pas. Un autre colier tout aussi fort que
le premier battit l'agresseur  son tour, tant il tait rvolt de sa
brutalit. Il s'en alla relever Jeannot, qui tanchait le sang coulant
d'une blessure qu'il s'tait faite au front en tombant, et il le
reconduisit chez son pre.

Jeannot conut une grande amiti pour son camarade Louiset qui avait
pris sa dfense. Louiset ne savait jamais bien ses leons, et il tait
souvent puni. Jeannot, dou d'une heureuse mmoire, et qui apprenait
promptement tout ce qu'il voulait, imagina de faire rciter tout haut,
phrase par phrase, les leons  Louiset, jusqu' ce qu'il les st; et il
ne se lassa jamais de rendre ce service  son camarade.

Les deux enfants se promirent une amiti ternelle.

Louiset, n'tant plus puni, prit got  l'tude, et ne tarda pas 
devenir un bon colier comme son camarade Jeannot.



LE PETIT MALADE.

[Illustration: Il la trouvait toujours prte  lui donner ce qu'il
demandait.]

Auguste tait fort malade, et sa mre veillait auprs de son petit lit.
A quelque heure du jour et de la nuit que l'enfant se rveillt, il la
trouvait toujours prte  lui donner ce qu'il demandait.

Quand il fut remis un peu de sa maladie, il s'tonna que sa mre et pu
rsister  tant de fatigues.

Mon ami, lui dit-elle, Dieu soutient la mre qui soigne son enfant.



LE COLIN-MAILLARD

[Illustration: On se mit  jouer au colin-maillard.]

Les enfants de M. Raynouard invitrent un de leurs camarades  venir
passer la journe avec eux. Aprs avoir essay de tous les jeux, on se
mit  jouer au colin-maillard. Quand ce fut le tour du camarade d'avoir
les yeux bands, les enfants s'entendirent pour quitter l'endroit o il
tait, et le laissrent tout seul, cherchant dans tous les coins sans
trouver personne.

M. Raynouard, tant entr, vit le pauvre garon dlaiss; il lui ta son
bandeau, et l'emmena voir une mnagerie fort belle qui venait d'arriver
dans la ville. Les enfants se trouvrent bien punis de leur malice quand
ils revinrent pour se moquer de leur camarade.



LA LIBERT.

Maman, si, comme vous, j'avais la libert de faire tout ce qui me
plat, je resterais au lit, le matin, au lieu de me lever, comme vous le
faites, ds que le jour parat. Vous n'aimez donc pas  dormir?

--Si vraiment, mon enfant, et bien souvent j'ai grand besoin de sommeil
encore quand je me lve.

--Alors, petite mre, pourquoi vous levez-vous, puisque vous tes libre
de rester au lit?

--Ma fille, la journe est  peine suffisante pour me permettre de
remplir tous mes devoirs; et si le matin je me levais tard, beaucoup de
choses seraient en souffrance; je ferais donc mal en restant au lit: et
l'on n'a jamais la libert de mal faire.



LE PETIT AGNEAU.

Julie tait une petite fille trs-pauvre qui demandait l'aumne avec sa
grand'mre aveugle; elles demeuraient toutes les deux dans une vieille
table qu'on leur louait dix francs par an.

Un jour que Julie tait alle au bois ramasser des branches mortes, pour
faire un peu de feu  sa pauvre grand'mre, elle trouva un joli petit
agneau abandonn qui la suivit jusque chez elle. Quand elle eut dpos
son bois dans un coin de leur chambre, elle mena l'agneau de porte en
porte pour que ceux qui l'avaient perdu pussent le reconnatre: mais,
comme il n'appartenait  personne dans le village et qu'on ne savait pas
d'o il venait, Julie le garda.

Ds le matin, elle allait lui cueillir un peu d'herbe le long des
buissons, avant que sa grand'mre ft leve. Puis elle menait l'agneau
par les chemins, en allant chercher son pain dans la campagne, et le
soir elle lui en donnait toujours un peu. Et pourtant la pauvre petite
en avait souvent bien juste pour son souper; mais, quand elle avait
partag avec son cher agneau, elle oubliait qu'elle et encore faim.

Cette jolie petite bte semblait comprendre la grande amiti de sa
matresse: elle la suivait partout, et blait sans cesse quand elle s'en
trouvait loigne.

Quand Julie tait oblige de rester auprs de sa grand'mre, qui tait
souvent malade, les bergres du village, chacune  son tour, menaient
aux champs le petit agneau avec leur troupeau; et le soir il savait bien
revenir tout seul  la porte de sa matresse, o il blait jusqu' ce
qu'elle la lui et ouverte.

Pendant l'hiver, l'agneau coucha sur le pied du lit o Julie dormait
avec sa grand'mre, et les rchauffa toutes les deux; ce qui leur fit
grand bien, car elles n'avaient pour la nuit qu'une mauvaise couverture
tout use.

Quand vint la Saint-Jean, on tondit l'agneau, qui tait devenu une
jolie petite brebis. Sa toison pesa deux livres. Julie pria une de ses
voisines qui allait en ville,  la foire, de lui changer cette toison
contre une livre de laine file, avec laquelle elle tricota une paire de
bas pour sa grand'mre et une pour elle.

Sa brebis, qui la suivait partout, lui donna, pour la Toussaint, un
agneau blanc qui avait la tte noire ainsi que les quatre pattes; Julie
en eut un grand soin, et il devint trs-beau.

L'anne suivante,  la foire de septembre, elle vendit la brebis et son
agneau, afin de pouvoir acheter une capote d'occasion pour sa grand'mre
qui n'en avait plus, et qui souffrait beaucoup du froid quand elle
allait chercher sa vie pendant l'hiver. La pauvre enfant pleura beaucoup
quand il fallut se sparer de ses deux chres petites btes qu'elle
aimait tant; mais, comme elle aimait encore mieux sa grand'mre, elle
essuya ses yeux, ne voulut plus penser  ses agneaux, et elle se trouva
trs-heureuse quand elle vit la bonne vieille bien enveloppe dans la
capote qu'on lui avait achete avec l'argent des deux brebis et celui de
leurs toisons, qu'on avait vendues  la Saint-Jean prcdente.

Cela n'empcha pas la pauvre aveugle de mourir aux environs de Pques.
Julie se trouva bien malheureuse d'tre seule au monde, et elle ne
pouvait se consoler d'avoir perdu sa grand'mre. Mais la matresse d'une
grosse mtairie, qui avait remarqu combien l'enfant s'tait montre
soigneuse et attentive pour ses agneaux, pensa que cette petite ferait
une bonne bergre: elle lui offrit dix cus de gages, si elle voulait
venir en service chez elle. Julie accepta bien vite, et le soir, en
faisant sa prire, elle remercia le bon Dieu d'avoir eu piti d'elle.



LE PETIT TAQUIN.

Francis tait un enfant taquin qui tait devenu insupportable  tout
le monde, et que personne ne pouvait plus souffrir. Il tourmentait
continuellement ses frres et ses soeurs, et leur jouait toujours
quelque mauvais tour. Tantt il faisait prendre un bain  une des
poupes de ses soeurs, ce qui la ramollissait si bien qu'on ne pouvait
plus s'en servir; une autre fois il mettait un ptard dans le corps d un
cheval de carton appartenant  ses frres, et le faisait sauter en l'air
en y mettant le feu.

Si ses soeurs taient au piano, Francis prenait son tambour et faisait
un tapage assourdissant. Ses frres s'occupaient-ils  faire leur
devoir, il venait tout doucement prendre le livre dont ils se servaient,
et il fallait courir une heure aprs lui pour le forcer  le rendre.

Quand Francis tait  la campagne, il aimait aussi  taquiner les
bestiaux et  leur tirer la queue. Un jour qu'il se laissait traner par
une gnisse, ce qui l'amusait beaucoup, la bte perdit patience, et, se
retournant promptement, lui fit lcher prise en lui donnant un coup de
corne dans le ct, ce qui le rendit bien malade. Une autre fois, il fut
mordu par un dogue qu'il tourmentait depuis une heure.

Depuis ce temps-l, il laissa les btes tranquilles; mais il recommena
 taquiner ses soeurs. Le pre impatient le mena dans une pension pour
tcher de le rendre meilleur.

Francis eut un grand chagrin de se voir spar de sa famille qu'il
aimait beaucoup; car il avait un bon coeur, malgr sa vilaine
taquinerie. Quand il fut un peu consol, il voulut taquiner ses nouveaux
camarades; mais ils ne se laissrent pas faire, et lui dirent que, s'il
recommenait, personne ne jouerait plus avec lui. Francis pensa qu'on
lui disait cela pour rire, et recommena; alors on le dlaissa, et
il resta seul dans la cour pendant que les autres s'amusaient tous
ensemble. Il demeura tristement deux grands mois sans que personne lui
parlt. Il comprit enfin qu'il n'avait pas le droit de tourmenter tout
le monde comme il l'avait fait jusqu'alors. Un dimanche,  la promenade,
un camarade lui demanda s'il avait encore envie de taquiner. Francis se
prit  pleurer en disant que jamais il ne tourmenterait personne; alors
on le reut dans les jeux; et, comme au fond il tait bon garon, il se
fit aimer de ses camarades, et conserva mme parmi eux des amis tout le
reste de sa vie.



LA PETITE GOURMANDE.

Marianne tait si gourmande qu'elle se donnait souvent des indigestions
qui la rendaient bien malade. Quand sa mre, qui n'tait pas riche,
allait  la ville vendre ses fromages, elle avait la faiblesse d'en
rapporter quelque friandise  sa petite fille, ce qui l'entretenait dans
son vilain dfaut. Si on la laissait seule pour veiller au souper qui
tait sur le feu, elle en mangeait la moiti avant qu'il ft entirement
cuit.

Son pre savait que la gourmandise est un dfaut qui entrane souvent
les enfants au mensonge et au vol. Il l'avait corrige plus d'une fois;
mais la mre tait trs-faible: elle demandait grce en pleurant; et cet
homme, qui aimait beaucoup sa femme, n'avait pas le courage de lui faire
de la peine. Il ne savait pas que Marianne avait dj pris plus d'une
fois des fruits dans les jardins du voisinage. On le lui avait cach
pour ne pas le dsoler, car on le connaissait pour un trs-honnte
homme.

Un jour, une des voisines appela Marianne pour garder sa petite fille,
qui n'avait que huit mois, pendant qu'elle irait laver son linge  la
rivire. Marianne tait trs-obligeante et y alla tout de suite; elle
prit l'enfant sur ses genoux et lui chanta une jolie chanson pour
l'amuser.

Marianne, voyant un pot devant le feu de la voisine, voulut savoir
ce qui tait dedans. Elle le dcouvrit et sentit une bonne odeur de
pruneaux. Comme elle aimait beaucoup les pruneaux cuits, elle eut grande
envie d'y goter; cependant elle se dit qu'elle ne devait pas toucher au
repas de cette femme en son absence; mais, pousse par sa gourmandise,
elle pensa qu'en mangeant deux ou trois pruneaux, elle ne ferait pas
grand tort au souper de la voisine. Elle prit la cuiller qui tait
auprs du pot; au moment de la plonger dedans, elle entendit en
elle-mme une voix qui lui disait qu'elle allait faire un grand pch,
et qu'il y avait autant de mal  voler peu de chose qu' en voler
beaucoup. Alors elle se mit  chanter encore et  faire sauter la petite
fille; pourtant ses yeux ne quittaient pas le pot, qui tait rest
dcouvert. Enfin l'odeur la tenta si bien qu'elle ne rsista plus!
Ayant pris la cuiller, elle la remplit de pruneaux bien apptissants et
souffla dessus pour les faire refroidir. Au mme moment, elle entendit
la voisine qui revenait de la rivire; au lieu de remettre les pruneaux
dans le pot, la gourmande les mit dans sa bouche et posa bien vite
la cuiller  sa place, aprs avoir recouvert le pot. Marianne rendit
l'enfant  la mre et courut chez elle, sans rpondre  cette femme qui
lui criait: Ne t'en vas donc pas si vite! petite, tu vas souper avec
nous; j'ai un plat de ces bons pruneaux que tu aimes tant; reste donc!

Mais Marianne ne tourna mme pas la tte, car les pruneaux qu'elle avait
dans la bouche la brlaient si fort qu'elle en pleurait. Elle rentra
chez elle rouge comme la crte d'un coq, et cracha bien vite les
pruneaux dans les cendres du foyer; puis elle courut s'emplir la bouche
d'eau frache pour apaiser le grand mal qu'elle ressentait, car elle
s'tait brle jusqu' la chair vive.

Sa mre, aprs l'avoir bien gronde, la mit au lit et dit  tout le
monde que Marianne avait la fivre: ce qui, du reste, tait vrai; pour
rien au monde, elle n'aurait voulu qu'on st que sa fille avait vol des
pruneaux. La petite gourmande resta quatre jours sans pouvoir ni manger
ni parler, et pendant plus d'une semaine elle ne vcut que de bouillie.

Marianne supplia sa mre de ne jamais dire  son pre ni  personne la
cause de sa maladie.

Cette aventure lui causa tant de honte, qu'elle se corrigea entirement;
et, quoiqu'elle souffrt beaucoup, son mal la tourmentait moins encore
que la crainte qu'on ne vnt  en connatre la cause.



LE PETIT GLORIEUX.

Jacques tait le fils d'un gros fermier qui passait pour tre un des
plus riches du village. Il tait orgueilleux et croyait que tous les
autres enfants devaient lui tre soumis. Il leur reprochait leur
pauvret, et se moquait fort de leurs habits rapics, disant qu'il
aimerait mieux aller tout nu que de porter de pareilles guenilles. Il
vantait sans cesse les belles juments de son pre et ses bonnes vaches,
faisant grand mpris des nes et des chevaux des petits cultivateurs ses
voisins. Quand toutes les vaches se trouvaient  l'abreuvoir,  la fin
de la journe, il comparait les siennes  celles de ses camarades, et se
plaisait  leur faire remarquer combien ses btes taient plus belles
que les leurs.

Les enfants du village ne l'aimaient gure; et, comme il tait trop
insolent et qu'il les humiliait plus que de coutume, ils le renvoyaient
et ne voulaient pas jouer avec lui. Alors Jacques leur disait:

Je veux m'amuser avec vous, moi! si vous me renvoyez de votre jeu,
je dirai  mon papa, qui fait tout ce que je veux, de ne plus faire
travailler vos pres.

Comme les pauvres petits le connaissaient capable de leur faire cette
mchancet, et qu'ils savaient d'ailleurs combien leurs pres avaient
besoin de gagner de l'argent, ils se soumettaient  tous ses caprices.

[Illustration: Le pauvre homme se donna beaucoup de mal pendant cet
incendie.]

Une anne, il survint un terrible orage au temps de la moisson. Le
tonnerre tomba deux fois sur la ferme du pre de Jacques pendant la
nuit, et y mit le feu. On s'en aperut trop tard pour sauver le btail
qu'on ne put jamais faire sortir des tables. Les moutons, les vaches et
deux des belles juments du fermier y prirent. Le pauvre homme se donna
beaucoup de mal pendant cet incendie; il s'agita autour d'une grosse
meule de bl qui n'tait pas encore acheve et qui brla presque tout
entire. Il eut chaud et froid et gagna une pleursie dont il mourut
au bout de quinze jours, entirement ruin, et ne laissant rien  ses
enfants. Sa femme, ne pouvant plus les nourrir, dut les mettre en
condition; et Jacques,  douze ans, n'ayant encore jamais rien fait, fut
plac comme vacher dans la famille du petit garon qu'il avait le plus
souvent mortifi  cause de ses habits rapics.

Cet enfant avec qui Jacques avait fait tant le glorieux s'appelait
Pierre. Il avait un bon coeur, et voyant combien Jacques avait de
chagrin de porter de vilaines blouses, il ne lui parlait jamais de
son ancienne vanit. Il se battait mme avec les camarades qui, bien
souvent, en voyant Jacques passer menant ses vaches  l'abreuvoir,
criaient aprs lui:

H! le glorieux qui est  la queue des vaches!

H! le glorieux qui a des sabots percs!

H! dis donc, glorieux! qu'as-tu fait de tes belles juments?

Jacques ne leur rpondait pas, sentant bien qu'il avait mrit qu'on
le raillt ainsi; mais il fut touch de la grande bont de Pierre qui
prenait sa dfense, et pourtant Jacques l'avait souvent humili! Ce qui
n'empchait pas l'autre de le traiter plutt en frre qu'en domestique.
Le malheur le rendit doux et humble. Il pensa beaucoup  tout ce qui lui
tait arriv, et finit par se trouver heureux dans sa pauvret, parce
qu'il se sentait dbarrass de toute la vanit qui emplissait son coeur
auparavant; et aussi parce qu'on commenait  l'aimer dans le village.



LES TARTELETTES.

Pierrette avait une marraine qu'elle aimait beaucoup. Elle allait la
voir de temps en temps, et il fallait une heure pour aller jusque chez
elle, et une heure pour en revenir; mais Pierrette avait tant de plaisir
 voir sa marraine qu'elle ne se plaignait jamais de la longueur du
chemin.

Le pre de Pierrette avait des pigeons qui eurent de si jolis petits,
que l'enfant voulut en lever elle-mme une paire, afin de les offrir
 sa marraine le jour de sa fte. Quand ils mangrent seuls, elle les
plaa dans le cabinet o elle couchait. Elle en eut tant de soin qu'en
peu de temps ils furent apprivoiss. Ils venaient manger dans la main
de leur petite matresse, et la suivaient quand elle allait dans son
jardin. S'ils volaient sur le toit de la maison, ils venaient se poser
sur son paule ou sur son bras aussitt qu'elle les appelait.

Vers la Saint-Pierre, les petits pigeons taient dans toute leur beaut;
leur cou changeait de couleur au moindre mouvement qu'ils faisaient;
celui du mle tait tantt bleu, tantt rouge et puis violet; la petite
femelle avait des couleurs moins fonces: elle tait rose et verte, puis
lilas; enfin, rien n'tait plus joli  voir que ces deux petits animaux.

La veille de la fte de sa marraine, Pierrette mit ses plus beaux habits
et fit un gros bouquet des plus belles fleurs de son jardin; puis elle
partit toute seule, pour aller lui porter les pigeons.

Elle trouva grande compagnie chez sa marraine,  qui l'on avait donn
beaucoup de biscuits et de gteaux pour sa fte. Toute la famille tait
 table, et Pierrette fut comme honteuse de se trouver au milieu de tant
de monde.

La marraine trouva les pigeons charmants; elle embrassa Pierrette et
la fit placer auprs d'elle, afin qu'elle gott de toutes les bonnes
choses qui taient sur la table.

Quand la petite voulut s'en retourner chez sa mre, on lui donna trois
tartelettes: une pour elle, et les deux autres pour ses petits frres.
On les enveloppa dans un papier trs-propre, et Pierrette les porta  la
main.

En passant le long du ruisseau, Pierrette trouva quatre petits garons
qui pchaient des crevisses. Elle ne s'arrta pas pour les regarder,
parce que sa maman lui avait dfendu de parler aux petits garons et de
jouer avec eux. Le plus grand des quatre, qui avait bien douze ans, lui
dit:

Tu es bien fire, toi? Pourquoi ne nous dis-tu rien en passant?

Pierrette ne rpondit pas et continua son chemin.

Vois-tu bien cette demoiselle qui ne nous rpond seulement pas? dit
un autre en la suivant. Qu'est-ce qu'elle porte donc dans sa main? Et
comme Pierrette marchait toujours sans rien dire:

Je la ferai bien parler, moi, dit un tout petit.

Alors Pierrette, qui commenait  avoir peur, ce mit  courir de toutes
ses forces. Les gamins la poursuivirent en lui jetant de la boue
d'abord, puis des pierres; et comme elle ne s'arrtait pas, le plus
grand, courut plus fort qu'elle et se mit en travers de son chemin.

Tu vas me donner ce que tu tiens l, dit-il, et tout de suite!

Pierrette se mit  pleurer.

Le plus petit de la bande, qui en tait aussi le plus mauvais, lui
arracha le papier et l'ouvrit.

Tiens! tiens! des tartelettes! o les a-t-elles voles, cette
pleurnicheuse?

--Je n'ai pas vol les tartelettes, dit Pierrette, c'est ma marraine qui
me les a donnes.

--Ah! ah! tu as donc retrouv ta langue cette fois.

--Rendez-moi mes tartelettes; c'est pour mes petits frres, ma marraine
l'a dit.

--a m'est bien gal, dit un des petits drles: a ne m'empchera pas de
les manger.

--Ni moi non plus, ajouta le plus petit; je me moque pas mal de ta
marraine, de tes frres et de toi.

Pierrette, bien dsole de n'avoir plus ses tablettes, continua son
chemin en tournant la tte de temps en temps pour voir ce qu'elles
deviendraient.

Les mchants enfants ne tardrent pas  se disputer, car chacun voulait
avoir une tartelette; et comme il n'y en avait que trois et qu'ils
taient quatre, cela n'tait pas possible; ils se les arrachrent et
les eurent bientt mises en miettes; puis ils finirent par se jeter des
pierres; l'un d'eux fut bless au front. Quand Pierrette vit le sang
du vilain enfant couler, elle ne pensa plus  ses tartelettes et elle
plaignit le pauvre bless; puis elle comprit combien sa mre avait
raison en lui disant que les mchants ne s'accordent jamais entre eux.



LA PETITE CURIEUSE.

Marie tait une bonne petite fille. Elle aimait bien sa maman, pauvre
veuve qui n'avait qu'elle pour consolation. Elle tait charitable et
travailleuse, et et t parfaite sans un vilain dfaut qui la faisait
dtester de tout le voisinage: elle tait si curieuse, qu'elle
s'arrangeait toujours de faon  savoir tout ce qui se faisait ou se
disait autour d'elle.

Sa mre, tant couturire, recevait souvent chez elle des dames qui
venaient pour essayer leurs robes; comme elles ne voulaient pas se
dshabiller devant l'enfant, on la renvoyait dans la chambre voisine, ce
qui n'arrangeait pas Marie. Aussi la petite curieuse mettait l'oreille 
la porte pour tcher d'entendre ce que l'on disait.

[Illustration: La petite curieuse mettait l'oreille  la porte.]

La maman de Marie s'tant aperue qu'elle coutait aux portes, en avait
un grand chagrin; car elle sentait que si sa fille ne se corrigeait pas,
personne ne l'aimerait quand elle serait grande. Elle essaya de lui
faire comprendre qu'il tait presque aussi malhonnte de surprendre les
secrets des gens malgr eux que de prendre leur bourse, parce que leurs
secrets sont  eux seuls aussi bien que leur argent.

Marie allait aussi chez les voisins pour tcher de savoir leurs
affaires, et souvent elle y tait fort mal reue. Elle rentrait toute
chagrine quand on l'avait mise  la porte des maisons o elle venait
pier ce qui s'y faisait; elle se promettait de n'y plus retourner, mais
sa grande curiosit lui faisait bien vite oublier les affronts qu'elle
avait reus.

Un jour, un monsieur vint chez la couturire et demanda  parler  elle
seule. Il voulait qu'elle ft une belle robe pour la fte de sa femme,
et tenait  ce qu'on ne st rien de la surprise qu'il lui mnageait.

On renvoya Marie,  son grand regret! Quand elle fut seule dans
l'atelier, car les ouvrires taient alles goter, elle se rapprocha
tout doucement de la porte qui n'tait pas tout  fait ferme, afin de
savoir ce qu'on avait  dire  sa maman.

Le monsieur, qui avait dj commenc  parler, s'aperut, en tournant la
tte, que la porte tait reste entr'ouverte, et il se leva pour l'aller
fermer. Il ne l'eut pas plutt tire  lui qu'un cri terrible, parti
de l'autre chambre, la lui fit rouvrir aussitt, et il trouva l'enfant
tendue par terre et sans connaissance. C'est que Marie avait le doigt
dans la fente de la porte quand on Pavait ferme, et son doigt avait t
cras.

On alla chercher un mdecin; Marie souffrait beaucoup, et son doigt fut
plus de trois mois  gurir.

Quand Marie sentait sa curiosit revenir, elle regardait son doigt qui
tait plus court que les autres et n'avait plus d'ongle; elle perdait
bien vite alors l'envie de la satisfaire. Comme cette enfant ne
s'inquitait plus des affaires du voisinage et qu'elle restait chez
elle  travailler, on ne tarda pas  l'aimer autant qu'on la hassait
auparavant; car elle tait trs-bonne fille. Marie se trouva si heureuse
qu'elle remercia Dieu de l'avoir corrige, quoique la punition et t
un peu rude et qu'elle dt s'en ressentir toute sa vie.



L'ENFANT TROUV

La grande Nannon, demeurant  Issoudun, dans le faubourg des Minimes,
tait infirme de la main gauche et ne pouvait travailler pour gagner sa
vie. Mais comme elle avait du coeur, au lieu d'aller demander l'aumne,
elle prenait des enfants de l'hpital en sevrage quand on les retirait
de nourrice. Elle en avait toujours trois ou quatre, et elle les
soignait comme si elle et t leur propre mre. Quand ils avaient sept
ans, elle les reconduisait au grand hpital de Chteauroux, parce qu'on
ne voulait plus payer pour eux  cet ge. Chaque fois qu'il fallait
rendre un de ces petits orphelins, la pauvre Nannon avait un grand
chagrin. Elle les embrassait en pleurant et s'en retournait le coeur
bien gros.

Un jour, on lui apporta un petit garon de sept mois dont la nourrice
venait de mourir. Il tait si maigre, si chtif, que l'on pouvait croire
qu'il n'avait plus que quelques jours  vivre. La grande Nannon le
soigna nuit et jour avec tant d'attention, elle lui fit de si bonnes
soupes et de si bonnes bouillies, que la pauvre petite crature se remit
et devint un beau petit garon Il s'appelait Louis, et il tait si
gentil, si bon, il aimait tant sa maman Nannon, qu'elle n'eut pas le
courage de s'en sparer. Quand il eut sept ans, et que les inspecteurs
vinrent le vrifier pour l'envoyer au grand hpital, l'enfant s'attacha
au cou de la grande Nannon et la supplia de ne pas le rendre. Ma chre
maman, lui disait-il, gardez-moi! je gagnerai bien ma vie, et je ne vous
coterai rien! La grande Nannon, qui l'aimait plus que tout au monde,
dit qu'elle mourrait si on lui tait son petit Louis.

On la conduisit donc  la mairie, o elle prit l'engagement de garder
l'orphelin gratis et de lui fournir tout ce qui lui serait ncessaire
jusqu' vingt et un ans. L'enfant lui sauta encore au cou quand il fut
bien sr de ne pas la quitter, et il faisait mille folies, tant il tait
aise! Soyez tranquille, maman Nannon, je vous gagnerai beaucoup d'argent
quand je serai grand! et, en attendant, je vous aiderai  soigner les
petits frres et les petites soeurs qu'on vous enverra de l'hpital.

Louis alla  l'cole avec les autres enfants; et comme il avait grande
envie de faire plaisir  sa mre, il apprit trs-vite  lire et 
crire. Il employait le temps qu'il ne passait pas en classe  faire les
commissions de la maman Nannon et  ramasser le fumier dans les rues.
Nannon le vendait deux fois l'an, ce qui aidait  payer son loyer. Les
camarades de Louis refusaient souvent le dimanche de jouer avec lui,
parce qu'il ne voulait jamais s'amuser dans la semaine. Il y en avait un
surtout qui le rebutait toujours et l'appelait _enfant trouv_, pour lui
faire de la peine. Il tait jaloux de voir qu'un petit garon si pauvre
ft plus savant que lui. S'il le rencontrait le dimanche  la sortie de
la messe, ou bien sur la promenade, il criait aprs lui: H! l'enfant
trouv! h! l'enfant trouv!

Louis pleurait quelquefois en entendant cela, mais il ne rpondait
jamais rien.

Un jour de fte, Louis, en sortant de vpres, alla, comme tout le monde,
se promener au dbarcadre qui est tout auprs de la rivire. Un cheval
qui venait de l'abreuvoir s'chappa et prit le galop. Tout le monde
eut peur: on se jeta de tous cts, et l'on se bouscula si bien que
plusieurs personnes tombrent  l'eau. Au milieu des cris de la foule,
Louis crut reconnatre la voix du mauvais camarade qui l'injuriait
toujours. Il courut au bord de la rivire et le vit qui se dbattait
dans l'eau et criait de toutes ses forces: A moi! je vais me noyer, je
me noie!

Louis descendit au bord de l'eau; l, il quitta ses habits, et comme il
savait parfaitement nager, il se jeta dans la rivire et rattrapa le
gamin qui dj se laissait aller au fil de l'eau, et qui n'et pas tard
 passer sous la roue du moulin. Il le ramena  terre et se rhabilla.
Tout le monde applaudit au courage de ce gnreux enfant; mais ses
autres camarades, qui taient l aussi, lui dirent:

Tu es, ma foi, bien bon de t'tre expos pour lui, qui ne sait te dire
que des injures!

--Et sa pauvre mre qui aurait eu tant de chagrin, vous n'y pensais
donc pas, vous autres? rpondit Louis. D'ailleurs, M. le cur nous dit
souvent  l'glise qu'il faut rendre le bien pour le mal.

Quand Louis eut remis ses habits, il reconduisit le pauvre garon qu'il
venait de sauver, lequel tait si transi de froid et de peur qu'il avait
bien de la peine  marcher.

[Illustration: Il se jeta dans la rivire et rattrapa le gamin.]

Le pre de l'enfant, habile tanneur, fut bien heureux d'apprendre que
son fils avait chapp  un si grand danger, et voulut garder Louis 
souper. Son camarade lui dit:

Sois tranquille, mon Louis, je ne te tourmenterai plus; tu m'as donn
l une fameuse leon, va! je veux tre bon comme toi, et je veux aussi
m'appliquer  l'cole pour y avoir de bonnes places.

Il tint parole. On le voyait toujours avec Louis qui soupait chez
le tanneur tous les dimanches. Quand ils eurent fait leur premire
communion et qu'ils purent quitter l'cole, le tanneur apprit
gratuitement son mtier  Louis, qui ne tarda pas  gagner quelque
chose, et les deux enfants restrent bons amis et ne se brouillrent
jamais.



LA PETITE LOUISE.

La petite Louise se levait tous les jours, l't, avant le soleil; elle
menait sa vache au communal des Brosses avec les autres petites filles
du bourg de Nohan, et avec les petits ptres. Elle y rencontrait les
enfants des hameaux de la commune.

Tantt tous ces enfants jouaient ensemble, tantt ils se disputaient et
criaient de toutes leurs forces. Louise ne criait ni ne se disputait
jamais. C'tait une petite fille fort douce, aimant bien ses parents, 
qui elle obissait en toutes choses et sans jamais murmurer. Elle avait
entendu dire au cur qui desservait Nohan que le bon Dieu aime les
enfants qui honorent leurs parents, et que ceux qui se conduisent bien
envers eux sur cette terre en sont rcompenss dans le ciel.

Louise passait pour la meilleure petite fille de Nohan, et toutes les
mres la donnaient pour exemple  leurs enfants.

Un jour qu'elle faisait patre sa vache avec les autres sur le communal,
un petit garon du village de Villiers se mit  pleurer parce qu'un
chien avait emport son djeuner, ce qui fit rire tous les autres
ptres, qui se moqurent du pauvre enfant. La petite Louise lui fit
signe de venir auprs d'elle. Elle l'emmena du ct du bois, et elle lui
donna la moiti de son pain et de son fromage, afin qu'il ne souffrt
pas trop de la faim en attendant qu'il rament sa vache  l'heure de
midi. Louise tait toujours si bonne, que tous les petits garons et les
petites filles qui allaient aux champs avec elle l'aimaient de tout leur
coeur.

Louise, au lieu de battre sa vache pour la faire marcher, ou bien de la
tirer  la corde, la traitait avec beaucoup de douceur et s'en faisait
obir rien qu'en lui parlant; aussi la pauvre bte s'tait si bien
accoutume  la voix de l'enfant, qu'elle la reconnaissait du plus loin
qu'elle l'entendait.

Quand Louise avait besoin de son chien, elle ne criait point aprs lui
comme faisaient ses petits camarades pour se faire obir des leurs,
et elle ne lui jetait jamais de pierres; mais elle le tenait toujours
auprs d'elle, et surtout elle ne le laissait pas aboyer aprs les
passants.

Tout en gardant sa vache, la petite Louise tait toujours occupe;
tantt elle filait, tantt elle tricotait, et quelquefois elle teillait
du chanvre. Gela ne l'empchait pas d'observer quelles taient les
herbes que sa vache mangeait avec le plus de plaisir. Elle s'aperut que
quand elle avait brout beaucoup de pissenlits et de chicore sauvage,
son lait tait meilleur, qu'elle en donnait une plus grande quantit,
que la crme tait plus paisse, et, enfin, que le beurre avait un
trs-bon got.

Quelquefois sa mre l'emmenait au march de Graay, o elle allait
vendre ses denres. Louise coutait avec attention tout ce qui se disait
autour d'elle. C'est ainsi qu'elle apprit que le beurre fait avec de
la crme frache est prfrable  tout autre, et se conserve bien plus
longtemps sans rancir, surtout s'il est bien lav. Elle retint le nom
des femmes qui avaient la rputation de vendre le beurre de premire
qualit et les meilleurs fromages, et elle se promettait bien d'tre
cite  son tour quand elle serait grande; car elle avait remarqu que
les personnes qui sont connues pour bien soigner leurs denres les
vendent promptement, et peuvent retourner  leur maison dans la matine;
tandis que les autres attendent jusqu' la fin du march, et ne rentrent
chez elles que le soir, souvent mme sans avoir rien vendu.

Louise tait trs-propre et trs-range, ce qui est une grande qualit
pour une femme. Elle raccommodait ses habits elle-mme et n'y laissait
jamais la moindre dchirure; elle les entretenait galement dans une
grande propret; aussi paraissait-elle mieux habille que les autres
petites filles du bourg, quoiqu'elle et des robes neuves moins souvent
qu'elles.

Malheureusement, il n'y a pas d'cole  Nohan, et Louise ne put
apprendre ni  lire ni  crire, quoiqu'elle en et grande envie; mais
elle s'apprit  compter toute seule avec des petits cailloux, et
elle s'amusait souvent, ainsi qu'une autre petite fille,  voir qui
compterait le mieux de l'une ou de l'autre. Elle avait cout avec
attention les gens qui comptaient les gerbes ou les fagots. Quand elle
put aller jusqu' cent, elle compta par deux, par trois, par quatre, et
si bien qu'elle se mit en tat de comprendre tous les comptes que l'on
faisait devant elle.

Enfin, M. le cur ayant entendu parler des bonnes dispositions de Louise
et de son bon caractre, la fit venir chez lui chaque jour,  l'heure o
elle ramenait sa vache  l'table, et lui apprit  lire et  crire.
Il lui fit faire ensuite sa premire communion et en fut toujours
trs-satisfait.



LE PETIT BERGER.

Le petit Sylvain gardait son troupeau sur un communal qui tait tout
entour de bois. Il menait patre ses brebis avec leurs agneaux, ainsi
qu'une chvre et sa biquette. Il y avait des loups dans les grands bois
qui entourent le pturage, et ces mauvaises btes emportaient souvent
quelques-uns des bestiaux qui paissaient sur le communal; aussi les
petits ptres s'exeraient-ils  lancer des pierres pour atteindre le
loup quand il viendrait prendre un de leurs moutons.

[Illustration: Il menait patre des brebis.]

Un soir que Sylvain tait rest aux champs aprs les autres, parce qu'il
ne pouvait rattraper sa biquette qui courait comme une folle, un jeune
loup sortit tout doucement du bois, s'approcha du petit troupeau et prit
un bel agneau qui s'tait un peu loign des autres. Sylvain, tout en
criant _au loup!_ de toute sa force, ramassa des pierres et les lana si
bien qu'il fit grand mal  cette mchante bte, sans pourtant pouvoir
lui faire lcher l'agneau qui blait aprs sa mre; la pauvre brebis
courait de ci, de l, sans oser approcher. Sylvain ne perdit pas
courage; il excita son chien  courir sus au loup, pendant qu'il
cherchait une grosse pierre pour la lui lancer; ce coup-l fut vis si
juste, que la bte se mit  hurler de douleur; et, comme elle ouvrit
la gueule, l'agneau tomba par terre. Sylvain courut ramasser le pauvre
petit, pendant que le loup rentrait dans le bois sans se presser.

Le berger rapporta l'agneau sur son dos, et il raconta  son matre
comment le loup avait bien manqu de le lui emporter.

Son matre lui dit qu'il tait un brave enfant, n'ayant peur de rien; et
que, puisqu'il dfendait si bien son troupeau, il augmenterait ses gages
 la Saint-Jean prochaine.

Une autre fois, comme Sylvain traversait le village pour mener ses btes
 l'abreuvoir, sa biquette eut peur d'un chien; elle fit un bond de
ct, mais si haut, qu'elle tomba dans un puits qui tait au bord du
chemin. Sylvain appela sa cousine Marie qui demeurait tout proche, et
la pria de garder ses bestiaux un moment. Puis il alla chez son parrain
chercher une corde, et il lui demanda s'il voulait bien venir l'aider 
repcher son cabri.

En regardant au fond du puits, ils y aperurent la pauvre petite bte
qui essayait de grimper le long de la muraille et qui criait comme un
petit enfant.

Sylvain passa autour de son corps la corde qu'il avait prise chez son
parrain; ensuite il l'attacha au puits, et il pria son parrain de le
descendre comme il ferait pour un seau.

Mais, mon garon, dit le parrain, si la corde venait  se casser, tu te
ferais grand mal.

--N'ayez pas peur, parrain; d'ailleurs, ne faut-il pas qu'un berger
risque quelque chose quand il s'agit de sauver une de ses btes? Un
bon berger ne doit pas souffrir qu'il se perde une seule tte de son
troupeau.

Le parrain descendit l'enfant dans le puits; quand Sylvain voulut
prendre la biquette, elle se dbattit, et il eut beaucoup de mal 
la mettre sur son dos; enfin, il y russit et cria de le retirer. Le
parrain amena sur le bord du puits le berger et sa chvre.

La matresse de Sylvain fut trs-contente de ce qu'il avait sauv sa
biquette qu'elle aimait beaucoup. Elle lui dit que, puisqu'il avait
si grand soin de son troupeau, elle allait lui faire elle-mme deux
chemises de la toile que le tisserand venait de lui rapporter, ce qui
rendit le petit berger fort content.



LA PETITE FANCHETTE.

La petite Fanchette allait souvent chez la mre Desloges, sa voisine,
qui vivait toute seule dans une petite maison. La pauvre vieille avait
deux poulettes qui couchaient dans une corbeille sous son lit, et qui
pondaient presque tous les jours. Quand elle avait une douzaine d'oeufs,
elle allait les vendre  la ville; et de l'argent qu'elle en retirait
elle achetait du sel, de la chandelle et un peu de graisse pour mettre
dans sa soupe. Aussi tait-il bien rare que la mre Desloges manget
de ses oeufs; il fallait pour cela qu'elle n'et rien du tout dans sa
maison.

Un jour, Fanchette entra chez cette vieille femme, justement  l'instant
o sa poule blanche venait de pondre un bel oeuf: elle le regarda bien
longtemps, car il lui faisait grande envie; enfin, elle le prit, aprs
avoir tourn les yeux de tous cts, pour voir si elle tait bien seule
dans la chambre. Elle avait  peine eu le temps de mettre cet oeuf dans
sa poche, que la mre Desloges rentra. La bonne femme alla chercher dans
la corbeille o ses poules pondaient, car elle avait entendu chanter
la blanche; et elle fut bien tonne de ne pas y trouver son oeuf. La
pauvre vieille appela Fanchette qui se htait de sortir, et lui demanda
si elle savait o sa poule avait pondu. Fanchette rpondit qu'elle n'en
savait rien; mais, en faisant ce mensonge, elle tait toute rouge. La
mre Desloges ne le vit pas, parce qu'elle tait occupe  chercher
l'oeuf de sa poule dans tous les coins de la maison.

Fanchette, qui avait grande envie de manger l'oeuf qu'elle avait pris,
retourna chez elle pour le faire cuire; mais ce lui fut impossible,
parce que sa mre ne quitta pas la maison, et qu'elle lui aurait demand
o elle avait pris cet oeuf. Elle commenait  en tre bien embarrasse,
quand ses petites cousines vinrent pour s'amuser avec elle. En jouant,
elles la poussaient, la secouaient, comme font les enfants quand ils
sont ensemble; mais Fanchette, au lieu de rire comme  l'ordinaire et
de courir avec ses cousines, ne voulait pas qu'on la toucht, tant elle
avait peur de casser l'oeuf qui tait dans sa poche. Elle se fchait
aussitt que l'on approchait d'elle, et repoussait ses cousines, qui lui
demandrent pourquoi elle tait de si mauvaise humeur.

Fanchette ne tarda pas  se repentir d'avoir vol cet oeuf, car elle
avait eu le temps de penser  la mauvaise action qu'elle venait de
faire. Elle rsolut de le remettre dans la corbeille o elle l'avait
pris; mais la mre Desloges ne sortit point de chez elle; et, pour rien
au monde, Fanchette n'et voulu qu'elle lui vt cet oeuf entre les
mains. Elle attendit, pensant qu'elle pourrait profiter d'un instant o
la vieille femme serait hors de sa maison, pour y entrer sans en tre
vue. La mre Desloges sortit en effet, mais elle ferma sa porte et
emporta la clef.

Elle s'en vint chez la mre de Fanchette, qu'on appelait la _Nanne_, et
lui raconta ce qu'on lui avait fait. Et justement, dit-elle, j'avais
compt sur cet oeuf pour faire mon souper, car je n'ai rien  manger
avec mon pain.

--Un oeuf n'est pas grand'chose, dit la Nanne; mais il faut tre bien
mchant pour le prendre  une pauvre femme comme vous. Ce n'est pas ma
Fanchette qui ferait une chose pareille.

--Je le crois bien, rpondit la mre Desloges. Ce n'est pas chez de
braves gens comme vous qu'il se trouve des voleurs.

Fanchette, qui entendait cela, ne savait o se mettre, tant elle avait
de honte de se trouver voleuse. La journe se passa sans qu'elle pt
remettre l'oeuf o elle l'avait pris.

Le soir, son pre dchargea une voiture de foin qu'il ramenait du pr,
et il l'appela pour venir entasser le fourrage. Il fallut bien qu'elle
montt  l'chelle. Quand elle fut dans le fenil, elle foula tout
doucement de peur de casser l'oeuf qui tait dans sa poche et qui lui
pesait plus que s'il et t de pierre. Son pre impatient lui dit:

Va donc un peu plus fort et ne prends pas tant de prcautions pour
fouler mon foin; on dirait, en vrit, que tu marches sur des oeufs et
que tu crains de les casser.

Fanchette sentit la honte l'touffer, car elle crut que son pre lisait
sur son front que c'tait elle qui avait pris ce malheureux oeuf. Jean,
son grand frre, qui la croyait de mauvaise humeur, imagina, pour la
faire rire un peu, de la jeter sur le foin. Elle tomba prcisment sur
la poche o tait l'oeuf, qui se cassa et coula tout le long de sa
jambe. Elle se mit  pleurer bien fort, car elle comprit que son vol
allait tre dcouvert.

Je suis sr, Jean, que tu as fait mal  cette petite, dit le pre.

--Ce n'est pas possible, mon pre; il y a plus de quatre pieds de foin
sur le plancher, et il ne s'y trouve pas le moindre morceau de bois.

--Pourquoi pleures-tu comme a, Fanchette? Voyons, rponds-moi donc.

La petite fille ne rpondit pas et continua de pleurer. Son pre,
effray, la descendit et la conduisit  sa femme, en lui disant de voir
pourquoi leur fille se dsolait ainsi.

La mre prit Fanchette sur ses genoux et lui demanda si elle souffrait;
et, comme l'enfant pleurait toujours sans rpondre, sa mre l'embrassa
pour la consoler, et voulut la dshabiller, afin de s'assurer quelle
n'avait aucun mal; mais elle n'en put venir  bout.

Il y a quelque chose l-dessous, dit-elle: Fanchette, tu vas me le dire
tout de suite.

Et, tout en disant cela, elle ta la robe de l'enfant malgr ses cris.
Quand la robe fut enleve, la Nanne vit le jupon del petite fille
mouill d'un ct, ainsi que la poche, qui tait toute jaune. Elle
retourna cette poche et y trouva les coquilles de l'oeuf. Alors elle
devina que c'tait sa fille qui avait pris celui de la mre Desloges.

Comment, Fanchette, lui dit-elle, tu as pris l'oeuf de cette pauvre
femme! Tu as vol, toi, la fille d'honntes gens qui n'ont jamais fait
parler d'eux! Tu vas aller tout de suite lui avouer ta faute et lui
demander pardon, en lui portant un oeuf frais de nos poules.

--Ma chre maman, je n'oserai jamais! dit Fanchette en joignant les
mains et en pleurant toujours.

--Tu as bien os lui prendre son oeuf! Quand on a le mauvais courage de
faire le mal, il faut avoir le bon courage d'en demander pardon.

--Mais elle ne voudra plus me laisser entrer dans sa maison?

--Et elle fera bien. Mais quand mme elle ne saurait pas que c'est toi
qui as pris son oeuf, je ne te laisserai plus aller chez elle, moi qui
sais maintenant qu'on ne peut pas avoir confiance en toi. Je vais te
rhabiller, et tu y viendras avec moi.

La Nanne trana plutt qu'elle ne mena sa fille chez la mre Desloges,
qui, en l'entendant crier comme si on l'et battue, demanda ce qu'elle
avait.

Elle pleure de honte, parce que c'est elle qui a pris votre oeuf, dit
la Nanne, et elle vient vous en demander pardon. Moi, je vous apporte un
autre oeuf, et je vous supplie de ne point parler de tout cela dans
le village, car les enfants ne voudraient plus souffrir Fanchette et
l'appelleraient voleuse. Surtout n'en soufflez mot au pre! il la
battrait, lui qui tient tant  l'honneur, et il ne lui pardonnerait
jamais d'avoir vol.

La mre Desloges pardonna  Fanchette, et ne parla jamais  personne de
cette mauvaise action.

Dans la suite, quand la mre de Fanchette sortait de la maison, et lui
disait:

Sors avec moi; je ne veux pas te laisser seule, car je n'ai point
oubli l'affaire de l'oeuf.

Fanchette rpondait:

Soyez tranquille, maman, je ne veux rien prendre, allez! j'aimerais
mieux mourir de faim; la faim fait moins de mal que l'ide d'avoir fait
une faute. J'ai t trop malheureuse pendant toute la journe o j'avais
cet oeuf dans ma poche, pour l'oublier jamais.



L'ENFANT AVIS

Depuis deux jours, Vincent Vermont avait quitt sa cabane, btie sous un
rocher qui lui servait d'abri. Il guidait les voyageurs qui voulaient
gravir une haute montagne, et sa femme, Thrse, tait reste seule avec
Lonard, leur fils unique, qui avait dix ans.

Le matin, Thrse se leva de bonne heure; aprs avoir trait ses vaches
et les avoir conduites au pturage sur la montagne, elle porta son lait
 la fromagerie communale.

Lonard, qui tait rest au lit, fut veill par un bruit pouvantable;
il eut grand' peur et crut que la maison s'croulait. Il poussa de
grands cris. Personne ne lui rpondant, il se leva, alluma la chandelle
et ouvrit la porte pour aller chercher sa mre; mais il fut arrt par
un mur de neige qui enveloppait toute la maison. L'enfant comprit alors
qu'une avalanche tait tombe, et que le rocher seul avait empch la
maison d'tre crase. Il eut un grand dsespoir, car il crut qu'il
allait mourir de faim. D'abord il pleura beaucoup; puis il se rappela
que sa mre lui avait dit que, quand on avait du chagrin, il fallait
prier le bon Dieu, et qu'on tait bientt consol; il se mit  genoux,
et en effet il se trouva plus tranquille aprs sa prire. Il s'habilla,
fit du feu, et chercha ce qu'il pourrait manger  son djeuner. Il
entendit bler sa chvre qui tait dans une petite table dont la porte
donnait dans la chambre; il ouvrit cette porte, vit que le pis de la
chvre tait encore tout plein, et il en tira une pleine cuelle de lait
qui lui fit grand plaisir. Il trouva un reste de pain; alors il pensa
qu'il ne mourrait pas de faim ce jour-l, et que peut-tre son pre, qui
devait tre de retour le soir, viendrait le dlivrer. La journe lui
parut un peu longue, et il se coucha quand il eut envie de dormir.

Le lendemain, aprs avoir fait sa prire, il alla traire sa chvre et
lui donner  manger. Comme il ne lui restait gure de pain, il prit des
pommes de terre qui taient dans un coin de l'table et les fit cuire.
Il alluma sa dernire chandelle et il eut peur  l'ide de se trouver
dans l'obscurit. Il pria Dieu de ne pas l'abandonner, et aussitt il
se sentit un nouveau courage. L'enfant se souvint d'avoir mont dans le
grenier une quantit de rsine que son pre avait recueillie sur les
sapins de la montagne. Il en alla chercher et la fit fondre dans une
petite chaudire; il prit le chanvre qui tait  la quenouille de sa
mre, le tordit en cordes grosses comme le doigt, et de la longueur
d'une chandelle. Il plongea ces cordes  plusieurs reprises dans la
rsine bouillante, et se procura ainsi le moyen de s'clairer. Comme il
y avait un peu de bl dans le grenier, Lonard en crasa avec un marteau
dans la pierre creuse qui servait  mettre l'eau que buvait la chvre.
Il fit une galette avec cette farine grossire, et la mit cuire sous
la cendre; elle lui parut excellente, car il avait grand apptit. Le
troisime jour, il crasa encore du bl et fit de la bouillie avec le
lait de la chvre. L'eau lui ayant manqu, il ouvrit la porte, prit un
peu de neige et la fit fondre.

Pendant cinq jours, il vcut ainsi; mais s'il ne souffrait pas de la
faim, il commenait  trouver l'air bien lourd, bien touffant. Aussi,
malgr tout son courage, le malheureux enfant finit par craindre de
n'tre jamais tir de l, et de ne plus voir son pre ni sa mre. Il
pleurait et se dsesprait quand il entendit un bruit sourd: puis il
distingua la voix de son pre; enfin le jour entra dans la chambre, et
Lonard vit son pre qui l'appelait sans oser avancer. L'enfant courut 
lui, et Vincent, en le serrant dans ses bras, tomba en faiblesse.

Voici comment Lonard avait t dlivr:

Lorsque Thrse, en revenant de la fromagerie, vit sa maison ensevelie
sous la neige, elle poussa de grands cris et appela tous les voisins.
Chacun mit la main  l'ouvrage pour ouvrir un passage jusqu' la porte,
afin de pouvoir sauver l'enfant; mais la neige tait si paisse que la
chose semblait presque impossible.

Vincent revenait tout joyeux parce qu'il avait t bien pay des
voyageurs qu'il avait guids, quand, en rentrant au village, il trouva
tous les hommes occups  dblayer le devant de sa maison. L'ide que
son pauvre enfant avait bien pu mourir de faim lui dchirait le coeur;
et quand, aprs cinq jours de travail, il aperut enfin la porte de sa
cabane, il n'osa pas en approcher. C'tait donc la joie de retrouver
Lonard qui lui avait fait perdre connaissance.

Il le prit dans ses bras et le porta sur le lit de sa femme, malade
chez une de ses tantes. Thrse, qui ne croyait plus revoir son enfant,
faillit mourir de joie en l'embrassant.

Quand Lonard raconta comment il avait vcu pendant les cinq jours,
chacun admira combien cet enfant tait avis, et la famille bnit le
Seigneur pour la grce qu'elle lui avait faite en prservant leur fils
d'une mort presque certaine.



LA TENTATION.

La mre Brunet avait dans son jardin un gros abricotier qui donnait de
beaux fruits, quand les fleurs ne gelaient pas au printemps. La bonne
femme avait aussi une petite fille qui aimait beaucoup les abricots, et
qui mangeait toujours ceux qui mrissaient les premiers.

Une anne o le printemps avait t bien rude, il ne resta sur l'arbre
que six abricots; mais ils taient si beaux qu'on n'en avait jamais vu
de semblables. Victorine, ge seulement de neuf ans, allait voir tous
les jours si les abricots jaunissaient. Un matin, elle en aperut un
qui tait jaune et rouge, et elle courut chercher un grand bton pour
l'abattre. Sa mre, qui filait  l'ombre, lui cria:

Ma fille! ne touche pas aux abricots; je les garde pour ta marraine que
tu aimes tant, et nous les lui porterons aussitt qu'ils seront tous
mrs.

Victorine n'abattit pas l'abricot. Elle venait le voir chaque jour, et
elle avait grande envie de le manger, car c'tait le plus beau des six;
mais elle pensait  sa bonne marraine, et elle n'y touchait pas.

Quand les abricots furent tous mrs, la mre Brunet prit une chelle et
les cueillit avec le plus grand soin. Elle les posa sur un linge bien
blanc dans un petit panier dcouvert. Ils avaient si bonne mine que,
rien qu' les voir, on avait envie d'y goter. Le panier resta sur la
table, pendant que la mre Brunet allait prparer un fromage  la crme,
qu'elle voulait aussi porter  la marraine de sa fille. Victorine resta
seule dans la chambre, o l'odeur des abricots lui faisait venir l'eau 
la bouche.

Elle s'approcha de la table pour les mieux voir, puis elle prit le
panier pour les sentir de plus prs; ensuite elle les toucha l'un aprs
l'autre; enfin elle en prit un, justement le gros qui lui faisait envie
depuis si longtemps.

Quand Victorine eut gard l'abricot un instant dans sa main, elle
l'approcha de ses lvres et allait le manger, lorsqu'elle sentit son
coeur battre bien fort; alors elle comprit qu'elle allait faire une
vilaine chose.

Elle remit bien vite l'abricot dans le panier,  ct des autres; mais
comme elle ne pouvait en dtacher les yeux, elle se mit  genoux et pria
le bon Dieu de lui donner la force de rsister  la tentation. La petite
fille n'eut pas plutt achev sa prire qu'elle ne sentit plus cette
grande gourmandise qui la tourmentait, et elle regarda les fruits sans
avoir seulement envie d'y toucher.

Sa mre rentra et tira de l'armoire leurs beaux habits; quand elles
furent habilles toutes les deux, elles se mirent en route pour aller
chez la marraine, qui demeurait  un quart de lieue du village. La mre
Brunet portait le panier au fromage, et Victorine celui o taient les
abricots. Elle les regardait sans danger, maintenant qu'elle avait pri
Dieu et qu'elle avait cout la voix de sa conscience.

Quand la marraine aperut ces fruits, elle dit qu'elle n'en avait jamais
vu d'aussi beaux.

En as-tu beaucoup de semblables, mon enfant? dit-elle  Victorine.

--Non, marraine, rpondit l'enfant; notre abricotier n'a donn que ces
six-l.

--Cela ne m'tonne pas, car tous les arbres ont gel en fleur cette
anne. Mais tu n'en as donc pas got, toi qui les aimes tant?

--Mon Dieu non, rpondit la mre. L'autre semaine, elle voulait abattre
le premier qui a jauni; mais quand je lui eus dit que je les gardais
pour vous, elle n'y a plus touch.

--C'est bien gentil cela, ma petite, et je vais te donner le plus gros
pour te rcompenser de ta retenue.

--Non, marraine, merci; je ne mrite pas de rcompense.

--Pourquoi donc, Victorine?

--Parce que j'ai bien manqu de faire un pch avant de venir ici.

Alors elle raconta la tentation qu'elle avait eue, et combien peu il
s'en tait fallu qu'elle ne mt la dent sur le fruit qui lui semblait si
apptissant; mais le bon Dieu lui avait donn la force de rsister.

Mon enfant, dit la marraine, tu vas manger l, devant moi, cet abricot
qui te faisait tant d'envie. Si tu coutes toujours ainsi la voix de
ta conscience, tu seras une honnte petite fille et tout le monde
t'estimera.



LE BON PETIT GARON.

Claude, orphelin de l'hospice, avait t plac par les soeurs dans un
domaine o il gardait trois vaches et un taureau d'un an. Quoiqu'il
n'et que dix ans, il soignait si bien ses btes, que l'on n'avait pas
besoin de lui dire de leur faire la litire et de nettoyer l'table.
Tous les matins, avant de les faire sortir, il les trillait; et, aprs
les avoir ramenes des champs, il allait de lui-mme leur chercher de
l'herbe et en rapportait des paquets plus gros que lui. Aussi ses vaches
taient-elles les plus belles et les plus propres du village; leur poil
tait doux et luisant, et leur lait donnait le meilleur beurre de la
contre.

Un jour qu'il menait boire son btail, il vit dans la rivire un tout
petit chien caniche qu'on avait jet  l'eau pour le noyer. La pauvre
bte faisait de grands efforts pour nager, mais elle n'tait pas assez
forte pour se soutenir sur l'eau. L'orphelin en eut piti; il descendit
dans la rivire, et, avec son bton, il tcha d'attirer  lui ce petit
chien. Il y russit avec bien de la peine. Quand il l'eut tir de l'eau,
il l'essuya avec son mouchoir, puis il le mit dans son gilet pour le
rchauffer.

La matresse, en voyant ce petit chien, dit: Que vas-tu donc faire de
a, Claude?

--Matresse, je veux tcher de l'lever.

--Mon garon, il est trop petit, il va mourir.

--Oh! matresse, si vous vouliez seulement me donner un peu de lait
caill tous les jours, j'mietterais dedans la mie de mon pain et je le
sauverais bien.

--Il n'est pourtant pas beau, ton chien; je ne comprends pas ce qui t'y
attache.

--Matresse, a m'a fait tant de peine de le voir se dbattre contre
la mort! Je l'ai aim tout de suite, comme s'il y avait dj longtemps
qu'il ft  moi.

Claude couchait  l'table dans une espce de grande bote remplie de
paille, et il y fit aussi coucher son chien, qu'il appela _Sauv_.

Chaque matin, quand la matresse coulait son lait, elle en laissait
toujours un peu au fond du seau o elle l'avait trait, par amiti pour
Claude; car il tait si travailleur, si obissant, qu'elle voulut l'en
rcompenser en l'aidant  lever son chien.

_Sauv_ grandit et devint trs-fort; il ne quittait pas son petit matre
qui, quand il tait aux champs, n'avait pas besoin de veiller  ses
vaches; le caniche, animal trs-intelligent, les gardait tout seul, et
l'enfant employait son temps  faire des manches de fouet qu'il vendait
au bourrelier de la ville; ou bien, il tressait de la paille pour faire
des chapeaux, ce qui lui rapportait un peu d'argent.

Lorsque Claude tait  la maison, _Sauv_ se posait devant lui, les yeux
fixs sur ceux de son petit matre, lequel, quand il voulait lui
faire faire quelque chose, n'avait pas besoin de lui parler, mais se
contentait de le regarder. Il lui avait appris toute sorte de tours:
ainsi, _Sauv_ tait le chapeau des hommes sans qu'ils le sentissent;
il ouvrait les portes fermes au loquet; il dansait, rapportait; enfin
c'tait un grand nageur.

Un soir que tous les ptres taient dans la prairie aprs la fauche des
foins, deux petits garons se querellrent et finirent par se battre.
Claude, qui trouvait cela bien mal, essaya de les sparer. Les deux
gamins tournrent leur colre contre lui et le bousculrent si bien
qu'ils le poussrent jusque dans la rivire. Alors ils eurent grand'peur
et se mirent  crier au secours.

Le pauvre Claude alla tout de suite au fond, puis il revint sur l'eau.
_Sauv_ se jeta  la nage, prit son petit matre par sa blouse, et le
tira pendant l'espace de plus de cent pas, parce que la rive tait trop
haute pour qu'il pt aborder.

Claude, qui avait bu plus d'un coup dans la rivire, se sentit bien
malade quand il fut hors de l'eau; il ramena ses vaches  l'table et
raconta ce qui venait de lui arriver. La matresse le fit mettre au lit
et lui apporta une bonne rtie au vin sucr pour rchauffer son estomac.

Depuis que Claude devait la vie  son chien, il s'y attacha davantage,
s'il est possible, et on ne les voyait jamais l'un sans l'autre.



LA PETITE MNAGRE.

Rose n'avait que douze ans quand elle perdit sa mre, qui laissait cinq
pauvres petits enfants dont Rose tait l'ane.

Le soir, aprs l'enterrement, le pre l'aida  coucher tous les petits;
et, quand ils furent endormis, il prit Rose sur ses genoux et lui dit:

Mon enfant, nous sommes bien malheureux d'avoir perdu ta mre qui nous
soignait si bien. Tu es trop jeune encore pour faire l'ouvrage de la
maison, et moi, je suis trop pauvre pour payer une femme qui viendrait
t'aider. Comment donc faire?

Rose pleurait en entendant parler son pre; car la mort de sa mre lui
causait un grand chagrin. Elle s'apaisa pourtant et rpondit  son pre:

J'ai souvent aid  maman, et j'ai bien vu comment elle s'y prenait.
Soyez tranquille, papa, le bon Dieu ne nous abandonnera pas, puisque
nous avons bonne intention de nous soutenir.

--Mais, ma pauvre petite, tu n'auras jamais la force de faire un lit?

--Ne vous en inquitez pas, mon pre, j'en viendrai bien  bout; et
d'ailleurs, nous avons de bonnes voisines qui ne refuseront pas de venir
me donner un coup de main.

Ds le lendemain, Rose se leva en mme temps que son pre, un peu avant
le jour; elle alluma son feu et mit de l'eau chauffer pour faire la
soupe; ensuite elle balaya la chambre jusque dans les plus petits coins
et frotta les meubles avec soin; puis elle trempa la soupe, que le pre
mangea avant d'aller  l'ouvrage. Quand il fut parti, elle veilla son
frre Simon, qui avait dix ans; il s'habilla; tous deux se mirent 
genoux et firent leur prire. Ils demandrent  Dieu de leur donner
beaucoup de courage pour les empcher de tomber dans la misre. Ils
mangrent la soupe ensemble, et Simon alla dtacher la vache et la
chvre pour les mener aux champs, aprs que sa soeur aurait fini de les
traire. Rose rentra pour faire lever sa soeur Suzanne, ge de huit
ans. Elle la dbarbouilla et la peigna avec attention. Quand elle l'eut
habille, on leva Jean, qui n'avait que quatre ans, et Suzanne s'en
occupa, pendant que Rose prenait la petite Fanchon, encore endormie,
pour la poser sur le lit de son pre, qu'elle avait dj fait.

Jean tant habill, Suzanne fit les deux autres lits avec sa soeur; et,
comme elle tait encore bien petite, elle fut oblige de monter sur une
chaise.

Quand tout fut rang dans la maison, et que Rose eut mis un pot de
haricots devant le feu pour le dner de la famille, elle recommanda 
Suzanne de veiller sur leur petite soeur, pendant qu'elle irait  la
rivire laver le linge avec Jean, qui, en l'attendant, chercherait de la
salade.

Elle rentra vers neuf heures et trouva Fanchon tout veille: elle
demandait sa maman, ce qui fit pleurer les deux autres petites filles.
Suzanne amusa l'enfant que sa soeur lavait et habillait, et elle
l'emmena promener avec son frre Jean.

Le pre revint dner  midi. Le couvert tait mis et Rose lui servit un
bon plat de haricots, pendant que Simon allait tirer  boire. En voyant
tout si propre et si bien rang dans la maison, le pre dit  sa fille:

Ma Rose, je suis bien content de toi. Si tu continues  tre une bonne
petite mnagre, nous nous sauverons de la misre qui nous menace.

Rose fila pendant le reste de la journe, et le soir elle apprta le
souper. Quand tout le monde eut mang, elle coucha les petits, pendant
que son pre pansait la vache et lui donnait de la pture pour la nuit.

Tous les jours elle en faisait autant, et tout le monde, voyant son
grand courage, l'appelait la _petite mnagre_. Quand elle avait du
pain  faire, ses voisines s'empressaient de venir  son aide. L'une
chauffait le four, tandis que l'autre ptrissait la pte; car il et t
impossible  l'enfant d'en venir  bout toute seule. Elles l'aidaient
aussi  couler sa lessive, ainsi qu' la laver.

[Illustration: Rose tait une vritable mre pour ses frres et soeurs.]

Suzanne apprit aussi  filer, et elles finirent le chanvre que leur
pauvre mre avait laiss; puis elles filrent pour la femme du maire, et
gagnrent l'argent ncessaire  payer la faon de leur toile.

Rose tait une vritable mre pour ses frres et ses soeurs; elle les
tenait fort propres, et ne manquait jamais de leur faire dire leur
prire matin et soir. Le dimanche, aprs leur avoir mis leurs beaux
habits, elle les conduisait  la messe et les gardait auprs d'elle, ne
souffrant pas qu'ils courussent dans l'glise comme font quelquefois les
enfants.

Le bon Dieu la bnit, et elle devint une grande et belle jeune fille.
Comme elle tait laborieuse, range et conome, le gain de son pre et
celui de Simon, qui s'tait mis en service, ne se dpensaient pas tout
entiers  la maison. Ils achetrent une chnevire, puis, un peu plus
tard, un petit pr pour la vache. Enfin, tout le monde aimait et
estimait Rose, et M. le cur avait coutume de dire que si toutes les
filles du village taient aussi sages et aussi travailleuses que la
_petite mnagre_, sa paroisse serait la plus aise du canton.



LE PETIT COLPORTEUR.

La mre Marchais tait une pauvre veuve qui avait perdu tous ses
enfants. La plus jeune de ses filles, veuve aussi, lui avait laiss en
mourant un petit garon qu'elle levait de son mieux. Comme elle tait
au pain de charit, et que le peu d'argent qu'elle gagnait en filant
n'et pas suffi pour nourrir son petit Toine, elle aurait t oblige de
l'envoyer mendier, en attendant qu'il ft en ge de servir dans quelque
ferme, si des personnes charitables n'eussent habill l'enfant et pay
le loyer de la grand'mre. Au lieu de laisser vagabonder le petit Toine,
la bonne vieille l'envoya  l'cole, o il apprit  bien lire,  crire
et  compter. Il fit sa premire communion  douze ans, et ensuite il
dit  sa grand'mre:

Maintenant que je suis grand, je puis gagner ma vie comme vous; mais je
ne me sens pas de got pour garder les bestiaux, parce qu'il me semble
que je ne pourrais pas rester toute une journe les bras croiss 
regarder patre mes btes. J'ai dans l'ide que si je pouvais faire un
petit commerce, je ne m'en tirerais pas mal; j'irais de ferme en ferme,
de village en village, et chaque soir je reviendrais souper avec vous;
de cette faon-l, nous resterions ensemble, et nous serions bien plus
heureux que si je vous quittais pour aller en condition.

--Et de l'argent, mon pauvre garon? o donc en prendre? Sans argent,
point de commerce.

--Grand'mre, si nous allions voir M. le cur qui est si bon? je suis
bien sr qu'il ne se refuserait pas  me prter cinq francs; et, comme
je ne plaindrai pas ma peine, je les lui aurai bientt rendus.

Ils allrent donc chez M. le cur, qui prta volontiers cinq francs 
Toine, parce qu'il l'avait toujours connu pour un enfant sage et de
bonne conduite; il lui recommanda d'tre honnte garon dans son petit
commerce, et de ne tromper personne.

[Illustration: J'irais de ferme en ferme, de village en village.]

La mre Marchais donna au charron du village trois francs qu'elle
conomisait depuis longtemps, pour qu'il ft une bote au petit Toine,
qui la demanda en bois blanc, afin qu'elle ft plus lgre; et l'on y
mit des charnires et un cadenas.

Quand Toine eut sa bote, il mit ses habits des dimanches, et fut en
ville avec sa grand'mre, chez un marchand mercier,  qui il raconta son
projet d'tre colporteur; il lui dit aussi que c'tait M. le cur qui
lui avait prt cinq francs pour acheter de la marchandise.

Le marchand tait un brave homme; voyant un enfant de si bonne mine et
de si bon courage, il lui fit une fourniture complte qui monta  dix
francs, en lui faisant crdit de cinq francs; il remplit la bote
de lacets, de ganses, d'pingles, d'aiguilles, et mme d'allumettes
chimiques, sans compter le cirage, le coton  coudre et  marquer, et le
fil noir et blanc.

Toine revint bien content au village. Chaque matin, il se levait
avant le soleil et partait pour aller de ct et d'autre vendre sa
marchandise. Les premires semaines, il rentra tous les soirs, puis
ensuite il s'aventura plus loin; quand il ne pouvait pas revenir le
soir, il couchait dans le fenil d'une mtairie quelconque, et on lui
donnait toujours  souper sans le faire payer, car les gens de la
campagne ont bon coeur, et tout le monde s'intressait  cet enfant, en
lui voyant un si grand dsir de gagner honntement sa vie.

Au bout de trois semaines il eut tout vendu. Il voulut payer au marchand
ce que celui-ci lui avait avanc. Mais, en voyant combien Toine s'tait
donn de peine, le marchand fit un nouveau crdit de cinq francs, et
cette fois Toine emporta pour quinze francs d'objets diffrents, parmi
lesquels se trouvait une pice de dentelle  trois sous le mtre.

Toine partit du village en laissant quelques sous  sa grand'mre, et
lui dit qu'il ne reviendrait pas de la semaine, parce qu'il voulait
aller au loin pour se faire de nouvelles pratiques. En effet, il ne
rentra que le dimanche au matin, aprs avoir vendu presque tout le
contenu de sa bote. Aprs la messe, il alla trouver M. le cur  qui il
rendit les cinq francs qu'il avait eu la bont de lui prter, et il
le remercia beaucoup. Il lui devait le bonheur de gagner la vie de sa
vieille grand'mre; car, sans cet argent, il n'et pu commencer son
petit commerce et on ne lui aurait pas fait crdit.

Quand il revit le marchand, il lui conta comment il s'tait dfait de
toute sa marchandise en une semaine, et comment il s'tait fait
trente francs. Le digne homme, reconnaissant chez Toine les qualits
ncessaires pour russir dans le commerce, lui confia pour cinquante
francs de marchandise, ce qui, avec vingt francs que lui paya l'enfant,
fit un fonds de soixante-dix francs. Cette fois, Toine emporta des
mouchoirs, des bas  bon march et des bonnets de coton, sans oublier la
mercerie.

Toine revenait tous les mois faire sa pacotille chez le bon marchand, et
lui rapportait l'argent qu'il avait gagn, aprs avoir pris ce qui tait
ncessaire pour faire vivre sa grand'mre; et toujours le marchand
augmentait son crdit.

Au bout d'un an, Toine, ayant mis de ct quelque argent, acheta des
habits neufs  sa grand'mre, et lui donna pour son hiver une bonne
couverture bien chaude.

L'anne suivante, son commerce s'augmentant avec ses pratiques, il
acheta un mulet pour porter ses marchandises; et, comme il vendait
toujours au plus juste prix, qu'il donnait bonne mesure, et qu'il ne
faisait jamais aucune dpense inutile pour lui, il vit sa petite fortune
s'augmenter peu  peu, et,  vingt ans, il acheta dans son village une
jolie maison entre un jardin et une chnevire. Il y tablit sa pauvre
grand'mre qui n'avait jamais t si heureuse. Plus tard, il acheta une
voiture, et confia le reste de son argent au marchand qui l'avait aid
si gnreusement, en le priant d'envoyer chaque mois  sa grand'mre,
quand il serait absent, ce qui lui serait ncessaire pour subsister;
car, depuis qu'il avait un peu d'aisance, il ne voulait plus qu'elle ft
au pain de charit. Mais il ne restait jamais plus de trois mois sans
venir embrasser la bonne femme, qui disait  tout le monde:

Vous voyez bien mon Toine! il n'y a pas de garon au monde qui vaille
mieux que lui; aussi il a l'estime de tous les honntes gens.

[Illustration: Il ne restait jamais plus de trois mois sans venir
embrasser la bonne femme.]



LA BONNE PETITE FILLE.

La mre Douce demeurait dans une petite maison au bord du ruisseau. Elle
avait un jardin qu'elle cultivait elle-mme. Comme il lui fournissait
plus de fruits et de lgumes qu'elle n'en pouvait consommer, elle en
donnait  tous ses voisins, car elle avait un bon coeur; aussi tout le
monde l'aimait  cause de son obligeance.

La petite Nanne allait souvent filer au coin du feu de la vieille femme
qui lui racontait des histoires du temps pass, et lui apprenait de
belles prires. Elle lui parlait aussi du grand chagrin qu'elle avait eu
en perdant son mari et ses quatre enfants, tous morts dans le mme mois
d'une terrible maladie qui avait tu bien du monde, et qu'on appelle le
cholra. Toujours elle pleurait au souvenir de ses chers dfunts.

Un hiver, la mre Douce prit une fracheur sur les yeux; et, quand ils
furent dsenfls, il se trouva qu'elle n'y voyait plus gure. Elle
pouvait  peine se conduire en plein jour; le soir, une heure avant
le coucher du soleil, elle n'y voyait goutte; et cette bonne vieille
n'osait pas sortir de sa maison, tant elle avait peur de tomber. Quand
elle voulait prendre quelque chose dans son armoire, elle avait toutes
les peines du monde  mettre la clef dans la serrure.

La pauvre femme tait dsole d'tre aveugle, et ses plaintes faisaient
pleurer la petite Nanne, qui, pour diminuer le grand ennui de sa bonne
voisine, lui rendait toutes sortes de services. Ds le matin, elle
l'aidait  faire son lit, mettait son pot devant le feu et taillait sa
soupe. Si la mre Douce voulait manger un peu de salade, Nanne allait la
lui cueillir, l'pluchait bien proprement, et ensuite l'assaisonnait.
S'il y avait un point  faire aux vtements de la vieille femme, ou
s'ils avaient besoin d'tre nettoys, Nanne s'en occupait, parce que la
mre Douce tait fort soigneuse et tenait beaucoup  la propret. Elle
la menait promener au lieu d'aller courir avec les autres petites
filles du village; et M. le cur l'encourageait  continuer son oeuvre
charitable, en lui disant qu'elle obissait  la volont de Dieu qui
veut qu'on s'aide les uns les autres.

La mre Douce avait vendu sa vache et sa chvre depuis qu'elle ne voyait
plus assez clair pour les soigner. Mais, comme il lui fallait bien un
peu d'argent pour acheter du sel, de la chandelle et d'autres petites
choses, Nanne allait vendre  la ville les beaux fruits de sa voisine et
en rapportait tout ce qui lui tait ncessaire. Tout cela n'empchait
pas Nanne de travailler  l'ouvrage que sa mre lui donnait  faire.

La mre Douce eut tant de chagrin d'avoir perdu la vue, qu'elle tomba en
langueur et mourut au bout de deux ans. Quand elle sentit sa fin, elle
pria M. le cur d'envoyer chercher un notaire, parce qu'elle voulait
donner tout son bien  la petite Nanne qui, ayant eu piti de son
infirmit, l'avait aussi bien soigne que l'et pu faire sa propre
fille, et cela sans jamais se rebuter.

Nanne n'avait point soign la pauvre femme aveugle par intrt. Aussi
fut-elle bien tonne de se trouver presque riche. Son pre cultiva le
champ, le jardin et la chnevire; mais elle ne voulut pas louer la
maison, et y logea un pauvre vieux mendiant qui, depuis quatre mois,
couchait dans les tables ou les fenils, parce que personne ne voulait
le loger  cause de sa grande pauvret.



LES PETITS IMPRUDENTS.

Le meunier Martin avait deux jumeaux de neuf ans qui taient assurment
les plus charmants enfants que l'on pt voir. Pierre et Paul ne se
quittaient jamais; on les voyait toujours ensemble, et si l'on donnait
quelque chose  l'un des deux, il s'empressait de le partager avec son
frre. Paul, qui tait plus fort que Pierre, voulait toujours faire 
lui seul l'ouvrage qu'on leur commandait; et Pierre, qui tait le plus
avis des deux, disait  son jumeau comment il fallait s'y prendre pour
mieux faire et avec moins de fatigue. Si l'un perdait ou cassait quelque
chose, l'autre venait l'excuser; enfin, l'on n'avait jamais vu une si
grande affection et un si bon accord.

Pierre et Paul avaient une petite soeur de quatre ans qui s'appelait
Marie. Ils l'aimaient de tout leur coeur et faisaient tout ce qui lui
plaisait. Quand la meunire allait au march, elle leur confiait Marie,
qu'ils soignaient aussi bien qu'et pu le faire leur mre elle-mme, et
ils ne la quittaient pas d'un instant.

Pierre faisait chauffer la soupe de sa soeur et la lui donnait  manger;
Paul la prenait sur ses paules et la menait bien loin dans la prairie,
o Pierre lui faisait des couronnes de fleurs; d'autres fois, ils
allaient tous les trois dans les bois cueillir des noisettes que
l'enfant aimait beaucoup; enfin, les voisins disaient que Dieu avait
bni la maison du meunier, en lui donnant de si braves garons et une si
jolie petite fille.

Un jour de foire o il ne restait  la maison que les enfants et le
farinier qui ne quittait pas son moulin, la meunire, en partant,
recommanda bien aux jumeaux de veiller sur leur soeur et de l'empcher
d'aller au bord de l'eau: car la pauvre mre craignait toujours qu'il ne
lui arrivt quelque accident. Pierre et Paul la tranquillisrent et lui
promirent de ne pas quitter la petite Marie.

Ils s'amusrent auprs de la maison jusqu'au goter. Quand ils eurent
mang, tous les trois, un gros morceau de pt  la citrouille que leur
mre avait fait tout exprs pour eux, Marie voulut se promener dans le
pr, en face du moulin. Ses frres l'y menrent; et alors elle eut envie
d'entrer dans le bateau qui tait attach  la rive. Comme les jumeaux
ne savaient rien refuser  leur petite soeur, Pierre entra le premier
dans le bateau, Paul lui tendit Marie, puis il alla cueillir des fleurs
et revint faire des couronnes, pendant que son frre tressait un panier
de jonc.

Le gros chien du moulin, grand ami de Marie, se trouvait de l'autre ct
de la rivire. L'enfant voulut qu'il vnt avec elle dans le bateau, et
Pierre le siffla, pendant que Paul appelait: Turc! Turc! Le chien se
jeta  la nage et d'un bond fut dans le bateau; mais le bateau tait
bien petit et le chien bien gros; aussi la secousse qu'il donna en
sautant  la barque, la fit chavirer, et les enfants tombrent dans la
rivire.

Les jumeaux se dbattirent un instant et parvinrent  s'accrocher au
bateau; mais la petite fille alla au fond de l'eau.

Pierre ne perdait jamais la tte: il dit  Turc de chercher Marie; le
brave animal plongea, et reparut bientt en tenant l'enfant par ses
jupons. Paul, qui nageait un peu, prit la main de sa soeur, que le chien
tenait toujours, et parvint  la dposer sur le bord de la rivire.
Ensuite il dit  Pierre de ne pas lcher la barque, et, tirant la corde
jusqu' ce que le bout du bateau toucht la terre, il tendit une perche
 son frre, qui fut bientt auprs de lui.

Ils emportrent Marie  la maison. Elle n'avait pas perdu connaissance,
mais elle grelottait si fort qu'elle ne pouvait pas mme crier. Ils la
dshabillrent auprs du feu; et, comme la meunire avait emport la
clef de l'armoire et qu'ils n'avaient pas de linge sec  lui mettre, ils
la roulrent dans la nappe qui couvrait le pain, et la mirent au lit.
Ils se dshabillrent  leur tour et se couchrent. Ces pauvres enfants
ne tardrent pas  avoir trs-chaud, car la fivre les prit tous les
trois.

Quand la meunire revint de la foire avec son mari, elle fut bien
tonne de ne pas voir accourir ses petits enfants pour lui demander
ce qu'elle leur rapportait. Craignant qu'il ne leur ft arriv quelque
malheur, elle entra en tremblant dans la maison et vit au milieu de la
chambre les habits mouills jets en tas. Elle s'approcha des lits et
y trouva ses trois enfants rouges comme des charbons ardents, mais
endormis.

[Illustration: Le brave animal plongea et reparut en tenant l'enfant par
ses jupons.]

La pauvre mre devina ce qui leur tait arriv. Les petits ne se
rveillrent qu'au milieu de la nuit pour demander  boire; la meunire
ne s'tait pas couche pour les veiller, car elle tait trs-tourmente
de leur voir une si grosse fivre.

Le lendemain, les jumeaux racontrent l'accident qui leur tait arriv.
Leur mre ne les gronda point, en considration de leur franchise.
D'ailleurs, les pauvres garons avaient un grand chagrin quand ils
pensaient qu'ils auraient pu causer, par leur imprudence, la mort de
leur soeur. Ils ne furent malades que huit jours; mais la petite Marie
avait eu si grand'peur qu'elle trana tout l'hiver et ne se remit qu'au
printemps.

Les jumeaux furent si affligs de ce qui tait arriv  leur soeur,
qu'on n'eut pas besoin de leur dfendre une autre fois de la faire
monter dans le bateau.



LA BONNE PETITE SOEUR

Michel Robin, ouvrier cordonnier, avait perdu sa femme aprs quatre ans
de mariage. Elle lui laissa deux enfants: une fille de trois ans et un
petit garon de dix mois. Sa vieille mre, qui demeurait avec lui, les
leva trs-bien. Elle les tenait fort propres, leur apprenait  aimer
Dieu et  obir  ses commandements. milie allait  l'cole ainsi que
son frre, et tous les deux apprenaient bien ce qu'on leur y enseignait;
mais autant milie tait douce et obissante, autant Daniel tait
turbulent. Il avait le coeur dur et parlait souvent fort mal  sa
grand'mre.

Un jour la grand'mre, se sentant bien malade, appela milie auprs de
son lit:

Ma petite fille, lui dit-elle, je sens la mort qui approche. J'ai bien
pri Dieu de me laisser sur la terre jusqu' ce que tu fusses en tat de
te conduire toute seule; mais ce n'est pas sa volont. Il va me rappeler
 lui, je le sens bien; tu n'as que quatorze ans, et tu es bien jeune
pour gouverner un mnage. Ton frre surtout te donnera beaucoup de mal,
car il est sans raison; mais crois-moi, mon enfant, sois toujours bonne
et patiente avec lui; il n'y a que la patience et la bont qui puissent
amollir son coeur. Si tu emploies la douceur, tu en feras un honnte
garon; si, au contraire, tu dis  ton pre les fautes que pourra faire
Daniel, il sera rudoy et deviendra mauvais sujet.

milie aimait beaucoup sa grand'mre; elle pleurait  chaudes larmes
en la voyant si prs de sa fin. Elle lui promit d'tre bien sage, bien
travailleuse, et de ne jamais s'impatienter contre son frre. Deux jours
aprs, on enterrait la pauvre femme.

milie cessa d'aller  l'cole et prit la direction du mnage. Tous les
matins, son pre lui montait de l'eau et un fagot; car ils habitaient
une chambre haute, au fond d'une cour obscure, et l'escalier tait
trs-difficile.

Dans la chambre au-dessous de la sienne demeurait la veuve d'un
officier, laquelle, n'ayant que sa pension pour vivre, festonnait des
bonnets pour se procurer un peu plus d'aisance. Cette vieille dame,
sachant le malheur d'milie, lui proposa de venir passer une heure
avec elle chaque jour. Elle lui apprit  festonner et lui procura de
l'ouvrage, ce qui donnait  la jeune fille le moyen de fournir elle-mme
 son entretien, sans rien demander  son pre.

[Illustration: Ma petite fille, lui dit-elle, je sens la mort qui
approche.]

Michel Robin, qui prenait de l'ouvrage  faire le soir quand il tait
revenu de chez son matre, veillait bien souvent jusqu' une heure du
matin, et, le lendemain, il ne se levait qu' l'instant de djeuner.
milie, qui se couchait  dix heures, tait leve longtemps avant son
pre, dont elle visitait les vtements ainsi que ceux de son frre; et,
s'ils taient dchirs, elle les raccommodait. Elle veillait  ce que
son pre et toujours du linge propre. Aussi, quoiqu'il ne portt que de
vieux habits, il paraissait mieux mis que les autres ouvriers.

Mais c'taient surtout les blouses de Daniel qui donnaient de l'ouvrage
 sa soeur! Il revenait chaque jour avec quelque nouvel accroc, toujours
sale et rempli de boue. milie nettoyait ses vtements et les rparait
sans jamais lui faire un seul reproche; aussi tait-il moins dur pour
elle que pour tout autre.

Quand Michel Robin vit qu'milie tait travailleuse et conome comme une
fille de vingt ans, il lui remit chaque semaine les quinze francs qu'il
gagnait, ne gardant pour lui que le produit des ressemelages qu'il
faisait  la veille.

Aussitt qu'elle avait reu la semaine de son pre, Emilie mettait dans
un petit sac 1 fr. 40 c. pour son loyer, qui tait de 70 fr. par an;
dans un autre, 4 fr. 20 c. pour le pain, car ils en mangeaient pour 0
fr. 60 c. par jour  eux trois; dans un troisime, 3 fr. 30 c. pour
la pitance et le vin; il ne lui restait donc que 2 fr. 80 c., qu'elle
mettait dans un sac de rserve auquel elle ne touchait jamais. Elle le
gardait pour les cas de maladie. De cette faon, elle trouvait toujours
son compte et pouvait payer comptant tout ce qu'elle prenait. Cette
grande conomie amena bientt une certaine aisance dans le mnage, car
l'argent que gagnait milie en festonnant suffisait pour l'habiller
ainsi que son frre.

Daniel avait dj quatorze ans et finissait sa dernire anne d'cole
quand il se cassa la jambe, en se battant avec un autre enfant. On
le rapporta chez son pre. Il criait si fort, qu'milie l'entendit
longtemps avant qu'il entrt dans la maison. On courut chercher un
mdecin qui remit la jambe de Daniel; mais il lui fallut rester au lit
pendant six semaines.

Il fut assez sage durant les premiers jours. Il lisait, ou bien il
causait avec sa soeur. Bientt, s'ennuyant de rester toujours sur le
dos, il tourmenta milie, qui faisait pourtant tout ce qu'il dsirait:
elle jouait aux cartes avec lui pour l'amuser; elle lui racontait, en
travaillant, l'histoire des rois de France que la vieille dame lui avait
apprise. Daniel se lassait de tout. Comme il tait un peu gourmand, il
voulait manger  tout moment, plutt par ennui que par besoin. Il avait
mille fantaisies que sa soeur ne pouvait satisfaire: alors il lui
reprochait son peu de complaisance.

Mon pauvre Daniel, lui disait-elle, tu sais bien que je n'ai pas
d'argent pour t'acheter toutes les friandises que tu me demandes.

--Mais si, tu as de l'argent! le petit sac de la rserve est tout plein;
et, si tu le voulais bien, tu me donnerais tout ce que je dsire.

--Et le mdecin! et le pharmacien! avec quoi les payerons-nous donc, si
je touche  cet argent-l? D'ailleurs, il appartient  mon pre qui a
eu bien du mal  le gagner. Et puis, je te le demande, est-il une plus
sotte dpense que celle qu'on fait pour satisfaire sa gourmandise?

--Bah! disait Daniel, tu as un mauvais coeur!

milie pleurait quand son frre lui parlait ainsi. Elle imagina de
veiller le soir deux heures avec son pre, et ce qu'elle gagna en
travaillant  la veille servit  satisfaire les caprices du malade.

Daniel, voyant sa soeur se fatiguer chaque soir pour lui passer ses
fantaisies, rflchit  la grande bont d'milie. Il ne se rappelait
pas l'avoir jamais vue s'impatienter, mme quand il tait le plus
insupportable; il s'en tonna, et son coeur en fut touch. Il demanda un
soir  voir le sac o elle mettait l'argent qui servait  lui acheter
ses habits,  lui.

Mon garon, dit le pre, elle les achte avec ce qu'elle gagne.

Cette parole frappa Daniel et lui fit comprendre combien sa soeur valait
mieux que lui. Il se promit de travailler autant qu'elle, et de gagner
aussi de l'argent aussitt qu'il serait guri.

La premire fois qu'on lui permit de rester lev, sa soeur lui donna un
pantalon tout neuf, en toffe bien chaude, et un bon paletot, car on
tait en hiver. Elle avait conomis tout l't pour s'acheter un
manteau, dont elle avait un grand besoin; mais quand elle vit Daniel
dans un si triste tat, elle dpensa toutes ses pargnes pour l'habiller
chaudement.

Le pauvre garon fondit en larmes en recevant ce cadeau. Il embrassa
Emilie comme il ne l'avait encore jamais embrasse. Aussitt qu'il put
marcher, Daniel entra en apprentissage chez un tailleur, et se mit 
travailler de grand coeur. Il ne tarda gure  gagner de l'argent, qu'il
remettait  sa soeur, comme faisait son pre; et, par la suite, il n'eut
jamais de mauvaises paroles pour elle ni pour personne.



LE RAMONEUR.

Le petit Matthieu n'avait pas cinq ans lorsqu'il perdit son pre et sa
mre. Il ne lui resta que sa grand'mre, qui tait bien pauvre; mais
tant que l'enfant fut tout petit, il ne s'aperut pas de cette grande
pauvret; car s'il n'y avait de pitance que pour un dans la maison, la
grand'mre mangeait son pain sec pendant que Matthieu s'amusait avec
les autres enfants du village; de sorte qu'il ne se doutait pas des
privations que la bonne vieille s'imposait; et lorsqu'il n'y avait pas
assez de pain pour deux, la pauvre femme faisait semblant d'tre malade
pour ne pas manger, et pour laisser  l'enfant le peu qui restait.

Mais quand Matthieu eut sept ans, il s'aperut que sa bonne grand'mre
le trompait; alors il rsolut de s'engager comme ramoneur, afin de ne
plus tre  sa charge. Il alla trouver le pre Martial, ramoneur jur
qui, chaque anne, emmenait deux ou trois petits garons avec lui.

[Illustration: Il rsolut de s'engager comme ramoneur.]

Pre Martial, lui dit-il, avez-vous un petit ramoneur cette anne?

--Non, mon garon; pourquoi demandes-tu cela?

--Parce que j'ai bien envie d'aller avec vous. Voulez-vous me prendre?

--Tu me parais bien jeune. Quel ge as-tu donc?

--J'aurai sept ans  la Toussaint, et j'ai bon courage; voyez-vous, pre
Martial, nous sommes bien pauvres, et je vois que ma grand'mre ne mange
pas  sa faim pour que j'aie une meilleure part; moi, je ne veux plus
qu'il en soit comme a; je veux gagner de l'argent, au contraire, pour
soulager la pauvre femme.

--C'est bien, cela, mon Matthieu! aux enfants de ton ge je donne dix
francs pour la saison; je les nourris, je les loge, et je leur laisse
leurs petits profits; car il y a de bonnes mes qui, aprs m'avoir
pay, donnent encore quelques sous au petit ramoneur. Mais pourras-tu
supporter la fatigue?

--Oh! que oui, pre Martial! comme vous ne partirez pas avant un mois,
je vais m'accoutumer  monter dans les chemines et  les ramoner le
mieux que je le pourrai, afin de savoir un peu le mtier quand vous me
prendrez.

--C'est que, petit, dans les maisons des villes les chemines sont trois
fois plus hautes que celles de notre village; tu auras peut-tre peur
d'y monter?

--Si la peur me prend, pre Martial, je penserai que je travaille pour
ma chre grand'mre, et a me donnera du coeur.

--Tu es un brave enfant, Matthieu; je te prendrai avec moi, et je
donnerai vingt francs  ta grand'mre en partant.

--Merci, mon pre Martial; avec cela, elle pourra s'acheter une bonne
couverture pour son hiver.

La bonne grand'mre eut bien de la peine  laisser partir son petit
enfant; mais comme il tait ncessaire qu'il s'accoutumt de bonne heure
au travail, elle le recommanda au pre Martial, l'embrassa bien fort, et
fit dire une messe pour lui.

Matthieu resta quatre ans avec le pre Martial, et finit par gagner
quarante-huit francs pour son anne. Mais dans l'hiver de la cinquime
anne, comme ils taient  Paris, le pre Martial fut renvers par une
grosse voiture; on le porta  l'hpital, et il y mourut.

Le pauvre Matthieu, rest seul, eut bien de la peine  gagner sa vie,
parce que l'on n'emploie gure que des matres ramoneurs. Il ne put
rester chez le logeur o il couchait avec le pre Martial, car il en
cotait vingt-cinq centimes par nuit, et c'tait trop pour lui. Souvent
le pauvre enfant, ne trouvant rien  gagner, demandait son pain; et bien
souvent aussi on ne lui donnait pas de quoi apaiser sa faim.

Le chagrin le prit, et il eut envie de retourner au pays retrouver sa
grand'mre; mais l'ide de retomber encore  sa charge le retenait
toujours. Tout cela le rendait un peu malade.

Un jour qu'il neigeait bien fort, Matthieu s'arrta devant la boutique
d'un marchal, o flambait un bon feu. Cet homme s'tant aperu que
l'enfant grelottait et pleurait de froid, le fit entrer pour qu'il se
scht. Comme Matthieu pleurait encore aprs s'tre rchauff, on lui
demanda s'il avait du chagrin; le pauvre petit avoua qu'il n'avait pas
mang depuis la veille. Alors la femme du marchal lui apporta du pain,
de la viande et un verre de vin; il eut  peine dvor ce qu'on lui
avait donn, qu'il s'endormit sur le tas de charbon o il s'tait assis
pour manger.

Il y resta quatre bonnes heures sans bouger, malgr le grand bruit que
faisaient les marteaux des ouvriers; quand il s'veilla, le marchal lui
dit:

Tu as donc bien mal dormi cette nuit, petit?

--Oh! oui, monsieur; j'ai tant de chagrin que je pleure au lieu de
dormir.

--Et pourquoi donc, petit? conte-nous a.

Alors Matthieu raconta comment il avait perdu son matre, et combien il
avait de peine  vivre, malgr sa bonne volont de gagner quelque chose
pour sa grand'mre.


Eh bien! petit, dit la femme du marchal, si tu veux rester avec moi,
je te nourrirai et te coucherai. Tu feras mes commissions le matin;
puis, aprs le djeuner, tu iras dcrotter les souliers des passants sur
les boulevards.

Matthieu accepta de grand coeur. On lui acheta une bote de dcrotteur
avec du cirage et des brosses, et quand il avait fait ce qu'on lui
commandait  la maison, il allait en ville.

Le premier jour, il rapporta cinquante centimes, qu'il remit  sa
matresse pour qu'elle les lui gardt.

Allons, petit, lui dit-elle, c'est un bon commencement; continue 
travailler! avec du courage et de l'conomie, l'on amasse toujours
quelque chose.

Au bout de la semaine, Matthieu eut quatre francs; l'ide que sa
grand'mre aurait ses aises l'hiver suivant, lui donna une grande joie.
Il acheta un balai pour nettoyer la boue ou la neige dans les passages
les plus frquents, comme il l'avait vu faire  d'autres enfants.
Il faisait les commissions dans une grande auberge o il cirait les
souliers par abonnement. Le soir, il gardait les chevaux pendant que les
cochers buvaient bouteille. Enfin, vers Pques, il avait quatre-vingts
francs!

Il aimait tant le marchal et sa femme, qui taient pleins de bonts
pour lui, qu'il cherchait tout ce qui pouvait leur faire plaisir. Chaque
jour, il se levait le premier, rangeait la boutique, allumait le feu de
la forge; puis il allait  la fontaine chercher la provision d'eau de la
journe. Quand la femme du marchal tait leve, Matthieu frottait sa
chambre. Enfin, il aurait voulu, si c'et t possible, lui pargner
toute espce de fatigue.

Quand vint le dimanche des Rameaux, Matthieu fut triste; il ne mangeait
pas et ne chantait plus. Sa matresse s'en inquita et lui demanda s'il
tait malade.

Non, bourgeoise, lui rpondit l'enfant.

--Mais alors tu as donc du chagrin?

Matthieu baissa la tte et ne rpondit pas.

Voyons, petit, conte-moi cela, et je te consolerai, j'en suis sre.

--Bourgeoise, c'est que j'ai coutume d'aller voir ma grand'mre tous les
ans aprs Pques.

--Et qui t'empche d'y aller, mon enfant?

--Mais, quand je reviendrai...?

--Eh bien! quand tu reviendras, nous te reprendrons.

--Bien sr, bourgeoise?

--Bien sr; seulement je ne voudrais pas que tu partisses tout seul.

--Oh! soyez tranquille; je trouverai bien un pays; presque tous
retournent passer l't chez eux.

Le soir, Matthieu annona qu'il avait trouv un de ses cousins, qui
allait prcisment dans son village acheter un morceau de terre avec
l'argent qu'il avait gagn dans le commerce du charbon.

Huit jours aprs Pques, Matthieu partit le visage tout tremp de
larmes, tant il avait de chagrin de quitter le marchal et sa femme; et
pourtant, au fond du coeur, il tait bien heureux d'aller voir sa pauvre
grand'mre, et surtout de lui porter tant d'argent.

La vieille femme eut de la peine  reconnatre son petit Matthieu, tant
la bonne nourriture qu'il avait chez le marchal lui avait bien profit.
Elle ne pouvait croire qu'il et gagn une si grosse somme,  lui tout
seul.

Et tout cela est pour vous, grand'mre, dit Matthieu en l'embrassant;
soyez tranquille, je vous en gagnerai bien d'autre. Pendant le mois
qu'il passa en Auvergne, il vit souvent le cousin avec lequel il tait
venu; puis ils repartirent tous les deux pour Paris. Cet homme trouva
Matthieu si intelligent et si raisonnable pour son ge, qu'il le prit en
grande amiti. Il lui vint  l'ide de l'adopter comme son enfant, car
il n'en avait pas, et de le mettre au fait de son commerce.

A leur retour  Paris, le cousin conduisit Matthieu chez le marchal,
qui le reut  bras ouverts; il s'informa de la conduite de l'enfant
depuis qu'on l'avait recueilli; et comme les renseignements qu'on lui
donna furent excellents, il lui proposa de le prendre avec lui.

Mais, dit Matthieu, je ne gagnerai donc plus rien pour ma grand'mre?

--Je te donnerai soixante-douze francs pour elle cette anne, et si tu
te conduis bien, si tu es travailleur et soigneux, tu auras davantage
l'anne prochaine.

--Et la bourgeoise! et le marchal! je ne les verrai donc plus?

--Tu auras les dimanches  toi, et tu pourras venir ici. coute-moi
bien! Si tu es toujours bon sujet, je te laisserai mon fonds quand tu
auras vingt ans.

--Quoi, mon cousin! dans huit ans je pourrais tre mon matre et avoir
une boutique  moi?

--Il ne tiendra qu' toi.

--Oh! soyez tranquille, mon cousin, vous n'aurez jamais de reproches 
me faire.

--Vous ne sauriez mieux choisir, dit la femme du marchal; Matthieu est
actif et intelligent; et non-seulement il vous aidera beaucoup dans le
dtail de votre commerce, mais il sera une compagnie agrable pour vous
et votre femme, car il est tout aimable, ce cher enfant.

Les choses se passrent comme l'avait dit le cousin. Matthieu fut
toujours sage et laborieux, et son cousin, en se retirant en Auvergne,
lui laissa son commerce et ses pratiques. Matthieu fit venir sa
grand'mre pour demeurer avec lui; la bonne vieille finit doucement sa
vie dans l'aisance, comble des soins affectueux de son petit-fils.



LA DSOBISSANCE.

Trois petits enfants djeunaient ensemble sur la terrasse d'une belle
maison de campagne; au bas de cette terrasse coule une rivire qu'on
appelle la Loue. Elle est trs-large en cet endroit, et fait tourner les
roues d'une forge qui tire le fer en fils fins comme du coton  broder.
De l'autre ct de la Loue, et en face de la maison, il y a une belle
montagne  moiti couverte de vignes, et dont le haut est plein de
rochers gros comme des glises.

La maison des petits enfants tait dans l'ombre et le soleil clairait
la montagne.

Hlne, l'ane des trois, et qui avait sept ans, se trouvait sur le
haut du perron de la maison; elle dit  sa petite soeur Suzanne:

Mon Dieu! que cette montagne est belle, et que je voudrais bien la voir
de prs!

--Allons-y, ma soeur, dit rsolment le petit Raymond, g de six ans:
je te conduirai bien, moi!

HLNE.

Et Suzanne? elle a de trop petites jambes pour nous suivre.

SUZANNE, _trs-fche_.

Mademoiselle, je cours aussi bien que vous; je cours mieux que vous,
mme!

--Partons! s'cria Raymond.

Et les voil  courir tous les trois pour passer le pont qui tait prs
de la grille de leur cour.

La Loue sort d'une belle fontaine qui se trouve au fond d'une grotte
entoure de balsamines sauvages. C'est d'abord un tout petit ruisseau
qui gazouille sur les cailloux entre deux montagnes toutes couvertes
d'arbres et de fleurs; puis, peu  peu, le ruisseau grossit et finit par
devenir une rivire large et profonde, dans laquelle on se noie si on
veut la traverser en passant sur les morceaux de roche dont elle est
remplie, ou bien quand on veut cueillir les grandes feuilles de nnufar
qui poussent dans ses eaux. Les petits enfants savaient bien cela, car
on leur avait souvent dfendu de jouer au bord de la rivire.

Quand ils eurent pass le pont tous les trois, ils se trouvrent sur la
route, au pied de la montagne, en plein soleil; ils commencrent alors 
la gravir par un petit sentier au milieu des vignes, tout en cueillant
de jolies fleurs qu'ils jetaient bientt pour en cueillir de nouvelles.

Aprs avoir mont pendant une demi-heure, Suzanne dit qu'elle avait
soif.

HLNE.

Je l'avais bien dit qu'elle ne pourrait pas nous suivre!

--Viens, ma petite, dit Raymond en la prenant par la main; je trouverai
bien une source, et nous boirons tous les trois.

Ils arrivrent  un passage, entre deux rochers hauts comme le clocher
du village. Comme le soleil commenait  leur faire mal, ils entrrent
dans ce passage qui tait tout plein d'ombre, et ils se trouvrent
bientt dans un espace grand comme leur jardin et entour de rochers
droits comme des murailles; mais, au lieu d'tre tout unis, ils taient
pleins de crevasses d'o pendaient de belles guirlandes d'glantiers
dont les fleurs embaumaient l'air. Il y avait aussi des clmatites et
des vignes sauvages; puis encore de grosses touffes de spires aux
grandes feuilles plisses, dont les fleurs ressemblent  des bouquets de
plumes blanches. Les enfants oublirent leur soif en voyant toutes ces
belles fleurs qu'ils auraient bien voulu cueillir; mais elles taient
places trop haut pour que leurs petites mains pussent y atteindre.
Au bout de cette espce de jardin sauvage, un filet d'eau tombait des
rochers et bouillonnait dans un petit bassin; puis cette eau allait se
perdre dans les pierres.

Les trois enfants, se dsaltrrent avec l'eau du bassin; ensuite ils
s'amusrent beaucoup  passer et repasser sous l'arcade que formait le
filet d'eau en tombant du haut de cette espce de muraille. Ils firent
aussi des bouquets de belle bruyre rose. Sur une de ces bruyres Hlne
trouva une petite bte faite comme un grain de caf. Son dos tout
arrondi tait ray de rouge et de noir, puis dor. Elle la posa sur sa
main; et la petite bte tait si lgre, elle avait les pattes si fines,
que l'enfant ne la sentait pas marcher.

HLNE.

Voyez, petits! voyez comme ma bte est belle!

RAYMOND.

Donne-la-moi! papa la piquera avec une grande pingle fine dans sa bote
 fond de lige; il n'en a pas de semblable.

HLNE.

Mais je la donnerai bien moi-mme  papa!

RAYMOND.

C'est  moi de la donner, puisque c'est moi qui y ai pens.

HLNE.

Non, monsieur, vous ne la donnerez pas; d'ailleurs, la bte est bien 
moi.

Comme Hlne disait cela d'un vilain ton rude, la petite bte souleva la
couverture raye de son dos: deux ailes plus fines que la gaze sortirent
de dessous cette couverture, et elle prit son vol.

RAYMOND.

C'est bien fait!

SUZANNE.

Non, mon frre, ce n'est pas bien fait, puisque Hlne pleure!

Le petit garon, honteux d'avoir fait pleurer sa soeur qu'il aimait
beaucoup, s'loigna. Au bout d'un instant, il revint avec un bouquet de
fraises qu'il apportait  Hlne. Elle l'embrassa, et les trois enfants
mangrent les fraises; puis ils coururent vers l'endroit o Raymond les
avait trouves, pour en cueillir d'autres. Suzanne jeta un reste de mie
de pain qu'elle avait conserv de son djeuner afin d'avoir les mains
libres, et elle fit aussi un bouquet de fraises, o il y en avait de
bien rouges, de roses, de vertes, et d'autres enfin qui n'taient qu'en
fleur. Ils s'assirent sur le gazon, car ils taient bien fatigus.

HLNE.

Petits! regardez donc cette fourmi qui emporte une mie de pain dix fois
grosse comme elle! elle peut  peine la traner. Pauvre petite bte! la
voil qui rencontre en son chemin un morceau de bois, et elle ne peut
pas enlever sa mie pour la passer par-dessus.

SUZANNE.

Tiens! elle la laisse.

RAYMOND.

Voil ses soeurs qui viennent pour l'aider. Regardez donc cette grande
route de fourmis; comme elles vont et viennent! c'est comme les paysans
sur la route de Pontarlier un jour de foire.

HLNE.

Voil ma fourmi; je la reconnais bien. Elle arrte toutes celles qu'elle
rencontre. Voyez donc, elle les frappe avec ses deux petites cornes
qu'elle remue comme elle veut, et les fourmis qu'elle a frappes ainsi
vont toutes du ct de la mie de pain.

RAYMOND.

Est-ce que tu crois qu'elle leur parle?

HLNE.

Il le faut bien, puisqu'elles vont chercher la mie de pain.

SUZANNE.

Oh! que je voudrais donc savoir ce qu'elle leur dit! ce doit tre drle
une fourmi qui parle!

Toutes les fourmis que la premire avait frappes s'tant diriges du
ct de la mie l'miettrent pour l'emporter.

HLNE.

En voil une qui est bien complaisante! voyez donc quelle peine elle se
donne pour aider  l'autre!

RAYMOND.

J'aime bien mieux celle qui vient de se laisser tomber du haut de cette
pierre, sans quitter l mie qu'elle tient entre ses pattes; car, moi,
j'aime le courage! ajouta le petit garon en se grandissant.

HLNE.

Moi, je prfre la bont.

SUZANNE.

Moi, j'aime mieux maman.

Les trois enfants se levrent enfin pour retourner chez eux; mais ils
sortirent, sans s'en apercevoir, du ct oppos  celui par lequel ils
taient entrs. Ils trouvrent des fleurs nouvelles et les cueillirent.

HLNE.

Oh! quel beau pied d'oeillets sur la pente de ce rocher!

SUZANNE.

Je les veux pour maman qui les aime tant!

RAYMOND.

Tu les auras, Suzanne. Mesdemoiselles, je vais m'tendre sur la roche,
et vous me tiendrez chacune par une jambe.

HLNE.

Monsieur, je n'entends pas cela; je ne souffrirai pas que vous alliez
jusqu' cette touffe d'oeillets qui est sur le bord du prcipice, parce
que vous tomberiez. Que dirait maman! et c'est si creux de l'autre ct,
que les vaches qui sont dans le bas ne paraissent pas plus grandes que
ma chatte.

SUZANNE.

Ils sentent si bon les oeillets, et maman les aime tant.

RAYMOND.

Hlne, papa dit qu'un homme qui a peur, ce n'est rien du tout; et moi,
je veux tre quelque chose.

Alors l'intrpide petit garon s'tendit sur le rocher qui tait  la
hauteur d'appui, allongeant son petit corps, puis son petit bras pour
atteindre les fleurs qui s'panouissaient dans un creux o le vent avait
apport un peu de terre. Les petites filles,  genoux, tenaient chacune
un de ses pieds.

RAYMOND.

Tirez  vous, mesdemoiselles, j'ai les fleurs!

Et les petites tirrent leur frre  elles jusqu' ce qu'il pt se
redresser.

Et suivant le rocher qui n'tait pas plus lev que le parapet du pont
de la Loue, ils arrivrent auprs d'un gros pied de boule de neige
sauvage. Un oiseau en sortit effray. Hlne carta le feuillage, et vit
un nid o taient cinq petits.

HLNE.

Approchez tout doucement, petits, pour voir ces pauvres oisillons qui
n'ont pas encore de plumes et crient aprs leur mre.

RAYMOND.

Ils ont l'air de souffrir, les pauvres petits!

HLNE.

Certainement ils souffrent, et c'est nous qui en sommes cause, parce que
nous avons effray la petite mre qui les rchauffait. Allons-nous-en.

Ils tournrent l'angle du rocher, et se trouvrent dans une prairie
qui allait en pente sur le flanc de la montagne; elle tait plante de
cerisiers tout couverts de fruits. Une vieille femme, monte sur une
chelle, cueillait des cerises.

RAYMOND.

Oh! les jolies cerises! comme je vais en manger!

Et il voulut en prendre quelques-unes que la vieille avait laisses
tomber sur le gazon.

HLNE.

Raymond, je vous dfends d'y toucher: ces cerises ne sont pas 
nous, et les enfants bien levs ne touchent jamais  ce qui ne leur
appartient pas.

Puis allant vers la vieille femme qui tait toujours sur le haut de
l'chelle, elle lui dit en faisant la rvrence:

Madame, voulez-vous bien nous permettre de manger un peu de ces cerises
qui tombent sur l'herbe; nous sommes bien fatigus, et nous avons grand'
soif.

LA VIEILLE.

Oui, ma petite demoiselle; mangez-en tant qu'il vous plaira, puisque
vous tes si polie.

Pendant que les enfants mangeaient les cerises, la vieille, ayant achev
de remplir son panier, descendit de l'chelle; puis elle la prit et la
cacha dans les broussailles au long du rocher; ensuite elle s'approcha
des enfants et leur dit:

Mes petits amis, voulez-vous venir dans ma maison?

RAYMOND.

Nous le voulons bien, car le soleil nous grille.

Ils la suivirent sur le haut de la montagne, et, ayant encore tourn au
coin d'un gros rocher, ils virent une vieille maison dont le toit
tait couvert de pierres plates toutes casses. Au lieu de vitres  la
croise, il n'y avait que du papier huil qui ne laissait presque pas
entrer de jour, et il faisait bien sombre dans l'intrieur.

La vieille voyant les enfants trs-fatigus, les mena dans un des coins
de la chambre o se trouvait un gros tas de paille de mas: ils s'y
tendirent tous les trois en riant et furent bientt endormis.

Au bout de deux heures, Suzanne se rveilla la premire, et dit: J'ai
faim! ce qui rveilla son frre et sa soeur.

La vieille qui faisait cuire une pleine marmite de gaudes, leur en donna
un peu. Les pauvres petits ne les trouvrent pas aussi bonnes que celles
qu'on leur servait chez leur mre; mais ils n'osrent pas le dire.

Quand ils eurent fini de manger et qu'on leur eut donn  chacun un
verre d'eau  boire, Hlne, se tournant vers la vieille femme, lui dit:

Madame, nous vous remercions bien d'avoir t si bonne pour nous; 
prsent nous allons nous en aller.

LA VIEILLE.

Vous en aller, mes petits! mais je n'entends pas cela! je ne vous ai pas
donn mes cerises et mes gaudes pour rien: vous allez travailler pour
moi, car je ne veux pas nourrir de petits fainants.

HLNE.

Mais, madame, papa vous payera bien si vous voulez nous reconduire.

LA VIEILLE.

Votre papa! est-ce que vous avez seulement un papa?

RAYMOND, _en colre_.

Oui, j'ai un papa, et un fameux papa, encore! entendez-vous, la vieille!

LA VIEILLE.

Des enfants qui ont un papa ne courent pas les montagnes tout seuls; ils
restent dans leur maison, ou bien ils se promnent avec leur bonne.

HLNE, _en pleurant_.

Mais, madame? notre maman doit tre bien inquite.

Suzanne, voyant pleurer sa soeur, pleura aussi.

RAYMOND, _tout rouge_.

Vilaine vieille qui ne veut pas nous laisser partir! J'amnerai mon
arme noire pour la prendre et la mettre en prison.

LA VIEILLE.

Qu'est-ce qu'il dit l ce petit vagabond, avec son arme noire?

HLNE, _pleurant toujours_.

Madame, nous ne sommes point de petits vagabonds. L'arme noire de
Raymond, ce sont tous les ouvriers de la forge de papa.

LA VIEILLE, _d'un ton rude_.

Allons, taisez-vous! Si vous avez rellement un papa et une maman, ils
vous ont chasss de chez eux comme de petits mauvais sujets. Voici des
pis que les petits vont grener tout de suite, parce que j'ai besoin de
mas pour en faire moudre au moulin. Quant  toi, la grande, qui fais si
bien la raisonneuse, tu vas nettoyer la maison et la laiterie, puis tu
iras garder les vaches sur la _haute-pierre_; et si vous ne travaillez
pas bien tous, vous n'aurez point de gaudes ce soir pour votre souper.

RAYMOND.

Elles ne sont pas dj si bonnes, tes gaudes! on s'en passera bien.

LA VIEILLE.

C'est ce qu'on verra quand tu auras bien faim, petit mutin!

Les pauvres petits se mirent  l'ouvrage, et la vieille leur donna le
soir une pleine assiette de gaudes pour eux trois.

RAYMOND.

O vais-je donc coucher, la vieille, moi qui ne suis pas content de ton
souper?

SUZANNE.

Et moi qui n'ai ni bonnet ni robe de nuit!

LA VIEILLE.

Vous coucherez sur le tas de paille, dans ce coin l-bas. Les petits
vagabonds n'ont pas besoin de lit ni de robe de nuit.

Les pauvres enfants qui s'taient avancs pour parler  la vieille
femme, s'en retournrent tristement dans leur coin, en se tenant par la
main.

HLNE.

Petits, il faut prier le bon Dieu.

Et ils se mirent  genoux.

HLNE.

Il faut lui demander pardon.

RAYMOND.

Pardon! pourquoi donc?

HLNE.

Il faut demander pardon  Dieu, parce que nous avons t dsobissants.
Vous savez bien que maman nous avait dfendu de sortir de la cour tout
seuls; nous lui avons dsobi, et nous voil bien punis.

SUZANNE.

Mais c'tait pour cueillir des fleurs  maman.

HLNE.

C'est gal, il ne fallait pas passer le pont sans sa permission.

Aprs avoir demand pardon  Dieu, en joignant leurs petites mains,
Raymond et Suzanne s'endormirent; mais Hlne, qui tait une vaillante
petite fille, chercha comment elle ferait le lendemain pour se sauver
avec les petits. Elle se souvint que quand elle tait  l'ombre de sa
maison, regardant la montagne que le soleil clairait  midi, elle
l'avait le matin  sa droite, et qu'il se couchait  sa gauche le soir.
Elle se promit de chercher le chemin de sa maison, et elle finit par
s'endormir aprs avoir beaucoup pleur.

Hlne rva qu'elle voyait sa mre sur le perron de la maison. Elle
tait ple et tout en larmes. Sa bonne et la cuisinire couraient de
tous cts. Puis Jean le cocher galopait  cheval sur la route d'Ornans,
pendant que le valet de chambre allait sur celle de Pontarlier. Son pre
tait dans le bateau avec plusieurs forgerons, cherchant dans la rivire
le corps des petits enfants; et sa figure tait si bouleverse qu'on
avait bien de la peine  le reconnatre.

Tout cela fit qu'Hlne dormit trs-mal.

Ds le point du jour, la vieille veilla les enfants.

LA VIEILLE.

Alerte! petits paresseux! vite  l'ouvrage! Et elle les secoua pour
leur faire ouvrir les yeux. Les pauvres enfants s'veillrent enfin,
tout briss d'avoir couch sur un lit si dur.

RAYMOND.

Qui donc va nous laver?

SUZANNE.

Et qui fera mes bandeaux et mes nattes.

LA VIEILLE.

On n'en cherche pas si long quand il faut gagner sa vie; voici un reste
de gaudes que vous allez manger; puis vous vous remettrez  grener le
mas. Toi, la grande, tu vas mener la vache aux champs; pendant qu'elle
broutera, tu ramasseras toute l'herbe que tu pourras arracher entre les
rochers, et tu l'apporteras ici pour son repas de midi.

Hlne mouilla ses mains avec un peu d'eau et lissa les bandeaux de sa
soeur sans dfaire les nattes. Elle secoua les cheveux friss de Raymond
pour en faire tomber la paille dont ils taient remplis; puis elle
sortit avec la vieille.

Quand elle fut sur la _haute-pierre_, c'est ainsi qu'on appelle le
sommet de la montagne, elle chercha de quel ct tait le soleil; puis
la vieille tant alle cueillir des cerises, Hlne tourna autour du
rocher en se plaant de faon  avoir le soleil levant  sa gauche pour
tre en face de sa maison qui tait toujours  l'ombre  midi. Elle fut
bien tonne d'apercevoir la forge  ses pieds, car elle ne s'en croyait
pas aussi proche.

Sa mre tait sur le perron comme elle l'avait vue eu rve; son pre
conduisait le bateau avec des forgerons; mais tout ce monde ne lui
paraissait pas tre plus grand que sa poupe. Elle cria de toutes ses
forces: Maman! Papa! nous ne sommes pas perdus! venez nous chercher
tout de suite! Mais sa voix se perdait dans l'air; elle se trouvait
trop leve au-dessus de sa maison pour qu'on pt l'y entendre.

Alors elle acheva de cueillir de l'herbe pour le dner de la vache,
ainsi que la vieille le lui avait recommand. Elle en fit un gros
paquet, le mit sur sa tte quand elle vit revenir la vieille apportant
les cerises qu'elle avait cueillies.

En rentrant dans la vilaine maison, Hlne trouva les pauvres petits
tout tremblants; ils avaient eu peur en se voyant tout seuls pendant
aussi longtemps, et leurs yeux taient gonfls  force d'avoir pleur.

La vieille tant satisfaite de l'ouvrage qu'ils avaient fait, leur donna
des gaudes pour djeuner avec quelques cerises.

LA VIEILLE.

J'ai besoin d'aller vendre mon beurre  _Haute-Pierre-le-Mouthier_. Je
vais vous donner votre tche, et si je ne suis pas contente de vous,
vous n'aurez pas  souper.

Raymond regarda Suzanne et se mit  pleurer.

Hlne accompagna la vieille jusqu' l'endroit o elle avait laiss la
vache. Elle remarqua bien le sentier que suivait cette femme, et quand
elle la vit au bas de la montagne, sur la grande route qui allait 
Haute-Pierre-le-Mouthier et qui passait devant la forge, elle rentra
dans la cabane et courut embrasser les petits.

HLNE.

Vite! vite! mes chris! sauvons-nous!

Et les prenant par la main, elle les entrana vers le sentier. Ils
descendirent le plus promptement qu'ils purent. Quand ils furent arrivs
au bas de la montagne, ils se sentaient bien las; mais cela ne les
empcha pas de traverser la route et de passer le pont en courant de
toutes leurs forces; ils ne s'arrtrent que quand ils se virent dans
leur cour. Alors ils fermrent la grille, tant ils avaient peur que la
vieille ne vnt les reprendre.

Ne rencontrant personne ni dans la cour, ni sur la terrasse qui tait
fort grande, ils entrrent dans la maison dont toutes les portes taient
ouvertes; mais personne dans le salon, personne dans le billard, ni
dans la bibliothque, ni mme dans la cuisine. Ils montrent le grand
escalier et allrent droit au parloir de leur mre dont la porte tait
ouverte aussi. Elle tait  genoux et disait: Mon Dieu! rendez-moi mes
petits!

--Nous voil! maman, nous voil! crirent-ils tous ensemble. Et ils
sautrent sur ses paules, l'une embrassant ses cheveux, l'autre son
cou, Raymond lui tirant le bras pour lui baiser la main.

En entendant ces petites voix chries, la pauvre mre se leva vivement,
les prit tous les trois dans ses bras et les serra sur son coeur; puis
elle devint bien ple et tomba sur le divan.

Raymond et Suzanne montrent auprs de leur mre, et pressant leurs
petites mains sur ses joues froides, ils baisaient ses paupires
fermes.

RAYMOND ET SUZANNE.

Maman! maman! parle-nous! Ne sois plus fche, ma petite maman, nous
avons t bien malheureux, va! Pendant ce temps-l Hlne tait sur le
balcon, criant: Au secours! au secours!

Le pre des petits enfants passait pour la quatrime fois avec son
bateau devant la maison. Il entendit les cris d'Hlne, et, levant la
tte, il l'aperut. Sauter hors du bateau, monter quatre  quatre les
degrs de l'escalier et arriver auprs des enfants, ce fut l'affaire
d'un instant. La mre ouvrit bientt les yeux et ils furent tous bien
heureux de se revoir.

Aprs s'tre embrasss, avoir ri et pleur tout  la fois, les enfants
racontrent ce qui leur tait arriv sur la montagne; et ils pariaient
tous ensemble.

RAYMOND.

Papa, il faut envoyer l'arme noire prendre cette voleuse d'enfants et
la mettre en prison!

LE PRE.

Non, vraiment! mon enfant; bien loin de lui faire de la peine, je veux
au contraire lui donner une rcompense; car si elle ne vous et pas fait
manger quand vous vous tes perdus, que seriez-vous devenus, mes pauvres
petits?

SUZANNE.

Mais, savez-vous bien, papa, qu'elle nous a fait travailler comme de
petits malheureux!

HLNE.

Mais, papa, elle nous a appels vagabonds!

Et la pauvre petite ne put retenir ses larmes  ce souvenir.

LE PRE.

N'avait-elle pas un peu raison, mes petits amis? cette femme
pouvait-elle croire que des enfants bien levs, qui aiment le bon Dieu,
leur papa et leur maman, courussent tout seuls sur la montagne?

RAYMOND.

Papa, vous viendrez avec nous la voir, cette montagne; elle est bien
belle, allez!

LE PRE.

Je la connais depuis longtemps mon enfant!

LA MRE.

Mais moi, je veux y aller chercher les beaux bouquets que mes enfants
ont faits pour moi.

SUZANNE.

Maman, il faudra emporter du sucre pour manger les bonnes fraises du
rocher.

HLNE.

Quoique la montagne soit bien belle, ne craignez pas, maman, que nous
allions maintenant la voir tout seuls! Nous avons bien senti que de
pauvres petits enfants sans leur mre ne sont rien du tout! Nous sommes
si fchs d'avoir t dsobissants et de vous avoir fait un si grand
chagrin, que nous ne recommencerons plus jamais.



L'ANGE GARDIEN.

Marthe Auclert tait une petite fille de six ans, trs-pieuse et
trs-soumise. Elle coutait avec attention tout ce que lui disait sa
bonne mre, et ne connaissait d'autre plaisir que de la contenter en
toutes choses. Aussi sa maman l'aimait-elle beaucoup et lui donnait-elle
tout ce qui pouvait lui faire plaisir. Elle lui apprenait de belles
prires que l'enfant rptait de tout son coeur. Il en tait une, entre
autres, qu'elle ne manquait jamais de faire tous les soirs avant de
s'endormir, pour invoquer son ange gardien, afin qu'il tendt ses
blanches ailes sur son petit lit pour la protger contre toute espce de
malheurs.

Marthe tait trs-propre et trs-range. Dans un coin de l'antichambre
se trouvait la porte d'un cabinet o Mme Auclert serrait les confitures,
les biscuits, la provision de sucre, de caf et de chocolat, enfin toute
espce de friandises. Elle avait cd la moiti de ce cabinet  sa
petite fille pour mettre ses joujoux, et Marthe y passait une bonne
partie du temps o elle ne travaillait pas. Alors elle rangeait le
trousseau de sa poupe, mettait en ordre ses petits mnages, et jouait
avec tous ses joujoux qu'elle soignait beaucoup. C'tait l aussi
qu'elle s'amusait avec ses amies quand elles venaient la voir.

Comme Marthe tait une petite fille bien leve, sa mre, pleine de
confiance en elle, n'tait jamais la clef de son armoire aux provisions;
et mme, quand les domestiques avaient besoin de sucre, de chocolat
ou de quelque plat de dessert, c'tait fort souvent Marthe qui tait
charge de les leur donner. Il arrivait bien que ses petites amies
l'engageaient  prendre quelque chose dans cette armoire pour faire _la
dnette_; mais Marthe ne permit jamais qu'on l'ouvrt; elle en tait
mme la clef pour la porter  sa mre, afin qu'elle donnt elle-mme ce
qu'elle jugerait convenable pour son goter et celui de ses amies.

Mme Auclert tait si heureuse d'avoir une petite fille aussi sage,
qu'elle l'emmenait presque toujours avec elle partout o elle allait,
bien sre que Marthe ne serait ni gourmande, ni importune.

Un dimanche, Marthe passa une partie de la matine  pousseter ses
joujoux et  les ranger. L'heure de la promenade approchant, elle mit
toute seule son chapeau et son mantelet; puis, prenant son ombrelle,
elle alla dans la chambre de sa bonne voir si elle tait prte  sortir;
mais cette fille n'tant pas encore habille, Marthe, qui n'avait pas
fini ses rangements, retourna dans le cabinet. Pendant ce temps-l, une
amie de Mme Auclert vint lui demander si elle voulait venir faire une
visite  la campagne avec elle, ce qui fut accept sur-le-champ; et
comme la voiture tait  la porte, Mme Auclert s'empressa de descendre.
En passant par l'antichambre elle vit la porte du cabinet ouverte; et,
croyant sa fille  la promenade, elle ferma cette porte, ta la clef,
qu'elle plaa sur une tagre, et partit.

Quand la bonne eut termin sa toilette, elle entra au salon, pensant
y trouver Marthe; mais ne l'y voyant pas, elle s'imagina que sa mre
l'avait emmene comme il arrivait souvent, et elle alla se promener avec
ses camarades.

Marthe tait si occupe de mettre une belle robe de bal  sa grande
poupe, qu'elle n'entendit pas fermer la porte du cabinet o elle tait;
et une heure se passa avant qu'elle songet  la promenade. Quand elle
eut assez jou, elle voulut aller retrouver sa bonne, mais il lui fut
impossible d'ouvrir la porte; elle appela de toutes ses forces: personne
ne rpondit. Alors elle se mit  pleurer. Puis vint l'heure de son
goter, et la faim se fit sentir; elle attendit encore un peu, et essaya
de s'amuser avec son beau mnage de porcelaine dore; mais ses joujoux
ne l'intressaient plus. Sa faim augmentant, elle ouvrit l'armoire aux
provisions, et prit une bote de biscuits; puis, au moment de l'ouvrir,
elle se dit qu'elle n'avait pas la permission d'en prendre; alors elle
essaya de voir dehors s'il ne passait pas quelqu'un de sa connaissance;
mais l'oeil-de-boeuf qui clairait le cabinet tait plac si haut,
qu'elle ne put y atteindre, quoiqu'elle et mis sa petite chaise sur la
table o taient ses joujoux.

Les heures et les demi-heures sonnaient  l'horloge de la ville, et
Marthe les trouvait bien longues  passer. Elle se demandait en pleurant
ce qu'tait devenue sa bonne. Elle ne comprenait pas qu'une maman
oublit ainsi la petite fille qu'elle aimait tant. Elle se mit  genoux
et rcita toutes ses prires, surtout celle  son ange gardien; puis
ayant trouv un de ses petits livres parmi ses joujoux, elle se mit 
lire; mais les larmes lui troublaient la vue, et elle ne trouvait plus
aucun charme au conte de la _Chatte blanche_, ni  celui de _Peau
d'Ane_, qui l'amusaient tant d'ordinaire. La faim se fit sentir de
nouveau et si fort que, n'y pouvant plus rsister, Marthe ouvrit encore
l'armoire et prit du chocolat. Maman, pensa-t-elle, en donnerait bien 
un pauvre qui aurait grand'faim; elle n'en refuserait certainement pas
 sa petite fille. Ensuite elle mangea quatre biscuits, puis elle eut
soif. Comment faire pour boire? il n'y avait dans l'armoire que des
liqueurs et des sirops. Heureusement elle se rappela que sa mre
avait fait de l'eau de groseille sans sucre; elle en prit une petite
bouteille; mais elle n'avait pas de tire-bouchon pour l'ouvrir. Alors
elle pria son ange gardien de venir  son secours. Aprs un moment de
rflexion, elle cassa le cou de la bouteille et fit jaillir de l'eau de
groseille partout sur sa jolie robe de coutil de laine gris. A l'instant
de boire, elle se rappela que son pre dfendait qu'on servt ce qui
restait dans les bouteilles qui se cassaient par accident, parce qu'il
craignait qu'il n'y et quelques petits morceaux de verre, et qu'il
tait trs-dangereux d'en avaler. Marthe se trouva donc encore bien
embarrasse; pourtant elle s'avisa d'appliquer son mouchoir sur le
goulot cass de la bouteille, et elle but tranquillement. Se sentant un
peu soulage, elle se remit  lire. Le jour baissa, et l'obscurit se
fit dans le cabinet. Marthe se remit  genoux et pria encore. Elle eut
peur de se trouver ainsi toute seule: ses pleurs recommencrent; puis
elle couta les bruits de la rue. Si quelqu'un passait auprs de la
porte, elle esprait que peut-tre c'tait la bonne qui rentrait; mais
on allait plus loin, et l'enfant pleurait encore. Quand une voiture
roulait dans le voisinage, elle pensait que c'tait celle qui ramenait
sa mre, car elle avait bien entendu qu'on tait venu la prendre pour
aller  la campagne; mais la voiture s'loignait, et le coeur de la
petite fille se gonflait encore davantage. Alors Marthe, s'imaginant
qu'elle tait abandonne du monde entier, sanglota bien plus fort;
puis elle se mit  genoux auprs de sa petite chaise et pria son ange
gardien:

O mon bon ange! s'cria-t-elle en pleurant  chaudes larmes, tendez
vos belles ailes blanches sur une pauvre petite fille abandonne!
regardez-moi toujours! ne me quittez pas des yeux, car j'ai peur! La
nuit vient et je n'ai pas de lumire. Mon ange gardien, approchez-vous
bien prs: j'ai peur! j'ai peur!

Elle rpta si souvent sa prire qu'elle s'endormit de fatigue, mais en
pleurant toujours.

La bonne rentra: elle prpara le coucher de sa matresse et celui de
Marthe, puis elle fit ses prires en attendant leur retour.

A dix heures, la voiture qui avait emmen Mme Auclet la ramena. En
quittant son amie, elle la remercia de la bonne journe qu'elle lui
avait procure; car Mme Auclert avait eu beaucoup de plaisir au chteau
d'o elle revenait.

[Illustration: O mon bon ange! s'cria-t-elle.]

Comme la bonne ne fermait pas la porte aprs le dpart de la voiture,
Mme Auclert lui demanda ce qu'elle attendait.

Mais, j'attends Mlle Marthe!

--Comment! Marthe n'est pas couche?

--Madame l'a bien emmene avec elle?

--Mais non. Quoi! ma fille n'est pas ici? Ma fille! ma fille! cria la
pauvre mre en s'lanant dans l'escalier, comme si elle et perdu la
raison; ma fille, o es-tu?

On fouilla toute la maison sans trouver l'enfant. Aprs avoir cherch
partout, la bonne se ravisant, dit que Marthe pourrait bien tre dans le
cabinet aux joujoux.

C'est impossible, j'en ai t la clef moi-mme.

On ouvrit cependant ce cabinet, et l'on trouva Marthe  genoux, et la
figure baigne de larmes. Comme sa robe tait tache d'eau de groseille,
sa mre, croyant que c'tait des taches de sang, s'imagina qu'elle tait
blesse. Elle se prcipita vers elle, la prit dans ses bras et la serra
bien fort contre son coeur.

L'enfant, rveille en sursaut, s'cria:

O mon bon ange! venez  mon secours! on veut m'emmener loin de maman.
tendez vos ailes,  mon ange gardien, et cachez-moi bien, je vous en
prie!

Puis, s'tant veille tout  fait, elle reconnut sa mre et l'embrassa
en pleurant et sanglotant si fort, qu'on ne savait comment l'apaiser.

Quand cette crise fut passe, Marthe raconta  sa mre ce qu'elle avait
fait et pens pendant qu'elle tait enferme, et elle lui demanda pardon
d'avoir mang, sans sa permission, les biscuits et le chocolat.

O maman, comme je vous remercie de m'avoir appris  aimer mon bon ange!
il a entendu ma prire et il m'a envoy le sommeil, afin que je ne
souffrisse pas de la peur ni de la faim.



LA BOUDEUSE.

Estelle tait une charmante petite fille, mais elle ne pouvait supporter
la moindre contrarit; si quelque chose n'allait pas  sa guise, elle
se mettait dans un coin, ne parlait plus, ne rpondait  personne, et
enfin boudait pendant des journes entires.

Quand elle jouait avec sa soeur et leurs petites amies, il fallait que
tout allt  sa fantaisie; autrement elle boudait et gtait tout le
plaisir des autres. Comme Estelle tait fort aimable quand elle le
voulait bien, on l'aimait malgr son vilain dfaut; mais pourtant,
si elle exigeait des choses qui dplaisaient trop  ses compagnes,
celles-ci la laissaient bouder  son aise. Mme Savigny, la mre
d'Estelle, avait tout employ pour corriger sa fille; mais caresses et
punitions, tout avait t inutile.

Un jour, le parrain de la soeur d'Estelle apporta un charmant petit
ncessaire  sa filleule, qu'il aimait beaucoup. Estelle l'admira et
pria sa mre de lui en acheter un semblable. Mme Savigny lui rpondit
qu'elle n'avait pas d'argent pour faire cette dpense, et qu'il valait
bien mieux employer ses conomies  acheter des chapeaux frais  ses
deux filles, pour remplacer les leurs qui taient fans. L'enfant
insista; mais sa mre, aprs lui avoir rpt qu'elle ne ferait pas une
chose draisonnable, alla vaquer  ses occupations, et laissa Estelle
tout en larmes. Sa soeur, la voyant si dsole, lui dit:

Ne t'afflige pas, ma bonne Estelle; ce ncessaire sera  nous deux;
nous nous en servirons chacune  notre tour.

--Non: j'en veux un tout  moi!

--Mais ce sera absolument la mme chose: tu l'auras un jour et moi
l'autre.

--Ce n'est pas comme s'il tait  moi toute seule.

--Pourtant, ma soeur, si c'tait  toi qu'on l'et donn, tu me l'eusses
bien prt, je pense?

--S'il tait bien  moi, j'en disposerais  ma guise, et je le garderais
pour moi toute seule quand il me plairait de te le refuser.

--C'est bien mal ce que tu me dis l, Estelle!

--Si tu voulais me le donner, toi  qui il n'a pas l'air de faire grand
plaisir?

--C'est impossible, puisque c'est mon parrain qui me l'a donn! Tu sais
bien que ne pas conserver ce qu'on vous donne, c'est manquer  l'amiti:
mon parrain serait fch, et il aurait raison.

--Si tu avais un bon coeur, tu ne trouverais pas toutes ces raisons de
me refuser ce que je te demande.

--Mais, Estelle, tu n'es pas raisonnable du tout!

Estelle, impatiente de ce que sa soeur ne voulait pas lui donner son
ncessaire, le lui arracha des mains et le jeta au loin. Heureusement
que l'autre petite fille tait fort agile: elle rattrapa la jolie petite
bote avant qu'elle ft tombe  terre, o bien certainement elle se
serait brise. Alors Estelle quitta la chambre en disant:

Tu t'en repentiras!

[Illustration: La soeur d'Estelle prit sa leon de piano.]

Ceci se passait le matin, pendant la rcration des petites filles. Peu
de temps aprs, le matre de piano arriva, et la soeur d'Estelle prit
sa leon. Quand elle l'eut termine, elle appela sa soeur pour venir
prendre la sienne  son tour; mais Estelle ne rpondit pas. Sa bonne
la chercha dans toute la maison et ne put la trouver. Comme M. Savigny
venait de monter en voiture pour aller faire une petite course  la
campagne, on supposa qu'il avait emmen sa fille pour la consoler un
peu, car il la gtait beaucoup; et Mme Savigny l'excusa auprs du matre
de piano.

Le pre rentra juste au moment o l'on se mettait  table, et sa
premire parole, en entrant dans la salle  manger, fut pour demander
Estelle.

Mais, papa, vous l'avez bien emmene avec vous?

--Non, vraiment! je ne l'ai pas vue depuis le djeuner.

La mre survint et fut trs-effraye de ne pas voir Estelle avec son
pre. On ne pensa plus au dner qui tait servi. Chacun courut de son
ct, serviteurs et matres; et l'on recommena  chercher dans la
maison avec le plus grand soin. M. Savigny alla chez tous ses parents,
chez tous ses amis, chez toutes ses connaissances: personne n'avait vu
Estelle, personne n'en avait entendu parler!

M. et Mme Savigny taient au dsespoir. La soeur d'Estelle ne se
pardonnait pas de lui avoir refus son ncessaire, ne doutant pas que
son refus et t la cause du dpart de sa soeur.

Maudit ncessaire! s'cria-t-elle en pleurant, je voudrais ne t'avoir
jamais vu! C'est une bien malheureuse ide qu'a eue l mon parrain, de
m'apporter ce joli bijou qui m'a prive de ma soeur chrie!

Pendant tout ce temps-l, Estelle tait derrire le lit de sa mre,
cache par les rideaux qu'on ne fermait jamais. Elle s'tait mise
l pour bouder plus  son aise, et personne ne s'avisa de l'y aller
chercher. Elle entendit bien qu'on l'appelait pour prendre sa leon de
piano; mais comme elle tait de mauvaise humeur, elle ne rpondit pas
et laissa partir le matre. Plus tard, quand elle vit l'agitation que
causait son absence, elle ne dit rien non plus, voulant punir sa mre et
sa soeur de lui avoir refus un ncessaire.

Quand M. Savigny revint  l'heure du dner, Estelle, qui n'avait pas
fait son petit goter comme  l'ordinaire et qui avait grand'faim, fut
tente d'aller se mettre  table avec les autres: mais la mauvaise honte
la retint. Elle ne savait comment paratre dans la salle  manger, ni
comment s'excuser de s'tre fait chercher si longtemps. Elle prfra
supporter la faim qui lui tiraillait l'estomac, et la soif qui
desschait son gosier. Alors elle commena  rflchir sur son vilain
dfaut; elle comprit qu'elle tait devenue insupportable  tout le
monde, et que, si elle continuait  bouder  propos de tout, personne ne
voudrait plus vivre avec elle. Cette ide d'tre dlaisse par tout le
monde la fit pleurer. Il tait nuit: affaiblie par la faim, elle glissa
 terre et s'endormit.

Elle fut rveille par la voix de sa mre, qui criait dans le dlire de
sa fivre:

Estelle! ma fille! mon enfant chrie! o es-tu? Reviens, ma fille! Je
veux te voir! Si tu ne reviens pas, je mourrai!

Comme Estelle aimait beaucoup sa mre, elle eut un grand chagrin de la
voir dans un semblable tat, et son premier mouvement fut de courir
l'embrasser. Ce baiser rveilla Mme Savigny en sursaut; elle crut rver
en voyant sa fille devant elle; et, la saisissant avec vivacit, elle
poussa des cris comme si elle ft devenue folle. Estelle eut peur; et
comme sa mre la serrait au point de lui faire mal, elle cria aussi; M.
Savigny et sa fille accoururent, suivis des domestiques; chacun fut bien
heureux de revoir Estelle qu'on avait crue perdue. Le premier moment
de joie pass, on s'occupa de Mme Savigny dont l'tat tait alarmant.
Estelle, au dsespoir d'tre cause des grandes souffrances de sa mre,
se mit  genoux dans un coin de la chambre, demandant pardon  Dieu, la
tte baisse et tout en larmes.

Enfin cette crise se calma. Quand Mme Savigny fut revenue  elle, sa
premire pense fut pour Estelle qui tait dj auprs de son lit; et
elles ne se lassaient point de s'embrasser l'une et l'autre.

O maman! dit Estelle en l'embrassant encore, que tout soit oubli, je
vous en prie! Vous pouvez tre certaine que je ne bouderai plus jamais;
je vous le promets! j'ai bien eu trop de chagrin de vous voir si
inquite et si malade! Cela m'a fait comprendre combien j'tais coupable
de ne pas vouloir me corriger.

La soeur d'Estelle l'emmena dans la chambre qui leur tait commune, et
lui prsentant son ncessaire, elle lui dit:

Prends-le, ma chre Estelle, prends-le puisqu'il te fait tant de
plaisir! Mon parrain en dira ce qu'il voudra; mais je ne veux plus que
tu aies un si grand chagrin.

--Non, ma soeur! garde ton ncessaire. Tu avais raison de dire que tu
manquerais  ton parrain en me donnant le cadeau qu'il t'a fait. J'ai
pens  bien des choses, va! pendant que j'tais cache derrire les
rideaux de maman qui souffrait tant  cause de moi! et je vous trouve
tous bien bons de m'aimer encore. Chaque fois que je verrai cette jolie
petite bote, je songerai  ce qui est arriv hier, et cela me fera
passer l'envie de bouder si elle me reprenait encore.



LE PETIT VOLEUR.

Longuet tait un petit picier que tout le monde estimait  cause de sa
probit. On savait qu'il n'avait jamais tromp personne; et quand les
pauvres ouvrires qui n'ont pas le temps de faire leurs commissions
elles-mmes envoyaient leurs petits enfants chez Longuet, il leur
faisait toujours bon poids, et leur donnait quelque amande ou quelque
pruneau pour leur faire plaisir.

Jules, fils unique de cet honnte homme, tait un enfant
trs-intelligent et surtout trs-rus; mais il annona ds son enfance
un penchant pour le vol. Il avait  peine cinq ans que, tout en montant
sur les genoux de son pre pour l'embrasser, il mettait adroitement
sa petite main dans la poche du gilet et y prenait quelques menues
monnaies. L'picier s'apercevait bien de ce petit larcin; mais il en
riait avec sa femme: et l'enfant, heureux du succs de sa ruse, allait
chez le confiseur acheter des bonbons.

Mme Longuet avait avec elle une de ses soeurs, pauvre fille contrefaite
et de mauvaise sant qu'on appelait tante Monique, et que tout le monde
aimait  cause de sa grande douceur. Tante Monique n'approuvait point
l'indulgence dont on usait envers Jules, disant que ces gentillesses-l
tourneraient  mal. Mais Longuet et sa femme ne faisaient que rire, des
craintes de leur soeur.

Jules grandissait: son pre, voulant lui donner plus d'instruction
qu'il n'en avait reu lui-mme, l'envoya  l'cole primaire suprieure.
L'enfant continua de prendre tout ce qu'il pouvait attraper chez lui.
Il emportait souvent des balles, des billes, des sucre d'orge, qu'il
revendait ensuite  ses camarades.

Tante Monique visitait les habits de son neveu tous les soirs, quand il
tait couch, pour voir s'ils n'avaient pas besoin d'tre raccommods;
et si elle trouvait de l'argent dans les poches, elle en avertissait sa
soeur, et lui disait:

O Jules prend-il cet argent-l? Tu ne veux pas le corriger; tu verras,
ma soeur, qu'il nous causera beaucoup de chagrin quand il sera grand!

Aussitt que l'enfant sut crire, il alla chez le libraire-papetier
acheter des livres, des plumes, des crayons, du papier, au nom de
son pre; quand on prsenta le mmoire de toutes ces fournitures 
l'picier, il s'tonna que son fils et pu consommer tant de choses en
une seule anne de classe. Jules, interrog, dit qu'il avait fourni du
papier et des livres  de pauvres coliers qui n'avaient pas d'argent
pour en acheter; et sa mre le loua beaucoup de son bon coeur. Tante
Monique ne se pressa pas de lui faire des compliments. Elle alla aux
informations, et apprit que Jules vendait  bon march  ses camarades
ce qu'il prenait  crdit chez le libraire. Elle en avertit M. Longuet
qui gronda son fils. Tante Monique ne trouvant plus rien dans les poches
de Jules, le soir, ne comprenait pas ce que devenait l'argent qu'il se
procurait par tant de moyens honteux; et l'enfant soutenait qu'il n'en
avait pas.

Un jour que M. et Mme Longuet taient sortis ensemble pour aller
cueillir des fruits  leur jardin qui tait dans le faubourg, tante
Monique gardait la boutique. Jules rentra de l'cole et se mit  crire
sur le coin du comptoir. La bonne fille quitta sa place un moment pour
aller veiller au dner qui cuisait dans l'arrire-boutique. Quand elle
eut soign son ragot, elle se leva pour rentrer au magasin; mais, au
moment d'ouvrir la porte, elle aperut Jules  travers le vitrage,
la main dans le tiroir  argent et s'emparant de deux pices de cinq
francs. Elle ouvrit la porte rapidement et le prit sur le fait. Alors
elle lui fit honte de sa mauvaise action.

Mais, tante Monique, dit Jules un peu dconcert, je ne vole pas,
puisque cet argent est  mon pre!

--Tu voles ton pre, malheureux! car ce qui lui appartient ne
t'appartient pas; et c'est d'autant plus mal qu'il a toute confiance en
toi. Remets tout de suite ce que tu as pris! Tu sais bien que nous ne
sommes pas assez riches pour te donner des pices de cinq francs pour
tes menus plaisirs.

Jules, n'osant pas rsister  sa tante, remit l'argent dans le tiroir.

Mon enfant, dit tante Monique en pleurant, tu as l un malheureux
penchant qui te mnera  ta perte, et tes parents ne survivront pas 
ton infamie; car si tu dshonores ton pre, il en mourra; et ta mre ni
moi ne pourrons jamais nous consoler.

--Mon Dieu, tante Monique, vous faites bien du bruit pour des
enfantillages!

--Jules, ce ne sont pas l des enfantillages, mais des choses bien
graves, au contraire! Tu as treize ans passs, et tu sais bien que le
vol est un crime que la loi punit; tu sais aussi combien l'honntet
est estime dans le monde, et tu n'ignores pas qu'en volant tu fais une
chose honteuse.

--Ma petite tante, vous ne direz pas  mon pre ce qui vient d'arriver,
n'est-ce pas? tante Monique! vous ne voudriez pas lui faire du chagrin,
ni  moi non plus!

Il embrassa sa tante et lui fit mille caresses.

La pauvre fille, qui tait trs-mue, se laissa attendrir et promit de
se taire.

Une autre fois, longtemps aprs, un mercier dont le jardin n'tait
spar de celui de M. Longuet que par une palissade, vint lui raconter
qu'on lui avait pris presque toutes les pches de son espalier.

J'en suis d'autant plus contrari, ajouta cet homme, que j'ai pris
beaucoup de peine pour les prserver de la gele cet hiver; je suis
peut-tre le seul en ville qui en ait d'aussi belles, et je comptais les
offrir  notre maire, qui m'a rendu un grand service. Heureusement il
m'en reste encore quelques-unes.

Jules, qui tait prsent, sourit malignement et quitta la boutique, ce
qui n'chappa point  tante Monique.

Le soir mme, le pauvre mercier revint tout dsol raconter  son voisin
qu'on lui avait enlev le reste de ses pches, mme celles qui n'taient
pas encore mres.

Tante Monique monta, sans rien dire, dans la mansarde o couchait son
neveu, dcouvrit le lit et y trouva les pches. Elle appela Mme Longuet,
et les lui montrant:

Que t'avais-je dit, ma soeur!

--Monique, tu attaches trop d'importance  des espigleries de gamin!

--Ma soeur, je te trouve bien aveugle de ne pas voir que le gamin qui,
 quatorze ans, vole par espiglerie, volera plus tard par habitude.
Veux-tu t'en rapporter au jugement de ton mari?

--Oh! non; ne lui parle pas de cela, Monique! il serait capable de
maltraiter son fils, quoiqu'il l'aime pourtant plus que tout au monde.

--Ma soeur! ma soeur! cette indulgence nous cotera bien des larmes!

--Laisse donc, Monique! Jules est un garon plein d'esprit et de raison.

--C'est bien prcisment ce qui augmente mes craintes; car il ne pche
pas par ignorance.

Jules avait quinze ans, quand un parent de sa mre vint les inviter aux
noces; il mariait sa fille dans une ville voisine. Il montra les bijoux
qu'il venait d'acheter, parmi lesquels se trouvait une jolie pingle
d'or qu'il destinait au mari, et que Jules trouva charmante.

Il fut dcid que Mme Longuet et son fils iraient aux noces, ce qui
rendit Jules fort heureux.

A son retour Mme Longuet raconta que le jour mme de la noce on avait
pris l'pingle du mari, qui l'avait attache aux rideaux du lit de sa
belle-mre, pendant qu'il l'aidait  monter des tables pour le couvert.
On avait inutilement cherch le bijou dans toute la maison, et l'on
souponnait une jeune servante d'avoir commis ce vol.

Tante Monique ne quitta pas son neveu des yeux pendant que sa mre
parlait; et comme elle le vit trs-calme, elle pensa qu'il n'tait pour
rien dans cette aventure.

Le cordonnier qui demeurait auprs de M. Longuet l'invita, ainsi que sa
famille,  venir au bal de la Saint-Crpin, qui devait tre trs-beau.

Merci, voisin, dirent l'picier et sa femme, nous ne sommes plus d'ge
 danser.

--Et moi je ne suis pas de sant  passer la nuit, dit tante Monique.

--Mais Jules ne demandera pas mieux que de s'amuser!

--Comme il voudra, rpondit sa mre.

Jules fut enchant d'aller au bal, car il avait dj seize ans. Sa mre
et sa tante s'occuprent de sa toilette. A dner, il demanda plusieurs
fois s'il tait bien vrai que personne de la maison ne viendrait au
bal, et parut fort content quand on l'assura qu'aucun d'eux ne
l'accompagnerait; cette instance inquita tante Monique.

Tout le monde tait couch chez l'picier, quand on frappa  coups
redoubls  la porte. Longuet se leva pour ouvrir. Monique, qui ne
dormait que d'un oeil, entendant qu'on parlait haut et fort, s'habilla
 moiti, et descendit pour savoir ce qui tait arriv. Elle trouva
le jeune mari, aux noces duquel Jules tait all, tenant celui-ci au
collet et disant  l'picier:

Vous avez beau dire, cousin, c'est Jules qui m'a vol mon pingle.
Voyez-la plutt  sa cravate!

Jules, cras par la honte et le remords, ne disait mot. Le malheureux
picier supplia son jeune parent de ne pas bruiter la chose; mais elle
tait dj connue de tout le monde, car, au bal, le mari avait vu son
pingle au cou de Jules, et lui avait dit en plaisantant:

Il parat que tu as voulu me jouer un tour! Allons, rends-moi mon
pingle!

Jules prtendit que l'pingle tait bien  lui, puisque tante Monique
la lui avait donne, et que d'ailleurs il y avait plus d'une pingle
semblable dans le monde.

Nous allons voir, dit le mari; j'ai fait sauter une pierre bleue de
mon pingle en la mettant prcipitamment pour aller me marier. Voyons si
la tienne a bien toutes ses pierres?

La pierre bleue manquait aussi  l'pingle de Jules; ce fut alors que le
cousin le ramena chez M. Longuet.

Le pre enferma son fils  clef dans sa chambre, et passa le reste de la
nuit  se dsesprer.

Le lendemain, tante Monique porta, vers midi, de la soupe  Jules. Elle
le trouva fort ple; il ne s'tait pas couch et pleurait beaucoup.

Oh! ma bonne tante, s'cria-t-il, ayez piti de moi!

--Comment, Jules, as-tu pu faire une action si basse?

--Ma tante, j'ai tellement l'habitude de prendre ici tout ce qu'il me
plat, que je n'ai pas rflchi  ce que je faisais.

--Mais vois donc, malheureux, o cela peut te conduire!

--Ma tante, j'ai bien rflchi cette nuit, allez! j'ai repass toute ma
vie, et je suis accabl de honte. Je vous jure devant Dieu que je ne
prendrai plus jamais rien; vous pouvez le dire  mon pauvre pre.
Priez-le, ma tante, de me rendre sa tendresse: comment pourrais-je vivre
sans l'affection de vous tous!

Tante Monique, trouvant un air de grande sincrit  son neveu, alla
consoler M. Longuet, disant qu'elle rpondait de Jules. Le pre lui
rendit la libert.

Le lendemain, le jeune homme se prsenta dans l'tude de l'avou o
il travaillait depuis quelques mois. A son entre, tous les clercs se
levrent; et, passant dans le cabinet du patron, ils lui dirent que si
Jules restait dans l'tude, ils en sortiraient tous. Jules fut oblig de
s'en aller. Il rentra chez lui dans un grand dsespoir.

Mon fils, lui dit son pre, tu as mrit cet affront; c'est ta punition
qui commence.

--Et la ntre aussi! ajouta tante Monique; c'est notre indulgence qui
l'a perdu.

Jules resta au lit, malade, pendant quelques jours. Quand il fut un peu
mieux, il alla se promener dans la campagne; tant surpris par la pluie,
il entra, pour se mettre  l'abri, dans un caf du faubourg et demanda
un verre de vin, car il grelottait bien fort. En entendant sa voix,
quelques jeunes gens qui jouaient au billard se retournrent; ils
parlrent aux autres personnes qui taient dans le caf, et en un
instant la salle fut vide.

Le pauvre garon, aprs avoir pay le vin dans lequel il avait  peine
tremp ses lvres, rentra chez lui et fut encore oblig de se mettre au
lit.

Au bout d'un mois sa sant sembla se remettre un peu; et son pre le
plaa chez un notaire des environs. Jules, qui tait travailleur et
intelligent, s'y distingua bien vite, et le notaire tait fort content
de lui.

Il y avait  peine trois mois que Jules tait dans cette tude, quand on
vola la montre d'argent du premier clerc. Cela ft grand bruit dans la
petite ville. On en parlait au caf un jour de march; un voisin de M.
Longuet, se trouvant l par hasard, dit qu'il n'tait pas tonnant que
le matre clerc et perdu sa montre puisque Jules Longuet demeurait avec
lui. Alors il raconta l'histoire du malheureux garon, augmente de
toutes les exagrations de la mdisance. Tous ces propos tant parvenus
aux oreilles du notaire, il remercia Jules, qui revint dsespr chez
son pre.

Mon enfant, lui dit celui-ci, jure-moi que tu n'as pas pris cette
montre!

--Mon pre, je ne l'ai pas prise, je vous le jure! Et Jules disait la
vrit: car, quelques jours aprs, M. Longuet reut une lettre d'excuse
du notaire, racontant que la montre avait t trouve dans les hardes de
la servante.

Que faire maintenant? dit la mre tout en larmes.

--Il faut garder Jules avec nous, rpondit tante Monique; nous
l'aiderons  supporter sa punition, car nous sommes bien un peu
coupables de ses fautes.

Jules renona  la carrire qu'il avait en perspective pour travailler
avec son pre. Longtemps on le regarda avec prvention; et ce ne fut
qu'aprs plusieurs annes de travail assidu et de conduite exemplaire
qu'il parvint  faire oublier les fautes de sa premire jeunesse.



LA PETITE PARESSEUSE.

M. Piquet, honnte cordonnier qui avait une boutique bien achalande,
tait pre de quatre enfants.

Eugnie, l'ane, ge de douze ans, tait extrmement paresseuse.
Sa mre lui confiait souvent la garde de ses petits frres, pendant
qu'elle-mme surveillait les ouvrires qui bordaient les souliers et
piquaient les bottines; mais Eugnie, au lieu de s'occuper des enfants,
se mettait  la fentre ou bien s'asseyait sur sa petite chaise;
et comme il tait fort ennuyeux de ne rien faire, la petite fille
s'assoupissait ordinairement. Pourtant elle dormait bien toutes les
nuits, et le matin sa mre avait mille peines  l'veiller. Si on la
chargeait de surveiller le pot-au-feu ou bien la casserole o cuisait le
dner de sa famille, elle n'y faisait aucune attention. Le pot bouillait
trop fort et le bouillon se perdait, ou bien le ragot brlait.

Le pre de cette petite fille la grondait souvent  cause de sa paresse,
et mme il la battait quelquefois; mais rien n'y faisait. Cette enfant
tait toujours sale et mal tenue, malgr les recommandations de sa
mre. Comme elle tait d'ge  s'habiller seule, Mme Piquet, qui avait
beaucoup d'occupations, se contentait de lui recommander la propret,
sans s'assurer par elle-mme si elle tait obie. La petite paresseuse,
au lieu de se peigner chaque matin, renfermait ses cheveux dans son
serre-tte. Un jour que sa mre avait le temps de la coiffer, elle lui
trouva les cheveux si mls qu'elle ne put y faire entrer le peigne
et qu'elle fut oblige de les couper, au grand regret d'Eugnie qui y
tenait beaucoup.

M. Piquet tant all en ville prendre mesure de souliers, sa femme resta
avec les ouvrires pour leur distribuer l'ouvrage. Elle recommanda 
Eugnie de ne pas quitter le plus jeune de ses frres, qui avait la
rougeole.

Tu entends bien, ma fille? il ne faut pas laisser ton frre seul un
instant; car s'il sort seulement les bras de son lit, il peut en mourir.

--Soyez tranquille, maman, j'en aurai bien soin.

--Eugnie, je me dfie de ta paresse: songe qu'il y va de la vie de ton
frre!

Pendant la premire demi-heure, Eugnie resta prs du lit, ramenant
soigneusement les couvertures sur l'enfant qui, dans le transport de la
fivre, cherchait sans cesse  les carter. Mais tant de surveillance
lassa bientt la paresseuse. Elle voulut s'asseoir et recommanda au
petit de se tenir tranquille. Comme elle s'ennuyait, elle se mit  la
fentre pour voir les passants. Au bout de quelque temps elle billa,
puis finit par s'assoupir comme d'habitude. Elle fut rveille par les
cris du petit malade qui demandait sa mre. Elle se leva et courut au
lit de l'enfant, craignant d'tre gronde; mais le lit tait vide!
Eugnie commena  comprendre combien elle avait eu tort de quitter son
frre et se mit  sa recherche; elle trouva le pauvre petit assis sur
l'escalier, o il continuait d'appeler sa mre.

Celle-ci, qui l'avait enfin entendu, fut au dsespoir de trouver son
enfant expos nu  tous les vents; elle l'enveloppa dans sa robe et le
remonta promptement, puis le remit dans son petit lit. Elle lui fit
prendre une infusion de tilleul et le couvrit beaucoup afin de ramener
la transpiration; mais tous ses soins furent inutiles: la rougeole tait
rentre et l'enfant mourut dans la nuit.

M. et Mme Piquet furent si fchs contre leur fille, dont la ngligence
avait occasionn ce malheur, qu'ils la mirent en apprentissage ds le
lendemain chez une lingre. Eugnie ne voulant pas se corriger ne put
contenter sa matresse, qui la rendit  ses parents au bout de six mois.
La petite fille, pour s'excuser, dit que cet tat-l ne lui convenait
pas et qu'elle voulait tre brodeuse. On la mit dans un grand atelier de
broderies o elle travailla assez assidment pendant les premiers temps;
mais son invincible paresse prit encore le dessus; d'abord elle ngligea
son ouvrage, et finit mme par ne plus rien faire du tout. La matresse
de l'atelier l'ayant menace plusieurs fois de la renvoyer  ses
parents, la mit enfin  la porte.

On la plaa chez un tapissier, o, comme  l'ordinaire, elle fit
trs-bien d'abord l'ouvrage qu'on lui confiait, car elle ne manquait pas
d'intelligence; mais, quelque temps aprs l'entre d'Eugnie chez le
tapissier, les pratiques de cet homme se plaignirent  lui de ce que
les franges et les anneaux des rideaux taient  peine cousus et se
dtachaient pour peu qu'on y toucht. Le tapissier surveilla ses
ouvrires avec soin, et il ne fut pas longtemps  s'apercevoir
qu'Eugnie ne faisait qu'un point l o il en aurait fallu quatre. Il
la gronda svrement et lui signifia que si cela recommenait, il la
renverrait.

Dans ce temps-l le pre et la mre d'Eugnie moururent du cholra. La
famille se chargea des deux autres enfants; mais, quant  Eugnie, dont
chacun connaissait la paresse, personne ne voulut la prendre, et on lui
dit qu'elle tait d'ge  gagner sa vie. Ce fut une rude leon qui lui
fit impression d'abord et qui aurait d la corriger pour toujours,
puisqu'elle n'avait plus au monde d'autres ressources que celles que
lui fournirait son travail; mais cette impression s'effaa bien vite:
Eugnie recommena  faire de grands points, puis  dormir sur son
ouvrage, et le tapissier la renvoya de chez lui comme il l'en avait tant
de fois menace. Quand elle se vt seule dans la rue avec son petit
paquet sous le bras, elle marcha quelque temps, puis s'assit sur un
trottoir et se mit  pleurer. Elle s'en prit de son malheur  tous les
gens de sa connaissance, au lieu de s'en prendre  sa paresse qui en
tait la seule cause.

Une dame charitable qui passait par l eut piti de cette jeune fille,
et lui demanda d'o venait son chagrin. Eugnie lui dit qu'ayant perdu
ses parents du cholra, elle ne savait plus o aller. La dame l'emmena
chez elle, la prit pour femme de chambre et lui apprit le service.
Quand elle avait fait l'appartement, elle travaillait au linge avec sa
matresse et la servait  table.

Cette dame aimait beaucoup les oiseaux. Un de ses frres, qui tait
marin, lui avait apport de Marseille deux bengalis, deux amarantes,
deux pinsons d'Afrique, une veuve et une charmante perruche rose qu'on
appelait _Coquette_. Eugnie tait charge de soigner tous ces petits
animaux. On donnait la libert  Coquette deux fois par jour, mais il
fallait veiller  ce que les portes et les fentres ne fussent pas
ouvertes; car la perruche tait sauvage et se ft envole. Il n'y avait
pas encore un mois qu'Eugnie tait chez sa matresse o elle tait
fort heureuse, quoiqu'on et  lui reprocher bien des ngligences, que,
succombant  sa paresse habituelle, elle ouvrit la cage de Coquette
avant d'avoir ferm les fentres, et la perruche s'en alla pour ne plus
revenir. La matresse en eut bien du chagrin et gronda beaucoup sa femme
de chambre.

La semaine suivante, Eugnie, ayant nettoy la cage des petits oiseaux,
la remit en place. Les petites btes ne furent point gaies comme de
coutume; elles restaient sur leur perchoir, presses les unes contre les
autres, ce qui surprit la matresse. Le lendemain au matin, cette dame,
tonne de ne pas tre rveille comme  l'ordinaire par les chants
joyeux de ses oiseaux, dcrocha la cage et les trouva morts tous les
sept. Eugnie ne leur avait donn ni  boire ni  manger, et ils taient
morts de faim! La colre de sa matresse fut si grande, qu'elle la mit 
la porte sans mme penser  la payer.

La malheureuse fille erra de rue en rue toute la journe; le soir,
accable de faim et de fatigue, elle s'assit au coin d'une borne et
finit par s'y endormir. Mais il survint un furieux orage, et la pluie
tombant toute la nuit, Eugnie fut mouille jusqu'aux os. Quand le matin
elle voulut se lever, elle ne le put pas, parce qu'elle ressentait des
douleurs dans tous les membres. Les passants commenaient  s'attrouper
autour d'elle. Le commissaire de police, venant  passer, s'informa du
sujet de ce rassemblement. Alors il fit transporter Eugnie  l'hpital,
o elle mourut au bout de quelques jours.



L'ENFANT GT.

Le petit Charles tait un enfant trs-gt par sa belle-mre, qui ne
souffrait pas qu'on le contrarit en rien, et sa bonne faisait tout ce
qu'il voulait. M. Nizerolles, son pre, avait beau dire qu'en l'levant
ainsi l'on en ferait un enfant insupportable, on ne l'coutait pas et
l'on continuait  faire toutes les volonts de Charles.

Quand il jouait dans la chambre o sa bonne et sa belle-mre
travaillaient, Charles disait en pleurant:

Maman, Solange me regarde!

--Mon enfant, c'est qu'elle a du plaisir  te voir.

--Je ne veux pas qu'elle me regarde, moi!

--Solange! je vous dfends de regarder cet enfant, puisque cela
l'ennuie.

Alors la bonne continuait  travailler sans lever les yeux.

Charles criait de nouveau:

Maman! Solange ne me regarde pas!

--Mon ami, je lui ai dfendu de te regarder, puisque cela te faisait de
la peine.

--Je veux qu'elle me regarde maintenant, moi!

--Solange, pourquoi ne regardez-vous pas M. Charles? vous ne savez rien
faire  propos.

Et cela durait une heure ainsi.

Un jour, Charles voulait que son grand cheval de carton se dranget
pour le laisser passer. Sa belle-mre s'tant leve pour ter le joujou
du chemin de son fils, celui-ci lui dfendit d'y toucher.

Il a des jambes, criait-il, il peut bien marcher tout seul!

--Tu ne sais ce que tu dis, mon enfant.

Et Mme Nizerolles mit le cheval dans un coin de la chambre. Charles se
mit dans une grande colre et cria si haut que son pre l'entendit. Il
vint, et, prenant l'enfant par le bras, il le conduisit dans un cabinet
noir.

Charles cria tant qu'il eut de force pendant plus d'une demi-heure,
aprs quoi il s'apaisa. Alors sa belle-mre s'empressa d'aller lui
ouvrir; mais aussitt qu'il la vit, l'enfant recommena  crier.

--Mon petit chri, je croyais que tu tais raisonnable, et je venais te
tirer de prison; tu ne criais plus!

--Ne faut-il pas que je me repose, rpondit Charles; croyez-vous que
je vais crier comme a des heures entires sans me reposer, pour avoir
ensuite mal  la gorge!

Charles avait la mauvaise habitude de mettre la main dans les plats
qu'on servait  table, ce qui impatientait son pre au dernier point;
mais M. Nizerolles tait si faible qu'il ne savait pas contrarier sa
femme ni son fils. Un jour, on servit un macaroni tout bouillant;
Charles s'empressa d'allonger le bras pour en prendre.

Fais attention, mon ami, dit sa belle-mre; tu vas te brler!

Charles n'en fit qu' sa tte, comme  l'ordinaire, et il prit une
pleine main de macaroni; mais il se brla si fort qu'on entendit ses
cris dans toute la maison. La peau de la main fut dtache et il y eut
grand mal. Pendant plus d'un mois, il porta la main en charpe, et il ne
fut plus tent de mettre la main au plat.

M. et Mme Nizerolles passaient tout l't  la campagne. Au bas de leur
jardin se trouvait une prairie traverse par une petite rivire. Chaque
jour on dfendait  Charles d'aller seul au bord de l'eau. Un matin que
tout le monde tait occup, Charles se sauve du ct du pr et se met 
cueillir des fleurs sur le bord de la rivire; voulant avoir un bel iris
jaune qui tait un peu loign de la rive, il se penche et tombe dans
l'eau.

Charles ne manquait ni d'esprit ni de courage; voyant que personne
n'tait  porte de le secourir, il se cramponna  une branche de saule
pleureur qui pendait dans l'eau et se mit  crier le plus haut qu'il
put. Ce fut son pre qui l'entendit le premier et vint le retirer de la
rivire. Cette petite aventure lui fit passer l'envie d'aller tout seul
au bord de l'eau.

La tante de Charles ayant amen ses deux fils pour passer la journe
avec lui, il fut assez aimable jusqu'au dner, se trouvant fort heureux
d'avoir des camarades, parce que son mauvais caractre avait loign
de lui tous les enfants qui le connaissaient. Mais quand il fallut se
mettre  table, Charles, qui venait de se disputer avec l'an de ses
cousins, ne voulut pas qu'il dnt avec lui; tout ce qu'on put dire pour
faire passer ce caprice fut inutile. Le cousin, bon petit garon et fort
bien lev, demanda lui-mme  manger  la petite table. Quand le soir
fut venu, Charles, qui s'tait remis  jouer avec ses cousins, leur
demanda quand ils reviendraient le voir, en disant qu'il fallait que ce
ft bientt, parce qu'il s'amusait beaucoup avec eux.

Mon ami, dit la tante, je n'amnerai plus tes cousins ici, parce que
je craindrais qu'en les laissant avec toi ils ne prissent tous tes
caprices; et je ne veux pas que mes enfants soient insupportables  tout
le monde.

Charles, tout confus, alla pleurer auprs de sa belle-mre, qui dit que
la tante tait trop svre pour cet enfant.

Non, dit M. Nizerolles, ma soeur n'est pas trop svre; elle a raison
de bien lever ses fils.

Si le dner n'tait pas servi quand Charles avait faim, sa bonne le
menait  la cuisine, et la cuisinire dcouvrait toutes les casseroles
pour qu'il choist ce qu'il voulait manger; et, s'il dsirait du rti,
on coupait une aile de la volaille qui tait encore  la broche.

Les couvreurs vinrent raccommoder le toit de la grange, Charles, voyant
un jeune ouvrier monter  l'chelle et marcher sur le toit, dit qu'il en
ferait bien autant. Son pre et sa mre taient alls  la ville, et la
bonne, effraye de ce nouveau caprice, essaya de l'en dtourner; mais
elle ne put y russir. Ne sachant pas rsister  la volont de l'enfant
gt, et, d'un autre ct, craignant qu'il ne lui arrivt quelque
accident, elle pria le jeune ouvrier de le faire monter avec lui, en lui
recommandant de le bien tenir. Quand il fut au bord du toit, Charles dit
qu'il voulait y marcher tout seul; et comme l'ouvrier ne voulait pas
le laisser en libert, le mutin se dbattit si bien, qu'il tomba,
entranant le pauvre garon dans sa chute. L'ouvrier se dmit l'paule
et l'on fut oblig de le mettre au lit.

Grand dsespoir  la maison!

Quand M. et Mme Nizerolles rentrrent pour dner, et qu'ils apprirent le
malheur qui tait arriv, ils furent trs-alarms. Il fallut raconter
les dtails de l'accident, et la bonne fut bien gronde. Pendant les
six semaines que l'ouvrier passa au lit, Charles tmoigna beaucoup de
repentir de ce qu'il avait fait. On le trouva souvent  genoux prs
du lit du malade, et la bonne Mme Nizerolles pensa que cette leon le
corrigerait.

[Illustration: On le trouva souvent  genoux prs du lit du malade.]

Charles avait huit ans quand sa belle-mre lui donna une petite soeur.
Il en fut d'abord enchant; mais bientt, voyant qu'on s'occupait
beaucoup de cette petite, il prtendit qu'on n'aimait qu'elle; que
toutes les complaisances et les petits mots d'amiti taient pour
mademoiselle, et il voulut qu'on la mt en nourrice. Mme Nizerolles
supporta patiemment ce nouveau caprice et pleurait quand elle tait
seule, se repentant d'avoir si mal lev le fils de son mari. Elle
n'osait plus tmoigner la moindre tendresse  sa petite fille en
prsence de Charles, et s'en ddommageait quand elle tait seule avec
l'enfant.

Un jour qu'elle berait sa fille sur ses genoux, en lui disant tous les
jolis mots que les mres adressent  leurs petits enfants pour tmoigner
leur tendresse, Charles entra et se mit dans une telle colre qu'il s'en
roulait par terre.

Qu'on renvoie cette petite, criait-il, je n'entends pas qu'elle reste
ici! J'y tais avant elle! qu'elle sorte de la maison!

M. Nizerolles, attir par le bruit, sortit de son cabinet, et prenant le
petit furieux dans ses bras, il lui dit:

Ta soeur ne quittera pas la maison, mauvais garnement, mais ce
sera toi. Puisque nous ne savons pas t'lever, je vais te mettre en
meilleures mains; car ici tu deviendrais un mauvais sujet.

On attela la voiture, et, malgr les prires de Mme Nizerolles et les
larmes de la bonne, le pre de Charles le conduisit au lyce de la ville
voisine o ils arrivrent le soir trs-tard.

[Illustration: Le pre de Charles le conduisit au lyce.]

Monsieur, dit M. Nizerolles au proviseur, je vous amne l'enfant le
plus mal lev que vous ayez jamais eu sous votre direction. Comme au
fond il n'est ni sot ni mchant, j'espre que vous en ferez un garon
supportable; et, pour y parvenir, je vous autorise  user de toute la
rigueur que vous jugerez convenable. Et toi, Charles, rappelle-toi que
tu ne me reverras que quand M. le proviseur m'assurera que tu mrites
l'affection que nous avions pour toi.

Charles, qui n'avait pu croire qu'on voult l'loigner rellement de la
maison, fut si atterr qu'il laissa partir son pre sans dire un seul
mot. C'tait l'heure du coucher; il alla au dortoir des petits et passa
la nuit  pleurer. Le lendemain au matin, quand on lui donna un bol de
lait comme aux autres, il dit qu'il ne mangeait pas de lait sans sucre.

On ne donne pas de sucre ici, monsieur.

--Eh bien! je ne prendrai pas votre lait.

Et il jeta le bol et le pain au milieu de la cour. Dans la salle d'tude
il fut assez tranquille, regardant tous ses nouveaux camarades les uns
aprs les autres. A la rcration, quelques coliers vinrent proposer 
Charles de jouer avec eux.

Laissez-moi tranquille! je n'ai pas besoin de vous pour m'amuser.

--Tiens! ce monsieur bourru! dirent les enfants.

Et ils s'attrouprent autour de lui.

Vous en irez-vous! leur cria Charles, je ne veux pas qu'on me regarde.

--Est-il drle, celui-l! dirent les coliers en riant aux larmes.

Charles, trpignant de colre, ramassa du sable et le leur jeta aux
yeux.

Il est enrag! dit le plus grand. Apportez-moi un fouet de toupie, je
vais lui lier les mains derrire le dos.

Et, le saisissant promptement, il lia les bras de Charles  un petit
arbre qui tait auprs de lui. Alors les coliers allrent trouver le
matre d'tude, qui, tout en lisant dans un coin de la cour, observait
cette scne.

Vous avez trs-bien fait, mes amis, dit-il, de traiter ce garon-l
comme on traite un animal nuisible.

Le tambour battit et l'on dlia Charles pour entrer en classe. Il n'y
avait pas un quart d'heure qu'il y tait, quand il dit tout haut:

Je m'ennuie! qu'on me reconduise chez mon pre.

--Monsieur Charles, on ne parle pas en classe, dit le professeur.

--Et si je veux parler, moi, qui donc m'en empchera?

--Moi, monsieur!

--Je voudrais bien voir a!

Le professeur appela un domestique qui tait dans le corridor, et lui
dit d'emmener Charles, qui fut mis dans un cabinet o il cria tout  son
aise jusqu'au dner.

A table, il refusa de manger de la soupe, en disant qu'elle avait
mauvaise mine. On lui ta son assiette.

Qu'on m'en fasse d'autre tout de suite!

--On ne parle pas au rfectoire, dit le proviseur, qui assistait au
dner des lves.

Quand on lui servit du bouilli, il dit qu'il n'en mangeait pas, et que
le bouillon n'tait bon que pour les domestiques. Il en fut de mme pour
les haricots.

Que vais-je donc manger?

--Vous mangerez votre pain sec, puisque rien ne vous plat.

--Puisque c'est comme cela, je me laisserai mourir de faim.

--Vous tes libre de le faire, mon enfant, si cela vous plat.

En effet, Charles ne mangea pas de la journe, et, pendant la
rcration, il resta dans un coin de la cour, pleurant en silence, car
l'estomac lui faisait grand mal.

Le lendemain au matin, il but son lait sans demander du sucre, et il
mangea un peu de salade au dner, puis il se promena dans la cour.

Quand Charles vit bien qu'on ne lui cderait jamais, il commena 
devenir un peu plus raisonnable; il se mit  travailler, lui qui n'avait
presque jamais rien fait. Le travail l'intressa beaucoup plus qu'il ne
l'avait cru; alors il parla moins souvent  l'tude et en classe, et
fut plus rarement puni. Il finit par trouver le dner et le souper fort
bons, car, ne boudant plus, il s'amusait avec ses nouveaux camarades et
gagnait de l'apptit en courant et sautant comme eux. Sa sant tait
languissante avant qu'il entrt au collge, parce que chez lui il
mangeait trop souvent  des heures irrgulires; mais la vie du collge
la raffermit, et il devint rose et frais comme les autres coliers.

Au bout de six mois, le proviseur crivit  M. Nizerolles qu'il pouvait
venir voir son fils qui tait devenu un charmant enfant et l'colier le
plus attentif de sa classe.

Ce fut un grand bonheur pour Charles d'embrasser son pre et d'avoir des
nouvelles de tout le monde, il en pleura de joie, et parla beaucoup de
sa belle-mre et de sa petite soeur.

Mon ami, dit le proviseur, si vous dsirez les voir, je vous donnerai
un cong de trois jours.

--Oh! merci, monsieur! je serai bien content d'aller un peu  la maison,
car il me semble qu'il y a plus d'un an que je l'ai quitte.

M. Nizerolles emmena donc son fils, et sa femme fut trs-contente de le
revoir. Quand ils se furent bien embrasss, Charles, suivi de sa bonne
 qui il faisait mille amitis, alla voir les autres domestiques qui le
reurent assez froidement, car ils n'avaient pas oubli la faon dont il
les traitait autrefois; mais quand ces gens le virent si bon garon, ils
tmoignrent une grande joie de son retour.

Le lendemain, Charles prit sa bonne  part et il lui dit:

Solange, maman n'aime donc pas ma petite soeur?

--Oh! si, monsieur, elle l'aime beaucoup, au contraire.

--Mais elle ne lui dit rien et ne l'embrasse jamais!

--C'est qu'elle craint de vous faire de la peine; mais quand vous tiez
au collge, elle passait sa journe  la caresser.

--Et pourquoi ne la caresse-t-elle pas devant moi?

--Vous avez donc oubli, monsieur Charles, que vous pleuriez quand
madame embrassait sa fille, et que vous ne vouliez pas la souffrir  la
maison?

Charles, honteux de sa conduite passe,  laquelle il n'avait jamais
rflchi, courut  la chambre de sa belle-mre.

Ah! petite mre, cria-t-il, que vous devez me dtester! Comme j'tais
mchant autrefois! Laissez-moi embrasser ma petite soeur, je vous en
prie; caressez-la, chrissez-la, maman, et ne craignez pas que je pense
ni ne dise aucune de ces vilaines choses qui ont forc papa  me mettre
au collge.

Et en parlant ainsi il avait pris sa petite soeur dans ses bras et
faisait mille enfantillages pour la faire rire. Maman, je vous aiderai
 bien aimer ma soeur; il faut mme l'aimer plus que moi, car elle en a
besoin; elle est si petite!

Charles s'informa du garon couvreur qui s'tait autrefois dmis
l'paule, et voulut lui faire un petit cadeau sur ses conomies. Sa
tante vint dner, amenant ses deux fils pour jouer avec Charles. Elle
dit qu'ils iraient au lyce avec lui puisqu'on y levait si bien les
enfants, et qu'elle tait charme que ses fils apprissent qu'on peut
toujours se corriger quand on a bonne envie.



L'ENFANT PERDU.

[Illustration: Ils devaient passer trois jours et deux nuits en
diligence.]

M. Desnues, brave officier, allait en semestre avec sa femme et son
enfant, un gentil petit garon de trois ans. Ils avaient  faire une
longue route, et devaient passer trois jours et deux nuits en diligence.
M. Desnues s'assit en face de sa femme, et chacun d'eux,  son tour,
tenait sur ses genoux le petit Ren, qui voulait toujours regarder par
la portire. Cet enfant remuait sans cesse et fatiguait extrmement la
personne qui s'occupait de lui; mais il tait si heureux de voir la
campagne et tout ce qui se rencontrait sur la route, que sa mre ne
se plaignait pas de la fatigue qu'il lui donnait, bien qu'elle ft
excessive. La nuit, elle tenait Ren endormi sur ses bras, et ne le
donnait  son mari qu'alors qu'elle ne pouvait plus le soutenir.

La seconde nuit, M. Desnues lui dit:

Ma chre amie, Ren dort mal sur nos bras; je vais plier mon manteau de
faon  en former une espce de couchette dont chaque extrmit posera
sur nos genoux, et l'enfant s'y tendra  son aise.

Mme Desnues gota fort l'expdient, et tout fut dispos comme le voulait
le mari. Ren tait enchant d'tre tendu sur ce petit lit improvis,
la tte sur les genoux de son pre pendant que sa mre lui tenait les
pieds; et la nuit tant venue, il ne tarda pas  s'endormir.

L'officier et sa femme se tinrent veills aussi longtemps qu'ils le
purent; mais la fatigue l'emportant enfin, ils s'assoupirent d'abord,
puis s'endormirent tout  fait.

Vers le milieu de la nuit, M. Desnues s'veilla, et, voyant la portire
ouverte, il cria  sa femme;

Ma chre, prends bien garde  Ren!

--Ren, rpondit-elle  moiti endormie, est-ce qu'il n'est pas auprs
de toi?

--Ah! mon Dieu! s'cria le malheureux pre, il est tomb par la
portire!

La diligence arrivait au relais comme il prononait ces mots.

M. Desnues sauta hors de la voiture o sa femme, glace d'pouvante,
s'tait vanouie. Il se mit  courir de toutes ses forces sur la route
qu'il avait parcourue, en criant:

Ren! mon enfant, o es-tu?

Les autres voyageurs se joignirent  lui pour quelques instants, pendant
que l'on transportait sur un lit de l'auberge la pauvre mre sans
connaissance. Puis le conducteur, ayant dcharg les bagages de
l'officier, rappela les autres voyageurs, et la diligence se remit en
route.

Le malheureux pre marcha bien longtemps sur le grand chemin, appelant
toujours Ren  haute voix, et regardant de tous cts attentivement.
Comme il faisait un beau clair de lune, il lui tait facile de
distinguer tous les abords du chemin. Il rencontra plusieurs voituriers
qui suivaient la mme route que la diligence, et il leur demanda s'ils
n'avaient pas aperu un petit garon de trois ans, ou s'ils l'avaient
entendu crier. Tous rpondirent ngativement.

M. Desnues alla, toujours cherchant, jusqu'au relais prcdent; il
tait sr que, quand on y avait pass, il avait encore son fils sur ses
genoux. Il veilla les gens de la poste aux chevaux, qui ne purent lui
donner aucun renseignement, et il revint au village o sa femme tait
reste; il tait dsol, mais dlivr pourtant de l'horrible crainte que
le pauvre petit n'et t cras par quelque voiture.

Mme Desnues, en proie  une fivre ardente, appelait son fils  grands
cris. Quand son mari rentra, elle s'cria:

C'est moi! c'est moi qui suis cause de la perte de mon enfant! Je ne
devais pas dormir! Est-ce que les mres doivent jamais dormir?

--Ma pauvre femme, sois certaine qu'il n'est arriv aucun mal  notre
fils.

--Eh bien! alors, o est-il?

M. Desnues dtourna la tte, et, aprs un instant de silence, il dit:
Mets ta confiance en Dieu, mon amie, il nous rendra notre enfant, n'en
doute pas!

Mais la malheureuse mre ne l'entendait pas. Elle avait le dlire et
poussait des cris dchirants. Son mari, ne pouvant la calmer, s'assit
tristement auprs de son lit.

Or, voici ce qui tait arriv au petit Ren:

Il tait tomb de la voiture; mais alors il dormait si bien qu'il ne
s'veilla pas en tombant. Il n'y avait pas cinq minutes qu'il tait
tendu au beau milieu de la route, lorsqu'un paysan la traversa, menant
par la bride un ne que montait sa femme: ils revenaient d'une foire
lointaine o ils taient alls vendre leur toile.

Arrte donc, Jacques! dit la paysanne; il me semble que je vois quelque
chose l-bas, sur la route; a me parat tre un paquet d'toffe. Va le
ramasser, notre homme, et demain tu iras en ville dire que c'est
nous qui l'avons trouv, pour que ceux qui l'ont perdu sachent o le
prendre.

Jacques se dirigea du ct que lui indiquait sa femme. En voyant un
enfant endormi, il le prit tout doucement dans ses bras, l'apporte  la
paysanne, et dit en le lui posant sur les genoux:

Tiens! voil le paquet; qu'en dis-tu, Sylvine?

--Seigneur Jsus! c'est un petit enfant beau comme le jour! Mon homme,
bien srement, c'est le bon Dieu qui l'a mis sur notre chemin; je l'ai
tant pri de nous donner un enfant qu'il me l'envoie tout venu.

--Femme, cet enfant a une mre, qui sans doute est bien dsole 
l'heure qu'il est de l'avoir perdu; et ce serait bien mal de lui voler
son enfant.

--C'est vrai, Jacques; mais o veux-tu que je trouve sa mre,  prsent?
Tiens, vois donc comme il est joli! Je sens que je l'aime dj de tout
mon coeur!

--Dame! au fait, sa mre l'a peut-tre abandonn exprs sur la route!

--Qu'est-ce que tu dis donc l, notre homme? est-ce que c'est possible?

--Sais-tu que le pauvre innocent aurait bien pu tre cras par ces
grosses voitures qui vont plus vite que le vent?

Ren s'veilla, et dit:

Mre! j'ai faim.

Sylvine rapportait de la foire un pain blanc pour son vieux pre; elle
en cassa un morceau et le donna  l'enfant, qui s'tant tout  fait
veill, demanda  voir sa mre. Jacques lui raconta comment il l'avait
trouv sur la route; le petit ne comprit rien  ce qu'on lui dit, et se
mit  pleurer bien fort, en disant:

Qu'est-ce que maman va dire quand elle ne trouvera plus son petit Ren
auprs d'elle?

Il fallait pourtant prendre un parti; les braves gens, voyant qu'ils
ne pouvaient tirer aucun claircissement de l'enfant, se rsolurent 
l'emmener svec eux dans le hameau qu'ils habitaient.

Ren, tout en pleurant, s'endormit sur les genoux de Sylvine. Au bout
d'une heure de marche dans un chemin de traverse, l'ne s'arrta devant
la porte de la cabane de Jacques.

Sylvine s'empressa d'allumer son feu pour faire chauffer un peu de lait
 l'enfant qu'elle avait dpos sur son lit; mais il ne se rveilla pas
du reste de la nuit.

Le lendemain, Ren, en ouvrant les yeux, demanda sa mre; Sylvine lui
dit qu'il irait la voir dans la journe. Elle le leva, puis lui donna
une grande jatte de lait chaud; aprs l'avoir bue, il eut un morceau de
pain blanc et une grappe de raisin bien dor. La bonne femme conduisit
alors l'enfant dans la cour, o il resta pendant qu'elle faisait son
mnage. Le mari jeta du grain aux volailles, et le petit Ren se
divertit beaucoup  les voir picoter leur nourriture; c'taient surtout
les pigeons qui lui plaisaient! Mais de temps en temps il se mettait 
pleurer en disant: O est donc maman? Et Sylvine le consolait en lui
rptant: Tu la reverras bientt.

Aprs le djeuner o l'enfant, pensant toujours  sa mre, ne mangea pas
beaucoup, Sylvine, le prenant dans ses bras, s'en alla porter le reste
du pain blanc  son pre, qui demeurait dans le village, chez son fils
an. Le vieillard tait assis  la porte, sur un banc ombrag d'une
treille. Du plus loin qu'il vit venir sa fille, il lui dit:

Sylvine, o as-tu donc pris cet enfant?

--Sur la grande route, mon cher pre.

Et elle lui raconta l'aventure de la nuit prcdente.

Ma fille, ses parents doivent tre dans une inquitude mortelle; il
faut le leur reconduire sans retard.

--Mais o les trouver, mon pre?

--O demeures-tu, petit?

--Moi! je demeure  Metz.

--Ah! mon Dieu, s'cria le vieillard; c'est trs-loin d'ici. Mais o
allais-tu donc, mon enfant?

--J'allais chez grand-pre.

--O demeure-t-il donc, ton grand-pre?

--Il demeure dans une belle maison au milieu d'un jardin, bien loin de
la ville.

Ren n'en sut pas dire davantage.

Comment faire? dit le vieillard, en appuyant son front chauve sur sa
main.

Alors Sylvine, toute bonne qu'elle tait, eut une mauvaise pense.

Mon pre, dit-elle, je le garderai; le bon Dieu n'a-t-il pas eu piti
de ma peine en le mettant sur mon chemin?

--Ma fille, loigne cette tentation-l; car le garder serait un
vritable crime.

--Oh! mon pre, si vous saviez comme je l'aime dj!

Il fut convenu, malgr elle, que Jacques irait dans la journe  cette
mme ville o M. Desnues avait inutilement demand des nouvelles de son
enfant, et qu'il s'informerait des parents de Ren. Les dmarches furent
sans rsultat. Il rentra tout dcontenanc, et Sylvine se rjouit dans
son coeur de ce qu'on ne retrouvait pas les parents du petit.

Le soir et le lendemain, Ren ne cessa de demander sa mre, et pleura
souvent.

Sylvine voyait avec joie que personne ne venait le rclamer.

Le troisime jour, Jacques ayant des lgumes  vendre, son beau-pre
l'engagea fortement  aller les porter au bourg o se trouvait l'autre
relais, lui recommandant par-dessus tout de s'informer du pre de
l'enfant. Le paysan chargea son ne et partit.

L'auberge o Mme Desnues tait malade se trouvait tre la premire
maison du bourg; ce fut l que Jacques s'arrta tout naturellement pour
offrir ses lgumes. L'htesse, avisant de beaux choux-fleurs dans les
paniers de l'ne, en prit quelques-uns et dit:

Cela sera peut-tre agrable  la pauvre dame qui ne veut rien prendre.

--Vous avez donc quelqu'un de malade ici? dit Jacques.

--Eh! mon Dieu oui, une pauvre mre qui a perdu son enfant.

--Il est mort, son enfant?

--Non: elle l'a perdu tout endormi, sur la grande route.

Jacques se fit raconter comment la chose tait arrive.

Quand il se fut ainsi assur qu'il avait trouv le fils de la dame
malade, il comprit qu'il tait de son devoir de le dire, nonobstant le
chagrin qu'aurait sa chre Sylvine.

Il alla auprs de M. Desnues et lui dit:

Mon officier, ma femme et moi nous avons trouv l'autre nuit, en
revenant de la foire, un petit enfant endormi sur la route. Il dit qu'il
s'appelle Ren et qu'il est de Metz.

En entendant ces mots, M. Desnues embrassa le paysan avec effusion, sans
pouvoir prononcer une parole, tant sa joie tait grande. Une petite
servante, qui avait tout entendu, monta les escaliers quatre  quatre,
et, ouvrant avec fracas la porte de la chambre de la malade, elle cria:

Le petit est retrouv!

Mme Desnues, oubliant son extrme faiblesse, se leva vivement, descendit
en courant l'escalier, et, traversant la cuisine, elle vint tomber dans
les bras de son mari en s'criant:

O est-il? o est Ren?

Puis elle perdit connaissance.

Pendant qu'on la faisait revenir  elle, l'officier acheta tous les
lgumes de Jacques, qui les porta dans la cuisine, tandis que M. Desnues
faisait atteler une mauvaise carriole qui se trouvait dans la cour. Il
dit  Jacques d'y monter avec lui et de le mener o tait son fils.

La pauvre mre, entendant cela, voulut aller aussi retrouver son enfant,
quelque prire qu'on lui ft pour qu'elle attendt au lit le retour de
Ren. Elle monta en voiture, et Jacques les eut bientt conduits  sa
cabane.

Mme Desnues aperut la premire son enfant, assis dans la cour et
paraissant assez triste. Sylvine,  genoux prs de lui, lui faisait
manger une apptissante soupe au lait. Le bruit de la voiture ayant
attir l'attention de Ren, il laissa la soupe et s'lana en criant:

Papa! maman! ah! vous voil donc!

Mme Desnues, en l'embrassant avec transport, s'aperut alors que la
paysanne pleurait.

Ma pauvre femme, lui dit-elle en lui tendant la main, je ne puis
assez vous dire combien je suis reconnaissante des soins que vous ayez
prodigus  mon enfant. C'est vous et votre mari qui l'avez sauv; sans
vous, quelque voiture l'aurait cras peut-tre. Demandez-moi ce que
vous voudrez et je vous le donnerai.

Mais Sylvine, toute chagrine de ce qu'on lui reprenait le petit Ren,
pleurait toujours et ne rpondait rien.

[Illustration: Madame Desnues en embrassant Ren.]

Qu'avez-vous, ma bonne femme? lui dit l'officier; dites-moi ce qui vous
afflige, et s'il est possible d'y remdier, je m'y emploierai de tout
mon pouvoir.

--Ah! mon officier, dit Jacques les yeux baisss et tournant avec
embarras son chapeau entre ses doigts, c'est que, voyez-vous, ma femme
s'est affole du petit, et elle dit que si on le lui te, elle en
mourra; parce que, voyez-vous, madame, nous n'avons jamais eu d'enfant;
et elle s'tait mis dans la tte que le bon Dieu avait plac le petit
chrubin exprs, tout endormi sur notre chemin, pour le lui donner.

--Venez avec nous, dit M. Desnues, je vous donnerai une petite maison;
vous cultiverez mon jardin et votre femme soignera la basse-cour. Ainsi
vous ne quitterez pas Ren.

Sylvine fut si heureuse en entendant ces bonnes paroles, qu'elle ne
savait plus ce qu'elle faisait. Elle saisit les mains de Mme Desnues et
les lui baisa; puis elle baisa aussi le bas de sa robe; et, ayant pris
Ren dans ses bras, elle se mit  chanter en dansant.

Jacques afferma sa cabane, son jardin et son champ; puis sa femme et lui
suivirent les parents de l'enfant.



                            TABLE DES MATIRES.

  L'Imprudence.
  La Rougeole.
  Le Bon Frre.
  L'Obligeante Petite Fille.
  La Mouche.
  La Complaisance.
  La Grand'Mre aveugle.
  La Paresse.
  Le Loup.
  Contente de peu.
  Le Conseil.
  L'Obissance.
  Le Serin.
  Le Feu.
  La Prire.
  La Petite Maman.
  Le Secours mutuel.
  Le Petit Malade.
  Le Colin-Maillard.
  La Libert.
  Le Petit Agneau.
  Le Petit Taquin.
  La Petite Gourmande.
  Le Petit Glorieux.
  Les Tartelettes.
  La Petite Curieuse.
  L'Enfant trouv.
  La Petite Louise.
  Le Petit Berger.
  La Petite Fanchette.
  L'Enfant avis.
  La Tentation.
  Le Bon Petit Garon.
  La Petite Mnagre.
  Le Petit Colporteur.
  La Bonne Petite Fille.
  Les Petits Imprudents.
  La Bonne Petite Soeur.
  Le Ramoneur.
  La Dsobissance.
  L'Ange gardien.
  La Boudeuse.
  La Petit Voleur.
  La Petite Paresseuse.
  L'Enfant gt.
  L'Enfant perdu.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.





OUVRAGES DE Mme CARRAUD
PUBLIS PAR LA MME LIBRAIRIE.


Maurice ou le travail, livre de lecture courante  l'usage des coles
primaires. 1 vol. in-12, avec 8 gravures dans le texte, cart. 1 fr. 10c.

Lettres de famille ou modles de style pistolaire pour les
circonstances ordinaires de la vie. 1 vol. in-12, cart. 1 fr. 10 c.

Les veilles de matre Patrigeon, entretiens familiers sur le travail,
la proprit, la richesse, l'agriculture, la famille, etc. 1 vol. in-12,
broch. 1 fr. 25 c.

Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.

Une servante d'autrefois. 1 volume in-12, broch. 1 fr. 25 c.

Le livre des jeunes filles, simple correspondance. 1 vol. in-12, broch.
3 fr. 50 c.

Petite Jeanne (la) ou le Devoir. Livre de lecture courante  l'usage
des coles primaires des filles, 1 vol. in-12, cartonn, contenant 8
vignettes. 1 fr. 10 c.

_Le mme ouvrage_, illustr de 20 vignettes. 1 vol. in-12, broch. 2 fr.
25 c.

Historiettes vritables pour les enfants de 4  8 ans. 1 vol. in-12,
illustr de 94 vignettes, broch. 2 fr. 25 c.

Les mtamorphoses d'une goutte d'eau, etc. 1 vol. in-12, illustr de 50
vignettes, broch. 2 fr. 25 c.

Les goters de la grand'mre. 1 vol. in-12, illustr de vignettes,
broch. 2 fr. 25 c.

La reliure de ces trois derniers volumes en percaline rouge se paye en
sus: tranches jaspes, 1 fr.; tranches dores, 1 fr. 25 c.

PARIS--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2







OUVRAGES DU MME AUTEUR
PUBLIS PAR LA MME LIBRAIRIE

Maurice, ou LE TRAVAIL. 1 vol. in-12, cartonn. 1 fr. 10

Lettres de famille, ou MODLES DE STYLE PISTOLAIRE, pour les
circonstances ordinaires de la vie. 1 vol. in-12, cartonn. 1 fr. 10

La Petite Jeanne, ou LE DEVOIR, livre de lecture courante  l'usage des
coles primaires de filles. 1 vol. in-12, cartonn. 1 fr. 10

_Le mme ouvrage_, illustr de 20 vignettes, broch. 2 fr. 25

Les Mtamorphoses d'une goutte d'eau, suivies des AVENTURES D'UNE
FOURMI, des GUPES, de LA GOUTTE DE ROSE, etc. 1 vol. in-12, illustr
de vignettes, broch. 2 fr. 25

Historiettes vritables pour les enfants de quatre  huit ans. 1 vol.
in-12, illustr de 94 vignettes, broch. 2 fr. 25

Les Goters de la grand'mre. 1 vol. in-12, illustr de vignettes,
broch. 2 fr. 25

Ces quatre derniers volumes font partie de la _Bibliothque rose
illustre_. La reliure en percaline, tranches jaspes, se paie en plus
75 c.; en percaline, tranches dores, 1 fr.

Une servante d'autrefois. 1 vol. in-12, broch. 1 fr. 25

Les Veilles de matre Patrigeon, entretiens familiers sur le travail,
la proprit, la richesse, l'agriculture, la famille, etc. 1 vol. in-12,
broch. 1 fr. 25

Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.

Ces deux derniers volumes font partie de la Bibliothque de _Littrature
populaire_. Le cartonnage en papier se paie en plus 20 c., et en
percaline gaufre, 50 c.

Le Livre des jeunes filles, simple correspondance. 1 vol. in-12, broch.
3 fr. 50

BOURLOTON.--Imprimeries runies, A. rue Mignon, 2, Paris.--10453








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jeunes enfants, by Zulma Carraud

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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