The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

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Title: Jim l'indien

Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac

JIM LINDIEN
(1867)

Table des matires

CHAPITRE PREMIER SUR LEAU.
CHAPITRE II LGENDES DU FOYER
CHAPITRE III UNE VISITE
CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
CHAPITRE VI INDCISION.
CHAPITRE VII LOEUVRE INFERNALE.
CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
CHAPITRE IX JIM LINDIEN EN MISSION.
CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
CHAPITRE XI PRIPTIES.
CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
PILOGUE

CHAPITRE PREMIER
_SUR LEAU._

Par une brlante journe du mois daot 1862 un petit steamer
sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
voir entasss ple-mle sur le pont, hommes, femmes, enfants,
caisses, malles, paquets, et les mille inutilits indispensables
 lmigrant, au voyageur.

Les bordages du paquebot taient couronns dune galerie mouvante
de ttes agites, qui toutes se penchaient curieusement pour
mieux voir la contre nouvelle quon allait traverser.

Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
varies: le spculateur froid et calculateur dont les yeux
brillaient dadmiration lorsquils rencontraient la grasse
prairie au riche aspect, et les splendides forts bordant le
fleuve; le Franais vif et anim; lAnglais au visage solennel;
le pensif et flegmatique Allemand; lcossais  la mine rsolue,
aux vtements bariols de jaune; lAfricain  peau dbne. --
Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
les lments dun monde miniature sagitaient dans ltroit
navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
vertus.

Sur lavant se tenaient deux individus paraissant tout
particulirement sensibles aux beauts du glorieux paysage
dploy sous leurs yeux.

Le premier tait un jeune homme de haute taille dont les regards
exprimaient une incommensurable confiance en lui-mme. Un large
Panama ombrageait coquettement sa tte; un foulard blanc,
suspendu avec une savante ngligence derrire le chapeau pour
abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
moelleusement au gr du zphyr; une orgueilleuse chane dor
charge de breloques stalait, fulgurante, sur son gilet; ses
mains, gantes finement, taient plonges dans les poches dun
lger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.

Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
desquisses artistiques et Croquis excuts daprs nature, au
vol de la vapeur.

Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
le but denrichir sa collection de vues pittoresques.

Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
des Montagnes Rocheuses avait rempli dmulation le jeune
peintre; il brillait du dsir de visiter, dobserver avec soin
les hautes terres de lOuest, et de recueillir une ample moisson
dtudes sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
sauvages de ces territoires fantastiques.

Il tait beau garon; son visage un peu ple, color sur les
joues, dun ovale distingu annonait une complexion dlicate
mais aristocratique, On naurait pu le considrer comme un
gandin, cependant il affichait de grandes prtentions 
llgance, et possdait au grand complet les qualits sterling
dun gentleman.

La jeune lady qui tait proche de sir Halleck tait une charmante
crature, aux yeux anims, aux traits rguliers et gracieux, mais
ptillant dune expression malicieuse. videmment, ctait un de
ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
les destine  servir dpices dans limmense ragot de la
socit.

Miss Maria Allondale tait cousine de sir Adolphus Halleck.

-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tte
de la jeune fille, les rivages fuyant  toute vapeur; oui,
lorsque je reviendrai  la fin de lautomne, jaurai collectionn
assez de croquis et dtudes pour moccuper ensuite pendant une
demi-douzaine dannes.

-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
indignes des efforts de votre pinceau, rpliqua la jeune fille en
clignant les yeux.

-- Je ne dis pas prcisment cela... tenez, voici un effet de
rivage assez correct; jen ai vu de semblables  lAcadmie. Si
seulement il y avait un groupe convenable dIndiens pour garnir
le second plan, a ferait un tableau, oui.

-- Vous avez donc conserv vos vieilles amours pour les sauvages?

-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
premier jour o, dans mon enfance, jai dvor les intressantes
lgendes de Bas-de-Cuir, jai toujours eu soif de les voir face 
face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes o
la nature est sereine, dans leur puret de race primitive,
exempte du contact des Blancs!

-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas doccasions,
soyez-en sr; vous pourrez rassasier votre soif dhommes
rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces potiques
visions svanouiront plus promptement que lcume de ces eaux
bouillonnantes.

Lartiste secoua la tte avec un sourire:

-- Ce sont des sentiments trop profondment enracins pour
disparatre aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
gens-l, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais nen
trouve-t-on pas chez les peuples civiliss? Je maintiens et je
maintiendrai que, comme race, les Indiens ont lme haute, noble,
chevaleresque; ils nous sont mme suprieurs  ce point de vue.

-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai quils sont perfides,
tratres, froces!... cest une repoussante population, qui
minspire plus dantipathie que des tigres, des btes fauves, que
sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
autres!

Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
malicieux, sa charmante interlocutrice qui stait
extraordinairement anime en finissant.

-- Trs bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indignes
du Minnesota. Par exemple, jose dire que la source o vous avez
puis vos renseignements laisse quelque chose  dsirer sur le
chapitre des informations; vous navez entendu que les gens des
frontires, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets  caution.
Si vous vouliez pntrer dans les bois, de quelques centaines de
milles, vous changeriez bien davis.

-- Ah vraiment! moi, changer davis! faire quelques centaines de
milles dans les bois! ny comptez pas, mon beau cousin! Une seule
chose mtonne, cest quil y ait des hommes blancs, assez fous
pour se condamner  vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgr elle;
vous vous moquez de ce que jai fait, tout lt, prcisment ce
que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
revenue chez nous  Cincinnati, cet automne, que vous ne me
reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
cette route, si je navais promis  loncle John de lui rendre
une visite; il est si bon que jaurais t dsole de le
chagriner par un refus.

Loncle John Brainerd ntait pas, en ralit, parent aux deux
jeunes gens. Ctait un ami denfance du pre de Maria Allondale;
et toute la famille le dsignait sous le nom doncle.

Aprs stre retir dans la rgion de Minnesota en 1856, il avait
exig la promesse formelle, que tous les membres de la maison
dAllondale viendraient le voir ensemble ou sparment, lorsque
son _settlement_ serait bien tabli.

Effectivement, le pre, la mre, tous les enfants maris ou non,
avaient accompli ce gai plerinage: seule Maria, la plus jeune,
ne stait point rendue encore auprs de lui. Or, en juin 1862,
M. Allondale lavait amene  Saint-Paul, lavait embarque, et
avait avis loncle John de lenvoi du gracieux colis; ce dernier
lattendait, et se proposait de garder sa gentille nice tout le
reste de lt.

Tout stait pass comme on lavait convenu; la jeune fille avait
heureusement fait le voyage, et avait t reue  bras ouverts.
La saison stait coule pour elle le plus gracieusement du
monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
rgulire avec son cousin Adolphe navait pas t la moins
agrable.

En effet, elle stait accoutume  lide de le voir un jour son
mari, et dailleurs, une amiti denfance les unissait tous deux.
Leurs parents taient dans le mme ngoce; les positions des deux
familles taient galement belles; relations, ducation, fortune,
tout concourait  faire prsager leur union future, comme
heureuse et bien assortie.

Adolphe Halleck avait pris ses grades  Yale, car il avait t
primitivement destin  ltude des lois. Mais, en quittant les
bancs, il se sentit entran par un got passionn pour les
beaux-arts, en mme temps quil prouvait un profond dgot pour
les grimoires judiciaires.

Pendant son sjour au collge, sa grande occupation avait t de
faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succs de rire
inextinguible; naturellement son pre devint fier dun tel fils;
lorgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut propos
par lui, et dcrt par toute la parent quil serait artiste; on
ne lui demanda quune chose: de devenir un grand homme.

Lorsque la guerre abolitionniste clata, le jeune Halleck bondit
de joie, et,  force de diplomatie, parvint  entrer comme
dessinateur expditionnaire dans la collaboration dune
importante feuille illustre. Mais le sort ne le servit pas
prcisment comme il laurait voulu; au premier engagement, lui,
ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
officier qui avait t son camarade de classe,  Yale. Halleck
fut mis en libert, et revint au logis, bien rsolu  chercher
dsormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.

Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
lui faisait constamment sa cousine, finirent par dcider le jeune
artiste  faire une excursion dans lOuest. -- Mais il fit tant
de stations et chemina  si petites journes, quil mit deux mois
 gagner Saint-Paul.

Cependant, comme tout finit, mme les flneries de voyage,
Halleck arriva au moment o sa cousine quittait cette ville,
aprs y avoir pass quelques jours et il ne trouva rien de mieux
que de sembarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
effectuait son retour chez loncle John.

Telles taient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
staient runis, au moment o nous les avons prsents au
lecteur.

-- Daprs vos lettres, loncle John jouit dune sant
merveilleuse? reprit lartiste, aprs une courte pause.

-- Oui, il est tonnant. Vous savez les craintes que nous
concevions  son gard, lorsque aprs ses dsastres financiers,
il forma le projet dmigrer, il y a quelques annes? Mon pre
lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais loncle
persista dans ses ides de dpart, disant quil tait trop g
pour recommencer cette vie l, et assez jeune pour devenir un
homme des frontires. Il a pourtant cinquante ans passs, et
sur sept enfants, il en a cinq de maris; deux seulement sont
encore  la maison, Will et Maggie.

-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je nai vu
Maggie,  commence  faire une grande fille. Et Will aussi... il
y a deux ans ctait presque un homme.

-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frre  quatre ans de
plus quelle.

Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant quelle parlait; il
fut tout surpris de voir quelle baissa les yeux et quune
rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptmes dembarras ne
durrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
passage; cela lui avait mis en tte une ide quil voulut
claircir.

-- Il y a un piano chez loncle John, je suppose? demanda-t-il.

-- Oh oui! Maggie naurait pu sen passer. Cest un vrai bonheur
pour elle.

-- Naturellement... Ces deux enfants-l nont pas  se plaindre;
ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
lintention de rester-l, et de suivre les traces de son pre?

-- Je ne le sais pas.

-- Il me semble quil a d vous en parler.

Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
baisser les yeux. Lartiste en savait assez; il releva les yeux
sur le paysage, dun air rveur, et continua la conversation.

-- Oui, le petit Brainerd est un beau garon; mais,  mon avis,
il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collge?

-- Dans deux ans seulement.

-- Quel beau soldat cela ferait! notre arme a besoin de pareils
hommes.

-- Will a fait ses preuves. Il a pass bien prs de la mort  la
bataille de Bullrun. La blessure quil a reue en cette occasion
est  peine gurie.

-- Diable! ctait srieux! quel tait son commandant; Stonewal,
Jackson, ou Beauregard?

-- Adolphe Halleck!!

Lartiste baissa la tte en riant, pour esquiver un coup de
parasol que lui adressait sa cousine furieuse.

-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
ombrelle.

-- Pourquoi mavez-vous fait cette question?

-- Pour rien, je vous lassure...

La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
rougir; mais cette tentative tait au-dessus de ses forces, elle
baissa la tte dun air mutin.

--Allons! ne vous effarouchez pas, chre! dit enfin le jeune
homme avec un calme sourire. Ce petit garon est tout  fait
honorable, et je serais certainement la dernire personne qui
voudrait en mdire. Mais revenons  notre vieux thme, les
sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon sjour chez
loncle John?

-- Cela dpend des quantits quil vous en faut pour vous
satisfaire. Un seul, pour moi, cest beaucoup trop. Ils rdent
sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
sans les rencontrer.

-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?

-- Sur ce point, voici un renseignement prcis. Prenez un des
plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
visage une teinte de bistre cuivr; mettez-lui des cheveux blonds
retrousss en plumet et lis par un cordon graisseux; affublez-le
dune couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
sang.

-- Et les femmes, en est-il de mme

-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
exactement le mme.

-- Cependant nous sommes dans la rgion des Dacotahs, le pays
des Beaut, dont parle le pote Longfellow dans son ouvrage
intitul Hiawatha.

-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
allusion. Dans tous les cas, cest pitoyable quil ne lait pas
visit avant dcrire son pome, -- Nanmoins, poursuivit la
jeune fille, pour tre juste, je dois apporter une restriction 
ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
christianisme sont tout  fait diffrents, ils ont laiss de
ct, leurs allures et vtements sauvages, pour adopter ceux de
la civilisation; ils sont devenus des cratures passables. Jen
ai vu plusieurs, et, le contraste frappant quils offrent en
regard de leurs frres barbares, ma port  en dire du bien. Je
pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
dignes de servir de modles  beaucoup dhommes blancs.

-- Ainsi, vous admettrez quil se trouve parmi eux des tres
humains?

-- Trs certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
rendre visite  loncle John. Il est connu sous le nom de Jim
Chrtien; je peux dire que cest un noble garon. Je ne
craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,

-- Mais enfin, Maria, parlant srieusement, ne pensez-vous pas
que ces mmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
sont devenus pervers que par la fatale et dtestable influence
des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...

-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout--fait impossible aux
missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voil des hommes
dvous! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
longue et noble carrire, au milieu de ces peuplades farouches,
se heurtant sans cesse  la mort,  des prils pires que la mort!
tout cela pour leur ouvrir la voie qui mne au ciel! Et le Pre
Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
ou Jyedan, comme les Indiens lappellent. Cest un second aptre
saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
occasions sa vie a t en pril; un jour sa misrable hutte brla
sur sa tte; il ne pt schapper qu travers une pluie de
charbons ardents. Eh bien! il bnissait le ciel davoir la vie
sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chres ouailles

-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevs et
secourus de temps en temps, dans ces postes prilleux?

-- Pas ceux-l, du moins! Ils se croiraient indignes de
lapostolat sils faiblissaient un seul instant; cette lutte
admirable, ils la continueront jusqu la mort. Pour savoir ce
que cest que le sublime du dvouement, il faut avoir vu de prs
le missionnaire Indien!

-- Ah! voici un changement de dcor,  vue, dans le paysage;
regardez-moi ! scrie le jeune artiste en ouvrant son album et
taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchant.

-- Vous naurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
rive,  environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
proche dun bouquet de sycomores; elle est attele dun cheval;
un jeune homme se tient debout  ct.

Adolphe implanta gravement son lorgnon dans loeil droit, et
inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
rpondre.

-- Jai quelque ide davoir aperu ce dont vous me parlez. Quel
est le propritaire, est-ce loncle John?... dit-il enfin.

-- Oui; et je pense que cest Will qui mattend. Un petit temps
de galop  travers la prairie, et nous serons arrivs au terme de
notre voyage.

CHAPITRE II
_LGENDES DU FOYER._

Aprs avoir fait des tours et des dtours sans nombre, le petit
steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
passagers dbarqurent.

-- Ah! Will! cest toi?... Comment a va, vieux gamin?...

Cette exclamation dHalleck sadressait  un robuste et beau
garon, bronz par le soleil et le hle du dsert, mais qui
demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.

-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
demanda Maria en riant.

-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans loeil de ce ct-l!
rpondit sur le champ le jeune _settler_; a va bien, Halleck?...
je suis ravi de vous voir! vous tes le bienvenu chez nous,
croyez-le.

-- Je vous crois, mon ami, rpondit Halleck en changeant une
cordiale poigne de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
mais! ah mais! vous avez chang, Will! Peste! vous voil un
homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
minutes, et, jamais je naurais souponn votre identit, neut
t Maria qui na su me parler que de vous.

-- Est-il impertinent! mais vous tes un monstre! Vingt fois jai
eu mon ombrelle leve sur votre tte pour vous corriger, mais je
vais vous punir une bonne fois!

-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.

Chacun se mit  rire, on emballa valise, portefeuille, album et
boites de peinture dans le caisson; puis on songea au dpart.

-- Crois-moi, Will, prend place  ct de moi, laissons-la
conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
mains, de cette faon jaurai peut-tre quelque chance de pouvoir
causer en paix avec toi. Y connat-elle quelque chose, aux rnes?

-- Je vais vous dmontrer ma science! scria malicieusement la
jeune fille, pendant que Will Brainerd sasseyait derrire elle,
 ct dAdolphe.

-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commena ce
dernier, mais vous tes peut-tre prsomptueuse au-del... -- Ah!
mon Dieu!

Lartiste ne put continuer, il venait de tomber en arrire dans
la voiture, renvers par le brusque dpart de lardent trotteur
auquel la belle cuyre venait de rendre la main. Aprs avoir
tlgraphi quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
releva, non sans peine, en se frottant la tte; son calme
imperturbable ne lavait point abandonn, il se rinstalla sur la
banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
la conversation.

Cependant ses tribulations ntaient pas finies; miss Maria avait
lanc le cheval  fond de train, et lui faisait excuter une
vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs darbres,
ruisseaux et ravins; tellement que pour ntre pas lanc dans les
airs comme une balle, Adolphe se vit oblig de se cramponner 
deux mains aux courroies du sige: en mme temps la voiture
faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
littralement se livrer  des vocifrations.

Au bout dun mille,  peine, lalbum sauta hors du caisson, ses
feuilles sparpillrent  droite et  gauche, dans un dsordre
parfait. On mit bien un grand quart dheure pour ramasser les
croquis indisciplins et les paysages voltigeants; puis,
lorsquils furent dment emballs, on recommena la mme course
folle.

Cependant la nuit arrivait, on avait dj laisse bien des milles
en arrire; le terme du voyage napparaissait pas.

-- Peut-on esprer datteindre aujourdhui le logis de loncle
John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
faire rendre lme.

-- Mais oui! nous ne sommes plus qu un mille ou deux de la
maison. Regardez l-bas, , gauche; voyez-vous cette lumire 
travers les feuillages?

-- Ah! ah! Trs bien; japerois.

-- Cest la case; nous y serons dans quelques instants.

-- Si vous le permettez, je prendrai les rnes? jai peur, mais
rellement peur quil lui arrive quelque accident.

-- Jai pris sur moi la responsabilit de lattelage, et je ne
men considrerai comme dcharge que lorsque je laurai amen
jusqu la porte.

-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil dami
pendant le trajet qui nous reste  faire dici  la maison.
Mfiez-vous de votre science en sport; lt dernier, je
promenais une dame  Central Park, elle a eu la mme lubie que
vous; celle de prendre les rnes et de conduire  fond de
train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
voil le tilbury en lair; il est retomb en dix morceaux, nous
deux compris... Cot, vingt dollars!... Le cheval abattu,
couronn, hors de service... Cot, trente dollars!... Total,
cinquante: ctait un peu cher pour une fantaisie fminine!

Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
par arriver.

Lhospitalire maison de loncle John, quoique dpendant
actuellement du comt de Minnesota, avait t originairement
construite dans lOhio.

Transporte ensuite vers lOuest, , la recherche dun site
convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
tout y avait t fait par pices et par morceaux;  tel point que
les accessoires en taient devenus le principal. Finalement,
dadditions en additions, les btiments taient arrivs 
reprsenter une masse imposante. Dans ce ple-mle de toits
ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
darbres, de cours, de ruelles, de galeries, descaliers, on
croyait voir un village; on y trouvait assurment le confortable,
le luxe, lopulence sauvage.

Lorsque la voiture sarrta, au bout de sa course bruyante, la
lourde et large porte souvrit en grinant sur ses gonds; un flot
de lumire en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
dun homme de grande taille, coiff dun chapeau bas et large, en
manches de chemise, et dont la posture indiquait lattente.

Ds que ses regards eurent pntr dans les profondeurs du
vhicule, et constat que trois personnes loccupaient, il fut
fix sur leur identit et se rpandit en joyeuses exclamations.

-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il dune voix de stentor; viens
recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
prenant le cheval par la bride.

-- Dabord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
cet animal endiabl; bon! Maintenant, je mempresse de rpondre;
oui, cest moi, qui me rjouis de vous rendre visite.

-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garon! Allons,
saute en bas, et courons au salon. L, donne la main; voil ta
valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
arriv.

Les trois voyageurs furent prompts  obir et en entrant dans le
parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
le piano pour courir au-devant de son frre et de sa cousine;
mais elle recula timidement  laspect inattendu dun tranger.
Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait t son
compagnon denfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
nom.

-- Eh quoi! cest vous, mon cousin? scria-t-elle avec un
charmant sourire; quelle frayeur vous mavez faite!

-- Je mempresse de la dissiper; rpliqua lartiste en lui
tendant la main avec son sans faon habituel; touchez-l!
cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.

-- H! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
loncle John, qui venait darriver; je ne crois pas ncessaire de
vous demander si vous avez bon apptit.

-- Ceci va vous tre dmontr, rpondit Adolphe en riant; quoique
Maria mait secou  me faire perdre tout bon sentiment, je sens
que je me remets un peu.

On sattabla devant un de ces abondants repas qui rjouissent les
robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
qui feraient plir un citadin; chacun aborda courageusement son
rle de joyeux convive.

Loncle John tait dhumeur joviale, grand parleur, grand
hbleur, possdant la rare facult de dbiter sans rire les
histoires les plus htroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
peu solennelle, mticuleuse sur les convenances, grondait de
temps en temps lorsque quelquun de la famille enfreignait
ltiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
Brainerd.

Le jeune Will, modeste et rserv pour son ge, quoiquil et des
dispositions naturelles  une gat communicative, tait loin
datteindre le niveau paternel. Maggie tait extrmement timide,
parlait peu, se contentant de rpondre lorsquon linterrogeait,
ou lorsque limperturbable Adolphe la prenait malicieusement 
partie.

Quant , Maria, ctait la folle du logis; rien ne pouvait
suspendre son charmant babil; son intarissable conversation tait
un feu dartifice; elle tenait tout le monde en joie.

Quoiquon ft  la fin du mois daot, la soire tait tide,
admirable, parfume comme une nuit dt.

-- Oui! latmosphre est pure dans nos belles prairies de
lOuest, dit M. Brainerd en rponse  une observation dHalleck;
toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
mortelles manations des villes.

-- Hum! je ne les ai pas entirement esquives cette anne. En
juin, jtais  New York, en juillet,  Philadelphie; il y avait
de quoi rtir!

-- Eh bien! puisque te voil avec nous, tu peux passer lhiver
ici. Tu auras une ide du froid le plus accompli que tu aies
rencontr de lautre ct du Mississipi.

-- Je maperois que vous tes disposs  proclamer la
supriorit de cette rgion, en tous points; mais si vous me
prophtisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de lEst, je
serai fort empress de vous quitter avant cette lamentable
saison.

-- Froid!... un hiver froid... Pour voir a, il aurait fallu tre
ici lanne dernire. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
vous ceci, mon neveu? Les yeux dun homme gelaient
instantanment, son nez se transformait en une pyramide de glace,
sil se hasardait  aspirer une bouffe dair extrieur, en
ouvrant la porte!

-- Si jamais chose pareille marrive, je considrerai cela comme
une remarquable occurrence.

-- Oh ma femme ne loubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
porcs savise de sortir de lcurie. Je le suivais par derrire,
et je remarquais sa dmarche; elle devenait successivement lente
et embarrasse, comme si ses nerfs staient raidis
intrieurement. Tout--coup il sarrta avec un sourd grognement;
il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, jeus beau
le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je maperus
que ses pieds taient gels dans leurs empreintes, ils y taient
fixs, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
dgel arriva au mois de fvrier; alors le pauvre animal put
rentrer  lcurie.

-- Combien de temps tait-il rest dans cette curieuse position?

-- Eh! une semaine, au moins; nest-ce pas, Polly?

-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.

-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, toile et Bannire,
frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
lorsquon fit du feu, latmosphre dgela, les notes alors
senvolrent une  une et jourent un air bizarre. Le mme Jour,
largent vif du thermomtre descendit si bas quil sortit par-
dessous linstrument, depuis lors il na plus pu marcher. Oui,
mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
pareils.

-- Eh bien, mon oncle, il ny a pas de danger que je reste ici
pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
les supporter?

-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
sans aborder ce sujet, scria rieusement Maria; je mtonnais 
chaque instant de ne pas lavoir entendu faire une question l-
dessus.

Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
quun Indien soit mort de froid?... Dans lhiver dont je te
parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
gaillard l avait tout juste assez de vtements pour ne pas nous
faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande sil avait
froid, il se mit  rire et retroussa ses manches.

-- Jaimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
Halleck avec une animation extraordinaire.

-- Il est Sioux; ces gens-l pullulent autour de nous.

-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! nest-
ce pas?

Pour la premire fois de la soire, loncle John clata dun rire
retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-mme, ne put se
contenir. Quant  Maria, son hilarit navait pas de bornes.

-- Ah ! mais, quavez-vous donc tous?... demanda lartiste un
peu dcontenanc par laccueil fait  son interjection.

-- Dans trois mois dici, tu riras plus fort que nous, mon cher
enfant, se hta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
posie et le romantique de tes ides ne pourront tenir devant la
vulgaire ralit.

-- Quel malheur! Maria men a dit autant sur le paquebot. Je
croyais avoir la chance de pntrer assez loin dans lOuest, pour
y voir la vraie race rouge, dans sa puret originaire.

-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit loncle John; tu verras
des spcimens purs dans cette rgion;  premire vue tu en auras
assez.

-- Jaimerais  en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
soigns?... Jai entendu parler dun Petit-Corbeau, lorsque
jtais  Saint-Paul. Voil un portrait que je voudrais faire,
ah! comme jenlverais !

-- Dans mon opinion, ce sera plutt lui qui tenlvera, si
loccasion se prsente. Cest un diable, un brigand incarn, un
vrai Sauvage.

--  quoi doit-il sa rputation?

-- On ne sait pas trop; rpondit Will;  peu de chose,
assurment: cest lui qui...

Le jeune homme sarrta court; il venait de rencontrer un regard
furibond de son pre, appuy dun Ahem vigoureux qui fit
rsonner les verres.

Ce tlgramme chang entre le pre et le fils, ne ft cach pour
personne; peut-tre deux ou trois convives en devinrent la vraie
signification: tous demeurrent pendant quelques instants muets
et embarrasss.  la fin, Halleck, avec la prsence desprit et
la courtoisie qui le caractrisaient, sempressa de dtourner la
conversation.

-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges naient
fourni quelques individus remarquables, dignes dtre compars 
nos plus grands gnraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
quelques autres; sans doute il ny en na pas en abondance parmi
eux, mais, je voue le rpte, mes amis, ce qui caractrise le
Sauvage, cest la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
autour de lui un regard convaincu.

-- Nul doute quAlbert Pike ne se soit aperu de cela, depuis
longtemps; riposta loncle John avec un srieux perfide; et
jestime que si nous avions accept les alliances offertes par
les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
aujourdhui tranch.

-- Vous tes tous ligus contre moi, je perds mon loquence avec
vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?

La jeune fille rougit  cette interpellation inattendue, et
rpondit avec une petite voix douce.

-- Je serais bien ravie, mon cousin, dtre votre allie. Jadis,
jaurais eu un peu les mmes ides que vous, mais une courte
rsidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vrit, que
notre existence occidentale ne renferme aucun lment romantique.

-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous tes
tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
Minnesota?

-- De toute espce. Depuis lours gris jusqu la fourmi.

-- Vous navez pas la prtention de me faire croire que, dans vos
parages, on trouve des monstres pareils?

Quoi? des fourmis?

-- Non; des ours grizzly.

-- On ne les voit gures hors des montagnes; mais on rencontre
assez souvent les autres espces dans les prairies. Il ny a pas
une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
sen douter, nez  nez avec un de ces gros messieurs bruns.

-- Vous voulez plaisanter! scria Halleck dans la consternation:
et, comment cela sest-il pass?

-- On ne pourrait dire lequel fut plus effray, de la fille ou de
lours. Chacun sest sauv  toutes jambes; lours, peut-tre,
court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
tranche dours brais?

-- Oh! ne me parlez pas de a! jaimerais mieux manger du mulet
ou du cheval!

-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre got.... un
autre fumet...

-- Je vous crois, et ne dsire pas faire la comparaison. Peut-on
bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer  un
habitu de la mnagerie de New York des beefsteaks de Sampson
lours qui a mang le vieil Adam Grizzly!

-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, aprs
tout: et tu y prendrais got, peut-tre.

Halleck fit une grimace ngative et tendit son assiette 
_mistress_ Brainerd en disant:

-- Chre tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
excellent _roastbeef_; je me sens un apptit froce, ce soir.

-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si ctait bien cuit, bien
tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
tranquille sourire; vous en digreriez trs bien une portion.

-- Impossible, impossible! je vous le rpte. Il y a des choses
auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile 
contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
pareille nourriture.

-- Mais les Indiens?...

-- Ah! si jen tais un, le cas serait diffrent; mais je suis
dans une peau blanche, et je tiens  mes gots.

-- Enfin! poursuivit loncle John qui semblait prendre un plaisir
tout particulier  insister sur ce point; tu pourrais bien en
goter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.

-- Mon oncle! inutile! De lipcacuanha, du ricin, de leau-
forte, tout ce que vous voudrez, except cet horrible rgal.

-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois  ceci, observa
_mistress_ Brainerd en prenant lassiette de lartiste, avec son
sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
affam.

-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
soir, davoir un apptit aussi immodr, ou dtre aussi
gourmand, car ce _roastbeef_ est dlicieux.

-- Ah! mon garon! quelquun sans apptit, dans ce pays-ci,
serait un phnomne; va! mange toujours! reprit loncle John
factieusement; je nai quun regret, cest de ne pouvoir te
convertir  lursophagie.

-- Voyons! ne me parlez plus de a! je nen toucherais pas une
miette, pour un million de dollars.

-- Finalement, vous tes content de votre souper?

-- Quelle question! cest un festin digne de Lucullus.

-- Mon mignon! tu nas pas mang autre chose que des tranches
dours noir !

-- Ah-oo-ah! rugit lartiste en se levant avec furie, et prenant
la fuite au milieu de lhilarit gnrale.

CHAPITRE III
_UNE VISITE._

La nuit -- une belle nuit du mois daot -- tait splendide,
calme, sereine, illumine par une lune clatante et pure;
latmosphre tait transparente et dune douceur veloute; il
faisait bon vivre!

Aprs le souper, Maggie stait mise au piano et avait jou
quelques morceaux, sur linstante requte de lartiste; chacun
stait assis au hasard sous limmense portique dont lampleur
occupait la moiti de la maison.

Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec batitude;
loncle John avait prfr une norme pipe en racine drable,
dont la noirceur et le culottage taient parfaits.

Halleck tait  une des extrmits du portail; aprs lui taient
Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
M. et _mistress_ Brainerd.

La nuit tait si calme et silencieuse que, sans lever la voix,
on pouvait causer dune extrmit  lautre de limmense salle.
La conversation devint gnrale et sanima, surtout entre Maria
et loncle John. Halleck sadressait particulirement  Maggie,
sa plus proche voisine.

-- Maria ma parl dun Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
ami de votre famille? lui demanda-t-il.

-- Christian Jim, vous voulez dire?...

-- Cest prcisment son nom. Savez-vous o il habite?

-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
chez nous. Il a t converti il y a quelques annes, dans une
occasion prilleuse, papa lui a sauv la vie; depuis lors Jim lui
garde une reconnaissance  toute preuve: il nous aime peut-tre
encore plus que les missionnaires.

-- Un vrai Indien noublie jamais un service; ni une injure,
observa Halleck sentencieusement; quelle espce dindividu est
cet Indien?

-- Il personnifie votre idal de lHomme-Rouge, au moral, du
moins; sinon au physique. Cest tout ce quon peut rver de
noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.

Maggie stonnait de soutenir si bien la conversation,
contrairement  ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
sen apercevoir, linfluence dHalleck, dont la dlicate urbanit
savait mettre  laise tout ce qui lentourait; le jeune artiste
avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
favorable pour la personne avec laquelle il sentretenait.

Tout le monde na pas ce talent aussi rare quenviable.

Le coup doeil gnral de cette runion intime aurait fait un
tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronze
du vieux Brainerd demi noy dans les nuages tourbillonnants
quexhalait sa pipe;  ct de lui, le visage calme et souriant
de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
peu rude et de la bont la plus douce. Au centre, claire par
les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, panouie, alerte,
toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fte  la
nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur loreille, les
jambes croises, nonchalamment renvers dans son fauteuil,
envoyant dans lair, par bouffes rgulires, les blanches
spirales de son cigare; Maggie, nave et gracieuse, ses grands
yeux noirs et expansifs fixs sur son cousin avec une attention
curieuse, toute empreinte de grce innocente et juvnile,
ressemblant  la fe charmante de quelque rve oriental.

Vraiment, ctait un dlicieux intrieur qui aurait sduit
lartiste le plus difficile.

Effectivement Adolphe tait ravi, surtout quand ses yeux
rencontraient les regards de sa gentille cousine.

-- Jaimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il aprs un long
silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
t donn au sujet de sa conversion.

-- Cest plutt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
a, mrit ce titre. Lorsque mon pre la rencontr pour la
premire fois, il tait trs mchant, ivrogne, brutal,
querelleur, et il avait tu, disait-on, plus dun blanc. Il
rodait de prfrence dans les hautes rgions du Minnesota, o les
caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.

-- Mais, depuis, il est compltement chang?

-- Si compltement quon peut dire,  la lettre, que cest un
autre homme. Il est all jusqu prendre un nom anglais, comme
vous voyez. Il y a quelques annes, sa passion invincible tait
labus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
jusquau dernier haillon quil avait sur le corps. Depuis sa
conversion, en aucune circonstance il ne sest laiss tenter; il
est rest sobre comme il se ltait promis.

-- Cest l un type remarquable. Par consquent, miss Maggie,
continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
admettrez que je ne me suis pas entirement tromp dans mon
apprciation du caractre indien.

-- Mais prcisment lIndien a disparu, le chrtien seul est
rest.

Cette remarque incisive tait la rfutation la plus complte qui
et t oppose au systme dHalleck; venant dune aussi jolie
bouche, elle avait pour lui autant dautorit que si elle eut
man dun philosophe ou dun gnral darme.



Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
devant le bon sens ingnu de la jeune fille.

-- Mais enfin, vous ne pourrez nier quil y ait eu des Sauvages,
mme non chrtiens, dont le caractre et la conduite aient t
chevaleresques et nobles, de faon  mriter des loges?

-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantit
dIndiens que jai vus, il ne sen est pas rencontr un seul
ralisant ces belles qualits, -- Ah! mais, voici Jim en
personne, qui arrive.

La porte, en effet, venait de souvrir sans bruit, lartiste
aperut, savanant sous le portique, une haute forme brune
enveloppe des pieds  la tte par une grande couverture blanche.

Du premier regard, lartiste reconnut un Indien; la dmarche
assure et confiante du nouveau venu faisait voir quil se
sentait dans une maison amie.

En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agrable, fit
entendre ce seul mot:

-- Bonsoir.

Chacun lui rpondit par une salutation semblable, et, sans autre
discours, il sassit sur une marche descalier, entre loncle
John et Maria.

Il accepta volontiers loffre dune pipe, et sembla absorb par
le plaisir den faire usage; ensuite, la conversation recommena
comme si aucune interruption ne fut survenue.

Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler lintrt curieux que lui
inspirait ce hros du dsert. Sa proccupation  cet gard devint
si apparente que chacun sen aperut et sen amusa beaucoup. Il
cessa de causer avec Maggie, et se mit  contempler Jim
attentivement.

Ce dernier lui tournait le dos  moiti, de faon  ntre vu que
de profil, et du ct gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
froid, il tait troitement enroul dans sa couverture; dans une
attitude raide et fire, il exposait  la clart de la lune son
visage impassible, mais dont les traits bronzs refltaient les
rayons argents comme laurait fait le mtal luisant dune
statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
pipe lclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
trangement sa physionomie caractristique.

Cet enfant des bois avait un profil mlang des beauts de la
statuaire antique et des trivialits de la race sauvage. Lvres
fines et arques; nez romain, droit, dun galbe pur autant que
noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voiles;
et  ct de cela, sourcils pais; visage carr, anguleux; front
bas et troit, fuyant en arrire. La partie la plus
extraordinaire de sa personne tait une chevelure exubrante,
noire comme laile du corbeau, longue  recouvrir entirement ses
paules comme une vraie crinire.

Tout ce qui avait t dit prcdemment sur son compte avait
fortement prdispos Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
toujours absorb par ses romanesques illusions sur les Indiens,
tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
rves. Il soublia ainsi, renvers dans son fauteuil, les yeux
attentifs, dilats par la curiosit, tellement que, pendant dix
minute, il oublia son cigare au point de le laisser teindre.

Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
pour le rappeler  lui; alors il tira une allumette de sa poche,
ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:

-- Il arrive de la chasse, nest-ce pas? Demanda-t-il

-- Le mois daot nest pas une bonne saison pour cela.

-- Comment vous tes-vous procur cette chair dours que nous
avons mange ce soir?...

-- Par un hasard tout  fait fortuit; et nous lavons conserve,
spcialement  votre intention aussi longtemps que le permettait
la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!

-- Hooh! rpondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manire
 faire face  la jeune fille.

-- Coucherez-vous ici cette nuit?

-- Je ne sais pas, peut-tre, rpondit-il laconiquement en
mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-mme avec une
prcision mcanique, et se remit  fumer vigoureusement.

-- Il a quelque chose dans lesprit, observa Maria; car
ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
quart dheure de sa visite.

-- Peut-tre est-il gn par notre prsence inaccoutume?

-- Non; il lui sufft de vous voir ici pour savoir que vous tes
des amis.

-- On ne peut connatre tous les caprices dun Indien; je suppose
qu linstar de ses congnres il a aussi des fantaisies et des
excentricits.

La soire tait fort avance, M. Brainerd insinua tout doucement
quil tait lheure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
leur chambre; alors loncle John se leva, invita tout le monde 
rentrer dans la maison. La lampe demi-teinte fut rallume; la
famille sinstalla confortablement sur des fauteuils moelleux qui
garnissaient!e salon.

 ce moment, tous les visages devinrent srieux, car on se
disposait  rciter les prires du soir; M. Brainerd, lui-mme,
dposa momentanment son air rieur pour se recueillir; avec
gravit, il prit la Bible, louvrit, mais avant de commencer la
lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.

-- O est Jim? demanda-t-il.

-- Il est encore sous le portique, rpondit Will; irai-je le
chercher?

-- Certainement! on a oubli de lappeler.

Le jeune homme courut vers le Sioux et linvita  entrer pour la
prire.

Lautre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
aprs un moment dattente.

-- Il nest pas dispos,  ce quil parait, ce soir dit-il en
revenant; il faudra nous passer de lui.

Maggie stait mise au piano, et avait fait entendre un simple
prlude  lunisson; toute la portion adolescente de la famille
se runit pour laccompagner. Will avait une belle voix de basse;
Halleck tait un charmant tnor; on entonna lhymne splendide
sweet hour of Brayers dont les accents majestueux, aprs avoir
fait vibrer la salle sonore, allrent se rpercuter au loin dans
la prairie.

Le chant termin, chacun reprit son sige pour entendre la
lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminrent
par une fervente prire que lon rcita  genoux.

Les jeunes filles allrent se coucher, sous la conduite de
M. Brainerd; les hommes rallumrent des cigares et sinstallrent
de nouveau sur leurs siges. Chacun deux avait une pense
curieuse et inquite  satisfaire: Halleck voulait approfondir la
question Indienne en se livrant  une tude sur Jim; Loncle John
et le cousin Will avaient remarqu un changement trange dans les
allures du Sioux, ils dsiraient claircir leurs inquitudes en
causant avec lui.

Ils sacheminrent donc tout doucement hors du salon et allrent
rejoindre sous le portique leur hte sauvage. Ce dernier fumait
toujours avec la mme nergie silencieuse, et sa pipe illuminait
vigoureusement son visage,  chaque aspiration qui la rendait
priodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstin
jusquau moment o loncle John linterpella directement.

-- Jim, vous paraissez tout chang ce soir. Pourquoi ntes-vous
pas venu prendre part  la prire? Vous ne refusez pas dadresser
vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bont.

-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
parlez.

-- Dans dautres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
vous joindre  nous pour ces exercices.

-- Jim nest pas content: il na pas besoin que les femmes sen
aperoivent.

-- Quy a-t-il donc dextraordinaire?

-- Les trafiquants Blancs sont des mchants; ils trompent le
Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu ses
couvertures.

-- a a toujours t ainsi.

-- LIndien est fatigu; il trouve a trop mauvais. Il tuera tous
les _Settlers_.

-- Que dites-vous? scria loncle John.

-- Il brlera la cabane de lAgency; il tuera hommes, femmes,
babys, et prendra leurs scalps.

-- Comment savez-vous cela?...

-- Il a commenc hier; a brle encore. Le Tomahawk. est rouge.

-- Dieu nous bnisse! Et, viendront-ils ici, Jim?

-- Je crois pas, peut-tre non. Cest trop loin de lAgency; ils
ont peur des soldats.

-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?

-- Oui jai vu quelques-uns. a contrarie Jim. Il y a trop
chrtiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. Cest
mauvais, Jim naime pas voir a, il sest en all.

-- Fasse le ciel quils ne viennent pas dans cette direction. Si
je savais quil y et danger pour lavenir, nous partirions
instantanment.

-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulirement mu
par les inquitantes rvlations de lIndien.

-- Ah! rpliqua loncle John en rflchissant, si nous quittons
la ferme, elle sera pille par ces larrons  peau rouge, en notre
absence. Je naimerais pas,  mon ge, perdre ainsi tout ce que
jai eu tant de peine  amasser.

-- Mais cependant, pre, si notre sret lexige! observa Will.

-- Sil en tait ainsi je nhsiterais pas un seul instant;
nanmoins, je ne crois pas quil y ait  craindre un danger
immdiat. Cest probablement une terreur panique dont on smeut
aujourdhui, comme cela est arriv au printemps dernier: le seul
vrai danger  redouter cest que ce dsordre prenne de
lextension et arrive jusqu nous.

-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
les a soulevs, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
autre Havane; mais, comme je le soutenais tout  lheure  table,
leurs actions mme blmables reposent toujours sur une base
honorable.

-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
prfrable  votre pipe.

-- Je nen ai pas besoin, rpliqua lautre sans bouger.

--  votre aise! il ny a pas doffense! Oncle John, nous disons
donc quil ny a pas lieu de seffrayer?

-- Ah! ah! mon garon, il y a bien rellement un danger, cest
certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu nous?... cest
incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
pendant que vous tiez sur le steamer?

-- Depuis que vous me parlez de tout , il me revient un peu
dans lesprit que jai d our murmurer je ne sais quoi au sujet
des craintes quinspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
point proccup de ces fadaises; dailleurs, je commence  croire
que les Blancs par ici nont quune toquade, cest de dnigrer
les Peaux-Rouges.

-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez chang dopinion, lorsque
vous serez plus g dun an seulement! dit le jeune Will qui
semblait beaucoup plus affect que son pre des mauvaises
nouvelles apportes par le Sioux. Les plus funestes lgendes que
nous aient lgues nos anctres sur la barbarie Indienne, ont
pris naissance dans ce pays mme, dans le Minnesota.

-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
voudrait pas sciemment nous tromper, reprit loncle John sans
prendre garde  cette dernire remarque; je vais tirer cela au
clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?

LIndien resta deux bonnes minutes sans rpondre. Les bouffes
senvolrent de sa pipe plus paisses et plus rapides; son visage
se contracta sous les efforts dune mditation profonde: enfin il
lcha une monosyllabe

-- Non.

-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.

-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre den savoir
davantage; jirai voir et je dirai ce que jaurai vu; peut-tre
il vaudra mieux rester.

-- Enfin, il sera encore temps demain, nest-ce pas.

-- Je lignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera  son retour.

-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fch, mon cher
Adolphe, quun semblable dplaisir trouble la joie que nous
prouvions tous de votre visite.

-- Ne prenez donc pas cela  coeur, par rapport  moi, cher
oncle, rpliqua lartiste en renversant la tte et lanant
mthodiquement des bouffes, tantt par lun tantt par lautre
coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
et je prolongerais, sil le fallait, ma visite exprs pour vous
convaincre de mon inaltrable sang-froid en ce qui concerne les
Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.

-- Lexprience ne la modifiera que trop! rpondit loncle John.

-- La vrit parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque jaurai
t tmoin de ces atrocits dont on me menace tant, alors
seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
pas  lidal de mes rves.

-- Je crains fort...

Loncle John sarrta court; en se retournant par hasard, il
venait dapercevoir dans lentrebillement de la porte, le visage
inquiet de sa femme, plus ple que celui dune morte.

-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi sagit-il?

Le mari tait trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
il se contenta dire:

-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai  tout 
lheure.

_Mistress_ Brainerd resta un moment irrsolue, hsitant  obir
et  rester; enfin elle sloigna en disant  son mari

-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
supplie.

Aussitt quelle fut hors de porte de la voix, loncle John
reprit:

-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour rparer nos
forces. Allons Jim!

-- Non, il faut partir, moi, rpondit le Sioux.

-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.

-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela lIndien
en se levant et sloignant  grands pas.

Chacun se rendit  sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
put sendormir; il agitait dans son esprit les probabilits des
vnements, mais naccordait aucune confiance aux apprhensions
que chacun manifestait autour de lui. Les jours nfastes de
massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient loigns de
plus dun sicle; il considrait comme une absurdit inadmissible
loccurrence dune catastrophe semblable, en plein Minnesota,
cest--dire en pleine civilisation; dcidment les terreurs de
ses amis lui faisaient piti.

Nanmoins il teignit sa bougie; dj un agrable assoupissement,
prcurseur du sommeil, commenait  fermer ses paupires,
lorsquune clart indfinissable se montra au travers de ses
volets. Il sauta vivement  bas de son lit, et courut  la
fentre pour explorer les alentours. Un coin de lhorizon lui
apparut rouge et sanglant des reflets dun incendie; ce sinistre
semblait tre  une distance considrable, dans la direction des
basses prairies; lobscurit ne permettait de distinguer aucun
dtail du paysage.

Cependant, les regards investigateurs de lartiste finirent par
remarquer une grande forme sombre dcoupe en silhouette sur le
fonds lumineux; Ce fantme humain marchait  grands pas dans la
direction du feu;  sa longue couverture blanche, Halleck
reconnut Christian Jim; il resta longtemps  sa fentre, le
regardant sloigner, jusqu ce quil ne fut plus visible que
comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:

-- Cest un drle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages navaient
pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mler des
ntres!...

Sur quoi Halleck sendormit et rva chevalerie indienne.

CHAPITRE IV
_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._

Dans la maison du _settler_, personne, except Halleck, navait
aperu la lueur nocturne de lincendie. Il se garda bien den
parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
qu fournir un thme inpuisable aux propos dsobligeants sur
les pauvres Sauvages; il sassura donc un secret triomphe en
gardant le silence.

La matine suivante fut admirable, tide, transparente; une de
ces splendides journes o il fait bon vivre!

Halleck dcida quil passerait sa matine  croquer les paysages
environnants, et il invita Maria et Maggie  lui servir de guides
dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
ncessits du mnage, jugea convenable de retenir sa fille  la
maison; le nombre des touristes se trouva donc rduit  deux.

Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicrone
 lartiste; pendant son sjour dt elle avait parcouru le pays
en tous sens, ne ngligeant pas un bosquet, pas une clairire.
Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
sa mmoire, elle conservait comme dans un muse vivant, une
collection admirable de points de vue.

-- Et maintenant, trs excellent sir, dit-elle une fois en route,
quel genre de beaut pittoresque faut-il offrir  votre crayon
habile?

-- Tout ce qui se prsentera.

-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourdhui?

-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-tre.

-- Cependant je dsirerai connatre vos prfrences.

-- Peu mimporte. Je me rjouis de men rappeler  votre choix.

-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
l-bas au pied des paisibles collines; il est  demi cach par un
rideau de nobles sapins qui se mlent harmonieusement aux
bouleaux argents. Cest tout petit, tout mignon; mais jai
souvent dsir de possder vos crayons pour reproduire ce
merveilleux coin du dsert.

-- Allons-y!

Tous deux se dirigrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
laquelle dormaient de grands arbres couchs comme des gants sur
un lit de velours vert; plus loin se prsentrent de gracieuses
collines en rocailles jaunes, grises, bronzes, chatoyantes des
admirables reflets que fournit le rgne minral; au milieu de
tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
feuillages dors, diamants, des arbrisseaux bizarres, des
senteurs divines, des harmonies clestes murmures par la nature
joyeuse.

Ils arrivrent au lac; ctait bien, comme lavait dit Maria, une
perle enchsse dans la solitude. Tout au fond, formant le
dernier plan, slevait un entassement titanique de roches
amonceles dans une majestueuse horreur. Leur aspect svre tait
adouci par un dluge de petites cascades mousseuses et
frtillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
grimaantes, fronces de ces gants de granit. Des touffes
dherbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
spanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
des eaux, montaient le long des pentes abruptes que dcoraient
leurs immenses ptales de pourpre ou dazur.

 droite,  gauche, des forts profondes, silencieuses,
incommensurables; des dserts feuillus, enguirlands, mystrieux,
pleins dombres bleues, de rayons dor, de murmures inous!

Le lac, plus pur, plus uni quune opulente glace de Venise; le
lac, transparent comme lair, dormait dans son palais sauvage,
sans une ride, sans une vague  sa surface dmeraude
bleuissante.

Quelques grands oiseaux, fendant lair avec leurs ailes  reflets
dacier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
renvoyait leur image.

Halleck poussa des rugissements de joie.

-- Je vous le dis, en vrit, aucun pays du monde, pas mme la
Suisse, ou lItalie ne sauraient approcher dune sublimit
pareille. Cependant il y manque un lment, la vie; sans cela le
paysage est mort.

Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
ttes.

-- Non, ce nest pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
y figurer nous-mme; mais nous ny sommes que des intrus.... et
pourtant, il me faut de la vie l-dedans!.... un daim se
dsaltrant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant dun
air philosophe les splendeurs qui lentourent; ou bien...

-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?

-- Oui, mieux que tout le reste! L, un vrai Sioux, peint en
guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes dsirs.

-- Bah! qui vous empche den mettre un?... Je suis sre que vous
en avez limagination si bien pntre, que la chose sera facile
 votre crayon.

-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chre Maria,
rien ne vaut la ralit.

-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance bouriffante? Si
je ne me trompe, voil l-bas un canot indien. Sa position, 
vrai dire, nest gure favorable pour tre dessine.

En mme temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hriss dun
gros buisson de ronces qui faisaient vote au-dessus de leau.
Dans lombre porte par cet abri, apparaissait dune faon
indcise, un objet qui pouvait tre galement une pierre, le bout
dun tronc darbre, ou lavant dun canot.

Si loeil exerc dun chasseur avait reconnu l un esquif, il
aurait constat aussi que son attitude annonait la secrte
intention de se cacher, comme si le Sauvage qui sen servait et
cherch  se drober aux regards. Mais, quelle raison mystrieuse
aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
aurait eu lide de concevoir quelque inquitude  lapparition
de cette frle embarcation?

Quoiquil en soit, il fallut plusieurs minutes  lartiste pour
distinguer lobjet que lui indiquait sa vigilante compagne;
lorsque enfin il let aperu, sa forme et sa tournure
rpondirent si peu aux ides prconues du jeune homme quil ne
put se dcider  y voir un canot.

-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; jen ai vu plusieurs
fois dj; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
canot un fac-simil exact de ceux que Darley a si bien dessins
dans ses illustrations de Cooper. Vous tes donc forc de
convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.

-- Mais o est son propritaire, lIndien lui-mme? Nous ne
pouvons gure tarder de le voir?

-- Il est sans doute  rder par l dans les bois. Adolphe!
scria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
seuls!

-- Eh bien! quoi? rpliqua vivement Halleck, ne sachant ce
quelle voulait dire.

-- Regardez  une centaine de pas vers louest de ce canot; vous
me direz ensuite sil vous manque llment de vie, comme vous
dites.

-- Tiens! tiens! voil, un gaillard qui en prend  son aise, sur
ma vie! Eh! qui pourrait le blmer davoir choisi une aussi
ravissante retraite pour se livrer aux dlices de la pche?

Nos deux touristes taient fort surpris de ne lavoir pas vu tout
dabord. Il tait en pleine vue, assis sur un roc avanc; les
pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps pench en
avant, dans lattitude des pcheurs de profession. Sa contenance
annonait une attention profonde, toute concentre sur la ligne
dont il venait de lancer lhameon dans le lac aprs lavoir
balanc au-dessus de sa tte.

Lartiste commena  dessiner; Maria choisit une place do elle
pouvait facilement suivre les progrs du travail.

Tout en faisant voltiger  droite et  gauche son crayon docile,
Halleck jasait gament et entretenait la conversation avec une
verve intarissable. Peu  peu les traits se multipliaient,
lesquisse prenait une forme.

-- Si seulement nous avions  porte lhomme rouge, observa-t-il,
je le croquerais en dtail. Mais, jy pense, nous pouvons nous
procurer cette jubilation; je vais dabord placer, dans mon
bauche, le canot bien en vue, jy dessinerai ensuite lIndien
maniant laviron, lorsque nous serons parvenus  nous rapprocher
de ce pcheur.

-- Assurment voil un homme bien paisible et bien occup; il a
lair de poser pour son portrait. Croyez-vous quil se soit
aperu de notre prsence?

-- Sans nul doute, car nous sommes aussi firement en vue;
cependant jaffirmerais que son poisson le proccupe beaucoup
plus que nous. Tenez! il a lev la tte et nous a regards. Ah!
le voil qui regarde en bas; il vient denlever quelque chose au
bout de sa ligne.

-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot l-bas. Ne
voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
brillant dun oiseau?

-- Je ne puis moccuper que de mon dessin; je nai pas de temps 
perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
voil en train.

-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
quelque chose qui vous intressera; je suis sre maintenant quil
y a l une tte dIndien.

Lartiste se dcida enfin  jeter les yeux dans la direction
indique; il daigna mme admettre quil voyait quelque chose
dextraordinaire dans ce buisson

-- Oui, murmura-t-il, cest bien la touffe de chevelure orne que
portent les guerriers sauvages; cest leur panache bariol de
plumes clatantes.

Pendant quil parlait, le Sauvage surgit entirement hors des
broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
aussitt il disparut.

-- Ah! en voil plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
lment de vie a fait apparition, le cadre est complet.

-- Je me dclare satisfait, rellement.

-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
Combien elle se serait rjouie de ce spectacle enchanteur! je
suis bien dsole de son absence.

-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, quelle ma surpris et charm
bien agrablement hier soir; elle a une distinction et une
intelligence quenvieraient nos plus belles dames des cits
civilises; je vous assure quelle a fait impression sur moi.

-- Cela ne mtonne pas; elle mrite lestime et lamiti de
chacun. cest le plus noble coeur que je connaisse; honnte,
pure, modeste, sincre, elle a toutes les qualits les plus
adorables.

Lartiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
papier, leva les yeux sur sa cousine qui tait assise devant lui,
un peu sur la droite.

Elle considrait le lac, et ne saperut pas du regard furtif
dHalleck. Ce dernier laissa apparatre sur ses lvres un
singulier sourire qui passa comme un clair, puis il se remit
silencieusement  louvrage.

-- Elle parait tre lenfant gt de loncle John, reprit-il au
bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
revient de droit, comme  la plus jeune?

-- Mais non, cest  cause de son charmant naturel Adolphe,
remarquez-vous limmobilit extraordinaire de ce pcheur?

Les deux jeunes gens samusrent  regarder cet individu qui, en
effet, paraissait identifi avec le roc sur lequel il tait
assis. Tout  coup il fit un bond en avant, tte baisse, et
tomba lourdement dans leau, avec un fracas horrible. En mme
temps les chos rptaient la, dtonation dun coup de feu; et
une guirlande de fume qui planait au-dessus dun roc peu loign
trahissait le lieu o tait post le meurtrier.

Un silence de mort suivit cette priptie sanglante; Halleck et
Maria sentreregardrent terrifis. Le jeune artiste ne tarda pas
 reprendre son sang-froid.

-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
repliant son portefeuille mthodiquement.

-- Ah!! mon Dieu! scria Maria avec terreur, vous ne savez
pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!

Ces mots taient  peine prononcs quun second et un troisime
coup de feu cinglrent lair; des balles sifflrent  leurs
oreilles, indiquant dune faon beaucoup trop intelligible que
cette dangereuse conversation sadressait  eux.

-- Que lenfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
rengats qui dshonorent leur race.

Il sarrta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
rapidement. Adolphe, malgr tout son sang-froid, ne put se
dissimuler quil fallait prendre un parti prompt et dcisif.

-- Soyez courageuse, ma chre Maria, lui dit-il en la prenant par
la main, et venez vite.

Puis il lentrana vers le fourr, en sautant de rocher en
rocher. La jeune fille sapercevant quil avait lintention de
fuir tout dune traite jusqu la maison, lui dit, toute
essouffle

-- Jamais nous ne pourrons nous chapper en courant; il vaut
mieux nous cacher.

Adolphe regarda htivement autour de lui, et avisa un vaste tronc
darbre creux enseveli dans un buisson inextricable.

-- Vite, l-dedans! dit-il  sa cousine; cachez-vous vite! Les
voil, ces damns coquins!

-- Et vous? quallez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
rester dehors.

-- Je vais chercher une autre cachette, rpondit-il; il ne faut
pas nous cacher tous deux dans en mme terrier, nous serions
dcouverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
et ne bougez dici que lorsque je viendrai vous chercher.

Halleck tourna lestement sur ses talons, enfona son chapeau sur
ses yeux, et, ainsi quil le raconta lui-mme plus tard, se mit
 courir comme jamais homme ne lavait fait jusqualors. Une
longue et constante pratique des exercices gymnastiques lavait
rendu nerveux et agile  la course.

Mais ses muscles ntaient point encore au niveau de ceux de ses
ennemis rouges, car  peine avait-il fait cent pas, quun Indien
norme, le tomahawk lev, tait sur ses talons; avec un hurlement
froce, il se lana sur Halleck.

-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa lartiste.

Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
lpaule: il lcha successivement quatre autres coups, mais sans
latteindre; les deux derniers ratrent.

Soudainement la pense vint  Halleck, quil navait plus quune
charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
qu coup sr.

Lentre en scne du revolver avait eu pourtant un rsultat;
lIndien stait arrt  quelques pas; mais aussitt quil
stait aperu que larme avait rat, il lana furieusement son
tomahawk  la tte de lartiste. Si ce dernier net trbuche
fort  propos sur une pierre, videmment le projectile meurtrier
lui aurait fendu le crne. Se relevant de toute sa hauteur,
Halleck brandit son pistolet et lenvoya dans la figure bronze
de lIndien avec tant de force et de prcision, quil lui cassa
une douzaine de dents et lui dchira les lvres.

LIndien bondit en poussant un rugissement de bte fauve; mais il
fut reu par un foudroyant coup de pied dans les ctes qui
lenvoya rouler sur les cailloux.

La boxe pdestre aussi bien que manuelle, navait aucun mystre
pour Halleck, et sur ce terrain il tait matre de son ennemi; sa
seule crainte tait de le voir employer quelque nouvelle arme,
car lartiste navait plus que ses pieds et ses poings.

Aussi, ce fut avec un vif dplaisir quAdolphe le vit extraire du
fourreau un couteau norme, puis se diriger sur lui avec
prcaution.

Nanmoins, lartiste, nayant pas le choix de mieux faire, se
prparait  une lutte corps  corps, lorsquil entendit
sapprocher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
devait tre trop ingale pour quHalleck sy engaget autrement
qu la dernire ncessit. Aussi, rflchissant que ses jambes
staient reposes, et quelles taient admirablement prtes 
fonctionner, il slana plus prestement quun livre et se mit 
courir.

Inutile de dire que son adversaire acharn se prcipita  sa
poursuite; cette fois lartiste avait si bien pris son lan que
lIndien ft distanc pendant quelques secondes. Toutefois
lavance gagne par Halleck fut bientt reperdue; ce qui ne
lempcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
son portefeuille, dont, avec une tnacit rare, il navait pas
voulu se dessaisir; on aurait pu croire quil le conservait comme
un talisman pour une occasion suprme.

Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
les pas du Sauvage; son approche tait dautant plus dangereuse
quil avait retrouv son tomahawk.

Craignant toujours de recevoir, par derrire, un coup mortel,
Halleck se retournait frquemment. Cet exercice rtrospectif lui
devint funeste, il se heurta contre une racine darbre et roula
rudement sur le sol la tte la premire.

Le Sauvage tait si prs de lui, que sans pouvoir retenir son
lan, il culbuta sur le corps tendu de lartiste. Halleck se
releva dun bond, recula de trois pas, et voyant que lheure
dune lutte suprme tait arrive, il se prpara  vaincre ou
mourir; lIndien, de son ct, allongea le bras pour le frapper.

Il ny avait plus quune seconde dexistence pour Halleck,
lorsque la dtonation aigu dun rifle rompit le silence de la
solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
pieds du jeune homme.

Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tcher de
dcouvrir quel tait le Sauveur survenu si fort  propos; il ne
vit rien et ne parvint mme pas  deviner de quel ct tait
parti le coup de feu.

La premire pense de lartiste fut que la balle lui tait
destine, et stait trompe dadresse, mais quelques instants de
rflexion le firent changer davis.

Cependant, songeant aussitt que les autres Indiens devaient
approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
montra, la solitude tait rendue  son profond silence.

Aprs stre convaincu, par une longue attente, que tout
adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
cherchant une page blanche :

-- Si cette balle navait pas si bien t ajuste, jaurais du
imiter Parrhaseus; heureusement il ne sagit plus de cela, je me
garderai bien de laisser chapper la plus sublime occasion de
faire un croquis magistral.

Sur ce propos, il se prpara  enrichir son album dune tude sur
lindien mort devant lui.

CHAPITRE V
_UN AMI PROPICE._

Il ne faudrait pas croire que la main de lartiste tremblt
pendant quil crayonnait le portrait de lIndien abattu; si
quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, ctait la
suite de lexercice forc auquel il venait de se livrer, mais
lmotion ny entrait pour rien.

Comme un vieux soldat ou un chirurgien mrite familiaris avec
laspect de la mort, Adolphe considrait ce cadavre farouche et
hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
modle de nature morte.

Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tte, plaa tout le
corps dans le meilleur tat de symtrie possible, de faon , lui
donner une jolie tournure.

Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger leffet, il
se plaa lui-mme en bonne situation; et tout tant ainsi ajust
 sa grande satisfaction, il se mit  dessiner.

-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
flegme habituel; je ne suppose pas quon puisse appeler cela un
modle qui pose, Cest un modle qui gt.

Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
bientt termin, rang prcieusement dans le portefeuille, et le
portefeuille lui-mme mis sous le bras; puis Halleck se leva,
lestement pour se mettre en qute de Maria.

 ce moment, il prouvait une sorte dinquitude vague, et comme
un remords de navoir pas couru sur le champ et avant tout  la
recherche de sa cousine; un pressentiment fcheux sempara de lui
au fur et  mesure quil se rapprochait htivement du lieu o il
lavait laisse.

Ce ntait pas quil ft embarrass pour retrouver sa cachette;
Halleck avait une mmoire infaillible; dailleurs les
circonstances mouvantes dans lesquelles il avait explor cette
rgion, taient de nature  imprimer dans son esprit les moindres
dtails.

Sur le point darriver il sarrta, prta une oreille attentive,
mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
et se trouva devant le gros arbre entour de ronces.

-- Maria! scria-t-il, venez je crois le terrain dblay; nous
pourrons retourner sains et saufs  la maison.

Ne recevant aucune rponse, il entra prcipitamment dans la
cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
jeune fille ny tait plus.

Il demeura un moment interdit, respirant  peine, cherchant 
sexpliquer cette disparition.

Bientt, grce  ses habitudes optimistes, il fut davis quelle
avait profit dun instant favorable pour quitter ce refuge et
revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
Maria ntait pas femme  se laisser enlever sans rsistance; et
que si quelque mchante aventure lui tait arrive, elle aurait
fait retentir lair de ses cris dsesprs.

Cependant lartiste ntait pas entirement convaincu, ni sans
inquitude: car il savait que des Indiens taient dans le bois;
et il venait dapprendre dune faon mmorable que la nature de
ces braves gens ntait pas chevaleresque au point de respecter
quelquun dans les bois, ce quelquun ft-il une femme sans
dfense.

Il tait l immobile, hsitant, ne sachant quel parti prendre,
lorsquune clameur aigu frappa son oreille; ce cri provenait du
lac, ctait,  ne pas sy mprendre, la voix de Maria qui
lavait pouss.

Halleck bondit comme un daim bless, se prcipita tte premire,
 travers branches, et ne sarrta quau bord de leau, 
lendroit o il stait prcdemment install pour dessiner. L,
il regarda avidement dans toutes les directions, et aperut au
milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler  force
de rames.

Maria tait entre eux, ple, dsespre;  lapparition de son
cousin elle poussa un cri dappel, levant les bras
frntiquement, et aurait saut  leau si ses ravisseurs ne
leussent retenue.

Halleck navait dautre ressource que de gagner, en faisant le
tour du rivage, lavance sur le canot, et de lattendre au
dbarquement; quoique seul et sans armes, il slana bravement
avec lagilit de la colre et de lanxit, bien rsolu  ne pas
laisser chapper les Sauvages sans leur livrer une lutte 
outrance.

Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagn le
bord avant que le pauvre artiste et parcouru la moiti seulement
de la distance. Les Indiens sautrent rapidement  terre,
entranant Maria avec eux.

Adolphe, courant toujours  perte dhaleine, suivait avec des
regards furieux les fugitifs, lorsquil vit tout  coup un Indien
chanceler et tomber  la renverse. En mme temps les chos se
renvoyrent la dtonation dune carabine; le second Sauvage,
saisi de terreur, disparut comme sil avait eu des ailes.

En cherchant des yeux quel pouvait tre ce sauveur arriv en ce
moment si propice, Halleck dcouvrit Christian Jim, le fusil en
main, qui cheminait tout doucement  travers les rochers, et
arrivait auprs de la jeune fille perdue.

Halleck les et bientt rejoints; il serra affectueusement la
main de Maria, en murmurant quelques paroles que son motion
rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
venait de jouer si fort  propos le rle sauveur de la
Providence.

-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
vous tes un vrai Indien, vous!

Jim ne lui rendit en aucune faon sa politesse. Il se contenta de
le toiser, un instant, des pieds  la tte, et dit :

-- Courez, allez-vous-en dici! Les Indiens sont soulevs,
brlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez loncle John !

Malgr son extrieur glacial, il tait vident que Jim tait dans
une grande agitation. Ses yeux noirs lanaient  et l des
regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
farouche et dinquiet qui frappa les jeunes gens.

-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! scria Maria
encore ple et frmissante de terreur; conduisez-nous jusquen
dehors de ces bois terribles.

Sans rpondre, le Sioux les fit monter dans le canot quil
repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
lac  force de rames et vint aborder devant une clairire
traverse par un sentier qui conduisait aux habitations.

Jim passa devant, en claireur, loeil et loreille au guet, le
doigt  la dtente du fusil, marchant sans bruit, se drobant
dans les broussailles.

On passa ainsi tout prs du lieu o Maria stait cache.

-- Comment avez-vous eu limprudence de quitter une aussi
excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
habituel; je vous avais pourtant recommand, dune faon
formelle, de nen pas bouger jusqu mon retour.

-- Je me serais bien garde den sortir; on men a arrache. Ce
sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivs droit sur
moi et se sont empars de ma personne.

-- Mais alors, pourquoi navez-vous pas cri? je me serais ht
daccourir  votre secours.

-- Si javais pouss un cri, jtais morte... Ces
chevaleresques bandits me lont parfaitement fait comprendre 
laide de leurs couteaux.

-- Ah! voici mon revolver que javais lanc au visage du drle
qui ma attaqu.

Lartiste  ces mots, courut ramasser son arme, et dt se diriger
vers la gauche, car Jim avait chang brusquement de route pour
viter  Maria le spectacle hideux quoffrait le cadavre du
Sauvage tu le premier. Halleck reprit:

-- Mon opinion est que...

Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
brusque halte en prtant loreille dans toutes les directions, et
qui recula avec vivacit dans les broussailles :

-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant lexemple, les
Sioux viennent!

Tous trois disparurent sous lherbe, et restrent immobiles en
retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on nentendit pas
le moindre bruit; Jim se hasarda  relever la tte, non sans
prendre des prcautions infinies; lartiste crt pouvoir en faire
autant. Ses yeux furent terrifis dapercevoir une bande
dIndiens qui cheminait dans le bois lui-mme, sans froisser une
branche ni une herbe, sans laisser autour delle le moindre
bruit.

Ils taient nombreux, arms, peints en guerre; toutes ces figures
farouches semblaient autant de visages de dmons.

Ce sinistre bataillon de fantmes passa comme une vision
effrayante, courant  la cure des blancs, aspirant le carnage,
prparant lincendie. Le massacre du Minnesota tait commenc;
ctait lavant-garde quon venait de voir.

Les fugitifs restrent encore immobiles et muets pendant une
demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
en marche. Bientt ils furent sortis du bois sur le chemin direct
de la maison.

Maria tait agite de sinistres pressentiments; quelque chose de
secret lui disait que, pendant son absence, tout ntait pas bien
all dans la maison hospitalire de ses bons parents; elle
prouvait une fbrile impatience darriver, afin de sassurer par
ses propres yeux de ltat des choses.

Enfin, ils arrivrent sur le dernier coteau devant lequel
slevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
rien ny tait chang, rien ny trahissait la prsence de
lennemi.

Elle reprit aussitt son enjouement naturel, et poussant un grand
soupir de satisfaction:

-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble quon menlve une
montagne de dessus le coeur; javais les plus horribles
apprhensions!... il me semblait certain que quelque grand
malheur tait arriv, pendant notre absence,  loncle John ou 
quelquun de la famille.

-- Pensez-vous quil y et ici quelque autre objet plus attractif
que vous aux yeux des galants Sauvages?

-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu quil soit
blanc, offre un grand attrait  leurs tomahawks. Supposez que
cette pauvre petite Maggie et t  ma place, les Sauvages
lauraient enleve tout aussi bien que moi.

Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
ralit il ne quittait pas de loeil son interlocutrice encore
tout effare et haletante. Le mme sourire trange et mystrieux
se produisit encore sur ses lvres; en rsum il tait vident
que, malgr les terribles scnes quil venait de traverser, le
jeune homme se sentait dhumeur prodigieusement divertissante.

Quelques minutes scoulrent dans un profond silence. Enfin
Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout--fait
diffrent.

-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
regardez l-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
signifie cette fume, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
en si grande abondance.

-- Je lavais dj remarque depuis quelque temps. Jim! dites-moi
ce que vous pensez de cela.

Le Sioux retourna la tte et rpondit:

-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brlent, les indiens y
ont mis le feu.

-- Est-ce loin dici?

--  six, huit, dix milles.

-- En vrit, je le dis! scrie Maria plissant de terreur, ces
horribles Sauvages seront bientt ici.

En dpit de son stocisme affect, Halleck ne put dissimuler un
mouvement de malaise. Rellement le danger mortel qui tait
imminent ne pouvait se rvoquer en doute, et les sinistres
pressentiments de la jeune fille terrifie ntaient que de trop
relles prophties.

-- Que lenfer les confonde! murmura lartiste; quel esprit
malfaisant les anime donc? Cest le diable,  coup sr! Mais
enfin, peut-on savoir  quelle cause doit tre attribu ce
soulvement pouvantable?

-- Ils ne font quobir  leurs invariables instincts.

-- Ma chre cousine, rpondit Halleck dun ton doctoral, vous
faites erreur dune manire grave; telle nest pas la nature des
Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
noblesse et la loyaut personnifies; je les porte dans mon
coeur. Il ne sagit ici, videmment, que dobscurs vagabonds,
dun ramassis de coquins errants, dsavous par toutes les
tribus.

-- Ah! fit Maria sans lui rpondre: il y a quelquun sur le
belvdre de la maison. Ils ont pressenti le danger.

Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperurent le jeune
Will Brainerd, debout sur le toit,  demi cach par une chemine,
et lanant ses regards dans toutes les directions. Il fit  Jim
un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais  la
suite duquel le Sioux hta le pas.

Toute la maison de loncle John tait bouleverse par les
prparatifs de combat et de fuite.

Les tourbillons de fume qui obscurcissaient lhorizon avaient
parl un lugubre langage, facile  comprendre; du haut de son
observatoire, Will avait aperu le dtachement indien qui avait
ctoy le lac.

Au premier abord, on avait pu croire quils se dirigeaient vers
le _Settlement_, et dans lattente dune agression prochaine, on
avait attel les chevaux aux chariots, pour tre plus tt prt 
fuir.

Mais la horde sauvage ayant chang de direction; dautre part,
labsence de Maria et dHalleck se prolongeant, loncle John
suspendit son dpart pour les attendre. Bien entendu que la
question de fuir ne fut pas mise en dlibration.

Ctait le seul parti  prendre.

Ces prparatifs de mauvais augure, ces chevaux attels,
frapprent de suite les deux arrivants; Halleck lana un regard 
Maria.

-- La prolongation de notre sjour ici, parait douteuse, observa-
t-il; loncle John a pris lalarme.

-- Certes! il serait trange quil et pris quelque autre
dtermination, en prsence de tous ces affreux prsages. Mais,
qui aurait pu croire  de pareilles horreurs dans ltat de
Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je nai quun
dsir ardent, cest de mloigner le plus promptement possible.

-- Eh bien! Non pas moi! chre cousine. Maintenant, je le
confesse, mon opinion sur les aborignes devient douteuse; il y a
comme un brouillard dans mon imagination. Avant de men aller, je
veux claircir la question; je veux, sil est possible,
rhabiliter ces pauvres Indiens  mes yeux, dans toute leur
splendeur.

--  Adolphe! vous serez donc toujours une tte folle? Si vous
avez peur de perdre votre affreux ftichisme pour les Sauvages,
il vaut. mieux vous en aller sans pousser lexamen plus loin;
car, croyez-moi, la dsillusion sera terrible.

-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit lartiste en riant; Ah mais!
jy songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis dlicieux
que...

-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
tournant le dos pour courir dans la maison.

Au mme instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
informa la famille quaucun ennemi ntait visible  lhorizon,
bien que les symptmes de bouleversement et dincendie se
multipliassent dans les alentours.

-- Je mtonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
a t pargn jusqu ce moment.

Toute la famille se runit alors en un vrai conseil de guerre;
les dlibrations furent brves et concluantes. Une fuite trs
prompte fut dcide, comme tant le seul et unique moyen de
salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
cent pour craindre lirruption dune bande de Peaux-rouges
apportant avec elle le carnage et lincendie, et une seule chance
de ne pas tre envahi; toute minime que ft cette dernire
probabilit, elle inspira  loncle John quelques modifications
dans son plan de fuite.

Il fut rsolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
accompagns par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
plus lger, et, quils se dirigeraient  toute vitesse, vers
Saint-Paul, de faon  sortir le plus tt possible du territoire
de Minnesota et viter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
soulevs.

Will et Halleck devaient rester, attendant lissue des
vnements, dans le but de protger, sil tait possible, le
_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isols.
Bien entendu, ils se tenaient tout prts  fuir en cas de
ncessit.

En outre, ils taient munis chacun dune bonne carabine, dun
revolver, dun bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
leur manquaient pas. Moyennant ces prparatifs, ils pourraient se
dfendre avec succs contre les rdeurs qui viendraient  se
prsenter.

Loncle John leur recommanda expressment de nengager une lutte
que lorsque les chances de succs seraient videntes; attendu que
lorsque le sang avait coul, les Sauvages du Minnesota devenaient
des dmons incarns. Halleck accepta fort lgrement les
recommandations et lopinion de son oncle; il prtendit quon
calomniait ces pauvres gens.

-- Nous nous rendrons directement  Saint-Paul, conclut
M. Brainerd; si vous tes obligs de dguerpir, suivez nos
traces; Will connat assez le pays pour vous guider dune faon
sre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligs
de fuir absolument.

Fuir... non! mais nous en aller... oui! rpliqua Halleck dun ton
suffisant; si lIndien se prsente, de deux choses lune: ou il
sera facile  apprivoiser, ou il sera mchant. Si bon il est, ma
thorie sera dmontre; sil fait le mchant nous le corrigerons;
voil tout!

Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.

-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie  laquelle cette
manire sans faon denvisager ces terribles ralits semblait
incomprhensible.

-- Je suis dans la ralit, Maggie, croyez-le bien, jy suis!
Personne narrivera  me convaincre que ces pauvres indignes du
Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait leffet dune
terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
aveuglent lesprit. Votre frre sen est aperu lt dernier, 
Bull-Run.

Loncle John, ainsi que sa femme, et Maria soccupaient
activement dentasser dans le chariot les objets de plus
indispensable ncessit; pendant ce temps, Will, pensif et
soucieux, tait remont  son observatoire arien sur le toit de
la maison.

Lartiste avait fait quelques tentatives pour aider 
lembarquement des colis, mais, dans son tourderie, il navait
russi qu casser plusieurs pices de porcelaine, et  faire
rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
il se rsigna donc, en riant,  abandonner cette tche  des
mains plus prudentes ou plus adroites.

Maggie lobservait avec tonnement; son esprit doux et srieux ne
pouvait comprendre une telle lgret.

-- Votre indiffrence me confond, lui dit-elle; surtout aprs
votre aventure que Maria ma raconte.

-- Ah! oui, vraiment! murmura lartiste, en distillant la fume
avec symtrie par les deux coins de sa bouche; coutez, jen ai
fait un dessin capital! Jai quelque intention de lenvoyer 
Harper... mais cest trop beau pour lui. De ma vie, je navais eu
un sujet dont la pose soit dune docilit plus parfaite. Ah! mais
oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!

-- Et, si Christian Jim ne stait pas trouv l?...

-- Ma foi! je conviens quil ma rendu un fameux service, je me
rjouis den convenir; jaimerais le rcompenser magnifiquement
pour cela.

-- Il ne dsire et nacceptera rien qui ressemble  une
rcompense; mais je puis vous dire ce quil recevrait avec un
plaisir extrme.

-- Quoi donc?

-- Une Bible; jai t assez heureuse pour lui apprendre  lire
cet t, il peut en faire un usage trs satisfaisant pour lui.
Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il dsirait parvenir 
comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
parl. On lui en a donn une copie partielle et grossire quil
ne manque jamais de prendre avec lui et quil porte partout dans
ses courses; mais je sais quil sera dans le dernier ravissement
sil devient possesseur dun de ces beaux volumes quon trouve
dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
nen ayez avec vous.

Lartiste rougit et balbutia dun ton embarrass:

-- Jai honte de vous avouer que je nen ai pas ici; mais je
saurai bien men procurer et ce sera tout ce quon peut trouver
de splendide.

-- Oh!... vous dites que vous nen avez pas avec vous?... demanda
avec tonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
bleus, expressifs, empreints dune affectueuse mlancolie.

-- Non... pas avec moi... Mais jen ai plusieurs  la maison! Ce
sont des cadeaux de ma mre, de mes soeurs, et de quelques jeunes
ladies qui sintressent  mon salut.

-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
prsentant une bible quelle sortit de sa poche; Je ne vous
demanderai quune seule chose, cest dy jeter un coup doeil de
temps en temps. Aucune crature raisonnable ne doit laisser
passer un jour sans en lire quelques versets; je nose pas vous
en rclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.

-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui rpondit
lartiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
venait de lui faire sa jeune cousine.

Le ton srieux, les manires graves et douces de Maggie, le
parfum dingnuit et de candeur affectueuse qui schappait de
ses moindres actions, tout en elle avait parl dune manire
trange au coeur dAdolphe. En sa prsence, il se sentait moins
railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-tre, sils
eussent eu, sur le moment,  braver la fureur des Sioux aurait-il
combattu avec un nouveau courage, entirement diffrent de ses
bravades prcdentes.

-- Jen ferai une bonne lecture,  la premire occasion
favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
une certaine motion; aujourdhui mme, dans laprs-midi, aprs
votre dpart, jaurai longuement du loisir pour cela.

-- Pas tant que vous le croyez, peut-tre, rpondit la jeune
fille sans dissimuler un lger tremblement dans sa voix; je vous
lassure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
de nous, et vous ny songez pas.

-- Ta! ta! ta! rpliqua lartiste en reprenant ses manires
frivoles pour cacher son trouble, vous tes nerveuse et
impressionnable; chassez de pareilles ides puriles.

Mais, en dpit de son assurance, il sentit comme un frisson
traverser tout son tre; jamais, dans le cours de son existence,
pareille impression ne stait produite en lui; durant quelques
secondes, il se sentit glac et dcourag.

Nanmoins, cette priode dabattement ne fut pas de longue dure;
il reprit presque aussitt son assurance imperturbable :

-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
Maggie; mais javoue que vos timidits daujourdhui, me jettent
vraiment dans le doute  cet gard.

-- Jai lme ferme cependant il me semble, repartit la jeune
fille avec un sourire mlancolique; mais vous ne pouvez exiger de
moi que je ne partage point des craintes manifestes par tout le
monde except par vous.

-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivs
sains et saufs  Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
revenus  la ferme!...

-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Quest devenu Jim?
voil longtemps que je ne lai pas vu.

-- Il est par l-bas, dans un petit coin de la prairie, en
observation de son ct; Will est en vedette sur le toit, il y a
donc peu de risques quun ennemi puisse nous aborder sans avoir
t aperu. Soyez donc sans crainte pour le moment.

Ah! japerois loncle John et nos gens qui ont termin
lamnagement du wagon.

Effectivement, le chariot tait rempli, bourr, lest de tous les
objets quil pouvait contenir: on et dit un navire frt pour
quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille sy
installrent; ce fut ensuite au tour de loncle John.

Et Jim, o est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voil qui
arrive.

LIndien apparaissait  peu de distance; M. Brainerd suspendit
son dpart pour lui dire adieu.

-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite  son fils toujours
perch sur son observatoire.

On changea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
enfin, le lourd vhicule sbranla, et sloigna en craquant.

-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
cria M. Brainerd.

-- Ne craignez rien pour moi, dit lartiste en sadressant plus
particulirement  Maggie; cest vous qui mritez toute notre
sollicitude.

-- Adieu! rpondit la jeune fille; noubliez pas la Bible.

Bientt on allait se perdre de vue, lorsquune exclamation
pousse par Will suspendit la marche.

Tous sentreregardrent, haletants, dans une anxieuse attente.

CHAPITRE VI
_INDCISION._

Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
position dintercepter la route des fugitifs, trois Indiens
venaient dtre signals par le jeune Brainerd. Selon toute
probabilit ce ntaient pas des amis; dans lincertitude
provoque par cette crise redoutable, il y avait mille
prcautions  prendre. Wll stait donc empress de prvenir le
dpart de sa famille.

-- Quest-ce quil y a encore? demanda loncle John en rprimant
tout signe dinquitude, afin de modrer la terreur des femmes.

-- Il faut quon menvoie Jim, cria Will; japerois,  lest,
certains symptmes que je naime pas.

Le Sioux entra vivement dans la maison, et linstant daprs il
parut sur le toit,  ct de Will. Un seul regard lui suffit pour
reconnatre que les apprhensions du jeune homme taient
parfaitement fondes. Toute la famille en ft aussitt instruite.

-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
viter, scria Will.

-- Je crois que vous pourriez supprimer lennui de cette
rbarbative rencontre, observa lartiste en jetant un regard
farceur  Maria.

-- Comment donc? demanda cette dernire prcipitamment.

-- En faisant un dtour pour prendre une autre route, ou, plus
simplement, et ne partant pas du tout.

-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
partir maintenant.

-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indiffrence;
tout a nest autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
qui prennent lair, admirant les beauts de la nature et faisant
leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-tre un
artiste parmi eux? Quant  moi, je suppose que, ne pouvant pas
dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
nuit aux promenades sentimentales.

Chacun regarda Halleck pour savoir sil ne donnait pas quelque
signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
fumait son cigare plus mthodiquement, plus tranquillement que
jamais. Tout  coup il porta la main  sa poche et la fouilla
vivement comme sil se sentait illumin par une ide subite.

-- Ah! que je suis tourdi! scria-t-il, jai l sur moi une
lorgnette, mieux que cela, un petit tlescope; ce sera fort
commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
pas que je ny aie pas song plutt; nous en aurions dj tir
fort bon parti, quand ce neut t que pour reconnatre le canot,
lorsque avec Maria nous tions sur le bord du lac.

Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout dun trait
jusquau toit. Il offrit dabord son instrument au Sioux: celui-
ci layant refus; il le passa  Brainerd qui aprs avoir regard
un moment, scria:

-- Je vois trois Indiens cachs dans un bas fonds, comme sils
attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
couchs  plat ventre dans lherbe.

-- Sont-ils dans un buisson?

-- Non, au commencement dune clairire.

-- Eh bien! cest tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
la lunette, je vous prie.

-- Apercevez-vous ceux qui sont tendus sur le sol? demanda Will
 Jim, pendant que lartiste faisait son inspection.

-- Oui, une demi-douzaine renverss par terre.

-- Que pensez-vous de ?

-- Je ne peux pas savoir.

-- Ne pensez-vous pas quils soient l pour nous pier?...

-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will,  quoi cela leur
servirait-il, scria lartiste en repliant solennellement son
instrument de longue vue; du moment quon peut les signaler 
deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
impossible de nous surprendre; sils ne peuvent russir  nous
surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
aucun mal, sils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
sont pas  craindre, pourquoi vous effrayez-vous? Cest raisonn,
ce que je vous dis-l, hein!

-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous rpondre, sinon que je
regarde comme bien difficile de deviner les tnbreuses malices
des Indiens. Ils sont si russ, si audacieux, si entreprenants
que fort souvent ils accomplissent des choses incomprhensibles.

Will reprit la lunette, et aprs en avoir fait usage, annona que
les Sauvages taient sur pied; mais que leur nombre tait
augment; sans doute les compagnons quils attendaient les
avaient rejoints.  ce moment on pouvait les distinguer  loeil
nu, mais seulement dune faon vague et incertaine.

-- Misricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! scria tout 
coup Will, incapable de matriser son motion.

-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garon! ne va pas
tagiter comme cela, au point dpouvanter les autres l-bas dans
le chariot.

-- pouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-l
seront ici dans une demi-heure!

-- Bah! quest-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
tu verras que prcisment ils ne viennent pas de ce cot.

Lartiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait tre
sr de rien, car les mouvements des Sauvages taient si
incertains, si errants, quon ny pouvait rien comprendre. Aprs
avoir march  droite et  gauche sans but apparent, ils
commencrent  se diriger sur la maison.

Ces tranges rdeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
duquel ils connaissaient dailleurs lexistence; suivant toute
probabilit, ils dbattaient entre eux le point de savoir sils
sen approcheraient ou non.

Pendant que le jeune Brainerd les piait avec une consternation
toujours croissante, ils changrent de direction une troisime
fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
loignait considrablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
lanxit avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
travers du tlescope. Lentement, dun mouvement imperceptible
comme celui dune aiguille dhorloge, les Sauvages continurent 
dcrire une courbe quon aurait pu croire trace avec un compas,
et qui ne semblait, ni les loigner, ni les rapprocher de la
ferme.

-- Tout va bien! scria alors lartiste: ces Peaux-rouges ne
veulent pas nous inquiter le moins du monde. Que Diable! jai lu
assez de livres sur leur compte, pour my connatre!

-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
rapidit.

Will tait trop assig de terreurs et dapprhensions pour
quitter son poste arien. Mais Adolphe navait pas les mmes
raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
dchanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
mit en route.

Les deux chevaux qui lentranaient, malgr son bagage
considrable, et le poids de cinq personnes, taient de robustes
animaux accoutums aux travaux de la ferme, et quoique un peu
lourds, ils taient capables, lorsquon les pressait un peu, de
fournir rapidement une longue traite.

Halleck et son ami Will Brainerd restrent en observation toute
la journe. Leur poste tait tout simplement la partie plate du
toit; abrite par une chemine,  laquelle on arrivait par
ltroit chssis dune lucarne.

Lartiste sinstalla sur les tuiles avec la nonchalance tourdie
qui lui tait habituelle, sarma de son tlescope, et le braqua
sur les amis qui sloignaient, son intention tant, pour se
distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu leur
complte disparition.

Will, debout  ct de lui, se retenant dune main  la chemine,
partageait ses regards entre les rgions ennemies o il
souponnait la prsence des Indiens, et la rgion bien chre que
parcouraient les bien-aims fugitifs.

Au milieu de ses investigations il aperut de nouveau les
Sauvages groups qui semblaient avoir encore une fois chang de
direction; peut-tre dlibraient-ils sur quelque plan diabolique
organis pour capturer les Blancs qui sefforaient de leur
chapper.

-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir danxit; quel infernal
projet trament ces Peaux-rouges? Je commence  perdre toute
esprance de salut!

-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...rpondit lartiste sans
abaisser son tlescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
quils ne songent  rien de particulier; ce dont je suis certain
cest que vous tes terriblement souponneux, mon cher enfant!
Contentez-vous donc dinspecter votre part dhorizon, et laissez-
moi tranquille  la mienne.

-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
mains avec anxit, il mest impossible dtre tranquille lorsque
je vois de telles choses. Il se prpare l-bas des vnements
terribles et cruels, que Christian Jim mme ne souponne peut-
tre pas. -- Hol! voici cette vermine qui se remet en marche!
Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !

-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Ocan de
lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
sang-froid, un peu de raison sil vous plat, mon petit ami!
Continuez  inspecter tranquillement lhmisphre qui vous est
chu en partage; quant  moi, je sonde mon horizon avec des yeux
infatigables; je ne laisserai rien chapper, soyez en sr!

Sans se laisser calmer par les affirmations de lartiste, le
jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
de surveiller la plaine o les Indiens continuaient de rder
comme des btes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement 
lextrmit dune clairire; ils disparurent bientt derrire
limpntrable rideau des forts, et le coeur du jeune homme se
serra involontairement en les perdant de vue.

Aprs tre rest muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
lartiste qui tenait activement sa lunette  hauteur des yeux,
comme si elle lui et rvl un spectacle trs intressant.

-- Les voyez-vous encore? demanda Will.

-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: rpliqua
Halleck.

-- Et maintenant quapercevez-vous de suspect?

-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit lautre, en
recommenant son inspection avec un soin tout particulier, comme
sil et voulu approfondir une question douteuse.

-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette  son
tour.

Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.

-- Ce nest gure la peine,  prsent, ils sont si loin! Vous
napercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir  les
garder en vue, quen gardant ma lunette parfaitement immobile,
toujours dans la mme direction.

Heureusement, pour sa tranquillit desprit, Will naperut point
ce qui avait si fort attir lattention de son cousin: il aurait
vu avec une inquitude horrible, une bande de Sauvages en pleine
poursuite, sur les traces des fugitifs.

Halleck navait pas voulu lui faire connatre un mal sans remde;
dans la crainte quil ne vnt  les dcouvrir, Adolphe lui reprit
sur le champ le tlescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du dsert
lui rappela de terribles souvenirs.

Il tait tard dans laprs-midi; quelques bouffes de vent,
annonant un orage, firent  ployer les cimes des arbres. Il en
rsulta un peu de fracheur, ce qui rendit la position des deux
jeunes gens plus supportable; car, jusque-l, ils avaient rti
sur les tuiles chauffes par le soleil.

Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, sassit  ct de
lui.

-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
ces sombres enfants de la fort, je men rjouirai
considrablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
denrichir mon album.

-- En vrit! grommela Brainerd vex au plus haut degr, je ne
puis deviner si votre indiffrence est relle ou affecte.
Certes! votre exprience de ce matin devrait avoir dmoli une
notable portion de vos ides baroques sur les Indiens!

-- Pas une particule nest change chez moi, riposta lartiste
avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux naurait pu
tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
 Saint-Paul!

-- Oui!... si le ciel nous accorde dy revenir jamais... Vous
pouvez bien vous mettre une chose dans lesprit, Adolphe; cest
quavant dtre sorti du Minnesota, vous aurez, plus dune fois,
senti votre sang se figer dhorreur dans vos veines. Jai vcu
assez longtemps chez les indiens pour savoir quils ne reculent
devant aucun crime, ou plutt, il nexiste pas de crime pour eux.
Je vous le rpte, Adolphe, la mort est prs de nous tous; une
mort plus cruelle que nous ne pouvons limaginer.

Cependant la nuit approchait, et avec elle lombre pleine de
perfidies et de mystres. Brainerd devint plus triste, plus
inquiet encore.

Halleck, au contraire, redoubla daisance, dindiffrence, de
sang-froid.

Aprs avoir fait de nouveau usage du tlescope, il se mit 
siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
rflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.

Le ciel continuait  se couvrir de gros nuages noirs; il devint
vident que la pluie ne tarderait pas  tomber avec une grande
abondance. Aprs avoir complt toutes ses observations
mtorologiques et autres, Halleck songea  quitter le poste
arien o ils taient juchs depuis plus de cinq heures, il
demanda  Brainerd sil ne jugerait pas  propos de descendre, du
moment que lobscurit nocturne venait paralyser tous leurs
efforts dobservation.

-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexit est
grande, soupira Brainerd dcourag; quon regarde au nord ou 
lest, on ne voit partout que la rverbration des flammes dans
le ciel. Nous sommes en plein dsastre Adolphe! Il y a autour de
nous une atmosphre de sang, de dsastre, de dsolation. Voyez
dans la direction du nord,  gauche de ce massif de fort, se
trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est  dix milles de
distance, environ, je suppose quelle recevra le premier choc des
sauvages.

-- Eh bien! lorsque lincendie clatera chez M. Smith, alors, 
mon avis, il sera temps de prendre une rsolution.

-- Regardez, scria Brainerd

Tremblant, perdu, le jeune homme appuya sa main sur lpaule de
lartiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
parler. On y distinguait un point lumineux dont lintensit
ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
flammes largies et dvorantes compltaient leur oeuvre de
destruction.

-- Que vous avais-je dit? regardez! rpta Will avec une sorte de
terreur triomphante.

-- tes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posment
lartiste

-- Assurment! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
mme.

-- Quelle est sa famille?

-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.

-- Quelle sorte de gens sont-ils?

-- Ah! ! mais o voulez-vous en venir avec ces questions,
Adolphe?

-- Le pre ou la mre sont sans doute fort ngligents? ils ne
surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
tte baisse?

-- Aprs? o voulez-vous en venir  la suite de ce verbiage?

--  rien; seulement je pense quils auront laiss les enfants
jouer avec le feu et ces petits drles auront allum un incendie.

-- Un idiot ou un imbcile pourraient seuls concevoir quelques
doutes sur lorigine de ce feu!

-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
nadmets pas; que vous proposez-vous de faire?

-- Mon pre nous a confi la garde de ces lieux; nous sommes les
uniques dfenseurs de presque toute notre fortune; il est de
notre devoir dy rester jusqu la dernire extrmit. Je vais
descendre  lcurie pour harnacher nos chevaux de faon  ce
quils soient prts  partir  lheure suprme; ensuite nous nous
remettrons en observation.

Will descendit pour faire les prparatifs dont il venait de
parler; lartiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
de lcurie, et les cacha dans un fourr tout proche, o il
pouvait esprer que loeil subtil des Indiens ne les dcouvrirait
pas. Aussitt aprs il rejoignit Halleck.

Il ny avait pas moyen den douter; les hordes indiennes avaient
commenc leur oeuvre de mort et de dvastation: au nord, 
louest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
tranes de flammes qui semblaient rendre les tnbres plus
profondes et plus redoutables.

Loreille du jeune homme effray avait cru entendre, aussi, par
intervalles, des cris, des vocifrations, des plaintes
dchirantes, parses dans cette atmosphre dpouvante.

Il lui aurait nanmoins t impossible de discerner,  coup sr,
si ctait une illusion ou une ralit lugubre; lorsquil et
rejoint Halleck, il lui demanda sil navait rien entendu de
semblable. Ce dernier lui rpondit ngativement.

Il nest pas certain que cette rponse ft lexpression de la
vrit; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd ny regardait
pas de si prs.

CHAPITRE VII
_LOEUVRE INFERNALE._

-- Avez-vous fait quelque autre dcouverte particulirement
alarmante? demanda lartiste  son cousin.

-- Non, pas pour le moment; et vous?

-- Peut-tre oui, suivant votre manire de voir. Apercevez-vous
ce gros tronc darbre, l-bas, droit devant vous?

-- Oui.

-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
cachs derrire. Je nen suis pas absolument sr, mais je
tiendrais un pari sil le fallait.

Brainerd jeta un coup doeil dans la direction indique;

-- Halleck! murmura-t-il  voix basse aprs un court examen; au
nom du ciel! quittons ce poste o nous sommes si fort en vue!
voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?

En mme temps il lui saisit le bras et lentrana par la lucarne.
Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparatre pour
examiner ltat des choses.

-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnatraient
immdiatement que nous sommes en mfiance. Descendons au second
tage; l nous pourrons sans inconvnient les surveiller  notre
aise.

Les deux jeunes gens, munis chacun dune carabine, descendirent
avec prcaution, et traversrent doucement une grande chambre
ferme. Halleck, moins familiaris avec les lieux que son cousin,
se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
tapage excrable, en punition duquel Brainerd aurait souhait de
bon coeur quil se rompt le cou.

-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
maintenant!

Les volets, en chne pais, taient solidement ferms. Ils
portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
pivots, le jeune Brainerd pratiqua une claircie, inaperue du
dehors, mais bien suffisante pour leur permettre dapercevoir
tout ce qui pouvais se passer autour deux.

Mais, au moment o les deux cousins allaient placer loeil  ce
Judas improvis, un coup violent frapp  la porte dentre les
fit tressaillir; en mme temps une voix rude cria en bon anglais:

-- Ouvrez-moi!

-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connatre que
nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence 
lartiste.

-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, rpondit lautre sur
le mme ton, en quittant la fentre pour aller vers une croise
de lescalier qui tait directement au-dessus du portail.

Avec des prcautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
les deux assigs se rendirent ensemble  ce nouveau poste
dobservation.

Le premier coup doeil fut de nature  les consterner; plus de
douze Indiens gigantesques taient groups devant lentre.

-- Ah! voil le moment dagir! murmura Halleck.

-- Rien! rien  faire! mon pauvre ami, si ce nest de songer 
fuir le plus tt et le plus adroitement possible.

Mais la porte commenait  sbranler sous les coups ritrs;
les cris ouvrez! se renouvelaient avec une violence imprieuse.
Les jeunes gens descendirent  pas de loup jusquau rez-de-
chausse.

-- Maintenant, dit lartiste, allez faire tous vos prparatifs
par la porte de derrire; moi, je vais parlementer avec eux.

-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrmit,
rpliqua Brainerd, refusant dobir; dautant mieux que vous
choisissez un parti qui frise la folie.

-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
amicalement dans la direction indique; nous navons plus rien de
mieux  faire.

-- Quarrivera-t-il de vous?

-- Ah! tu mennuies! Est-ce que jai peur? moi! Mais, cest mon
affaire toute spciale cette entrevue de parlementaire!

-- Dcidment, cest un vrai suicide auquel vous songez-l; je ne
men rendrai assurment pas complice! fit Brainerd en rsistant
toujours.

-- Ce nest point ainsi que je lentends, parbleu! tu vas
tvader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prt, et je ne
tarderai pas  te suivre.

Il fallait bien se rendre  la gnreuse obstination dHalleck;
la porte de derrire ft doucement ouverte; aucun Indien
napparaissait de Ce ct. Will se glissa dehors sans bruit, et
Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
redoublaient.

-- Qui va l? demanda-t-il dune grosse voix.

-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigus; ils
sassoiront un peu pour se reposer.

-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?

-- Non! ils sen iront bientt, ne resteront pas longtemps,
fatigus; ils veulent sasseoir un peu pour se reposer.

-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
peu ce qui en rsultera; si a, ne vous va pas, cherchez
ailleurs.

Un profond silence accueillit cette rponse. Puis, tout  coup,
la porte reut une telle borde de coups quelle en trembla sur
ses gonds.

 ce moment lartiste fut davis quil fallait aviser. Sans
avoir de projet arrt, il slana lestement par lissue drobe
quavait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de faon
 ne laisser aucun indice qui pt trahir son mode dvasion.

Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
sauva la vie; car,  la minute mme o il gagnait le large, la
grande porte tait enfonce et les Sioux entraient en forcens
dans la maison.

Bien en prit  Halleck davoir referm lissue secrte, car, au
bout de quelques secondes, les Sauvages auraient t sur ses
talons. Mais, napercevant rien au rez-de-chausse, ils
supposrent que leur invisible interlocuteur avait gagn les
tages suprieurs, et slancrent  sa poursuite dans les
escaliers.

Dabord, Halleck sarrta dans le jardin pour observer les
environs et prta loreille, cherchant surtout  retrouver son
cousin. Au bout de quelques instants, napercevant et nentendant
rien, il se mit  marcher tout doucement, la carabine en main, le
fameux album sous son bras, et un cigare non allum aux lvres.

La seule msaventure qui lui arriva, fut de rencontrer  hauteur
de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
faillit lui scier le cou.

Une fois hors du jardin, sous labri dun grand arbre, il
sarrta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
toujours les habitants quils supposaient cachs dans quelque
coin.

-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
nuit, si  vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
il est dans lopinion dun certain gentleman de mon ge et de ma
ressemblance, que vous chercherez trs longtemps sans trouver sir
Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrs!  lavantage de
vous revoir.

Il aurait t imprudent de sattarder auprs dun aussi dangereux
voisinage. Lartiste se mit donc  chercher lendroit o Brainerd
devait lattendre avec les chevaux, mais,  son grand dplaisir,
il ne trouva rien; aprs avoir ttonn dans les broussailles
pendant quelques Instants, il en fut rduit  croire que lautre
lavait abandonn seul au milieu de ce formidable danger.

Cette pense ne le laissa pas sans motion; il saventura mme 
appeler Will plusieurs fois, dune voix contenue. Enfin, ne
recevant aucune rponse, il prit la rsolution de se tirer
daffaire tout seul.

La position, incontestablement, tait fort pineuse; seul, avec
une carabine  un coup pour toute dfense, en regard dune bande
dIndiens enrags pour la magnanimit desquels il navait plus la
mme admiration, Halleck se voyait fort embarrass sur le parti 
prendre.

Nanmoins, il dlibra avec une lucidit qui lui faisait honneur.

Rester tapi dans le fourr jusquau matin, ctait littralement
se jeter dans la gueule du loup. Dautant mieux que, depuis
quelques instants, lincendie qui dvorait le _Settlement_
entier, clairait comme un soleil tous les bois dalentour; il
devenait impossible de sy cacher.

Dautre part, fuir  travers champs dans la direction de Saint-
Paul, tait un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
nentrait pas constitutionnellement dans la tte de lartiste,
dadopter ce systme peu chevaleresque dvasion, autrement
quen cas de ncessit absolue.

-- Que la peste ltouffe! grommela-t-il; o ce jeune animal
peut-il stre fourr avec ses chevaux? Hol h!

Seul, le craquement sinistre de lincendie lui fit rponse; de
longues tranes de flamme, blouissantes de blancheur, percrent
la fume comme des clairs. Halleck recula instinctivement
lorsquil se vit tout illumin par ce jour funeste.

Dans ce mouvement rtrograde, il faillit se heurter contre un
grand Sauvage dont il navait assurment pas souponn la
prsence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
quil let arm sa main tait emprisonne dans celle de
lIndien. Cependant aucune lutte ne sengagea, car lartiste, 
sa surprise extrme, sentit ltreinte de son adversaire se
relcher amicalement.

-- Moi, bon pour homme blanc. Courez l-bas. On attend.

Et le gant Sauvage disparut comme un mtore, laissant Adolphe
plus intrigu que jamais.

-- Voil le vrai Indien! Murmura-t-il aprs quelques instants de
rflexion; il confirme pleinement mes thories! Que le diable
lemporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
deux coups de crayon?... Cest un type splendide! Jaimerais
faire change de cartes avec lui. Comment a-t-il russi 
dnicher Brainerd?

Il ne vint pas, une seule minute, , lesprit dHalleck, la
pense que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
chemin au bout duquel lattendait une mort horrible. Aussi, sans
hsiter, il marcha vivement au point dsign. Pendant le trajet,
il aperut  droite et  gauche des Indiens  cheval;
heureusement il se faisait bien petit dans lherbe et se glissait
fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
dcouvert; mais il convint, lui-mme, plus tard, que chaque
reflet dincendie lui semblait lclair dun rifle, et que plus
dune fois il menaa de loeil quelque grosse racine, la prenant
pour un Indien embusqu dans lombre.

Nanmoins ses opinions constitutionnelles sur les aborignes ne
furent pas sensiblement modifies; on laurait invit  exposer
sa thorie nouvelle, quil naurait pas hsit  dire: Le Sioux
a des moments demportement inous, mais, au milieu mme de ses
plus grandes exasprations, il sait user dune chevaleresque
magnanimit envers lhomme blanc.

Aprs avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
trois formes vagues, groupes ensemble; ctaient Brainerd et les
deux chevaux quil tenait par la bride.

Adolphe let bientt rejoint.

-- Vous me pardonnerez, se hta de dire Will, si je ne vous ai
pas exactement tenu parole; jai t forc de mloigner, ma
cachette tait trop proche; jaurais t dcouvert sur-le-champ.

-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvr, car, en
effet, il y avait dans cette rgion infernale, des coups de jour
fort dangereux.

-- Comment avez-vous russi  me trouver?

-- Un noble, majestueux, estimable Indien Amricain ma indiqu
ma route, spontanment, et sans aucune question de ma part!

-- Ah! oui ctait Paul: un autre Sauvage converti.

-- Mais, sil est chrtien, que vient-il faire dans cette
bagarre?

-- Il a t contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
presque sr quil nen fait que tout juste afin de se mettre 
labri des soupons; et quau contraire il pie les occasions de
nous tre secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.

-- Jaimerais  cultiver sa connaissance;  lui faire compliment
sur la noblesse de ses procds.

-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
prts  disparatre.

Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournrent
pour jeter un regard vers le lieu de dsolation quils
abandonnaient. La maison toute entire ntait quune masse
incandescente du sein de laquelle schappaient  longs
intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
dun colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphre
rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
saisissante du chaos!

-- Ah vraiment! cest trop, cent fois trop malheureux! murmurait
Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon pre est
ruin.

Quel malheur de voir brler ainsi le seul asile de la famille,
sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!

-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, nen doutez pas, ces
malheureux qugare un moment de passion rtabliront ce quils
ont ruin, lorsquils seront rentrs dans le calme de leur
conscience.

Brainerd ne part accorder aucune attention  cette mtaphysique
trop alambique pour tre consolante.

-- Au milieu du dsordre qui prside  tous leurs mouvements,
poursuivit-il sans rpondre au discours dHalleck, ils ont lair
de se grouper tous sur le ct oppos de la maison; je voudrais
bien savoir ce quils veulent faire; faisons un dtour pour nous
en assurer.

-- Vous attendrai-je ici?

-- Il ny a aucun inconvnient, car le champ est libre pour
courir au premier signe de mauvais augure, lancez-vous dans la
prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
vous rejoindrai le plus tt possible.

-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que jaie des
craintes sur notre sort; mais jai hte den finir avec toutes
ces incertitudes.

Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
faon , tourner la maison, et  dcouvrir sa faade oppose.
Halleck mit pied  terre et sadossa  un gros arbre, aprs avoir
pass  son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
assez dimpatience, maugrant de ne pas avoir un cigare allum.

Bientt un lment nouveau dinquitude vint se joindre  ses
motions premires. Non contents davoir livr aux flammes le
btiment principal, les Sauvages avaient incendi toutes les
constructions accessoires; de sorte que la circonfrence du
dsastre stait successivement agrandie, au point de refouler
les Indiens  une grande distance, tant la chaleur tait devenue
intolrable. Tout le voisinage, et notamment le point o se
trouvait Halleck, taient devenus fort dangereux  cause des
rdeurs qui sy rpandaient.

Son inquitude devint si vive quil fit un demi-tour vers lEst,
et narrta sa monture que lorsquil et plac un mille entre lui
et le sinistre. L, il fit halte, et se remit  attendre.
Nanmoins la fascination exerce sur lui par laspect de
lincendie tait si grande, quil ne pt sempcher de se
retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.

 ce moment il entendit le galop dun cheval.

Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant  sa rencontre; ah! mon
ami! quel mouvant spectacle! Jy trouve une grande ressemblance
avec lembrasement dun vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
pas?

Son compagnon ne lui rpondit rien; aussitt il ajouta:

-- Je remarque une chose, Will; cest que nous nous dirigeons
plutt au Nord quau Levant... Chut! Jentends des pas de
chevaux.

Tous deux sarrtrent, gardant un profond silence. Cependant le
cavalier survenant vint droit  eux comme sil les et aperus ou
entendus: ctait un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
de lclair.

Halleck,  son approche, avait cherch son revolver; mais  son
inexprimable regret, il saperut quil lavait perdu.

-- Will! scria-t-il, sus  cet indien! avant quil... Il
sarrta brusquement, car il venait de reconnatre, dans ce
silencieux compagnon, un norme Sauvage qui remplaait fort
dsavantageusement Brainerd.

Au mme instant il se trouva serr entre ces deux ennemis, sans
autre arme que sa carabine dsormais inutile.

Avant quil eut fait un mouvement ou prononc un mot, lindien
dernier arriv prit la parole :

-- Homme blanc, prisonnier -- sil bouge, sera scalp.

-- Je crois bien quil ne me reste aucune autre ressource,
rpondit sans faon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si clbre dans
le monde.

-- Venez avec nous; lui ft-il brivement rpondu.

Et on lemmena dans la direction de lincendie.

Lun des deux sauvages navait rien dit, navait fait aucune
dmonstration. Il se contenta de prendre position  gauche du
prisonnier, qui, ainsi se trouvait gard  vue de tous cts.
Tout en chevauchant, lartiste chercha  distinguer les visages
de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
lorsquil crut reconnatre, dans lun des deux, lindien Paul qui
lui avait prcdemment rendu un bon office.

Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
instinctivement il se contint, et la route seffectua en silence.

Tout cela ntait point sans mystre. Lartiste sen proccupait
fort, lorsque lun de ses deux gardiens resta de quelques pas en
arrire; lautre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
retourna pour pier leurs mouvements.

Il aperut les deux sauvages marchant cte  cte, puis lclair
soudain dun couteau: lun deux tomba mort et glissa lourdement
 bas de son cheval.

-- Restez l, vous, dit aussitt le secourable Paul; lautre
jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
courez aprs. -- Il y aura des scalps.

Et lIndien disparut plus prompt quun souffle dorage, laissant
Adolphe tout palpitant dmotion.

Son audace nonchalante commenait  labandonner, et il se
surprenait  rouler dans sa tte de sombres pressentiments,
surtout depuis que limmense danger couru par ses amis venait de
lui tre si soudainement rvl. Il dsirait maintenant, avec
angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par consquent,
attendait Brainerd avec une impatience extrme.

Bientt le trot dun cheval retentit  proximit, Halleck se tint
prt  recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, quil ft ami
ou ennemi. Heureusement toute prcaution tait inutile; au bout
de quelques instants Brainerd apparut et reut avec une motion
facile  comprendre la communication des vnements survenus
pendant son absence.

Aprs avoir donn un dernier et triste regard  ce qui ft la
maison paternelle, les deux amis senfoncrent rapidement dans la
fort paisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
traces des fugitifs partis avant eux.

CHAPITRE VIII
_QUESTION DE VIE OU DE MORT._

Vers minuit, une pluie fine mais serre commena  tomber sans
discontinuer jusquau matin. Les deux jeunes cavaliers taient
percs jusquaux os, affams, fatigus; tout cela joint  la vive
inquitude qui les dvorait, rendit leur position extrmement
pnible.

Lartiste insistait pour sarrter et allumer du feu: mais
Brainerd sopposa de toutes ses forces  une telle imprudence,
objectant, avec raison que la fume invitablement produite par
le foyer attirerait sur eux dune faon trs prilleuse
lattention des rdeurs Indiens.

Laspect du pays avait successivement chang. Au lieu de la
prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
maintenant une vgtation plus abondante, des ruisseaux, des
collines assez leves, et des groupes darbres qui annonaient
une rgion forestire.

Will, dont la jeune exprience tait toujours en veil, vitait
soigneusement les fourrs, les buissons sombres, dont les flancs
pouvaient receler des embuscades, et sen loignait par de longs
dtours.

Cependant, aprs plusieurs heures dune course rapide, ils
navaient rencontr aucun indice qui annont la prsence dun
ennemi. Will commena  tre convaincu srieusement que les
hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
Wabashaw, et des Pieds-Rouges, navaient point encore pntr sur
ce territoire. Nanmoins ses apprhensions taient loin dtre
calmes, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
difficults, et devancent, dans leurs poursuites acharnes, les
fuites les plus promptes.

Midi approchait; les jeunes gens taient tourments par une faim
intolrable; ils se dcidrent  faire halte pour tcher de se
procurer la nourriture ncessaire. Les ruisseaux et les lacs du
Minnesota abondent en poissons de toute espce, les bois sont
giboyeux  lexcs; ils ne devaient donc avoir aucune difficult
 se procurer de la venaison.

Pour arriver  leur but, ils furent obligs de pntrer dans un
bois dont ltendue paraissait tre denviron vingt ou trente
ares. Mais lorsquils en furent  une centaine de pas, Brainerd
arrta son cheval.

-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
approchant ainsi de la fort; cependant nous agissons dune
manire qui ne me convient pas.

-- Pourquoi?

-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
Nous sommes loin dtre hors de danger; si ce nest en rase
prairie.

-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens l ont un
fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours 
nous attaquer ouvertement.

-- Ah! pauvre Adolphe, vous tes obstin dans vos ridicules
illusions! Oui, sils sont en nombre normment suprieur et srs
de nous craser, ils nous attaqueront effrontment mais
heureusement nous sommes bien monts, et suffisamment arms pour
les tenir  distance. Tout ce que je crains, ce sont les
embuscades; les Indiens nont pas dautre ide en tte.

-- Si vous le prfrez je vais battre le bois; vous mattendrez
ici.

-- Non! je vais avec vous.

Ils pntrrent ensemble sous la vote de verdure, firent
quelques pas et coutrent en regardant tout autour deux. La
fort tait silencieuse comme une tombe; pas un tre anim ny
donnait signe de vie.

-- Jespre que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
broussailles sont trs inextricables par ici, nous serons obligs
de mettre pied  terre et de nous sparer quelque peu, afin de
chasser pendant quelques heures chacun de notre ct.

-- Cest parfait! rpondit Halleck se mettant en devoir dobir;
nous nous retrouverons ici, chargs du gibier que nous aurons pu
conqurir.

Ils se sparrent ainsi; lartiste prit  droite, son compagnon 
gauche. Dabord une grande quantit dcureuils soffrit  leur
vue, mais ils ddaignrent daussi menues proies, rservant leurs
munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
zigzags, lartiste fit la rencontre dune petite source, abrite
dans le creux dun norme rocher; tout autour de ce nid frais et
murmurant senlaaient les racines noueuses de grands arbres au
milieu desquelles ruisselaient avec une grce infinie les plus
mignonnes cascades.

Le site tait ravissant; aussi Halleck aprs stre avidement
dsaltr  cette glace liquide, ne put rsister au dsir den
faire le dessin.

En consquence, il ouvrit son insparable album, et accomplit son
oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
dcharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
contraire, il en conclut quil tait heureux en chasse, et que
ds lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer  son cher dessin.

Nanmoins, il fit la rflexion que rentrer sans une seule pice
de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsquil et fini, il
replia son album et repartit en chasse, le fusil sur lpaule.

Mais ses aventures ntaient pas finies,  beaucoup prs. 
proximit dune petite claircie, il sarrta tout frissonnant:
son oreille aux aguets venait dentendre une voix plaintive,
semblable au rle dun agonisant. Il couta encore; il ny avait
point  sy mprendre, ctait bien les gmissements dune
crature humaine blesse  mort; ils partaient dun buisson situ
 une cinquantaine de pas.

Halleck courut dans cette direction et dcouvrit avec
consternation un homme tendu  la renverse sur le sol; il
paraissait mortellement bless et navait plus quun souffle de
vie.

Lartiste se pencha sur lui dune faon compatissante.

-- Comment vous trouvez-vous en ce misrable tat, pauvre
malheureux? lui demanda-t-il.

-- Hlas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
autour de lui comme sil eut apprhend le retour dun ennemi
froce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacr ma femme et mes
enfants, et mont tran jusquici pour y expirer.

-- O sont-ils, les Indiens

-- Partout! vous nen avez point rencontr?

-- Y a-t-il dautres hommes Blancs dans ces bois?

-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis  la piste
depuis ce matin.

-- Que sont-ils devenus?

-- Trois gisent dans lherbe prs dune source, o ils ont t
fusills.

Lartiste se releva, les cheveux hrisss sur la tte, et alla au
lieu indiqu, pour vrifier ce que venait de lui dire
lagonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient t
si brutalement hachs  coups de tomahawks, que loeil dun ami
naurait pu les reconnatre.

Aprs avoir contempl pendant quelques minutes avec garement cet
effrayant spectacle, lartiste revint au moribond; mais il ne
trouva plus quun cadavre.

Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rverie.

Tout  coup, une dtonation, suivie dun sifflement qui lui passa
devant la figure, le rappela au sentiment de la ralit, cest--
dire du danger.

Sa premire manoeuvre fut digne dun vtran dans la guerre
forestire: il bondit en arrire dun arbre, et sy cacha de
faon  tre garanti contre une nouvelle balle.

Il avait remarqu la direction do tait venu le message de
mort; il sabrita en consquence, et se tint en observation.

Une pense lui causait un certain malaise; si ses ennemis taient
nombreux, lissue de laventure pouvait devenir extrmement
dsagrable. Il prouva un sentiment de soulagement lorsquil
aperut une figure sombre, une seule, se dessinant derrire les
feuillages.

-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
juger du rsultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
la monnaie de ta pice.

Malheureusement, loeil expriment de lIndien avait remarqu le
canon de carabine quAdolphe dirigeait contre lui; il se droba
subtilement derrire un arbre, au moment o le coup partait, et
esquiva ainsi une conclusion prcipite de tous ses combats.

Sans sarrter  savoir sil avait touch le but, Halleck
rechargea son arme avec toute la rapidit possible; il venait
dassurer la dernire bourre, lorsque avec un cri insultant de
triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.

Quoiquil neut pas encore plac la capsule, Halleck ne se
troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
tromp par ce sang-froid, crut que lartiste avait une arme 
deux coups et se cacha vivement derrire un arbre.

Avec la rapidit de la pense, Halleck mit sa capsule, arma la
batterie, et attendit, tout en rflchissant quau fond les
choses allaient pour le mieux puisque la partie tait gale.

Cependant, chacun des deux adversaires tant abrit, la bataille,
devenait une question de stratgie. Le vainqueur devait tre
celui qui, le premier, parviendrait  surprendre lautre hors de
garde.

Une histoire du dsert revint alors en mmoire  lartiste; il se
rappela avoir lu quun Europen se trouvant en position analogue,
avait imagin de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
faisant apparatre cauteleusement son chapeau ou un autre objet
paraissant indiquer que la tte tait dessous. LIndien avait
fusill un bonnet suspendu au bout dune branche, et lorsquil
tait arriv sur celui quil croyait mort, il avait reu lui-mme
le coup mortel.

Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scne reproduite
par un dessin qui lavait charm.

Mettant aussitt ses souvenirs en pratique, lartiste plaa son
Panama sur le canon de la carabine, et lleva doucement un peu
au-dessus de larbre. Mais il avait compt sans la perspicacit
de son adversaire, et aussi sans sa propre inexprience; le
chapeau balanait sur son appui improvis, ses allures ntaient
pas naturelles, il ny avait pas trompe-loeil.

Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
du tronc darbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
mprisant, et ne bougea pas.

Halleck finit par comprendre que sa ruse tait vente; il en
conclut que lIndien devait avoir lu cette histoire et pris
connaissance de lillustration qui laccompagnait. Mais, en mme
temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une dcouverte qui
lui causa un sensible plaisir. Son revolver quil avait cru
perdu, ayant gliss par une poche dcousue, stait rfugi un
peu plus bas entre un porte-cigares, un tui  crayons, un
couteau-fourchette et le tlescope.

Cette trouvaille rconforta considrablement lartiste, et lui
suggra, lide dune autre ruse. Une sorte de protubrance
indcise ressemblant un peu  une tte abrite par une
couverture, se montra du ct de lIndien, et disparut aussitt.
Quelques secondes aprs, la mme apparition se reproduisit sur un
autre point. Lartiste comprit lartifice; un demi-sourire plissa
ses lvres, il paula et fit feu.

Comme il sy attendait, un hurlement de triomphe lui rpondit, et
le Sauvage se prcipita sur lui, le tomahawk lev. Halleck laissa
tomber son rifle et dirigea contre lennemi, avec la fermet
dune tige dacier, son poing arm du revolver. Le Sauvage sans
mfiance continua davancer; trois petites dtonations sches et
brves retentirent, enfonant chacune un messager de mort dans le
buste de lIndien.

Il ne tomba quau troisime coup.

-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres  la
fusillade, mon bel ami cuivr, murmura lartiste en replaant
paisiblement son arme en lieu sr; ce petit engin fait peu de
fracas mais dexcellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
mieux; pour le cas o il y aurait dautres vagabonds de mme
espce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.

En procdant  cette opration, il donna un coup doeil au vaincu
qui se dbattait dans lherbe, au milieu des dernires
convulsions. Sa face contracte tait horrible  voir; ctait le
type dune frocit infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
cet homme avait commis tous les crimes depuis lassassinat
jusqu lincendie; sa ceinture portait en grand nombre les
scalps des femmes et des enfants. La mort quil venait de subir
tait une punition trop douce; ce ntait pas en guerrier, mais
en supplici quil devait finir.

Il lana  Halleck des regards furieux, comme sil avait voulu
lanantir; ses dents grincrent; ses mains se crisprent sur les
broussailles environnantes.

-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
tuer...

-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions  mon gard, murmura
Halleck impassiblement; mais elles meffrayent encore moins que
tout  lheure.

-- Le chien Face-Ple peut courir, il arrivera trop tard dans la
prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de lOncle John
et de ses femmes.

Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
souvenir de ses amis et des dangers quils pouvaient courir lui
revint en esprit:

-- Que dites-vous?... Ils ont t surpris par cette canaille
rouge?... O?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-til
en se penchant sur le bless.

Tout fut inutile; lIndien avait entonn son chant de mort, dont
rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
teints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
colre, de la haine, de la vengeance.

Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre  la mort
qui sen emparait, il courut en toute hte au rendez-vous
convenu.

L, il trouva les chevaux dans la position o on les avait
laisss, mais Brainerd ntait pas encore de retour. Limpatience
fivreuse dHalleck tait telle quil fut sur le point de partir
sans lattendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas 
paratre, ployant littralement sous le poids du gibier.

 peine ft-il arriv quAdolphe lui expliqua prcipitamment tout
ce qui venait de se passer, insistant particulirement sur les
rvlations de lIndien concernant les dangers courus par leurs
amis.

Sur-le-champ ils se remirent en route; leur apptit, tout
surexcit quil fut par le besoin, stait vanoui devant ces
nouvelles inquitudes. Seulement, par mesure de prcaution, les
jeunes gens chargrent en croupe une portion de leur gibier.

-- Cette race Indienne me parait avoir chang un peu de cachet
par ici, observa lartiste lorsquils furent en pleine campagne;
je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
dplaisent pas trop.

-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous tes si
potiquement entich! ces hommes chevaleresques et gnreux
daignent,  cette heure, courir sur la piste de mon pre, de ma
mre, de ma soeur, comme des limiers altrs de sang; ces braves
gens, comme vous les appelez, dansent peut-tre;  cette heure,
les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!

-- coutez donc Will; je dteste ces indiens vagabonds qui
pullulent sur les frontires de la civilisation. Mais si nous
tions  cent milles plus loin dans les bois...

Eh! mon pauvre cousin, vous auriez dj subi vingt fois la mort
si la chose tait possible! interrompit Brainerd avec irritation;
il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
sur les Sauvages, et de vous conduire un peu daprs lexprience
de gens qui en savent plus que vous l-dessus !

-- Au moins, vous maccorderez une chose; cest quils nont pas
commis un seul acte de cruaut, avant dy avoir t pousss par
la mchancet des Europens.

-- Cest possible; mais ils ne se sont pas privs de prendre des
revanches froces.

-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les migrants, les
pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
_settlers_, tout le monde sest jet sur ce pauvre dsert et sur
ses pauvres habitants comme sur une terre de conqute; on a pris,
on a pill, on a gaspill, on a brl, on a chass, on a massacr
 tort et  travers; on a violent et exaspr les Indiens de
toutes manires; on leur a tout pris, leau, la terre, et jusqu
lair du ciel; on les a anantis... Est-ce que tout cela ne crie
pas vengeance?

-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous nempcherez pas que
leur cruaut nait dpass toutes les dimensions de loffense; il
y a longtemps quils se sont vengs au double, au triple, au
centuple!

-- Mon opinion est que ce soulvement nest quune bullition
passagre et locale; dans quelques jours il nen sera plus
question.

-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas 
linsurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
reverrez plus Saint-Paul.

-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
dans les bois, voil-t-il pas que vous ne rvez plus que
soulvement dans tout le Nord!

-- Si vous aviez seulement la moiti de mon exprience, vous ne
seriez pas si aveugle.

-- Oh! quelle perspective splendide! scria tout--coup
lartiste avec enthousiasme; si jen avais le temps, comme je
crayonnerais, cela!

-- Vous pouvez vous en donner ici  coeur joie, riposta aigrement
Brainerd, si vous considrez cela comme plus important que les
existences et le salut des ntres.

-- L! l! calmez-vous, cher Will! je nai pas la moindre ide de
ce genre... il ny a aucun mal, ce me semble,  admirer daussi
belles choses en passant. Dieu! que cest admirable! Ces forts
dun vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
soudain Halleck  voix basse, il y a sur cette colline quelquun
qui nous tlgraphie des signaux!...

CHAPITRE IX
_JIM LINDIEN EN MISSION._

Sur lextrme sommit du coteau, les deux amis aperurent en
reflet la tige dun arbre qui se balanait  droite et  gauche,
de faon  indiquer lintervention active dun homme ou dun
animal.

Lartiste fit usage de son tlescope pour inspecter longtemps en
silence ce phnomne inexpliqu.

-- Pouvez-vous me dfinir cela? demanda-t-il  son compagnon, en
lui passant la lunette.

-- Au moment o larbre sest inclin  droite, reprit Will en
parlant lentement sans cesser de regarder, il ma sembl
apercevoir quelque chose comme une tte. Maintenant, appartient-
elle  un Indien ou  un blanc, je lignore. Voyez un peu
Adolphe.

Lartiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
pouvoir dterminer  quelle espce humaine appartenait ltre
mystrieux, objet de sa curiosit.

Cependant les deux jeunes gens avaient arrt leurs chevaux;
cette halte ft sans doute remarque par linconnu, car ses
signaux devinrent plus agits quauparavant.

-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons  quoi
nous en tenir.

-- Ce sera quelque pauvre rfugi, puis par une longue course,
et ne sachant plus  quel saint se vouer.

-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
se faire connatre?

-- Impossible  dire; ma curiosit est pique au plus haut degr,
il faut que jaille savoir ce que cest.

-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
probabilit, il y a quelque bande Indienne blottie, l-haut, dans
les broussailles.

-- Bah! ils auraient dj fondu sur nous, pour nous envelopper.

-- Non; ils ne possdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
constitue  se cacher. Ils savent parfaitement quils ne peuvent
rien contre nous,  moins que nous napprochions  porte de
fusil: cest l ce quils attendent.

-- Nous ne saurons rien dici, reprit Halleck, il faut nous
approcher un peu.

Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.

-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; 
cette distance nous courons quelques chances dtre fusills sans
trop de danger. Il y a peu de tireurs capables datteindre leur
but  pareil loignement; nanmoins jai connu des Indiens qui
sen seraient chargs.

Ils savancrent vers la colline, doucement et avec mille
prcautions; puis, lorsquils se crurent au point extrme quil
tait prudent de ne pas dpasser, ils firent halte.

Lartiste regarda au travers de sa lunette;  ce moment larbre
tomba par terre, mais personne napparut derrire.

-- Quest-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
compagnon.

-- Il saperoit que nous venons  lui, et il juge convenable de
suspendre ses signaux.

-- Eh bien! sil en est ainsi, tournons-lui le dos; il
recommencera son mange.

Les jeunes gens ramenrent leurs chevaux dans une direction
oppose, comme sils avaient voulu sloigner. Mais lorsquils
eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva  leurs
oreilles; en retournant la tte ils aperurent un Indien qui
tendait vers eux sa couverture blanche.

-- Bon! fit Brainerd; le voil furieux de notre prudence, il nous
insulte de loin.

-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
son portrait.

 ces mots, lartiste braqua sur lui son tlescope, le regarda
attentivement; puis, baissant soudain son instrument:

-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...

-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coup quelque autre de cette
espce?...

-- Cest Christian Jim.

Au moment o Brainerd, avec un signe dincrdulit, cherchait 
vrifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
accourant vers eux  grande vitesse.

Quoique certains, cette fois, davoir affaire  un ami, les
jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse dmarche.

Mais, ds quil ft  porte de la voix, Brainerd, incapable de
matriser sa fivreuse impatience, scria:

-- O les avez-vous laisss, Jim?

-- L-bas,  quarante milles environ dans les bois.

-- Et comment vous trouvez-vous ici?

-- Je vous cherche, riposta lIndien dun air mcontent; prenez-
moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont l!

Tous deux jetrent un regard inquiet sur les environs; mais
napercevant rien, ils interrogrent le Sioux du regard:

-- Ils sont l-bas, dans lherbe; cest pour  que je restais
sur la colline; je naime pas ces Indiens fermiers.

-- Comment se sont passes les choses, au commencement de votre
fuite?

-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
le soir, il y a eu des pistes derrire nous; loncle John tait
parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.

-- Ah! mon Dieu! Et, ma mre, ma soeur, que disaient-elles?

-- Rien; les femmes Faces-Ples ont t courageuses, elles ont
charg les armes en se prparant au combat. Loncle John a pouss
les chevaux; le char courait trs vite. Ensuite Christian Jim a
prt loreille jusqu terre, des plaintes volaient en lair et
retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
flammes. Le massacre et lincendie taient partout, devant,
derrire,  ct, avec les Indiens.

-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
terrible?

-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.

-- Alors, loncle John a dit: Nous ne sommes pas en force pour
combattre un aussi grand nombre dennemis; il faut que Will et
Adolphe arrivent au plus tt.

-- Et alors?... demanda Halleck.

-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourr
impntrable; il y a cach les femmes et le vieux guerrier.
Ensuite il a effac avec soin toutes les traces, et il a couru
chercher les amis quon attendait.

-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
dy rester occup  manoeuvrer comme un tlgraphe
incomprhensible? demanda Halleck.

-- Quand Christian Jim vous a vus, il a aperu en mme temps, une
bande dIndiens  cheval qui cheminait  trs peu de distance.
Pour ne pas tre dcouvert par eux, il est rest cach derrire
un arbre, tout en vous faisant des signaux capables dattirer
votre attention.

-- Eh bien! nous lavons chapp belle! murmura Will en
plissant. Cest une chose terrible! Un voyage ainsi cte  cte
avec la mort, sans mme le souponner! Et ces indiens, que sont-
ils devenus?

Jim, au lieu de rpondre, incline son oreille presque jusqu
terre, et couta pendant quelques instants avec une anxit
profonde.

-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.

Les jeunes gens prtrent loreille; un bruit semblable  un
tonnerre lointain parvint jusqu eux, accompagn dune clameur
sauvage.

-- Oui, rpondit Brainerd, cest le galop de leurs chevaux; ils
sloignent.

-- Puissent-ils aller jusquen enfer et ne jamais revenir!
soupira sentencieusement Halleck.

Personne ne rpondit, la marche continua silencieusement dans la
direction de louest. La journe tait lourde et brlante, comme
il arrive souvent au mois daot; par cette suffocante
atmosphre, hommes et chevaux taient accabls; cependant les
jeunes gens, dans leur hte darriver, auraient surmen leurs
montures si Christian Jim ne les et retenus.

-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.

-- Mais pourtant, il nous faut joindre,  tout prix, les pauvres
fugitifs, rpliqua Brainerd avec une lgre disposition  la
mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours  chaque
instant:

-- Je ne le crois pas.

-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sret?

-- Ils sont entre les mains du Grand Pre! rpondit lIndien avec
une solennit qui impressionna vivement les jeunes gens.

-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd aprs un moment de
silence; mais nous savons aussi que, pour mriter le secours du
Tout-Puissant, nous devons, nous-mmes, remplir nos devoirs et
agir courageusement jusqu la dernire limite de nos forces.

-- Le Grand Pre fait ce qui lui parat le meilleur.

-- Parlez-moi deux... Que pensez-vous de leur situation, des
chances quils ont dchapper aux poursuites des Indiens?

-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas sils
restent cachs dans le bois.

-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont d
laisser des traces profondes et faciles  reconnatre. Les yeux
des Hommes-Rouges sont perants, ils aperoivent ce qui resterait
invisible pour nous.

-- Leurs regards sont voils aujourdhui par la fume de
lincendie; ils voient tout couleur de sang; ils naperoivent
que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
pillage. Le dmon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
quils font.

Jusque-l lartiste navait presque rien dit; mais, pour plaider
la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :

-- Vous ne pouvez, dit-il, tablir aucun parallle entre ces
honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigne. Le
vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
la guerre; nest-ce pas, Jim?

Le Sioux le regarda avec des yeux tonns, dont lexpression
indiquait quil navait pas compris son interlocuteur. Lartiste
recommena une explication;

-- Vos guerriers, cest--dire vos vrais Indiens, ne sont pas
semblables  ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus senss,
plus modrs dans la guerre?... hein?...

-- Je nen connais point comme , rpliqua Jim en dtournant la
tte.

Brainerd se mit  rire et ajouta:

-- Vous aurez besoin dun fier microscope; mon pauvre Halleck,
pour dcouvrir les phnomnes que vous rvez. Car; vous venez de
vous en convaincre, ils sont invisibles  tous les yeux.

Lartiste eut une moue ddaigneuse et sardonique; indiquant que
sa foi ntait nullement branle, et quil admettait une seule
chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels tait
considrable sur les frontires.

Dvor dinquitude, Brainerd navait pu se rsoudre  faire
halte; il stait content de ralentir le pas; mais, malgr cette
modration  leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
souffler et de transpirer dune faon inquitante.

Pour ne pas imposer toujours au mme, une surcharge au-dessus de
ses forces, lIndien montait en croupe tantt derrire Halleck,
tantt derrire Will.

Aprs avoir march pendant quelques heures Jim annona quon
approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
rejoint lonce John  la tombe de la nuit.

Mais,  peine et-on fait cent pas que lIndien poussa un
grognement de dplaisir.

-- Quy a-t-il encore? demanda Will, derrire lequel celui-ci
tait en croupe  ce moment.

-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le ct nord de
lhorizon.

Tous les yeux se tournrent dans cette direction -- les jeunes
gens aperurent  une grande distance un tourbillon quon aurait
pu prendre pour un troupeau danimaux sauvages lancs  fond de
train dans la prairie. Leur course imptueuse soulevait derrire
elle des nuages de poussire; les yeux inexpriments des deux
hommes Blancs ne virent dabord l autre chose quune horde de
buffles ou de sangliers nomades. Mais bientt le tlescope
dHalleck rvla des cavaliers qui caracolaient  et l,
activant la marche de ce groupe effar.

-- Des Indiens chassant les bestiaux pills dit le Sioux.

-- Quelle direction prennent-ils?

-- Droit sur nous.

-- Alors faisons vite un cart pour nous dissimuler  leur vue,
nous courons les plus grands dangers; ils sont bien monts, et
nos chevaux sont trop puiss pour nous tirer daffaire.

Mais une double difficult se prsentait; sils faisaient un trop
grand dtour, il leur devenait impossible de joindre les amis
avant la nuit; sils ne se cachaient pas promptement et srement,
le danger tait pire encore.

En quelques secondes ltat des choses empira de telle faon que
les fugitifs neurent mme plus le temps de dlibrer. Les
Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
les bestiaux affols de terreur. Cette espce davalanche vivante
ntait plus qu deux ou trois cents pas de distance, lorsque
Jim fit signe  ses compagnons de se jeter  terre et de
renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.

Les pauvres animaux, puiss de fatigue, comprenant peut-tre
aussi le danger, restrent tendus sur le sol, sans faire aucun
mouvement,  ct de leurs matres galement immobiles et
silencieux.

Il tait temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
bestiaux et Indiens passrent si prs, quun moment Brainerd se
crut dcouvert. Mais, aveugle par la poussire, enivre de
fureur et dorgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
apercevoir.

Les fugitifs les regardrent sloigner, toujours cachs,
loreille et loeil au guet, la carabine au poing, prts 
disputer chrement leurs vies, si le malheur voulait quune mle
sengaget.

Aussitt quils furent hors de vue, Jim donna le signal du
dpart, et on se remit vivement en route. Les premires ombres du
soir ne tardrent pas  arriver, et, avec elles, une brise
agrable, dont la fracheur ranima les hommes et les chevaux; la
marche se continua plus allgrement, plus promptement; bientt, 
lextrme limite de lhorizon bleuissant, apparut un bouquet
darbres; ctait le refuge o loncle John et sa famille
attendaient anxieusement larrive de leurs trois amis.

-- Si une horde de ces vagabonds vient  tomber sur les traces du
chariot, dit lartiste, ils se mettront en tte de les suivre; et
alors, Dieu sait quil faut nous hter.

-- Cela peut arriver, rpliqua Brainerd, mais cest le cas le
moins  craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
les directions, les Indiens auraient trop  faire pour suivre
toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
quelque groupe ennemi ait eu lide fortuite de camper dans le
bois et ait ainsi dcouvert nos amis; je crains aussi que ces
derniers aient eu la malheureuse ide de fuir.

La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
lOcan; plus on marchait, moins on paraissait sapprocher du
petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
Brainerd manifesta le dsir de lancer les chevaux au triple
galop; heureusement la sage influence de Jim tempra cette hte
imprudente qui naurait abouti qu puiser les montures dont ils
avaient si grand besoin.

Sur la route soffraient  eux,  et l, un spectacle navrant,
des scnes effrayantes. Ici une ferme brle; l des corps
sanglants, cribls daffreuses blessures; plus loin des groupes
surpris dans leur fuite, des familles entires massacres, mais
qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
comme elles lavaient t dans la vie; plus loin encore, les
restes mutils dun enfant, dune jeune fille, dun vieillard,
tombs sous lhorreur dune mort solitaire, en un pouvantable
duel avec quelque bourreau plus acharn que les autres.

Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens,  de
pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
sourcils froncs, la main crispe sur son rifle, regardait des
yeux du coeur, plus loin, l-bas, o peut-tre il faudrait
chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aims de ceux
qui lattendaient pleins dangoisse.

Jim conservait son visage de bronze, vrai masque mtallique de
lIndien; cependant  quelques ressauts des muscles de ses joues,
au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
attentif aurait pu deviner un orage intrieur et de dangereuses
dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.

Quant  lartiste, il stait dabord furieusement indign de
tant datrocits et avait jet feu et flammes; mais au bout de
quelques instants son caractre mobile et frivole reprenant le
dessus, il stait remis  admirer le paysage, et avait mme
parl de sarrter un peu pour dessiner un site dlirant. Mais
une svre rebuffade de Brainerd le ramena  des sentiments plus
srieux.

Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
arriva, auprs du petit bois o tait cache la famille Brainerd,
Les jeunes gens ralentirent lallure de leurs chevaux pour
laisser  leur ami Indien le soin de reconnatre les lieux.

Mais  peine ce dernier et-il fait quelques pas quil poussa une
exclamation touffe. En rponse  la muette interrogation de
Will, il montra du doigt un mince filet de fume qui surgissait
prcisment du milieu du bois, et svanouissait dans lazur du
ciel aprs stre lev tout droit dans lair.

Cet indice, presque imperceptible, tait dun fcheux augure; il
pouvait dceler la prsence des Indiens dans le fourr o
staient abrits loncle John et les siens; et, dans ce cas, que
stait-il pass!

Il serait impossible de dfinir les motions qui bouleversrent
les deux jeunes gens  laspect de ce signe alarmant. Brainerd
terrifi voyait dj une scne de massacre et dhorreur; les
cheveux blancs de son pre souills de son sang, sa mre gisante
sur le sol dfigure  coups de tomahawk, Maggie, Maria,
massacres aussi, ou, sort galement affreux! entranes en
captivit?

Lartiste amora et examina son revolver en profrant de
terribles menaces contre ces vagabonds odieux qui dshonoraient
la race Indienne.

Le Sioux ne disait rien; il aurait t difficile de savoir ce
quil pensait, car il ne rpondit point aux questions que lui
adressaient les jeunes gens.

-- Il faut que jexamine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
retirez-vous derrire ces broussailles avec vos chevaux et ne
bougez qu la dernire extrmit.

Aussitt lIndien se mit  ramper dans lherbe de faon  faire
le tour du bois, et arriver ainsi inaperu jusqu ce feu
mystrieux dont la fume tait si inquitante.

CHAPITRE X
_UNE NUIT DANS LES BOIS._

Le Sioux dploya toute la ruse et lagilit indiennes dans cette
difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles 
la marche qui devait rester entirement silencieuse. Aussi,
quoique la distance  parcourir ft courte, avanait-il
lentement; une heure scoula ainsi, et la nuit tait venue
entirement lorsquil arriva sous la vote sombre du bois.

Jim stait fait aussi son opinion concernant la fume suspecte
quon venait dapercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu et
t allum par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
ncessit; dautre part, les fugitifs avaient une trop grande
crainte dattirer lattention de leurs mortels ennemis, pour
commettre une pareille imprudence; enfin, loncle John tait trop
expriment pour se dpartir ainsi des rgles dune prcaution
svre.

Jim ntait donc pas sans apprhensions, et, quoiquil nen
laisst rien voir, il se sentait agit de sombres pressentiments.

Progressant plus silencieusement quune ombre, il glissait au
milieu des branches sans froisser une feuille, sans dplacer un
brin dherbe; loreille de son plus cruel ennemi naurait pu
lentendre, et-il ramp  ses pieds.

En arrivant vers le lieu o stait cache la famille Brainerd,
il sarrta et couta, concentrant toutes ses facults pour
saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
de mort rgnait sur toute la nature; il sembla  Jim dun funeste
augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
dans lair, puis il expirait aussitt.

Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
habilement sa prsence!

Aprs avoir avanc encore un peu, il arriva prs du foyer demi-
teint. Un seul coup doeil lui suffit pour reconnatre quil
tait abandonn depuis plusieurs heures. Souponnant tout  coup
la terrible ralit, il se leva, marcha droit  la cachette et la
trouva vide.

Srement, une bande dIndiens avait dcouvert les fugitifs et les
avait emmens en captivit! Les traces du campement taient
visibles, les signes du dpart taient certains; tout cela
stait pass depuis quelques heures seulement.

Aprs avoir vrifi les lieux et stre assur quil ny avait
personne, le Sioux dsol revint dans la prairie, o il fit un
signal pour appeler les deux jeunes gens.

Ceux-ci accoururent au galop.

-- O sont-ils? demanda Brainerd haletant.

-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec dcouragement.

--  ciel! est-il possible! scria le jeune homme chancelant sur
sa selle. Bientt une ardeur fbrile lui monta au cerveau; il
reprit:

-- O les aviez-vous laisss, Jim?

-- L-bas, droit devant nous.

-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?

-- Il fait trop noir pour suivre la piste.

-- Mais, Jim, demanda lartiste, tes-vous sr quils aient t
capturs par cette race de vagabonds?

-- Je ne sais pas; je le pense.

 ce moment Will mit pied  terre.

-- Quallez-vous faire, Will?

-- Ils doivent tre encore dans le bois; je vais me mettre  leur
recherche.

En agissant ainsi, Brainerd pensait bien quil faisait une chose
inutile; mais cette agitation mme temprait son dsespoir.

Tous deux slancrent vers le fourr avec une gale ardeur.

Jim les regardait faire avec son stocisme habituel, et resta
immobile.

-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa lartiste;
divisons nos recherches; vous, Will, passez  gauche, moi 
droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
 lautre extrmit du bois. Et vous, Jim, quallez-vous faire?

-- Vous attendre ici.

Brainerd commena son exploration avec daffreux battements de
coeur. Chaque bte fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
senvolant sur sa tte le faisait tressaillir; le murmure du vent
lui donnait des frissons involontaires.

Il avana pourtant, avec la rsolution du dsespoir, et pntra
jusquau centre de la fort, cherchant, regardant, coutant avec
anxit. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
que lombre et le silence.

Bientt il arriva au bout de la fort, et il pt voir scintiller
les toiles  travers les derniers arbres; tout  coup il
sarrta perdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
devant lui... ctait le chariot!

Nen pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
doutes.

-- Mon pre! mon pre! ma mre! chre mre! tes-vous l?
demanda-t-il dune voix frissonnante.

Aucune rponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
balanait en lair, ctait une courroie rompue. Il ny avait pas
autre chose; plus rien, pas mme les siges.

Il chercha le timon, les chevaux ny taient plus. Cette froide
et muette pave gardait son sinistre secret, tout en faisant
pressentir une formidable catastrophe.

Glac jusquau coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tte
quil sentait prte  clater; des larmes brillantes jaillirent
de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
une pense, sans savoir que devenir.

Lide lui vint ensuite de retourner htivement auprs de Jim
pour lui faire part de sa dcouverte. Mais il la rejeta aussitt,
et, pouss par une impatience dvorante; il continua ses
recherches.

Courb presque jusqu terre, il sondait chaque motte de gazon,
sattendant toujours  y trouver un cadavre. Lobscurit tait si
profonde quil cherchait davantage avec les mains quavec les
yeux.

Il rencontra les empreintes profondes quavaient laisses les
sabots des chevaux. Ces traces taient profondes et avaient
violemment dchir le sol. videmment il y avait eu l une lutte
furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
Effectivement ctaient de nobles btes, pleines de race, et qui
navaient pas d supporter patiemment lapproche dun tranger.

Aprs avoir ttonn encore pendant quelques instants sans aucun
succs, il prit dans sa poche une allumette, et lenflamma,
esprant que cette clart auxiliaire pourrait laider  faire
quelque autre dcouverte. Hlas, la petite flamme tremblotante
alla se reflter sur les feuilles les plus proches, mais l se
borna sa faible action; en dfinitive elle naboutit qu faire
paratre plus pais, plus impntrable, le cercle de tnbres qui
se resserrait autour du jeune homme.

Au moment o il laissait tomber limperceptible tison qui avait
survcu  la brve combustion de lallumette, Will crut entendre
 peu de distance, un long et profond soupir, pareil  celui
dune crature humaine oppresse par un lourd fardeau.

Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui semparrent de
lui, serait chose impossible! Mille fantmes tourbillonnrent
autour de lui, pendant que ses yeux gars ne voyaient partout
que des milliards dtincelles. Jamais encore le pauvre enfant
navait prouv dpouvante pareille.

Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
lemporta sur tout autre sentiment. Il se remit  couter avec
une attention profonde, esprant que le son plaintif allait se
renouveler et lui rvler la voix de quelque personne chre.

Ce fut peine perdue; et le silence continua dtre si profond, si
absolu, que Brainerd en vint  se demander si son oreille navait
pas t le jouet dune illusion effrayante.

Nanmoins il se raidit contre le dcouragement et marcha dans la
direction o il avait cru entendre gmir.

Quoiquil navant quavec des prcautions infinies, il trbucha
tout  coup, et tomba rudement sur un corps mou qui sagita sous
lui. Ses mains, en cherchant  se retenir, rencontrrent la tte
dun cheval;  ct, en tait un autre. Tous deux taient vivants
et venaient dtre rveills par le jeune homme.

-- Cher pre! mre chrie! parlez, si vous tes l! scria Will.

-- Eh! cest donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
connue et aime, celle de loncle John; nous tavions pris pour
un de ces brigands Indiens, et nous nosions souffler.

Alors une ombre sapprocha, puis une autre, puis une autre et une
autre encore; toute la famille!

-- Oh! pre! balbutia Will suffoqu de joie; quelquun de vous
est-il bless ou malade?

Il saisit tendrement la main de son pre et la serra; puis il se
jeta au cou de sa mre, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
aussi affectueusement embrasses.

-- Oh! Maria! bien chre Maria! murmura-t-il; que Dieu soit bni!
je vous revois donc? Navez-vous aucun mal, aucune blessure?

-- Personne na  se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
et saufs. Et vous... et Adolphe?...

-- Nous allons parfaitement; mais quelle a t notre inquitude 
votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitt votre
cachette?

-- Eh! rpliqua loncle John, cest une horde de ces damns
Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
dguerpir, sans quoi nous tions dcouverts. Heureusement nous
nous sommes drobs avec une adresse parfaite, les marauds nont
pas seulement souponn notre prsence. Oh sont Halleck et Jim?

-- Sur lautre limite de la fort; je vais leur faire un signal.

Ces deux derniers furent bientt arrivs, et  laspect de leurs
amis, prouvrent une stupfaction joyeuse, facile  concevoir.
Il y et encore des embrassades et des poignes de main  nen
plus finir. Lartiste prouvait une motion telle quil ne
pouvait dire un mot, exalt quil tait par la joie et la
surprise.

Pendant quelques instants ce fut un ple-mle de questions et de
rponses presque joyeuses.  la fin loncle John demanda des
nouvelles de la ferme.

-- Ah! ma foi! quimporte! quimporte! scria-t-il dun ton
ferme, en apprenant quelle tait brle; nos vies sont sauves,
cest dj beaucoup. Jai fait deux fois ma fortune; il nest pas
trop tard pour recommencer.

-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
nous ferions bien de ne pas perdre un instant.

--  mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusquau point du
jour. Nous pourrions perdre notre route, nous garer en pays
ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de lerreur, il ne
serait plus temps de la rparer.

-- Bast! Jim est un trop bon guide pour sgarer ainsi, rpliqua
loncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
quil sy reconnat les yeux ferms: Nest-ce pas Jim? que dites-
vous de a?

-- Il faut rester ici jusqu demain et retourner au chariot; les
femmes y dormiront dedans.

LIndien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
rudes preuves, et une trs longue marche leur tait encore
ncessaire pour se tirer entirement hors du danger. Dautre
part, ce ntait point un dlai de quelques heures qui pouvait
accrotre les chances de danger, en augmentant dune manire
sensible le nombre des Indiens soulevs; tout le mal quon
pouvait craindre sur ce point tant  peu prs ralis.

On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
hommes dans leurs couvertures, par terre; et on sendormit
profondment.

Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupires;
avec cette vigueur physique et morale qui caractrise lIndien
dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuy
contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
profondeurs de la nuit et de la fort.

Aux premires clarts de laurore, tous les fugitifs furent sur
pied; loncle John fit la prire matinale, lut un chapitre de la
Bible; tous ensemble demandrent au pre qui est dans les cieux
le secours tout-puissant de la Providence paternelle.

Ctait un spectacle touchent de voir ces cratures affliges,
exiles dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
misricordieuses de Celui dont la bont stend sur toute la
nature.

Les prires termines on songea au repas, et, quoique les vivres
fussent froids, on y fit grandement honneur.

Ensuite on partit. Ce ne fut pas une mdiocre difficult de tirer
le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
heureusement il y avait,  cette heure, deux chevaux de renfort:
lopration fut accomplie sans trop de peine.

Une fois en bonne direction, le petit convoi sarrta pendant
quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps dexaminer les
alentours afin de se convaincre quil ny avait pas dennemis.

Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.

CHAPITRE XI
_PRIPTIES._

Comme il importait de mnager les chevaux dont la marche devait
se prolonger jusqu une heure avance de la soire, on rgla
leur course  une allure modre.

Jim avait pris place sur le sige de devant  ct de loncle
John qui tenait les rnes avec la calme habilet dun vtran du
sport. Chose bizarre! lIndien, malgr les cahots de la voiture,
se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
en mouvement, fouillait au loin les environs.

Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
leur runion il avait manifest une prfrence marque pour la
socit de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
regrets du pass, les craintes de lavenir avaient imprim 
cette me impressionnable une teinte ineffaable de tristesse
mlancolique.

Du reste, tous les visages taient mornes et proccups; si, par
intervalles, une joyeuse saillie de loncle John, un clat de
rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, ctaient
comme des clairs passant et steignant aussitt dans un ciel
sombre.

Pendant que Maria et Will babillaient de leur ct, Halleck
poursuivait la conversation avec Maggie.

-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
Minnesota en gnral? demanda la jeune fille en tournant vers
lartiste ses doux yeux noirs.

-- Je pense  tout hasard, quil y a parmi eux un trange
ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...

-- Enfin, croyez-vous que la majorit soit bonne ou mauvaise?

-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connatre...
rpondit Adolphe avec un sourire embarrass.

-- Vous tes dsillusionn, je le vois, et revenu un peu de vos
potiques thories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
dites votre pense telle quelle est.

-- Ma franchise est indubitable, chre Maggie; aussi je vous
dirai que je ne dsespre point dy trouver quelque noble type.

-- Votre admiration pour le caractre Indien a quelque chose de
surprenant, reprit la Jeune fille avec une nergie qui la surprit
elle-mme; mais irait-elle jusqu vous dvouer pour
linstruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
elle jusqu vous faire oublier le confort, les dlices de la
civilisation, pour aller vivre au milieu delles, afin de les
vangliser?

-- Mon opinion est que jaurais dabord moi-mme besoin de
quelques sermons, rpliqua lartiste en riant.

--Navez-vous pas quelque autre pense plus rellement srieuse?
reprit Maggie. Pardonnez-moi damener la conversation sur un
sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
aucune secrte pense. Nous sommes sur le bord dun prcipice,
celui de la mort; nous pouvons y tomber  chaque instant; il est
raisonnable dtre prts... de songer  ce grand voyage de
lternit.

-- Assurment, Maggie, vous seriez la digne femme dun
missionnaire, vous tes dj une sainte, je laffirme.

La jeune fille allait rpliquer, lorsquune exclamation de Jim
attira lattention de tout le monde.

Toujours debout, lIndien paraissait regarder avec attention un
objet qui avait attir ses yeux.

-- Eh bien! quest-ce quil y a? demanda loncle John.

-- Une ferme l-bas! rpliqua le Sioux.

Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
grand toit allong dont laspect fut dagrable augure pour les
voyageurs. La soire savanait, la fatigue de la journe avait
t accablante; ctait une perspective attrayante que de pouvoir
se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.

Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les btiments,
de construction moderne, entours de vastes dpendances, taient
construits prs dun cours deau considrable.

Nanmoins, malgr cet extrieur satisfaisant, Will surprit dans
le regard de Jim une expression particulire empreinte dune
certaine inquitude. Il semblait trouver que tout ny tait pas
pour le mieux.

Lorsquon fut arriv  une centaine de pas, aprs avoir bien
examin les lieux, il demanda quon ft halte.

Comme chacun linterrogeait des yeux, il rpondit :

-- O sont les gens?

En effet, partout, en ce lieu, rgnaient un silence, une
immobilit, une absence de vie, qui navaient rien de naturel. La
porte dentre tait grande ouverte, semblable  une vaste plaie
bante; personne nentrait ni ne sortait; on nentendait pas un
souffle  lintrieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...

-- Cest drle, tout ! fit loncle John aprs avoir promen en
tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
tous endormis aprs souper?...

-- Les Indiens sont passs par l, dit le Sioux en secouant la
tte; voyons donc, ajouta-t-il en sautant  terre et en courant
vers la maison.

Will et Halleck le suivirent de prs; un spectacle horrible les
attendait  lintrieur.

Au milieu de la premire pice gisait, sanglant et froid, le
cadavre dun homme dun certain ge, le pre de famille, sans
doute. Plus loin tait tendu celui dune femme, littralement
hach de blessures affreuses. Entre ses bras crisps tait serr
un petit enfant raide et glac; derrire, dans les cendres du
foyer, apparaissaient des dbris humains quon pouvait
reconnatre comme tant ceux dun enfant.

Les Indiens avaient laiss l lempreinte sanglante de leur
passage. Il avait d y avoir une terrible lutte: tous les meubles
taient bouleverss, briss, maculs de sang. Le pre avait vendu
chrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
taient serres des poignes de cheveux noirs et brillants,
arrachs aux ttes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
lutte pouvantable, le nombre des assaillants lavait emport, le
_settler_ avait t cras avec tous les siens.

-- Comment se fait-il quils nont pas brl la maison? demanda
lartiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
et dessinait  la hte toutes ces scnes effrayantes.

-- Trop presss, nont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
rpondit laconiquement le Sioux.

-- Est-ce quil y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
empressement le jeune Brainerd.

-- Je ne sais pas, peux pas dire, cest possible.

-- En tout cas, voil une triste affaire, reprit Halleck, et
suivant moi, si ces vagabonds.....

Une fusillade soudaine linterrompit brusquement. Jim bondit,
rapide comme lclair; les deux jeunes gens le suivirent.

Ils aperurent le chariot entour dun groupe dIndiens. Les deux
chevaux avaient t tus raides. Loncle John luttait comme un
lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd taient aux mains des
Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.

Loncle John, debout sur lavant du chariot, faisait
tourbillonner avec une force irrsistible, une barre de chne
arrache au sige de la voiture; plus dune tte Indienne fut
brise par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
latteignit tratreusement par derrire; il tomba en jetant un
grand cri; au mme instant, son meurtrier eut le crne trou par
une balle que lanait linfaillible carabine de Jim.

En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
mouvement pour se jeter sur lui et lachever par terre; mais le
coup de feu tir par Jim leur donna  rflchir, ils reculrent
de quelque pas et regardrent de tous cts afin de dcouvrir ces
adversaires imprvus.

Les deux jeunes gens voulurent slancer au secours de leur
famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncs, leur barra
rudement le passage.

-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
rien!

-- Allons donc! rpliqua Will; resterons-nous l,  voir
massacrer nos amis?

-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fentres!

Joignant lexemple aux paroles, lIndien arma sa carabine, visa
un Sauvage prt  poignarder loncle John, et labattit. Les
jeunes gens limitrent, et mettant le fusil  lpaule, pirent
le moment favorable pour faire feu.

Les Sauvages ne sattendaient nullement  ce quil y et des
tres vivants dans la ferme, ils laissrent les femmes aux mains
de ceux qui les avaient saisies, et savancrent avec prcaution
contre les btiments.

Les trois Indiens, chargs des captives, prirent leur course dans
la direction du nord-est.

Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut  proximit, Jim et
ses deux compagnons firent feu. Ces dtonations reues presque 
bout portant eurent un rsultat prodigieux, les assaillants
firent halte, pleins dhsitation.

Malheureusement la balle de Jim avait seule touch le but;
lagitation exalte des jeunes gens leur avait fait manquer leur
coup. Cependant les Sauvages, intimids par cette chaude
rception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
considrable de combattants, se retirrent  lcart, et peu 
peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
bande.

-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
John.

Effectivement, deux bandits rouges staient dtachs du gros de
la troupe, et se rapprochaient du chariot. Loeil perant de Jim
les surveillait comme celui de laigle guettant sa proie.

Au moment o ils passrent prs du char, celui qui marchait le
dernier lana violemment son tomahawk contre John toujours tendu
sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au mme
instant; la direction du coup fut drange, et le vieux _settler_
ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie  lIndien
que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
pas gaspiller inutilement ses munitions.

Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
eurent rejoints, toute la bande slana ventre  terre dans la
direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
rgna dans cette solitude dsole.

Sil avait t possible  lartiste de reproduire sur la toile le
tableau quil offrait lui-mme avec ses deux compagnons, il
aurait certainement ralis une oeuvre capable, plus que toutes
les autres, de le rendre illustre.

Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaant, suivait
du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
ravisseurs.

Will, ple, abattu, les yeux voils, regardait aussi cette route
par laquelle venait de disparatre ce quil chrissait le plus au
monde.

Halleck, lair gar, les yeux errants au hasard, paraissait
perdu dans les ides les plus complexes; on aurait dit un homme
cherchant sa route par une nuit obscure.

Tous trois avaient oubli le vieux John Brainerd; ils revinrent
au sentiment de la ralit en le voyant se relever et accourir
vers eux.

-- Vous ntes donc pas bless, pre? scria Will en slanant
au-devant de lui.

-- Pas le moins du monde! tourdi seulement. Mais,  mon Dieu!
que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?

-- Hlas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
sanglot.

-- Nos chevaux, o sont-ils? Les miens sont tus. Ne pourrions-
nous pas poursuivre cette canaille? Quen dites-vous, Jim?

Le Sioux secoua tristement la tte :

-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne russirons qu
nous faire tuer ou  faire tuer les prisonnires.

-- Misricorde du ciel! mais voyez donc ces scnes dhorreur qui
nous entourent! Nest-ce pas l un menaant augure? Plus de
ressources; mon Dieu! plus de ressources!

Le visage bronz du vieillard sabaissa convulsivement dans ses
mains, et des larmes brlantes jaillirent au travers de ses
doigts. Un silence douloureux rgna pendant quelques instants au
milieu de ce groupe dsol.

Le bras de Christian Jim stendit doucement vers lui et se
reposa sur son paule :

-- Mon frre nest pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
douce et harmonieuse qui tonne quiconque na pas vcu parmi les
Indiens.

John releva la tte et le regarda :

-- Que mon frre parle au Pre qui est dans les Terres Heureuses;
son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
toujours ouverte pour soutenir celui qui est afflig.

-- Vous avez raison, Jim, rpondit le vieillard en raffermissant
sa voix; vous me rappelez  mon devoir de chrtien... Il est
vrai, le Seigneur est dsormais notre unique appui, notre suprme
esprance...

Tous tombrent  genoux, et prirent ardemment au travers de
leurs larmes.

CHAPITRE XII
_AMIS ET ENNEMIS._

Les dernires paroles de prire montaient encore vers le ciel,
lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
bientt une voix brve et retentissante cria: Halte!

En savanant de quelques pas, les quatre fugitifs aperurent un
peloton de cavalerie et son officier, portant luniforme des
tats-unis.

-- Hol, h! par l! dit lofficier; quelles nouvelles?

En mme temps, il mit pied  terre et sapprocha de la ferme.

Ctait un homme de six pieds, gros  proportion de sa taille,
coiff dune cape ronde de chasse, ayant pistolets  la ceinture,
carabine en bandoulire, revolver suspendu  la boutonnire,
sabre  la main. Son visage, allong dmesurment par une barbe
pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
visage, disons-nous, tait illumin par deux yeux dun bleu clair
fulgurant; un nez prodigieux en bec dpervier, des sourcils
noirs, de longs cheveux roux, un teint bronz, composaient  cet
tre extraordinaire le physique le plus trange quon puisse
rver.

Quel type pour Halleck!... sil eut eu le coeur  dessiner!

Le nouveau venu entama, la conversation avec une mmorable
loquacit:

-- Avez-vous quelque notion dun lot de Diables peints qui
doivent rder par ici? Ah! ah! Ils ont laiss dans ce lieu
lempreinte de leurs satanes griffes! Hello! ouf! ils ont fait
du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier  cette
vermine; vous allez voir.

Will neut que le temps de relever le revolver auquel lofficier
avait expditivement recours. La balle siffla sur la tte de Jim
qui navait pas daign faire un mouvement.

-- Eh bien! quy a-t-il donc, jeune cadet? demanda lautre avec
un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
sensiblerie! cest mal port!... vous allez voir.

Il coucha de nouveau lIndien en joue.

-- Ne touchez pas  un seul cheveu de sa tte! scria le jeune
homme; cest notre meilleur ami!

-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchant de
faire sa connaissance!... Vous avez parl  temps, jeune homme;
un quart de seconde plus tard, il naurait plus t temps de
sauver sa peinture. Je my connais.... vous auriez vu! Quel est
ce gaillard-l?

-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
et les plus fidles services dans ces temps de trouble.

-- Trs bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
navez pas rpondu  ma premire question. Avez-vous quelque
notion dun lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Rpondez-
moi, je vous le demande positivement.

-- Je suis prt  parler, mais lorsque vous men laisserez le
temps, rpliqua Will.

Aussitt il sempressa de lui raconter tous les vnements dj
connus du lecteur.

Lofficier couta le rcit avec un calme imperturbable; rien ne
semblait capable de ltonner. En temps utile il se coupa une
norme chique et en offrit une pareille  Jim. Puis il soccupa
dpousseter la poussire qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
il rechargea son revolver et promena mthodiquement un cure-dent
entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles dune
bte fauve.

Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, lofficier
reprit:

-- Tout a, cest une rude affaire de sport... une rude affaire!
 la dernire campagne jai eu un cheval tu sous moi; oui,
Monsieur, tu comme un lapin par un grand drle peint en vert.
Celui-l, je lai embroch en tierce. Un autre cheval fourbu, et
un autre, couronn des deux genoux. Ah! ctait trop fort; mais
je vous le dis.....

Il y eut un instant de silence pendant lequel lhonorable
gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
et la tortilla fort agrablement en croc avec le pouce et
lindex; puis, il renouvela sa chique, et continua:

-- Je suis, moi, un vtran de la gurilla, voyez-vous. Il ny a
pas un coin du Minnesota o je naie tu net ma demi-douzaine de
Peaux-rouges. Le tout est de savoir sy prendre; je vous en
avertis. Dabord...

 ce moment il fut interrompu par loncle John qui lui dit:

-- Sir, ne pensez-vous pas quil y ait urgence de nous mettre en
chasse? Ces bandits auront le temps de sloigner tellement quil
deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
laissons gagner par la nuit.

-- Mon ancien, rpliqua le commandant, je partage votre avis et
je lexcuterai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
mthode! en tout, Sir, il en faut!  ce sujet, souffrez que je
vous dise... les Indiens sont des brutes, des btes fauves dont
on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce quils
nont pas de mthode; oui, Sir, parce quils nen ont pas. Jirai
mme plus loin, et je dirai quils seraient de bons soldats,
sils avaient de la mthode. Il me sera facile de vous dmontrer
cela par une simple histoire vous allez voir.

-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
fille, ma nice souffrent peut-tre en ce moment mille morts...
htons-nous, je vous en supplie.

-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?

-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, loncle John Brainerd.

--Trs-bien, sir; votre nom tait arriv jusqu moi, comme celui
dun intrpide chasseur dours grizzly. Vous avez mon estime.

-- Alors, nous pouvons faire nos prparatifs?...

Lofficier lana obliquement un long jet noirtre provenant de sa
chique, regarda le soleil et dit:

-- Oui, nous allons essayer une chasse en rgle, destine 
rendre la libert  vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
ne sont pas des conscrits, la chose ne tranera pas en longueur
avec eux. Je dsire avoir un renseignement pralable est-ce que
cet Apollon cuivr ne pourra pas nous tre de quelque utilit?

Jim ne sourcilla point jusqu ce quon let interpell
directement.

-- Je ne sais pas, rpondit-il.

-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... rpta impatiemment le
capitaine; ils font tous la mme rponse, ces sournois-l! Une
fois, je faisais de la gurilla en Virginie; nous avions besoin
dun guide au milieu de ces rgions diaboliques, javisai un Nez-
Coup que mavaient recommand les missionnaires; il commena par
rpondre  toutes mes questions: Je ne sais pas... je ne sais
pas... Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je nai jamais vu de
renard plus fut que ce garon l;  lui seul il me dpista un
demi-cent de Peaux-rouges que nous tumes fort proprement dans
lespace de deux matines. Cest ce qui arrivera aujourdhui,
nest-ce pas Jim? Il me plat vraiment, je vous le dis. Jaime
ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
vivement. Avez-vous des chevaux?

-- Il ne nous en reste que deux, rpliqua Will; ceux du chariot
ont t tus.

-- Eh! quimporte? deux de perdus, trois de retrouvs: regardez
l-bas.

Parlant ainsi, lofficier leur montra, rdant dans les environs,
les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.

Ce dernier, avec laide de Will, se fut bientt empar de deux de
ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
monte; on se mit en marche sans tarder.

Tout en cheminant au petit galop de chasse, linfatigable
commandant reprit la conversation.

-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut tre
fort loin de nous; elle peut aussi tre fort prs. Les coquins ne
se doutent pas de ma prsence par ici; ils nont eu aucune raison
pour se presser; au contraire, je pencherais  croire quil leur
sera venu en ide de se blottir dans quelque coin, pour se
reposer dabord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
doit leur faire prsumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
inexpriments en matire de stratgie!... Enfin,  tort ou 
raison je pense ainsi; que dit Master Jim?

-- Je pense comme le capitaine; rpondit le Sioux qui connaissait
lofficier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
lattention quavait eue celui-ci de lui offrir une superbe
chique.

-- Trs bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
colline, tout un panorama de prairies stalera sous nos veux.

On galopa pendant prs dun quart dheure en silence; aprs quoi
on arriva au sommet dune minence boise qui dominait deux
plaines fort tendues.

Dans le lointain, sur le bord dune fort paisse, circulait un
cours deau important;  gauche, slevaient  perte de vue des
coteaux boiss dont les lvations progressives aboutissaient 
des montagnes bleues qui se confondaient avec lhorizon; au pied
du mamelon occup par la petite caravane serpentait une espce de
clairire allonge et tortueuse, toute borde darbres qui la
recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
jusqu un gros bouquet de sapins dont lissue devait donner
immdiatement sur la rivire.

-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
allure; vous savez laxiome du parfait cavalier: En plaine au
trot, et la monte au galop,  la descente au pas! Dailleurs, il
ne faut pas nous conduire comme des hannetons davril qui nont
jamais rien vu; notre affaire, maintenant, cest de dpister ces
_rascals_ sans tre dpists par eux. Or donc, pour arriver  cet
intressant rsultat, nous devons nous remiser sous un abri
convenable, pendant que Master Jim ira en claireur flairer ce
que contient le gros bouquet de pins, l-bas. Cest drle, jai
comme un avant-got d_injuns_.

Le capitaine appuya en riant sur cette faon darticuler le mot
Indien  la mode sauvage; en mme temps il regarda Jim dun air
si factieux, en imitant la pose dun chef Corbeau bien connu,
que Jim faillit sourire et partit aussitt en rampant sous les
broussailles.

Pour charmer les ennuis de lattente, lofficier, aprs avoir
rang son petit escadron dans une aile de fort qui finissait en
pointe du ct de la clairire, renouvela copieusement sa chique;
aprs quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.

-- Le major Hachtincson, commandant le 3 escadron du 6 rgiment
de cavalerie lgre, Minnesotas division, dit-il en saluant
tour--tour Brainerd pre, Will et Halleck; excusez-moi,
gentleman, si je me prsente moi-mme, le manque absolu de
socit convenable dans ce dsert, my oblige.

-- Will Brainerd mon fils, sir rpondit John; Adolphus Halleck
mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingu qui a fait, en
artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.

On sentre salua avec tout le dcorum convenable; les
prsentations taient faites rgulirement, on pouvait causer.

Le major sadressa sur-le-champ  lartiste.

-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqu le champ de bataille?
lui demanda-t-il dun ton qui ne dissimulait point une lgre
ironie.

Adolphe rougit un peu, malgr son sang-froid habituel:

-- Fort peu, major, le troisime coup de fusil tir  la bataille
de Bull-run ma corn le bout dune oreille; ma foi, comme je
navais pas prcisment une vocation militaire transcendante,
jai renonc aux travaux de guerre...

-- Et maintenant, mon cousin fait des tudes sauvages... ajouta
malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
avec un lger sourire; le major doit sy connatre, lui!

Halleck eut un moment dembarras et dhsitation, sous les
regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
bonne contenance et demanda  lofficier:

-- Certainement, je serais fort aise dtre fix sur le compte de
cette race dhommes tranges, peu connus, diversement apprcis,
que les uns reprsentent comme nobles et chevaleresques, les
autres...

-- Peu connus!... diversement apprcis!... Chevaleresques!...
interrompit lofficier avec un clat de rire strident; coutez,
sir, un homme qui a vcu trente ans dans ce monde l, et que vous
pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
instincts runis du chat, de la hyne, du tigre, du vautour, et
gnralement des carnassiers de bas tage; tous les vices
agglomrs des populations civilises, des hordes barbares, des
bandits hors la loi; un amalgame de la bte fauve et du sclrat
sans conscience. Voil pour le ct moral... que jadoucis
passablement... La force, la souplesse, lagilit, la vigueur
indomptable, suprieures  celles du singe, de la panthre, du
cerf, de laigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
finesse de sens inoue; une adresse phnomnale , tous les
exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, dacier, de
caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voil pour le
ct physique. Total, des monstres infernaux  figure humaine et
qui ralisent limpossible, linimaginable, surtout au point de
vue du crime et de la mchancet.

-- Le portrait ne me semble gure flatt, murmura Halleck avec un
rire forc.

-- Peuh! Jen dis peut tre encore plus de bien quils nen
mritent. Et je vais vous tonner... Ces tres-l, si, par
hasard, le bon esprit du Christianisme russit  sintroduire en
eux, ces tres-l deviennent des sujets dlite, de nobles et
dignes cratures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
civiliss.

-- Mais alors! interrompit Halleck dun ton triomphant.

-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
collge. Le Sauvage christianis...

-- Eh bien?

-- Ce nest plus un Sauvage! puisquil nest plus mauvais.

Halleck se mordit les lvres, en se souvenant que Maggie lui
avait fait exactement la mme rponse.

Lofficier reprit:

--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...

-- Eh bien?

-- Cest un mprisable et hassable et redoutable monstre. Ergo!
ma dmonstration est faite. Attention! continua lofficier en
changeant de ton, voil Jim qui nous fait un signe, l-bas.

La petite troupe se porta avec prcaution vers le Sioux qui les
attendait

-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda lofficier  voix si basse
qu peine lIndien pt lentendre.

-- Rien, rpondit celui-ci; je vais voir, attendez-l.

Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout dune
demi-heure on le vit surgir de broussailles  une assez grande
distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avant avec
les plus mticuleuses prcautions.

Lorsquon leut rejoint:

-- Une piste! fit-il dune voix semblable  un souffle, en
montrant quelques vestiges  peine visibles sur lherbe.  --
Attendez.

Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
ardeur contenue qui tincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
proie!

Une heure scoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
commena  perdre patience et  sinquiter.

-- Ah ! votre homme ne reparat plus, dit il  loreille de
Brainerd; quest-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
un vilain?

-- Oh non; il en est incapable, rpliqua le _settler_.

-- Eh bien! alors, on nous la pris ou tu dans quelque coin.

-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
malheur!

-- Non, non! fit le major en tendant doucement son doigt vers la
prairie; voyez-vous, dans ce creux, lherbe qui remue contre la
direction du vent... et puis cette tte noire qui se soulve un
peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
prcaution et nous fait un petit signe. Trs bien! il nous
indique un autre bouquet darbres auquel il pourra arriver sans
tre vu de la rivire... il nous recommande de marcher doucement,
doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
des grandes broussailles. Cest compris! ajouta le major en
rpondant par un petit signe de tte; allons, enfants! et de la
prudence!

On se glissa, avec une adresse et des prcautions incomparables
jusquau point indiqu; l on trouva Jim qui attendait avec un
visage proccup.

-- Pas de bruit, dit-il, ils sont l! Sils nous entendent, ils
tueront les femmes.

On se groupa dans un recoin de la fort et on tint conseil. Le
soleil tait sur le point de quitter lhorizon; il importait
davoir une solution avant la nuit.

Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.

-- Il faut que a chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
allons brler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
sadressant  ses hommes, ayez loeil au guet, le doigt sur la
dtente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
Sauvage.

Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant tait
terrible leur motion. Ils apprtrent convulsivement leurs
armes.

-- Marchons, dit Jim.

La moiti des cavaliers mit pied  terre; tout le monde se mit 
ramper dans le bois, suivant la direction indique par le Sioux.

Larrive des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
Indiens sattendaient si peu  tre poursuivis, quils furent
surpris  cinquante pas de distance, au moment o ils taient
occups  harnacher leurs chevaux pour le dpart. Ainsi, tout le
dsavantage tait de leur ct.

-- Feu! et chargez ensuite! cria le major dune voix tonnante.

Un tourbillon de fume et de flammes remplit la clairire; des
hurlements de mort rpondirent aux dtonations; quatre Indiens
seulement restrent debout; tous les autres se tordaient sur
lherbe dans les convulsions de lagonie.

Les trois femmes tremblantes accoururent perdues vers leurs
librateurs. Maggie se trouvait la plus proche dHalleck; il
slana vers elle.

Au mme instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
fille, le couteau  la main, et la saisit par les cheveux.

-- Veux-tu la lcher! dmon maudit! hurla lartiste en armant son
revolver et en faisant feu.

La premire balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
noir, do jaillit aussitt un mince filet de sang. Le bandit
chancela en grinant des dents, mais sans abandonner sa victime
sa main leve sabaissa sur la tte courbe de la malheureuse
enfant, la lame brillante du couteau disparut jusquau manche
dans le cou frle et dlicat qui fut  moiti tranch. Ensuite,
avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba  la
renverse, cribl de balles quAdolphe lui avait envoyes
dsesprment.

Le corps inanim de la jeune fille saffaissa sur le sol
sanglant, comme la tige dune fleur atteinte par la faux; Halleck
narriva mme pas  temps pour la recevoir dans ses bras. Il
sagenouilla avec dsespoir auprs delle, les yeux noys de
larmes brlantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
dont les traits ples avaient conserv jusque dans la mort leur
expression rsigne et anglique.

Cette horrible scne stait accomplie avec la rapidit de
lclair, comme un coup de foudre, sans que personne et pu faire
un mouvement pour la prvenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
taient aussitt accourues haletantes et dsespres, mais, tout
tait fini, lange avait quitt son enveloppe dargile pour
remonter au ciel.

Briss de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
staient jets  genoux autour delle, essayant de lui prodiguer
des soins... hlas! dsormais inutiles. Chacun deux dposa sur
son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
relevant, _Mistress_ Brainerd aperut Halleck, agonisant de
dsespoir, et dont les yeux restaient fixs sur la morte chrie;
la bonne mre comprit tout ce que renfermait cette angoisse
comprime; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant

-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.

Le pauvre Adolphe sinclina sanglotant, perdu, et posa ses
lvres sur la joue froide de celle quil aimait tant, dans le
silence de son me.

Puis il retomba  genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.

Pendant ce temps, les Indiens avaient t foudroys par une
dernire dcharge et le major Hachtincson avait pris le soin
personnel de sassurer, le sabre  la main, que chacun deux
tait bien mort et ne jouait pas au cadavre.

Cette clairire tait sinistre avec ses herbes ensanglantes,
noircies par la poudre, crases par les corps inanims mais
toujours farouches des Sauvages.

Dans un coin recul, la famille Brainerd pleurait et priait
autour de celle qui avait t Maggie.

Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
lentement son pe, lorsque son regard se portait vers ce dernier
groupe, ses sourcils se fronaient, ses yeux clairs lanaient des
flammes.

-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
gredins! ah! race infernale! on nen tuera jamais assez!

Jim, immobile sur la lisire du bois, regardait tout cela dun
air impassible; on aurait dit une statue de bronze...

On se serait tromp en le croyant insensible, lorsque ses yeux
rencontraient la ple image de Maggie, une lueur humide tremblait
dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!

PILOGUE

Trois jours aprs les vnements quon vient de retracer, la
petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.

Le major Hachtincson, qui avait escort jusque-l la famille
Brainerd, pour la protger contre de nouveaux malheurs, fit faire
halte  sa troupe et se prpara  prendre cong de ses nouveaux
amis.

-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux 
lavenir, dit-il  Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
quitte pour rentrer dans le dsert o mappelle la chasse
Indienne. Vous pouvez compter quelle sera venge plus dune
fois...

-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
la premire fois peut-tre, se mlait  la conversation sans
avoir t interpell.

Le major le regarda pendant quelques minutes avec un srieux
incroyable: puis il secoua la tte dune faon dubitative, et
ajouta en style Indien.

-- Jim avoir raison peut-tre... sang pour sang, mauvais!

Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
rflchissant; ensuite il dit avec explosion.

-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
doit mourir! autant il men tombera sous la main, autant jen
tuerai!

-- Se dfendre, bon! rpliqua Jim; attaquer, mauvais.

-- Ces diables dIndiens parlent peu, observa le major en
souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
garde!

Le peloton de cavalerie tait dj  quelque distance, lorsque
lofficier entendit une voix qui lappelait: ctait Halleck,
revenant sur ses pas pour lui parler.

-- Sir, dit le jeune homme qui tait trs ple voulez-vous
accepter une mission?

-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi sagit-il?

Halleck tira de sa poche une petite croix sculpte quil avait
faonne en route

-- Lorsque vous passerez prs de lendroit... vous savez?... Je
vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
porte le Sumac pench sur sa tombe.

-- Oui... je vous le jure! rpondit le major en lui serrant
nergiquement la main.

-- Ensuite, reprit Halleck dune voix  peine intelligible, vous
vous agenouillerez, vous ferez une prire, et vous lui direz, de
ma part, au revoir. Merci! Adieu, ajouta-t-il en senfuyant
brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter 
ses paupires.

Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
secondes, il porta vivement un doigt  son oeil.

-- Diable dhomme! murmura-t-il, quavait-il besoin de venir me
tracasser ainsi?... voil-t-il pas que jai le coin dune
paupire humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
t-il  ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
reprit-il en monologue; comme , aussi, sa commission sera plus
tt excute.

Bientt la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
avaient disparu dans la direction du Nord, les cavaliers dans
celle du Midi; toute trace humaine stait vanouie au milieu du
dsert.

Une semaine aprs larrive des pauvres fugitifs dans la ville de
Saint-Paul, M. Brainerd reut une lettre portant la suscription
suivante:

 _mistress_ Brainerd, pour remettre  miss Maria Allondale.

La bonne dame se hta de la prsenter  Maria, qui,  peine
remise de tant de secousses, tait encore au lit.

-- Oh mon Dieu! scria la jeune fille en regardant ladresse,
quy a-t-il encore? Il me semble que voil lcriture dAdolphe
Halleck.

Et, brisant le cachet dune main tremblante, elle lut:

Chre Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
loin de vous, loin de toute ma chre famille,  laquelle je dis
un adieu suprme.

Nous avions vcu pendant plusieurs annes, amis et fiancs, dans
la pense souriante quun jour nous serions maris ensemble.

Mais, une catastrophe irrparable, qui a soudainement dtruit
tout mon bonheur et mes esprances, ma ouvert les yeux et ma
appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
dsormais de la vie de ce monde.

Soyez libre, Maria, je me suis aperu que votre coeur prouve
une affection plus particulire pour notre cher cousin Will...
soyez libre... et heureuse avec lui; je vous dgage de toute
promesse envers moi.

De notre ancienne amiti; il restera entre nous une affection
sincre et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
prires, dans nos esprances...

Je ne vous demande plus quune seule chose, cest dadresser au
ciel des voeux pour que ma voix, qui va prcher dans le dsert,
trouve un cho dans lme des malheureux Sauvages; pour que le
Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
jusquau sein de la solitude, pour quaprs avoir mur la voie du
ciel aux autres, je parvienne  la suivre moi-mme jusqu la
fin.

Adieu!  revoir dans la Patrie cleste.

ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jsus-Christ.

Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
cacha sa tte dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
dune voix touffe:

-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.

-- Cest un noble coeur! murmura la vieille dame, aprs avoir
parcouru la lettre, non sans sessuyer plusieurs fois les yeux.
Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
la meilleure part, et je crois sa rsolution aussi bonne pour
dautres que pour lui.

Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
sa tante et sabrita, sans rpondre, sous son oreiller.

........................

Quelques mois plus tard un mariage tait clbr dans la
principale glise de Saint-Paul.

Lassistance tait modeste, mlancolique, peu nombreuse. Mais une
atmosphre de pit, daffection douce et sincre sexhalait de
cette petite runion. Les jeunes poux semblaient profondment
heureux et aimants.

Ctaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
unissaient leur sort. La crmonie termine on quitta le sjour
de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conqurir dans une
valle fertile du Minnesota.

L, on pouvait vivre et sans inquitude, en paix; car un poste
militaire garantissait le territoire contre toute invasion
indienne.

Pendant bien des annes, la Clairire de la Sainte (ctait le
nom donn au lieu o tait la tombe de Maggie), fut visite,
chaque automne, par deux plerins silencieux et attrists...

Lun deux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
jeune encore, mais pli par les rudes preuves de son saint
ministre, se lisait une pense profonde et douloureuse.

Lautre, son insparable compagnon, tait un Indien de haute
stature, dans la noire chevelure duquel lge commenait  semer
de longs fils dargent.

Tous deux sagenouillaient sur un tertre gazonn queux seuls
auraient pu reconnatre, et ils priaient longtemps en silence
pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desschs par
les orages et les soleils du Dsert.

Puis, en se relevant, le plus jeune disait  lautre

-- Oui, mon bon Jim, la prire est douce au coeur afflig.

-- Prier, penser, esprer, trs bon, rpondait Jim.

Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant lge, se
dtournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
pour rcolter des mes.

Un jour lIndien revint seul et portant une forme humaine:
enveloppe dun suaire noir.

Il creusa une tombe  ct de celle de la sainte et y dposa son
prcieux fardeau.

Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
environnants; quand lhiver arriva, la neige ntait pas plus
blanche que ses cheveux.

Le printemps suivant, au grand rveil de la nature, on trouva des
ossements blanchis tendus au pied du Sumac, qui portait la
petite croix dfigure, hlas, par bien des orages.

Ctaient les restes du fidle Jim, du bon Indien dvou jusqu
la mort.

FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN ***

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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